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Le Jardin, le paysagiste et la ville L’heure est aux jardins, les jardins nous sont plus proches et plus nécessaires que jamais, parce que les tracteurs transforment nos campagnes et parce que la pollution qui règne dans nos villes, nous attache à notre patrimoine naturel dont dépend notre qualité de vie sinon notre vie même. Depuis les fresques des jardins romains, depuis les patios des jardins islamiques, depuis les paysages flamands et italiens de la renaissance, les couleurs de la nature ont toujours été pour l’homme celles qui s’accordent le mieux aux profondeurs de sa vie mentale. Scène de printemps ou paysages d’hivers lui parlent une langue qu’il n’a jamais eu besoin d’apprendre. Les fleurs sont associées à tous les grands événements de sa vie. Il n’est donc pas surprenant qu’à l’heure où le film nous permet de conserver et de ranimer tout ce que nous voulons dérober au temps, les jardins soient un cadre choisi pour fixer le souvenir des instants heureux. En satisfaisant les besoins les plus élémentaires de l’homme, les jardins témoignent des débuts de sa vie sur la planète. C’est pour cela qu’ils sont un rapport privilégié aux mythes des origines et aux mythes de fertilité que l’on rencontre dans la plupart des civilisations. Ils illustrent d’autant plus facilement ces mythes qu’ils sont à la fois dans le temps et hors de lui, éternels comme la nature et changeants comme le paysage. Pour les civilisations préislamique, le jardin représentait l’union du divin et du mortel, la révélation coranique a su séparer ces mondes unis de l’antiquité et de leur consacrer des sphères différentes dans l’hiérarchie des mémoires du croyant. Grâce à la civilisation islamique, la ville antique est sortie de son jardin pour faire place à la ville du moyen age car les hommes se trouvaient sur cette terre en face de la tâche difficile de construire la ville et son jardin, qui se placera entre ciel et terre parce que pour les musulmans, tout jardin, même le plus modeste, doit porter l’imagination à pressentir les joies du bienheureux séjour des élus dans l’au delà. Avec le temps, le jardin est devenu le lieu de prédilection du paysagiste, son domaine d’excellence, comme le lieu singulier du territoire où sa capacité d’action et de maîtrise est au maximum. Mais il faut aussi rappeler que tous les grands jardins ont toujours sublimé dans leur mise en œuvre, une pensée sur le paysage car il sont à cet égard des lieux privilégiés d ‘apprentissage et d’expérience de projets qui ont comme visée le territoire tout entier. Le mot paysage aujourd’hui est devenu si riche de sens divers que nous ne pouvons plus penser le jardin sans lui. Ces deux monts entrent de concert dans la pratique professionnelle des paysagistes. Dans d’autres pays les paysagistes s’honorent d’être appelés « Architectes paysagistes » par contre chez nous, on persiste à les appelés « Jardiniers » tout court. De sa formation pluridisciplinaire, à la fois concepteur, maître d’œuvre et médiateur, le paysagiste est le partenaire et l’interlocuteur des décideurs de l’aménagement ainsi que des architectes, urbanistes et ingénieurs, pour penser l’environnement en termes culturels, plastiques, sociaux et écologiques. Dans des milieux de toute nature et à toute échelle, le paysagiste intervient dans les processus de programmation, d’élaboration et de réalisation des projets d’aménagement, tant au niveau d’une place urbaine qu’au niveau d’une zone régionale. Le paysagiste, nous montre ce qui relie la ville et le paysage sans intégrer la pensée de l’architecture même s’il a un jour emprunté quelque chose à l’architecture, qui aujourd’hui rend à

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l’architecture du paysage les fondements de sa pensée. C’est parce que les architectes paysagistes travaillent avec des matériaux vivants tels que le végétal, qu’ils inscrivent leur projet dans les dynamiques d’évolution des milieux naturels, qui font beaucoup défaut aujourd’hui dans la production de nos villes. Notre société, depuis l’indépendance, marche à l’envers car chacun pense selon sa technique et son économie au point que nos villes sont en train de se rompre et de se fragmenter. Cette fragmentation tend à faire disparaître le paysage urbain de nos villes car quand on plante ou qu’on enlève un arbre, on change les conditions globales du milieu. En terme des conditions globales du milieu, le travail sur la géographie et l’histoire sont des outils importants, pour l’architecte paysagiste, dans la reconstruction de la pensée urbaine parce qu’il faut toujours penser en terme de complexité car il n’y a pas de solution unique et miraculeuse pour l’aménagement urbain sans le médiateur, qui saura réintégrer la ville dans son histoire et sa géographie. Meziane Abdellah : Architecte paysagiste, Lakhdaria, Algérie. Publié sur « El Watan » : Solarium du 30 Juillet 2003

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Jardin, le paysagiste et la ville  

Jardin, le paysagiste et la ville