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n° 32 ♦Stéphane Heude ♦Jérôme Paul ♦Patricia Chauvin-Glonneau ♦Michèle Caussat ♦Jérôme Game ♦Lilian Chapuis ♦Jean-Paul Hallot + une nouvelle de Walter Ruhlmann


L’édito detourné Ne serais-je pas un malenky peu bezoumni, scrictcher ainsi à des tchellovecks et dévotchkas inconnus… on avait pris l’habitude de retrouver avec délices les pensées de Walter dans son Edito. Un brin de folie soufflerait-il sur la Mauvaise Graine ? - D’ailleurs si l’on m’eut annoncé l’an passé que j’allais paraître dans MG j’eusse répondu :"Qu’est-ce ? "- Signe de décadence… N’aimer plus que les belles femmes et supporter les mauvais livres ( Joubert ). Baudelaire, Villiers De L’Isle Adam, Gautier… florilège de génies, issus du XIX ème siècle, décadent par excellence. Société arbre pourrissant sur pied, et dans ce tas de débris en décomposition : un foisonnement de vie! L’amour du Beau l’horreur du Joli… Et n’oublions pas la décadence de notre fin de millénaire, l’arbre se meurt aussi, mais il semble se dessécher de l’intérieur, la terre étant stérile, tout se vide de sève, de sens, de vie… Pourtant à y regarder de plus près, entre ces racines sclérosées se cache un trésor véritable qui ne demande qu’à s’épanouir, qu’importe qui a déposé la graine, elle est devenue grande et prête à essaimer. Eternel cycle de la vie, depuis bien avant Eleusis jusqu’à bien après notre descendance. De nouveau le printemps. S’il n’y avait ce sang bouillonnant la température de notre société ne serait-elle proche de celle d’un cadavre ? Nos rêves ne sont-ils que de vaines illusions… Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès! Un juste équilibre, chaque génération croyant peut-être changer le monde pour finalement se ranger dans un ordre établi, vagues incessantes, marée de l’histoire… Mais l’important n’est pas tant ce changement que de se battre pour ce que l’on croit juste, pour ses rêves. Alors le fanzinat n’est pas un ensemble de feuilles disparates pour moi, c’est aussi une ascèse, le combat n’est pas que littéraire - même si demain on encensera Erich Von Neff, Claude Lugon, Walter Ruhlmann…- mais aussi une manière de vivre au quotidien. Cela semblera entendu, mais si on éparpille suffisamment la grainée, si ce zine est le reflet d’une âme sincère, alors cette grainée trouvera bien à germer. Ce qu’elle fait. Timide extraverti, les mots m’échappent. Qu’importe ! je garde le gouvernail jusqu’au bout, jusqu’à mener un cortège de tombeaux. Si l’angoisse sur ces lignes m’étreint, je le sais, le simple regard que je porte sur le monde peut le révéler, alors ma volition le changer. A nos rêves sans concession ! ……. Le Yi amène le Chi. Id est l’intention amène la force véritable ( exactement chi = essence vitale ). Maladroit certes, mais empli d’espoir sans seulement savoir pourquoi… Noël m’a apporté une Orange Mécanique, 99 l’éveil d’un phénix, et Mars et ses giboulées n’a pu enterrer l’espoir d’une nouvelle floraison… Halte maintenant ! place aux hommages. D’abord envers Akira Kurosawa, s’il n’était écrivain il était sans conteste un artiste. Et tout autant mauvaise graine. Son combat : l’Homme, et pourquoi celui-ci cherche à se détruire, question demeurée énigmatique encore à la veille de sa mort. Si j’abuse de ces pages c’est car tous l’ont oublié, même les cinéphiles l’honorant formellement… Mais en dehors de ses fresques historiques, de ses sketchs engagés il a inventé un genre : la fresque sur l’homme, pour ne citer que Dersou Ouzala. Halte maintenant ! place aux hommages. Et un dernier tombeau avant de n’être plus qu’un vague trouble dans la rivière de vos souvenirs, un arrière goût, une gêne, plus hallucinée que réellement vécue, juste de quoi vous rappeler pourquoi vous aimez tant l’Edito. Silence. Un sentiment de piété m’étreint, un génie absolu, oublié, un poète maudit : Michel Bernanos… Archange des poètes, maître des conteurs je me tais car déjà salis sa mémoire. Il s’est élevé à l’Art, et là où les poètes s’arrêtaient au seuil de la Beauté, délicatement il pénétrait dans ces vierges contrées, cillant ses yeux et ne gardant qu’une fugace impression de ces ciels enchantés, tant une vision qu’une odeur, Une Montagne Morte de la Vie, malheureusement Ils ont déchiré son Image… Halte maintenant ! place aux hommages. Pas moins de Sept nouvelles têtes. Et ce n’aura plus de fin. “ Quelque chose comme un livre moral ou immoral n’existe pas. Les livres sont bien écrits ou mal écrits. C’est tout. ” Oscar Wilde Fanfan le fanfan 1

1 Stéphane Heude est le rédacteur en chef de Proscrit, fanzine littéraire et artisique, 28 avenue du Maréchal Foch, 95170 Deuil La Barre, France, 20 FF. e-mail : Stephane.HEUDE@nef.ismcm-cesti.fr 2

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Portrait

Écrire un portrait lorsque les auteurs n’ont rien à voir, ou si peu, entre eux, n’est pas une tâche aisée ; aussi serai-je bref. Ils nous est souvent donné de recevoir des textes, envoyés seuls, sans ensemble, ou d’en recevoir plusieurs parmi lesquels seuls un ou deux nous intéressent réellement. Dans ces deux cas, ils nous restent sur les bras malgré l’intérêt qu’on leur porte. Cependant, un fil conducteur peut parfois surgir et se présenter à nous en assemblant tous ces textes, quels qu’ils soient, et nous donner l’envie de les publier. Le plus souvent, ce n’est pas lui qui s’impose à nous, mais nous qui le trouvons tout seul. Dans ce cas, rien n’est plus facile que de collecter les textes et de les assembler. Cette fois, nous avons dû faire preuve d’un peu plus d’imagination et nous sommes aperçu que tous ces auteurs n’avaient jamais été publiés chez nous, certains nous étaient même totalement inconnus. D’où le titre, 7 nouvelles têtes ! Malgré tout, la plupart de ces auteurs ont été présentés dans d’autres revues et ont déjà fait leurs preuves. D’aucuns pourraient penser qu’ils ne se confondent pas dans le paysage de la Graine, qu’ils n’y ont pas leur place ; qu’est-ce à dire ? D’abord, tous les auteurs, pour peu qu’ils sachent écrire et transmettre un message frappant ont leur place chez nous, et sont les bienvenus. Ensuite, en y regardant bien, ces textes, dont certains pourront à première vue paraître anodins et sans grand intérêt, recèlent un fond particulièrement riche et spirituel. Tous, sans exception, poussent à la réflexion et c’est bien en cela qu’ils puisent tout notre intérêt. Voici donc 7 “ nouveaux ” auteurs que nous vous proposons de lire et de plébisciter le cas échéant, et qui sait, peut-être les retrouverez-vous parmi nous d’ici quelques temps ? Bonne lecture à tous, Walter PS : Où sont passées les traductions ? D’après vous ? Lorsque 99,99% des lecteurs sont francophones et se contrefichent de la traduction anglaise d’un texte en français, où est l’intérêt de poursuivre sur cette voie de garage ? Et je suis sûr que cette décision qui paraîtra quelque peu arbitraire et irréfléchie à certains d’entre vous, nous permettra d’alimenter notre désormais nouvelle rubrique Feedback, ou Retour sur Mauvaise Graine...

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Stéphane Heude Dans la souffrance, tous immortels. Agonie distillée, Démultipliée BLASPHÈME Rage ! De fantasme teintée MORBIDE Jeu de douleur Joute de malheur ABANDON Solitude du jour nouveau Dans la multitude naissante Perdu dans la foule, Entouré cajole ignoré –RIRE– Perte Suave Désillusion Enjouée Reviviscence ! (...) D’un jour passé... Près d’un faune, l’herbe fraîche, humide d’été –ILLUSION– Lupanar d’un lendemain d’ivresse, RAILLERIE Voile invisible, voire trompeur, égaré Par quelque dieu... Délicate asphyxie, tendre râle RÉVÉLATION

abandonné ! –Inconscience–

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Jérôme Paul Lucienne, elle est seule ! – Vous savez, les légumes de mon jardin, ils me suffisent. Enfin pour la soupe. C’est en partie pour

cela que je ne sors jamais de chez moi. Parce que je ne suis jamais sortie. Ici et ma mère, c’était mon monde. Quand elle est morte, je ne suis pas sortie non plus. Parce que c’est comme ça. Alors ici, toute seule, c’était toujours mon monde, même s’il y avait l’angoisse. – L’angoisse ? – L’angoisse quand on est seule. Toute seule. Je ne cessais de répéter : “ Lucienne, elle est seule ! Lucienne, elle est toute seule ! ” – Pourquoi n’être pas sortie de la maison, du jardin ? – Mais parce que j’vous l’ai déjà dit : parce que je n’ai jamais quitté la maison, ni le jardin. – Et petite, vous n’alliez pas à l’école ? – Non. J’ai toujours été seule avec ou sans ma mère. Personne d’autre. à part ma mère, j’ai jamais vu personne. Et puis j’osais pas, même s’il y avait la peur qui vous pousse. – Expliquez-moi alors ce que vient faire le plombier dans cette histoire ? – Lucienne, elle est seule, comme vous le savez. Eh bien un matin, dans la salle de bains, vraiment ça n’allait pas fort. J’avais si peur que je me suis sentie très mal. je m’appuie sur le lavabo pour ne pas tomber. Et vlan ! Voilà que ça pète ; je casse le lavabo. – Et alors ? – Alors, j’appelle le plombier. – Comment l’idée vous en est venue puisque vous êtes toujours restée seule, avec ou sans votre mère. – En lisant l’encyclopédie pratique qu’est toujours de bonne compagnie. Il y est dit qu’en cas de casse, il vaut mieux appeler le plombier. Alors je l’ai fait et puis voilà. – Et voilà quoi ? – Alors le plombier vient. Je dois dire que ça m’a fait tout drôle. – De voir un homme ? – De voir un plombier. Il était en train de réparer le lavabo. J’étais là, derrière lui, à le regarder. Je ne comprenais rien à ce qui se passait, mais je n’avais plus la moindre angoisse de solitude. Drôle, hein ? Je trouvais cette compagnie agréable. Mais le plombier a eu vite fini. Il est reparti. Et là, tout a recommencé, de plus belle encore. Et un “ Lucienne, elle est seule ” par-ci, et un “ Lucienne, elle est vraiment toute seule ! ” par-là. – Et alors ? – Alors ça a duré une semaine, mais pas plus car j’ai cassé l’évier de la cuisine pour rappeler le plombier. Quand il est revenu, j’étais bien. Il était là, à réparer l’évier. On était bien. Puis il est parti en me laissant toute seule avec un évier tout neuf. Qu’est-ce que j’en avais à faire d’un tout neuf ! Alors j’ai une fois de plus rappelé le plombier en lui parlant du petit lavabo que j’ai en haut et que vraiment la tuyauterie, c’était plus ça. Dès que le plombier est arrivé, avant même qu’il voit le lavabo, j’ai pas attendu qu’il s’en retourne : je l’ai frappé avec une pierre que j’avais préparée. Il en est mort. Moi, c’était pas grave : j’étais plus seule. Je l’ai installé sur un fauteuil avec ses outils, et puis voilà, j’étais contente. Il était là. On était bien. – Mais ça n’a pas pu durer longtemps. – Oui, il a commencé à sentir. Au début, je trouvais ça bien. Ça parlait. Mais ça a vite commencé à parler trop fort. Alors je l’ai descendu à la cave. – C’est donc à la cave qu’il est ! – Mais dites-moi, vous êtes venu faire l’enquête sur qui ? Sur moi ou sur le plombier ? – Sur le plombier. – C’est bien ce que je disais : Lucienne, elle est seule ! – Qu’est-ce qu’il y a ? – Il y a qu’on ne s’intéresse pas à moi, qu’on ne s’est jamais intéressé à moi, que Lucienne, elle est toujours seule, et que ça vous portera pas chance. D’ailleurs... MAUVAISE GRAINE 32  MARS 1999

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– Vous avez trop serré la corde, je ne sens plus mon bras. – Je vous l’ai très bien attaché. – Non, vous ne savez pas attacher un prisonnier comme il faut, c’est pas comme chez nous. – Si vous ne sentez plus votre bras, c’est fait exprès. J’y ai mis un garrot, afin que vous ne sentiez rien

quand je vous le couperai, le bras. – C’est gentil ça ! – C’est pas gentil. Je veux simplement pas vous entendre hurler. – Chez nous, on ne hurle jamais. Mais pourquoi me couper un bras ? – pour le manger pardi ! – Je croyais que vous ne mangiez que des légumes en soupe. – C’est pas pour moi, c’est pour le facteur. – Le facteur ? – Oui, le facteur. C’est bien beau d ‘avoir descendu le plombier dans la cave, mais il fallait aussi l’enterrer. C’est à ce moment là que le facteur a sonné à la porte du jardin. Il apportait la première facture du plombier. Il est revenu le surlendemain pour la deuxième facture du plombier. Il disait : “ Et oui, le plombier a disparu on ne sait pas comment ni où, cependant la femme du plombier qui perd pas la tête, elle doit quand même bien vivre, alors elle se charge des dernières factures impayées. ” Tandis qu’il racontait tout ça, il buvait une tasse de thé à votre place. Et là, j’lai pas loupé. – Avec la pierre du plombier ? – Non, je ne voulais pas le tuer. Je l’ai juste assommé, avec l’encyclopédie de bonne compagnie qu’est toujours pratique. Je l’ai traîné à la cave. Je l’ai enchaîné. Quand il s’est réveillé, je lui ai donné des bouts de bois, et lui ai dit en lui montrant le cadavre du plombier : “ Creuse, on sera bien ! ” – Vous ne pouvez pas le nourrir autrement ce facteur ? Au lieu de lui donner mon bras, vous ne pouvez pas lui donner des légumes du jardin ? – Il y a juste assez de légumes pour moi, et puis, puisque vous êtes là, faut bien que vous serviez à quelque chose. – Et qu’est-ce que vous ferez quand le facteur m’aura entièrement mangé ? –Eh bien, il mourra de faim, il aura d’ailleurs fini d’enterrer le plombier. – Et qui enterra le facteur ? – Un pompier. – Un pompier ? – Oui, chaque année les pompiers viennent vendre des calendriers. – Ils viennent toujours à deux ! – Eh bien tant mieux, l’un nourrira l’autre. – Oui mais il en restera toujours un qui finira par mourir et qu’il faudra bien enterrer. – Mais c’est loin tout ça, et puis je ferai venir l’électricien ou le serrurier. – Vous pouvez aussi compter sur la visite de quelques-uns de mes collègues. – Eh bêh c’est très bien comme ça, je ne serai jamais plus seule ! Elle ne sera plus jamais seule, Lucienne !

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Patricia Chauvin-Glonneau L’infâme D’ordinaire le chauffeur me déposait devant l’entrée des fournisseurs. C’est là qu’Angèle, la cuisinière, me récupérait discrètement lorsque je rentrais et que ma mère n’était pas encore levée. Mère n’apparaissait en déshabillé somptueux que lorsque les cloches de St Augustin sonnaient midi. Elle parcourait alors les billets enflammés de ses admirateurs, humait les bouquets livrés dans la matinée, m’embrassait distraitement avant de glisser, marmoréenne, vers la salle de bains, m’oubliant dans son sillage parfumé. Accroupie sur la moquette épaisse, je guettais les frémissements de l’eau dans sa baignoire, les tintements cristallins des flacons d’onguents hors de prix qui sculptaient sa silhouette superbe. Ce jour-là, Rambart, l’éminent professeur de mathématiques du Couvent des Oiseaux, succomba à l’épidémie de coryza qui sévissait dans notre prestigieux établissement. Déjà mes camarades réjouies s’éparpillaient joyeusement. Allais-je téléphoner à Firmin ? L’attrait de l’aventure me titilla, j’emboîtai le pas à mes consœurs. Je longeai la glycine, poussai la grille de l’hôtel particulier dont le tout Paris se disputait l’adresse. Il y venait souvent du grand monde. Et aussi du demi-monde marmonnait Angèle, mystérieusement. J’appuyai triomphalement sur la sonnette. Notre cuisinière n’esquissa même pas un geste de surprise à ma vue. – Ta mère est déjà réveillée, me glissa-t-elle. Pour une fois que je goûtais au sirop de la rue sans en référer à l’autorité supérieure !... Les bristols élégants de ces messieurs et deux bouquets de roses pompons attendaient sur la commode cirée de l’entrée. À pas prudents je traversai le boudoir, caressant au passage les lourds fauteuils à fanfreluches, d’où les visites me chassaient régulièrement. Le soleil de mai jouait avec les vitres de couleurs des fenêtres closes. J’aimais leurs secrets reflets rougeoyants. Assise devant sa coiffeuse, en négligé du matin, maman pleurait, indifférente à son nez rougi et aux ridules en résille autour de ses yeux bouffis. De sa main droite, elle froissait nerveusement un petit bleu. Je l’entourai doucement de mes bras tendres. Elle se dégagea avec brusquerie puis me grimaça un sourire défait. Elle m’attira sur ses genoux où je me câlinai instantanément, profitant d’instinct de la situation, malgré son apparente gravité. Maman ne m’invitait pas si souvent à un telle tendresse. – Sais-tu où est ton frère ? articula-t-elle. Je coulai vers elle mon regard le plus innocent. Non, j’ignorais où se trouvait Hubert... Mais peut-être que Claude le savait. – Oh ne me parle pas de ta marraine, s’il te plaît, ce n’est vraiment pas le moment. Sais-tu ce qu’ils m’ont fait. Alors que j’avais tellement confiance en elle. Nous avons fait nos débuts ensemble. Ah, l’Alcazar, Tabarin !... Peux-tu imaginer ce qu’il m’ont fait ? Non, je n’en avais pas la moindre idée, susurrai-je de ma voix la plus flûtée. Ton frère n’est plus un artiste, il déshonore ta mère ! J’encaissais le coup sans piper. Maman tremblait. À ses mains crispées, je devinais sa colère. Lis ça ! Elle brandit le télégramme sous mes yeux ébahis : Hubert était reçu major à St Cyr ! Et moi qui le croyais pianiste dans un bordel de haute volée, lança ma mère, hors d’elle.

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Michèle Caussat Paranoïa

Usée. Elle mange des bonbons. Elle est grosse. Des voix de démons accompagnent sa vie : “ Vous l’avez vue, elle ne l’admet pas mais c’est une putain. ” “ Elle ne veut pas l’accepter, elle est tarée. ” “ Elle va voir ! ” “ On s’amusera, puis on la tuera. ” La ville toute entière chuchote derrière elle. Les gens en voiture vérifient leur ceinture de sécurité, baissent leur pare-soleil dès qu’ils l’aperçoivent. Elle montre le poing aux démons. Mais les démons sont là, partout. Ils photographient ses ablutions, la lorgnent dans les toilettes. Ce sont des démons mâles, et des démons femelles. Ils sont après elle depuis fort longtemps : cela a commencé très tôt, lorsqu’elle était jeune et jolie. Depuis elle a eu un enfant, est devenue moche. Et que lui dit donc son psychiatre ? “ Vous avez des idées délirantes : je ne peux rien pour vous. ” À quoi servent les psys, je vous le demande ? Les psys servent à dire aux démons : “ Au plus ce qu’elle fait est bien, au plus dites que c’est mal, ou que ce n’est pas d’elle. ” Les psys conseillent les démons. Ce sont de grands Tartufes : ils délivrent parfois des médicaments qui calment les tourments, font chanter, font dormir, font manger, font se traîner partout comme un doux gros bébé. En attendant, la grosse gémit, on lui arrache son cœur, ses tripes : ne veut-on pas lui prendre sa vertu, son fils, son œuvre, sa vie ? un jour on la retrouvera pendue, pour sûr ! Ou bien l’on verra quelques brutes, excitées par ces langues de gaupes, lui attacher une pierre au cou, et la pousser dans la Garonne. Et voilà : elle pleure, se disant que seul le chat sera orphelin. La brume de décembre tombe avec la nuit. Vivement les neuroleptiques, et la couette où enfouir son chagrin. Sa peine de grosse petite fille de quarante-cinq ans, son cœur gonflé de peine, sous ses seins lourds, et ses habits toujours bleus.

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Walter Ruhlmann Impact 15 jours avant l’impact. Je suis seul. Il y a plus d’un an que je suis sans travail sans en chercher plus que nécessaire. L’allocation dégressive que me verse l’Assedic me suffit tout juste à payer le loyer trop lourd pour ce trou miteux, avec les allocations logement ça me donne de quoi bouffer des sardines et des pâtes tous les jours. Je devrais pourtant être content de mon sort : certains n’ont rien à bouffer de la journée, ils ne pensent en général qu’à boire, ça les réchauffe, eux qui n’ont pas de toit sur la tête pour se protéger du froid, de la pluie, du vent... Debout devant la glace dans la pseudo salle de bains crasseuse et moisie dans laquelle ça sent comme dans les égouts, je regarde ce corps amaigri mais qui est resté fier qui est le mien, peu veulent encore le toucher, il n’est plus aussi attirant au qu’avant car je ne l’entretiens plus guère, plus la force ; même les sucres lents de toutes les spaghettis bon marché que je m’envoie ne me donnent pas suffisamment de force pour faire de la gym et me remuscler un peu. Plus la peine de toute façon. 10 jours avant l’impact. Aujourd’hui, maman est venue me voir, seule. Mon enculé de père n’a plus rien à me dire. Maman vient seulement quand elle a le temps, pas quand elle a envie, ça explique ses moues lorsqu’elle franchit le pas de la porte de mon appartement d’où les relents de merde et d’humidité émanent sans scrupule. Maman aurait voulu que son unique fils devienne avocat, mais après trois premières années de droit à ne rien glander et les partouzes auxquelles je m’adonnais pendant ces années chiantes et galères, moins qu’aujourd’hui mais bien plus destructrices – et bien plus que demain, osé-je encore espérer – je n’avais aucun espoir de combler ses désirs égoïstes et délirants. Lorsqu’elle est partie, elle m’a filé cinq cents balles pour aider un peu. Chassé de la maison par le Père tout-puissant, elle croit encore devoir s’occuper de moi et se faire pardonner pour ce qu’elle n’a pas fait, jamais fait. J’ai pris les billets, je me suis soûlé la gueule toute la soirée. 10 jours avant l’impact, le soir. Toute la ville et le ciel font la gueule sous cette pluie fine et grise qui inonde les vitres du studio où je crèche. Je ne me suis jamais senti aussi nostalgique. Pourtant, pourquoi ? Rien ne m’est jamais arrivé de mieux que ce qui se passe dans ma vie depuis que j’ai quitté le domicile parental. La vie pourrie que je vis ne sera jamais pire que celle, merdique, de l’époque. La nostalgie ne m’a pas réussi : je suis descendu à l’épicerie de nuit pour y acheter des bières, six bouteilles de 50 centilitres que j’ai englouties en l’espace de trois heures. Puis je suis redescendu pour me prosterner devant le ciel noir et attendre, place de l’Ancien Marché, le porc qui voudrait bien se m’offrir. Ce n’est pas la première fois que j’ai recours à ce petit exercice... de style. L’odeur de l’argent me donne envie d’en avoir plus, et puis c’est toujours la meilleure façon que je connaisse de m’envoyer en l’air sans avoir trop de remords. Surtout que de dire “ m’envoyer en l’air ” est bien vite dit, la plupart ont peur et ne veulent que regarder, parfois ils touchent, à peine sucent-ils, mais c’est toujours deux cent cinquante balles de plus en poche. 9 jours avant l’impact. Ce matin la vie me paraît plus aléatoire. Il y a comme une humeur mauvaise dans l’air vicié du studio rempli par l’odeur du gros tas qui s’est vautré sur moi la nuit dernière. Il n’y a pas été de main morte avec sa queue. Une bonne douzaine de litres de sperme sur le bide que j’avais. J’en aurais gerbé mes tripes et les cinq bières que je m’étais enfilées avant. J’ai même cru en premier lieu que ma nausée venait de là. Mais non. Il est parti en me laissant haletant sur le lit, après avoir déposé négligemment les billets sur le bord de ma seule et unique chaise. 6 jours avant l’impact. J’ai croisé Marcel dans la rue du Port cet après-midi. Il a eu l’audace de ne pas me reconnaître. Je ne sais pas ce que j’aurais pu lui faire, ou lui dire. C’est quand même pas moi qui vais me mettre à genoux devant lui pour qu’il me regarde ; voire me parle. Des garçons comme lui, j’en ai connus à la pelle, aucun ne m’a jamais réellement plu. C’est en octobre de l’année dernière qu’il a daigné me prendre sous son aile pour l’espace d’une nuit. Gratos. J’aurais certainement pu trouver mieux, mais il avait quand même réussi à me séduire. Il m’a présenté sa sœur, et un ami qu’il MAUVAISE GRAINE 32  MARS 1999

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connaissait depuis toujours. Ce type immonde m’a dragué sans aucun scrupule – au même titre que les relents de merde et d’humidité s’échappent de chez moi ; c’est dire ! Comment ne pas se sentir seul et abandonné dans un monde qui vous pisse dessus et ne pense qu’à vous anéantir ? Ou vous faire anéantir, car s’occuper de vous lui-même serait dégradant et il préfère encore passer par la crasse, les crapules du meilleur genre qui le font pour le plaisir, ou pour l’argent. Tout est pourri. Et j’en ai marre ! Je passe devant des dizaines, des centaines de vitrines qui me paraissent toutes aussi insipides les unes que les autres, sans âme, sans goût, j’aurais certainement pu faire mieux, mais même comme larbin, on n’a pas voulu de moi. Alors que pourrais-je devenir d’autre dans ce cas qu’une pute de bas étage et un quémandeur discret, le genre de type qui ne demande pas d’argent à quiconque, ne fait surtout pas la manche, mais ne refuse rien de personne pour peu que ce soit gratuit. Je rentre chez moi, dégoûté de tout. 5 jours avant l’impact. Aujourd’hui, je me sens mieux, tout paraît plus clair, je vais continuer à vivoter sans me plaindre, comme des milliards d’autres êtres humains, tous mes frères et soeurs se noient dans la grande marée puante du rendement et de l’archétype du bon travailleur, du bon secrétaire, de celui que l’on arrive à caser parmi d’autres, tous considérés comme des machines à produire, au maximum, au meilleur prix de revient, si l’ouvrier, le secrétaire ou l’autre larbin devient indomptable ou improductif, on s’en débarrasse ; si on pouvait le tuer, cela arrangerait tout le monde sans gêner personne. Pourtant, oui, tout est plus clair, je me sens mieux. Même si j’ai la vague impression de ne plus avoir grand chose à dire, à faire... J’ai ce vague sentiment que quelque chose ne va pas se passer comme d’habitude : je vérifie deux ou trois fois par nuit si ma porte est bien fermée, je remonte les escaliers quand je sors de chez moi pour les mêmes raisons, lorsqu’il m’arrive de faire la vaisselle, debout devant l’évier, la gueule dans le chauffe-eau, je suis certain que la veilleuse va finir par s’éteindre et que je serai incapable de la remettre en marche, ou qu’elle va me cramer les cheveux, je ne fume plus au lit de peur de finir en barbecue, pareil pour le réchaud, j’ai carrément la trouille qu’il m’explose à la gueule, les voitures me font peur, les bus me sont insupportables. Mais non, je me pique des crises de parano sans commune mesure et ça m’inquiète. Mais je persiste, tout va bien, je me sens mieux que jamais. 3 jours avant l’impact. Un dimanche pourri, comme tous les autres. Maman voulait m’inviter à déjeuner ce midi pendant que mon père était parti voir Dieu sait qui (et que vient-il faire ici celui-là ?). Mais j’ai refusé, remettre les pieds là-bas m’aurait été insupportable, passer une partie de la journée à bouffer, je n’y suis plus du tout habitué, et puis passer l’autre à entendre ses sarcasmes et ses remontrances de vieille conne aigrie par l’âge, par un mariage raté et un fils incapable de lui apporter cette joie due à toutes les mères, très peu pour moi. Et puis le fils en a marre de faire plaisir à tout le monde quand personne n’est capable de lui faire plaisir, à lui, même pas lui-même. J’ai refusé son invitation, alors la vieille a cru bon de venir me voir. J’étais absent ; je savais qu’elle viendrait. Elle m’a laissé un petit mot sur la porte qui m’a plutôt laissé perplexe. Il se terminait par un “ je t’aime mon chéri, ta maman. ” Jamais elle ne m’avait porté la moindre marque d’affection. J’ai pas compris ni cherché à comprendre, j’ai foutu le post-it à la poubelle, je me suis fait cuire des pâtes avec un reste de gruyère rance qui traînait au fond d’une boîte en plastique dans le frigo et j’ai arrosé tout ça d’une bouteille de rosé pas chère achetée à Carouf. J’ai pas eu l’idée de la piquer, j’aime pas ça, je m’y suis une fois essayé, ça n’a rien donné de franchement génial. Je me suis fait gauler par un gorille de la surveillance qui m’a foutu à poil pour me reluquer le cul et me tripoter autant qu’il pouvait. Son visage ne m’était pas inconnu. J’avais dû le voir traîner dans les lieux que j’évitais de fréquenter à présent. Il m’a laissé partir au bout d’une heure, après s’être branlé devant moi. J’aurais pu porter plainte, on ne m’aurait pas cru, et puis l’expérience m’avait plutôt plu finalement, sauf que ça m’a coupé l’envie de piquer à nouveau dans les magasins. 24 heures avant l’impact. Le ciel est noir d’encre. Je viens de me réveiller en sursaut. Un cauchemar débile. Il y a bien longtemps qu’ils ne m’avaient pas tracassés, s’ils reviennent, il faudra encore que je les chasse. J’aimerais tellement qu’il soit encore avec moi cette nuit... 12 heures avant l’impact. Annabelle est passée me voir cet après-midi. Elle avait besoin de causer. 10

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Moi pas. Elle m’a fait chier tout l’après-midi avec ses histoires de gonzesse qui veut se barrer d’avec son mec mais n’ose pas de peur de se retrouver toute seule et qui pourtant aimerait bien voir du pays et de la queue – sans lui, c’est sûr, c’est plus facile – mais ne sait pas par où commencer. Elle m’a gavé plus qu’il n’est permis, mais j’ai été patient. Après, on est allé boire un café dans le bar en bas de chez moi où le prolétariat a conquis l’espace. Les vieux rougeauds nous reluquent l’air de dire “ quelle bande de petits cons ! ”. Je m’en bats la couette, je n’en pense pas moins d’eux, sauf que eux pour moi sont de vieux cons incapables de faire quoi que ce soit de plus dans leur vie de merde. Ils n’ont jamais été que de minables illettrés et incultes, j’ai au moins ça pour moi, l’intelligence, je ne suis peut-être pas bon à grand chose non plus, mais je suis au moins plus fin que ces trous à vin. Annabelle me cherche du regard pendant qu’elle continue à dégoiser ses insipides vers, mes yeux se sont tournés vers un garçon, seul, que je ne connais pas. Je l’accoste donc, Annabelle me dit que je l’emmerde, elle ne croit pas si bien dire la conne. Le mec me sourit, il m’accompagne chez moi, où nous faisons l’amour. Il me dit qu’il aime l’appartement – je souris en entendant qu’on puisse parler de cette taule comme d’un appart’, mais bon, je ne relève pas. Il poursuit en me demandant si il me plaît. Je hoche les épaules, je m’en fous, il m’a plu une bonne demi-heure, histoire de passer un moment cool, à part ça... Il se tire enfin et me laisse en paix ; juste quelques heures : il revient à la charge le soir, il ne peut déjà plus se passer de moi, quel con ! S’il savait ! Il veut sortir, aller danser. Je lui réponds que je n’ai pas le moindre rond à foutre en l’air, il me propose de me payer l’entrée si c’est le seul problème. Ben ouais alors, allons-y ! En fait, il n’a pas besoin de débourser un seul centime, l’ouvreur que je connais bien (il m’est arrivé de lui tailler des pipes plus d’une fois dans les chiottes de cette boîte) nous laisse entrer gratos ; sans oublier cependant de nous filer deux billets pour les consos ; je lui revaudrai ça, à ma manière. Nous dansons toute la nuit, nous buvons aussi pas mal : des gins offert par mon nouveau copain, Matthieu. À cinq heures du matin, nous nous éclipsons et il me raccompagne chez moi. Je suis fair-play et l’invite à monter pour qu’il se dégorge un peu plus les couilles ce salaud. Là, il est six heures du matin un peu passé. Matthieu est toujours allongé sur mon lit, dormant à poings fermés. Il me ferait presque tomber amoureux ce con ! Pourtant, “ rien qui ne vaille ”, me dis-je. Et lorsqu’il se réveillera tout à l’heure, je lui dirai que je ne veux plus le voir et qu’il n’a qu’à aller chercher une bite amicale et accueillante ailleurs. 6 heures avant l’impact. Je me suis recouché auprès de Matthieu et nous avons à nouveau fait l’amour. Enfin, nous avons baisé quoi ! Pourquoi devrais-je à mon tour tomber dans le piège de l’amour, à si peu de temps de l’inéluctable. 3 heures avant l’impact. Lorsque nous nous sommes levés Matthieu et moi, le ciel était toujours aussi gris. Il est sorti acheter de quoi manger ; il n’avait pas envie de pâtes, il est allé chercher une baguette et un peu de beurre et de confiture. Un régal ! Il y avait fort longtemps que je n’avais pas eu cette saveur sucrée sur la langue. Ça me changeait. Je trouvais Matthieu de plus en plus attirant. Mais je résistais. 1 heure avant l’impact. Matthieu a pris une douche. J’ai pris la mienne. La salle de bain était toute embuée. Mais les odeurs de savon et de shampooing mêlées lui ont redonné vie. La mauvaise odeur s’est dissipée quelque temps. Matthieu m’a conseillé d’acheter une bombe désodorisante, ou l’un de ces petits flacons de produit qu’on laisse évaporer. Je n’ai pas très bien compris de quoi il voulait parler, mais je l’écoutais car sa voix m’apaisait. J’ai dû alors prendre peur, j’ai voulu le chasser, il a été coriace, mais je m’en suis débarrassé. Il a voulu que je garde les pots de confitures, je lui ai dit qu’il pouvait se les mettre où je pense... Je n’ai pas compris plus que lui ma réaction. Mais ce que j’ai été cherché, je peux tout aussi bien le rapporter où je l’ai trouvé. Il m’a laissé son adresse en disant qu’il rentrait par bus. Je lui ai répondu que je m’en foutais et qu’il pouvait bien rentrer à pied, que ça m’était égal. J’ai froissé le papelard sur lequel il avait marqué son adresse dans la poche de mon jean alors qu’il fermait la porte derrière lui. 20 minutes avant l’impact. Je suis à la fenêtre de ma chambre et je me sens mal. Je ne devrais pas. C’est à cause de ce putain de Matthieu ; qu’est-ce qui m’a pris d’aller le lever celui-là ? J’aurais mieux fait de m’abstenir. Pourtant quel pied ! Jamais, je crois bien, je n’avais pris un tel plaisir à m’envoyer en l’air. Je regarde passer les gens... Les gens ! Ce ne sont même plus des hommes, ou des femmes, MAUVAISE GRAINE 32  MARS 1999

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des enfants, des vieillards, ce sont des gens, sans importance, sans identité, qui se sont perdus entre ici et ailleurs dans un quotidien médiocre qui les fait encore bander quand ils en ont besoin. J’ai envie de vomir. 10 minutes avant l’impact. Sa silhouette se profile derrière les arbres. Il m’épie. Je sors en courant du studio, en évitant d’oublier mes clés, je claque la porte, croise la voisine du dessous, encore avec son connard de caniche qui gueule jour et nuit, on ne sait pourquoi, je saute les dernières marches, arrivé en bas de l’escalier je manque de me casser la gueule dans le miroir qui leur fait face dans le hall, passe la porte cochère, Matthieu n’est plus là. Mais je le vois marcher, loin, en direction de la station de bus. Je lui cours après. Je m’arrête. J’hésite : je n’ai qu’à le laisser partir tranquille et l’oublier. 5 minutes avant l’impact. C’est plus fort que moi, je me mets à courir comme un dératé en direction de la station, je bouscule les passants, je piétine des merdes de chiens, je suis essoufflé ; les clopes me ressortent par tous les orifices, je crache mes bronches, c’est insoutenable ; pourquoi me donner tant de mal ? Je dois être épris de lui, et je ne m’explique pas pourquoi. 1 minute avant l’impact. J’arrive à la station et le bus que Matthieu doit prendre est là. Je redouble d’efforts pour arriver avant qu’il ne monte dedans et qu’il ne s’en aille, je veux le garder près de moi ce soir ; il m’a rendu un peu heureux, il doit pouvoir faire mieux, et je dois pouvoir le lui rendre. Ces pensées alors qu’elles me viennent m’écœurent un peu, je ne me serais jamais cru capable de tant de mièvrerie. Mais comme c’est bon aussi ! 30 secondes avant l’impact. Je ne suis plus qu’à deux cents mètres de l’arrêt, mais Matthieu, qui monte dans le bus, ne m’a pas vu et les portes se referment ; je vais être stoppé dans ma course par l’avenue que traversent des centaines de voitures, mais je suis aveuglé par l’amour et l’envie de le retenir : je cours. Impact. Je n’ai pas compris. Je n’ai rien vu. Il a dû surgir de nulle part. Je ne m’attendais pas à le voir arriver par ici. J’avais dû confondre. Je me suis senti léger. Si léger que j’aurais pu m’envoler. J’ai volé. Sans avoir besoin d’ailes. J’ai eu un peu mal, puis, tout est devenu agréable, j’ai littéralement atteint les éthers, je me suis alors senti bien, si bien, j’avais envie que ça dure, longtemps encore, ça n’a pas duré... Je n’ai pas réussi à me relever. Je devais avoir eu tant de plaisir dans les airs que je n’ai pas eu la force de retrouver la station verticale. À moins que la violence du choc entre le semiremorque qui déboulait à toute vitesse sur l’avenue et moi ne m’ait fait perdre mes esprits, et la vie...

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Jérôme Game L’homme confiné (extrait) “ – Elle me suce... Elle me suce quand c’est bon, lourd..., lourd comme un calibre, acier bleuté, forte et tendre... Avec des brunes aussi, en coin, une longue couleur calibrée, de côté... “ – C’est un revolver qu’il a entre les cuisses, flottant, vrai, qui va tirer... Boom, boom, boom !... ” fit-il, son pouce et son index posés en angle droit, mimant l’arme à feu. “ –Son cul, de là-haut ” poursuivait-il, “ ressemblait à un gros fromage, une de ces meules d’emmenthal géantes, bien ouvertes, entamées au tiers en fait. Bien odoriférante aussi, un épais fumet s’en échappant par larges traces blanchâtres et gazeuses, et dont l’unique trou d’air, d’aération, était cette minuscule pastille, ce rien-du-tout de trou-du-cul marron, bien foncé, qui demeurait ostensiblement plissé... Ah ! !... Il la baisait et la baisait. La rebaisait à n’en plus pouvoir... ” Georges passait son temps à parler de sexe, du sien et de celui des autres. De ce qu’ils en avaient fait ensemble. Son monde et son histoire n’étaient qu’une vaste étendue de chair sur laquelle les corps se touchaient, rencontraient, rentraient les uns dans les autres, finissant par s’exclure, se rejetant ; puis s’attiraient de nouveau, se collaient et se trituraient encore, au rythme abscons d’un balancement infini mais très prégnant - lourd. L’homme était prisonnier de la chair, n’arrivait pas à transcender l’univers unidimensionnel qu’était devenue sa vie, cet horizon hermétiquement clos sans apesanteur possible, qui ratiboisait la perception et la condamnait à demeurer ad vitam dans un seul niveau, un boîte fermée, capitonnée de peau humaine, un chiasme, une invagination machiavélique le maintenant prisonnier... Quoiqu’il fit, il rebondissait contre de la chair et vers la chair, comme sur un mur invisible qui lui désignait sadiquement les bordures de son territoires. L’au-delà du derme, le par delà la masse des chairs, cet autre pays car il devait bien y en avoir un !... - lui restait à perpétuité interdit. Jamais il n’avait pu s’extraire du trou dans lequel, du plus longtemps qu’il s’en souvienne, il avait été tombé. L’intérieur de son monde était l’extérieur des êtres : leur chair, leur corps en peaux. Même lorsqu’il les pénétrait, ou était pénétré par eux, même lorsqu’à les inhaler, il prenait contact avec leurs entrailles - et c’était alors comme avoir accès à toute l’épaisseur de leur dedans - , cela restait la terre, sur cette Terre de chair dont il ne décollait pas. “ –Leurs âmes, bon dieu, leurs putains d’âmes !... S’évader !... ” avait-il répété fréquemment dans les derniers temps, comme une incantation ratée. (...) * (...) Le nombre de fois où cet homme était allé aux putes devait facilement passer les bornes de la plupart des gens. Mais lui y était abonné, comme Simenon. Une blonde, une rousse, bien grasse, vulgaire. La prend, la baise, la saute, menottes aux poignets... Minijupe... Par derrière... Elle prend son plaisir, la plupart du temps. Ensuite, vont boire des coups, fumer des cigarettes. Il est deux heures du matin. La ville est chaude. Y’a du monde dans les rues. Qui c’est aujourd’hui ? Rentre chez lui, se biture d’avantage. S’enfonce dans son lit, matraqué. C’est bon Gorges, c’est O.K. Télé. Raide défoncé. Anesthésié. Veut s’oublier. Oublier sa chair. S’en extraire. Peut pas. Alors s’abrutir, sortir de lui-même, vider, ne plus avoir à faire à lui, subir, cohabiter soi-même. Se tuer, se finir. “ – Cette fois ça y est ! !... ” Explosion, impact dans le mur. Devenir-mur. S’éclater littéralement. Se faire péter le caisson. Il le fait.

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Lilian Chapuis Ante nativitatem (extraits2)

Longtemps, il a cru que le vide n’existait pas. Puis il est né.

Si Dieu ne voulait pas m’accorder le bonheur de Naître au monde, il eût seulement pu m’accorder celui de n’être pas.

2 “ Avant de naître ou L’affaculté d’Être ” Ce recueil de Lilian Chapuis a été publié en janvier 1999 par les Éditions Press-Stances. Cf Notes. 14

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Jean-Paul Hallot (Désolé pour l’erreur commise dans l’ours du dernier numéro car il s’agit bien de Jean-Paul Hallot et non pas de Patrice Hallot comme nous l’avions indiqué.)

L’image photographie l’instant qui reste en suspend. Et la couleur invente son intention.

L’œil vif du silence s’égare dans un coin d’ombre.

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Notes Il y a quelques mois, Teresinka Pereira qui n’a de cesse que de lutter contre toutes les injustices, ce qui est louable, m’adressait cette lettre que je traduis pour vous, dans ses grandes lignes : “ Je corresponds depuis deux ans avec Stephen Booker, un poète noir, condamné à mort, enfermé à la prison de Starke, en Floride. (...) Il ne m’a jamais dévoilé entièrement son histoire parce que les lettres qu’il envoie ont été lues et censurées. Je sais qu’il se comporte bien et, d’après ses lettres, il semble être sage et mûr. Il y a des incertitudes au sujet de l’affaire et je ne suis pas sûre de ce dont on l’accuse. De toute façon, ça n’a aucune importance. Le cas de Stephen Booker doit être renvoyé devant la cour 3, et alors seulement le juge tranchera. La loi est ainsi faite que le juge, pourrait, s’il le voulait, aller à l’encontre de la décision du jury, à savoir une condamnation à mort, mais cela arrive bien rarement. Les juges sont élus et il n’est pas dans leur intérêt de se faire les opposants aux décisions prises par le jury s’ils veulent garder leur place, au même titre qu’un homme politique rallierait la cause majoritaire pour être élu. (...) Parce que tout ce dont nous avons besoin, c’est d’un miracle, j’ai besoin de votre soutien. Écrivez au juge pour lui demander d’outrepasser la décision du jury. ” Voici l’adresse : Et pour écrire à Stephen Booker : Juges Cates Stephen Booker / B-044049 Alachua County Courthouse Florida State Prison Gainesville, Florida 35602 P.O. Box 181/ G-1205-S États-Unis Stark, Florida 32091 États-Unis.4 J’aurais certainement dû publier cette lettre avant, je vous avais déjà parlé du cas de Stephen, mais je voulais prendre personnellement contact avec lui avant de vous en parler. Si vous en avez envie et êtes capable d’écrire ne serait-ce qu’un simple bonjour en anglais, je vous en prie, écrivez-lui. Stephen est une personne réellement attachante et comme le souligne Teresinka, fort attentive, mûre et qu’on ne soupçonnerait pas de meurtre, car il s’agit certainement de cela ; hélas ! Mais peut-être pas... Après tout, un homme noir, en Floride, sans dire qu’il pourrait être condamné à mort sans raison, part certainement avec plus de (mal)chance de faire ce parcours qu’ un WASP... Mais je ne sais pas ce qui a conduit Stephen en prison, et il ne me le dira pas, peut-être en a-t-il honte. De toute manière, la peine de mort est une chose atroce et rien que pour ça, je soutiens à ma façon Stephen, et vous demande d’en faire autant. Merci d’avance. Pour plus d’informations, vous pouvez également écrire à Teresinka Pereira dont voici l’adresse : Bluffton College Bluffton, Ohio 45817 États-Unis e-mail : pereira@bluffton.edu Le recueil de Lilian Chapuis, Ante Nativitatem, dont vous avez pu lire des extraits dans ces pages, vient d’être publié par Frédéric Maire qui les avait lus dans feue La Grainée Hebdo comme certains d’entre vous. Ce recueil est un appel au secours flamboyant et alarmant. Il y a autant de raisons de vivre que de mourir. Parfois pathétique, parfois juste et bien dit, il n’en reste pas moins que Lilian a du talent et que son œuvre se construit petit à petit. C’est un garçon que je connais bien et je sais qu’il n’en restera pas là, il a goûté à l’encre, il va plonger dedans. Je vous conseille cet ouvrage, il peut paraître un peu morbide pour certains, ceux-là n’auront pas soulevé tout le tabou que recouvre le suicide. À commander aux Éditions Press-Stances : Frédéric Maire, 40 rue Gabriel Fauré, 33320 Eysines, France. 25 francs.

3 C’est chose faite aujourd’hui, mais l’affaire n’est pas terminée. 4 Pas de publication, Stephen Booker ne lit ni n’écrit le français. 16

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Notre dernière note concernant Matthieu Baumier, écrite par Bruno et publiée en janvier dernier, n’était pas follement positive et pour cause, il s’agissait du roman, le premier, écrit par ce garçon fort talentueux en ce qui concerne la nouvelle mais sans doute pas assez mûr pour se lancer dans une œuvre à la trame plus longue. Le Hors-Série La Plume n°3 est un recueil de nouvelles de Matthieu, et là nous le retrouvons dans toute sa splendeur. Outre les deux nouvelles parues également chez nous en avril 19985, Daniel Meunier, responsable de la publication de La Plume, a sélectionné des nouvelles étonnantes et fort bien écrites pour notre plus grand plaisir. Merci à eux. La Plume : Daniel Meunier, 235 allée Antoine Millan, Bâtiment C, 01600 Trévoux., France. Dans, et avec le dernier Dockernet 18, Christine Zwingmann nous conseille, à juste titre, de ne pas mettre de gants en ce qui concerne les mots. (Frappons encore plus fort camarades ! La lutte continue !) Harry Wilkens nous écrit qu’il lui est inutile de changer de sexe pour “ pisser comme une gonzesse ”, vous conseille de l’aider financièrement si vous voulez continuer à recevoir sa lettre poétique et se spécialise dans la distribution en Europe des auteurs contemporains américains et autres. Von Neff nous parle de sous-vêtements (féminins, ça va de soi), Carpentier nous écrit une ode à Jim Morrison... et l’on nous rappelle les quelques ouvrages encore disponibles chez Dockernet : Harry Wilkens, 86 rue de Montbrillant, 1202 Genève, Suisse. Deux nouveaux recueils de Philippe Boiry, que j’ai le plaisir d’accueillir parmi nous. Ses poèmes, je ne les aurais pas devinés, je ne me serais pas cru attiré par eux. Ils n’ont pas le goût poussiéreux des textes auxquels je me serais attendu. Autant pour La magie se perd de nos jours (ah bon ! ?) aux Éditions Associatives : Clapàs, 12520 Aguessac près Millau, France. Ou Des mots sortis pour prendre l’air, chez la Nouvelle Pléiade (rien que ça !) Deux recueils que vous pourrez vous procurer auprès de l’auteur lui-même : Philippe Boiry, 138 boulevard Murat, 75016 Paris, France. La couverture elle-même laisse pantois. Une photo du “ chef d’orchestre ”, elle fait peur et l’on ne souhaite qu’une chose : que la photo reste figée et que l’on n’ait pas affaire à lui. Je parlais de mysticisme lors de la première note concernant cette revue : Proscrit, orchestrée, donc, puisqu’il est de bon ton d’en parler ainsi, par Stéphane Heude qui s’en sort plutôt bien, et qui en l’espace de trois numéros a trouvé son style : la déroute. À cela il répond par une citation de Villiers : “ L’Œuvre se définira d’elle-même une fois achevée. ” Ceci aurait pu nous porter à croire qu’il s’agissait d’une tactique commerciale : obligation de suivre l’évolution de la revue, donc de l’acheter, jusqu’à son bouquet final. Pas du tout. Je répète, la déroute est ce qu’entretient le mieux Stéphane, dit Fanfan. Dans l’ours de ce troisième numéro, je lisais : revue des Jeune France. un frisson m’a parcouru le corps, avant que je ne lise une brève justification dans les entrailles de la revue qui mettait cette information en parallèle avec Théophile Gautier, un hommage à l’auteur en quelque sorte ! Ceci confirmé dans une lettre de Stéphane. Il signait d’ailleurs l’éditorial de ce numéro, comme vous aurez pu le remarquer, et les textes qu’il publie dans sa revue sont eux aussi déroutants, mais passionnants. Il mélange une inspiration gothique, classique, un peu de bande dessinée, on sent réellement le créateur de fanzine, caché là-dessous. Déroutant vraiment ! À tel point qu’il en deviendrait même provocant, il perturbe puis nonchalamment s’explique ; son érudition lui sert d’alibi. C’est phénoménal ! Proscrit : comme le poète maudit ? Pourquoi pas ? en tout cas c’est réellement une revue, un fanzine, qui mérite toute notre attention, j’en fais voeu. Alors écrivez à Proscrit : Stéphane Heude, 28 avenue du Maréchal Foch, 95170 Deuil la Barre, France (en n’oubliant pas de fournir une enveloppe timbrée, libellée à votre adresse pour toute réponse). Libellé n°86 nous offre d’autres poètes et leurs textes, toujours intéressants, même si des inégalités s’en font sentir, c’est le lot commun de toutes les revues, non ? Alors pour n’en citer que quelquesuns, Pascal Carpentier, déjà publié dans le Dockernet 18, Michel Prades et Maurice Serrault... Libellé : Michel Prades, 7 rue Jules Dumien, 75020 Paris, France. Enfin, Harry Wilkens nous apprend également que Isaline publie La putain du diable aux éditions Les Presses Littéraires pour 40 francs plus 5 francs de port. Se renseigner auprès de Isaline : 75 rue des Grands-Champs, 78300 Poissy, France. 5 22 rue de la Verrerie et Traditions Brisées MAUVAISE GRAINE 32  MARS 1999

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Feedback Retour sur Mauvaise Graine… Longtemps négligé selon mon humble point de vue et par ma très grande faute, il s’agit aujourd’hui et dorénavant de vous faire part de ce que les lecteurs, c’est-à-dire vous, et la critique, pensent de nous. Il ne s’agit pas par contre de nous toucher avec conviction, que tout ce que nous offrons ne mérite pas les foudres de certains (ce qui risque d’être difficile à trouver dans la petite presse depuis que nous n’envoyons plus la revue à Paul van Melle !), tout en gardant à l’esprit que bon nombre d’entre vous sont satisfaits de notre travail. Ce premier rendez-vous avec, ce qui dans d’autres revues ou magazines se nommerait Courrier des lecteurs, est un essai, si vous le trouvez déplacé, chiant, pompeux, débile, inutile, ou au contraire bien jugé et enrichissant, vous savez bien que vous avez le droit de nous le faire savoir, cela nous aidera à vous plaire davantage, car tel est notre souhait le plus cher, en même temps que de vous informer. Commençons donc avec les réactions au numéro 31, février 1999 : “ Merci pour MG. L’édito est intéressant. Point de vue que je partage. Butagaz, nouvelle de Samuel, est très bien écrite. ” Michèle Caussat, Blagnac (31) “ Reçu MG aujourd’hui. J’aime le début du texte de Samuel, la fin me déconcerte, je ne sais pas où je dois trouver la chute. Bon, ton édito est un doux nectar, cette lucidité qui n’a rien de froide m’épate. ” Bruno Tomera, Gueugnon (71) “ Butagaz de Samuel ... Une écriture noire, précise et léchée. Un très grand auteur, la carrure d’un maître... condamné comme tant, à

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mouliner à vide. Et c’est horripilant. Samuel vaut bien un Daeninckx, un Izzo, tous ces romanciers noirs cautionnés par notre chère exception culturelle... si prompte à bâillonner, quand il le faut, à coup de contrats juteux et de bouche-à-oreille porteurs... ” Jérémy Bérenger, Cannes (06) “ J’ai toujours plaisir à lire MG même si je trouve que ce n’est pas toujours égal. Butagaz, par exemple, est une nouvelle intéressante, mais ça manque de souffle à la fin (si j’ose dire !) Chapeau tout de même de pouvoir tenir le rythme ! ” Thierry Piet, La Roches sur Yon (85)

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Surf Open your mouth… Evidemment que j’aime les barres de Crunch ! Les Flanby aussi. Le Nescafé c’est déjà moins ma tasse de thé mais je crache pas dessus. Et quant aux boîtes de Buitoni, de Maggi, aux plats Findus ou aux saucisses Herta, merci ça va, point trop n’en faut. Car le fait est que l’ami Ricoré nous a fait un sale coup. Depuis des années, Nestlé fait savoir dans le monde entier que nous serons tous plus forts, plus beaux, et mieux équilibrés si tout petits nous avons été nourris aux laits Nestlé. Bon, me direzvous, qu’est-ce qu’il nous fait ce mois-ci ? Il se trouve faiblard, moche et instable ? Il en veut au service après-vente ? Euh…. Là n’est pas la question, merci. Nous sommes tous abreuvés de pub et savons en principe faire la part des choses entre la poésie des slogans et la réalité. En principe. Mais quand on est une jeune femme indienne, philippine, gabonaise ou équatorienne, et que des infirmières diplômées d’état vous rendent visite régulièrement pour vous inciter à abandonner l’allaitement maternel au profit des biberons Nestlé, vous finissez par vous dire que si elles le disent, c’est que ça doit être vrai. Alors vous achetez la poudre pour le petit dernier. Mais pour faire le biberon, la poudre ne suffit pas. (Lis bien tout ça, Peggy, un jour tu me remercieras ! Le mois prochain je t’apprendrai à changer les couches.6) Eh non malheureux, il faut aussi de l’eau ! Alors chez nous, no problemo, on utilisera une eau minérale en bouteille adéquate. Mais au fin fond de l’Asie ou de l’Afrique, les dites bouteilles ne sont pas légion, et les robinets d’eau potable non plus. Alors la jeune manman prend l’eau où elle la trouve, c’est-à-dire dans une flaque ou au bord d’une rivière. Et bébé, dans le meilleur des cas, ira faire trois petit tours à l’hôpital le plus proche et s’en ira. L’OMS7 a déjà demandé aux fabricants de lait en poudre de ne pas faire de publicité pour ce type de produit dans le Tiers-Monde. Et ça ne date pas d’hier. Nestlé s’en balance. Nestlé embauche les infirmières diplômées d’Afrique et d’Asie pour en faire de dévouées visiteuses à domicile. Toujours pas de vague sur le lac de Genève 8. Nestlé se porte bien, Nestlé n’a de compte à rendre à personne, et Nestlé vous emmerde. Alors tant pis pour les barres de Crunch. Tout d’un coup, j’ai plus faim…

Si après tout ça vous avez envie d’envoyer une petite bafouille à Monsieur Nestlé, n’hésitez pas : http://www.nestle.fr/mail.html Bruno

6 Petite note personnelle, excusez-moi. Mais si vous habitiez vous aussi dans un coin reculé de la campagne basnormande, vous ne cracheriez pas non plus sur quelques conseils avisés… C’est le côté Service public de Mauvaise Graine. 7 Organisation Mondiale de la Santé 8 Siège de Netslé MAUVAISE GRAINE 32  MARS 1999

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à suivre... MAUVAISE GRAINE REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE TENDANCE UNDERGROUND N°32 - MARS 1999 ISSN : 1365 5418 DÉPÔT LÉGAL : À PARUTION IMPRIMERIE SPÉCIALE DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : WALTER RUHLMANN ASSISTÉ DE MMRGANE ET DE BRUNO BERNARD © MAUVAISE GRAINE & LES AUTEURS, MARS 1999 ADRESSE : 71 RUE DE BERNIÈRES 14000 CAEN, FRANCE E-MAIL : mauvaisegraine@multimania.com WEB : www.multimania.com/mauvaisegraine ABONNEMENT POUR UN AN (12 NUMÉROS) FRANCE : 22.50 150 FF ÉTRANGER : 30 200 FF INDIVIDUELLEMENT, LE NUMÉRO FRANCE : 2.25 15 FF ÉTRANGER : 3 20 FF RÈGLEMENT PAR CHÈQUE OU MANDAT POUR LA FRANCE PAR MANDAT INTERNATIONAL POUR L’ÉTRANGER LIBELLÉ À L’ORDRE DE W. RUHLMANN

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Mauvaise graine # 32  

March 1999 issue

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