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TOM (au public) : Je l’ai dit à ma maman l’année dernière. Je l’ai su pendant six ans et j’ai vécu seul pendant deux ans, alors j’ai réalisé qu’il valait mieux que je le lui dise. DICK (au public) : Je n’ai pas vu ma mère pendant vingt ans. Il y a quinze ans, je lui ai écrit. HARRY : Elle était si silencieuse. Je n’osais dire un mot. J’étais juste assis là et écoutais sa respiration. TOM : Je suis rentré à la maison pour le dîner. Après qu’elle eut servi le rôti, j’ai dit... « Maman... (terrible silence)... est-ce que tu peux me passer le sel, s’il te plaît ? » DICK : J’ai écrit : « Je suis désolé de ne pas vous avoir contacté ces dernières années, mais j’ai eu l’esprit très occupé. Je viens de créer une entreprise et elle marche bien. Je règle mes dettes. » HARRY : J’ai fini par réaliser qu’elle pleurait. J’ai commencé à parler mais elle m’a immédiatement ordonné de rentrer, que la ville n’était pas bonne pour moi, qu’elle me faisait des choses. TOM : Maman m’a passé le sel et tandis que nos doigts se touchaient, je lui ai dit « Je suis homo ». DICK : J’ai écrit quelques autres paragraphes à propos de mes finances. Puis j’ai signé la lettre. HARRY : J’ai essayé de lui expliquer, mais elle n’a pas voulu écouter. TOM : Je n’osais pas lever les yeux. Je restais juste assis là, salant ma tranche de rôti. DICK : Puis, j’ai écrit en post-scriptum « Je suis homosexuel ». Ma mère n’aurait pas compris le mot « gai ». HARRY : Elle a finalement raccroché le téléphone. Dix minutes plus tard, papa m’appelait depuis son travail. TOM : Finalement, après quelques minutes et assez de sel pour donner une bonne hypertension à un bœuf, elle a dit : « Est-ce pour cette raison que tu n’as jamais eu de petite amie, Tom ? » DICK : J’ai inscrit mon adresse sur l’enveloppe et j’ai posté la lettre. HARRY : Il m’a crié après pour avoir peiné Maman. Il m’a rouspété pour avoir quitté la maison. Il m’a reproché de ne pas savoir ce que j’attendais de la vie. TOM : J’ai répondu : « Oui Maman, c’est pour cette raison que je n’ai jamais eu de petite amie. » DICK : Je n’ai jamais eu de réponse. C’était la dernière fois qu’elle entendait parler de moi. HARRY : Nous avons finalement raccroché. Il n’a jamais prononcé le mot « gai ». TOM : Alors elle a dit : « Tant mieux ; j’avais peur qu’il y ait quelque chose qui n’aille pas chez toi. » SCÈNE 20 : UN MALENCONTREUX INCIDENT 1ÈRE PARTIE (Dance music. Harry et Tom sont au bar en train de boire et de regarder les garçons. Dick sert.) TOM (en montrant un) : Et celui-là ? HARRY : Non. Trop musclé. TOM : Trop musclé ? HARRY : Ouais, je serais mort de peur de coucher avec lui. (Il montre un garçon) Regarde ça. TOM : Pas mal... HARRY : Pas mal ? TOM : Si on est intéressé par le corps et la peau parfaite d’un top model. HARRY (dévisageant Tom) : Apparemment non. TOM : Pétasse. HARRY : Oh, il se fait tard. Je devrais y aller. TOM : Il est seulement minuit. HARRY : Je dois travailler demain matin. TOM : Un samedi ?

HARRY : Oui. Un samedi. Il y a des trucs qui doivent être chargés et qui n’ont pas été emmagasinés avant quatre heures aujourd’hui. TOM : Laisse-moi voir ça clairement... HARRY : Tu n’as jamais rien vu de clair dans ta vie. TOM : Ha ha... Tu n’es pas seulement l’unique opérateur de monte-charge homo dans le monde, tu es certainement le seul opérateur de montecharge homo dans le monde à travailler un samedi matin. En y pensant bien, tu dois être le premier homo à te lever avant midi un samedi. Dick, à quelle heure tu te lèves demain ? DICK : Vers trois heures. TOM : Tu vois ? HARRY : Écoute, si tu veux rester... TOM : Un peu que je veux rester. Quelqu’un doit jauger les nouveaux venus ici. HARRY : Dès l’instant où tu te contentes de faire du lèche-vitrines... TOM : Ouais ouais, on touche avec les yeux, si tu casses tu achètes, et cetera et cetera... Allez, je t’accompagne dehors. (Ils partent) SCÈNE 21 : UN MALENCONTREUX INCIDENT 2ÈME PARTIE HARRY : Taxi ! Flûte. TOM : Jamais là quand on a besoin d’eux. HARRY : Toujours là dans le cas contraire. TOM (voit quelqu’un entrer dans le bar) : Sa lut ? HARRY : Allez, retourne à l’intérieur. Il gèle ici. TOM : Non, je vais attendre avec toi ici jusqu’à ce que tu attrapes ce taxi. HARRY : Allez Tom, je sais que tu meurs d’envie de savoir qui est ce type. TOM : Est-ce si évident ? HARRY : Oui. TOM : À quelle heure tu rentres demain ? HARRY : Tôt, j’espère. TOM : D’accord. J’essaierai de ne pas faire trop de bruit en rentrant. Si jamais je rentre. HARRY : Tu ferais mieux. (Il l’attrape pour un long baiser) Bonne nuit. TOM : Sans toi ce sera une nuit médiocre. Mais ça ira. Fais de beaux rêves. (Il part) HARRY : Taxiiiii ! (Harry essuie la boue de neige fondue que le taxi vient de lui envoyer sur le pantalon. Un étranger approche, joué par Dick qui lit son texte en coulisses. Harry réagit comme si l’homme était sur scène.) DICK : ‘scuse-moi. TOM : Oui ? DICK : T’as 25 cents ? HARRY : Non, désolé. DICK : Une cigarette ? HARRY : (Silence) Ouais, d’accord... (Il fouille sa poche) (Effet sonore [FORT !] d’un couteau sorti.) DICK : Regardez c’qu’on a là ! TOM (un autre agresseur) : Pas mal, ça ? DICK : Un p’tit pédé seul dans la rue ! TOM : Ta maman t’a pas dit qu’les rues étaient pas sûres la nuit ? HARRY : Écoutez, vous voulez mon portefeuille ? Le voici. TOM : On veut pas d’ton putain d’portefeuille, mec. DICK : C’est toi qu’on veut, pédé ! HARRY : Écoutez les mecs, voilà mon portefeuille, (il le laisse tomber) prenez-le et moi je m’en vais... TOM : Tu vas nulle part !

DICK : Lève les mains, mec ! TOM : Plus haut ! DICK : Par dessus la tête, espèce d’enculé ! TOM : Trou du cul d’pédé ! DICK : Connard de suceur de bites ! Marcher dans la rue tout seul la nuit... TOM : Et nous donner ton putain d’portefeuille... DICK : R’GARDE-MOI QUAND J’TE CAUSE, MEC ! TOM : Sale petit pédé ! HARRY : Écoutez... DICK : FERME TA GUEULE ! TOM : Écoute, pédé : tu vas faire c’qu’on t’demande, compris ? HARRY : Ouais. TOM : J’t’entends pas ! HARRY : Oui ! (léger silence) TOM : R’garde ça. Un vrai pédé de premier choix ! DICK : Tu aimes sucer des bites, pédé ? TOM : Il aime s’en foutre plein. DICK : T’aimes en avoir dans ton cul, pédé ? Ça t’excites ? Tu m’regardes, tu veux foutre ta bite dans mon cul ? TOM : Non mec, il veut ta bite dans son cul. DICK : Espèce de sale enculé. Ta maman t’a pas dit à quoi servait ton cul ? TOM : Il aimerait sans doute être une gonzesse. DICK : T’aimerais avoir une chatte ? Hein ? TOM : On pourrait t’en faire une. DICK : T’aurais pas besoin d’une bite si t’avais une chatte. On pourrait s’en occuper pour toi. TOM : Je m’sens d’humeur à jouer au docteur. J’me suis lavé les mains et l’reste. DICK : Allez, pédé. Montre-nous ta bite et on la coupera pour toi. TOM : Doit pas faire plus d’cinq centimètres. DICK : Pourquoi tu bouges pas, pédé ? T’as honte de ta bite ? TOM : Allez pédé, mont’nous ta bite ! DICK : Fais-la voir, pédé. TOM : Mont’nous ta bite ! DICK : Mont’nous ta bite ! HARRY (soudain s’adresse au public, doucement) : C’est très étrange. J’ai toujours pensé qu’un couteau brillerait... comme celui que papa utilisait pour tuer les cochons. Je suppose qu’ils ne l’entretiennent pas comme papa qui le garde bien affûté et brillant... C’est plus froid. C’est plus terne, métallique, inhumain. Si je meurs, je préférerais que ce soit par un couteau humain, comme celui de Papa... J’aimerais qu’il arrête de le faire bouger comme ça, qu’il le tienne bien droit, ce serait beaucoup plus effrayant, ou bien qu’il l’enfonce directement, n’est-ce pas ? Pourquoi il l’a avec lui ? Pour me tuer ? Allez, vas-y. Je préférerais mourir que d’être ici, à regarder cette chose, je préférerais... (obscurcissement de la scène) SCÈNE 22 : SORTIE D’HÔPITAL. (Le bar. Tom entre.) TOM : Salut Dick. On en est à combien ? DICK : (Silence) Une centaine. TOM : (Silence) Merde. DICK : T’en fais pour moi. Harry sort de l’hôpital aujourd’hui, n’est-ce pas ? TOM : Ouais, je passe le prendre à quatre heures. DICK : Il va bien ? TOM : Le docteur a dit que son état avait paru pire qu’il n’est en fait. Les muscles vont guérir et aucun organe n’a été touché. Il a bien fait de

Mauvaise graine # 19  

February 1998 issue

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