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Contents | Sommaire

Cover illustration | Illustration de couverture: Norman J. Olson Jan Oskar Hansen, poems | poèmes Cathy Garcia, poems | poèmes Pierre Guéry, Goodbye Mister John (fiction |nouvelle) Alexandra Bouge, poem | poème Denis Emorine, Vers la source (fiction | nouvelle) Nelly Bridenne, Les deux genoux à terre (slam) Henri Cachau, Péplums (artistic fiction | nouvelle plastique) Christophe Siébert, Nuit noire (novel excerpts | roman, extraits)


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Valentine is coming your way Jan Oskar Hansen “Good morning darling did you sleep well, I heard you were up in the night, remember to switch off the lights” “Morning sweetheart, yes I was up had to pee a lot with the pills I’m taking Lasix 4 0 powerful stuff Think I peed seven times.”“ Poor you, I will get up and make the coffee and toast, rest a bit longer, but don’t forget that you are painting the hall this afternoon while I go to the hairdresser”

La Saint-Valentin approche (translated from the English by Walter Ruhlmann) "Bonjour chéri tu as bien dormi, je t'ai entendu te lever plusieurs fois cette nuit, tu as pensé à éteindre la lumière""Bonjour mon cœur, oui je me suis levé pour faire pipi pas mal de fois avec les pilules que je prends Lasix 4 0 c'est puissant ce truc Je crois que je me suis levé sept fois." "Mon pauvre, je vais me lever et préparer le café et les tartines, reste un peu au lit encore, mais n'oublie pas que cet après-midi tu dois repeindre le couloir pendant que je vais chez le coiffeur."

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A Memory Jan Oskar Hansen She had a sybaritic body, but years has piled unwanted, flabby flesh on her bones. Elderly now and bad on her feet, her body doesn’t stir an old man’s into heroic deeds. When we make love, It isn’t often, I close my eyes and remember her seductive body of yesteryear

Un souvenir (translated from the English by Walter Ruhlmann) Elle avait un corps sybarite, mais les années ont amoncelé de la chair flasque et non désirée sur ses os. Vieille à présent et mal assurée sur ses jambes, son corps ne mène plus le vieil homme à accomplir des actes héroïques. Quand nous faisons l'amour, pas si souvent, je ferme les yeux et je me remémore ce corps séduisant d'il y a des années.

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The Waiting Jan Oskar Hansen I ought to write a novel, if I only could come up With a beginning that doesn’t sound like Reader’s Digest. “It was a blustery October day when…” Once upon a time I wrote verses, laid my soul bare Ready to be trampled on; I wrestled with my Conscience and tried no to cry. On the poetry carpet that shines so bright, most of The sheen is crows silver, narcissism and cynical Manipulation of peoples’ emotion Poetry is a childish occupation, an endless game, Diligent poets are like a dog with a ball that never Tires of the same old game I ought to write a novel which is longer than Eighteen meagre lines, something romantic or sexy I just need an opening line. There is no such thing as a writer’s block, only Writers with little to say and that is ok, silence And reflections never did hurt anyone.

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L'attente (translated from the English by Walter Ruhlmann) Je devrais écrire un roman, si seulement je pouvais trouver Un début qui ne ressemble pas à un récit du Reader's Digest. "C'était un jour venteux d'octobre quand..." Il y avait un temps où j'écrivais des poèmes, mettais mon âme à nu Prêt à être écrabouillé; je luttais contre ma conscience J'essayais de ne pas pleurer. Sur le tapis de la poésie qui brille tant, le plus gros De cet éclat n'est que vantardise, narcissisme et de la manipulation Cynique de l'émotion des gens. La poésie est une occupation puérile, un jeu sans fin, Les poètes diligents sont comme le chien avec sa balle: ils ne sont Jamais fatigués de jouer au même jeu. Je devrais écrire une nouvelle qui serait plus longues que Ces dix-huit lignes minces, quelque chose de romantique ou de sexy Je n'ai besoin que d'un début. La peur de la page blanche n'existe pas, seulement Des écrivains qui n'ont rien à dire, et pourquoi pas, le silence Et les pensées n'ont jamais fait de mal à personne.

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Soldier Hero Jan Oskar Hansen They are so proud of their son, the war hero, and now they were given the highest accolade, a soldier can receive, from a grateful nation. In the great hall they met generals who said it was an honour to meet the parents of a hero, they had brought up a fine son, (post mortem medals are gentle plaster on the ulcer of grief.) Music and pink flowers, chocolate cake and tea; the nation’s president shed blameless and manly tears, his lachrymose display for us to admire; pity the hero wasn’t there. Time to go as low paid cleaners came, ate the remains of the cake, drank lukewarm tea, and idly spoke about the weather and the high prices of gas.

Le soldat, ce héros (translated from the English by Walter Ruhlmann) Ils sont si fiers de leur fils, le héro de la guerre, et maintenant on leur fait l'accolade du rang le plus élevé qu'un soldat peut recevoir d'une nation reconnaissante. Dans le grand hall ils ont croisé des généraux qui leur ont dit que c'était un honneur de rencontrer les parents d'un héros, ils avaient élevé là un brave garçon, (les médailles posthumes sont de doux pansements sur l'ulcère du chagrin) De la musique et des fleurs roses, du gâteau au chocolat et du thé; le président de la nation laissa couler de nombreuses larmes irréprochables, nous laissant admirer sa démonstration lacrymale; dommage que le héros ne fut pas là. Puis il fallut y aller tandis que les femmes de ménage mal payées arrivaient, mangeaient le reste du gâteau, buvaient le thé tiède et parlaient paresseusement du temps et du prix élevé de l'essence.

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The Ending Jan Oskar Hansen The far history is 2000 years old, and we have no kinship with those who lived before that time. Near history began 700 hundred years ago, and feels like yesterday, through paintings we know what people looked like then, their culture and so forth; names of those who were famous then. “A million years from now”, the learned man on the TV, said, “the sun will implode and on earth there will forever be night. Should I be worried? By then what we know and find important today will be forgotten and since there is no memory, humanity never existed. Perhaps a cry undulates through the dark vastness, lamenting the passing of a god that disappeared into its own void.

La fin (translated from the English by Walter Ruhlmann) L'histoire ancienne a 200 ans et nous n'avons aucune relation avec ceux qui vivaient avant cette époque. L'histoire moderne a débuté il y a 700 ans et semble s'être passée hier, grâce aux peintures nous savons à quoi ressemblaient les gens à cette époque, leur culture et ainsi de suite; les noms de ceux qui étaient connus alors. "Dans un million d'années", l'homme savant a dit à la télé, "le soleil va exploser et ce seront les ténèbres pour toujours sur la Terre." Devrais-je m'inquiéter? D'ici là, ce que nous connaissons et ce qui nous paraît important aujourd'hui sera oublié et puisque il n'y aura pas de souvenir, l'humanité n'aura jamais existé. Peut-être une plainte ondulera à travers l'étendue sombre, se lamentant du décès d'un dieu qui disparut dans son propre néant.

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Carnabole Cathy Garcia déchirure ce dégoût de soi à refaire sans cesse mêmes sutures sur plaies purulentes aux origines perdues démêler le sordide du sauvage distinguer la beauté au sein des carnages pureté innocence pendues à des mamelles animales

pantin suis-je de quelle mascarade ?

à traîner un mal une malé-diction paralysant poison cette noirceur qui déchire creuse ses abîmes et nous voilà abîmés

poisson je dois être mais poisson ne se noie pas moi si vertige des eaux soûles 9


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amour et les glas sonnent les ensevelis les fantômes

les hameçons oubliés se tordent fouillent la chair

serait-elle autre que depuis toujours avariée corrompue maudit berceau de souffrance ?

le reçu l'infligé même mélasse une vase morte

mais dieu oui je t'aime ! alors comment émousser les pointes échapper aux bûchers qui la nuit se dressent sifflent serpents fourches foudre de langues et la mienne cousue vive à mon sexe

oui mon dieu je t'aime mais puisque la chute 10


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toujours n'est que chute alors qu'on me rende mes ailes

pureté innocence ne sont pas humaines

Mater Tenebrarum Cathy Garcia noir peau sang racine originelle coeur sueur palpitant de terre suc ma terreur absolue crue d'un fleuve mes artères boue limon de nos chairs affolées j'aborde un estuaire nouveau cosmos brise-moi comme un oeuf que se répande le vivant rien n'est jamais pour RIEN je te reconnais tu m'as reconnue posons le masque

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pourquoi es-tu revenue toi Source ? La leçon est infinie déroule ses fresques mouvantes mère serpent ta peau ma peau ombre lumière nos lunes conjointes insufflent à mon ventre de gigantesques marées est-ce temps de la mue ?

Le dire Cathy Garcia vous laisserez-vous caresser allonger ? saurez-vous donner forme au large offert tendrement ? parlerez-vous les sources d'indicible ? les fioles au murmure d'océan ? entendrez-vous les langages tout puissants 12


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distillés goutte à goutte ? un chant juste en toutes langues pour dissoudre les mots sème-poison les bruits cassés funambules qui s'égouttent nos masques conformes nos baillons chloroforme saviez-vous que le mot est un signe vibratoire ? ainsi AMOUR peut déplacer des montagnes purifier les liquides eau sang encre simplement savoir encore LE dire

Suture Cathy Garcia lunes de cire écho des frontières tracées au khôl nuit émaciée aux éclats de souffre la langue des anges dérange les nerfs 13


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prend la douleur trois fois nouée des mots souillés paupières éparpillées aux portes langues humaines langue de la soif première obstinée rapprocher les lèvres recoudre le mot la plaie le meurtre par un baiser ou le silence

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Goodbye mister John - Invention d’un tableau non peint d’Edward Hopper Pierre Guéry Mister John, vêtu de son bermuda jaune –le bermuda des jours de liesse- franchit d’un pas léger le seuil de la baie vitrée du living. La journée s’annonce belle, une journée qui va dispenser ses bienfaits sans compter. Mister John fait quelques pas sur la terrasse de la villa déjà inondée de soleil. Il s’arrête pour humer l’air de la mer et jauger le bleu du ciel, un bleu limpide et satiné que seul l’été, au meilleur de sa forme, est capable d’enfanter. L’air déjà tiède soutire à son vieux corps un frisson de bien-être. Le soleil affûte ses armes, les vagues lèchent l’échine de la plage. Vraiment la mer n’a jamais été aussi belle qu’aujourd’hui ! Elle scintille à l’infini et se couche sur le sable en soupirant. Jamais elle ne s’était parée de tels atours aux yeux de Mister John : des collerettes de perles éclatent à chacune de ses ondulations, son bleu profond rivalise avec l’azur du ciel. L’air est aussi de la fête, plus fluide et léger qu’à l’accoutumée ; il se faufile entre les molécules brûlantes de l’été pour disperser les braises du foyer qui couvent en chacune d’elles. Le parfum qu’il exhale a perdu l’âcreté des senteurs lourdes des algues hivernales ; subtilement dosé, il pénètre le corps par tous les pores, atteint le cœur et réveille d’anciennes sensations ; c’est une sorte de frôlement, une légère oscillation. Loin d’ici, dans la ville affairée, au trente-quatrième et dernier étage d’un cube géant de verre et d’acier défiant le ciel, une mouche bourdonne dans le vaste bureau qui occupe tout le côté droit de l’arrogant bâtiment. Le zézaiement des ailes de l’insecte résonne, pathétique, dans le bureau désert. Sur la grande table ovale des réunions qui gèrent le monde, une fine couche de poussière atténue l’éclat du marbre noir. Dans le froid silence zébré par l’insecte une voix s’élève et appelle : « Mister John !… Mister John ! » Sur la terrasse de la villa Mister John fixe un point blanc qui loin, très

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loin, danse entre le ciel et la mer. Mister John inspire l’air du large à pleins poumons. Ce qu’il ressent n’a rien à voir avec ces picotements qui parfois couraient sur son corps, ni avec cet emballement subit du cœur qui le transportait d’aise quand il poussait la porte de son vaste bureau, foulait l’épaisse moquette anthracite et se posait à l’un des bouts du parfait ovale de la table en marbre noir. Ce qu’il ressent n’a rien à voir. Le soleil irise sa peau ridée de doux et fins atomes, la mer soulève sa voilette et lui sourit, ses orteils en éventail saluent le carrelage. Le bonheur Mister John ? Oui, le bonheur ! Les humains se ressemblent en ce qu’il n’est pour eux de véritable bonheur solitaire. Quoi de plus naturel alors qu’en cet instant précis Mister John éprouve le désir de serrer sa chère Maggie contre lui ? Aussi le ciel et la mer, qui connaissent les humains, s’en vont-ils chercher Miss Maggie au fin fond du living. Elle se lève, et comme guidée par la voix des anges elle s’avance vers son cher John. Le maillot vert pistache – le maillot des jours sans nuages – fractionne le corps de Miss Maggie en trois parties. Les trois parties, dieu merci, se superposent et s’emboîtent l’une dans l’autre dans un précaire équilibre. La fragile pyramide se déplace lentement. Arrivée à hauteur de Mister John elle s’arrête, pivote, et enfin s’ajuste à lui. Le vert pistache épouse si rarement le jaune moutarde du bermuda de son homme. Une molle tentacule se détache d’elle et s’enroule à la taille de Mister John. La pyramide vacille, s’affaisse. La tête bascule et se cale sur la solide épaule. Miss Maggie sourit, son cher John aussi. Ils fixent un point, un seul et même point blanc et brillant qui loin, très loin, danse entre le ciel et la mer qui, émus par ce touchant tableau, échangent un regard complice. Loin d’ici, dans la ville affairée, dans le cube géant de verre et d’acier défiant le ciel, le vide est à son comble. Le pesant silence du bureau directorial s’est abattu sur les trente-trois autres étages de l’arrogant bâtiment. Une à une les lumières des neuf cent onze bureaux se sont éteintes, et le fier cube érigé

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s’est figé, semblable à la masse fantomatique d’un vaisseau échoué. Loin du naufrage, le capitaine de l’épave vogue sur d’autres vagues, vers un autre voyage, avec sa chère Maggie comme unique passagère. Tendrement enlacés ils fixent le point blanc. Le point blanc avance et vient vers eux, Miss Maggie se serre encore contre son Big John. Sur la plage Mister John fait face à la liquide immensité. De voluptueuses arabesques d’écume ceinturent les vagues d’argent, et procurent à la mer un air de fête. Le vol élancé d’une mouette esquisse un arc-en-ciel audessus des flots riants. Debout sur ses jambes fluettes Mister John ressemble à un grand oiseau blanc. Un oiseau qui s’efforce de rassembler ses plumes avant la longue migration. Le bermuda flotte autour des pattes de l’oiseau blanc qui, peu coutumier des grands espaces, paraît fragile, immobile sur la plage à quelques battements de la mer. Un souffle frais venant du large soulève les ailes de l’oiseau ; il se dresse sur ses pattes, son œil s’illumine, les plumes frémissent et les ailes se soulèvent ; il s’avance vers la mer. Le ciel est maintenant parfait, la mer calme et murmurante. Le soleil effleure ce qu’il touche, dispense ses faveurs sans imposer sa loi. L’air s’étale en doux bien-être, unissant les êtres et toutes choses. Au large le point blanc s’agite lentement, gravement, et vient vers le rivage. Loin d’ici, dans la ville affairée, le géant cube de verre et d’acier se dresse encore, sombre et froid. Il ne défie plus le ciel. Une pellicule grise le recouvre de haut en bas. Ses trente-quatre étages sont autant de déserts qu’aucune caravane ne viole. Les téléphones se sont tus, éteintes les lumières. L’impressionnant tableau de bord, qui régnait de tous ses feux dans le grand hall, n’est plus qu’un gigantesque damier flanqué de bulbes glauques fixant le néant. Au trente-quatrième étage le bureau directorial surnage, à la dérive. Le vaisseau lance son dernier appel. Parti du sous-sol, le cri se hisse d’étage en étage le long

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de l’obscure pellicule, franchit les portes ouvertes et traverse les pièces. Qui a crié ? Le cœur de Mister John bat un peu plus vite, un peu plus fort ; son sang s’affole dans ses veines. Le souvenir du cube de verre et d’acier le traverse, météorite. Le temps d’un battement Mister John voit la colonne, l’immense colonne grise se bander dans le ciel ; les trente-quatre étages déserts et tout en haut le vaste bureau ; la lisse table ovale comme une pierre tombale. Mister John fouille l’espace glacé de sa mémoire pour y déterrer un détail, un indice, une particule de cette vie encore proche où il régnait, seul maître à bord, sur un vaisseau qu’il pilotait d’une main ferme. Mais son esprit tourne à vide. Le météorite est passé, il disparaît en fauchant dans sa chute l’arrogant bâtiment. L’image s’efface et se fond dans l’aplat bleu du ciel. Miss Maggie s’écarte de la balustrade, ajuste le bandeau qui sangle ses cheveux. Son cher John a repris sa marche sur la plage. Il s’éloigne de la villa. Le jaune du bermuda flotte entre ciel et terre, plus proche du ciel que de la terre. Un pas. Deux pas. Le pied gauche. Le pied droit. Mister John marche d’un pas plus léger, comme débarrassé d’un fardeau, libéré, comme retrouvant une part d’innocence enfouie tant de temps sous un amas de verre et d’acier. La mer lui lèche les pieds, le ciel caresse sa tête. Son regard sautille sur l’horizon, dans les replis des vagues se perdant, au hasard du doux roulis émergeant. Une vague prend son élan et se déploie. Mister John la guette et l’attend. Elle approche, elle va serrer les pattes de l’oiseau. L’oiseau saute, la vague s’étale. Les pattes retombent, éclaboussant le bermuda. Mister John rit comme un enfant –oui, comme un enfant. Le point blanc qui au loin sautait sur les vagues s’est rapproché, prenant forme et consistance. Un magnifique bateau blanc mouille au rivage, ses voiles claquent d’impatience le long du mât. Emerveillé, Mister John ouvre de

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grands yeux d’enfant. Il n’avait jamais vu d’aussi beau bateau si ce n’est dans ses rêves, lorsque las des grandes tables ovales et des pyramides instables il laissait son esprit s’échapper vers un grand bateau blanc, amarré en quelque lieu secret, prêt à l’emporter loin des cubes de verre et d’acier. Mister John n’en croit pas ses yeux : le long bateau blanc est là, qui se balance doucement. Le navire glisse musicalement sur les flots, qui lui murmurent des mots bleus. Le vent léger gonfle ses voiles hissées. Un vol de mouettes l’accompagne en carcaillant. La plage déserte déroule à l’infini son ruban ocre. Le soleil est au zénith et braque sur le vaisseau son faisceau. Devant la villa, le navire opère une courbe lente. Le mât se penche en révérence, les voiles claquent. Mister John, appuyé au bastingage, jette un dernier regard vers la villa. Sur la terrasse, le maillot vert pistache de Miss Maggie est là qui se détache, du blanc des murs et du carrelage. Il crie –mais le vent entraîne sa voix blanche vers le large : « au revoir !… au revoir !… » Miss Maggie a reconnu sur le pont le bermuda. Elle tressaille, s’agrippe à la balustrade. Une larme blanche et froide coule sur sa joue, une larme de lait gelé vers la mer. Du bout de ses lèvres sèches et tremblantes elle expire : « au revoir Mister John, au revoir… », puis s’affaisse tandis que la proue du bateau s’éloigne et fend les flots, minuscule point blanc sur les eaux.

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Alexandra Bougé un homme se lève à moi, il a deux yeux un homme est là, il rame un homme est là il regarde un homme il fait beau il regarde les gens un homme est là il rame un homme se trouve il regarde les gens un homme s'approche et s'arrime à sa femme laissée il s'arrime un homme va un homme va il plante il s'arrime il s'étale in homme s'arrime i s'étale il s'arrime l'homme s'arrime à la limite de toi et je m'étale l'homme s'appelle un homme s'arrime à mes trousses un homme s'arrime 20


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et j'm'étale un homme s'arrime il regarde j'm'étale je m'arrime un homme s'étale je m'arrime et il s'étale un homme s'étale il s'étale un homme est là il s'en va il s'arrime l'homme s'en va il s'en va un homme est là un homme est là il s'en va. il s'en va un homme s'en va. un homme s'en va. il va il s'en va il s'en va il est là un homme s'en va s'en va un homme s'en va il s'en va de loin, il partait 21


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il s'en va un homme s'en va je regarde, il s'en va il est lĂ il regarde ces gens-lĂ  les gens cet homme le gens les gens un homme est lĂ  il regarde les gens il est lĂ  un homme les gens les gens un homme les gens l'homme regarde les gens un homme les gens il regarde les gens il regarde les gens il regarde les gens il regarde des gens les yeux sont de plomb, lesie de sang dite et redite le sang s'arrime Ă  la peau il s'arrime 22


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à la peau elle rame il rame la peau s'arrime les peaux les gens s'arriment à la peau des gens s'arrime dans le sang les gens a la peau il s'arrime à la peau de sang il rame la peau s'arrime le sang s'arrime à la peau les gens s'arriment des gens de la peau les gens s'arriment la peau s'arrime la peau s'arrime la peau le sang s'arrime à la peau du sag la peau du sang le sang, la peau je m'arrime au sang le sang la peau le sang la peau le sang traverse je traverse la peau je m'arrime la peau, le sang je m'arrime à la peau. je m'arrime au sang j'm'arrime à la peau je m'arrime à la peau le sang, 23


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la peau s'arrime à la peau le sang la peau je m'arrime au sang je m'arrime le sang je m'arrime au sang le sang...s'arrime le sang est de la peau je m'arrime au sang, la peau le sang et la peau la peau, le sang le sang la peau le sang et la peau la peau, le sang la peau le sang; les gens s'arriment à la peau le sang le sang la peau le sang la peau des gens s'arriment à la peau les gens s'arriment la peau ils s'arriment à la peau la peaulesang ils s'arment à la peau il s'arrime le sang la peau la peau ils s'arriment à la peau la peau le sang la peau le sang la peau il s'arrime la peau le sang la peau, sang la peau le sang s'arrime au sang le sang la peau le sang je m'arrime à la peau la peau je traverse la peau le sang traverse la peau la peau du sang 24


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je m'arrime la peau est du sang la peau sang s'abrite sous la peau du sang il s'arrime la peau c'est du sang la peau du sang la peau est du sang la peau abrite le sang la peau, la peau, le sang la peau abrite du sang la peau est du sang, le sang abrite a peau sang po le sang des peaux la peau abrite le sang la peau du sang la peau c'est du sang la peau c'est du sang sang la peau c'est le sang la peau du sang la peau c'est le sang la peau la peau le sang de la peau le sang est peau le sang et peau du sang la peau le sang la peau la peau le sang la peau sang et peau peau de sang peau le sang la peau de sang la peau le sang sang la peau le sang la peau de la peau 25


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le sang peau le sang peau peau le sang le sang le peau sang peau le sang peau qui traverse le sang la peau le sang et la peau la peau et le sang la peau traverse de sang peau traverse la peau traverse le sang peau sang le peau il est peau il est sang peau il sang peau sang le sang traverse la peau le sang peau le sang le sang traverse la peau le snan et la peau la peau et le sang de travers le sang traverse le sang la peau peau sang l'sang peau sang peau sang sang et peau sang sang peau la peau et le sang peau sang 26


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sang sang sang peau peau sang le sang peau et sang peau et sang peau sang la peau je m'arrime à la peau le sang peau le sang le sang je m'arrime à la peau de sang peau de sang la peau et le sang la peau la peau le sang il s'arrime à la peau dans le sang à la peau il s'arrime dans le sang et la peau, la peau le sang emmêlé la peau c'est le sang le sang peau le sang et la peau dans le sang la peau sang peau, sang sang s'emmêle à la peau sang et peau le sang à la peau le sang il s'emmêle à la peau du sang la peau du sang s'emmêle la peau du sang des cheveux 27


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peau, sang la peau sang et peau s'emmêle le sang la peau c'est le sang la peau c'est du sang la peau s'emmêle dans le sang et la peau peau s'emmêle sang et peau dans le sang se mêle à la peau le sang, le sang dans la peau et le sang dans le sang la peau le sang s'emmêle dans la peau le sang dans la peau dans le sang le sang la peau la peau le sang s'emmêle la peau le sang s'emmêle sang la peau mêle la peau et le sang mêlés dans la peau le sang la peau po est le sang mêlés sang et peau mêlé de la peau le sang le sang ds le sang peau mêlée peau sang peau le sang la peau la peau le sang peau du sang peau mêlée sang mêlé sang et peau le sang la peau sang peau 28


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la peau s'arrime peau c'est sang sang et peau du sang mêlé le sang peau à la peau la peau c'est le sang la peau sang mêlés peau et sang le sang mêlé dans le sang la peau mêlée peau mêlée le sang mêlé peau mêlée peau mêlée peau et le sang se mêlent la peau se mêle le sang s'mêle peau s'mêle sang et mêle du sang se mêle se mêle au sang se mêle au sang je mêle les sangs j'mêle l le sang je mêle le sang s'mêle j'mêle au sang j'mêle au sang le mêle au sang je mêle j'mêle le sang 29


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s'mêle s'mêle au sang s'emmêle se mêle sur le sang se mêle, se mêle le sang se mêle j'mêle l'sang s'mêle le sang s'mêle j'mêle le sang s'mêle s'mêle le sang s'mêle sang s'mêle le sang se mêle sang j'mêle le sang s'mêle s'mêle, j'mêle, se mêle, s'mêle, s'mêle s'mêle s'mêl s'mêl sang 's'mêl sang s'mêle le sang se mêle le sang s'mêle, zmel zmel s'mêle, sang s'mêle sang s'mêle sang sang mêle s'mêle sang s'mêle le sang s'mêle au sang s'mêle s'mêle au sang s'mêle sang s'mêle le sang s'mêle sang le sang se mêle au sang s'mêle au sang s'mêle s'mel au sang sang du sang le sang se s'mêle le sang sang s'mêle 30


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dans le sang s'mêle du sang il s'mêle s'mêle au sang s'mêl dans le sang s'emmêle au sang s'mêle dans le sang s'mêle au sang s'mêle dans le sang s'emmêle au sang s'mêle le sang s'mêle le sang s'mêle le sang s'mêle dans le sang s'mêle le sang le sang dans s'mêle le sang se mêle au sang` s'mêle le sang s'mel dans le sang s'mêle le sang s'mêle le sang dans le sang s'mel dans le sang sang le sang s'mêle le sang melsse le sang s'mel lezmel le sang dans le sang zmel le sang zmel dans le sang zmel le sang zmel dans le sangzmele le sang zmel dans le sang zmel le sang zmel le sang dans le sang zmel dans le sang zmel le sang dans le sang zmel dans le sang zmel le sang zmel dans le sang 31


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zmel le sang zmel le sang zmel dans le sang zmel le sang dans le sang sang zmel le sang zmel le sang zmel le sang zmel dans zmel dans le sang zmel zmel le sang, zmel le sang, zmel dans le sang, dans le sang zmel le azszng zmel dans le sang zmel le sang dans le sang zmel dans le sang zmel le sang zmel dans le sang le sang zmel le sang zmel mĂŞle le sang zmel zmel zmel le sang zmel le sang zmel le sang dans le sang zmel zmel le sang dans le sang zmel dans le sang zmel le sang zmel le sang zmel zmel mon chant zmel le chant zmel le sang zmel le sang zmel le sang zmel zmel le son le sang zmele le sang le zmel zmel le son zmele le sang zmele le sang 32


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zmel le sang zmele le sang zmel le son je mêle le son, mêle le son mêle le sang zmele le sang j'mêle le sang mêle le son j'mêle le son j'mêle l'sang je mêle le son mêle le son mêle le son mêle le sang s'mêle le son z'mêle le son mêle le son mêle le sang mêle sang mêle le son j'mêle le sang j'mêle 'son mêle le sang mêle le son mêle le sang mêle le son mêle j'mêle le son j'mêle le sang j'mêle le son j'mêle le son j'mêle le son j'mêle sang j'mêle le sang j'mêle le sang sang et son sang et son j'mêle le sang le son j'mêle le sang mêle son j'mêle sang j'mêle du son mêle le sang et le son mêle le son j'mêle le sang le son j'mêle le sang le son le sang j'mêle le son j'mêle 33


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j'mêle le son et sang j'mêle le son j'mêle le sang le son le sang j'mêle le son j'mêle le son et le sang le son j'mêle son et sang j'mêle le son avec du sang j'mêle le sang mêl le sang j'mêle le son j'mêle le sang, le sang, le son le sang le sang à 'image le son j'mêle le son au sang le son du sang au son au son le sang j'mêle le sang au son le sang au son le sang au son le sang j'mêle au sang au sang j'mel le sang au sang j'mêle au son à l'image au sang le sang au son le son au son le son j'mêle le son j'mêle le son au sang j'mêle le son au sang le son au sang j'mêle au son le sang au son le sang le son le son le son j'mêle au son j'mêle au son au son j'mêle au son au son au sang j'mêle au son 34


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le sang au son le sang au son au sangj'mele le son j'mêle le son le son, le sang le son le sang le son le sang le son j'mêle au son, j'mêle le son j'mêle le son j'mêle e son le son le son j'mêle le sang j'mêle le son au son le sang le son j'mêle le son au sang le sang j'mêle au son le sang le son j'mêle le sang au son le sang j'mêle le son j'mêle au sang le sang le sang se mêle s'mêle le sang s'mêle le sang s'mêle au son s'mêle au sang le sang s'mêle s'mêle le sang s'mêle le sang s'mêle le sang s'mêle s'mêle le son s'mêle le sang s'mêle le son s'mêle le sang 35


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s'mĂŞle leson j'zmel j'zmel le sang zmel le son zmel le son zmel zmel le son zmel le son zmel le sang zmel le son zmel le son zmel le sang zmel le sang zmel le son zmele le sang zmele le son zmele le sang zmele le son le sang le son le sang ce son le son le son le sang le son le sang le son le sang le son le sang le son le sang ce son le sang le son le sang le son le sang le son le sang le son le sang le son le son s'emmĂŞle

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Vers la source Denis Emorine Julien sortit de la gare à onze heures quarante-cinq précises; grise et triste, la gare. Ainsi étaient celles qui l'avaient précédée dans la mémoire de Julien. Puis, ce fut comme si un décor de théâtre se déroulait devant ses yeux: Venise la Sérénissime, somptueusement parée de haillons de feu l'attendait. Bousculé par un flot de touristes pressés, il s'arrêta quelques secondes, le cœur chaviré. Il verrait Christine; il la retrouverait ici, à Venise. Le Grand Canal l'invitait également au voyage. Entraîné par un second flot de touristes montant à l'assaut avec plus de détermination encore, Julien se laissa déborder, dompté en apparence. Dans le vaporetto, il ne pouvait détacher les yeux de la masse liquide, baignée de l'or des palais. La trivialité d'autrui n'existait plus. Il reverrait Christine, ici même, à Venise... " Retrouvons-nous à Venise, au Florian, dans cette ville devant laquelle tu succomberas bientôt, comme moi (...)" Elle avait préféré - lui écrivait-elle- envoyer une simple lettre sur ce papier bleu que Julien affectionnait, et non une carte postale qui "fausserait la vraie Venise, la banaliserait..." Julien, lui, avait choisi d'arriver avec une journée d'avance, pour conquérir en solitaire le reflet de la Ville découverte par Christine. Leur réunion consacrerait la fusion de ces deux visions, l'identité retrouvée. Il mettrait, il mettait déjà ses pas dans ceux de l'amie. Christine Delahaye, jeune journaliste talentueuse et réputée, avait été pressentie pour effectuer un reportage à Venise. Elle avait décidé d'intituler son article :" L'art à Venise. L'art et Venise". Il y a quelques mois déjà qu'ils s'étaient rencontrés; à la faveur de l'amour, Christine espérait ciseler un article, non, l'article sur la Ville. Au besoin, Julien, professeur de Lettres et écrivain à ses heures, saurait l'encourager.

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Julien revint brusquement à la réalité. Il était arrivé à la station San Marco: les appareils photographiques se dressèrent et leurs possesseurs également. « Alors, mon vieux, tu descends ou quoi...? » Julien ne prit pas la peine de répondre, il sourit distraitement, agrippa son sac de voyage. A Venise, aucune vulgarité ne pouvait l'atteindre. Christine lui avait confié une liste de petites pensions où il pourrait trouver le gîte. Demain, ils se rendraient tous deux à celle de son amie. Julien l'imaginait parcourant les ruelles et les ponts, un stylo à la main peut-être, pour noter ses impressions volatiles." Il faut d'abord écrire tout ce qui vient à l'esprit, disait-elle, fébrilement, sans réfléchir, tout s'organise après." Il se demandait de quelle manière elle avait pu esquisser cet article: Le Tintoret ? L'Eglise Saint- Marc ? Ou, tout simplement, les jeux de lumière et d'ombre sur l'eau et la pierre...? Après plusieurs tentatives, il finit par dénicher une petite pension, non loin de l'église Santa-Maria Formosa. Julien était heureux, songeant confusément aux lignes qu'il consacrerait à Venise. Venezia, Venezia... Julien répéta plusieurs fois ce mot à mi-voix, les yeux clos. Il déjeuna rapidement. Cette après-midi, il avait décidé d'errer dans Venise, sans but, en flâneur dilettante. Vers quatorze heures trente, il se rendit au Florian où son amie devait lui avoir laissé un message. Il entra; la meute des touristes tourbillonnait au dehors... Un des serveurs s'approcha rapidement: - Un café, s'il vous plaît. Christine travaillait tous les jours au Florian et avait fini par lier conversation avec le personnel. - Vous n'avez pas un message pour moi de la part de Christine Delahaye ?

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- Cristina...? Christine Delahaye, la journaliste française ? Non, je suis désolé, monsieur, cela fait deux ou trois jours que nous ne l'avons pas vue... - Vous avez son adresse ? Le serveur paraissait très embarrassé: " Je m'excuse, monsieur, mais ce genre de choses..." Il s'excusait encore, gêné. Bien sûr, la question était stupide. Mais pourquoi Christine n'avait-elle rien laissé à l'intention de Julien, comme prévu ? - Elle devait se rendre au cimetière San Michele, je crois, c'est tout ce que je sais. Excusez-moi. Le serveur repartit vers d'autres commandes, visiblement pressé d'en finir avec cet étranger curieux et ses questions indiscrètes. Julien eut brusquement une forte envie de pleurer. Il n'osait regarder autour de lui; tous les yeux devaient être braqués sur lui. Il paya, partit rapidement sans se retourner. Désemparé, il errait çà et là. L'inquiétude et bientôt l'angoisse le dominèrent. Où était Christine ? Pourquoi ne lui avait-elle pas fait transmettre de ses nouvelles ? Il se maudit intérieurement. Il aurait dû lui demander son adresse... Pourquoi ce rendez-vous extravagant ? Il aurait pu la retrouver à sa pension... Christine... Christine... Il avait, sans raison, l'impression qu'il ne la reverrait plus, happé par cette ville qu'il haïssait maintenant. Julien essaya de se raisonner: un contretemps certainement, elle serait au rendez-vous demain, oui demain... Il ouvrit les yeux sur l'extérieur; ses pas l'avaient conduit à l'embarcadère, Fondamenta nuove... Le serveur avait parlé du cimetière San Michele, il s'y rendrait donc, comme Christine. Il trouverait, il en était sûr, des preuves de sa présence, là-bas. Bien des fois, Julien avait entendu parler de ce cimetière, le seul, peut-être, que l'on aborde par voie maritime. Son regard errait sur les étalages de fleurs devant lesquels

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s'attardaient les Vénitiens. Pas l'ombre d'un touriste ici, très bien... Il se retrouva soudain à proximité d'une marchande de fleurs qui, d'un œil interrogateur, lui demanda ce qu'il désirait. - Des... voyons...des œillets rouges... - Vous êtes Français ? - Oui, pour quelques jours à Venise. Je voudrais des œillets rouges. La marchande l'examinait attentivement: - Les Français aiment beaucoup les œillets rouges ? - Oui...non...Pourquoi ? - J'en ai vendu une douzaine, il y a deux jours, à une dame française qui voulait fleurir la tombe d'un musicien et d'un poète américain, là-bas... Christine ! Julien faillit hurler son nom. Il se reprit: - Une dame ? Comment était-elle ? - Votre taille à peu près, blonde...alors, pour les œillets, je vous en donne une douzaine ? Christine ! Elle; il en était sûr ! Devant la marchande qui souriait de son allusion, il ébaucha un sourire, la regarda bien en face:" Donnez-moi douze œillets rouges, je vous en prie !" Elle ne riait plus. Julien eut l'impression fugitive que son regard s'était voilé. D'une voix sourde, elle dit:" Douze œillets rouges, très bien monsieur" Se détournant brusquement, il se dirigea résolument vers le premier vaporetto. - San Michele ? - Si, si ! Il cimitero... L'homme riait en lui désignant un mince rectangle scintillant auquel Julien n'avait pas prêté attention et qui se dessinait sous la lumière: si étincelant, là-bas à l'horizon... Le cimetière San Michele... Le jeune homme ne parvenait pas à détacher les yeux de la vision

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engendrée par le nautonier. Il allait traverser le Styx pour se rendre aux Enfers. Julien sourit; décidément, le symbole et la mythologie lui ouvraient la voie ! Il est vrai que la coïncidence était troublante ! quel Cerbère en interdirait l'accès...? Les œillets, les œillets rouges de Christine ! Il avait hâte d'arriver pour fleurir la tombe d'Igor Stravinsky et d'Ezra Pound, à l'imitation de la jeune femme ! Un léger choc... Ses précieux œillets à la main, Julien se dirigea vers le cimetière, précédé par quelques femmes, les bras chargés de fleurs. Le vaporetto repartait déjà, certainement vers Murano. Julien avançait rapidement, bercé par une certitude: dans le cimetière, il trouverait la preuve du passage de Christine: le signe. Julien traversa fiévreusement un petit cloître, longea des bordures parfumées de jacinthes roses et blanches... La fleur préférée de Christine, allons ! Il ne s'était point trompé. Peut-être l'apercevrait-il ? Son cœur battait... Après quelques tâtonnements, Julien découvrit les deux tombes. Il comprit alors ce qui avait fasciné la jeune femme: la similitude des deux monuments, leur nudité sautaient aux yeux. La tombe de Stavinsky s'offrait aux regards; très sobre et de conception moderne, elle ressemblait à certaines tombes qu'il avait observé bien des fois; celle d'Ezra Pound, une simple dalle à même le sol, beaucoup plus modeste, anonyme presque, était orné du nom et du prénom du poète, sans mention de date. Cachée par la broussaille, encadrée de lierre obstiné, elle se laissait découvrir avec peine. Devant chaque tombe, Julien se pencha avec émotion sur le signe qu'il attendait: six œillets rouges sur l'une, six sur l'autre. Il accepta le présent et offrit le sien à la place. Les douze œillets, frais et vifs, se divisèrent en deux bouquets égaux et remplacèrent ceux de Christine... Il avait remonté le temps. Le bouquet d'œillets fanés à la main, Julien revint vers la sortie. Il lui semblait marcher aux côtés de Christine, la main

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crispée sur le Signe qu'elle avait laissé à son intention. " J'ai échangé mon présent contre son passé afin que le futur soit nôtre", murmura-t-il, en extase. Sa décision était prise. Demain, il attendrait sa venue toute la matinée au Florian. Il avait été stupide de douter; puisque Christine n'avait confié aucun message aux serveurs du café, l'heure du rendez-vous restait inchangée, dix heures trente, ainsi que les termes de sa lettre l'indiquaient. Les passagers du vaporetto en partance vers Venise eurent la stupéfaction de voir un homme d'une trentaine d'années, blouson bleu et pantalon de velours gris, arriver en chantonnant. Il baisait l'une après l'autre quelques fleurs fanées qu'il tenait serré, en murmurant des paroles incompréhensibles. Les gens se détournèrent. Le jeune homme ne remarquait rien, le même mot s'échappait sans cesse de ses lèvres. Julien revint à sa pension et s'endormit rapidement sans avoir dîné, vers vingt heures, après s'être perdu plusieurs fois dans le dédale de Venise où aucun signe de Christine ne le guidait plus. Le lendemain, dès neuf heures, Julien se dirigea vers la Place SaintMarc,presque déserte à cette heure, dominée par une lueur étrange qui traduisait le palais des Doges et l'église Saint-Marc en ombre et lumière d'un gris bleuté. En attendant l'ouverture du Florian, il fit quelques pas sur le môle, face à l'église San-Giorgio Maggiore. Ce jour était celui des retrouvailles avec Christine. Peu à peu, la lumière gagnait sur l'ombre; tout à coup, elle devint éclatante et il s'aperçut que le Florian ouvrait: le serveur disposait des chaises à l'extérieur. Cette fois, Julien s'assit devant le Florian dont un autre serveur astiquait les vitres. Se projetant sur elles, la lumière les parsemait de minuscules rayons de feu qui aveuglèrent Julien. Il ferma les yeux. De minuscules globes d'un orange insoutenable imprégnèrent son iris pendant quelques secondes. Julien buvait machinalement une gorgée de café et une gorgée d'eau sans que cette alliance du froid et du chaud parût le sortir de sa léthargie. Christine arriverait à dix heures trente, Christine arriverait... La place Saint-Marc commençait à se remplir... Sa gorge se serra à

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l'idée que dans quelques heures elle serait couverte de taches multicolores qui l'arpenteraient dans tous les sens. Il était près de dix heures... Le cœur de Julien battait. Il avait tellement besoin de la revoir ! Le souvenir de son arrivée à Venise le fit tressaillir, sans qu'il en comprît les raisons. Et si Christine ne venait pas ? Le serveur qui s'était occupé de lui la veille, passa en détournant les yeux. Julien esquissa un geste, il aurait voulu lui demander... Il n'osa pas. Il se sentait très vulnérable, brusquement; seule, Christine... Julien regarda sa montre: dix heures vingt, encore quelques minutes et ce supplice prendrait fin; Christine était d'une ponctualité exemplaire à ses rendez-vous. Il redoutait pourtant qu'elle ne vînt pas. A dix heures trente cinq, l'angoisse, l'affolement le gagnèrent. Il paya rapidement, fit quelques pas devant le café. Les aiguilles avançaient inexorablement, son trouble grandissait. A midi, il n'espéra plus, désormais fixé sur son sort: il était seul, prisonnier de Venise. Julien ne consultait même plus sa montre. L'avance du temps le trahissait et l'isolait davantage. Il marcha au hasard. Les ruelles le happaient. Leur fraîcheur lui fit du bien. Il appuya son front couvert de sueur contre un mur. ses vêtements étaient également trempés. La résolution fut soudaine. Il retournerait Fondamenta nuove, prêt à un nouvel embarquement vers le Pays des Morts. Julien traversait des ruelles, fébrile...réussit à s'orienter enfin. Là-bas, là-bas, il retrouverait un signe de Christine, le Signe. Les larmes et la sueur coulaient abondamment sur ses joues; il courait dans la chaleur naissante sans parvenir à reprendre son calme. Il avait envie de hurler son nom... La marchande de fleurs le considéra, hébétée, les yeux écarquillés. Ses douze œillets à la main, Julien courut vers le premier vaporetto, bousculant les gens au passage comme si on allait lui refuser l'entrée.

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Peu d'agitation à cette heure. Chacun, les mains crispées sur les fleurs, évitait son regard. La fraîcheur de la mer l'apaisa quelque peu. Il fallait atteindre l'Hadès. Les œillets rouges à la main, l'un des premiers, Julien sauta sur la berge. Il traversa le cimetière d'un pas rapide. Les jacinthes ne réussirent même pas à le retenir. Enfin ! la tombe de Pound était proche. au bruit qu'il fit en arrivant, une femme vêtue de noir sursauta, effrayée et se précipita vers une autre tombe. Elle venait de déposer quelques œillets blancs sur la tombe du poète ! Il appela: " Christine ! Christine !" d'une voix étranglée. Elle se retourna, le visage à demi-masqué par la lumière: ses cheveux, longs comme ceux de Christine, étaient noirs... Julien avançait vers elle, les mains en avant, le visage décomposé...elle poussa un cri et s'enfuit en trébuchant à chaque pas. La tombe de Stravinsky était pareillement souillée: des œillets blancs ! De rage, Julien piétina les fleurs. Ruisselant de sueur, le regard égaré, il se mit à hurler. tout se précipita. Julien tournait sur lui-même, ses œillets rouges à la main comme des blessures... La ronde du temps l'étourdissait; tout vacilla alors qu'il dodelinait de la tête, les yeux mi-clos, toupie disloquée... il piétinait encore les fleurs blanches lorsque les hommes en uniforme

s'approchèrent.

Ils

étaient

quatre

qui

avançaient

vers

lui,

silencieusement. Ils paraissaient ne pas toucher terre... Julien se laissa maîtriser, épuisé, hagard. Ce n'est que lorsque l'un des hommes voulut prendre ses fleurs pour lui lier les mains que Julien poussa un rugissement et sauta à la gorge de l'agresseur. Les quatre hommes eurent beaucoup de mal à l'immobiliser, puis l'entraînèrent rapidement, égaré; une douzaine de personnes s'étaient rassemblés à quelque distance pour commenter l'incident...

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Les deux genoux à terre Nelly Bridenne Les deux genoux à terre, le regard rasant le sol, la nuque brisée, le moral en miettes, je me prosterne, mi pute, mi soumis. Les deux genoux à terre, humilié, en position de prière, pour implorer qui, prier pour quoi ? trop tard, j'ai déjà dealé mon âme à Lucifer. Les deux genoux à terre, les yeux explorant le vide, la peur me broyant le bide, je sens cette putain de vie me lâcher. Les deux genoux à terre, les deux mains écrasées derrière la tête, le canon plaqué sur la tempe, j'identifie mon bourreau. Les deux genoux à terre, rien à perdre, à part ma life pourrie, je redresse les épaules, toise enfin le regard de l'ennemi. Les deux genoux toujours à terre, je le sens paniquer, faiblir, il hésite puis écarte son gun, et épargne ma vie saccagée. Je me suis relevé, après cette mortelle nuit, dégoûté, dépouillé, vidé, mais transformé, converti, le regard fier, plus jamais ni pute, ni soumis.

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Péplums Henri Cachau L’évasion passe par le cinoche ! Aussi permettez moi de plaindre les actuels citadins, non cinéphiles, qui avides de liberté s’obligent à des départs en week-ends prolongés, se collettent à de consécutifs bouchons, alors que par le biais d’innombrables pellicules se projetant dans les salles obscures des métropoles, proposées par une industrie cinématographique florissante, ils pourraient s’éviter crises de nerf et prises de tête avec leurs conjoints et progénitures, retrouver au calme ces recherchées émotions rarement au rendezvous lors de leurs hebdomadaires déplacements... L’offre est abondante, diversifiée : nanars, péplums, films cultes, la palette des sensations est illimitée, et bien qu’il faille se méfier d’une possible addiction, ce dit septième art insidieusement pouvant s’approprier les ramollies méninges des spectateurs, ce ressourcement qu’il nous propose en dévoilant nos idiosyncrasies, vaut bien les heures de désagrément passées à se morfondre dans les embouteillages... A l’inverse, dans les années cinquante, en notre coin perdu de province nous bénéficions d’air pur et d’espace où nous ébattre, un no man’s land composé d’anciennes friches agricoles sur lesquelles en toutes saisons, libres de nos mouvements, nous en partagions son territoire, y élevions des cabanes afin d’y abriter nos respectives tribus ; une fois érigées elles nous autorisaient, équipés d’un armement léger, sarbacane, frondes, arcs, à nous lancer dans des aventures, malgré notre balbutiante cinéphilie, étonnamment copiées sur les films à succès du moment. Il est vrai que nous avions bénéficié d’une avant-première par l’intermédiaire de notre hebdomadaire passage par le patronage des curés, ils nous y projetaient les inévitables burlesques, pas les moins dangereux pour nos infantiles entendements, quoique vous en pensiez !... Immenses ces jachères, aussi vierges que ces écrans dont nous n’étions pas encore accrocs, sur lesquelles, sans l’apport d’une monumentale machinerie, d’imposants décors, l’accompagnement de professionnels de la péloche, nous y

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laissions fleurir nos singulières rêveries, il va de soi, proportionnelles aux juteux comptes-rendus de nos frères aînés... Des équipées truffées d’inattendues rencontres, la découverte de colonies de fourmis aussitôt qualifiées de carnivores, d’orvets, de couleuvres prenant le titre d’anacondas, d’insectes biscornus, aux hypothétiques fonctions, aux vols et reptations improbables que celles de ces faux, puisque imaginés, redoutables aptéryx... Imaginez notre commune terreur, ce jour ou titillant le trou pour en faire sortir l’innocent grillon chanteur, à sa place surgit une énorme courtilière, véritable démon souterrain, toute en tubulures et pinces, comment en désordre elle nous fit replier vers la civilisation à peine distante de quelques hectomètres. La vue de cette autre bête immonde, son œil rond et fixe, son cour renflé, son pouls aussi rapide que le nôtre battant la chamade, à hauteur de sa gorge de tyrannosaure miniature ; son corps bas et trapu, ses énormes pattes et griffes, sa queue longue et robuste en forme de balancier, sa crête hérissée, vindicative, sa gueule ouverte... Spielberg en tirerait un film à grand spectacle d’une semblable terreur enfantine, de cette irrépressible frayeur ayant fait décamper notre escouade à la seule vue de cet innocent lézard vert... Sur ce terrain vague nous y avons tenu nos premiers rôles, joué nos propres scénarios, tour à tour sommes devenus metteurs en scène puis acteurs ou figurants, un turnover impliquant qu’à chaque prise de vue nous intervertissions nos emplois... De leur énonciation vous en relèverez des accointances les reliant au monde du cinéma, car ces : Mousquetaires ou Fanfan la tulipe, Spartacus ou Zorro, l’imitation de leurs jeux de cape et d’épée dont nous nous ingéniions à simuler les exploits, n’existait qu’en référence avec la salle la plus proche, celle du Lutétia... Où à notre tour nous y succomberions, victimes du charme de vénéneuses amazones représentées par de brunes starlettes italiennes apparaissant dépoitraillées sur ses affiches renouvelées tous les jeudis : cet affichage occasionnait un attroupement exclusivement masculin, ponctué de propos dont nous n’interprétions pas la portée, salaces, déplacés, concernant les : Lolobrigida, Sophia Loren, Susan Hayworth, etc., des vedettes

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lithographiée en couleurs, accompagnées de musculeux gaillards équipés d’armures, de pilums, de glaives...

Après nous avoir déniaisés, ce petit monde

romain céda sa place au western, les tuniques et toges se troquèrent contre les panoplies complètes des Buffalo Bill et autres Billy the Kid ! Ces héros de l’ouest américain firent une convaincante percée, vite concurrencèrent nos après-midi de patronage, menés à grands coups de goupillon, d’effets de soutane : l’apprentissage d’un catéchisme illustré d’images ringardes, sulpiciennes, se rapportant au martyrologe chrétien : ses jeux de cirque, les crucifixions et autres lapidations lui procurant un certain piment... Je l’aimais bien le cinoche des curés, jusqu’à ce que je comprenne que ces accumulations de gags, de scènes humoristiques nous interdisaient toute échappatoire vers notre petit monde extérieur, que leur but inavoué était de nous empêcher de nous en faire un de plus personnel Cinéma ! de nous refuser toute échappée vers ces terrains vagues où nous fomentions des rebellions, que nos abbés directeurs de conscience craignaient le conditionnement psychologique relatif au ‘circense’ du péplum !... Malgré leurs prévenances ça ne c’est guère arrangé avec l’arrivée de publications spécialisées, leurs critiques patentés décortiquant l’endroit et l’envers du moindre bout de pellicule, à leur tour, hypocrites censeurs, ils nous contestaient la moindre velléité d’évasion, tout écart en dehors de ces chemins par eux balisés, comme à regret durant les projections ne nous abandonnaient que la consommation

de cacahuètes, de

furtifs attouchements... Mais en réalité, existent-ils vraiment en dehors de notre imaginaire ces troublants scénarios dont nous sommes friands ? N’existent ni règles ni statistiques pouvant expliquer les addictives racines, le mystère et le mécanisme émotionnel par le biais desquels s’établit une relation privilégiée entre le spectateur et l’écran, là aussi il s’agit de foi, d’un engagement personnel, d’une intime conviction... Faut avouer que leurs préventions étaient louables, ils essayaient de nous garantir d’un éventuel bouleversement de nos incrédules esprits, tant le massacre sous ses genres et espèces a d’inavouables

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répercussions, si représenté sous le mode du cinématographe. Cependant, un public culte et averti se délecte de la vie des héros, de leurs sanguinaires prouesses ; s’y nourrissent quotidiens, hebdomadaires et mensuels spécialisés, s’en repaissent gazetiers, folliculaires et pigistes !

Le public se bouscule à

l’entrée des salles projetant ces films sanglants, devient otage de ces sensations troubles, de ces faux évènements, préfabriqués, tournés dans des studios suréquipés de décors brûlants d’actualité ; leurs paysages quasi naturels s’accordent au vérisme souhaité par de brefs aperçus des factions en lice, avec sur l’arrière plan les Sarajevo, Pristina ou Tuzla croulant sous leurs décombres ; il suffit de filmer ces enclaves parsemées d’explosions, de détonations, d’exactions et de viols comme chez monsieur Delacroix, quoique chez lui l’hémoglobine soit moins racoleuse, le massacre plus esthétique !... Je pensais avoir tout pigé ce jeudi où le cinéma muet, avec les : Laurel et Hardy, Charlie et Chaplin, Buster et Keaton, Buffalo et Bill, etc., s’était définitivement clos, le vacarme des armes, la lutte des chefs et des castes devant lui succéder ; nous-mêmes guerroyions sur des friches hérissées de défenses, où le moindre ruisseau prenait des allures d’Orénoque, n’étions pas exempts de cette ignominieuse mainmise des plus forts sur les plus faibles, inéluctablement ouvrant sur un futur acoquinement avec la société adulte, celle des cinéphiles purs et durs... L’abêtissement surviendrait suite à la progressive extinction de nos aventures champêtres, dorénavant nous nous attacherions au celluloïd, à ses combats virtuels qui sous la forme de soapopéras, de thrillers occupent les écrans plats de nos télévisuels week-ends ; le technicolor, le ‘Pont de la rivière Kwaï’, le Lutétia puis le septième art, définitivement boutaient hors de notre portée tout principe imaginaire d’évasion... - Tu aurais-vu, Maman, ces palais dans lesquels il introduisait des sujets profanes, monsieur Delacroix... - Encore ce cinéma ! faut-il que tu les aimes ces starlettes italiennes, si folles de leurs corps. Que fais donc le Vatican pour interdire de telles

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cochonneries. Rome n’est plus dans Rome mon pauvre fils, mais à Cinecitta !... C’était quoi ton film ?... - ‘Le massacre de Scio !’ (jamais elle n’apprit que la semaine précédente ils passaient ‘Tabarin’ au Lutétia ; vous auriez vu comment tressautaient les seins et fesses des girls, comment elles se trémoussaient en levant haut leurs jambes sur l’air endiablé d’un french cancan !)... - Ç’était chouette au moins ? Sinon, c’est pas la peine de gaspiller tes petites économies... (Rudement gagnées par l’entremise de menus travaux domestiques ; impérieusement le celluloïd envahissait mes plages nocturnes, gagnait sur cet heureux temps consacré à l’ennui ; l’invincible armada d’oxygénées, plantureuses comédiennes, compromettantes selon les canons de la morale chrétienne, artificieusement vint peupler mes songes)... - Oh oui ! des chevauchées fantastiques, d’endiablées cavalcades, des formes contradictoires, contrastées, exprimées à l’aide d’un dessin nerveux, d’une ligne débridée, des traits et couleurs suscitant l’émotion des spectateurs... - Ah bon ! J’avais pas remarqué qu’il y eût autant d’action, de bouleversements, de raisiné, tu le sais, je suis une romantique, j’en suis restée aux films d’amour, à ma lecture des feuilletons proposés par mes ‘Veillées des chaumières’... - Maman, il te faut comprendre, par son postulat plastique, son choix des matériaux et techniques, sa mise en place d’arguments picturaux, il fut le génial promoteur du péplum... Les témoignages des survivants avalisent ses grandes et mouvementées compositions, puisqu’il apparaît que les frappes aériennes auraient été concentrées sur la partie est de l’enclave en question... Evidemment, pouvions-nous espérer autre chose d’un tel génie, d’un tel créatif, bouillonnant de forces, je te l’ai déjà dit, contradictoires ! de désirs impérieux ! c’est pas pour rien que les critiques le qualifient de barbare... Ses narrations sont tumultueuses, débordent du cadre historique fixé par les commanditaires en un embrouillamini d’informations considérées tendancieuses, superfétatoires...

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Imagine Maman, sa ‘Bataille de Taillebourg’, ce mælstrom, cette furieuse mêlée de fantassins, de cavaliers, les idéalistes de son acabit n’hésitant pas à placer leurs œuvres sous le signe de l’exubérance... C’est là que réside l’intérêt du péplum, l’exercice simultané d’une narration et d’une simulation, leurs grandes manœuvres possèdent l’exact envers d’un dessein plus général, parfois s’accompagnent d’une proposition plus poétique, romantique si tu veux !... - Mon pauvre enfant, j’ai rien compris à ton charabia. Cesses donc de jargonner comme ces vains critiques de cinéma... Je ne sais même pas dans ce que tu racontes, s’ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants... - C’est pas grave, si tu te décides, nous pourrions aller voir son ‘Massacre de Scio’. Je suis sûr que l’audace, l’entrain, l’imagination démesurée de monsieur Delacroix te convaincraient... Si, si, il s’agit d’un grand peintre, qualifié par ses pairs de ‘lac de sang peuplé de mauvais songes’, alors tu vois, pas étonnant que ça bouge dans tous les sens, et puis tu sais, il y a des scènes d’amour... Sinon, la semaine prochaine ils passent ‘La mort de Sardanapale’, un péplum du genre gréco-romain, comme tu les aimes... En attendant je vais te dévoiler un scénario de mon cru, un film que j’aimerai tourner, soit derrière ou devant la caméra, avec plein de comédiennes et de comédiens de mon choix... - Allez, vas-y, le temps que nous terminions d’équeuter nos haricots... Mais laisse moi te dire que tu me parais bien excité, je crains fort que ces films te tournent la

tête... Je préférais te savoir au patronage, à la rigueur en

compagnie de tes copains à courir les friches, y construire votre petit monde, car celui de Cinecitta ne me dit rien qui vaille... J’avais tout pigé ce jour où nos curés avaient abandonné et patronages et soutanes, détrônés qu’ils furent par le Technicolor et le Lutétia local ; d’insignes créateurs s’attelaient au péplum avant de plus tard se consacrer à la guerre des étoiles : des académiciens, des scénaristes, des hommes de théâtre en recherche d’émoluments, des figurantes hystériques y cachetonnant demi nues, des acteurs super membrés etc. Monsieur Delacroix, grâce auquel je me

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permettais cette audacieuse liaison troublant ma mère, sans trop de casse m’autorisait à passer d’un genre à l’autre : du nanar au péplum, du film culte au film de cul ! car il lui fallait être gonflé pour parsemer ses œuvres d’aussi somptueux carnages, de peindre des pestiférés mais surtout des bougresses en fâcheuses positions !... Tous ces petits ou grands génies de la plume et du pinceau assurèrent

une

longue

et

confortable

vie

à

la

florissante

industrie

cinématographique, et mimétisme aidant, inéluctablement m’embobinèrent, m’incitèrent à m’en faire un de petit cinéma... Celui que je testais durant notre équeutage, mais à peine m’étais-je risqué dans les prolégomènes de

mon

scénario, que proche de l’apoplexie Maman me déclarait : «Je vois, je vois, j’en étais sûre, mes craintes étaient fondées, ta fréquentation du Lutétia allait te tourne-bouler, et ces garces de comédiennes perturber tes nuits d’adolescent... Enfin, que Dieu m’en soit témoin, je t’aurais suffisamment mis en garde contre ses méfaits ! »... Mon récit était égaillé de passages assez chauds, j’y mettais aux prises des cheikhs, rusés, cruels, essayant par d’artificieux moyens de s’emparer d’un harem peuplé d’ingresques houris, des femmes languissantes, prêtes à accorder leurs faveurs aux vainqueurs des sanglants escarmouches... Après avoir laissé passer l’orage, je lui affirmai qu’il y allait de ma liberté de création, toutefois,

devant

sa

moue

dubitative,

vicieusement

lui

renouvelai

ma

proposition : « Si tu le souhaites nous pourrions y aller ensemble ! ».... Il est évident que malgré mes louables, hélas, infructueux essais, me frayer un destin de scénariste me fut impossible, je ne pouvais lutter contre les américaines fictions à grand spectacle envahissant nos écrans, irrémédiablement elles m’emprisonnèrent dans leurs rets, quant au Lutétia, cahin-caha, il poursuit sa carrière, mais dans le genre douteux, ce soir ils y passent ‘Le khalife de Constantinople’ en version X...

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Nuit noire 1 – 9 Christophe Siébert 1 : 33 Mes plus vieux souvenirs, se sont des odeurs d’aisselles et d’autres parties de mon corps. J’adorais ça. Je ne sais pas quel âge j’avais, à l’époque. Je restais des heures dans un carton, à écouter mon père et ma mère picoler et discuter de trucs de plus en plus incohérents. J’aimais ce carton. Je m’y sentais chez moi. J’y restais des journées entières ; c’était avant que j’aie l’âge d’aller à l’école. Je frottais mes doigts contre mes aisselles, et je les reniflais. Je passais la main entre mes couilles et mes cuisses, et je humais. J’ai continué à faire ça une fois adulte. L’odeur de ma sueur m’a toujours fasciné. Et toutes mes autres odeurs corporelles. Je suçais mon doigt, le matin, avant de me lever, et je respirais l’odeur aigre de ma salive. J’enfonçais mon doigt plus ou moins profondément dans mon trou du cul, selon que je voulais avoir une odeur plus douce ou plus acre. Mes parents n’ont jamais rien su de tout ça. Je restais plusieurs minutes enfermé dans mon carton, à renifler mon doigt imprégné d’odeur de merde et de sueur, sans penser à rien d’autre. Je n’entendais même plus les conversations idiotes de mes parents. Très tôt, j’ai respiré ma merde. Quand je chiais, avant d’appeler ma mère pour m’essuyer (et puis plus tard, quand j’ai su me torcher tout seul, avant de tirer la chasse), je me penchais dans la cuvette pour renifler. Ou bien, je m’en mettais un peu au bout du doigt. Chaque jour, elle avait une odeur différente. Pourtant, je la reconnaissais tout le temps. C’était ma merde. Rien qu’à moi. Quand j’allais aux toilettes pour sentir la merde de ma mère ou de mon père, juste après qu’ils soient sortis, ça n’était pas pareil. Ca ne me plaisait pas. Il n’y avait que mes propres odeurs qui m’attiraient. Une fois, j’ai goûté mes

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excréments. Ca m’a déplu. Je n’ai pas recommencé. J’avais sûrement six ans, puisque mon père était encore vivant.

2 : 32 Enfant, j’avais un fantasme. Il m’a duré des années. Jusqu’à ma renaissance en fait, jusqu’à ce que je m’isole et que je quitte la société des hommes. C’était le fantasme de l’homme dehors, qui approche avec sa hache et vient me chercher. Qui vient me tuer. La nuit, dans mon lit, juste avant de m’endormir, quand j’étais allongé sur le côté, il arrivait que mon oreille soit repliée sur elle-même, et alors j’entendais le battement de mon cœur pulser là, à mon oreille, avec une nuance granuleuse, qui rappelait les pas de quelqu’un vêtu de bottes, sur un sol de terre sèche ou de graviers. Ca arrivait juste avant que je m’endorme, et à chaque fois j’avais le même fantasme. L’homme à la hache venait me chercher, il allait d’abord tuer mon père, et puis ma mère, et puis moi ; il essaierait de défoncer la porte avec sa hache ou alors à coups de pieds, mon père entendrait ça et irait voir, ce serait le premier à mourir ; ma mère ensuite, les coups de hache feraient taire les hurlements qu’elle aurait poussés en découvrant la scène. Et moi, enfin. Calme ; ce serait un moment attendu depuis longtemps, quelque chose de normal ; je n’aurais pas peur, je ne me débattrais pas. L’homme serait enfin là, devant moi ; à force d’approcher, chaque nuit, chaque nuit, il serait là ; il serait grand, avec un manteau noir, une barbe, couvert de sang, et sa hache goutterait sur le sol. Il me sourirait, ses yeux seraient noirs et magnétiques, il lèverait sa hache, lentement, j’essaierais de ne pas fermer les yeux mais je n’y parviendrais pas, sa hache me fendrait la poitrine, j’entendrais l’os craquer, je sentirais le sang chaud, ça serait fini.

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C’est un de mes plus doux souvenirs d’enfance. Ce moment, juste avant de m’endormir, où je prends la bonne position, et j’écoute les pas de l’homme, qui approche, à pas lents, calme, inexorable. Vers quinze ans, j’ai perdu l’image.

3 : 31 La première chose morte que j’ai vu, c’est une mouche. Je n’allais pas encore à l’école. Mes parents et moi habitions un appartement en ville ; je ne sortais presque jamais. Ma mère était effrayée à l’idée que j’aille dehors. Elle faisait le ménage, et mon père était à son travail. Par la fenêtre, j’observais les gens, quatre étages plus bas. Il y avait des mouches. Ma mère en a tué une, juste devant moi, d’un coup de torchon contre la vitre. La mouche a laissé une trace rouge et elle est tombée par terre. Ma mère l’a ramassée et jetée dans un cendrier. J’étais fasciné. J’avais vu voler cette mouche, et je l’avais vu mourir. J’ai attendu que ma mère change de pièce, j’ai récupéré la mouche et je suis allé dans mon carton. Je l’ai observée, pendant un long moment, puis je l’ai écrasée entre mes doigts. Je me souviens de la sensation exacte. L’abdomen transformé en purée jaunâtre, humide contre ma peau, et le reste du corps, écrabouillé aussi, mais plus solide. Ca m’a soulevé le cœur. Et cette sensation était bonne, comme si ce haut-le-cœur dissimulait quelque chose de supérieur. Une conscience plus grande. Voilà ce que cette sensation m’avait suggéré. Bien sûr, à ce moment-là, je n’avais pas du tout identifié cela. J’étais un enfant. J’avais juste éprouvé une sensation d’écœurement qui faisait du bien. J’ai ressenti du trouble et de la confusion. J’ai terminé d’écraser la mouche entre mes doigts. Il n’en est resté que de la pulpe. Le trouble s’est prolongé, et puis dissipé, mais il a marqué mon esprit. J’ai quitté mon carton. Toute la journée, et

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toute la nuit, j’ai repensé à ça. Pour moi, à l’époque, ça ressemblait à un secret. Quelque chose connu de moi seul, que j’avais trouvé par hasard ; quelque chose d’important. C’est ce jour-là, je crois, que ma vie a complètement changé.

4 : 30 Le premier mort dont je me souvienne, c’est mon grand-père. J’avais cinq ans. C’était deux ans avant le suicide de mon père. Mes grands-parents habitaient une grande villa. Je n’avais pas le droit de jouer dans le jardin. Je restais à la cuisine avec ma mère et ma grand-mère ; mon père et mon grandpère discutaient au salon et buvaient du ricard. A midi et demi, nous sommes passés à table. Il manquait mon grandpère. Ma grand-mère l’a appelé, et il n’a pas répondu. Elle a laissé passé une minute. J’étais face à la télé. Il y avait La maison de TF1. C’était présenté par Evelyne Dhéliat. La détonation a éclaté à la fin de la séquence bricolage. Tout le monde a sursauté. Ma grand-mère s’est levée d’un coup en disant, à voix haute : « le fusil ! », et s’est précipitée vers l’escalier. Mon père l’a suivie. Ma mère a pali et n’a pas bougé. Je n’ai d’abord pas bougé non plus, et puis quand j’ai entendu ma grand-mère hurler, j’ai couru voir ce qui se passait là-haut. Ma mère ne réagissait toujours pas. Plus tard, elle m’a raconté qu’en fait elle s’était évanouie, mais je me souviens d’elle assise à table. Pale, immobile, et le regard fixe. Là-haut, mon père ne m’a rien laissé voir. La porte qui donnait sur le bureau de mon grand-père était déjà fermée. J’entendais ma grand-mère sangloter à l’intérieur, et faire des bruits bizarres avec sa bouche. Mon père paraissait bouleversé, mais il ne pleurait pas. Il m’a forcé à redescendre. Il a dit à ma mère d’appeler la gendarmerie, et il m’a conduit dehors. Nous nous sommes

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assis. Il m’a expliqué que mon grand-père était mort, que je ne devais pas voir ça, et que je passerai le reste du samedi chez les voisins. Des années plus tard, j’apprendrai qu’il s’était tiré une balle de fusil de chasse, en plein visage, qui l’a tué sur le coup, et qu’il n’a laissé aucune lettre d’explication.

5 : 29 Mon père s’est suicidé deux ans après, le vendredi treize juin mille neuf cent quatre-vingt, pendant que ma mère faisait les courses. Il était dix-sept heures trente, et je regardais Récré A2. Un épisode de Candy venait de commencer. Mon père avait la grippe. Il ne s’était pas rendu à son travail. C’est lui qui était venu me chercher à l’école. Après les devoirs, j’ai regardé la télé. Lui, il s’est enfermé dans la chambre. Un peu après le début de Candy, j’ai entendu un bruit provenir de la chambre, que je n’ai pas reconnu. J’ai appelé pour savoir si tout allait bien, sans réponse. J’ai appelé encore, et il y a eu un son étouffé, comme un gargouillement. J’ai été voir. Mon père s’était pendu dans la chambre. Il avait passé une corde autour d’une des poutres qui traversaient la pièce, et le bruit que j’avais entendu sans l’identifier était celui de la chaise qu’il avait renversée en se jetant dans le vide. Il m’a regardé. Ses pieds bougeaient de façon désordonnée au-dessus du sol. Avec ses mains, il tentait de desserrer la corde qui lui broyait le cou. Ses yeux étaient exorbités. Il ouvrait et refermait la bouche et un son mouillé en sortait ; il essayait de me dire quelque chose, ou alors simplement de respirer. Je n’ai rien fait. Je l’ai observé se débattre et mourir. L’agonie s’est achevée pendant le générique de fin de Candy. Je suis sorti, j’ai refermé la porte et je suis retourné devant la télé. Récré A2 était terminé. Je me suis levé pour changer de chaîne ; il y avait Un, rue Sésame qui commençait sur TF1. Un moment après, ma mère est rentrée. Elle paraissait joyeuse. Elle m’a demandé où était mon père, j’ai répondu que je croyais qu’il

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était dans la chambre. Elle est entrée, et elle a poussé un hurlement. Mon père non plus n’avait laissé aucune lettre d’explication. Longtemps après, je me suis demandé si le suicide était héréditaire.

6 : 28 Nous avons déménagé. Il a fallu que ma mère trouve du travail. Il a fallu que je change d’école. A partir de l’année suivante, nous avons habité à la campagne. Il n’y avait plus que nous. C’était comme si le reste de la famille, des deux côtés, n’existait plus. La maison était à l’écart de tout. C’était une vieille baraque à deux étages, trop grande pour nous, isolée. Il fallait marcher deux kilomètres pour aller à l’école. Ca n’était pas sur le trajet du bus, et le travail de ma mère ne lui permettait pas de m’accompagner à l’école, ni de venir m’y chercher. J’ai découvert que j’aimais marcher, et que j’appréciais la solitude. Pour aller jusqu’à l’école, je suivais un petit chemin sur une centaine de mètres, à travers la forêt, puis une route départementale, que je longeais pendant deux kilomètres, jusqu’au village. Il fallait encore traverser une partie du village, jusqu’au centre. C’était une petite école, il n’y avait pas beaucoup d’élèves. J’aimais ce trajet. Les arbres. La forêt, j’aimais bien ça. Je ressentais sa puissance. Quand il faisait trop froid, ou trop chaud, ou qu’il pleuvait ou qu’il y avait du vent, c’était encore mieux. J’avais envie de me perdre là-dedans, et de ne jamais en sortir. De rencontrer les loups. Qu’ils me traquent. Me tuent. Qu’ils me jugent faible, ou alors qu’ils m’adoptent. A l’école, je m’ennuyais. Je ne parlais pas aux autres, et je ne parlais pas à ma maîtresse. Les adultes étaient au courant pour le suicide de mon père, alors ils me foutaient la paix. Aux récréations, je restais dans la classe, à

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dessiner. Je n’aimais pas l’école, tout me paraissait faux. Tout avait l’air hypocrite, mauvais. Je me souviens des lettres en couleurs punaisées sur les murs, pour apprendre à lire. Des lettres qui prenaient la forme d’animaux rigolos. Mais elles cachaient un mensonge. Je le percevais. Et cette perception était le négatif de ce que j’avais éprouvé en écrasant la mouche entre mes doigts.

7 : 27 C’est à cette époque-là que ma mère a commencé à dérailler. A avoir le sommeil agité. A prendre des médicaments. Somnifères, antidépresseurs. Tranquillisants. A fumer beaucoup plus de tabac. A se mettre au cannabis. Tout ça progressivement, au cours de la première année. Je ne la voyais pas beaucoup. Elle se levait après que je sois parti pour l’école, et rentrait de son travail une heure après moi. Elle s’endormait souvent à table ou sur le canapé, devant la télé. On mangeait des pâtes, des conserves réchauffées au micro-onde, des soupes en sachet. Souvent, c’est moi qui m’occupais de la cuisine. Elle mettait la table. Elle faisait chauffer de l’eau ou elle ouvrait une boite. Elle se mettait à table, et elle avalait ses cachets sans y penser. Elle enchaînait joints et cigarettes. Elle piquait du nez devant le journal télévisé. La plupart du temps, je la laissais dormir. Je mangeais seul. Ou alors, je ne mangeais pas, moi non plus. J’écoutais sa respiration troublée. Je n’en pouvais plus de la voir comme ça. Et il y avait aussi les bains. Une heure ou deux après avoir piqué du nez, alors que je me préparais à aller au lit, elle ouvrait les yeux. Elle rallumait la télé que j’avais éteinte, elle marmonnait des phrases que je ne comprenais pas, et elle allait au réfrigérateur

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prendre deux ou trois yaourts, qu’elle mangeait debout, dans la cuisine, avant de revenir rouler des cigarettes et des joints. Elle me souhaitait bonne nuit. Elle ne m’accompagnait pas au lit. Elle me disait qu’elle m’aimait, mais son regard était absent. Je continuais à m’intéresser à mes odeurs, mais j’avais abandonné mon carton. Je pleurais beaucoup. Je n’arrivais pas à encaisser cette situation. Je voyais ma mère devenir folle, et la seule chose qui la réconfortait ne me paraissait pas bien. Je m’enfouissais sous les couvertures, pour ne pas l’entendre parler à mon père mort, et je remplissais ma conscience des odeurs de mon corps. Je ne pensais plus.

8 : 26 On prenait des bains ensemble pour passer plus de temps tous les deux. Ma mère était trop fatiguée pour jouer avec moi, alors elle a décidé que le bain serait un moment à nous. Au début, ça me gênait un peu d’être nu devant elle, mais la gêne est passée. Elle me disait que ça lui faisait du bien, que sa vie était horrible, que ça l’aidait à tenir. Moi, je pensais à mon père. Elle me racontait comment c’était difficile de me laver quand j’étais bébé et que je remuais dans tous les sens. Elle me disait à quel point c’était agréable de me donner le sein. Un soir, j’ai joué au bébé. Je l’ai éclaboussée et elle s’est mise à rire. On a pris l’habitude de ce jeu. Un autre soir, elle a prolongé le jeu et elle m’a donné le sein. J’ai retiré ma bouche, surpris, mais elle m’a maintenu contre elle. Elle m’a murmuré de continuer, que ça lui ferait du bien, beaucoup de bien. Alors, je l’ai tétée. J’ai trouvé ça agréable. Et je me sentais très mal à l’aise, aussi. Elle respirait fort. Elle m’a expliqué, d’une voix coupée

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de soupirs, que quand j’étais bébé elle prenait beaucoup de plaisir à m’allaiter, un plaisir incroyable, et qu’elle était tellement, tellement heureuse que ce plaisir revienne. Elle avait la tête renversée en arrière, elle gémissait, et de ses deux mains elle me guidait d’un téton à l’autre. Elle se tortillait. Après avoir hésité un peu, elle a relâché son étreinte. D’une main elle m’a caressé la nuque et le dos ; elle a plongé son autre main sous l’eau, entre ses cuisses. Elle a gémi plus fort, jusqu’à un paroxysme qu’à l’époque je n’ai pas compris, et puis elle m’a repoussé, et de nouveau attiré contre elle, pour un câlin plus doux. Je me sentais à la fois bien et mal, content et frustré. Mon sexe était dur, mais nous faisions semblant de ne pas nous en apercevoir.

9 : 25 Elle m’a très vite appris à lui lécher le sexe. Entre sept et quatorze ans, notre sexualité a été de plus en plus approfondie. Moi, je ressentais le même mélange incohérent d’émotions et de sensations. La première fois qu’elle a osé me branler, le malaise qu’elle éprouvait s’est mélangé au mien. Cette fois-là seulement, j’ai éprouvé un plaisir sans contrepartie. Un véritable orgasme. Ensuite, ma mère a évacué sa honte. Et moi, même si elle me faisait jouir en me masturbant ou en me suçant, je restais partagé entre la gêne, l’écœurement et le plaisir. J’avais tout à la fois envie de recommencer, pour retrouver le bien-être intense de cette première fois, et honte d’avoir de telles pensées, et envie que tout cela cesse, et je ne trouvais pas le courage de le dire à ma mère, et je me sentais par-dessus tout coupable de vouloir briser la seule chose qui lui apportait du bonheur. Tout ça se mélangeait et créait une grande confusion dans mon esprit.

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Pour mes neuf ans, elle m’a offert un gode-ceinture, afin que je puisse lui faire l’amour comme un grand (disait-elle). Les bains, désormais, étaient de simples préliminaires, et nous terminions au lit. Je la baisais avec mon godeceinture. Le plus souvent, j’étais allongé sur elle. Ses cris de jouissance me faisaient peur au début, et me donnaient envie de pleurer, et puis je m’y suis habitué. Après qu’elle ait pris son plaisir, elle me donnait le mien en me suçant. Nous faisions aussi des soixante-neuf. Nous avions des relations sexuelles pratiquement tous les jours. Lorsque j’ai eu douze ans, il n’a plus été nécessaire d’utiliser le gode-ceinture. Je parvenais à la pénétrer sans difficulté. Je la faisais jouir. Une partie de moi adorait ça. Mes sentiments, mes émotions et mes sensations physiques s’intensifiaient, chacun dans sa direction opposée aux autres. J’étais tiraillé de honte et de dégoût, mais ma libido demeurait insatiable. Souvent, c’est moi qui allais provoquer ma mère. Les autres filles ne m’excitaient pas.

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mgversion2>datura ISSN: 1365 5418 mgv2_61 | 04_08 edited by: Walter Ruhlmann © mgversion2>datura & the contributors mgversion2datura@gmail.com http://mgversion2datura.hautetfort.com

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mgversion2>datura mgv2_61 | 04_08 April 2008 issue

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