Page 17

courir. Une fois dans la rue, les salauds se sont enfui. DICK : Ce n’est pas ce que je voulais dire. Est-ce qu’il va bien ? TOM : (Silence) La seule raison pour laquelle il est resté à l’hôpital si longtemps c’est parce qu’il ne voulait rien avaler. Il ne voulait pas me voir. J’ai appelé sa mère et elle arrivée tout de suite mais il n’a pas voulu la voir. Il ne voulait pas me voir, il ne voulait pas la voir, elle n’a pas voulu me parler... C’était une veille aux urgences très encombrée et très calme. DICK : Et toi, ça va ? TOM : Qui, moi ? J’ai... la pêche. (Il finit sa bière) Bon, je ferais mieux d’y aller. (Il part) Oh... DICK : Ça va... TOM : On en parlera plus tard. (Il part)

SCÈNE 23 : RETOUR À LA MAISON 1ÈRE PARTIE. (Tom aide Harry à intégrer son appartement) TOM : Désolé pour tous les escaliers. C’est ce qu’on obtient qu’on on vit au dixième étage. Dix pour la vue, zéro pour l’accessibilité. Il faudra parler au concierge au sujet de ce satané ascenseur. Là, allonge-toi. (il l’aide à s’allonger avec difficulté. Il retourne dans le couloir chercher la valise d’Harry.) C’est vraiment trop cloche que tu aies dû sortir de l’hôpital en chaise roulante. S’ils t’avaient laissé marcher, on aurait pu éviter cette scène avec ta mère. C’est une bonne chose que l’infirmière ait été là pour arranger les choses et te pousser elle-même dehors. J’aurais fait n’importe quoi pour donner à ta chère maman un coup de main des plus gracieux, mais non, il a fallu qu’elle s’en occupe toute seule. Et bien sûr tu n’as été d’aucune aide. Si tu avais laissé ta mère te pousser, ça ne m’aurait pas dérangé. Elle te connaît depuis plus longtemps que moi. Mais ça me ferait chier de la laisser croire que je n’existe pas. Je n’en suis pas revenu ! J’aurais pu enlever tous mes vêtements et faire un boogiewoogie devant elle qu’elle serait passée à côté de moi et aurait prétendu qu’il n’y avait personne d’autre dans la pièce qu’elle-même ! Non mais regarde-moi, je cause, je cause, comme toujours, et tu ne peux pas en placer une. Je suis absolument fou du son de ma propre voix. Bon ben vas-y. À ton tour ! (Silence) Comment t’as trouvé la bouffe ? Ah oui, c’est vrai, tu n’avais pas faim. Pendant trois jours. (Silence) Ton médecin m’a paru sympa. Dès l’instant où je l’ai vu, j’ai pensé « Oh c’est pour ça que Harry reste si longtemps à l’hôpital, il veut pouvoir profiter de ces charmants yeux bleus aussi longtemps qu’il peut ! » J’étais sacrément jaloux. Après tout, comment puis-je rivaliser avec un si beau docteur ? (Silence) Écoute, repose-toi, je vais faire des courses. À Shop’n’Save ils font leurs soldes annuelles sur la Folie de la Viande, alors je te ferai mon fameux bœuf bourguigon ce soir. * (Silence) La télécommande de la télé est juste là. (Silence) Je serai de retour dans un instant. (Il part.) (Harry regarde le public fixement puis se lève. La scène plonge dans le noir. Les lumières se rallument, Tom entre avec un sac à provisions rempli. Il le pose à terre et ramasse un message posé sur le lit. Les lumières s’éteignent pendant qu’il les lit.) * en français dans le texte original SCÈNE 24 : RETOUR À LA MAISON 2ÈME PARTIE. (Tom entre dans le bar.)

TOM : Dick. DICK : Tom. On ne t’a pas vu traîner beaucoup dans le coin ces derniers temps. Qu’est-ce qui est arrivé à « Salut Dick, on en est à combien » ? TOM : (Silence) J’ai pensé qu’il valait mieux ne plus te le demander. DICK : Quoi, juste parce que j’ai moins de 200 lymphocytes T par je-ne-sais-quoi au cube, tu arrêtes de t’en faire ? TOM : Non, je crois... je n’arrive pas à imaginer que ça arrive. Je veux dire, je savais que tu étais séropo. Mais je ne t’avais jamais imaginé avec... DICK : ...avec le sida. TOM : Ouais. DICK : Ben, si tu prends ça déjà aussi mal, tu ferais mieux de t’accrocher. Car j’ai des nouvelles encore plus mauvaises aujourd’hui. TOM : De ton médecin ? DICK : De ma glace. (Il soulève sa chemise. Il a une lésion.) TOM : Est-ce... ? DICK : Mon premier symptôme visible. TOM : Oh, Dick... DICK : Sarcome de Karposi, toxoplasmie, pneumocystite... Il y a une seule chose positive dans tout ça, ça a enrichi mon vocabulaire. Mais c’est assez de moi, comment vas-tu ? TOM : Dick, qui se soucie de moi ? DICK : Qui se soucie de toi ? TOM : Enfin, mes problèmes n’ont pas d’égal avec... DICK : Tom, je ne veux vraiment plus parler de moi. Encore une fois, comment tu te sens ? TOM : (Silence) Pas trop mal je crois. DICK : Encore triste, hein ? TOM : Bien sûr, je ne l’ai pas revu. Ciel, la dernière chose que je l’ai entendu dire fut « Taxi » ! DICK : Bois quelques bières. Essaie de rencontrer quelques mecs sympas. TOM : Les bières d’accord. Les mecs, non. Pas encore. DICK : Mes oreilles me tromperaient-elles ? Que viens-je d’entendre de la bouche de la Reine du Rebond ? TOM : C’était avant. J’ai enfin rencontré quelqu’un que je peux vraiment aimer pendant plus de deux semaines et... DICK : Ouais. La vie n’est pas juste, Tom. Je me suis dit la même chose il y a quelques temps. TOM : Je sais. Bon, quelqu’un vient visiter l’appartement. Je ferais mieux d’y aller. DICK : Tu déménages ? TOM : Ouais. DICK : Il y a une soirée plus tard. TOM : Peut-être repasserais-je. (Il sort.) (Quelques secondes plus tard, Harry arrive.) HARRY : Salut Dick. DICK : Harry. HARRY : On en est à combien ? DICK : Toujours trois chiffres. HARRY : Ça veut dire quoi ? DICK : Oublie ça. On t’a pas vu depuis un moment. HARRY : Ouais. Je suis rentré chez mes parents quelques temps. DICK : Comment ça s’est passé ? HARRY : C’était sympa. Génial. C’était horrible. DICK : Tom était là il y a un instant. HARRY : Oh ! DICK : Il se peut qu’il revienne ce soir. HARRY : Oh ! DICK : Mais pas toi. HARRY : Non. DICK : Dommage.

HARRY : Tu te souviens de ce que je t’avais dit il y a longtemps ? DICK : Peut-être. Rafraîchis-moi la mémoire. HARRY : Je t’ai dit que je n’étais pas gay. DICK : Tu m’as dit penser être bisexuel. HARRY : Et tu m’as répondu que si on t’avais donné un sou à chaque fois que tu avais entendu ça... DICK : Je serais riche. HARRY : Eh bien, je ne le suis pas. DICK : Homo ? HARRY : Bisexuel. DICK : Tu auras essayé. HARRY : Mon esprit voulait, mais ma chair... En fait, quand j’y pense, je crois que mon esprit ne voulait pas tant que ça. DICK : Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? HARRY : Déménager quelque part. N’importe où. Pas chez mes parents. Ni dans cette ville. Trop de fantômes. Je n’arrêtais pas de me retourner sur le chemin jusqu’ici. DICK : Je comprends. HARRY : Je ferais mieux d’y aller. Mon bus ne fait qu’une heure d’arrêt et il m’a fallu vingt minutes pour venir ici à pied. DICK : Tu vas aller où ? HARRY : Vers l’ouest. J’ai toujours voulu voir l’Océan Pacifique. DICK : Ah ! HARRY : Tu sais, Dick... DICK : Oui ? HARRY : Quand tout ça s’est passé, quand j’avais ce couteau devant mon visage... tu sais ce qui m’a traversé l’esprit ? DICK : Ouais, je sais. HARRY : Tu sais. (Silence) DICK : Tu ferais mieux d’y aller, tu vas manquer ton bus. HARRY : Oui. Merci. (Il s’apprête à partir.) DICK : N’oublie pas de m’envoyer une carte postale. HARRY : Bien sûr. C’est quoi l’adresse ici... C’est pas grave, tu pourras lire celle de Tom. DICK : Bien sûr. (Harry s’en va.) SCÈNE 25 : ÉPILOGUE. DICK : Ça fait du bien d’avoir revu Harry. Il est fort, c’est un bon gars de la campagne, aussi savais-je que tout irait bien pour lui, mais c’est rassurant d’en avoir la preuve. Encore qu’il ne soit pas tout à fait sorti d’affaire... mais ça viendra. Et ce qu’il à affronter, on ne l’enseigne pas au lycée. La dernière passe que j’ai faite a bien failli me coûter la vie. Je pense que mon client a dû prendre son pied. J’ai guéri extérieurement et intérieurement aussi. Ça m’a pris du temps. Enfin, j’ai fait ci et ça. Je crois que je n’avais plus envie de me prostituer après ça. Vous savez, se prostituer n’est pas si facile que ça en a l’air. C’est terrible dans cette ville. Si l’un ou l’autre de mes clients avait été un bon coup, personne n’aurait eu à payer quoi que ce soit. Je n’avais qu’à fermer les yeux, dresser mon cul vers le plafond, et penser à l’Angleterre. N’importe comment, je me suis arrêté, j’ai rencontré Andrew, je l’ai enterré, j’ai ouvert le bar, et voilà où j’en suis. Harry s’en sortira. Il lui faut simplement du temps pour guérir et ce n’est pas évident de guérir dans ce monde qui ne veut pas que vous guérissiez. Oh, oui, vous savez ce qui lui a traversé l’esprit lorsqu’il a été attaqué ? Il espérait ne pas être là. C’est aussi simple que ça. Bien entendu, le cerveau ne tourne pas rond en face du danger et on commence à souhaiter que

Mauvaise graine # 19  

February 1998 issue

Mauvaise graine # 19  

February 1998 issue

Advertisement