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Mauvaise Graine 29 prĂŠsente Erich von Neff


Édito Comment peut on amalgamer sous-culture et culture ? C’est en bref la question que me posait l’un de nos talentueux auteurs et sympathiques lecteurs suite au numéro 26 de Mauvaise Graine dans lequel je dépeçais le dernier Spielberg, Saving Private Ryan. Il est bien normal que l’on s’offusque devant un tel étalage de boucher qui nous fait plonger dans l’abomination d’une guerre dont le souvenir est nécessaire mais ne devrait pas cacher par son ampleur toutes les autres, toutes aussi abominables et dont on ne parle qu’au travers de clichés aseptisés et malgré tout malodorants. En dénonçant Ryan, j’ai effectivement un peu vite amalgamé américanisme puant et culture américaine... Or comment comparer un Kerouac avec un hamburger ! (Je n’ai rien contre le hamburger personnellement, mais c’est bien là le cliché le plus vif). Ne pas reconnaître que la nation américaine et sa culture ont à nous apprendre quelque chose serait malhonnête de notre part. Évidemment, prise dans son ensemble, et à la vue de ce qui nous est soumis en Europe que ce soit au cinéma, à télévision ou dans les arts, et plus particulièrement en musique, ils n’ont pas de quoi se vanter, si ce n’est qu’ils gagnent des milliards avec leurs Mickeys et autre strip-tease fatal d’une paire de fesses flanquée de strass et liposucée faute d’avoir englouti des litres de Coke et des tonnes de frites... Oui, les clichés américains perdurent sans nous troubler – sans compter que ces mêmes américains nous le rendent bien en imaginant toujours les françaises comme des putes du Moulin Rouge et les français comme de gros porcs malodorants et porteurs du béret-baguettelitron. – et c’est là que le bât blesse, car comment s’attendre à ce que les peuples s’entendent réellement un jour si nous nous tabassons à la base à coup de gros a priori débiles et sans réels fondements qui tiennent la route. Malheureusement, j’ai l’impression que chaque peuple canalise et utilise ce genre de clichés pour se vendre auprès de ses voisins, que si le vin français – pour simple exemple, chauvin, j’en conviens mais néanmoins loquace – reste le vin français, alors la bonne vieille France restera la bonne vieille France... et ainsi de suite avec le cow-boy, ou le G.I. pour les américains, la cup of tea pour les Brits, la geisha pour les Japs, etc. ... Il n’en reste pas moins que derrière les niaiseries et les sombres clichés – qu’ils soient américains ou autres d’ailleurs – se cachent bien souvent les perles de la culture. Ainsi, par le biais de petites revues artisanales, et Mauvaise Graine n’est pas la dernière, il nous est possible de découvrir des auteurs de langue américaine qui valent le détour et plus encore, des auteurs, des artistes en tout genre qui témoignent d’une réelle culture américaine. Tous les citer est impossible et pourtant ils le mériteraient ; nous en retrouvons un échantillon dans ce numéro qui, grâce au talent de l’auteur présenté et aux différentes revues et publications non moins talentueuses décortiquées dans les Notes, prend un billet aller simple pour les States, et plus particulièrement San Francisco. Kerouac, connu, ou von Neff, moins connu et pourtant tout aussi apprécié par les initiés, je présume. Évidemment non, toute l’Amérique n’est pas bonne à jeter aux ordures, loin s’en faut.

Walter

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Portrait Erich Von Neff. La mémoire chavire. Envahie par l'ombre d'un chien, lacérée dans les étreintes d'une femme de papier d'étain, perdue dans le souvenir des errances de numéros précédents... Pas encore tout à fait remise, et pourtant de nouveau assaillie. Et ce mois-ci ce sont par les images de l'intimité d'une fille sans propriétaire, à l'exception de celui du moment, de celui qui paie; et de celui qui regarde peut-être, ou qui lit. Avec Le pas de la porte, Von Neff nous transforme en lecteurs-voyeurs, spectateurs, de ces ébats dans lesquels le perdant n'est pas celle qui se donne mais celui qui prend. Car lui sera oublié comme les précédents, disparaissant dans les marches froides derrière la fumée d'une Lucky grillée avant le suivant, mais elle, restera dans la mémoire de l'acheteur. Sans visage peut-être, avec un corps floué par les images de ses consœurs sans doute, elle restera néanmoins celle qu'il aura prise dans le feulement triste des loups sans jamais la posséder. C'est le jeu, le marché, docker, un instant brûlant pour toi, une partie de commerce pour elle, une amère jouissance pour le lecteur. Alors, pour se réconforter, mieux vaut aller badiner Sur le piano noir avec Yanming Zhang. Là, pas de perdant, mais deux épicuriens non dépourvus d'humour et d'imagination, qui s'exhibent pour notre plus grand plaisir dans quelques acrobaties mathématiques. Bonne lecture. MMrgane

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Taurus in Halloween Sweating and sweating We made it The woman in the gold mask, and I Heaving and panting Her back was like a bull’s I never saw her face I did not know her I did not care.

Taureau d’Halloween Dégoulinant de sueur Nous l’avons fait La femme au masque d’or et moi Mouvement et essoufflement Son dos ressemblait à celui d’un bœuf Je n’ai jamais vu son visage Je ne la connaissais pas Je m’en contrefichais

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Le Pas de la Porte The Choyang Senator The Choyang senator Was loading at Pier 37. We were the night gang. Sweating and working to curses. “ Big man ”, my partner said, “ This is a lousy ship Bad gear. Bad crew. Bad walking boss. ” Just then there were two blasts from the ships smokestack “ Sails in an hour. Sails in an hour ”, Hammering Hank the walking boss shouted. “ Finish up you bastards. Finish up. ” The crane banged down another container. Then another “ Bullshit ”, Big man said. “ Bullshit. ”

Le Choyang Senator Le Choyang Senator Était à quai à l’appontement 37. Nous faisions partie de l’équipe de nuit. Suant et travaillant sans fin. “ Big man, dit mon coéquipier, C’est une saloperie de navire. Mauvais gouvernail. Mauvais équipage. Mauvais patron. ” C’est alors que deux appels retentirent de la cheminée du bateau. “ En route dans une heure. En route dans une heure ”, cria Hammering Hank, le patron. “ Finissez vite salauds. Finissez vite. ” La grue laissa tomber un autre container. Puis un autre “ Connerie, dit Big man Connerie. ”

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Le Pas de la Porte Big Man Big man leaned against one of the containers. He wiped his black brow with a greasy handkerchief. “ Wait ”, he said, reaching in his pocket. “ Just the thing, Just the thing I need. ” He raised a whiskey bottle in the air And quenched his thirst. “ Here, you take some. ” I took a swig. He was right. “ I needed that ”, I said. “ The shadow of Hammering Hank appeared. “ You got the right idea boys. ” Hank grabbed the bottle from my hand And gulped the rest of it down. “ Keep pumping boys, Keep pumping. ”

Big Man Big Man était appuyé à l’un des containers. Il essuya son sourcil noir avec un mouchoir graisseux. “ Attends, dit-il en mettant la main à sa poche arrière, Voilà Voilà juste ce dont j’ai besoin. ” Il brandit une bouteille de whisky Et apaisa sa soif. “ Tiens, prends-en. ” J’en bus une gorgée. Il avait raison. “ C’est ce dont j’avais besoin ” dis-je. L’ombre de Hammering Hank apparut. “ Vous avez bien raison les mecs. ” Hank m’arracha la bouteille des mains Et avala tout le reste d’un seul trait. “ Continuez à bosser les gars, Continuez. ”

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Le Pas de la Porte Make Fast We secured the rest of the containers With lashing rods and turnbuckles Making each one fast Hammering Hank had drunk our whiskey There was not much choice “ Dog down Dog down Dog down the deck. ” Hammering Hank belowed. “ Bastard. Whiskey thieving bastard. ” “ What of it ”, Hammering Hank retorted. “ Buy yourself some more And besides we’re finished Now down the gangway She sails for Shanghai. ”

Vite fait Nous avons fixé le reste des containers Avec des amarres et des mousquetons Vite fait Hammering Hank avait bu tout notre whisky Nous n’avions pas vraiment le choix “ Dégagez Dégagez Dégagez le pont. ” Beugla Hammering Hank. “ Salaud. Espèce de sale voleur de whisky. ” “ Qu’est-ce qu’y a ? ”, rétorqua Hammering Hank. “ Achète-t’en d’autre En plus, nous partons Alors dégagez le plancher Le navire est en route pour Shanghai. ”

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Le Pas de la Porte Trade, Commerce I headed for my car And drove across the Bay Bridge A ship passed beneath Its light just visible in the fog Soon I was on my way up Sutter Street Turning at Jones There she stood in the alleyway of Colin Place Trade, commerce That was the game She too was a ship in the night.

Marché, commerce J’avançai vers ma voiture Et traversai le Bay Bridge Un navire passait en dessous Ses lumières à peine visibles dans le brouillard J’étais bientôt sur la route vers Sutter Street Tournai près de Jones Et elle était là dans l’allée de Colin Place Marché, commerce C’était le jeu Elle aussi était comme un bateau dans la nuit.

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Le Pas de la Porte Le pas de la porte She waited in the doorway She lit up a Lucky She inhaled She took deep drags She flung it down She squashed it She waited in the doorway Her lips tightened They were ugly They were hard She was ready She took deep drags She lit up a Lucky.

Le pas de la porte 1 Elle attendait sur le pas de la porte Elle alluma une Lucky Elle inspira De profondes bouffées Elle la jeta Elle l’écrasa Elle attendait sur le pas de la porte Ses lèvres s’étrécirent Elles étaient laides Elles étaient dures Elle était prête Elle prit de profondes bouffées Elle alluma une Lucky.

1 Le poème Le pas de la porte est traduit de l’américain par Serge Féray – Tous les autres textes de Érich von Neff ont été traduits par Walter Ruhlmann, évidemment, puisque s’il fallait compter sur Bruno pour ça, vous n’y comprendriez rien, et s’il fallait attendre MMrgane, ce numéro ne vous parviendrait pas avant le IIIème millénaire.

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Le Pas de la Porte The Cold Steps She ran her fingers through her long black hair And motioned me to follow with her eyes I followed swaying hips Which had seen much service In the hallway there was a dim light somewhere Only our shadows felt its presence The staircase was to our right The cold steps rang hollow Beneath our feet Her swaying hips lured me Others had ridden them They were now forgotten As I too would be.

Les marches froides Elle passa ses doigts dans ses longs cheveux noirs Et me fit signe avec ses yeux de la suivre Je suivis des hanches se balançant Qui en avaient vu d’autres Dans le couloir il y avait une faible lueur quelque part Seuls nos ombres sentirent sa présence La cage d’escalier était à notre droite Les marches froides sonnaient creux Sous nos pieds Ses hanches se balançant me séduisirent D’autres les avaient montées Et étaient aujourd’hui oubliés Comme je le serais.

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Le Pas de la Porte Rusty Hinges The door was on rusty hinges Making groaning sounds Penetrating our bodies Her fingers fumbled for the light switch No matter Darkness was our friend We embraced it and our naked selves Her thighs surrounded me They had been rubbed soft By the hands of many men I sought myself inside her Was this creation ? Or the lonely moans of wolves ?

Les gonds rouillés Les gonds de la porte étaient rouillés Ils grognaient Pénétrant nos corps Ses doigts cherchèrent l’interrupteur Peu importait La pénombre était notre alliée Nous l’étreignîmes, étreignîmes nos corps nus Ses cuisses m’entourèrent Elles avaient été polies Par les mains d’autres hommes Je me glissai en elle Était-ce ça la création ? Ou le feulement triste des loups ?

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Le Pas de la Porte Gasping She lay there gasping Sucking in the stale air of the room For all that she reached for was a Lucky the match illuminated Breasts shaped by kneading hands They had no milk Yet her thighs were full of life The cigarette was now a glow There was no spark.

Le halètement Elle était étendue là, haletante Suçant l’air vicié de la chambre Car tout ce qu’elle atteignit fut une Lucky L’allumette craqua Ses seins formés par des mains de potiers Ne contenaient pas de lait Encore que ses cuisses étaient pleines de vie La cigarette n’était plus qu’une lueur Sans plus d’étincelle.

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Le Pas de la Porte Left Was it I who left that room ? Perhaps my thoughts Molecules separated us Then more of them Each of us moved And the space Where we had been Was empty.

Le départ Quittai-je la chambre ? Peut-être mes pensées Des molécules nous séparèrent Puis plus encore Chacun d’entre nous partit Et l’espace Où nous nous étions tenus Fut vide.

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The Black Piano Conversation with Yanming Zhang2 THE BLACK PIANO I Yanming : Erich, the German Luger lies on the black piano. Erich : Should I also bring the Schmeisser pistol ? Yanming : No. No. One gun is fine. Erich : I’m coming in. Yanming : First, let me remove my bra and panties. Erich : I’ve got the gun in my hand. Yanming : Remember to cock your gun before you enter. Erich : The German Luger is cocked and loaded. Yanming : On second thought, let’s do it on the black piano. THE BLACK PIANO II Yanming : Erich, let’s talk naked on the black piano. Erich : Yes, but first let me make a paper hat. Yanming : Meanwhile I’ll be drawing concentric circles on my breasts with lipstick. I’ll need a ruler. Erich : What for ? Yanming : To measure the distance between the circles. That way, I’ll know the length of your hands and the size of your bite. Erich : How very scientific. Yanming : Here, hold this ruler. One circle, then another, and another. Erich : And now to the black piano. THE BLACK PIANO III Yanming : Erich, I need the following books : David Hilbert’s Anschauliche Geometrie (Intuitive Geometry), Edmund Landau’s Elementary Number Theory and Harold Levine’s 3 Partial Differential Equations. Erich : They’re on the shelf. I’ll be right back. Yanming : Go with winged feet. Erich : I fly. Erich (shortly) : I’m back. Where do you want them ? Yanming : On the black piano, silly. Erich : There. I’ve laid them out. Yanming : Let’s strip. Erich : Yes, let’s do. Yanming : To the black piano. Erich : I’m on my way. Yanming : I want the feel of Intuitive Geometry beneath my buttocks, and Partial Differential Equations and Prime numbers, I want to suck up math and geometry between my thighs. Erich : My mind spins. Yanming : Take your time dear. Take your time.

2 Yanming Zhang is Erich von Neff’s girl friend. 3 Professor emeritus, in the Graduate Department of Mathematics at Stanford University and a fan of Cahiers de Nuit (Caen, France).

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Le piano noir Badinage avec Yanming Zhang LE PIANO NOIR I Yanming: Erich, le Luger est sur le piano noir. Erich: Dois-je aussi porter le Schmeisser ? Yanming: Non. Non, un seul suffira. Erich: J’arrive. Yanming: Laisse-moi d’abord enlever mon soutien-gorge et ma petite culotte. Erich: J’ai le pistolet dans la main. Erich: Avant d’entrer, pense à armer ton pistolet Erich: Le Luger est armé et chargé. Yanming: En fait, pourquoi pas sur le piano noir ? LE PIANO NOIR II Yanming: Erich, et si nous parlions tout nu sur le piano noir ? Erich: D’accord, mais d’abord laisse-moi faire un chapeau en papier. Yanming: En attendant, je vais dessiner des cercles concentriques sur mes seins avec mon rouge à lèvres. J’ai besoin d’une règle. Erich: Pourquoi faire ? Yanming: Pour mesurer la distance entre chaque cercle, l’envergure de tes mains et la profondeur de ta morsure. Erich: Comme c’est scientifique. Yanming: Tiens la règle fermement, un cercle, et puis un autre, et puis encore un autre... Erich: Et maintenant, viens sur le piano noir ! Yanming: Attends... je fais des repères sur mes cuisses 1 cm, 2 cm... jusqu’à 24 cm. Comme cela je mesurerai... Erich: D’accord, c’est bien, mais d’abord je mets mon chapeau en papier. Yanming: Et maintenant, sur le piano noir ! LE PIANO NOIR III Yanming: Erich, j’ai besoin de quelques livres : La géométrie intuitive de David Hilbert, La théorie des nombres élémentaires d’Edmund Landau, et Les équations partielles différentielles d’Harold Levine 4. Erich: Ils sont sur l’étagère. Je vais les chercher et je reviens. Yanming: Fais diligence, hâte-toi. Erich: Je cours, je vole... Erich (brièvement) : Ouf ! Je suis de retour où veux-tu que je les pose ? Yanming: Sur le piano noir, bêta. Erich: Voilà, je les pose là. Yanming: Déshabillons-nous. ! Erich: Oui, déshabillons-nous. Yanming: Sur le piano noir... Erich: J’arrive. Yanming: J’ai envie de sentir La géométrie intuitive sous mes fesses ainsi que Les Équations partielles différentielles et Les nombres élémentaires, j’aspire aux mathématiques et à la géométrie entre mes cuisses. Erich: Mon esprit s’emballe. Yanming: Prends ton temps, cher, prends ton temps...

4 Professeur émérite, Section Mathématiques de l’Université de Stanford. Et un mordu des Cahiers de nuit de Serge Féray (Caen, France).

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Notes Le mois dernier déjà, je commentais quelques revues américaines envoyées à Frédéric Maire par Teresinka Pereira, qui me les a fait parvenir à son tour, pour que je puisse en faire part via Mauvaise Graine. Il restait dans ce colis un petit recueil puissant, écrit par un certain Stephen Todd Booker. Tug (Lutte), c’est le chant profond d’un noir américain emprisonné, on ne sait pas trop pour quelle raison, mais qui risque la peine de mort. Un noir américain qui chante, c’est un pléonasme, les chants gospel des champs de coton, ou les chants saccadés et poétiques des noirs de Harlem, ou Brooklyn, pour dénoncer, ou se donner du courage pour affronter la dure réalité d’un racisme primaire et meurtrier. On devine toute la peine et la souffrance de cet homme à la lecture de ses poèmes accompagnés de dessins qui montrent combien sa douleur est grande. De l’espoir, peut-être, ce recueil n’est pas totalement un dernier sacrement. Néanmoins, c’est plus de son cas que de son recueil qu’il faut parler et si vous voulez vous joindre à la lutte de cet homme ou à celle de Teresinka Pereira qui a entrepris de protester contre son jugement et la sentence qui en a découlé, écrivez à Stephen Booker, B-044049 Florida State Prison P.O. Box 181, G-1205-S Stark, Florida 32091 États-Unis ou à Teresinka Pereira, Bluffton College Bluffton, OH 45817 États-Unis. Un autre de nos correspondants et amis, celui-là même publié ce mois ci dans Enfin, et nous revenons cette fois en France pour de bon, entre la Haute-Garonne et les Hautes-Alpes, où fut écrit et édité un recueil bien de chez nous, que je n’aurais pas soupçonné si l’on ne me l’avait pas présenté. Au bonheur des cernes mauves, illustré par Éliane Gibert et Jean-Paul Rostain, est une ode

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Mauvaise Graine nous fait parvenir trois recueils édités par les Benway Institute Studios, aux bons soins de Nathalie Y. Ces trois recueils sont d’elle et j’ai un faible pour la jeune génération des femmes américaines, à l’instar de Tori Amos ou Alanis Morissette, qui crie toute sa féminité et son besoin d’être reconnue comme telle. Nathalie Y. nous propose un plus dans cet état d’esprit, celui de la dualité, celui d’une incroyable capacité à réellement savoir si la lutte est encore de mise, ou si elle est terminée, le voyage au travers du Moi profond qui s’épanche sans étanchéité, mais reste propre. C’est une affaire à suivre que vous retrouverez, j’espère, dans quelques mois parmi nous. Mais les Benway Institute Studios ont également publié The Cocaine Whores (Les putains cocaïnomanes) de Erich von Neff, notre petit protégé de ce mois. Ces putains-là vous entraînent dans les affres du milieu, proxénètes et prostituées, gangsters et leurs poules, de Milan à San Francisco, en passant par Paris, toutes les femmes aux mauvaises habitudes, exhibées dans le stupre et les vies bolides, vous attendent à votre tour. (Mauvaise Graine en avait publié des extraits, vous pouvez donc contempler des bribes de ces putains dans nos anciens numéros, mais le mieux à faire est encore de commander cet ouvrage aux Benway Institute Studios, c/o Nathalie Y., 790 20th Avenue, Suite 2. San Francisco, CA 94121. ÉtatsUnis. au bonheur simple, à la mélancolie aussi, la sensualité d’une femme qui semble coincée entre hier et aujourd’hui, un peu sorcière, un peu hippie, mais tellement tendre qu’il serait honteux de ne pas s’intéresser à son œuvre, l’œuvre de Michèle Caussat, que j’espère également accueillir un jour parmi nous, dans Mauvaise Graine. En attendant,

Et puisque Erich von Neff est à l’honneur dans ce numéro, continuons de parler de ses ouvrages. Ainsi, un autre de ses recueils, La Petite Grosse, a été édité par Hors-Jeu que dirige JeanMichel Fossey, et ce qui est le plus surprenant, c’est que c’est l’édition intégrale à laquelle nous sommes soumis, avec grand plaisir cependant. Vous connaissez Erich von Neff, redécouvrez-le avec ces deux recueils. Pour La petite grosse, s’adresser à Jean-Michel Fossey, Hors-Jeu, 13 quai Contades, 88000 Épinal. France. à noter également que les éditions Hors-Jeu nous ont aussi fait parvenir un recueil du poète Indien Pradip Choudhuri, actuellement en France si je ne m’abuse. Ce recueil, Jeu de sang, est composé d’extraits de son œuvre The Black Hole. Pour continuer et en finir avec les américains, il me faut rattraper mon retard quant au Dockernet de Harry Wilkens et Christine Zwingmann, les Suisses m’étonneront toujours. C’est toujours la poésie de la violence contre la bêtise et l’intolérance du monde. À en croire le numéro de novembre, ils ont eux aussi découvert Nathalie Y. et c’est tant mieux. Mais il en est tant d’autres publiés sur ces feuillets qui valent aussi la peine d’être lus. Soutenez les dockers, car ils sont aussi nos amis. Je suis de plus en plus solidaire avec eux lorsque je vois ce que monsieur van Melle à écrit sur nous et notre façon de voir les choses... Vexant, écoeurant et outrageant ! adressez-vous à la revue Gros Texte, Fontfourane 05380 Châteauroux les Alpes. France. Alors, je m’incline devant un tel charme pour clore ses notes bien fécondes et vous embrasse tous très fort. Walter

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Surf PACS VOBISCUM ? À force de ruminer dans mon coin les réponses que j’aurais aimé faire à toutes les bonnes âmes qui ont décidé ces derniers temps de s’occuper de mes fesses, je risquais d’étouffer de contrariété faute d’auditoire. Les médias nous saturent depuis des semaines de ce débat sur le PaCS 5, et d’ailleurs cela n’a rien d’un débat puisque les différents intervenants ne s’écoutent pas ou font mine de ne pas s’entendre, arc-boutés qu’ils sont sur leurs partis pris partisans, quand ils ne dénaturent pas les propos de leurs contradicteurs. La mauvaise foi règne et génère rancoeurs et frustrations. Faire l’historique et le tri de mes mouvements d’humeur n’offrirait qu’un intérêt limité. Plutôt que de vous asséner un énième plaidoyer forcément partisan lui aussi, et qui ne convaincra que les convaincus, je préfère laisser Mme Boutin 6 enfiler la cuirasse de Jeanne d’Arc, qui d’ailleurs ne m’irait pas du tout, et vous livrer mes quelques réflexions sur ce douloureux problème7... Le PaCS, pseudo-mariage ? Et pour quoi faire ? Alors qu’aux Pays-Bas la question à l’ordre du jour n’est plus de proposer aux couples homosexuels un contrat de partenariat à la scandinave, mais bien de leur ouvrir le mariage civil, la France s’enflamme cette saison pour ou contre le PaCS, un contrat d’union pour les couples qui ne peuvent ou ne veulent pas se marier. Première hypocrisie, où sont les couples hétérosexuels qui réclamaient un tel contrat ? S’il s’agit de résoudre quelques problèmes locatifs ou successoraux, ce n’était pas la peine de faire un tel raffut, deux ou trois petits amendements bouts de ficelle par ci par là auraient certainement pu en venir à bout, avec la bénédiction des gauches, des droites, et des directeurs de consciences entiarés de tout poil dont notre République autoproclamée laïque semble encore tellement entichée. Non, personne n’est dupe, le sujet n’est pas de gérer les fins, de bail ou de vie, mais plutôt un grand début, reconnaître de nouvelles formes de vie à deux, entre deux femmes lesbiennes, ou deux hommes gays. La question, non posée, est celle-ci : “ Un homosexuel est-il un citoyen à part entière, avec les mêmes droits et devoirs qu’un hétérosexuel, et notamment un homosexuel peut-il s’unir avec la personne de son choix dans les mêmes conditions qu’un hétérosexuel ? ” Alors je ne veux plus entendre de réponses comme “ La société n’a pas à s’occuper de la vie sexuelle des citoyens ”, sinon pourquoi une loi fut-elle nécessaire pour autoriser l’IVG, pourquoi des allocations familiales ? Soit l’homosexualité est une tare, au mieux une maladie, au pire une perversion, et il faut la combattre et/ou la soigner, et ne plus nous bassiner avec des “ Je connais moimême quelques personnes homosexuelles très respectables... ” qui me rappellent les amis arabes de M. Le Pen, soit l’homosexualité est une nature, un trait de caractère, une couleur d’âme, et dans ce cas pourquoi ces demi-mesures, ce mariage au rabais, ce premier flocon de la vie conjugale, cette attestation de premier têtard ? Et pourquoi devrait-on conclure ce pacte au tribunal ou à la préfecture ? Nous voulons un maire, un vrai représentant de l’État dans la commune, avec son écharpe tricolore et ses cadeaux de la Générale des Eaux, et pas un quelconque président de Comices agricoles. Un ami nous adressait récemment un virulent réquisitoire contre le PaCS, d’où ressortait notamment cette profession de foi que l’amour n’a pas à être officialisé devant un représentant de l’État. Certes. Se marier ou ne pas se marier reste le choix très personnel d’un couple, quelles qu’en

5 PaCS : Pacte Civil de Solidarité, proposition de loi mise à l’ordre du jour de l’Assemblée Nationale cet automne – Rapporteur : Jean-Pierre Michel, député RCV de Haute-Saône. 6 Christine Boutin : députée des Yvelines apparentée UDF, 54 ans, fondatrice en 1995 et présidente de l’Alliance pour les droits de la vie qui milite notamment contre l’avortement, le clonage humain et la pornographie, et appartient également depuis 1996 au groupe Oser la Famille avec 90 autres parlementaires de droite. 7 “ L’homosexualité, ce douloureux problème ” était le titre d’une émission de radio de Ménie Grégoire que des femmes du MLF chahutèrent au printemps 1971, lors de la fête à Ménie : ”C’est la fête à Ménie, Ménie s’est faite belle, Ménie s’est faite homosexuelle, c’est la fête à Ménie ” chantèrent Les Gouines Rouges.

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Surf soient ses motivations. Et je ne suis pas certain du tout que ce contrat de sous-mariage à l’essai qu’est le PaCS séduise davantage les concubins hétérosexuels réfractaires au mariage. Mais de même que le citoyen français a hérité des révolutions nationales le droit de penser librement et de voter en conséquence, il est libre de ne pas se servir de ce droit, de s’abstenir de voter. Le problème d’un couple homosexuel c’est qu’il n’a pas le choix de refuser de se marier. Alors j’exige ce droit, et je verrai le moment venu ce que j’en ferai. Enfin... nous verrons. Ultime écueil sur lequel s’échouent les partisans du mariage homosexuel : l’éventuelle revendication de pater/mater-nité. Le PaCS s’auto-justifie par l’exclusion de cette revendication. Reconnaître des couples de pédés ou de gouines, passe encore, mais pas question de leur permettre d’adopter nos gentilles têtes blondes... Il se trouve justement que telles familles existent déjà. Parce que l’un des deux hommes ou femmes a un passé hétérosexuel par exemple. Ou bien parce qu’ils ou elles ont pu réaliser une adoption hors de nos frontières. Que sais-je encore... L’argument massue à l’encontre de ces adoptions est que l’enfant a besoin des deux repères typés mâle et femelle pour s’épanouir harmonieusement. Qui peut en être sûr ? Quelle est la proportion de parents homo- et hétéro-sexuels parmi le nombre d’enfants et d’adolescents qui se suicident ? Ne serait-ce pas plutôt de parents amoureux et attentifs dont un enfant a besoin ? Évidemment que pour un enfant, revendiquer deux pères ou deux mères ne va pas de soi. C’est son coming out8 à lui. Mais en d’autres lieux ou d’autres temps, avoir des parents de couleurs, de religions ou d’origines différentes n’a pas toujours été non plus une sinécure. Et le fait d’avoir un papa et une maman blancs, catholiques, hétérosexuels, avec une carte du Rotary et une American Express n’a jamais garanti personne contre le mal de vivre. Enfin l’amour est un combat, pas une dot. Il ne peut s’offrir avec aucune liste de mariage. Il ne peut bénéficier d’aucune garantie. Laissons donc aux services sociaux et aux juges pour enfants le soin de déterminer si tel ou tel couple semble prêt à accueillir un enfant qui cherche des parents, sans jouer à nous faire peur avec ces histoires d’ogres. Saviez-vous que les parents des gays et lesbiennes sont tous hétérosexuels ? Comme quoi chaque enfant, même si c’est difficile, parvient à construire sa personnalité sans forcément reproduire le modèle familial... Le mariage, tout le mariage, rien que le mariage. Bon. À chaque jour suffit sa peine. Le PaCS, en hors d’œuvre, ce ne sera déjà pas si mal. Ce sera un pas en avant vers la reconnaissance de ces 10% de la population 9 qui aspirent à ne pas rester le quart monde de la sexualité, la minorité taboue. Et puis au-delà de tout raisonnement, s’il faut choisir entre être pour ou être contre le PaCS, la seule description de l’armada des contre, aux couleurs de l’Opus Dei, du Front National, des associations familialistes et de l’arrière-ban de tous les intégrismes suffit à vaincre toute indécision. Non, nous n’avons vraiment pas une tête de contre ! À noter l’impressionnant site web du quotidien Libération, aussi agréable à l’œil que riche en articles et en débats, actualisé chaque jour à partir de 7h00, et qui propose la quasi intégralité du contenu du journal ainsi que de nombreux dossiers thématiques. Le dossier PaCS reprend les articles de Blandine Grosjean notamment, ainsi que les multiples et diverses chroniques, réflexions et interventions, et présente enfin une série d’autres sites participant au débat, de l’inévitable Têtu, mensuel gay et lesbien, aux non moins évitables associations dites “ familiales ”. De Têtu et de Libé d’ailleurs, lequel vous semble être le plus attentiste, et lequel vous paraît faire le plus de place au débat contradictoire, à la remise en question de notre façon d’envisager la vie à deux ? Comparez, vous pourriez bien être surpris... Libération : www.liberation.com Têtu : www.tetu.com 8 Pour un homosexuel, faire son coming out, c’est assumer son homosexualité devant ses proches, sortir de sa coquille, et, sinon en être fier – la Gay Pride –, du moins ne plus en avoir honte. 9 Estimation couramment admise de la proportion des homosexuels parmi la population. À visiter : www.tenpercent.com

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Surf Enfin, nota bene aux surfeurs, quels que soient leurs préférences sexuelles et leur intérêt pour cette histoire de PaCS, l’adresse web de Mauvaise Graine a changé en raison de la fusion de Mygale et de The [virtual] baguette, les deux grands espaces francophones de liberté sur le net, en un nouvel ensemble à découvrir nommé MultiMania. Alors pour retrouver la Graine sur le net désormais, mettez à jour vos bookmarks10 et autres carnets d’adresses : Site web de Mauvaise Graine : www.multimania.com/mauvaisegraine Courrier électronique / e-mail : mauvaisegraine@multimania.com

On the web again, Bruno.

10 Un bookmark, ou signet, est une sorte de marque-page indiqué par l’internaute à son logiciel de navigation sur le web afin qu’il mémorise l’adresse d’un site.

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Le mois prochain dans mg MAUVAISE GRAINE REVUE MENSUELLE ET BILINGUE DE LITTÉRATURE TENDANCE UNDERGROUND N°29, DÉCEMBRE 1998 ISSN : 1365 5418 DÉPÔT LÉGAL : À PARUTION IMPRIMERIE SPÉCIALE DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : WALTER RUHLMANN ASSISTÉ DE MMRGANE ET DE BRUNO BERNARD © MAUVAISE GRAINE & LES AUTEURS, DÉCEMBRE 1998 ADRESSE : 71 RUE DE BERNIÈRES 14000 CAEN, FRANCE E-MAIL : mauvaisegraine@multimania.com

Under H. et bombe recueil de poèmes de Alain Lacouchie

WEB : www.multimania.com/mauvaisegrain e ABONNEMENT POUR UN AN (12 NUMÉROS) FRANCE : 150 FF ÉTRANGER : 200 FF INDIVIDUELLEMENT, LE NUMÉRO FRANCE : 15 FF ÉTRANGER : 200 FF RÈGLEMENT PAR CHÈQUE OU MANDAT POUR LA FRANCE, PAR MANDAT INTERNATIONAL POUR L’ÉTRANGER

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Mauvaise graine 29

Mauvaise graine # 29  

December 1998 issue

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