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Prick-Up Your Ears


Contents | Sommaire

Introduction – Walter Ruhlmann Jérémy Bérenger Thomas Vinau Marie-Eve Guillon Eric Rocard Ludovic Kaspar André Epervier Helena de Angelis Jean-Pierre Lesieur Kelig N Robert Serrano & Nelly Bridenne Cathy Garcia Pierre Guéry Régis Belloeil Denise Therriault-Ruest Jean-Christophe Belleveaux Denis Emorine Yvette Vasseur Thierry Piet Eric Allard Alexandra Bouge Bruno Tomera


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Introduction – Walter Ruhlmann Il faudrait mettre un peu d'ordre tout de même. Ces textes en vrac, placés là sans qu'on sache ni comment ni pourquoi. Il faudrait mettre de l'ordre, épousseter, expliquer, dire comment et pourquoi. Il faudrait ordonner, classer, ranger, dire aussi d'où ils viennent tous autant qu'ils sont. Il faudrait quand même dire que c'est un événement d'avoir réussi à réunir autant de plumes dans un seul numéro, autant de textes si variés, dire comment on a réussi à faire tout cela, dire pourquoi ils sont là. Il faudrait quand même...

TA GUEULE! Je tiens juste à dire que je suis fier d'avoir réuni tant d'auteurs dans ce numéro, d'avoir retrouvé deux comparses de l'époque "papier", que ça commence en musique et ça se termine en fanfare, et qu'entre les deux c'est Mozart, ou le petit Jésus en culotte de velours, comme vous voudrez. Bonne visite et bonne lecture.

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Jérémy Bérenger Hank's Connection - Hardcore bukowskien

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Thomas Vinau Mon camp Je suis du gang de la miette, de la boulette et du caillou. Adepte de la poussière. De ceux qui estiment les insectes. J’ai de l’amitié pour les plantes, les bestioles et les escargots. Du respect pour la lumière. Une inaltérable admiration pour les matins. Je suis de ces gens qui se sentent mieux vivre en regardant brouter une vache. Je suis de ces gens persuadés qu’un oiseau connaît la musique, donc la douceur, donc la grâce, donc la beauté, donc l’art, donc Dieu. Chaque jour, le vent me recoiffe les yeux. Je suis l’amant discret des fossés, des bords de route et des balcons. J’ai le culte des mauvaises herbes et de l’odeur de la pluie au fond de la boue des chemins. Chez vous, je suis perdu, j’ai peur, j’ai froid, j’ai honte. Chez eux, je suis en paix, j’apprends comme je respire, j’aime comme je vois. Vos mots sont des carottes ou des battons. Les leurs sont des couleurs ou des prairies. Je suis du gang des brindilles, des graines, des pétales. Je me cache sous les ailes des hiboux lorsqu’ils chassent. Je sais que rien ne pousse sur des billets, rien ne né, rien de vivant. Je sais que le béton n’est beau que dans ses fissures. Je suis du parti des fissures. Je suis une liane sur les ruines. Je me cache dans les taillis, je fais l’amour au dos des feuilles, je vois le ciel dans une épine. J’attends l’effritement. J’attends que l’herbe me recouvre. J’ai choisi mon camp. J’attends la révolte des arbres.

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Marie-Eve Guillon Pucelle De larges lèvres Charnues, Pulpeuses et entr'ouvertes, Humectées De mièvrerie. Sourire esquissé A demi froissé; Vulgaire papier glacé! Neiges éternelles A jamais oubliées, Souvenirs dérisoires, Avenir illusoire, Qui croire?

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Marie-Eve Guillon Encre de mer Les beaux jours Arrivent enfin. L’océan, de ses lèvres Ourlées-nacrées Susurre de tendres Mots ; Charmé par ces Douces paroles, Pressé de l’étreindre, Vous courrez Le rejoindre. Oh ! Mais c’est Qu’il est salé ! Plus que d’habitude On dirait… Depuis mi-novembre, La mer, sans cesse, Crache De chaudes larmes Amères Et cristallines. D’autres pleurs Perlent et creusent Ces profonds sillons Qui labourent les joues

Rebondies, Fraîches ou sèches. Des morts Pour ce pays Sans pluie, Des morts, Recouverts par Cet unique linceul De sable. Ingrat, Le désert refuse Le Souvenir. De son souffle brûlant, Il balaie ses odieux Macchabées. Chez les hommes, La mémoire Est tenace. Rien ne s’efface. Ils veillent, enterrent Et prient Ces proches Qui, hier encore Suçaient la vie. Qu’importe !

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La douleur des hommes, La plainte murmurée Ou rugie De l’océan souillé : La cause est Analogue. Un mal sournois Engendre le calvaire. Souffrance similaire Pour une même PIERRE. Semblable coupable : La roche molle Des manuels scolaires, L’huile de pierre Des Latins Ou l’or noir De Tintin Une tâche indélébile S’épanouit Dans mon cœur Tandis que l’océan Pleure Ses perles pétrolines.


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Eric Rocard Je singulier sujet aux belles paroles des masculins pluriels Homme papier paraphé raturé froissé jeté au panier

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Ludovic Kaspar Buffalo-Choix, fouteur de merde. Il y a des soirs puis des nuits, passés seul face à l’écran, les doigts scotchés au clavier comme une bouche d’enfant puni pour avoir trop parlé en classe. Tous ces temps ne se succèdent pas, je traie des pensées de crocodile sans la moindre trace humide, en me persuadant d’une sécheresse universelle. Alors qu’il s’accumule, le temps, pour distiller son énergie plus tard, après l’écran, la solitude des ressacs nocturnes. Rien n’est à point. Au point. Question de choix. Un savoir plus ou moins inné. Exemple chez Buffalo-Grillé : - Quelle cuisson la côte, monsieur ? - Saignante. - Sauce au poivre ou béarnaise ? - Saignante. - Du vin ? - Saignante. - Espèces ou carte ? - Saignante. - Tout s’est bien passé ? - Alors bleue, béarnaise, carafe d’eau, resto-baskets. Sinon parfait, Madame la Marquise. Pas le temps de dire mon reste que ses frères se vautrent sur la table. Gerbe finale. Pas le choix, quand on l’a sur l’estomac. Trop tard et trop tôt. On s’inquiète de ma santé en me poussant vers la sortie. Des artistes. Je réclame un médecin dans la salle, un pilote dans les cuisines. " Ca suffit là, tu veux les keufs c’est ça !? " Ok Ok, je paye et je m’en vais... A point.

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Ludovic Kaspar Civilités Là où ailleurs Ca commence par une erreur. Jack et Lyn, mes créateurs, préparaient le rituel BBQ des dimanches estivaux et je révisais ma brasse dans la piscine peu profonde. Je portais mèche blonde de droite à gauche au gré des rafales du vent puant comme l’haleine d’un vieux dingo - des carcasses d’animaux en putréfaction jonchaient les pelouses du lotissement. Jack me surnommait « Mein führer! » à tout bout de champ et Lyn renonçait à m’emmener chez le coiffeur depuis perpette car cette blague pressurisait ses zygomatiques dépressifs comme un rail de mauvaise coke. Grimaces et dentition refaite. Les voisins ne tarderaient pas à rapporter la bidoche, un kangourou bien vivant à cramer à vif. Le cri du kangourou immolé, assez feutré, excitait ce petit monde de banlieue à l'Est de Sydney sans que personne ne s’offusque. Coutume. Comme à son habitude, Jack tenait à organiser un pugilat à mains nues contre la bestiole avant de la trancher encore rose dans l’assiette. C’était l’occasion de parier et de s’amuser un peu, les dimanches sont plutôt creux en Australie, vaste désert insulaire. A chacun ses combats de coqs, sa pétanque, ses partouzes. Seulement, ce jour-là, William, un anglais à peine emménagé, crut bon d’offrir son chat persan à bouffer ! Quel manque de tact! Manger du chat domestique est LE tabou de cette bonne société australe ! Jack, Lyn et les autres devinrent blêmes, tombèrent dans les pommes comme l’aborigène ivre mort chute de son boomerang. Au bord de la piscine, mes six ans murmurèrent : une bonne solution finale.

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André Epervier Vieillerie Assise, la vieille ruminant sa déchéance. Orgueil silencieux, la pénible incontinence. Un cœur tremblant, la souffrance. Assise, le trône déchu, piètre insolence. La solitude des mots, l’insuffisance. Visage cicatrisé, affreuse pénitence. Assis, des remords cachés, l’offense. L’esprit odieux, fausse cadence. Gestes désordonnés, lointaine enfance. Assis, un parchemin, nulle magnificence. Désolation à la recherche d’une opulence. Refuser la vérité, pauvre médisance. Assise, méchanceté avide, l’inconséquence. Triste longévité, sénescence. Le pas incertain, atroce cadence. Assise pour l’instant dans l’indifférence. Le déclin assuré, l’obsolescence. Délire funeste, l’observance. Assise dans une froideur, putrescence. Le départ souhaité, quelle chance! Assis, un linceul noir, sentence…

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Helena de Angelis La taxe d'affliction « Chers confrères, c’est avec plaisir que nous vous livrons la nouvelle mouture du code bioéthique à peine concoctée par le conseil d’administration. Les 7846 nouveaux impôts spéciaux seront perçus non pas au profit de la masse travailleuse mais au profit des chairs mortes maintenues in extremis au soufre d’une mécanique imposée génétiquement. Chaque impôt spécial sera expressément établi d’après la chaleur locative cadastale et des portefeuilles des chiens bien aux ordres du revenu et des régions. Le seuil d’implosion sera maintenu fixe à chaque fièvre acheteuse par les collectivités fécales. Les recettes salopiesques générées conflueront en financement de sévices perpétrés aux usagers via des équipements collectifs de formatage. Les impôts mentionnés seront principalement au nombre de trois : la taxe d’affliction, la taxe foncière (sur les calvaires bâtis de plein gré ou subis), ainsi que la taxe protectionnelle (qui vise à la sécurité individuelle). Examinons tout d’abord la taxe d’affliction : Elle est due par tout détenteur de vie et d’un logement meublé dénommé « corps » au 1er janvier de l’année de sa naissance. Sont donc assujettis, tous confondus, les propriétaires des corps, les locataires de ces mêmes corps (locataires éphémères présents uniquement lors de relations sexuelles), ainsi que les occupants à titre gratuit dans un laps de temps donné (fœtus occupant pour 9 mois), et ce pourvu que les occupés par la dite « vie » soient imposables et que les occupants des sus-dits corps aient la jouissance exclusive ou la disposition à titre privatif des locaux (autrement dit des enveloppes cutanées) conformément à l’article 1408 du Code Bioéthique des Salauds. La loi précise que c’est l’occupant du corps qui, au 1er janvier, doit régler cette taxe. Conséquence : si l’occupant déménage de son corps en cours d’année, par exemple en hôpital psychiatrique ou même au cimetière, il devra payer la totalité de la taxe au titre du logement corporel qu’il quitte, mais n’acquittera aucune taxe au titre de sa nouvelle 11


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habitation. Seront exonérés totalement de la taxe d’affliction afférente à leur habitation corporelle principale : les titulaires de l’allocation supplémentaire versée par le fond de solidarité « Privilège & Vieillesse » ou encore le fond spécial d’invalidité sponsorisé par les mêmes nantis dotés de l’ « Allocation-Privilège », les personnes de plus de sept cent ans ainsi que les veuves quel que soit leur âge, lorsque leurs notations comportementales de l’année précédente n’excèdent pas les limites imposées par le régime de rendement (pour la taxe établie au titre de 3005 : 7286 pour la première part de quotient familial et 1946 pour chaque demipart supplémentaire). Les personnes atteintes d’une invalidité ou d’une infirmité les empêchant de subvenir par leur travail aux nécessités de l’existence, soit les titulaires d’une abjection visible suite à manipulation génétique in utero, les adultes endommagées par un cortex usé ainsi que les personnes non conformes aux codes de réussite économique, se verront amputés d’une demi-part. Aucun dégrèvement de la taxe d’affliction ne se verra attribué aux conduites alternatives, aux attitudes déviantes comme aux corps dégénérés. Lors de notre prochaine réunion, nous développerons la taxe foncière sur les calvaires bâtis de plein gré ou subis. A vendredi donc, et dans l'attente, travaillez bien! »

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Jean-Pierre Lesieur Portrait du poète d'aujourd'hui Le poète d’aujourd’hui est resté un grand jeune homme qui n’en finit pas de ne pas vouloir vieillir. Mais comme il n’y peut rien il écrit pour oublier. Le poète d’aujourd’hui n’a plus besoin de caresser sa muse d’autres s’en occupent pour lui en la coinçant dans les ruelles froides. Le poète d’aujourd’hui ne travaille pas dans l’usine du Parnasse mais a besoin d’avoir un métier solide et solvable pour arrondir les fins de mois de sa poésie. Le poète d’aujourd’hui s’il n’a pas dépassé la trentaine pointe dans un bureau de débauche. Le poète d’aujourd’hui s’il a dépassé la trentaine peut penser se goberger dans une activité secondaire qui ne lui laisse plus le temps d’écrire. Le poète d’aujourd’hui lime sa solitude sur les vers libres qu’il ne parvient plus à piéger dans son haveneau de pêcheur de lune. Le poète d’aujourd’hui se demande tous les soirs à quoi ça sert d’écrire de la poésie et voit son image se refléter dans le miroir du vide. Le poète d’aujourd’hui met sa production sur les pages d’Internet et espérant que quelqu’un saura déceler son talent entre trois cent quarante quatre mille poètes qui font comme lui. Le poète d’aujourd’hui ne se donne pas la peine de protéger ses écrits tout heureux quand quelqu’un veut bien lui piquer. Le poète d’aujourd’hui fait la gueule quand un autre poète parle de ses difficultés de vie. Le poète d’aujourd’hui a la sécurité sociale même sans avoir écrit un seul vers. Le poète d’aujourd’hui harangue des foules de trois auditeurs en espérant qu’un seul restera jusqu’au bout de son récital. Le poète d’aujourd’hui copie les américains en faisant des joutes oratoires avec vainqueur et vaincu comme dans l’ancienne Rome. Le poète d’aujourd’hui ne veut plus s’appeler poète mais slameur de fond. Le poète d’aujourd’hui photocopie ses textes en partant du clavier et n’use pas ses crayons dans des rimes absentes. Le poète d’aujourd’hui clame sa liberté de poète que personne ne lit. Le poète d’aujourd’hui dort dans des draps blancs et prend des congés payés comme tout un chacun sauf quelques uns. Le poète d’aujourd’hui connaît bien la poésie passée et beaucoup moins la présente qu’il ne lit pas beaucoup. Le poète d’aujourd’hui est amoureux des mots qui ne lui rendent pas comme un mari trompé par une noce sans dot. Le poète d’aujourd’hui avance courbé par la charge des aides qu’il réclame ici ou là et qu’on ne lui donne que rarement. Le poète d’aujourd’hui se fait aider pour éditer tant qu’il n’en ose plus écrire. Le poète d’aujourd’hui ne sait plus à quel sein se vouer ce qui le fait se retourner 13


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vers les saints qui lui balancent des coups de pieds dans les testicules pour le renvoyer d’où il vient. Le poète d’aujourd’hui a une place à part dans le monde des lettres le cul de basse fosse. Le poète d’aujourd’hui a son éditeur, sœur Anne, qui lui dit toujours qu’il attend les sous pour lui éditer son livre et qui ne voit rien venir. Le poète d’aujourd’hui n’ose plus mettre sur sa carte de visite que c’est là sa fonction tant il a peur qu’on lui jette des pierres. Le poète d’aujourd’hui triomphe de la vie en courant plus vite que ses créanciers. Le poète d’aujourd’hui peut crever dans la rue, dans une tente rouge, sans que jamais personne ne soulève l’auvent. Le poète d’aujourd’hui avale des couleuvres sur un champ de foire grand comme la terre dont il ne parvient jamais à faire le tour. Le poète d’aujourd’hui envoie ses poèmes à des revues qui se vantent d’avoir quatre cent lecteurs pour amortir leurs faux frais. Le poète d’aujourd’hui n’apparaît dans les journaux que dans les faits divers quand il a tué sa femme ou violé son teckel. Le poète d’aujourd’hui fait de la politique mais la politique ne lui demande rien. Le poète d’aujourd’hui est un citoyen qui ne comprend plus rien à la constitution. Le poète d’aujourd’hui traverse de longues plaines se prenant pour le corbeau d’Edgard Poe traduit pas Baudelaire en rongeant le frein de sa belle bagnole. Le poète d’aujourd’hui écrit des romans qui ne lui rapportent plus grand-chose s’il ne fait pas partie des peoples. Le poète d’aujourd’hui accroche sur son front un turban de papier quadrillé sur lequel il dessine des louanges à l’avance. Le poète d’aujourd’hui regarde avec de grands yeux ceux qui lui disent de ne pas charger la mule par des psaumes de dépit. Le poète d’aujourd’hui veut bien raser les murs si on lui fournit le savon à barbe. Le poète d’aujourd’hui dépave les rues avec son crayon gomme pour un salaire qu’il ne vient jamais chercher. Le poète d’aujourd’hui n’est jamais aussi bon que lorsqu’on lui fait croire qu’il est le plus mauvais. Le poète d’aujourd’hui ne se reconnaît pas dans ceux qui disent le représenter dans toutes les assemblées de poètes. Le poète d’aujourd’hui compose seul comme le veut le temps. Le poète d’aujourd’hui dépasse d’une rime le poète d’avant et le fait savoir par toutes les télés dont il ne dispose jamais. Le poète d’aujourd’hui n’a pas de fan club, comme on dit chez les téléradioreporters. Le poète d’aujourd’hui vit avec une femme, en aime une autre et fait l’amour virtuel dans les marges du temps. Le poète d’aujourd’hui fait grincer les ressorts du lit des créateurs quand il invente un mot pour dire qui il aime. Le poète d’aujourd’hui ne crame pas de voitures mais il en aurait vachement 14


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envie. Le poète d’aujourd’hui possède un compte en banque une carte visa et quelques roubles en solde qu’on a bien voulu lui jeter. Le poète d’aujourd’hui sait que le désert avance sur cette planète et sait qu’il est mieux préparé que les autres depuis qu’il y prêche.

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Kelig N Paris pieuvre Paris devenue pieuvre avale dans sa bouche de métropolitaine l’humanité par millions. Au petit matin, enveloppant les passants avec ses énormes tentacules, elle les endort, les isole, guette à l’affût, tapie dans l’ombre… Elle suce leurs esprits toute la journée, polluant de son encre gazeuse le ciel mauvis. Le soir, elle se repaît parmi les ruelles noires des âmes vulnérables. Elle attire le sans le sou dans le coin, parce qu’elle brille, qu’elle est chromée comme une tour d’aluminium. Il faut la payer, de sang, d’effort, de sueur, de vie. Elle éjecte le trop plein d’humanité, jeté tel un kleenex au bord des trottoirs. Elle n’a plus qu’un nichon, la butte Montmartre, il n’a plus qu’un téton, la Sacré-cœur. Il faudrait foutre le camp tant qu’il est temps. Finalement on reste, scotchés, collés, esclaves. On peut devenir crapaud dans cette Paname. On peut devenir pêle-mêle chauve souris, chien, loup garou, chat de gouttière, araignée de maison. Blatte, cafard… Dans la misère. L’homme est animal de cité de verre, ici, Exit la société. La pieuvre… Jusqu’à Orléans s’étend. Là-bas, on sert une fois tous les dix ans le plus mauvais chocolat du monde, au café de la gare. C’est là qu’on le boit, un soir quand on s’égare : les blattes noyées dans le malt, le parisien déraciné aura la nausée en rentrant aux aurores… La tête aux idées noires. La valse à mille temps est bien finie. Voici venu le temps du périphérique à perpétuité. Les notes se sont cassées en mille morceaux sur des menottes en acier, les petits papiers de partition en perdition, sont déchirés.

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La loi du plus fort sonne faux, aujourd’hui Maldoror. La pieuvre s’étend sur la ville, allonge ses tentacules en argent, se faufile entre les ruelles… Elle les écartèle, en larges boulevards, en périphériques, en autoroutes de l’information, elle circule tel un affreux lézard gris. Partout, incrustée dans chacun des ports d’angoisse naviguant parmi les bateaux mouche. Elle sommeille sous la Seine, vieille murène couverte de rimmel. On l’entend ronger les caniveaux jusque sous le Muséum d’histoire naturelle, où elle fait ses petits monstres. On la sent, là, tout près. Si elle touche, c’est la fin. Paris boufferait la langue de l’humain, déchiquetterait ses mots. Elle irait les recracher aux incinérateurs d’Ivry. La pieuvre, satisfaite, éructe à minuit. Elle garde un œil ouvert, de cyclope allumé. Elle surveille, partout elle tourne ses yeux de verre, chaque recoin est sous le contrôle de ses ventouses électriques. Un jour, ce sera New Paris Empire State building, ici. Un illuminé tentera de mettre une bombe, soit disant pour faire éclater l'oeuvre. Il ne pensera pas à moi, ni à toi, ni à rien. Ce sera l’apocalypse, comme on dit. Dérisoire histoire de déboires. Un véritable feu d’artifice de calamars, et il n'y aura plus que le désespoir pour y croire. On sentira quelque chose de gluant couler à l’épaule. On rira jaune, comme si on était le dernier, à six pieds sous la terre, tremblante de concert.

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Robert Serrano & Nelly Bridenne Le con Mais quel con ! Faut y être con pour grimper sur un toit, en pleine tempête ! Fernand ne décolère pas. Sa sœur Claudie vient de téléphoner pour lui apprendre la nouvelle : Une tornade a soufflé toute la nuit, jusqu'à 150 Kms/heure sur la Somme et ce con de Michel, le beau-frère, n'a rien trouvé de mieux que de monter sur sa toiture pour la calfeutrer, car quelques tuiles se sont envolées. Une bourrasque l'a rapidement délogé du faîte et envoyé quelques mètres plus bas. Total, non seulement la maison prend l'eau, mais Claudie a perdu son mari. Faut y être con ! -Quand même, c'est ta sœur – balance Linda - tu devrais aller voir. Fernand n'est pas chaud pour sortir la Twingo avec ce putain de vent. Même si ces deux cons n'habitent qu'à six bornes, manquerait plus qu'il prenne un arbre sur sa bagnole. -J'irais demain, j'vais au pieu, tu montes ? -Pas question, non mais ! T'es dégueulasse, Claudie est seule, sans électricité, si ça s' trouve ton beauf est cané. Si t'y va pas, j'chuis plus ta femme ! C'est décidé ! Râleur mais bon cœur, le brave homme enfile son blouson, se coiffe d'un bonnet puis se dirige vers le garage. Sur l'étagère, planquée derrière la pile de rondins l'attend *Eve. Fernand s'en saisi, dévisse le bouchon et s'en glisse une double lampée pour se donner du courage. Sur la route, la visibilité est nulle. Le pare-brise est constellé de feuilles que les essuie-glaces n'arrivent plus à décoller. Fernand est mort de trouille. La tempête secoue la petite voiture. Des arbres cassés jonchent la chaussée. L'automobiliste ne voit plus rien. Une palissade sortie d'on ne sait où vient exploser le pare-brise. Coup de freins, coup de volant…La petite voiture quitte la route et va s'éclater sur un vieil ormeau. … - Je me suis chié dessus ! Pense Fernand en mourant. *Eve : la femme du premier Rhum… une blague vaseuse dont raffolait ce pauvre Fernand.

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Cathy Garcia Aliénée Seule et froide dans la nuit cloîtrée, murs glacés qui brillent, miroirs où pleurent mes reflets. Comment tirer du puits mon profond désespoir ? Mes pauvres mains se tordent, se nouent, se dénouent, comme des cordes autour du cou avec de tristes doigts qui mordent... Soumission Et je vous tends ce sourire qui n'en est pas un, voilé de soupirs. Voyez, je retiens ma main, Chaude, innocente qui vous veut du bien... Je muselle mes mots trop désordonnés, trop tendus sous ma peau... Je baisse même mon regard, la pointe de ce dard qui vous perce à nu... Voyez, je ligote mon corps qui a tant à dire, on lui a donné tort et dans la froide bulle où mon âme évolue, je joue avec mes cellules.

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Pierre Guéry Fenêtres Je suis debout sous la fenêtre. Je joue de la mandoline, je fredonne O amore mio. J'ai seize ans je me sens fort et beau, mon talent est irrésistible: je fredonne l'amour comme personne, les belles se pâment quand je déclame, tous me demandent à la cour du Seigneur de Ferrare. Non. J'ai seize ans, un adolescent fragile jeté dans le jeu léger et piquant des petits mâles qui font de l'épate aux filles du lycée. Je suis debout sous une fausse fenêtre, je joue faux d'une fausse mandoline et je chante La belle si vous vouliez vendre à l'encan vos baisers En achèterais volontiers par dizaines centaines ou paquets... mais je n'ai pas la chance que la belle me plaise. Cette belle n'est pas mienne, le texte est nul, je suis petit et ridicule. Je n'ai que trois poils au menton, une voix trop douce et les cheveux longs. Je n'achèterais rien à cette crétine aux dents plus longues que celles de mon cheval. Je suis debout sous la fenêtre. Je ne joue pas de la mandoline c'est ringard la mandoline. Je joue de la guitare électrique et je gueule smoke on the water... en fumant mes premiers clopes de blanc-bec. Jamais je ne fredonnerais O amore mio sous la fenêtre d'une fille aux cheveux si filasses et au regard si bête. Tous les samedis après-midi quand il ne pleut pas je fais rugir ma mobylette, je chale ma belle à moi au galop du moteur, la chavire dans l'herbe des prés lui découvre les seins. Je l'aime et m'endors dans le parfum de sa crinière. Non. Quelquefois, quand j'ai fini ma dissertation et que ça me gonfle dans le pantalon, j'ai le droit de prendre mon vélo pour me taper sept lieues jusqu'au donjon perché où crèche ma belle. Je branche l'ampli chez les voisins dont le fils est mon copain, la rallonge est assez longue, je vais sous la fenêtre plaquer mes six accords et murmure que yesterday, all my troubles seem so far away... faux bien sûr.

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Je suis debout sous la fenêtre. C'est l'aube. Ils vont venir me chercher tout à l'heure. J'entendrai leurs pas résonner dans le long couloir froid. Ils seront deux plus un. Deux m'encadreront et l'un nous précèdera c'est ainsi que nous marchons ainsi marcherons nous, en silence je vous prie. La porte se sera refermée derrière moi j'aurai quitté ma fenêtre. Nous traverserons la grande cour intérieure, puis un autre bâtiment d'autres couloirs le long le long d'eux marcherons, en silence je vous prie. Par la fenêtre d'un de ces couloirs j'apercevrai l'alignement de fenêtres du quatrième étage de mon bâtiment, à la fenêtre suivante je me serai dit que je pourrais compter les fenêtres de mon couloir, à celle d'après j'aurai commencé à le faire. Je compterai les fenêtres, les barreaux de chacune, pour chercher ma fenêtre. Je découvre alors que je n'avais jamais fait ce calcul: au quatrième étage de mon bâtiment ma fenêtre commence au trente-huitième barreau dans un sens et au seizième dans l'autre, ce qui compte tenu du nombre de barreaux par fenêtre -- je m'arrêterai là le calcul toujours me fait tourner la tête et ne me suis jamais assez ennuyé pour y céder. Dès que je trouve ma fenêtre cesse de compter regarde un pilier regarde un pilier regarde un autre ma fenêtre entre gardes. Travelling. Focus. Je suis au cinéma avec ma belle (Nathalie Edith Yvette Muriel Nadine). Fenêtre sur cour de mon désir je la pelotte défais le fil des cheveux de ma belle (Grace Kelly Tippi Hedren Kim Novak-fausse-blonde-vraie-garce). Coeur qui bat slip élastique frottement. Suspense! Lundi matin je rate le bus mobylette en panne je hitchhike. Pouce tendu énervé je marche il s'arrête. Fouette cocher dépêche j'ai cours allez roule. Par la fenêtre je regarde, défiler les près entre les arbres. Je m'y roulais hier contre les seins d'Yvette (Karine Françoise Hélène). Ainsi pour la première fois je verrai ma fenêtre du dehors. Mais alors au dedans je ne serai plus. Ne serai plus qu'en mémoire, qu'en gestes lents du corps, qu'en soif du palais où je voulais chanter, saliver -ma langue a soif de langues-, qu'en appétit de jeune sexe qui cherche, à manger à chanter, à tue-tête dans les corridors du château. Ne serai plus qu'en froid de la peau les samedis où il pleut, sueur de l'aine incertaine au matin, démangeaisons au cou de pied je gratte jusqu'à la plaie, murmure du robinet qui cassé goutte, mal aigu au pouce replié, brûlure de la pisse, poignet foulé de tracer chaque nuit ses regrets, laissant l'autre main la si gauche me délivrer à l'aube du souvenir de si beaux seins. Je m'éponge, last time for ever. Ainsi première fois fenêtre dehors. A cet instant serai mort, dehors mes morts. Dedans vivant encore -quoi qu'est ce qu'encore? mais dehors mort. Je ne comprendrai plus rien. Nothing. Sauf que jamais n'ai compris les filles, et les hommes qui prennent les adolescents en stop pour les prendre --stop.

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Je dis ne me lâchez pas, pas une seule seconde. Que pas un instant je ne me croie vivant. Je vous en supplie, don't be cruel, me laissez pas rêver que je suis libre, tenez-moi serrez-moi, imposez-moi votre pas, cette cadence sûre de ceux qui n'ont jamais cessé de marcher dans la rue. Ne me lâchez pas --comment je vais faire, pas une seule seconde-chance. Je vous en prie. Please please please. Et laissez-moi juste, tourner la tête pour compter mes barreaux. Laissezmoi, regarder du dehors ma fenêtre. Moi garder fenêtre. Imaginer ma belle, dans notre chambre sur un lit m'enrouler dans ses cheveux d'or. Mire, mire ma belle comme je t'aime. Tous les jours je t'écris. Des poèmes que je scande la nuit quand tu pries pour ma route par un signe de la main. Car partir je le dois, sur mon cheval au galop, la mandoline en bandoulière. Te chanter toi ma belle, à la cour du Seigneur de Ferrare. O amore mio. Ou bien. Moi garder fenêtre. Y voir cette grande idiote qui n'a pas mais pas du tout le physique de l'emploi qui voudrait d'elle pour belle, et qui ne sait pas rien à faire, qui ne sait pas son texte elle ne le sait jamais quand j'ai fini de faire semblant la mandoline et fredonné O amore mio. Ou peut-être. Moi garder fenêtre. Me colle contre quand l'homme avance sa main baguée chevalière argent pression légère sur le genou, puis remonte intérieur-cuisse il tâte et sourit dent en or j'ai peur et pâlis. Sens tout mon corps glisser de trouille vers la portière de la Ferrari rouge qui rugit dans le virage et s'engage sur le petit chemin dans les prés --j'y roulais hier chalant ma belle (mobylette avant la panne). Sens tout mon corps avoir peur mais aussi j'ai envie ça doit se voir à la braguette quand il dit souriant --reflet de mes yeux sur ses dents-- on va s'arrrrêter un instant ne crrrains rrrien amore mio. Ou encore. Moi garder fenêtre. Entre deux barreaux caler mon front pour voir dehors lune et nuit pas striées. Me voir là un soir tard accoudé, les yeux levés sur un bout de ciel clair et fumer, cette dernière cigarette la foutue qui jusqu'au lendemain te sirène O amore mio. Je pense tout ceci n'est pas vrai. Je n'ai jamais fredonné sérieusement O amore mio debout sous la fenêtre. C'était pour rire. Pour de faux on disait. Comme aujourd'hui tout est faux, je ne vais pas c'est impossible sortir pour de vrai --sortir et alors pour aller où raconter çà à qui? Ce n'est qu'un jeu, une histoire qu'on narre pour la marre, une rigole de mon ex-bout de trottoir. Je pense jeu triste je qu'il faut jouer, n'être qu'un faux troubadour de l'amour qui un jour de peur a tué le Seigneur de la cour. Jeu triste je qui m'a fait ma vie chanter faux pour de vrai, le jour où j'ai frappé en tenant par le manche ma guitare. Je 22


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pense dernière chance dernière manche aujourd'hui: chanter vrai pour de faux des notes de vie qui s'enfuient. Et pleurer. Sur la guitare électrique que je n'ai jamais eue. Sur ma belle et douce aux yeux de velours, qui n'aimait pas le rock et les clopes, et préférait d'autres garçons aux cheveux moins longs. Les samedis de pluie où tout seul sur mon lit je m'essuie. Le donjon perché sur la colline. Le vélo sans freins alors freins-chaussures ça ratatine les semelles et maman gueule. Les ruines du château où on fume de la sauge dans les feuilles de tilleul. Marco qui fait voir son zizi quand il parle de Nathalie. Ou pleurer. Sur cette mauvaise pièce de lycée, l'estrade vermoulue de ma carrière d'acteur de chanteur de danseur de cour. Sur ma vraie princesse qui même en pièces ne voulait pas de moi. L'autre la fausse qui ne savait même pas semblant --je la chasse du souvenir dès à présent qui est-elle? Ou bien pleurer. Sur le bus loupé lundi, la mobylette en panne -la salope. Sur le capot de la Ferrari jean moulant sur les pieds, ventre plaqué sur le moteur encore chaud il me fend le bel Italo qui aimait les ados blonds aux cheveux longs. La dissertation ratée, les cours de maths séchés pour que depuis Rome et San Remo des machos s'en viennent en moi se la couler doucement, et me filer l'envie de lires par dizaines centaines et paquets. Ou alors pleurer. Sur la grande solitude qui s'approche si je pense à dehors tout à l'heure devant le donjon sans belle qui fait signe. Sur l'horreur le malheur qui m'a pris dans ses crocs quand débridé je frappais je frappais mon Seigneur à la Ferrari couleur sang -fallait pas Italo fallait pas brader mon cul, paye maintenant demain ce sera moi, comme hier et les vingt ans d'avant. Sur les lèvres sèches et closes du secret qui ne fredonneront plus O amore mio sous la fenêtre du quatrième étage trente-huitième barreau par l'aile sud. Une fenêtre qui se referme. Le cheval fourbu de ma vie encore jeune et vieillie, les cordes cassées de la mandoline qui crie O amore mio. O amore mio ! entends-tu que ça plaint par ma voix le soir quand tout est calme sous ta fenêtre? Entends-tu ce fantôme qui fredonne qu'en vingt ans il n'a foulé qu'une cour des couloirs, et qui fume en pleurant ? O Amore mio ! m'entends-tu, m'entendras-tu amore mio, glisser et tomber dans la rue sur une vie foutue qui m'attend en mourant, tout à l'heure là dehors ?

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Régis Belloeil Différence Ame faible, Dominée, Où est ta fierté ? Où est ta liberté ? Toute ta vie, tu obéis aux ordres Programmée pour travailler Puis pour mourir Mais incapable de vivre Ame faible, Ta résignation me révolte Même quand je perds, je gagne quand même Même quand je perds, je gagne quand même La société n'accepte pas ma différence OK pas de problème Elle va la prendre en pleine gueule Avec un maximum de violence Je m'étonne d'être encore en vie Les hommes de mon espèce Crèvent à cinq heures du mat' La gueule dans un caniveau Je sais que c'est mon destin C'est pour cette raison que Je crache mon venin Je gerbe ma haine Sur tout ce qui bouge, Et plus encore Sur tout ce qui ne bouge pas…

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Régis Belloeil La douceur assassine La douceur assassine Un soir d’été Le soleil saigne encore Avec plus de tendresse

De la perte d’innocence. Toujours Le corps égorge l’âme

Chaque seconde Chaque seconde compte Chaque seconde passée A se mirer dans l’ego Insalubre Au paradis des enfers Le roi se prosternera Prendre une chaise La poser sur une terre Fraîchement labourée Et s’asseoir Au milieu de nulle part Avec le ciel nuageux Pour seule compagnie C’est si simple d’être heureux Le vice rêve à l’improbable Vertu Ou vice versa Ce que l’homme a créé L’homme peut le détruire Portons à la lumière Ce jour de joie Rejeton maladif D’une humanité chutée où Régulièrement En une célébration morbide Le corps égorge l’âme Nulle vague ne s’avère assez puissante Pour laver l’irrémédiable souillure 25


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Denise Therriault-Ruest Clair-obscur Eau trouble et salée de mes nuits blanches aux yeux mouillés voile limpide sur d’obscurs désirs vague larme marée et lame déferlante noyez – noyez mes regrets pour n’avoir pas autant aimé que je fus d’émoi renversée derrière un rideau chemin de lumière sur le lit défait trop d’amour conjugué au passé si rare celui qui se souvient que sous la fenêtre fleurissait le rosier vivez votre dérive, aimez autre que moi de moi, ne dites mot qu’en clair-obscur chuchotant pour vous seul derrière un rideau.

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Jean-Christophe Belleveaux Faits divers Dans les fermes, on se pend. La même année : le père, retrouvé se balançant doucement au grenier ; Raymond, l’ouvrier agricole - on disait «garçon de ferme» - dans l’étable ; et Marc, le fils aîné au chêne du champ Magne. Bon dieu, à chaque fois, c’est le gamin qui les avait découverts. Le père, c’était en avril. Jacob était monté jouer au grenier. Huit ans ! A cet âge-là, on déniche des trésors dans ces endroits : des frusques pour se déguiser, de vieilles montres, un planisphère... Et paf, sous le nez, le vieux accroché à une poutre. Mince d’affaire. Pas fâché le Jacob. Le père lui avait flanqué une volée le matin même parce qu’il avait renversé un seau de lait. C’étaient à peu près les seules relations qu’il avait avec son père, Eugène François, «enfant de l’Assistance», ivrogne septuagénaire qui était son géniteur par accident. Et c’est avec un sourire aux lèvres qu’il redescendit aviser sa mère qui lui flanqua une maîtresse gifle avant de se mettre à hurler. Jacob ne lui en voulut pas. Après tout, elle avait passé presque trente ans de sa vie avec cette vieille carne. Pour le garçon de ferme, ça attendit novembre, mais bon, on commença à croire au mauvais oeil. Hé ! C’était le Berry ici et l’envoûtement, on connaît... d’autant que trois semaines plus tard le Marc alla s’attacher sa dernière cravate à une maîtresse branche du chêne Magne. Du coup, on se mit à jaser. Et comme cette petite teigne de Jacob avait été le premier à voir les suicidés à chaque fois, on commença de le regarder de travers. Et on lui trouva un drôle d’air. Genre sournois. Pour sûr, c’était lui le «jeteux de sorts» ou du moins il était aux mains du Malin. Jacob, que ça amusait terriblement, en rajouta. Dès qu’il croisait le regard soupçonneux d’un proche, il lui tirait la langue en disant : «langue de vipère, langue de pendu». Invariablement, l’autre se signait et se détournait 27


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vivement. Le lecteur un peu imaginatif a là suffisamment d’éléments de départ pour bâtir son propre enchaînement à cette histoire, celui qui lui convient le mieux. Moi, en tout cas, je n’aimerais pas être à la place du Jacob parce que connaissant les Berrichons d’une part, et les raconteurs d’histoires d’autre part - surtout quand c’est moi qui raconte - ben, le Jacob, je lui vois pas un bel avenir, tout chiard qu’il est. Finirait pendu lui aussi, pour faire bonne mesure, que ça ne m’étonnerait guère. Je sais, c’est vilain, surtout qu’il a pas dû être vraiment d’accord, le petit Jacob, mais quoi, il avait qu’à pas faire l’andouille, la sorcellerie c’est pas de la rigolade. Evidemment, on pourrait aussi le noyer lâchement, en le poussant dans la mare. Mais c’est pas mieux, et pour l’histoire, c’est moins symbolique. Alors, on est un peu coincés. Déterminisme, fatalité et tout le tremblement.

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Denis Emorine La parure Pour nous Venise enfin effleurait ses épaules, inondait son visage d'une fraîcheur bienfaisante. Elle humait cette fragrance issue de la ville et du lourd silence des canaux. Christine Delahaye se pénétra de la présence charnelle de Venise qu'elle avait adorée en rêve, et dont le mythe s'offrait à elle. La place Saint-Marc, immense abreuvoir où va se désaltérer le troupeau humain, ne la retint pas. Christine n'ignorait pas pourtant qu'un privilège lui était accordé. La façade du café Florian l'attira. Le Florian dont l'intérieur la happa soudainement. Prendre un espresso dans cet endroit relevait du rite quotidien... Après l'afflux touristique dû aux vacances de Pâques, le reflux l'avait réconciliée avec la ville un instant haïe. Christine Delahaye s'était sentie trahie dans sa chair, dans sa passion pour la Venise aux reflets du chagrin et de la mort qu'elle savait partager avec une soeur de pierre et de liquide non moins vulnérable qu'elle. Elle dégustait le café à petites gorgées; le verre d'eau traditionnel qui accompagnait le breuvage ne la quittait guère des yeux. Elle souriait au décor feutré dont le charme et la magie agissaient sur elle, irrésistiblement. Du Florian, la Place Saint-Marc semblait une clairière immatérielle, égarée dans un monde grouillant qui ne la méritait plus. Combien de nonchalants Christine avait-elle vu défiler, affalés dans ces noires et sveltes gondoles, le regard absent, comme si la beauté, enfin palpable, n'avait plus aucune prise sur eux ? Christine était submergée par ce rêve aux contours définis par l'humain, entaché par lui. En cette après-midi d'avril, l'air vibrait de bruits parasites, mais le Florian,

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à travers son voile magique, les absorbait, les estompait tous. Et, même si se déroulaient inexorablement les jours, la pensée s'arrêtait en ce lieu, figée dans la pierre et l'eau également dormantes, à la fois soeurs et confidentes de l'hymen. *** Déjà la nuit pénétrait Venise. Le mouvement et l'obscurité dansaient au rythme de Venise alanguie et de Christine, étroitement mêlées. La ville et la nuit la possédaient du même geste. Elle sentait leur souffle retenu et caressant. Toutes trois allaient des haleines différentes et complémentaires. Toutes trois s'inscrivaient dans le Récit qui avait précédé le voyage et que Christine, nouvelle Pénélope, tissait le jour pour le mieux défaire la nuit, afin de sauvegarder l'éternité du songe qui voilait la réalité. Cette réalité n'avait rien défloré cependant. La nuit eût pu ébaucher des sensations contradictoires, Christine n'ignorait pas que la ville sait s'ouvrir à qui sait s'ouvrir à elle... *** Elle sortit enfin. Il était peut-être vingt-trois heures. Ses pas la conduisaient vers le silence. Les ruelles frémissaient d'autres soupirs. Le mythe s'était fait chair, avait épousé les émotions de Christine. L'air vibrait d'une chaleur inhabituelle. Aurait-elle succombé à quelque fièvre ? Elle ne grelottait pas pourtant, comme lorsque la fièvre vous livre au délire des sens... Soudain la parole retentit en elle... Elle devait se laisser porter par le message dicté par sa volonté intérieure, hybride puisque Venise et Christine,

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dressées côte à côte, étaient une même chair. Non... le pont de l'Académie assailli par la mouvance humaine ne la retiendrait pas. Christine s'engagea dans une petite ruelle à droite, tituba un très bref instant. En reprenant vers la gauche, elle parviendrait à un passage qui la conduirait au bord du Grand Canal. Là, elle ne songerait pas à revenir en arrière. Deux grands murs, à droite et à gauche, livreraient un étroit passage à sa mesure. La parole se fit pressante... Elle ôta la veste bleu-marine de ses épaules de plomb. Quelle entrave encore... Son chemisier paraissait défier la nuit d'une blancheur irréelle... A sa gauche, elle pouvait distinguer le musée de l'Académie en sommeil. La bouche brûlante et décidée de la nuit couvrit ses épaules, son haleine se répandit dans le tissu fragile qui protégeait Christine. Elle comprit enfin...défit un à un les boutons. Le souffle la cherchait toujours, l'engageant à poursuivre l'ébauche. Le chemisier glissa dans l'eau qui se tendait vers elle. Le buste marmoréen de la jeune femme illuminait la pierre. Christine se blottit contre cette enveloppe effritée, rongée en maints endroits par la maladie des siècle qui ne l'atteindrait plus. Sa gorge s'ouvrait à l'étreinte de la nuit, s'abandonnait à un rythme séculaire. Les longs cheveux blonds de Christine se détendirent, roulèrent sur les épaules. Elle haletait quelque peu. On eût dit la prêtresse de quelque culte secret. La parole ne la quitterait pas. Ses chaussures si fines la gênaient. Elle défit la boucle. Le souffle s'engouffrait sous la jupe légère, révélant l'emprise bondissante. Christine se laissait vaincre par la loi de l'espace et du temps. La jupe comprit l'appel de l'élément liquide qui s'ouvrait encore, prêt à la saisir. Elle glissa soudain, abandonnée, aux pieds de la jeune femme.

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La nudité de Venise pressentie par Christine la débordait de toutes parts. Elle participait du même souffle que l'Histoire. Christine se mêla à la pierre révélée par le désir. L'entrave du tissu était défunte désormais; l'ombre riait sur son corps multiple , ce corps mis à nu par la ville. La voix se tut. Christine savait que sa nudité se révélait une conquête. Restaient les flots dont la chanson retentit. Guidée par le rêve, guidée par Venise au regard de pierre et d'eau, Christine descendit les degrés et lentement pénétra dans l'onde sourde qui ne la quittait pas des yeux.

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Yvette Vasseur En attendant le printemps J’ai posé sur la table Des fleurs pour appeler le printemps Appeler l’or du forsythia La flamme du crocus La féérie des jonquilles La grâce des tulipes Le tintinnabulement des jacinthes bleues Du muguet blanc La danse des tulipes Et du moussant lilas… J’ai posé sur la table Les papillons fuchsias des orchidées Les couleurs vives des primevères Des roses jaunes dans un vase bleu Et dans la véranda j’ai suspendu Des pensées tricolores Pour que le ciel n’oublie pas…. C’est ma prière à l’amour C’est ma prière au temps Mon offrande à la vie J’attends des aubes plus douces Quand ouvrir la fenêtre sera S’ouvrir aux chants des oiseaux Je me souviens de ceux qui Ne sont plus Et je leur fait la grâce De ce qu’ils m’ont appris « Carpe Diem » : « Cueille le jour »

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Thierry Piet Quai de gare 16 janvier 2007

Mon tendre amour, Un quart d’heure que tu es partie pour vivre ta semaine là-bas à 150 kms. Cinq jours à t’attendre, à compter les heures, à regarder la chaise où tu t’es assise, les fleurs que tu as cueillies dans le jardin, le rideau que tu as tiré pour regarder le ciel ce matin. Tu viens de partir et ton absence ressemble à cette page nue qu’il me faut habiller pour te rendre présente et vivante devant moi. Les mots ne pourront rien ajouter à ce que tu es, ce mystère ébloui que mon cœur trop sombre et petit ne peut contenir. Quand c’est l’heure du départ et que le train t’appelle et t’enlève, je vois bien la tristesse gagner ton regard, cet air de mélancolie qui n’appartient qu’aux oiseaux des ciels de pluie te fait ressembler encore plus à Françoise Hardy. Mais quand nous nous retrouvons, le vendredi après-midi, dans cette même gare, ton sourire s’ajoute à mon sourire dans un « As-tu fait un bon voyage ? » et nous dissipons tous les nuages de la semaine pour voyager un long week-end. Mon amour, aujourd’hui, je t’écris pour te demander… en voyage… celui de toute une vie. Et si les mots sont de trop petits wagons pour tout l’amour qui déborde de nous, nos silences seront notre seule parole, l’unique titre de transport pour des horizons ensoleillés. Le veux-tu pour toi, pour moi, pour nous ? A vendredi, mon cher et tendre amour. Je t’aime. TP (ton poète)

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Eric Allard Politiquement correct J’ai la nudité utile. Je me déshabille en guise de protestation contre les inégalités, et toujours en faveur les grandes causes : la régularisation des sans papiers, le réchauffement de la planète, l’annulation de la dette du tiers-monde, l’impôt Attac, les abus de l’industrie pharmaceutique. Tout m’est

bon, je le

reconnais, pour montrer mes fesses et le reste. Je me réjouis chaque jour de l’injustice allant croissant dans le monde qui me promet de beaux jours de nudité publique impunie. Quand j’imagine une société parfaite, j’ai des bouffées intolérables de chaleur, je vois mon corps bâillonné de vêtements, aspirant de tous ses pores à un dérèglement minuscule: licenciement abusif, bavure policière, acte de harcèlement moral, action de fumer en public réprimée... qui me permettra toujours de dévoiler un bout de chair obscène.

Artiste de la peau J’expose régulièrement mes croûtes dans des galeries marchandes. Mes bouts de peau crevassée attirent la pitié à défaut de l’admiration. Ça me rapporte du blé. Au bout de la journée, j’ai de quoi me payer une séance de solarium. Le lendemain, j’expose mes brûlures. Ça me rapporte de quoi béqueter, picoler un peu. Parfois, pour un prix à convenir, je m’exhibe complètement. Je pars au soleil, j’en reviens avec de nouvelles couleurs. La variété de ma palette épidermique m’attire la reconnaissance des amateurs d’art dégénéré. Mes reproductions se chiffrent à des sommes indues. Très tôt le matin, chez Christie, une amie des faubourgs qui expose ses os sous le pont du canal, des représentations de mon anatomie dégradée s’arrachent à prix d’aube.

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Le fouteur J’ai une anomalie, disons une spécificité : je produis une quantité de sperme au dessus de la moyenne. Disons, dix fois. J’ai des grosses couilles pour un vit, disons, normal. Toutes les heures de veille, je dois foutre. Alors, je fous, la plupart du temps, dans le vide, mais, pour une minorité de fois, je fous, je dois dire, dans un con de femme de rencontre, à qui j’ai discrètement confié mon anomalie (le temps de leur expliquer, il me faut parfois m’absenter pour aller décharger) et qui compatissent, et offrent pour un temps bref, disons, une cible à mes sécrétions excessives. A cause de cela, j’ai dû interrompre toute forme de travail, ma propension au foutage pouvant à l’occasion en tenir lieu. Mes amantes de passage se passent le mot de façon à ce que je foute le moins possible dans, disons, la nature. Toute cette matière productrice d’énergie gaspillée, disentelles, et je les crois sincères dans leur appréciation, quasi scientifique, disons, du phénomène. Parfois il m’arrive de tomber sur des nymphomanes mais leur ténacité, disons, m’exaspère vite. Foutre dix fois dans la même femelle une même journée finit par me donner, disons, une forme d’écœurement. Alors je m’éparpille, dirons-nous. Je fous considérablement et à tout va. Mes amantes régulières, vous l’aurez compris, m’appellent le fouteur.

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Alexandra Bouge La ville ma nuit de glace la nuit se barre passe je s'sépare la nuit la nuit s'élimine, (la nuit) part je ne sais rien je morfle je passe la main la nuit s'sépare la nuit vient mon cœur est éventré à la vue de tout ça s'éclate dans les épines la mort, la mort la ville de glace se brise la ville se brise la ville de glace la ville s'étale la vile est de glace, s'efface la la la la la la

ville s'étire, ville est de glace, la ville passe, je regarde la ville se terrorise, ville de passe ville de glace ville de glace passe ville s'étale

une ville de pollution la ville elle secoue les cœurs, je m'rends malade ; la ville polluée, la ville malade anémiée ville qui s'étale ville détruite ville malade, ville qui s'étale ville de pauvres, 37


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qui s’étale, étale, ville de glace sépulture désossée vie de gens morts, ville vétuste étirée, éradiquée, ville polluée, éradiquée veille de sang, ville polluée ville de pollution, ville de glace, ville d'éclat, de glace, de pollution, d'éclat la ville est de glace, je passe la ville de glace la ville s'éclate, la ville et de glace j'efface la ville est de glace, passe passe elle passe, passe, je passe passe la ville passe s'efface ville de glace le ville se déplace ça passe la ville se déplace la ville casse, la ville casse, ville passe ça casse ville de passe la ville de passe, la ville qui passe, ville de passe la ville est de glace de glace la ville de glace, s'passe la ville est de passe s'étale, passe passe s'enlace la ville passe j'éclate la ville dans le passage. ville de fumé, ville de feu s'étale s'étale, s'arrime, se passe s'passe, s'casse la ville s'éclate 38


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un homme regarde du haut des gens sa tête, scrute les passants, les gens la foule des déshérités un homme dans la foule s'arrime, la foule guette un faux-pas, une petite absence pour le jeter, ne pas le voir mourir ne pas voir mourir, l'homme regarde la foule, la foule de piétons, la foule de gens les gens regardent cet homme la foule se noie elle s'arrime, se noie on s'arrime les gens s'arriment, les gens s'arriment je m'arrime un homme qui s'arrime un homme un homme un homme un homme

s'arrime s'arrime s'arrime qui s'arrime

la ville est propre, ces hommes regardent l'homme dans cette ville qui se noie, un homme s'arrime un homme est là dans cette ville qui se noie, qui se noie je m'arrime homme s'arrime, j'arrime homme qui va un homme est là homme qui s'arrime un homme est là un homme est là homme qui s'arrime homme est là un homme un homme qui est là cet homme cet homme de là qui est là 39


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un homme est là, qui est là sur les bancs un homme est là un homme est là un homme est là un homme est là cet homme est là un homme sur les bancs on meurt, un homme un homme est là cet homme un homme est là homme est là un homme homme de là homme de là homme de là un homme, homme de là qui est là un homme est là un homme est là un homme qu'est là dans la ville un homme est là sur les bancs vides sur les bancs des gens des gens des bancs un homme est là les gens, les gens, sur des bancs homme de là sur les bancs en pierre je regarde un homme qui meurt sur les bancs en pierre un homme meurt sur les bancs des hommes meurent sur les bancs en pierre de pierre sur les bancs de pierre sur les bancs on meurt sur les bancs en pierre ça meurt homme est là sur les bancs on meurt on meurt on meurt 40


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dans la ville sur les bancs en pierre on meurt

un homme chante, il chante, la lune crasse, des lunes encrassées polluées, des lunes terrain vierge, par la route du son ; le son fait son tour et s'arrime à mon oreille les sons défilent. par des sons nègres ils s'arriment au son de mes vertèbres on est là les sons défilent au coin de mes vertèbres, s'enfile parfois elle craque au son de sa langue au son des voix des lunes terrain vierge, par la route du son ; les sons défilent. par des sons nègres ils s'arriment au son de mes vertèbres on est là les sons défilent s'enfile parfois elle craque au son de sa langue un homme chante, il chante, la lune crasse, des lunes encrassées polluées, des lunes terrain vierge, par la route du son ; les sons défilent. par des sons nègres ils s'arriment au son de mes vertèbres on est là les sons défilent s'enfile parfois elle craque au son de sa langue au son des voix dans les foyers

une femme si fraîche des nuits calmes ombragées des gens de nuit l'homme véhicule les lignes s'écoulent douces. file 41


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dans l'ombre que sa main pose au sol de la nuit les gens passent la nuit est verte de nuit de nuit les oiseaux picorent ce qui reste de la nuit passe qui passe et avale entre les lignes de la main qui filent s'échappe cet oiseau rapace dans la nuit qui passe, il picore des lignes de ma main il passe entrecoupées paase picore des restes à l'ombre des HLM. aux fenêtres ouvertes et sans portes aux fenêtres ouvertes sans portes aux fenêtres ouvertes sans portes aux fenêtres ouvertes un oiseau picore les restes d'humain dans la jardinière en bas de mon l'immeuble HLM gris, gris des fenêtres fermées de la ville d'la ville des cités-HLM où les oiseaux picorent au bas de l'immeuble gris des restes. les oiseaux rapaces disparaissent dans la nuit le matin tôt les oiseaux s'en vont rapaces les gens passent les HLM s'élèvent gris, gris les oiseaux s'en vont la nuit ils dévorent des gens des gens. des HLM s'élèvent tristes la nuit la nuit se lève, la nuit se lève des gens les gens sans portes, la nuit des lignes s'effacent les oiseaux picorent de l'humain des restes passent les gens passent nuit la nuit se lève un voile la nuit passe la nuit où les HLM se lèvent et passent

on grimace les gens grimacent sur toutes les lèvres s'instaure le chant des lèvres qui chantent un sourire grimaçant qui bouge un entonnoir guêpier un entonnoir 42


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finaliste opéra les gens grimacent. un homme apparaît dans l'arène, on salue et finalement il tombe le théâtre se tait ils se lèvent l'arène s'ouvre arène arène les visages grimaçants de haine ; s'interpellent sur les lèvres se lit dans l'arène bondée se lisent sur les toutes les lèvres le no gagnant applaudit le rêve dans l'arène vidée on sacrifie au taureau une danse on boit, on boit on perd les gens se morfondent dans le calvaire du quotidien dans le joug l'arène vidée des chacals le bœuf est mort l'arène vidée il reste un carnassier un homme s'apprête à le descendre d'un coup d’opinel. l'arène vidée deux morts dont l'un soufre encore il lâche du sang les gens s'étalent l'arène vide ils s'en vont des gens se lèvent les gens se lèvent les gens s'étalent un carnassier un couteau un carnassier un couteau l'arène vidée les deux étalés qui souffre ils partent et défilent ensanglantés dans la rue on s'en va on vide carnea1 il grimace, c'est net il grimace 1 carnea : en roumain se prononce “ quarnéa ” : la viande

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vidée on s'en va dans l'arène de jeu espace catafîlc2 vidée vide l'arène vide à la surface passe dans l’arène en contre bas ils s’affrontent s’évitent l’arène est recouverte les gens se croisent se recroisent s’éloigne, la ville s’éloigne des villes qui passent ville qui passe ouvre la nuit passages teint mate des gens plastifié pété pain famine pain par-dessus le toit pardessus la faim pansé fellation pénis perdu les cités s'arriment des gens vaguent fellation passe fellation dans les cités entre politique les gens marchent libre vaguent les HLM crépitent sous les balles gris gris s'arriment passé les trottoirs tumulte 2 catafîlc : en roumain se prononce “ catafileque ” : catafalque

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les rues "vidées de ses étrangers" par les toits s'arriment entre les toits les gens passent les rues s'cament par-dessus les bâtiments et le gris s'étale et le gris s'étale entre les gens qui s'barrent chez eux entre les gens noires les gens parent les gens passent passe des trottoirs gris les étages petits et la cage d'escalier les toits s'arriment gens gens gris cité HLM se traîne en cavale vire au rouge dans les toits passé trottoirs gris rouge rouge mon HLM brûle trottoirs rouge rouge passe blancs rouge ça flambe le toit flambe les gens flambent sur ma cité le gris vire à l’écarlate s'étire rouge dans la peau viré au rouge 45


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je m'arrime épris de justice écarlate je m'arrime aux gens et aux choses gris gris gris entre les toits les gens passent passé ma peau se fane sur les murs de ma cité les gens les gens les immeubles gris s'arrime les gens fétiche fétiche les gens les gens les gens les immeubles passent s'étale gris sur les toits les immeubles gris les immeubles gris

les gens marchent vire gens les gens là-haut les gens là-haut ça vire là-haut les gens vire un homme est sa maison entre les toits des maisons sur l'asphalte mouillé de ta salive mort des gens dit sur l'asphalte gris de ta salive mouillée entre les toits entre deux toits sur l'asphalte mouillé de ta salive 46


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sur l'asphalte entre les toits l'asphalte de ta salive mouillé de ta salive mort, le béton gris enduit de ta salive je me meurs sur ta salive. sur le trottoir entre les toits de ta salive on meurt, on meurt, sur le trottoir de ta salive bavée je meurs dans tes bras ; les toits sont ma maison et la peau mon âme entre les toits je dors le toit est ma maison et sur sa tête je dors entre les toits sur sa tête je m'appuie pour réfléchir entre les toits je dors entre les toits je dors le trottoir gris gris de ta salive mouillé bave bave bave entre les toits j'appuie ma frêle tête entre tes bras entre les toits je dors dans tes bras amaigris de fatigue et de faim sur le trottoir de ta salive mouillé sur le trottoir de ta salive mouillée sur le trottoir de ta salive mouillé j'appuie ma tête hier le trottoir gris de ta salive mouillé de ta salive mouillée entre tes bras chaleureux je passe ma tête dans tes bras chaleur je m'appuie. sur le trottoir gris de ta salive mouillée de ta salive mouillé dans tes bras chaleureux je mets mon épaule la vie nous mène sur tes bras chaleureux j'appuie ma tête sur tes bras chaleureux 47


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un homme hier sur le trottoir de ta salive mouillée sur le trottoir hier entre les toits

il marche temps gris dans les toits o dîra lasata3 par les étoiles les HLM pe terenul în paragina4 le chemin désert les hlm le chemin gris în paragina5 le chemin gris le terrain gris în paragina le ciel gris în paragina gris terrain un hlm un homme marche l'aire în paragina în hlm hlm sous le ciel vétuste în hlm le ciel gris vétustes sous le ciel gris le ciel gris un homme marche entre les toits în paragina vétuste le ciel bleu le ciel gris vétuste 3 o dîra lasata : en roumain se prononce “ o dîra lassata ” : un sillon laissé 4 pe terenul în paragina : en roumain se prononce “ pé térénoule înne paratchina” : sur le terrain à l’abandon 5 în : en roumain se prononce “ înne ” : dans l’

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în paragina gris gris gris le corps vétuste entre les toits gris des hlm în paragina hlm hlm gris vétustes gris vétustes hlm în paragina un corps endolori zace6 dans les hlm dans l'air în paragina entre les baraquements sur les aires în paragina les aires entre les toits entre les hlm sur les aires în paragina sur les immeubles un corps entre les hlm un corps zace entre les hlm un corps entre les immeubles les hlm le hlm un corps sur les immeubles un corps zace entre les immeubles les toits dans les immeubles et les toits les immeubles les toits zac les corps endoloris les aires în paragina entre les immeubles les aires în paragina l'homme marche în paragina les hlm les corps vétustes le ciel gris des corps, des corps, des corps des corps...în paragina gris 6 zac : en roumain se prononce “ zaque ” : gisent

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des corps gris les corps în paragina gris les corps gris în paragina gris les corps în paragina gris în paragina corps gris corps gris corps gris paragina gris corps corps hlm gris vétuste bleu vétuste gris în paragina gris gris gris vétuste le corps gris vétuste corps gris vétuste gris gris vert gris les hlm

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Bruno Tomera Sans dessus dessous Quand ça Big Bang de la poussière dans une guérilla de l'infini je cavale dans l'univers avec pataphysique mon amie je suis un vieux caillou usé craché par les milles et une nuits dans un endroits sans lune à l'envers d'une lacune ou à cloche pied je chemine aidé d'une canne et d'un melon entre le kid et Orion et la constellation de Charlot Chaplin. Tu vois la fête des sens c'est la voie du non-sens. Sur le banc des casse croûtes la graisse à la ferraille assaisonne la pose de l'enfer et digère les parts d'atmosphères et rote l'ozone au détail les filles pistolets à la main émaillent les jours divers pour assurer à la marmaille des lendemains ou la tendresse d'un soir d'été ou l'apparence d'avoir été l'espoir est une caresse de l'innocence pour ces Marie de grandes vertus les blouses en nylon sont si rêches le fil de la vie si tenu. Tu vois la fête des sens c'est la voie du non-sens. Méli et mélo c'est deux artistes de l'équilibre ont dessoudé l'absurde au gros calibre et m'ont gelé dans le théâtre NO dans un rictus à vous glacer le dos en griffant les étoiles qui dégringolent en confettis les chats rentrent de ribouldingue et miaulent sur l'au revoir de la nuit 51


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Ding Dong les dingues Ordonnent les cloches des cathédrales - J'ai besoin de votre travail Réveillez vous, bandes d'abrutis. On retournerait bien du coté de Morphée mais Cocteau lui fait un plan temps mort trop tard trop tôt encore pour rouler une gamelle au néant. Tu vois la voie du non-sens est peuplée d'intransigeances.

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mgversion2>datura ISSN: 1365 5418 mgv2_57 | 04_07 edited by: Walter Ruhlmann Š mgversion2>datura & the contributors mgversion2datura@gmail.com http://mgversion2datura.hautetfort.com

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