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Contents | Sommaire Poems | Poésie Marlène Tissot Harry R. Wilkens Nelly Bridenne Daniel Brochard Bruno Morello Alexandra Bougé Patrice Maltaverne Marie-Eve Guillon Carl Magnan Yvette Vasseur Alain Crozier Bruno Tomera Cathy Garcia Fiction | Prose Clément Bulle Pierre Guéry Thierry Roquet Martine Prunier Andy Vérol Lucien Suel Louis Mathoux Eric Allard Thomas Vinau Kelig Ludovic Kaspar Régis Belloeil


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Marlène Tissot – Parenthèses Haut-dépit Ma boîte de déceptions Est pleine De vide De ton silence De tes non-réponses A ce que je n’ai jamais Osé te demander A croire que la télépathie N’a pas encore trouvé De fournisseur d’accès Des bandes dessinées Il ne lit que ça Parfois je me demande Si avec toutes ces bulles Il ne va pas finir par Pétiller ! Deux garçons Assis sur un muret Ils avaient chacun Une cigarette dans une main Et une bière dans l’autre Ils devaient avoir quatorze ans Peut être quinze Et dans le regard Pas la moindre Lueur d’espoir

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Harry Wilkens Le jour où j'ai baisé Shirley Temple (traduit de l'anglais par Serge Féray) Le Jour où j'ai baisé Shirley Temple la bannière étoilée brillait de tous ses feux les chiens policiers aboyaient les soldats se sodomisaient en attendant des jours meilleurs en attendant que toutes ces Shirley Temples blanches, jaunes, bronzées et noires avides de Liberté & de Démocratie soient de nouveau disponibles.

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Nelly Bridenne Moi et madame Jones Moi, je n'étais rien, et voilà qu'aujourd'hui, Je suis le jardinier de Madame Jones. Elle ne veut pas connaître ma vie, Ni mon passé au pénitencier, Madame Jones. Moi, le voyou, elle, la voyelle, Elle ne me juge pas, Madame Jones. Dans son joli tailleur pastel, Elle est très élégante, Madame Jones. Je déplaçais ma solitude, Puis, j'ai rencontré Madame Jones. Elle est pleine de sollicitude, A mon égard, Madame Jones. Elle est aussi blonde, que je suis Noir, Elle est tellement belle, Madame Jones, Lorsqu'elle pose sur moi, son regard, Et qu'elle me sourit, Madame Jones. Elle est différente des autres : Je ne l'effraye pas, Madame Jones. Elle murmure mon prénom : "John", Quand nous sommes seuls, moi et Madame Jones. Lorsque je la serre dans mes bras, Elle est heureuse, Madame Jones. Son mari, elle ne l'aime pas, C'est moi, l'amant de Madame Jones. Les voisins ne doivent pas savoir, Ce qui nous lie, moi et Madame Jones. Elle, si blonde, et moi, si Noir, Mais elle s'en fiche de ça, Madame Jones. Beaucoup de Blacks ont été lynchés, Pour avoir contemplé des Madame Jones. Dans notre grand pays de liberté, Je n'ai pas le droit d'aimer Madame Jones.

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Elle est différente des autres : Aucune haine, chez Madame Jones. Elle murmure mon prénom : "John", Quand nous sommes seuls, moi et Madame Jones. Spéciale dédicace à Billy Paul et Amy Winehouse, pour leurs chansons respectives : "Me and mrs Jones" et "Me and mr Jones".

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Daniel Brochard Bruits de pas. Rue éclairée. Oscillation d'un cristal par une nuit de pleine lune. Disparition de tout dans un lointain silence. La mer s'étend en mouvement d'écume. Comme un voilier qui n'en finit pas de sombrer. Vol de goélands. Salinité du vent. Je m'avance au seuil glacé de l'horizon. La première porte donne sur une chambre vide. Sur la table, traîne une bougie qui s'éteint. L'ombre d'un vieil arbre danse sur le plancher. Une autre porte s'ouvre sur un mur condamné. Une ombre semble glisser parmi les livres épars et les fleurs séchées. Un mur de briques furtivement édifié couvre la fenêtre. Un sommeil de cinq heures m'a vu renaître au bout de la plage. La lune était un chat souriant, la mer un château de cartes. Les nuages s'étaient endormis dans un tissu de velours. Plus loin, un poisson d'argent retombait lourdement sur une voie dallée. Une reine en verre de cristal effeuillait à contresens une marguerite qui n'était autre qu'une montre arrêtée.

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Bruno Morello La femme qui regarde sa vie Une femme regarde sa vie Semblable à un élan d’amour désabusé D’un œil objectif Telle la caméra cachée De son émotion agitée Elle observe sa brisure En star finalement reniée Par le caprice des années Qui effilochent sa puissance bafouée Une femme blêmit apeurée Prise dans la tourmente d’un automne Malade et mal intentionné Elle cherchera dans l’hiver de son existence Un monde de caresses Rendues éphémères Tels les pétales fanés D’une rose trémière Un poète la voit pourtant fleurir Comme cette fleur étrange Poussant dans l’Arctique Qui fond comme son chagrin démesuré Une femme regarde sa vie Comme moi qui visionne cette égérie Lointaine comme une étoile lointaine Et si proche du port de mon idéal secret

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Alexandra Bouge un il fait beau, je passe, il fait beau l'homme est là ce soir, ça passe ça passe ça passe il fait beau l'homme passe ce soir de là cet homme se passe il passe cet homme je passe là passe ce soir pase un hom se pase il pase je pase ce soir-là noir si noir je pase ce soir des gens des gens les gens je pase cet homme regarde les gens de pase il fait si beau je pase il pase un hom regarde paase paase un hom pas ce soir il pase il pase les pauv'gens pauv' pauv' gens le temps revient soir soir du temps escamoté, tordu, barbierit, il ce temps n'avait aucune valeur et lui il passait sans voix fixe temps défini à la mesure des coups alarme 9


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le temps du langage est fini sans voix temps effiloche scurg comme une laine sale j'allume la mèche qui pend serial quiller sort de mon cul par à coups certifié conforme un grain falsifié empli de puroi la vaginale se tord et éructe les jus qui gangrènent la mémoire un doigt de plus ou de moins et ses deux seins flétrissent et la dent pourrit et ses membres se tordent en un curieux obstacle qui s'allume et qui pue une convulsion précoce de ses doigts facuta contorsion flétrie de sang flétrie une lame sur la peau de l'immigré un vagin tors sérieuse grimace sur mon sein temps fini une fin sa lame se penche sa femme se pend je largue il pend grimace grimace de ses intestins boyaux entremêlés temps défini en une convulsion vert vert mêle faisandé faisandé délit vagabond délit

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un temps se déplace les doigts s'écarquillent, la bouche pend les yeux bleus s'éclairent la glotte pendouille crache des paroles ragoûtantes sa chair pend il me hurle la cornée rougie s'écoule il s'arrime ils désirent ils désirent détal ils s'alimentent des gens s'arme vivide eride œil pend la glotte poché vivide des cernes bouche rouge tordue cou tassé vivide nez poché vivide peau boueuse (ou bien : vivide des cernes bouche rouge tordue cou tassé nez poché un serpent à la main) la bouche rouge des cils noirs longs de la chassie sur un cerne s'écoule d'un cerne deux seins minuscules les yeux bleus cachetés bleus les cheveux ca ceux d'une paiata 11


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bleus noirs les yeux teint livide blême sa bouche tordue nez abîmé vivide front épais cou fiché cernes breton de perruque cou tassé un coc un ventre d'emprunt des bras filiformes un cou long d'la peau yaourt deux cernes noirs des fils de cheveux un nez brisé des moignons de membres un cou tassé des yeux noirs cou tassé peau tassée la glotte qui pend les yeux bleus ecachetés la peau burinée, le cou tassé quelques fils de cheveux teint sablonneux nez abîmé bouche rouge cernes nez brisé cernes quelques fils de cheveux cou tassé la peau burinée, le cou tassé quelques fils de cheveux nez abîmé 12


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bouche rouge teint sablonneux cernes nez brisé cernes quelques fils de cheveux cou tassé teint de craie nez tordu cou cou tassé droit nez tordu teint de craie cou cou tassé droit quelques fils în halat pâle, grise bouche cerné gris cer gris teint cerné terne gris teint gris ou terne teint cer gris teint gris cerné gris alors à deux : l'enfant s'en va l'enfant, l'enfant l'enfantsebat unenfant d'arbre enfant qui s'en va enfant qui s'en va je m'en vais enfantquis'enva un enfant s'en va un enfant s'en va l'enfant l'enfant mort un enfant s'en va un enfant un enfant qui s'en va 13


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l'enfants'en va unenfants'en va un enfant s'en va l'enfant s'en va enfant s'en va l'enfant qui va l'enfant unenfantsebat l'enfant un enfant un enfant se bat un enfant se bat un enfant s'bat un enfant se bat un enfant unenfant un enfant s'en va, un enfant s'en va un enfant qui s'en va un enfant s'en va un enfant s'en va - barbierit : en roumain se prononce “ barebïérite ” : rasé - scurg : en roumain se prononce “ sqourgue ” : coule - puroi : en roumain se prononce “ pouroï ” : pus - facuta : en roumain se prononce “ faqouta ” : faite - ca ceux d’une paiata : en roumain se prononce “ qua ceux d’une paiatza ” : comme ceux d’un pantin - un coc : en roumain se prononce “ oune coque ” : un chignon - breton : en roumain se prononce « brétonne » : la frange - în halat : en roumain se prononce « îne halate » : en peignoir - cer : en roumain se prononce « tchere » : le ciel

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Patrice Maltaverne Dans la forêt noire Où apparaît votre sexe Il n’y a pas de limite à l’ardeur De l’autre côté Le prince charmant Laisse briller ses éperons Sur le crépuscule Et plus il s’enfonce entre les feuillages Plus il risque de tremper à minuit Ses lèvres au bord Du cristal de votre verre. Vous ne savez pas pourquoi L’intérieur de la pièce est mauve Ces feuilles près de la fenêtre Que le prince va bientôt écarter Le tapis Votre robe Une malle Mystérieuse peut-être aussi Demeure l’illusion que les pas Ne s’entendent jamais Au fond du couloir.

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Patrice Maltaverne La surface de son lit A ciel ouvert Est noyée par les larmes Je m’étonne qu’elle se soit couchée si haut Et que les arbres aient disparu Avec l’aurore Un peu de fumée Montre encore l’incendie partiel De la nuit Il faudra beaucoup de blancheur A ses formes Pour qu’elle puisse faire Une rencontre miraculeuse. J’ai vu des femmes désespérées Comme celle-ci Qui s’ouvraient les veines Sur leur tapis de baignoire Avec une aiguille Elles ne savaient pas comment sortir d’un rêve Elles n’y étaient jamais entrées Enveloppant leurs lettres de brouillard Et je regrettais de ne pouvoir Prendre ces images par les épaules Pour mieux les étouffer dans un mouchoir Imbibé de chloroforme.

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Marie-Eve Guillon La prise de Brest

Brest, cette nuit, Avait un goût de mer. La pluie, Depuis l’automne Glisse sur elle, Lustre Et peigne sans Relâche Ses cheveux Embrouillés Et caresse sa moite Langueur ; La ville s’est muée En feuille tropicale. L’eau la rince, Rigolant sans vergogne, Amusée, D’ainsi l’abreuver. Le vent trépigne D’avoir trop patienté. Il guette le soleil Anémié ; D’un sale air Insolent, Sitôt le malade alité, Il surprend La ville océane Et s’en empare. Lassé de s’être tant Contenu, Avec violence et rage, Enfin, Il s’engouffre 17


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Au fond De ses entrailles, Gai laboureur, Qu’on voit danser Sur les toiles Des maîtres. Traqué par quelqu’ Esprit malin, Il triture la ville Intégralement, Sans vergogne Et la fouette De sa verge acérée. Il trace en son sein, Laborieuse souris, D’obscures vallées Secrètes, Serpentines galeries, Tranchées anachroniques Pour mieux s’insinuer, S’incruster, Se nicher en elle : Sa reine ! Et puis, despote affamé, De sa ville marine, Il fait un fromage, Dévorant la roche De cristal De ses dents aériennes. Croquant le quartz ; Du granit d’Armorique Il fait un gruyère. Les effluves iodées, Lacérées par un air Furieux, Abandonnées, Vagabondes sans collier Dans la ville blessée, Epuisent leur folle Ronde 18


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Et s’éclatent Sur les hauts murs Gris-béton. Les dieux sont les maîtres Absolus ! Le régisseur, ici, c’est Eole ! Les senteurs marines Doivent mourir : Le vent les assassine. Vengeance ! La ville est assiégée. Les brestois, Pour mériter cela, Ont dû commettre Quelques menus forfaits ! Recroquevillées, Derrière Leurs fenêtres murées, D’épaisses âmes Dissimulent Des fautes inavouées. Zéphyr le juste Les condamne ! Il n’aurait pas, Gratuitement, Condamné un peuple Entier A se cloîtrer. Calfeutrés Dans quelques bouges Infernaux De Recouvrance Ou bien chez eux, Les hommes frissonnent Et se terrent ! Pesante hérédité, Le sort s’acharne, Avec discernement Peut-être... 19


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Diane Carl Magnan Diane, chère Diane Tant besoin du regard des hommes Tant besoin d’être adorée D’être adorée Si remplie de ton sexe... Si remplie N’y vois plus rien, N’y comprends plus rien N’y ressens plus rien Ton sexe Tant besoin du regard des hommes Diane, chère Diane Tant besoin d’être adorée Quand tu enlèves tes dessous… Tu te souviens jadis, c’est toi qui admirais la beauté Jadis, tu admirais tant Si remplie de ton sexe Ton sexe… Quand tu enlèves tes dessous, passions comme peurs, déchirent au cœur Passions et peurs sont sœurs Cela, ne l'oublie pas Chère Diane.

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Yvette Vasseur Le poème inclassable Un vieux monsieur Poussiéreux Au fond de sa boutique Sous une ampoule électrique Rangeait de vieux bouquins Qui trainaient dans un coin. Grand amateur de poésie Lui, les trouvait jolis Les sauvant du pilon A la moindre occasion Comme tout collectionneur Il y passait des heures Il fallait les classer Il voulut essayer : Poésie classique Pour tous les nostalgiques Des rimes embrassées Et des beaux vers à pieds Parfois bêtes à concours Traitant des thèmes lourds Et très conceptuels Tricotés en dentelle… Poètes surréalistes Parfois naturalistes Transcendés par la nature Très sérieux et très durs A des buts nombrilistes Sculptant la métaphore Méditant leurs efforts En bons universitaires Très fidèles à leurs pairs… Poètes marginaux A l’étroit dans leur peau Ecrivant sur le monde Et tout ce qui les blesse Baromètre et puis sonde Voyants n’ayant de cesse 21


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De fustiger l’humain Surtout la société Sculptant des lendemains Forcément moins mauvais Et voudraient tout changer Mais restent sur leur palier… Au fond de sa boutique Le vieux monsieur septique Se trouva contrarié Il trouva que tout cela Ne le faisait plus rêver Mais retrouva ému Un cahier d’écolier Où sa grand-mère illettrée Lui avait dicté « Ce jour je t’aime Toujours j’espère. »

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Alain Crozier Poèmes Il y avait de grosses montagnes, Dans mon lit la nuit dernière. Deux grosses montagnes, Et un duvet d'or sous le duvet bleu. Retour de montagne, Retour à la ville, Transhumance. Les gens courent dans les rues, Je reste en bande au café. De ma fenêtre, Les lumières de la ville Sentent Noël. Que me réservent ces fêtes ? Veille de Noël, Tous les bars de L.C. Sont fermés. Pas même moyen De se défaire, Juste pour la soirée. L.C. n'a jamais Eté aussi Glauque ! Jour de Noël Pas de neige, Fumer des clopes Dans la balançoire, En attendant que Le repas se termine.

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Bruno Tomera Poème pour emmerder votre façon de voir autre que le convenu Poème pour Tcherenzi, pour chantal et le secours rouge international PS: et puis en pensant à la cgt pour la lutte des camarades Salle d'attente Des mèches chinées d'ocre et de blanc d'une improbable teinture débordent d'un fichu rouge. Mains façonnées par les vacheries de l'existence posées sur une jupe raide et baroque depuis belle lurette au rabais à l'argus de la mode, bas recroquevillés sur les chevilles, elle attend, elle en sait un paquet sur la vie, son visage est un bouquin ou chaque page en étonnerait plus d'un. On parait lisse à coté, transparent, très con même avec cette patience imbécile de sentinelle prétendant que les heures ne nous concernent pas. Cherchant un regard solidaire dans la salle d'attente, elle tourne la tête vers chacun de nous occupés à plier le vide dans des poses de mime figé, ne trouvant rien, elle lit sur le mur beige les énièmes prophéties des bien portants qui sauveront la sécurité sociale. De l'inquiétude dans ses yeux, elle frotte ses mains, tout est bon pour un peu de chaleur. Une des portes s'ouvre et laisse entrevoir le redoutable halo mystérieux des destinées, un vieux bonhomme s'en extirpe avec un profond sourire, va vers la vieille, la prenant par le bras la décolle tout de tendresse du siège en plastique, lui dit rigolard " j'ai encore quelques kilomètres de sursis au compteur, allez mon cœur, on rentre chez nous " La vieille dame sourit, soulagée et ils disparaissent d'un pas mesuré sur la gamme de la vie. Le plafond blasé qui a vu défiler toutes les peurs de l'humanité en une courbette les salue mais là je crois que c'est moi qui déconne, tellement je suis content pour Elle.

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Bruno Tomera Jamais vous n'aurez autant d'amour A Chantal petite danseuse étoile de mer. L'eau habille ton corps Tu es océan Robe de mer dentelle d'écume. Traine de sable capeline de salin pourpre pudique tu ajustes ce chemisier des marées. Attentifs au crépitement des perles liquides étendus entre ces doigts de soie vertes Nous percevons les murmures intimes du monde Soleil vieux luminaire divise en bijoux la vague qui presse ton ventre Ma boucher récoltent une moisson de désirs translucides au reflux de l'étreinte. Vies infimes empreintes de patientes métamorphoses que la brise invite aux murmures intimes du monde

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Cathy Garcia Clash mon amertume suce vertige au néant jette des soleils à la benne crache poussière à la nuit se dissout et se mêle à la lie dans le pâle ordurier de mon coeur vieux linges tachés des oiseaux pliés jetés sur les machines accélèrent l'arythmie densifient l'encre coulée dans le corps le corps qui s'étale comme flaque de plomb de chair quelques larmes

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Clément Bulle Commissariat Garde à vue Aux questions subsidiaires hoche la tête et renverse le pamphlet. Tendance à la controverse gainée de soi ; se laisse pas monter le satiricon mais sait frire le ricin. Deux heures plus tard nous sert l’Ali-Vit de service, rétrotraction inabouties, résultat machine arrière. Filature Pas d’un pouce à peine sorti au milieu de la nourricière se rompt le col de conduite. Torticolis azimut huit/six de grains dans le sang, assez pour le serrer. Retour à la case. Pression Fine couche de sommeil desquamée, du coup nerfs à vifs. Là, Jenny à l’idée noire : La voix de sa môman au bout du fil. Ce qui le fait craquer comme de la soie. Aveux De l’art de se mettre à table sans débarasser. Choucroute garnie, qu’y nous arrose sauce rote. On s’en fait des boucs d’oreille et de la toison d’or. Sans Samothrace au dessert. S’endort menton bleu et carne à sec. Pas joli Molly 27


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On se gave d’aube et de fioritures, mais le coeur bat pas à l’unisson. Trombonne de travers. Molly rate sa tarte à tous les coups. La lèvre fendue, le sang reflue. Molly pour sa bavure subit l’opprobre. Mais s’esquinte le bourrichon pour nous arracher un pire. Gros blanc dans la salle on entend mourir un soupire.

Tania Von Brashlitz Démembrée tu restes à mon souvenir avec tes veines de chienne ton ventre de truie et ton orgueil de jeune-femme de vingt-quatre ans la plus belle d’entre toutes la plus douce Tania tu me manques encore encore et encore Les canettes s’empilent la voisine hurle le chien dans la rue hurle chacun a ses raisons Moi je froisse une autre canette J’ exècre tu le sais ton concepteur Je ne désespère toujours pas De remettre la main dessus. D’après la nouvelle « La machine à baiser » de Charles Bukowski in Contes de la folie ordinaire.

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Clément Bulle Ne pas pour s’enrouler dans la ville ; prendre un détour passé l’effroi sous la glace à parjures, se signer, contre-feindre et attendre à plus d’heures le coup de la file il y a un trait dessiné par terre monsieur question de confidentialité l’irresponsabilité des jeunes mères, la ddass a de beaux jours devant elle la collecte a rapporté plus que jamais l’heure est aux simulateurs cardiaques empourprés par la manipulation d’infirmières débrancheuses déplacer un à un les objets puis les mettre en vrac jusqu’à la sellette sous les néons échafaudés l’embraseur des portes étouffe un atch.

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Pierre Guéry Poste frontière J’aime bien ces trains qui dodelinent de la tête et qui filent à fond la caisse en sifflant, au travers de campagnes endormies nappées de brumes nocturnes, le long de fleuves aux eaux tranquilles dans leur lit de plaine. J’aime bien. Etre en queue de ces trains grondants de montagnes et voir leur tête dans un virage audessus, en sens inverse de ma course immobile. J’aime quand ça traîne, j’aime quand ça trace. Cette nuit là je fuyais quelque chose. Je ne savais pas bien quoi au juste, un confort peut-être, je me méfie du confort qui m’endort. Il n’y a rien à faire, quand j’y suis j’en sors, comme happé par le risque, envoûté par un possible accident. Il faut bien vivre. Avec alors une idée une seule : m’éloigner au plus vite. Pas très loin, pourvu que je passe une frontière, que le lendemain je salue des voisins. A toute vitesse en ligne droite je m’égarais cette nuit là. Je regardais par la vitre, au plus près d’elle, et me voyais en reflet sur un fond de verdure pâle et sombre. Je me perdais dans cette vision et bientôt ne vis plus rien. Les ombres se confondaient, mes yeux s’en troublaient. Je les fermais, les rouvrais, la rangée de mes cils esquissant une grille qui encageait et libérait mon paysage au gré de mes battements, comme lorsque je lis tard le soir et que le texte saute et reprend place sur la page où je finis par le laisser dormir, emportant dans mes songes lents quelques morceaux choisis mus par le dieu tout puissant de mes profondeurs psychiques ; infime plaisir d’un dérapage contrôlé - du moins me plais-je à le croire en partie… Il fait chaud contre la vitre, l’oreille collée au rideau, le nez dans une odeur de

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vieille poussière. Tant de gens inconnus ont posé tour à tour leur crâne à cet endroit précis qu’on pourrait en faire un relevé d’empreintes capillaires, et tant pis pour les chauves. Moi je pourrais bien, à partir d’un cheveu, remonter à sa racine et découvrir les rêves de son propriétaire. Je divague. Du coton plein la tête ! …La grille se referma pour de bon et je m’enlisai dans les marécages d’un irrésistible sommeil. Des images fugaces m’envahirent, se superposèrent, confusément. Dans une ville je traînais avec des aventures, des craintes, des amis pas si amis, quelque part dans un coin d’Orient éclaté que je devais quitter sans pouvoir m’y résoudre et prenant toujours plus de retard… deux flaques, une sous chaque pied, d’une eau qui colle aux semelles… entre deux jardins aux portes fermées, hautes herses de fer emprisonnant les herbes autour d’une maison noire au donjon bourré de pièges… le sifflement d’une sirène monte des bords louches d’un fleuve jusqu’aux fenêtres d’une bâtisse anguleuse dont le cri me pénètre puis s’effondre à bout de tout et coagule au creux des plis de ma chemise… des chiens pissent à la façade sensuelle d’un grand palais, derrière les hautes fenêtres en demi-cintre des enfants font l’amour et défoncent les baldaquins dorés… un vaisseau aux voiles déployées s’échoue sur un plateau aride et nu, terre entr’ouverte à l’exil sous un soleil comme une goutte de sueur… d’une île je dois prendre l’unique bateau sans avoir pu revoir mon seul amour… -Messieurs dames, contrôle des billets s’il vous plaît ! Réveil brutal. Drôle de boulot, contrôleur. Il faut bien vivre. Mais j’ai comme le sentiment qu’il a lu mes rêves, immoraux pour un contrôleur je pense mais que sais-je des siens ? Je me déplie lentement. Il contrôle, poinçonne et sourit ; je souris, ronchonne en dedans tout en me recalant à mon coin de vieux rideau rouge terne. Je replonge dans mes divagations ouatées de chevelures à tiroirs secrets.

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… Le temps avait passé dans ce paysage du dedans, rêves par dessus bord. Le jour se levait ; un premier rayon de soleil, aiguisé comme une lame, me happa le visage, bandeau lumineux sur mes yeux. Extase de ce projecteur matinal sur la rosée d’une forêt profonde. Paupières mi-closes et front plissé, bouche pâteuse et pieds gourds, je regardais la nature s’éveiller en moi et s’enchanter ; clin d’œil à la douceur du réel… Soudain j’aperçois d’autres yeux, un regard différent du mien sur la vitre. Deux yeux qui sortent de la forêt et suivent le train qui file à vive allure. Ces yeux magnifiques,

dans

un

visage

aux

contours

incertains,

disparaissent

et

réapparaissent au fil des pans de couleurs du paysage. Il y a quelqu’un d’autre au dehors qui regarde le train et le suit. Quelqu’un d’autre. Quelque part, entre le train et l’infini. … Je me collai à la vitre et m’enfonçai en elle comme pour pénétrer cette dense forêt dont je venais de lire quelques traits sur le buvard d’une aube exquise. Etrange étrangeté familière, qui me refit penser à ces récits de Gautier aux hallucinations allusives et sensuelles. Spirit es-tu là ? J’errais dans mes pensées d’éveil difficile, gourmand cependant du jour à venir… Le train s’engouffre en hurlant dans un très long tunnel. Le masque s’efface, pour ne laisser que mon visage hagard et un compartiment tout autour, éclairés faiblement par la veilleuse de service. Personne ni rien ne me regarde, je peux me rendormir. Le confort est bien resté à son port. … Tout à coup la forêt disparut dans un éclat suivi d’un aveuglement fait de noir et blanc. Nous étions en plein boyau de montagne et le vacarme était d’enfer. De quoi me rendormir, puisque mes yeux n’avaient plus de forêt. Le tunnel était long, c’est ce qui m’arriva…

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Je dors. Rien à en dire, c’est dire si je dors ! … A mon réveil (paupières mi-closes et front plissé, bouche pâteuse etc…), la nature avait changé. Le paysage de forêt s’était mué en un relief accidenté de montagnes grises et pelées du plus sombre effet. Le ciel, obscurci par d’épaisses couches successives de nuages mouvants, semblait s’être figé entre la nuit et le jour, dans un temps suspendu hors de l’horloge et des saisons. J’étais toujours inexplicablement seul dans le compartiment, avec la sensation grandissante que j’étais même l’unique passager de ce train bruyant. Je songeais à ce que j’avais quitté et laissé derrière moi pour ce voyage impromptu, à ce que je retrouverai de moi et de ma vie lorsque je rentrerai, forêts de gens étrangers dans la ville et ciel changeant de mes valeurs et sentiments. Je retournai dans le vrai de ma vraie vie vécue, là où l’on niait absurdement que puissent faire l’amour des enfants -les enfants merde pourquoi faire des enfants ? Et aussi : de quel amour étais-je fait, de quelle erreur de quel hasard, de quelle loi martiale de la reproduction sociale ? Devais-je me plier à ces questions, me laisser par elles pourchasser ? Ces questions m’ennuyaient, tournaient à vide, me ballottaient, et n’apportaient pas grand-chose à qui j’étais –car je me plaisais à croire que je pourrais un jour le savoir, à force peut-être de m’allonger pour parler. J’en étais là de ces pensées, autant dire pas très loin du cent fois ressassé ; j’aimais pourtant l’idée que tout cela se trouvait pris dans un mouvement –infime plaisir de sentir que je n’en maîtrisais plus tout à fait les rouages. Tout à coup le train s’engouffra en hurlant dans un très long tunnel. Sur la vitre, à laquelle mon regard était resté rivé, un masque apparut. Un long visage fin, bien dessiné, dont la mâchoire reposait sur le poing fermé d’une main. Mon cœur s’emballa sur le champ. J’eus l’envie immédiate, irrépressible et folle, de coller ma bouche tout contre la bouche de cet autre en reflets. De m’enfoncer la tête à l’intérieur, de m’écraser dedans, de fondre et de laisser aller. A qui donc appartenait cette image ? Qui en était le personnage ? Un courant d’air m’enveloppa la tête, de

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longues traînées de nuages me ramenèrent son visage, des transparences lui succédèrent puis la vision des ruines d’un château, un champ de coquelicots… et l’instant d’un instant je crus devenir fou. Je tapai alors mon front contre la vitre, comme pour m’assurer de la distance réelle entre l’autre et moi, entre moi et l’autre. L’autre à l’extérieur, si loin, si près ; moi à l’intérieur, si pauvre, si seul. Et une vitre entre nous deux, nous reliant, nous détruisant, me laissant dans un tunnel dévasté par un vide effarant. Revenu à moi-même, autant dire disparu, je tirai le vieux rideau… - Messieurs dames, contrôle des passeports s’il vous plaît ! Réveil brutal je sors du noir. Drôle de boulot, douanier. Il faut bien vivre. Je me déplie lentement. Je tends mes papiers. Le douanier contrôle, tamponne et sourit ; je souris, ronchonne en dedans tout en me recalant à mon coin de vieux rideau rouge terne. A l’heure où j’écris, j’en suis toujours là : seul dans le compartiment, muni d’un passeport sans photo, au poste frontière.

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Thierry Roquet Chaque week-end, nous partons à l'aventure! - Tu m'emmènes ou, cette fois? - A Rocamadour. - On y va comment? - En solex. - Et les valises, et les enfants? - Heureusement que tu penses à tous ces détails. Nous prenons donc la caravane. Sans toit. Comme chaque week-end. Avant chaque départ, un rituel: nous débâtissons notre maison de banlieue, briques par briques, que nous gerbons ensuite grossièrement dans la rue, pour qu'au retour, nous puissions reconstruire une maison qui ne ressemble en rien à la précédente. Nous ne supportons ni la monotonie ni la répétition. Ni la monotonie ni la répétition. Ni la répétition. Dans la caravane, nous emportons toujours un joueur de flûte pour adoucir nos chiens, le prêtre, le pasteur, le mollah, le pompier volontaire, le cadre commercial - celui-là même, l'escroc, qui nous a vendu la caravane - un pompiste détaché par Esso et un garde-barrière absolument inutile. Tous dans la caravane. Tous empilés. Derrière la caravane, accrochée avec du fil dentaire, une baignoire à roues motrices, pour les enfants. Ils y folâtrent.

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Direction Rocamadour. A 4h47am. - Pourquoi 4h47am? - Tout simplement parce qu'il est 4h47am. - C'est pas un peu tôt? - Ne remets pas tout en cause, à chaque fois. - !!!! - !!!! : le clash! On adore s'engueuler. On ne fait pourtant pas l'amour dans la foulée. Nous abhorrons toute monotonie, et notamment, l'amour subi de la monotonie. On se réconcilie, c'est tout. Nous roulons vers Rocamadour, nous cramons sous un soleil d'amiante. -De plomb, tu veux dire. -C'est moins dangereux, tu crois? Nous approchons de Rocamadour, au bord de l'insolation. -Les gosses sont bien dans la baignoire? -Ben oui, comme d'hab'! -Et t'as pensé à enlever tous les piranhas?

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Thierry Roquet Dans le bus bondé L'étoile filante heurte le feu, au rouge. Son cœur fait boum. Du sang s'écoule sur la paroi sur la paroi d'un bus Un bus qui saigne. Un bus bondé de pieds crottés. Quelqu'un écrase la pluie sur des pieds inconnus Des pieds crottés d'étoiles filantes et de ciel sans lumière. Sur le siège d'à-côté, un homme d'affaires à poils de nez trop longs se fait tirer les poils du nez dans le repli humide des parapluies. On se bouscule pour vivre. Dehors, la boue, des flaques. Mes pieds sont tout crottés, Et c'est là tout ce qui m'intéresse...

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Martine Prunier La valse des saisons Nettoyer la table, jeter les miettes aux oiseaux puis laver la vaisselle. Balayer et regarder, avec plaisir, le sol briller. Ouvrir la porte, respirer l’air acide de février. Refermer pour que la chaleur ne s’échappe pas. Raviver les braises, prendre un livre, autoriser la chatte à ronronner sur mes genoux. Maintenant, c’est ainsi que s’écoule le temps, c’est ainsi que s’écoule mon temps. Que dansent les saisons. ! Que dansent les saisons de l’embellie qui s’installe. J’ai oublié l’effroi j’ai retrouvé ma raison. Me voici sereine, je mène ma maison en hiver comme un capitaine mène sa barque en eau calme. Ranger les livres, trier les papiers, peindre mes rêves, écrire mes passions, voilà comment se meuble la blanche saison. Que dansent les saisons, me voici pleine d’entrain à semer ma joie du renouveau. Sarcler la terre, restaurer les murs, regarder la vie s’installer au jardin et dans le ventre de ma minette, c’est ainsi que je mets en mouvement le printemps. Que dansent les saisons et juin brûle ses bûchers. Se chauffer, se réchauffer, se surchauffer aux canicules de l’été. Se mirer dans les eaux immobiles, se baigner, se sécher, s’assécher, se dessécher si août ne veut pas m’abreuver. J’habite l’été. Que dansent les saisons et l’automne me damne par sa beauté. Se lover sur les berges roussies, se promener dans l’or des forêts, aspirer les dernières bouffées de douceur et se retourner vers l’hiver qui s’annonce.

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Que dansent les saisons, que dansent mes saisons du bonheur retrouvé. Calme, sérénité, quiétude, à cette heure regagnés, apprivoisés. Je m’y suis habituée. S’installer dans une confiante éclaircie, se conforter dans la sécurité des saisons qui dansent pour longtemps. Se suffire du miracle de la paix quotidienne, se contenter des jours identiques et sereins, profiter des cieux sans nuages, se satisfaire d’un clin d’œil au clair de lune, se remplir de la chaleur d’une chatte adorée. Un jour, le téléphone sonne, la paix s’écroule ! Se souvenir des saisons qui dansent une autre danse. Penser aux coups qui pleuvent, aux bleus qui voilent les yeux, qui dévoilent la douleur. Voilà que resurgissent les verres en trop, la violence du verbe qui précède celle du geste, les cris de haine et les injures proférées. Oh mémoire cuisante des poings qui cognent et des mots assassins ! Alors, alors voilà que la peur montre son visage trop connu, vite reconnu, tordu d’angoisse et plus laid qu’un cauchemar. Image de son faciès hideux qui pue la fange et la sueur mêlées. Sa gueule décomposée par les pâleurs et rictus immondes commande à ses doigts crochus de tordre mon âme. L’effroi envahit ma maison, l’effroi envahit mes saisons, l’effroi envahit ma chanson. Alors, alors me camoufler sous la couette, dans la grange, sous l’escalier. Me couvrir le visage de cendre, me voiler la face ; dévoiler ma honte. Couvrir mon corps meurtri, roué de coups doublés, triplés, multipliés. Ramasser la vaisselle trop souvent brisée, nettoyer le sol, trop souvent souillé. Remailler les pensées trop souvent déchirées.

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Il revient ! Garder les yeux baissés, camoufler mes mains qui tremblent, triturer le bas de mon tablier. Il revient ! Ne pas faire de bruit. Ne pas parler trop haut, ne pas rire, ne pas sourire ! Il revient ! Ne pas penser, ne pas chanter, ne pas rêver. Ne pas demander, ne pas regarder. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. Il revient ! Rester tranquille, rester immobile, rester muette. Se tenir coite, se tenir nette. Se confondre avec les murs, devenir grise et soumise, se résigner, se rendre docile. Il revient ! La peur au ventre, écouter le bruit de son pas, évaluer le rythme de sa haine. S’attacher à son visage, estimer le poids de sa rage. La peur au cœur, attendre, attendre, attendre ses premiers mots pour mesurer l’aune de sa violence. La peur au corps, attendre, attendre, attendre pour saisir le moment où se mettre en boule, se protéger, se calfeutrer, disparaître, se fondre, se dissoudre. Il revient !

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Se souvenir des saisons où danse la paix. Regretter le calme du feu dans la cheminée. Revoir la chatte apaisée sur les coussins. Il revient ! Alors gronder de peur, ne plus pleurer. Crier son épouvante, ne plus la cacher. Hurler son effroi, ne plus le taire. Rugir pour anéantir le cauchemar et l’abattre enfin!

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Andy Verol Tu as l'amour en moins... Catin!

J'adore les reportages sur les crimes. J'adore l'angoisse qu'ils me procurent. Je vois. Je visualise parfaitement un corps criblé de balles ou enflé par quinze jours et quinze nuits passés dans l'eau boueuse d'une rivière presqu'asséchée. J'aime lire des magazines dans les avions, avec des crimes affreux, des accidents, des membres découpés par le tranchant strident d'une tôle de monstre aérien... Par exemple. J'aime penser que lorsque ma voisine hurle, elle ne fait que se défendre avec sa voix, des coups ultra-puissants portés par son mari bourré, défoncé, la gueule déformé par la colère et l'alcool. J'aime imaginer les corps de mon père, de ma mère, étalés sur le carrelage marron du couloir du pavillon, les viandes, les dermes et les épidermes perforés/éclatés par les balles transperçantes d'un fusil de combat. L'odeur de la poudre. Un filament d'ivresse, et le courant d'air 42


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glacé... L'envie. La boisson. En attendant, dans le noir, l'arrivée de la flicaille. Vie. Mort. Les gosses déjà hurlent lorsque bûcheron déboule débile, la hache en main, à travers la porte... Pensées lointaines de scolarisation classique, aisée et plaisante... Les morts. La peur. L'absence de ceux qui nous dirent tous un jour: "Je serai toujours là pour toi".

Lucien Suel Pensées à partir d'un certain âge je n'ai plus sauté dans mon lit le peloton d'exécution est une variante brutale du tatouage je marche sur le trottoir entre une publicité pour des pâtes italiennes et un film pornographique crypté je suis enfermé dans ma peau comme un saucisson le sperme de baleine n'est pas soluble dans l'eau on ne publie ni le cours de la pipe ni celui du haschisch vivre simplement est parfois compliqué on pense que la mort est la séparation de l'âme et du corps j'essaie de perdre du poids en montant régulièrement sur la balance j'attends le jugement dernier et les résultats du loto

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Louis Mathoux Silence estival C’était à Louvain-la-Neuve, par un après-midi de juillet qu’incendiait une canicule infernale, à ce moment particulier de l’année où les étudiants ont déserté la cité universitaire, qui pour préparer la session de septembre, qui pour jouir de vacances bien méritées. Je m’étais attablé à la terrasse d’un café situé au milieu de la Grand-rue, non loin de la place Rabelais. La ville semblait morte, abandonnée par tous ceux qui la fréquentaient d’ordinaire. Mais plus que par le vide ou la solitude, je me sentais surtout étreint par le silence qui y régnait. Nul bruit, nulle parole, nul claquement de pas sur le pavé. Rien. Un silence lourd d’échos avortés, de cris foudroyés en leur propre surgissement. Un silence d’autant plus pesant – devrais-je dire insupportable ? – qu’il contrastait étrangement avec l’animation que l’on rencontrait d’habitude en pareil lieu. Cette absence quasi totale de sons, ce mutisme universel des êtres et des choses paraissait s’incarner, se condenser matériellement, acquérir je ne sais quelle sorte d’épaisseur physique jusqu’à s’ériger en une barrière mystérieuse qui me séparait du monde et me divorçait de moi-même. J’avais l’impression d’étouffer. De me noyer dans cet océan de non-existence sonore. De non-existence tout court. A cet instant, j’aurais donné ce que je possédais de plus cher pour entendre s’élever au loin des rires d’enfants, le jappement d’un chien, des notes de musique échappées de quelque radio, que sais-je ? Mais non. A l’absence des hommes se superposait le calme absolu des rues abandonnées. Le néant s’ajoutait au néant. J’en arrivais presque à me soupçonner d’être atteint d’une soudaine et inexplicable surdité. J’aurais voulu crever ce silence obsédant comme on enfonce un poignard à travers une chair humaine, le faire éclater à l’instar d’une baudruche trop gonflée, éparpiller autour de moi des myriades de voix, de chants et de vacarmes divers. Je me

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rendais surtout compte avec une évidence aveuglante que le silence, tout silence fût-il, n’en possédait pas moins lui aussi ses résonances, discrètes, indiscernables, déclinées sur un clavier d’outre-monde, et comme émanant de limbes brusquement entrouvertes sur notre univers. Entrouvertes sur notre irréductible vacuité existentielle.

Eric Allard Les fruits secs Le corps de la femme lion a été enseveli sous une avalanche de fruits secs. Cela s’est passé après le ramassage des verres mardi dernier entre une heure et deux heures du matin. Avant d’aller me coucher, j’avais laissé un gros sac d’amandes douces nappées de chocolat sur la table basse du salon. Le bruit caractéristique de la catastrophe aurait dû m’avertir mais je dormais à poings fermés dans le plumage d’une femme corbeau. De toute façon nous n’aurions rien pu faire pour la malheureuse car le centre de secours de haute montagne était fermé pour cause de pénurie de cacahuètes. Mes garçons Mes garçons passeront me voir dans leur vieille combinaison de Spiderman avec leur filet à provision, leurs vieilles cruches remplies de jus d’orange ou de cacao et leur mémoire neuve. Ils n’auront rien à me raconter, mes garçons, je n’aurai rien à leur dire depuis longtemps mais je reconnaîtrai leur rire dans leurs yeux et

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leurs gestes dans leur voix et leur façon de cacher leur enfance dans leur barbe de trois jours. Leur envie de construire des formes avec des couleurs, de manger la bouche pleine de cubes de lumière, de pleurer pour une fille de plus perdue à la roulette des sentiments, un bobo du côté du coeur ou de la peau. Une meurtrissure invisible, un endiguement du temps, une horloge en retard… Mes garçons passeront me voir et je serai loin, incapable de leur tendre les os de la main. Mais ils ne m’en voudront pas, mes garçons, ils sauront que je les attendrai toujours dans un carré d’ombre et d’eau vive, les doigts sur la couture des souvenirs. Par-delà la pluie des choses simples et le vent des saisons, ils sauront que je les attends, mes garçons. Libido pâle Ma femme exhibe son corps dans les cimetières. S’allonge sur les dalles, s’empale sur les croix, se frotte aux statues des saints. Guette l’heure des cérémonies funèbres, des mises en terre ou au tombeau pour courir au-devant du corbillard, se vautrer dans la terre fraîchement remuée, donner une consolation visuelle de sa chair aux gens affectés par la disparition d’un proche. Je lui ai déjà soufflé, lors de conversations spirites animées, qu’elle n’avait nul besoin, pour alimenter la flamme de ma libido, d’en faire autant : les fantômes n’apparaissent pas forcément à l’endroit où reposent les corps dont ils sont l’émanation. D’autre part, tant qu’elle s’active au cimetière, elle n’est pas à la maison où je peux vaquer à mes diverses occupations spectrales sans la déranger.

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Thomas Vinau Un matin sans... Un matin sans jour je me suis levé dans la maison froide. Le vent n’aurait pas plus crié dehors s’il avait voulu rameuter une foule Les feuilles des arbres glacées ricanèrent à ma vue d’un long rire de frigidaire mourant. Les yeux mal dégrossis, les paupières lourdes et le crâne bas, je soufflai sur quelques braises, d’un souffle qui n’y croit plus, tout en suçant le noir amer de mon café. Le chien en sortant de la cuisine, me fit un salut du chapeau. Il opina du chef tel un vieux monsieur avec montre à gousset incarnée puis laissa traîner son regard dédaigneux sur moi, pendant que la cendre se mêlait à mes cheveux, avec la volonté insistante de me laisser comprendre l’affligeance de mon manque de tenue. Les braises, tout en crépitant délicatement, se moquèrent ouvertement de me voir ainsi, déjà à quatre pattes et le nez dans la suie avant la moindre épreuve. le feu râla légèrement, hésitant à m’accorder ses grâces, mais finalement une gentille flamêche de bonne famille, telle une nurse anglaise, prît soin à ma place de faire jouer les braises autour du bois. Une fois assis dans mon fauteuil, ses ressorts tordus dans les miens, les yeux vidés de trop de rêves, c’est une souris qui s’immisça entre la dure réalité et moi.

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Surgissant de la cuisine sur ses deux pattes postérieures, elle entama protestations et procédures légales de rupture de bail, prétextant une incroyable indigence en variétés de fromage. “Déjà qu’on se les gèle!”, lâcha t-elle en tournant les talons et c’est une ligne, je peux l’avouer, d’une bonne trentaine de queues relevées, qui partirent sans me saluer. Déjà vexer avant de naître, je maudis le créateur tout en trempant un vieux biscuit dans le fond de mon café froid, pour voir aussitôt la galette s’affaissait immoralement jusqu’à sombrer dans le jus noir. C’est là qu’une grosse mouche à l’indéniable pilosité se posa au bord de ma tasse pour tremper ses pieds n’importe où. Avec le sans-gêne d’un insecte, elle ramassa, entre mes doigts, les restes du dit met pour repartir avec, sans mot dire, sur son pauvre lampadaire. Dans mon dos j’entendis, on ne peut plus distinctement, les rires grinçants d’une légion de fourmis se moquant ouvertement de ma mollesse. Il y a certain jour comme ça, où vous êtes si minus que la moindre brindille peut vous humilier, où vous êtes si peu que le chien du voisin pourrait vous pisser dessus, où les miettes ont du style lorsqu’on vous les compare...

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Kelig Le dernier cinéma. Histoire de fou Le bonhomme entre bizarre sur la scène. Pour le moment, il ne sait ce qui l’attend... Mais il fera couler à la Seine l’encre des chaînes, puis finira par s’évaporer dans la nature nature. Alors, ben voilà. IL rentre chez lui après une dure journée de labeur. IL s’appelle NAIENTOU, et c’est un bout d’homme qui n’arrive pas à joindre les deux bouts. Un brave type. Un bon gars bien de chez nous. Bien chez nous, quoi ! Mais qui n’a pas eu de veine, vraiment pas… Et maintenant, il en a de trop, grosses, larges comme des artères périphériques. Trop gonflées d’orages à eau, de vie. Trop saoules… Les boules tressautent entrechoquées au fond de la gorge. Lorsqu’il arrive chez lui, à bloc Jean floque, sa maison est brûleue (dit-on d'Illeet-Vilaine.) Complètement détruite, la baraque. Seul subsiste à l’étage, en hauteur, un petit coin de chaumière, l’air détaché. Des flammes sont encore vives, ci et là, ici bas. « Hô, hô, c bô ! » S’écrie-t-il, à l'air zarbi. L’atmosphère est elle bizarre au plus étrange. Il marche, Naitentou, il marche. Crevé, éreinté, vidé, il jure. Crachant par terre, rugissant par million. « Ah ! Bon diable ! Avec tout ce cambouis mazouté qui traîne sous mes pieds, je peux plus faire un pas sans manquer de chuteu… » Il avance, vilain, dodelinant la tête, nonchalamment, le pas titubant en tube de

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colle à papier (il aurait tant besoin d’un aspirine, il aspire l’atmosphère de mine.) « Sale dérision de collant noir ! Espèce de trottoir amococadizien ! Quelle idée de vouloir toujours couvrir de crasse attachante le sol si nature. C’est vraiment trop sature ! » Devant son ex-maison, lalala, en exclamation l’ahuri éclate en sanglots le long de la vague à l’âme. « Ah ! Gros sanglots d’pas de pot, misère euphorique. Au feu ! Ah ma petite armoire bibliotoc… Ma superbe petite chaîne en toc… Mes indispensables impensables petits docs… Mes inusables fringues en loque... Au feu ! V’là qu’ma petite bicoque s’enflamme à m’entailler les veines, feue la joie du pont. » L’écume au bord, du murmure, les lèvres peinent à s’entrouvrir sur un sacré « bonbon dieu » pour papilles gustatives. Bon, tente-t-il, de rassurer sa tante, qui n’a pas deux dents contre lui. En attendant, tuant les lentes, le pouls bat la chamade... « Bon sang ! Heureusement j’ai toujours sur moi ma petite bouteille d’eau minérale, VIAN. Vite ! Éteignons ce qu’il reste à éliminer sans pour autant feindre l’incommodité. » Et v'là t'y pas qu'il déverse en désespoir de cause des versants d’évier sur un billet de loterie en train de brûler, manque évident de chance. En train de rire, à sa tirelire en faïence, rire entrain : « Ahlala. Mégasuperextragigazut. Score butane ! Un beau petit billet qui devait me rapporter cinq millions de mensonges. J’aurais pu faire un tour du monde sans

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personne, un tour de bonnes actions sans gentillesse, un tour de femme sans envie, un tour de carte sans atout, un tour de passe-passe… Et Jean passe la belotte… (mais personne pour jouer) … On tourne, tour en rond. » Tandis qu’on essaye de capter ce manège dans l’air du temps, qu’il caille, Naitentou sursaute soudain en l’air tel un ponpon: « Mes poules, mes petites poupoules... Mais comment écrire, maintenant ? (Naitentou avait un poulailler afin d’en récolter la plume, il était passionnément plumivore) Ah ! C’est ben triste ces jolies choses pour lesquelles je ressentais une affabulation... Non, une infection. Non plus, un affreux ? C’est pas ça tout à fait. Ah oui ! J’y suis ! Un oeuf à bête amour... Bon, tout ça, c’est bien poli, heu... non, je veux dire triste, mais j’ai faim, moi. Et y a plus rin à encorner dans ce calcin. » (Naitentou est tel un vers, solitaire, dévoreur de l’intérieur.) A la mine déconvenue, comme un crayon gris, il se dessine, sans plus arriver se décider. Il n’y a plus une miette de mot à ramasser. Soudain, prise au dépourvu, il choppe une idée palus, mineuse. « Hop ! » Et il la mange. « Un machin ! Ma poupoule, moi qui t‘aime tant, tonton tantaine et tantan. Qui t’en raffole, je ne veux point t’oublier, je veux garder... » Sur l'air de Johnny guitare.

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Il a faim de naître lettres, le pauvre bougre, il arrache une cuisse de Jupiter, pool déplumé, cuite à point, pour courir un marathon mieux vaut partir en suspension, roman fleuve au long cours, il vole l’aile déplumée… « C’est le morceau que je préfère. Cocoricoooo ! » Plus loin un chuchotement… Mais qu’est-ce qu’il fout ce type bon sang de bonsoir ? Tout à coup, tandis que Naitentou s’onirise, l’essence en ire honnie, paisiblement, un facteur fait irruption dans le vide intersidéral… Là où il y avait une maison, où il ne reste qu’une seule chambre volant à l’étage cosmique. Avec des cordes qui se mettent à pleuvoir des nœuds coulants. Un petit coup de pied au cul du facteur, allons courage... En scène ! Ca tourne (pas rond, et pas carré non plus) Le facteur est ainsi pris à moitié pied dans le trou existant ciel de Naitentou… « Dites donc, jeune homme. Oui, vous. N’y aurait-il donc pas ici une atmosphère bizarre ? Non pas juteuse, quoi que, à tout le moins fumeuse ? » Naitentou l’aperçoit, alors, à la négligée. « Ah aha Ah ! Voilà le postillonneur de nouvelles pas attendries. » Il s’approche de l’actif, avec le ton d’un phare face aux récifs : « Dites donc, vous, zestes de retard ! Si vous aviez pu être comme d’habitude en

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avance, le feu aurait brûlé vos lettres de malheur ! Impôt pas plus que deux ou trois ça ne va, amis bénis oui oui en vacance non plus. Les mauvaises factures sont inguérissables. Les mauvaises traites ne font pas le bon lait. Tsouin Tsouin. » Ces derniers mots, il les a lâché avec la situde. Tel le cow-boy tourne ses bottes après un dernier coup de pétard. Il a perdu sa joie, son toit, sa foi, sa plume. Le triste jour lui crache à la figure une funeste bouffée de mollir. Sans roi, ni renne à tenir, la diligence s’emballe. Lentement, Naitentou lève ses grands yeux au firmament de la chambre balancée à l’étage, suspendue, entre regret, nostalgie et lit vide... Mélancolie oside. Déjà parti dans un nuage de fumée, celui d’un feu indien, il baisse les yeux vers le facteur d’heure… « Vous ! Servez enfin à quelque chose. Faites moi la courte échelle. » Naitentou souhaite être un vol heureux, now. « Moi ? Mais je... voyons, reprenez-vous. C’est en dehors de mes fonctions, et même de mes capacités. Je ne suis pas fonctionne air. Et puis il n’y a rien à gravir, sinon votre propre rêvereste ! Inaccessible cime (il chante, tel l’oiseau dans le vent glacé, puis retombe sur ses pattes de Canardo.) A moi-même, Ici même, la chambre double qu’il me semble entrevoir n’est, en fait, qu’une illusion que me projette mon inaptitude à rêver, l’intérieur de la salle de mes fantasmes, où vous faites irruption, comme un volcan s’éveille. Bref ! Un mensonge indécent, matérialisé par une incapacité à s‘envoler, qui vole des images, apparaît pour de vrai.. ? Arrêtez Don votre cinéma. Bof, j’en sais plus rien. J’ai bien envie de partir, là. Bouh. »

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Naitentou part d’un rire brave, énorme, que gonfle le vent d’un souffle lointain. « Ahahahahaha ! Monsieur le facteur ! Je vous avais finalement plutôt mal jugé ! Vous êtes intelligent ! Mais vous avez tort… Preuve en est qu’on ne nous mène pas en bateau, On m’a glissé à l’oreille un petit papier chiffonné où il est griffe au nez…

Tout est un si »

Le facteur soupire. Soupir. Bis. Le facteur soupire. Soupir. Bic. Après une longue langue pause, il dit pour en finir (il n’en pleut plus !) « Bon, d’accord ! Vous avez gagné. Je me rends à vos ares gluement. Car j’ai encore une certaine morale, moi ! Et ma foi en garde à vue, aussi, c’est vrai. Mais il n’est pas possible qu’on nous eût conçu sans que ces faits existassent, au moins en quelque partie imaginaire… » Il fait alors la courte échelle à Naitentou, qui grimpe à la chambrette, puis chaloupe. Avec les gestes décidés qu’ont les marins d’airs doux, il prend une paire de ciseaux, tranche les filins invisibles - mais sol idées - qui le tenaient encore attaché à une motte de terre. Au gré du vent, de grêlons dingues transformés en flocons de neige, le gogol sans son manteau met la barre à l’ouest, le nez dans la poche. La malle sommeille, la semelle de vent flotte à la mer d’air libre. Il ne reste plus, qu’un petit rien de Naitentou, poussières disséminées un peu partout. Il n’y a plus que gros sel et cendres pour conserver les traces de son

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passage. Les lignes d'horizon sinuent vers l’infini, sauvage chevauchée des barrières de perspective cavalière... Sans fin.

Ludovic Kaspar Des excuses, toujours des excuses De connerie en connerie

Ha j’ai haïs l’aube d’un dimanche parisien. Avec mon Vélib, zigzaguant à toute berzingue depuis Bastille, fendant l’air frais de septembre comme un papillon exténué à la recherche de 100 watts, j’ai posé les engins, ce vélo de 20 kilos et moi, sur une place près de Montreuil. Station Total. La tête raide et les mains gourdes, opération « pièces jaunes » pour une cannette à 12.9. 6H. Je m’affalai sur un banc, ma dose serrée entre les dents. La totale. « Qu’on vienne me l’arracher ! ». Poireauté 4 plombes, maudissant ma connerie, les dimanches, les vélos, les cafetiers, ma connerie… Je sirotais au ralenti, question d’amener le poison jusqu’à l’ouverture d’un rade. Le Monoprix du coin a levé son rideau de fer à 9H, plus un cent dans les poches, la guerre froide continuait. J’observais les hommes en vert récurer la chaussée, les trottoirs, salis par le « Saturday night fever », écoutais leurs blagues à se tricoter un pull de coeur à l’ouvrage. J’ai eu honte, un éclair, d’être là minable, bon à la contemplation, avide de m’engloutir une futilité qui m’engloutirai encore plus dans la connerie, honte d’être seulement dans cet autre monde, inutile. Un félin en chasse dans la ville.

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J’apprenais la patience, les petites vieilles traversaient les quatre voies vides… « Ce quartier est une misère, bientôt je vais voler du pain et le distiller sur place pour fabriquer de la vodka, je hais les grasses matinées qui suivent les samedis soirs, les semaines harassantes de boulot qui les produisent, le dieu catho et ses décrets, et ma misère de pacotille, ma misère gâtée qui vient de loin... Ma défaite. J’ai soif ! » 3H à observer. Observer presque rien autour de moi… J’y ai prit goût, remarquer ces petits événements oubliés qu’on ne voit plus, pris dans le tourbillon de ses bulles de connerie diverses… moi, là, ici, c’était m’avaler deux trois bibines à l’œil. Justement un bar a ouvert. ENFIN. J’ai remballé ma mémoire, mes souvenirs d’observation minuscules pour les replonger sous la surface. La chasse. Commandé trois choppes de Seize. Dernière lampée, ai fait mine de sortir en terrasse passer un coup de fil sur mon portable sans unités et le soleil brillait, sans blague… J’ai couru, couru, couru, l’écho du cafetier m’a poursuivi de noms d’oiseaux. Station de métro, saut de l’ange débile au-dessus d’un tourniquet, ramassage de gueule. Dans un train sans remords. « Il les paye 20 cents l’unité ses demis de mauvaise bière, l’enfoiré… et je le rembourserai quand j’aurai de quoi, en seigneur. » Des excuses bidon, des pensées viciées, des paroles, paroles, paroles. Voleur sans heure, en perte de temps. J’ai pensé éthique... HIC! a fait l’écho.

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Ludovic Kaspar First Steppe (adieu orgueil ou l'hymne à l'escabeau)

Je coince ma casquette pour qu’elle ride mon front, le regard assombri alors je plisse mes yeux, je les gèle, bientôt ils vont vomir à la Sujet Angot, à la fissure inepte, pleine de luxe. Il y’a des aubes bateaux où le marin se pisse dessus, n’imaginant plus un Mississipi, un Missouri qui vaillent. Et chantent les bouteilles de Paname sur un tas d’homme assoupi. Quand le réveil rampe la sonnerie crie « escabeau ! » Viendraient les échelles à simple corde, puis celles insensées des pompiers. Le firmament ? Debout, mieux que rien. Se redresser. Je consulte les Bibles, et les exècrent, demande de l’exégèse furax à mort ! Sur un des capitaux. Mon grand capital, ha que je suis capital, corrompu d’affaires inchiffrables : Qu’on m’enlève l’orgueil. Je prendrais mon pas vrai, craché juré, celui rapide et lent qui me relie, me relie au seul pêché qui rippe. Ici un trottoir, une voie pour marcheurs. Je trébuche sur la bordure, qu’on m’enlève encore l’orgueil. Je lance ma casquette au caniveau. Nickel le SOS. Plus propre que mon esprit d’auge, de romarin. Je fréquente ceux qui révèlent qui je suis. Je suis seul. Vous êtes seul, hé vous ! Vous êtes seule ? Restons-le. Par pitié. La bordure et mon orgueil. Je suis la bordure. Ramper c’est déjà ça. Déjà. Mes rêves sont d’escabeaux. First step.

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Régis Belloeil Bonne année Un premier janvier, vers dix heures du matin, deux personnes discutaient dans un petit commerce d’alimentation d’une grande ville. L’un, le gérant de l’épicerie, était âgé d’une cinquantaine d’années et faisait penser à un docteur, avec sa blouse blanche immaculée et sa fine moustache bien taillée. L’autre était exactement ce que son apparence laissait supposer : un voyou de vingt ans hésitant entre braquer l’épicier ou bien simplement lui acheter de la bière. Un troisième homme entra dans la boutique, un clochard d’origine roumaine qui, bien qu’exilé de longue date, pratiquait un français plus qu’incertain. Il espérait mendier quelques pièces ou bien quelques bières ce qui, en fin de compte, revenait au même… L’épicier, debout derrière son comptoir, tapotait un fusil comme s’il caressait son chien. Les trois hommes étaient ivres. - Bonne année, bonne année tout le monde ! cria le Roumain en entrant. - Ferme ta gueule, connard ! répondit le jeune. - Bonne année, bonne année ! reprit le Roumain en faisant comme s’il n’avait pas entendu. - Vous le supportez, cet enfoiré ? dit le jeune en s’adressant à l’épicier qui tripotait toujours secrètement son fusil. - Pourquoi tu te mets en colère, monsieur, c’est la nouvelle année alors je te souhaite qu’elle soit bonne, c’est tout ! ! - Ferme-la, putain ! Je sors de taule et ma gonzesse s’est tirée ! - Justement ! La nouvelle année ne pourra être que meilleure pour toi ! Bonne année, bonne année à vous deux ! T’as pas une pièce, monsieur ? - Ca me ferait mal de te les donner, minable. J’aime pas les mecs de ton espèce. Retourne donc élever des poules dans ton pays de merde. Y’a pas de raison que

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cette année se passe mieux que les autres. - Pourquoi tu m’insultes, monsieur ? Je te demande juste une pièce pour manger et tu me traites pire qu’un chien. Je suis un homme, comme toi, alors keski va pas ? Tout en parlant, le Roumain s’approchait du jeune. - Recule ou je te fais la peau ! prévint ce dernier en sortant un Herstal 11.43 de la poche de son blouson. A cet instant, l’épicier épaula son fusil de chasse et mit en joue le jeune sans dire un mot. Etonné et inquiet, celui-ci dévisagea le commerçant tandis que le Roumain se rapprochait toujours. Parvenu suffisamment près, il sortit un couteau à cran d’arrêt de sa manche et enfonça la lame dans l’abdomen du jeune en remontant vers la cage thoracique. Les yeux de la victime s’agrandirent tandis qu’il regardait stupidement son sang, et donc sa vie, jaillir hors de son corps. Le Roumain contemplait sereinement la scène en souriant, découvrant ainsi les quelques dents pourries qui garnissaient sa mâchoire. - Bonne année, monsieur. Dommage pour toi qu’elle fut si courte… Pendant que le jeune se vidait de son sang sur le carrelage, l’épicier, spectateur jusque-là, pressa soudain la gâchette et fit exploser la tête du roumain comme un fruit trop mûr. Des morceaux d’os et de cervelle souillèrent sa si belle blouse blanche. Alertée par le bruit, sa femme fit son entrée sur le lieu de la

tragédie.

- Bon Dieu, Marcel ! Je viens juste de tout nettoyer. Tu peux pas faire tes cochonneries ailleurs ? Regarde-moi ça, Y’a du sang partout. C’est dégueulasse ! Confus, l’épicier posa son arme et traîna les corps dans l’arrièreboutique, où quelques cadavres raidis étaient déjà entreposés. Il allongea les deux macchabées à côté des autres puis prit un seau et une serpillière afin de laver le sol. Furieuse, son épouse regardait la télévision tout en continuant à réprimander son mari, lequel pensait à changer de quartier parce que celui-ci était vraiment trop mal fréquenté.

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Dehors, la neige commençait à tomber et à recouvrir de sa douce blancheur le bitume de la ville.

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