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Édito Pourquoi les hommes n’arrêtentils pas un peu de se taper sur la tronche ? Ça fait mal, c’est pas sympa et puis c’est con. Je sais, mes propos sont un peu bateau et ne relèvent pas d’une super-méga réflexion, mais ils viennent comme ils peuvent. Lorsque le soir, en rentrant du boulot ou en rentrant de cours je m’installe devant mon poste de radio en lavant la vaisselle des deux ou trois derniers jours que Bruno n’a pas eu le courage de faire et que j’écoute les infos – je préfère toujours les écouter que les regarder à la télévision, même si cela m’arrive, à cause de l’hémoglobine dont on nous gave – je me demande vraiment où nous allons. Ce ne sont pas seulement les massacres récents du Timor oriental ou du Kosovo, dont nous n’entendons d’ailleurs plus tellement parler, si ce n’est pour faire reluire la gueule à Kouchner qui n’en finit pas de se faire mousser, qui me poussent à orienter cet édito vers un tel sujet, mais c’est toute l’actualité, quelle qu’elle soit. D’ailleurs, puisque j’en suis là, quelques mots sur la Corse que j’avais injustement comparée au Kosovo dans un autre édito il y a quelques mois. C’était con de ma part car ça n’a strictement rien à voir. Qu’une poignée de guignols espèrent encore connaître la Corse libérée du joug – tout relatif qu’il soit d’ailleurs – de la République Française passe encore, mais que des terroristes s’en prennent à des personnes civiles qui n’ont rien demandé si ce n’est de vivre paisiblement et de prospérer dans leur exploitation agricole fraîchement acquise, là, ça me dépasse complètement. Quand les Corses vont-ils arrêter leur âneries, et quand je dis les Corses, comprenez

que je n’englobe pas la population extra-FLNC qui ne demande rien d’autre qu’on lui foute la paix. Mais revenons un peu à mon bas propos de tout de suite et voyons ce qui coule encore de cette question : « Pourquoi tant de haine ? ? ? » Si un médecin de mon Calvados adoré décime sa famille, si nos chers politiciens se tapent à coups de massue verbale alors qu’il n’y en a pas un pour rattraper l’autre, et qu’aucun n’est capable de faire mieux que l’autre, si les plaisants Guignols s’en prennent toujours aux mêmes, si même au niveau de la small press les revues se fracassent la gueule et entretiennent des querelles de clochers – dont nous avons eu la raison de nous éloigner – au point que certaines d’entre elles finissent même par baisser les bras 1 faute de pouvoir supporter cet état d’esprit puant, c’est qu’il doit bien y avoir un problème quelque part. Et j’ai encore l’impression de défoncer des portes ouvertes... Évidemment qu’il y a un problème, sinon, nous n’en serions pas là où nous en sommes et les choses seraient bien plus tranquilles, et surtout bien plus chiantes. Pourtant... Pourtant, je suis sûr qu’il doit bien y avoir un moyen, une sorte de code secret, de deuxième nombre d’or, une alchimie quelconque qui puisse arranger tout ça, et que nous ne connaissons pas encore. Je ne veux pas faire appel à Mulder et Scully pour ce cas étrange de l’homme et de sa violence, son besoin de sadisme et de cruauté, il n’y a pas de raison d’aller chercher si loin, mais j’ose encore espérer que nous

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C’est le cas du Ravachol, de Éric Benson, dont nous apprécions tant le travail. 1

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n’aurons pas besoin de tout effacer un jour pour recommencer, ou qu’on le fasse à notre place, quel que soit celui qui le décide. Non, vraiment, ces débordements me mettent hors de moi et me rendent mal à l’aise. Mon côté social et idéaliste ressort et je me vois déjà drapé de ma belle cape et de mon épée, parti à l’assaut des méchants pour défendre la veuve et l’orphelin. Je suis le vengeur masqué, le superman du siècle de l’ingérence, la sœur Emmanuelle, la mère Térésa version trash... genre celle des Batignolles... mais ce n’est pas suffisant, et rien ne changera si nous ne nous y mettons pas tous

ensemble, et pour de bon. Alors bien sûr, on peut toujours rêver, mais il faut être lucide et prendre conscience que cela n’arrivera jamais et que la merde dans laquelle l’homme gît depuis des millénaires ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Donc, il va nous falloir continuer à supporter le sang, les guerres, les sans abris, la violence, l’injustice, les intolérances et les extrémismes, les cons... Un jour, je partirai, avec mon Bruno sous le bras, et je m’exilerai sur un îlot désert, perdu en plein espace, là où rien ne pourra venir me troubler, jusqu’à la prochaine tentative de conquête spatiale par l’homme.

Portrait La rapidité avec laquelle nous avons succombé à Éric Dejaeger est surprenante. Il faut dire que cet auteur belge à la fois nouvelliste et poète, bilingue, a de quoi satisfaire son petit monde. Son enthousiasme, sa sincérité, son talent sont chez lui des valeurs appréciables et je dois dire que ce sont là les qualités qui nous ont le plus séduits. Ancien rédacteur de la revue Écrits-Vains, qui a disparu aujourd’hui, il s’adresse à un public large et bilingue, écrivant des poèmes contestataires à la fois en français et en anglais. Écrits simplement, sans artifice, les poèmes d’Éric sont le reflet de ce doux révoltés. Mais ce ne sont pas les poèmes à proprement parler que nous allons vous donner à lire ce mois-ci, nous les conservons pour un numéro prochain. Dans ce numéro 39, vous aurez droit au même talent qu’a su déployer notre auteur, mais au travers de nouvelles, d’histoires courtes, et d’aphorismes tout aussi grinçants. MAUVAISE GRAINE 39

Dans sa première nouvelle, il met son expérience d’enseignant au service de sa verve et dépeint avec brio le premier jour de classe d’une fraîche professeur de français débutant sa carrière en ZEP – j’en connais un paquet à qui cette histoire va donner des frissons. Actualité, quand tu nous tiens... Les aphorismes publiés dans ces pages en sont également largement empreints. Mais ce grand garçon de 41 ans a plus d’un tour dans son sac et ne se laisse pas impressionner par les thèmes qui pourraient effrayer plus d’un d’entre nous. Ainsi s’attaque-t-il aussi à une nouvelle policière de science-fiction, mélangeant ainsi deux genres fort prisés. Son humour noir, le réalisme avec lequel il dépeint des scènes qui pourraient paraître sortir d’un autre monde, d’une autre dimension, sont autant de bonnes raisons de le publier dans nos pages et de vous le donner à lire. Je souhaiterais vous en dire un peu plus long sur son compte, mais w OCTOBRE

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pour cela, il faudrait que connaisse moi-même un peu aussi je préfère encore vous découvrir ses textes en toute

je le mieux, laisser liberté.

Alors, comme d’hab’ : Bonne lecture et à bientôt ! Walter

ZEP Lundi matin. Amélie consulte sa montre. Elle n’a pas compté mais c’est peut–être bien la dixième fois en dix minutes que son regard se porte vers le cadran digital qui orne son poignet. 8h02. Dans treize minutes, la sonnerie. Amélie stresse un peu. Elle n’a pas l’habitude. C’est son premier emploi dans l’enseignement. Elle est arrivée tôt, ce matin. Excepté l’éducateur à l’entrée – à qui elle a dû expliquer qui elle était – l’école était déserte. Elle s’est installée dans la salle des professeurs, pas trop à l’écart ni trop au milieu. Elle a sorti ses cours pour les relire une dernière fois. Petit à petit, ses collègues sont arrivés. Les deux ou trois premiers l’ont saluée et ont échangé quelques phrases avec elle, histoire de faire connaissance, avant de se précipiter vers la photocopieuse. D’autres ont suivi et elle est passée plus ou moins inaperçue. On discute autour d’elle mais Amélie ne participe à aucune conversation. C’est à peine si elle entend de quoi on parle. Elle se remémore une nouvelle fois son entrevue avec le directeur, le vendredi précédent. – Asseyez–vous, mademoiselle Kester. Je suis ravi de vous accueillir dans notre école. – Merci. – Bon. C’est votre premier emploi... – Oui. J’ai terminé mes études en juin dernier. – Bien, bien. Je vois que vous avez obtenu une grande distinction! – Oui. – Parfait! Les connaissances sont fraîches, la psychologie et la pédagogie bien ancrées dans la tête... – Je pense, oui... – Alors, tout ira bien! Je suppose que vous avez entendu parler des Z.E.P. – Les Zones d’éducation Prioritaires... – C’est cela. Ou les Zoos d’Élèves Pourris, comme ne manqueront pas de vous l’apprendre certains de vos collègues. Vous avez plus que probablement remarqué l’état des bâtiments... – Oui. – C’est typique d’une Z.E.P. : dégradations en tous genres, carreaux cassés, tags multiples... Nos élèves accusent un retard de scolarité de trois ans minimum. Jusque cinq ans pour certains! Beaucoup ont passé l’âge de l’obligation scolaire mais continuent à venir pour les allocations familiales. Vols, violence, drogue, racket sont monnaie courante ici. Ça ne vous fait pas peur ? – Pas encore. – Très bien. En contrepartie, nous disposons des avantages accordés aux Z.E.P. : de nombreux auxiliaires d’éducation et des classes limitées à dix élèves. A l’entrée, fouille obligatoire, organisée par les élèves eux–mêmes : ciseaux, cutters, canifs, matraques, coups–de–poing américains sont irrémédiablement confisqués. Toutes les substances douteuses également. Malgré ces précautions,

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il arrive que certains objets ou produits interdits pénètrent dans nos murs. Pour ça, ne vous en faites pas, ils sont malins. – J’imagine. – Donc, prudence. Et n’allez surtout pas croire que nos élèves soient des débiles mentaux. La plupart ont un Q.I. tout à fait dans la moyenne. Ils ne sont pas bêtes. Ils sont paresseux, blasés, frustrés, révoltés, mais pas bêtes. Neuf fois sur dix, ils sont livrés à eux–mêmes, les parents ayant laissé tomber les bras depuis longtemps. Surtout, évitez au maximum les confrontations dures. Dès que vous vous sentez menacée, quittez la classe et allez chez les éducateurs. Ils sont deux par couloir dont un doit toujours être dans son bureau. Vous vous sentez d’attaque ? – Oui! Pour la matière à... – Ne vous tracassez pas pour la matière. Monsieur Martin, que vous remplacez, a laissé un mémorandum. Consacrez d’abord votre énergie au contact avec les élèves. C’est primordial! Je suppose que votre professeur de pédagogie a insisté sur l’importance du premier contact... – Oui, bien sûr. – Et n’oubliez surtout pas, mademoiselle Kester : avec les élèves, ni ami ni ennemi. Dans chacun des cas, ils finissent par vous manger cuit à point. Il faut trouver non pas le juste milieu mais la bonne variable qui permet de voyager de l’un à l’autre sans jamais tomber dans les extrêmes. Bon... Vingt minutes avant la récréation. J’ai le temps de vous faire visiter. Ensuite, vous passerez au secrétariat pour la paperasserie administrative, l’horaire, la clé, etc. On y va ? Amélie regarde sa montre. 8h09. Plus que six minutes. Elle se lève et gagne la classe où elle doit donner son premier cours. Elle pense que, par respect pour les élèves, il est mieux de les accueillir que de les faire attendre. Elle s’arrête devant la porte du local dans lequel elle va débuter sa carrière de professeur. Elle sort son passe de la petite poche de son tailleur. Hier soir, elle a longtemps réfléchi avant de choisir ce qu’elle allait porter ce matin. "Ne jamais tomber dans les extrêmes... Donc, ni trop strict ni trop sexy..." Après de longues minutes d’hésitation, elle a fini par extraire de sa garde–robe – pourtant peu fournie – un tailleur bleu clair dont la jupe descend juste au dessus du genou, et un chemisier blanc ni trop opaque ni trop transparent. Amélie respire profondément, ouvre la porte et pénètre dans un local propre mais plutôt délabré. Plus de tentures aux fenêtres. Deux armoires métalliques vides avec une seule porte sur les quatre d’origine. La moitié des chaises sans dossier. Des tables individuelles couvertes de graffiti et gravées au couteau. Des tags et des grossièretés sur les murs. Des traces de correcteur et de marqueur sur le tableau. Tout en installant ses feuilles sur ce qui sert de bureau, elle lit : TOUT LES PROF SONT DES PUTE – MARTIN J’AI BAISER TA MERE – J’ENCUL DESLANDES... Sa lecture est interrompue par la sonnerie. Elle s’assied à cloche–fesse sur le bord du bureau – comme elle a prévu de le faire après avoir longuement réfléchi à ce premier contact – et attend l’arrivée des élèves de 4ème plomberie : sept garçons âgés de dix–sept à vingt–et–un an. Elle sourit au premier qui entre enfin dans la classe. – Bonjour! Il passe sans la voir et va négligemment s’installer au fond. Cinq autres suivent sur le même scénario. Amélie se lève, referme la porte et reprend sa pause sur le bord du bureau.

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– Bonjour à tous. Je suis mademoiselle Kester. Je remplace monsieur Martin. Aucune réaction. Ils regardent ailleurs, par terre, au plafond, par la fenêtre. – Bon! Je vais commencer par faire l’appel. Je vois qu’il y a un absent... Amélie prend le carnet de cotes qu’elle a amoureusement préparé durant le week–end. Son premier carnet de cotes! – Abdallah Mounir... Un élève de type tout ce qu’il y a de plus indigène lève la main sans cesser de contempler ses Nike. – Dutour Étienne... – Ici, dit un élève à la peau noir ébène. – Je vois. C’est donc Kamateka Célestin qui est absent... Pas de réponse. Elle note le nom dans son journal de classe – son premier journal de classe! – sans qu’aucun des six ne bronche. – Bien! J’avais prévu d’étudier avec vous un petit texte humoristique d’Edgar Skomanski mais, au vu des inscriptions sur mon bureau, j’ai pensé qu’il valait mieux commencer par revoir certains accords de la grammaire française. Si vous voulez bien prendre votre cahier de français, partie grammaire... Personne ne bouge. Amélie remarque alors que quatre des six élèves n’ont pas de cartable. Sa voix est toujours ferme lorsqu’elle poursuit. – Je vois. Nous allons réviser ces règles oralement. Alors, dans la phrase « Tous les profs sont des putes », quels sont les mots qui doivent prendre la marque du pluriel ? Amélie ressent vaguement l’impression de s’adresser à des sourds. – Qui peut venir écrire cette phrase au tableau ? Un élève – un blanc – se lève lentement. – Comment t’appelles–tu ? – Célestin Kamateka. – Ah oui, l’élève absent. D’accord. Allez, viens m’écrire ça au tableau : "Tous les profs sont des putes." Célestin s’avance vers Amélie qui n’a toujours pas changé de position. Il la dépasse et, avant qu’elle puisse comprendre quoi que ce soit, elle se retrouve avec une main qui lui écrase la bouche et la lame d’un rasoir qui repose délicatement sur sa gorge. – Bouge surtout pas! murmure tranquillement le jeune homme. Tout se passe très vite comme si la scène avait été méticuleusement répétée. Un élève s’approche avec un foulard. Un deuxième cale la clenche de la porte avec une chaise. Les trois autres déplacent silencieusement les tables. Amélie, bâillonnée et toujours sous la menace du rasoir, fait face aux cinq autres élèves assis en rond dans l’espace libéré devant le bureau. Un petit lecteur de cassette est posé par terre. Le silence est total. – Je ne suis pas un tueur, chuchote Célestin à l’oreille d’Amélie. Par contre, j’adore laisser des petits cadeaux sur la figure des gens. J’en prendrai pour deux ans et toi, pour perpète. Hein ? – Hum, souffle Amélie. – Ton orthographe, on s’en branle. Ton Edgar machin aussi. Tout c’qu’on veut, c’est qu’on nous foute la paix. Hein ? – Hum. – Alors, si tu fais gentiment comme on te dit, y aura pas d’lézard. Tu garderas intacte ta belle petite gueule de belle petite prof. Hein ? – Hum.

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– Bien, mad’moiselle J’sais–Plus–Quoi. Alors, on va te mettre un peu d’musique en sourdine, pour l’ambiance et la motivation... Tu vas te déshabiller lentement, langoureusement, sans toucher à ton bâillon. A poil! Hein ? – Hum. – Te tracasse pas pour les photos. J’sais pas si t’as vu, mais les fenêtres, elles donnent sur la rue. J’ai un mec en bas pour réceptionner l’appareil après la séance. Hein ? – Hum. – Une fois le film terminé, tu te rhabilles gentiment sans enlever le foulard et tu attends la sonnerie sans broncher. N’oublie pas le rasoir. Hein ? – Hum. – Et à partir du prochain cours, tu fais comme si on n’était pas là et, tant qu’à faire, tu nous colles une moyenne un peu au dessus de la moitié. Si t’as tout bien pigé, les photos, t’en entendras jamais parler. Parole. Hein ? – Hum. – O.K. Je vais aller m’asseoir. Pense à mon coupe–chou. Pendant que Célestin s’installe confortablement, qu’un autre sort un petit appareil photo avec zoom et flash et qu’un troisième dont le nom lui échappe déjà totalement se penche vers la « sono », Amélie cherche désespérément dans ses souvenirs pédagogiques la marche à suivre pour qu’un strip–tease soit réussi. Elle veut à tout prix conserver intacte sa belle petite gueule de belle petite prof. – Musique!

Histoires courtes L’appétit sexuel L’appétit sexuel de sa plus illustre cliente était tel que le boucher ne savait plus à quel abattoir se vouer. Du taureau, du verrat, du bélier, de l’âne! Pas évident de la fournir en frivolités du genre... Il y parvint pourtant pendant des années, jusqu’à ce que sa plus illustre cliente décède suite à l’ingurgitation trop rapide d’un nerf de boeuf (la version officielle parlait de rupture d’anévrisme). Pour la qualité de ses services, le boucher fut autorisé à conserver sur sa vitrine la mention « Fournisseur de la Cour ».

A la limite du jusant, il trouva une bouteille contenant un message. Il réussit à faire sauter le bouchon sans rien abîmer. Tout content d’avoir conservé un bout de crayon, il ajouta une simple petite ligne au message : « Moi aussi, mais pas sur la même île. » Il reboucha soigneusement la bouteille et la rendit à la mer.

Le briquet Il était contre la répression musclée déclenchée par le gouvernement. Définitivement et résolument contre. Après quelques jours de nerveuse réflexion et autant de nuits blanches, il décida de le faire savoir.

La bouteille MAUVAISE GRAINE 39

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Il débarqua à un moment de grande affluence dans l’endroit le plus touristique de la capitale, distribua quelques tracts expliquant son geste aux touristes allemands et japonais qui se trouvaient là et se vida sur la tête le contenu de deux bouteilles en plastique d’un litre et demi remplies

d’essence. Il voulut prendre son briquet dans la poche droite de son pantalon. Rien. Il se tâta, se fouilla. RIEN. Pas de briquet. Pour que les taxes qu’il payait sur le tabac ne puissent pas servir à alimenter le budget de la gendarmerie, il avait cessé de fumer depuis trois jours.

Cindy I. OU L’ON A UN APERÇU DES CAPACITÉS HORS PAIR DU HÉROS L’allée menant à la maison de la victime était condamnée autant que cette dernière par une grille d’apparence anodine. Un avis aux lettres de vingt centimètres de hauteur permettait au passant alphabétisé d’apprendre que l’ouvrage d’art coiffé d’artichauts était électrifié à partir de deux mètres du sol. Tant pis pour les illettrés. Mais le panneau ne révélait pas au promeneur, cultivé ou béotien, que toute détérioration volontaire du système d’électrification ou toute tentative d’effraction envers l’oeuvre fer–forgée, déclenchait un second système de sécurité beaucoup plus efficace : de minuscules capsules, invisibles à l’oeil nu, se mettaient à pulluler comme par enchantement sur les barreaux, beaucoup plus vite qu’une éruption cutanée galopante. Sanie infecte, les pustules microscopiques, fragiles comme des bulles de savon, contenaient un malin mélange d’acide et de poison. L’acide était suffisamment concentré pour percer instantanément la matière de n’importe quel gant, et, sur sa lancée, la vulnérabilité de l’épiderme qu’il était censé protéger. Le poison, quant à lui, était susceptible, en quantité même infime, de donner la mort à un être humain endéans les nonante secondes, chrono en main. Si, malgré les précautions prises, on parvenait à forcer malencontreusement la grille, on se trouvait alors confronté à un champ de mines aussi concentrées que les hormones dans une escalope de veau : un anneau de trente mètres de large bourré d’explosifs ceignait la propriété intra–muros et saignait les intrus via–nécros. Si l’on essayait d’escalader le mur périphérique ou de le franchir par la voie des airs, un système d’ondes hémisphérimorphes breveté marque déposée dans un coin obscur d’un organisme peu transparent détectait la présence de tout objet d’un volume supérieur à celui d’un grain de sable de taille moyenne et, oeuvrant main dans la main avec un dispositif cybernétique lasérisé, détruisait, avant qu’elle puisse atteindre le sol, toute matière inerte ou animée. D’ailleurs, les oiseaux n’égayaient pas le parc de leurs joyeux trilles : leur poussière d’Icares pulvérisés fumait l’herbe grasse de l’endroit mieux que toute matière coprologique. Quant aux fabricants de gadgets anti–moustiques, ils ne devaient pas baser leur chiffre d’affaire sur un quelconque négoce avec les habitants du lieu... Je ne regrettais pas d’avoir discrètement mnémosyté le chauffeur de la victime mnémosyter c’est quoi ça pour obtenir tous ces renseignements. Les

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vampires qui m’employaient m’avaient révélé avoir brisé les canines mentales de deux de leurs meilleurs agents sur le cortex cérébral de cet aurige du XXème siècle. J’avais également extirpé de la mémoire visuelle de l’homme–volant les schémas des dix clefs donnant accès au mécanisme d’ouverture de la grille d’entrée, encastré dans le mur en cas de panne de la télécommande du véhicule. J’avais simultanément bio–informatisé le profil de chaque clef et mon biordi m’avait ressorti des plans à partir desquels j’avais fait réaliser des doubles. Restait à savoir si la mémoire visuelle de mon informateur–malgré–lui était bonne et, la forme de la serrure changeant toutes les cent cinquante secondes, si la toquante de mon biordi donnait l’heure exacte. J’introduisis donc dans la serrure du moment la clef devant y correspondre d’après les calculs réalisés par l’appareil ultra–sophistiqué qui ne me quittait jamais d’une semelle... Gagné! Le pêne joua sans difficulté et j’ouvris la minuscule porte. Un clavier permettait de composer le code de six chiffres donnant accès sans risque à la propriété. Le code changeait toutes les trente minutes mais suivait une progression arithmétique définie à zéro heure par l’ordinateur central et applicable à un nombre imprévisible donné au même moment. Un mnémoflash, toujours sur le chauffeur dans la mémoire duquel j’entrais moi comme dans un moulin, m’avait permis de trouver le code de base et la progression. Compte tenu de l’heure, avant d’introduire la clef, j’avais appliqué vingt–deux fois la progression au code de départ sans tenir compte de la virgule, et mon incomparable biordi m’avait télépathé instantanément le résultat. Je composai donc 697662 sur le clavier. La grille s’ouvrit sans le moindre grincement. J’étais bien le meilleur. Si Cindy avait pu voir ça! tu m obnubiles tu m insomnies tu m’aurores me sanspareilles tu m’obsessionnes me folies tu me trèsbelles et me soleilles tu me magiques et tu m’impies

Le domaine était désert. Sans cela, même en étant parvenu à déjouer le système de sécurité, je n’aurais jamais pu atteindre les bâtiments. Mais convaincu des qualités supérieures de son appareillage défensif, la victime en puissance avait réduit son personnel au strict minimum, se contentant des services du chauffeur sus–mentionné et d’une secrétaire étrangement particulière en qui il avait totalement confiance. L’entretien du domaine et de l’habitation était automatisé à un degré de sophistication rarement atteint et ne nécessitait aucune dépense d’énergie humaine. Et tous les habitants de ce beau petit monde densité de 1,27 hab. par km² était sorti dans la voiture de la victime, véhicule n’ayant de voiture que le nom. La confiance du mort en sursis en l’inviolabilité de son refuge platiné était telle qu’aucune des portes de son antre de luxe n’était fermée à clef. C’est donc sans le moindre problème que je gagnai le coeur cybordique du lieu. Je branchai mon biordi non je ne m’enfonce pas une fiche dans l’oreille ce qui serait tout à fait inesthétique je pratique plutôt dans le style TSF sur le RAM principal du corps cybordique, trouvai rapidement les séquences mémorielles dont j’avais besoin, et reprogrammai certaines données au sein des arcanes pseudo–cérébelleuses de l’abstrus électronisme. Je regagnai le parc et tapai 147474 sur le clavier dissimulé dans un syntharbre à la limite du champ de mines et mon idiot de prédécesseur qui a un jour oublié de déconnecter le champ faut pas picoler dans ce genre de boulot même quand le patron est absent pour trois jours je retraversai sans encombre l’aire peu propice à la survie et,

à mon approche, la grille électro–venimeuse s’effaça aussi silencieusement qu’une ombre fuyant le faisceau d’un projecteur. Je réintégrai mon véhicule MAUVAISE GRAINE 39

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sagement garé à deux cents mètres de là, hors de vue du portail, et attendis patiemment. Moins d’une heure plus tard je perçus le fracas d’une explosion. Je startai le tas de boue qui me servait de voiture et qui serait condamné dans l’heure dès qu’on inventerait les vers à rouille. Je passai lentement devant l’entrée du domaine. Le véhicule de l’ex–mort–en–sursis n’était plus qu’un amas de tôles arabesquées boucanescentes, non dénué de qualités plastiques. Ces mines étaient réellement efficaces. Le décès serait déclaré dû à un dysfonctionnement du système de protection. Mission accomplie. J’avais gagné la possibilité de vivre un peu plus longtemps. De même que Cindy tu me délires m’aventures tu me sortilèges m évades tu m insouciantes me parjures tu me cyclones et me chamades tu m’ardentes et me démesures. Mais elle n’en savait rien.

II. OU L’ON SE REND COMPTE QUE LE COEUR DU HÉROS EST MOINS GRAVELEUX QU’IL N’Y PARAIT Je sais exactement ce que vous attendez de moi ce que vous pensez de moi et la somme que vous êtes prêt à payer pour mes services donc évitons les palabres ma réponse sera oui ou non à la question que vous n’aurez pas le temps de formuler un homme averti en vaut deux ne vous montrez donc pas trop pingre C’est le genre de texte qu’on pourra lire sur ma porte, si un jour j’ai une porte à moi. Ce sera toujours mieux qu’un tarif avec le prix de la viande ou une affichette avec les heures de consultation. Car je ne suis ni boucher–charcutier même si je fais dans la chair à saucisse et la viande froide ni médecin même si je fais également dans le diagnostic pré–autopsique : je suis mnémosyste encore expliquez un peu SVP Et pas n’importe lequel : d’après mes vipères d’employeurs, je suis le meilleur. Ça me fait une sacrée belle jambe! Ok on y va Je sais lire non seulement dans la pensée, mais dans la mémoire de n’importe qui qu’est ce qu’il raconte ce type et je peux instantanément apprendre ce que je veux de son passé ben voyons et il croit qu’on va gober ça mais surtout, je peux connaître tout son avenir jusqu’à sa mort, du moment qu’il subsiste suffisamment de carbone et voilà je savais qu’on était loin d avoir découvert toutes les propriétés de cet élément dans les restes d’un défunt. Je peux vous assurer par exemple que Victor Hugo utilisait un dictionnaire de rimes: lors d’un passage à Paris, j’ai fait un saut aux Invalides bon sang de bon dieu la vieille Drouet où as–tu encore rangé mon dictionnaire de rimes histrione de boulevard et j’ai mnémosyté quelques uns des tas de poussière qui y résident

en pension complète. Je pourrais révéler pas mal de scoops historiques. Et quelques scoops à venir. Je pourrais vous dire quand et comment Truc va mourir mais il roule comme un cinglé ce mec eh attention il vient en plein sur ce que Machin va faire tel jour à telle heure vite ça presse tire toi de là Monique je peux plus tenir si Chose, épouse fidèle, le restera longtemps dépêche toi il n’en a que pour une demi–heure et si Bazar, personnage très connu, change aussi souvent de chaussettes que l’hygiène le conseille pouah cette fois ci c’est la limite il est trivial ce mec etc. Mais ça me fait toujours une aussi belle jambe qu’avant : en plus d’un biordi ah le carbone mes vautours d’employeurs m’ont greffé dans le crâne une mini bombe qui m’oblige à obéir au doigt et à l’oeil à la moindre de leurs directives. Et comme mon mnémosysme est limité dans l’espace à 48m27 d’après les tests les plus

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précis, ils ont toujours pris soin de ne communiquer avec moi qu’à distance par le truchement du biordi. Malgré l’étendue de mes facultés supra–normales, je ne suis pas fou. excellente nouvelle Mais je l’ai été. ah tout de même Et je sais que je dois beaucoup à mes chiens d’employeurs. Sans eux, je serais mort. Ils me le rappellent assez fréquemment. Avant qu’ils ne me prennent en charge, j’occupais ad vitam curtum une chambre dans une saleté d’hôtel : l’I.P.S.I., Institut Pour Suicidaires Incurables. A dix–neuf ans, j’avais déjà touché le fond : alcool, drogue, trois tentatives de suicide, un cerveau ramolli comme les amortisseurs d’une voiture de seconde main ou la texture d’un chewing–gum de troisième bouche berk et un besoin insondable de retourner à la poussière dont je ne sais quel stupide hasard m’avait extrait. J’avais toujours caché mes capacités de peur de passer pour un anormal. J’étais finalement devenu cinglé. En fait, il m’était alors impossible de contrôler ma mnémosymie : je lisais avec avidité la mémoire passée et avenir de tout être humain visible dans le rayon d’action de mon pouvoir, ce qui fait une surface comparable à celle d’un terrain de football de belle taille et pour tirer les corners alors sans possibilité de tirer de corner bien entendu. Il m’était par exemple devenu impossible de prendre les transports en commun aux heures de pointe, ma dernière expérience s’étant soldée par un évanouissement. Je devais vivre comme un ermite, ou comme un aveugle, car j’ai besoin d’un contact visuel pour lire dans l’esprit des gens, et ne sortais plus que pour satisfaire ma soif de viols psychiques. Il m’était et m’est toujours cependant impossible d’avoir accès à mon propre futur, encombré, surchargé qu’il est des innombrables mémoires qu’il me sera donné de lire. C’est Cindy mon sable fin mon océan mes caresses de vagues vertes mon île de rêve qui m’avait involontairement donné le coup de grâce : je l’aimais, passionnément, et j’avais mnémosyté qu’elle mourrait dans un accident de voiture, moi au volant, complètement saoul. Pour lui éviter un tel sort, j’avais disparu de sa vie, totalement, intégralement, irrémédiablement, pour me plonger avec outrance dans les exutoires les plus malsains. Après une troisième tentative de suicide je m’étais donc retrouver pensionnaire à l’I.P.S.I. Dieu sait si je me foutais du nombre d’étoiles de cet hôtel! Une galaxie entière ne m’en aurait pas redonné le goût de vivre, empuanti qu’il était par les flatulences psychiques de mes soeurs et frères humains. Cindy mon printemps de quatre saisons mon orchidée aux mille teintes mon rêve éveillé hors d’atteinte mon inaccessible passion ne pouvait plus exister pour moi et je ne voulais plus exister pour quiconque. Dans ma folie, je commis l’erreur de prévenir une jeune infirmière la salope la putain elle déserte ma plage frôlée par les vents

ne veux peux pas que je la tronche je la crève demain

pas très relevé le niveau

lexical qu’un patient, deux chambres à côté, tenterait de la trucider le lendemain en lui enfonçant un couvert en plastique dans l’oeil. on fait avec ce qu’on peut La femme, sur ses gardes, ne perdit pas la vie. seulement la moitié de la vue Je perdis moi la possibilité de laisser la mienne me quitter. Quelques jours après l’événement, je fus transféré dans un autre hôpital. La mémoire des deux hommes qui furent chargés de mon transfert ne m’apprit rien sur mon avenir. Mes futurs scorpions d’employeurs avaient déjà pris leurs précautions. Dans ma nouvelle résidence forcée, je fus confronté à des dizaines de personnes différentes, ils auraient tout de même pu me donner plus d informations concernant ce pourquoi faut il prendre tant de précautions pour un névrosé pareil

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jamais les mêmes à plus de trois reprises. Tout d’abord, des psychologues et des psychiatres me redonnèrent l’envie de vivre. Je leur tire mon chapeau car ce ne fut pas une tâche aisée. Puis, des spécialistes en télépathie m’apprirent à contrôler cette faculté qu’ils appelaient mnémosymie. le terme n’est pas de moi Aucun d’entre eux ne possédait dans sa mémoire la moindre information concernant ma vie future. Ils voulurent un jour me faire porter des lunettes opaques pour la suite de mon apprentissage, mais je refusai alors obstinément de m’intéresser à quoi que ce soit. Ils mesurèrent les limites spatiales de mon pouvoir puis on m’anesthésia. Une fois réveillé, j’appris qu’on m’avait tripoté le cerveau pour lui adjoindre un bio–ordinateur et une micro bombe. Le biordi devint mon unique moyen de contact avec mes nouveaux maîtres et c’est par lui qu’ils m’apprirent que Cindy ma prison et ma liberté mes étoiles resplendissantes ma voie lactée irridescente ma chimère d’éternité avait été dotée de la soeur jumelle de ma bombinette et qu’au moindre écart de ma part, nos deux têtes éclateraient de concert. Comme quoi, la mnémosymie, ça me faisait une belle jambe. patient

III. OU LE HÉROS POURSUIT SA TRISTE ROUTE LA PERSONNE DONT VOUS DECODEZ ACTUELLEMENT LE PORTRAIT SYNTHETIQUE DOIT DISPARAITRE DANS LES PLUS BREFS DELAIS ATTENTION IL S AGIT D UNE ACOLYTE DE VOTRE DERNIERE VICTIME ELLE DOIT DONC ETRE SUR SES GARDES BIEN ENTENDU ELLE DEVRA MOURIR ACCIDENTELLEMENT POUR LES DONNEES CONCERNANT CETTE PERSONNE PROCEDEZ COMME D’HABITUDE CODE XB212C FELICITATION POUR VOTRE DERNIERE MISSION N’OUBLIEZ PAS VOTRE CHERE CINDY VOUS AVEZ DIX JOURS L’image synthétique représentait le visage d’une femme d’environ trente– cinq ans. Cheveux châtains, yeux bleus, nez un rien retroussé, lèvres bien dessinées. Pas mal. Elle ferait un cadavre exquis. Mon biordi ne put me fournir que des données assez vagues la concernant. Dangereuse terroriste, comme chaque fois. Elle avait pour règle de ne jamais séjourner plus de vingt–quatre heures au même endroit et ne dormait qu’à hôtel. Localisation actuelle inconnue. Charmant! Dix jours pour la retrouver et la faire disparaître en camouflant son assassinat en accident! Sans quoi... Boum boum. Je retournai sur les lieux de ma dernière intervention. Comme tout assassin qui se respecte je me contrefiche de ce que vous pouvez penser de moi et vous vous avez de la chance que je sois mieux éduqué que l’aliboron qui essaie d’écrire cette histoire à grands renforts de mots vulgaires il ne manque plus qu’une scène pornographique . Rien n’avait changé depuis l’explosion trois jours auparavant. J’avais eu l’excellente idée vantard oh la barbe de reprogrammer le corps cybordique pour qu’il reprenne son programme initial soixante secondes après l’explosion d’une mine. Les services de sécurité n’avaient pas pu entrer dans la propriété. On avait coupé l’arrivée d’électricité mais le système de défense avait continué à fonctionner sur le générateur de secours et l’on attendait, vu la perte de quatre membres du service, qu’il s’épuise. Ça risquait de durer : le générateur de secours fonctionnait à l’énergie photonique...

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Je jouai le jeu d’un passant curieux et le garde encore un passant curieux posté devant la grille me jeta à peine un regard. Je mnémosytai les restes de ma dernière mais non ultime victime, mes ondes pénétrant dans sa feue mémoire tels les chicots répugnants d’une goule cette histoire ne fait tout de même pas partie du Mythe dans une charogne putride. oh non ça fait plutôt Fleurs du Mal Je découvris très rapidement ce que je cherchais : sa dernière rencontre avec la dame de mes pensées du moment avait eu lieu dans un petit bar, Le Nain Flambeur, et remontait à six jours au moment de sa mort. Il avait quitté l’établissement avant elle et ne s’étaient plus revus. Six jours plus trois jours donc neuf lieux de résidence différents. Cela me promettait du plaisir. Je gagnai sans tarder Le Nain Flambeur. Circonvolutions cérébrales du patron entamées par l’alcool. Il avait gardé trace du passage de la femme. Aucune de son départ. Zut. En face une épicerie. Acheter une livre de beurre. jamais vu ce type ici de passage dans le quartier tiens voilà du beurre périmé demain Ma cliente était partie en taxi. Grosse curieuse d’épicière! Elle avait même lu la plaque minéralogique du véhicule! Dare–dare au dépit de la compagnie. Trois heures d’attente avant d’apercevoir le chauffeur. Il avait déposé notre cliente à hôtel du Cygne Argenté. Le réceptionniste du dit hôtel que vient il faire ici celui là ce n’est pas un hôtel de passe ici avait loué une voiture pour la brunette qui avait vidé les lieux le lendemain. Je filai chez le loueur. Chouette! Elle avait ramené la voiture six jours après! Mais pas le moindre indice sur la suite de son périple... Deux jours à mnémosyter tous les passants du quartier. Enfin un macho pas mal pas mal je ferais bien autre chose que connaissance avec elle l’avait strip–teasée du regard. Elle attendait le bus 78. Deux heures plus tard, mêmes bus, arrêt et heure, mais trois jours après elle. La guigne : le chauffeur est ce qu’il est vraiment malade ce connard en attendant c’est moi qui bosse alors que je devrais être en récup

était un remplaçant du titulaire. Il connaissait l’adresse de l’autre bronchiteux. J’allai sonner à sa porte, déguisé en démarcheur quelconque. L’homme m’ouvrit. Aussi malade qu’est ce qu’il me veut ce con Albert m a promis que j’aurais pas le contrôle qu’un toutou à sa mémé super–cajolé. hypocrite tire au flanc Questions idiotes sur ses programmes TV préférés. Ma proie était descendue rue Jean Lemaire. Trois hôtels dans cette rue. Tous au plus pouilleux. Elle avait dormi dans le plus minable. Partie en taxi le lendemain après–midi. Le chauffeur avait son QG dans un bouge à trois rues de là. Il l’avait déposée à l’Hôtel des Francs. A l’autre bout de la ville... Jamais je n’avais autant couru après une femme! Une nuit à l’Hôtel des Francs. Partie après le petit déjeuner. A pied! La merde!... Vers la gauche ? Cent mètres en mnémosytant tout ce qui bouge. Rien. Vers la droite ? Imprimée dans la mémoire visuelle d’une jolie fleuriste. Un peu plus loin, un chien vautré dans une avant–cour l’avait fixée alors qu’elle attendait un nouveau bus. Encore un bus. Le 17. Probablement celui de 13h58. Pied–de–grue. Le chauffeur de 18h28 était mon homme. Quant à ma femme, direction rue des Moines. Quatorze hôtels du quartier avant de trouver le bon! L’Hôtel Quartz. N’en ayant l’éclat que dans le nom. Elle avait quitté la place l’avant–veille au matin. J’avançais. L’heure aussi : il était presque 21h. Elle n’avait plus que deux planques d’avance sur moi. Mais si je traînais, elle allait en avoir une troisième. La chance me sourit enfin. Avant qu’elle ne parte, le patron avait composé un numéro pour elle. Renseignements pris aux renseignements, il s’agissait du Sky Palace. 21h50. Je dévorai avidement la cervelle de l’homme aux clefs d’or. aucun problème madame vous pouvez garder votre chambre aussi longtemps qu’il vous plaira

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La soie avait dû séduire ma victime. Elle avait décidé de passer une seconde nuit sur place. Difficile d’échapper au sybaritisme quand on y a goûté... Je la tenais! IV. OU LE HÉROS APPREND QU’IL N’EST PAS INFAILLIBLE Après une bonne nuit de sommeil, je me présentai au Sky Palace à l’heure du petit déjeuner. Je m’installai à une table d’où je pouvais surveiller à la fois la salle et le hall d’entrée. Il suffisait maintenant que la jolie brune passe dans mon champ de vision pendant quelques secondes, et le tour serait joué : je lirais dans son avenir les circonstances de sa mort et n’aurais plus qu’à procéder en fonction de ces données. L’objet de mes recherches apparut enfin. La femme s’installa à une dizaine de mètres de moi. Parfait. Je me ruai sur sa mémoire future, en prenant soin d’enregistrer les données sur mon biordi. Après trente secondes d’exploration, je me levai précipitamment, payai mon dû et regagnai mon domicile, rue Courette, à toute vitesse. Je m’assis sur mon lit et serrai mes tempes entre mes poings fermés. Je devais être blanc comme les neiges éternelles. Pour la première fois depuis que je réalisais ce genre de missions, quelque chose n’allait pas. Il me restait sept jours pour accomplir le travail, une marge plus que suffisante pour le mener à bien. J’avais visionné les sept prochains jours de l’existence de la personne que je devais faire disparaître et, au terme de cette période, elle était toujours en vie. Cela signifiait que ma mission avait échoué. J’étais donc un mort en sursis à mon tour : dans huit jours, la petite bombe qui m’accompagnait partout allait enfin pouvoir réaliser le rêve de sa vie, à savoir : me faire exploser la boîte crânienne. Salut l’ami. Adieu Cindy mon oxygène mon soleil mon chemin vers d’autres cocagnes mon plus beau château en Espagne ma nuit interdite à l’éveil Fini. Fini... Je m’obligeai à me calmer pour réfléchir aux possibilités qui m’étaient offertes d’espérer m’en sortir. Je savais à peu près où mes cochons d’employeurs avaient leur QG. Je savais aussi qu’ils disposaient d’un système automatique pour me faire éclater la tête si je m’approchais à moins de cent mètres de leur repaire. Pour les atteindre, il fallait donc que je me débarrasse de la bombe. Mais une fois la bombe enlevée, je pouvais les plaquer sans préavis. Pour me séparer de cette bombe, il fallait que je subisse une intervention chirurgicale assez délicate. Grâce au biordi, ils se rendraient compte de la situation bien longtemps avant que le chirurgien n’en ait fini avec moi. Donc, impossible de faire disparaître cette satanée bombe. Le cercle vicieux le plus parfait... Pourquoi n’allai–je pas réussir à faire disparaître cette femme ? Je revisionnai calmement son emploi du temps pour la semaine à venir. Rien absolument rien ne montrait que cette femme avait ne serait–ce que failli mourir. Pas le moindre indice d’une tentative de meurtre avortée, pas même le plus petit accident bénin. A moins d’une malfonction de mes capacités ? Retourner au Sky Palace et mnémosyter une seconde fois la brunette ? Non! Sa mémoire future n’avait pas pu se tromper. Voir de quelle façon elle allait mourir ? Pourquoi pas ?

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On allait peut–être me contacter pour postposer l’assassinat de quelques jours. Oui, ce devait être ça. Mes hyènes d’employeurs allaient me soumettre un travail plus urgent et je terminerais celui–ci par la suite ! Ragaillardi par cette idée qui n’était pas plus stupide qu’une autre vous êtes vite satisfait je pris une douche et revêtis des vêtements frais. Je m’en retournai vers le Sky Palace que ma cliente ne devait pas quitter avant 14h. L’accident se produisit à moins de deux cents mètres de hôtel.

V. OU LA CARRIERE DU HÉROS SE TERMINE – C’est grave, docteur ? Question idiote. Je savais déjà tout. Quelques contusions et hématomes. Trois côtes cassées. Le fémur gauche fracturé. Voilà pourquoi la brunette ne mourrait pas dans les délais prescrits. – Vous pouvez prendre en charge les frais d’hospitalisation ? – Absolument pas. Septante–deux heures après mon admission à hôpital, deux ambulanciers vinrent me chercher pour me ramener chez moi. N’exerçant légalement aucun métier, je n’avais pas droit aux avantages de la sécurité sociale. Les frais d’hospitalisation étaient à ma charge. Ceux–ci étant excessivement élevés, je signai une décharge et fut ramené à mon domicile. Trois fois par jour, je recevrais la visite d’un membre du personnel du CPAS pour les soins et la nourriture. Je demandai aux infirmiers de déplacer mon lit afin que je puisse regarder par la fenêtre de ma chambre, c’est fauché et ça se permet encore des caprices non mais ce qu’ils firent de mauvaise grâce avant de s’en retourner en maugréant. Durant ces trois jours passés à hôpital, chaque fois que j’en avais eu l’occasion, j’avais tenté de contacter mes vaches d’employeurs par l’intermédiaire du biordi. Peine perdue. Ils étaient beaucoup trop méfiants et le système de communication ne fonctionnait que lorsque c’était vraiment nécessaire, du moins de moi vers eux. Impossible de les joindre! Mais bon sang! Il n’était tout de même pas pensable qu’ils m’éliminent parce que j’étais immobilisé pour quelques semaines! Et ils n’oseraient pas faire subir le même sort à Cindy . si j’étais chercheur d or tu serais la pépite unique et illicite d un irréel trésor Non, c’était impossible... Les jours passaient, lents monotones, gorgés de doutes et suintant les incertitudes. Je tournais en rond dans mes pensées. Même les romans de Edgar Skomanski ne parvenaient pas à me distraire. Chaque fois que c’était possible, je me jetais sur l’inconsistance des pensées de mes congénères n’exagérons pas il existe des gens bien pensants : la personne qui venait me laver et m’apporter

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mes trois repas journaliers, les rares passants qui s’aventuraient dans ma petite rue tranquille. J’étais troublé par le fait qu’aucune des personnes qui me soignaient n’avaient de souvenir de moi dans leur avenir. Mais ces gens semblaient se présenter rarement deux fois chez le même malade, sauf les invalides à vie. Ou peut–être allait–on me retransférer à hôpital. Ou... Régulièrement, je continuais à essayer d’entrer en contact avec ceux qui commanditaient les meurtres que j’étais obligé de commettre. Inutilement. Je finis par décompter les heures. Cela en faisait deux cent trente–sept que j’avais été contacté pour la dernière fois. Le délai devait expirer dans trois heures. Et moi peut–être un peu plus tard. Si douze heures après la limite fixée mes teignes d’employeurs n’avaient pas appris la mort de la personne désignée, ils me contacteraient pour me demander où se trouvait le corps, comme par deux fois déjà où les cadavres n’avaient pas été découverts rapidement : une chute dans l’escalier de la cave et une pendaison. C’était atroce, mais c’était eux ou Cindy, je rêve de toi bien au–delà de mes nuits je te sais horizon je te sais paysage immuable devant mon regard qui voyage et qui toi excepté ne rencontre qu’ennui on ne me laissait pas le choix. Tendu, les nerfs à vif, incertain de mon sort, j’attendais leur appel. Il vint au moment précis où je l’avais prévu OÙ POUVONS NOUS TROUVER UNE PREUVE DE LA REUSSITE DE VOTRE DERNIERE MISSION écoutez j’ai un grave problème j’ai le COMMUNICATION TERMINEE COMMUNICATION TERMINEE Non! Pas la bombe! Je vécus les secondes les plus atroces de mon existence. Inerte. Figé. Médusé. Pétrifié. Corps et esprit. Au bord de la syncope, je me remis à respirer. L’air siffla en s’engouffrant dans ma trachée. Ils allaient vérifier. Ils allaient envoyer quelqu’un qui constaterait l’état dans lequel je me trouvais. Je collai mon visage à la fenêtre : si quelqu’un entrait chez moi, il fallait que je sache à quoi m’en tenir. Rien ne se produisit durant la nuit. Une infirmière se présenta à ma porte à 7h10. Elle me voyait pour la première et dernière fois, ce qui ne me réconforta pas outre mesure, mais sa mémoire ne contenait rien d’hostile me concernant. Quant aux rares passants, ils avaient l’esprit aussi vide que les autres jours. Celui que j’attendais arriva au milieu de la matinée. Impossible de s’y tromper : il s’approcha en serrant de près les façades et ne se tint que quelques secondes dans mon champ de vision. Durant le cours laps de temps durant lequel je pus le mnémosyter, je ne parvins à lire ni son passé ni son avenir. À peine sa pensée présente. Un type aux facultés paranormales, dans mon genre, et qui exerçait probablement le même boulot que moi. Mais je savais qu’il avait en poche un double de la clef de ma porte d’entrée. On lui avait sans doute demandé d’enquêter sur la faillite de ma mission. Ils ne s’amusaient donc pas à faire sauter leurs bombes pour un oui ou pour un non. Mais alors, pourquoi un double de la clef ? À moins que... Une idée m’assaillit l’esprit avec une violence comparable à celle d’un obsédé sexuel s’attaquant à une pulpeuse blonde dans un endroit désert. Il n’y avait pas de bombe! Il n’y en avait jamais eu! Ils étaient obligés d’envoyer ce type pour me trucider, tout comme ils m’envoyaient régler leur compte à d’autres personnes. Je me mis instantanément à trembler et une sueur nauséabonde aux remugles de mort imminente jaillit de chacun de mes pores et trempa mon pyjama en quelques secondes. Je percevais déjà le pas

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feutré du tueur dans l’escalier. La porte fut soudain projetée vers le mur et l’homme bondit dans la pièce, un revolver anesthésiant au poing. Lorsqu’il vit l’état dans lequel je me trouvais, il fit tomber ses barrières mentales. Le seul ordre qu’il avait reçu était de me tuer sans laisser de trace d’assassinat, moi, un dangereux terroriste. Une légère projection de gaz, un sac en plastique sur la tête, juste le temps nécessaire à l’asphyxie. Et le tour serait joué. J’avais envie de lui crier qu’il n’avait pas de bombe dans le crâne, que tout cela était faux, qu’il était libre de disparaître et de recommencer sa vie ailleurs, mais aucun son ne parvenait à sortir de ma gorge. Mon regard était fixé sur la main gauche de l’homme, celle qui tenait le revolver. Impossible de fuir. Je jetai un regard désespéré vers la rue. Un seul et unique passant. Je n’aurais pas le temps d’attirer son attention. Mon meurtrier n’était plus qu’à un mètre du lit. À moins que VI. OU LE LECTEUR PREND CONSCIENCE DE L’IMPORTANCE DES PETITES ANNONCES

Perdu rue Courette le jeudi 17 mai vers 10h30 : berger allemand de 3 ans répondant au nom de Seigneur, tatoué oreille gauche 17273. L’animal n’est pas dangereux. Bonne récompense. Contacter...

ÉPILOGUE PROVISOIRE FELICITATIONS POUR VOTRE DERNIERE MISSION RIEN DE SPECIAL À SIGNALER CONCERNANT LA VICTIME non simple routine ah si le type devait être un peu givré avant que le je paralyse il s’est mis à grogner et à aboyer.

Waouf waf wouf !

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Histoires courtes Le défi - Tu m’auras pas-eu, tu m’auras pas! - C’est c’qu’on va voi-reu, c’est c’qu’on va voi-reu! La fillette détala en riant, poursuivie par le petit garçon. - Tu m’auras pas! cria-t-elle encore en se retournant sur son poursuivant. Elle était dans le vrai. Ce ne fut effectivement pas le garçonnet qui l’eut, mais bien le semi-remorque.

Le disque - Impossible de le faire parler, chef. Les coups, la torture, la soif, il continue à se taire. C’est un dur de durs! - Laissez-moi faire... Le prisonnier, un membre éminent de l’Action Libératrice du Peuple, fut confortablement attaché dans un fauteuil. Hormis ce meuble,

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la pièce ne contenait qu’une petite chaîne hi-fi. Le chef plaça un CD dans le lecteur, appuya sur la touche de lecture répétitive, éteignit le plafonnier et quitta la cellule en refermant doucement la porte. Treize heures et dix-sept minutes plus tard, le dur de durs commençait à donner toute l’organisation terroriste : la 285ème écoute du dernier hit des 2B3 avait eu raison de sa volonté.

L’écologiste La lecture d’un article scientifique des plus sérieux venait de lui apprendre que si les émissions de gaz carbonique continuaient dans les mêmes proportions, la planète ne vivrait plus que quelques années. En écologiste convaincu et responsable, il prit la décision qui s’imposait : il arrêta définitivement de respirer.

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Aphorismes • 31/08/97 : je fête mes 39 ans. Mon plus beau cadeau : Lady Dies. 31/08/98 : je fête mes 40 ans bien tristement ; personne n’a osé remettre ça. • Villon reste un grand poète, même pour ceux qui n’ont jamais su lire deux vers en vieux français. • On apprend toujours en lisant, ma petite chérie. Ne serait-ce que l’auteur du livre est un imbécile. • Les vernissages, ce n’est pas mon genre. Je suis plutôt pour les décapages. • Entendu à la radio : « Le faucon pèlerin est de retour en Belgique. » Un vrai con, cet oiseau! • La poésie est essentielle. Trop de poètes croient malheureusement l’être aussi. • L’ordre n’est intéressant que dans un lave-vaisselle. • Le néo-libéralisme est le symbole de la solide aridité sociale. • Je suis un anarchiste impur et mou. • La spécialité des politiciens belges : le con s’en suce. • Plutôt que de jeter les gens en prison, placez-les sur un compte en Suisse : aucun risque de fuite. • Il n’y a pas d’élèves difficiles. Il n’y a que des enseignants chiants. • Les banques investiront dans l’enseignement quand il y aura plus de casseurs que d’épargnants. MAUVAISE GRAINE 39

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• Laissons-les faire et les fascistes inventeront le fil barbelé à couper le beur. • Je cultive l’oisiveté comme un forcené. • Il existe deux sortes d’antidépresseurs : les antidépresseurs et les boissons alcoolisées. • En Belgique, on ne poursuit pas les prêtres pédophiles. C’est l’abbémocratie. • Les banques suisses sont contre le franc-parler. • L’auteur de « J’ira cracher sur vos tombes » ? Vernon Sullivian. • Le comble du cours particulier : mourir dans le lit d’un autre.

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Notes Le mois dernier déjà, je vous en parlais : José Galdo a récidivé et nous a envoyé un objet fort peu courant, jusqu’ici, pour être commenté dans notre service de presse, il s’agit d’un CD, un disque-compact pour les détracteurs de la siglaison... Et qu’est il gravé sur ce disque ? Des textes de José Galdo. La voix, celle de Jean-Pierre Espil fait frissonner – les textes de Galdo y prêtent aussi, remarquez – mais la qualité est là, on sombre Entre le néant et l’anéantissement (titre du recueil multimédia). Des reproches, je ne sais pas, un peut-être, le caractère mélodramatique de JeanPierre Espil prête à sourire tant son souhait de jouer dans le sordide est puissant. « Ouh ! ! ! Tremblez mortels ! » J’exagère à peine. N’empêche, c’est là un moyen de publication que j’aimerais voir proliférer, il faut vraiment que nos poètes et autres nouvellistes se mettent à la page du virtuel, et encore, un CD est loin de l’être autant qu’un site web ou qu’un autre moyen d’expression plus moderne encore. De

bons textes désespérants, à ne pas écouter les jours de grand cafard. Entre le néant et l’anéantissment, José Galdo, voix de Jean-Pierre Espil. Blockhaus éd. Sonores et José Galdo, 1998. 27 rue Jean Cottin, escalier C, 75018 Paris, France. Prix : 100F. Toujours envoyée par José Galdo, cette publicité un peu horssujet pour nous, à la limite du sectaire, pour une œuvre à laquelle participe quelqu’un que je croyais doué, mais qui commence particulièrement à me décevoir : il s’agit de Philippe Pissier qui aurait dû rester devant ses photos érotico-SM et ne pas se mêler d’autre chose. L’ouvrage auquel il collabore, Dogme et rituel de l’ordre hermétique de l’aube dorée, éclaire un « aspect occulté dans l’histoire de cet Ordre », rend compte également des délires d’un certain Aleister Cowley qui, au début du siècle, si je ne m’abuse, prédit bien de choses graves pour notre civilisation, au même titre que Nostradamus et tous les autres MAUVAISE GRAINE 39

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charlatans de son espèce. Son acolyte, que je ne connais pas, Matthieu Léon, semble être, avec lui, le meilleur en matière de... ça. Puisje leur rappeler qu’à l’heure qu’il est, un procès que beaucoup auraient apparemment voulu voir avorter est en train de se tenir à Marseille avec des ramifications un peu partout en France : celui de l’Église de Scientologie ? Alors qu’on nous foute la paix avec ses conneries, rangez vos crucifix, vos alchimies et vos zodiaques, tout ira bien mieux sans les marchands de peur2. Mais Pissier a décidément commis d’autres méfaits. J’ai récemment reçu la traduction française du recueil de Nathalie Y, Fish Luck, dont nous avions publié deux extraits dans notre numéro spécial America, dont il est l’auteur. Oh, mon Dieu ! (que vient-il faire ici d’ailleurs celuilà ?) J’éviterai tout commentaire superflu Cette expression toute faite est le titre d’un essai publié à la fin des années soixante-dix au sujet de tous ces crétins agitateurs de grigris. 2

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sur ces traductions, c’est une grosse merde, voilà tout. Et pourtant, ce sont les Benway Institute Studios – éditions de Nathalie Y – qui s’en sont occupé, ça fait mal au cœur, surtout que mes deux traductions s’y retrouvent... Vous pouvez néanmoins lire les originaux, ce qui vaudra toujours mieux que cet immondice, en commandant les recueils de Nathalie Y. Benway Institute Studios, Nathalie Y. 790 20th Avenue, Suite 2. San Francisco, CA 94121. États-Unis. www.benwaystudios.com Une grosse, grosse bulle d’oxygène, enfin, avec ce recueil de Philippe Boiry : À contre-jour. Poésie d’amour, poésie d’effleurement, érotique, caresses et pétales, une charmante plaquette pour un homme charmant et, je m’en doutais sans en être sûr, émérite et justement couronné pour cela. Un extrait ? Je n’aime pas ça d’ordinaire, mais puisque vous y tenez... Viduité Qui osera dire le drame intime de l’homme amoureux, trop vieux pour être aimé des femmes, assez pour être malheureux. Incôtable sur le marché, bourré dans son cœur disponible, il reste ainsi, désemparé, sur le rivage,

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toujours sensible, tentant de faire bon visage, incapable de faire semblant, destructible, dans les lueurs de son couchant. Qu’elle est grande la solitude de celui que la mort a laissé seul, sur le rivage, tentant de faire bon visage.

Philippe Boiry, À contre-jour. Éditions de la NouvellePleïade, 1999. Michel Debray nous donne, lui, de quoi rire en maugréant contre une société toujours plus cinglée. Ses deux feuilles d’information littéraire et sociale, La plume dans le cul, numéro 41 d’août, et Le poil dans la main, numéros 94 de juillet et 95 d’août 1999, en sont les supports. Dans la première, il nous livre le premier extrait d’un roman qu’il a publié en 1982, aux éditions Buchet-Chastel : Autorut du soleil, aujourd’hui épuisé. Vous devinez derrière le titre l’érostisme, non pas latent, mais bien réel, et cette verve, ce panache, ces mots joués, ou jeux de mots qui font son talent. La seconde est plus informative et nous donne les opinions de ce cher Michel. J’adore ! Qu’il poursuive son œuvre et nous l’envoie. La plume dans le cul et Le poil dans la main, Michel Debray. 8 rue Degauchy, MAUVAISE GRAINE 39

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80460 Ault, France. e-mail : m_debray@clubinternet.fr Nos amis de Dockernet nous annoncent et appliquent quelques changements dans la structure de la feuille de poésie. Moins d’espace pour la création, plus pour les informations littéraires – en fait, le listing des œuvres distribuées par nos amis helvétiques. Je m’entretiens avec eux – Harry Wilkens et Christine Zwingmann – de plus en plus par email, tout baigne. Dockernet, Harry Wilkens, 86 rue de Montbrillant, 1202 Genève, Suisse. e-mail : hwilkens@worldcom.ch La troupe Royal de luxe est passée à Caen, pour cinq représentations gratuites – offertes par notre charmante municipalité et présentées par le théâtre de cette même charmante municipalité – de leurs Petits contes nègres ou Retour d’Afrique dont la tournée nationale (voire internationale) a été organisée cet été (vu à la TV !) Ces contes ne sont pas, à proprement parlé, issus du folklore africain, mais en sont franchement dérivés. Simplement, ils nous montrent le côté occidentalisé de ce


continent, plus souvent en mal qu’en bien d’ailleurs. Les africains, l’Afrique sont définitivement liés aux occidentaux, en particulier aux Européens. Les esclaves, les tirailleurs, les sanspapiers... Tout cela en une heure et demie d’émerveillement, de musique puisée elle aussi dans le cœur de l’Afrique autant que dans notre civilisation contemporaine occidentale, une heure et demie d’artifices, de petits effets spéciaux (la chaise qui marche toute seule, un acteur qui tient assis sans elle, la poule qui sort de la scène, ou le micro qui grandit avec un peu d’eau de l’oiseauarrosoir, etc...) Car il faut savoir que si le spectacle est joué par des acteurs, les autres protagonistes sont des marionnettes ou des automates, dont les manipulateurs ne se

cachent pas et se donnent eux aussi en spectacle. On connaît ces sourires aux yeux enlarmés de l’enfant devant le clown, on éprouve cette frayeur devant l’ironie noire qu’expriment deux acteurs jouant d’anciens esclaves embarqués en « croisière »... Vraiment, si cette troupe passe près de chez vous, courrez-y ; j’ai vu ce spectacle deux fois, et si j’avais pu, je l’aurais bien vu une troisième, puisque chaque spectacle est différent. En effet, l’originalité de ce spectacle est d’offrir, avec neuf scènes différentes – les neuf contes joués – 362880 combinaisons ; c’est vous, le spectateur, qui décidez de l’ordre de ces scènes à la fois pleines d’humour, de bon sens, de magie et de sérieux.

la revue Libellé 93 de septembre, avec toujours autant de textes de qualité. Libellé, Michel Prades, 7 rue Henri Poincaré, 75020 Paris, France. Erich von Neff nous fait parvenir une circulaire sur une conférence donnée le 24 septembre prochain, organisée par le syndicat des dockers San Franciscains, ayant pour but, en tout cas pour objet, la libération de Mumia Abu-Jamal, leader noir américain emprisonné et condamné à mort pour un crime qu’il n’aurait pas commis. Et Bruno Tomera, toujours aussi engagé, qui diffuse des autocollants de l’hebdomadaire Le Monde libertaire, 145 rue Amelot, 75011 Paris, France.

Pour finir, trois petites notes en vrac. Bien reçu

Walter

Feedback « Merci pour MG 38 dans lequel je découvre un nom et surtout une plume da grand talent, Stéphane Heude. J’ai deaucoup apprécié, un peu de provocation, beaucoup d’imagination, une écriture riche en vocabulaire et mélodieuse et pas mal MAUVAISE GRAINE 39

de culture. Un auteur séduisant. Un très bon numéro. » Frédéric Maire, Eysines (33) « Quelques mots de commentaire, après lecture du spécial Stéphane Heude : un bien étrange auteur. Un w OCTOBRE

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poète décadent du XIXème égaré par quelque aberration spatio-temporelle en notre factieuse fin de siècle. Chez Heude, le fantastique se structure autour d’une cosmogonie empruntant au légendaire ; le caractère épique de sa poésie se voit malheureusement terni par un désespoir trop littéraire, à la limite de l’affection romantique,

qui gagnerait – puisqu’il semble hélas ! des plus sincères – à être traité sur le mode de la dérision. Stéphane est fort talentueux et il est aussi très jeune : la dérision viendra à son heure. Ce que je crois certain, c’est que nous sommes en présence d’un talent fort prometteur. » Jean-Pierre Baissac, Saint-Vallier (06)

Histoires courtes Les livreurs de pizzas - Rapidzza! Les meilleures pizzas de la ville de notre four dans votre assiette en un temps record! Voici votre commande, monsieur! récita le livreur. - Je vous dois ? demanda-t-il en prenant le carton tout chaud. - 6 euros, s’il vous plaît. - Un instant... Il s’en retourna calmement jusque la cuisine où, fébrilement, il ouvrit l’emballage et goûta la pizza aux fruits de mer commandée vingt minutes plus tôt. - Beurk! Il recracha la bouchée. Rien à voir avec ce que sa grand-mère lui préparait à Palerme quand il était enfant. - Honteux! Comment osent-ils vendre des saloperies pareilles! Bon, il faut payer pour ça. Ça ne sera jamais que le huitième... marmonnat-il. Il ouvrit le tiroir de droite du buffet. - Venez jusqu’ici, jeune homme, cria-t-il à l’adresse du livreur. Dans le tiroir, il prit pour la huitième fois le petit revolver qui veillait sur son portefeuille. 24

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Le mariage Ils n’arrêtaient pas de se disputer. Elle ne supportait plus qu’il passe des heures dans ses cahiers ou devant l’écran de son PC. Pour rien. - J’espère que notre fille n’épousera jamais un écrivain! lui cracha-t-elle. - Et moi, répliqua-t-il finement de sa hauteur d’écrivain en quête de succès, j’espère pour elle qu’elle ne mariera jamais une femme!

Les moutons - C’est l’ultime compagnie, annonça le premier civil. - Allez, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes, commenta le second. - Sans problème. Capitaine! Approchez, s’il vous plaît! Le militaire obéit, le port martial, et vint se placer au garde-à-vous à trois pas du civil. - Monsieur ? - Capitaine, vous allez disposer vos hommes en file indienne. Vous

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vous placerez à leur tête. Lorsque je vous ferai signe, vous partirez au pas de gymnastique, droit devant vous. Rien ne doit vous arrêter. - A vos ordres, monsieur! L’officier beugla quelques ordres. Ses hommes se disposèrent en une longue file rectiligne dont il prit la tête. Un geste du civil et le capitaine partit droit devant lui au pas de gymnastique, imité par tous ses hommes. Vingt mètres plus loin, il plongea sans hésiter dans l’immense bain d’acide sulfurique. Son exemple fut suivi par la totalité de la piétaille. En moins de cinq minutes, tout était fini. - Voilà, épilogua le second civil qui avait assisté à toute la scène sans plus intervenir. L’armée est totalement et définitivement dissoute. Quand je vous disais que les soldats ignoraient tout de Rabelais.

Le prix des choses Sans se presser, il examina la marchandise avec soin avant d’appeler un vendeur. - Combien, celle-ci ? - 349 euros 95 cents. - Et là ? - Fort bonne qualité, ça, monsieur. 419 euros 95 cents. Une affaire. Si je n’en avais pas déjà trois, je la prendrais pour moi. - Et celle-là ? - 599 euros 95 cents pour les deux. - Et pour la femme seule ? - Impossible, monsieur. Vous devez acheter la mère ET l’enfant. La loi est très stricte à ce sujet : dans les familles de réfugiés, il est absolument interdit de séparer les enfants de leur mère!

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La tasse Tri-athlète de haut niveau, il faisait la différence dès la première des trois épreuves : il sortait de l’eau très largement en tête et, bon cycliste et excellent coureur, ses poursuivants arrivaient rarement à le rattraper. Il devait sa condition physique à des habitudes de vie très saines et à un régime alimentaire terriblement strict. Le goût de l’alcool et la couleur du tabac lui étaient inconnus. Lors de la fête organisée pour son accession au titre de « Ironman de l’année », ses amis, pour s’amuser, le lancèrent tout habillé dans la petite piscine (6m3) remplie pour la circonstance avec du champagne offert par son principal sponsor. La première tasse le surprit. La deuxième lui procura un début de plaisir. La troisième lui fut fatale.

Treize à la douzaine « Mesdames et messieurs, vous n’imaginez pas la chance que vous avez! En ce premier jour des soldes, nous avons décidé de vous en offrir treize pour le prix de douze! C’est-y pas un beau cadeau, ça ? Hein ?... Allez, à la première de ces personnes. Et ne traînons pas : le peloton d’exécution s’impatiente! »

L’unijambiste Le sentier qu’il suivait avait été fraîchement nettoyé. Il suffisait de ne pas s’en écarter. Mais sa béquille se coinça dans une ornière traîtresse et l’unijambiste, obligé de faire un saut de côté pour conserver son équilibre, retomba avec son dernier pied sur une mine antipersonnel.

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À SUIVRE… EN NOVEMBRE MAUVAISE GRAINE SE FAIT UN GAME BOY !

REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE N°39 - SEPTEMBRE 1999 ISSN : 1365 5418 DÉPÔT LÉGAL : À PARUTION IMPRIMERIE SPÉCIALE DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : WALTER RUHLMANN ASSISTÉ DE MMRGANE ET DE BRUNO BERNARD © MAUVAISE GRAINE & LES AUTEURS, SEPTEMBRE 1999 ADRESSE : FRANCE WEB : www.multimania.com/mauvaisegraine MAIL : mauvaisegraine@multimania.com ABONNEMENT POUR UN AN (12 NUMÉROS) FRANCE : 22.50 € 150 FF ÉTRANGER : 30 € 200 FF INDIVIDUELLEMENT, LE NUMÉRO FRANCE : 2.25 € 15 FF ÉTRANGER : 3 € 20 FF RÈGLEMENT PAR CHÈQUE OU MANDAT POUR LA FRANCE PAR MANDAT INTERNATIONAL POUR L’ÉTRANGER LIBELLÉ À L’ORDRE DE WALTER RUHLMANN

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Mauvaise graine #39  

October 1999 issue

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