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Edito – Salut les survivants ! Rescapés de l’apocalypse annoncée, ne nous réjouissons pas trop vite. Dans les semaines qui viennent les rappels à l’ordre vont se multiplier : nous n’avons plus que x jours – prière de consulter la tour Eiffel... – pour nous préparer au réveillon du millénaire. Sous-entendu : nous ne pouvons décemment pas nous permettre de rester plantés le 31 décembre prochain dans les mêmes toasts aux œufs de lump que les années précédentes. Avis aux trop vieux, trop moches, trop seuls et aux piètres danseurs, vous serez définitivement ringards à la rentrée 2000 si vous n’avez rien d’intéressant à répondre à la récurrente interrogation qui tiendra lieu de salut de vos collègues à votre coiffeur. Plus que la pratique d’un sport d’équipe, plus qu’une adresse sur le net, un réveillon de l’extrême sera indispensable au CV de tout demandeur d’emploi... Bon ben c’était ma pensée du jour. À toi ! – Merci du cadeau... ! Mais après tout, c’est moi qui ai mis sur pied cette revue, à moi d’assumer, ce qui n’a pas toujours été le cas. Le mois dernier par exemple, vous vous êtes réjouis, tous autant que vous êtes, de cet éditorial que je n’ai pas écrit... L’auteur en était Bruno,

celui-là même qui ouvrait cette page et n’a pas su la finir ; je vous avouerai que moi-même je n’ai pas énormément d’idées. Il y en aurait pourtant des choses à dire sur l’état du monde, de la littérature, du cinéma... mais je n’ai pas le courage de faire l’introspection de tout ça. – Mais quelle faignasse ! C’est la rentrée et tu dois être top battant, positif et motivé sinon c’est pas encore cette année que tu vas trouver du boulot mon ptit gars... Tu pourrais commencer par exemple par dire un mot de l’invité de ce mois-ci ? D’ailleurs ton Stéphane Heude, il chausse du combien, parce que j’ai l’impression qu’il doit avoir du mal à trouver des chaussettes à sa taille non ? – Mââââ nooooon ! Cet autoportrait est à prendre au second degré, il me semble que certains passages sont aussi à lire entre les lignes. De toute façon, SH fait partie de ces auteurs qui se cachent derrière les mots, qui hésitent à se dévoiler, qui veulent garder tout leur côté mystique... Il faut prendre son exercice d’écrivain-poète au sérieux, en tamisant un peu, pour découvrir Fanfan... Walter et Bruno

autoportrait À ceux qui sentent plus qu’ils ne pensent1. En quelques mots je dévoile ma Superbe et laisse place à mon génie, ce démon qui me consume ou peut-être cette partie de moi-même qui, repoussée jusqu’à la limite de mon être, fait qu’il n’existe plus rien d’autre sinon... L’Art m’est une queste, mon art est Poésie, mystique perdu entre symbolisme et surréalisme... immergé dans un univers érotique, décadent 2. Mes écrits sont de rage impuissante, cri désespéré, âme que vous tenez entre vos mains par l’alchimie de la vie issue du sang de ma plume versé par la souffrance de mon Être en son entier... et la souffrance sincère de mon âme. 1 Poe ? 2 Cf. Théophile Gautier

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99, l’année du phénix, mon année, alors vous me pardonnerez de ne pas céans m’expliquer. L’Art se passe de justification, évidemment l’Art on le vit. Adepte de l’Art Global à l’Art Total, tout moyen d’expression étant équivalent pour mener à l’Art, mais que chacun retranscrit mieux tel ou tel sentiment, pour arriver à ce degré d’immense fugacité où l’on touche à cet Absolu... alors l’Art pour l’Art, l’indépendance bien sûr, mais cette formule peut tout autant exprimer sa suprématie. Autoportrait tant rapide qu’impromptu, superficiel et subjectif, que l’on pourrait presque intituler pour l’occasion comme tant de superbes magazines : 20 ans, jeune et joli – ou tout ce que vous avez voulu savoir sur la jeunesse actuelle... Vanité... Vacuité... Terrible. J’eusse oublié dans cet autoportrait de parler de la vacuité qui me ronge et m’entoure de ce vide infini, de la vacuité finie de notre civilisation. Pourtant ça bouillonne tout le temps sous la cafetière et je la recherche aussi, cette vacuité, mais riche et pleine de sens, de vie, celle de Lao Tseu, de la Voie du Milieu par les Extrêmes... la sérénité. L’Art m’est ascèse. Ma ligne de vie m’a permis de me structurer. Pourtant ma Voie artistique ne passe pas par le talent issu du travail journalier que je respecte tant, mais j’ai foi tout simplement, et mon écriture passe par le génie, or Villiers le disait si bien : le talent tue le génie. Alors mon être bouillonnant, disparate et uni, est à la fois totalement désabusé et en perpétuel émerveillement face à la vie, rongé par la vacuité, rendu peut-être plus sensible à cause de ma santé débile ; mon âme torturée de ces antagonismes extrêmes, de ce vide, de cet environnement stérile, faut-il donc tant en parler... et ce pourquoi, comme s’il en eusse fallu un nécessairement dans notre morgue et vanité insensées. Tout ceci relevant de notre désir de solitude et de notre souffrance de se sentir seul au milieu de tous, donc peut-être la tentative d’un enfant assassiné, de simplement communiquer – ou pour le moins le tenter une fois encore désabusé et désespéré – pour rompre la solitude rêvée-vécue-ressentie-agressée... agressé. Les sentiments exacerbés à leur paroxysme m’habitent, puis tout bascule, plus rien n’existe sauf l’Art, plus rien d’autre que ce magma de sentiments-sensations ne jaillit, plus rien d’autre que... Ces crises me laissent alors sans force et pardonnez-moi, quasiment sans vie... au moins cela arrête de bouillonner à vous rendre fou dans votre petite tête où votre vécu à force de souffrir a développé en vous une perception accrue de votre Être tout en étant extérieur à ce dernier... et qu’importent sincèrement ces moments, car vous êtes alors comme l’amant sans force d’avoir tant honoré la Muse. L’ascèse et la débauche vous habitent, c’est ainsi... La Femme !... “ Mourir... dormir... rêver peut-être ? ” William Shakespeare La virginité qui reste sur cette page autant adorée m’est maintenant insensée, intolérable, alors si vous voulez en savoir un peu plus sur moi, lisez donc Mystères de Knut Hamsun, quant à mes sentiments en tant qu’être, voilà donc ce que je ressens à mon jeune âge : On dit que je suis sage, mais je ne puis l’accepter... Je suis étonné, désappointé, content de moi ; je suis en détresse, déprimé et ravi ; je suis tout cela à la fois et ne peux en additionner la somme... Il n’y a rien dont je ne sois sûr. Ce que Lao Tseu disait : “ Tous ont des certitudes, moi seul reste dans l’obscurité ”, je le ressens dans mon vieil âge. Le monde dans lequel l’homme est né est un monde brutal et cruel, et en même temps d’une divine beauté. La vie a-t-elle un sens ou n’a-t-elle pas de sens ? Probablement – comme pour toute question métaphysique – l’une et l’autre des deux propositions sont vraies. Mais je chéris l’espoir que la vie ait un sens, qu’elle s’impose en face du néant et gagne la bataille.3 Et parfois des bouffées d’abîme me gagnent, comment dire, je doute... Mais réjouissons-nous, maintenant, car ce numéro sera fanfanesque au possible ! Stéphane Heude

3 Derniers mots de C.G. Jung in Mémoires

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SANDREAM Soudain je me rendis compte qu’il n’allait pas bien. Il étouffait. Pire, semblait terriblement souffrir. J’eus vraiment peur pour la première fois de ma vie. Pourtant il avait bien fallu le transporter, et c’est ce qui le… J’angoisse. Sur le trajet, une animalerie, hôpital pour animaux. L’hôtesse, grasse, sale, peu ragoûtante, ruminant du chewing-gum, une loque humaine bourrée de cellulite. Jaillissement ininterrompu de mots je m’explique, gesticule apeurée. -“ Rien à foutr’qui crève votr’poisson. ” C’était un petit dauphin de 15 centimètres, d’une belle couleur rose. Enfin c’était mon dauphin, mon rêve, ma Vie quoi ! Je me suis mis à pleurer. Il était si petit, si faible, il m’était tout et toutes les personnes que je rencontrais le laisseraient mourir avec indifférence. Dans un petit sachet rempli d’eau, il agonisait. Je sors, cours, m’enfuis. - Flash Je me retrouve dans des toilettes. Lumière jaune blafarde, artificielle, franchement écœurante, carrelage blanc immaculé sur le sol, le mur, le plafond, c’est oppressant - j’ouvre le robinet. Dans le lavabo je libère Psyché. Cela lui fera du bien. De suite il frétille mais… … gigote frénétiquement, se débat avec lui même… Déchirement. Bruit immonde, lueur éblouissante. Sa moitié. De mon petit dauphin se détache sa moitié, son ève. Ou plutôt… - Flash Dans une voiture, ma famille, mes amis, je ne sais comment. Oncques ne souffle mot. Ils semblent tous endeuillés. A mes côtés, le conducteur, je le connais, seulement quelques années se sont écoulées depuis le moment où j’assistais à ses funérailles. Lentement, silencieusement, impitoyablement la voiture avance. Corbillard mécanique, sépulcre sur roue, cercueil infernal. Le lac est droit au devant de nous. Être à la place du mort me sauve. J’ouvre la portière et m’échappe de ce sombre vaisseau avant qu’il ne s’abîme dans les eaux glaciales et sans espoirs, calmes et enténébrées de ce lac ô combien létal… Sur la rive, l’estomac noué, prêt à vomir, je sais quelque chose qui me rend malade et suis sur le point de m’en souvenir… - Flash Dans les toilettes du restaurant : je dégueule. Ce que j’ai vu… -“ mon pauvre dauphin…” Je pleure, gémis, chiale, le souffle coupé par la souffrance. Le nez morvant comme celui d’un enfant, je suis horreur et cela n’a rien de beau, incompréhension. Dans l’assiette, mon petit dauphin, parmi des crevettes. Je ne le distingue pas vraiment ce monstre, il est commun, ressemblant vaguement à l’homme, sans visage, gros, obèse, flasque, ogre. Ce que je viens de voir… pourquoi ? Satisfaction de me faire dépérir, de m’assassiner d’un coup de dents, lui

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arrachant sa tête, et me voyant il rit, rit et finit de mastiquer mon petit dauphin. Dans le miroir des toilettes je ne vois qu’un enfant qui pleure, qui es-tu ? Cet homme obèse, ce gouffre, je le hais. Et bientôt je serai grand.

LA BOUCHE Stryge illécébrante ? Impitoyable sauteuse d’enfer…

“Malesuada fames” Virgile Depuis fort longtemps déjà, la bouche et son maître vivaient paisiblement. Le Vieil Homme, explorateur, avait vécu des aventures étranges et dangereuses, et parfois ramené des souvenirs emplis de mystère à moins que ce ne fut quelques preuves… Son érudition égalait sa soif d’évasion, de voyage. Il était bon, par goût autant que par nature, et Ô combien heureux d’avoir “ sa ” bouche comme compagne. La bouche était une bouche de femme, fraîche, sensuelle, délicate, le galbe finement découpé, éternellement jeune et sans âge, désirable. Ses lèvres, pulpeuses, sans excès, d’un rouge virgo rosa pourceau aristocratique. Ses dents, deux fines rangées parfaitement alignées, d’un émail blanc éclatant, et cette petite langue agile pouvait fort bien tenir des discours piquants. Cette bouche aussi avait bien vécu ; érudite, esthète sans égale, elle aimait converser longuement avec le vieil homme qui la respectait et savait seul la respecter.

Leur vie s’écoulait tranquillement, et bien que sans conteste plus vieille que son maître, elle semblait être de loin sa cadette. Ainsi à la fin de ces longues soirées, magiques, où après avoir discuté, débattu sciemment, échangé anecdotes et moult souvenirs, le vieil homme à cause de son âge avancé ne pouvait ajouter mot, la bouche de sa voix ineffable, charme occulte, continuait parfois en un long monologue, prenant plaisir à raconter des histoires d’un autre âge, lui faisant plaisir en déclamant les grands poètes, et tout particulièrement les Contes Cruels de Villiers De L’Isle Adam. Mais tout cela était bien peu sinon rien comparé à son plus grand don : Sa Voix - dénuée de tout contenu linguistique. Elle chantait ; souvent et longtemps, airs venus d’une autre époque, d’un autre monde. Ces chants n’avaient rien d’humain et je me demande maintenant si cette bouche n’avait pas appartenu à une sirène il y a fort longtemps. La bouche n’avait pas besoin d’être coquette, contrairement à ces personnes en quête du Joli qui soulignaient leurs défauts d’artifices, la bouche était naturellement belle. Son aura rayonnant à son alentour. Néanmoins toute bouche qu’elle était, il lui fallait se sustenter, de mets intellectuels aussi bien que terrestres. Et de ce point de vue là, point la peine de lui vanter l’épicurisme : Voluptas Homini Felicitas. MAUVAISE GRAINE 38  SEPTEMBRE 1999

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Déguster les mets les plus fins, les plus variés : un divin plaisir. Son palais ne souffrait d’égal, et son vieil ami ne savait rien lui refuser. Il cédait, vieil homme, à tous les caprices de cet enfant insatiable. Pourtant, et le vieil homme l’avait prié de ne pas l’interroger à ce sujet, chaque nuit il l’enfermait dans un écrin plutôt vulgaire, dépareillant le cadre luxueux de leur passion. En effet ils vivaient dans une gigantesque bibliothèque, les murs, autant parler d’une carapace de livres. Cette sarabande d’écrits entouraient un siège en cuir confortable, onctueux, à côté duquel reposait un guéridon en faïence, orné d’une carafe d’eau et de deux verres en cristal. Sur un chevalet défilait régulièrement les plus belles toiles de la planète, et ces derniers temps David était à l’honneur. Sans oublier la petite clochette, seul lien avec l’extérieur, permettant de sonner le majordome et de commander les repas. Toutes les soirées commençaient par un dîner somptueux, la bouche ne se contentant pas de grignoter, elle avait bon appétit… Un ogre. Mais aux heures indues elle devait regagner son écrin, bien qu’elle fut non pas apeurée, mais terrorisée par celui-ci. Néanmoins elle parvenait à s’endormir -sinon s’enfoncer dans un état de torpeur - les quelques heures que durait son internement. Pourquoi cet antique écrin vulgaire ? Pour plaisanter le vieil homme parlait de substantifique moelle. Mais pourquoi le vieil l’incarcérait-il, car il s’agissait bien de cela. Par amitié, puisqu’il l’avait prié, elle ne lui avait jamais rien demandé. Ceci devenant quasi rituel, et quelques verres d’absinthe aidant, accompagnés d’un tabac odoriférant, elle parvenait à apprécier d’autant mieux sinon supporter sa “ nuit ”. Cette odalisque emportait ces effluves avec elle et son esprit quelque peu grisé plus que fatigué méritait son repos. Le soir où elle passa sa plus merveilleuse soirée. Tout chavira. Exceptionnellement il ne voulait pas qu’ils se quittent. Repoussant sans cesse le moment de l’enfermer. Finalement, le regard résigné, empreint de tristesse, ses traits rappelant l’éphèbe qu’il fut, inconsolable il coucha la bouche. Le regard vague, quelques instants emplis de mélancolie, il médita et finalement se leva, bien décider à chercher un parchemin, tenant de la légende, mais qu’il possédait depuis longtemps déjà, et dans son élan son cœur se contracta une dernière fois, le géant devenu vieux s’écroula, terrassé par le temps, et ce que ne savait pas sa compagne, le remords.

Le jeune homme, hypocrite, ambitieux, attendait depuis longtemps son heure. Il ne vivait pas. L’attente de la mort de son oncle avait été son unique but. Mais le vieil homme était loin d’être sénile, et cette unique famille que fut ce neveu ne l’avait pas trompé. Le jeune homme découvrit que son oncle avait “ généreusement ” légué sa fortune à des œuvres caritatives, neveu laissé seul responsable de son propre devenir. Sa demeure, ses domestiques et une large partie de sa richesse avait tout de même été légués à une inconnue, un nom unique : CARMILLA. Encore une de ces jeunes greluches voleuse de fortune ! Il fulminait. Pour se venger, sentiment mesquin mais efficace d’après lui, il s’introduisit dans la demeure de son oncle. Dans la grande pièce, bibliothèque géante, dont le plafond était une voûte agrémentée d’une fresque où dansaient faunes et femmes nues peinte par Delacroix, il laissa éclater sa colère. Les livres rares et inestimables volèrent littéralement. Tout furieux et fripon qu’il fût, il n’en

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demeurait pas moins esthète comme son oncle, et fut choqué sinon surpris de trouver un écrin de si mauvais goût dans ce sanctuaire. Machinalement, être vil, il le prît ainsi que quelques livres comme “compensation”. Il mît alors le feu à la bibliothèque après l’avoir imbibée de l’essence des lampes à huile présente un peu partout, être si riche et s’éclairer à la bougie… se chauffer grâce à un vieux poêle en faïence, quelle absurdité… Il devait trouver cela romantique le vieux ! Parchemin mystérieux perdu dans une vaste bibliothèque, un rêve ? Flammes crépitantes, ternes cendres… Tu n’es plus que chimères.

L’homme oublia la boite quelques jours, le temps qu’il tirât profit de ces livres dus. Une fois son petit négoce et pécule établi, il savoura l’instant présent, car il était loin d’ici à être dans le besoin. Mais ce qui l’avait fait “ vivre ” étant cette attente ignoble, il se retrouvait maintenant confronté à sa propre vacuité. C’est alors que la petite boîte qu’il avait négligemment jeté sur son bureau apparut à ses yeux. En effet, si pendant ces quelques jours ses yeux s’étaient de nombreuses fois posés sur elle, il ne l’avait pas encore vue. Comme un gamin qui sait qu’il commet une bêtise, qui se cache pour la faire en sachant pertinemment qu’il se fera prendre et la fait quand même, il entreprit d’ouvrir la boîte. Quelle ne fut pas sa stupeur ! Une bouche hystérique suite à deux semaines d’internement déboula brusquement en débitant des paroles incohérentes. Mais le fait de tomber sur une bouche indépendante était déjà un phénomène en soit. Finalement elle se calma et lui l’observait, tout à coup comme assagi de ces années méprisables qu’il avait vécues, une véritable catharsis. Il lui apprit le décès du vieil homme et dressa son propre portrait étonnement sobrement. Elle se mit dès lors à parler. Tant et tant qu’il ne put retenir toutes ses paroles ; ce qui en ressortit c’est qu’elle n’en savait pas plus sur sa nature que lui-même. Et qui donc était cette Carmilla sinon cette énigmatique bouche, mais alors pourquoi personne ne s’était-il occupé d’elle au manoir ? ils connaissaient forcément son existence, non ? - Les rêves des plus fous sont-ils les nôtres Il la nourrît puis la coucha pour pouvoir penser. Il mena une vie bien agréable, dans la lignée des soirées de son oncle, malheureusement sa nature véritable reprit peu à peu le dessus. Des desseins pervers germaient irrémissiblement en lui, et au lieu de savourer l’honneur que d’avoir cette bouche comme compagne, de jouir silencieusement de sa Beauté, de son Intelligence, de Sa Voix, de sombres fantasmes naquirent dans son esprit dérangé. Il amena subtilement la conversation vers des sujets de nature sexuelle en devenant de plus en plus explicite. Aussi intelligente fut-elle, elle se mentit à elle même autant qu’elle se laissa berner par ce jeune libertin… Toute bouche qu’elle était, elle était aussi une femme. Ainsi prit-elle la résolution d’aborder le sujet sur le ton de la plaisanterie mais dût rapidement s’offusquer. La situation dégénérait et elle n’en était pas maîtresse. Elle se retrouva dans sa boîte. Seule dans le noir bien que pressentant une autre présence - peut-être simplement une partie d’elle-même refoulée dans les ténèbres, elle eut, pour la première fois à son souvenir, peur. Mais ce qu’elle ne savait pas encore ( ou plus ) c’était que c’est de soit même dont on doit avoir peur. Puis un long moment passa avant qu’elle ne ressortît.

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Une fois enfermée, il prit la résolution de la mater : il se lança dans un long monologue ayant besoin d’entendre le son de sa propre voix. •“ Puisqu’elle a survécu 15 jours sans manger elle tiendra bien un mois, et sera dans un état psychologique faible autant dire adéquat, d’autant plus qu’elle aura insatiablement faim, et alors je l’asservirai…” Il continua longtemps ainsi, longtemps. - Un mois jour pour jour après leur dispute La chambre où il ouvrit le coffret était de blanc immaculé, avec un grand lit drapé de soie blanche, le plafond était un unique miroir, porte d’un monde similaire et néanmoins essentiellement différent du nôtre. Il était nu comme un ver. Serpent en posture orgueilleuse bien ridicule après avoir craché son venin. Après une longue inspiration où il savoura le plaisir anticipé ( en effet pas un seul jour ne s’était écoulé sans qu’il n’en retirât un immense plaisir fantasmatique, un philosophe n’avait-il pas dit que le plaisir c’était l’idée qu’on s’en faisait et le souvenir qu’on en garde ). Il s’attendait à la voir comme la première fois, hystérique, folle. Mais elle était d’un calme implacable ; il lui dit son chantage : un peu de bon temps contre un peu de nourriture. Elle accepta sans broncher. Se sustenter n’était-il pas son plaisir ? Son fier gourdin se ramollit un peu devant le manque de difficultés. Elle sut rapidement ranimer l’ardeur du dit godillon. Elle embrassait divinement, son baiser avait le goût de terres lointaines, de rêves d’enfant, d’histoires héroïques… il lui mit du rouge à lèvre, gras, de teinte écœurante, le tout repoussant, comme sa vision des prostituées. Et dans la réminiscence d’une femme inaccessible ne cessât de l’appeler Justine.

Il s’allonge sur le lit et ne bouge plus, sinon ses yeux qui semblent hésiter entre se contempler dans le miroir ou se refermer pour se concentrer uniquement sur le plaisir. Son visage était couvert de ce rouge à lèvre répugnant, la bouche continua sa besogne, l’embrassant langoureusement, lascivement dans le cou, le suçant, l’aspirant, le mordillant, le mordant. Sous la petite pincée douloureuse de ces dents si blanches les tétons rosés se durcirent, plaisir, douleur entremêlés. La petite langue, en pointe, sort timidement puis adroitement pour le lécher lentement du sternum jusqu’au bas-ventre. Elle salive sur ce torse glabre, le déguste ce hors d’œuvre, ce faisant pour arriver au plat de résistance. Elle mordille le gland, entre-écarte ses lèvres et commence un lent et profond mouvement de va-et-vient, chaleureux, puissant, enserré. Et sa langue ! sa langue ne cesse de s’affairer en tout sens sur le sexe turgescent de l’homme. Étrangement dans ces délices il lui dit : “ je pensais que tu serais folle ”. Elle répondit tout en poursuivant, prouesse : “ Le fou n’est pas celui qui a perdu la raison. Le fou est celui qui a tout perdu excepté la raison.” Elle glissa alors de la pointe de la langue la verge pour en arriver au dessert, les testicules. Elle en gobe un, le caresse de la langue, le jeune homme au comble de la volupté. Soudain il voit son image dans le miroir hurler, de suite son système auditif confirmant le hurlement à son tour. La bouche, elle, mâche tranquillement, qu’elle avait faim ! D’ailleurs elle avait

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toujours aimé le goût du sperme, cette longue cérémonie avait réveillé sa nature profonde. La chair et le sang humains, très agréables, lui firent resurgir de lointains souvenirs. Pendant ces considérations, cet humain ne cessait de hurler, ses deux mains entre ses jambes, comprimant de toutes leurs forces, en un bond il se retrouva à la porte qu’il ouvrit, effort superflu, s’évanouit. Elle avait encore faim, la liberté ça vous grise. La langue passa de délectation sur ces lèvres ensanglantées.

Évidemment le crime ne fut pas élucidé. On retrouva M. S… les deux testicules ayant apparemment été arrachés à coup de dents, le corps recouvert de baisers de sang. La pièce blanche maculée du centre du lit jusqu’à la porte aurait pu faire penser à quelque ancien rite virginal barbare et orgiaque. De ce jeu malsain on retiendra surtout la dernière mutilation. Remarquable. Sa bouche avait disparue, non pas arrachée, mais simplement disparue.

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LES LOUPS MËKANÏK DESTRUKTÏW KOMMANDÖH TERRIEN, race maudite Si je t’ai convoqué c’est parce que tu le mérites Ma divine et ô combien cérébrale conscience m’oblige à le faire Car tu vois Tes actes perfides et grossiers m’ont fortement déplu Les sanctions qui te seront infligées Dépasseront les limites de l’entendement Car tu as Dans ton incommensurable orgueil et ton insondable ignorance Impunément osé Me défier Me provoquer Et déclencher dans toute son immensité Ma colère effroyablement destructrice Entraînant inexorablement ton châtiment. Ô toi inexhaustible Sur ce cœur si juste et si sensible Daigne poser ton divin regard Soutiens cet acte suprême Je dois punir celui qui un jour Dans son orgueil insensé A osé douter de mon éternelle sagesse. Forces de l’univers Scandez votre incoercible colère Créatures infernales de l’immensité des temps Ouvrez les portes des ténèbres afin que la lumière ne soit plus Lâchez vos légions incandescentes Qu’elles déferlent en silence Broyant la terre Balayant les foules Et annihilant l’espace Et que dans cette apocalypse inextinguible, brûlent tes cendres à jamais Que le sang de tous les univers vienne se mêler à cet incommensurable chaos putride Ton ultime linceul Mais avant que les anges des ténèbres le porte hors des infinis Une larme s’en échappera. Celle de tes remords et de tes souffrances Elle sera si pure et si claire Que l’on pourra y lire ton futur destin Purification État de grâce Foi et magnificence Mansuétude, Sagesse absolue, Sagesse infinie.

Grand Prophète NEBEHR GUDAHTT - Christian Vander -

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Prélude … du feu ? Voix emplie d’une infinie tristesse. Cocktail néo-molotov perdu dans sa main. - “ Oui, bien sûr. J’en ai toujours de coté pour ces petits imprévus. ” Dans la nuit naissante, sous la pâle gibbeuse, à cet instant, ces deux personnes semblaient être les seuls êtres "vrais" de l’univers. Quelques instants plus tard, l’hommage aux Dieux. Des chœurs de terreur, de souffrance s’élevaient, un brasier vivant courant partout, humble ballet humain face au néant environnant. Quelques feux follets de chair et de sang virevoltant avant de s’éteindre. Une foule en flammes. L’être qui avait demandé le feu il y a une éternité de quelques instants avait le visage marqué par la souffrance, la tristesse, l’écœurement, la résignation… Une sourde révolte. Mais les voix se taisaient déjà, étant couvertes par un autre chœur. Celui qui avait donné le feu, l’Ange, s’était mis à rire, rire… Un rire tonitruant. Franc. Il semble réjoui, comblé. Tout n’est plus que rire. Son rire. OMNIA RISUS

LES LOUPS Fatae viam invenient Des Hurlements. Au loin. Une multitude de hurlements, confus. - Petit à petit on entend plus distinctement “Les loups !” Un murmure... “Les loups !” Plus fort... "Aux loups ! Aux loups !" - halètements, bruits de pas précipités. Une voix de femme stridente suivie d’une voix d’homme éraillée. Aux loups. Les loups ! (...) Quelle magnifique représentation, un ballet des plus esthétiques, un chœur admirable. ( Appréciez donc cette variation sur un thème aussi court ) Une voix enfantine : les

loups ?

Une voix hésitante, avec un fort accent : des loups. En un cri inarticulé LOUPS ! Et l’Art est là. Tout est si bien interprété que l’on oublie l’impression du jeu, tout paraît parfaitement réel. Un chaos maîtrisé.

Les loups

Loups Loups

loups

LOUPS

Loups ! Une voix s’élevant de la foule : “A genoux, une pause, subrepticement, interceptée par un “ les loups ”. A genoux ! Et priez votre Dieu abandonné depuis longtemps. Aspirants au Wallalha votre heure est imminente. Fatidique. - Mais non ! Fuyez tous ! Tous, autant que vous êtes. C’est ce que vous savez le mieux faire, les loups sont là àrgghahaha... Dans ce maelström sonore il me semble distinguer un son mi-rire, mi-gargouillis, mi-douleur...

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Déjà je ne me souviens plus de l’origine : S’il faut mille personnes pour créer un vampire, un enfant suffit pour trouver le pieu qui le détruira. Dieu, priez votre Dieu ; mais l’avez-vous tué ? Ou peut être n’est-il pas celui que vous croyez. De toute manière, tout cela ressemble plus à des pratiques magiques : vous voulez asservir (et corrompre) Dieu à vos desseins. Dieu est. Cela est bien suffisant. Peut être avez-vous créé un autre Dieu à votre image, à force de foi et de l’oubli de Ses origines, ou plus exactement de vos origines. Dans le recueillement Dieu vous est apparu, dans l’Église vous étiez une partie de Cette entité. Mais il y a déjà longtemps que vous l’avez abandonné, le tuant peut être, impitoyablement. Et vous pleurez, gémissez, sur des cendres passées. - Moutons, moutons... Approche toi de moi troupeau, afin que je puisse mieux te montrer mon visage. HiaHiaHiaHiarrr ... ricanement diabolique. Tout était calme, d’une calmeté à vous rendre nerveux. Hiinnn... Un long, long grincement strident. Shlang ! La porte s’était refermée. L’Annonciation ? Ou un destin venait-il de se sceller ? Un temps. Des bruits de pas. Non ! Un bruit de succion accompagnait ces pas à mesure qu’ils foulaient le sol. Puis le bruit métallique, glacé, de l’acier soumis à de fortes pressions, variation du silence ; c’était on ne peut plus clair : le sourire déformant le visage d’un Ange. Les Anges. Fuyez ! Fuyez ! Obscurité Depuis combien de temps était-il là. Une succession de rêves, d’impressions, ou peut être simplement de souvenirs s’entremêlent et se succèdent dans son esprit. - Les Anges sont-ils des loups? Il ne sait plus. De toute manière, que sont Anges et Loups? Les Loups vivent-ils à l’extérieur, les Anges à l’intérieur, ou bien l’inverse? (D’ailleurs votre intérieur, ne fait-il pas parti de l’extérieur d’autrui) Homo homini lupus. Quelle blague... Et... (...) Ses pensées se figent, d’autres connexions se font dans son cerveau. Il n’est pas seul. D’ailleurs, où est-il? Que se rappelle-t-il exactement? Une porte qui s’ouvre, la lumière, éclairant, chassant l’obscurité lumineuse comme une révélation ; des hommes, tout de blanc comme des anges, non, il y a une petite croix rouge sur leur poitrine - des templiers ? , des ambulanciers. Il me regarde, sourit, se retourne, s’écarte du chambranle de la porte, je pense...suis en train...vais esquisser le geste de me lever, mais me fige à nouveau : “...la curée. Mes braves petits, il est l’heure. Jouez avec la nourriture et ne faites pas de restes!” Des voix gutturales :"à table, bon appétit." Des hommes, de blanc vêtu. Avec une petite croix rouge au-dessus du cœur. Un hurlement, de folie, de libération. Des bruits sourds, étouffés. Le silence à nouveau. Des inscriptions, glauques, luisant faiblement dans l’obscurité :

ASYLUM Un ange était passé comme on dit. Tout était déjà beaucoup plus calme. Néanmoins il subsistait un problème. La porte n’avait pas été ouverte à nouveau; puisqu’il était bien connu que les anges ne mouraient pas et qu’ils sortaient toujours par là où ils étaient entrés : une seule conclusion s’imposait; l’Ange était encore dans le super bunker. Certainement plus pour fort longtemps. Cela faisait un petit moment déjà que les hurlements continus avaient cessé. Quelques soubresauts, hurlements sporadiques, isolés, puis le silence à nouveau. Des gémissements? Il eut fallu être vivant pour cela, il

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semblait bien être le seul être vivant céans. Oui. Il n’y avait que lui. Non pas qu’il y eut un enchevêtrement de corps, qui disloqués, qui sans vie. Les salles étaient désertes, pas un seul corps, masse inerte ou non. Tout était aseptisé. Pourquoi avait-il réchappé au massacre? La porte se refermant avec force le tira de ses pensées. Vivant, lui?! Miraculé!! Sa jubilation cessa aussitôt qu’il entendit les pas si familiers. D’autres pas venaient de derrière lui. Deux anges au même endroit. Un véritable miracle, une première qu’il ne pourrait certainement jamais raconter. On ne fait pas de miracles à la chaîne ici. Tout à coup il hurla de joie en reconnaissant l’ange qui venait d’entrer, aussi célèbre que le Loup Blanc, c’était... Si les loups s’étaient infiltrés, répandus sur toute la surface, sa race la plus noble, à la fois rare et représentative, conservait immuablement les traditions ancestrales et vivait en meute. Mais qu’entendaient-ils par “traditions ancestrales”? Car tout le monde savait que les loups Lupus avaient été exterminés et hormis quelques spécimens bâtards isolés survivant durant quelques siècles, ils avaient finalement complètement disparu. Et pourtant, ils perpétuaient la tradition ancestrale alors qu’il y a à peine cinquante ans de cela, quand tout avait commencé, ils n’existaient pas encore. Quel mystère planait-il autour d’eux?

Grand dictionnaire universifié de la dernière année : Ange : Les Anges (angélus) sont. A savoir qu’ils ne sont pas le rêve de leurs parents, s’ils en ont. Ils sont et sont leurs propres desseins et destinées... C’était...

L’Ange de la Mort

... : une légende vivante. Il était sauvé. Celui poétiquement appelé l’Angélus du soir était le dernier des anges renégats. D’autres grands renégats comme Méphistophélès s’étaient fait une renommée mais avaient disparu dans d’obscures circonstances. La Voix vint de partout et de nulle part à la fois. Parlant à la fois à travers sont système auditif et sont esprit : comme les oupires (vampires) ils ont des serviteurs, comme les anciens états ils ont des taupes, comme les vampires ils doivent être invités, comme les taupes ils sont aveugles... C’est à cet instant qu’il se rendit compte qu’il faisait un drôle de bruit en marchant. Que la première fois lorsque la porte s’était ouverte ce n’était pas un ange mais une de ces petites créatures qui venait se réfugier; une femelle avec son enfant, et son instinct/amour maternel. Maternel! En refermant cette porte cette salope avait scellé le destin de ses semblables! L’Ange de la Mort avait sorti son sabre du fourreau alors qu’en face de Lui l’Ange devenait son propre destin. Cela était insupportable. En entrant il avait trouvé une femme mutilée enserrant son enfant. Une version moderne de la Madone et l’Infant tous deux crucifiés par les Anges. Ceci était intolérable! Et toute cette boucherie, l’odeur de charogne allait bientôt donner l’envie de vomir, même à un Ange. L’autre en face était Beau, et pardonnez-moi cette véridique expression, le visage angélique, jeune, vieux et sans âge à la fois, terriblement sensuel(le), masculin et pourtant féminin, mais il n’avait rien d’androgyne. Et cet ange aux traits fins et délicats, avait le visage inondé d’harmonie et de bonheur, les traits aimants, de plus en plus aimant. Cela se voyait qu’il avait envie de partager son amour. Quelle ironie! Dire que l’Ange de la Mort était estimé chez les Siens et honni par ces petites créatures. Maintenant il était seul puisqu’il avait choisi sa voie. Que pouvait-il faire contre ce cycle? De toute manière cela allait bientôt finir. En parvenant à ces lieux, il avait remarqué les prémices d’une attaque de Loups. De grands Loups Blancs. Et lui qui était si vieux et las, qui était la mémoire du désastre passé savait qu’une nouvelle ère commencerait après sa propre fin puisqu’il était le Passé incarné. Sa mort étant la jonction entre ce qui a été et ce qui sera - les anges n’étant qu’un bref intermède. Et les myriades de Loups étaient peut être autant de fils et bobines des sœurs filandières, du destin des Moiras. Pourtant, le Passé et les Futurs ne se rencontrèrent pas. L’Ange de la Mort, rendu fou à cause de la Mort qui planait partout, à cause de la mort qu’il avait offerte, présent que l’on ne peut refuser, n’eut la force d’assumer le dessein que Dieu son père lui avait confié - ou peut être le fit-il à son insu. Ivre de furie, peste il devint, en fléau il se mut, en cancer il grandit. Rendant ainsi les loups survivants plus forts et les libérant de leur passé. Puis ; écœuré, il cessa.

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Bible mécanique (Apocryphe ) : Amnésie, l’Ange, fut puni par ce qu’il avait péché. Le rôle qu’il assumerait serait celui d’Ange de la Mort, car sa nature d’Ange lui conférait le privilège d’un vœu unique, mais ce qu’il désirait maladivement était réprouvé : devenir Homme.

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Manuel d’un jeune suicidé Ce soir la neige Neige blanche crème chantilly! poitrinaire à la douceur cruelle… Demain le sang. Sang rouge à profusion, Coulant, éruptant, jaillissant Bol de vin chaud, Rouge ! pour te réchauffer. La plaie. Pourpre! s’écoulant sans frais que cette précieuse substance… Le manteau, blanc, virginal, insoutenable! Quelques gouttes, vives tranchantes rouge pourceau égayant cette pâleur absurde. Un bol se renverse, quille de la vie, rasoir à la lame brisée vidé saigné évidé trucidé

Une pause. Apprécier ce calme étrange Bref regard sur mon corps Travaillé? sculpté? abîmé?..

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torturé dépité évidé. Un dernier regard Le bol se renverse Sang Sang se tarit Dernière goutte -sucée jusqu’à la lieDernier battement de paupière -absurditéAbsurdité.

MANUEL D’UN JEUNE SUICIDÉ

“ Les morts ne connaissent pas la honte mais ils puent horriblement. ” Tchékhov C’était à cette époque charmante où souffrir me démontrait mon existence, à cet âge béni où je croyais à tout, aux épitaphes des cimetières comme à la vertu des femmes, bref quand je fus jeune et romantique. L’âme sœur! l’âme sœur… Il y avait plus horrible encore, pis qu’avoir une conscience, j’écrivais et je crevais d’amour. Toute ma vie de pénible à insupportable, m’était devenue impossible. Enfin je le croyais fermement. Alors je fus suicidaire, plaisir masochiste, état d’esprit qui ne pouvait faire grand mal. Hormis dérapage. Rigoureux, je recensais toutes les méthodes possibles et imaginables pour mettre fin à ses jours, mais j’allais bientôt apprendre que les méthodes les plus prestigieuses n’étaient pas forcément efficaces, mais plutôt une sorte d’appel désespéré : “ Eh! J’ai essayé de me suicider, je me suis loupé, soyez sympa avec moi! ” De l’amateurisme quoi. J’en avais une vision plus enlevée, plus poétique, et conséquemment plus scientifique, mathématique, systématique.

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MON PREMIER SUICIDE J’avais un petit cénacle, qui pas plus que moi à l’époque ne connaissait sa nature véritable de vivier de cobayes. Le dérapage eut lieu avec un ami qui voulait lui aussi se suicider. Il était asthmatique, moi neurasthénique. Au cours d’une soirée morbide à souhait, nous franchîmes le point de non-retour. Nous étions seuls avec l’idée que nous nous faisions de notre souffrance, qui semblait si réelle. Camus avait dit que le suicide était un choix logique dans un monde absurde. Je m’entaillai proprement les veines dans le lavabo rempli d’eau chaude, et je m’abîmai dans la vision de mon sang à la couleur sublime qui s’échappait pour se répandre et se mélanger dans un ballet sensuel à cette eau fade et pleine de calcaire. Pendant ce temps là mon ami passait le balai, accumulant un peu de poussière dans un sac. Une bonne inhalation c’est bon pour la santé. La crise ne tarda pas. Virulente, foudroyante, douloureuse. Il se tordait par terre, gémissant ; j’avais alors stoppé la contemplation de mon sang fuyant de ma chair. Tous deux étions dessaoulés du goût de la mort, et lui implorait sa clémence. Je le regardais, c’était quasi hypnotique, esthétique. Il m’aurait suffi d’appeler un médecin et de lui donner sa ventoline, car il pouvait à peine bouger, le peu de forces lui restant lui servaient tant à rester conscient qu’à maintenir ces affreuses crispations de son visage ; dernière communication de sa souffrance au monde qui l’entourait. J’attendis. Ce fut long. J’eus le temps de me soigner. Son regard implorant, désespéré, comprenant -avant moi- ce qui se passait fut terrifié. Je faillis avoir pitié ; mais finalement son regard se résigna avant d’être vide, puis mort. Une heure fort longue. Je retournai à la salle de bain, la vision de ce sang tout à l’heure si poétique était à présent dégueulasse. J’avais pansé mes plaies mais aussi répandu du sang partout. Enfin c’était du carrelage, cela fut facile à nettoyer ainsi que la salle de bain. Curieux, j’allais tester la rigidité d’une certaine partie de son anatomie. Étrange…. Ayant effacé toute trace de mon passage - je brûlai plus tard ces habits tant puant qu’entachés - je rentrai chez moi. La nouvelle de sa mort attrista tout le monde mais m’avait guéri de mon stupide désir. Par contre j’avais de nouvelles envies. A sa mémoire, je décidai de créer un centre d’aide pour personnes suicidaires - quoique personne ne sut si ce fut effectivement un suicide. Je m’investis vraiment dans ce travail, mais pas vraiment pour me faire pardonner. D’autres desseins. J’aidais réellement les gens, mais c’était parce que pour la plupart je ne pouvais rien en tirer. Par contre les "véritables" suicidaires, j’en fis mon hors d’œuvre. Êtres instables, il m’était facile de les manipuler. DEUXIEME SUICIDE Où j’appris que les somnifères non plus n’étaient guère efficaces. Enfin j’étais là pour y pallier. Un bon oreiller sur la bouche vaut tous les somnifères ; même le dernier. Rétrospectivement, ce qui me tue c’est que les autopsies ne me trahirent jamais… à revoir. Ces suicidés choisis étaient conditionnés pour devenir des œuvres d’Art dans la mort. Situations toujours étonnantes avec moult répercussions. J’entrepris alors une étude anthropologique en plus de mes visées esthétiques. Je n’étais pas un assassin alors ces quelques morts ne m’auraient pas satisfait longtemps. Tout naturellement je décidai de m’occuper de mes amis. Mais avant tout je dois vous avouer que mon

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troisième suicide me fut très difficile. Cet enfant de salaud l’avait prévu au gaz ( asphyxie classique ) mais au final toute une partie de l’immeuble avait sauté… pour cette fois je fus heureux de ne pas avoir été de la partie. J’allais comme à l’accoutumée vérifier que tout se déroulait convenablement, et si ce ne fût un léger retard de ma part j’y passais. A moins que ce fut lui qui était en avance. Et une autre remarque : les asphyxies sac de poubelle sur la tête, noyés dans la fontaine, mains attachés ne relèvent pas de ma juridiction. La police pourrait tout de même chercher les responsables. Quel gâchis, c’est si peu naturel, si peu vrai.

QUATRIEME MORT ET CHAMBOULE TOUT La mort n’est pas la dernière fin, il nous reste encore à mourir chez les autres. J’entrepris d’effacer toute trace de ce que j’étais. J’allais jouer à un drôle de jeu avec mes amis. Déjà qu’ils avaient été traumatisés de mon premier suicide. Et hormis un cynique qu’il me serait bien temps de convaincre, parallèlement à ma nouvelle vie d’aide aux désespérés, j’œuvrais en secret sur la perte de la plus faible de mes amies. Préparation artistique, hors d’œuvre, travail d’orfévrier, début d’une longue chute de personnes aimées. Alors passons sur les détails, vous les trouverez dans mes carnets d’étude : bulle d’air dans une veine pour ma première amie. Embolie. Caput ! -Et tout en faisant semblant de les aider je les entraînais vers la mort que je leur souhaitais, œuvre de fourmilion… - Je résolus un autre de se pendre : cette fois-ci plus consciencieux, je m’étais équipé de caméras miniatures de surveillance, et suivis en direct la merveilleuse retransmission de cette pendaison. Il était nu, et m’amusais à zoomer sur tout endroit de la pièce, ainsi je ne perdis rien du spectacle. Je compris enfin le mythe de la mandragore et de l’arbre aux pendus : l’homme éjaculait dans cette fin par asphyxie. Bien délicat de la part de la mort. Je me précipitai pour récupérer ma caméra ayant dans l’idée de goûter à cette ultime semence… Froide ! le temps que j’arrive elle était froide et sans intérêt. Par la suite cela devint érotiquement insupportable, tel ce suicide collectif de deux amants. L’homme attaché, soumis, aimant. Empire des sens tu nous perds tous, la femme, froidement, passionnée, l’immola vivant pour ainsi dire… pourquoi cette émasculation ? je n’y étais pour rien. Ensuite elle joua et se procura du plaisir avec son Colt. Putain ! allait-elle tirer dans sa bouche ou au comble de la volupté ? ! Elle dut beaucoup souffrir. A l’égal de son partenaire. Quoiqu’il ne fut conscient pour accueillir le dernier soupir. Même le cynique ne me fit pas long feu. Je ne lui en laissai pas le choix. Il n’avait pas peur et se doutait de quelque chose. Mais me chercher des noises c’était jouer à la roulette russe avec une grenade à fragmentations. Je l’expédiai en enfer avec de l’arsenic. Sa fin fut lente et douloureuse. Trois jours. J’avais dû le séquestrer. L’estomac qui se dissout, les intestins ( je n’ai d’ailleurs pas expérimenté le Canard WC ), il était violet, vomissant sans rien avoir ingurgiter d’autre. Bref, il donnait tout son sens à l’expression rendre tripes et boyaux. Une grande délectation.

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Là ne s’arrête pas mon étude, que je continue parfois, plus par goût que véritable besoin comme alors. Je me raffine : j’inventai le suicide local, ici une décoction de digitale vosgienne ( un pincement au cœur et tout est fini ), là une fricassée campagnarde d’amanite phalloïde ( aucun sérum, aucune chance de survie. Vomissements, diarrhées, douleurs terribles, paroxystiques comme une bonne crise de spasmes intestinaux, et ce pendant deux jours, puis une courte accalmie d’environ deux heures indiquant que la fin est imminente ), car pour vous l’avouer le classique suicide sous un train est risqué ! Si le suicidé rate son coup, je risquais des ennuis… sinon il était répandu sur 50 mètres et je m’horrifiais de constater que les gens le regardaient avec un plaisir malsain, le photographiant même - véridique ! Aucun respect. Ces personnes doivent vraiment avoir un sérieux problème, peut-être une réaction face à notre environnement stérile ? Enfin de la chute du haut d’un immeuble à la noyade au fond d’un lac en passant par la pyromanie sur corps, je fis tout. Je devins même célèbre et fut récompensé pour mon action sociale et mes travaux sur le suicide (allant jusqu’à remettre Durkheim au goût du jour). Ce soir je n’ai plus d’obscure raison pour vivre puisque je suis mort pour tous ceux en qui j’avais une quelconque raison d’exister. Plus exactement je n’existai plus dans l’âme d’autrui, j’avais effacé toute trace de mon être en même temps que mes amis. Je ne rêve plus que de pureté, d’esthétisme au plus au point. Alors je jouis par anticipation de ce magnifique suicide, mon grand œuvre : j’ai déjà pris un purgatif, mes viscères seront bientôt vides comme il se doit. Comme une fois par le passé après m’être lavé, rasé de près sur tout le corps et dûment parfumé, je m’entaillerai proprement pour perdre le plus de sang possible sans aller jusqu’à la limite de la défaillance. Puis nu, mon esprit libéré, corps épuré, j’irai me conserver dans cet immense congélateur-cercueil choisi en fonction de ma taille, et d’ouverture impossible depuis l’intérieur.

J’ai trafiqué les ampoules pour ne pas me retrouver dans le noir. Cela me ferait angoisser je crois. Mon plus beau suicide.

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For hum… Sorbonnâcretés Je plains beaucoup les Intellectuels. Ils sont des mal-aimés. Comme les Politiques, leurs frères ennemis. Et un peu pour les mêmes raisons. Profus, prolixes, pléthoriques et sans incidence notable sur l’écume des jours, leurs verbiages ne sont désespérément pas d’ici. Ici ? C’est le monde trivial où l’on se préoccupe davantage de la météo qu’il fera ce weekend, que des incidences prévisibles de la fin de l’Histoire dur le devenir de la pensée marxiste ; où le chômeur n’a que faire des pavés de Bourdieu et des théories de Rifkin ; où l’on réfléchit à deux fois avant d’acheter un livre à 180 francs ; où l’on se sent désespérément étranger aux prises de conscience à répétitions d’un Finkelkraut, à ce qui peut se dire ou ne pas se dire aux “ Dialogues de Prétrarque ”. Ici, on aime bien les Intellectuels qui nous apprennent des tas de choses avec des mots à nous, de telle sorte qu’on se sent un peu plus intelligents après les avoir écoutés. Hubert Reeves, Yves Coppens, Alain Decaux par le passé... comparables aux instituteurs à l’ancienne, attachés à transmettre ce qu’ils pensent savoir, avec un talent certain de conteurs. Glucksmann, BHL, Comte-Sponville, Attali and co, on les tolérera à la rigueur un dimanche après-midi où il pleut, dans un magazine acheté au hasard, pour tuer le temps. Et d’avantage s’en éloigner. Ils l’auront bien cherché. De gauche ou pas, les Intellectuels sont inéluctables bourgeois. Ils exhibent leurs qualités comme un nouveau riche sa gourmette en or. Ils s’en gonflent et s’en prévalent à longueur de palabres. Leurs cursus, leurs chaînes, leurs prérogatives qui leur sont concédées composent leur capital. Et ils en usent en bourgeois, avec cette frivolité si parisienne qui fait d’un tas d’ordures, parce qu’il est exposé à Beaubourg et que son auteur porte un nom qui se vend, une pièce magistrale de l’œuvre d’un Maître. De même qu’ils décrètent talentueux, voire géniaux, certains individus qui confondent littérature et soûlographie, disjoncte syntaxique et style, maniérisme sallonards et roman, divagations d’oligophrène et tranche de vie. Ainsi, nous avons cru comprendre qu’aux yeux des Intellectuels, la littérature peut se limiter à de l’ascétisme verbeux (voir Philippe Delerm), de la préciosité mesquine (voir Madeleine Chapsal), de la vacuité infantile (voir Marguerite Duras), de l’onanisme désoeuvré (voir Amélie Nothomb), et plus communément à du népostisme usuraire. Et de se plaindre ensuite de la désaffection du public à l’égard du Livre. Et de disserter à longueur de rubriquettes sur la crise du Livre, qu’il serait peutêtre petinent de comparer à celle de la vache folle... On pourrait en dire autant de la musique contemporaine, autre cheval de bataille des Intellectuels, qui en creusant un peu ne diffère de la Techno que par les interminables commentaires métaphysico-Lacaniens qui en accompagnent les diffusions. À vous donner envie de vous remettre aux Doors ! Dûment analysés eux aussi. Rien n’échappe à l’analyse des Intellectuels. Ils réfléchissent sur tout, ils pensent pour dire comme ils parlent pour ne rien dire, ils dépensent pour leur look, se dépensent énormément aussi en débats publics ou non, en cocktails, en projections privées, en premières, en générales, en promotions... Cela en fait, des courses en taxi. Heureusement ! les limites de leur ghetto n’excèdent pas l’atmosphère viciée de cet astre lointain qu’un astronome facétieux a dénommé Paris, en y ajoutant un S, parce que comme à Maisons-Laffite, les paris qu’on y tente lorsqu’on y monte, par exemple pour courtiser les Intellectuels, sont multiples. De cette planète perdue dans les terres, nous parviennent, tard le soir, des images montrant les rituels bizarres auxquels se livrent les Intellectuels quand ils se rencontrent sur les plateaux où ils ont leurs fauteuils club assurés à vie. Il y a le bas-bleu de service, le philosophe à lunettes d’étudiant attardé, le psychanalyste au négligé étudié, le sociologue à queue de cheval, l’immanquable artiste oxygéné, le

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Grand Ancien de 68, coiffé à la Mireille Matthieu, celui qui excelle dans l’effet de demi-lunettes, qui fait tellement, tellement littéraire. Tout ce beau monde y va de ses bonnes manières, profil avantageux, sourire de vendeur Darty, scintillement de joailleries coûteuses. Et d’étaler ses références, et de se répandre en citations savantes. Catch germanopratin. Rings feutrés où s’affrontent conceptualisations-antipolémiquesrevisitées-à-la-lumière-de-la-conjoncture et herméneutiques-abréagies-au-niveau-du-vécu. Et Dieu dans tout ça ? J’ai fait le trottoir entre Saint-Sulpice et la rue des Saints-Pères, ça ne se voit pas mais je n’en ai pas souffert. Mais comment avez-vous réussi à rester chrétienne ? Mon dernier film est à l’image de mon premier, qui préfigurait mon second, qui anticipait mon troisième. Je vais à Rolland-Garros pour essayer quelque chose à le relativité du tie-break, au regard de l’intensité congruente au logos, que je devine sous la jupette de Steffi Graf. Pas de vainqueur, pas de vaincu à ces joutes courtoises. Tout le monde a quiperd-gagné, on se congratule, on se serre la main, l’auditeur, le spectateur, s’il n’a pas zappé entre-temps, se demande s’il est tout-à-fait con ou si on vient de le prendre pour tel. Cuistrerie bien sapée, bien maquillée, bien parfumée, qui se montre et qui démontre foule de vérités qui ne servent à rien à propos de l’Algérie, la Shoah, la fin de l’Histoire, la Droite, la Gauche, le travail, le chômage, la crise, les Intellectuels... Et après ? Qu’est-ce que cela change dans les faits ? Déblatérer dans tous les sens sur la Shoah n’a pas empêché le génocide indochinois, ni celui du Rwanda, ni celui qui, présentement, décime la population algérienne. Encenser plus que de raison les chorégraphies ésotériques d’Angelin Prejlocaj éloignera à jamais son créateur d’un public autre que snob. Porter aux nues les productions abrutissantes d’un Doillon, d’un Rohmer ou d’un Resnais, revient à encourager le jeune public à se vautrer plus profondément dans le cinéma destroy que les Majors américaines fomentent à son intention. Laudateur du Néant Culturel hérité des années Lang ; précieux Mignons de la République des Lettres Mortes ; psalmistes de la Tolérance chaptalisée, en vigueur entre quai Conti et place du Colonel Fabien ; Grands Théoriciens du Travail qui ne connaissent de la question que ce qu’ils en ont lu, ou pire, écrit ; crypto-théâtreux fossoyeurs de la dramaturgie ; idéologues de garden-parties ; cumulards rédactionnels ; ex-copains recyclés ; bons copains bien placés ; anciens combattus d’une révolution qu’ils ont d’abord volée, puis trahie de leurs logorrhées totalitaires ; petits chefs de la Kulture, flicaille de la Pensée, Grands Timoniers de la Connerie-qui-se-tient-bien-à-table... Chiens de garde d’un establishment exclusivement Rive Gauche, qui se cache sous l’appellation garantie ronce de noyer “ exception culturelle ”, nos Intellectuels se plaisent à s’exprimer officiellement là où ne s’exprime que la parole officielle. Quand ils se penchent sur les turbulences du monde d’ici, c’est pour les commenter après coup. Ce qu’on les convie à faire dans les médias – surtout s’ils ont un bouquin à vendre – quand il s’est passé quelque chose de grave en banlieue, à l’occasion d’une guerre, d’une manif un peu plus bruyante que les autres, ou en faveur de telle cause médiatiquement porteuse où ils auront l’opportunité inespérée de s’indigner en cœur, allant même jusqu’à aligner leurs prestigieux paraphes au bas d’une pétition dont on ne nous dit pas si elle est rédigée sur le papier de Shantung que d’aucun parmi eux utilise pour ses précieux brouillons, ou sur l’ingrat vélin dont se sert le commun des mortels. Ainsi, les Intellectuels pétitionnent-ils quand leurs frères ennemis les politiques s’aventurent trop loin dans la législation scélérate. Certains ont même affirmé qu’ils braveraient des interdits bien vite ravalés par un pouvoir soucieux de ménager sa cour. La menace de désobéissance civique des Intellectuels, appliquée à l’hébergement des Sans-Papiers, a donc porté ses fruits. Pourquoi, dans la foulée, ne pas déployer la même combativité aux côtés des Sans-Domicile-Fixe ? Des chômeurs de longue durée ? Héberger les uns dans ses appartements de New-Belleville, du Quartier Latin, de Montmartre et du XVI ème, y employer les autres – au noir, pour bien montrer que l’on désobéit civiquement au pouvoir incapable de leur donner du vrai boulot – à des travaux de réfection, mise en peinture, ébénisterie, plomberie... Pensez-vous ! Nos Intellectuels ne sacrifient leurs brushings qu’à ceux qui souffrent tapageusement aux pieds des caméras : les Sans-Papiers, les Kurdes, les Tchétchènes, les Kosovars. Une indignation évidemment verbale. Ne pas froisser outre mesure la flanelle du costume, ne pas filer la maille du bas-bleu. Exploiter, éventuellement, la Cause pour un prochain best-seller, un long-métrage courageusement tourné sur les lieux où règne l’horreur en cours, un énième débat où rien ne se dira qui ne mette en valeur chacun des intervenants, soucieux de faire l’article de sa dernière cuvée promise, comme il se doit, à la distinction pour laquelle

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elle a été formatée. On aimerait bien, pourtant, voir les Intellectuels tenir leur rôle d’Intellectuel-dans-la-Citéqui-grince-des-dents. Dénoncer dans le verbe et dans les actes, la généralisation de la précarité, le retour de l’exploitation, la justice à deux vitesses ; revendiquer le droit au logement, à l’emploi, aux loisirs et à la culture ; appeler à une réduction des inégalités par une saine redistribution des richesses. Quels Intellectuels qui se disent de gauche étaient aux côtés des chômeurs occupant les Assedic en décembre 1996 ? Est-il besoin que s’instaure une dictature, que survienne un coup d’État, pour initier une dissidence ? Ce ne sont pas les oppressions qui manquent sur notre territoire même, et les droits de l’Homme y sont quotidiennement violés. C’est sur ce terrain qu’on les attend, les Intellectuels, nous, les gens d’ici, retors aux belles théories car trop pris dans les urgences du quotidien. Et ce n’est que par un engagement dans les actes, sur le front d’une démocratie légalement bafouée, qu’ils se départiront enfin de l’image de produit de luxe qui leur colle aux Weston. Jean-Pierre Baissac

notes La small press est un monde de dingue, je vous le dis, vous le saviez, mais je le dis quand même. Il y a quelques années, j’avais contacté le groupe Tanker-Blockhaus-Résistance, qui n’avait daigné m’envoyer qu’un supplément gratuit de la revue. Il y a quelques semaines, José Galdo, un auteur underground s’il en est, nous faisait parvenir trois recueils de sa plume, parus en 1996 : La dislocation des confins, Notes & bulbes et Notes & débris. Qu’en penser ? Évidemment, ces recueils nous plaisent, on plonge dans l’abysse noir, un gouffre sans fin, proche de ceux décrits dans le lointain Thulé de Poe ; en particulier pour La dislocation. Pour les deux autres, la forme ressemble plus à l’aphorisme, mais ce n’en est pas, les phrases courtes sont tranchantes, vibrantes, noires aussi, comme ci cela allait de soi. Vous promettre que José Galdo sera présent dans nos pages prochainement est loin

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d’être impossible ; alors en attendant, je vous conseille simplement de lire ces trois recueils. Et puisque nous en étions là, à moi aussi de vous faire part de ces dossiers Tanker, eux aussi datant franchement, mais tout aussi intéressant. Nous avions déjà fait part de ces dossiers, à travers le commentaire de celui dédié à Poe, tiens, justement... Tanker, quand tout l’occident est à chier, oui mais il ne faut pas jeter bébé avec l’eau du bain tout de même, on ne vit pas dans le meilleur des mondes, mais ce n’est quand même pas la panade ; non ? José Galdo 27 rue Jean Cottin, escalier C 75018 Paris. France Dernière note pour ce numéro – je sais, ça fait pas grand chose – la revue Ombrages, dirigée par Jean-François Pollet... une belle réussite de poésie contestataire,

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avec du bon et du moins bon, mais des textes toujours sincères ; c’est déjà ça. Nous avons aimé les agréments, ces petites vignettes illustrant les poèmes, un peu de vie, un peu d’air dans la densité. Des auteurs bien connus chez nous : Gérard Lemaire, Pascal Carpentier, Claude Lugon, Harry wilkens, Christine Zwingmann.... JeanFrançois Pollet lui-même, et un texte, signé énigmatiquement l’Amazone, titré Joyeux anniversaire, hilarant de réalisme. Revue à connaître, et à lire. À savoir qu’Ombrages ne poursuit aucun “ but lucratif ” (est-ce à dire qu’elle est gratuite ?) et que la sélection des textes semble fort rigoureuse. Tentez-y quand même une percée, vous ne serez pas déçus. Ombrages Jean-François Pollet 45 Vert Coron 7600 Péruwelz. Belgique Walter


feedback Un Feedback un peu spécial, dans lequel on ne nous envoie pas que des roses, et, sans être masochiste, c’est rassurant de voir que certains d’entre vous nous adressent le fond réel de leur pensée, sans chichi, sans blabla, sans hypocrisie aucune. Une première partie donc, consacrée à Jan Bardeau, l’autre tournée vers le numéro du mois d’août. Nous nous contenterons, pour notre part, de dire que les textes de Jan Bardeau ont emporté un vif succès auprès des abonnés caennais. Je savais qu’il aurait un impact positif sur vous tous, pas un ne l’a renié. C’est à vous... “ Je lis tous les numéros de Mauvaise Graine. Certains ne me plaisent pas, mais je m’intéresse à vous et à ce que vous faites, donc je les lis. Celui de Jan Bardeau m’a vraiment beaucoup plu ! ” Hélène Ledolley, Cormelles-le-Royal (14) “ J’ai découvert Jan Bardeau avec grand intérêt, et du coup j’ai lu Les égarés. Encore bravo pour ce numéro. ” Jean-François Jeff Tuffier, Damartin-en-Goële (77)

“ Salut à ton travail très précieux avec Mauvaise Graine qui donne la parole à des voix exterminées !... Oui, j’ai accroché à tes premiers numéros anglais ; le dessin tout spécialement paru dans Press-Stances pour annoncer cette parution m’avait beaucoup plu. Depuis, tu as progressé en te faisant mensuel 4, ce qui est rare, mais indispensable pour assurer une présence... J’espère que tu iras encore de l’avant car je crois que le vivant habite ta démarche éditoriale, ce qui n’est malheureusement pas le cas de la plupart. ” Gérard Lemaire, Concremiers (36)

“ MG m’a fait passer un sacré bon moment avec Bardeau qui a dû jouer dans le même bac à sable que le père Ubu. ” Bruno Tomera, Gueugnon (71) “ Le style est lourd dans l’édito du numéro 36 et cela n’est pas ton habitude, car ton style est souvent clair, direct, fluide, littéraire, sans surcharge, sans périphrase. Les Chutes de Jan Bardeau : très réussies, très intéressantes. Insolites, imaginatives, parfois sur le ton d’une fable et le mot clé tient dans le titre “ la chute ” souvent humoristique, parfois déconcertante, de ces mini histoires, jolies midinettes .../... ” “ .../... à quelques jours d’intervalle, j’ai reçu le MG # 37. Pas mal de fraîcheur dans les poèmes de CG Lugon et Vincent Laurent. Agréable à lire. L’édito de Bruno est brillant, la fin se termine en point d’orgue. La culture populaire embrigade les mentalités. C’est le conformisme. C’est parfois crétin mais tellement rassurant. ” Frédéric Maire, Eysines (33) 4 Nous l’avons toujours été...

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À SUIVRE… REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE N°38 - SEPTEMBRE 1999 ISSN : 1365 5418 DÉPÔT LÉGAL : À PARUTION IMPRIMERIE SPÉCIALE DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : WALTER RUHLMANN ASSISTÉ DE MMRGANE ET DE BRUNO BERNARD

© MAUVAISE GRAINE & LES AUTEURS, SEPTEMBRE 1999

ADRESSE : FRANCE E-MAIL : mauvaisegraine@multimania.com WEB : www.multimania.com/mauvaisegraine

ABONNEMENT POUR UN AN (12 NUMÉROS) FRANCE : 22.50 150 FF ÉTRANGER : 30 200 FF INDIVIDUELLEMENT, LE NUMÉRO FRANCE : 2.25 15 FF ÉTRANGER : 3 20 FF RÈGLEMENT PAR CHÈQUE OU MANDAT POUR LA FRANCE PAR MANDAT INTERNATIONAL POUR L’ÉTRANGER LIBELLÉ À L’ORDRE DE W. RUHLMANN

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Mauvaise graine #38  

September 1999 issue

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