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– T’attends la permission de Raymond pour y aller ? Tellie n’a pas pu supporter le ricanement de Sofian, rendu caverneux par le vide du local, l’étendue de la coursive, la vastité de la cour, au-delà, vers l’immense barre en instance d’implosion, aux fenêtres aveuglées. Raymond... Raymond... Jamais le trahir. Jamais le décevoir, ce vrai mec, le seul. C’est pour lui que Tellie s’est mis dans la tête de travailler. Raymond il est comme un grand frère, protecteur, indulgent, présent sans être tout le temps là. Raymond sait écouter. Raymond sait donner l’amour et le recevoir. C’est peut-être parce qu’il est toujours parti que ça dure, entre eux. Tellie habite chez lui. Elle est ce qu’il appelle son port d’attache. Il travaille sur des chantiers de barrages, de ponts, de buildings aux antipodes. Tellie lui doit de ne plus être à la rue. Un coup de pot qu’il soit passé ce soir-là sur la nationale où elle faisait du stop. Tu vas où ? Elle avait mis longtemps à répondre j’ai pas d’endroit où aller. Il n’avait pas posé de questions, lui au moins. Ils ont fini la nuit ensemble. J’ai besoin que quelqu’un soit là en mon absence. Je ne possède rien de précieux, mais un appart’ vide se dégrade rapidement. Tu as la télé, une cuisine équipée, pas de loyer, je te demande seulement d’assurer l’entretien et de ne pas ramener de copains. Si tu me fais confiance pour me communiquer ton numéro de compte-chèques, j’y verserai une rente mensuelle de deux mille francs pour tes menus frais. Je repars lundi pour six mois. D’ici là, tu réfléchis à ma proposition. Tellie s’est demandé qui des deux était le ramier. Elle a accepté le risque. Elle correspond journellement avec Raymond via le Web. Manier un ordi ne lui a jamais posé de problème ailleurs que dans un bureau de recrutement. En rentrant, Tellie a trouvé un Bisou ma petite graine d’espoir ! sur son e-mail, saisi à Kuala-Lumpur deux heures auparavant. Elle a pianoté : La petite graine d’espoir se réchauffe une pizza ce soir ! – sans allusion au blues du jour, ça ne sert à rien de se lamenter, quand on n’y est pour rien. Le téléphone sonne, répondeur branché à cause des téléprospecteurs qui ont tout plein de cadeaux à offrir le vendredi soir. La voix de cet empaffé de Sofian nasille dans le haut parleur : – Tellie, il vaut mieux que tu ne passes plus quelques temps au Centre Social. Tu es trop mal dans ta tête en ce moment, on ne pourra rien faire pour toi tant que tu ne seras pas calmée, faut que tu prennes du recul. Je passe la main à un collègue. Moi, je ne suis pas censé subir tes réflexions racistes. Bonsoir !

II Les artères sont toutes illuminées, de la ville effarante. Les flèches qui la hérissent se sont fondues dans la constellation nimbée de cette brume montant du fleuve, qui annonce le froid humide et la neige, l’hiver implacable, stérile, amorphe, ataraxique. – Eh mec ! T’as pas dix euros d’singe ? se répercute la voix du Charclo sur les prétentieuses façades d’alentour. Il accoste tous ceux qui bougent, les passants attardés, les bagnoles, les bus rentrant au dépôt, les duos îlotiers. Dans ce quartier, les flics se promènent à l’aise. Pas de dealers hallucinés. Pas de casseurs prêts à killer au moindre regard mal interprété. – Un euro pour Gaston, deux euros salut Tonton, dix euros merci patron, quinze euros tu l’as dans l’fion ! chantonne le Charclo qui a de la suite dans les comptines. Tellie le zieute par les claires-voies. L’appart’ est au premier étage d’un immeuble dit bourgeois. Les plafonds sont à trois mètres. On logerait une famille de réfugiés rwandais dans la salle de bains 1900, sanitaires et tuyauterie d’époque. Raymond a fait tomber les cloisons pour disposer d’une immense pièce agencée à l’américaine. Coin cuisine avec comptoir, tabouret de snack, frigo aux formes bombées, distributeur de Coca-Cola, horloge de gare. Le reste est dans la mouvance scandinave en vogue dans les années quatre-vingt chez les vrais friqués qui avaient du goût. Tout bois blanc et cuir beige, lignes sobres. Aux murs chaulés, des lithos de Man Ray et Agostino Gnoli. Devant l’âtre condamné, un IMac dernière génération. Sous les croisées, des rayonnages bas renfermant des ouvrages d’art et d’architecture. Entre elles, un téléviseur 16 /9 que Tellie n’allume jamais. Pas plus que la chaîne. Elle s’est jurée d’écouter ses compacts dark metal dans son baladeur, la nuit, lumière éteinte. Cette musique représente sa vie passée. Couper les chaînes de sa grappe de boulets est le souci majeur de Tellie. Ils la retiennent de décoller, ces reliquats hideux qu’elle anéantirait, c’est sûr, en partant le matin habillée en jeune femme de vingt-cinq ans, vers des responsabilités à honorer, des

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MAUVAISE GRAINE 33  AVRIL 1999

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Mauvaise graine # 33  

April 1999 issue

Mauvaise graine # 33  

April 1999 issue

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