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Albert Ciccone • Alain Ferrant

Honte, CulpabilitĂŠ et Traumatisme


psychismes collection fondée par Didier Anzieu

Albert Ciccone • Alain Ferrant

Honte, Culpabilité et Traumatisme


Chez le même éditeur Ouvrages d’Albert Ciccone • Naissance à la vie psychique, collection Psychismes, 1991, 2001. • L’observation clinique, collection Topos, 1998. • La transmission psychique inconsciente. Identification projective et fantasme de transmission, collection Psychismes, 1999. • Psychanalyse du lien tyrannique, collection Inconscient et culture, 2003. • Le bébé et le temps, collection Inconscient et culture, 2007.

Ouvrage d’Alain Ferrant • Pulsion et lien d’emprise, collection Psychismes, 2001.

Conseiller éditorial René Kaës

Illustration de couverture : Scuola della Trinità : Caïn et Abel, 1550-1553 Le Tintoret (dit), Robusti Jacopo (1518-1594) Crédit photographique : (C) Archives Alinari, Florence, Dist RMN / Mauro Magliani.

© Dunod, Paris, 2009 ISBN 978-2-10-053521-7


TABLE DES MATIÈRES

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INTRODUCTION

P REMIÈRE PARTIE M ODÉLISATIONS ,

CONSTRUCTIONS , DÉVELOPPEMENTS

1. Honte, culpabilité et traumatisme

 Dunod – La photocopie non autorisée est un délit

Le chantier de la honte Principaux travaux en langue française sur la honte, 10 • Quelques travaux anglo-saxons sur la honte, 23

7 8

La culpabilité : quelques précisions

23

Le traumatisme : nouvelles perspectives Définitions classiques, 26 • Le traumatisme dans la psychopathologie selon Freud, 29 • L’après-coup : nouvelles considérations, 32 • Rapports de la honte et de la culpabilité au traumatisme, 33

25

2. Les sources de la honte et de la culpabilité

35

Point de vue développemental La culpabilité chez le bébé, 36 • La honte chez le bébé, 40

36

La honte et l’émergence du « non » Le « non » et la question du refoulement, 45 • L’environnement familial et le sujet, 46 • Les différentes formes de « non » et la honte, 47

44

Les sources pulsionnelles de la honte Honte et effondrement, 49 • Honte et analité, 50 • La nudité aux sources de la honte, 54 • La nudité psychique, 56

49


IV

TABLE DES MATIÈRES

3. Les différentes formes de honte et de culpabilité

59

Affects conscients et/ou inconscients

60

Les formes de la honte La honte signal d’alarme, 61 • La honte éprouvée, 63 • La honte d’être, 67 • La honte originaire, 70

61

Les formes de la culpabilité Culpabilité signal d’alarme et culpabilité éprouvée, 73 • Culpabilité primaire et honte primaire : un affect mêlé, 73

73

D EUXIÈME PARTIE D ESTINS ET TRAVAIL PSYCHIQUE

DE LA HONTE ET DE LA CULPABILITÉ

4. Les destins de la honte et de la culpabilité

79

Le refoulement ou l’enfouissement La dynamique de l’enfouissement, 80 • La spécificité de la honte dans le lien à l’objet et la solution de l’enfouissement, 82

79

La transformation en son contraire ou le « retournement-exhibition »

86

Le retournement projectif ou l’identification projective Le « porte-culpabilité » et le « porte-honte », 90 • La position tyrannique, 92

90

5. Traumatisme, travail de la culpabilité et travail de la honte Culpabilité et intégration des expériences traumatiques

97 97

La honte gardienne de jouissances secrètes

100

La honte comme effet d’une transmission cryptique de la culpabilité

101

Traumatisme, honte et travail créateur Analité et créativité, 103 • Traumatisme et travail d’écriture ou de narration, 104

103

6. Le partage d’affect : transformation intime de la honte et de la culpabilité

107

Partage d’affect et soin psychique Évolution des modèles, 108 • Partage, rencontre et co-construction, 112 • La tiercéïté dans le partage d’affect, 114

108

Contrainte à partager. Travail de l’identification projective

116


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TABLE DES MATIÈRES

L’affect de honte ou de culpabilité comme indice dans le travail clinique. Partage intime et transformation Affect signal chez le thérapeute, 118 • Le thérapeute coupable ou honteux de sa pratique, 122 • Indices de la honte et de la culpabilité non éprouvées, 124 Quelques conditions de possibilité du partage d’affect dans le travail thérapeutique La dimension du rythme, 125 • La dissymétrie et la réserve, 127 • L’implication réaliste. Communauté et altérité, 129

T ROISIÈME

118

125

PARTIE

C LINIQUES DE LA HONTE ET DE LA CULPABILITÉ 7. Cliniques littéraires Céline, Clémence, Arlon et la honte

134

La honte de Camus

138

L’omnipotence « pare-honte » : le Livre de Job La vie psychique de Job, 143 • Le premier traumatisme, 144 • L’omnipotence narcissique et le corps, 144 • Le deuxième traumatisme, 146 • La subjectivité blessée et la sauvegarde narcissique, 148 • Horreur et désaveu ou désaveu et appui ?, 149

142

8. Honte et cancer

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133

153

Le corps malade et la honte Différentes formes de honte mobilisées par la maladie, 155 • L’hospitalisation et le corps mis à nu, 156 • Honte et culpabilité défensive, 158

155

Le travail d’accompagnement

160

La causalité et l’impasse dans le soin

165

La honte et la culpabilité des soignants

166

Quelques parcours de la honte entre patients et soignants La honte comme conséquence d’une réponse inadéquate, 168 • Le corps abject générateur de honte, 170 • La relation de confiance et le traitement de la honte, 171

168


VI

TABLE DES MATIÈRES

9. Handicap, honte et culpabilité

175

Handicap et travail de la culpabilité Handicap et fantasme de culpabilité, 176 • Culpabilité et transmission, 179

176

Handicap et travail de la honte Une scène primitive monstrueuse, 180 • La déception originaire, 180 • Symbiose, haine et jouissance, 181

180

Handicap et tyrannie Handicap, honte et grandiosité, 184 • Les logiques tyranniques chez l’enfant porteur de handicap, 187

183

Handicap et incestualité

191

10. Inceste et incestualité

193

Culpabilité, honte et incestualité Potentialité incestuelle et réalisation incestuelle, 194 • Traumatisme périnatal et potentialité incestuelle, 195 • Incestualité et réparation des liens, 196 • Incestualité et fantasmes de transmission, 197

193

Le contexte de l’inceste Contexte clinique, 201 • La disqualification, 204 • Les effets de culpabilité et de honte, 206 • Les enjeux transféro-contretransférentiels, 207 • « Détransitionnalisation » des fantasmes organisateurs, 212

198

11. La honte et la culpabilité dans les équipes soignantes et dans le soin psychique : la violence du soin

217

Traumatismes dans le soin Acte et élaboration des éprouvés, 218 • Impuissance et culpabilité, 220 • Sidération et honte, 221 • Gel des affects, 221 • Jouissance et honte, 222 • Culpabilité, honte, haine et rétorsion, 224

218

Agis contre-transférentiels et violence du soin psychique Non-écoute ou pseudo-écoute, 226 • Collusions et dysrythmies, 228 • Fétichisation et faux-self, 229

226

BIBLIOGRAPHIE

233

INDEX

245


INTRODUCTION

est peu explorée et peu théorisée dans l’histoire de la psychanalyse. Par contre, la culpabilité est dès le début considérée comme un enjeu et un moteur du développement psychique, du travail d’humanisation et de civilisation. De son côté, le traumatisme est aussi, depuis l’origine de la psychanalyse, un élément fondamental organisateur et/ou désorganisateur du fonctionnement psychique, générateur de psychopathologies. Ce livre a donc pour ambition d’interroger les rapports réciproques qu’entretiennent honte, culpabilité et traumatisme. Dans la première partie, nous définissons les notions de honte et de culpabilité et nous décrivons leurs différentes déclinaisons à travers leur genèse, leurs sources et leurs rapports au traumatisme. Honte et culpabilité sont des affects qui témoignent de souffrances de et dans l’intersubjectivité. Si d’un point de vue intrasubjectif, interne, la honte est éprouvée devant l’idéal alors que la culpabilité est éprouvée devant le surmoi, leurs sources se trouvent dans le lien à l’objet, dans la réciprocité dynamique du lien à l’autre semblable. Nous dégageons les enjeux intersubjectifs de ces affects et nous suivons leur émergence chez le bébé dans le lien à ses objets, dans certains aspects de son processus de subjectivation, en particulier dans les aléas de la construction du « non ». La honte est classiquement décrite comme étant plus narcissique, sinon plus archaïque que la culpabilité qui suppose une situation psychique plus élaborée. Les formes primaires de la honte et de la culpabilité sont cependant difficilement distinguables. Nous soutenons l’idée que la secondarisation de la honte et de la culpabilité s’effectue à partir d’un « affect mêlé », d’un « fond commun », dans lequel honte primaire et culpabilité primaire sont indifférenciées. Leur développement et leur complexification suivent ensuite des trajets différents et des logiques spécifiques mais elles demeurent articulées, en particulier dans les

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A HONTE


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I NTRODUCTION

contextes traumatiques générateurs de honte comme de culpabilité. On peut très globalement avancer que la culpabilité est liée à la perte traumatique de l’objet alors que la honte est liée à la perte du sujet. On peut ainsi dire que le rapport qui articule la honte à la culpabilité est du même ordre que celui qui relie la mélancolie à la dépression. Mettre en perspective la honte et la culpabilité dans leur relation au traumatisme nous conduit à préciser la teneur des expériences dites traumatiques autant dans l’histoire ordinaire du développement psychique de tout sujet que dans les contextes particulièrement désorganisateurs. Dans ce travail, nous reconsidérons notamment la notion d’après-coup et nous proposons l’idée que si l’événement actuel contient une potentialité traumatique liée au passé, s’il est aussi et d’abord traumatique en soi, la référence au passé peut s’entendre de deux façons. D’une part l’expérience actuelle attracte, attire ou aimante des éprouvés passés et leur donne forme ou sens. D’autre part l’actuel traumatique prend lui-même une forme reconnaissable, sinon familière, du fait de l’attraction exercée sur une expérience passée connue, telle une expérience de honte ou de culpabilité. Dans tous les cas, nous abordons la honte et la culpabilité comme des affects qui peuvent être autant le point de départ d’expériences traumatiques, que l’effet de telles expériences, ou que des modes de traitement de ces mêmes expériences. Si les sources de la honte et de la culpabilité se trouvent dans l’intersubjectivité, les sources pulsionnelles — pour la honte et pour une partie de la culpabilité — relèvent essentiellement de l’analité, et surtout du cloacal. La nudité et la pulsionnalité qui lui est attachée sont aux sources de la honte. La honte accompagne le processus d’hominisation (se mettre debout, physiquement et psychiquement) et de civilisation (se vêtir, cacher ses parties intimes pour s’ouvrir au socius). C’est non seulement la nudité physique et l’excitation pulsionnelle qui produisent la honte, mais aussi et surtout la « nudité psychique » et la détresse qui l’accompagne. La nudité psychique est l’effet du désinvestissement de l’objet, du « décramponnement » du sujet de son environnement. Un tel contexte génère honte primaire et culpabilité primaire. On peut dire que la pulsionnalité est ici à l’œuvre du côté de l’objet, dans ses modes de réponse désorganisateurs. Nous différencions et nous décrivons différentes formes de honte et de culpabilité. Si l’on peut distinguer leurs formes primaires et secondaires, nous envisageons d’abord ces affects sous leur forme d’« affect signal » qui avertit le moi lorsqu’il est menacé par un éprouvé potentiellement débordant de honte ou de culpabilité. Cette forme d’affect signal se distingue d’une honte ou d’une culpabilité pleinement éprouvées qui


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possèdent toutes deux une dimension de blessure pouvant conduire à des désorganisations plus ou moins pathologiques. Nous décrivons ensuite la « honte d’être » qui est une forme de honte primaire dont l’une des caractéristiques est d’être la plupart du temps non éprouvée par le sujet lui-même. Ce que nous désignons enfin comme « honte originaire » signe le processus d’hominisation et d’humanisation : c’est la honte à l’origine de la spécificité humaine. La deuxième partie de ce livre envisage les différents destins et les différentes formes de travail de la culpabilité et de la honte. Si les affects de culpabilité et de honte imposent un travail psychique, ceux-ci réalisent aussi un travail psychique et peuvent être l’effet d’un tel travail. Honte et culpabilité n’ont pas les mêmes destins. Au refoulement sous ses diverses déclinaisons, qui est l’un des destins possibles de la culpabilité, correspond l’« enfouissement » comme destin spécifique de la honte. Un autre destin de la honte est le « retournement-exhibition ». Nous décrivons les particularités de ces différents processus, enfouissement et retournement-exhibition, qui ne présentent pas, globalement, de caractère franchement psychopathologique. L’identification projective représente par contre un destin commun de la honte et de la culpabilité. Ce procédé conduit le sujet à trouver ou fabriquer des « porte-affect » : « porte-honte » ou « porte-culpabilité ». Une telle logique préside à la constitution des positions tyranniques et des liens tyranniques qui traitent et/ou utilisent la honte et la culpabilité. À partir de cette analyse, nous illustrons la solidarité des liens entre honte, tyrannie, haine, grandiosité et analité. La culpabilité et la honte réalisent un travail psychique. Le travail de la culpabilité et le travail de la honte, dans leur version « signal », sont au service de la sauvegarde du moi. Le travail de la culpabilité, en particulier dans les expériences traumatiques, consiste à intégrer l’expérience, c’està-dire à la subjectiver en atténuant son impact traumatique. Le travail de la honte, dans ces mêmes expériences, est au service de la sauvegarde du lien avec l’autre semblable. Nous décrivons un autre aspect du travail de la honte, ou une autre forme : la honte peut être gardienne des jouissances secrètes ; elle les maintient cachées, clandestines. Nous proposons aussi l’hypothèse selon laquelle la honte peut être l’effet d’une transmission cryptique de la culpabilité : le travail psychique qu’impose l’une produit ainsi l’autre. Nous considérons, enfin, la forme la plus heureuse de travail psychique de la honte ou de la culpabilité, la forme la plus fertile de leurs destins : le travail créateur.


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I NTRODUCTION

Nous envisageons un destin de la honte et de la culpabilité qui est en même temps un traitement : le partage intersubjectif. Seul un tel partage peut conduire à une transformation intime et intégratrice de ces affects douloureux et traumatiques. Nous définissons le modèle du partage d’affect comme paradigme du soin psychique et nous décrivons dans le détail les caractéristiques d’un tel modèle qui nous semble rendre compte de l’aspect le plus essentiel du soin psychique. La troisième partie de cet ouvrage est consacrée à quelques cliniques de la honte et de la culpabilité. Nous mettons ainsi nos propositions et notre modélisation à l’épreuve de ces cliniques. Nous commençons par trois formes d’expression littéraire de la honte, en mettant l’accent sur des processus spécifiques de forçage, de partage et de cramponnement défensif qui relèvent du travail et du traitement de la honte. Nous travaillons ensuite les dimensions de la honte et de la culpabilité dans les contextes traumatiques de maladie somatique grave (cancer) et de handicap. Nous nous efforçons de montrer comment les logiques de la honte et de la culpabilité traversent à la fois les patients, leur famille et les soignants. Nous abordons enfin le travail, le traitement et les effets de la honte et de la culpabilité dans les liens incestuels et dans les contextes incestueux. Nous terminons par une investigation de la honte et de la culpabilité dans le travail de soin psychique, chez les soignants ou dans les équipes soignantes confrontés à la violence de la maladie mentale ou de la folie. Nous envisageons les mouvements d’impuissance, de sidération, d’indifférence, de jouissance ou de haine comme autant d’effets des affects de culpabilité ou de honte mobilisés dans un tel contexte. Nous discutons de la fréquente violence dans le soin psychique, souvent déguisée, rarement repérée et reconnue, et qui prend la forme d’agis contre-transférentiels. Ces agis contre-transférentiels correspondent précisément à une faillite d’élaboration contre-transférentielle des affects de honte et de culpabilité.


PARTIE 1

MODÉLISATIONS, CONSTRUCTIONS, DÉVELOPPEMENTS


Chapitre 1

HONTE, CULPABILITÉ ET TRAUMATISME Premières définitions et distinctions

différencie classiquement la honte et la culpabilité en fonction des rapports qu’elles entretiennent avec les instances psychiques. La culpabilité exprime une tension entre le moi et le surmoi à partir de la transgression effective ou fantasmée d’un interdit. La honte signe plutôt une situation de tension entre le moi et l’idéal du moi. Elle témoigne de l’échec du moi au regard de son projet narcissique. Dans la honte, le moi n’est pas fautif mais indigne. Une autre distinction entre culpabilité et honte tient en ceci : la culpabilité résulte des attaques du sujet contre ses objets d’amour qu’il redoute d’avoir fantasmatiquement détruits ; la honte, par contre, découle plutôt du sentiment d’être disqualifié, rejeté, « abjecté » par l’objet. La honte est donc plus narcissique que la culpabilité. Si la culpabilité est issue de l’expérience d’avoir perdu un objet d’amour, de l’avoir abîmé, la honte, quant à elle, provient non pas de l’expérience de perdre ou d’abîmer l’objet, mais de l’expérience d’être perdu ou d’être abîmé pour l’objet. La honte suppose l’identification du sujet à l’objet déprécié, abîmé, avili, humilié. La honte est éprouvée depuis la place de l’objet disqualifié, rabaissé et qui a perdu le sujet comme objet. C’est là un processus similaire à l’identification mélancolique. De ce point de vue,

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on peut dire que la honte est à la mélancolie ce que la culpabilité est à la dépression. Honte et culpabilité entretiennent ainsi des rapports similaires à ceux qu’entretiennent mélancolie et dépression. Nous allons dans ce chapitre présenter certaines figures de la honte et de la culpabilité, mettre en perspective les distinctions et les articulations entre ces affects, et éclairer leur rapport au traumatisme. Dans les chapitres suivants, nous préciserons et développerons certains de ces aspects, nous explorerons les diverses sources de ces affects, nous décrirons les destins en partie différents qui les caractérisent, et nous mettrons en évidence les formes de travail psychique qu’ils imposent ou mobilisent.

LE

CHANTIER DE LA HONTE

La problématique de la honte a moins mobilisé la réflexion des psychanalystes que la question de la culpabilité. Même si elle n’occupe pas une place explicitement centrale au sein de son œuvre, cette question n’est cependant pas complètement absente des élaborations de Freud. Comme le souligne Claude Janin (2003, 2007), les introductions du concept de narcissisme puis de la deuxième topique ne conduisent pas Freud à une véritable théorisation de la honte pourtant présente dans son œuvre depuis les « Nouvelles remarques sur les névropsychoses-de-défense » (Freud, 1896b) et surtout les Trois essais sur la théorie sexuelle (1905a). Octave Mannoni (1982), de son côté, relève la présence silencieuse de la honte dans l’œuvre du fondateur de la psychanalyse, en particulier dans Psychologie des masses et analyse du moi (Freud, 1921), bien que les occurrences explicites du terme soient peu nombreuses. La question de cette absence relative mérite d’être posée, même si elle ne présente pas d’intérêt majeur pour éclairer la dynamique de l’affect de honte, son émergence et son impact sur la vie psychique. Nicolas Rand et Maria Torok (1995) avancent une hypothèse liée à l’histoire de la famille de Freud. L’oncle Joseph, accusé de trafic de fausse monnaie, a fait la « une » des journaux de Vienne. Freud a vécu à ce moment, aux alentours de sa dixième année, un effondrement honteux lorsque le nom de la famille a été propulsé au premier plan. Nicolas Rand et Maria Torok avancent l’idée que Freud s’est défendu toute sa vie contre le retour de cet épisode et qu’il a systématiquement contourné la question de la honte dans son œuvre en la rabattant au moins partiellement sur la culpabilité. Malgré son intérêt biographique, ce débat n’apporte pas d’élément probant sur la dynamique de la honte elle-même, à l’exception


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du lien avec le thème du traumatisme. Le jeune Freud a probablement vécu, à ce moment, un véritable traumatisme social : quelque chose qui aurait dû rester caché a été dévoilé. Cette dimension reste cependant anecdotique. Il est beaucoup plus intéressant et fécond de noter que lorsqu’il évoque directement la question de la honte, dans les travaux contemporains des Trois essais sur la théorie sexuelle (Freud, 1905a) puis beaucoup plus tard dans Le Malaise dans la culture (1929), Freud apporte un certain nombre de considérations qui forment le point de départ des investigations actuelles, en particulier autour de la notion de cloaque. Nous devons également accorder une attention particulière aux recherches de Imre Hermann qui a travaillé dans le prolongement de Freud, mais aussi dans une perspective originale. Ce psychanalyste hongrois, né en 1889 et mort en 1984, fut un élève de Melanie Klein et de Ferenczi. Son œuvre la plus connue est L’Instinct filial, publié en 1943, qui a inspiré une large partie de toute la psychanalyse actuelle, de Bowlby à Winnicott. Il est probablement le seul psychanalyste qui, dès 1943, s’efforce de construire une théorie cohérente de la honte en lien avec ce qu’il définit comme le « cramponnement » qui recouvre partiellement ce que John Bowlby (1969) décrit dans les termes de l’attachement. Pour Imre Hermann, l’éprouvé de honte est un affect spécifique, imposé de l’extérieur. La honte est primaire. C’est la thèse reprise par Claude Janin (2003, 2007). Les différences topiques intrapsychiques entre moi, ça et surmoi accompagnent la transformation de la honte en culpabilité. Dans sa préface, Nicolas Abraham souligne que pour Imre Hermann « la honte est le fait de l’enfant dont la topique est encore en cours d’installation et comporte un honnisseur, au moins virtuel, à l’extérieur [...]. La culpabilité peut être expiée. La honte ne peut être que niée ou dissimulée » (Hermann, 1943, p. 39). Avoir honte c’est en dernière instance « perdre le contact avec la mère, objet du cramponnement, perdre le sens de l’orientation spatiale qui permettrait de la retrouver, de l’orientation psychique qui portait vers elle symboliquement » (ibid.). L’éprouvé de honte est à l’origine de l’émergence du surmoi et Imre Hermann souligne l’importance de la mise en œuvre d’un surmoi « vivable », qui ne soit pas trop sévère et cruel (Freud, 1922). Le sujet qui ne parvient pas à construire un surmoi vivable est soit honteux, soit éhonté. Dans la dynamique du cramponnement, Imre Hermann souligne que la honte est à la fois centrifuge — la crainte d’être exclu, décramponné de la mère et du groupe — et centripète — la honte est une conséquence de l’exclusion.


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Un dernier point doit être souligné. Il ouvre une large perspective psychopathologique que nous allons reprendre plus loin à partir des recherches de Vincent de Gaulejac (1996), Jean Furtos et Christian Laval (1998) et Christophe Dejours (2001). Il se peut que le sujet ne rencontre pas un objet de cramponnement substitutif, qu’il ne traverse pas une expérience de partage d’affect suffisamment profonde avec un « autre semblable » (Freud, 1895). Dans cette conjoncture, « le décramponnement douloureux se retourne sur le sujet lui-même sous la forme d’une incessante autocritique, voisine de la rumination mélancolique. La honte de se trouver exclu de la communauté est à même d’ébranler une topique solidement constituée et de donner lieu à une désagrégation de style psychotique » (Hermann, 1943, p. 41). Nous aurons l’occasion de revenir sur les travaux du fondateur de la psychanalyse et des thèses avancées par Imre Hermann. Rappelons maintenant quelques approches de la honte relativement récentes. Principaux travaux en langue française sur la honte En 1973, Jean Guillaumin propose une distinction et une articulation entre honte, culpabilité et dépression dans sa contribution au rapport de Janine Chasseguet-Smirgel sur l’idéal du moi (Chasseguet-Smirgel, 1973). Jean Guillaumin prend comme fondement de sa réflexion la question du raptus honteux et propose l’idée que la honte accompagne un brutal renversement de l’exhibition phallique en exposition anale. Pour lui, le registre pulsionnel dominant de la honte est l’analité dans une dimension voyeuriste/exhibitionniste. La dynamique fondamentale est celle du retournement, du basculement de l’arrière vers l’avant, du bas vers le haut, qui signe une fragilité de l’organisation pulsionnelle. La situation prototypique du raptus honteux est celle du sujet qui se trouve brusquement retourné, un peu à la manière d’un gant, exposant une part anale de lui alors qu’il fonctionnait en « régime » d’exhibitionnisme phallique, marqué par une certaine prestance. Ce retournement s’effectue soit sous la pression du groupe ou d’un tiers, soit en fonction d’une modification quantitative de son économie psychique. Jean Guillaumin distingue le raptus honteux de l’attaque hystérique, et la honte de la culpabilité, à partir du jeu des instances, idéal du moi et surmoi. Cette analyse ouvre un point de discussion central car, nous le verrons, on ne peut pas systématiquement ramener la honte à un jeu pulsionnel phallique anal. La honte peut, d’un côté, être moins engagée sur cet axe — nous verrons que c’est le cas de la honte signal d’alarme — ou, d’un autre côté, l’excéder, comme si elle se situait en deçà de toute organisation pulsionnelle vectorisée. Nous serons donc conduits à envisager un en


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deçà de l’analité, et à interroger plus précisément ce que Freud désigne comme « cloacal ». En 1987, dans La Honte d’Œdipe, René Roussillon relit Œdipe Roi et propose l’hypothèse d’une véritable désorganisation identitaire chez Œdipe. La confusion (identitaire, corporelle) est désignée comme la source de l’affect de honte. Un an plus tard, dans un texte riche de réflexions cliniques et théoriques, Serge Tisseron (1992) dresse un vaste panorama de la question et avance l’idée fondamentale que la honte est relative à une défaillance plus ou moins étendue des fonctions du pare-excitations et de l’autocontenance du sujet. Il connecte l’éprouvé de honte avec l’objet maternel. Dans une perspective plus psychosociologique, Vincent de Gaulejac (1996) publie Les Sources de la honte. Dans ce texte, nourri de situations cliniques construites autour de « trajets de vie », il distingue différentes formes de hontes selon leurs contenus et leurs contextes spécifiques. Nous lui accordons une place particulière dans cette rapide présentation dans la mesure où il est à la source de notre démarche de recherche et qu’il est un des auteurs avec lesquels les dialogues, les accords et les désaccords, ont été fructueux. À la différence de Serge Tisseron, Vincent de Gaulejac rapporte la honte à un effondrement de l’image du père. Il la décrit comme un « nœud sociopsychique » qui réclame un espace de parole pour s’exprimer et se dénouer. Au sein d’un séminaire spécifique dans le cadre de l’université Paris-VII, il construit une recherche dans laquelle un certain nombre de « patients » participent activement en tant que « chercheurs » à partir de leur récit de vie. La lecture de ces récits de vie offre un éventail remarquable de situations. Dans certains cas, il apparaît clairement que le travail de narrativité et d’analyse groupale est thérapeutique et permet aux sujets de retrouver les sources de leur sentiment de honte et d’en transformer la portée au sein de leur existence. Globalement, les travaux de Vincent de Gaulejac mettent en évidence plusieurs points. La honte est un « méta-sentiment » qui rassemble des éléments disparates — une imbrication d’enjeux affectifs, sexuels, émotionnels et sociaux. Ces éléments produisent des nœuds d’angoisse, de désirs, d’affects et de sentiments qui neutralisent les possibilités d’expression et de communication et enferment les sujets dans d’intenses conflits. L’ensemble de l’existence est alors contaminé par la honte. La honte n’est pas seulement désorganisatrice mais aussi motrice. Elle peut surgir ou resurgir brutalement au cours d’une vie et briser une carrière. Elle peut aussi définir et alimenter sa fulgurance.


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Au sein de cet ensemble, Vincent de Gaulejac repère quelques caractéristiques communes : – l’illégitimité, c’est-à-dire la récusation de l’existence du sujet — soit parce que l’enfant n’a pas été désiré, soit parce qu’un doute plane sur ses origines, soit parce qu’il occupe une place qu’il ne devrait pas légitimement occuper —, est une constante ; – la défaillance parentale se situe le plus souvent du côté paternel, plus rarement du côté maternel. L’effondrement de l’image parentale idéalisée est une constante. L’enfant est humilié, soit à cause de ses parents, soit devant eux, sans qu’ils interviennent pour le protéger ; – l’infériorité est le revers d’un désir de supériorité que la réalité vient barrer ; – la violence est à l’origine de la honte. Physique ou symbolique, organisant les relations au sein de la famille, elle vient fondamentalement marquer le sujet. À cette violence humiliante, sociale, répond en écho une violence psychique qui inhibe. Le sujet ne peut pas réagir et s’inflige à lui-même la blessure qui le terrasse ; – le déchirement narcissique désigne une coupure interne au sujet, écartelé entre des identifications à la fois nécessaires et impossibles. L’amour pour un parent socialement stigmatisé blesse le narcissisme et opère une déchirure entre la partie de soi attachée à l’objet, et la partie qui le condamne. Le sujet ne sait plus quelle place occuper, il ne sait littéralement plus où se mettre ; – la déchéance a une double facette. Elle est intime, représentative de l’atteinte narcissique, et publique, véhiculée par le regard de l’autre porteur d’un jugement négatif. De ce point de vue, la honte rend le sujet particulièrement sensible aux relations de pouvoir et de domination ; – le non-dit permet à l’entourage de ne pas recevoir et de ne pas entendre ce qu’exprime le sujet, systématiquement renvoyé à lui-même ; – l’inhibition vient souligner l’incapacité du sujet à réagir, ce qui vient intensifier la situation d’humiliation. L’agressivité qui n’a pas pu s’exprimer en direction de l’attaquant se retourne alors contre le sujet. La honte implique ainsi le repli. Dans d’autres situations, par exemple chez Freud, Sartre ou Camus, elle joue le rôle d’une déflagration qui amène le sujet à s’engager dans une vie marquée par l’ambition. La honte est désignée ici tantôt comme source, tantôt comme conséquence. Une sorte de cercle infernal se profile au sein duquel, dans certains cas, le sujet accepte l’humiliation comme preuve de son indignité, comme si la honte s’alimentait elle-même. Dans d’autres situations, par contre, elle joue un rôle dynamique qui permet au sujet de renverser ou


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modifier la situation. Comment comprendre que la honte ouvre tantôt du côté d’un sursaut, par exemple l’ambition, tantôt du côté d’une sorte de répétition ? Vincent de Gaulejac distingue la honte réactive et la honte intériorisée. D’un point de vue clinique, nous sommes tentés de classer la honte réactive dans la catégorie des éprouvés normaux, parmi la palette des systèmes psychiques d’alerte, avec la culpabilité et l’angoisse. En d’autres termes, la honte réactive est une information que le moi se donne à lui-même, l’avertissant d’un danger. Par contre, la honte intériorisée fixe une certaine économie psychique. Vincent de Gaulejac distingue différentes formes de honte en fonction de la sphère existentielle du sujet concernée :

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– la honte corporelle : être sale, mal habillé, sentir mauvais, avoir un handicap ; – la honte sexuelle : elle est relative au dévoilement de l’intimité, à l’état d’impuissance et d’insatisfaction ; – la honte psychique concerne la perte de l’estime de soi. Elle marque une expérience d’effondrement intérieur, lorsque le moi n’est plus digne face aux exigences de son idéal ; – la honte morale accompagne les situations où un sujet est pris en flagrant délit de mensonge, d’hypocrisie, de vantardise et renvoie à l’intériorisation des normes sociales ; – la honte sociale apparaît lorsqu’un sujet est stigmatisé à cause de son identité, de sa race, de sa religion, de sa situation sociale et culturelle ; – la honte ontologique marque les situations dans lesquelles le sujet est confronté à l’inhumain comme spectateur, acteur ou victime. Ces différentes modalités se recouvrent et interagissent fréquemment au sein d’une même situation. Il est difficile, par exemple, de maintenir une distinction stricte entre honte corporelle et honte sexuelle, entre honte morale et honte psychique. Ce tableau frappe aussi par les passages constants du subjectif au groupal, de l’intime au social, de l’individuel au collectif. En 1998, à partir de leur approche doublement psychiatrique et sociologique de la grande précarité, Christian Laval et Jean Furtos publient un article consacré à la « clinique de l’effacement ». Ils avancent l’hypothèse d’une forme de honte subjectivement mortifère qu’ils désignent comme « honte blanche ». Cette forme de honte, loin d’être soutenue par une pulsionnalité anale comme dans la perspective tracée par Jean Guillaumin, aboutit à la disparition sociale du sujet qui se trouve plus


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ou moins brutalement relégué hors du groupe. Là encore, il nous paraît utile de reprendre suffisamment le détail des propositions avancées par les auteurs. La question de la honte n’est pas au centre des préoccupations de l’ORSPERE (observatoire régional sur la souffrance psychique en rapport avec l’exclusion). Elle est toutefois omniprésente, rencontrée à chaque pas, infiltrant la clinique. Le travail en réseaux et la réflexion engagée autour des types de prises en charge requis, amènent psychiatres et sociologues à croiser leurs approches et surtout à tenter de sortir des sentiers battus cliniques, que ce soit dans le champ de la psychiatrie ou de la sociologie. Les populations frappées d’exclusion sont victimes d’un processus économique mais ce processus va au-delà de la mise à l’écart ; il implique des modifications psychiques dont il est impossible de déterminer si elles sont induites par l’exclusion ou si elles préexistent au phénomène en étant réactivées, par une sorte d’après-coup. Inversement, il n’est pas non plus possible de considérer les exclus comme des patients strictement psychiatriques et de leur appliquer sans discernement les grilles diagnostiques classiques. La souffrance psychique est bien là, la réalité économique aussi, et ce qui surgit relève moins d’une série de catégories nosographiques classiques que d’une nouvelle forme de souffrance qui exige, pour être à la fois entendue, comprise et prise en charge, la création de nouveaux outils, de nouveaux modes de pensée. L’ORSPERE invite donc à une sorte de changement des mentalités, une mise en crise des axes habituels de pensée du clinicien et du psychosociologue. Jean Furtos et Christian Laval insistent précisément sur ces formes de souffrances qui empêchent de vivre, de parler, de penser et qui, à la limite, ne s’éprouvent pas. Ils définissent une clinique de la disparition du sujet, contraint de s’amputer d’une large part de lui-même. La question sociale s’organise pour les auteurs à partir de trois termes qu’ils proposent de distinguer : – la pauvreté : ce terme désigne ceux et celles qui produisent peu. Dans l’usage courant, elle renvoie à un état de fait, en lien avec le niveau des revenus dans une société donnée. Elle n’est pas systématiquement synonyme d’exclusion ; – l’exclusion : la société produit de plus en plus d’exigences de productivité et d’excellence. Une longue période de chômage subie par un sujet n’incite pas, dans notre pays, les employeurs à prendre des risques en lui proposant une activité. Il faut être performant, gagneur, entreprenant. L’âge, de plus, est devenu un handicap. Loin d’être synonyme d’expérience, il s’est renversé en son contraire.


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Un travailleur expérimenté est maintenant soupçonné de lenteur, de stérilité, de conformisme. On l’écarte donc le plus souvent au profit d’un plus jeune censé, par pur raisonnement idéologique, être plus vif et créatif. Toutefois, l’exclusion relève d’un processus, elle ne qualifie pas un état affectant un individu ; – la précarité : Jean Furtos et Christian Laval observent que chaque être humain est en situation de précarité dans la mesure où chacun cherche ce qu’il n’a pas et ce qu’il n’est pas. Les auteurs soulignent toutefois que plus les difficultés augmentent, plus la demande est difficile à formuler. La situation de grande précarité sociale a ceci de particulier que l’individu est contraint de demander pour tout. « Il est soumis à une obligation de transparence, de nudité hors intimité, constituant une situation elle-même hontogène » (Furtos et Laval, 1998, p. 387).

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C’est au sein de ce contexte spécifique que les auteurs définissent la disparition de la personne et l’engrenage de la honte. La psychopathologie augmente logiquement avec la précarité et l’exclusion. Il existe cependant une confusion entre les implications sociales et psychopathologiques de la souffrance psychique. Au sein de ce contexte se produit un phénomène de disparition publique de la personne, aboutissant à une situation de non-demande, qui est spécifique. Jean Furtos et Christian Laval distinguent quatre aspects de la honte dont seul le quatrième leur paraît hautement pathogène : – la vergogne renvoie aux usages sociaux. Elle est d’un usage courant, nécessaire à un suffisant bon fonctionnement du groupe social. La perte de la vergogne désigne les sujets qui ne se soucient pas du regard d’autrui. La honte est éprouvée par l’entourage (par exemple dans le cas d’un enfant qui a honte de son parent ivre). La perte de la vergogne constitue, pour les auteurs, un aspect de la perversion ; – la pudeur renvoie à l’intimité, elle est une sorte de gardien de l’intérieur, de ce qui doit rester voilé au regard d’autrui. Elle est constitutive de l’intégrité de la personne. La transparence obligée de l’exclu, contraint de demander pour le moindre de ses besoins, fait voler en éclat ce voile nécessaire ; – la honte rouge, que les auteurs distinguent de l’érythrophobie, survient brutalement. Le rouge qui envahit le visage ou le cou signe un dévoilement de l’inconscient à l’insu du moi. La gêne éprouvée devant cette brutale émergence pulsionnelle peut être mise en lien par la parole ou par l’humour ;


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– la honte blanche est assimilée à un meurtre qui fait disparaître la personne. Elle s’accompagne de plusieurs signes : la pâleur, l’impression d’une disparition du visage, un mutisme, une sensation de trou et de faiblesse globale. Jean Furtos et Christian Laval estiment que cette sensation de disparition de la personne peut devenir chronique, en particulier dans les situations de transparence en lien avec la précarité : « La disparition de soi-même au regard d’autrui et à son propre regard inclut le délitement du lien social. La honte blanche est dépersonnalisante dans le sens clinique de ce terme, elle pose le problème du passage à la psychose » (Furtos et Laval, 1998, p. 391). Dans cette conjoncture, contrairement à la culpabilité, il se produit une sorte de dilution de la topique interne. Il n’y a pas de conflit mais un véritable clivage du moi. Un des effets les plus complexes du point de vue clinique est que la situation de pauvreté, source de honte, nécessite de devoir quémander de l’aide pour la moindre démarche du quotidien. À terme, cela conduit le sujet à vouloir se débrouiller par lui-même. Le lien à autrui est alors remplacé par une toute-puissance autarcique. Cette situation peut ouvrir soit sur l’errance, soit sur la réclusion. L’engrenage de la honte implique donc une pathologie de la disparition sociale du sujet. La vergogne, synonyme de la honte, renvoie d’une part à la honte réactive — déjà signalée à partir des travaux de Vincent de Gaulejac — qui témoigne du souci que chacun peut avoir de l’image qu’il donne publiquement face aux inévitables contraintes sociales. Elle renvoie d’autre part à la honte signal d’alarme qui déclenche des modalités comportementales d’adaptation ou d’inhibition. Les auteurs proposent également l’idée que l’absence de vergogne enclenche un processus qui fait peser la honte sur l’entourage. Il semble, à ce moment, que la « simple » vergogne est dépassée et qu’on entre dans un processus d’une autre nature, auquel l’entourage ne peut échapper. Il s’agit désormais d’une forme de contrainte qui ne peut être réduite aux effets d’une contrainte interne, d’ordre surmoïque ou idéal, ou d’une contrainte sociale. On est plongé dans une des formes des pathologies de la honte, lorsque le sujet éhonté impose inconsciemment à son entourage d’éprouver quelque chose qu’il ne peut éprouver en personne propre. Cette honte exportée dépasse largement les économies sociales et psychiques de suffisant bon aloi. Il semble donc que sous le vocable de vergogne, les auteurs désignent plusieurs champs hétérogènes qui méritent d’être distingués les uns des autres. La pudeur ne relève pas intrinsèquement de la honte. Elle en est plutôt, de notre point de vue, une forme de garant. La pudeur relève


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du sexuel, du pulsionnel, et possède une double vectorisation. Elle voile et dévoile en même temps. Freud, dans Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient (1905b), saisit bien cette double polarité qui fait de la pudeur à la fois un gardien et un aveu. Dans cette perspective, la pudeur renvoie à une topique psychique constituée, à un corps sexué, à une organisation sous jacente de désirs et de fantasmes. Jean Furtos et Christian Laval désignent plutôt les situations dans lesquelles la pudeur ne peut plus exercer son double sens de gardien et d’aveu. Effractée, rendue inutile, son absence ou sa paralysie génèrent alors les situations de honte. Si le sujet — la personne pour reprendre la terminologie des auteurs — existe de pouvoir jouer à partir de ce qu’il montre et cache, la déchirure brutale du voile de la pudeur lui ôte toute entité spécifique. Il n’est qu’un corps, un objet ; il n’est plus quelqu’un. La honte rouge relève de ce que Jean Guillaumin désigne comme le raptus de honte. Nous reviendrons sur ce thème dans la suite de ce travail. Signalons simplement que le raptus de honte, pour autant qu’il puisse être assimilé à la honte rouge, n’est pas un simple dévoilement inconscient. Dans ce cas, il se rattache plutôt à une défaillance localisée de la double fonction de gardien et d’aveu, dévouée à la pudeur. Il relève alors du dévoilement du fantasme ou du désir. Dans la majorité des cas cependant, la honte rouge s’accompagne d’un bouleversement économique qui implique le passage brutal d’une économie de l’exhibition phallique à une économie de l’exhibition anale, assortie d’une déflation narcissique qui renverse l’activité en passivité. La honte rouge engage déjà quelque chose du côté des pathologies de la honte, même si elle est accessible au travail thérapeutique. La honte blanche ouvre par contre une autre perspective. On pourrait considérer que la honte blanche est une honte rouge qui « tourne mal », qui ne rencontre aucune barrière qui en contrôle l’espace de déploiement. La honte blanche touche la totalité de l’être. Autant la honte rouge peut être considérée comme partielle, sectorisée même si elle est intense, autant la honte blanche est d’essence catastrophique globale. Elle touche la totalité de l’être et ouvre sur la disparition de la personne. La perspective développée par les auteurs semble implicitement faire de la honte blanche une des conséquences possibles de la précarité et du processus d’exclusion. Elle relèverait ainsi d’une forme nouvelle de pathologie, non pas au sens d’une nouvelle entité psychopathologique, mais d’une forme de souffrance rarement observée jusque-là, et qui prendrait, à partir d’un contexte spécifique, une place plus largement répandue.


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Dans un travail précédent (Ferrant, 2001), l’un de nous a avancé l’idée que les témoignages d’anciens déportés comme Primo Levi (1958) apportaient un éclairage singulier sur la façon dont un individu — bien inséré socialement et ne présentant pas de pathologie mentale spécifique — s’organise lorsqu’il est plongé brutalement au sein d’un univers marqué par l’entreprise de dépersonnalisation. Les camps de concentration ont imposé la nécessité d’une adaptation en urgence au prix du sacrifice de leur identité à des millions de personnes. Ces circonstances impliquent une radicale transformation de l’économie psychique, jusqu’à restreindre l’univers jadis différencié et source d’enrichissement du moi à quelques objets de cramponnement nécessaires à la survie de l’individu. La honte est absente. Elle est éprouvée au début de l’incarcération mais cède rapidement devant la nécessaire adaptation pour la survie. À la limite — tel est en tout cas le témoignage de Primo Levi — ceux qui ne peuvent pas s’adapter, qui éprouvent trop de honte devant le sacrifice de l’intimité, meurent rapidement. Dans les termes de Jean Furtos et Christian Laval, on pourrait dire que la honte blanche, impliquant la disparition de la personne, est mortelle en ces circonstances exceptionnelles. Par contre, la honte est éprouvée lorsque la situation d’incarcération prend fin et qu’il faut affronter le regard de l’autre. C’est à ce moment qu’elle peut enclencher une forme de repli sur soi, de refus de communiquer, voire de conviction qu’on va pouvoir s’en sortir seul, sans rien communiquer de ce qui s’est passé. Nous reviendrons sur ce point en évoquant les traumatismes de guerre. Dans cette perspective, la honte blanche relève d’un traumatisme consécutif à la rupture des liens sociaux et à l’engagement massif au sein des logiques de survie. Il reste à déterminer si cette forme peut être chronique en ce sens qu’elle ne résulte pas seulement d’une rupture progressive ou brutale des liens avec le groupe social mais d’une inadéquation foncière, dès l’origine, entre la personne et son entourage. Nous reprendrons ce point à partir de la notion de « honte d’être ». À la même époque que celle des travaux de Furtos et Laval ci-dessus évoqués, Christophe Dejours publie Souffrance en France : la banalisation de l’injustice sociale (1998). Il souligne les enjeux psychiques mis en œuvre par l’évolution économique de notre société. Les salariés sont de plus en plus prisonniers d’une logique de contrainte. Pour éviter doublement la honte du chômage et la stigmatisation du groupe, ils travaillent au-dessus de leurs moyens à la fois psychiques et somatiques. La question de la honte court tout au long du texte de Christophe Dejours. Rejoignant implicitement le propos de Christian Laval et Jean Furtos, il


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montre que la honte peut tuer le sujet et, a minima, impliquer de profonds désordres tant somatiques que psychiques. L’hypothèse centrale de l’auteur est que le monde du travail ne peut pas être opposé point par point au monde de l’exclusion. Ce n’est pas parce qu’on est en possession d’un travail et d’un salaire que la souffrance ne se manifeste pas. Christophe Dejours déconstruit l’approche simpliste qui ferait de l’emploi la clé de voûte de la santé et de l’insertion. La frontière est beaucoup plus subtile et passe par tout un discours qui transforme les salariés en nantis. Le discours ambiant sur la précarité vise l’emploi et le risque de perte des repères sociaux chez le sujet en situation de non-précarité. Ce risque de perdre son emploi oblige l’individu à taire certains de ses besoins, à s’adapter à toute force, quitte à faire le sacrifice d’une partie de lui-même. Outre qu’elle est génératrice de pathologies diverses, pas seulement mentales, cette souffrance distille des stratégies contre sa propre émergence. L’individu, à la fois, souffre et s’interdit de souffrir, faisant largement appel au discours idéologique ambiant. La question de la honte est abordée au sein d’une dynamique collective. L’indifférence à la souffrance psychique de ceux qui travaillent ouvre la voie à la tolérance sociale face à la souffrance des chômeurs et plus largement des exclus. Parallèlement, de façon plus profonde et tenace, de nouvelles utopies distillent l’idée que le bonheur n’est pas dans la culture, l’éducation ou le politique, mais dans l’entreprise. L’idée de « culture d’entreprise » connaît, depuis quelques années, un essor sans précédent. Christophe Dejours montre que le thème de l’organisation de l’entreprise supplante le thème du travail dans les pratiques discursives du néolibéralisme. Il s’agit de disqualifier les préoccupations centrées sur le travail. Le processus a pour conséquence rapide que ceux qui souffrent de l’augmentation de la charge de travail et de la dégradation des relations sociales au sein de l’entreprise, ont le plus grand mal à réagir d’une part collectivement et d’autre part individuellement. Toute action collective visant à de meilleures conditions d’emploi se heurte à la réprobation silencieuse du corps social qui laisse entendre qu’il y a beaucoup de chômeurs qui attendent à la porte et sont prêts à prendre les places. Individuellement, le sujet n’a pas les moyens de penser le système dans lequel il est enfermé et que les médias ne cessent de cautionner. C’est en ce point qu’intervient la honte. Comment ne pas éprouver de honte quand on se plaint de ses conditions de travail alors que d’autres, nombreux, n’ont pas de travail et ne parviennent même pas à vivre ? Il est socialement honteux de souffrir à cause du travail alors que tant d’autres souffrent, et légitimement, de l’absence de tout travail. Au sein de l’entreprise, différentes catégories de salariés doivent être


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distinguées. Certains emplois sont plus précaires que d’autres. Il est donc honteux d’exprimer sa souffrance pour un travail que d’autres, moins bien lotis, risquent de perdre. Christophe Dejours montre à l’aide d’exemples combien le suicide risque de se banaliser : le silence et le mutisme se généralisent. Dès lors, via la honte, le sujet qui souffre de son rapport au travail est souvent conduit à lutter contre l’expression publique de sa propre souffrance. Il risque de se retrouver dans une position psychique qui, partant de sa surdité ou de son refus de s’entendre lui-même, l’entraîne à être sourd à l’expression de la souffrance d’autrui. Quels sont les effets psychopathologiques de cette souffrance muette ou frappée de bannissement ? Christophe Dejours définit globalement trois possibilités : – la première transforme le sujet, le coupant d’une part de son expérience. Il entre, pour reprendre les termes de Jean Furtos et Christian Laval, dans un état de honte blanche chronique mais sans désocialisation ; – une deuxième issue réside dans le renversement brutal et l’adoption en force des nouvelles règles imposées par le néolibéralisme. La virilité tient lieu de conduite. Cette stratégie suppose malgré tout que d’autres soient porteurs de la souffrance que le sujet refuse pour lui-même. Il devient « sans vergogne » ; – la troisième et dernière possibilité est une tentative de dégagement, de lutte, qui dénonce sans cesse, dans et par le collectif, ce que Christophe Dejours appelle la stratégie du mensonge et de la rationalisation. L’individu qui se coupe d’une partie de sa propre expérience entre dans une logique de clivage. Il écarte radicalement de lui tout ce qui risque d’entraver son processus de survie. Cette stratégie défensive est coûteuse et modifie l’économie psychique de telle sorte que le moi, potentiellement ouvert et suffisamment perméable à ce qui lui vient du dedans comme du dehors, présente désormais une forme de pathologie. Ce qui est habituellement transformé et tend à enrichir le sujet — rêves, rencontres, bonnes ou mauvaises surprises, investissements et deuils — reste en grande partie hors du sujet. L’affect est disqualifié, la rêverie déclarée inutile. Tout ce qui, de près ou de loin, risquerait de laisser pénétrer un signal de ce qui se passe au-dedans est banni. Dès lors, le sujet n’a d’autre choix que l’enfermement et la répétition stérile d’attitudes ou de slogans. Ce renfermement n’implique toutefois pas une logique de désocialisation. L’utilisation parfois massive des « prêtà-penser sociaux » fait de ces sujets des êtres apparemment bien insérés mais fragiles. Ces personnes sont, davantage que d’autres, susceptibles de tomber malades. Leur vitalité de base — leur pulsion de vie —


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habituellement alimentée aux expériences quotidiennes, s’appauvrit et les rend plus sensibles aux moindres aléas. La psyché, privée d’une grande partie de ses apports représentatifs, suit un processus d’appauvrissement, d’isolation et de dessèchement. La vie sociale, apparemment préservée, est superficielle. Aucun lien profond ne peut s’établir. Toute conversation suffisamment intime est évitée, écartée, disqualifiée comme faiblesse et perte de temps. Du coup, toutes les possibilités pour exprimer vraiment ce qu’on ressent se raréfient. Le processus d’enfermement isole le sujet autour de la honte qu’il se refuse à ressentir. L’autre possibilité, présentée par Dejours comme le ressort de la virilité, implique une position inverse de la précédente. L’auteur la définit ainsi : « La virilité se mesure précisément à l’aune de violence que l’on est capable de commettre contre autrui, notamment contre ceux qui sont dominés, à commencer par les femmes » (1998, p. 100). L’auteur soutient que la souffrance déniée peut engendrer la violence qui se présente alors comme stratégie défensive opposée à l’éprouvé de la souffrance. Dans le premier cas de figure, l’individu se clive de sa part souffrante, « autistise » le processus, et même si l’entourage doit en souffrir, reste enfermé dans un processus qui l’aliène d’abord lui-même. Dans le second cas, la stratégie défensive implique autrui, le convoque pour figurer au-dehors ce qu’on se refuse à vivre en soi. Toute capacité identificatoire à autrui est ainsi barrée mais, alors que dans le renfermement le déni de la souffrance produit une apparente indifférence à autrui, dans la position virile, il est toujours nécessaire qu’un autre vienne figurer au-dehors la part de soi qui est déniée. Les conduites peuvent, à la limite, être exemptes de sadisme, de toute trace pulsionnelle, et ne s’exercer qu’au nom de l’efficacité bureaucratique. On sait que la réalisation concrète de la planification du meurtre des juifs à grande échelle, lors de la Seconde Guerre mondiale, n’était pas le fait de citoyens plus pervers ou plus sadiques que les autres. Elle relevait d’une rationalité étayée par la notion d’efficacité dans laquelle, banalement, tout citoyen pouvait être engagé. On voit se profiler un destin possible de la honte, son renversement en mépris. Ce destin s’oppose à la notion de honte réactive, avancée par Vincent de Gaulejac même si, apparemment, il s’inscrit dans une même perspective de renversement. La honte réactive implique le sujet qui maintient autrui comme spectateur et témoin de ce que la honte est effacée. Dans la honte réactive, le sujet n’a pas besoin de déléguer à autrui la part de lui qu’il s’efforce d’écarter ouvrant ainsi sur les logiques du mépris. Pourtant, ces deux destins — honte réactive et mépris — ont une parenté commune. Ils ne diffèrent pas en termes de degrés mais plutôt à partir de la place occupée par autrui dans le processus. Le renversement


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en mépris et la défense virile disqualifient autrui, détruisent une certaine forme d’altérité même si, en certains secteurs, cette altérité est maintenue. C’est en 2001 que paraît le livre de Patrick Declerck, Les Naufragés. Dans la perspective ouverte par Christian Laval et Jean Furtos, il décrit les effets d’une triple déchéance sociale, psychique et somatique. La honte est absente de ce genre de situation comme si les naufragés se situaient au-delà ou en deçà — c’est une question que nous poserons plus loin — de cet affect. C’est également en 2001, dans l’ouvrage publié par l’un de nous, Pulsion et liens d’emprise (Ferrant, 2001), que la question de la honte est introduite comme envers ou opposé de l’emprise. L’hypothèse avancée est que la honte surgit dans le sillage d’une désorganisation du travail de l’emprise. En 2003, lors du congrès des psychanalystes de langue française, Claude Janin présente un rapport sur la honte qui distingue honte primaire et honte secondaire. La quantité et la qualité des contributions diverses à partir et autour de la réflexion de Claude Janin — Jean Guillaumin, en particulier, reprend sa réflexion de 1973 et l’approfondit considérablement — montrent que la question de la honte intéresse désormais les psychanalystes de façon fondamentale. Cet intérêt se comprend à partir de l’évolution de la pensée psychanalytique au cours des trente dernières années, avec les apports de Winnicott, Bion et André Green. La souffrance narcissique identitaire (Roussillon, 1991) est désormais au cœur des préoccupations clinico-théoriques des psychanalystes avec, dans son sillage, la question de la honte. Dans son rapport de 2003, puis dans le livre publié en 2007, Claude Janin développe plusieurs points qui éclairent différentes figures de la honte. Pour lui, la honte est le premier affect organisateur de la psyché. Elle précède la culpabilité et, dans le cours du développement à la fois ontogénétique, phylogénétique et individuel, la honte est troquée contre la culpabilité. La honte primaire est le produit de l’intrication entre le sexuel et la détresse. La culpabilité primaire émerge comme renversement de la passivité en activité, comme renversement de la honte primaire. Enfin, la honte secondaire apparaît lors du développement œdipien et plus particulièrement à la période de latence. La réflexion de Claude Janin croise ou rejoint notre propre élaboration en de nombreux points même si on peut repérer quelques éléments de divergence sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir. Il est en tout cas remarquable que des travaux portant sur le même thème aient pu être menés en parallèle, et ponctués de nombreux échanges. Les travaux de


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Claude Janin constituent un ensemble auquel nous renverrons le lecteur tout au long de nos propres développements.

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Quelques travaux anglo-saxons sur la honte Nous avons décliné, mis en débat et en perspective les principaux travaux français sur la question de la honte. On dispose évidemment d’autres travaux, pas toujours disponibles en langue française, mais utiles à consulter. On peut par exemple trouver un ensemble cohérent et diversifié de travaux anglo-saxons sur la honte dans le collectif dirigé par Donald Nathanson (1987) : The Many Faces of Shame (Les Nombreux Visages de la honte). On y lira notamment les contributions de Silvan Tomkins sur la place centrale de la honte dans la théorie de l’affect (cf. aussi Tomkins, 1963), de Leon Wurmser ou Warren Kinston ou encore Helen Block Lewis sur la relation entre la honte et le narcissisme (cf. aussi Wurmser, 1981 ; Kinston, 1983), de Otto Allen Will sur l’interaction entre psychose et honte, de Donald Nathanson lui-même sur les processus de la honte dans les couples, les familles, les institutions, etc., avec chaque fois de nombreux exemples cliniques. L’ensemble de ces travaux proposent une réflexion sur les différences entre honte et culpabilité, et insistent sur la dimension sociale de l’affect de honte. On peut signaler aussi le travail d’Allan Schore (1994) et ses indications sur la honte chez le bébé, dans une perspective développementale qui fait discuter neurobiologie et psychanalyse, ainsi que le chapitre de Hope Cooper et Jeanne Magagna : « Les origines de l’estime de soi dans la petite enfance », dans le collectif dirigé par Jeanne Magagna : Le Nourrisson dans sa famille. Transformations intimes (2005). Les origines et les troubles de l’estime de soi, dont les affects de honte, sont étudiés à partir d’observations détaillées de bébés, et en particulier de leurs relations fraternelles précoces et du rôle parental dans la gestion de la conflictualité fraternelle — nous y reviendrons dans le chapitre suivant, lorsque nous envisagerons la honte chez le bébé.

LA

CULPABILITÉ

:

QUELQUES PRÉCISIONS

La culpabilité occupe une place centrale dans la psychanalyse. Elle a toujours représenté, dans tous les courants, un élément fondamental quant à la conception psychodynamique du fonctionnement psychique. Si la honte a peu été théorisée dans l’histoire de la psychanalyse, la culpabilité, par contre, a été considérée dès le début comme au fondement


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du développement psychique, aux origines de l’humanisation et de la civilisation — comme dans le mythe phylogénétique construit par Freud dans Totem et tabou (1912-1913), qui imagine l’origine de la société humaine civilisée. Si Freud a extorqué la culpabilité à la religion et en a donné une version laïque, on peut dire qu’il est resté conforme, d’une certaine manière, à la tradition judéo-chrétienne. Nous verrons plus loin que le traumatisme extérieur est un élément toujours présent dans les modèles psychogénétiques de Freud, mais il considère néanmoins (cf. Inhibition, symptôme et angoisse, 1925b, par exemple) que même si le danger menaçant le moi vient du dehors, il vient aussi et surtout du dedans (les intentions, les pulsions qui peuvent produire ou justifier le traumatisme, la perte, la castration...). On se protège donc des dangers extérieurs en se protégeant des dangers intérieurs. On est bien là dans une culture de la culpabilité où le sujet est coupable des traumatismes du dehors. On peut dire de la culpabilité qu’elle représente l’un des moteurs et l’un des enjeux de la vie psychique, dès son origine. Freud (1922, 1932) considérait la culpabilité comme d’apparition tardive, après l’intériorisation du surmoi lui-même tardif, et comme liée à la situation œdipienne. Abraham (1924) avait indiqué que la culpabilité apparaissait au stade sadique anal (et avant la honte, dont il situait l’émergence lors du stade phallique). Ferenczi (1925) aussi voyait un élément de la culpabilité apparaître dans l’étape anale, et considérait comme précurseur du surmoi ce qu’il appelait la « moralité sphinctérienne ». Mais c’est Melanie Klein qui a situé l’apparition de la culpabilité dans les étapes les plus précoces du développement psychique (nous reviendrons plus loin sur les éléments observables des éprouvés de culpabilité, comme de honte, chez le bébé). Si la culpabilité est liée en partie à la situation œdipienne, Melanie Klein a décrit les aspects très précoces du conflit œdipien, qui met en jeu les affects de culpabilité (1928, 1945). La culpabilité apparaît dès les premières relations objectales, aussi bien dans la position paranoïdeschizoïde que dans la position dépressive (1946, 1948). Il convient tout de même de distinguer une culpabilité maturative, au service du développement et de la croissance mentale, d’une culpabilité persécutrice, destructrice, écrasante, telle qu’on peut la rencontrer dans les états mélancoliques, par exemple. De même, nous différencierons plus loin la culpabilité primaire, attachée au narcissisme primaire (et dont nous verrons qu’elle ne se distingue pas de la honte primaire, à laquelle elle est mêlée), et les formes de culpabilité secondaire, qui sont l’effet de


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l’ambivalence propre à la position dépressive ou bien à la conflictualité œdipienne. Seule la culpabilité relevant de la position dépressive est maturative. La position dépressive est centrale dans le développement psychique et l’intégration des expériences de réalité et d’altérité. La culpabilité maturative est liée à l’angoisse dépressive, au désir et aux activités de réparation, à la relation d’objet marquée de gratitude et de sollicitude. Elle signale un contact réaliste avec le monde, une reconnaissance de la réalité et de l’altérité. Elle est tributaire et témoin du travail de subjectivation, d’appropriation subjectivante des expériences. Nous verrons plus loin comment les « fantasmes de culpabilité » viennent au secours d’une appropriation mise en faillite par l’impact violent d’un traumatisme. Les fantasmes de culpabilité, les mythes dans lesquels le sujet se désigne coupable du traumatisme qu’il subit sont ainsi au service de l’intégration d’une telle expérience traumatique. La culpabilité et la position dépressive sont donc au cœur du développement et de la santé mentale. Le fonctionnement et le développement psychiques peuvent se représenter comme une oscillation répétée, constante, rythmique, plus ou moins ample, entre la position dépressive et d’autres positions plus ou moins narcissiques ou objectales, défensives contre les douleurs que suppose ou que génère l’abord de la position dépressive (Ciccone et Lhopital, 2001). Une telle oscillation, paradigmatique du développement psychique, implique donc une oscillation entre culpabilité persécutrice et culpabilité dépressive, jusqu’à l’intégration subjective et le dépassement de la position dépressive. Les expériences traumatiques vont mettre à l’épreuve ou désorganiser ces processus.

LE

TRAUMATISME

:

NOUVELLES PERSPECTIVES

Nous faisons et ferons encore fréquemment référence au traumatisme, comme paradigme des contextes de développement ou de déploiement des affects de honte et de culpabilité. Mais que recouvre la notion de traumatisme ? Le terme de traumatisme est utilisé pour rendre compte de situations éminemment différentes. Sont qualifiés de traumatiques non seulement des événements violents, brutaux, inattendus, désorganisateurs, mais aussi toute excitation psychique, toute expérience d’altérité, toute découverte d’une réalité antagoniste avec le point de vue soutenu par le narcissisme du sujet. Ces expériences, dont certaines sont maturatives et d’autres toxiques, ont-elles la même valeur ? Un traumatisme lié à


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une réalité concrète dramatique a-t-il la même valeur qu’un traumatisme concernant la réalité psychique seule ? Définitions classiques On doit les approches du traumatisme et ses descriptions les plus complètes à Ferenczi (1932, 1934). Ce dernier décrit le traumatisme comme un choc inattendu, violent, écrasant, une « commotion psychique » soudaine qui anéantit le sentiment de soi, la capacité de résister, d’agir, de penser, de se défendre. L’angoisse traumatique est la conséquence de l’impuissance, l’incapacité de s’adapter. Une telle expérience traumatique mobilise des stratégies de survie, comme la sidération, le « clivage narcissique », la « fragmentation », l’« anesthésie ». Par le clivage narcissique, la fragmentation, le sujet désintègre l’unité de sa personnalité, il se fragmente en morceaux. De ce fait, il cesse d’exister, tout au moins comme moi global. Les fragments isolés peuvent souffrir chacun pour soi, mais le sujet, lui, cesse de souffrir, ne ressent plus la douleur infligée, puisqu’il n’existe plus. Il « rend son âme », dit Ferenczi. Mais rendre l’âme permet de survivre corporellement à la mort, et de commencer à revivre, à rétablir l’unité de la personnalité, avec des amnésies, des fragments de personnalité clivés qui contiennent les parties « mortes », dans l’agonie. On peut dire que la fragmentation, le clivage, l’anesthésie inactivent la zone traumatique, afin de permettre la survie de la partie vivante du moi qui continue de se développer. La partie traumatisée est alors comme encapsulée et en attente d’une possible liaison, d’une possible intégration. On trouve un tel modèle chez David Rosenfeld (1985) ou Frances Tustin (1986, 1990) à propos de la fonction des « capsules d’autisme », des « enclaves autistiques » dans les personnalités non psychotiques, qui conservent le traumatisme tel quel, qui l’isolent et le conservent jusqu’à ce qu’une situation propice à une élaboration, à une transformation se présente. On verra plus loin comment l’affect de honte, par exemple, peut venir garder ces expériences encapsulées, les tenant en quelque sorte enfouies afin de les préserver et de préserver le développement du reste de la personnalité. On trouve bien sûr chez Freud des descriptions des processus du traumatisme, descriptions dans lesquelles domine la plupart du temps le point de vue économique. Le traumatisme correspond à un accroissement d’excitation qui ne peut être liquidée ou élaborée par les moyens normaux, ordinaires, ce qui entraîne des troubles durables (Freud, 1915-1917). Le traumatisme est l’effet d’une effraction du pare-excitations, et met hors


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jeu le principe de plaisir, imposant à la psyché la tâche urgente de lier les excitations pour permettre leur décharge, ce qui explique la compulsion de répétition, les rêves mettant répétitivement en scène le traumatisme (Freud, 1920). Ce « principe de liaison » qu’impose le traumatisme fait dire à François Marty que le traumatisme est l’équivalent d’un non-événement, d’un événement non advenu, non intégré, non lié (Marty, 2001, p. 9). Le traumatisme est par ailleurs l’effet d’une impossible anticipation, et d’une absence d’« angoisse signal », c’est-à-dire de l’absence d’une dose suffisante d’angoisse qui permettrait au moi de se préparer à affronter l’événement, et donc de ne pas être totalement désorganisé (Freud, 1925b). Une brève vignette clinique va éclairer ces propos. Une patiente avait été agressée sur son lieu de travail. Elle était postière et avait subi l’attaque d’individus cagoulés, entrés à l’aide d’une « voiturebélier », et dont l’un avait tenu en joug la patiente un revolver braqué sur sa tempe. Le traumatisme avait été intense, la patiente ne pouvant plus travailler, ni sortir de chez elle, ni dormir... Elle pensait sans cesse à cet événement, en parlait toujours, en rêvait toutes les nuits. Elle se souvenait des moindres détails : la couleur des yeux de son agresseur, la sensation du canon du revolver sur sa tempe... « C’est comme si mon corps l’avait vécu, mais que je ne l’avais pas vécu mentalement, disait-elle. J’ai l’impression que lorsque je l’aurai vécu mentalement, je serai guérie. » Elle signalait ainsi la souffrance ou la défaillance du travail de liaison, d’inscription, de symbolisation de l’expérience, ce qui rend l’expérience traumatique. Un jour, après un long silence méditatif, elle dit : « Je vais vous dire quelque chose de complètement fou. J’ai vécu l’horreur, l’enfer. Et pourtant, j’ai presque envie que ça recommence... » Si ça recommençait, si l’événement se reproduisait, elle pourrait alors anticiper, se préparer, atténuer l’impact traumatique, et ainsi inscrire, lier, symboliser l’expérience. La répétition (dans les rêves, les pensées) correspondait ainsi à une tentative de construire une « angoisse signal ».

Dans l’un de ses derniers textes, L’Homme Moïse et la religion monothéiste (1939), Freud signale les deux types d’effets du traumatisme : des effets négatifs qui tendent à ce qu’aucun élément de l’expérience ne puisse être remémoré ni répété, et des effets positifs permettant de remettre en œuvre le traumatisme, pour remémorer l’expérience oubliée, la rendre réelle, en vivre une répétition. Il souligne ainsi l’aspect utile de la répétition, ce qu’avait d’ailleurs déjà indiqué Ferenczi (1934). Le traumatisme tel que nous l’envisageons jusqu’à présent, et tel que le conçoit Ferenczi, concerne des événements réels désorganisateurs. Mais les expériences qualifiées de traumatiques sont parfois très éloignées


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de telles situations, à tel point qu’on a pu qualifier d’« objet trauma » (Green, 1983) une mère pour un bébé, ou plutôt la mère comme objet d’investissement pour le moi du sujet, dès lors que le moi dépend de cet objet, que celui-ci est toujours cause de déséquilibre, qu’il impose des variations de continuité, etc. On peut dire aussi que la « séduction généralisée » (Laplanche, 1987) dont fait preuve une mère ou un parent qui donne les soins à un bébé et véhicule des « signifiants énigmatiques », éveille la pulsionnalité du bébé, est une expérience de séduction traumatique. De la même manière, l’interprétation du monde, le sens du monde que donne tout parent à un enfant contient une violence inévitable, nécessaire, et la « violence de l’interprétation » (Aulagnier, 1975) est ainsi un traumatisme. Il convient bien sûr de différencier les traumatismes structurants, nécessaires, dans lesquels la destructivité est contenue, qui imposent un travail psychique et permettent le développement, et les traumatismes désorganisateurs, destructeurs, qui s’opposent au développement, à la croissance, à la vie. Par ailleurs, les expériences traumatiques peuvent avoir une source externe ou interne, peuvent concerner des situations réelles ou des scénarios fantasmatiques, des objets du monde concret ou des objets du monde interne. On sait que Freud considère comme traumatiques non seulement des événements réels, mais aussi des événements psychiques : l’angoisse, les souvenirs, les fantasmes. Tout événement qui produit des affects pénibles, comme la frayeur, l’anxiété, la honte, peut agir à la façon d’un « choc psychologique », dit Freud (1893). L’événement traumatique tout comme son souvenir agissent à la manière d’un « corps étranger » en soi qui, même longtemps après l’événement, continue à agir. L’événement passé est donc toujours actuel, le souvenir agit comme un événement actuel (1887-1904). On sait qu’après 1897, Freud s’intéresse davantage à la réalité psychique, aux fantasmes, mettant au second plan la réalité événementielle des expériences traumatiques. Un tel point de vue se développe dans la pensée de Freud et constitue plus tard un désaccord avec son élève Ferenczi qui souligne la place du traumatisme réel dans la psychopathologie1 . Cela dit, Freud ne renonce en réalité jamais à la théorie de l’étiologie traumatique dans la névrose, et dans la psychopathologie en général.

1. Voir leur Correspondance (1920-1933).


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Le traumatisme dans la psychopathologie selon Freud La place du traumatisme dans la névrose et l’origine traumatique de la névrose sont affirmées par Freud dès ses premiers travaux des années 1890, dans sa lutte contre les théories héréditaires et dégénératives des maladies mentales en vigueur à cette époque. La névrose (en particulier l’hystérie) est considérée comme consécutive à un événement traumatique. C’est la trace de cet événement qui cause la névrose, « c’est de réminiscence surtout que souffre l’hystérique » (Freud et Breuer, 1892, p. 5) — il faudrait plutôt dire d’ailleurs : c’est d’une « réminiscence impossible » que souffre l’hystérique. Freud développe et illustre ce modèle en particulier dans ses Études sur l’hystérie (1895) — et dans l’article qui leur fait suite (bien que publié un an plus tôt) : « Les névropsychoses-de-défense » (1894). Les situations traumatiques concernent le domaine sexuel. Le symptôme névrotique (en particulier la conversion corporelle) intéresse une partie du corps choisie pour ses liens particuliers avec le traumatisme, soit qu’elle ait déjà été sollicitée à l’occasion de l’événement traumatique, soit qu’elle puisse le symboliser. Le symptôme corporel se présente ainsi comme un symbole mnémonique de l’expérience traumatique. Dans ses textes de 1896, Freud poursuit le combat pour la théorie traumatique. Le traumatisme est de plus en plus affirmé comme d’origine sexuelle et le traumatisme initial situé de plus en plus loin dans l’enfance, avant la puberté. Il développe ainsi l’hypothèse de la théorie de la séduction traumatique dans la pathogénie névrotique. L’événement infantile inscrit une trace psychique inconsciente, laquelle est réveillée par un « agent accessoire », un événement secondaire plus tardif (après la puberté) et parfois anodin mais d’un potentiel traumatique de par sa connexion avec l’empreinte pathogène primaire. C’est la théorie de l’« après-coup », nous y reviendrons. Notons que si Freud combat les théories dégénératives héréditaires pour affirmer l’origine traumatique et sexuelle de l’hystérie, et s’il rencontre beaucoup de résistance dans les milieux médicaux officiels, il n’en demeure pas moins que la sexualité était déjà très présente dans le discours médical pré-freudien, comme le fait remarquer François Laplassotte (1978). Les facteurs sexuels des maladies mentales, soupçonnés de longue date, sont très présents au XIXe siècle, d’abord pour ce qui concerne l’hystérie. Laplassotte cite des travaux français (J.-B. Louyer-Villermay) qui, en 1816, défendent l’idée selon laquelle la cause de l’hystérie est la continence, la privation de l’union sexuelle avec l’objet élu et désiré, la contention de l’aveu de l’élan amoureux, de la parole sur le « vœu du cœur », et qui prônent un « traitement


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moral » à l’hystérie, comme procédure faisant resurgir l’aveu contenu. L’étiologie génitale de la névrose est une notion familière à la fin du XIX e siècle, et Laplassotte cite plusieurs travaux éminents à ce sujet. Le facteur sexuel est aussi connu dans la neurasthénie (avec la notion de « neurasthénie sexuelle »). Il est enfin connu même chez les aliénistes qui décrivent des rapports d’équivalence ou de substitution entre symptômes névrotiques et anomalies sexuelles (Laplassotte cite là encore plusieurs travaux de la fin du XIXe siècle). Une sous-estimation par Freud des travaux antérieurs lui a probablement donné le sentiment d’être seul devant une découverte d’« un grand secret de la nature », qui l’isole du reste de la communauté scientifique (cf. Freud, 1887-1904, p. 98 ; 1896c, p. 162). Laplassotte montre comment cette sous-estimation est l’exact pendant de la surestimation de l’œuvre de Charcot, et développe l’hypothèse convaincante selon laquelle Freud est pris, piégé dans un lien de fascination au prestigieux Charcot, ce qui lui interdit l’accès à bon nombre de connaissances sur l’hystérie qui ne sont pas issues de la pensée du maître. En 1897 (lettre du 21 septembre 1997, in Lettres à Wilheim Fliess, p. 334-337) Freud renonce à sa « neurotica » en raison de certains échecs thérapeutiques ou déceptions, et en raison de doutes quant au fait que presque tous les cas d’hystérie ramènent, dans la logique de la séduction infantile traumatique, à une perversion chez le père. S’ouvre alors le champ des fantasmes et s’élargit la participation active du sujet dans le processus de subjectivation et dans la construction de la psychopathologie. Les textes à partir de 1905 développent ces nouvelles conceptions de Freud, dans toute leur richesse et leur complexité. Mais la théorie traumatique n’est jamais abandonnée, le traumatisme garde toujours une place essentielle dans la pathogénie. La théorie du traumatisme et de la séduction est toujours présente dans les Trois essais (1905a), dans « Dora » (1905c), dans « Mes vues sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses » (1905d), même si entre les symptômes et les souvenirs traumatiques infantiles s’insèrent les fantasmes, et si maint fantasme de séduction est ramené à une tentative de défense contre le souvenir de l’activité sexuelle infantile propre, notamment la masturbation. L’évolution de la sexualité et du développement psychique est en effet subordonnée à des facteurs extérieurs (bonne ou mauvaise attitude parentale, événements traumatiques, séduction...), tout comme à la nature de la réaction psychique et de l’élaboration ultérieure du sujet. En 1908 (« Les fantaisies hystériques et leur relation à la bisexualité », « La morale sexuelle culturelle »), Freud affirme avec force que la privation et la répression de la vie sexuelle


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qu’impose et qu’exerce la morale sexuelle civilisée sont un facteur d’une haute importance dans l’étiologie des névroses. Dans « Le petit Hans » (1908c), Freud soupçonne toujours, parmi les facteurs traumatiques, l’expérience d’une vision par l’enfant d’un coït parental. C’est un traumatisme relatif à un événement lié à la sexualité infantile (le père châtie sévèrement l’enfant qui se livre à la masturbation), lequel génère une potentialité fantasmatique pathogène, qui explique en grande partie la névrose de l’« homme aux rats » (1909). Le modèle du traumatisme est toujours prospère en 1912 (« Des types d’entrée dans la maladie névrotique »), même si dans la représentation de la causalité psychique le lieu topique de la situation traumatogène n’est pas déterminé et doit même rester indéterminable : ce n’est pas l’événement réel ni le fantasme qui sont déterminants pour l’évolution pathogène, mais la situation psychique, l’état mental particulier caractérisé notamment par une hyperactivité du refoulement. La privation extérieure (du fait de l’éducation, de la morale sexuelle...) représente toujours, en 1916 (Leçons d’introduction à la psychanalyse), l’un des facteurs étiologiques des névroses (avec les fixations prédisposantes de la libido et le conflit psychique entre les tendances du moi et les tendances sexuelles). Si la réalité psychique prime, les événements infantiles reconstitués sont toujours un « mélange de vrai et de faux », dit Freud (1915-1917, p. 381), qui voit donc dans l’étiologie des névroses une action combinée de la disposition par fixation de la libido et d’une influence traumatique extérieure. La séduction traumatique est omniprésente dans « L’homme au loup » (1914b, publié en 1918) : séduction par la sœur du patient à un âge tendre ; vision antérieure d’un coït parental (ou peut-être d’un coït entre animaux) qui fonctionne après-coup comme une seconde séduction. Dans ses Nouvelles leçons (1932), Freud écrit que même si l’on ne retrouve pas de séduction précoce, de toute façon la mère en donnant les soins corporels provoque et éveille dans les organes génitaux les premières sensations de plaisir... En 1937 (« L’analyse avec fin et l’analyse sans fin »), est toujours affirmée l’étiologie mixte du trouble névrotique : action conjointe de traumatismes précoces et de pulsions constitutionnellement excessivement fortes et réfractaires au « domptage » par le moi (auxquels s’ajoute un troisième facteur : l’importance de la modification du moi, innée ou acquise). En 1938, dans l’Abrégé, Freud continue de soutenir l’idée d’une fréquente séduction sexuelle à l’époque infantile. Bref, le traumatisme occupe une place fondamentale dans la psychopathogénie, mais aussi dans le développement psychique ordinaire.


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L’après-coup : nouvelles considérations Une notion systématiquement référée à la notion de traumatisme est celle d’« après-coup » : le traumatisme aurait deux temps, se déroulerait en deux coups. On doit cette idée à Freud qui, dès ses premières conceptions sur le traumatisme, considère que le sens et l’effet traumatique d’un traumatisme sexuel, qui est subi dans l’enfance ou la petite enfance, n’apparaissent qu’après-coup, après la puberté, lors d’une seconde situation plus ou moins traumatique ou plus ou moins anodine. Ce modèle émerge en 1895, à partir du cas Emma (dans le « Projet », p. 656-660), et continue d’être fécond. Par exemple, même dans les névroses traumatiques, comme les névroses de guerre (1919), l’événement extérieur ne constitue que le second temps du traumatisme, qui réveille un événement antérieur, qui réactive une menace interne, une peur d’un ennemi intérieur... Le modèle de la séduction traumatique est ainsi généralisé à tout traumatisme : un traumatisme en cache un autre ; ce qui rend traumatique le traumatisme c’est le réchauffement, le réveil de traumatismes antérieurs non élaborés, non dépassés, non intégrés, non symbolisés. Et, encore plus généralement : le passé est éclairé par le présent, est réinterprété à la lumière du présent. On pourrait presque dire que, du point de vue de la subjectivation, ce n’est pas le passé qui détermine le présent, mais le présent qui détermine le passé. Ce modèle de l’après-coup contient un risque évident : celui de déconsidérer l’impact des événements actuels, de disqualifier leur valeur traumatique. Nous proposons un autre modèle de l’après-coup, ou une variante légèrement différente. On peut en trouver l’émergence dans un travail de l’équipe de traumatologie de la Tavistock Clinic de Londres, intitulé Comprendre le traumatisme : une approche psychanalytique (sous la direction de Caroline Garland, 1998). On y trouve d’abord une conception du traumatisme comme bouleversement concernant le rapport du sujet aux objets internes autant qu’aux objets externes : le traumatisme produit une perte de confiance en un monde prévisible et en une fonction protectrice des bons objets, internes et externes. Cela génère une résurgence des peurs primitives de la cruauté et de la force des mauvais objets. L’effondrement dû au traumatisme concerne non seulement le fonctionnement harmonieux de l’appareil psychique, mais concerne la signification, le sens. L’effondrement du sens s’accompagne de la perte de la croyance en la protection offerte par les bons objets. La capacité du moi de croire aux signaux (l’« angoisse signal ») est ainsi


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perdue, et la différence entre symbole et réalité est écrasée : le symbole devient réalité. Par ailleurs, et c’est là un point qui nous intéresse tout particulièrement, les auteurs s’appuient sur l’idée que le sujet, confronté à une expérience traumatique, désorganisatrice, transforme l’événement en une expérience reconnaissable, familière. C’est ainsi que l’événement présent est imprégné d’une signification (perturbante) venue du passé. Sans s’en apercevoir vraiment, Caroline Garland et ses collaborateurs proposent un modèle de l’après-coup radicalement différent qui, contrairement au modèle classique, ne disqualifie pas l’événement actuel. L’événement actuel est relié au passé, mais il est bien traumatique en soi, sa valeur traumatique n’est pas seulement le fait du poids traumatique des expériences passées. Nous proposons les formulations suivantes : – le traumatisme actuel a un effet d’attraction d’expériences traumatiques passées, qu’il réveille, réchauffe, rappelle à la mémoire, d’autant plus si ces expériences sont en souffrance d’élaboration, d’intégration ; – le traumatisme actuel donne forme à des expériences traumatiques passées, qui trouvent dans l’expérience actuelle l’occasion de prendre forme, de se déployer, de se représenter, de prendre sens ; – le sujet tente de donner au traumatisme actuel une forme reconnaissable, familière, en attractant des expériences passées, en faisant appel à des expériences connues pour donner une forme et un sens à l’expérience actuelle, afin qu’elle puisse être liée, intégrée.

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Voilà une manière différente de considérer l’après-coup, et c’est la conception nouvelle que nous proposons. Rapports de la honte et de la culpabilité au traumatisme Le traumatisme, nous l’avons vu, peut représenter une situation désorganisatrice à laquelle le sujet doit faire face, avec plus ou moins de possibilité de résistance, d’élaboration, de dépassement. Le traumatisme peut aussi être considéré comme une situation paradigmatique à l’origine du développement psychique. Toute épreuve de séparation, d’altérité, de réalité, est une épreuve traumatique, ou microtraumatique, qui impose un travail psychique maturatif, et conduit à une croissance mentale. On peut ainsi considérer des variations de gradients du traumatisme sur une ligne qui va des situations les plus ordinaires de rencontre avec la réalité, avec le monde, nécessaires au développement psychique de tout sujet, jusqu’aux situations les plus toxiques, désorganisatrices,


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antagonistes avec toute croissance mentale. Il en est de même pour les effets de culpabilité et de honte, et pour le travail de la culpabilité et de la honte. La honte et la culpabilité entretiennent trois types de rapport avec le traumatisme : – la honte et la culpabilité peuvent être à l’origine du traumatisme, en ceci que ces affects perturbent, harcèlent le moi, lui imposent un travail ou le désorganisent ; – la honte et la culpabilité peuvent être considérées comme des effets du traumatisme, des affects générés par l’impact du traumatisme, qui représentent des traces de l’expérience traumatiques ainsi que la manière dont le moi est affecté par l’expérience ; – la honte et la culpabilité, enfin, peuvent être considérées comme des modes de traitement du traumatisme. La honte et la culpabilité imposent un travail psychique, réalisent elle-même un travail psychique qui traite le traumatisme et ses effets.


Chapitre 2

LES SOURCES DE LA HONTE ET DE LA CULPABILITÉ Souffrances de l’intersubjectivité

comme la culpabilité sont des émotions qui concernent ou qui supposent l’intersubjectivité. La culpabilité et la honte sont des souffrances de et dans l’intersubjectivité. Si la culpabilité est un sentiment éprouvé devant le surmoi accusateur, suite à une expérience d’avoir transgressé ou d’avoir blessé l’objet, et réclame réparation ou punition, si la honte est éprouvée devant l’idéal du moi, avec un sentiment d’être petit, incompétent, impuissant, humilié ou indigne, la honte comme la culpabilité supposent un sens développé d’une signification partagée, de l’événement, de la situation concernée. La honte, par ailleurs, est amplifiée par le fait d’être exposé au regard de l’autre, et pousse à éviter le regard. On mesure l’aspect interpersonnel et social de ces émotions mais aussi leur aspect intersubjectif. Elles concernent une subjectivité commune, une connaissance commune et la transmission d’un sens qui deviendra commun. Les sentiments de honte et de culpabilité sont d’abord « importés ». C’est d’abord un autre qui dit au sujet, à l’enfant, qu’il doit avoir honte ou se sentir coupable. Cela est davantage vrai pour la honte que pour la culpabilité. Les observations de bébés et de nourrissons montrent que les parents indiquent la honte (« Tu devrais avoir honte ») de façon

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L

A HONTE


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très précoce, bien avant la culpabilité1 , et bien avant que l’enfant ait la possibilité d’éprouver un tel sentiment. Cette perspective est compatible avec l’idée que le surmoi comme l’idéal du moi sont d’abord ceux d’un autre : ils sont créés en partie à partir de l’intériorisation du surmoi et de l’idéal d’un autre, du parent.

P OINT

DE VUE DÉVELOPPEMENTAL

Comment rendre compte des éprouvés de honte et de culpabilité chez le bébé ? Comment peut-on observer l’émergence de ces affects ? Si la reconstruction théorique peut soutenir un modèle dans lequel la honte serait première, la culpabilité étant un affect plus sophistiqué, secondaire à la honte, l’observation clinique permet difficilement de confirmer un tel modèle. Rappelons d’ailleurs que Karl Abraham (1924) considérait la culpabilité comme apparaissant chez le bébé au stade sadique-anal, et la honte comme un affect typique du stade phallique (donc postérieur à la culpabilité). Quoi qu’il en soit, la honte comme la culpabilité chez le bébé ne s’observent pas directement (même si des attitudes corporelles du bébé peuvent être interprétées par l’observateur comme traduisant des éprouvés de honte ou de culpabilité). Elles sont déduites des mouvements de détresse et de désespoir que peut manifester un bébé. La honte et la culpabilité répondent aux expériences de détresse et de désespoir que manifeste le bébé — même si le désespoir est préférentiellement considéré comme générateur de honte. La culpabilité chez le bébé Comment peut-on se représenter l’émergence de la culpabilité chez le bébé2 ? À partir de quand et jusqu’où le bébé peut-il éprouver la culpabilité ? Comment peut-on observer les signes de l’accès au sentiment de culpabilité, ou les premières manifestations de cet affect ? Quelle est la fonction de l’objet dans la construction d’un tel affect chez le bébé ? En quoi la culpabilité, comme la honte, suppose-t-elle l’objet et se situe-t-elle dans une aire d’expérience intersubjective ? Melanie Klein situe la culpabilité comme apparaissant à l’abord de la position dépressive et en lien avec l’expérience du sevrage (1934, 1948, 1959). C’est dans la période où le bébé est au sein, où il passe 1. Cf. Kennedy et Yorke, 1982, cités par Emde et Oppenheim, 1995. 2. Cf. aussi Ciccone, 2003a.


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de l’introjection d’objets partiels à l’introjection d’un objet complet, qu’il éprouve un commencement de culpabilité et de remords, un commencement de souffrance éveillée par le conflit d’ambivalence, un commencement d’angoisse devant la mort imminente des objets d’amour intériorisés et extérieurs. La culpabilité dont il est ici question n’est pas celle qui se transforme immédiatement en une mesure de rétorsion cruelle contre le moi, comme dans la mélancolie, ou en une rage destructrice contre l’objet — et aussi contre le moi —, comme dans les contextes de destructivité paradoxale qui sont sous la dominance d’un surmoi sadique et cruel qui cherche à faire punir le moi. La culpabilité dont il est question ici est celle dont témoigne le souci pour l’objet, la sollicitude envers l’objet, et le désir de réparation. C’est la culpabilité de la position dépressive, culpabilité produite par un surmoi intégré, secourable et protecteur. Dans la position dépressive, le souci pour l’objet prend le pas sur le souci pour soi ; le sujet renonce à la jouissance narcissique de l’objet. On sait que pour Melanie Klein la position dépressive est centrale et déterminante pour le développement psychique et pour la santé mentale. Mais comment observe-t-on la culpabilité chez un bébé de quelques mois ? Comment peut-on observer les signes de la culpabilité, et donc les signes de l’intériorisation précoce d’un surmoi protecteur ? La culpabilité n’est jamais observée directement. On peut bien sûr observer un bébé qui va hésiter à répéter un acte suite à un interdit ou une réprimande maternelle. On peut observer et dire que le bébé hésite, est étonné, perplexe, inquiet, mais la culpabilité sera difficile à affirmer. On peut remarquer que Winnicott (1950), par exemple, emploie le terme d’inquiétude, il parle du stade de l’inquiétude pour désigner la position dépressive. Inquiétude est un terme plus descriptif. On peut voir un bébé inquiet. Dépression, culpabilité sont des termes plus interprétatifs. La culpabilité peut être déduite de l’observation d’actes de réparation, car la capacité de se sentir coupable est souvent liée à la possibilité d’opérer une réparation. La réparation peut donc rétrospectivement confirmer la culpabilité. Mais la réparation désigne essentiellement un processus psychique, fantasmatique qui, tout comme la destruction d’ailleurs, n’a pas toujours son corrélat comportemental, surtout chez un bébé dont la motricité est très limitée. On peut cependant observer très précisément la manière, par exemple, dont un bébé va ranimer une mère fragilisée, fatiguée, et va transmettre à la mère un bon sentiment, celui d’être une bonne mère d’un bon bébé. On peut penser qu’il s’agit là d’un acte de réparation. On peut voir comment un bébé fait la conquête de la mère, exprime le besoin que la mère soit


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près de lui, souriante, communicante, peut-être parce qu’il a peur qu’elle se fâche contre lui, qu’elle l’abandonne et ne revienne plus, parce qu’il a cessé de manger, par exemple. Il s’agit bien là, on peut le penser, de réparation. La réparation suppose que l’objet survive à la destructivité, et qu’il soit attentif à recevoir et comprendre l’acte de réparation. Si l’objet survit, s’il se répare, le bébé peut alors avoir l’illusion de réparer, et il peut alors éprouver une culpabilité maturative, et non persécutoire, tyrannique. Si l’observation du bébé met en contact avec la détresse devant la perte, le désespoir, l’inquiétude, si on peut observer la colère, la rage, les tentatives pour fuir un monde persécutoire, pour se réfugier dans un monde idéal qui fait un sort à toute détresse, etc., la culpabilité et le surmoi précoce sont difficilement observables directement, ou en tout cas dans leurs effets suffisamment directs1 . Relatons une observation donnée par Melanie Klein elle-même (1952, p. 245-247), qui est la première à considérer les racines précoces du surmoi secourable et protecteur et à décrire la culpabilité dans les premiers mois de vie. Mais, on le verra, la culpabilité précoce est observée ou confirmée plus tard. Elle est déduite ou reconstruite dans les phases précoces. Melanie Klein décrit un bébé qui, à l’âge de 3 mois, avait développé une relation très intense et très personnelle avec ses jouets. Il les regardait attentivement, les touchait, écoutait leur bruit ; il se mettait en colère contre ces jouets, hurlait quand ils n’étaient pas placés comme il le voulait, etc. À 5 mois, il reconnaissait et distinguait clairement les membres de son entourage, et il avait développé une relation très particulière avec son biberon : il se comportait à l’égard de son biberon de la même manière qu’à l’égard d’une personne aimée. À 9 mois, on pouvait l’observer regarder son biberon avec amour, lui parler, et attendre apparemment une réponse. À 10 mois il aima une toupie musicale. Il avait d’abord été attiré par son extrémité rouge qu’il s’était immédiatement mis à sucer, puis il développa un grand intérêt pour la façon de la faire tourner et le bruit qu’elle faisait.

1. Le livre d’Athanassiou, Le Surmoi (1995), est d’ailleurs tout à fait symptomatique à cet égard. Quand elle parle de la genèse du moi et des objets internes, elle donne des exemples très concrets, phénoménologiques, des processus identificatoires subjectifs et intersubjectifs : identification adhésive, projective, introjective. Tout cela chez le bébé. Au tiers de son ouvrage elle parle de la formation du surmoi. Après toute une partie théorique et arrivée à la moitié de l’ouvrage elle annonce une illustration, et elle décrit un enfant psychotique de 12 ans, puis un enfant de 8 ans, puis dans le chapitre suivant et dernier de l’ouvrage, elle parle de l’émergence de l’instance surmoïque chez un adulte. Le bébé a disparu.


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À 15 mois, une autre toupie, dont il était aussi très amoureux, tomba par terre pendant qu’il était en train de jouer avec, et se cassa. La réaction de l’enfant fut très forte : il pleura de manière inconsolable, ne voulut plus entrer dans la pièce où l’incident s’était produit ; même longtemps après, alors que la toupie était réparée, il refusa de la regarder, s’enfuit de la pièce, etc. Déjà à 8 mois cet enfant manifestait une angoisse importante devant les objets cassés. Il était si inquiet lorsqu’il voyait des objets cassés, quel que soit le responsable des dégâts, que sa mère les retirait aussitôt de sa vue.

Melanie Klein comprend cette détresse comme révélant une angoisse persécutoire et une angoisse dépressive. Le comportement de l’enfant devant le biberon et la toupie conduisent à dire qu’ils symbolisent tous deux le sein maternel, et la brisure de la toupie, à 15 mois, signifie la destruction du corps et du sein de la mère, comme déjà les objets cassés à l’âge de 8 mois. La détresse témoigne de l’angoisse dépressive, et la fuite ou l’évitement de l’angoisse persécutoire. Et Melanie Klein attribue l’angoisse du bébé, dès 8 mois, à propos des objets cassés, à un sentiment de culpabilité provenant de sa colère et de sa destructivité dirigée originairement contre le sein maternel. Mais ce qui est observé ici c’est la détresse, la culpabilité est déduite. Ce qui va pouvoir confirmer cette interprétation, c’est la suite de l’événement, à l’âge de 15 mois :

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Plusieurs heures après l’incident (de la toupie cassée), sa mère prit le chien en peluche de l’enfant et dit : « Quel joli petit chien ! » ; l’enfant la regarda d’un air heureux, prit le chien et le présenta successivement à toutes les personnes présentes, espérant la réponse « Joli petit chien ».

Il est évident que l’enfant s’identifie au chien et que, par conséquent, l’affection qu’on montre à celui-ci le rassure quant au mal qu’il sent avoir infligé à la toupie. Ses angoisses (persécutoires, dépressives) et sa culpabilité se trouvent ainsi allégées quand il est rassuré par le fait que le petit chien, c’est-à-dire lui-même, est joli, c’est-à-dire bon, et est encore aimé par ses parents. La culpabilité ainsi mise en évidence à 15 mois peut être supposée dès 8 mois devant les comportements identiques manifestés devant les objets cassés. Mais elle n’est observée avec pertinence qu’à l’âge de 15 mois. Voici une autre observation de bébé, réalisée par l’un de nous, qui peut éclairer la question de l’intégration précoce du surmoi et de la constitution d’un affect ou d’un sentiment de culpabilité. Nous ne


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donnons qu’une très courte séquence qui se déroule pendant un change, alors que le bébé a 5 mois : Le bébé est sur la table à langer et il a un échange ludique avec la mère qui a son visage très proche de lui. Brusquement, le bébé lance ses mains et attaque le visage maternel. Il griffe, attrape le nez de sa mère, se saisit des cheveux. La mère prend les mains du bébé et dit : « Non, caresse comme cela ! », en caressant ses joues avec les mains du bébé. Le bébé est étonné, regarde intensément la mère, reproduit ses attaques. La mère répète sa réponse. Puis le bébé caresse le visage maternel et rit, jubile. À un moment la mère s’éloigne pour se saisir d’un objet ; le bébé suit son mouvement du regard. Puis on voit le bébé lancer une main au-devant de lui et attraper cette main avec l’autre, semblant réaliser un mouvement dans lequel une main retient l’autre qui se jette en avant. Tout cela en vocalisant.

On observe là une mère qui transforme l’attaque du bébé en un contact tendre, qui aide le bébé à réaliser une intégration pulsionnelle, à lier l’agressivité, à lier la haine à l’amour, etc. Et la mère peut le faire parce qu’elle n’est pas détruite par l’attaque du bébé. Tout se serait passé autrement si la mère avait été agacée, si elle avait dit : « Arrête de me griffer comme ça ! », ou bien : « Qu’est-ce que tu es méchant avec maman ! » La mère transforme la destructivité, parce qu’elle résiste à la destructivité, et le bébé peut ainsi intérioriser, ou montrer un début d’intériorisation de cette fonction transformatrice qui est d’abord une fonction limitante. La main qui retient traduit l’intériorisation du parent qui contient le bébé, du surmoi qui contient la pulsionnalité. Un surmoi qui contient, qui limite, est d’abord un surmoi qui retient. C’est ensuite un surmoi qui transforme. On le voit, l’intégration du surmoi, et donc la construction ou la composition de l’affect de culpabilité, se réalisent dans l’intersubjectivité, dans les expériences intersubjectives, le rôle de l’objet, de la réponse de l’objet, étant essentiel dans cette co-construction. La honte chez le bébé S’il est difficile de rendre compte des éprouvés de culpabilité chez le bébé, il en va de même pour les éprouvés de honte. La honte, comme la culpabilité, ne s’observe pas directement, elle est déduite. Même si on peut observer des attitudes corporelles qui évoquent la honte, et certains auteurs donnent d’ailleurs des exemples d’enfants âgés d’à peine 6 mois qui manifestent de la honte (Tomkins, 1963), la honte comme


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la culpabilité se déduit des observations d’éprouvés de détresse et de désespoir chez le bébé. Si la honte est corrélée au désespoir chez le bébé, elle rejoint également l’estime de soi du bébé — et de tout sujet en général. Comment se développe le sentiment d’estime de soi chez le bébé ? Comment échoue-t-il à se développer, à se renforcer, et comment un tel échec génère-t-il des affects de honte ou prédispose-t-il à de tels affects ? Quel rôle joue l’objet au sein des expériences intersubjectives dans l’intégration du sentiment d’estime de soi ? On peut dire que le sentiment qu’a le bébé de sa propre valeur est conditionné par l’intériorisation de ses objets d’amour et d’attachement — les objets parentaux mais aussi fraternels. L’amour, l’empathie que reçoit le bébé, et la gratitude qu’il développe à l’égard de ces objets et de leurs investissements, fortifient son estime de soi. Ce sentiment est à l’inverse attaqué par les éprouvés d’envie, de rage, de jalousie que le bébé ressent à l’égard des objets de son entourage. La manière dont il est aidé ou pas à traiter, à transformer, à dépasser ces éprouvés, à les consoler, est déterminante quant à la capacité de confiance en soi, d’estime de soi qu’il peut développer. L’estime de soi est tributaire des accordages dont le bébé peut bénéficier, et en particulier des accordages affectifs tels que Stern (1985) les a décrits. Qu’est-ce que l’accordage affectif ? L’accordage affectif décrit le fait, pour la mère ou pour l’adulte en interaction avec le bébé, de traduire un état affectif du bébé par un comportement, par une expression dont la forme, dont l’intonation reproduisent la forme, l’intensité et le rythme de l’expression que le bébé produit dans l’interaction. L’accordage affectif résulte d’une compréhension intime par l’adulte de l’expérience subjective du bébé. Et Stern montre comment plus le bébé vit des accordages affectifs et plus il a le sentiment que la vie affective, la vie subjective, la subjectivité sont partageables. Moins le bébé bénéficie de comportements d’accordage affectif, et plus il a le sentiment que la subjectivité n’est pas partageable. Plus le bébé vit des moments d’accordage avec son objet et plus se confirme l’idée selon laquelle la vie subjective est partageable, et plus se développe, en outre, un sentiment d’harmonie interne avec l’objet. C’est ainsi que se fortifie le sentiment d’estime de soi. Il en est de même des expériences de référence sociale, décrites par les psychologues du développement, et qui produisent un accordage, un partage intersubjectif. Ces expériences produisent un partage d’affect. C’est aussi par ces expériences que se transmettent les affects, et en particulier les affects de honte et de culpabilité.


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Si la honte et la culpabilité sont des sentiments qui supposent l’intersubjectivité, comme nous le disons, les psychologues du développement (cf. Emde et Oppenheim, 1995) décrivent et mettent en évidence la façon dont ces sentiments sont transmis à travers les comportements qui utilisent ce qu’ils appellent la référence sociale ou le regard référentiel — cela est plus vrai pour la honte qui est davantage liée au regard que la culpabilité. Quel est ce procédé de référence sociale ? Ce terme désigne le comportement de l’enfant qui, dans les deux premières années, devant une situation inconnue, énigmatique ou incertaine, lit le sens de la situation sur le visage maternel (ou de l’adulte présent) et régule sa conduite en fonction du signal émotionnel que donne cet adulte1 . La honte est transmise à travers les composantes dites « réactives » de la référence sociale (par lesquelles l’adulte transmet « ce qui ne se fait pas ») par opposition aux composantes « proactives » (par lesquelles l’adulte transmet « ce qui se fait »). Les composantes proactives donnent le sentiment d’un intérêt conjoint : l’autre est un support avec lequel le bébé a le sentiment d’un « aller ensemble » ; se construit ainsi une sorte de « moi dyadique ». Les composantes réactives, par contre, donnent au bébé le sentiment d’être seul, lâché par l’objet, impuissant. Dans les deux cas se développe un sens partagé de la situation. La référence sociale, le regard référentiel, mettent donc en scène le regard. C’est pourquoi la honte est particulièrement en jeu dans ces comportements. La honte est l’effet du regard de l’autre, elle pousse à fuir le regard. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Œdipe lorsqu’il s’est aveuglé. Freud met l’accent sur la culpabilité dans le drame œdipien mais il néglige la honte. Œdipe, quand il perçoit l’horreur de sa situation, s’aveugle pour éviter le regard mutuel ; il ne peut pas supporter l’idée d’avoir à soutenir le regard des autres. Au niveau public, la honte dans le drame œdipien se manifeste par l’humiliation, le mépris, le bannissement dont Œdipe est l’objet. Les comportements d’accordage affectif, tout comme les composantes proactives des comportements de référence sociale, développent et fortifient chez le bébé les sentiments de sécurité, d’harmonie et donc d’estime de soi.

1. Cf. Sorce et Emde, 1981 ; Klinnert, 1985 ; Klinnert et coll., 1986 ; Sameroff et Emde, 1989 ; Emde, 1992.


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L’échec de ces expériences et le désespoir dans lequel elles plongent le bébé induisent des sentiments de culpabilité mais surtout de honte. Imre Hermann (1943) lie la honte aux expériences de « décramponnement ». Certains auteurs considèrent que la honte est l’effet d’une interruption de l’attachement qui rend le bébé vulnérable, impuissant et sans espoir (Shore, 1994). L’absence d’écho, le rejet, l’hostilité de la part des parents, mais aussi de la fratrie, vis-à-vis de ce que le bébé éprouve, pense, manifeste, communique, donnent lieu à un sentiment d’impuissance et de désespoir qui fait le lit des éprouvés de honte. L’impossibilité d’introjecter un objet fiable, sécurisant, produit du désespoir et disqualifie l’estime de soi. Les objets internes sont endommagés aussi par les attaques envieuses, la rage du bébé. L’identification à de tels objets engendre un sentiment de disqualification et précipite les éprouvés de honte. Les mouvements addictifs de destruction font sombrer dans le désespoir. Hope Cooper et Jeanne Magagna (2005) décrivent aussi comment de tels objets internes endommagés mettent en place un surmoi sévère qui prolonge les dommages infligés à l’estime de soi. Ce « détracteur interne » maltraite l’enfant au moyen de critiques persécutrices et de harcèlements incessants. On peut dire alors que la culpabilité se rajoute et se mêle à la honte. Jeanne Magagna (Magagna et Segal, 1998) décrit par ailleurs l’inévitable accrochage adhésif à l’expérience d’être tyrannisé par ce détracteur interne. Créer de bonnes relations devient impossible pour le sujet, car tout espoir d’un bon lien s’accompagne d’une peur d’être blessé et déçu. De plus, un tel accrochage offre une possibilité d’éviter de penser et donc de faire face aux sentiments de culpabilité et de honte, dus à l’incapacité dans laquelle se retrouve le sujet d’aimer, à son utilisation majeure de la destructivité, et à son chagrin d’avoir porté atteinte aux bonnes relations qui pouvaient se déployer. Par ailleurs, et c’est là un indice des éprouvés de honte chez l’enfant en général et le bébé en particulier, on peut constater que le sentiment d’être mauvais ou endommagé peut favoriser une soumission masochiste à la tyrannie d’un objet de l’entourage, comme par exemple un frère ou une sœur sadique. Notons l’importance qu’il y a à considérer non seulement les relations du bébé à ses objets parentaux, mais aussi les relations au groupe fraternel. Les expériences et les liens du bébé relatifs à sa fratrie sont au moins autant importants pour son développement (sain ou pathologique) que les liens aux parents — cf. par exemple les observations remarquablement convaincantes de Jeanne Magagna et al. (2005). L’expérience


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du partage de l’espace parental, maternel, avec un frère ou une sœur, a une influence tout à fait considérable sur l’image que l’enfant se construit de lui-même et sur son estime de soi (cf. Nathanson, 1987). On peut dire que se sentir mal aimé, rejeté, se retrouver poussé dans la solitude, du fait entre autres de la rivalité fraternelle qui conduit le bébé à perdre constamment le contact avec son parent lorsque s’interpose continuellement et brutalement un frère ou une sœur — et lorsque le parent ne protège pas suffisamment ce contact —, prédispose à ressentir de la honte. La honte s’inscrit donc dans un processus intersubjectif, interpersonnel et social — la famille et la fratrie étant le premier espace social qui se présente au bébé. On peut enfin souligner la manière dont la honte représente un puissant moyen de contrôle social. On peut donner l’exemple de l’humiliation que l’on observe très fréquemment dans les conduites éducatives parentales mais aussi à l’école, de la part des pairs tout comme des adultes. L’exposition au regard public amplifie la honte et le recours à l’humiliation, donc à la honte, comme moyen d’éducation, de socialisation, de contrôle social est un procédé courant.

LA

HONTE ET L’ ÉMERGENCE DU

« NON »

Dans la continuité de cette perspective développementale, nous proposons l’hypothèse d’un rapport dialectique entre l’émergence du non et la construction de la honte. Le « non » émerge au détour d’un processus qui implique à la fois une dimension subjective et une dimension intersubjective. Le « non » est message du groupe famille d’un côté et organisateur pulsionnel du sujet de l’autre. Nous allons préciser comment la spécificité de l’accompagnement environnemental dans la construction du « non » constitue l’un des enjeux de la nature plus ou moins désorganisatrice de l’affect de honte. Nous aborderons différents points au cours de notre réflexion. Nous partirons d’abord de l’article de Freud sur la négation (1925a). Nous envisagerons ensuite la dynamique de l’environnement familial et la qualité des réponses fournies face à l’expression pulsionnelle du sujet naissant. Nous aborderons alors l’impact de ces types de réponse sur le développement psychique du sujet en les dialectisant avec l’émergence de différentes formes de honte.


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Le « non » et la question du refoulement Freud (1925a) souligne que la négation est une suppression du refoulement sans pour autant signifier une acceptation du refoulé. Le jugement d’attribution construit la qualité bonne ou mauvaise de la représentation suivant la dynamique du principe de plaisir. Le jugement d’existence place la représentation, en fonction de sa qualité bonne ou mauvaise, au-dedans ou au-dehors du sujet. Le jugement d’existence construit ainsi les conditions de possibilité du principe de réalité. La négation renvoie au rejet ou à l’expulsion hors du moi, qui sont les fondements de la différence dedans/dehors. Nous connaissons le point de départ de la démarche de Freud. Un patient raconte un rêve en séance et dit : « Cette femme dont j’ai rêvé, non, ce n’est pas ma mère. » Pour Freud, cette dénégation rend compte d’une levée partielle du refoulement mais laisse une certaine distance, ou un certain écart, avec une véritable prise de conscience. Le sujet reconnaît la représentation de la mère, à condition de l’affecter d’un indice négatif, mais ne veut rien savoir du lien affectif engagé. La réflexion de Freud détaille la question du refoulement partiellement levé mais ne décrit pas le contexte dans lequel le processus se construit. L’enfant n’est évidemment pas seul dans sa rencontre avec le monde et dans la construction de son monde interne. On connaît la formule de Freud : « Le non-réel, le simplement représenté, le subjectif, n’est qu’à l’intérieur ; l’autre, le réel, est présent à l’extérieur aussi » (1925a, p. 169). Le subjectif n’est cependant pas « que » dedans. C’est plutôt une certaine façon d’être dedans et dehors qui est en jeu, une certaine rythmicité de la présence au-dedans et au-dehors. Avant d’être « simplement » représenté, le subjectif a été dehors à travers la fonction interprétative primaire de l’environnement. Le subjectif garde trace de ce transit externe, de la façon dont il a migré du dehors au dedans, et surtout il garde trace de la manière dont l’objet a accompagné, soutenu ou freiné cette migration. Pour éclairer ce point, il faut donc se placer en amont du « refoulement » que Freud évoque dans son article. Le « refoulement proprement dit », ou « refoulement secondaire », implique à la fois une instance, une force refoulante et un lieu où loger le refoulé. Mais qu’en est-il du premier de tous les refoulements ? Ce qu’on appelle le refoulement originaire, le premier refoulement, n’est pas un authentique refoulement qui suppose toujours un déjà refoulé. Le refoulement originaire relève plutôt d’un contre-investissement, condition nécessaire d’une pulsionnalisation des excitations diffuses qui s’ordonnent progressivement suivant


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les quatre facteurs qui qualifient classiquement la pulsion : la poussée, le but, la source et l’objet. À partir de là nous pouvons nous demander comment le « non » est articulé au refoulement originaire, au contre-investissement fondateur, et comment certaines formes du « non » sont — ou peuvent être — plus ou moins pathogènes et liées à la honte. Pour mettre ces deux questions en travail, nous devons préciser comment les choses se passent entre le bébé et son environnement. L’environnement familial et le sujet Le groupe famille est structuré par des organisateurs conscients et inconscients qui se traduisent par des prescriptions et des interdictions. Ces organisateurs touchent évidemment les problématiques œdipienne et incestueuse, mais aussi ce que Didier Anzieu (1985) décrit comme l’ensemble des « interdits du toucher ». Le contexte est globalement celui de la référence sociale et de la transmission décrit plus haut. Que se passe-t-il du côté de l’environnement familial quand on dit « non » à un enfant ? Cette situation relève du travail de civilisation et tient compte, au moins potentiellement, du processus développemental de l’enfant. Elle distingue, comme nous l’avons vu, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Cette situation peut être abordée schématiquement à partir de trois contextes. Le premier contexte décrit un processus globalement « typique ». Les deux autres, le contexte confusionnel et le contexte de déni, sont révélateurs de dysfonctionnements. Nous allons voir que le deuxième contexte, marqué par une situation de confusion, est particulièrement propice à l’émergence de la honte. Dans le contexte typique, la condamnation produite par l’environnement s’exprime le plus souvent par un « non » clairement verbalisé et accompagné d’un mouvement de la tête, d’un détournement du regard ou d’attention, éventuellement soulignés d’un geste prenant valeur de contre-investissement, par exemple un doigt levé. Dans tous les cas, le mouvement pulsionnel de l’enfant, à travers ce qu’il fait, est simultanément vu, entendu, senti et arrêté par le « non ». L’opération implique ainsi deux temps conjoints, un jugement d’existence et un jugement d’attribution émis par l’adulte : ce mouvement pulsionnel (jugement d’existence) n’est pas bien (jugement d’attribution). Le « non », appuyé sur la dynamique du groupe familial, reconnaît l’existence du mouvement pulsionnel et définit sa qualité : « Ceci n’est pas bien. » Le mouvement pulsionnel existe mais doit être arrêté. Le sujet et son mouvement pulsionnel sont ici disjoints et seul le mouvement pulsionnel est condamné.


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Ce premier contexte construit les conditions du contre-investissement fondateur. Le contexte confusionnel implique une confusion entre jugement d’existence et jugement d’attribution. Les mouvements pulsionnels de l’enfant sont disqualifiés au moment de leur surgissement. Il se passe alors quelque chose qui n’est pas du même ordre que dans le contexte précédent, marqué par une distinction entre le tout et la partie, entre l’enfant sujet et l’acte qu’il produit. Dans ce deuxième contexte, la disqualification atteint le sujet en le réduisant à son acte. Elle fait précisément le creuset de la honte à partir d’une indistinction entre le tout et la partie. Cette indistinction entrave le processus de différenciation psychique et conduit à des confusions de zones. Le sens du « non » n’est plus : « Ceci n’est pas bien » mais : « Tu n’es pas bien, tu es sale, tu es vilain, etc. » Le sujet est « abjecté » par l’objet qui se détourne de lui et ne l’investit pas comme sujet émergent. Le contexte de déni relève enfin d’une autre logique. À l’inverse des situations précédentes, le mouvement pulsionnel de l’enfant est dénié. Il est non advenu. Il ne se passe rien là où il pourrait se passer utilement quelque chose. L’organisateur groupal relève alors de la communauté de déni. Ce troisième contexte nie l’existence de la pulsion : « Ceci n’existe pas. » S’ouvre alors la question du destin dans le comportement, le corps ou l’hallucination de ce qui n’est pas représentable et de ce qui n’est pas advenu (Roussillon et coll., 2007). La distinction entre ces trois contextes fait apparaître trois formes de « non » : – un « non » conservateur, qui distingue le sujet et le mouvement pulsionnel et construit les bases du refoulement. Nous verrons plus loin que ce premier contexte construit la possibilité de la honte « signal d’alarme » ; – un « non » de confusion qui réduit le sujet à son mouvement pulsionnel et construit les conditions de la honte comme blessure narcissique ; – un « non » de déni qui vise l’existence même du mouvement pulsionnel. Les différentes formes de « non » et la honte Si le « non » familial, partiellement constitutif du refoulement originaire, engage un corps groupal qui émet un jugement d’attribution et un jugement d’existence, comment ce « non » peut-il modeler, ou façonner, le « non » du sujet ? Quel est l’impact du « non » environnemental sur le sujet ? Comment ce « non » est-il facteur d’organisation subjective


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et/ou facteur de honte à partir des trois contextes que nous venons de distinguer ? Dans le cas du refoulement, la part de lui-même à laquelle le sujet renonce, cette part reconnue mais condamnée, est conservée au-dedans. Le refoulement est soutenu par l’angoisse de perte d’amour de l’objet (Freud, 1925b). Le sujet conserve l’amour de l’objet en sacrifiant une part de lui-même, en refoulant les représentations et en réorientant le mouvement pulsionnel par la voie du déplacement suivant les modalités du principe de réalité. Le refoulement originaire, en tant que contreinvestissement vectorisé par le « non » familial, crée l’inconscient, le refoulé et le refoulement dans le même temps (Le Guen, 1992). Le sujet se dédouble en une partie reconnue, prise illusoirement pour le tout, et une partie inconsciente logée au-dedans de la psyché. Dans ce contexte, le sujet conserve l’amour de l’objet en construisant une topique psychique : le « non » est source de différenciation et de complexification psychiques. La honte signal d’alarme émerge dans le mouvement de cette dynamique qui sauvegarde le narcissisme et le lien à l’objet. Dans le deuxième cas, l’ombre de la disqualification plane sur le moi. La partie prend la place du tout sans qu’un jeu soit possible dans la mesure où tout est équivalent. La confusion se déploie en lieu et place de l’illusion. C’est dans ce contexte que nous repérons une première dimension de la honte. Il n’y a pas de différenciation et de complexification psychiques possibles dans la mesure où la disqualification atteint le sujet au moment de son émergence, à la source de son développement en tant que sujet. Rabattu sur son mouvement pulsionnel, le sujet perd son sens et, comme nous le verrons plus loin, ne parvient pas à construire sa face. Non seulement c’est un sujet sans pile ni face, sans envers ni endroit, mais c’est un sujet qui ne construit pas sa face comme leurre de sa complétude et de son unité, comme partie de lui prise illusoirement pour le tout. C’est un sujet privé de l’illusion d’être sujet. Dans le cas du déni, la part non advenue ne reçoit pas de statut topique. Elle n’est ni dedans, ni dehors. Elle est non assignée, avec une potentialité désorganisatrice d’autant plus forte qu’elle ampute l’identité du sujet. Le sujet non vu, non senti et non entendu, ne peut pas se voir lui-même, se sentir lui-même ou s’entendre lui-même. S’ouvre ici la question du retour du clivé et des modalités empruntées par le sujet qui vient tyranniquement, plus tard, se faire voir, se faire entendre et se faire sentir de façon « éhontée » auprès d’autres, psychothérapeutes ou non. Mais cette dimension « éhontée » ouvre aussi sur une problématique plus complexe relative à l’éprouvé de la honte. Nous verrons plus loin que le


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sujet, privé d’une dimension d’autoreprésentation centrée sur la honte, est paradoxalement pris dans une « honte d’être » déshumanisante. La mise en œuvre d’un refoulement originaire « bien tempéré » va dans le sens de l’histoire pulsionnelle par transformation et vectorisation des excitations diffuses. Lorsque la disqualification est présente, la topique psychique est écrasée et entravée dans son processus de différenciation. Enfin, lorsque le déni l’emporte, les excitations manquent la pulsionnalisation.

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SOURCES PULSIONNELLES DE LA HONTE

Intéressons-nous maintenant aux sources pulsionnelles de la honte. Nous ferons pour cela un détour par trois thématiques : l’effondrement narcissique, l’analité et la nudité. Ces trois thématiques sont présentes dans les réflexions de Freud. Nous ne reprenons pas dans le détail les différentes notations de Freud sur la honte. Octave Mannoni (1988), Serge Tisseron (1992) et Claude Janin (2003, 2007) en proposent des vues d’ensemble auxquelles nous renvoyons le lecteur. Nous allons par contre centrer notre réflexion sur quelques points remarquables, qui seront prolongés au-delà du texte freudien.

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Honte et effondrement Nous avons signalé la manière dont les expériences d’effondrement, de désespoir, de détresse, génèrent chez le bébé des affects de honte ou le prédisposent à de tels éprouvés. Nous avons également envisagé la façon dont l’émergence du « non », au sein du contexte familial, peut déterminer des formes de développement psychique plutôt marquées par la complexification, la confusion ou le déni. Avant d’aborder le rêve typique de nudité nous pouvons repérer, à partir de l’œuvre de Freud, deux grands processus facteurs de honte qui ont à voir justement avec des éprouvés d’effondrement. Le premier processus relève d’une problématique interne d’effondrement face aux parents, comme dans la situation exposée dans L’Interprétation du rêve (1899-1900) où Freud, enfant, urine ou défèque dans la chambre de ses parents ce qui entraîne une « condamnation » proférée par le père : « On ne fera rien de ce garçon. » Le second processus se déduit de la scène du chapeau, lorsque le père raconte à Freud, alors âgé de 11 ans, qu’il a dû s’incliner devant un chrétien irascible qui, d’un coup de bâton, avait fait tomber son chapeau dans le ruisseau.


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La première forme montre l’enfant honteux devant le père. La seconde relève non d’un effondrement du sujet lui-même — on sait que Freud, à partir de là, va s’identifier à un conquérant — mais de l’effondrement de l’image paternelle. Cette dernière situation est aussi contemporaine de l’accusation portée contre l’oncle Joseph (Rand et Torok, 1995). On peut sans doute lire, dans le récit de l’humiliation du père, l’effet d’une condensation entre les deux événements avec l’idée que le nom de la famille Freud est traîné dans la boue. Ces deux situations distinctes possèdent toutefois un élément commun, un point remarquable dans l’ensemble des notations freudiennes autour de la honte. Cet élément se trouve d’abord dans Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905b). Cette référence est d’autant plus spécifique qu’elle marque, historiquement, les premières explorations de Freud dans le domaine social et le poids que font peser les conventions groupales sur l’expression de l’inconscient et les trajets intersubjectifs des affects et pulsions. Honte et analité La honte apparaît dans le chapitre consacré aux tendances du mot d’esprit et précisément dans le paragraphe qui analyse les tendances grivoises et hostiles. « Dire des grivoiseries, c’est mettre intentionnellement l’accent dans ses propos sur des faits et des réalités de nature sexuelle [...]. Il est, en outre, nécessaire que la grivoiserie s’adresse à une personne déterminée, par qui on se trouve excité sexuellement et qui est censée être informée, en écoutant la grivoiserie, de l’excitation de celui qui parle et s’en trouver elle-même excitée sexuellement. Il se peut aussi qu’au lieu d’excitation, elle en éprouve de la honte ou de l’embarras, état qui signifie seulement une réaction contre son excitation et, par ce biais, un aveu de cette même excitation » (1905b, p 189).

Et quelques lignes plus loin, Freud est encore plus précis : « Le sexuel qui forme le contenu de la grivoiserie englobe plus que ce qui est particulier à chacun des deux sexes, il s’y ajoute des choses communes aux deux sexes sur lesquelles porte la honte, c’est-à-dire l’excrémentiel dans toute l’étendue du terme. Or, c’est là l’étendue que possède le sexuel au moment de l’enfance, lorsqu’existe pour la représentation une sorte de cloaque à l’intérieur duquel la séparation entre le sexuel et l’excrémentiel se fait mal ou pas du tout » (1905b, p 189).

La honte apparaît donc comme une « réaction » contre une excitation en même temps qu’un « aveu » de cette excitation. Les remarques de


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Freud permettent toutefois d’aller plus loin. La honte porte sur ce qui est commun aux deux sexes, c’est-à-dire l’excrémentiel, le cloaque. Cette conception met en œuvre simultanément le domaine de l’analité et l’indifférenciation ou la confusion. Elle esquisse l’élément commun aux deux formes dégagées précédemment dans la mesure où l’enfant qui défèque ou urine en présence de ses parents dévoile une part de lui-même qui le rabaisse, l’infantilise et l’éjecte du groupe familial1 : « On ne fera rien de ce garçon. » C’est l’image de l’enfant « pisseux » qui domine. Dans l’épisode raconté par le père, le chapeau roule dans la boue et le père se trouve lui-même éjecté, exclu, ramené à n’être qu’un déchet. La honte accompagne ainsi non seulement le surgissement de l’analité en nous — le sale, le malodorant, c’est-à-dire les effets de l’échec du contrôle anal — mais elle accompagne également un autre aspect, désigné par Freud comme cloacal. Nous aurons à repérer les spécificités de ces deux niveaux en essayant de montrer qu’ils se rapportent à deux formes de honte. La lecture de Freud introduit enfin une troisième dimension. En 1913, il rédige une préface pour la traduction allemande du livre de l’anthropologue américain John-Gregory Bourke consacré aux rites scatologiques. Il évoque d’abord sa rencontre à Paris, lors de son stage chez Charcot, avec un médecin légiste. Ce dernier défend l’idée que ce sont les traces apparemment sans importance repérées sur le corps qui fournissent les explications les plus précieuses sur l’identité du mort, ses origines sociales et ses habitudes. Ce médecin a recours à une formule que Freud garde en mémoire : « Les genoux sales sont le signe d’une jeune fille vertueuse » : ces traces signifient que la jeune fille s’agenouille quotidiennement pour prier. On se situe donc immédiatement dans un contexte de traces exposées au regard social. Ces traces sont symboliques de pureté mais, dans la suite du texte, Freud leur confère une tout autre signification. La saleté physique renvoie pour lui directement à l’animalité que l’homme civilisé cherche constamment à dissimuler et à dénier. Plus tard, dans Le Malaise dans la culture (1929), Freud revient indirectement sur cette question du « reste de terre » à partir de la phylogenèse : « Le passage à l’arrière-plan des stimuli olfactifs semble [...] résulter du fait que l’être humain s’est détourné de la terre, s’est décidé à la marche verticale, par laquelle les organes génitaux jusque-là recouverts deviennent

1. Nous analyserons plus loin une situation très proche racontée par Albert Camus dans Le Premier Homme.


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visibles et ont besoin de protection, et qui ainsi suscitent la honte » (1929, p. 286).

Le travail de civilisation, en particulier l’éducation anale de l’enfant, vise à enfouir ce « reste de terre » et les traces d’animalité en nous. Le langage conserve des indices de ce processus à travers les insultes proférées à l’égard d’autrui : traiter quelqu’un de « chien » revient à l’assimiler à un animal qui ne craint pas le contact olfactif avec ses congénères, faisant parfois de longues pauses pour humer leurs excréments. De même, l’insulte la plus grave qu’on pouvait proférer au XVIe siècle était « bougre ». Traiter quelqu’un de « bougre » revenait à l’accuser non seulement d’être un impie — un « bulgare » — mais d’entretenir des relations sexuelles avec des animaux. On voit donc que la clinique de la honte ouvre sur une dimension particulière. En deçà de l’analité, en deçà de l’éducation à la propreté dont les aléas sont eux-mêmes générateurs de honte, elle fait entrevoir la phylogenèse à travers l’idée de cloaque, introduite dès 1905. Cette dimension cloacale ne renvoie pas seulement à l’indistinction interne entre le sexuel et l’excrémentiel ; elle contient une indistinction plus profonde entre l’animal et l’humain. Nous verrons plus loin que l’animalité dont il est ici question n’est pas une animalité générique mais une animalité spécifiquement humaine. En ce sens, la honte est consubstantielle à l’humanité (Janin, 2003, 2007) : elle signe la plus ou moins grande distance que chacun entretient avec son « reste de terre » et son animalité. La dimension cloacale ouvre donc le champ de la confusion, de l’indistinction et ouvre sur la clinique de l’indifférenciation au sens large. Nous sommes ainsi conduits à envisager trois sources potentielles de honte qui se recouvrent partiellement les unes et les autres : l’échec ou les défaillances de la propreté, les états de confusion et les traces ou les restes de l’animalité. Donnons maintenant une illustration qui va nous permettre d’éclairer les rapports entre la honte et l’analité : Une patiente, qui est quelqu’un d’assez narcissique, qui a une conception grandiose d’elle-même, s’approche à l’occasion d’une expérience traumatique de sentiments puissants d’envie, de jalousie, de rage meurtrière, éprouvés qu’elle considère comme bas, non nobles, mesquins, etc., et elle est envahie de honte d’avoir à prendre contact avec ces pensées. Elle apporte alors le rêve suivant : elle est à une tribune, devant un auditoire à qui elle doit parler, mais les mots qui sortent de sa bouche tombent devant elle et se cassent.


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La figuration du rêve concerne bien sûr l’effondrement interne dû à l’expérience traumatique et contre lequel la patiente lutte. Mais, dans le rêve, alors qu’elle est affolée par ces mots qui tombent et se cassent, elle est peu à peu fascinée, éblouie par la beauté des éclats de verre que produit l’éclatement des mots. Lorsque l’analyste lui demande quels sont ces mots, elle énonce toute une série de mots traduisant des choses ou des éprouvés qu’elle qualifie de non nobles, honteux, orduriers, fécalisés... On voit ainsi le double retournement suivant : de l’exhibition phallique à l’exposition anale (cf. Guillaumin, 1973), puis de l’objet fécal à l’objet esthétique, éblouissant. Donald Meltzer (1992) décrit très bien ces passages, ces transformations, à travers sa conception de ce qu’il appelle le « claustrum », objet interne dans lequel se réfugie le moi, de manière intrusive, pour échapper aux angoisses catastrophiques. Cet objet, dont le prototype est l’objet maternel interne, a toute une géographie, contient différents espaces dans lesquels navigue le moi. Les trois compartiments principaux sont le compartiment sein-tête, le compartiment génital et le compartiment rectal. La vie dans le compartiment sein-tête du claustrum donne au moi un sentiment omnipotent de grandiosité. La vie dans le compartiment génital est caractérisée par la religion érotomaniaque, le règne du phallus. Et la vie dans le compartiment rectal est imprégnée quant à elle d’une atmosphère sadique, une atmosphère de terreur où règnent la violence, la tyrannie et la soumission. La navigation dans ces espaces du claustrum témoigne des liens étroits entre la grandiosité narcissique et l’analité (ce qui est une autre manière de parler du retournement phallique/anal). On voit donc comment honte, grandiosité, tyrannie et analité sont solidaires. L’humiliation du soi grandiose, lequel est hanté par des sentiments de supercherie, d’imposture, de faux-self pourrait-on dire, produit la honte et plonge dans le monde de l’analité, avec des sentiments de rage meurtrière, destructrice, des désirs sadiques, tyranniques. Et ceux-ci se déploient, en fin de compte, pour échapper au désespoir, pour échapper à la terreur sans nom, comme disait Bion (1962a), pour échapper à l’expérience catastrophique d’être jeté hors de l’objet, expulsé comme un déchet. On est là tout à fait dans une des logiques des enfants tyranniques (Ciccone et al., 2003), sur lesquels nous reviendrons, développant un soi grandiose, idéalisé, omnipotent, et d’autant plus omnipotent qu’ils sont confrontés, comme dans les contextes que nous explorerons plus loin (handicap, anomalie...), à l’impuissance, à un corps cassé, abîmé, et à un environnement effondré, non fiable, voire haineux, dans tous les cas désorganisé par le traumatisme.


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Certains chercheurs psychanalystes qui travaillent la question du traumatisme décrivent ce qu’ils appellent l’« idéalisation de la position délinquante » (Garland et al., 1998) qui conduit certains sujets à produire le traumatisme, l’accident qu’ils subissent, cela dans certains contextes traumatiques, du fait par exemple d’avoir ignoré des mesures de sécurité élémentaires, d’avoir négligé des signes d’un danger potentiel, ou de s’en être moqué comme on se moquait des devins dans les tragédies grecques. Cette idéalisation de la position délinquante est mise en lien, entre autres et en particulier, avec la peur d’être humilié. L’humiliation, la honte sont une blessure narcissique qu’il faut à tout prix éviter, comme dans les rivalités adolescentes qui conduisent à mépriser les anxiétés humaines ordinaires et les actions réfléchies, cela pour se sentir très fort, très puissant. La nudité aux sources de la honte Revenons à Freud. Nous avons évoqué trois sources de honte, l’une en lien avec l’analité, la deuxième associée aux états de confusion et la troisième en écho avec les traces d’animalité qui subsistent en chaque sujet. Une autre partie des sources de la honte se révèle à travers le rêve de nudité et l’idée de dévoilement que Serge Tisseron (1992) a travaillé de son côté sous l’angle de la défaillance du pare-excitations. Le sentiment de honte apparaît de façon précise dans l’analyse des rêves typiques, au sein du chapitre « Matériel et sources du rêve » de L’Interprétation du rêve (1899-1900, p. 199-318). Freud note que le rêve d’être vu nu ne s’accompagne habituellement d’aucun sentiment de honte. Dans certains cas ce sentiment est toutefois présent et le rêveur cherche à fuir la situation honteuse sans y parvenir. C’est uniquement ce cas, caractéristique du rêve typique, qui intéresse Freud. Il remarque qu’il existe fréquemment un contraste entre la honte éprouvée par le rêveur et l’indifférence des spectateurs dont le visage est toujours indistinct. Or les spectateurs devraient logiquement regarder le rêveur et se moquer de lui. Comment comprendre cette indifférence ? Freud suppose d’abord que cette attitude est écartée comme accomplissement d’un désir et que seule subsiste la honte « maintenue par quelque force puissante ». Dans un second temps, il réfute cette possibilité au profit d’une autre, illustrée par le conte d’Andersen « Les Habits neufs de l’empereur ». Dans ce conte, deux escrocs proposent à l’empereur de tisser un vêtement précieux tel que seuls ses bons et loyaux sujets pourront le voir. L’empereur circule donc nu au milieu de ses sujets qui, pour paraître fidèles et loyaux, font semblant de voir ce qu’ils ne voient


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pas. À partir de ce conte, Freud propose une nouvelle interprétation du rêve typique de nudité. Enfants, nous n’avons pas honte d’être nus devant nos parents. Beaucoup d’enfants, ajoute-t-il, éprouvent non de la honte mais du plaisir lorsqu’on les déshabille. Cet exhibitionnisme qui ignore la honte figure le paradis. Dès lors, le grand nombre de personnes indifférentes dans le rêve représente le contraire du plaisir de voir les parents auxquels on se montrait nu pendant l’enfance. Cette impression pénible provient du refoulement. On peut toutefois se demander si cette indifférence est la conséquence d’un processus de refoulement, comme le propose Freud, si elle résulte du travail du rêve, ou si elle intervient plutôt comme source du rêve, comme noyau dur. Dans cette perspective, l’indifférence des spectateurs du rêve constitue la trace actualisée d’une expérience traumatique. Elle n’est pas seulement le résultat d’un refoulement mais la source même de la confusion éprouvée par le rêveur. C’est parce que les spectateurs sont indifférents que le rêveur éprouve la honte. On peut dire, en paraphrasant Winnicott (1974), qu’il ne se passe rien là où il devrait se passer utilement quelque chose. Cette indifférence évoque une défaillance du rôle miroir de l’environnement. Dès lors, le rêve de nudité accompagné de honte renvoie, au-delà ou plutôt en deçà de ses aspects œdipiens, à une expérience infantile traumatique. L’enfant nu et excité ne rencontre aucun écho, c’est-à-dire aucun traitement psychique de son excitation. Ce qu’il éprouve au-dedans n’est pas reflété par le dehors : il ne trouve pas trace de lui-même, de son excitation, dans son environnement. Les jugements d’existence et d’attribution, tels que Freud les définit en 1925 dans « La négation », sont en défaut. L’enfant n’a aucun moyen de savoir si cette excitation est, ou n’est pas, « bonne », en même temps qu’il ne peut pas confirmer la réalité de ce qu’il éprouve. Plus exactement, l’indifférence de l’environnement vaut comme jugement d’inanité : il n’y a rien à éprouver. On se trouve au cœur de la situation évoquée plus haut à propos du « non », lorsque l’environnement ne reflète rien au sujet. Nous avons avancé que la situation dans laquelle le sujet est rabattu sur son mouvement pulsionnel et confondu avec lui est source de honte. C’est précisément le cas du souvenir d’enfance de Freud urinant ou déféquant dans la chambre de ses parents. Le cas du déni, l’absence de réaction, est source de clivage. L’analyse du rêve typique de nudité fait apparaître, également, un devenir en direction de la honte. Cette dernière peut surgir à partir d’une défaillance de la fonction miroir de l’environnement. Le rêve typique de nudité est en lien avec cette dimension spécifique de la honte.


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La nudité psychique Si la nudité physique et l’excitation pulsionnelle produisent la honte, celle-ci provient donc aussi et surtout d’une autre forme de nudité, qu’on peut désigner sous les termes de « nudité psychique », avec la détresse qui l’accompagne. La pulsionnalité à l’œuvre est ici celle de l’objet, dans ses modes de réponse désaccordés, désorganisateurs. Les échanges entre l’enfant et son environnement sont constitués d’ajustements, de dysrythmies, c’est-à-dire de micro-ratages du lien (Guedeney, 2007). Tout enfant est confronté à une relative défaillance qui est d’autant mieux tolérée que ce même environnement se montre par ailleurs suffisamment satisfaisant et étayant. Nous verrons plus loin que toute la nuance entre les situations génératrices de honte « désorganisatrice » et celles qui permettent la constitution d’une honte « suffisamment bonne » tient à cette « relativité » des expériences. Dans ses aspects tolérables pour le jeune enfant, la défaillance de la fonction miroir de l’environnement comporte un impact traumatique a minima en ce sens qu’elle implique une forme de déchirure, de « décramponnement » (Hermann, 1943) à l’égard de cet environnement. Cette expérience forme alors la source d’une situation dont le retour doit être évité. C’est ainsi que la détresse éprouvée devant l’absence de réaction de l’objet, rapportée à d’autres situations où l’objet a effectivement joué son rôle de miroir, permet au moi de forger des stratégies d’évitement. Nous verrons que la honte signal d’alarme se constitue précisément sur le modèle d’une expérience nécessairement traumatique au sein d’un environnement par ailleurs suffisamment étayant. Le « détournement » de l’objet, sa défaillance locale et provisoire s’inscrivent alors sur le fond d’un investissement constant. C’est ce qu’Antoine Guedeney (2007) évoque en termes de micro-retraits qui ponctuent les inévitables ratés de l’ajustement parental. La rupture d’étayage partielle, analogue à une micro-situation de détresse, entre alors au service du moi, au service du narcissisme, en l’avertissant plus tard des situations de danger, exactement sur le modèle de l’angoisse signal d’alarme (Freud, 1925b). Dans d’autres conjonctures, la position d’indifférence parentale est la règle. La rupture d’étayage n’est pas seulement locale, elle n’intervient pas au sein d’une continuité environnementale rassurante. Elle ne fait pas « sens » par contraste. La honte signal d’alarme ne peut pas se constituer pleinement dans sa fonction de sauvegarde narcissique au service de la continuité du lien, et ne protège pas le sujet du déferlement plus ou moins


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désorganisateur d’éprouvés qui vont de la honte disruptrice jusqu’à la honte d’être qui se présente, nous le verrons, comme « éhontée1 ». Cette lecture suppose une différenciation entre deux types de nudités, physique et psychique. La nudité du bébé est source de jubilation parce qu’elle est reflétée par le regard de l’autre. Du côté de l’objet, la mise en œuvre d’un plaisir pulsionnel « inhibé quant au but », appuyé sur ce que John Bowlby (1969) désigne comme le caregiving alimente le courant tendre. Du côté du sujet, cette nudité appelle la protection du partenaire et évoque les efforts du petit enfant s’offrant activement aux soins maternels. On observe en effet que le bébé est d’abord passif vis-à-vis des soins maternels. Après quelques mois, il commence à participer activement en offrant son corps au toucher et au regard de la mère. Il se tend activement vers l’objet qui, en réponse, poursuit le jeu des caresses et de l’échange. C’est au sein de cette mutualité que commencent à émerger les mouvements qui rendent comptent de la coordination de l’appareil d’emprise (Ferrant, 2001). Non seulement le bébé s’efforce d’attraper l’objet, de s’offrir activement à lui, mais il s’efforce de se saisir lui-même. C’est une nudité couverte par le regard, habillée par l’investissement maternel. L’enfant est actif dans l’exposition de cette nudité, il transforme l’environnement et induit un retour. C’est une forme de jeu où les appareils d’emprise sont totalement engagés de part et d’autre. La nudité psychique, inversement, se rapproche de l’état de détresse et précisément de l’état de Hilflosigkeit, de « désaide ». La couverture formée par l’investissement de l’autre fait défaut : vêtir et investir ont la même racine. L’enfant est vraiment nu, confronté à l’intransformabilité de l’environnement. Il n’est plus couvert ou habillé par l’investissement maternel. C’est ici qu’on peut mesurer l’écart entre passivité et passivation. La passivité est liée au plaisir alors que la passivation est tout entière prise dans la détresse. Dans la Genèse, par exemple, l’homme et la femme se découvrent nus après avoir goûté au fruit de l’arbre de la connaissance. Ils se cachent. Dieu ne les voit pas et les appelle. Après leur avoir tenu un discours traçant le destin humain et condamnant le serpent, Dieu « fit pour Adam et sa femme des tuniques de peau dont il les revêtit » (TOB, Genèse, 3, 21). En d’autres termes, Dieu ne condamne pas et à aucun moment il n’est question de faute. Seule la honte, liée à la nudité, est potentiellement repérable. Dieu habille alors le corps d’Adam et d’Ève avec des peaux qui 1. Cf. Patrick Declerck (2001), qui décrit de nombreuses situations marquées par la honte d’être.


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équivalent à l’investissement. L’élément essentiel est cependant que Dieu ne voit pas Adam et sa femme et nous pensons qu’ils tentent de se cacher précisément parce qu’ils ne sont pas vus. La honte est ici directement liée, comme dans le rêve typique de nudité commenté par Freud, à l’absence de regard. Même si cette lecture ne rend pas justice au foisonnement du mythe, elle permet d’articuler honte, humanisation et lien à l’objet. Là encore, la honte est à la source du processus d’humanisation. Un autre texte, tiré cette fois de l’évangile de Luc, développe la même thématique. Dans la parabole du fils prodigue, le plus jeune des fils demande au père sa part d’héritage et part la dépenser dans une « vie de désordre » (TOB, Luc, 15, 13). Il est bientôt conduit à garder les porcs dans les champs, position radicalement humiliante et dégradante puisque le porc est un animal impur. Il retourne alors vers son père. Honteux, il le supplie de l’accepter parmi ses ouvriers les plus pauvres. Loin de le condamner, son père l’embrasse chaleureusement et dit à ses serviteurs : « Vite, apportez la plus belle robe et habillez-le, mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds. » En première approche, cette parabole met en scène la honte comme retournement d’une « exhibition phallique en exposition anale » (Chasseguet-Smirgel, 1973 ; Guillaumin, 1973). Le fils, enrichi par le don du père, mène une vie dispendieuse et brillante (exhibition phallique) qui se retourne rapidement en dégradation à la limite de l’humain (exposition anale). Le texte le dit explicitement : « Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs » (TOB, Luc, 15, 17). Là encore, c’est le regard du père, de l’autre semblable (Freud, 1895) qui rend toute son humanité au fils et le « guérit » de la honte. Le père, comme le Dieu de la Genèse, marque son investissement en habillant son fils.


Chapitre 3

LES DIFFÉRENTES FORMES DE HONTE ET DE CULPABILITÉ

sommes conduits à considérer qu’il n’existe pas une mais plusieurs formes de honte et de culpabilité. Ces différentes formes sont chacune à la fois l’effet du travail psychique qu’elles imposent, et l’effet du travail psychique dont elles résultent. On peut distinguer en première approche une honte « signal d’alarme » et une honte pleinement « éprouvée ». La honte « signal d’alarme » informe le sujet du danger narcissique encouru. Elle est ressentie a minima, sans débordement, et se situe globalement au service de l’estime de soi. Elle remplit une fonction de protection narcissique. La honte « éprouvée », par contre, blesse plus ou moins le narcissisme. Son intensité peut être variable et déterminer le cours de l’existence d’un sujet (Gaulejac, 1996). Cette honte active les traces relatives à l’apprentissage de la propreté, à des moments de disqualification plus ou moins précoces ou à une défaillance de la fonction réfléchissante de l’environnement. La honte d’être, enfin, échappe au sujet lui-même et n’est éprouvée que par l’entourage. Les enjeux ne sont pas les mêmes dans chacun de ces trois

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contextes. Nous parlerons, par ailleurs, de « honte originaire », pour qualifier la honte liée aux « restes » d’animalité en l’homme. Nous verrons les rapports qu’entretient cette honte « généralisée », humanisante, avec la honte liée à la perte de la maîtrise, à la disqualification ou à l’absence de réponse de la part de l’environnement. Nous allons dans un premier temps spécifier la honte signal d’alarme et les formes de hontes pleinement éprouvées par le sujet lui-même. Nous aborderons ensuite ce que nous appelons la « honte d’être », puis la honte « originaire » dans la perspective de l’humanisation. Il en sera de même pour la culpabilité : nous distinguerons une culpabilité signal d’alarme et une culpabilité pleinement éprouvée, une culpabilité primaire — dont nous soutiendrons qu’elle se différencie peu de la honte primaire — et une culpabilité secondaire. Précisons d’abord les statuts conscients et/ou inconscients de ces affects.

A FFECTS

CONSCIENTS ET / OU INCONSCIENTS

Peut-on parler d’affects inconscients ? Les affects de culpabilité et de honte, s’ils ne sont pas éprouvés, peuvent-ils être inconscients ? L’idée d’affect inconscient est paradoxale. On se souvient que dans les premières modélisations freudiennes des psychonévroses (Freud, 1894 ; Freud et Breuer, 1895), comme plus tard dans la théorisation de l’inconscient (Freud, 1915a), l’affect, contrairement à la représentation, ne peut pas être refoulé, et ne peut donc se déployer dans l’inconscient. Un affect éprouvé et reconnu, accepté par le moi-sujet, est un sentiment. Mais un sentiment peut-il, lui aussi, être inconscient ? Dès ses travaux sur la névrose obsessionnelle (1907, 1909), sur la mélancolie (1915b), Freud signale que le sentiment de culpabilité est en partie inconscient. Non seulement les motifs du sentiment de culpabilité sont inconscients — ce qui se comprend avec évidence —, mais le sentiment lui-même est inconscient. Par exemple, le « criminel par sentiment de culpabilité », comme dit Freud (1916), commet un crime pour apaiser un sentiment inconscient de culpabilité. Le sentiment est inconscient dans la mesure où il est l’effet d’une tension entre deux instances psychiques, le moi et le surmoi, en un lieu situé dans l’inconscient (Freud, 1922). Cette relation critique entre ces deux instances est d’ailleurs pour Freud directement liée au complexe d’Œdipe, lui-même inconscient. Il y a cependant un paradoxe à parler de « sentiment inconscient » de culpabilité : s’agit-il toujours d’un sentiment s’il est inconscient ? Ce


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paradoxe a conduit Freud à postuler, dans « Le problème économique du masochisme » (1924), qu’il serait plus pertinent de parler de « besoin de punition » — la question de l’éprouvé est ainsi mise en suspens. Par ailleurs, la culpabilité ne peut être éprouvée que si le surmoi est intériorisé, ce qui se produit tardivement pour Freud, après le stade œdipien. On ne pourrait donc parler de « sentiment de culpabilité » qu’à partir de ce moment (Freud, 1929). Toutefois, le monde interne est bien animé de relations vivantes, complexes entre les objets qui le constituent, et cela très précocement. On doit à Melanie Klein la représentation d’un monde interne vivant, avec une véritable organisation sociologique, et dans lequel les objets internes entretiennent des relations complexes et en particulier des relations affectives. En ce sens, on peut bien parler d’« affects inconscients », de « sentiments inconscients ». Ces affects et ces sentiments peuvent être éprouvés, plus ou moins pleinement, par le moi-sujet conscient, ou bien projetés, extrajectés, exportés dans un autre qui les éprouve pour le sujet, les porte à sa place. Un exemple d’affect éprouvé a minima est l’affect « signal d’alarme », affect de honte ou de culpabilité éprouvé à dose homéopathique, pourraiton dire. Un affect inconscient est un affect non éprouvé. Les caractéristiques de ce « non-éprouvé » sont différentes selon le traitement et le destin de l’affect inconscient : si celui-ci est proche du refoulement, l’affect transparaîtra dans nombre de rêves, de fantasmes, de symptômes ; si son traitement et son destin relèvent du déni, de la projection, celui-ci sera évacué, porté par un autre, éprouvé par un autre — comme dans les liens tyranniques, par exemple, dont nous parlerons plus loin. Ce que nous appellerons la « honte d’être », où la honte est aussi plus particulièrement éprouvée par autrui que par le sujet lui-même, relève d’une honte inconsciente, illustre une conjoncture d’affect inconscient.

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FORMES DE LA HONTE

La honte signal d’alarme La honte peut être a minima une sorte de signal d’alarme qui avertit le moi qu’un point — ou un noyau — de confusion est activé, rappelé, mais à partir d’une position qui en suppose, peu ou prou, le dépassement. En première approche, la honte signal d’alarme « pressent » l’analité, la confusion et la blessure narcissique consécutive au risque de


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perte d’amour de l’objet. Comme nous l’avons souligné, elle véhicule la mémoire affective des défaillances partielles d’accordage entre le sujet et son environnement en même temps que leur issue en appui sur ce même environnement. Dans ce type de situation traversée par tous les êtres humains, le fait d’être petit, dépendant et en risque de détresse, est constamment traité et soigné par les capacités contenantes d’un environnement suffisamment attentif et prévenant. La honte signal d’alarme véhicule également les échecs partiels dans l’apprentissage de la propreté, du contrôle sphinctérien et toutes les défaillances de la contenance corporelle. Ces inévitables blessures narcissiques sont soignées au fil du temps — même si elles ne sont jamais complètement dépassées — par la mise en jeu des autoérotismes et des processus d’intériorisation des fonctions de sauvegarde dévolues, au départ, à l’objet. C’est dans et par le maintien de l’investissement de l’objet à l’égard du sujet que ces situations de microtraumatismes n’acquièrent pas de potentialité désorganisatrice même si, en fonction de l’intensité des événements qui frappent le sujet dans l’actuel, elles jouent le rôle d’un renforcement interne dévastateur. La honte signal d’alarme contient donc l’ensemble de ces expériences et leur dépassement. Son déclenchement, devant une situation potentiellement blessante, avertit avant-coup le sujet du danger narcissique encouru. Elle préserve ainsi l’intégrité du moi qui déclenche les systèmes de sauvegarde narcissique et objectale propres à rétablir son équilibre. Les états historiques de honte et leur dépassement sont « représentés », au sens littéral du terme, pour parer au développement d’une honte débordante et potentiellement blessante. La honte signal d’alarme aide par conséquent à vivre. Elle est utilisée dans les échanges familiaux pour préserver le narcissisme de l’enfant qui peut éprouver la honte devant ses parents sans perdre leur amour. La honte signal d’alarme sert à garder l’amour de l’objet, à ne pas perdre l’objet. Elle pare au décramponnement qui, dans la perspective de Imre Hermann (1943) constitue le prototype même de la honte. Le modèle princeps de la honte signal d’alarme réside dans l’avertissement donné par le parent à l’enfant : « Tu ne vas pas me faire honte ! » Au départ, la honte est étroitement connectée au risque de perte de l’amour de l’objet, à la sauvegarde du lien avec cet objet. C’est pour conserver l’investissement de l’objet que l’enfant s’arrête et se plie à l’ordre ou à la recommandation qu’il vient de recevoir. Comme nous l’avons développé autour de la psychogenèse du « non », le parent interrompt d’un geste le mouvement pulsionnel sans le rabattre systématiquement sur le sujet lui-même. Les signaux d’alarmes, d’abord émis


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par l’environnement maternant, sont progressivement mis au compte du moi. Les identifications forgées dans la première enfance, renforcées en période de latence puis réorganisées au détour de l’adolescence, conduisent le sujet à prendre suffisamment en charge pour lui-même l’ensemble des signaux d’alarme. Cette progressive intériorisation suppose et implique une différenciation psychique en termes topiques et économiques. Des zones psychiques différenciées mais suffisamment en lien les unes avec les autres et fonctionnant selon des logiques économiques propres, permettent idéalement la souplesse des signaux d’alarme et la mise en route des procédures de sauvegarde ou des procédures défensives. En réalité, comme nous le verrons plus loin dans le contexte de la maladie somatique grave, la mise en œuvre des signaux d’alarme reste dépendante de l’intensité et du caractère effracteur de la situation actuelle. La honte signal d’alarme ne fonctionne qu’en régime « souple », sans surcharge émotionnelle, mais ne peut pas être envisagée comme une protection absolue. Elle traite un certain nombre de situations de la vie courante, mais reste impuissante à protéger le sujet dans des contextes traumatiques comme l’inceste, la désaffiliation sociale ou la maladie.

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La honte éprouvée La honte éprouvée est un affect qui déborde plus ou moins les défenses du moi. Cette forme de honte renvoie à l’échec du contrôle anal, à des situations antérieures de nudité, de disqualification ou de défaillance de la fonction réfléchissante de l’objet, de nature plus ou moins traumatique et réactivées dans une logique d’après-coup à partir d’une situation actuelle. En première approche, on peut dire que la honte éprouvée est consécutive à l’échec de la honte signal d’alarme. Ce deuxième état de la honte se révèle toutefois assez complexe dans la mesure où il peut être lié tantôt à une plus ou moins grande défaillance de la fonction signal d’alarme, tantôt à l’intensité de la conjoncture actuelle. Comme nous venons de le souligner, les situations antérieures traitées en appui sur l’environnement sont toujours susceptibles d’être réactivées au gré de la situation rencontrée par le sujet. Cet état de honte éprouvée contient en effet potentiellement plusieurs types de situations qu’on peut distinguer d’une part en fonction de leur puissance désorganisatrice à partir d’un point de vue globalement économique et d’autre part comme retour d’une situation antérieure marquée par l’échec du contrôle anal, par la disqualification ou par le déni.


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D’un point de vue économique, le sujet peut être touché sans être débordé par la honte. Il vit un moment de bouleversement minimal dont le destin peut être de s’intégrer au moi pour alimenter les renforcements opérés par la honte signal d’alarme. La condition nécessaire de cette intégration est toutefois un transit en direction d’un autre semblable bienveillant, ami ou thérapeute, dans le cadre d’une relation de confiance. Un patient raconte un épisode de sa vie où il a appris, honteusement, à manger correctement à table. Invité à dîner par les parents de la jeune femme qu’il aime et qu’il envisage d’épouser, il s’efforce de faire « bonne figure ». Il s’habille avec soin, se parfume et s’efforce de paraître « bien élevé ». Il redoute cette rencontre car son amie est issue d’une famille bourgeoise alors que lui-même vient d’un milieu modeste. On sert un potage qu’il trouve excellent et, une fois le plat terminé, il entreprend de nettoyer son assiette avec un morceau de pain. Il croise alors le regard de la mère de son amie, regard qu’il ressent comme « goguenard ». Il s’arrête immédiatement. « Ce jour-là, dit-il, j’ai appris quelque chose. » Et il ajoute, sans se rendre compte de ce qu’il dit : « Mais j’ai eu chaud aux fesses... »

Cette anecdote renvoie à l’apprentissage de la propreté, à ce qui se fait et à ce qui ne se fait pas, mais aussi à la confusion : on voit mal, au premier abord, le rapport entre manger un potage et « avoir chaud aux fesses » sauf à considérer que dans cette situation, et à la mesure de sa banalité même, c’est aussi une confusion « haut/bas » qui traverse le sujet sans pour autant le bouleverser. Cet épisode de honte éprouvée vient renforcer la honte signal d’alarme : le patient dit qu’il a appris quelque chose. Ce qui ne l’empêche pas de « saucer » son assiette lorsqu’il se trouve seul à table, ce qu’il ne fait jamais en présence d’autrui. L’éprouvé de honte peut toutefois déborder plus largement le sujet. Ce dernier peut apparemment faire, comme on dit, « bonne figure » mais la honte vécue conserve malgré tout un statut nucléaire potentiellement dangereux. La situation de honte, le vécu de honte sont alors traités non par refoulement mais par enfouissement. Nous développerons plus loin les aspects de ce destin spécifique de la honte par enfouissement. L’éprouvé de honte suit la logique du raptus décrite par Jean Guillaumin (1973). Dans ce type de conjoncture, le sujet passe brutalement d’une exhibition phallique à une exposition anale ; il bascule d’une position de prestance à une position d’humiliation. Une patiente raconte ainsi qu’à l’âge de 13 ans elle a vécu une scène humiliante dont elle se souvient encore, trente ans plus tard. Elle portait une robe claire et « frimait » devant ses camarades de collège. Tout se passait


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bien jusqu’à ce que, en cours, elle sente quelque chose couler entre ses jambes. Apercevant une tâche rouge sur le tissu, elle a peur et se lève, paniquée, en criant : « Madame ! Je saigne, je saigne ! » L’ensemble de la classe se met à rire, d’abord de façon étouffée, puis de plus en plus fort. L’enseignante lui demande d’aller à l’infirmerie. La patiente se souvient d’avoir traversé les couloirs du collège avec cette « horrible tache au derrière, cette trace sanguinolente », avec la terreur de rencontrer quelqu’un. Dans son souvenir, elle ne cesse de croiser des enseignants, des secrétaires ou des surveillants qui lui demandent invariablement ce qu’elle fait dans les couloirs au lieu d’être en cours. « À croire, dit-elle, qu’ils s’étaient tous donné le mot. » Chaque fois elle répond qu’elle va à l’infirmerie, et chaque fois le regard de son interlocuteur ou de son interlocutrice descend sur la tache au bas de sa robe. Elle ajoute qu’elle s’en voulait de n’avoir pas reconnu « tout de suite » qu’elle avait ses premières règles, d’avoir eu peur et de s’être comportée en classe « comme une vraie bécasse ». Elle en voulait à sa mère de ne l’avoir pas « équipée » en prévention de ce moment. Elle se sentait bête, moche et sale.

Cette situation rend compte du renversement de l’exhibition phallique — la belle robe que la patiente est fière de montrer à ses copines — en exposition anale — la tache qu’elle ne peut pas masquer. Cette situation souligne la place de la passivation : les règles n’ont pas été anticipées, ni par la patiente, ni par son entourage. Elle souligne également le rôle du regard, du regard public, qui découvre quelque chose qui aurait dû rester secret, intime. On retrouve enfin une forme de nudité psychique. Trente ans plus tard, la blessure est intacte. Mariée et mère à son tour, ses filles ont été prévenues et équipées depuis l’âge de 10 ans « au cas où ». Elle n’a jamais raconté cette scène à personne et n’en a jamais reparlé avec certaines des amies qu’elle a conservées depuis ce temps-là. Elle a toujours eu peur qu’elles recommencent à rire. Elle sait aussi que c’est à cause de cette scène qu’elle est « une maniaque de la propreté » et qu’elle n’a pas voulu faire d’études médicales malgré le désir qu’elle en avait. Cette situation illustre les propos de Vincent de Gaulejac (1996) concernant les trajets de vie détournés ou orientés par la honte. Chaque fois, la crainte du retour de la situation honteuse peut déterminer plus ou moins partiellement une orientation professionnelle ou affective. Vincent de Gaulejac, à travers plusieurs exemples éclairants, montre que certains sujets, intéressés par une carrière dans laquelle les apparitions publiques sont inévitables — dans l’enseignement par exemple —, préfèrent renoncer et mener une vie qu’ils jugent moins intéressante mais plus tranquille. Ils redoutent d’être découverts, percés à jour et que la honte qu’ils cachent depuis l’enfance ou l’adolescence ressorte brutalement.


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Un patient aborde, après trois ans de travail psychothérapeutique, une situation qui l’a profondément blessé. Il a grandi au sein d’une famille peu chaleureuse où seuls comptaient les résultats scolaires, la réussite sociale et la prestance. Il a plutôt bien répondu à ces attentes mais au prix d’un sentiment d’inanité qui le ronge. Il se sent nul malgré une profession qui le propulse souvent devant le public pour des conférences. Son éloquence et l’humour qu’il manie avec habileté en font un orateur recherché. Mais cela, dit-il, ne compte pas. Il « sait » que ce n’est qu’une apparence, « du vent », et qu’un jour il sera démasqué et apparaîtra aux yeux de tous pour ce qu’il est : un « truqueur ». La situation qu’il évoque a toujours été présente en lui. Elle constitue ce qu’il appelle son « minable petit désastre ». Il avait 18 ans et passait ses vacances en famille à la campagne. C’était un adolescent boutonneux, mal dans sa peau, dont les intérêts se limitaient la plupart du temps à des lectures scientifiques et à des ouvrages de philosophie des sciences. « Je ne savais rien de la vie » dit-il. Ce qu’il appelle le « désastre » s’est produit en deux temps. Une jeune fille avec qui il discutait et dont il se sentait amoureux l’a regardé, et prenant un air dégoûté devant son visage grêlé de boutons lui a dit : « T’es moche comme un cul ! » Le même jour, il est avec son père et son frère plus âgé que lui. Passant devant un troupeau de vaches, il demande : « Papa, à quoi sert un taureau ? » Il a toujours en tête le rire de son père et de son frère qui répétaient : « Qu’il est con, mais qu’il est con !... » Quand il évoque cet épisode pour la première fois, il a les larmes aux yeux et sa voix tremble. Il a été ridicule et il n’y a aucun moyen pour soigner la blessure : les choses ont été dites et ne s’effaceront jamais. Cette situation souligne d’abord le renversement phallique anal — « T’es moche comme un cul » — qui implique une confusion de zone entre le haut et le bas, le devant et le derrière. Cette confusion est redoublée par la question sur le taureau qui déclenche le rire ponctué d’une phrase qui, au cours du temps, acquiert sa pleine potentialité sexuelle : « Qu’il est con ! » La castration est omniprésente : il ne sait pas, il est châtré. La honte surgit de ce double mouvement de disqualification et de dévoilement : non seulement il est moche mais il ne sait pas comment on fait les enfants.

La violence de la honte éprouvée peut non seulement peser sur le déroulement d’une vie mais elle est susceptible d’ouvrir sur des mouvements dépressifs, voire des désorganisations psychosomatiques graves lorsque la dynamique anale-phallique qui la soutient s’avère défaillante. Ce sont ces formes de honte qu’on trouve dans les situations incestueuses. Enfin, la violence de cette honte éprouvée peut être telle qu’elle entraîne une perte progressive des repères identitaires et sociaux. C’est ce que Jean Furtos et Christian Laval (1998) appellent la « honte blanche » qui ouvre sur ce qu’ils désignent comme des cliniques de la disparition.


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Les situations cliniques précédentes mettent en évidence trois contextes de surgissement de la honte : le dévoilement du sujet, la disqualification du sujet et le déni du sujet. Ces trois contextes ne sont pas équivalents et peuvent se combiner les uns avec les autres. Dans la première situation le dévoilement d’une maladresse n’implique pas de disqualification sérieuse. Le patient imagine un regard « goguenard » qui le blesse mais qui ne le conduit pas jusqu’à un effondrement narcissique. Cette blessure est intégrée au moi et alimente les fonctions de la honte signal d’alarme. Les éléments relatifs à l’analité et les confusions de zone entre le haut et le bas sont présents mais de façon discrète. Dans la deuxième situation le dévoilement est plus « profond » et plus blessant. Non seulement les regards se multiplient mais l’idée de passivation apparaît avec insistance : personne n’a rien pu faire ni su anticiper quoi que ce soit. La patiente est marquée par cette situation au point d’éviter tout choix professionnel qui rappellerait ce moment spécifique de son adolescence. La troisième situation combine dévoilement et disqualification de façon traumatique. L’objet disqualifie le sujet — « Tu es moche comme un cul » — en mettant un jeu une confusion de zone haut/bas et devant/derrière. Cette première disqualification est bientôt suivie d’une seconde, cette fois véhiculée par le père et le frère qui se moquent de l’ignorance du patient. Dans ce cas, le registre pulsionnel anal, présent de façon organisatrice dans les deux premières situations cliniques, est débordé par la blessure narcissique. Ces différents effets plus ou moins désorganisateurs sont liés à la violence de l’impact mais aussi, comme nous l’avons souligné, à la plus ou moins grande souplesse de l’économie psychique préalable. Lorsque l’intensité de la situation source de honte rencontre des modalités de régulations narcissiques défaillantes, le bouleversement vécu par le sujet est beaucoup plus violent et délétère que dans les situations où ces régulations sont relativement souples. Envisageons une dernière forme de honte qui, paradoxalement, est moins ressentie par le sujet lui-même que par son entourage. La honte d’être Des travailleurs sociaux évoquent une situation clinique à laquelle ils ont été confrontés et qui les a terriblement choqués. Ces travailleurs sociaux interviennent auprès de personnes en grande précarité. Ils leur proposent, et parfois leur imposent, un hébergement à la mesure des risques qu’ils encourent par exemple lorsqu’il fait froid. Lors d’une ronde, ils découvrent, littéralement enfoncé sous l’arche d’un pont, et disparaissant sous des cartons, un homme qu’ils n’ont jamais rencontré jusque-là. Ils essayent


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d’entrer en contact avec lui, mais plus ils lui parlent et tentent de s’approcher du terrier dans lequel il est engoncé, plus ils sentent qu’il se replie et s’éloigne. Ils finissent par comprendre qu’il a peur, mais surtout qu’il ne parle pas français. En même temps, ils sont frappés par l’odeur qui règne autour de lui. Ils sont habitués au manque d’hygiène des SDF mais « là, disent-ils, ça bat tous les records ». Ils présentent un peu de nourriture et font le geste de se nourrir avec la main. Ce n’est qu’au bout d’une heure de gesticulations, en essayant toutes les bribes de langues qu’ils connaissent, de l’anglais à l’espagnol en passant par l’italien et le portugais, que le SDF accepte de se « décoincer » pour boire un verre. C’est alors qu’ils sont totalement paralysés par l’odeur de pourriture et d’excréments qui émane de cet homme. En même temps, il semble leur sourire. Mais c’est un sourire édenté. Il a un œil « mort » ou « crevé » et le spectacle déclenche une vague de nausées dans l’équipe. Une autre heure passe — en fait, ils disent qu’à un moment ils perdent toute notion du temps — et l’homme sort de son antre en rampant. Il ne peut pas se tenir debout et continue à sourire. Ils décident de l’embarquer aux urgences et ils sont obligés de le porter. Leurs mains gantées rencontrent des zones gluantes, molles. Ils ne savent pas s’ils sont en contact avec sa peau, ses vêtements, des excréments ou des bouts de cartons. C’est lorsqu’ils arrivent aux urgences que la honte les saisit, devant le regard effaré de l’interne de garde qui les observe tour à tour et finit par dire : « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ? » L’homme sourit toujours et s’appuie sur le bras d’un des travailleurs sociaux.

Cette situation montre d’abord la désorganisation somatique et la détresse de cet homme qui décédera d’ailleurs quelques jours plus tard à l’hôpital. Ensuite, cette rencontre est traversée de bout en bout par l’omniprésence de l’odeur et les sensations éprouvées par les travailleurs sociaux pourtant habitués à ce genre de situation. C’est un corps défait, décomposé — « pourri sur place » disent-ils — qu’ils rencontrent. Et une fois que le rapprochement s’est opéré, l’homme sourit et ne veut plus les quitter. Il ne se sent pas, il ne se voit pas et il ne se rend pas compte de l’effet qu’il produit. Enfin, c’est la phrase de l’interne, tranchante, qui révèle la honte. On ne connaît pas l’histoire de cet homme et quel parcours de vie l’a amené à se réfugier au creux de ses cartons sous ce pont. On peut bien sûr penser que la honte l’a conduit à se réfugier, loin des regards, sous ce pont. Ce n’est toutefois pas certain car les travailleurs sociaux insistent beaucoup sur le fait qu’il s’est collé à eux jusque dans les couloirs de l’hôpital. Il s’agrippait et ne semblait pas le moins du monde incommodé par l’odeur qu’il dégageait. Il n’y avait pas la moindre trace de honte dans sa manière de se comporter. Eux, par contre, ressentaient la honte : honte de faire ce « boulot », honte du dégoût qu’ils ressentaient, honte enfin devant l’interne « bien


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propre sur lui » alors qu’ils avaient l’impression de « puer comme des boucs ». Lorsque l’interne dit : « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ? » il exprime une pensée, ou un éprouvé, qui a probablement accompagné une bonne partie de l’existence de cet homme. Le « ça » est déshumanisant, désubjectivant, et il porte peut-être la trace du lien négatif qui s’est construit entre cet homme et son environnement pour lequel il était peut-être d’abord — et rien que — « ça ». La honte d’être est à la fois un effet et un signal des traumatismes narcissiques primaires . Le petit humain se construit dans un rapport constant avec son environnement qui non seulement prend en charge les conditions de sa survie, mais assure toute une série d’échanges affectifs et cognitifs. L’affect n’est pas inné : il se construit, ou plutôt s’organise, dans et par les interactions quotidiennes avec l’environnement. L’affect renvoie d’un côté au somatique, à un certain état physiologique du sujet, et de l’autre côté il est attaché à l’univers du sens construit par le langage et à l’univers relationnel. Dans ce contexte, comment comprendre la spécificité de cette forme de honte qui est d’être ressentie par l’entourage plus que par le sujet lui-même ? Le rôle joué par l’environnement dans la construction de l’affect passe par une fonction mise en évidence par les recherches centrées sur le développement précoce et ses distorsions pathologiques (Stern, 1985). Cette fonction de « miroir vivant » et d’« accordage affectif », dont nous avons déjà parlé plus haut, signifie que la mère — ou la personne qui en tient lieu — exprime par ses mimiques un certain état qu’elle sent présent chez le bébé. Le chagrin, la colère, la surprise, l’impatience, la joie sont mimées et théâtralisées par la mère. En même temps, la mère nomme ces émotions et fait entrer l’enfant dans l’univers du sens et de l’échange. Les émois débordants ressentis par le bébé sont éprouvés en écho, contenus et signifiés par la mère, qui renvoie au bébé une forme d’éprouvés non débordants et donc non traumatiques en introduisant, chaque fois, la dimension du jeu. Le traumatisme narcissique primaire spécifique à la honte d’être est lié à la défaillance de cette fonction d’échoïsation et de « miroir vivant ». Le sentiment de continuité narcissique est troué, inconsistant. Dans cette conjoncture, l’objet n’a pas été « absent psychiquement », il a été activement disqualifiant. La fonction miroir renvoie au bébé que ses besoins sont mauvais, sales et irrecevables, de sorte que le sujet est entièrement pris dans une disqualification de ses besoins c’est-à-dire de son être même. On peut donc dire, en ce sens, que la honte d’être est une honte primaire.


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La honte originaire Freud (1929) souligne que la honte est fondamentalement un « marqueur » de l’hominisation. La verticalisation de l’homme crée la catégorie de l’intime : elle découvre ce qui doit désormais être caché. Il n’y a pas d’humanité sans honte. Ce que nous proposons de nommer la honte originaire est non seulement un organisateur du premier groupe humain, dans le sillage du meurtre du père (Janin, 2003, 2007), mais un organisateur de tout groupe (Ferrant, 2004abd). Elle fait l’objet d’un pacte silencieux entre les membres d’un groupe, sur le modèle du pacte dénégatif décrit par René Kaës (1993). La honte originaire concerne l’origine cloacale de l’humain. Elle est présente comme organisateur dans toutes les formes de groupement et se construit d’abord au sein de l’espace familial. Si la honte rappelle l’animalité, on peut toutefois se demander de quelle animalité il est question. S’agit-il de ce qui est animal en nous, ou s’agit-il d’une animalité spécifiquement humaine, qui vise autant la phylogenèse que le développement psychologique, affectif et émotionnel ? L’hominisation produit la distinction entre l’intime et le social : on ne dit pas tout, on ne se montre pas tout entier à autrui. Contrairement à l’animal, l’être humain se reconnaît lui-même dans sa capacité à n’être pas transparent en conservant un domaine secret (Ferrant, 2003b). Devenir un homme, et continuer d’appartenir à la communauté humaine c’est se sentir, et sentir l’autre, semblable et suffisamment opaque. Nous reconnaissons autrui, comme autrui nous reconnaît, sur la base d’une zone d’intimité inviolable et tenue secrète par chacun. La honte apparaît lorsque cette intimité nécessaire est effractée et publiquement dévoilée. Dans notre société occidentale, le domaine de l’intimité rassemble à la fois ce qui appartient au corps (son anatomie, sa physiologie, ses fonctions vitales d’excrétion), au sexuel et au récit de sa propre histoire. Le corps peut être dévoilé, sans honte trop désorganisatrice, en certaines circonstances devant le médecin, à l’hôpital, dans le lien précoce avec l’enfant et dans le rapport sexuel, mais il reste habituellement un domaine secret. En dehors de ces situations relativement cadrées, le dévoilement impromptu du corps déclenche un affect de honte d’intensité variable. Ce qui est alors révélé peut être traité sur le mode de l’humour, par une agitation motrice plus ou moins importante (Mannoni, 1988) ou traité comme relevant du domaine de l’abject. La transparence et la nudité ainsi exposées dévoilent toujours, à des degrés divers, l’abjection (Kristeva, 1980) c’est-à-dire, fondamentalement, le cloacal et l’informe en nous. La


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honte signal d’alarme et la honte éprouvée en sont les échos amortis par le lien intersubjectif. Tout ce qui rapproche du cloacal est facteur de honte. L’être humain a besoin de remparts partagés collectivement pour s’assurer au quotidien de sa qualité d’homme. Mais les barrières conquises par le processus de civilisation sont fragiles et des événements violents et profondément traumatiques sont susceptibles de les balayer, en faisant apparaître au grand jour ce qu’elles ont habituellement pour fonction de dénier. L’humain est alors nu et sa nudité psychique n’est pas couverte par le regard de l’autre semblable. Les situations de grande désocialisation, par exemple, font voler en éclat les distinctions humanisantes nécessaires entre l’intime et le social. Mais toutes les situations rencontrées ne présentent pas le caractère extrême de celle qui a été exposée plus haut. Le plus souvent, les sans domicile fixe sont accompagnés et aidés. Dans ce type de conjoncture, c’est un autre type de difficulté qui risque de surgir. Il n’y a pas d’intimité possible lorsqu’on sait tout de soi, lorsqu’on est constamment sous le regard — même bienveillant — d’autrui. Toute démarche, dans une relation d’aide nécessaire, est alors assistée et accompagnée, plaçant le sujet en position de passivation. Il en est de même dans les situations de handicap moteur extrême, par exemple, lorsque le corps doit être sans cesse manipulé par autrui. Il n’y a pas d’espace intime où le sujet pourrait se réfugier. La profondeur et les différenciations psychiques subissent une sorte d’écrasement : tout est égal et immédiatement visible. Une des seules échappatoires à l’emprise du regard social consiste, par exemple pour les SDF, à nouer des liens étroits avec un objet ou un animal d’agrippement, en charge de contenir les décombres de l’intimité. L’objet et l’animal d’agrippement abritent les restes d’humanité à la périphérie du sujet en situation d’exclusion. Le corps perd en même temps ses fonctions de « socle » et de noyau intime. Il est à la fois exhibé et délaissé, sans que le sujet se sente affectivement engagé dans un lien d’appartenance à ce corps. Les sujets en situation d’exclusion sont également confrontés à l’absence de regard chez l’autre semblable. Ils sont vus sans être regardés et rencontrent le plus souvent l’indifférence. Cette absence de mutualité dans le regard de l’autre, cette disparition de la fonction miroir dans la rencontre avec l’autre humain, contamine le lien de soi à soi. Lorsqu’un sujet se heurte répétitivement à l’indifférence, il finit par être indifférent à lui-même. On ne peut sentir son appartenance au groupe humain que dans la mutualité des regards. La grande exclusion implique par conséquent une double transparence du sujet : d’une part l’autre sait tout de lui, il n’y a pas de domaine caché ;


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d’autre part il n’existe pas face aux autres, il n’est pas regardé. La honte est alors omniprésente : l’essentiel de soi est d’un côté trop visible et de l’autre dénié. Cette honte est le plus souvent non éprouvée en personne propre. Elle est diffractée, ressentie par les professionnels, et donne le sentiment que le sujet désocialisé est éhonté. Un patient raconte l’anecdote suivante. Il se promène en ville avec un groupe d’amis. Ils vont au restaurant et discutent avec plaisir du déroulement de leur soirée. Ils marchent dans une rue commerçante de la ville. Tout à coup, un SDF surgit devant eux. Il est sale, probablement ivre, et il arbore un large sourire édenté. « T’as une clope, Monsieur ? » demande-t-il. Le patient ne veut pas « gâcher » son plaisir par une telle rencontre. Il écarte le SDF d’un geste du bras en disant : « Casse-toi, pouilleux ! » Le SDF répond, toujours avec un large sourire : « Merci M’sieur, passez une bonne soirée... » C’est alors que les amis commencent à discuter de l’incident. Certains prennent le parti du patient et disent qu’ils en ont assez d’être ainsi « agressés » dans la rue à longueur de journée. D’autres considèrent qu’il y est allé un peu fort et que ce SDF n’embêtait personne et qu’on aurait pu lui donner une cigarette. Mais ce qui dérange le plus le patient, lorsqu’il raconte après-coup cette anecdote en séance, c’est la politesse du SDF opposée à son impolitesse à lui. À aucun moment le SDF ne s’est mis en colère. Par contre, le patient s’est montré grossier. D’une part il s’est senti coupable au point de se demander s’il ne devait pas revenir sur ses pas pour s’excuser et donner une cigarette. Mais il a surtout ressenti de la honte. Lui, d’humeur toujours égale et habituellement considéré comme quelqu’un de tolérant, il s’est montré injurieux et méprisant. Il a dévoilé quelque chose de lui qu’il n’aime pas. Le SDF ne s’est pas ému de la rebuffade. Il n’a eu honte de rien. Le patient, par contre, s’est senti humilié, avec raison dit-il, par cet homme qui lui a souhaité de passer une bonne soirée en souriant.

La honte signe un rejet hors de la communauté mais elle est aussi, en contrepoint, ce qui permet de renouer le lien intersubjectif. La capacité d’éprouver la honte avec un ou plusieurs autres semblables, et non de façon solitaire, constitue l’enjeu essentiel du travail d’accompagnement. Il s’agit d’un des aspects les plus complexes du travail dans ce type de clinique car la honte est douloureuse et le sujet peut être tenté de ne pas se voir lui-même, se sentir lui-même, afin de ne pas voir et sentir ce qui l’a traversé et ce qu’il a été. La fuite, le renoncement et la prestance peuvent alterner, mais aussi parfois la mort, comme refus définitif de reconstruire la honte. L’enjeu de ce type d’accompagnement est la construction puis la continuité d’une mutualité des échanges avec l’autre semblable. Elle implique fondamentalement que le regard d’autrui habille la nudité. La honte éprouvée par le sujet lui-même possède donc une fonction organisatrice, humanisante et « ré-humanisante ».


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Nous reviendrons plus loin sur cette question du « partage d’affect ».

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FORMES DE LA CULPABILITÉ

Culpabilité signal d’alarme et culpabilité éprouvée Tout comme pour la honte, nous pouvons distinguer une forme de culpabilité « signal d’alarme », et une forme de culpabilité pleinement éprouvée. La culpabilité signal d’alarme indique au moi une situation de danger, externe ou interne, une menace qui rappelle une conflictualité antérieure, déjà connue, et qui a été génératrice d’un sentiment pleinement éprouvé de culpabilité. La culpabilité signal d’alarme permet au moi de se préparer, de se protéger, d’agir pour modifier la situation et éviter un débordement par l’affect de culpabilité. La culpabilité pleinement éprouvée envahit plus ou moins le moi, le déborde éventuellement. La culpabilité actuelle, éprouvée, est liée à des situations traumatiques au sens où nous avons défini le traumatisme. Nous envisagerons plus loin quelques situations traumatiques dans lesquelles le sujet est confronté à une réalité traumatique extérieure qui génère une culpabilité actuelle post-traumatique. Cette culpabilité attracte et se connecte à des culpabilités anciennes, historiques, conscientes ou inconscientes, que le traumatisme actuel réchauffe, réactive.

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Culpabilité primaire et honte primaire : un affect mêlé On peut décrire, comme le fait René Roussillon (1991), deux types de culpabilité. Ceux-ci apparaissent dans les premières étapes du développement de tout un chacun, de tout enfant, lorsqu’il fait l’expérience de la découverte d’un environnement extérieur à lui, indépendant de lui, mais dont lui est dépendant : – un premier type de culpabilité est lié à l’expérience de menacer un bon objet (le sujet aime l’objet, mais comme il en est dépendant il le hait, il craint alors que sa haine ne détruise l’objet qu’il aime) ; cette culpabilité peut être consciente, elle est secondaire, elle est due à l’ambivalence propre à la position dépressive ou à la conflictualité œdipienne ; – un second type de culpabilité est lié à l’expérience non pas de menacer un bon objet mais de créer un mauvais objet ; cette expérience remonte


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à l’époque du narcissisme primaire où l’objet n’est encore que très peu différencié du sujet, où l’environnement n’est pas encore reconnu par l’enfant comme extérieur à lui, et cette culpabilité est due à une non-adaptation suffisante de cet environnement aux besoins de l’enfant (l’objet ne s’est pas suffisamment adapté aux besoins du sujet, le sujet découvre alors un objet mauvais qu’il a l’illusion d’avoir lui-même créé, il ne peut que créer du mauvais car le mauvais du dehors s’impose à lui, à ce stade de quasi non-différenciation, comme du mauvais du dedans, le sujet est donc lui-même foncièrement mauvais) ; cette culpabilité est inconsciente, primaire, issue des zones d’indifférenciation sujet/objet ; elle n’accède quasiment jamais à la conscience, elle est plutôt portée par autrui, comme la honte d’être dont nous parlions plus haut. C’est cette seconde culpabilité qui, cruellement confirmée par une expérience traumatique — telle, par exemple, la rencontre avec un handicap, contexte que nous envisagerons plus loin —, donnera son impact le plus traumatique à cette expérience et générera des processus mélancoliques ou masochistes. La culpabilité primaire est considérée par Claude Janin (2007) comme secondaire à la honte primaire, la honte étant « troquée » contre la culpabilité, nous l’avons déjà dit. On a vu que chez le bébé l’observation clinique ne permet pas d’affirmer l’antériorité d’un affect sur l’autre. Si certaines manifestations du bébé conduisent à interpréter la honte ou la culpabilité, ces affects sont plus généralement déduits des expressions de détresse et de désespoir. Les figures que nous avons décrites cidessus pour illustrer ce que nous avons appelé la « honte d’être », que nous considérons comme une forme de honte primaire, pourraient aussi être développées dans la perspective de la culpabilité primaire. Elles sont caractérisées par une disqualification absolue du soi, une abrasion majeure de toute confiance en soi, une extinction de toute croyance en une quelconque capacité créatrice du soi. Un tel tableau rejoint les descriptions qu’a pu donner Frances Tustin (1986, 1990) de patients non psychotiques, que l’on pourrait considérer comme limites, et qui développent ce que Tustin appelle des « capsules autistiques », pour se protéger du désespoir et tenter de contenir ou de traiter une fracture majeure de leur être. Les capsules autistiques sont un mode de défense contre les expériences traumatiques, notamment les traumatismes infantiles précoces, et contre l’éprouvé de dépression, de grande vulnérabilité et d’impuissance. Tustin souligne, par exemple — et cela illustre à la fois la honte et la culpabilité primaires —, combien est intense chez ces patients le sentiment de perte traumatique, sentiment


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que cache la dure capsule autistique : ils pleurent une perte sans savoir laquelle ; ils ont le sentiment déchirant de quelque chose de cassé, à la fois impensable et inarticulé. Ces patients sont difficiles à traiter, car ils ont le pouvoir d’entraîner l’autre dans leurs drames muets. Ils menacent de « briser le cœur des thérapeutes », et cela parce qu’ils ont eux-mêmes le « cœur brisé », dit Tustin.

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« Cette “cassure” va plus loin que ce que l’on entend généralement par ce terme : il s’agit là d’un sentiment qui atteint le plus profond de leur être [...]. Pour ces patients, la prise de conscience de leur séparation corporelle a été vécue comme un arrêt des pulsations de leur “persistance dans l’être”. C’est donc leur sentiment d’“être” qui s’est trouvé menacé. La peur de l’annihilation devant eux, il leur a fallu faire des efforts désespérés pour la combattre. Pour lutter et recouvrir leur “cassure”, ils se sont fait une sorte de plâtre : celui de l’autisme [...]. Cette expérience concrétisée de “mise en capsule” a signifié la mise à mort du psychisme » (Tustin, 1990, p. 190-1911 ).

Ces capsules autistiques contiennent, enfouissent les expériences traumatiques primaires, et on peut penser que la honte ou la culpabilité sont gardiennes de ces enfouissements, de ces encapsulations — nous reviendrons dans les chapitres suivants sur cette fonction des affects de honte en particulier. Mais on peut dire aussi que ces capsules autistiques tentent de juguler la honte et la culpabilité primaires, et sont le témoin de leur envahissement. Nous considérons donc que la honte primaire et la culpabilité primaire sont peu différenciables et distinguables. Elles sont mêlées. Nous avons affaire à un affect mêlé, qui se différencie au cours des mouvements de secondarisation, en honte et en culpabilité secondaires. De la même manière, le surmoi et l’idéal du moi sont dans leur état originaire indifférenciés, mêlés, et se différencient progressivement. Au surmoi répondront les affects qui prennent forme de culpabilité et à l’idéal les affects de honte.

1. Ces patients sont du même type que ceux que décrit, dans une autre perspective, René Roussillon (1999) à propos des pathologies « identitaires-narcissiques », où domine le « manque à être », le sujet se débattant avec des expériences agonistiques précoces. René Roussillon s’appuie sur la pensée de Winnicott, et Tustin signale la communauté de sa pensée sur les capsules autistiques chez les patients non psychotiques avec ce que décrit Winnicott (1974) de la « crainte de l’effondrement » et des agonies primitives.


PARTIE 2 DESTINS ET TRAVAIL PSYCHIQUE DE LA HONTE ET DE LA CULPABILITÉ


Chapitre 4

LES DESTINS DE LA HONTE ET DE LA CULPABILITÉ

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LE

REFOULEMENT OU L’ ENFOUISSEMENT

Si la culpabilité est habituellement traitée par le refoulement, le destin le plus banal de la honte est l’enfouissement. L’enfouissement est relativement simple à décrire mais il pose, au plan métapsychologique, de redoutables questions. Du point de vue descriptif, phénoménologique, la honte est enfouie. Elle échappe au refoulement du fait de son impact essentiellement narcissique et ne suit pas le processus habituel du retour du refoulé. La honte n’est jamais oubliée. Elle implique des conduites d’évitement et de contournement. Elle noyaute la vie psychique du sujet, prête à surgir à la moindre occasion. Nous n’avons rien oublié de nos hontes d’enfant ou d’adolescent même si leur impact est amorti avec le temps. De plus, l’enfouissement de la honte peut avoir de lourdes conséquences sur le destin d’un sujet en le conduisant à renoncer à certains choix parce qu’il se sent confusément indigne et redoute d’être exposé au regard d’autrui (Gaulejac, 1996). La représentation du souvenir honteux peut surgir inopinément, que le sujet soit seul ou en groupe, au décours d’une série associative. Elle implique alors différentes réactions. Elle


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peut simplement passer, déclencher un malaise minime et disparaître jusqu’à son prochain retour. Elle peut aussi avoir des conséquences plus intenses. On a le sentiment qu’elle est toujours là, irradiant une bonne part des investissements. Son surgissement conscient est alors douloureux : le sujet ne veut pas penser à « ça », il veut s’en détourner, et mobilise toute une série d’autres souvenirs censés calmer la douleur et compenser la blessure narcissique ainsi ouverte. Il arrive également que le surgissement de la honte soit immédiatement contré par la mise en œuvre de la motricité. Le sujet bouge, saute, fait une grimace, ou parle à haute voix (Mannoni, 1988) de façon apparemment incompréhensible. Ces différentes formes d’enfouissements, silencieux, blessants et nécessitant des modalités défensives spécifiques — représentations de consolation ou décharge motrice —, ouvrent sur une relative complexité métapsychologique. La notion d’enfouissement, par sa généralité, souligne les aspects dynamiques du processus. Mais nous devons nous demander pourquoi la honte n’est pas refoulée, pourquoi elle ne peut pas être traitée par la dynamique du refoulement, contrairement à la culpabilité. Qu’est-ce qui, en elle, constitue un frein, une résistance ou un blocage à l’égard du refoulement ? La dynamique de l’enfouissement Enfouir désigne un comportement qui consiste à creuser, cacher et « enterrer ». L’enfouissement au sein du moi implique une topique de la profondeur, différente des processus de refoulement. Il s’agit d’une opération qui « empile » des couches de souvenirs autour du noyau douloureux, comme une sorte de pansement, et qui implique en même temps des stratégies d’évitement. L’enfouissement, de ce point de vue, se rapproche des stratégies mises en œuvre dans les problématiques phobiques. Le noyau honteux, l’événement et l’affect qui l’accompagne sont mis à distance, entourés par un cordon de sécurité, ou une digue. La fragilité de ces modalités internes de protection est évidemment beaucoup plus marquée qu’avec les processus de refoulement qui impliquent des modalités de transformation de ce qui est refoulé. L’enfouissement ne transforme rien ; il ne modifie pas la situation qui reste intacte et conserve sa potentialité blessante. Cet enfouissement s’accompagne d’un autre phénomène. La situation honteuse enfouie est souvent visible pour autrui, comme si ce qui était caché d’un côté était montré ou exhibé de l’autre. On a le sentiment que le moi fonctionne alors en double régime. Il enfouit et montre, en même temps, la honte. Ce double régime résulte de l’échec du processus


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de refoulement. Si le moi ne peut pas traiter la situation douloureuse en la refoulant, s’il ne peut pas s’en débarrasser par d’autres moyens — que nous détaillerons plus loin —, il est contraint à se déformer lui-même. Il se produit alors un clivage fonctionnel (Bayle, 1996), un clivage sectorisé autour de la situation honteuse, tel que cette dernière est située simultanément dans les profondeurs d’une partie du moi en même temps qu’à la surface d’une autre partie. Cette déformation spécifique du moi, organisée autour d’une situation précise, rappelle les modes de traitement du traumatisme. Une partie du moi répète la situation, la montre, tant qu’elle ne s’est pas organisée et rejouée différemment, c’est-à-dire tant qu’elle n’a pas trouvé son statut syntone au moi, et en même temps le moi essaye de la masquer et de l’enfouir, pour éviter la souffrance qu’elle génère. On se situe ici dans des logiques très proches de celles que Paul Denis (2006) décrit à propos des phobies. Les conduites contra-phobiques — par exemple se lancer dans des activités aériennes de voltige pour contrer l’angoisse du vide — soulignent à grands traits les soubassements d’angoisses qui les motivent. L’angoisse d’être découvert peut être contrée par une recherche systématique de visibilité publique. La honte d’être vu est alors traitée par une exhibition de soi constante. Cette forme est la conséquence directe de l’échec du refoulement et de la subjectivation, c’est-à-dire du travail d’intégration. Il s’agit d’un échec variable, plus ou moins marqué suivant les situations. D’une certaine façon, on serait tenté de penser que le refoulement ne cesse de vouloir opérer, que des contre-investissements sont construits, mais que l’arrimage inconscient ne se réalise pas. À la place, on voit apparaître des mouvements phobiques internes, des conduites contra-phobiques, des logiques de contournement qui s’auto-entretiennent et gagnent un statut syntone au moi. Ces logiques de contournement deviennent alors déterminantes pour l’existence du sujet, orientent ses choix, ses conduites, sans qu’il puisse toujours repérer leur aspect réactionnel. Une petite anecdote peut illustrer ce point. Lors d’un banal accident de circulation, l’un d’entre nous fait la connaissance d’un homme de 70 ans. Nous décidons de remplir les papiers nécessaires pour le constat d’assurance à son domicile, très proche du lieu d’accrochage. L’ambiance est plutôt sympathique, les dégâts sont légers et le constat est rapidement rédigé. Très vite cet homme évoque ses souvenirs d’Indochine comme si le mot « accrochage » avait déclenché une série associative : en situation de guerre, on parle d’« accrochage » avec les soldats adverses ou avec les rebelles. Cet homme manifeste une sorte de bonne humeur joyeuse lorsqu’il évoque la guerre : « On en a bavé... On avait 20 ans... »,


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et il raconte, sans affect, comment on lui a appris à tuer avec la baïonnette : « Un bon coup dans le ventre, à hauteur du nombril, un demi-tour à droite et à gauche. On retire et on arrache toute la tripaille... » C’est à ce moment qu’il sort quelques photos d’un tiroir. Il a photographié les cadavres de tous les hommes qu’il a tués. Commence alors le défilé d’une dizaine de petites photos aux bords dentelés, en noir et blanc, parfois assez floues, parfois plus nettes, d’hommes avec la tête éclatée, les intestins arrachés, la poitrine ouverte. Chaque fois il décrit les circonstances exactes. Il n’y a pas la moindre trace d’affect chez lui. Sa femme arrive à ce moment : « Ah... il vous montre les photos... Il fait ça tout le temps, dès qu’il rencontre quelqu’un... »

D’un côté quelque chose est montré, exhibé, brandi et revendiqué. De l’autre, toute la dimension de l’affect est cachée. L’horreur des scènes est tout entière du côté de l’observateur. Depuis cinquante ans, cet homme répète le même scénario. Il montre les photos, essayant de soigner la souffrance qui ne l’a jamais quitté. Il ne peut pas dire sa honte en personne propre, il ne peut pas assumer la souffrance qu’elle implique. Il avance même que la jeunesse actuelle « n’a rien dans le ventre et ne sait rien de la vie ». Il ne peut que répéter le partage d’un indicible, repérer ce que cela déclenche chez autrui sans pouvoir davantage s’en emparer. C’est bien entendu lui qui a reçu le coup de baïonnette psychique, c’est lui à qui on a « ouvert le ventre » à 20 ans mais il ne peut pas, ou il ne peut plus, le savoir. La honte d’avoir été là, d’avoir vécu ça, est éprouvée par autrui. La spécificité de la honte dans le lien à l’objet et la solution de l’enfouissement Le constat de l’échec du refoulement dans les situations de honte impose un questionnement spécifique. Pourquoi, dans ces situations, le processus de refoulement est-il bloqué ou entravé ? Nous avons proposé une première piste : la honte touche d’abord au narcissisme. Mais cette dimension mérite d’être précisée parce que nous avons également souligné la dimension pulsionnelle anale organisatrice de l’affect de honte. Pour situer les enjeux de cette question nous devons partir de la théorie de l’attachement, que nous avons déjà évoquée. Depuis les travaux pionniers d’Imre Hermann (1943), de Harry Harlow (1972) et de John Bowlby (1969), les théories du cramponnement et de l’attachement appartiennent à notre univers de pensée. On en trouve les prémisses chez Freud dès 1905 dans Trois essais sur la théorie sexuelle avec les concepts d’emprise et d’appareil d’emprise. Pour Paul Denis


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(1997), satisfaction et emprise constituent les deux formants de la pulsion. Les conduites d’emprise, de cramponnement et d’attachement, au-delà de leurs spécificités, ont une visée semblable : le besoin de sécurité. Il s’agit soit d’assurer les conditions optimales de l’expérience de satisfaction dans l’emprise, soit d’éprouver un sentiment de sécurité par le lien à l’objet dans le cramponnement et l’attachement. Que ce soit par emprise, par cramponnement ou par attachement, la proximité avec l’objet est impérativement recherchée. Pour l’essentiel, les recherches ont visé les conduites d’attachement mises en œuvre par le bébé et le petit enfant. Mais Bowlby met également en lumière l’équivalence des conduites d’attachement chez l’adulte. Il forge la notion de caregiving, qu’on peut traduire par « prêter attention », ou « prendre soin ». Le caregiving est à la fois héritier de l’attachement infantile et différent de cet attachement. Ces conduites ont pour but la protection de l’enfant. Sans entrer dans le détail de cette notion, on peut souligner que le caregiving se forge autour de la naissance du bébé, dans le temps de la grossesse, de l’accouchement et du post-partum, mais qu’il se construit également dans et par le lien concret avec le bébé. Le bébé est un puissant activateur du caregiving. Dans la théorie de Bowlby, les conduites de caregiving répondent à des « modèles internes opérants ». Ceux-ci se construisent à partir de l’expérience de l’individu, les vécus précoces d’attachement suffisamment sécurisés ou non, retravaillés imaginairement après-coup pour produire des « attentes généralisées concernant les relations avec les figures d’attachement et avec le monde » (Bekhechi-Mistycki et Guedeney, 2008, p. 5-33). Au cours du développement, les conduites d’attachement du bébé rencontrent, comme un écho ou comme un complément, les conduites de caregiving développées par les parents. Que se passe-t-il lorsque les conduites d’attachement ne trouvent aucun écho, ou un écho chaotique du côté du caregiving ? Que se passe-t-il, aussi, quand les conduites de caregiving sont interrompues, ou impossibles à développer, du fait d’événements traumatiques, d’épisodes dépressifs ? Nous sommes donc conduits à repérer, à côté des destins de la satisfaction pulsionnelle, les effets d’un manque visant le besoin de sécurité en lien avec la suffisante proximité de l’objet. Les destins de l’objet qui fournit la sécurité sont-ils assimilables aux destins de l’objet pulsionnel ? Les processus de transposition, substitution et refoulement, tels qu’on les observe dans le domaine pulsionnel, sont-ils possibles ? On peut également se demander si l’expérience du manque de cet objet, et les affects qui lui sont associés, ont une


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spécificité. La frustration du besoin de sécurité est-elle assimilable à la frustration pulsionnelle ? On peut par exemple relire les considérations freudiennes sur la vie amoureuse (Freud, 1912c) et partir de la distinction entre le courant tendre et le courant érotique dans la vie amoureuse. Cet écart irréductible pour certains sujets les conduit à ne pouvoir exprimer pleinement leur sexualité qu’avec des partenaires pour lesquels ils n’éprouvent aucun attachement. On peut reprendre cette perspective à partir des deux courants, l’un du côté du besoin de sécurité, l’autre du côté pulsionnel. Il semble également qu’on puisse réexaminer sous cet angle un mécanisme de défense désigné par Jean Bergeret (Bergeret et al., 1972) comme « clivage de l’objet », qu’il différencie du clivage du moi. Ce clivage particulier de l’objet peut s’éclairer si on l’envisage à partir de la partition entre objet de sécurité et objet pulsionnel. Une patiente explique les complexités de sa vie amoureuse. Mariée, elle ne peut jamais avoir de relations sexuelles suffisamment satisfaisantes avec son mari. Elle se sent bien en sa compagnie, apprécie particulièrement ses qualités d’époux, de compagnon, sa sollicitude, mais les relations sexuelles restent toujours en deçà de ce qu’elle souhaiterait. Il n’est pour autant pas question de se séparer de lui. Ils forment un couple uni et sans gros problèmes. Non seulement elle n’envisage pas de quitter son mari mais elle a très peur qu’un jour il la quitte. Elle a, dès le début de sa vie de couple et après une lune de miel sexuelle assez satisfaisante, développé une vie parallèle. Elle a un ou deux amants attitrés qu’elle appelle des « dépanneurs ». Elle les rencontre uniquement pour avoir des relations sexuelles. Là, dit-elle, elle se sent pleinement femme et « se lâche » totalement. Ils n’ont aucun lien social et un appel téléphonique suffit pour prendre rendez-vous. Elle refuse toujours la moindre invitation au restaurant. Simultanément, elle se confie à une amie, avec qui « elle peut tout partager », bien que cette amie mène, suivant ses termes, une vie très rangée. Elle a besoin de ces trois formes relationnelles : son mari lui apporte la sécurité et la cohérence sociale, ses amants satisfont pleinement sa féminité et son amie est comme la sœur de la petite enfance : elles passent leur temps à se raconter des choses sans importance et à faire les boutiques. Elles se comprennent d’un regard.

Cette situation clinique relativement banale nous conduit, à côté de la dimension sexuelle, à prendre en compte deux dimensions spécifiques liées l’une au besoin de sécurité et l’autre au partage de l’affect. La notion de partage d’affect — sur laquelle nous reviendrons plus loin — s’appuie sur trois conditions nécessaires et simultanées : l’expression de l’affect, la reconnaissance de l’affect par l’autre, et le partage de l’affect avec cet autre. La mère, ou le compagnon précoce de jeu, a cette fonction de


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communication, de reconnaissance et d’échange qui fonde le sentiment de sécurité. Le plus souvent, l’objet investi est à la fois objet de la pulsion, objet apportant la sécurité et partenaire du partage d’affect. La défaillance peut donc être ressentie simultanément dans ces trois dimensions. Toutefois, certains sujets peuvent organiser leur vie en séparant ces différentes dimensions, comme le montre cette situation clinique. Cela nous conduit à différencier au moins trois types d’expériences, spécifiques à telle ou telle fonction des objets : le manque en lien avec la satisfaction pulsionnelle ; le manque en lien avec la privation du besoin de sécurité ; et le manque consécutif à la disparition du partenaire dans le partage affectif. L’expérience de la honte concerne moins l’objet de la pulsion que l’objet source de sécurité, ou l’objet du partage d’affect. L’objet de sécurité et l’objet du partage d’affect impliquent une dimension perceptive, tactile et motrice. Ils relèvent de l’être, plus que de l’avoir. Ils sont à la source de l’investissement de l’environnement du sujet, les objets et espaces appropriés qui constituent le « territoire » de chacun (Ferrant, 2001). La honte relève ainsi de la perte du sentiment de sécurité et de la rupture du partage d’affect. Dans les termes de Imre Hermann (1943), on peut dire que la honte est consécutive à une expérience de décramponnement. Mais ce décramponnement doit être entendu dans sa dimension largement sociale. Il s’agit effectivement de décramponnement et de perte de l’investissement maternel, dans la honte d’être. Au-delà, il s’agit davantage de la perte du lien social, et de l’effacement de la mutualité des regards. La particularité de cette dimension est d’impliquer la réalité perceptive, c’est-à-dire la présence effective d’autrui. La présence de l’objet sécure comme de l’objet du partage d’affect ne peut pas être « seulement » représentative ; elle implique l’échange concret entre au moins deux sujets. La rupture du partage d’affect et la perte du sentiment de sécurité ne trouvent aucune compensation, sauf de façade, dans les activités autoérotiques. Elles ne se prêtent pas à la transposition ou à la transformation comme dans le champ sexuel. La honte est ainsi attachée au lien lui-même, aux conditions de possibilité de son émergence. Notre réflexion concernant le traitement de la honte par enfouissement, et non par refoulement, nous conduit à distinguer trois niveaux dans la fonction de l’objet : le sexuel, la sécurité et le partage d’affect. Elle nous conduit également à observer un régime spécifique au fonctionnement du moi, tel qu’il montre d’un côté, par des conduites de prestances ou d’exhibition répétées, ce qu’il cache de l’autre. Même si ces modalités relèvent globalement d’un fonctionnement psychique banal, leurs effets


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peuvent être différents d’un sujet à l’autre. Entre le malaise ressenti, puis dissipé, et l’orientation contrainte de toute une existence, il y a évidemment une grande disparité. Les deux destins suivants, l’exhibition et le retournement projectif, nous entraînent davantage sur un versant psychopathologique plus ou moins marqué par la souffrance éprouvée ou projetée vers autrui. Dans l’enfouissement, en effet, le moi s’efforce, plus ou moins heureusement, de traiter la situation à partir de ses propres ressources. Les deux modalités suivantes impliquent l’autre semblable et lui imposent, à des degrés divers, le travail psychique que le moi est incapable de réaliser.

LA

TRANSFORMATION EN SON CONTRAIRE OU LE « RETOURNEMENT- EXHIBITION » Si la honte — plus que la culpabilité — reste toujours peu ou prou à la périphérie de la conscience, si elle peut être source d’un clivage fonctionnel tel qu’une partie du moi exhibe ce que l’autre cache, elle peut faire l’objet d’un retournement. Elle est alors transformée en son contraire. Jean Guillaumin (1973), on l’a vu, définit la honte comme l’affect qui accompagne un « retournement de l’exhibition phallique en exposition anale ». La dynamique fondamentale est celle d’un basculement de l’avant vers l’arrière, du haut vers le bas, qui signe une fragilité de l’organisation pulsionnelle. Dans ce cas de figure, le registre dominant de la honte est l’analité : quelque chose de brillant devient sale. Le beau tissu phallique exhibé devant le regard d’autrui est déchiré et laisse apparaître l’intimité des secrets. Dans le traitement sous forme de retournement-exhibition, le sujet réalise l’opération inverse du raptus honteux. Il revendique le trait honteux comme une spécificité originale, et d’une certaine façon admirable, qui exige la reconnaissance et convoque le regard. Ce renversement est à l’œuvre dans certains groupes qui luttent socialement pour obtenir une forme de reconnaissance : les obèses, les personnes de petite taille, les homosexuels, etc. La Gay Pride est, de ce point de vue, une sorte de thérapie groupale qui s’efforce de renverser une position, encore socialement désignée comme honteuse malgré les discours manifestes, en exposition phallique triomphale sous le regard d’autrui. Nous verrons plus loin que ce type de processus est également à l’œuvre dans la création artistique.


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Le retournement-exhibition, comme traitement de la honte, implique et convoque le regard d’autrui. En ce sens, il est, dans la ligne évoquée plus haut, une tentative de « re-cramponnement ». Il s’agit de construire activement une mutualité des regards mais on relève aussi, dans ce type de démarche, la dimension d’un forçage et d’une exhibition. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, William, comédien, demande un travail psychothérapeutique. Il commence par faire état de sa riche carrière malgré son jeune âge. Il énumère toutes les séries télévisées dans lesquelles il a joué un rôle ; il évoque des « parrains » et des « marraines » célèbres. Il va bientôt obtenir un rôle important dans le film que prépare un metteur en scène connu. Bref, il s’efforce d’en mettre « plein la vue » à son interlocuteur. Le psychologue laisse passer le défilé des références théâtrales tout en se disant que cette nécessité de brillance sociale masque une profonde incertitude subjective. La demande de psychothérapie est subordonnée à l’activité professionnelle. William répète actuellement une pièce de théâtre et il veut mettre tous les atouts de son côté. Il veut se sentir en pleine possession de ses moyens pour « donner tout son jus » sur scène. Au bout de quelques séances toutefois, le ton change. Derrière la brillance sociale apparaissent la détresse et la solitude. Derrière les « parrains » et les « marraines » célèbres, c’est un enfer de narcissismes exacerbés qui commence à se dessiner. Dans ce monde, on ne sait jamais ce que pensent vraiment les gens. Tout le monde s’embrasse, donne du « mon chéri » à tout moment et dit son émerveillement devant la moindre prestation. Mais on ne sait jamais quel est le degré de sincérité de ces déclarations enflammées. Ce système insécure n’est cependant pas cantonné au monde professionnel, il contamine aussi les relations familiales. C’est ainsi que William décrit son enfance : né dans une famille de comédiens, il voit toutes les célébrités de l’époque défiler à la table familiale. Mais son père et sa mère, qui l’ont qualifié de « surdoué » et célèbrent aujourd’hui sa beauté de « jeune premier », ne se sont pas vraiment occupés de ses besoins. Il était le plus souvent seul, désœuvré et constamment obligé de faire « bonne figure ». Il a donc suivi le chemin tracé pour lui. Mais il se sent « nul et inculte ». Il ne comprend presque rien aux textes qu’il joue sur scène. Non seulement il manque de culture mais il est dyslexique et ne parvient que très difficilement à lire à voix haute. Au début des répétitions le texte est traditionnellement lu par l’ensemble de la troupe, chacun devant dire ses répliques à voix haute. William passe alors des heures à répéter, seul dans sa chambre, pour déchiffrer le texte afin de donner l’illusion qu’il lit facilement et spontanément.

Le mécanisme de retournement-exhibition est, dans cette situation clinique, triplement appuyé sur la tradition familiale, le monde professionnel et la souffrance narcissique éprouvée par William. On a le sentiment que le patient est pris dans un piège dont il ne peut pas s’échapper. Il n’existe à ses yeux aucune solution de dégagement, aucune


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alternative. Il déploie des mécanismes de compensation coûteux : il apprend les textes pratiquement par cœur et simule leur déchiffrement en cours de répétition. Toute discussion sur un auteur, son style, son originalité et sa place dans le monde théâtral lui paraît inaccessible. Il ne fait alors que répéter ce qu’il a entendu. Ses difficultés scolaires l’ont constamment handicapé et il a honte de ses lacunes. Il déploie une forme d’emprise épuisante : il se force à lire, et fait « bonne figure » en toutes circonstances. Il ne se plaint jamais car il est persuadé que, dans son milieu professionnel, le moindre aveu de faiblesse vaut condamnation et rejet. Il faut donc toujours « être sur la brèche » avec le sourire, déborder de projets et apparaître cultivé. On peut se rassurer à bon compte en imaginant que la jeunesse de William lui laisse encore toutes les chances de remaniements futurs. Néanmoins — comme on va le voir dans la situation suivante —, le nouage entre la honte éprouvée, la blessure narcissique et les mécanismes de dégagement auxquels il a recours laisse peu de marge à des transformations. Si la contre-attitude du thérapeute est d’abord de l’ordre de l’empathie, sous-tendue par une dynamique de soutien actif, elle abrite aussi un vécu contre-transférentiel marqué par la détresse avec l’impression qu’il est déjà trop tard. Le psychothérapeute pourrait se rassurer en ayant plus ou moins consciemment recours aux mêmes mécanismes défensifs que William — retournement-exhibition et contre-investissement actif de la position dépressive — pour ne pas « éprouver » l’ampleur des difficultés rencontrées. Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre consacré au partage d’affect, mais nous pouvons dès maintenant souligner la complexité de ce genre de situation. Le psychothérapeute peut être tenté d’adopter une attitude en miroir des modalités défensives. Il risque de se transformer en « coach » alors que son objectif est plutôt de traverser autrement le domaine de la détresse avec le patient, en essayant de repérer ce qui ne s’est pas produit au bon moment et dans le bon rythme. Voici une autre situation clinique, déjà travaillée par l’un de nous (Ferrant, 2006a, 2008a), qui met l’accent sur la problématique du regard et sur la place occupée par le thérapeute dans ce contexte. Frédéric est un homme brillant qui a apparemment réussi sa vie. Il est riche, et relativement populaire dans son domaine. Il voyage beaucoup, en Europe et dans le monde, pour donner des conférences. Habitué des plateaux de télévision, il manie le langage avec facilité. C’est un homme gracieux, souriant mais dont la vie personnelle, dit-il, est un désastre. Il « lutte indéfiniment pour ne pas tomber définitivement ». Tel est l’enjeu du travail psychique engagé par Frédéric, qu’il énonce dès la première rencontre. Il parle de sa « mort de naissance », qu’il voit davantage comme une chute que comme


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une mise au monde. Il déploie toute la dimension tragique d’une existence dans laquelle, dit-il, la mort a déjà eu lieu : il est sans cesse au bord d’une catastrophe psychique. Le thérapeute ne sait pas si Frédéric attend qu’il le protège de cette catastrophe ou qu’il la traverse avec lui. C’est évidemment cette dernière alternative qui s’impose. Au fil du temps, Frédéric se met à écrire de nombreuses lettres au thérapeute. Ces lettres remplacent progressivement les conduites homosexuelles compulsives auxquelles Frédéric était jusque-là habitué. Ces lettres sont tantôt postées, tantôt déposées dans la boîte aux lettres, avant ou après la séance. L’enveloppe est cachetée, timbrée, et l’adresse précisément libellée. Frédéric invente parfois ses propres timbres qui doublent, à l’intérieur de l’enveloppe et sur la lettre, le timbre officiel. Ce courrier intensif est l’équivalent d’un agrippement et d’une emprise impitoyables. Derrière leur aspect homosexuel « secondaire », les lettres s’adressent indistinctement au thérapeute et à Frédéric lui-même. Il utilise l’espace thérapeutique pour se parler, se voir, s’entendre et se sentir lui-même. Le thérapeute se demande en écho pourquoi Frédéric écrit autant et impose — à la mesure de son besoin — une telle modification du cadre. Frédéric publie en effet régulièrement dans son domaine spécifique. Il répète qu’il ne sait rien du psychothérapeute, qui est pour lui « le monsieur de Lyon ». Mais l’insistance de Frédéric sur son impression d’être bête face aux artistes qu’il fréquente, la qualité des textes qu’il écrit et l’ampleur romanesque qui se dégage de l’ensemble, finissent par alerter le thérapeute. Frédéric sait probablement que le psychothérapeute a écrit et publié sur des écrivains. Il vient donc le chercher sur un terrain commun — l’écriture — en exerçant une séduction autour de ce point spécifique. C’est précisément à l’occasion d’un moment de crise transférentielle que cet aspect prend une place centrale au sein du travail.

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Lors d’une séance, Frédéric demande si le thérapeute a bien reçu sa lettre. Le thérapeute répond étourdiment qu’il l’a trouvée magnifique. Le courrier qu’il reçoit à la suite de cette remarque est cinglant : « Comment n’avez-vous pas compris que la forme était trop belle ? Ma pensée m’entraîne toujours vers une épure de l’essentiel qui me bascule loin de l’humain. Comment n’avez-vous pas compris que l’apparence seule était magnifique, car votre “magnifique” vous fit miroir stupidement ébloui par l’original et vous avez reflété à votre patient cet éblouissement comme un mur de lumière infranchissable portant la marque douloureuse de sa propre impuissance intime. C’est comme si vous m’aviez trahi. »

Ce psychothérapeute « stupide et sans égards » est un double de Frédéric qui mesure sa bêtise face à l’œuvre écrite de l’autre. Le travail est engagé : Frédéric a fait des efforts pour être pris en considération par l’analyste qui l’a écarté sans ménagement en proférant un « magnifique » aveugle. Ce « magnifique » s’insère en réalité dans la dynamique transférentielle. Il « répète » en acte toute l’enfance de


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Frédéric et engage, dans l’ici et maintenant du travail, toute la souffrance identitaire. Dans cet aveuglement de l’analyste par la brillance du style et de la forme, c’est toute la brillance fétichique, empreinte de vertige et de rejet, qui se répète, et la forme spécifique de capture du sujet par l’objet dans laquelle Frédéric a été simultanément pris et éjecté. Frédéric est brillant pour être vu par son père et sa mère, mais cette brillance le fait simultanément disparaître. Il souffre de n’être qu’un reflet, complaisamment admiré par ses parents qui, dit-il, ont passé leur temps à se « rengorger d’eux-mêmes1 ». Cette situation clinique peut être envisagée comme une suite de la précédente. La détresse non reconnue ne cesse d’être présente et, d’une façon ou d’une autre, elle doit être reconnue et partagée. On retrouve ici la dimension du partage d’affect nécessaire au dépassement de la honte.

LE

RETOURNEMENT PROJECTIF OU L’ IDENTIFICATION PROJECTIVE

Le « porte-culpabilité » et le « porte-honte » Ce troisième destin présente un certain nombre de caractéristiques psychopathologiques. La culpabilité ou la honte ne peuvent pas être éprouvées par le sujet. Elles sont alors déniées, projetées et portées par un autre, qui devient le porte-affect du sujet. Le processus à l’œuvre dans ces contextes est l’identification projective. Celui-ci s’accompagne de manœuvres interactives pour que l’hôte se comporte en conformité avec ce qui est projeté en lui2 . Ce type de configuration se rattache en partie aux effets des traumatismes narcissiques précoces. Une telle conjoncture entretient de nombreux points communs avec la perversion narcissique (Racamier, 1992) et spécifiquement, nous le verrons après, avec la position tyrannique. On la rencontre au sein des équipes soignantes comme de l’entreprise (Enriquez, 2007). L’identification projective implique fondamentalement l’ordre du clivage. Une partie de l’expérience vécue est inaccessible au moi du sujet et lui est radicalement étrangère. L’affect est alors scindé en deux parties. L’une est renversée, transformée en son contraire, dans un mouvement de retournement-exhibition, par exemple, pour la honte : le sujet triomphe, ne montre aucun signe 1. Cf. Metin Arditi, Dernière lettre à Théo (2005), à propos de Van Gogh. 2. Cf. Ciccone, 1999 ; Ciccone et Lhopital, 2001.


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de faiblesse et se donne comme admirable. L’autre partie est projetée dans son entourage familial ou professionnel. Il désigne alors un partenaire « porte-honte » (Benghozi, 1995) chargé d’assumer à sa place la souffrance honteuse. Il maintient ce partenaire, par toute une série de stratégies relationnelles, en position d’étroite dépendance. Le traumatisme de la honte est « délocalisé » et maintenu « dans » la psyché de l’autre. Le sujet qui retourne et projette sa honte sur autrui n’est pas conscient du mécanisme en œuvre. Il perçoit la honte chez l’autre et, loin d’aider cet autre, il l’enfonce encore plus, dans la mesure où cet autre est porteur de la part de lui-même à laquelle, par tous les moyens, il cherche à échapper. La situation clinique suivante illustre, a minima, cette problématique. La situation décrite est relativement banale et ne présente pas encore un degré de psychopathologie trop élevé. Néanmoins, elle est potentiellement porteuse de développements plus complexes et plus douloureux. Un médecin travaille au sein d’un service d’oncologie. Ses horaires de travail sont lourds et les périodes de vacances peu nombreuses. Elle décide de partir en vacances quelques jours avec sa famille dans le sud de la France. Elle a envie de « faire un break », et de « souffler un peu ». Son quotidien est ponctué d’annonces de cancer, de traitements lourds, de mises en œuvre de protocoles de soin, d’expérimentations, de réunions pas toujours très tranquilles avec les collègues, de discussions avec des familles blessées, traumatisées, et de lourds conflits avec l’administration. À cela s’ajoutent le quotidien de la famille, les études des enfants, les loisirs et les soucis de santé des parents âgés. Bref : cette femme a besoin de se détendre pendant quelques jours avec ses proches. Tout le monde se réjouit, évidemment, de partir sur la Côte d’Azur. Les deux premières journées sont idylliques : il fait beau, on déjeune au bord de l’eau et la famille sillonne la côte de l’Estérel dans tous les sens. Puis elle apprend qu’une exposition Giacometti se tient à Saint-Paul-de-Vence, à la fondation Maeght. Lorsqu’elle entre dans la salle de l’exposition où sont alignées les statues filiformes réalisées par le sculpteur, elle découvre les grands corps efflanqués et s’exclame : « Merde, mes patients ! » Elle s’effondre en larmes et sort précipitamment de la fondation. Elle se réfugie dans sa voiture pendant que le reste de la famille continue la visite pendant un moment mais sans enthousiasme. Dans sa voiture, elle continue de pleurer sans pouvoir se contrôler. Lorsque la famille la rejoint, l’ambiance festive des vacances est perdue : son mari dit qu’il en a « marre » du métier qu’elle fait, qu’elle « se tue la santé à l’hôpital, dans ce type de service ». Quant aux enfants, ils se plaignent de ne jamais pouvoir profiter de leur mère sans que l’hôpital vienne faire irruption dans leur vie.


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Lorsqu’elle raconte cet épisode, elle se sent honteuse et doute de ses capacités à pouvoir poursuivre son travail dans le service. Elle se prend à rêver d’un poste plus tranquille, moins exposé à la souffrance quotidienne et au « stress ». Elle sait qu’elle n’est pas la seule à réagir de cette façon mais elle se dit que ses collègues ont plus de « caractère » et affrontent la souffrance du quotidien et leurs multiples responsabilités avec moins de défaillance. Le psychothérapeute l’encourage alors à évoquer cette question avec ses collègues proches afin de savoir comment ils se débrouillent dans les mêmes circonstances. Lors de la séance suivante, elle revient rassurée, mais rassurée à moitié. Elle a beaucoup discuté avec ses collègues, hommes et femmes, et chacun a fait l’aveu de réactions semblables. Certains se détendent en regardant « n’importe quoi à la télé », d’autres « se payent une bonne crise de larmes dans la voiture, pour évacuer avant de rentrer à la maison ». D’autres encore boivent un copieux apéritif chaque soir ou font du sport... Bref chacun gère les difficultés comme il peut mais chacun s’accorde à reconnaître que travailler dans un tel service, dans la confrontation quotidienne avec la souffrance, l’impuissance thérapeutique et la mort, est coûteux émotionnellement. Chacun a donc compris sa réaction devant les statues de Giacometti en convenant que c’était la plupart du temps en dehors du service qu’on pouvait « évacuer » les tensions. Un de ses collègues toutefois l’a regardé bizarrement et a répondu : « Non... moi jamais. Quand je sors d’ici, je coupe. C’est le domaine du boulot. Ta réaction, c’est typiquement une réaction de bonne femme... »

La position tyrannique Projeter et faire porter la honte ou la culpabilité par un autre, c’est là l’une des logiques des liens tyrannique (Ciccone et al., 2003). Le tyran a besoin d’un esclave pour des enjeux narcissiques, et en particulier pour projeter dans l’autre, faire prendre en charge à l’autre ses propres angoisses à lui, ses propres éprouvés d’impuissance, de détresse, ses propres affects, et en particulier la culpabilité et la honte. L’esclave est le « porte-affect » du tyran. La tyrannie, nous l’avons vu, évolue dans un monde anal, le monde du « claustrum », tel que Meltzer (1992) l’a décrit, avec ses différents compartiments. Elle concerne tout particulièrement le compartiment anal, rectal de cet objet interne qu’est le claustrum, qui représente un espace de la réalité psychique redoutable, où règne le sadisme, la violence, l’omnipotence hautement destructrice. Mais le moi peut naviguer de cette zone anale vers le compartiment sein-tête, qui est caractérisé par la grandiosité, l’idéalisation de soi, ou vers le compartiment génital, règne du phallus, de l’érotomanie. Grandiosité, analité et tyrannie sont ainsi solidaires.


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On a vu que ces passages d’un espace à l’autre représentent une autre manière d’envisager les retournements que nous avons décrits : de l’exhibition phallique à l’exposition anale, de l’enfouissement honteux à l’exhibition provocante et revendicatrice. La tyrannie consiste pour le tyran à détruire un objet interne de l’esclave pour en prendre la place. Qu’est-ce qui fait que l’esclave se soumet ? C’est la terreur. Le tyran fait régner la terreur. Mais si l’esclave reste, c’est parce qu’il a l’illusion de trouver une protection auprès du tyran. C’est l’effroi de perdre la protection illusoire qui maintient la soumission de l’esclave. On peut dire, par ailleurs, que le tyran éprouve les mêmes craintes, et qu’il fait prendre en charge ces craintes par l’esclave. Le tyran vit en effet dans la crainte permanente d’une rébellion de l’esclave, et il craint de se retrouver face à son impuissance, à sa détresse, mais aussi à sa culpabilité, à sa honte. Autrement dit, le tyran est lui-même soumis à un tyran interne, à un objet tyrannique à l’intérieur de lui. Ce sont les angoisses dépressives et l’absence d’objet secourable qui poussent le sujet à se soumettre de façon addictive à un tyran, interne ou externe. C’est, par exemple, ce qui se passe dans une famille où un membre est addicté, dépressif, destructeur, autodestructeur, et dénie ses mouvements destructeurs (comme dans toutes les formes d’addiction). C’est l’entourage qui porte l’inquiétude, l’angoisse, la culpabilité, la honte que le sujet ne peut reconnaître et traiter en lui — autrement que dans une destructivité jouissive. En ce sens, le sujet souffrant, addicté, prend en otages ses objets, son entourage, et exerce une tyrannie puissante sur eux. Bien entendu, il est lui-même soumis à un tyran interne, dont l’objet d’addiction est le représentant au-dehors. Les affects dont cherche à se débarrasser le tyran, et dont l’esclave est porteur, concernent souvent la honte et la culpabilité. La honte est liée à l’analité, et à l’analité exposée. La situation prototypique de la honte est en effet celle de l’enfant dont tout le monde voit qu’il a déféqué dans sa culotte. Cette humiliation se renverse en une idéalisation grandiose du soi, lorsque ces affects de honte sont projetés, pris en charge par un autre, dans une identification projective. Comme nous le disions, tyrannie, grandiosité et analité sont solidaires. Lorsque le soi grandiose est humilié, le moi plonge dans le monde de l’analité, avec ses mouvements destructeurs, meurtriers, sadiques, tyranniques. Voici un exemple qui illustre cette articulation tyrannie/grandiosité/analité, et cette fonction de porte-affects, ici de porte-honte.


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Il s’agit d’une femme avancée en âge (elle a dans les 70 ans) qui consulte car elle essaie de se séparer de son mari. Celui-ci est un véritable tyran cruel, pervers, qui maltraite sexuellement sa femme depuis de nombreuses années. Il l’a littéralement « cassée » : celle-ci souffre en effet d’ostéoporose et s’est concrètement cassé des os sous l’effet de la violence physique de son mari. Celui-ci a aussi incesté leur fille il y a une vingtaine d’années, avant de violer quotidiennement son épouse de différentes manières, car tout cela a commencé quand il est devenu impuissant. Nous n’entrerons pas dans les détails mais le matériel que nous pourrions exposer met en évidence le caractère anal du monde dans lequel vit ce couple. Cette dame parle non seulement des « cochonneries » que fait son mari, de la « merde » dans laquelle elle est, mais aussi de celle dans laquelle elle a toujours été, évoquant l’incontinence de son père qu’elle a dû soigner pendant des années et qui n’acceptait d’être nettoyé que par elle. Si son mari a perdu son phallus, blessure narcissique honteuse insurmontable, l’exhibition phallique grandiose se retrouve dans certaines de ses activités, comme par exemple des « concours de jardin » où il brille aux yeux de tous dans le village qu’ils habitent car il a toujours « les tomates qui montent le plus haut »...

On peut dire que cet homme se débarrasse de la honte par la tyrannie perverse, omnipotente, qui avilie, rabaisse, « abjecte » l’autre. La honte est transmise, hébergée, éprouvée par son épouse (par l’effet de processus identificatoires projectifs, ou de retournements projectifs, tels que nous les avons décrits précédemment) : elle a honte de l’humiliation qu’elle subit, mais aussi de la manière dont elle entretient ce lien (et elle relate différents contextes de séparation, suite à des hospitalisations, par exemple, où elle aurait pu rompre ce lien mais où elle est revenue chaque fois chercher son mari tyran). Il faut bien sûr souligner la puissance des alliances inconscientes, des pactes scellés entre les protagonistes du lien tyrannique, des jouissances secrètes qui font que la séparation est souvent aussi impossible sinon plus que la vie commune. Nous verrons plus loin que la honte peut être gardienne de ces jouissances secrètes. On pourrait parler de lien sadomasochiste, dans cette situation clinique. Mais il convient de souligner la position tyrannique et la soumission qu’elle impose en différenciant, comme le fait Donald Meltzer (1987), la tyrannie-et-soumission du sadomasochisme1 . Si le sadomasochisme est un jeu qui répète un fantasme infantile et appartient au domaine des relations sexuelles intimes, la tyrannie-et-soumission est une « affaire sérieuse », qui peut s’extrapoler dans le champ social, et qui concerne

1. Cf. aussi Ciccone et al., 2003.


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des processus de survie beaucoup plus primitifs liés à une angoisse persécutoire extrême qui pousse le tyran à se trouver un esclave dans lequel projeter cette angoisse, ce dernier assurant une fonction de porteaffect. Si la honte produit la tyrannie, si la honte est contre-investie par la tyrannie, on peut dire aussi que la tyrannie produit la honte. On peut voir cela en plusieurs endroits. Par exemple, dans toutes les organisations hiérarchiques qui, comme le dit Meltzer (1992), sont toujours organisées selon un système de tyrannie-et-soumission, la honte et l’humiliation seront utilisées comme un puissant procédé de contrôle social. On peut dire cela aussi de l’éducation : la honte est indiquée à l’enfant très tôt, bien avant la culpabilité, comme nous le disions dans un chapitre précédent. On n’entend pas un parent dire à un très jeune enfant : « Tu devrais te sentir coupable » ; par contre on entend très fréquemment : « Tu devrais avoir honte. » L’humiliation comme méthode éducative est omniprésente à l’école, par exemple, ou au collège, au lycée (dire les notes des copies ou des devoirs devant tout le monde, avec des commentaires plus ou moins sadiques...).


Chapitre 5

TRAUMATISME, TRAVAIL DE LA CULPABILITÉ ET TRAVAIL DE LA HONTE

C ULPABILITÉ

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ET INTÉGRATION DES EXPÉRIENCES TRAUMATIQUES Si dans les contextes traumatiques on peut en général assez facilement avoir accès à la culpabilité — il en est souvent autrement pour la honte. On observe d’abord une culpabilité actuelle, post-traumatique : culpabilité de ne pas avoir pu éviter le traumatisme, d’en être à l’origine. Cette culpabilité est consciente. Elle se connecte à d’autres culpabilités, plus anciennes, plus ou moins inconscientes. On peut parler d’un véritable travail de la culpabilité dans les contextes traumatiques. La culpabilité impose un travail psychique, et elle réalise elle-même un travail psychique. On peut en effet observer, parmi les formes conscientes de culpabilité, le déploiement de ce que l’un de nous a appelé des « fantasmes de culpabilité » (Ciccone, 1999), c’est-à-dire des scénarios reconstruits dans lesquels le sujet se désigne comme coupable du traumatisme qu’il subit. Et cela même si le sujet sait qu’il n’y est pour rien. En effet, celui-ci se demandera malgré tout : « Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour que cela m’arrive ? »


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Ces fantasmes ont une double fonction : d’une part, atténuer l’impact traumatique du traumatisme (le sujet devenant actif là où il subit passivement), et, d’autre part, rendre possible et rendre compte d’un mouvement d’appropriation (le sujet devenant sujet d’une histoire étrangère qui s’impose à lui). On peut dire, en effet, que si le sujet est coupable de ce qu’il subit, s’il y est pour quelque chose, si l’événement est justifié, le traumatisme est alors déjà moins traumatique, et il est par ailleurs maîtrisé, contrôlé, car approprié par le sujet. Le traumatisme est d’autant plus injuste et scandaleux qu’il est inéluctable et qu’il échappe au moi. Plus le sujet est innocent de ce qui lui arrive et plus, en quelque sorte, le traumatisme est traumatique. Le fantasme dramatisant la culpabilité visera ainsi à ce que ne soit pas trop accentué l’aspect traumatique du traumatisme. C’est une telle accentuation que réalisent, paradoxalement, les conduites soignantes, médicales, logiques, de déculpabilisation (« Vous n’y êtes pour rien, c’est un accident », dit-on au sujet qui subit un traumatisme ; « Vous n’y êtes pour rien si votre enfant est handicapé », dit-on aux parents ; « Tu n’y es pour rien, ce n’est pas de ta faute si tes parents divorcent, si ton père ou ta mère se détruit, se marginalise, vit dans la rue », dit-on à l’enfant qui assiste à de telles expériences — mais le sujet tient, lui, à y être pour quelque chose). On peut dire que la déculpabilisation destitue en quelque sorte le sujet, elle le prive d’une possibilité d’appropriation de ce qui de son histoire traumatique lui appartient, car elle accentue le caractère traumatique. Cela ne signifie pas bien évidemment qu’il soit opportun de confirmer la culpabilité du sujet. Il est tout à fait essentiel de lui dire qu’il n’y est pour rien, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi pouvoir entendre à quel point le sujet, lui, se sent coupable, même s’il sait qu’il n’y est pour rien. On peut dire que tant que l’on n’a pas pu vivre la culpabilité jusqu’au bout, on ne peut pas accéder à l’innocence, on ne peut pas dépasser le traumatisme. L’innocentation est un vrai processus psychique, elle ne se prescrit pas. C’est le fruit d’un travail psychique qui suppose de vivre la culpabilité jusqu’au bout. Une patiente qui avait perdu un bébé de mort subite quelques années auparavant et ne sortait pas de ce deuil, parlait depuis des mois à chaque séance de sa culpabilité, de sa conviction d’être coupable de ce décès, mais aussi de son besoin de s’en éprouver coupable. Elle dit un jour : « Me sentir coupable, cela me donne le droit de souffrir. » On peut dire, en effet, que souffrir c’est pleurer la perte. Or cette patiente n’avait pas pu pleurer suffisamment la perte, c’est pour cela qu’elle ne pouvait pas sortir du deuil.


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T RAUMATISME , TRAVAIL DE LA CULPABILITÉ ET TRAVAIL DE LA HONTE

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Mais vivre la culpabilité jusqu’au bout, cela demande un certain nombre de conditions. Cela demande en particulier la présence d’un autre qui puisse entendre et tolérer la culpabilité, qui puisse recevoir et accompagner cette expérience et ainsi la consoler. La culpabilité écrasante vécue dans la solitude, c’est-à-dire en l’absence de tout objet (externe ou interne) compréhensif, conduit à l’impasse mélancolique. Vivre la culpabilité, tout comme le désespoir, en l’absence traumatique de tout objet est une catastrophe psychique. Vivre la culpabilité, tout comme le désespoir, en présence d’un objet bienveillant et empathique est une expérience de croissance mentale. La culpabilité est le signe ou le témoin d’un mouvement d’appropriation, et si l’on respecte ce mouvement, si l’on tolère cette culpabilité et ce travail d’élaboration suffisante de la culpabilité, on permettra alors au sujet de prendre en compte, petit à petit, de son histoire ce dont il est innocent, et de faire la part, raisonnable, de ce qui lui revient et de ce qui ne lui revient pas. Le sujet accédera alors à une véritable position d’innocence, ce qui est bien différent de l’innocentation défensive, ou de l’innocentation imposée. On peut dire aussi que l’éprouvé de culpabilité permet l’accès à une position dépressive et son dépassement, seule issue à l’expérience du manque. C’est ce à quoi conduit dans le meilleur des cas le travail d’appropriation et d’atténuation du traumatisme, tel que le réalise le fantasme de culpabilité. Accéder à une position dépressive et la dépasser suppose de pouvoir vivre et éprouver suffisamment le manque, la perte. Et la culpabilité en est l’une des conditions et l’un des moyens. Le fantasme de culpabilité réalise donc — en même temps qu’il en est l’effet — cette transaction consistant à s’approprier une histoire traumatique étrangère, à la subjectiver en atténuant son impact traumatique. La ressaisie des vécus traumatiques et la réorganisation des culpabilités en fantasmes témoignent d’un effort de subjectivation pour échapper à la désintégration traumatique. Le fantasme de culpabilité donne ainsi au sujet l’illusion d’un contrôle, d’une maîtrise de l’événement traumatique. Une illustration de cette maîtrise, dans le contexte même de déploiement de fantasmes de culpabilité, est par exemple le rêve prémonitoire. De nombreux sujets ayant subi un traumatisme rapportent des rêves prémonitoires ou la catastrophe était annoncée. Le rêve prémonitoire, qui n’est prémonitoire qu’après-coup, est une figuration de la tentative de contrôle du traumatisme par son anticipation. Se convaincre que l’on a pu anticiper le traumatisme donne l’illusion d’un contrôle possible sur la catastrophe. Le sujet peut ainsi et en même temps s’approprier l’événement.


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On peut donc parler d’un véritable travail de la culpabilité dans les contextes traumatiques. Seul ce travail, par ailleurs, évite l’extrajection de la culpabilité, pourrait-on dire, l’identification projective pour déposer et faire prendre en charge par un autre un tel éprouvé. Qu’en est-il maintenant de la honte ? Quel serait le travail de la honte, dans ces contextes traumatiques ?

LA

HONTE GARDIENNE DE JOUISSANCES SECRÈTES

On a déjà envisagé d’une certaine manière le travail de la honte dans les expériences traumatiques : la honte enfouit le traumatisme, même si elle peut elle-même être enfouie ; la honte dans sa version « signal » (tout comme la culpabilité) prévient le moi du retour de l’expérience traumatique, de la menace interne ou externe ; la honte sauvegarde paradoxalement le lien social, évite le « dé-cramponnement », même si elle en est l’effet. Nous allons indiquer un autre aspect du travail de la honte, en partant d’une remarque faite par Jean-Claude Rouchy, à un moment où il discute de la transmission des « cryptes » et des « fantômes », tels qu’en parlent Nicolas Abraham et Maria Torok (1987). On se souvient qu’Abraham et Torok montrent comment la honte produit ce qu’ils appellent une crypte : un secret honteux, partagé avec un objet en position d’idéal et que le sujet perd, produit une crypte dans l’espace mental. Jean-Claude Rouchy (1995), discutant de la transmission des cryptes et des fantômes, évoque l’hypothèse selon laquelle ceux-ci s’infiltrent « dans la cache en creux de jeux interdits, de sensations, de jouissances inavouables [...] jalousement gardés par des sentiments de honte. » La honte, ainsi, garderait jalousement des jouissances inavouables. La honte étant en partie liée à l’analité, on peut souligner le lien entre honte et jouissance anale en rappelant l’observation de Freud lorsque l’Homme aux rats lui révèle, sur son insistance, les détails de la scène obsédante, celle du supplice anal avec les rats, scène qui gêne le patient, lui inspire du dégoût, lui répugne : « Aux moments les plus importants du récit, on remarque sur son visage une expression très singulièrement composite, écrit Freud, dans laquelle, si je l’analyse, je ne puis voir que de l’horreur devant son plaisir à lui-même inconnu 1 » (1909, p. 145-146). 1. Souligné par nous.


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Le dégoût, comme la honte, est ici gardien de jouissances anales inconscientes. Les expériences traumatiques actuelles sont bien entendues traumatiques en soi. Mais elles trouvent leur pleine valeur traumatique dans un ensemble d’expériences associées, passées et présentes, que la situation actuelle va activer, et à propos desquelles elle va mobiliser un certain nombre d’affects, de fantasmes divers. On a précédemment précisé la notion d’après-coup, en considérant que d’une part le traumatisme actuel a un effet d’attraction d’expériences passées en souffrance d’élaboration, qu’il réveille, rappelle à la mémoire, que d’autre part l’expérience traumatique actuelle donne forme à des expériences passées, qui trouvent dans l’actuel l’occasion de se déployer, de prendre sens, et qu’enfin le sujet attracte des expériences passées pour tenter de donner au traumatisme actuel une forme reconnaissable, familière, afin qu’il puisse être lié, intégré. Une telle conjoncture convoque nombre de fantasmes inconscients destinés à rester méconnus, de désirs ambivalents ou inavouables liés à des problématiques narcissiques et œdipiennes, qui conduisent l’expérience traumatique à représenter bien souvent une scène dans laquelle se mêlent souffrance et jouissance, violence et attachement. Le travail de la honte consiste alors à garder « jalousement » et secrètement ces aspects inavouables (mouvements œdipiens, incestueux, désirs meurtriers, infanticides, parricides, etc.). On peut donc parler d’un travail de la honte, comme d’un travail de la culpabilité, dans les contextes traumatiques. On en verra quelques illustrations plus loin, comme par exemple dans les situations de maladies somatiques graves, de handicaps, qui représentent des situations traumatiques parfois extrêmes.

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HONTE COMME EFFET D ’ UNE TRANSMISSION CRYPTIQUE DE LA CULPABILITÉ Nous disions que la culpabilité actuelle concernant un événement traumatique se relie à des expériences passées, et à des culpabilités passées qu’elle remet à l’ordre du jour. Ces culpabilités peuvent aussi concerner des événements appartenant à la préhistoire du sujet, le traumatisme actuel rappelant à la mémoire tel ou tel traumatisme relatif à tel ou tel ancêtre. Cette connexion de l’actuel et du passé, notamment lorsqu’elle convoque un ancêtre, conduit au déploiement de ce que l’un de


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nous, après René Kaës (1994), a décrit en termes de « fantasmes de transmission » (Ciccone, 1997b, 1999), qui sont des scénarios reconstruits dans lesquels le sujet se désigne comme héritier d’un autre, contemporain (dans un lien inter ou transsubjectif) ou ancêtre (dans un lien inter ou transgénérationnel) ; dans ces fantasmes, l’expérience traumatique est désignée comme transmise par cet autre. De tels fantasmes innocentent le sujet (celui-ci n’y est pour rien puisque tout vient d’un autre), inscrivent le sujet dans une génération et dans une généalogie, lorsque cet autre est un ancêtre, et enfin permettent un travail de subjectivation, d’appropriation par le sujet d’une histoire traumatique étrangère — dans le même mouvement qui conduit le sujet à s’en déposséder. Poursuivant la dialectique honte/culpabilité, nous proposons l’idée que lorsque la transmission, ou le fantasme de transmission, concerne une culpabilité relative à un événement ou à une histoire d’une autre génération, lorsque cette culpabilité est mise au secret, négativée — en même temps que l’événement ou l’histoire qui la produit —, on peut alors rencontrer un sentiment de honte, issu de la transmission de cette culpabilité. La honte serait alors l’effet d’une transmission ou d’un fantasme de transmission cryptique de la culpabilité. La culpabilité peut être refoulée, on l’a vu, plus facilement que la honte. La honte est enfouie, encryptée, et pèse sur les générations futures, mais elle est paradoxalement d’autant plus visible qu’elle est cachée, masquée. La culpabilité peut aussi être encryptée, lorsqu’elle ne fait l’objet d’aucun traitement interne, telle que le refoulement le permet. La culpabilité encryptée, maintenue secrète, indicible, ne permettant aucun travail de mise en sens pour le sujet comme pour ses descendants laissés dans une position de non-savoir, confrontés à l’énigmatique, peut alors faire l’objet d’une transmission cryptique produisant la honte. On peut bien sûr penser à nombre de situations dans lesquelles un ancêtre s’est rendu coupable d’actes restés secrets, non dits, laissant ainsi se déployer chez ses enfants ou dans les générations futures un vague sentiment de honte — honte d’être né de cette famille, d’être issu de cette culture, de porter ce nom, etc. On peut penser aux expériences traumatiques actuelles, telles la naissance d’un enfant porteur de handicap — situation que nous envisagerons plus loin —, et dont les effets de culpabilité non élaborés chez les parents peuvent faire le lit d’éprouvés de honte chez l’enfant porteur du handicap ou chez les enfants de la fratrie. Un tel processus de transmission cryptique concerne la transmission traumatique ou la transmission du traumatique.


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HONTE ET TRAVAIL CRÉATEUR

La créativité est l’un des destins les plus heureux de la honte. Tout créateur s’engage dans le défilé plus ou moins périlleux qui conduit de l’abjection au sublime (Ferrant, 2006b). La création vient se loger entre la honte et la grandiosité narcissique, comme expression du triomphe d’un sujet sauvé, au moins pour un temps, des affres de l’abjection. L’exposition, le concert, la publication, la rétrospective ou les catalogues, sont autant de dispositifs qui inversent le sens de la honte, sans jamais l’épuiser totalement. Ce destin implique un processus de sublimation mais ce terme est sans doute trop généraliste et ne convient pas adéquatement aux destins de la honte dans la mesure où il relève davantage des destins du sexuel. Le travail créateur se rapproche du retournement-exhibition et implique aussi un partage d’affect.

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Analité et créativité Ce patient est un artiste. C’est quelqu’un de brillant, qui a très bien réussi socialement, qui est reconnu dans le milieu artistique, qui a beaucoup de talent. Mais « du dehors on ne voit pas le malaise interne », dit-il. Signalons simplement, de son histoire, qu’il a vécu une relation de grande proximité avec une mère hyperprotectrice, un père absent (qui voyageait beaucoup et qui un jour n’est pas revenu). Pour faire vite, on dira qu’il était le phallus de la mère : enfant déifié que la mère exhibait, qu’elle a gardé pour elle (il n’est pas allé à l’école avant 6 ans, il dormait avec elle jusqu’à l’adolescence), etc. Il était le garant de la complétude narcissique de cette mère possessive, exerçant une emprise totale sur lui. À l’âge adulte, surmontant ses conflits de loyauté, ses craintes de trahir la mère — qui empêchait toute aventure amoureuse et qui le conduisait à passer pour homosexuel —, il quitte sa mère et fait sa vie (il n’est pas homosexuel, sur le plan manifeste, mais n’a jamais pu avoir d’enfant, car n’en a jamais eu le désir — sauf peut-être depuis quelque temps). Après cette séparation, sa mère décompense, devient folle : elle se retire chez elle, ne se sépare de plus rien, accumule les poubelles, déchets, s’entoure d’une meute de chats, etc. Il devra la faire hospitaliser, et elle en mourra. Ce patient est un artiste, et en particulier il dessine des bandes dessinées d’humour noir, très noir. Les gens de son entourage apprécient ses albums mais les trouvent trop choquants pour être exposés dans leur bibliothèque. Ils se demandent comment il peut imaginer de telles choses, s’il se soigne parce qu’il doit vraiment être malade... Ils lui disent qu’« il exhibe l’horreur ». Lors d’une séance, il parle de son mal de dos, faisant appel à toute une théorie biomécanique... « Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça parce que tout ça ne vous concerne pas... », commente-t-il.


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L’analyste lui demande s’il se souvient de la première fois où il a ressenti cette douleur. « Quand j’ai déménagé la maison de ma mère. » Il s’agit d’une scène qu’il n’a jamais racontée à personne. Scène d’horreur, surréaliste. La maison était un « antre de puanteur ». Il fallait trier les déchets, les pourritures... Au milieu on trouvait parfois quelques objets précieux, de famille... Il a fallu tout jeter par la fenêtre dans une grande benne de travaux publics... Il avait honte devant les ouvriers de l’entreprise qui étaient horrifiés, qui de temps en temps demandaient s’ils pouvaient garder tel objet... Il s’agissait d’ouvriers immigrés, qui parlaient à peine français, qui avaient fui la misère et se retrouvaient là dans une scène d’horreur. On retrouve l’analité, le cloaque, l’« abject » dont nous avons parlé. Le ventre maternel véritable antre de puanteur... Dans un coin, se trouvait une vitrine avec ses jouets d’enfants, intacts, jouets qu’il avait à peine le droit de toucher lorsqu’il était enfant, pour ne pas les abîmer. Signe de l’exhibition phallique, de l’idéalisation fétichisée. Bref, l’analyste fait un lien avec ses dessins humoristiques, où il exhibe l’horreur, comme pour l’exorciser, l’apprivoiser, et qui contiennent peut-être une trace de cette honte retournée. Le patient accepte ce lien, tout en disant qu’il ne trouve pas ses dessins très provocants. Et puis c’est à peine lui qui dessine, dit-il : « C’est presque du dessin automatique. » L’analyste suggère que c’est peut-être un peu l’effet de l’inconscient. « Ah bon, pourtant ma femme n’arrête pas de me dire que je suis le seul à ne pas avoir d’inconscient ! » (sa femme qui, doit-on préciser, est psychologue...).

Traumatisme et travail d’écriture ou de narration Depuis quelques années, un certain nombre d’acteurs de la guerre d’Algérie, appelés de l’armée française, publient des récits de leur mobilisation et des actes dont ils ont été les témoins. Ils disent que le temps n’a pas émoussé la honte ressentie. Certains ont vécu tant bien que mal, enfermés dans le silence, jusqu’à ce qu’un événement — film, livre ou débat — les incite à prendre la plume pour raconter. Beaucoup se sont décidés après avoir vu le film de Bertrand Tavernier sur la guerre d’Algérie1 . Par leurs témoignages, ils convoquent le regard du groupe social et exposent leur histoire. Ils « trouvent et créent », dans le même mouvement, un dispositif social qui leur permet de dépasser la situation en la racontant et en la partageant avec d’autres. Ces appelés, simples 1. Bertrand Tavernier, La Guerre sans nom, 1992, disponible en DVD. Voir aussi le livre publié et qui reprend les récits des « appelés » : Patrick Rotman, Bertrand Tavernier, La Guerre sans nom (2001).


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soldats la plupart du temps, ont été des exécutants. Ils n’ont pas décidé les actions engagées. Ils ont essayé, dans la majorité des cas, de s’en sortir le moins mal possible. Ils racontent qu’ils ont été les témoins impuissants — visuels ou auditifs — d’actes de tortures ou de meurtres de civils gratuits. La génération qui a 20 ans entre 1953 et 1960 est directement issue de la Seconde Guerre mondiale. Elle a grandi avec les récits de la résistance. Les actes de sabotages perpétrés par les résistants pendant la guerre leur ont été présentés comme héroïques et nécessaires. Il fallait chasser l’occupant allemand de France. Dix ans plus tard, ils sont propulsés de l’autre côté de la Méditerranée, dans l’obligation de lutter contre ceux qui, en Algérie, se disent résistants. Même si une majorité de soldats pense que l’Algérie est une terre française — à cette époque, cette opinion est banale —, ils ne peuvent pas rester insensibles à ce renversement tragique de l’histoire. Ils se retrouvent dans la position d’occupants après avoir été occupés. La violence des actes n’est pas moindre que pendant la guerre et ils se trouvent confrontés, qu’ils le veuillent ou non, à une question non seulement politique mais éthique. Ces appelés ne se sentent pas chez eux. Ils ne peuvent donc pas s’identifier complètement au discours qui fait de l’Algérie un sol français. L’Algérie n’est pas leur pays même si, politiquement et intellectuellement, ils la considèrent comme française1 . L’intensité des combats et l’accumulation des morts de part et d’autre les heurtent violemment. Certains sont pris dans les spirales de haine et de vengeance, et en même temps effarés de voir que les méthodes de torture sont exactement celles qu’utilisaient les nazis contre les résistants français. Beaucoup d’entre eux ont un sentiment de honte. Honte de ce qu’ils font, honte de ce qu’ils entendent et de ce qu’ils voient. Ce sont cependant moins les actes accomplis qu’ils se reprochent par la suite que leur impuissance à en empêcher d’autres. Pris dans le tourbillon de la haine consécutive à la mort, voire à la mutilation, d’un camarade, ils peuvent en représailles se livrer à des actes barbares. Ces excès sont à leurs yeux compréhensibles à travers l’aveuglement dans lequel ils se trouvent. Ils sont aussi hantés par les scènes auxquelles ils assistent impuissants, scènes de torture, de viol ou de meurtre. Certains, tentés de dénoncer ces actes de barbarie, se savent d’avance condamnés par la hiérarchie militaire. Dénoncer ces actes, c’est dénoncer des camarades avec qui ils partagent la situation de danger. Il existe des tribunaux pour juger des responsabilités d’un sujet dans les crimes de guerre. Le coupable, une fois sa peine accomplie, est 1. Nous n’évoquons ici que le cas des « appelés ». Il en va tout autrement pour les Français d’Algérie, les « pieds noirs ».


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« quitte » vis-à-vis de la société. Il a payé sa dette et il peut reprendre sa place dans le groupe social. Par contre, il n’existe aucun tribunal pour évaluer la honte et permettre au sujet d’être libéré des charges qui pèsent contre lui. Ces anciens appelés n’ont officiellement participé à aucune guerre et l’État français a mis un certain temps à leur accorder le statut d’anciens combattants. Ils ont participé à ce qu’on appelait pudiquement des opérations de maintien de l’ordre ou de pacification. En parlant, en publiant, en témoignant dans des documentaires, ils inventent le tribunal dont ils ont besoin. Ils tentent de se libérer d’un poids de honte qu’ils portent depuis la fin de ce qu’on appelait « les événements ». De nombreuses familles découvrent là ce dont ils ne parlent jamais. Mais d’autres, qui n’ont pas eu cette opportunité, restent enfermés dans le silence, l’alcool, la dépression, et gardent un dégoût d’eux-mêmes qui pèse parfois lourdement sur leur famille. Tous les appelés n’ont pas été confrontés à ce type de situation traumatique mais ceux qui ont traversé de tels moments racontent ce qu’ils ont vu et entendu et ce qu’ils ont ressenti. Leurs éprouvés relèvent de ce que Vincent de Gaulejac (1996) appelle la « honte ontologique », c’est-à-dire une situation dans laquelle un sujet, témoin d’une situation qui bafoue la notion même d’humanité, éprouve la honte d’être humain. Il a honte de ceux qui commettent de tels actes, mais il a également honte à leur place, pour eux. La spirale d’autocritique évoquée par Imre Hermann (1943) se met alors en œuvre. Le sujet se reproche de n’avoir pas réagi, d’avoir été lâche. C’est la position de passivité, voire de passivation, qui constitue le lit de la honte ressentie. L’issue est du côté du renversement de la situation : raconter, c’est convoquer « l’autre semblable » (Freud, 1895) dans une situation analogue à celle que l’on a traversée. C’est mettre autrui d’une certaine façon à sa propre place et partager l’horreur de ce qu’on a vécu. Si un certain nombre d’anciens appelés de la guerre d’Algérie se sont engagés dans cette voie, ils n’ont, en réalité, fait que suivre un chemin déjà tracé par les artistes, et en particulier par les écrivains. Nous explorerons plus loin les textes de deux écrivains du XXe siècle, Louis Ferdinand Céline et Albert Camus, pour tenter d’analyser leur façon bien spécifique de saisir le public afin de le convoquer à une place qu’ils ont jadis occupée.


Chapitre 6

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LE PARTAGE D’AFFECT : TRANSFORMATION INTIME DE LA HONTE ET DE LA CULPABILITÉ

allons envisager un destin des affects de honte et de culpabilité, ainsi qu’un traitement, qui correspond à une transformation créatrice et intégrative de ces affects : il s’agit du partage intersubjectif. Un tel partage d’affect concerne l’intimité de la relation intersubjective et œuvre en particulier dans le contexte de la relation thérapeutique, psychanalytique. Nous dirons d’abord quelques mots de la pertinence du modèle du partage d’affect comme paradigme du soin psychique, puis nous décrirons et illustrerons comment la honte et la culpabilité peuvent être traitées dans une telle conjoncture.

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OUS


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PARTAGE D’ AFFECT

ET SOIN PSYCHIQUE

Le partage d’affect ne représente pas seulement un aléa du processus thérapeutique dans les contextes de soin psychique. Il peut être considéré comme un paradigme du soin psychique et de ce qui soigne dans le soin. Une telle expérience et un tel modèle du lien intersubjectif sont au centre des processus de subjectivation, de croissance mentale, de développement de la pensée, d’émergence et de construction de la subjectivité (cf. Ciccone, 2004, 2005, 2006, 2007c ; Ciccone et Ferrant, 2006). L’idée est somme toute banale : il ne peut en effet y avoir de soin sans un minimum de partage d’expérience. Tout patient utilise l’espace thérapeutique et le lien avec le soignant pour projeter, partager, faire transiter plusieurs aspects de son monde interne, de sa réalité psychique. On ne peut aider un patient que si l’on est touché par ce qu’il communique et si l’on est affecté par ce qui l’affecte. Le soin psychique commence et n’est possible qu’à partir d’un point de contact, du point où l’on est touché par l’autre. C’est aussi en ce point que peuvent s’engager toutes les déviances du processus. Toute la difficulté est en effet de cerner, et de penser, les conditions de ce partage, et ses développements potentiels, tant du côté de la différenciation et de la complexification psychiques que du côté d’une perversion du processus et d’une aliénation narcissique. Évolution des modèles Une telle conception du partage d’affect comme paradigme du soin psychique s’inscrit évidemment dans l’histoire des idées. On peut bien sûr repérer des esquisses des processus de partage dès les premiers modèles de la psychanalyse. Dès le « Projet d’une psychologie » (1895), avec les notions de « personne bien au courant » et d’« autre semblable », apparaissent les contours de ce processus. Une autre voie d’émergence du modèle du partage d’affect peut se repérer dans la manière dont Freud (1912d) commence à décrire l’écoute de l’analyste, avec les notions d’« attention également flottante » (ou « en égal suspens »), avec l’idée d’une écoute reposant sur un plein abandon à sa « mémoire inconsciente ». Une autre voie encore se situe dans l’histoire de la conception du transfert, en particulier à partir du saut épistémologique et technique de Freud lorsqu’il découvre et énonce que le transfert n’est pas seulement un facteur de résistance mais un outil (Freud, 1912a). On


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pourrait dire que le transfert représente une situation de partage d’affect ou est le lieu d’une telle expérience. Mais le modèle du partage d’affect comme paradigme du soin psychique est plus particulièrement issu d’une double filiation : la première concerne les théories des pratiques construites en particulier à partir de la psychanalyse ou de l’approche psychanalytique des psychoses et des états limites, ainsi que de la psychanalyse d’enfants ; la seconde concerne les théories des pratiques incluant d’une manière centrale la notion d’intersubjectivité.

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Travail psychanalytique avec la psychose et avec les enfants Le travail psychanalytique avec la psychose et le travail avec les enfants sont à l’origine d’une mutation dans la théorie du soin psychique, qui a valorisé en particulier la fonction de « contenance » (et de transformation) à l’œuvre dans le processus de soin (cf. Ciccone, 2001). Didier Houzel avait décrit trois modèles du soin psychanalytique, d’un point de vue historique et chronologique : le modèle de la décharge, celui du dévoilement et enfin celui de la contenance1 . On peut dire que c’est la psychanalyse des psychoses et la psychanalyse des enfants qui ont impulsé et infléchi l’évolution de ces modèles. On est passé progressivement d’un modèle de la décharge (se soigner consiste à décharger par la parole), à un modèle du dévoilement (ce qui soigne c’est de voir ses fantasmes inconscients dévoilés, rendus conscients par un expert), puis à un modèle de la contenance : ce qui soigne ce n’est pas tellement de décharger par la parole ni de voir son inconscient dévoilé, c’est de trouver un espace dans lequel la vie émotionnelle troublée, perturbée peut être reçue, contenue et transformée. On peut dire que l’analyste — le soignant au sens large — héberge et pense les pensées, les expériences, que le patient, trop peu assuré dans son sentiment d’existence, ne peut pas contenir et penser tout seul. L’évolution de ces modèles ne les rend pas exclusifs les uns des autres. Ceux-ci coexistent et s’interpénètrent. Le modèle de la contenance donne naturellement une place majeure aux expériences de partage affectif et de partage émotionnel dans le soin psychique, comme dans le lien parent-bébé. Bion (1962ab) avec sa notion de « fonction alpha », Esther Bick (1968, 1986) avec ses conceptions relatives à la « peau psychique », Didier Anzieu (1985)

1. Communication personnelle ; cf. Ciccone, 2001, p. 82.


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avec le « moi-peau », ont contribué, parmi d’autres, à l’émergence et au développement d’un tel modèle.

L’affect dans le soin psychique L’objet du travail de soin psychique concerne avant tout la vie affective, émotionnelle. Ce qui doit être contenu et transformé ce sont les affects et les émotions qui perturbent, troublent, harcèlent le sujet, et dont il essaie de se défaire par des procédés plus ou moins radicaux, toxiques ou invalidants. Le soin psychique vise à chercher et garder le contact avec la vie affective et émotionnelle. Dans la pensée de Freud, l’affect ne prend vraiment toute sa place qu’à partir de 1925, et en particulier l’affect d’angoisse (Inhibition, symptôme et angoisse). L’angoisse devient le véritable cœur du problème ; il ne s’agit plus d’un simple bruit dans le psychisme, l’affect d’angoisse est une véritable douleur psychique, qui signale un danger menaçant le psychisme. Même si Freud continue malgré tout de développer un point de vue économique, quantitatif, énergétique, « neurophysiologique » pourrait-on dire, en postulant que le plus important dans la situation de danger c’est toujours, au fond, l’insatisfaction, l’accroissement de la tension du besoin, l’augmentation de l’excitation, etc., dans ce texte et à partir de ce texte, les affects — en particulier les sentiments pénibles — sont considérés comme au cœur du sujet. Le principe de plaisir n’est plus simplement une question d’évitement du déplaisir mais concerne véritablement le problème de faire face (comme le signale Meltzer, 1978) à la souffrance psychique sous toutes ses formes — ce qui fait dire à Melanie Klein (1932), par exemple, que la gestion de l’angoisse est le travail essentiel qui s’impose au psychisme. Un très beau livre, actuel, traduit de l’anglais, s’intitule Faire face (Anderson, Dartington et al., 1998). On y voit la manière dont les affects et les émotions occupent une place d’emblée centrale, primordiale, aussi bien en ce qui concerne les modèles de développement qu’en ce qui concerne les pratiques et les théories des pratiques psychanalytiques. La croissance mentale du bébé et du sujet est intimement corrélée au développement de sa vie émotionnelle ; le soin psychique suppose et résulte du contact avec la vie émotionnelle, de la transformation et de la représentation de la vie émotionnelle.

L’intersubjectivité Le modèle du partage d’affect est étroitement lié au modèle de l’intersubjectivité. Le partage d’expériences, d’émotions, d’affects, est à la fois l’une des figures ou l’une des scènes de l’intersubjectivité et


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l’une des conditions de sa constitution. La notion d’intersubjectivité a un double sens. Elle désigne à la fois ce qui sépare, ce qui crée un écart, et ce qui est commun, ce qui articule deux ou plusieurs subjectivités. L’intersubjectivité est simultanément ce qui fait tenir ensemble et ce qui conflictualise les espaces psychiques des sujets en lien. L’intersubjectivité est une notion actuelle, centrale dans nombre de travaux et dans des épistémologies différentes — même si la conception de l’intersubjectivité n’est pas tout à fait identique d’une épistémologie à l’autre. Les psychanalystes groupalistes et familialistes n’ont pas manqué de décrire des formations communes à deux ou plusieurs psychés (fantasmes, alliances, pactes et autres formations inconscientes). C’est toutefois dans le champ de la psychologie du développement que les expériences intersubjectives, notamment de partage affectif, ont été particulièrement et pertinemment explorées. On a vu apparaître, par exemple, des notions comme celles d’« attention conjointe » (Bruner, 1975), de « partage émotionnel » (Trevarthen, 1979, 1989), d’« accordage affectif » (Stern, 1985), de « soi interpersonnel » (Hobson, 1993), de « moi dyadique » (Emde et Oppenheim, 1995), de « conscience commune » (Trevarthen, 1996), de « régulation émotionnelle mutuelle » (Tronick et Weinberg, 1997 ; Gergely, 1998), etc., autant de notions — souvent reprises dans les modèles psychanalytiques modernes — qui rendent compte de ces contextes de partage affectif, et qui permettent d’explorer la façon dont la subjectivation s’origine, prend sa source dans de telles expériences intersubjectives. L’intersubjectivité est aussi présente en philosophie, en particulier chez les tenants de l’herméneutique, de la phénoménologie existentielle, chez qui la notion d’explication est supplantée par celle de compréhension, étroitement liée à celle d’intersubjectivité. Un courant psychanalytique herméneutique intersubjectiviste s’est développé outre-Atlantique (Benjamin, 1988 ; Mitchell, 1993, 1997 ; Ogden, 1994, 2005 ; et d’autres). Si les conceptions de certains des tenants de ce courant sont parfois proches du comportementalisme, ces derniers ont toutefois le mérite de s’aventurer relativement loin dans la critique de la psychanalyse individualiste et la dénonciation du mythe d’une psyché isolée. Les chercheurs de l’intersubjectivité ont comme principe éthique la promotion de l’idée de participation et de partage. Ils montrent, par exemple, comment la répétition dans le soin psychique est toujours co-déterminée à la fois par des principes immuables du patient qui conditionnent le transfert, et par l’attitude du soignant, de l’analyste, qui conduit à une re-traumatisation répétée du patient. Cela rejoint les considérations de quelqu’un comme Herbert Rosenfeld (1987) qui n’a


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pas attendu la psychanalyse intersubjectiviste américaine pour soutenir et démontrer comment les impasses dans un traitement psychanalytique proviennent toujours d’un agir du thérapeute, d’une élaboration insuffisante du contre-transfert. Partage, rencontre et co-construction Le partage d’affect conduit à une expérience de rencontre et de compréhension. Nous disions que Bion avait été un personnage central quant à l’évolution des modèles du soin psychique. Son modèle de la fonction alpha (Bion, 1962ab) est un modèle profondément intersubjectif, un modèle du partage d’expériences émotionnelles et affectives, et la « rêverie » interprétative dont parle Bion ne concerne nullement une compréhension théorique de la situation, mais concerne une disponibilité émotionnelle qui rend possible l’« advenue » de l’émotion, de l’affect, et son partage, dans une expérience de rencontre et de compréhension. « Examinez la césure, disait Bion, non pas l’analyste et l’analysant, l’inconscient et le conscient, la santé mentale et la folie, mais la césure, le lien, la synapse [...] » (1975, p. 258).

L’attention est toujours portée à ce point de contact, de rencontre, et l’analyse concerne la rencontre elle-même : « Il n’y a pas de sémiologie et de psychanalyse du patient, il y a une sémiologie et une psychanalyse de la rencontre », comme le dit aussi Salomon Resnik (1999), élève de Bion — un de ses livres s’intitule d’ailleurs Sémiologie de la rencontre (Resnik et al, 1982). L’expérience de rencontre est mutative pour les deux protagonistes, patient et thérapeute. On peut dire que les subjectivités du soignant et du patient se pénètrent mutuellement, se « compénètrent » (Eiguer, 2008). La subjectivité de l’analyste, comme de tout soignant, est profondément marquée par le processus thérapeutique, si celui-ci fait preuve d’un véritable engagement, d’une véritable implication. S’il est classique de dire que l’analyse de l’analyste se poursuit pendant toute cure, il faut ajouter qu’à la fin d’une cure le patient en sait autant sur le fonctionnement psychique de l’analyste que l’analyste en sait sur le fonctionnement psychique du patient. Bion (1978, p. 34) affirme qu’une interprétation apprend plus sur qui est l’analyste que sur qui est le patient : « Même s’il sent que j’ai raison, le fait d’avoir dit ce que j’ai dit lui raconte quelque chose sur moi. » Il ajoute que les mauvaises habitudes d’un analyste se répercutent chaque fois sur ses patients... et très vite.


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Le patient, ou l’analysant futur analyste, prend très vite les mauvaises habitudes de son analyste. Même si l’on est convaincu de laisser aux patients suffisamment d’espace pour raconter ce qu’ils veulent, ce qu’ils raconteront parlera toujours de la rencontre avec celui qui écoute. « Le problème n’est pas de discourir sur l’analyste et sur l’analysant, mais de se référer à quelque chose qui se trouve entre ces deux personnes » (Bion, 1978, p. 28). Et on peut ainsi même penser qu’une bonne interprétation, une bonne compréhension, ne connaît pas son auteur, car elle est co-construite, copensée. C’est ainsi qu’elle s’approche de la « vérité », ou de la justesse. Comme le pensait Bion (1970), ce qui distingue la vérité du mensonge, c’est que la vérité concerne un énoncé dont la justesse n’est pas tributaire de sa dépendance à celui qui l’énonce. Un énoncé vrai n’a pas besoin de son auteur. La zone de partage des affects et des émotions peut ainsi être considérée comme le lieu d’émergence des expériences « vraies » et « justes ». On peut signaler aussi les considérations de Daniel Stern (1997, 2003) qui, dans une autre perspective, insiste sur les « moments de rencontre » entre deux sujets (bébé et parent ; patient et thérapeute), constitutifs de ce qu’il appelle les « moments présents ». Stern donne une figuration ou une représentation de ces moments de rencontre1 , décrit leurs effets et souligne leur fonction mutative dans l’histoire d’un lien, dont le lien thérapeutique. Il définit ces moments comme des situations qui, suite à un déséquilibre du contexte intersubjectif qui qualifie le lien entre ces deux sujets, vont transformer le paysage intersubjectif et produire un nouvel état d’organisation de l’intersubjectivité. Comment cela se passe-t-il ? Un élément va perturber le « mode d’être ensemble », c’està-dire la connaissance implicite partagée de chacun des partenaires ; cette perturbation, si elle est « mutuellement reconnue » (Stern insiste là-dessus), deviendra un « moment de rencontre » qui produira un nouvel état intersubjectif, une nouvelle connaissance implicite partagée, un nouveau mode d’être ensemble. On peut donc dire que le travail de soin est toujours un co-travail, une co-construction. Le patient est un collaborateur, c’est même le seul vrai collaborateur, disait Bion (1978), car lui seul sait ce que cela signifie d’être lui-même, comment on se sent quand on a des idées comme les siennes. C’est donc le seul vrai allié, le seul collaborateur. Bien sûr, c’est par définition un collaborateur bien peu fiable. Plus il est empêtré 1. Stern reprend les concepts de certains travaux développementalistes et interactionnistes, en particulier ceux de Sander (1988).


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dans la psychose et moins il pourra vous aider. Mais un patient plus névrotique pourra vous aider, corriger une interprétation approximative, vous permettre d’être « à côté de la plaque », il va même « vous remettre les plaques là où il faut », disait Bion (1977, p. 65). La tiercéïté dans le partage d’affect Le partage d’affect n’est donc jamais total, fort heureusement. Il est par ailleurs l’aboutissement d’un long processus d’ajustement entre les protagonistes du lien, afin de trouver le bon endroit où « mettre les plaques ». L’expérience de partage est nécessairement organisée par une dimension cathartique — Freud (1914a) souligne que nul ne peut être tué en absence ou en effigie —, par une dimension interprétative mais aussi par autre chose. Dans le domaine musical, par exemple, les musiciens doivent d’abord s’accorder pour jouer. Ils ne s’accordent pas de façon aléatoire, au gré du temps et de l’humeur. Ils se calent sur les 440 Hz du « la ». Il y a donc, dans l’accordage musical comme dans le partage d’affect, intervention d’un diapason, d’une norme, d’un élément tiers, qui garantissent la validité de l’accord et délimitent, du même coup, le domaine de la « fausse note » même si, musicalement, les dissonances sont nécessaires à l’harmonie de l’ensemble (Ciccone et Ferrant, 2006). Qu’est-ce que le « la » dans notre domaine ? Qui donne le « la » ? Notre « la » relève à la fois du dispositif, du cadre, mais aussi du tiers groupal, institutionnel. Il n’y a de partage d’affect travaillable, processualisable, que dans la mesure où il s’inscrit au sein de procédures spécifiques et tiercéïsantes. Comme il n’y a pas de mère sans père, il n’y a pas de clinique sans tiers, et il n’y a pas de partage sans réserve. Invité pour donner une conférence sur l’anorexie dans l’ouest de la France, l’un de nous rencontre un groupe d’analystes de la région. Au cours de la discussion, un de ces analystes affirme que tout traitement de l’anorexie mentale est d’abord psychanalytique, à trois séances par semaine au sein du dispositif divan/fauteuil, dans la mesure où l’anorexie est d’essence hystérique. Un peu éberlué, le psychologue lui demande s’il sollicite ses collègues et s’ils discutent ensemble des « cas difficiles ». Il répond alors, avec superbe : « Mon cher ami, quand je pratique l’analyse, il n’y a que Freud et moi ! »

Nous savons que l’un des dangers auquel le clinicien en général — et l’analyste en particulier — est confronté est de croire qu’il peut s’en sortir tout seul sans référer à un tiers. Ce tiers ne peut jamais


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être purement fantasmatique. Il doit obligatoirement comporter une dimension de réalité (groupe analytique ou collègue), afin de soutenir les processus distanciants. À l’image du diapason qui permet aux musiciens de s’accorder et de jouer ensemble, le tiers fonctionne non pas comme un élément externe qui entrave le lien et qui produit de la séparation, mais comme une instance régulatrice qui favorise la rencontre et qui contient la relation. Cela est important à préciser, sinon on peut utiliser l’alibi de la tiercéïté pour échapper à la rencontre et à ce qu’elle peut produire comme angoisse. Il est nécessaire de penser la tiercéïté comme au service du lien, de la même manière qu’il est nécessaire de penser la fonction paternelle (souvent référée à la tiercéïté) non pas comme une fonction séparatrice, interdictrice, castratrice — ainsi qu’elle est souvent présentée par de nombreux psychanalystes —, mais comme une fonction protectrice du lien, assurant les conditions de la rencontre (Ciccone, 2003c). Salomon Resnik (1994) envisage la fonction paternelle comme une « fonction pont » : un pont sépare et réunit en même temps. La problématique de la césure, du point de contact, suppose l’ailleurs, la distanciation en même temps que l’implication, et pour assurer les conditions de l’implication1 . Il n’y a pas de pure rencontre à deux qui ne serait pas aliénante. De la même manière, il n’y a pas de référence systématisée à un autre, à un modèle, qui ne serait pas dogmatique. Dans le travail clinique, nous sommes constamment pris entre deux dimensions potentiellement conflictuelles. L’une nous aimante du côté du patient et l’autre du côté de l’institution au sens large, groupe de collègues ou institution analytique, avec les théories de la pratique qui sont promues. Du côté du patient pointe la perspective ultime de la folie à deux ou de la communauté de déni, c’est-à-dire le risque, jamais totalement négligeable, d’un partage d’affect trop parfait, d’une harmonisation narcissique pleine, se perdant à l’infini dans son propre reflet positif ou négatif. Dans cette conjoncture, le partage se suffit à lui-même et devient son propre horizon indépassable. Du côté de l’institution, symétriquement, menace toujours le danger d’un meurtre du processus par la procédure et l’affirmation d’une position doctrinaire, dogmatique, idéologique, lorsque seule compte l’application des règles et du modèle, sans qu’aucune place soit laissée à la créativité ou à l’écart. Tout est alors ramené à un sens structuré au préalable. L’analyse devient une machinerie prédictive, une machine à influencer. On quitte le processus analytique pour l’application d’un logiciel analytique. 1. Sur ce point du positionnement clinique, voir aussi Ciccone, 1998.


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Cette problématique se rencontre également dans le travail groupal. Un psychanalyste directeur de jeu dans un psychodrame sait combien il est difficile de gérer un groupe de psychothérapeutes tous psychanalystes. Il faut constamment lutter contre la tendance du groupe à considérer que le groupe, parce qu’il est un groupe, et parce que tous ses membres sont psychanalystes, a toujours raison. Même si chacun sait que l’unanimité, dans ce type de configuration, est toujours défensive, et symptôme d’un clivage profond, l’effet groupe, l’effet masse, balaie toutes les nuances. On pense évidemment aux remarques de Freud dans Psychologie des masses et analyse du moi (1921). L’affect, dans ses dimensions sensibles, dans sa nébuleuse musicale et harmonique, est toujours en risque d’être totalement abrasé par la position doctrinaire, idéologique et tyrannique. Le clinicien, l’analyste, peut intervenir « à côté de la plaque », « dans » la plaque, mais il peut également « plaquer » ses interprétations. De ce point de vue, une interprétation plaquée peut être plus délétère qu’une interprétation à côté de la plaque. Dans ce dernier cas, au mieux, le clinicien cherche, tâtonne, comme dans un jeu de cache-cache ; il cherche le contact avec le patient. Par contre, lorsque l’intervention est plaquée, le clinicien la débite ou pire, la récite, et du coup « plaque » le patient, le laisse tomber ou le plaque au sol, comme au rugby. Il n’est pas en contact avec le patient et sa communication est fausse, elle n’est pas accordée, elle n’est pas au diapason. On repère ici une forme d’emprise narcissique à mille lieues de la notion de partage : le placage analytique n’est pas le partage analytique, il est son inverse.

C ONTRAINTE À PARTAGER . T RAVAIL DE L’ IDENTIFICATION

PROJECTIVE

On ne peut pas ne pas partager, ou ne pas tenter de partager. De la même manière qu’on ne peut pas ne pas transmettre, qu’on ne peut pas ne pas transférer, le partage d’affect s’impose. L’expérience de partage est différente si l’autre accepte ce qui est projeté, déposé en lui, s’il est disponible, ou bien si l’autre refuse les projections, se protège par des manœuvres défensives, par une position doctrinaire, comme nous disions, propose une fausse écoute ou une pseudo-écoute, comme nous en parlerons dans un chapitre ultérieur. Dans une telle conjoncture de « non-partage », on peut dire que ce qui est tout de même partagé c’est l’expérience persécutrice ou traumatique d’être rejeté, incompris, abandonné. L’autre, le thérapeute agi le rejet, répète une réponse traumatique déjà vécue par le patient.


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Le terme de partage a d’ailleurs un double sens — comme celui d’intersubjectivité. Il peut s’entendre à la fois comme effet d’une communauté d’expériences et comme effet d’une partition de ces expériences. Dans les deux cas une communication s’opère, même si les processus alors engagés et l’éventuel soulagement qu’ils génèrent ne sont pas identiques dans un cas et dans l’autre. La différence est la même que celle que signale Racker (1968) lorsqu’il distingue dans les fondements du contre-transfert l’« identification concordante » et l’« identification complémentaire » (deux formes d’identification projective). L’identification concordante est l’effet de la projection par le patient d’un affect qu’il fait vivre à l’analyste (lequel se sent, par exemple, abandonné, désespéré, comme le patient se sent ou a pu se sentir abandonné ou désespéré). L’identification complémentaire, par contre, résulte de la projection par le patient d’un objet de son monde interne, et l’analyste se sent comme cet objet interne du patient (il se sent être pour le patient, par exemple, une mère anxieuse, déprimée, rejetante, ou un père persécuteur...). On ne sait pas toujours ce qu’on partage, mais le partage d’affect est toujours l’effet de processus d’identification projective, dans ses différentes versions : communiquer des états affectifs, émotionnels ; se débarrasser d’un contenu mental, d’un affect dont on ne veut rien savoir ; pénétrer l’intérieur d’un objet pour en prendre possession ou pour le dégrader (cf. Ciccone, 1999 ; Ciccone et Lhopital, 2001). Aussi, on peut dire que même un patient qui résiste, qui attaque, partage quelque chose de sa réalité psychique, de son monde interne — ou cherche à partager. Par exemple, si un patient immobilise le processus, ou met le dispositif en surchauffe, c’est qu’il ne peut pas faire autrement. Il nous montre où il est et nous saisit, exactement dans les termes utilisés par Herbert Rosenfeld lors des séances de supervision qu’il animait. En effet, lorsqu’un psychanalyste racontait les séances avec tel ou tel patient envahi par des souffrances psychotiques, et se sentait disqualifié, impuissant, prêt à renoncer au travail psychanalytique, Rosenfeld répondait, suave, quelque chose comme : « Mais quelle chance vous avez... Ce patient vous communique ce qui se passe en lui. Il ne sait pas quoi faire avec son monde interne, il se sent impuissant et délogé de lui-même. Alors il vous transmet tout, à vous qui êtes le psy, à vous qui êtes là pour l’aider. Il vous montre qu’il n’y arrive pas et il va observer, il va apprendre, comment vous vous débrouillez avec tout ça1 ... » Le patient partage son monde. Mais il ne fait pas que partager son monde, par contamination, partition ou projection. Il observe nos 1. Claude Legrand, communication personnelle.


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façons de survivre dans ce type de conjoncture. Comme nous l’avons souligné plus haut, le transfert c’est l’autre nom du partage d’affect, à condition d’y ajouter les contre-attitudes et le contre-transfert du clinicien. Mais ce n’est pas un transfert classique par déplacement. C’est un transfert par retournement, un transfert de situation, un transfert de dispositif. C’est un transfert en masse et en force, qui véhicule ce qui n’a pas été représenté, ce qui n’a pas été symbolisé par la rencontre avec l’expérience de satisfaction, ou qui a emprisonné l’expérience de satisfaction dans l’étroite jouissance de l’immobilisation du monde. Derrière, il y a l’impossible contact de soi à soi et la glaciation (Resnik, 1999) consécutifs à une expérience de non-assignation. Tout se répète, s’actualise, se partage, parfois en force, dans la séance. De telles modalités de transfert représentent le travail de l’identification projective, processus fondamental dont Herbert Rosenfeld (1965, 1970, 1987) a fortement participé à décrire la complexité et l’importance dans la relation thérapeutique et dans le lien intersubjectif. Ce processus est central dans toutes les conjonctures de partage d’affect. L’un des enjeux du partage d’affect est l’exploration de ses propres affects dans l’espace mental d’un autre, afin de pouvoir ensuite les saisir soi-même et pour soi-même.

L’ AFFECT

DE HONTE OU DE CULPABILITÉ COMME INDICE DANS LE TRAVAIL CLINIQUE . PARTAGE INTIME ET TRANSFORMATION Les affects partagés, tels les affects de culpabilité et de honte, peuvent déborder le thérapeute. Celui-ci peut se sentir coupable de son échec, honteux de sa pratique. Il peut assurer une fonction de « porte-affect » pour le patient, au sens où nous l’avons décrite dans un chapitre précédent. L’élaboration est alors en panne ou en souffrance, et rabattue sur la simple répétition. L’affect contre-transférentiel est au service de la transformation s’il garde sa fonction de signal, s’il est repéré suffisamment tôt, s’il est suffisamment tempéré. Le travail d’élaboration est alors possible, pour le soignant et pour le patient, à partir de ce partage intime. Affect signal chez le thérapeute Nous avons discuté de la fonction « signal » des affects en général et des affects de culpabilité et de honte en particulier. Cette


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fonction concerne également le lien thérapeutique et les éprouvés contre-transférentiels. La culpabilité et la honte chez le thérapeute, lorsqu’elles ne débordent pas les capacités intégratrices du moi, lorsqu’elles conservent leur valeur de signal, représentent un indice de l’ambiance affective du monde interne du patient, à partir duquel un travail d’exploration et de transformation peut se déployer. Voyons un exemple, qui concerne plus particulièrement l’affect de honte (Ferrant, 2004c). Une femme d’une quarantaine d’années souhaite engager un travail psychothérapeutique en raison de difficultés récurrentes rencontrées dans son activité professionnelle. Elle travaille au sein d’un service d’aide sociale. Le psychologue est d’emblée frappé par son aspect souffrant. La patiente évoque des difficultés professionnelles et particulièrement l’acharnement de ses collègues de travail qui critiquent ou bloquent toutes ses initiatives. Elle aborde également ses difficultés de couple avec un mari qu’elle décrit comme tyrannique.

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Elle s’efforce d’être disponible pour ses collègues, toujours prête à rendre service. Elle organise des goûters ou des apéritifs qu’elle finance elle-même mais ses collègues, quand elles viennent, ne prennent pas la peine de la remercier. Ses avis ne sont pas écoutés et lorsqu’elle propose quelque chose, ses collègues s’attribuent l’initiative de ce qu’elle a engagé. Après plusieurs mois de travail en face à face, les contre-attitudes du psychologue envers la patiente oscillent entre une forme de pitié désespérée — l’impression d’être impuissant, incapable de l’aider, qu’il est trop tard — et des bouffées de rejet teintées de dérision. Il a le sentiment qu’elle se met répétitivement « dans la gueule du loup » et qu’elle se débrouille constamment pour être en situation de prendre des coups. Une sorte de clivage organise l’écoute du psychologue. D’un côté il entend la souffrance de la patiente et propose un certain nombre de liens qu’il suppose utiles, et de l’autre il reste à distance et se cantonne dans une forme d’indifférence mêlée d’ironie. Même si cette double position l’interroge quelquefois, elle ne débouche pas sur un véritable questionnement : « C’est comme ça. » Il va jusqu’à incriminer chez cette patiente la présence d’un noyau masochique appelant un partenaire sadique. Le tableau dépressif est évidemment dominant mais le psychothérapeute se sent englué dans autre chose qu’il ne parvient pas à identifier. La honte est, à ce moment, complètement hors de son champ de compréhension. Petit à petit, la patiente évoque des situations sexuelles particulières. Jeune femme, un amant la sodomisait en regardant des matchs de football à la télévision. Actuellement, son mari la pénètre en utilisant la balayette des toilettes et l’oblige à des fellations alors qu’elle le trouve sale et malodorant. Le psychologue est confronté à une série de descriptions qui le plongent dans une situation confuse jusqu’à ce qu’il se formule la chose suivante : « Elle raconte tout ça sans la moindre honte. En fait, c’est moi qui éprouve


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de la honte. Non seulement j’ai honte à sa place mais je n’évoquerai jamais une telle situation devant des collègues. » Cette dernière réflexion joue le rôle d’un signal d’alerte. Un peu comme dans une séance de psychodrame, il vient d’imaginer une scène dans laquelle, paralysé par la honte, il est incapable de parler de cette situation avec des collègues. C’est alors que son écoute se transforme radicalement. Il entend les récits de ces pratiques sexuelles comme des indices renvoyant à autre chose, comme des traces de situations infantiles traumatiques. Le psychologue connaît l’enfance de cette patiente, ses difficultés au sein d’un couple parental qu’elle décrit comme fruste, mais il n’a pas vraiment, jusque-là, mesuré le poids de ce qui se révèle petit à petit dans une série de séances dont le contenu est modifié par la mutation de sa propre écoute. Il l’a jusque-là entendue sans véritablement l’écouter. Il l’a vue sans la regarder. Il redécouvre alors que le père, mutilé de guerre, était amputé d’une jambe et portait une prothèse. Le père demandait à sa fille de l’aider à mettre cette prothèse en place et de le porter lorsqu’il devait se déplacer pour faire sa toilette. Il redécouvre également la mère, souvent absente en raison de son activité professionnelle. Il s’approche de la terreur et de la fascination que cette patiente a éprouvées lorsqu’elle était petite. Il la regarde et il l’écoute autrement, en même temps qu’elle commence à laisser transparaître sa honte. Elle retrouve la violence de ses sentiments envers son père et sa mère lorsqu’elle était enfant, partagée entre une sorte de fascination excitée et un dégoût tout aussi désastreux. Elle retrouve également des traces de tendresse enfouies de la part de cette mère apparemment froide et de ce père fruste et abîmé.

On peut évidemment se demander si une prise de conscience plus rapide de la part du psychothérapeute aurait accéléré le processus. C’est un aspect difficile à mesurer mais dans cette situation les violents sentiments de honte qui émergent ne peuvent pas être dévoilés sans être incarnés, ici et maintenant, dans le dispositif. On repère ici un des facteurs impliqués par le travail du transfert et le partage d’affect. Si, comme le souligne Freud (1914a), nul ne peut être tué en effigie et en absence, la honte ne peut pas être simplement évoquée sans être réellement éprouvée. Ce processus d’incarnation ne peut pas se produire immédiatement ou, pour le dire autrement, le travail de transfert ne peut pas se déployer sans engager la dimension du temps. C’est parce que cette patiente fait honte au psychologue, comme son père lui faisait honte, qu’un véritable processus peut se mettre en place. Il faut que la honte de la patiente devienne la honte du thérapeute pour qu’un travail puisse s’engager au cours du temps. Ce travail aurait fort bien pu ne jamais s’engager : le psychologue aurait pu « garder » cette honte pour lui sans jamais l’interroger. Nous reviendrons plus loin sur ce point.


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Deux éléments émergent dans la série de pensées et d’éprouvés qui font basculer l’écoute du thérapeute. Le premier élément concerne le fait que le psychologue éprouve la honte qui devrait être éprouvée par la patiente. Il éprouve quelque chose qu’elle ne peut pas éprouver et qui, jusque-là, était manifeste à travers une forme de renversement dans le contraire : le psychologue ressent de la distance et de la dérision à la place de la honte et de la confusion. Dans un premier temps, le psychothérapeute est pris dans la répétition : il se conduit comme les collègues de travail de la patiente qui ne cessent de tourner en dérision toutes ses initiatives. Certes, la situation n’est pas identique mais le même mouvement est à l’œuvre : la patiente en fait toujours trop et conduit autrui, sans s’en rendre compte, à se détourner d’elle avec mépris. Le second élément est relatif à la présence potentielle d’un groupe. Lorsque le psychologue se dit qu’il ne pourrait pas évoquer cette situation devant des collègues il est, à son tour, pris par l’idée de cacher et d’enfouir ce qui se passe avec cette patiente. Il éprouve la honte et la confusion devant la représentation d’un groupe. Cette situation lui semble misérable, indigne, et il se dit qu’il aurait sans doute la plus grande peine du monde à exprimer les sentiments de disqualification que lui inspire la patiente. Il ne se sentirait pas « digne » comme thérapeute. Il ne peut s’extraire de cette répétition qu’en psychodramatisant la scène. Le psychothérapeute, en ayant recours à une fantaisie psychodramatique, triangule la situation. Il adopte une position tierce dans la mesure où il se situe à différents points de vue. Il s’écoute lui-même raconter le cas clinique et peut, dans le même mouvement, être à la fois « scandalisé » par le récit et s’identifier à la difficulté rencontrée. Le psychothérapeute se réfère aussi, dans cette rêverie psychodramatique, à certains collègues qui ont raconté des cas « difficiles ». Il réintègre la communauté des collègues, et se « re-cramponne » au groupe (Hermann, 1943). C’est ce travail qui soutient la mutation de l’écoute et le changement qui s’amorce alors dans les séances. L’idée de partage, de communauté, forme le socle de la mise au travail de la honte comme de la culpabilité au sein de l’espace thérapeutique. Dans le processus thérapeutique, comme nous l’avons souligné, le praticien peut parfois être convoqué par le patient pour être sidéré, admiratif ou porte-honte, fier, impuissant ou porte-culpabilité. Le travail s’appuie alors sur les capacités du clinicien de contenir ces éprouvés, ces affects, ces émotions, d’échapper à ce piège narcissique sans blessure dommageable. La question essentielle est alors de rester clinicien, à


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l’écoute, de survivre aux attaques, en gardant le contact avec la vie affective et émotionnelle — la sienne comme celle du patient. Le thérapeute coupable ou honteux de sa pratique La honte ou la culpabilité peuvent dépasser la rencontre singulière avec un patient et concerner l’ensemble de la pratique et de la position clinicienne du soignant. Ces affects attaquent alors d’une manière redoutable la capacité de penser du soignant comme celles des patients. On évoque souvent les attaques envieuses qu’on rencontre dans certaines configurations cliniques mais il existe d’autres formes d’attaques, tout aussi pernicieuses, qui concernent la honte ou la culpabilité. Dans ce type de clinique, la représentation du groupe ne manque jamais de jouer un rôle essentiel tant pour le patient que pour le clinicien. Cette représentation du groupe n’apparaît jamais d’abord comme figure d’un recours permettant une relance élaborative. Du côté du patient, elle est le plus souvent persécutrice et rejetante. Du côté du praticien, elle est infiltrée d’idéal narcissique ou de surmoi tyrannique. Un premier indice, du côté du clinicien, est la plupart du temps assez ténu et vite banalisé. Il se manifeste par un fantasme de « présentation de cas » devant le groupe des pairs. Ce cas apparaît aux yeux du clinicien comme sans intérêt clinique ou insuffisamment représentatif d’une « bonne » clinique. La culpabilité ou la honte ne sont pas spécifiquement ressenties. Elles sont cependant présentes, masquées par l’apparente banalité de la situation, et se présentent seulement à travers l’idée de ne pas dévoiler quelque chose de sa pratique clinique. Un deuxième indice concerne la représentation du groupe. Le groupe peut prendre ici plusieurs formes. Il peut se réduire d’abord à une seule personne, un ou une collègue, avec qui l’échange est traditionnellement libre mais à qui, dans ce cas précis, on ne dirait rien. Dans cette configuration, l’autre semblable, l’alter ego, avec lequel on échange habituellement, est moins présent comme double que comme représentant des « autres » en général, du groupe élargi. Le groupe peut également se présenter en tant que groupe comme tel. Cette représentation des pairs, des autres semblables, devant lesquels on n’oserait pas évoquer une situation précise, s’organise alors doublement comme un groupe « anal » qui condense des figures parentales qui font honte à l’enfant ou qui l’accusent cruellement, et comme groupe représentant l’idéal professionnel et le surmoi garant du cadre, de l’éthique, de la distinction entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. C’est donc une dynamique anale-phallique qui se présente d’abord du côté du praticien. Pour le


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praticien, ce qui serait susceptible d’être exposé n’est pas un « beau cas », une clinique brillante qu’on pourrait phalliquement exhiber, dans laquelle on a une bonne attitude, de bonnes interprétations, une part grandiose de réussite, mais une sorte de déchet dont il ne faut pas parler et qu’on garde secret. Le travail avec de jeunes psychologues engagés dans des cliniques difficiles au sein du champ social, de l’hôpital général ou même de la psychiatrie, montre combien ils ont parfois honte de leur pratique ou se sentent coupables de ne pas bien faire. Ils ont le sentiment de ne pas avoir de « belles » situations cliniques, et de ne pas travailler comme des psychologues « authentiquement » cliniciens. Ils se sentent contaminés par un rôle d’éducateur, d’assistante sociale ou d’infirmier. Leur identité professionnelle n’est pas aussi « pure » qu’ils imaginent qu’elle devrait être : ils se sentent coupables de leur confusion ou de leur incompétence et honteux d’exposer cette confusion devant un collègue ou un groupe de collègues.

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L’une d’eux, qui travaille avec des adolescents difficiles, raconte avec culpabilité ce qu’elle pense être un acting, une mise à mal du cadre, presque une faute professionnelle ! Comme elle a été recrutée pour faire des « suivis psychologiques » des adolescents — c’est-à-dire enchaîner des entretiens individuels dans son bureau avec des adolescents qui n’ont pas envie de la voir, n’ont rien à lui dire et restent dans le silence, quand ils ne sont pas violents verbalement ou physiquement —, elle explique avoir proposé un entretien à un adolescent qui a accepté, est venu la rencontrer une fois puis n’est jamais revenu. La psychologue s’est alors évertuée à lui proposer chaque semaine le même entretien, se heurtant chaque fois au même refus. Un jour ce patient lui demande si elle veut bien se joindre à un groupe d’adolescents pour faire avec lui un poker. La psychologue s’entend dire oui et se sent très mal d’avoir accepté (une psychologue n’est pas là pour jouer aux cartes avec les patients, ce n’est pas son cadre !). Les cartes sont distribuées, et l’adolescent commence à dire qu’il peut lire à travers les cartes de la psychologue, qu’il est meilleur psychologue qu’elle, etc. Il parle de plus en plus, sur le même thème, et la psychologue entend ce matériel où se mêlent l’envie et la crainte, le désir de communiquer et la peur d’être persécuté, et répond de manière tout à fait pertinente. Le travail de soin a commencé. Un autre psychologue, qui travaille en hôpital général dans un service de cancérologie, raconte avec difficulté la situation suivante. Il s’entretient habituellement avec les patients avant ou après leur séance de radiothérapie. Ce dispositif est rendu nécessaire par les aléas du soin médical et, dans le travail de supervision, on se rend compte qu’il est suffisamment adapté à l’environnement hospitalier. Il arrive toutefois que les patients ne puissent pas se déplacer et soient « brancardés » jusqu’au service de radiothérapie. Au


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retour, les infirmiers qui les ont transportés ne sont pas forcément disponibles et le jeune psychologue raconte qu’il lui est arrivé d’aider au retour du patient dans sa chambre en le « brancardant ». Il a continué de parler avec le patient mais il est envahi par un sentiment de honte. Le travail du psychologue n’est effectivement pas de « brancarder » les patients quand il y a pénurie de personnel infirmier. La discussion a permis de mettre au jour l’idéal professionnel de ce jeune praticien, comme de beaucoup d’autres : être assis derrière un bureau et écouter tranquillement les associations du patient ou faire passer des tests. À ses yeux, idéalement, le psychologue ne s’implique pas et reste extérieur, impavide, face au patient. Fonctionner autrement c’est déchoir, trahir, ou faire des concessions inacceptables. Pour lui, un psychologue est idéalement au-dessus de la mêlée, dans un « splendide isolement » quasiment autiste.

Le travail clinique se déroule dans un cadre, mais qui est d’abord et avant tout un cadre interne. C’est celui-ci qui doit impérativement être respecté, pour construire et maintenir une position clinicienne réceptive et contenante. Indices de la honte et de la culpabilité non éprouvées Dans les contextes de culpabilité et de honte chez le praticien, et lorsque celles-ci ne sont pas pleinement éprouvées, ni même éprouvées comme affect signal, deux attitudes peuvent être repérées et comprises comme indice d’un enjeu masqué de culpabilité ou de honte chez le patient. La première est active. Elle reproduit en écho les modalités de répression et de refoulement ou d’enfouissement et d’évitement phobique évoquées précédemment. Le clinicien n’ose pas intervenir, souligner tel ou tel aspect, dans le matériel que livre le patient. Cette posture se répète au fil des séances et ne relève pas uniquement d’une simple conjoncture liée au tact du praticien qui attend que le moi du patient puisse subjectiver certains aspects de son histoire. Lorsque l’affect émerge, le clinicien est alors, comme précédemment, fugacement ou plus largement habité par l’idée qu’il ne parlerait pas de cette situation devant un collègue ou un groupe d’autres semblables. La seconde attitude relève du déni en commun. Elle est repérable dans la fascination ou la séduction éprouvée par le clinicien pour telle ou telle spécificité du patient, sa créativité artistique ou son aisance verbale (c’est ce que nous avons envisagé dans un chapitre précédent avec le cas Frédéric). Dans ce type de configuration, par exemple, le praticien prend la brillance du patient pour une réalité, et non comme le résultat


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d’un processus défensif de renversement de la honte en exhibition. Il dénie comme le patient la source honteuse de l’exhibition phallique brillante, et est donc inconsciemment complice d’une dissimulation qui, fondamentalement, mutile le sujet. Le déni en commun des affects, qui porte précisément sur l’affect de culpabilité ou de honte implicite, est une forme de partage aliénante, qui use du clivage. On peut trouver généralement dans l’entourage du patient et du soignant un autre sujet, membre de la famille ou collègue, qui apparaît dans le discours du patient et parfois du soignant aussi comme faible, impuissant, incapable, défaillant ou honteux. Cette figure se calque sur le destin de l’affect par retournement projectif ou identification projective. La culpabilité ou la honte sont ailleurs, chez autrui.

Q UELQUES CONDITIONS DE POSSIBILITÉ DU D ’ AFFECT DANS LE TRAVAIL THÉRAPEUTIQUE

PARTAGE

On a parlé de la fonction contenante support du partage d’affect. On a décrit la place de la rencontre au sein d’un tel processus. On a insisté sur la recherche constante du contact avec la vie émotionnelle en l’autre et en soi. On a évoqué l’importance primordiale du cadre interne qui, bien plus que le cadre formel ou la praxie, garantie la position clinicienne d’écoute, de réceptivité et de partage. On a souligné les nécessaires processus distanciants ou tiercéisants à l’œuvre dans ce travail clinique. Examinons quelques autres caractéristiques de l’expérience transformatrice du partage d’affect, qui concerne la position clinicienne.

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La dimension du rythme Le travail authentiquement clinique est nécessairement dérangeant. Freud (1937) souligne, avec une pointe d’humour, que le métier d’analyste est un métier impossible. La rencontre avec le patient fait nécessairement sortir le clinicien de ses gonds, jusqu’à un certain point, suffisamment pour que quelque chose advienne, mais pas trop pour ne pas se perdre. On repère une oscillation constante et un déséquilibre nécessaire. C’est une dynamique entre conflictualité et clivage, à partir de ces différentes positions jamais strictement immobiles. On sort de ses gonds avec le patient, comme on sort de ses gonds au regard de l’institution, ou du groupe analytique de référence. Cette oscillation qui donne le « la » du partage d’affect s’organise suivant une dynamique ondulatoire, rythmique. Dans « Le problème


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économique du masochisme », Freud avance l’hypothèse du rythme et de l’écoulement temporel des modifications, des montées et des chutes de la quantité d’excitation (1924, p. 12). Non seulement l’excitation mais la rencontre elle-même est rythmique. Les théoriciens du bébé ont très bien décrit cette rythmicité à partir de l’observation et de l’étude des interactions précoces. Daniel Stern (1977, 1985), par exemple, décrit les interactions mère-bébé comme une véritable danse, une chorégraphie. Les accordages, les ajustements dans cette chorégraphie1 visent à trouver ou créer le rythme qui soutiendra la rencontre intersubjective, la communauté d’expérience, le partage d’expérience. Notons qu’il y a de nombreux « faux-pas » dans cette danse (un chapitre d’un livre de Stern s’intitule « Faux-pas dans la danse », 1977). La rythmicité des interactions est notamment caractérisée par une succession d’engagements et de retraits, et il est important que le parent, l’adulte respecte les retraits du bébé. Un engagement continu est surexcitant et produira entre autres des retraits anormalement longs chez le bébé (cf. Decerf, 1987). De nombreux auteurs, spécialistes du bébé, ont décrit les interactions ludiques entre un parent et un bébé, et ont mis en évidence en particulier la fonction du rythme dans ces interactions précoces et dans l’émergence du ludique (Stern, 1977, 1985, 1995 ; Trevarthen, 1989b ; Marcelli, 1992, 2000 ; Ciccone, 2005ab, 2007c ; et d’autres). Tous soulignent la manière dont ces premiers jeux produisent une expérience commune, partagée, intersubjective, une réciprocité émotionnelle, un partage d’affect. L’expérience de soi dans le jeu du bébé est une « création mutuelle », comme dit Stern (1985). Toutes ces considérations concernant la rythmicité des interactions, des interrelations intersubjectives précoces, peuvent bien sûr s’appliquer à la relation soignante, au « jeu » du processus thérapeutique, psychanalytique, à la rencontre au sein de ce processus. On peut décrire, souligner l’inévitable ou nécessaire rythmicité dans la rencontre, dans le contact émotionnel, dans la compréhension, dans les accordages, les ajustements entre analyste ou thérapeute et patient (Ciccone, 2005a, Ciccone et Ferrant, 2006). Cette rythmicité dans la rencontre, dans le partage, où alternent contact et distanciation, compréhension et malentendu, fonctionne dans les deux sens, pour les deux protagonistes. Le thérapeute comme le patient sont portés, pour eux-mêmes et l’un vers l’autre, par un mouvement rythmique. Louis Ferdinand Céline, dans Voyage au bout de la nuit (1932), évoque un personnage « qui n’a plus assez de musique dans le 1. Voir aussi Roussillon, 2003.


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cœur pour danser sa vie ». On repère ici ce qu’on peut appeler, à la suite de Dominique Thouret (2004), l’engendrement du corps propre. Cet engendrement du corps propre, c’est-à-dire l’invention constante de soi, ne peut se réaliser qu’à partir d’une dimension rythmique du lien. Dans notre domaine, il ne s’agit pas seulement du temps des séances, de leur régularité et de leur durée suffisamment prévisible. Il s’agit fondamentalement de la capacité d’accueil, de la position d’ouverture interne qui organise rythmiquement le travail du clinicien. C’est comme une respiration ou la répétition, dans le battement cardiaque, de la diastole et de la systole. L’idée d’« attention également flottante » est trompeuse car elle suppose que dans sa position d’écoute, le clinicien flotte sans mouvement interne et qu’il se laisse porter. Il semble qu’il faille plutôt évoquer une « attention rythmiquement flottante », alternant prises et déprises, et des modalités de présences alternées entre l’ici et l’ailleurs, le dedans et le dehors, le monde du patient et le monde du clinicien, le patient et l’institution au sens large. Ce mouvement suppose que de temps à autre le clinicien « boive la tasse », mais sans jamais couler corps et biens, du moins en principe. Il s’agit d’un mouvement analogue au mouvement des vagues, alternant le flux et le reflux. Contrairement à ce qui se passe avec les vagues qui effacent les traces inscrites sur le sable, dans le travail d’écoute psychanalytique et plus largement clinique quelque chose se façonne, une forme se construit, un relief et une couleur commencent à apparaître. Le flux et le reflux engendrent la forme, la profondeur et le mouvement.

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La dissymétrie et la réserve Le partage d’affect ne signifie donc pas sentir la même chose de la même façon et au même moment. Le partage d’affect implique une complémentarité, une harmonisation et une échoïsation, le même et le différent, la totalité et la fragmentation, nécessairement dissymétriques dans leur spécificité. C’est dans — et à partir de — cette dissymétrie que s’engage la dynamique transférentielle. Les dispositifs analytiques — divan-fauteuil, face-à-face et psychodrame —, comme les dispositifs cliniques en général, sont des dispositifs à transfert. La spécificité de la dynamique analytique est d’utiliser le transfert comme outil, de le mettre en travail comme enjeu de l’interprétation et de la construction. Le partage d’affect contient donc une visée tierce, un au-delà qui inscrivent la répétition nécessaire au sein du dispositif comme source du changement. Les psychanalystes soulignent que le dispositif actualise la


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différence infantile centrale entre l’adulte et l’enfant. Cette particularité contient ce que nous appelons la réserve, c’est-à-dire non seulement l’attitude suffisamment réservée de l’analyste, mais cette part de lui, topiquement à cheval entre le préconscient et l’inconscient, qui résulte de son propre travail analytique. Si la dissymétrie de l’infantile, la césure de l’infantile, c’est-à-dire la différence entre l’enfant et l’adulte, est marquée entre autres par l’expérience de l’orgasme, la dissymétrie analytique passe aussi par l’analyse de l’analyste et sa propre expérience du transfert. L’affect se partage à trois, au moins, car bien souvent l’analyste a eu plusieurs expériences analytiques. Les psychanalystes sont tous d’anciens patients. Ils ont tous été en souffrance. Ils ont, en principe, gardé des traces de leurs affections — le mot va bien, dans ce contexte — plus ou moins graves, comme ils ont gardé des traces des soins et des traitements analytiques qui leur ont été prodigués et qu’ils se sont prodigués. Ces traces favorisent l’harmonisation, l’échoïsation ou la complémentarité avec la souffrance de l’autre, mais elles dessinent aussi la nécessaire réserve et la tiercéisation. Ce mouvement tient à la fois d’une position maternelle qui se penche sur l’enfant qui est tombé et examine son bobo sous toutes les coutures, et d’une position paternelle qui est toujours prête à dire : « Lève-toi et marche ! » Jacques André (2008, p. 24) cite Baudelaire en écho avec l’épineuse question du malentendu : « Dans l’amour, comme dans presque toutes les affaires humaines, l’entente cordiale est le résultat d’un malentendu. Ce malentendu c’est le plaisir. L’homme crie : “Oh ! mon ange.” La femme roucoule : “Maman ! maman !” Et ces deux imbéciles sont persuadés qu’ils pensent de concert. — Le gouffre infranchissable, qui fait l’incommunicabilité, reste infranchi. »

Jacques André en tire une remarque essentielle : « Entre gens qui s’entendent, il ne peut y avoir d’analyse. » Abolir le dérangement induit par l’inconnu pour le ramener à du même, jouer l’identification jusqu’à la connivence, selon le mot de Jacques André, est un risque majeur de toute entreprise clinique. Ainsi, nous entendons volontiers dans « partage » autant le partage du « jeu » que le « je, à part », c’est-à-dire l’idée de part réservataire, de réserve, condition sine qua non de tout processus et de toute vie.


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L’implication réaliste. Communauté et altérité Comment représenter les conditions et le paradoxe de l’expérience de partage d’affect, et les effets de soin psychique qu’une telle expérience peut alors produire ? Deux images permettent d’avancer encore dans cette réflexion. Imaginons un sujet qui tombe dans un gouffre, c’est-à-dire dans la dépression, le désespoir, le délire, la maladie mentale... La situation d’aide est celle dans laquelle on pourra lui tendre une main — pour freiner la chute, l’amortir, l’accompagner, dans une position de compréhension, de compassion... —, et en même temps garder l’autre main fermement amarrée au bord du gouffre, accrochée à la réalité. Si l’on tend les deux mains, on comprend la détresse, on accompagne la chute, mais on tombe avec le patient, et cela n’aide personne. C’est ce qui se passe dans la situation de « folie à deux » évoquée plus haut. Si l’on garde les deux mains solidement agrippées au bord du gouffre, à la réalité, au cadre, on observe la chute, on peut en donner une belle explication, on peut théoriser la chute, construire de beaux modèles des maladies mentales, mais cela n’aide personne. Une telle théorisation relève souvent d’un passe-temps oisif pour analystes mondains. La position soignante suppose une implication dans l’univers psychique de l’autre, d’une main, et un contact avec la réalité, le monde, son propre monde, de l’autre main. Dans ce contact se trouvent tous les procédés tiercéisants qui, à condition qu’ils ne soient pas fétichisés, donnent une assurance et garantissent l’implication. La deuxième image concerne une figure de l’interprétation. C’est celle que donne Donald Meltzer (1984) à propos du travail d’interprétation des rêves. L’interprétation d’un rêve, dit Meltzer, n’est jamais l’interprétation du rêve du patient, mais toujours l’interprétation du rêve que fait l’analyste à propos du rêve du patient. Salomon Resnik souligne ce même processus : dans le travail d’interprétation « deux rêves se regardent et se contemplent », dit-il (1984, p. 223). Toute interprétation doit ainsi contenir l’énoncé implicite suivant : « Vous me racontez un rêve ; voici le rêve que je fais à propos de votre rêve ; voici comment je l’interprète ; je vous livre cette interprétation dans l’espoir qu’elle puisse peut-être vous aider à comprendre votre propre rêve. » On voit ainsi comment le partage d’expérience fait tenir ensemble communauté et écart, et comment la compréhension de l’expérience subjective de l’autre contient la connaissance de l’irréductible altérité de chaque subjectivité. Concernant le rêve, une situation particulière de partage pourrait être évoquée : celle dans laquelle le thérapeute, l’analyste, rêve pour le patient


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ou à la place du patient. On peut parler, à propos de ces situations, d’« espace onirique commun et partagé » (Kaës, 2002). On peut dire que l’analyste fonctionne comme une partie de la psyché du patient (Missenard, 1987), et qu’il lui « prête » sa capacité onirique. Mais on doit dire, comme le fait René Kaës, que l’analyste rêve pour le patient et pour lui-même, et que son rêve est généré par un affect partagé, c’est-à-dire un affect ou un souvenir mobilisé en lui par un affect du patient. Autrement, on est en pleine « spéculation imaginative », comme disait Bion... Enfin, à partir de tout ce que nous venons de décrire concernant le partage d’affect et la nécessaire zone d’expérience commune, tout comme la non moins nécessaire et inévitable altérité sur laquelle cette communauté repose, on peut dire que toute expérience thérapeutique, psychothérapeutique, contient et est fondée sur un paradoxe, en ceci qu’elle suppose une relation vraie, authentique, partagée « pour de vrai », mais qui se déploie dans une situation factice. C’est du vrai, qui se vit pour de vrai et qui parle de la vraie vie, mais qui se déploie dans du faux. On retrouve ainsi l’implication et l’écart que suppose le partage thérapeutique. Cette notion d’implication, dans le partage d’affect, rappelle les réflexions de Dominique Thouret (2004) qui, se référant à Maldiney (1991) — et on retrouve là un principe de l’herméneutique et de la phénoménologie évoquées en début de chapitre —, souligne la manière dont le soin psychique repose sur et suppose l’implication, contrairement à l’explication. Seule l’implication permet la rencontre, le partage ; s’impliquer c’est être dans le pli, dans le rythme de l’autre, comme le dit Dominique Thouret. Seule l’implication permet de comprendre, et un sujet qui ne se sent pas compris d’un autre ne peut pas en apprendre quelque chose. On ne peut rien apprendre de quelqu’un qui ne nous comprend pas, même s’il sait très bien tout nous expliquer.


PARTIE 3 CLINIQUES DE LA HONTE ET DE LA CULPABILITÉ


Chapitre 7

CLINIQUES LITTÉRAIRES

allons proposer trois formes d’expression littéraire de la honte chez Louis Ferdinand Céline, Albert Camus et dans le livre de Job. Ces trois formes mettent chacune l’accent sur des processus spécifiques. Chez Céline, nous assistons à un véritable forçage du lecteur, conduit à éprouver et élaborer ce que l’auteur ne peut pas éprouver en personne propre. Chez Camus, on est davantage dans la construction d’un processus de partage d’affect dans la mesure où l’auteur vise, au-delà de son expérience, un fond d’humanité commun. Dans le Livre de Job enfin, il n’y a pas d’auteur connu. Ce texte montre par contre comment Job lutte contre la honte, et lui échappe, par un mécanisme de cramponnement à un objet spécifique mais au prix d’une distorsion psychopathologique du lien. C’est pour cette raison que nous accorderons un peu plus de temps à ce texte. À travers ces trois textes nous allons mettre l’accent sur les spécificités des processus : forçage, partage et cramponnement défensif. D’autres auteurs ont fait un travail analogue sur les différentes formes d’expression de la honte dans l’écriture : Emmanuel Venet (1987) à propos du Soussol de Dostoïevski, Jean-Luc Donnet (1993) avec Lord Jim de Joseph Conrad, Vincent de Gaulejac (1996) à travers Sartre et Camus, ou Claude Janin (2007) à travers Kafka. Le lecteur trouvera dans ces textes de remarquables analyses cliniques.

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N

OUS


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C LINIQUES DE LA HONTE ET DE LA CULPABILITÉ

C ÉLINE , C LÉMENCE , A RLON

ET LA HONTE

Le 17 juin 1944, Céline, sa femme Lucette et Bébert — « le chat le plus célèbre de la littérature française1 » — quittent la rue Girardon à Montmartre et s’embarquent dans un train en direction de Baden-Baden. Céline embrasse une dernière fois sa mère qu’il ne reverra jamais. Elle meurt en effet en mars 1945 pendant qu’il se trouve à Sigmaringen. La situation parisienne change en ce début 1944. Céline reçoit presque quotidiennement des cercueils miniatures et des menaces de mort. Certains amis se dérobent, humant l’air du temps. Le vent tourne et Céline, qui a publié lettres et pamphlets, qui s’est démené dans l’excès et les imprécations, choisit de quitter la France pour se rapprocher des lingots d’or qu’il a placé au Danemark. L’exil durera six ans, avec la traversée de l’Allemagne, Baden-Baden, un séjour à Sigmaringen, l’entrée au Danemark, la clandestinité, la prison et enfin l’assignation en résidence surveillée au bord de la Baltique. Les deux tomes de Féerie pour une autre fois (1952) naissent en prison. Le contexte mérite d’être rappelé car Céline publie le premier tome de ce roman en 1952. La guerre est encore proche. Sept années se sont écoulées et les blessures sont vives. En même temps, les gens essayent d’oublier soit en restant sourds à ce que disent les rescapés des camps de concentration soit en promouvant le mythe de la Résistance élargie à la Nation tout entière qui efface la part active du gouvernement de Vichy2 . Céline pense que le temps est venu de rentrer en France. Il ne veut pas rester en exil et souhaite reprendre son travail d’écrivain. Il doit son amnistie à un tour de passe-passe de son avocat devant le tribunal militaire qui traite le cas du maréchal des logis Louis Ferdinand Destouches, croix de guerre 1914. Il n’est pas question de l’écrivain Louis Ferdinand Céline. C’est ainsi qu’en 1951, après un court passage par Menton, Céline, Lucette et le chat Bébert s’installent à Meudon dans la banlieue parisienne. Céline y restera jusqu’à sa mort en juillet 19613 . Féerie pour une autre fois constitue donc un formidable enjeu. Céline renoue avec le roman. Il s’agit de reconquérir le public et de faire oublier les pamphlets et les années noires. En même temps, nous le savons par sa correspondance et les interviews données, Céline ne renie rien. Il sait qu’on l’attend au tournant et choisit un angle d’attaque — nous verrons 1. Cf. Gibault, 1985. 2. Cf. Paxton, 1972 ; Rousso, 1990. 3. Sur tous ces épisodes, voir Gibault, 1985.


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pourquoi ce terme est adapté — particulier. Il publie un roman qui ne raconte rien. Pas d’histoire comme dans Voyage au bout de la nuit ou Mort à crédit : il raconte les derniers jours de la rue Girardon avant le départ et le bombardement de Paris en avril 1944. C’est tout. Et tout Céline est là. Le livre s’ouvre sur ces lignes, et la honte, sans être nommée comme telle, est d’emblée présente, mais elle est travaillée, transformée et mise au compte du lecteur à la suite d’une série de processus que nous allons essayer de mettre au jour :

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« Voici Clémence Arlon. Nous avons le même âge, à peu près... Quelle drôle de visite ! En ce moment... Non, ce n’est pas drôle... Elle est venue malgré les alertes, les pannes de métro, les rues barrées... et de si loin !... de Vanves... Clémence vient presque jamais me voir... son mari non plus, Marcel... elle est pas venue seule, son fils l’accompagne, Pierre... Elle est assise, là, devant ma table, son fils reste debout, le dos au mur. Il préfère me regarder de biais. C’est une visite embarrassée... Elle aussi me regarde de biais, assise de quart... ni l’un ni l’autre sont tranquilles, ils ont des pensées... ils ont tous des pensées les gens, les rencontres, les connaissances, ces temps-ci... Ça va bien faire trois ou quatre mois qu’ils ont des pensées, que je suis plus regardé par personne vraiment en face... l’effet des événements, voilà. Les êtres se comportent presque tous en même temps de la même façon... les mêmes tics... Comme les petits canards autour de leur mère, au Daumesnil, au bois de Boulogne, tous en même temps la tête à droite !... la tête à gauche ! qu’ils soient dix ! douze... quinze !... pareils ! tous la tête à droite ! à la seconde ! Clémence Arlon me regarde de biais... c’est l’époque... Elle aurait dix... douze... quinze fils... qu’ils biaiseraient de la même façon ! Je suis entendu le notoire vendu traître félon qu’on va assassiner, demain... après demain... dans huit jours... Ça les fascine de biais le traître... » (Céline, 1952, p. 5).

Dès la phrase introductive le lecteur est pris dans une série de balancements qui alternent précision et imprécision et promènent le regard de l’un à l’autre des personnages. On est au Daumesnil, puis au bois de Boulogne où l’on contemple les canards qui s’agitent autour de leur mère. En même temps qu’il nous entraîne à sa suite, le narrateur introduit un effet comique qui contrebalance l’inquiétante insistance sur les pensées. Les canards se comportent tous de la même façon, tête à droite puis tête à gauche suivant les ordres ou le vent. C’est alors que nous revenons brutalement au point de départ : Clémence Arlon, son regard et ses dix, douze ou quinze fils qui se comportent comme des canards. Et Clémence Arlon, c’est le lecteur de 1952, c’est la France tout entière.


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Ces quelques lignes offrent un panorama assez remarquable de la technique d’écriture de Céline (Ferrant, 2001). L’angle d’attaque choisi pour reprendre contact avec les lecteurs est frontal. Loin de toute expression apparente de culpabilité ou de honte, loin de tout romanesque qui permettrait de mettre son talent au service d’une fiction qui détourne l’attention critique du lecteur, Céline met « les pieds dans le plat ». Il parle de la situation, de sa situation, en mars 1944. Il invective le lecteur à la fois fasciné et gêné par cette fascination : le lecteur est « fasciné de biais ». Céline n’a pas honte de ce qui s’est passé, c’est le lecteur qui est dépeint comme honteux de lire Céline, de s’intéresser au texte. La honte est bien présente mais elle est d’emblée attribuée à l’autre. Et c’est à partir de cette adresse, de ce rapprochement par la honte, que le travail d’écriture est possible. Céline reprend contact avec ses lecteurs en les traitant d’hypocrites et de canards ce qui n’est pas la meilleure manière de faire la paix. Pourtant, à y regarder de près, il n’a pas le choix. Il doit faire « du Céline » : c’est cela qu’on attend de lui. Il introduit l’enjeu du livre, son enjeu littéraire et public, dans la trame de l’histoire. Il représente le jeu dans le jeu et réussit le tour de force de faire sourire. Une fois de plus Céline vomit dans la tête du lecteur (Ferrant, 2001) et c’est à partir de cette procédure d’empiétement que le travail littéraire et psychique est entrepris. La désorientation joue sur des paires contrastées entre ici et ailleurs, le flou et le précis, la droite et la gauche. « Clémence Arlon vient de loin, de Vanves, malgré les embûches, elle ne vient presque jamais, Marcel non plus... » Tous ces éléments font alterner des précisions et des imprécisions dans un climat général de danger. Très vite l’allusion aux pensées est étendue aux gens, dans un anonymat inquiétant. Cette bouffée paranoïde touche juste. Le lecteur se sent directement visé car on ne lit pas Céline en 1952 sans « certaines arrière-pensées ». Nous sommes alors transportés au Daumesnil dans le bois de Vincennes et à Boulogne, c’est-à-dire en deux endroits géographiquement opposés, l’un à l’est et l’autre à l’ouest de Paris. Tout cela en mesure — tête à droite, tête à gauche —, ce qui rappelle, pour qui a connu Paris occupé, les parades des soldats allemands. Céline joue avec le lecteur et lui tend un miroir dans lequel il peut se voir lui-même. Cette alternance conduit progressivement à une désorientation spatiale. On ne sait plus où on se trouve : chez Céline rue Girardon, Clémence assise de l’autre côté de la table, en face des gens, au Daumesnil ou au bois de Boulogne ou en train de regarder défiler les troupes allemandes sur les Champs-Élysées...


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Le deuxième facteur de désorientation affecte la dimension temporelle. On en repère une première trace à la fin du passage cité. Elle concerne l’incertitude de l’échéance de l’assassinat du traître : demain, après demain, dans huit jours. Cela arrivera de toute façon. Cette incertitude est reprise et développée tout au long du livre par des digressions. L’auteur évoque constamment la situation présente, Clémence Arlon en face de lui, son fils dos au mur et ne cesse en même temps de s’en échapper : il remonte à 1915, au Val-de-Grâce où il a été hospitalisé, il évoque le moment où il écrit ces lignes dans sa prison de Copenhague puis il raconte la maison des bords de la Baltique où il peaufine le texte. La temporalité du récit est systématiquement déconstruite au profit d’une temporalité plurielle, dans laquelle toutes les époques communiquent entre elles et basculent l’une dans l’autre. Le défilé des canards désigne tout autant le passé — défilés des armées d’occupation ou des troupes alliées, foules parisiennes acclamant à quelques semaines d’intervalle le maréchal Pétain puis le général de Gaulle — que le présent, le lecteur qui lit ce qu’on lui dit de lire et qui tantôt regarde Céline, tantôt se détourne de lui. La troisième désorientation est identitaire. Elle est conditionnée par les deux précédentes. L’effet immédiat de la désorientation spatiotemporelle est de faire vaciller les repères identitaires. Céline ne se contente pas de ces effets induits, il introduit activement des zones de confusion entre le lecteur et lui. La première zone de confusion concerne la honte et la fascination. La violence des pamphlets est retournée et mise au compte d’un pacifisme radical. C’est le lecteur qui est désigné comme violent. La figure du « notoire vendu traître félon qu’on va assassiner » est rapidement amplifiée dans la suite du livre et Céline décrit ce que ses ennemis rêvent de lui faire subir. Il raconte son corps dépecé, écartelé, éviscéré par une foule en délire, qui mélange orgasme amoureux des observateurs lecteurs et mise à mort sanglante. Le lecteur devient tortionnaire et, une fois de plus, Céline vise juste. Évoquant allusivement les circonstances de l’épuration, il rappelle que la sauvagerie n’a pas de couleur politique ou idéologique. Ce mouvement pervers séducteur lui permet de brouiller les cartes. Cette triple désorientation maintenue tout au long du texte forme la condition de possibilité d’une transformation de la honte en honte partagée ou plutôt imposée. C’est dans ce cadre que la fascination de biais prend tout son sens. Être fasciné de biais par le traître c’est admirer en secret ce qu’il est. C’est se retrouver doublement traître puisqu’on n’ose pas lui reconnaître ouvertement une certaine grandeur et qu’en même temps on change soi-même subrepticement de camp. Dès lors tout le système bascule : le


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traître n’est pas celui qu’on croit ou qu’on désigne comme tel. Le traître est celui qui regarde, c’est le lecteur. Nous repérons enfin une dernière dimension dans ce texte. Clémence Arlon porte le même prénom que la mère dans Mort à crédit (1936). Clémence c’est la mère boiteuse, la mère qui hume son petit et l’entoure de prévenances. La mère de Céline est morte alors qu’il se trouvait à Sigmaringen, en Allemagne. Cette mère qui a entendu les condamnations à mort, l’opprobre qui frappait son fils, l’aurait-elle finalement abandonné, comme la mère d’Œdipe entendant les augures ? Le regarderait-elle aussi de biais ? Un des enjeux de Féerie pour une autre fois est donc, au-delà de la reprise de l’activité littéraire, la question du lien. Céline a été « décramponné » (Hermann, 1943) de l’espace social dans lequel il avait une place spécifique. A-t-il été décramponné du corps maternel ? Est-il définitivement plongé dans la honte ? On voit enfin comment Céline se « débarrasse » de la honte en la basculant chez le lecteur. La triple désorientation spatiale, temporelle et identitaire induit un flou par lequel Céline fait vivre à l’autre ce qu’il ne peut éprouver lui-même.

LA

HONTE DE

C AMUS

Le travail que Camus engage à partir de la honte est aux antipodes des processus développés par Céline. Si ce dernier « force » le lecteur à éprouver quelque chose à sa place par désorientation et empiétement, l’écriture de Camus se place davantage dans la perspective d’un partage, et d’une communauté affective plus construite que forcée. Le Premier Homme est le titre du roman auquel Albert Camus travaillait au moment de sa mort. Ce livre n’a pas le statut d’une autobiographie mais nous pouvons raisonnablement penser qu’il puise sa source et sa force dans le travail d’élaboration et de symbolisation de certaines situations traumatiques de l’enfance1 . Jacques Cormery se souvient de son enfance au sein d’un groupe familial marqué par l’absence du père, tué au cours de la Première Guerre mondiale. On est en Algérie. La grand-mère maternelle, Cassandre, régente d’une main ferme le groupe familial. Lucie — parfois prénommée Catherine — est la mère de Jacques. Elle est, comme son fils, soumise aux volontés de Cassandre qui garde avec elle deux de ses propres fils. L’aîné ne s’est jamais marié et travaille aux chemins de fer. 1. Voir Albert Camus, une vie, d’Olivier Todd (1996).


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Le plus jeune, infirme, est embauché comme tonnelier. La famille est pauvre et Jacques porte des vêtements qu’il hérite de ses oncles et qui sont toujours trop grands. Il travaille bien à l’école mais il est passionné de football. Il joue constamment au point d’user les lourdes chaussures à clous que la grand-mère lui impose faute de pouvoir en acheter de nouvelles. Les chaussures s’usent vite et la grand-mère finit par interdire à Jacques de jouer au football. Elle prend soin de vérifier chaque soir l’usure des clous qui sont plantés dans les semelles. Si les clous sont trop brillants, c’est que Jacques n’a pas respecté l’interdiction. Cette première scène1 , en amont de celle que nous allons relater maintenant, plante un décor. La pauvreté est omniprésente avec pour conséquence la nécessaire solidarité, la discipline de groupe et le respect dû au travail de ceux qui subviennent aux besoins de tous. Cassandre, la grand-mère, est le personnage central. Elle est gardienne de l’autoconservation et n’hésite pas à imposer à Jacques une inspection quotidienne des semelles des chaussures lorsqu’il rentre de l’école pour mesurer l’usure des clous. Cette scène est importante parce qu’elle forme l’avant-coup de ce qui va suivre, lorsque le plaisir de Jacques, l’expression de sa subjectivité, de son originalité, vont heurter de plein fouet l’état de pauvreté du groupe et la fonction de survie représentée par Cassandre. La grand-mère inspecte les semelles, c’est-à-dire ce qui est caché, l’intime, mais aussi ce qui est le plus près du sol, l’envers du décor. On est proche des remarques de Freud dans sa préface au livre de Bourke (Freud, 1913) lorsqu’il évoque les traces d’animalité. Un jour, Jacques est chargé d’aller faire réchauffer un plat chez le boulanger. Il n’y a pas de réchaud à la maison et on doit solliciter le commerçant qui, en échange de quelques francs, se charge de réchauffer les plats. Au retour, une pièce de monnaie s’échappe de la poche de Jacques. Il la ramasse en pensant qu’il aurait pu la perdre. Il se souvient brusquement qu’il y a le lendemain un match de football auquel il a très envie d’assister. S’il dit avoir perdu l’argent, il pourra peut-être profiter de l’occasion et assister au match. Il sait aussi que Cassandre le renverrait immédiatement rechercher la pièce dans la rue s’il annonce qu’il l’a simplement perdue. Il décide de mentir en disant que la pièce est tombée dans le trou des cabinets. Les cabinets sont un réduit sans air et sans électricité situé à l’étage, un simple trou creusé à même le sol, qu’il faut inonder de seaux d’eau tant la puanteur est continuelle. Il annonce donc à Cassandre que 1. Cette scène est commentée par Vincent de Gaulejac dans son livre sur la honte (1996, p. 165-177).


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la pièce de deux francs est tombée dans le trou des cabinets, qu’il l’a « sentie tomber ». Cassandre prépare le repas. Elle s’arrête, regarde longuement Jacques et lui dit : « Tu es sûr ? Très bien, nous allons voir. » Cassandre retrousse ses manches et part dans les cabinets. Jacques n’assiste pas à la scène. Quelques minutes plus tard, la grand-mère lave ses bras devant l’évier. Elle appelle Jacques et le traite de menteur. À ce moment, Jacques est pétrifié de honte. « Il comprenait que ce n’était pas l’avarice qui avait conduit sa grand-mère à fouiller dans l’ordure, mais la nécessité terrible qui faisait que dans cette maison deux francs étaient une somme. Il le comprenait et il voyait enfin clairement, avec un bouleversement de honte, qu’il avait volé ces deux francs au travail des siens. Aujourd’hui encore, Jacques regardant sa mère devant sa fenêtre ne s’expliquait pas comment il avait pu ne pas rendre ces deux francs et trouver quand même du plaisir à assister au match du lendemain » (Camus, 1994, p. 87).

Essayons de dégager les lignes de force de ces trois épisodes, la scène des chaussures, le vol de l’argent et la scène des cabinets, de façon à problématiser la question de la honte. En première lecture, ces deux épisodes mettent en lumière une caractéristique de la honte relevée par la plupart des auteurs, et que nous avons soulignée à maintes reprises. La honte apparaît en lien avec le groupe et plus largement le monde social. Serge Tisseron (1992) parle de « lien social », Vincent de Gaulejac (1996) évoque un « nœud sociopsychique », de sorte que la honte entretient un rapport spécifique avec le regard de l’autre. Imre Hermann (1943) définit la honte comme le « décramponnement absolu », c’est-à-dire l’exclusion de la communauté. Dans le roman de Camus, la honte stigmatise l’enfant qui se trouve éjecté de la nécessaire solidarité du groupe famille. Il trahit les siens en choisissant son plaisir plutôt que l’économie de survie du groupe. Ces épisodes ouvrent également un champ d’une autre nature. Les deux scènes successives du roman, l’inspection des chaussures et l’inspection des cabinets, résonnent dans une logique d’après-coup. Elles s’interprètent mutuellement de sorte que la deuxième contient le sens de la première, qui elle-même cadre la seconde. La scène de la grand-mère qui enfile son bras dans le trou des cabinets contient une charge puissante, propre à saisir les affects de dégoût et sidérer la représentation. Cette charge est démultipliée car l’inspection des chaussures et l’inspection des cabinets se condensent en une seule représentation de la grand-mère qui enfile son bras dans « les dessous » de son petit-fils pour tenter


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de récupérer ce qu’il cache au cœur de son intimité. La pièce de deux francs brille autant que les clous des chaussures et représente non seulement l’intime mais le plaisir individuel pris hors du groupe. L’activité sexuelle infantile est présente, comme issue individuelle aux pressions du groupe, comme revendication subjective face au social, dans la perspective énoncée par Freud dans Le Malaise dans la culture (1929). Cette sexualité infantile est alors rabattue sur l’analité, à travers la scène de Cassandre qui fouille dans le trou des cabinets. L’analité violemment convoquée dans cette succession de scènes forme le contexte d’émergence de la honte. Cette analité contient une dimension cloacale : les cabinets constituent le lieu où toutes les différences individuelles au sein de groupe disparaissent. Il n’y a ni différence des sexes ni différence des générations dans cet espace réduit et malodorant qui figure le groupe famille dans ce qu’il a de plus primaire, et surtout de plus archaïque. Par ce geste Cassandre montre à son petit-fils ce qu’il est et d’où il vient, elle désigne son être même, la « pâte » dont il est fait. De ce point de vue, le texte de Camus illustre parfaitement la notion de honte originaire. Toute la différence dans les modalités d’écriture propres à Camus et à Céline apparaît ici de façon évidente. Camus masque la scène de Cassandre qui enfonce son bras dans le trou des cabinets et l’on ne peut guère douter du fait que cette même scène aurait constitué un morceau de choix pour Céline (Ferrant, 2008b). Camus suggère plus qu’il ne décrit : il laisse le lecteur libre de ses éprouvés et de ses représentations mais il crée un espace de communauté partagée : n’importe quel lecteur peut s’identifier à l’enfant qui, un jour, choisit la pièce de deux francs qui symbolise le plaisir personnel. Tout lecteur a au moins une fois choisi contre le groupe formé par la famille. Derrière ce choix, c’est évidemment toute la sexualité infantile, avec son cortège de culpabilité et de honte, qui est présente. La curiosité, la découverte des plaisirs du corps sont toujours nécessairement volés au groupe familial. La découverte de soi par soi ne peut pas se faire sans que l’intimité soit présente. En ce sens, la honte originaire marque l’hominisation, la nécessaire différenciation de soi par rapport aux autres, c’est-à-dire, dans les termes de Imre Hermann, un « décramponnement ». Mais ce « décramponnement » est relatif car il est commun, lui aussi, à tous les humains. Nous avons souligné plus haut que devenir un homme et appartenir à la communauté humaine c’est se sentir, et sentir l’autre, semblable et suffisamment opaque. Reconnaître autrui, et être reconnu par autrui, implique une zone d’intimité inviolable et tenue secrète par chacun. La honte apparaît


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lorsque cette intimité nécessaire, conquise contre la pression du groupe familial et social, est effractée et publiquement dévoilée.

L’ OMNIPOTENCE « PARE - HONTE » :

LE L IVRE DE J OB

Le Livre de Job confronte à une problématique qui pose la question de la honte par son absence même. Job traverse une situation extrême, ou une situation limite, et le texte peut être lu comme le compte rendu du travail psychique auquel le personnage est contraint pour survivre en particulier sous l’angle du lien à l’objet interne et de la fonction de l’idéal. À aucun moment, Job n’est touché par la honte ou par la culpabilité, malgré toutes les tentatives exercées par ses amis. Sa femme va jusqu’à lui conseiller de se suicider en maudissant Dieu. La honte est absente de l’univers psychique de Job et s’il la mentionne en passant, c’est pour dire combien il ne se sent ni honteux ni coupable car il n’a rien fait de répréhensible. Évoquer la classique dénégation n’a ici aucun sens car Job est « réellement » innocent dans la mesure où il est l’objet d’un pari entre Dieu et le satan qui se fait fort de démontrer son hypocrisie. L’enjeu est ailleurs. L’absence de honte est donc énigmatique car tout, dans cette situation, est source de honte. Job est abandonné de tous, expulsé à la périphérie de la ville sur un tas de détritus, la peau rongée par un ulcère. Il a tout perdu, ses biens, sa réputation et sa famille. Comble de l’abandon, Dieu le prête de façon assez « sadique » aux turpitudes du satan. Comment Job parvient-il à traverser une situation honteuse sans éprouver de honte ? Qu’est-ce qui change en lui ? Peut-il survivre à un tel désordre traumatique sans être fou, et de quelle manière ? Tel nous paraît être l’enjeu du Livre de Job : il échappe à la honte par un délire grandiose. La fin du texte, nous allons le voir, confirme cette hypothèse : Dieu sauve Job de la honte en restaurant le lien et l’histoire. L’adversaire, c’est le satan1 , le diviseur ou le diable. Le diabolique sépare alors que le symbolique rassemble. Le satan tente de détruire le lien entre Dieu et Job en mettant au jour la duplicité fondamentale de l’homme. Le satan en sait long sur la vie psychique de Job car, au-delà 1. Nous écrivons « le satan » sans majuscule. Dans l’empire perse, le « satan » était un conseiller chargé de mesurer et d’éprouver la sincérité et la fidélité des puissants autour du roi. Nous devons cette précision à Pierre-Yves Brandt, professeur de psychologie de la religion à l’université de Lausanne.


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de la confiance apparemment maintenue, nous allons voir que c’est la croyance elle-même qui devient une arme contre Dieu. Le livre de Job peut enfin être lu comme une séance de psychodrame. Les personnages représentent différents aspects de la psyché de Job et actualisent plusieurs formes de lien aux objets. Nous ne commentons que le prologue et l’épilogue en laissant de côté la dynamique des dialogues. Les éléments que nous souhaitons faire apparaître sont en effet condensés dans ces deux moments introductifs et conclusifs du texte1 .

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La vie psychique de Job Job est présenté comme un homme riche et intègre. Il craint Dieu et s’écarte du mal. Il est père de sept fils et trois filles qui mangent et boivent souvent les uns chez les autres. Lorsque ces festins sont achevés, Job les fait venir pour se purifier. Levé dès l’aube, il offre un holocauste pour chacun d’eux : « Peut-être mes fils ont-ils péché et maudit Dieu dans leur cœur ! » Job répète ces gestes de purification lors de chaque festin (TOB, p. 1453). Le texte nous propulse alors, sans transition, à la cour du Seigneur. L’adversaire est là. Le Seigneur lui demande s’il a remarqué Job, qui n’a pas « son pareil sur terre ». L’adversaire répond qu’il suffit d’enlever à Job tout ce qu’il possède pour que sa foi et son intégrité vacillent. Alors le Seigneur met tous les biens de Job entre les mains de l’adversaire. À condition de ne pas le blesser, il peut éprouver sa foi (TOB, p. 14531454). Dans cette première séquence, nous passons d’une scène à l’autre, comme dans une séance de psychanalyse ou de psychodrame on passe associativement d’une représentation à l’autre, d’un jeu scénique à l’autre. Job est avec ses enfants ; le Seigneur est avec les siens. Dès le départ, une topique psychique est présente. La famille du Seigneur est en écho, et en miroir de la famille de Job. Le monde céleste peut être compris comme une représentation du monde interne où se trouvent les clés qui permettent de comprendre les enjeux manifestes de la vie psychique de Job. Les aspects dynamiques se répondent étroitement : le doute qui saisit Job après chaque fête résonne 1. Afin de ne pas alourdir le propos nous ne citons pas les textes in extenso mais nous renvoyons systématiquement à la TOB (traduction œcuménique de la Bible, 1975). Nous utilisons la traduction d’André Chouraqui (La Bible, 2003) dans la discussion d’une divergence d’interprétation de la fin du texte.


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avec le doute instillé par l’adversaire. La purification systématique constitue un symptôme sur le mode obsessionnel qui répète le rituel conjuratoire au cas où quelque chose aurait pu se produire. L’adversaire qui explicite — interprète ? — la crainte de Job, est apparemment plus fin clinicien que le Seigneur : il met en doute l’intégrité du bel ensemble. Si Job éprouve le besoin de se purifier répétitivement, c’est qu’il a quelque chose à cacher. Le Seigneur vante son serviteur de façon appuyée, à la manière d’un défi, comme s’il l’« offrait » à l’adversaire, ou comme s’il n’était pas vraiment convaincu de la pureté de sa foi. Il accepte avec trop d’empressement l’expérience de destructivité à laquelle va se livrer le satan. Le premier traumatisme Le premier traumatisme voit disparaître d’un coup toutes les richesses et tous les enfants de Job (TOB, p. 1454). La réaction de Job mérite d’être citée in extenso : Alors Job se leva. Il déchira son manteau et se rasa la tête. Puis il se jeta à terre, adora et dit : « Sorti nu du ventre de ma mère, nu j’y retournerai. Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté : Que le nom du Seigneur soit béni ! » En tout cela, Job ne pécha pas. Il n’imputa rien d’indigne à Dieu.

Le passage de la douleur à la soumission est immédiat. Il n’y a pas le moindre sentiment de révolte. La violence de la douleur est tout entière contenue dans les gestes accomplis et se transfère apparemment sans reste au sein de la croyance. Tout se passe comme si le moi n’était pas entamé par le traumatisme vécu. Comment comprendre cette immédiateté qui, quelle que soit sa nature, fait symptôme ? Deux axes se dégagent. L’un passe par l’omnipotence narcissique et l’autre pose la question de l’étayage sur le corps propre. L’omnipotence narcissique et le corps On a le sentiment qu’il manque un maillon dans ce renversement brutal car Job ne dit rien de la mort de ses enfants. Dans ce type de contexte, la clinique montre que les réactions qui accompagnent la douleur font quelquefois appel à des mécanismes de


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type délirant. Les parents disent que l’enfant est toujours présent et leur conviction s’accompagne de moments hallucinatoires. Cette forme d’aménagement de la douleur suppose un clivage qui maintient la psyché en double régime sur une durée plus ou moins longue. La mort de l’enfant est alors simultanément reconnue et déniée. Cet aménagement souligne l’enjeu de la perte et du traitement de la douleur consécutive à cette perte. La psyché ne se résout pas à reconnaître la perte et sauve son intégrité en construisant, dans l’urgence, une interprétation délirante de la réalité. Ce double régime psychique spécifique fait défaut dans l’histoire de Job : tout semble se jouer au sein d’une sphère narcissique où l’objet n’a aucune place. Il n’y a pas création d’une néo-réalité dans laquelle l’objet perdu est encore hallucinatoirement présent. On voit donc se dessiner ici une problématique essentiellement narcissique. Job « sauve » son narcissisme pour ne pas se désorganiser. L’investissement d’objet est converti en investissement narcissique. La théorie de la cause qui apparaît souvent dans ce type de clinique est rabattue sur la volonté divine et évacue d’un trait la question de la culpabilité. C’est précisément l’absence de culpabilité, comme garante et comme signe du lien objectal, qui apparaît comme symptôme du processus dans lequel Job est engagé. L’expression « Sorti nu du ventre de ma mère, nu j’y retournerai » est frappée d’évidence. Le corps propre forme une continuité de la naissance à la mort. Il est constitutif du sujet même s’il reste contingent et limité. C’est sur cette continuité que Job prend appui. Trois facteurs, toutefois, retiennent l’attention : – on doit distinguer la nudité physique et la nudité psychique (Ferrant, 2003a). L’enfant ne sort pas vraiment nu du ventre de la mère. Il est déjà investi — vêtir et investir ont la même racine — par la mère. Il est bercé depuis longtemps par les rêveries maternelles et niché au creux du berceau psychique tissé par son environnement ; – la nudité de la mort n’est pas symétrique à la nudité de naissance ; la fin n’est pas superposable au début : la perspective de la mort implique nécessairement la confrontation au deuil du monde des objets investis et de soi-même ; – le Seigneur qui donne et ôte prend valeur de référent paternel. La passivité devant le père peut-être envisagée comme une forme d’activité retournée. Job se soumet activement au père. Il est maître de sa vie, jusque dans l’acceptation de la loi paternelle. Ces trois éléments esquissent la trace d’un clivage : les temps de la naissance et de la mort sont rabattus l’un sur l’autre en référence


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avec la mère, et disjoints des éléments paternels. Nous reviendrons ultérieurement sur ce point. Nous supposons, à partir de ces indices, l’existence d’un noyau pathologique de la croyance jobienne. Ce noyau est constitué par le déni de la perte, le transfert immédiat de l’investissement d’objet en investissement narcissique et l’absence de culpabilité. Job évite la désorganisation psychique consécutive à la douleur par la mise en œuvre d’un investissement narcissique exempt de culpabilité. En s’en remettant complètement à Dieu, il maintient sa cohérence psychique : il est toujours quelqu’un. Mais cette cohérence a un prix : l’effacement de l’objet, le surinvestissement du pôle narcissique omnipotent en agrippement forcené à l’objet Dieu et l’appui sur le corps. Si l’on envisage cette possibilité, les reproches adressés par Dieu à la fin du texte sont fondés. C’est précisément cette défense narcissique que le satan, fin clinicien, va attaquer frontalement. Le deuxième traumatisme On se retrouve dans le monde céleste. Le Seigneur s’adresse à l’adversaire, qui répond sur le même registre que lors du premier dialogue. Le ton du Seigneur est encore un peu trop affirmatif et l’adversaire saisit l’opportunité qui lui est offerte. Le satan, en surmoi sévère et cruel, dénonce la position foncièrement narcissique de Job. Il souligne que Job n’est frappé que dans ses possessions, pas dans son image : le narcissisme n’est pas suffisamment touché. En expérimentaliste avisé, l’adversaire propose la construction d’un dispositif : après avoir arraché les possessions et la famille, il faut attaquer « ses os et sa chair » et observer ses réactions (TOB, p. 1454). Comment va-t-il se comporter lorsqu’il sera touché au corps, blessé dans son image et abandonné de Dieu ? Le satan propose la construction d’un dispositif de torture, tel qu’on le rencontre dans toutes les guerres : on place le sujet en situation de détresse afin de lui faire avouer ce qu’il cache. Job est frappé par la lèpre et s’installe sur un dépotoir où l’on jette la vaisselle et les cendres. Sa femme lui dit : « Vas-tu persister dans ton intégrité ? Maudis Dieu et meurs ! » Job lui répond : « Tu parles comme une folle1 . Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu. Et le malheur, pourquoi ne l’accepterions-nous pas aussi ? » (TOB, p. 1455).

1. André Chouraqui traduit : une « charogne » (La Bible, 2003).


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Relégué à la périphérie de la cité parmi les détritus, la lèpre — ou les ulcères (Chouraqui, La Bible, 2003) — recouvrant son corps, Job est difficile à regarder. Dans la ligne proposée par René Girard (1985), la lèpre représente l’effet du retournement lié à la violence mimétique : on ne regarde plus Job avec admiration mais avec horreur. Nous avons rencontré plus haut une thématique proche dans le texte de Louis Ferdinand Céline et le regard en biais. Nous soulignerons deux éléments complémentaires. On peut d’abord penser que cette symptomatologie corporelle s’inscrit dans le cadre d’une réaction psychosomatique majeure. La lèpre — ou l’ulcère malin — est la conséquence directe du bouleversement traumatique. Cette pathologie représente ensuite le basculement, du dedans vers le dehors, de ce qui devait rester caché. La lèpre inscrit la maladie sur la peau de Job. Sa peau, devenant malade, expose le noyau profond de sa croyance, sa distorsion centrale. Le clivage est donc visible. Job maintient psychiquement sa croyance « folle » et expose, en même temps, sa nature pathologique à travers le symptôme corporel. On songe évidemment au Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde (1891) qui garde trace de toutes les turpitudes, alors que le personnage conserve une éclatante jeunesse. D’un point de vue psychopathologique, la conviction délirante et la lèpre de Job sont équivalentes dans la mesure où l’une dit le fond de l’autre. Il existe enfin une troisième perspective. La honte surgit lorsque quelque chose qui aurait dû rester secret apparaît au grand jour. Les ulcères qui couvrent le corps de Job ne suscitent cependant aucun sentiment de honte : Job ne se cache pas, il ne fuit pas le regard d’autrui. Est-il éhonté, comme certains sujets en grande désocialisation peuvent l’être ? Souffre-t-il de ce que Furtos et Laval (1998) désignent comme un syndrome d’auto-exclusion, c’est-à-dire d’un véritable déni de lui-même, de ce qu’il ressent ? Pourquoi, dans l’accumulation des traumatismes, l’adversaire épargnet-il la femme de Job ? Sa disparition serait-elle moins douloureuse que les autres et aurait-elle constitué un soulagement ? Doit-on imaginer que la survie de cette femme doit être rangée comme un traumatisme supplémentaire ? Au-delà de l’humour facile que suggère ce point, il faut souligner que la femme de Job parle la langue de l’adversaire : elle propose la rupture du lien, le suicide, comme solution ultime. Quand elle lui demande s’il va persister dans sa foi, elle exprime une réaction humaine normale. En dénonçant l’intégrité de Job, elle souligne une situation de détresse radicale et de désaide. N’importe qui, en de telles circonstances, sombrerait effectivement dans le désespoir. Quand on


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a tout perdu, quand on est abandonné par Dieu, la vie est impossible. Il ne reste qu’à mourir en proférant des malédictions, comme un cri d’ultime révolte. Cette femme énonce une vérité simplement humaine : Job ne peut pas conserver la foi sans être fou. Même si elle se fait alors porte-parole de l’adversaire, il n’en reste pas moins qu’elle exprime une vérité douloureuse : Job sombre dans la folie. Il l’accuse d’être folle — une « charogne » (Chouraqui) — et on est frappé par l’aspect projectif de cette accusation. C’est Job qui est désormais fou et qui ressemble à une charogne mais il devient fou pour ne pas sombrer dans une folie plus désorganisante encore. La situation prend alors la forme d’un nœud paradoxal. Le contrat passé entre Dieu et l’adversaire exclut l’éventualité de la mort de Job. Ce dernier, refusant la solution du suicide, se place donc dans la ligne de la volonté du Seigneur auquel il reste apparemment fidèle. Mais plus Job s’efforce d’échapper au désespoir en s’accrochant à sa foi, plus il renonce à une part d’humanité. La clinique apporte ici quelques éléments complémentaires. Primo Levi, à la fin de sa vie, considérait que les rescapés des camps s’étaient d’une certaine façon « organisés » pour survivre1 . Dans son esprit, « s’organiser » impliquait une contamination par la folie du camp. Dans cette forme de situation extrême, seule la mort pouvait sauver de la déshumanisation. On est ainsi conduit à penser que Job s’organise pour survivre en maintenant sa cohérence de façon forcenée. C’est précisément cette cohérence maintenue qui va constituer, à la fin du texte, l’enjeu de la confrontation avec Dieu. La croyance de Job est une croyance extraordinaire au sens où, en s’arc-boutant sur sa conviction, il s’élève au niveau de Dieu et lui tient tête. Sous couvert d’une foi répétitivement proclamée, Job défie Dieu. Le symptôme de cette lutte frontale, à égalité avec Dieu, réside dans l’absence totale de culpabilité et de honte. La culpabilité et la honte sont l’apanage de l’humain. Seul Dieu, dans cette perspective, échappe à la culpabilité et à la honte. La subjectivité blessée et la sauvegarde narcissique Avant d’aborder rapidement la confrontation finale, essayons de nous représenter la position de Job. La première série traumatique impose à Job un sauvetage identitaire en urgence. La perte d’objet est déniée, après un premier temps d’expression de la douleur. Tout est transporté dans le lien avec l’objet interne 1. Cf. Anissimov, 1996.


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Dieu. En même temps, la continuité corporelle à travers la nudité est affirmée. Cette procédure défensive contre la désorganisation passe donc par le narcissisme, un collage à la toute puissance divine et l’étayage sur le corps. La nature essentiellement narcissique de cette défense n’échappe pas à l’adversaire qui impose un deuxième traumatisme visant précisément le corps. On peut toutefois considérer ce deuxième traumatisme comme une conséquence du premier, et envisager la lèpre comme une réaction psychosomatique. L’intégrité psychique est alors maintenue dans le lien à l’objet Dieu au prix de la désorganisation du corps. Un nouveau clivage intervient : Job n’est pas atteint ou touché psychiquement par la lèpre. Le travail de subjectivation est cassé : Job n’habite plus son corps et renforce le collage avec Dieu. Ces deux temps traumatiques s’appuient fondamentalement sur une même procédure défensive. Job se coupe chaque fois de l’expérience vécue : déni de la perte dans le premier temps, déni du corps dans le second temps. C’est ce qui caractérise la position pathologique de Job : l’affirmation de son innocence prend appui sur un déni et implique une complétude narcissique forcenée à travers le lien à l’objet interne Dieu. Quelle est la nature de cet objet que Job appelle Dieu ? On peut dire que, dans ce contexte, Dieu n’est plus Dieu : c’est un objet narcissique issu d’un clivage. On observe alors une situation clinique particulière qui conduit à reconsidérer le prologue sous un autre angle : la disparition du doute implique une situation folle. Au-delà d’une symptomatologie d’allure obsessionnelle le doute jobien était garant de l’authenticité du lien : l’incertitude fondait l’authenticité. En mettant cette incertitude à l’épreuve, l’adversaire déclenche un processus qui, impliquant le renforcement contraint du lien de confiance, ouvre sur une situation radicalement opposée : plus Job affirme sa confiance et sa foi, plus il s’en éloigne. En se coupant de la honte, Job perd son humanité et défie Dieu. L’objet Dieu s’est fétichisé : il n’est plus complètement vivant. C’est précisément ce que Dieu va reprocher à Job avec, à notre sens, une pointe de mauvaise foi. Horreur et désaveu ou désaveu et appui ? Nous franchissons toute la partie centrale formée par les échanges entre Job et ses amis pour arriver au dialogue terminal entre Dieu et Job. Dieu apostrophe Job et lui demande qui dénigre ainsi la providence par des discours insensés ? Où était Job quand Dieu a fondé la terre ? Job a-t-il, une seule fois, commandé l’ordre des journées (TOB, p. 1504) ?


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Dieu fait alors voyager Job dans le temps et dans l’espace. Si, lors du prologue, deux mondes étaient en regard l’un de l’autre, la scène du psychodrame jobien s’élargit maintenant à l’univers entier, et c’est une gigantesque scène primitive qui se déploie dans le discours divin. Dieu évoque les commencements de tout (TOB, p. 1506) : « Connais-tu le temps où enfantent les bouquetins du rocher ? Surveilles-tu le spasme des biches ? Comptes-tu les lunes qu’elles remplissent ? Connais-tu le temps de leur parturition, Quand elles se ploient, mettent bas leur petit, expulsant leur faix ? »

Cet écho réorganise la scène évoquée par Job lors du premier traumatisme marqué par la perte des enfants. Le monde était duel : sorti nu du ventre de la mère, nu il y retournait. De son côté, coupé de cette continuité, le père donnait et ôtait. Le discours divin réintroduit un père qui fonde, surveille et accompagne. Ce n’est plus un Dieu qui donne et qui ôte, mais un Dieu au contact du corps et attentif. Job répond qu’il a abordé, « sans le savoir, des mystères qui [le] confondent » (TOB, p. 1511). Il ne connaissait Dieu que par ouï-dire, maintenant ses yeux l’ont vu : « Aussi, j’ai horreur de moi et je me désavoue sur la poussière et sur la cendre » (TOB, p. 1511)1 . Ce revirement contient sa propre logique. Dieu dénonce la position narcissique de Job qui se prenait pour Dieu et n’éprouvait pas de honte. Le clivage semble désormais levé et Job répond en deux temps : l’horreur de lui-même et le désaveu sur la poussière et la cendre ou, dans la traduction d’André Chouraqui (La Bible, 2003), le désaveu et l’appui sur la cendre. Avant de développer l’opposition radicale de ces deux traductions, nous commentons rapidement les deux voies complémentaires de la guérison de Job. D’une part, la réorganisation d’une scène primitive donne une place au père au sein du couple mère-bébé. Ce père n’est pas cruel, indifférent et lointain ; il n’est plus celui qui donne et qui ôte. Il est au contraire un père qui n’ignore rien de ce qui se passe. Comme nous l’avons souligné, la première formulation de Job disjoint le lien à la mère et la soumission au père. Désormais, le rapport à la mère est triangulé par la présence d’un père. 1. André Chouraqui traduit : « Sur quoi je me rétracte et me conforte dans la poussière et la cendre » (La Bible, 2003). Nous allons examiner ce point essentiel.


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D’autre part, Job « voit » Dieu. La perception joue un rôle essentiel parce que Dieu se montre, se fait entendre « du cœur de l’ouragan », et déploie le monde devant Job: voir l’immensité du monde, c’est entrevoir l’immensité de Dieu. Autrement dit, le lien aux objets et le contact avec l’univers sont une garantie contre l’omnipotence narcissique. L’essentiel est aussi dans le constat que nous sommes, et nous ne sommes pas, en même temps, propriétaires de ce monde. On serait tenté de préciser : ni du monde externe, de l’univers des objets objectifs, ni du monde interne, de l’univers des objets subjectifs. La leçon de Dieu tient en une phrase : Job croyait être quelqu’un alors qu’il n’est personne. Affirmer sa plénitude par agrippement à un objet tout puissant « pare-honte », avec lequel on finit par se confondre, coupe les liens avec la diversité de l’univers autant externe qu’interne. Le revirement final de Job peut cependant être entendu de deux façons opposées suivant la traduction retenue. La TOB traduit : « J’ai horreur de moi et je me désavoue sur la poussière et sur la cendre. » L’horreur de soi pose un problème complexe. Pourquoi cette horreur est-elle suivie par le désaveu de soi ? Une hypothèse possible est que ce double trait constitue un retournement pur et simple de l’omnipotence narcissique. Dans cette hypothèse, Job n’est pas vraiment « guéri ». Autrement dit, l’adversaire a gagné car il n’y a pas d’issue du côté du lien. On est soit le plus pur des croyants, soit le plus impur des hommes. Dans la perspective chrétienne (Girard, 1985) le Livre de Job s’achève sur l’attente d’un intermédiaire — le Christ — susceptible de réconcilier l’homme avec Dieu et avec lui-même. André Chouraqui traduit à peu près le contraire : « Je me rétracte et me conforte dans la poussière et la cendre. » La rétractation signifie le changement de position interne, c’est-à-dire la levée du clivage. La réduction de la toute-puissance est alors suivie d’un appui — au sens où l’on conforte quelque chose — sur la nature « terrienne » de l’humain. C’est ici que la question du doute fait retour. Le doute jobien du prologue engageait implicitement une théorie de la rétribution. Job rachetait les fautes réelles ou potentielles commises par ses enfants. En ce sens, derrière la piété proclamée, il forçait le destin et le satan visait adroitement cette cible. L’incertitude apparente de Job était en réalité le masque de son omnipotence narcissique. Le confort sur la poussière et la cendre signifie l’appui sur ce « rien ». Ce « rien » est formé de déchets, c’est une matière informe susceptible d’être transformée. C’est ainsi que nous comprenons l’épilogue dans lequel Job est rétabli dans sa richesse et a de nouveaux enfants. L’étayage


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sur ce rien constitué de poussières et de cendres, assumé sans attente de compensation, est source de son renouveau. Le déploiement de la question identitaire, au sein de cette situation extrême et dans ce contexte traumatique, semble répondre à une certaine logique. Le lien de Job avec le monde, avec les objets, est d’abord traversé par une forme d’incertitude et de doute. Les rituels de purifications ouvrent sur la profondeur du monde interne : ils sont garants d’une certaine authenticité mais ils relèvent simultanément d’une forme de contrôle omnipotent. Il faut reconnaître que l’adversaire, le diviseur — l’analyste, au sens étymologique, c’est-à-dire celui qui sépare les éléments les uns des autres —, oblige Job à entreprendre un véritable travail analytique de désorganisation et de réorganisation. De ce point de vue, Freud est un satan. Cette mise en perspective radicale de la foi, et en dernière instance de l’identité, accomplit un trajet complexe qui passe par un moment bien particulier : Job devient fou pour ne pas se désorganiser. Plus précisément, en perdant la honte, il perd Dieu et il perd son humanité. Le temps est alors écrasé dans la confusion de deux formes de nudité, en même temps que les aspects maternels et paternels sont clivés. On assiste à une désorganisation de la scène primitive qui coupe Job de lui-même et des autres. Inversement, la guérison de Job passe par un double processus : d’une part la perception de l’objet et d’autre part la réorganisation de la scène primitive, impliquant la recombinaison des aspects maternels et paternels. Pour terminer sur une trace d’humour, signalons que le texte ne précise pas si c’est avec madame Job qu’il a eu de nouveaux enfants. Il semble que oui. Nous aimerions savoir ce qu’ils ont pu se dire, avant, pendant ou après la série de scènes sexuelles qu’ils ont allégrement traversées pour donner naissance à sept fils et trois filles...


Chapitre 8

HONTE ET CANCER

paraître surprenant d’associer deux thèmes aussi éloignés l’un de l’autre que maladie somatique et honte. La maladie somatique, quand elle se manifeste avec un important degré de gravité, voire de risque létal, semble aux antipodes de l’affect de honte. La compassion, l’accompagnement affectif, mais aussi le soin, curatif ou de confort, sont des termes qui viennent spontanément à l’esprit quand on parle de maladie. La honte, à l’inverse, surgit lorsque quelqu’un fait quelque chose qui ne se fait pas, se trouve humilié publiquement et d’une certaine façon mis au ban de la société. Nous ne sommes pas responsables de nos maladies et des dérèglements physiologiques qui finissent, un jour ou l’autre, par nous emporter. On peut donc légitimement se demander ce que la honte vient faire dans un tel contexte. Autant la souffrance semble légitime, autant la honte paraît ici déplacée. Nous allons essayer de montrer que la honte joue un rôle non négligeable dans ce type de situation. Comme nous l’avons souligné, la honte n’est pas seulement liée à ce qui se fait ou ne se fait pas socialement. Elle est consubstantielle à un certain type de rapport que les êtres humains entretiennent avec eux-mêmes, avec leur corps et avec autrui. La honte est au fondement du travail de civilisation. Elle est, plus profondément que la culpabilité, consubstantielle à l’humanisation (Janin, 2003, 2007).

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I

L PEUT


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Au sein de notre culture, la honte accompagne l’état de maladie et spécifiquement la prise en charge hospitalière. Toute hospitalisation implique en effet la prise en compte de quatre types de demandes : une demande médicale, une demande d’informations, une demande sociale et une demande psychologique. Si la réponse à la demande médicale est en principe évidente, la prise en compte des autres dimensions souffre parfois d’une certaine confusion. La demande psychologique est souvent rabattue sur la demande d’informations. Les informations données au malade, tout au long de son séjour hospitalier, répondent à un besoin conscient mais ne permettent pas toujours de traiter l’angoisse qui accompagne inévitablement l’état de maladie et l’hospitalisation. Nous aborderons spécifiquement un aspect de la demande psychologique : la honte éprouvée par les patients et par les équipes de soins spécialisés en cancérologie. Si la honte ressentie par les patients est relativement aisée à comprendre — même si les patients ont du mal à l’exprimer —, celle qui concerne les équipes de soins est souvent plus difficile d’accès. On se heurte en effet à deux sortes de difficultés. La première difficulté apparaît inévitable : elle relève de la nature des soins et de leur nécessité souvent vitale. Une deuxième difficulté tient à une sorte de règle de silence, conséquence de mécanismes d’évitements, telle que toute discussion collective sur le sujet est le plus souvent assez difficile à conduire. La honte du soignant peut être dite dans l’intimité, au détour d’un travail personnel dans le cadre d’une psychothérapie ou d’une psychanalyse, mais rarement sur le lieu même de l’activité. Les équipes spécialisées en cancérologie sont confrontées à des cliniques complexes qui impliquent autant les liens avec les individus souffrants qu’avec leur entourage. La plupart du temps le soignant accompagne, comme il peut, la souffrance des uns et le chagrin des autres. Il arrive aussi que les soignants soient confrontés à des familles déchirées, haineuses, et il n’est pas rare que l’unanimité du groupe famille se fasse contre le soin lui-même, contre la personne du soignant accusé de tous les maux. Quels que soient les types de patients et de familles qu’il est amené à côtoyer, le soignant peut être touché, ébranlé, blessé et parfois révolté par les situations qu’il doit affronter. Il est bouleversé par les gestes qu’il accomplit et par le silence qu’il impose souvent à sa sensibilité. Il développe alors toute une série de stratégies qui lui permettent de supporter ce à quoi il est confronté. Ces stratégies sont défensives, en ce sens qu’elles ont une fonction de protection de l’individu. Elles sont aussi nécessaires dans la mesure où un professionnel risque de perdre


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ses compétences s’il se laisse trop envahir par les dimensions affective et conflictuelle de son action. Notre propos n’est donc pas de dénoncer ces stratégies dans la mesure où elles sont nécessaires à l’accomplissement du soin. Notre réflexion vise l’aspect trop défensif qui introduit une distance excessive entre l’individu et ce qu’il ressent et, par contrecoup, entre le soignant et le patient. On assiste alors à la mise en place d’une spirale qui, dans certains cas, ne permet pas au soignant d’entendre la honte du patient et amène ce patient à avoir honte de sa honte. Le problème se noue parfois à l’excès parce que la honte est un facteur désorganisateur du narcissisme du sujet et que cette désorganisation ne touche pas seulement la sphère psychique mais la sphère affective, c’est-à-dire aussi le corps. Nous aborderons d’abord les éprouvés du patient puis la question de la honte au sein des équipes soignantes. Nous envisagerons alors le système en feed-back qui implique que la honte refusée par l’équipe a pour conséquence un enfouissement dommageable de la honte du patient. Ces remarques pourront, dans une certaine mesure, être étendues à d’autres contextes.

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LE

CORPS MALADE ET LA HONTE

Comme nous l’avons souligné dans les chapitres précédents, la honte n’est pas un éprouvé simple. Dès qu’on cherche à en définir les mécanismes, les sources et les conséquences, on est amené à distinguer différentes formes de honte, la honte signal d’alarme, la honte éprouvée, blessante, et la honte d’être. Au sein de cette échelle il faut naturellement introduire toute une série de gradations qui permettent de passer d’un état à l’autre. Différentes formes de honte mobilisées par la maladie La première forme de honte, la plus banale, la plus normale et surtout la plus nécessaire au fonctionnement psychique quotidien, est la honte signal d’alarme. C’est un éprouvé qui ne bouscule pas l’organisation de la personnalité mais s’intègre au contraire au moi. La honte signal d’alarme alerte le sujet avant qu’il ne soit plongé dans une situation honteuse dommageable pour son amour-propre. Elle a une fonction de protection et se construit essentiellement au cours de l’enfance, dans le rapport quotidien avec les parents et la famille.


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La deuxième forme de honte, à l’inverse de la précédente, est plus ou moins dommageable pour l’individu. Elle fait irruption et bouleverse plus ou moins gravement l’organisation du narcissisme. Le sujet se sent méprisé et indigne, non seulement à ses propres yeux mais aux yeux d’autrui. Il peut alors développer globalement trois types d’attitudes. Première possibilité : la blessure n’est pas désorganisatrice mais la situation est malgré tout présente à la périphérie de la conscience. Le pouvoir blessant des hontes d’enfance ou d’adolescence est intact. Deuxième possibilité : le sujet entre dans une spirale honteuse. Il se replie et n’ose plus exprimer ce qu’il ressent. La honte contamine l’ensemble de son existence. Cette position peut entraîner à l’extrême une plus ou moins grande désocialisation. Elle peut également impliquer un désintérêt pour le corps, source de plus ou moins larges désorganisations de l’équilibre psychosomatique. Troisième possibilité : le sujet adopte une attitude de prestance et évacue son vécu de honte en direction d’autrui. Il s’arrange alors pour faire éprouver la honte à un ou plusieurs membres de son entourage familial ou professionnel. Il sauve son narcissisme en sacrifiant le narcissisme d’autrui. Pour ce qui concerne l’objet de ce chapitre nous ne relèverons que deux destins de la honte. La première forme est liée à la perte de l’estime de soi, en lien avec l’auto-maintien. La honte surgit lorsque le sujet est contraint de dévoiler brutalement et durablement ce qui relève de son intimité. Lorsqu’il se trouve en situation de maladie et d’hospitalisation le sujet doit se défaire des protections habituelles et nécessaires qui forment une frontière entre ce qu’on montre de soi et ce qu’on garde en soi. Cette situation concerne essentiellement, mais pas uniquement, le patient. La deuxième forme est la honte ontologique (Gaulejac, 1996) que nous avons déjà envisagée à propos des traumatismes de guerre. Elle désigne l’état d’un sujet témoin ou acteur d’événements qui le bouleversent mais qu’il ne peut ni empêcher ni dénoncer. Cette forme concerne les équipes de soin dans la mesure où leur travail, nécessaire à la survie du patient, vient parfois heurter leurs valeurs éthiques. L’hospitalisation et le corps mis à nu Lorsqu’un patient entre à l’hôpital il doit momentanément renoncer à la maîtrise de son corps. L’institution hospitalière possède des rythmes et des rites éloignés de la vie quotidienne. La prise de température, la succession des examens, l’organisation des repas et le déroulement des nuits introduisent des bouleversements tels qu’il est difficile de conserver


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un fonctionnement psychique normal. On voit assez vite s’installer un mode d’être dans lequel une bonne part de l’univers du patient est organisée par l’institution et les soins. Ses préoccupations épousent les courbes de température et les résultats des divers examens. Il existe bien sûr des gradations dans ces divers comportements. Un patient raconte l’épisode suivant. Hospitalisé pour une petite intervention, il ne doit rester que trois ou quatre jours à l’hôpital. Il se réjouit d’avance de ces quelques journées de repos et de liberté : il pourra enfin lire les deux romans qu’il ne trouve jamais le temps de commencer. Comme l’anesthésie ne sera pas trop lourde, il ne sera pas trop endormi. Il revient de cette hospitalisation totalement déconcerté. Non seulement il n’a pas pu lire la moindre ligne, mais il a passé ces quelques jours dans un état « second ». Dès son arrivée, alors qu’il commence à lire, confortablement installé dans une chambre individuelle, les examens de routine commencent. Prises de sang, recommandations diverses, température, visites de médecins, surveillance... Il est contraint de s’occuper de son corps dans ses moindres détails. Le repas servi assez tôt ne le dérange pas mais il vit au rythme de ses courbes de températures, des taux de tel ou tel élément sanguin et de tout ce qui « sort de lui » Après l’intervention, tout continue sur le même rythme et il passe le plus clair de son temps à regarder le ciel par la fenêtre de sa chambre sans penser à rien. Le temps est comme suspendu.

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Il faut attendre encore pour que sa sortie de l’hôpital soit possible parce que le médecin a du retard. Le patient ne contrôle plus sa vie. Son temps est dépendant d’autrui. Ce n’est qu’après son retour à la maison qu’il peut reprendre la maîtrise de lui-même. « Ce fut, dit-il, une expérience étrange » : le patient est chef d’entreprise et ne supporte pas qu’on « touche à ses affaires... ».

Le patient est contraint d’abandonner son corps aux regards et aux mains d’autrui. Le corps n’est pas une machine dont on peut s’extraire simplement. Le corps est le « camp de base » du sujet. Il est constamment à l’arrière-plan de la vie psychique. Les zones corporelles intimes possèdent un statut spécifique et leur dévoilement implique nécessairement un état de malaise plus ou moins consciemment ressenti. C’est un premier facteur de honte lié au fait que ce qui était jusque-là caché est nécessairement exposé. Dans notre culture, le dévoilement de soi n’est pas toujours facteur de honte. La consultation médicale, le lien sexuel ou le rapport étroit qui se développe entre le corps maternel et le corps du bébé ne sont pas, sauf exception, générateurs de honte. Lorsqu’on est hospitalisé, même pour une intervention bénigne, c’est un autre type de dévoilement de soi qui est en jeu. Il existe évidemment toute une série de gradations mais il y a un fond commun : nous sommes


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exposés passivement à l’investigation d’autrui. Plus la maladie présente un degré de gravité important, plus cet abandon est nécessaire et intrusif. Un exemple simple peut illustrer ce point : l’examen colorectal réalisé en présence d’assistants et d’étudiants qui, évidemment, sont là pour apprendre. Lors d’un colloque d’oncologie, un médecin raconte comment il a résolu les questions humaines que lui pose l’examen colorectal. Cet examen, nécessaire dans le diagnostic du cancer de la prostate, implique un toucher rectal qui permet de repérer l’accroissement symptomatique du volume de la prostate et sa dureté. Au cours de cet examen, le patient est installé à quatre pattes, les jambes écartées. Lorsque cet examen se déroule dans le cadre hospitalier, il n’est pas rare que les internes et les externes soient présents pour apprendre les gestes nécessaires à l’examen et soient invités à leur tour à examiner le patient. Le médecin reconnaît la nécessité de l’enseignement mais il prend aussi garde au respect du patient. Il estime qu’être exposé dans cette position et pendant une durée trop longue, même pour des raisons médicales, porte atteinte à la dignité humaine du patient. Il a donc résolu la question : avant d’entrer dans la salle d’examen, il recouvre le haut du corps du patient avec un drap qui masque son visage. L’anonymat conservé dans ces circonstances est pour lui le symbole d’une sauvegarde de la dignité.

Non seulement le patient expose ses parties intimes mais l’intérieur de son corps, domaine du caché par excellence, passe au-devant de la scène. Quelque chose en lui se développe et produit des effets désastreux. C’est un deuxième facteur de honte lié au sentiment d’avoir en soi quelque chose de mauvais, un cancer, qui abîme l’intérieur et qu’on est impuissant à contrôler. Si la tumeur est visible et entraîne une déformation du corps, les sentiments de honte sont portés à leur paroxysme. Toute notre éducation va dans le sens du contrôle de soi, du maintien, d’une certaine tenue. Notre vie sociale, en groupe comme en famille, est organisée par des règles qui distinguent ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. L’état de maladie met en faillite la dimension du contrôle corporel directement en lien avec l’analité. Honte et culpabilité défensive Dans ce contexte, la recherche de la cause est à la fois inévitable, vaine et nécessaire. Elle est inévitable parce qu’elle est commandée par la nécessité psychique, propre à tous les êtres humains, de trouver une causalité à ce qui advient comme rupture dans la continuité de leur vie. En cherchant une causalité, le sujet cherche à renverser la position passive


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dans laquelle il se trouve. Confronté à l’échec du contrôle corporel, c’est-à-dire à la désorganisation du contrôle anal, il cherche à reprendre une position active. Cette recherche de causalité est vaine parce qu’elle ne se pose pas dans les termes adéquats, en particulier du point de vue des rapports de causalité directe entre deuil et maladie. Elle est enfin nécessaire parce qu’elle peut être l’occasion d’une reprise de l’histoire de l’individu et d’une mise en travail de ce qui, jusque-là, était resté pris dans les filets du déni et du clivage. Ces interrogations sur les causes cherchent à donner un sens à ce qui s’est produit en construisant un récit logique. Le diagnostic a cassé la continuité de la vie. Il s’agit donc, en urgence, mais aussi sur le long terme, de rétablir un fil conducteur. Les théories produites s’appuient sur la culpabilité. Elles témoignent de l’effort du patient pour lutter contre le sentiment d’arbitraire en se réappropriant une responsabilité face à ce qui arrive. « Si j’avais fait/pas fait cela, ça ne serait pas arrivé ! » La maladie peut être quelquefois interprétée comme une punition, ou comme un « juste retour des choses ». Nous avons décrit précédemment la fonction défensive et intégratrice de la culpabilité. Cette culpabilité, qui peut apparaître hors de propos aux soignants comme à l’entourage familial, est donc en réalité une « béquille » : elle constitue une tentative pour trouver un lien logique entre les événements. La continuité de vie, rompue par l’annonce du diagnostic, est reconstituée par la trame de la culpabilité. Le patient reste ainsi acteur de sa vie. Il est évidemment important d’accepter cette culpabilité pour aider le patient à s’en dégager progressivement au cours du temps. Il est par contre inutile, voire nocif, de chercher à la combattre immédiatement par des arguments objectifs d’allure scientifique. À condition de ne pas être trop importante, la culpabilité est utile pour s’approprier psychologiquement l’état de maladie. Ce n’est qu’au fil du temps, par un travail d’écoute soutenue, que le patient peut passer d’une culpabilité « taraudante » à une véritable position de sujet malade, construisant et intégrant le nécessaire « roman de son cancer1 ». L’altération du sentiment d’appartenance et la honte qui en résulte témoignent d’un vécu de déshumanisation auquel peuvent conduire le sentiment d’attaque du corps par la maladie et, en dernière instance, la perspective de sa propre mort. L’annonce d’un diagnostic grave brise l’unité du sujet et déséquilibre les liens interpersonnels : le diagnostic fait basculer le sujet du côté des malades, toujours regardés avec un

1. Cf. Alby, 1971.


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peu de crainte par ceux qui sont en bonne santé. On retrouve dans ce contexte les analyses de Imre Hermann (1943) qui associe honte et décramponnement : être malade, c’est se sentir partiellement hors du groupe. Chaque être humain s’efforce de maîtriser suffisamment sa vie et d’être maître de son corps. L’annonce d’un cancer confronte le sujet à l’impuissance face à un processus qui se développe hors de tout contrôle. Cette référence anale implicite au contrôle issue de l’éducation à la propreté conduit à des ressentis particuliers comme si le corps était souillé, sale et potentiellement repoussant. Cette dimension de honte peut être masquée par des attitudes inverses (exhibition, défi, hyperactivité) mais elle reste une composante fondamentale du vécu de la maladie. Les associations de patients permettent de tempérer ces effets en les partageant avec d’autres1 .

LE

TRAVAIL D ’ ACCOMPAGNEMENT

La reprise de la continuité de vie ne peut pas être contrainte du dehors par une pensée « prêt-à-porter » et simpliste vis-à-vis des causalités en jeu. C’est le sujet lui-même qui va construire, pas à pas, l’histoire de son cancer. L’attitude clinique consiste en un accompagnement qui ne contraint pas le patient à se diriger ici ou là. François demande un rendez-vous à la suite d’un diagnostic de cancer au poumon qui le laisse désemparé. Il ne croit pas beaucoup à la psychologie, souligne-t-il, mais il vient voir un psychologue sur les conseils de sa famille dont l’un des membres a suivi une psychothérapie. La première rencontre est tout entière consacrée à une présentation de son « cas ». Les affects sont soigneusement tenus à distance. François sera bientôt hospitalisé pour commencer la chimiothérapie mais avant, il veut se préparer pour « affronter ce match ». C’est un ancien rugbyman. Le rugby est son univers. Il est maintenant trop âgé pour participer aux compétitions mais, à près de 60 ans, il est un spectateur très assidu. Il a même changé de profession pour se consacrer à sa passion. D’abord ouvrier dans une usine chimique, il a ouvert un magasin d’articles de sport, bien entendu centré en grande partie sur le rugby. Il s’est marié assez jeune, au retour de l’armée, et il est trois fois grand-père. « Tout va bien, dit-il. Alors je ne comprends pas. Je n’ai pas de problème dans ma tête. Je pars toutes les années avec ma femme visiter l’Europe, je ne

1. Voir Un cancer et la vie, de Philippe Bataille (2003).


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suis pas déprimé, la vie est belle. Je fais ce que j’ai toujours voulu faire. Je m’occupe de ma maison, de mon jardin, je bricole... Alors ? » Ce « alors ? » contient une interrogation directement adressée au thérapeute, comme si ce thérapeute possédait une clé ou une piste. François vient pour trouver une réponse à la question qui le taraude : « Pourquoi moi, alors que je n’ai rien fait qui explique la maladie ? » Mais derrière cette question posée au psychologue c’est lui-même que François interroge. À travers le psychothérapeute, François vient interroger son histoire. Cette adresse transférentielle est classique dans la rencontre clinique. Elle fait du praticien l’expert des mystères du psychisme et dessine une sorte d’obligation : « Dites-moi ce qui ne va pas et ce qu’il faut faire. » Le psychologue reste silencieux, et l’invite à poursuivre. François ne fume plus depuis trente ans et ne fait aucun excès de nourriture. Il se dit innocent de ce qui lui arrive tout en cherchant, malgré tout, une explication. Il a manipulé un peu d’amiante quand il était ouvrier dans une usine chimique. « Cette saloperie d’amiante, dit-il, met des années avant de vous rendre malade. » Quelques personnes l’ont encouragé à faire des recherches, voire à engager une action en justice. « C’est arrivé à d’autres, je ne suis pas tout seul dans ce cas ! Je peux me battre ! »

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Pourquoi pas, en effet, mais avec ces idées d’amiante et de combat François évoque implicitement autre chose, une situation qui lui est arrivée comme à d’autres, inévitable, banale même. Pour l’instant, le psychologue note simplement cette idée et le laisse poursuivre sans l’interroger davantage. François se ressaisit : « Bon, je me suis toujours battu, je vais gagner ce match. Je vais péter la gueule à ce cancer ! »

C’est en ce point que se noue la difficulté clinique de ce type de travail. La fonction du praticien est d’accompagner le patient sans l’orienter. Ce type de clinique implique toutefois des difficultés supplémentaires. D’une part le gel momentané des affects, réaction fréquente dans ce contexte de type traumatique, peut engager le praticien du côté d’un diagnostic prématuré de processus opératoire dont il ne perçoit pas la valeur défensive et la nécessité économique. Cela peut le conduire à un renoncement qui prend la forme d’un refus d’engagement poli : « Revenez me voir de temps en temps. » Il peut aussi considérer que le combat contre un cancer est perdu d’avance et préférer ne pas s’engager dans un travail au sein duquel, à ses yeux, toute anticipation d’une amélioration est impossible. D’autre part, le praticien peut être pris dans un collage défensif avec la théorie « prêt-à-porter » proposée implicitement par le patient : « Cherchons la cause ou les causes dans votre histoire, et vous guérirez. » Ce collage, appuyé sur un déni de la réalité somatique de la maladie, est une position exactement inverse de la précédente. Elle place le praticien


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en sauveur, attitude fréquemment rencontrée dans les situations traumatiques. La conviction d’une mort prochaine et d’une histoire sans issue, la difficulté d’anticiper un processus de travail font basculer le praticien dans une position omnipotente. Il se place inconsciemment en démiurge, nourrissant l’illusion d’une guérison radicale par la toute-puissance du psychisme. Cette position relève d’une théorie « infantile » de la psychanalyse, à l’image de celle de Freud au commencement de sa pratique lorsqu’il pensait que le retour du souvenir refoulé suffisait à guérir le patient. D’autres raisons, plus intimes, peuvent pousser le praticien à adopter une telle attitude. Son histoire personnelle peut l’avoir conduit à vivre une situation semblable. Les enjeux affectifs sont alors susceptibles de le conduire à imaginer qu’il pourrait faire aujourd’hui ce qu’il a été jadis impuissant à faire. Il peut, sans s’en apercevoir, être pris dans une sorte de confusion entre son passé et le présent. De plus, les raisons narcissiques ne manquent pas, qui peuvent pousser le praticien à tenter de se guérir magiquement des blessures que lui inflige la pratique quotidienne et à imaginer que pour une fois, il pourrait « sauver » un patient. Les psychologues engagés dans un travail institutionnel en psycho-oncologie adoptent parfois une position héroïque vis-à-vis de l’équipe et des patients. Ils animent constamment le travail commun et se rendent indispensables à chacun. Mais ils se consument littéralement dans cette activité épuisante et ne s’arrêtent qu’au moment où leur corps, gardien de l’autoconservation, proteste avec force : chute, accident, maladie, etc. Le psychologue peut enfin, dans une position inverse, s’en tenir aux statistiques et expliquer au patient que les causes du cancer sont multiples, que les facteurs psychiques entrent en ligne de compte dans une modalité inconnue et, qu’en l’état des choses, il est vain de s’engager dans une psychothérapie. Au demeurant, celle-ci pourrait s’avérer néfaste et détourner l’attention et l’énergie nécessaires au combat contre la maladie. La proposition de travail ne concerne alors que les affects mobilisés par l’état de maladie. Une thérapie de soutien peut être proposée dont les buts sont explicitement de se mettre au service du combat que le patient doit mener, en l’aidant à faire corps avec l’équipe médicale. Il est très difficile de déterminer la bonne attitude. Les praticiens ont raison de ne pas s’engager dans un tel processus s’ils n’en éprouvent pas la capacité. D’un autre côté, ils ne savent pas ce qu’ils peuvent mettre en œuvre avant d’avoir essayé. Les dispositifs de supervision sont disponibles pour aider ces praticiens à effectuer un travail cliniquement adéquat. Par ailleurs, il n’est pas sûr non plus que la psychothérapie de soutien soit sans effets profonds. La relation transférentielle qui


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s’instaure de toute façon peut avoir des effets dynamiques et aider le patient au-delà de l’objectif manifeste défini. Le travail avec François s’engage alors au rythme d’une séance en face-àface par semaine, ponctuée d’absences, de retards ou de déplacements liés aux aléas de la chimiothérapie puis de la radiothérapie. Les premiers temps sont consacrés, sous des apparences banales, à sa carrière de rugbyman. Il raconte les matchs mémorables, les victoires et les « troisièmes mi-temps ». Il évoque ses enfants et petits enfants, la place de sa femme, ses choix de vie. Il se surprend à parler si facilement devant un « psy ». Son étonnement est sincère. Il est persuadé qu’un psychologue pose des tas de questions bizarres et « vous bouscule dans tous les sens pour chercher le truc qui cloche ». Là, il a le sentiment de parler à quelqu’un qui est attentif : « Rien que ça, dit-il, ça fait du bien ! » Insensiblement, il se rapproche de son histoire infantile. Le ton change progressivement. Son père, prisonnier pendant la guerre, a été maltraité. Il a souffert de privations et de coups pendant sa captivité. Il a contracté une affection pulmonaire mal diagnostiquée et mal soignée dont il est mort quelques années après la naissance de son deuxième fils. Dès lors, François, en tant qu’aîné, a eu le sentiment qu’il devait remplacer son père et assumer les charges de la famille. Il ne poursuit pas ses études et entre en apprentissage dès l’âge de 14 ans. Sa mère fait des ménages. Puis arrive la guerre d’Algérie que François décrit comme une catastrophe. Il est mobilisé et pendant presque deux ans il reste éloigné de sa mère et de son frère, sans rien pouvoir faire d’autre que leur envoyer des cartes postales et recevoir quelques maigres colis. Il se fait beaucoup de soucis pour ce frère qui grandit sans lui et risque de « mal tourner ». C’est lors de l’évocation de ces souvenirs douloureux que François commence à manifester une émotion débordante. Il pleure facilement, s’étonnant de ces souvenirs qui viennent comme ça : « Je n’y repense jamais » dit-il, mettant cela sur le compte de la maladie et des traitements qui « doivent [lui] taper un peu sur les nerfs et [le] fatiguer ». Nous voyons se dessiner la figure classique du « bon petit soldat » (Ferrant et Bonnet, 2003). La série des sacrifices au nom de la famille se poursuit au retour de la guerre d’Algérie. François ne peut pas prendre du bon temps comme le font ses copains. Il doit songer à la famille et se met immédiatement au travail. Il rencontre sa future femme avec laquelle il a, quelques années plus tard, un premier enfant. Pendant tout ce temps, il nourrit deux familles : la sienne et sa famille d’origine. Pendant les dix-huit mois que dure cet accompagnement, François et le psychologue vivent au rythme des chimiothérapies et de la radiothérapie. Ils traversent des périodes d’espoir, lorsque la tumeur semble diminuer de volume, et de désespoir lorsque des métastases se développent ailleurs. François arrive un jour en séance accompagné de sa femme. Il a un peu de mal à garder son équilibre et présente depuis quelques jours des troubles de la vision : il ne peut plus faire ses mots croisés parce que les cases se


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brouillent. Très vite des métastases cérébrales sont repérées au scanner et une nouvelle série de traitements est engagée. La même phrase revient : « Je ne vais pas perdre ce match ; je vais tuer le cancer ! » Il cherche sur Internet de nouveaux traitements dont il parle avec son médecin mais son état empire et le dispositif psychothérapeutique est impossible à maintenir. Le psychologue décide alors de continuer par téléphone. François l’appelle à l’heure de la séance. Parfois, il lui arrive d’être trop fatigué pour le faire. Le rendez-vous téléphonique est alors décalé de quelques heures ou de quelques jours. Il va régulièrement à l’hôpital mais son état ne cesse de se détériorer. Dans ces circonstances, le psychologue l’appelle à l’hôpital. Un soir, ils ont une dernière conversation, quelques mots à peine. La voix de François est voilée, il a du mal à respirer. Ses derniers mots, au téléphone : « Je veux pas être sur la touche... » Il entre dans le coma au cours de la nuit et meurt, paisiblement, le surlendemain.

L’histoire de François n’a rien d’exceptionnel. Elle décrit une existence avec ses bons et mauvais moments. Comme dans toutes ces situations, il n’y a pas de causalité franche qui permettrait de cerner la question de l’origine de son cancer. Certes, il y a le travail au contact de l’amiante mais il y a aussi la mort du père des suites d’une pneumopathie mal soignée. François parle peu de la guerre d’Algérie dont il évoque seulement les « horreurs et la sauvagerie des hommes ». Il a dû nourrir sa famille, après une fin d’adolescence prisonnière de la guerre et des responsabilités. Mais il y a aussi son plaisir de vivre, le changement professionnel pour se consacrer à ce qui lui plaît, des relations harmonieuses et une curiosité constante pour le monde. Il n’y a donc pas de réponse au pourquoi, ou plutôt la seule réponse possible est du côté du processus qui permet à François de parcourir sa vie, de la raconter, de mettre les choses en perspective, de retrouver les bons et les moins bons moments, et de partager ce plaisir de la (re)découverte. Le terme « accompagnement » est adéquat dans ce type de contexte. L’esprit humain est capable de développer de puissants mécanismes de défense comme le déni et le clivage qui aboutissent au fait qu’un sujet peut être radicalement coupé de tout un pan de ce qu’il éprouve tant sur le plan affectif que corporel. C’est ainsi que les enjeux affectifs de certains événements de l’existence peuvent passer totalement inaperçus. Un sujet peut être dans l’ignorance totale, en toute bonne foi, de ce qui l’a réellement touché. Le psychologue clinicien n’a pas pour mission de contraindre un sujet à sentir, voir ou entendre ce qu’il est incapable de sentir voir et entendre. Le psychologue clinicien est là pour accompagner la transformation si elle s’engage, ou respecter le non-changement tout en aidant malgré tout


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le sujet à vivre, même si cela paraît regrettable de rester coupé d’une partie de soi-même. Dans l’histoire de François, il n’y a pas de trace repérable de déni et de clivage massifs. Par contre, la blessure physique le touche profondément. Il supporte stoïquement les effets secondaires du traitement et il se bat chaque jour pour la reconquête de son autonomie. Il « déprime » parfois, mais en même temps il déborde de projets et le psychologue est conduit à lui faire remarquer que, même dans un match de rugby, un joueur blessé peut momentanément sortir du terrain et passer quelques minutes sur le banc de touche. Il se refuse toutefois à « quitter le terrain » et veut rester dans le « pack ». On voit se dessiner, dans ce contexte, la perte de l’estime de soi et le risque de la défaillance engendrant la honte. Mais François n’évoque jamais la question de la honte : il se bat. La honte, comme tout affect, implique des manifestations corporelles : rougissement, sensations de chaleur et contractions musculaires. L’expression de cet affect, partagée avec une personne suffisamment bienveillante, permet la décharge de la tension. Par contre, sa rétention et son enfouissement impliquent une augmentation significative de la tension. Le corps se trouve ainsi directement impliqué dans les destins de la honte. De ce point de vue, la prise en compte de la honte éprouvée par un patient atteint d’un cancer relève du plan de soins. Même si François n’évoque jamais explicitement la honte, le fait qu’il parle de lui, de sa vie, de ses « galères » suffit à partager quelque chose. La honte passe « en douce », implicitement, presque en « contrebande » à travers l’échange.

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LA

CAUSALITÉ ET L’ IMPASSE DANS LE SOIN

Il est nécessaire que le patient qui souffre d’un cancer rencontre des interlocuteurs susceptibles d’entendre ses questions, et qu’il trouve auprès des soignants un écho sympathique — au sens étymologique du terme — à son inquiétude, que cette inquiétude s’exprime clairement ou pas. C’est en ce point qu’il se heurte parfois au silence de l’équipe, médecins compris, et parfois à une réponse inadaptée. Un simple exemple tiré du quotidien d’une équipe soignante illustre cet aspect. Il n’est pas rare qu’un patient, après un temps d’hospitalisation et après avoir noué des liens avec les membres de l’équipe, soit confronté à deux types de discours. D’un côté, certains lui affirment que le cancer n’est qu’une affaire de cellules qui dysfonctionnent. Ils évoquent presque une sorte de loterie. Le patient n’est pour rien dans sa maladie. D’autres soignants tiennent un discours radicalement différent. L’expérience montre, disent-ils, qu’il y a


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souvent un lien entre le déclenchement d’un cancer et un deuil, un stress, ou une perte vécus quelques années auparavant. Ils questionnent alors le patient, avec plus ou moins de tact, afin de trouver une ou plusieurs causes. Dans un cas comme dans l’autre, on se situe aux antipodes d’une présence véritablement accompagnante car soit le patient a l’impression de n’être pour rien dans ce qui lui arrive, ce qui est traumatique, soit il a l’impression d’en être l’acteur responsable, ce qui est tout aussi traumatique. En d’autres termes : « Vous n’y êtes pour rien, la science le prouve » ; « Vous y êtes pour quelque chose, l’expérience le montre. » C’est ce type d’impasse que le clinicien a pour fonction de démonter afin que le patient réinvente lui-même la continuité de vie déchirée par le cancer.

Comme nous l’avons souligné plus haut, le sujet a besoin de participer à ce qui lui arrive. Le traumatisme est d’autant plus traumatique que le sujet n’y est pour rien et ne rencontre, chez ses interlocuteurs, que de maladroites tentatives d’innocentation. L’impasse tient au fait que le sujet doit sortir de la position passive dans laquelle il est enfermé afin de construire, ou plutôt reconstruire, la maîtrise de sa vie et qu’on ne cesse de lui dire qu’il n’y est pour rien. La honte surgit de cette défaite de l’emprise (Ferrant, 2001).

LA

HONTE ET LA CULPABILITÉ DES SOIGNANTS

La culpabilité des soignants est compréhensible : elle est due à l’impuissance devant la maladie et son évolution fréquemment mortelle. Quant à la honte, il peut paraître surprenant que les équipes soignantes éprouvent quelquefois un tel sentiment directement en lien avec leur activité. Elles sont là pour soigner le patient. Elles mettent tout en œuvre pour soulager ses difficultés et, si possible, le guérir. Tous les gestes et tous les protocoles sont commandés par cet horizon radical : soigner et soulager le patient de la manière la plus efficace. Cette règle intangible ne suffit pourtant pas dans la mesure où la notion d’efficacité vient parfois heurter l’idée que chacun se fait de l’humain. Certains examens ou certains soins entraînent inévitablement un conflit chez celui qui les accomplit. On ne répète pas des gestes intrusifs, parfois douloureux, sur le corps d’autrui — gestes qu’on estime parfois inutiles mais qui sont commandés par le protocole — sans éprouver un sentiment non seulement de culpabilité mais aussi de honte. Il peut arriver que les soignants se demandent à quoi sert de faire souffrir quelqu’un mais « ils font ce qu’ils ont à faire parce que c’est prescrit par le médecin » ou


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« parce que c’est ainsi qu’il faut faire pour mettre en œuvre une bonne stratégie de soin ». Cette situation est parfois génératrice d’une honte ontologique telle que la définit Vincent de Gaulejac (1996). Cette forme de honte surgit de la confrontation du soignant avec l’idéal humain, l’idéal professionnel, et la réalité de la portée de ses actes. De plus, l’accomplissement des gestes thérapeutiques implique parfois la déshumanisation partielle et provisoire du patient. La personne perd sa qualité d’autre semblable. Son corps devient un objet qu’on doit contraindre pour qu’il s’adapte au protocole de la technique d’exploration mise en œuvre. Une telle opération n’est jamais neutre pour le soignant. Elle peut être vécue au sein d’un conflit plus ou moins constant, inévitable et douloureux, comme écart nécessaire entre ce qu’on fait et ce qu’on pourrait ou devrait faire. Le soignant peut alors parler de ce qui se passe avec des collègues auprès desquels il trouve habituellement une oreille compréhensive. Cet échange lui permet de partager, au sens du partage d’affect, ce qu’il éprouve. Mais la réponse est parfois ironique et blessante, comme dans la situation évoquée dans un chapitre précédent : « C’est une réaction de bonne femme ! » Le soignant peut également recourir à l’humour et l’on sait que l’humour, dans les services médicaux, est un moyen efficace pour traiter les inévitables débordements d’affects auxquels sont conduits les professionnels, sauf quand il dérape et se transforme en dérision blessante pour autrui. Le soignant peut enfin adopter une attitude technique froide qui évacue systématiquement l’humain au nom de l’efficacité du soin. C’est une position qui bloque toute empathie du soignant envers le patient et clive le soignant lui-même, en le coupant de ses éprouvés. L’accomplissement de certains gestes techniques implique nécessairement une relative déshumanisation, mais parfois cette déshumanisation s’instaure comme système, comme modèle économique quotidien, rien n’étant jamais dit sur ce qui vient de se passer. Les soignants oscillent entre ces différentes positions en fonction des aléas de leur vie personnelle et des conflits qui surgissent au cœur de l’institution. Dans cette perspective, la honte tout comme la culpabilité jouent quelquefois le rôle d’organisateur silencieux du soin. Elles infiltrent les rapports entre les membres de l’équipe, en particulier entre les prescripteurs et les réalisateurs. Celui qui prescrit ne veut parfois rien savoir des conditions concrètes de réalisation de sa prescription. La honte et la culpabilité passent ainsi comme le mistigri, du médecin à l’infirmier, de l’infirmier au manipulateur et du manipulateur au patient. Les notions d’efficacité du soin et de respect du protocole cachent la


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honte et la culpabilité que chacun s’efforce de ne pas ressentir en lui et chez l’autre.

Q UELQUES

PARCOURS DE LA HONTE ENTRE PATIENTS ET SOIGNANTS Certains soignants adoptent une même attitude générale à l’égard de tous les patients ; d’autres s’adaptent en fonction de la nature du lien qui se noue avec tel ou tel sujet ; d’autres encore varient au gré du temps, passant de l’une à l’autre de ces positions. Du côté des patients, la variabilité est également la règle. Certains patients peuvent facilement communiquer ce qu’ils ressentent et trouver, auprès de quelques soignants, l’attention nécessaire. D’autres construisent une attitude de prestance qui risque de blesser les soignants qui se voient traités, en miroir, comme des objets. Il existe enfin des patients silencieux, apparemment dociles mais qui, en réalité, sont plus ou moins coupés d’eux-mêmes. Si nous laissons de côté les cas particuliers des enfants et des adolescents qui posent d’autres problèmes, deux situations typiques sont génératrices de honte. L’une est en lien avec l’information et l’autre avec les dégradations physiques consécutives à la maladie. La honte comme conséquence d’une réponse inadéquate Le processus par lequel on informe le patient est quelquefois trompeur. Sous couvert de répondre à l’attente supposée du patient, on l’informe sur ce qui va se passer, sur le déroulement des examens et du soin. Cette attente n’est cependant pas totalement prise en compte dans la mesure où on répond par une information rationnelle à ce qui n’est pas seulement une demande mais un état d’angoisse. Prenons un simple exemple classique hors du champ strictement somatique. Lorsqu’un patient présente une importante phobie des insectes, on pourrait penser qu’il suffit de l’informer sur le caractère largement inoffensif de l’immense majorité des insectes qui vivent sous nos latitudes, araignées comprises. Une information de ce type n’a jamais guéri la moindre phobie pour la simple raison que la phobie est tout entière sous la dépendance d’un processus d’angoisse lié à des représentations qui échappent à la conscience. Le patient a le plus souvent conscience de l’absurdité de sa phobie, mais il ne peut pas faire autrement.


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Autrement dit, lorsqu’on répond par l’information à un état d’angoisse, on risque d’engendrer un processus honteux, le patient préférant garder le silence sur ce qu’il éprouve pour ne pas paraître ridicule.

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Une patiente en psychothérapie raconte la mammographie qu’elle vient de passer. Après la radio, elle attend évidemment un commentaire. Elle s’efforce de rester calme mais son cœur bat à toute allure. Un jeune homme vient vers elle et commente le cliché. Il ne la salue pas : « Alors, voyons voir... » et il examine la radio devant elle. Elle ne sait pas si c’est un médecin, un interne, le radiologue ou un manipulateur radio. Elle n’ose pas demander mais elle est suspendue à ce qu’il va dire et s’efforce de deviner en l’observant intensément. D’un coup, il se fige : « Ouh la la... C’est pas net ça... Pfff ! C’est vraiment pas net... » La patiente est suspendue à la moindre crispation de son visage... « Bon, pas de panique, attendez ici cinq minutes, je vais chercher le médecin. » Il disparaît et laisse la patiente seule, dans un état de confusion totale. Elle veut fuir. Elle se sent immédiatement atteinte d’un cancer. Pendant dix minutes, toutes les éventualités les plus violentes défilent dans sa tête : ablation des seins, perte des cheveux consécutive aux traitements, désorganisation de sa vie de famille, perte de son travail, mort, etc. Lorsque le médecin arrive, elle a les larmes aux yeux. Elle attend confirmation du diagnostic comme on attend une sentence de mort. Le médecin regarde la radio : « Mais c’est rien ça... il n’y a rien du tout... On vous affole pour rien ! Tout va bien ! » Elle aimerait embrasser le médecin, mais elle est envahie par un sentiment de honte : elle s’est affolée pour rien, elle se sent ridicule. Elle se dit qu’elle aurait dû patienter plus sereinement. Elle a honte de l’état de panique qu’elle vient de traverser. En même temps, elle se dit que si elle avait eu plus de rapidité, elle aurait « claqué ce petit con » qui lui a fait peur pour rien.

Lorsqu’un sujet est hospitalisé, il a besoin de représentations, d’images, qui vont lui permettre de se familiariser avec ce qui va se passer. La potentialité désorganisatrice du traumatisme psychique réside toujours dans l’impréparation du sujet (Freud, 1920). L’angoisse préalable, difficile à supporter, est en fait une sorte d’entraînement. Elle aide le patient à se préparer à affronter quelque chose de pénible. Le non-dit qui soulage l’équipe, et rassure apparemment le patient, a des effets désastreux dans la mesure où il confronte le sujet à une situation de nature traumatique : l’angoisse préalable ne l’a pas aidé à affronter la situation. De plus, s’il ne peut pas parler de ce qui s’est passé lors d’un examen ou d’un soin particulièrement pénibles, la spirale honteuse risque de se mettre en place. Le patient se vit comme un mauvais patient, qui fait des « histoires » pour un examen tellement banal qu’on ne lui en a pas parlé plus tôt. Il se dévalorise et devient honteux de ce qu’il est, honteux de ce qu’il a. Par contre, un patient qui se met


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en colère et proteste avec vigueur décharge les tensions accumulées. Il cherche le contact afin de partager ce qu’il a vécu comme une intrusion et une blessure narcissique. Plus subtilement, on assiste parfois à un véritable clivage : un même patient d’une docilité sans faille envers le médecin ne cesse de harceler les autres soignants. Entre ces deux extrêmes, le patient honteux et le patient hargneux, il existe une possibilité ouverte par la prise en compte de l’état d’angoisse. Il est donc nécessaire de distinguer ce qui relève du besoin d’information et ce qui relève du besoin de prise en compte de l’état affectif ou émotionnel du patient. Une réponse par l’information ne traite pas l’angoisse. Le corps abject générateur de honte Lorsque les soignants sont face à quelqu’un dont le corps présente une importante dégradation liée à la maladie ou aux accidents de la vie, ils sont inéluctablement renvoyés à leur propre sentiment d’intégrité et aux angoisses qui l’accompagnent. On touche ici aux angoisses les plus fortes chez l’être humain. L’affect de honte concerne toujours, peu ou prou, l’abjection (Kristeva, 1980). Un visage particulièrement déformé, un corps mutilé, une tumeur dégageant une odeur insupportable confrontent à l’abject. La honte diffuse alors sur la totalité du champ : honte pour ce patient et honte de ce patient, honte du dégoût qui nous saisit, honte pour la vie qui fait que de telles choses existent et surtout honte de cette honte qu’on ne devrait pas avoir et dont on sent confusément que le patient qui nous regarde ou, au contraire, détourne ostensiblement les yeux, sait que nous sommes en train de l’éprouver. Que faire d’un tel sentiment catastrophique ? Quels mots employer ? À qui dire l’indicible ? Le plus souvent le silence l’emporte mais l’image reste présente. C’est pourtant le quotidien de l’activité soignante. On ne peut pas éviter ce genre de confrontation dans la plupart des services de médecine et dans certaines institutions psychiatriques. La question n’est pas de s’en protéger mais d’organiser le traitement collectif qu’elle peut recevoir. La plupart du temps, chacun est renvoyé à sa solitude et à ses capacités de supporter humainement l’insupportable. Le prix à payer, du côté de l’équipe, se mesure en difficultés personnelles, moments dépressifs, voire maladies. Les travaux de Christophe Dejours (1998) soulignent combien les conditions de travail prônées par ce qu’on appelle la « nouvelle gouvernance hospitalière » ne font


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qu’accroître le désarroi des soignants qui peuvent de moins en moins se consacrer à leur tâche première et rédigent des rapports d’activité exigés par une administration devenue de plus en plus tentaculaire et impersonnelle. Les logiques de rentabilité engendrent des procédures qui désorganisent les processus soignants. Les soignants ne peuvent pas répondre à tout. Le médecin ne peut pas, même si parfois sa position l’y engage, être à la fois bon médecin et bon psychothérapeute. Il n’est pas possible non plus d’éviter que le soin somatique soit techniquement complexe et parfois douloureux.

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La relation de confiance et le traitement de la honte La « traversée » du cancer change radicalement la personne. Le rapport à son corps, le rapport à son histoire et le rapport aux autres sont transformés. Le travail d’acceptation de la maladie implique une modification de l’identité telle que le cancer devient un partenaire avec lequel on doit compter, et contre lequel on se bat. Le cancer devient une partie de soi malade, un élément familier dont on veut évidemment se débarrasser, mais qui perd son statut d’altérité radicale. Lorsque le cancer est moins étranger, et commence parfois à être nommé « mon » cancer, le sujet est en meilleure position affective pour collaborer activement au soin dans la mesure où il commence à reconquérir la maîtrise de sa vie. Chaque sujet a un rythme différent mais nul ne passe de l’état de personne « bien portante » à l’état de personne « malade » dans le court laps de temps d’une consultation. Il faut compter en semaines, et le plus souvent en mois. La rencontre entre le patient et le médecin est évidemment fondée sur une relation de confiance. Cette confiance n’est cependant pas un facteur qui va de soi : elle est le résultat d’une histoire construite à deux ou plus. Un être humain ne peut pas spontanément accorder sa confiance à quelqu’un qui lui annonce un cancer. La situation est dissymétrique : il y a d’un côté quelqu’un dont la vie est en jeu, et de l’autre côté un spécialiste qui, quelle que soit sa disponibilité, n’est pas concerné personnellement par le diagnostic annoncé. C’est à partir de cette dissymétrie fondamentale que va, ou non, se construire une relation de confiance et, par la suite, une « alliance thérapeutique ». Plus la confiance existe, plus le diagnostic de cancer a des chances d’être peu à peu accepté dans le mouvement des transformations subjectives nécessairement engagées par le patient. Il n’y a pas de méthode toute faite ou de protocole à suivre qui garantirait d’une part la construction de la confiance et d’autre part la


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naissance d’une équipe thérapeutique élargie à l’entourage. Tout repose à la fois sur le patient, son histoire, son environnement, et sur le tact du médecin, son expérience et sa capacité de ressentir ce que l’autre éprouve. Le patient n’est pas un partenaire comme les autres dans l’équipe thérapeutique qui se construit pas à pas. Il est à la fois partenaire de la lutte engagée mais il est aussi le terrain sur lequel cette lutte se déploie. Il n’est pas qu’un vaillant « petit soldat », comme se désignera plus loin une patiente, il est le champ de bataille lui-même. Tous les coups, toutes les avancées et tous les reculs de la lutte engagée le touchent directement et intensément. Les erreurs éventuelles, les confusions sinon les errances de la mise en œuvre du soin ne sont pas pour lui de simples aléas ou des ajustements ponctuels. Ce sont des événements lourds de sens et générateurs d’angoisse qu’il n’est pas en mesure de banaliser. Tout s’inscrit en lui, tout vient ébranler sa vie. Dans le monde du cancer, tout devient bruyant et quelquefois dévastateur. C’est ici que peut se nouer une confusion génératrice de honte. Pour l’équipe médicale, le patient est parfois assimilé à un partenaire actif dans le traitement. Il fait, à la limite, partie du « staff » médical. Cette assimilation contient une part défensive dans la mesure où elle gomme la différence radicale et l’angoisse générées par la situation. La maladie est réduite à un problème physiologique, biologique, et toute sa dimension anxiogène et inquiétante est partiellement gommée. Le patient, souvent, adhère à cette proposition de partenariat. Elle lui donne aussi l’occasion de se dégager de la position de malade et d’être actif dans le soin. Le patient est donc confronté, en lui et au sein de l’environnement hospitalier qu’il fréquente et qui l’aide, à des discours qui paraissent incompatibles. Il est pour quelque chose dans son cancer et il n’y est pour rien ; il est membre de l’équipe qui se bat contre ce cancer en même temps qu’il est le champ de bataille lui-même. Il est tantôt actif, sollicité comme partenaire essentiel, tantôt soumis à des examens qui le déshumanisent et dont il ne connaît pas toujours les enjeux. Telles sont les positions inconciliables auxquelles le sujet est souvent contraint par la traversée du cancer. Dans la majorité des situations, le patient évolue entre l’une et l’autre, de même que les équipes soignantes ménagent des moments pour l’une et l’autre. Mais ce n’est pas toujours le cas. Une jeune femme d’une trentaine d’années présente une récidive de cancer du sein. Un premier cancer a été traité avec succès il y a cinq ans. Elle est mariée et a trois enfants. Elle exerce une activité professionnelle intéressante.


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Elle est en psychothérapie depuis son premier cancer chez un psychooncologue sérieux et compétent. Elle consulte parce que son psychothérapeute, dit-elle, ne la comprend plus. Lors de sa première maladie, elle s’est battue avec acharnement. Elle a fait corps avec l’équipe médicale. « D’une certaine façon, c’est comme si je n’avais pas été concernée par cette maladie. Il fallait vaincre quelque chose, extirper les cellules malades. Il fallait se battre, je me suis battue. J’ai été un bon petit soldat. » Lorsqu’elle a parlé de la récidive à son psychothérapeute, ce dernier lui a dit qu’elle devait se battre à nouveau, que le « petit soldat » devait se remobiliser. Pour elle, cette intervention sonne comme une trahison. « Il n’a pas compris que cette fois c’est moi qui suis malade... Et je ne veux pas mourir. Je me demande pourquoi j’ai ce cancer, d’où ça vient, pourquoi cette saloperie me prend alors que je fais tout ce qu’il faut pour que ça aille bien dans ma vie. » Elle n’a pas envie de redevenir un bon petit soldat même si elle est prête à se battre à nouveau. Elle ne veut pas savoir qu’une récidive est possible même si, en même temps, elle le sait. Elle a besoin que le psychothérapeute entende autre chose. Ce cancer mobilise toute une série d’affects, de souvenirs, plus ou moins articulés à une théorie causale qu’elle présente sans trop y croire mais tout en y croyant un peu. Le divorce de ses parents, la dépression de sa mère lorsqu’elle était encore enfant, les difficultés de son adolescence, autant d’éléments qu’elle convoque pour « expliquer » la maladie. Son cancer se présente désormais comme un buissonnement d’éléments divers. C’est ce buissonnement qu’elle a besoin de faire entendre à son psychothérapeute. Mais le psychothérapeute ne peut entendre ce buissonnement qu’à la condition de ne pas faire corps avec le discours médical par ailleurs parfaitement cohérent.


Chapitre 9

HANDICAP, HONTE ET CULPABILITÉ

la maladie somatique grave, nous allons nous intéresser au contexte du handicap, et plus particulièrement à la situation de rencontre avec un handicap ou une anomalie chez un enfant. L’arrivée d’un enfant porteur de handicap provoque un bouleversement émotionnel, affectif, dans la famille1 . Il est classique de dire qu’un tel événement génère de la culpabilité et de la honte (Ciccone et Ferrant, 2004). Nous allons envisager les effets de la culpabilité et de la honte dans la famille ainsi que chez l’enfant lui-même. Nous explorerons la manière dont de tels affects sont traités, et illustrerons le travail psychique qu’ils produisent et qu’ils imposent.

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A

PRÈS

1. Ce contexte a été largement exploré par l’un de nous : cf. Ciccone, 1991 à 2007.


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H ANDICAP

C LINIQUES DE LA HONTE ET DE LA CULPABILITÉ

ET TRAVAIL DE LA CULPABILITÉ

Handicap et fantasme de culpabilité Le travail de la culpabilité, comme nous l’avons vu précédemment, consiste à intégrer l’expérience traumatique. La culpabilité est ressaisie, à travers des fantasmes de culpabilité (Ciccone, 1999), scénarios reconstruits dans lesquels le sujet se désigne comme coupable du traumatisme qu’il subit. Ces fantasmes ont une double fonction : atténuer l’impact traumatique (dans la mesure où le traumatisme est justifié, légitimé et où le sujet devient actif et ne subit plus passivement — puisqu’il y est pour quelque chose), et soutenir la subjectivation de l’expérience (en énonçant : « Je suis coupable », le sujet devient sujet de l’histoire étrangère qui s’impose à lui, il peut se l’approprier). La culpabilité que le fantasme ressaisit pour réorganiser l’expérience traumatique est complexe et diverse : elle contient la culpabilité actuelle, post-traumatique, ainsi que les culpabilités anciennes, primaires et secondaires. La culpabilité actuelle, dans les situations que nous évoquons ici, concerne par exemple la culpabilité d’avoir donné la vie à cet enfant, la culpabilité de n’avoir pas pu éviter le handicap, et la culpabilité d’avoir désiré la mort de l’enfant, la séparation, l’abandon. Ce sentiment de culpabilité se connecte à des culpabilités plus anciennes, plus inconscientes, liées à l’histoire infantile du parent et renvoyant à des événements ou des contextes réels ou fantasmatiques, dont les conflits œdipiens et les fantasmes que la réalité n’a pas suffisamment démentis. Ces culpabilités sont le fruit de l’ambivalence et de la crainte d’abîmer ou de détruire un objet d’amour, ou encore le fruit de traumatismes primaires responsables chez le sujet d’un sentiment d’être foncièrement mauvais et de ne pouvoir créer que du mauvais, ce que confirmera cruellement l’anomalie, la difformité ou le handicap de l’enfant. La culpabilité actuelle, post-traumatique, que met en scène le fantasme, et qui concerne l’investissement de l’enfant, ainsi que les culpabilités anciennes, « historiques », renvoient toujours, au bout du compte, à la mort et à la sexualité (au sens large) — en passant par les formes de l’amour, de l’attachement, de la sécurité qui ont fait défaut. L’enfant est ainsi parce que la mère ne l’a pas désiré, parce que sa conception a suivi une IVG, un adultère, parce que la mère l’a abandonné quelques jours ou quelques heures après sa naissance — si l’enfant était par exemple dans un service de néonatologie éloigné du service hospitalier de maternité —, parce que la mère a repris trop tôt son activité professionnelle et a ainsi laissé l’enfant dans un éprouvé d’abandon et de manque insoutenable, etc.


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Voici un exemple de sexualité coupable (au sens, ici, génital du terme) — déjà exposé par l’un de nous (Ciccone, 1999). Le contenu est illustratif, bien que la façon dont il apparaît, quasiment sans censure, ne soit pas chose courante. Il s’agit d’une enfant autiste qui a 3 ans lorsque la mère consulte. C’est l’unique enfant d’un couple de parents turcs. La mère décrit d’emblée une théorie de la causalité considérant la dépression maternelle — sa dépression — comme à l’origine des troubles de l’enfant, théorie que tout le monde partage facilement, ce qui crée une sorte de pacte implicite, de fermeture ou de mise en suspens pendant plusieurs mois de la question de l’origine (ce qui aura par ailleurs des effets bénéfiques d’investissement de l’enfant réel, de préoccupation pour résoudre dans la quotidienneté un certain nombre de problèmes, d’énigmes posés par l’enfant). L’enfant est née avec une cataracte congénitale, diagnostiquée à la naissance et opérée à l’âge de 4 mois. La mère n’a pas supporté cette anomalie. Elle a par ailleurs accouché en France, alors que toute sa famille et son mari étaient en Turquie (elle était venue en France assister une sœur malade et elle-même très isolée). Cet événement traumatique (l’anomalie insupportable), ajouté à son isolement, l’a plongée dans une importante dépression post-partum qui a nécessité une hospitalisation d’une semaine lorsque l’enfant avait 3 mois. L’enfant a développé une pathologie autistique que la mère explique donc par sa difficulté d’investissement de ce bébé, investi peu à peu comme un objet antidépresseur. Elle entretient, en effet, un lien symbiotique avec son enfant, excluant et disqualifiant le père, avec qui, d’ailleurs, elle fait chambre à part depuis longtemps, arguant des troubles d’endormissement de l’enfant qui nécessitent que mère et enfant dorment ensemble. Au bout d’un an de traitement — qui conjugue un traitement pour l’enfant et un traitement familial (qui se résume en fait à un traitement mère-enfant, le père, non seulement victime mais aussi complice de son exclusion, ayant beaucoup de mal à venir aux séances pendant les deux premières années) — la question étiologique réapparaît, mais sous un angle différent, révélant la connexion aux culpabilités anciennes ou le réchauffement de culpabilités anciennes. Lors d’une séance, l’enfant, qui a alors un langage bien développé, de moins en moins stéréotypé et écholalique, joue et montre qu’elle s’intéresse à la différence des sexes (en nommant le sexe de chaque figurine — personnage ou animal — qu’elle manipule). La mère relève cette préoccupation. L’un des animaux que manipule l’enfant est un cochon, ce qui fait dire à la mère qu’elle n’aime pas le cochon. Cela l’a conduit alors à parler de la religion et du machisme dans la religion musulmane : la femme ne doit pas exciter l’homme, ne doit pas le séduire ; elle doit faire la prière derrière l’homme car devant quand elle se baisse elle peut donner de mauvaises idées à l’homme (or, pendant la prière, il faut être pur). Elle dit ensuite qu’elle ne peut pas faire la prière, d’abord parce qu’elle se sent rabaissée devant son mari, et ensuite parce qu’elle pense toujours à


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autre chose. C’est pareil pendant les rapports sexuels avec son mari, dit-elle. Elle ne pense qu’à une chose : vite se laver pour être pure, pour s’occuper de son enfant. Elle explique, en effet, que l’on ne doit pas nourrir un enfant si l’on n’est pas purifié, car jusqu’à 7 ans un enfant est un ange et si on le touche sans être purifié on le contamine, et c’est une faute. Elle se souvient, d’ailleurs, que lorsque son enfant était bébé, elle s’était levée la nuit pour la nourrir sans se laver, à cause du mari qui la poussait à faire taire le bébé dont il ne supportait pas les pleurs. Elle a donc touché et nourri son enfant sans être purifiée, voilà sans doute pourquoi son enfant est ainsi, dit-elle. La sexualité coupable — qui peut être représentée parce que la vie sexuelle du couple a repris, parce que (ou ce qui fait que) l’enfant dort maintenant seule — renvoie à une culpabilité ancienne : la mère pense, en effet, qu’elle a fait quelque chose de coupable pendant son enfance, et Dieu la punit. Qu’est-ce qu’un enfant peut faire de coupable et qui a trait à ce dont on vient de parler, c’est-à-dire la sexualité ? À ce moment-là, pendant que ces questions se posent, l’enfant s’agite et s’excite dans des manœuvres masturbatoires, ce qui fait parler la mère de son propre onanisme : quand elle était enceinte seule en France, elle avait des désirs sexuels qu’elle satisfaisait seule, désirs dont l’enfant a hérité, dit-elle. Elle a transmis ses désirs coupables à son enfant.

Voilà donc une théorie de la causalité organisant un fantasme de culpabilité, qui trouve ici ses modes de figuration en grande partie dans le champ culturel, religieux. On pourrait presque dire qu’à l’instar de Freud, cette mère est passée, en quelque sorte, d’une théorie non pas de la séduction traumatique mais de la dépression traumatique à une théorie du fantasme. Les culpabilités historiques que le fantasme de culpabilité va ressaisir concernent évidemment en partie la culpabilité œdipienne attachée au désir d’enfant, toujours transgressif pour l’enfant œdipien resté vivant dans le parent, et qui reste convaincu qu’il n’a pas droit à la sexualité et à la parentalité, que celles-ci sont réservées à la génération précédente, et que leurs réalisations équivaudraient à tuer le parent pour prendre sa place. Toute expérience de grossesse, du fait de l’ambivalence qui la caractérise, s’accompagne ainsi de pensées coupables et honteuses génératrices de craintes, d’angoisses (quant à une malformation, une monstruosité, une anomalie chez le bébé). La réalité dément dans la grande majorité des cas ces craintes qui sont ainsi vouées au refoulement. Quand, par contre, un problème se présente dans la réalité, tout se passe comme si la réalité venait confirmer le fantasme. Cette réalisation traumatique du fantasme, ce télescopage fantasme/réalité génèrent des fantasmes de culpabilité, mais peuvent


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aussi conduire à une sidération de la pensée, à une immobilisation de toute activité de pensée. La sidération vise à faire taire les pensées coupables, honteuses, traumatiques (le désespoir, l’injustice, les désirs de mort, d’abandon). Mais la sidération n’est pas le refoulement, elle est une réponse traumatique au traumatisme qu’impose la réalité. La sidération évacue les vécus émotionnels insupportables hors du champ de la représentation. C’est un tel télescopage fantasme/réalité qui explique aussi les rêves prémonitoires que nous évoquions dans un chapitre précédent. De nombreux parents d’enfants porteurs de handicap rapportent des rêves prémonitoires, qui ne sont bien sûr prémonitoires qu’après-coup, et qui sont aussi l’effet du télescopage entre fantasme et réalité. Le rêve prémonitoire traduit la réalisation traumatique du fantasme.

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Culpabilité et transmission La culpabilité mobilisée peut aussi concerner des événements appartenant à la préhistoire du sujet, le traumatisme actuel rappelant à la mémoire tel ou tel traumatisme relatif à tel ou tel ancêtre. Cette connexion de l’histoire actuelle et de la préhistoire, cette convocation des ancêtres caractérisent, on l’a vu, la conjoncture des fantasmes de transmission (Ciccone 1997b, 1999). Dans ces fantasmes le handicap, l’anomalie, la tare sont désignées comme transmises par un autre, d’une autre génération. De tels fantasmes de transmission traitent les effets traumatiques dans la filiation, d’une part en innocentant le sujet (celui-ci n’y est pour rien puisque tout vient d’un autre), d’autre part en inscrivant le sujet dans la génération et dans la généalogie (le sujet enfant porteur de handicap mais aussi le sujet parent dont l’enfant est issu ; le handicap produit, en effet, un effet de dégénération plaçant l’enfant en position d’altérité absolue), et enfin en soutenant un travail de subjectivation, le sujet pouvant s’approprier cette histoire traumatique étrangère dans la mesure où elle concerne sa généalogie, et cela dans le même mouvement qui le conduit paradoxalement à s’en déposséder. Comme nous l’avons dit précédemment, si la culpabilité concerne une autre génération, une tare portée par un ancêtre, et si cette culpabilité est négativée, l’effet de sa transmission pourra prendre la forme d’une honte à propos de l’anomalie actuelle, du handicap : la honte sera l’effet d’une transmission ou d’un fantasme de transmission cryptique de la culpabilité. Une telle transmission est elle-même traumatique. Et on peut penser qu’il y a là un des effets potentiels de la culpabilité parentale


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(mais aussi de la honte) sur les enfants de la fratrie en général et sur l’enfant porteur de l’anomalie lui-même.

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ET TRAVAIL DE LA HONTE

La honte est souvent difficile à explorer, plus que la culpabilité. Le sentiment de honte ou l’affect de honte est lui-même honteux. « J’ai honte d’avoir honte », disait une mère qui s’approchait du sentiment de honte qu’elle éprouvait à l’égard de son enfant porteur d’un grave handicap. Dans ces contextes, la honte a plusieurs sources. Une scène primitive monstrueuse La honte est d’abord liée à la sexualité : pour nombre de couples, l’arrivée d’un enfant porteur de handicap a un effet d’arrêt de la vie sexuelle. Celle-ci est en effet associée à une scène primitive monstrueuse, inhumaine. Le handicap défie, provoque le sentiment d’humanité. Il attaque, fragilise, disqualifie l’humanité et la créativité parentales. Une mère explique comment la honte est apparue au moment où elle a commencé à voir se réveiller son désir d’être avec un homme, ou d’avoir un homme. Elle a été abandonnée par le père de son enfant, à la naissance de celui-ci, et en grande partie parce que l’enfant était atteint d’une grave malformation. Cette mère s’est repliée dans une relation symbiotique avec le bébé, animée d’une mission salvatrice, comme dans beaucoup de contextes similaires. Au moment où sa vie sexuelle se réveille, elle est envahie par un éprouvé de honte d’avoir cet enfant. Elle cachera d’ailleurs l’existence de cet enfant à son potentiel futur amant.

La honte — comme la culpabilité — apparaît souvent, et peut être partagée, peut être dite, quand se réveille le désir sexuel. Comment montrer un désir, un plaisir, à l’endroit où l’enfant a été abîmé, mutilé, torturé (dans la réalité ou dans le fantasme) ? La déception originaire La honte naît aussi de la blessure narcissique que produit le handicap et de la « déception originaire » (Ciccone, 1999). Celle-ci correspond à la perte de l’illusion qui nourrit tout désir d’enfant et qui se fonde dans le narcissisme parental et ses vœux d’immortalité, tel qu’en a parlé Freud (1913-1914), par exemple. « Sa Majesté le bébé », comme dit Freud, est


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dépositaire du narcissisme parental qu’il est chargé de faire revivre et dont il assure l’immortalité. Le handicap brise la continuité identitaire, produit une rupture de l’être ensemble dans la communauté humaine. Contrairement à la culpabilité qui est issue de l’expérience d’avoir perdu un objet d’amour, de l’avoir abîmé, la honte provient de l’expérience d’être perdu ou d’être abîmé pour l’objet. C’est une telle épreuve qu’impose au parent le handicap de l’enfant, à travers cette blessure narcissique, cette disqualification de l’humanité, cette disqualification du moi, cette faillite de l’identification primaire — et l’on peut penser qu’une telle épreuve s’imposera éventuellement à l’enfant aussi. Comme nous l’avons souligné, la honte suppose l’identification du sujet à l’objet déprécié, abîmé. C’est depuis cette place de l’objet disqualifié, et qui a perdu le sujet comme objet d’amour, qu’est éprouvée la honte. Une telle situation est du même ordre que celle qui caractérise l’identification mélancolique, ce qui nous conduit à postuler que la honte est à la culpabilité ce que la mélancolie est à la dépression.

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Symbiose, haine et jouissance Nous avons décrit la fonction de gardienne des jouissances secrètes que peut revêtir la honte. Il en est ainsi dans les contextes de handicap. On peut observer cette jouissance, que la honte vient éventuellement garder, dans le lien symbiotique que développent en général le parent (souvent la mère) et l’enfant. La symbiose est ici une symbiose particulière, c’est une symbiose secondaire (Ciccone, 1999), qui contient la connaissance de la séparation brutale qu’a provoquée la rencontre avec le handicap, de cette rupture de l’illusion qui caractérise le lien à un bébé ordinaire, et qui est une illusion primaire de non-séparation. Cette symbiose secondaire entre le parent et l’enfant est au service de la tentative de retrouvaille d’une illusion primaire, de la tentative de reconstruction d’une matrice symbiotique postnatale. Le fantasme qui anime alors le parent ou la famille est celui de réintroduire l’enfant dans le ventre maternel, dans l’utérus familial, pour qu’il se répare, et pour qu’il répare le ventre familial, qu’il reconstitue la complétude narcissique du corps familial qui a volé en éclats. Une telle situation pourra générer divers agis incestuels, au sens que donne Racamier à cette notion (1992, 1993, 1995), et sur laquelle nous reviendrons. La symbiose et l’éventuelle jouissance qui l’accompagne sont entretenues par le rapport particulier au temps qu’impose le handicap : le temps est immobilisé ; cet enfant-là sera un enfant pour toujours. L’une des premières questions que pose tout parent devant la découverte


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d’un handicap chez leur enfant consiste à demander : « Qu’est-ce qu’il deviendra quand on ne sera plus là ? » L’enfant est d’emblée mis à une place d’enfant que le parent gardera à jamais. La nature symbiotique du lien parent-enfant telle que la génère le handicap rend compte de l’hypertrophie de la dimension narcissique du lien de filiation, comme dirait Jean Guyotat (1991), mais elle témoigne aussi de la problématique œdipienne que vient parfois masquer cette inflation narcissique. Le handicap réactive, alimente les fantasmes incestueux. Il représente la punition expiatoire du désir coupable, de la faute. Mais si les fantasmes incestueux sont mobilisés, si l’enfant devient un « enfant de la faute », un « enfant de la honte », on peut dire aussi que l’anomalie rend possible le déploiement du fantasme incestueux, ou de l’agi incestuel, dès lors que par elle-même la faute a déjà été expiée. On peut, pour comprendre cette idée, la rapprocher de celle développée par Gilles Deleuze à propos du masochisme (1967) : Deleuze met bien en évidence les bénéfices du masochiste (sexuel) qui ne se résument pas au plaisir pris dans la douleur ou dans la punition, mais qui concernent bien davantage le plaisir et la jouissance pris dans ce que la punition permet, le plaisir et la jouissance pris dans la transgression que la punition préalable autorise. On se souvient aussi de la manière dont Freud (1916) décrit, à propos du Richard III de Shakespeare, l’être d’exception que prétend devenir, en dédommagement, celui que la nature a injustement accablé de difformités. Parce qu’il a été injustement blessé, victime de préjudices congénitaux, le sujet pourra devenir un être d’exception, il pourra transgresser : jouer au scélérat, assassiner et faire tout ce qui lui plaira, comme dit Freud à partir des termes de Shakespeare. La punition, la rétorsion qui a été préalable autorise ainsi la transgression, dans le registre du meurtre, comme ici, ou bien dans le registre sexuel. La transgression concerne en particulier le désir d’enfant, autrement dit le désir de prendre la place du parent. Le désir d’enfant est toujours transgressif, nous le disions plus haut, pour l’enfant œdipien resté vivant en soi. Le handicap répond dans le fantasme à la transgression et confirme l’interdit de parentalité ou de sexualité, celles-ci étant réservées, dans la logique œdipienne, infantile, à la génération précédente. Et dans le même temps, parce que la faute a été punie, expiée, le handicap autorise le désir incestueux ou incestuel que le lien symbiotique vient éponger, et que la honte, éventuellement, vient garder. On voit ainsi comment le traumatisme, tel la rencontre avec le handicap, mais tel aussi un certain nombre d’autres traumatismes, réchauffe, mobilise différentes générations de conflits où s’articulent des problématiques narcissiques et des problématiques œdipiennes. Rappelons un


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court exemple pris dans la mythologie pour illustrer ce point : Héphaïstos, fils de Zeus et Héra, boiteux et particulièrement laid, qui deviendra forgeron et dieu du feu, voit son infirmité expliquée de différentes manières (cf. Homère, L’Iliade) : celle-ci est l’effet de la cruauté du père, Zeus, qui lors d’une dispute qui l’opposait à Héra et où Héphaïstos enfant prit parti pour sa mère, se mit en colère contre son fils et le jeta du haut de l’Olympe ; mais l’infirmité d’Héphaïstos est aussi congénitale (il est né boiteux) et à l’origine d’un sentiment de honte chez la mère qui, dégoûtée par la difformité de son fils, le jeta du haut de l’Olympe. D’un côté colère du père, castration devant le désir incestueux ; de l’autre haine de la mère, infanticide devant la blessure narcissique : le handicap, effet et cause de la cruauté parentale, réveille et entrechoque les logiques œdipiennes et les logiques narcissiques. On peut donc dire que le travail de la honte, dans les contextes traumatiques, traite entre autres les désirs incestueux, mais aussi les désirs meurtriers, infanticides, parricides. La honte traite la haine. Si la honte est un affect éprouvé par le moi, la honte peut porter sur l’objet, abîmé, monstrueux, ou plus exactement sur le moi disqualifié par cet objet monstrueux ; mais la honte peut porter aussi sur les pensées, les désirs, les éprouvés mobilisés par et contre cet objet, et en particulier les désirs meurtriers, la haine. Si le travail de la honte traite la haine (l’enfouit, l’encrypte, garde jalousement la jouissance secrète qu’elle peut procurer, etc.), on peut dire aussi que la honte produit la haine. Cet objet qui fait honte devient objet de haine (comme Héphaïstos). La culpabilité et la honte, comme nous le disions, scellent des liens où se mêlent souffrance et jouissance, violence et attachement. On va ainsi être amené à explorer les liens tyranniques, fréquents dans les contextes de handicap.

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ET TYRANNIE

La clinique des enfants porteurs de handicap montre un développement fréquent des liens tyranniques (Ciccone, 2007a). L’enfant est en position de tyran, de toute-puissance dans une famille dont la culpabilité et le désespoir empêchent toute position d’autorité structurante, ou bien il est lui-même tyrannisé, parfois par un frère ou une sœur aînée, qui prend à son propre compte l’ambivalence parentale. Ou bien encore la haine envers l’enfant est fortement contre-investie dans des positions de surprotection, de symbiose qui masquent mal l’ambivalence et la destructivité sous-jacentes.


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Élisa est une petite fille de 2 ans pour qui le diagnostic d’une anomalie chromosomique a été porté à l’âge de 1 an. Alors qu’elle était un bébé calme, « dans sa bulle », dit la mère, mais qui ne posait pas de problème particulier, elle est devenue coléreuse, prenant des crises de rage, se frappant, frappant sa mère à la moindre contrariété, cela depuis que le diagnostic a été posé. La mère n’accepte pas ce diagnostic, elle déprime, elle se sent coupable et elle est aussi envahie d’un sentiment de honte, sentiment qu’elle n’approchera que très furtivement et douloureusement.

Voici une séquence assez typique d’interaction que l’on peut observer : La mère parle de sa douleur et pleure. L’enfant qui était occupée à un jeu s’approche et essaie de monter sur ses genoux. La mère la repousse. L’enfant qui a un jouet dans les mains fait mine de le casser. « Ne me mets pas en colère ! », dit la mère. L’enfant casse l’objet. La mère la réprimande. L’enfant crie. La mère la prend contre elle, énergiquement, et continue de la réprimander tout en la consolant en même temps, l’enveloppant de ses bras d’une manière assez brutale. Et l’enfant lui mord la poitrine. La mère la repousse à nouveau, se plaint de la tyrannie de sa fille, regrette l’absence du père qui n’est jamais là. Et quand il est là, Élisa ne voit que son père : « Quand son père est là, je ne compte plus », dit la mère.

Sans entrer dans les détails de cette séquence, soulignons simplement quelques éléments illustrant ce que nous voulons développer : l’expérience de perte que vivent mère et enfant ; les affects de culpabilité et de honte mobilisés par le traumatisme ; la demande maternelle de réparation narcissique (la mère demande de « compter » pour quelqu’un, elle qui a été disqualifiée dans sa fonction et dans son identité parentales) ; la difficulté à contenir la violence de l’enfant et la réponse maternelle qui, sous l’effet de la culpabilité et de l’hostilité, entremêle réprimande et consolation énergique. On peut dire qu’en faisant ainsi, la mère, tout en se plaignant de la violence de l’enfant, lui indique en même temps la manière dont l’enfant elle-même doit la traiter, la maltraiter, l’incorporer brutalement en la mordant... Handicap, honte et grandiosité Nous disions que le traumatisme peut être considéré comme une expérience qui prend l’allure d’une punition, d’une rétorsion, et que celles-ci autorisent paradoxalement la transgression. Si elles autorisent la transgression, elles autorisent aussi l’idéalisation. L’être d’exception — l’enfant lui-même, cette fois — est aussi un être idéalisé, grandiose.


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L’idéalisation est un effet du traumatisme et une mesure défensive contre le traumatisme. Nombre d’enfants porteurs de handicap deviennent des enfants idéalisés, mythiques, messianiques, sauveurs de la famille qui se voit investie d’une mission narcissiquement salvatrice : celle de sauver un enfant handicapé, puis tous les enfants handicapés. Nombre d’enfants, confrontés à leur impuissance, développent des fantasmes de toutepuissance. On pourrait rapprocher cette idéalisation de l’enfant, voire cette exhibition parfois, des pratiques antiques de l’exposition. Dans la Grèce antique, les nouveau-nés difformes étaient exposés : ils étaient bien sûr abandonnés, dans un territoire éloigné de la communauté. Mais ils étaient exposés aux dieux, remis entre les mains de la nature et des dieux. Et ceux qui survivaient à l’exposition étaient transformés d’être maléfiques en héros. On voit donc que si le handicap renvoie à la monstruosité, à l’inhumanité, au maléfique, il rapproche aussi du divin. Signalons d’ailleurs que c’est un tel destin qui, selon certains commentateurs du mythe d’Œdipe, a été réservé à Œdipe lui-même. Marie Delcourt (1981), en effet, explique comment la légende d’Œdipe serait transcrite de cette habitude d’exposer dès leur naissance les bébés malformés. « Mais [...] Œdipe [est un] victorieux et les anciens ne peuvent admettre que leurs héros soient physiquement déficients ; on a donc attribué l’infirmité maléfique à un ascendant, le grand-père [...], simple personnification de la maladie qui est à l’origine même de la création légendaire » (p. 21). Le grand-père d’Œdipe, en effet, est Labdacos, dont le nom se réfère à une infirmité : la boiterie. C’est une interprétation secondaire qui, d’après Marie Delcourt, met en avant l’infirmité corporelle d’Œdipe portant sur ses pieds comme provoquée par son père qui, en les perçant, a entraîné leur enflure. Œdipe a été abandonné sur le mont Cithéron, selon la pratique usuelle d’exposition sur une montagne des enfants anormaux. Existait aussi un autre mode d’exposition : l’épreuve de l’eau, et certaines versions de la légende d’Œdipe font de lui un enfant mis dans un coffre et jeté à la mer. Il existe une autre raison à l’exposition de l’enfant dans l’Antiquité : il s’agit de la bâtardise, laquelle concerne des sujets nés en dehors des lois qui régissent la société, et qui sont obligés de conquérir la place à laquelle ils n’ont primitivement aucun droit. « Être exposé dans un “en dehors” des liens familiers et résister à cette exposition destine aux plus hautes destinées puisque l’être qui y est parvenu a éloigné de lui-même tout soupçon de bâtardise incestueuse. [...] Il a vaincu l’inceste », comme le dit Cléopâtre Athanassiou (1999, p. 37) qui souligne l’indécision quant à la question de savoir si le bâtard représente l’enfant de l’inceste ou bien


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l’étranger qui s’éloigne trop d’une relation incestueuse — étant donné les règles et coutumes sociales en Grèce à l’époque antique. Toujours est-il qu’Œdipe est porteur d’une infirmité qu’il n’a pas engendrée (transmise par son grand-père Labdacos et qui a épargné son père Laïos), tout comme il est porteur d’une faute dont il est innocent : la séduction homosexuelle et violente de Laïos envers Chrysippos, fils de Pélops auprès duquel Laïos avait trouvé refuge (Laïos inventa ainsi, selon certaines sources, les amours contre-nature qui se développèrent en Grèce). Pélops jura de se venger et, selon certaines traditions, Laïos porterait le poids de cette vengeance dans son interdit d’engendrer1 . Bref, la voie de l’idéalisation est très souvent et très facilement ouverte sur le chemin de l’enfant porteur de handicap. L’être d’exception idéalisé est par ailleurs, et par voie de conséquence, très souvent tout-puissant et tyrannique. Nombre d’enfants porteurs de handicap deviennent des enfants tyranniques. (À noter que la traduction de la pièce de Sophocle Œdipe roi est une mauvaise traduction. Le titre original est Œdipe tyran. Œdipe n’est pas un roi mais un tyran, au sens grec du terme — il n’est pas issu d’une lignée légitime, il est élu par le peuple, il exerce un pouvoir absolu...). La tyrannie de beaucoup d’enfants s’explique bien sûr par la rencontre avec un environnement effondré, blessé, et par la nécessité, entre autres, de réanimer l’objet, on l’a vu ci-dessus avec Élisa, et nous y reviendrons. Mais on peut décrire chez ces enfants ce qu’on peut appeler une « organisation délinquante interne », et que l’on peut rattacher à la conception de la honte qu’avait proposée Jean Guillaumin (1973), qui considérait la honte comme un effet du retournement de l’exhibition phallique en exposition anale. Ce qui est exhibé du phallique se retourne en analité exposée, de là provient le raptus honteux. Et le lien entre l’analité et la tyrannie sera évidemment très serré. On peut dire que plus le phallique exhibé est idéalisé, plus l’analité exposée sera humiliante, et plus la destructivité tyrannique anale sera violente. Nous avons évoqué dans un chapitre précédent l’« idéalisation de la position délinquante » (Garland et al., 1998), liée à la peur de l’humiliation et de la honte. Nous avons vu aussi précédemment comment le modèle du « claustrum » de Meltzer (1992) permet de figurer ces passages de la grandiosité narcissique à la tyrannie anale, le moi naviguant entre les différents 1. Cléopâtre Athanassiou montre comment le « complexe œdipien » d’Œdipe se construit et se complexifie depuis de nombreuses générations antérieures. Elle met aussi en évidence la manière dont celui-ci articule des problématiques narcissiques et des problématiques œdipiennes.


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espaces de cet objet interne qu’est le claustrum, depuis le sein-tête caractérisé par les sentiments de grandiosité jusqu’au rectum où se déploient les processus tyranniques. Ces rapports entre blessure narcissique, humiliation, culpabilité, honte, grandiosité, analité et tyrannie étant soulignés, comment peut-on comprendre la tyrannie dans le lien parent-enfant de certains enfants porteurs de handicap1 ? Les logiques tyranniques chez l’enfant porteur de handicap L’un de nous a décrit les logiques du lien tyrannique et proposé quelques modèles pour comprendre la genèse de la tyrannie chez l’enfant (Ciccone, 2003a). Nous allons simplement les indiquer, et souligner la manière dont le handicap va travailler ces modèles, mobilisant chaque fois des enjeux liés à la honte et à la culpabilité.

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La quête de l’objet Le premier est celui de la quête de l’objet perdu. La tyrannie est une réponse à la perte de l’objet et un témoin de sa quête. L’enfant tyrannise le parent, le « pousse à bout », comme disent souvent les parents, pour savoir ce qu’il y a au bout, parce qu’il n’est pas sûr de ce qu’il y a au bout, il n’est pas sûr de trouver, au bout du compte, un parent vivant, aimant, qui n’ait pas de haine ou de désir meurtrier à son égard. Dans les contextes de handicap chez un enfant, la quête concernera évidemment l’objet blessé, effondré, abîmé par cette expérience de rencontre traumatique, de déception originaire. La culpabilité de l’enfant d’avoir détruit l’objet perdu, d’être responsable de sa perte, le poussera à réanimer l’objet (on l’a vu avec l’enfant Élisa) : c’est-à-dire en particulier et paradoxalement à répéter la destruction, comme dans la logique de la « tendance antisociale » dont parle Winnicott (1956). Comme l’explique très bien Winnicott, l’enfant répète la destruction non pas pour détruire, mais pour vérifier que l’objet survive, ou dans l’espoir qu’enfin un jour l’objet survivra. L’enfant répétera donc la destruction pour vérifier la survivance de l’objet, mais aussi et surtout pour mettre en scène une tentative de réanimation de l’objet — de nombreux enfants poussent leur parent à bout pour venir ensuite le consoler, ou se faire eux-mêmes consoler, câliner, c’est-à-dire pour faire exister un parent consolateur. 1. Cf. Ciccone, 2007a.


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Les punitions répétitives que déclencheront par ailleurs les comportements opposants, violents, tyranniques, apaiseront cette culpabilité inconsciente. Comme disent souvent les parents : « Il cherche la fessée... Il va mieux quand il a eu sa fessée... » Eh oui, l’enfant cherche la fessée pour apaiser un sentiment de culpabilité. Il ne se sent pas coupable parce qu’il s’est fait punir, il se fait punir parce qu’il se sent coupable. La punition apaise un sentiment inconscient de culpabilité. On peut dire que la perte de l’objet pousse l’enfant à se faire punir par son objet perdu. La quête de l’objet s’accompagne bien sûr de jouissance : jouissance devant la déroute de l’objet impuissant face à la tyrannie imposée, et jouissance de par le sentiment de vengeance qu’une telle déroute de l’objet procure au sujet. La jouissance tyrannique est une jouissance anale. Nous avons parlé du retournement de la grandiosité phallique en humiliation anale, puis en jouissance. Un tel retournement s’observe dans les deux sens. Un enfant sourd, par exemple, dont la mère souhaitait qu’il se laisse pousser les cheveux pour masquer ses prothèses, signes de la blessure narcissique, de l’humiliation honteuse, exigeait de sa mère non seulement de pouvoir se couper les cheveux, mais aussi de lui acheter des prothèses de couleur rouge fluo...

On voit le retournement anal/phallique, le passage de la honte à l’exhibition, avec jouissance. Si l’enfant est confronté à un parent effondré, ou à un parent dont la parentalité a été attaquée, abîmée, disqualifiée, on peut dire aussi que le handicap représentera ce parent abîmé, ce parent interne ou cette imago détruite. Le handicap est une représentation corporelle ou corporéisée du parent détruit, qui ne tient pas, qui ne contient pas (dans le cas de handicap moteur, par exemple). Et le rapport au handicap sera tributaire du rapport fantasmatique à cette imago parentale.

La résistance devant l’héritage Le deuxième axe de compréhension et de modélisation de la tyrannie chez l’enfant concerne l’héritage narcissique et fantasmatique de l’enfant. L’enfant tyran résiste devant l’héritage imposé : héritage des besoins narcissiques parentaux ; héritage des fantasmes parentaux, dont les fantasmes œdipiens ; héritage des affects plus ou moins élaborés ou négativés, tels les affects de culpabilité et de honte. Mais — et c’est là le côté paradoxal du symptôme — tout en dénonçant l’héritage, l’enfant s’inscrit, en même temps, dans un scénario


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fantasmatique parental, que le parent indique, et qui devient un fantasme partagé — l’enfant prend une place dans ce scénario. Le parent se plaindra par exemple d’un comportement tyrannique d’un enfant tout en lui indiquant, inconsciemment, la manière dont il doit le sadiser, le maltraiter, pour répondre à une exigence fantasmatique propre au parent (on peut le voir dans l’exemple de l’enfant Élisa). La tyrannie est l’effet du débat du sujet avec son héritage et de son rapport à ses imagos. Le lien tyrannique produit des symptômes — et est lui-même le produit de tels symptômes — témoins de l’héritage et de la conflictualité à laquelle confronte son appropriation. Les besoins narcissiques parentaux particulièrement mobilisés par le handicap sont bien entendu des besoins de réparation. Plus le parent demande à l’enfant de réparer le dommage narcissique subi — en se soumettant, par exemple, à l’ensemble des rééducations prescrites, en participant à l’agitation générale visant à tout faire pour combler les déficits et combler le manque que fait vivre l’enfant —, et plus l’enfant résistera à cette inversion générationnelle — parce qu’il y a dans cette demande impérieuse de réparation une inversion générationnelle —, et revendiquera éventuellement le handicap comme garantie de son sentiment d’être et de son altérité (comme cet enfant sourd qui exigeait des prothèses brillantes). Les affects indiqués ou transmis concernent particulièrement la culpabilité et la honte. Le bébé et le jeune enfant ne les éprouvent pas en premier lieu, et il est bien sûr difficile de dire jusqu’à quel point ils peuvent être affectés de honte et de culpabilité. L’enfant plus âgé, l’adolescent pourront avoir accès, et éventuellement parler de sentiments de culpabilité et de honte, en tout cas des aspects conscients de ces sentiments — bien que cela soit toujours difficile et somme toute assez rare. Ces affects sont la plupart du temps chassés de la conscience ou renversés en leur contraire. La honte et la culpabilité sont d’abord éprouvées et indiquées du dehors. C’est le regard du dehors qui transmet la représentation que le handicap est un handicap, et qui charge l’enfant d’un fardeau supplémentaire, constitué entre autres de sentiments de culpabilité et d’éprouvés de honte. Une association de personnes handicapées avait pour slogan : « Le droit à l’indifférence ». On parle toujours du droit à la « différence », eux réclamaient le droit à l’indifférence, à être regardés indifféremment. La culpabilité et la honte parentales non traitées, non élaborées, voire non éprouvées, indicibles, pèseront par ailleurs doublement sur l’enfant porteur de handicap comme sur les autres membres de l’éventuelle fratrie,


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condamnés à les prendre en charge, soumis, comme nous l’avons évoqué, aux effets toxiques des transmissions cryptiques.

Limite à la pulsionnalité La troisième perspective pour appréhender ces situations et développer des hypothèses sur la genèse de la tyrannie et de la violence chez l’enfant concerne, enfin, la question de la limite à la pulsionnalité. Celle-ci rejoint la question de l’intégration précoce du surmoi et l’éprouvé d’un sentiment de culpabilité, autrement dit, la question de l’accès à ou de la construction d’une position dépressive. Cette exploration contient bien sûr l’exploration de tout le travail de l’environnement, de tout le travail de l’objet qui a été en échec. L’échec de l’environnement dans cette fonction contenante et transformatrice de la pulsionnalité sera en partie tributaire des effets de culpabilité, notamment lorsque la réalité d’une anomalie chez l’enfant confirme un fantasme parental d’avoir abîmé l’enfant. La culpabilité parentale produira en particulier une forme d’« autorité dysfonctionnelle » (cf. Carel, 2002), par exemple, conséquence du fait que l’affirmation de l’autorité est considérée par le parent comme une forme de violence et de méchanceté (on ne peut pas dire non à un enfant qui a déjà tellement souffert, d’autant plus si on se sent coupable de l’avoir soi-même abîmé). Le parent mettra alors en œuvre une forme d’autorité qui, tout en affirmant avec véhémence sa légitimité, autodisqualifiera dans le même mouvement sa potentielle force morale. Le parent énoncera, en effet, de nombreux doubles messages, du type : « Non mais si tu veux... », « Non mais peut-être... », « Non mais oui... ». Il s’agit de micro-messages paradoxaux (voire de messages manifestement paradoxaux, comme ceux de la mère d’Élisa qui réprimande et console dans le même mouvement). L’enfant va bien sûr écouter avec beaucoup d’attention les signes de la culpabilité parentale et de l’ambivalence, et se soustraira aux exigences de l’autorité parentale, triomphera en imposant les siennes propres, mais risquera d’être gagné à son tour par la culpabilité, dans la mesure où il aura inversé l’ordre générationnel. L’inversion générationnelle est en effet une autre caractéristique de cette autorité dysfonctionnelle. Le parent, qui se sent trop coupable d’être violent s’il est autoritaire, laissera l’enfant déployer une affirmation de soi violente et tyrannique, et entretiendra, restera complice de cette inversion générationnelle. Cela peut s’observer dans sa façon même d’énoncer l’autorité, à travers par exemple des formules du type : « Ne me mets pas en colère !... » (comme disait la mère d’Élisa). Le parent, ainsi, ne donne pas une limite qui contient la pulsionnalité de l’enfant, mais il


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demande à l’enfant de contenir la sienne propre, de ne pas exciter sa colère, c’est-à-dire d’être un adulte, un parent pour lui, parent-enfant. Cette configuration favorise ou témoigne, en autres, de l’incestualité caractéristique des liens tyranniques.

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Nous avons à plusieurs reprises souligné l’incestualité qui pouvait s’organiser dans le lien à l’enfant porteur de handicap. Celle-ci transparaît dans la symbiose qui caractérise fréquemment le lien parent-enfant. L’incestualité est traitée dans le lien symbiotique, qui gère la culpabilité et la honte, mais dont la honte a aussi pour fonction de garder les jouissances incestuelles secrètes. Une autre figure de l’incestualité, ou une autre caractéristique du contexte du handicap dans laquelle peut s’observer l’incestualité, est la tyrannie. Le lien tyrannique est empreint d’incestualité Mais le lien tyrannique est aussi une tentative de traitement de l’incestualité, de résistance à l’incestualité. L’enfant tyran, par exemple, est souvent un enfant qui lutte contre une séduction parentale, maternelle, narcissique et œdipienne, tout en réalisant, dans le même mouvement, le désir incestuel de posséder l’objet pour sa propre jouissance. La tyrannie produit l’incestualité, mais répond aussi à l’incestualité, à la jouissance, à la possession et à l’utilisation narcissiques de l’enfant par le parent. Une petite vignette clinique peut illustrer ce point. Lors d’une consultation, une mère se plaint amèrement des mauvaises habitudes de son enfant et de son côté insupportable. Dans la rue, dans les magasins, il ne cesse de lui faire honte. Il bouge sans cesse, crache, dit des gros mots. L’école se plaint constamment de lui et des perturbations qu’il provoque en classe. En cours de consultation il bouge constamment, grimpe sur les chaises et les tables mais se calme lorsque le psychologue lui propose de jouer avec la pâte à modeler. Dans la conversation, la maman dit au psychologue que chaque soir, au moment du coucher, elle vit un véritable enfer. Le petit veut dormir avec sa mère. Le psychologue demande alors comment la mère répond à cette demande incessante. Chaque soir la mère répète la même phrase : « Tu pourras coucher avec moi quand tu seras sage »...

L’emprise sur le corps de l’enfant, telle qu’on peut l’observer par exemple dans les exigences rééducatives, fonctionnelles, l’investissement de l’enfant comme corps-à-réparer (même si de telles actions sont bien sûr nécessaires), peut conduire l’enfant dès bébé à résister activement,


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à lutter ouvertement et de façon tyrannique pour une appropriation de son propre corps, puis plus tard à revendiquer le handicap de façon provocante. Si l’incestualité attaque le lien, elle est donc aussi paradoxalement au service du lien, comme en témoignent les aspects défensifs des liens symbiotiques et tyranniques. Nous poursuivrons cette question dans le chapitre suivant, dans lequel nous partirons de situations concernées encore par le handicap pour illustrer la nature des liens incestuels, travaillés par la culpabilité et la honte.


Chapitre 10

INCESTE ET INCESTUALITÉ

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C ULPABILITÉ ,

HONTE ET INCESTUALITÉ

L’incestualité, telle que la conçoit Racamier (1992, 1993, 1995), concerne tout ce qui porte l’empreinte de l’« inceste non fantasmé » dans le lien à l’autre, au bébé, à l’enfant. L’incestuel est un inceste agi, un équivalent d’inceste mais qui déborde l’incestueux génital, et qui témoigne d’une absence de traitement par le fantasme des mouvements incestueux œdipiens. Il est en ce sens le « contraire de l’Œdipe ». Il se déploie dans le registre du sexuel ou du meurtrier, et se manifeste de différentes manières, dont la séduction narcissique, la perversion narcissique, la confusion des espaces psychiques propres, la non-considération de l’autre comme un sujet, etc., et nous décrirons quelques-unes de ces figures. La périnatalité contient une « potentialité incestuelle », comme le souligne André Carel (2004), et nous allons explorer la façon dont cette potentialité incestuelle peut être précipitée par un traumatisme périnatal qui désorganise la parentalité. Nous avons vu dans le chapitre précédent comment l’incestualité est liée aux affects de honte et de culpabilité, dans une expérience traumatique, comme l’arrivée d’un bébé porteur d’une anomalie, d’une malformation, d’un handicap. Celle-ci se retrouve dans les liens symbiotiques, les liens tyranniques, qui sont autant de façon de témoigner du traumatisme mais aussi de prévenir, de traiter, de tenter de contenir ou de juguler


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les effets catastrophiques du traumatisme. On peut dire que cette réalisation incestuelle est un effet, mais aussi un mode de traitement — ou une des conséquences du traitement — des affects de honte et de culpabilité. On peut dire aussi que la culpabilité est rattachée préférentiellement aux fantasmes incestueux, et que la honte, par contre, est davantage traitée — et produite — par l’incestualité. Potentialité incestuelle et réalisation incestuelle On peut différencier la « potentialité incestuelle » et la « réalisation incestuelle », comme le fait André Carel, sur le modèle de ce que Piera Aulagnier (1975) propose comme différenciation entre la « potentialité psychotique » et la « réalisation psychotique ». On se souvient que la potentialité psychotique résulte entre autres, pour Piera Aulagnier, des vicissitudes d’une relation à un couple parental lié par la haine, sous ses différentes formes, et auxquelles s’ajoute un commentaire a-sensée sur l’origine, et en particulier sur l’origine des affects qui d’une part lient le couple parental, et d’autre part lient chaque parent à l’enfant. Une telle conjoncture contraint l’enfant à construire une « pensée délirante primaire », comme dit Piera Aulagnier. Pour que la potentialité psychotique reste dans son état de potentialité, cette pensée délirante primaire doit rester enkystée dans une zone de la réalité psychique, le sujet se débrouillant pour ne jamais avoir à la rencontrer, ou bien alors cette pensée délirante doit être soutenue par une voix (à l’origine celle de l’objet parental) qui garantisse la recevabilité du discours du sujet, cette voix devant être retrouvée chaque fois qu’un verdict de faux menace le discours du sujet. La perte de cette voix, dans la réalité, représente une des conditions majeures du passage de la potentialité psychotique à la réalisation psychotique. Sur ce même modèle, on peut considérer une potentialité incestuelle entre un parent et un enfant ou un futur enfant, un bébé à venir. Celle-ci est l’effet de quelques particularités des relations infantiles du parent à ses propres parents. On peut dire que ces relations infantiles sont marquées, entre autres, par la séduction narcissique et ses différentes formes. On sait que pour Racamier (1987), par exemple, la séduction narcissique, à une génération, produit la perversion narcissique, à la suivante, qui est elle-même potentiellement psychotisante pour celle d’après. Et la perversion narcissique est bien sûr une des figures de l’incestualité. On peut penser que cette potentialité incestuelle reste à l’état de potentialité lorsque, notamment, elle est traitée dans le couple parental. Le traitement dans le couple s’effectue par le moyen de différentes


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formes d’alliances inconscientes, de contractualisations inconscientes, entre les membres du couple, dont certaines, si elles maintiennent suffisamment enkystée cette potentialité, ou bien si elles transforment ou contiennent suffisamment les exigences incestuelles, peuvent protéger le bébé, et permettre le déploiement d’une relation d’objet autorisant suffisamment de tiercéïté, suffisamment d’altérité. Le passage de la potentialité à la réalisation incestuelle s’effectue si cette fonction du couple est perdue, pour différentes raisons, ou bien si le couple ne traite pas suffisamment l’incestualité mais est lui-même sous l’emprise des processus incestuels, ou bien encore si le bébé ou le futur bébé est aussi inclus dans les termes des alliances inconscientes du couple qui conservent leur toxicité. La perte de la fonction transformatrice du couple, et donc la précipitation incestuelle, peut être l’effet notamment d’un certain nombre de traumatismes, qui vont attracter la potentialité incestuelle. Ces événements traumatiques peuvent actualiser une potentialité incestuelle ou bien représentent eux-mêmes la source de potentialités incestuelles, nous allons le voir.

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Traumatisme périnatal et potentialité incestuelle Les situations traumatiques concernent divers accidents ou événements périnatals, qui compromettent, perturbent, désorganisent les liens premiers et les liens de filiation. L’arrivée d’un bébé porteur d’une anomalie, d’un handicap, représente un tel contexte, et contient une dimension incestuelle. La rencontre avec le handicap chez un bébé est bien sûr une expérience traumatique, catastrophique, à l’origine d’effondrements, de désillusions, de désespoir, de terribles blessures narcissiques. L’incestualité est alors en partie défensive, et prend différentes figures. On la retrouve dans le lien symbiotique, on l’a vu, que développent souvent parents et enfant. Un tel lien rend compte de l’hypertrophie de la dimension narcissique du lien de filiation, là où l’on peut situer l’incestualité, mais il témoigne aussi de la problématique œdipienne masquée parfois par cette inflation narcissique, et qui contient non plus seulement l’incestualité mais un certain nombre de fantasmes incestueux (si on veut différencier l’incestuel et l’univers fantasmatique incestueux, comme le fait Racamier). Le lien symbiotique traite, contient, est organisé par les fantasmes incestueux, mais il témoigne avant tout de la potentialité incestuelle, voire de la réalisation incestuelle, et il a à gérer, à traiter la honte. La honte est bien entendu l’effet du traumatisme,


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l’effet de la disqualification du moi devant son idéal, l’effet de la blessure narcissique visible du dehors et qui endommage le moi, l’humilie. Mais la honte a aussi une fonction : celle d’être gardienne des jouissances secrètes du lien incestuel. L’incestualité est donc souvent enfouie dans les liens symbiotiques. Une autre figure de l’incestualité est le lien tyrannique, on l’a vu. Celui-ci révèle la dimension incestuelle du lien, l’autre étant considéré comme un objet au service de la jouissance du sujet, de la complétude narcissique du sujet, ou bien étant investi comme porte-affects du sujet. Mais la tyrannie — celle de l’enfant envers le parent — est aussi une manière de tenter de se dégager d’une emprise incestuelle, de mettre fin à une incestualité qui l’écrase, l’enferme, l’emprisonne. Si l’incestualité tue le lien, empêche le développement psychique des protagonistes du lien, elle peut aussi, paradoxalement, être au service du lien. On l’a déjà vu concernant la nature défensive, utile, des liens symbiotiques et tyranniques qui visent des fins réparatrices dans les contextes traumatiques. Explorons dans cette perspective les liens généalogiques, par exemple, menacés par le traumatisme du handicap. Incestualité et réparation des liens On peut dire que l’incestualité est d’abord une violence faite à l’autre, à sa subjectivité. C’est une violence faite à l’enfant. Mais elle est aussi, paradoxalement, une tentative de réparation du lien. Pour développer cette idée, faisons le parallèle entre la considération de l’incestualité et la considération de la destructivité en général. Toutes les formes de destructivité peuvent être considérées comme des attaques — du lien, de l’objet, de la pensée —, mais aussi comme des communications, comme des mouvements paradoxaux de quête de l’objet. C’est ainsi que Winnicott (1956), on s’en souvient, considérait la « tendance antisociale », et le paradoxe de la destructivité : le sujet détruit non pas pour détruire, mais pour vérifier que l’objet peut survivre. La tendance antisociale est l’expression d’un espoir, l’espoir de trouver un objet qui résistera enfin à la destructivité du sujet. Cela est extrêmement important, car la considération de la destructivité conditionne le contre-transfert (et est aussi conditionnée par le contre-transfert), et influe sur la disponibilité et l’écoute du soignant, du thérapeute, de l’analyste. On n’est pas dans la même position contretransférentielle, et dans la même disposition d’écoute, si l’on considère la destructivité comme une attaque ou bien comme une communication — nous reviendrons sur ce point dans le chapitre suivant. Insister sur


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la destructivité témoigne de la manière dont nous-mêmes, en tant que soignants, nous mettons dans une position hostile. Il en est de même pour l’incestualité, en particulier dans les contextes de handicap chez un bébé, un jeune enfant. Le lien incestuel, figuré par la symbiose, est souvent la seule issue — qui est aussi une impasse — pour sauvegarder le lien. Face à la disqualification de la parentalité, voire de l’humanité même, face aux désirs non reconnus d’abandon ou de meurtre, l’investissement désobjectalisant, désubjectivant, l’investissement de l’enfant comme un objet-à-réparer, par exemple, est souvent le seul investissement possible qui garantisse le lien. Là encore, on n’est pas dans la même disposition contre-transférentielle si l’on se dit les choses ainsi, ou bien si l’on ne considère que l’aspect destructeur d’un tel lien — cela ne signifie pas, bien entendu, que l’incestualité au service du lien ne soit pas destructrice, et que cette dimension ne doive pas évidemment être prise en considération. Incestualité et fantasmes de transmission Par ailleurs, l’incestualité s’accompagne fréquemment d’identifications forcées, que beaucoup ont explorées et que l’un de nous a décrites sous les termes d’« empiétements imagoïques » (Ciccone, 1997b, 1999), lesquels produisent d’éventuels renversements générationnels : l’enfant est fortement identifié à une imago, à un ancêtre porteur d’un stigmate, imago qui empiète et aliène l’identité de l’enfant. Mais cette recherche d’identification forcée répond aussi en partie à la rupture du lien de filiation, à la rupture du lien généalogique, telle que la produit le handicap. Une mère d’un enfant IMC, par exemple, a dans sa généalogie un grand-père héroïque, qui a perdu un bras à la guerre, et qui a surmonté ce handicap, réalisé des travaux spectaculaires, comme construire seul sa maison, par exemple, et cette mère projette sur le bébé cette imago héroïque, cette figure d’handicapé héroïque, de héros méconnu, ce qui bien sûr surcharge l’enfant d’un fardeau supplémentaire et l’expose à de nouveaux effets de déception, ce que l’on peut observer très directement dans les interactions mère-bébé. En effet, chaque fois qu’une représentation du handicap apparaît sur la scène de l’interaction — par exemple, l’enfant est souvent intéressé par une figurine d’animal, mais qui a une patte cassée et ne tient pas debout —, la mère éloigne systématiquement, sans même s’en apercevoir, l’objet évocateur du handicap, la représentation du handicap, tout en parlant de choses et d’autres, et en particulier tout en objectivant les progrès de l’enfant, dans un discours maniaque qui met en scène un bébé idéalisé, grandiose. Le bébé alors s’absente, ou bien manifeste un mouvement auto-agressif, ou bien encore babille des sons incompréhensibles, et la mère, agacée, confrontée


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à une déception répétitive, le disqualifie et se montre intrusive : « Tiens-toi droit ! », hurle-t-elle à son encontre, par exemple.

On voit comment l’enfant ne peut honorer un tel « contrat narcissique » : reprendre à son propre compte l’idéal de l’ancêtre, se tenir droit malgré le manque, comme le grand-père héroïque, pour faire taire les affects de culpabilité et surtout de honte. Et c’est ainsi que se mettent en place les conditions de développement d’un lien tyrannique, comme nous l’évoquons plus haut. Bref, cette projection identificatoire, cet empiétement imagoïque a pour fonction, outre la gestion des conflictualités œdipiennes et le traitement de la honte et de la culpabilité, de suturer le lien de filiation brisé par le handicap, de restaurer le lien généalogique. L’enfant, identifié au grand-père handicapé héroïque, est bien dans la généalogie, lui dont le handicap produit une altérité brutale et absolue, le situe hors génération, hors généalogie, produit une « dé-génération ». L’empiétement imagoïque, par ailleurs, et suivant cette même logique, soutient la construction des fantasmes de transmission, que nous avons déjà évoqués : la tare est souvent transmise, dans le fantasme, par l’ancêtre stigmatisé, ce qui là encore suture la généalogie, et soutient l’appropriation par le sujet, le parent, de cette histoire traumatique — dans le même mouvement qui le conduit à s’en dessaisir, à s’en innocenter (ça ne lui appartient pas et il n’y est pour rien puisque ça ne vient pas de lui mais d’un ancêtre, mais comme c’est son ancêtre, c’est bien son histoire et ça lui appartient bien). La construction de fantasmes de transmission représente donc une modalité de suture de la rupture du lien de filiation. L’incestualité, qui qualifie ces empiétements, ces captures identificatoires qui sous-tendent parfois les fantasmes de transmission, participe ainsi à la suture du lien de filiation, du lien générationnel et généalogique. Une telle suture apaise, dans le même temps, les affects de honte et de culpabilité que génère ou mobilise l’atteinte traumatique du lien de filiation.

LE

CONTEXTE DE L’ INCESTE

Dans le prolongement de ce que nous venons de travailler autour de l’incestualité, nous abordons maintenant le contexte de l’inceste réalisé entre un père et sa fille. Nous partons d’une situation clinique afin de mettre en lumière à la fois la place de la honte et de la culpabilité


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mais aussi les enjeux psychiques d’un tel contexte dans le travail psychothérapeutique. Sylvie souhaite engager un travail thérapeutique en raison de multiples difficultés relationnelles qui encombrent sa vie. Elle est mariée et mère de deux garçons. Elle est responsable d’un dispositif d’aide aux familles en difficultés et s’acquitte de sa tâche avec compétence. Elle n’est toutefois jamais assurée de ses décisions et doute constamment de sa légitimité. Dès la première rencontre, elle surprend le psychologue par son aspect figé et distant. Avant de s’asseoir, elle prend soin d’éloigner le fauteuil de quelques centimètres. Elle reste assise au bord, le visage légèrement tourné vers le mur. Elle regarde rarement le psychologue, mais il est chaque fois frappé par l’intensité de ce regard. La demande de Sylvie est urgente : elle veut commencer sa psychothérapie tout de suite et bombarde le clinicien de questions sur les raisons du cadre, l’organisation du temps, le « pourquoi » de la durée des séances, etc.

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Elle évoque une enfance chaotique, entre une mère vouée à sa peinture et un père souvent absent mais décrit comme tyrannique. Quelques mois après l’accouchement, la mère de Sylvie présente les premiers symptômes d’une maladie neurologique qui va lui interdire progressivement toute activité créatrice. L’enfance de Sylvie se déroule donc auprès d’une mère de plus en plus handicapée, qui souffre de ne plus pouvoir peindre, et d’une grandmère maternelle dévouée mais empêtrée dans des convictions religieuses étouffantes. La mère décède au cours de l’adolescence de Sylvie la laissant seule face au pouvoir du père. La première rencontre avec Sylvie dure plus d’une heure trente et le psychologue ne prend vraiment conscience du dépassement de sa durée habituelle de consultation, trois quarts d’heure, qu’à la fin de la séance. Cependant, après trois quarts d’heure d’entretien, son « horloge interne » lui a indiqué que le temps d’entretien touchait à sa fin mais il a poursuivi son travail d’écoute. C’est donc dans un léger état de confusion mêlée de colère qu’il met un terme à cette première rencontre en proposant un autre rendez-vous.

Il est utile de s’arrêter quelques instants sur ce qui se passe à la fin de cette première rencontre et sur ce débordement de cadre. Dès que Sylvie est partie, le psychologue est légèrement désorienté. Il vient de transgresser ses règles habituelles de travail et il se sent un peu honteux d’avoir manqué de vigilance. Il éprouve également un vague sentiment de colère contre la patiente qui a imposé son rythme. Même s’il essaye de se raisonner en constatant qu’il n’a pas gravement transgressé les règles professionnelles, il ne parvient pas à évacuer une certaine sensation de malaise. Il a reçu Sylvie à la fin de sa journée de travail et personne, à part lui-même, n’a eu à subir les conséquences de son retard. En même


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temps, cette relative désorganisation du cadre lui semble relever d’une forme d’agir, c’est-à-dire d’une mise en tension du dispositif en attente de sens : son appareillage professionnel n’a pas été mis à mal sans raison. Il associe naturellement cette désorganisation avec la relation chaotique vécue avec le père. Il comprendra bientôt que derrière cette désorganisation du cadre se cachent l’écho de la maladie de la mère évoluant par poussées et la répétition agie d’un contexte traumatique. Sur le moment, il est simplement habité par le sentiment, à la fois coupable et honteux, d’une faute commise. La deuxième rencontre avec Sylvie se déroule dans un climat différent. Elle repousse le fauteuil de quelques centimètres et garde la même posture que lors de la première rencontre. Très vite, cependant, la discussion prend un tour inattendu. La patiente revient sur les conditions de travail, le paiement des séances, leur durée puis, au détour d’une phrase, elle dit : « Je crois que je me sentirais plus à l’aise si nous pouvions parler dans un lieu plus accueillant, un café par exemple. » Surpris, le psychologue précise que le travail ne peut se dérouler que dans un certain contexte et suivant un certain rythme. Cependant, il est perplexe. Il pourrait évidemment interpréter cette proposition comme une tentative de séduction mais il a la conviction que Sylvie cherche d’abord à mesurer sa rigueur professionnelle. Il ne sait pas encore ce que cette attaque du cadre, ou cette épreuve de destructivité, signifie mais il a l’intuition qu’elle est essentielle. En deçà de la tentative apparente de séduction, c’est autre chose qui est en train de se jouer. Sylvie poursuit le récit de son enfance auprès de sa mère malade et de sa grand-mère dévote qui lui imposait messes et prières puis, regardant le psychologue droit dans les yeux, elle dit : « Vous savez, avec mon père, c’était très violent. » Le psychologue demande : « Il vous frappait ? » Sylvie poursuit : « Il m’a fait hospitaliser. Il disait à tout le monde que j’étais folle. Il voulait me faire passer pour folle parce qu’il ne faisait pas que me frapper... Il ne se contentait pas de ça. Vous comprenez ce que je veux dire ? » À ce moment, le psychologue comprend que la patiente évoque une situation d’inceste. Il comprend également ce que signifiait la transgression du cadre dans la première séance, comme écho et répétition agie d’une transgression fondamentale. Il saisit enfin que la tentative de séduction était une mise à l’épreuve : le psychologue allait-il se comporter comme un père incestueux ?

Le travail s’engage en face-à-face, à raison de deux séances par semaine. Il va durer plus de dix ans. Il est évidemment impossible de reprendre le détail de ce processus complexe. Néanmoins, deux points essentiels parmi d’autres peuvent être dégagés autour du thème de la honte. Nous relèverons successivement :


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le redoublement traumatique, c’est-à-dire la disqualification vécue à plusieurs reprises par Sylvie lorsqu’elle a essayé de parler de ce qui se passait ; la dynamique transféro-contretransférentielle mobilisée au sein du dispositif, en particulier dès ces deux premières rencontres. Avant de développer ces points, quelques remarques sur le contexte global de ce travail thérapeutique. Contexte clinique

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Pendant des années, Sylvie arrive « sur la pointe des pieds », constamment prête à partir, ou plutôt à fuir. Elle repousse le fauteuil de quelques centimètres, en s’efforçant de mettre le maximum de distance entre elle et le psychologue. Elle reste au bord, incapable de s’installer confortablement et de se détendre. Sylvie est constamment sur le qui-vive. Elle regarde rarement le psychothérapeute et lui parle de côté — de « biais » —, comme si elle ne voulait pas voir l’effet de ce qu’elle dit sur son visage. Comme nous l’avons signalé plus haut, la honte pousse à fuir le regard : Sylvie ne veut pas — ou ne peut pas — se voir dans les yeux de son interlocuteur, elle ne veut pas — ou ne peut pas — affronter ce que ce regard pourrait renvoyer d’elle-même. La dimension projective est évidemment centrale dans cet évitement et s’inscrit dans le sens du partage d’affect travaillé plus haut. Le psychologue est doublement convoqué, à la fois comme thérapeute et comme juge. Le transfert se dédouble en une partie surmoïque et une partie sous-tendue par la demande d’aide. Nous reviendrons plus en détail sur ces aspects transféro-contretransférentiels. Les détails de l’histoire de Sylvie ne seront accessibles qu’au fil du temps. Au début du travail, la haine éprouvée contre le père occupe tout le terrain. En contrepoids de cette haine se dessine une idéalisation de la mère. La mère de Sylvie a acquis une certaine notoriété grâce à sa peinture mais sa carrière a été progressivement interrompue par la maladie. Sylvie peint elle-même mais, dit-elle, sans jamais pouvoir atteindre la pureté des tableaux maternels. Elle ne pourra commencer à peindre à sa manière et exposer ses toiles qu’après plusieurs années d’analyse. Quelque temps avant sa mort, la mère avait demandé à Sylvie de l’aider à brûler la plupart de ses tableaux inachevés. Ainsi, il ne reste que quelques œuvres réalisées, éparpillées au sein de la famille. Sylvie ne possède qu’un seul tableau. Tout le reste a été bradé par le père. Elle s’en veut de n’avoir pas su résister à la fureur destructrice de sa mère. Mais en même temps, elle ne pouvait pas refuser d’aider sa mère, désespérée de ne plus pouvoir peindre. Elle parviendra à dépasser ce sentiment de culpabilité lorsqu’elle pourra peindre à son tour et reconnaître que sa mère, au-delà des toiles


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concrètes, lui a transmis quelque chose de beaucoup plus précieux : une certaine capacité artistique et créative. Sylvie est mariée. Elle est mère de deux garçons. Elle a souvent du mal à laisser ses enfants seuls avec leur père : « Chaque fois les images reviennent et c’est insupportable » dit-elle. Elle sait bien que son mari n’aurait jamais touché ses enfants mais elle ne peut pas s’empêcher de penser que le danger est partout.

Elle évoque concrètement les scènes d’inceste après deux ans de travail. Au début, elle n’en dit rien et pleure. Elle parle simplement des « moments où ça se passait ». Elle exerce un contrôle tyrannique sur ce qu’elle ressent. Elle est capable, en séance, de stopper immédiatement l’émergence d’un affect. Ses yeux deviennent rouges puis son visage se durcit et elle change de sujet. Les attouchements du père ont commencé lorsqu’elle avait 11 ans et se sont prolongés jusqu’à sa dix-septième année. Nous verrons plus loin comment elle a tenté de sortir de l’impasse en se confiant à différentes personnes et comment, chaque fois, elle n’a pas été entendue. Son adolescence est alors devenue chaotique. La bonne élève a cédé la place à une adolescente qui refusait d’apprendre quoi que ce soit. Au début, ses problèmes ont été mis sur le compte du deuil de la mère, lorsqu’elle avait 13 ans. Ces difficultés relationnelles l’ont rapidement conduite à consulter un psychiatre, à la demande du père. Le psychiatre a diagnostiqué des « troubles de la personnalité » associés à une anorexie et l’a fait hospitaliser. Elle a entamé une grève de la faim dès son arrivée à l’hôpital. Seuls un psychologue et une infirmière ont soupçonné qu’il y avait quelque chose derrière ces « troubles de la personnalité » et l’anorexie mais pris dans un modèle contractuel du soin, ils ont fait dépendre leur aide de la reprise d’un comportement alimentaire normal. La patiente est sortie de l’hôpital à 18 ans, au moment de sa majorité, après deux mois passés dans le service. Elle a trouvé du travail puis repris ses études pour passer son baccalauréat et commencer des études supérieures. Entre-temps, son père s’est remarié et a souhaité reprendre contact avec elle mais elle a refusé de le voir. Sylvie parle des scènes d’inceste en deux temps. Elle évoque d’abord la manière dont elle se coupait d’elle-même dans ces moments. Elle ne ressentait plus rien et assistait « de loin », comme indifférente, à ce qui se passait. Sa révolte ne s’exprimait que dans des conduites de provocation au collège puis au lycée, spécifiquement dirigées contre les professeurs, hommes ou femmes.

Ce n’est qu’après trois ans de travail qu’elle peut raconter, et partager avec le psychothérapeute, ce qu’elle a vécu.


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Tout se déroulait à la maison, dans sa chambre. Elle entendait les pas de son père dans le couloir. Il ne disait pas un mot et s’installait à côté d’elle dans le lit. Il n’était pas violent et ne l’a frappée qu’à la fin quand elle s’est révoltée et opposée à lui. Dès que son père entrait dans la chambre, Sylvie se coupait d’elle-même. Au début elle avait du mal à « partir » mais plus les scènes d’inceste se répétaient, plus sa capacité de se couper d’elle-même se développait.

Cette modalité de défense par clivage a fini par occuper la totalité du champ : Sylvie se coupe de ce qu’elle ressent à tout instant avec une facilité étonnante. Au-delà de cet aspect manifeste, cela signifie que les affects sont présents mais que leur destin est sous la tyrannie de ce modèle défensif. En même temps, par sa présence à chaque séance, Sylvie montre qu’elle accepte potentiellement de partager quelque chose avec le psychologue. Un travail psychique est donc en cours, un travail de subjectivation qui n’était pas envisageable plus tôt. Mais ce travail passe par des résistances importantes et implique un processus d’apprivoisement qui se déploie sur plusieurs années.

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Par exemple, dans les premiers temps du travail, il n’est pas rare que Sylvie soit au bord de raconter quelque chose, une scène importante avec son père ou avec sa mère. À ce moment le psychologue sent qu’un conflit important se déploie en elle. Il est tenté de l’encourager — « Oui ? J’ai le sentiment que vous essayez de dire quelque chose mais que c’est très difficile » — mais Sylvie se ferme, et reprend sur un thème parfaitement anodin. Quelquefois elle ajoute : « Je n’y arriverai jamais. C’est trop dur. De toute façon, on ne peut rien y changer. » Chaque fois, en outre, elle s’auto-accuse : « Tout ce qui s’est passé est de ma faute. Je n’ai plus qu’à payer. »

La déception éprouvée à ce moment par le psychologue pourrait donner lieu à une forme de forçage : il pourrait insister pour que Sylvie s’exprime mais cette insistance serait immédiatement ressentie comme répétition du forçage incestueux. Le traumatisme est toujours présent. L’inceste est toujours en train de se produire, à chaque instant ; il ne peut pas être mis au compte du passé. En ce sens, l’inceste ne fait pas partie de l’histoire de Sylvie : il sous-tend son présent tout entier. L’inceste est là, en même temps qu’il donne le « la » de sa vie. Parler de l’inceste avec le psychologue c’est répéter l’inceste avec lui : se confier, c’est se rapprocher ; se rapprocher, c’est se toucher. La modalité défensive par clivage extrêmement coûteuse sur le plan affectif a aussi un versant positif : Sylvie possède une intelligence acérée et une


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très bonne capacité d’analyse des situations. C’est ce qui lui a permis de faire de brillantes études et d’occuper un poste à responsabilité. Dans cette première période du travail psychanalytique, c’est la modalité défensive par maîtrise, par emprise, qui occupe le devant de la scène. Derrière cette modalité défensive, il s’agit cependant de répéter et de vérifier à chaque fois que l’expérience d’un rapprochement, toujours vécu comme dangereux, n’est pas catastrophique. C’est à un véritable travail d’apprivoisement que se livre le psychologue pour que la parole se libère et que, beaucoup plus tard, une autre image du père, celle du « papa d’avant », soit suffisamment investie et vivante. La disqualification Les scènes incestueuses ont commencé lorsque Sylvie avait 11 ans. Sa mère était malade et son père lui a dit qu’elle devait remplacer sa mère mais qu’il ne fallait parler de cela à personne. Sylvie n’a jamais évoqué ce qui se passait avec sa mère et elle ne sait pas si elle a soupçonné quelque chose. Par contre, elle a essayé de se confier à sa grand-mère qui lui a donné une gifle en la traitant de « petite garce ». Elle a également parlé à un prêtre qui a refusé de l’entendre.

On retrouve les deux temps du traumatisme relevés par Ferenczi (1933) : le traumatisme lui-même et son redoublement avec l’incrédulité opposée aux tentatives de l’enfant qui essaye de dire ce qu’il a vécu. Dans l’histoire de Sylvie, plusieurs moments de disqualification vont se succéder. La disqualification se répète au moment de l’hospitalisation lorsque Sylvie est désignée comme « folle » par la psychiatrie puis lorsque le psychologue et l’infirmière soupçonnent quelque chose. Incapables de se dégager du modèle de soin dans lequel ils sont pris, ils conditionnent leur aide à la cessation de la grève de la faim. Les réponses de l’environnement aux tentatives de Sylvie sont donc de trois ordres : la culpabilisation (« petite garce », le diagnostic psychiatrique), le refus pur et simple (le prêtre) et le chantage. Les deux temps du traumatisme — l’acte puis l’échec de la tentative envers un tiers — attaquent systématiquement les relations d’étayage : la mère est malade et le père n’est plus un appui ; la grand-mère accuse ; le prêtre est sourd et les soignants mettent en œuvre un chantage qu’on peut qualifier de pervers. La situation est donc sans issue et Sylvie ne peut compter que sur elle-même. La conviction d’être seule et de ne pouvoir attendre d’aide de personne associée à la capacité de se couper


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de ses affects vont cependant lui permettre de passer son baccalauréat, de commencer des études puis de conduire brillamment son activité professionnelle. Le revers de la médaille est toutefois lourd : elle ne peut partager son histoire avec personne. Deux occasions de partage vont encore se présenter. Après sa sortie de l’hôpital, Sylvie entreprend des démarches pour changer de nom. Elle ne veut plus porter le nom de son père et rencontre une juge pour entreprendre les démarches nécessaires. Cette femme intuitive interroge avec insistance les raisons profondes de ce changement d’état civil qui n’aboutira d’ailleurs pas. Elle peut l’aider, à condition que Sylvie le demande, car elle ne peut rien faire sans son consentement. Sylvie reste cependant muette.

Des années plus tard, elle a du mal à comprendre son refus de parler. « Trop d’expériences négatives », dit-elle. Mais on peut aussi entendre autre chose : le lien avec le père ne peut pas vraiment être rompu. C’est l’une des pistes de travail que le psychologue va suivre : si le lien avec le père incestueux est détruit, il reste cependant des traces de la relation avec le « papa d’avant ». Nous verrons plus loin comment le travail s’est engagé sous cet angle. Devant le refus de Sylvie d’évoquer quoi que ce soit de concret, et même de porter plainte, la juge renonce mais conseille à Sylvie de faire un travail personnel pour l’aider à démêler ce qu’elle ne peut pas encore raconter.

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La dernière tentative de partage concerne le mari de Sylvie. Elle rencontre son futur mari un peu par hasard lors d’un voyage en train. Elle n’est jamais sortie avec un garçon. Il sera le premier, et pendant longtemps, le seul. Sylvie décrit son mari comme un homme assez renfermé et adepte de grandes promenades en montagne. Ces promenades forment l’activité essentielle du couple pendant des années. Après la naissance des enfants, Sylvie décide de se confier à son mari. Elle a toujours évoqué la violence du père pour justifier son refus de tout contact avec lui. Un jour, cependant, elle décide de « vider son sac ». La réaction du mari est vive : il considère cet aveu comme une trahison. Sylvie n’aurait jamais dû lui cacher cette histoire et pendant plusieurs jours, il ne lui adresse pas la parole. C’est à ce moment que Sylvie prend conscience du piège dans lequel elle est enfermée. Jusque-là, elle a fait comme si son histoire pouvait être annulée, sans influencer sa vie, comme si elle pouvait mettre « toutes ces choses de côté ». Désormais, elle se rend compte qu’elle ne peut pas vivre comme si tout cela n’avait pas eu lieu. Elle ne peut ni oublier ce qui s’est passé ni l’écarter magiquement. Elle vient surtout de vivre une nouvelle expérience


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de disqualification. Elle envisage alors de se séparer de son mari et décide d’entamer un travail psychothérapeutique.

Les effets de culpabilité et de honte Ces expériences de disqualification associées au double traumatisme initial — maladie de la mère et inceste avec le père — sont évidemment des terreaux de choix pour le développement de la culpabilité et de la honte. Sylvie se considère comme responsable des scènes d’inceste. Elle pense qu’elle aurait dû résister et, si elle a dit « non », elle se reproche de ne l’avoir pas dit avec assez de conviction. Comme nous l’avons souligné à plusieurs reprises, la culpabilité organise une causalité et place Sylvie en position d’être a minima actrice de ce qui lui est arrivé. En même temps, cette culpabilité enferme Sylvie, suivant le scénario classique des effets du traumatisme. Lorsqu’elle cherche à partager ce qu’elle vit, à sortir du piège de la culpabilité en appelant à l’aide, elle se heurte soit à un renforcement de l’accusation, soit à un refus, soit à un chantage. Il n’en reste pas moins que Sylvie elle-même est ambivalente. Son refus de répondre aux soignants puis au juge et sa réticence pour engager des poursuites montrent que le lien avec le père, ou plutôt avec une certaine image du père, reste présent. La honte est évidemment liée à cette transgression majeure qui déshumanise et implique un vécu de décramponnement (Hermann, 1943) vis-à-vis du groupe social. Les différences qui séparent et articulent le monde du fantasme et la réalité, les frontières garantes d’une vie psychique suffisamment libre parce que pouvant se développer à l’abri du regard d’autrui, volent en éclat. La confusion est un danger psychique majeur et la mise en œuvre du clivage — ne rien ressentir, fuir le présent, sortir de soi-même — équivaut à la restauration d’une frontière. Dans ce contexte d’inceste réalisé et répété dans le temps, le vécu de confusion est généralisé. C’est d’abord une confusion des places au sein de la famille : Sylvie prend la place de sa mère sur injonction du père ; elle est prise en charge par sa grand-mère maternelle et se retrouve sœur de sa mère. C’est simultanément une confusion entre le monde interne et le monde externe, une confusion entre le monde du fantasme et le monde de la réalité. C’est enfin une confusion corporelle, un afflux d’excitations ingérables et non liables par la psyché au sein des autoérotismes. Le débordement est omniprésent et il n’y a d’autre issue que le domptage : comme le souligne Freud (1920), la fonction première de la psyché est de dompter les excitations.


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La honte apparaît d’autre part dans le sillage des disqualifications et tend à isoler Sylvie de tout partage avec un « autre semblable » (Freud, 1895). La disqualification répète le décramponnement et accentue le vécu de déshumanisation. La honte est d’abord enfouie : Sylvie construit une forteresse psychique autour de la situation incestueuse. Cet enfouissement lui permet de mener, pendant plusieurs années, une vie sociale apparemment adaptée. Mais, comme nous l’avons souligné plus haut, le sentiment de honte enfoui tend à réapparaître. Les incertitudes professionnelles, la sensation qu’un jour son incompétence sera découverte puis, dans le travail psychothérapeutique, l’éloignement du fauteuil et la position de biais, sont autant de signes qui viennent exprimer la honte. Dans cette perspective, le psychothérapeute est assez rapidement alerté par le ton de voix de Sylvie et la dureté qu’elle confère à ses paroles : elle s’exprime sèchement, avec des phases courtes. La pensée n’est jamais en suspens, en rêverie. La structure même des phrases est réduite à une charpente simple : sujet, verbe, complément d’objet. Cette sécheresse est au service de la distance, d’un refus du partage et de la crainte éprouvée devant tout rapprochement. Elle est toutefois dotée d’une autre fonction, une fonction de mémoire, qui va ouvrir un tout autre champ psychothérapeutique.

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Les enjeux transféro-contretransférentiels Les deux premières rencontres avec Sylvie sont marquées par la répétition agie : transgression minimale du cadre habituel de travail, puis tentative de séduction interprétée comme expérience visant à tester la solidité du psychologue. Certes, mais est-ce si simple ? Peut-on se satisfaire, sans examen complémentaire, d’une telle interprétation ? Même si elle est pertinente, elle ne recouvre sans doute pas la totalité des enjeux de la scène. Ou, pour le dire autrement, la transgression du cadre a bien lieu et la scène de séduction n’est pas seulement limitée à une visée de réassurance. La transgression a lieu, ce qui signifie qu’a minima, dans une modalité acceptable, l’inceste se répète. Le psychologue se laisse bel et bien envahir par Sylvie, comme le père envahissait le lit de sa fille. Dans cet agir commun en forme de débordement, la patiente est en position active : elle « joue » le rôle du père. Le psychologue n’est pas moins actif : il se laisse déborder. Sylvie est belle, c’est une jeune femme élégante et le psychologue est évidemment « sous le charme. » Il ne voit pas le temps passer mais en même temps il sait qu’il dépasse son temps normal. Il


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se dit fugacement : « C’est la fin de la journée et c’est une consultation intéressante. » Il ne dit pas « non » à la patiente comme il ne se dit pas « non ». En ce sens, il est le père incestueux. Dans les termes utilisés plus haut à propos du partage d’affect, le psychologue est impliqué, mais cette implication se présente sous une forme particulière et bascule du côté du forçage. Lors de la séance suivante, la patiente propose une transgression du cadre. On est très proche de ce que Freud (1895) souligne à propos d’Emma revenant chez l’épicier qui s’est livré à des attouchements. Sylvie a probablement senti que la séance durait trop longtemps, que le psychologue n’était pas vraiment « gardien du temps » et qu’il y avait, derrière cette transgression minimale, une tentative de séduction. Autrement dit, Sylvie répond en miroir à la séduction agie par le psychologue. Cette séquence frôle la possibilité d’un passage à l’acte séducteur en même temps qu’elle est nécessaire à la mise en route du processus psychothérapeutique et du travail de subjectivation. Nous avons dit plus haut combien le travail psychanalytique suppose simultanément que le psychanalyste « sorte de ses gonds » et qu’il se raccroche — ou se cramponne (Hermann, 1943) — à une figure tierce, au bord du précipice. On ne peut pas parler de l’inceste du dehors ; on ne peut pas théoriser et soigner les effets de l’inceste sans en partager a minima quelque chose. Les limites, la réserve, sont évidemment nécessaires, ici plus qu’ailleurs, mais elles n’ont de sens que si l’inceste trouve, au sein du dispositif, la possibilité d’une représentation suffisamment impliquée. La répétition agie dans le transfert, activée, voire sollicitée dans et par le dispositif, n’a de sens que si elle met ce dispositif en crise et engage suffisamment le corps, et si elle reste contenue, retenue, et trouve sa butée au sein de ce même dispositif (Ferrant, 2001). La remarque de Freud (1914a) soulignant que nul ne peut être tué en effigie et en absence déploie ici toute sa profondeur. Tous les patients ne conduisent pas leur psychanalyste jusqu’à ce type de crise du dispositif. Dans ce contexte bien spécifique toutefois, et plus largement dans les contextes traumatiques, il est difficile, voire impossible de mettre en travail les expériences d’effroi, d’empiétement, de forçage ou de disqualification sans que celles-ci ne viennent se représenter, au sens fort du terme, et se répéter au sein du dispositif. Pendant tout un temps, Sylvie ne peut parler de son père que comme du « salaud ». Elle ne dit jamais « mon père ». C’est toujours « l’autre ». Elle souligne qu’il a tout détruit en elle, qu’il l’a salie, souillée, et que rien ne peut effacer cette sensation de souillure, source de honte. Non


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seulement ce père a détruit Sylvie mais il s’est détruit lui-même et il ne subsiste rien de lui comme si l’inceste avait effacé d’un coup toute l’histoire : il n’y a pas d’avant l’inceste, la vie de Sylvie commence et s’arrête avec l’inceste. Le travail thérapeutique ne fait pas de miracle : il ne peut pas construire un lien du dehors, ex nihilo. Il ne peut que s’appuyer que sur ce qui existe déjà, même si ce qui existe n’est apparemment pas disponible, voire très difficilement disponible. C’est ce type de problème que l’on rencontre souvent avec des patients étiquetés comme psychotiques. Si l’on parvient à les aider et à leur permettre de sortir de la confusion et de l’angoisse dans lesquelles ils sont enfermés, on a parfois le sentiment que le diagnostic était erroné et qu’il ne s’agissait pas d’une « vraie » psychose. En réalité, on doit plutôt faire l’hypothèse qu’en deçà des modalités de fonctionnement psychotique de la psyché il y avait des traces de liens, d’échanges, prêtes à être réchauffées et mobilisées par le travail thérapeutique actuel. Le psychothérapeute ne peut s’appuyer que sur l’existant, condition sine qua non d’un processus de subjectivation. De ce point de vue, l’histoire de Sylvie confronte le psychothérapeute à un champ de ruines dont l’accès est interdit. Toute approche de l’enfance est immédiatement bloquée : Sylvie se ferme et change de sujet. Même si le psychologue souligne cette fermeture et cet interdit systématiques, rien ne change. Le pari engagé par le psychothérapeute s’appuie sur deux arguments. D’une part Sylvie vient régulièrement à ses séances. Même si elle bloque les accès à son histoire et brandit l’inceste comme une protection infranchissable — « Tout est mort ; il a tout détruit en moi » —, un travail est engagé qui est de l’ordre de l’apprivoisement. D’autre part Sylvie n’est pas délirante. Sa froideur est le résultat d’un processus de défense extrêmement vigilant. Il y a quelque chose à l’abri de ce mur défensif, quelque chose qui n’est pas seulement de l’ordre de la honte, de la douleur ou de l’effroi, mais qui relève d’un lien qu’elle ressent comme dangereux. Dans la confusion engendrée par l’inceste, le bon est confondu avec la transgression incestueuse. Le lien avec le père est pris en otage par l’inceste. Toute la difficulté de ce travail thérapeutique est de trouver, de laisser émerger et d’utiliser ces aspects positifs du lien. Ce qui se répète n’est pas seulement de l’ordre du traumatique. Au fil du temps, une scène attire l’attention du psychologue. Le ton de Sylvie est sec, ses phrases sont courtes et le psychologue répond quelquefois sur un ton semblable. Les échanges avec Sylvie prennent alors un tour assez dynamique : les remarques de l’un et de l’autre fusent comme dans un jeu


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de ping-pong. Cette rythmicité dans les échanges verbaux se double d’une sensation de plaisir.

Le psychologue se dit d’abord que l’inceste se répète dans ces échanges rapides, heurtés, mais il joue en même temps autour du thème des mots et des phrases qui se tamponnent, qui se heurtent et il se souvient du plaisir qu’il éprouvait enfant, lors des fêtes foraines, à conduire les autos tamponneuses. Il ne sait toutefois pas comment peuvent se relier ces différentes représentations, la répétition de l’inceste et ce plaisir pris à la bousculade qui relève du domaine du jeu. Cette situation se répète trop souvent au cours des séances pour n’avoir pas une fonction spécifique. Lors d’une séance, après plus de trois ans de travail, il propose un commentaire sur ce qui se passe lors de ces échanges : « J’ai le sentiment que nous jouons avec les mots. Nos mots et nos phrases se tamponnent, comme si nous étions des enfants qui jouent dans les autos tamponneuses. »

Sylvie réagit immédiatement. Tout d’abord elle se ferme et refuse énergiquement ce que le psychologue vient de dire. Il faut un certain nombre de séances pour que cette interprétation trouve sa place et permette l’ouverture de tout un pan de l’enfance de Sylvie. Rejetée, qualifiée d’incongrue, d’incompréhensible, cette interprétation est répétitivement attaquée au cours des séances suivantes. Étrangement, plus Sylvie attaque la validité de cette interprétation, plus sa parole s’assouplit, et plus son ton change. Émerge alors le souvenir des scènes d’autos tamponneuses qu’elle partageait avec son père dans les fêtes foraines. Pendant longtemps, elle reproche au psychologue d’avoir fait revenir « ce souvenir qui ne sert à rien ». Mais au fil des séances, Sylvie apprivoise lentement ce souvenir et laisse revenir l’évidence du plaisir pris à jouer avec son père. C’était un moment privilégié : ils pouvaient être seuls tous les deux et partager un plaisir en commun. C’était un papa drôle, attentif, gentil. « Un papa comme toutes les petites filles rêvent d’en avoir un. » Dans le travail psychothérapeutique cette représentation prend une place essentielle : elle devient la représentation du « papa d’avant ». C’est à partir de cette invention du « papa d’avant » — au sens de l’invention d’un trésor — que le travail psychothérapeutique engagé par Sylvie va produire des effets mutatifs. Elle va progressivement reprendre contact avec sa famille maternelle et paternelle au cours d’une série de voyages réalisés en compagnie de ses fils. Elle va engager une procédure de divorce avec son mari. Pendant tout un temps sa sexualité reste radicalement désertique, puis, progressivement, elle se laisse approcher


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par des hommes, des collègues de travail, puis d’autres rencontrés lors de soirées amicales. Une scène la fait basculer, à la fois physiquement et psychiquement.

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Sylvie est dans une grande librairie. Elle s’intéresse de plus en plus à la psychanalyse et achète quelques ouvrages de Freud et d’auteurs contemporains. Elle prend quelques minutes pour lire la quatrième de couverture d’un ouvrage consacré à la sexualité féminine. Puis elle se sent observée. « J’avais chaud, d’un coup, avec une sensation de fourmillement derrière le cou. » Elle croise alors le regard d’un homme qui l’observe intensément. « Il n’y avait que ce regard, je ne voyais que ces yeux... Et puis il y a eu son sourire et tout s’est mis à tourner... » Sylvie explique qu’elle s’est raccrochée fermement aux étagères remplies de livres et qu’elle est restée cinq bonnes minutes « en apesanteur ». Elle met d’abord cet épisode sur le compte d’un « manque de calcium », de la fatigue puis, petit à petit, elle se dit qu’elle a vécu une « jolie petite scène de séduction », ou un « mini-coup de foudre en librairie ».

D’autres scènes du même genre vont se répéter avec d’autres hommes et Sylvie va se laisser progressivement approcher. Au début, elle évite les relations sexuelles et ne va pas plus loin que l’échange de quelques baisers furtifs. Puis elle rencontre un homme dont elle se sent amoureuse. Il est marié — « heureusement qu’il est marié » dit-elle —, ce qui lui permet de découvrir une sexualité heureuse qu’elle n’a jamais connue. Deux ou trois autres histoires amoureuses se succèdent et accompagnent son divorce très conflictuel. Elle rencontre alors un homme, marié, mais avec lui quelque chose est différent : elle l’aime vraiment. Elle se sent comme une adolescente qui sature son portable de messages, écrit des lettres, et passe son temps à rêver. C’est dans ce contexte qu’elle revient, dans une séance, sur la période qui a précédé le premier rendez-vous avec le psychologue. Sylvie raconte qu’elle n’est pas venue chez le psychologue par hasard. Sur le moment, elle avait précisé qu’on lui avait donné son nom. En réalité, elle l’avait vu et surtout entendu lors d’une conférence. Elle avait aimé sa voix et elle avait pensé : « Si un jour je fais un travail, ce sera avec lui. » Elle ne sait pas d’où vient cette voix, ce qu’elle fait résonner en elle. Ce n’est que quelques séances plus tard que Sylvie pourra dire que cette voix est peut-être en lien avec la voix du « papa d’avant ».

Cette situation clinique mériterait évidemment bien d’autres commentaires mais nous nous en tenons à la question de la culpabilité et


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de la honte. On voit comment, dans ce contexte, la culpabilité tente une appropriation de l’expérience. On voit par ailleurs comment la honte est enfouie, et combien l’enfouissement de la honte s’accompagne de difficultés induites par l’impossibilité de partager quelque chose de l’expérience vécue. Les disqualifications successives, quelles que soient leurs formes — accusation, indifférence, chantage — intensifient le vécu de honte et verrouillent toute possibilité de lien. L’histoire de Sylvie ne passe pas par une issue judiciaire à laquelle elle se refuse. La rencontre avec une juge qui essaye pourtant, avec intuition, de comprendre les raisons profondes de la demande de changement patronymique, n’est suivie d’aucun effet. On voit aussi que la situation d’inceste doit d’abord être « oubliée », ou plutôt mise de côté par enfouissement. Elle ne peut pas être abordée de front et elle ne peut être travaillée que dans un cadre suffisamment conteneur et rassurant. Elle est alors abordée détail par détail, élément par élément, pour en atténuer la charge. Comme dans les processus de deuil décrits par Freud (1915b), où le travail de détachement ne peut se faire que fragment par fragment. Parallèlement, la honte perd progressivement sa charge négative. On le voit clairement lorsque, après quatre ans de travail, la représentation du « papa d’avant » peut surgir à partir de la dureté de la voix, de la sécheresse des phrases, qui sont précisément des modalités de protection contre la honte. L’immense difficulté de ce type de contexte clinique réside dans le fait que le travail d’appropriation ne peut s’engager qu’à partir d’un « big bang » initial qui constitue, plus qu’un simple écho, un mode de répétition a minima de la situation traumatique. Cette mise en crise doit être suffisamment forte pour ébranler le dispositif tout en étant contenue et traitée dans ce même dispositif. Comme nous l’avons souligné, l’implication du clinicien est essentielle dans ce type de contexte. Nous laissons volontairement de côté l’histoire du lien avec la mère. Signalons simplement que Sylvie s’est consacrée de plus en plus à la peinture et a commencé à exposer ses toiles. Elle juge son travail très différent de celui de sa mère et elle n’a pas recours à la même technique qu’elle. Sa façon de peindre est plus « dure » : elle a besoin de supports rugueux qu’elle s’efforce ensuite d’adoucir par les formes, les couleurs et la texture. « Détransitionnalisation » des fantasmes organisateurs Nous avons vu les confusions que produit la réalisation d’actes incestueux. Il est classique de dire que l’inceste réalise un télescopage


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entre fantasme et réalité et désorganise la vie fantasmatique, compromet sa valeur créatrice, « détransitionnalise » les fantasmes ordinaires, pourrait-on dire, dont les fantasmes œdipiens. Une telle désorganisation s’accompagne, comme dans la situation précédente, de l’émergence de puissants sentiments de culpabilité et de honte. Si le soin psychique conduit, comme précédemment, à remobiliser petit à petit des éprouvés moins destructeurs, à réanimer la vie affective, à remettre du « jeu », à remobiliser des désirs ou des fantasmes moins crus, plus ludiques, on peut parfois observer dans une même séance ou une même séquence des allers-retours rapides entre un fonctionnement psychique figé ou gelé par le traumatisme, la honte et la culpabilité, et un mouvement plus souple, plus ludique, où les affects de honte et de culpabilité participent d’une scène plus créatrice. Une brève vignette clinique, prise dans une autre scène, montre en direct, dans l’agencement associatif du matériel, l’oscillation répétée entre d’une part des modalités fantasmatiques et des éprouvés affectifs organisateurs, et d’autre part des impacts traumatiques et des affects de honte et de culpabilité désorganisateurs. Tout se passe, dans cette oscillation, comme si la patiente montrait la difficulté à maintenir une scène fantasmatique créatrice, « transitionnelle » pourrait-on dire, et la tentative de remettre en route une telle activité fantasmatique.

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Une équipe de psychologues qui travaillent avec des patients victimes (ou auteurs) de violences sexuelles raconte la situation suivante. Une jeune femme consulte et demande de l’aide car son ex-mari, dont elle vient de divorcer, est incarcéré pour une très longue durée, suite à des viols répétés sur des enfants, des membres de sa famille, exactions commises depuis très longtemps, depuis qu’il est lui-même enfant, mais qu’elle n’a apprises que lors de leur révélation il y a quelques années. Elle a un enfant de 5 ans avec cet homme, et souffre beaucoup de cette situation. Elle veut que l’on croie vraiment à sa souffrance, ce qui n’est pas le cas dans son entourage. Elle est très culpabilisée d’avoir fait entrer cet homme dans sa famille, d’avoir fait un enfant avec lui, d’avoir donné ce père-là à son enfant. Elle pense au suicide, mais n’a pas le courage de réaliser un tel acte. Dans le cours de l’entretien, elle explique que sa naissance a suivi celle d’un bébé mort-né (son prénom ressemble un peu à celui qui avait été donné à ce bébé) et s’accuse d’avoir « voulu prendre sa place ». Par ailleurs, si ce frère avait vécu, il aurait pris la succession du père dans son entreprise, ce qu’elle-même refuse. Elle exprime une grande souffrance. Elle ne sait plus qui elle est, elle a besoin de se sentir être elle-même.


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Après quelques consultations, elle se fait hospitaliser car elle sent qu’elle pourrait attenter à sa vie. Sa sœur s’occupe de son fils. C’est d’ailleurs elle qui l’emmène toujours voir son père en prison, car elle-même a des désirs de meurtre vis-à-vis de cet homme et ne veut pas le revoir. Elle revient en consultation, pour demander un travail psychothérapeutique. Elle raconte avoir rencontré un homme lors de son hospitalisation, mais elle n’a pas donné suite, dit-elle. Elle explique, sans transition, qu’elle a besoin de l’avis de son père, que celui-ci est très important. Le psychiatre l’a « boostée », dit-elle ensuite, et elle s’est sentie mieux. Un ami qu’elle aimait bien la « boostait » aussi, mais elle vient d’apprendre son décès, et elle est à nouveau très mal. Il faut qu’on lui « tende la perche », ajoute-t-elle, sinon elle ne se sent pas prise en compte. Elle est capable de « tout sortir » si on lui tend la perche. Elle explique ensuite qu’elle est dans une relation tendue et conflictuelle avec ses parents. Son père voudrait qu’elle reprenne son entreprise mais elle s’y refuse. Puis elle raconte que son fils est turbulent. Elle-même était une enfant turbulente, mais elle avait son père, il lui donnait des claques, des fessées. Son fils, lui, n’a pas de père, dit-elle. Elle a maintenant envie d’une autre relation avec un homme, mais elle a peur de l’échec. Elle rêve souvent de son ex-mari : ils sont ensemble, mariés, il n’y a pas de prison. Par ailleurs, son fils lui demande un autre papa, ou bien un frère. Elle a amené un monstre dans sa famille, dit-elle, et elle le regrette et se sent très coupable. « Pourquoi ai-je été attirée ? Pourquoi suis-je restée ? » Elle était contente de sa relation avec lui, elle lui appartenait, explique-t-elle. Maintenant elle a envie de lui donner des claques, de le tuer. Elle a connu cet homme à 15 ans, lui-même avait dix ans de plus. Il lui faisait des cadeaux, était gentil. Elle était « sa chose ». Elle se rend compte maintenant qu’elle n’était probablement qu’une victime abusée, comme les autres. Elle se dit perdue, elle se cherche, ne sait pas qui elle est, confie-t-elle. La semaine suivante, son père fait une tentative de suicide, car il a trop de problèmes professionnels. Elle est affectée par cet événement et ajoute qu’elle-même pourrait faire pareil. Elle se dit « au milieu de ses parents », lorsque ceux-ci sont en conflit, et a l’impression de faire partie d’une famille « à la masse » dont elle se sent étrangère. Elle se demande, comme elle le fait fréquemment, ce qu’aurait fait son « frère ». Elle décrit ensuite son sentiment de devenir comme un « garçon manqué ». Elle se vit « moitié fille, moitié garçon ». Elle voudrait d’ailleurs être une fille. Elle pense être davantage attirée par les femmes que par les hommes.


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Cette situation n’est pas directement une situation d’inceste, mais elle s’y apparente. La violence incestueuse est subie par la patiente « à son insu », pourrait-on dire. Elle est exercée par un homme plus âgé qui deviendra son époux, à une époque où elle-même est adolescente. On retrouve un certain nombre d’effets traumatiques du même ordre que ceux relevés précédemment. Plusieurs commentaires pourraient être proposés, mais nous soulignerons simplement la désorganisation des fantasmes œdipiens « ordinairement transitionnels », pourrait-on dire, que la violence incestueuse produit. Derrière la culpabilité que génère le traumatisme, apparaît une sorte d’identification mélancolique : identification au bébé mort dont la patiente dit avoir voulu « prendre la place ». Elle se désigne comme porteuse de la crypte du frère mort. Elle exprime ainsi la violence de la blessure narcissique qui, derrière la culpabilité, fait le lit de puissants sentiments de honte ou de culpabilité primaire, qui peuvent pousser au suicide. Son désespoir, produit par la disqualification, la non-reconnaissance, la conduit à s’accrocher au père. La tentative de suicide que fait ce dernier la rapproche de lui et confirme son identification (elle peut faire comme son père). Elle confirme aussi son désir — et son d’échec — d’être ce frère mort qui aurait été salvateur pour le père. On observe qu’elle associe sa rencontre d’un homme avec son besoin d’un père, et avec sa théorie du soin selon laquelle on va mieux lorsqu’on est « boosté ». Mais celui qui « booste » meurt (l’ami récemment décédé). La rétorsion du désir incestueux agit donc brutalement dans la réalité. Puis elle énonce son désir ou son besoin d’une « perche tendue ». Avec une perche tendue, elle peut « tout sortir ». On reconnaît là une scène incestueuse suffisamment fantasmée, déguisée. Son père veut qu’elle reprenne son entreprise, elle s’y refuse : on voit là une métaphore de la séduction paternelle à laquelle résiste l’enfant, mais qui l’excite en même temps, ce qui crée une situation conflictuelle. Elle a d’ailleurs la nostalgie d’un père qui donne des claques ou des fessées, et regrette le manque d’une telle figure paternelle (pour son enfant, mais aussi pour elle-même). La scène incestueuse est pour l’instant toujours suffisamment fantasmée et donc potentiellement organisatrice. Elle rêve de retrouver l’« abuseur » (comme le « papa d’avant » dont il était question plus haut), dans un lien à un objet qui condenserait l’homme, le père, le fils (son enfant demande un père ou un frère, dit-elle au même moment). Arrive alors immédiatement l’image du monstre, tyrannique, abject, dont elle est non pas l’amante soumise, mais l’esclave,


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la « chose ». L’amour de l’autre « gentil », qui « fait des cadeaux », se confond avec l’emprise, la jouissance narcissique. Si elle a envie de « donner des claques » à cet homme (dans une identification au père œdipien), elle a surtout envie de le tuer. Cette situation génère non seulement de la culpabilité mais aussi de la honte. La honte, derrière la culpabilité, est ressentie à l’égard de sa famille elle-même, famille folle dans laquelle aucune figure paternelle ne donne un appui, ne tend une « perche », pour ne pas sombrer dans la dépression, le désespoir, la perte du sentiment de soi-même. Lors des conflits, représentants de scènes primitives, elle se sent « au milieu de ses parents ». Mais cette situation œdipienne potentiellement créatrice se transforme en une scène destructrice où l’un des parents est mort ou menacé de mort, violent, en prison, et où l’enfant lui-même ne peut que mourir de désespoir, être enfermé dans une crypte dont le sujet porteur se sent responsable et coupable, et qui capture ou aliène son identité. Apparaît alors la solution homosexuelle, qui se présente comme un véritable compromis : être attirée par les femmes permet d’éviter le père ; cela permet aussi de le combler (devenir un homme, faire vivre le frère désiré et fait avec lui dans le fantasme) ; et cela permet enfin et en même temps de s’identifier au père, de l’incorporer. Le télescopage entre le fantasme et la réalité, avec la perturbation du sentiment d’identité que cela produit, pousse à la construction d’une identité de secours, d’une identité-compromis qui peut se réaliser au-delà de la scène du fantasme. Bref, on voit dans l’agencement associatif du matériel, tel qu’il est en tout cas apporté par les consultants et thérapeutes, une oscillation répétée entre une scène dont on peut reconnaître l’aspect métaphorique d’une situation œdipienne suffisamment « transitionnelle », et une scène brutale qui lui succède immédiatement et dans laquelle s’impose la violence du traumatisme et des affects éprouvés. Cette situation, qui pourrait être plus largement et autrement commentée, a été évoquée simplement pour illustrer ce mouvement oscillatoire dans l’intégration de toute expérience traumatique, qui rend compte à la fois de la désorganisation et de la tentative de réorganisation que le sujet ou le moi réalise. C’est aussi de cette manière que les affects débordants de honte et de culpabilité peuvent s’intégrer, se lier, s’apaiser.


Chapitre 11

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LA HONTE ET LA CULPABILITÉ DANS LES ÉQUIPES SOIGNANTES ET DANS LE SOIN PSYCHIQUE : LA VIOLENCE DU SOIN

de soin psychique, dans l’intimité d’une relation privée comme dans une groupalité institutionnelle, confronte à des affects violents, en particulier des affects de honte et de culpabilité. La rencontre avec la psychopathologie est violente. Nous avons déjà évoqué la rencontre avec la maladie somatique grave, le handicap, nous parlons ici de la rencontre avec la folie. Le soin psychique, par ailleurs, est lui-même porteur et producteur de violences (Ciccone, 2008ab). Certaines raisons de ces violences dépassent la singularité de la relation clinique. Elles concernent la demande sociale de réparation

L

E TRAVAIL


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du dommage qui est souvent une demande de protection contre la folie. L’exigence de technicité du soin qui prend la place de l’étude des besoins des patients est aussi à la source de telles violences. Il en est de même de la conflictualité des modèles de la psychopathologie et des thérapeutiques lorsqu’elle produit des positions idéologiques ou fétichistes et ne permet aucun débat. La logique des organisations institutionnelles, enfin, qui repose quasiment toujours sur des systèmes de tyrannie-et-soumission, est à l’origine de violences. Tout cela est incompatible avec un véritable travail de soin psychique, et celui-ci ne peut bien souvent se déployer que dans des espaces clandestins. D’autres sources de ces violences dans le soin psychique concernent l’intimité de la relation clinique elle-même. Elles sont l’effet d’une élaboration insuffisante du contre-transfert, en particulier des affects de haine qui proviennent souvent de la culpabilité et de la honte non reconnues chez les soignants. La violence, elle-même non reconnue par les soignants la plupart du temps, est un symptôme contre-transférentiel.

T RAUMATISMES

DANS LE SOIN

Le travail de soin confronte à des expériences traumatiques face auxquelles la réaction des soignants génère des affects violents, et particulièrement des affects de culpabilité et de honte. L’ensemble du corps institutionnel est touché et s’organise de manière plus ou moins adaptée et plus ou moins consciente afin de se protéger de ces éprouvés violents. La violence du dehors, telle que l’impose la maladie mentale, la folie sous ses formes les plus tragiques et les plus scandaleuses, se redouble d’une violence qui vient du dedans et qui, avant la honte et la culpabilité, concerne l’excitation que produit la situation traumatique, dramatique. Cette excitation est aussi effractive, menace de débordement et doit être traitée, contenue, transformée. L’échec du travail de transformation de cette excitation interne produit aussi honte et/ou culpabilité. Voyons quelques types de réactions à la rencontre traumatique avec la psychopathologie et la manière dont celles-ci génèrent culpabilité et honte. Acte et élaboration des éprouvés La possibilité d’agir et de transformer dans la réalité la situation traumatique développe évidemment la confiance des soignants dans


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leur possibilité sinon de soigner le mal, au moins d’y faire face. Cette capacité renforce leur croyance en la secourabilité des bons objets et en leurs dimensions réparatrices, ce qui protège de l’impuissance et du désespoir. Par ailleurs, l’utilisation de dispositifs qui permettent d’élaborer les éprouvés violents représente une condition idéale pour espérer transformer la violence — externe et interne — et éviter ses effets destructeurs. Le partage des affects éprouvés, tel que nous en avons parlé et tel que le soutiennent par exemple ces dispositifs d’élaboration, est évidemment une expérience fondamentale et précieuse dans le maintien de la relation clinique et de la rencontre humaine qu’elle suppose. Nous avons vu précédemment comment le handicap, la maladie somatique grave ou l’inceste, par exemple, peuvent attaquer ou mettre à l’épreuve le sentiment d’humanité. L’équipe d’une institution recevant des patients adultes gravement déficitaires et régressés, présentant de fréquentes conduites violentes d’automutilation, avait imaginé un dispositif pour essayer de résister au désespoir et au puissant mouvement de désinvestissement que suscite habituellement le travail auprès de patients aussi lourdement atteints dans leur corps et leur psychisme. Il s’agit de séances de bain proposées aux patients individuellement, avec deux soignants, les séances étant filmées et les séquences ensuite visionnées par les soignants en présence d’un psychologue, pour un travail d’élaboration. Un tel dispositif avait remobilisé d’une manière remarquable l’investissement des soignants et l’humanisation des patients dans le regard de l’équipe. Voici l’exemple d’une courte séquence montrant comment l’acte efficient permet le maintien provisoire de la relation thérapeutique vivante. Deux soignantes entourent une patiente. L’une est en position proche et l’autre, un peu plus éloignée, reste à l’extérieur du bain. La patiente est tendue, agitée, et il lui faut un long moment pour commencer à déplier son corps. La soignante proche ne cesse de lui parler et caresse le corps de la patiente en évitant de lever la main pour que les sensations au niveau de la peau soient continues. De temps en temps, la patiente se frappe et la soignante, quand elle peut, freine le coup et l’accompagne d’un commentaire rassurant qui met en mots les éprouvés corporels. La patiente finit par se détendre un peu et s’allonge plus confortablement. La scène dure à peine quelques secondes mais on perçoit nettement la détente. La patiente se frappe alors violemment. Au début, la soignante adopte la même attitude que précédemment : elle lui parle en essayant de transformer les gestes en caresses. Elle s’efforce de maintenir une position de soutien et d’accompagnement. Mais devant la violence des coups, sa voix se fait plus aiguë, plus tendue et vers la fin, il n’y a plus de mots : la soignante crie « Hop, hop, hop ! » et essaye de bloquer les mains de la patiente. Au passage la patiente la frappe, sans qu’on puisse deviner si le geste est intentionnel ou si le visage de la soignante est sur le trajet du coup que la patiente allait se porter à elle-même.


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L’acte associé à la parole soutenante est efficace pour contenir les débordements qui produisent les attaques automutilatoires, mais malheureusement cette efficacité est éphémère. La violence des manifestations pathologiques, sans doute réactivées paradoxalement par la détente du corps elle-même, fait basculer dans un autre type d’univers relationnel. Les cris, « Hop, hop, hop ! », accompagnés d’un geste ferme qui bloque la motricité de la patiente en agrippant son poignet, montrent qu’on passe de la contenance à la contention, à la force. Lorsque l’acte, la parole et la pensée échouent dans leur fonction régulatrice, les soignants sont confrontés à l’impuissance. Cette impuissance est génératrice de forts sentiments de culpabilité. Impuissance et culpabilité Chaque soignant sait à quel point on peut se sentir impuissant et coupable de cette impuissance. Le sentiment de culpabilité provient de l’incapacité de soigner la folie, d’empêcher le symptôme, de contenir la manifestation pathologique, violente — l’automutilation, dans l’exemple précédent. L’impuissance devient d’une certaine façon la cause de ce qui s’est produit. Tout sujet a besoin de se sentir actif dans ce qui lui arrive. Rien n’est plus insupportable que d’être passif face aux événements qui affectent l’existence. Tout sujet a besoin d’être l’auteur et l’acteur de sa vie, y compris des catastrophes ou des tragédies qui viennent le frapper. S’il n’avait pas fait telle chose à tel moment, tel événement ne se serait pas produit. La culpabilité est donc un vecteur de subjectivation, nous l’avons vu, à condition d’être suffisamment tempérée. Mais comment définir ou cerner ce qu’est une culpabilité suffisamment tempérée ? Une culpabilité suffisamment tempérée est une culpabilité éprouvée, exprimée et partagée. Éprouver la culpabilité signe une suffisante sensibilité et témoigne du fait que le sujet est touché, concerné par ce qui se passe autour de lui et en lui. Exprimer sa culpabilité implique une narration, une mise en mots qui tente une remise en ordre plus ou moins logique afin d’organiser à l’intérieur de soi ce que la situation traumatique a désorganisé par sa soudaineté et son caractère effracteur. Enfin, cette culpabilité doit être reconnue par autrui, un autre soi-même. L’écho de l’autre, même s’il consiste d’abord à innocenter le sujet — « Tu n’y es pour rien ; il (ou elle) est fou (folle) » —, permet malgré tout de construire une situation d’affect partagé. La culpabilité non partagée ou non partageable est écrasante, persécutrice, et ne produit aucune maturation.


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Sidération et honte Un autre effet de la violence de la psychopathologie est la sidération. Celle-ci a d’autres conséquences. La sidération est une réponse au traumatisme qui est elle-même traumatique. Le soignant sidéré est passif. Cette passivité produit un éprouvé qui relève alors moins de la culpabilité que de la honte. Le sujet n’a pas fait les gestes qui auraient pu stopper la conduite folle, et n’a pas arrêté non plus le débordement interne. Lorsqu’on agit, dans un contexte de violence des symptômes, on ne parvient pas toujours à arrêter ce qui se passe au-dehors. Par contre, l’acte freine ce qui déborde au-dedans. Le fait d’agir traite le danger interne de débordement des excitations en liant ces excitations, en les fédérant par l’acte, même si cet acte n’a pas d’efficacité concrète. Quand on est sidéré, paralysé, on ne bloque ni ce qui se passe au-dehors, ni ce qui déborde au-dedans. La situation prend alors un caractère plus traumatique, car le débordement interne dévaste le sujet. Le soignant peut alors avoir tendance à s’auto-dévaloriser : « Je ne sais pas faire, je ne suis pas fait pour ce métier, je ne vaux rien, etc. » La honte est le résultat d’une situation de passivation qui peut s’accompagner comme ici du sentiment de n’avoir pas su aider l’autre ni s’aider soimême. Au sein d’une équipe soignante, elle est plus difficile à partager que la situation de culpabilité. La honte verrouille la relation, elle tend à isoler le sujet ; elle pousse au silence, au repli, même si ce repli est souvent maquillé par des conduites de prestance ou de dérision.

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Gel des affects Une autre réaction possible devant la violence et le scandale de la psychopathologie ou de la folie est l’indifférence. Le soignant ne se sent pas coupable, il n’est pas paralysé ou pétrifié, il se retire de la scène et s’absente de la situation. Il devient étranger et indifférent à ce qui se passe, coupé de lui-même et de ce qu’il ressent. Cette troisième éventualité est probablement la plus complexe. Dans ce type de conjoncture, c’est un processus de désubjectivation qui se met en œuvre. Le patient fou, gravement régressé, lourdement handicapé, ou qui s’automutile, perd son statut d’être humain, d’autre semblable. Le soignant devient un observateur froid, non concerné par ce qui se déroule sous ses yeux. Il ne s’agit pas ici de sadisme, de plaisir pris au spectacle de la souffrance d’autrui. Il s’agit d’une réaction de


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défense primaire qui se traduit par l’immobilisation de tout mouvement psychique et par le gel des affects. Tout un chacun peut y avoir recours, à un moment ou à un autre. Cela est vrai pour toute expérience traumatique. Nous rejoignons ici les conceptions d’Anne Alvarez (1992) qui considère que dans les situations traumatiques extrêmes l’urgence n’est pas le souvenir de l’expérience, mais l’oubli. Il faut pouvoir oublier suffisamment le traumatisme, rester en contact avec le souvenir d’un monde sans cette expérience dévastatrice, pour pouvoir ensuite intégrer, petit à petit, fragment par fragment, l’expérience traumatique. C’est cette forme de travail que nous avons vu se déployer, dans le chapitre précédent, dans le cadre d’une situation d’inceste. Anne Alvarez considère aussi que les défenses maniaques, par exemple, donnent au moi un répit nécessaire face aux sentiments trop pesants et trop pénibles. On peut dire, en effet, que la position maniaque représente une aire de repos indispensable, dans laquelle le moi éloigne les douleurs accablantes dues au choc traumatique, pour les affronter plus tard. On ne peut pas éprouver et penser en permanence les affects douloureux, même pour les élaborer. On doit pouvoir les oublier, ou s’en absenter. Dans une équipe soignante confrontée quotidiennement à des contextes traumatiques, le gel des affects constitue une forme d’économie de survie. Il arrive qu’on ne supporte plus ce qui se passe, que la souffrance des patients ou leurs difformités corporelles deviennent trop difficiles à vivre. Le gel des affects est une solution momentanée. Par contre, cette forme de défense peut n’être pas simplement provisoire, comme un refuge auquel chacun peut avoir momentanément recours. Elle peut devenir un véritable mode de non-présence. Tout devient alors pure technique, et le soin bascule du côté du traitement froid, sans prise en compte des besoins de l’autre, de son identité et de sa sensibilité. Dans ce type de conjoncture, lorsqu’un ou plusieurs membres d’une équipe fonctionnent sur ce modèle, le partage des éprouvés devient collectivement impossible. Le travail groupal de pensée est systématiquement attaqué. Il y a toujours quelqu’un pour dire qu’il est inutile de perdre du temps à réfléchir, penser, chercher du sens. Le travail avec l’humain est réduit à la dimension d’un travail mécanique. Jouissance et honte Si l’horreur de la folie représente une situation traumatique, il faut souligner qu’elle produit évidemment aussi une fascination sur tout un chacun. La sidération dont nous parlions s’accompagne aussi de


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fascination. Cela peut être vrai pour toute situation traumatique. Pour illustrer ce point, il suffit de penser à ce qui se passe lorsqu’un accident se produit au bord de la route, ou quand les pompiers interviennent en ville : un attroupement se forme, chacun essaie de voir quelque chose. Il y a chez tout sujet une curiosité pour ce qui est extraordinaire, sanguinolent ou tragique. Habituellement, ces tendances voyeuristes et sadiques trouvent satisfaction dérivée à travers le cinéma, la littérature, les fantasmes. Lorsqu’on travaille avec la folie, la psychopathologie grave, la grande exclusion, en psychiatrie et dans diverses institutions, on est sollicité en direct, confronté à quelque chose qui, simultanément, répugne et attire. Ce double mouvement d’attirance et de rejet, de pulsion et de répulsion, est compliqué à gérer parce que les manifestations d’horreur ou de dégoût ont une double orientation. Nous sommes à la fois horrifiés par ce que nous voyons, et dégoûtés par le plaisir que nous prenons secrètement à voir ce que nous voyons.

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Il n’est pas rare, au sein d’une équipe de soin, que l’un ou l’autre des membres — médecin, infirmier, éducateur ou psychologue — soit considéré comme un champion de l’imitation. Il sait parfaitement mimer tel ou tel patient, et adopte ses gestes, son ton de voix et ses rituels ou symptômes les plus significatifs. Il donne un spectacle lors de moments de repos, de détente et ainsi parvient, souvent, à dédramatiser certaines situations. D’autres font preuve d’un réel talent de caricaturiste et distribuent leurs croquis lors des réunions d’équipe ou au moment du café, pendant les temps dits informels. Il y a là une dimension évidemment cathartique : le rire permet une détente en commun, un bon moment partagé, et une décharge de l’angoisse. Comme au théâtre, l’imitateur ou le caricaturiste fournit une représentation distancée : la maladie, la souffrance, la folie, le délire, les corps abîmés, ce sont aussi les nôtres, ils nous concernent ; mais en les caricaturant, en les grossissant, c’est-à-dire en les théâtralisant, on se rassure : ce n’est qu’un jeu. Derrière ces formes de lien par l’humour dans le travail des représentations suscitées par le quotidien traumatique, il y a parfois la moquerie qui peut abriter le mépris comme renversement et attaque de la position de soignant. Il est enfin fréquent, une fois l’imitation faite, qu’on dise que l’imitateur a beaucoup de talent, que c’est un comédien né, qu’il aurait pu faire une belle carrière, ce qui sous-entend qu’ayant préféré ou choisi le soin il répare le narcissisme honteux de l’équipe. Parfois on dit : « Quel clown ! » Le clown est toujours un miroir qui renverse la honte en l’exhibant et en la rendant drôle. Le clown est un des aspects du traitement de la honte par renversement et exhibition, tel que nous l’avons défini plus haut.

Toute situation traumatique se définit par une double effraction, externe et interne. Au-dehors, nous sommes confrontés à une situation


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qui fait effraction par sa soudaineté et sa violence. Au-dedans, l’excitation produite par la scène externe déborde sans que nous disposions toujours des moyens adéquats pour la transformer et la traiter. Une façon de traiter le débordement d’excitation est souvent de le décharger (par la motricité ou par un cri, comme dans l’exemple précédent). Une autre façon est de tenter de lier cette excitation. Si cette liaison échoue dans sa fonction d’intégration, elle prendra la forme de la jouissance. La fascination laissera la place à la jouissance. Celle-ci sera génératrice de honte, et la honte, on l’a vu, peut être considérée comme assurant une fonction de gardienne de cette jouissance secrète. Culpabilité, honte, haine et rétorsion Ces affects violents auxquels les soignants sont confrontés, lorsqu’ils ne sont pas élaborés, produisent ou alimentent la haine. Si celle-ci n’est pas reconnue, elle agira dans les réponses de l’institution, de l’équipe soignante, du praticien, du psychothérapeute, du psychanalyste face au patient. Nombre de choix thérapeutiques, de décisions de placement, d’orientation, d’indications de protocoles divers, sont des mesures de rétorsion face à la violence que fait vivre le patient. Nombre d’interprétations données à un tel patient sont des interprétations rétorsives, humiliantes, accusatrices. C’est la même chose pour les théories psychopathologiques, étiologiques, qu’on peut construire dans une équipe à propos d’un patient. Ces réponses peuvent être bien entendu théorisées, rationalisées, justifiées par le fait qu’elles sont données pour le bien du patient et que tout le monde bien sûr veut son bien. Elles sont toutefois une réponse avant tout à ce que le patient produit chez les soignants, et non pas une réponse aux besoins du patient. Elles représentent autant d’agis contre-transférentiels. Une patiente, qui a un passé d’hospitalisation psychiatrique à l’adolescence avec un diagnostic de schizophrénie catatonique dit, lorsqu’elle raconte cette histoire terriblement traumatique : « J’ai décidé de guérir quand j’ai compris qu’ils allaient me tuer. » On mesure là dans quel paradoxe on peut se trouver. Cette patiente est devenue assistante sociale, elle est maintenant psychologue...

Une telle conjoncture se déploie lorsque les éléments contretransférentiels ne sont ni reconnus, ni élaborés. La rétorsion répond à


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la haine non élaborée dans le contre-transfert, elle-même étant le fruit d’une non-reconnaissance des affects comme la culpabilité ou la honte. Winnicott (1947) signale l’importance de reconnaître les affects de haine, lors du traitement psychanalytique de patients psychotiques en particulier, mais on peut généraliser sa remarque à tout type de soin. Il faut que l’analyste examine et reconnaisse la manière dont se produisent l’angoisse et la haine, souligne Winnicott : « Il n’y a que de cette façon qu’on peut espérer éviter que la thérapie soit adaptée aux besoins du thérapeute plutôt qu’aux besoins du patient » (p. 58). Quant au patient, tant qu’il ne peut pas avoir accès à ce qu’il provoque chez l’autre, il ne peut pas comprendre ce qu’il doit à l’analyste. L’analyste, dans sa disponibilité, dans son attention, dans son implication, doit « paraître désirer donner ce qui n’est donné en réalité qu’en raison des besoins du patient » (p. 57). On peut dire la même chose de toute relation soignante qui mobilise des affects de haine. C’est le cas dans tout travail clinique auprès de patients très perturbés, qui confronte à l’impuissance, au désespoir, ce qui peut conduire les soignants à des positions hostiles à l’égard du patient, à l’égard de la folie qui met à l’épreuve l’idéal du moi des soignants. Si la haine n’est ni reconnue ni élaborée, elle est à l’origine de réponses, décisions, interprétations, qui sont bien sûr justifiées consciemment par toutes les bonnes intentions louables à l’égard des patients, mais qui dans la réalité inconsciente répondent en fait à la haine. Seule l’élaboration suffisante de la haine permet que la réponse du soignant soit une réponse aux besoins du patient et non une réponse aux besoins narcissiques du soignant. L’élaboration de la haine conduit à une liaison de cet affect, à une intégration au sein de l’ambivalence, intégration qui seule, lorsqu’elle est suffisante, permet au soignant de « paraître désirer donner ce qui en réalité n’est donné qu’en raison du besoin du patient », comme le dit Winnicott. On voit aussi combien, dans cette situation, la haine éprouvée mais non reconnue est à son tour source de culpabilité et de honte. Dans l’idéal du soignant, la haine n’a pas sa place ; elle est contraire au mouvement du soin lui-même. La haine est toujours difficile à travailler collectivement car elle mobilise très rapidement des contre-attitudes positives de réparation.


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AGIS

CONTRE -TRANSFÉRENTIELS ET VIOLENCE DU SOIN PSYCHIQUE

L’élaboration insuffisante du contre-transfert par les soignants est une source de violence. La violence apparaît alors comme un symptôme contre-transférentiel, un agi contre-transférentiel. Les éprouvés contretransférentiels insuffisamment élaborés produisant des effets de violence concernent en particulier les affects de culpabilité, de honte et les affects de haine, elle-même produite par la culpabilité et la honte fréquemment mobilisées chez les soignants. Une telle insuffisance d’élaboration et de tels agis génèrent honte et culpabilité chez les patients, et conduisent à des impasses dans le soin psychique. Les impasses dans le soin, comme le dit Rosenfeld (1987) à propos du travail thérapeutique avec des patients psychotiques et borderline, proviennent toujours de la réponse du thérapeute aux communications des patients, réponse dans laquelle est agi un élément contre-transférentiel. Rosenfeld parle des impasses dans le travail psychanalytique, mais on peut dire la même chose dans le champ du soin psychique en général. Non-écoute ou pseudo-écoute Une des figures de la violence du soin est la non-écoute ou la pseudoécoute, sous l’écoute apparente. Cette non-écoute peut provenir du désir, de l’attente de l’analyste ou du soignant, qui interfère avec le soin : désir narcissique d’avoir un patient gratifiant. Cette expérience crée chez le patient un sentiment d’être séduit, le rend coupable et le plonge dans une grande solitude. C’est entre autres ce type d’attente de la part des soignants qui conduit à construire des modèles du soin psychique infiltrés de propositions implicites d’expériences correctives, psycho-orthopédiques pourrait-on dire, alors que le soin psychique doit aider avant tout à faire face aux expériences traumatiques, angoissantes, douloureuses. La non-écoute provient aussi d’une confusion par le thérapeute des parties saines et des parties malades du patient, comme le dit Rosenfeld (1987). Cela conduit par exemple à interpréter les projections d’un patient comme des attaques sadiques contre les nobles efforts de l’analyste, du soignant, de l’institution pour aider le patient. Par exemple, un thérapeute, une institution peut voir dans un patient hostile une partie malade et agressive, et le considérer ainsi comme un patient qui attaque le cadre, attaque le soin, attaque la parentalité, mais on peut aussi penser que


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le patient essaie simplement de dire non, ce qu’il n’a jamais pu dire par exemple à une mère idéalisée, écrasante, qui ne lui a jamais laissé d’espace pour exister... Le patient qui attaque apporte en fait une partie saine. La non-écoute peut ainsi provenir d’une insistance trop forte sur les aspects destructeurs du narcissisme, d’une accentuation excessive de l’interprétation de l’envie, par exemple. Cela surévalue la contribution du thérapeute, des soignants et produit de la honte et de l’humiliation. Prendre les propos embrouillés, confus ou violents d’un patient comme une attaque de la pensée, alors qu’il s’agit d’une communication, c’est-à-dire d’une tentative pour faire éprouver à l’autre ce à quoi le patient a été soumis, crée par ailleurs un contre-transfert hostile et entraîne le désir de se débarrasser du patient. Même les patients les plus perturbés, qui sapent le processus thérapeutique pour se protéger de l’angoisse, cherchent à communiquer leur mal-être et possèdent une capacité de coopération avec l’entreprise thérapeutique, si l’on sait la reconnaître, comme le souligne Rosenfeld. Certains patients peuvent répéter indéfiniment, de différentes façons, ce que l’analyste ou les soignants en général ont du mal à entendre. D’autres se découragent rapidement et rejoignent le groupe des patients dont on dit qu’on a vraiment tout essayé pour eux mais qu’ils sont décidément trop malades pour être soignés. Si le patient critique l’analyste, les soignants, l’équipe ou l’institution, parce que ceux-ci n’ont pas compris, et que ces derniers interprètent ces critiques comme des attaques relevant de l’envie ou du triomphe, alors le patient se sentira coupable d’avoir compris mieux que les soignants, et encore plus coupable parce que ceux-ci ne supportent pas ses observations valables. Le sentiment de culpabilité détruit la capacité d’être sensible, et pousse le sujet à se présenter comme encore plus perturbé. C’est aussi ce qui se passe entre un bébé, un enfant qui cherche à partager une perception juste et un parent qui n’entend pas, et qui ne comprend pas. Il est difficile, comme le dit Rosenfeld, de faire la différence entre des projections d’un patient et sa perception correcte des scories de l’attitude narcissique de l’analyste. Nombre d’interprétations, dans le travail psychanalytique avec des patients très perturbés — mais pas seulement —, sont des interprétations rétorsives, culpabilisantes, comme nous le disions. Nombre de théories psychopathologiques, de reconstructions étiologiques, telles qu’on peut les développer dans une équipe à propos d’un patient, sont d’abord au service de l’innocentation des soignants.


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La non-écoute peut provenir d’une non-prise en compte suffisante de la théorie du patient que ce soit la théorie de sa maladie ou sa théorie du monde. C’est évidemment encore plus manifeste avec des patients gravement perturbés, psychotiques, qui vont mettre en concurrence leur théorie délirante, leur vision du monde, avec celle de leur thérapeute et avec celle des soignants. Toutes ces situations de pseudo-écoute conduisent à des impasses dans le soin. Elles forment la cause de l’échec thérapeutique, échec souvent attribué au patient, à sa maladie, ce qui est logique avec la posture de non-écoute. Collusions et dysrythmies D’autres configurations de violence du soin tiennent aux différentes situations de collusion patient-thérapeute, de folie-à-deux, voire de folieà-plus-de-deux pourrait-on dire. Les différentes figures de la collusion ont toujours pour fondement un accord pour maintenir hors analyse, hors du champ de l’exploration, de la perlaboration, certaines zones de l’expérience psychique, subjective et intersubjective. Une telle configuration représente l’inverse de la situation de partage affectif que nous avons décrite, mais elle est en même temps, paradoxalement, l’effet d’un partage d’affect non assumé, non pensable, non appropriable par les protagonistes. D’autres configurations regroupent toutes les situations de dysrythmie, de désaccordage, de non-ajustement entre soignants et patients (Ciccone, 2005a ; Ciccone et Ferrant, 2006). Les interprétations peuvent être trop rapides, ce qui donne au patient le sentiment que le thérapeute est anxieux, et ne peut pas contenir les turbulences émotionnelles. On peut faire la même remarque à propos de décisions institutionnelles trop rapidement prises. À l’inverse, les silences peuvent être trop prolongés, ce qui peut induire un sentiment de rejet et d’abandon. De même, les idéalisations peuvent être trop rapidement détruites. Le contre-transfert de l’analyste ou les ressentis des soignants peuvent être perçus par un patient (surtout un patient borderline) bien avant que ceux-ci ne les reconnaissent, voire sans que ceux-ci ne les reconnaissent jamais. Cette forme de surdité conduit souvent le patient à exagérer les mouvements contre-transférentiels en provenance de l’équipe et à agir en réponse à ceux-ci. Tout patient sait quand l’analyste s’absente dans le cours de la séance. On peut dire que le patient borderline, comme le patient psychotique, le sait avec encore plus d’acuité. S’il dit à son analyste : « Vous êtes


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parti », l’analyste peut donner une interprétation toute faite, prêt-à-porter, concernant la crainte par rapport aux vacances à venir, les projections de l’enfant abandonné qu’a été le patient, etc., mais sans jamais reconnaître que le patient est confronté au problème de l’existence ou de la nonexistence de l’analyste au présent, dans la séance, parce qu’il sent que ce dernier n’est pas attentif. Bion (1977) dit de l’analyste de patients psychotiques et borderline — mais on peut dire cela de tout soignant confronté à de tels patients — qu’il est toujours surveillé. C’est pourquoi le travail de soin psychique est un travail difficile. Toutes ces configurations de collusions, de dysrythmies, de désaccordages produisent et entretiennent honte et culpabilité chez le patient.

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Fétichisation et faux-self L’une des formes de l’agi contre-transférentiel concerne les idéologies, qui se déploient en particulier à travers la fétichisation des postures soignantes. La violence est alors théorisée, rationalisée, justifiée non par le modèle du soin mais par l’idéologie du soin. Le modèle est alors fétichisé comme la pensée elle-même peut être fétichisée. Dans un tel contexte, la prise en compte du patient est secondaire. Seule compte la soumission du patient, de sa pathologie, au modèle, à la théorie, à l’idéologie. La position soignante est alors une position en « faux-self », une position d’imposture, une position d’expert dans laquelle la clinique n’a aucune chance de démentir la théorie. Cette impossibilité opposée à la clinique de démentir la théorie définit précisément la position idéologique. Nous avons déjà discuté et mis en évidence les rapports étroits entre la fétichisation et la honte. On trouve de telles fétichisations dans l’utilisation de concepts comme la Loi, le Tiers, le Père, le Cadre, etc. « Il faut mettre du Tiers, du Père, de la Loi, du Cadre... », entend-on souvent. Ces concepts fétichisés sont toujours utilisés avec des majuscules. Alain-Noël Henri (2004) appelle ces concepts des « agrumes » (d’après un humoriste ancien, « agrumes » est le nom qu’on donne aux oranges quand il n’y en a pas) : ces concepts ne désignent pas du plein, ils balisent ou tentent de baliser du vide sur un mode conjuratoire, dit-il. La fétichisation des concepts conduit, dans le travail psychanalytique et dans le travail de soin en général, à des interprétations mécaniques, à des postures intellectuelles en faux-self. Le patient peut alors s’identifier à cet aspect mécanique et intellectuel afin de créer une complicité où la vie émotionnelle disparaît de la scène. Sous l’accord apparent gît un profond désaccord, masqué par le cachet d’inauthenticité.


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Un autre aspect de la fétichisation concerne l’utilisation du transfert en psychanalyse et dans les théories des pratiques de soin psychique. Cette forme de fétichisation contient l’idée que tout ce qui est apporté par un patient concerne son histoire et doit être impérativement référé à son passé. Rappelons la définition que donne Meltzer (1984) du transfert : les phénomènes de transfert sont des « extériorisations du présent immédiat de la situation interne » (1984, p. 47). Ces objets du présent immédiat du monde interne peuvent revêtir des qualités infantiles qui connotent l’aspect « passé » de ces éprouvés immédiats. Cette précision est importante car nombre de patients vivent les interprétations de transfert comme une défense de l’analyste qui, à trop vouloir écouter le passé et resituer le matériel dans le passé, n’entend pas ce qui lui est adressé dans le présent. Une patiente fait une seconde analyse. Elle raconte qu’elle était tombée amoureuse de son analyste précédent, « pour de vrai, comme dans la vraie vie ». Celui-ci n’a cessé d’essayer de la convaincre qu’elle n’était pas amoureuse de lui, que c’était du transfert, et de chercher dans son passé la figure à laquelle s’adressait cet amour. « Avec lui j’ai appris à ne plus jamais dire “Je ressens”, mais toujours ”J’ai l’impression”, confie-t-elle. J’étais perdue, je ne savais plus qui j’étais. Je ne pouvais plus faire confiance à mes éprouvés... La théorie de cet analyste consistait à me faire prendre mes lanternes pour des vessies... Tout ce qui pouvait m’éclairer quant à ma vie interne était taxé de faux... Je développais une identité de mensonge, une fausse identité... J’avais honte de moi, de ce que je ressentais... »

On voit comment l’utilisation dogmatique ou rigide de la théorie peut empêcher d’écouter le patient. Cette position dogmatique faire vivre au patient une disqualification de ses éprouvés, un sentiment de ne pas être entendu, et génère de puissants sentiments de honte. L’histoire du patient n’a pas besoin d’un historien, mais d’un interprète, comme le rappelle José-Luis Goyena (2002). Le travail de soin psychique n’est pas un travail archéologique ; l’attention doit être portée sur l’ici et maintenant, lieu où se crée l’intimité, lieu où le sujet acquiert la responsabilité de sa vie psychique. C’est le point de rencontre qui est le lieu de l’analyse, comme le dit Salomon Resnik (1999). Éviter les impasses de la fétichisation, du faux-self, de l’imposture, suppose de développer son propre style, comme le dit encore Salomon Resnik, être soi-même sans chercher à imiter un autre. Bion (1977) insiste sur la nécessité pour l’analyste — mais on peut dire cela de tout soignant — d’oser penser et sentir ce qu’il pense et ce qu’il sent, quel que soit l’avis de sa société, de ses collègues, et quel que soit son propre avis


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à lui sur ce que lui-même pense. Il faut pouvoir garder ces pensées un temps suffisamment long pour pouvoir ensuite être en mesure d’énoncer ce qu’elles sont. C’est ce que nous avons signalé plus haut comme la suffisante capacité de l’analyste à « sortir de ses gonds ». Toujours dans cette idée de la fétichisation de la pensée, Bion dit aussi que lorsque nous formulons une idée ou que nous élaborons une théorie nous produisons simultanément de la matière calcaire, nous nous calcifions : lorsque les pensées sont systématisées, elles deviennent une prison plus qu’une force libératrice. C’est pourquoi Bion prône une attitude qu’il définit comme « sans désir et sans mémoire ». Il faut pouvoir rencontrer chaque fois le patient comme si c’était la première fois qu’on le voyait, oublier nos théories et faire taire nos attentes. Les hypothèses, les théories sur les maladies mentales peuvent faire tellement de bruit qu’on ne peut plus entendre ce que disent le corps et le psychisme du patient. Les formes de violence dans le soin, plus ou moins déguisée, telles celles que nous avons évoquées, sont toujours des aménagements d’un contre-transfert non élaboré — au niveau individuel, institutionnel ou social — face à la violence que font vivre le patient et sa pathologie. L’agrippement à des postures théoriques, idéologiques, organisationnelles, sociales, éloigne de la subjectivité et du corps du patient, empêche d’entendre ce que son psychisme et son corps disent. Tout comme l’application d’une règle ou d’un règlement éloigne de la véritable loi « humaine » et de la véritable relation : s’arrête-t-on à un feu rouge ou attache-t-on sa ceinture de sécurité parce que le code de la route nous l’impose, ou bien pour éviter d’écraser celui qui vient en face et pour protéger notre propre vie ? Dans le premier cas la règle est intégrée, mais pas la loi humaine du respect de la vie, contrairement au deuxième cas. Pour intégrer cette loi, et ne pas masquer ce manque d’intégration par des agis qui ne respectent que la règle, et qui tout en respectant la règle et le règlement sont porteurs de violence et agissent la violence, encore faut-il que le contre-transfert « de la vie quotidienne » soit suffisamment élaboré, afin de pouvoir repérer et transformer la violence qui pourrait nous donner parfois envie d’écraser notre concitoyen au carrefour. Seule l’élaboration suffisante du contre-transfert peut améliorer le contact avec nous-mêmes et avec nos patients, et nous permettre d’entendre ce que disent notre corps et notre psychisme, tout comme le corps et le psychisme de nos patients.


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243

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INDEX

 Dunod – La photocopie non autorisée est un délit

A abjection 7, 47, 70, 94, 103, 104, 170, 215 A BRAHAM K. 24, 36 A BRAHAM N. 9, 100 accordage 41, 62, 114, 126 affectif 41, 42, 69, 111 affect (inconscient) 60, 61 partage d’— 4, 10, 41, 73, 84, 88, 90, 103, 107–110, 114–116, 118, 120, 125–127, 130, 133, 167, 201, 208, 228 signal 2, 118, 124 agi contre-transférentiel 4, 224, 226 A LBY N. 159 A LVAREZ A. 222 analité 2, 3, 10, 49, 50, 52, 53, 61, 67, 86, 92, 93, 100, 103, 104, 141, 158, 186 A NDERSEN H.-C. 54 A NDERSON R. 110 A NDRÉ J. 128 angoisse signal 27, 32, 56 A NISSIMOV M. 148 A NZIEU D. 46, 109 après-coup 2, 14, 29, 31, 32, 63, 101, 140 A RDITI M. 90 ATHANASSIOU C. 185, 186

attachement 9, 41, 43, 82, 84, 101, 176, 183 AULAGNIER P. 28, 194 autre semblable 3, 10, 64, 71, 72, 86, 106, 108, 167, 207, 221

B BATAILLE P. 160 BAUDELAIRE C. 128 BAYLE G. 81 B EKHECHI -M ISTYCKI V. 83 B ENGHOZI P. 91 B ENJAMIN J. 111 B ERGERET J. 84 B ICK E. 109 B ION W.R. 22, 53, 109, 112–114, 130, 229–231 blessure narcissique 47, 54, 61, 62, 67, 80, 88, 94, 170, 180, 183, 187, 188, 195, 196, 215 B LOCK L EWIS H. 23 B OURKE J.-G. 51, 139 B OWLBY J. 9, 57, 82, 83 B RANDT P.-Y. 142 B REUER J. 29, 60 B RUNER J.S. 111


246

I NDEX

C C AMUS A. 12, 51, 106, 133, 138, 140, 141 cancer 4, 91, 153, 158–160, 162, 165, 169, 171, 172 capsule autistique 26, 74, 75 caregiving 57, 83 C AREL A. 190, 193 C ÉLINE L.F. 106, 126, 133–138, 141, 147 C HARCOT 30, 51 C HASSEGUET-S MIRGEL J. 10, 58 C HOURAQUI A. 143, 146–148, 150, 151 C ICCONE A. 25, 36, 53, 90, 92, 94, 97, 102, 108, 109, 114, 115, 117, 126, 175–177, 179–181, 183, 187, 197, 217, 228 claustrum 53, 92, 186 clivage 16, 20, 26, 55, 81, 84, 86, 90, 116, 119, 125, 145, 149–151, 159, 164, 170, 203, 206 cloaque 2, 9, 11, 50–52, 70, 104, 141 C ONRAD J. 133 contre-transfert 88, 112, 117, 118, 196, 218, 225, 227, 228, 231 C OOPER H. 23, 43 cramponnement/décramponnement 2, 9, 18, 43, 56, 62, 82, 85, 87, 100, 133, 140, 160, 206 créativité/travail créateur 3, 86, 103, 124 culpabilité (éprouvée) 73 fantasme de — 25, 97, 99, 176, 178 inconsciente 60, 74, 188 maturative 24, 38 primaire 1, 2, 22, 24, 60, 73–75, 215 signal d’alarme 60, 73 travail de la — 3, 34, 97, 100, 101, 176

D DARTINGTON A. 110 déception originaire 180, 187

D ECERF A. 126 D ECLERCK P. 22, 57 D EJOURS C. 10, 18–21, 170 D ELCOURT M. 185 D ELEUZE G. 182 D ENIS P. 81, 82 dépression 2, 8, 10, 37, 74, 106, 129, 177, 178, 181, 216 D ESTOUCHES L.-F. 134 disqualification 43, 47, 48, 59, 63, 66, 67, 69, 121, 196, 197, 201, 204, 206–208, 212, 230 D ONNET J.-L. 133 D OSTOÏEVSKI F. 133 dysrythmie 56, 228

E E IGUER A. 112 E MDE R.N. 36, 42, 111 empiétement 136, 198, 208 imagoïque 197, 198 emprise 22, 57, 71, 82, 88, 103, 116, 166, 191, 195, 204, 216 enfouissement 3, 64, 75, 79, 80, 82, 85, 93, 124, 155, 165, 207, 212 E NRIQUEZ E. 90 estime de soi 13, 41, 42, 59, 156, 165 être d’exception 182, 184, 186

F F ERENCZI S. 9, 24, 26–28, 204 F ERRANT A. 18, 22, 57, 70, 85, 88, 103, 108, 114, 119, 126, 136, 141, 166, 175, 208, 228 folie à deux 115, 129, 228 F REUD S. 8–12, 17, 24, 26–32, 42, 44, 45, 48–51, 54–56, 58, 60, 61, 70, 82, 84, 100, 106, 108, 110, 114, 116, 120, 125, 126, 139, 141, 152, 162, 169, 180, 182, 206–208, 211, 212 F URTOS J. 10, 13–18, 20, 22, 66, 147


247

I NDEX

G G ARLAND C. 32, 33, 54, 186 G AULEJAC ( DE ) V. 10–13, 16, 21, 59, 65, 79, 106, 133, 139, 140, 156, 167 G ERGELY G. 111 G IBAULT A. 134 G IRARD R. 147, 151 G OYENA J.-L. 230 grandiosité 3, 52, 53, 92, 93, 103, 123, 142, 184, 186, 188 G REEN A. 22, 28 G UEDENEY A. 56, 83 G UILLAUMIN J. 10, 13, 17, 22, 53, 58, 64, 86, 186 G UYOTAT J. 182

travail de la — 3, 34, 97, 100, 101, 121, 180, 183 H OUZEL D. 109 humiliation 12, 42, 44, 50, 53, 64, 93–95, 188

I

 Dunod – La photocopie non autorisée est un délit

idéal du moi 7, 13, 35, 75, 79, 142, 225 idéalisation 54, 92, 104, 184, 186, 201 identification (mélancolique) 181, 215 projective 3, 90, 93, 100, 116, 118, 125 implication (du soignant) 112, 115, 129, 208, 212, 225 inceste 4, 46, 63, 66, 101, 182, 183, 185, 193, 195, 198, 200, 202, 203, 206–209, 212, 215, 219, 222 H incestualité 4, 181, 182, 191–193, 195–198 haine 3, 4, 40, 53, 73, 105, 154, 181, institution (de soin) 23, 156, 162, 170, 183, 187, 194, 201, 218, 224–226 217, 219, 220, 223, 224, 226–228, handicap 4, 13, 53, 74, 98, 101, 102, 231 175, 179–181, 183, 184, 186–188, 191–193, 195, 197, 198, 217, 219, intersubjectivité 4, 35, 36, 41, 44, 50, 71, 72, 107, 109, 110, 113, 117, 126, 221 228 H ARLOW H.-F. 82 H ENRI A.-N. 229 H ERMANN I. 9, 10, 43, 56, 62, 82, 85, 106, 121, 138, 140, 141, 160, 206, 208 H OBSON R.P. 111 H OMÈRE 183 hominisation 2, 3, 70, 141 honte (blanche) 13, 16, 17, 20, 66 d’être 3, 18, 49, 57, 59, 61, 67, 69, 74, 85, 155 éprouvée 59, 63, 64, 66, 88 ontologique 13, 106, 156, 167 originaire 3, 60, 70, 141 primaire 1–3, 22, 24, 60, 69, 73–75 raptus de — 10, 17, 86, 186 signal d’alarme 10, 47, 48, 56, 59–62, 64, 67, 71, 155, 156

J JANIN C. 8, 9, 22, 23, 49, 52, 70, 74, 133, 153 J OB 133, 142–152

K K AËS R. 70, 102, 130 K AFKA F. 133 K ENNEDY H. 36 K INSTON W. 23 K LEIN M. 9, 24, 36–39, 61, 110 K LINNERT M.D. 42 K RISTEVA J. 70, 170


248

I NDEX

L L APLANCHE J. 28 L APLASSOTTE F. 29, 30 L AVAL C. 10, 13–18, 20, 22, 66, 147 L E G UEN C. 48 L EGRAND C. 117 L EVI P. 18, 148 L HOPITAL M. 25, 90, 117 L OUYER -V ILLERMAY J.-B. 29

M M AGAGNA J. 23, 43, 44 M ALDINEY H. 130 M ANNONI O. 8, 49, 70, 80 M ARCELLI D. 126 M ARTY F. 27 mélancolie 2, 8, 10, 24, 37, 60, 74, 99, 181 M ELTZER D. 53, 92, 94, 95, 110, 129, 186, 230 M ISSENARD A. 130 M ITCHELL S. 111 moment de rencontre 113

P PAXTON R.O. 134 perte (de l’objet) 2, 7, 62, 145, 181, 187, 188 du sujet 2, 7, 181 porte-affect 3, 90, 92, 93, 118, 196 porte-culpabilité 3, 90, 121 porte-honte 3, 90, 93, 121 position dépressive 24, 36, 73, 88, 99, 190 psychopathologie/maladie mentale 1, 4, 10, 15, 20, 28–30, 86, 90, 129, 133, 147, 218, 221, 223, 225, 227 psychosomatique 66, 147, 149

R

R ACAMIER P.-C. 181, 193–195 R ACKER H. 117 R AND N. 8, 50 refoulement 3, 31, 45, 47, 55, 61, 64, 81, 82, 85, 102, 124, 178 R ESNIK S. 112, 115, 118, 129, 230 retournement 10, 53, 86, 93, 118, 147, 151, 186, 188 exhibition 3, 86–88, 90, 103 projectif 86, 90, 94, 125 N ROSENFELD H. 26, 111, 117, 118, 226, 227 narcissisme 8, 12, 17, 22, 23, 25, 26, 37, 48, 49, 52, 53, 56, 59, 62, 67, 82, ROTMAN P. 104 87, 145, 146, 149, 155, 180 ROUCHY J.-C. 100 primaire 24, 69, 74 ROUSSILLON R. 11, 22, 47, 75, 126 NATHANSON D. 23, 44 ROUSSO H. 134 nudité 2, 15, 49, 54, 55, 57, 63, 70, 72, rythmicité 25, 41, 45, 88, 125, 130, 156, 149, 152 171, 199, 210 physique 2, 145 psychique 2, 56–58, 65, 71, 145

S O O GDEN T H . 111 O PPENHEIM D. 36, 42, 111

S AMEROFF A.J. 42 S ANDER L. 113 S ARTRE J.-P. 12, 133 S CHORE A. 23


249

I NDEX

séduction 28–30, 32, 124, 178, 186, 191, 200, 207, 211, 215 narcissique 193, 194 S EGAL B. 43 S HAKESPEARE W. 182 S HORE A. 43 soin psychique 4, 107–111, 129, 130, 213, 217, 226, 229, 230 S ORCE J. 42 S TERN D.N. 41, 69, 111, 113, 126 surmoi 1, 7, 9, 10, 16, 24, 35, 37, 38, 40, 60, 122, 146, 190, 201 symbiose 177, 180–183, 191–193, 195, 197 secondaire 181

transmission 35, 46, 100, 102, 179 cryptique 3, 101, 102, 179, 190 fantasme de — 102, 179, 197 T REVARTHEN C. 111, 126 T RONICK E.L. 111 T USTIN F. 26, 74, 75 tyrannie 3, 38, 43, 48, 53, 61, 90, 92, 93, 95, 116, 119, 122, 183, 186–193, 196, 198, 203, 215 tyrannie-et-soumission 94, 95, 218

V VAN G OGH V. 90 V ENET E. 133

W T TAVERNIER B. 104 T HOURET D. 127, 130 T ISSERON S. 11, 49, 54, 140 T ODD O. 138 T OMKINS S.S. 23, 40 T OROK M. 8, 50, 100 transfert 89, 108, 111, 118, 120, 127, 161, 162, 208, 230

W EINBERG M.K. 111 W ILDE O. 147 W ILL O.A. 23 W INNICOTT D.W. 9, 22, 37, 55, 75, 187, 196, 225 W URMSER L. 23

Y YORKE C. 36


psychismes

Albert Ciccone, Alain Ferrant

Honte, culpabilité et traumatisme La notion de culpabilité est centrale dès le début de la psychanalyse. La honte, plus tardivement explorée et prise en compte, intéresse désormais les psychanalystes de façon fondamentale. Après en avoir dressé une approche descriptive, les auteurs s’attachent à modéliser la notion de « travail » de la honte et de la culpabilité, en rapport avec les contextes traumatiques. Les auteurs éclairent la perspective intersubjective de ces affects : la honte comme la culpabilité témoignent de souffrances de et dans l’intersubjectivité ; leurs sources se trouvent dans le lien à l’objet. Ils décrivent les effets et les destins de ces affects, ainsi que les enjeux du travail qu’ils supportent, quant au lien à autrui. Certaines caractéristiques du lien sont précisément éclairées : incestualité, haine, analité, grandiosité, tyrannie. Ces notions et ces processus sont explorés à partir de contextes cliniques particuliers : atteinte somatique, handicap, inceste. Les auteurs interrogent également le rôle de ces processus dans la création artistique. Ils analysent enfin la place de la culpabilité et de la honte dans l’intimité du travail de soin psychique ainsi que dans le quotidien des équipes soignantes.

ISBN 978-2-10-053521-7

www.dunod.com

Albert CICCONE et Alain FERRANT sont professeurs de psychopathologie et psychologie clinique à l’université Lyon 2 et psychanalystes.

Collection psychismes fondée par Didier Anzieu.

honte_culpabilite_traumatisme  

Honte, Culpabilité et Traumatisme Albert Ciccone • Alain Ferrant Albert Ciccone • Alain Ferrant psychismes collection fondée par Didier Anzi...

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