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Tellie n’arrive pas à fermer l’œil. Elle a froid. Elle se sent toute seule. Loin de tout. Abandonnée. Il fait quoi, Raymond, à ce moment précis ? Avec qui ? Pense-t-il à sa petite graine d’espoir ? À qui il reprochait tant, au début, par web interposé, de ne plus croire en rien ? Tu verras que le vent finira par tourner, à preuve, j’étais là le soir où tu n’espérais plus. Tu sais que ça aurait pu finir très mal, ta fuite on ne sait où. J’aimerais faire davantage, mais ça ne serait pas bon pour toi. Je te confie mon studio, pour le reste c’est à toi de te prendre en charge. Tu es jeune, belle, nettement moins conne que la moyenne des filles de ton âge, tu as des atouts, tu dois en tirer parti. Dis-toi que je te fais confiance, et si je crois en toi, d’autres peuvent croire en toi aussi. – Vingt-cents z’euros c’est nibedezob, dix mille z’euros c’est trousse-ta-robe, mon zozo ma salope, c’est pas pipeau c’est pas l’Europe, ouv’les cerceaux et prends ma dope... Un rugissement de diesel emballé enfle du bout de la rue. Lueurs bleues, intermittentes, d’une rampe de gyrophares. Claquements de portières. – Hé, sac à vin, t’as des papiers ? Tellie s’est précipitée derrière les claires-voies, le souffle court. Deux jeunes flics acculent le Charclo à la vitrine de la boutique de fringues en face. Un troisième, le gradé réglementaire, lui pressure la glotte au moyen de la longue matraque qu’ils servent d’habitude aux jeunes excités des manifs lycéennes. – Il empeste l’alcool, le fils de pute ! – J’t’emmerde, sale pourri ! graillonne le Charclo. – Qu’est-ce que t’as dit là ? Le Charclo rote à la gueule du gradé qui lui réplique par un coup de genou dans le basventre. Tellie sent une boule affreuse lui monter au creux du plexus. Cette congestion ténébrante au moment où se nouent les engrenages infernaux. Elle hésite une seconde entre le téléphone et le calibre qu’elle a planqué du temps où. Ce serait le calibre. Récupéré dans sa cache, à la sortie de Fleury-Mérogis. Deux ans écopés pour le braquage d’un PMU à Longjumeau. Fallait manger. À dixneuf ans, pas de RMI. Seulement des promesses d’éducateurs bien calés entre sécurité de l’emploi, primes, treizième mois, congés-payés et machine à café. Manger et payer le loyer n’est pas simple quand on a ses vieux enfermés chez les dingues pour alcoolisme. Le calibre. Au fond du sac de voyage usé d’avoir traîné partout. Glissé dans un gros bas de laine au fond du recoin intime où Tellie range ses dessous. Où Raymond, qui est un vrai mec, n’irait jamais fouiller. Il est lourd, luisant, ses rouages sont huileux. Il ne manque qu’une balle dans le chargeur, tirée dans un terrain vague, pour tester. C’était après. Au moment où, brandir le canon à bout de poing crispé avait suffi à embarquer la recette du PMU, un dimanche soir avant la fermeture. Il paraît que la buraliste ne sort plus de chez elle, bourrée de tranquillisants, traumatisée à vie, a plaidé le procureur au procès. L’avocat commis d’office, longue blondasse hypernerveuse, a rappelé que l’arme n’avait pas été retrouvée, il s’agissait vraisemblablement d’un jouet, Christelle est une jeune fille intelligente et lucide, incapable de passage à l’acte criminel, elle souffrait de malnutrition au moment des faits, elle était livrée à elle-même, dans une état de misère et d’angoisse qui aurait dû attirer l’attention des travailleurs sociaux en charge de son dossier depuis son renvoi du Lycée T. La conduite de Christelle est certes condamnable, mais sa profonde détresse appelle respect et indulgence. Elle est un pur produit du déclin de notre société ! Elle est une exclue, une victime de la guerre larvée que nous nous livrons tous, guerre que nos politiques dénomment, avec leur talent de la formule à sensation, “ fracture sociale ” ! Le baratin idéaliste a fait mouche. Le juge a limité la casse. Circonstances atténuantes. Deux ans fermes. L’arme, pendant ce temps, dormait dans un sac de latex scotché à un conduit d’aération accessible depuis les chiottes du centre social. Il suffisait de faire coulisser un trappon. À exactement trois mètres de la machine à café où les éducateurs, l’AS et les psys vont dilapider leurs picaillons.

III Les flics ont glissé l’arme dans un sac de plastique dûment étiqueté. L’inspecteur, pardon ! Le lieutenant a les cheveux oxygénés, un polo orange rayé et des Doc Martens. Il joue avec des lunettes à montures profilées. La nouvelle génération se la joue série américaine pour grabataires du dimanche après-midi. Les sirènes modulées, les rampes de gyrophares sur les Pigeot bicolores ne suffisaient pas. Il leur fallait du lieutenant, du commandant. Braderie yankee. Le lieutenant dévisage Christelle, posée en face de lui, toujours du mauvais côté du

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MAUVAISE GRAINE 33  AVRIL 1999

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Mauvaise graine # 33  

April 1999 issue

Mauvaise graine # 33  

April 1999 issue

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