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LES TENEBRES DES HOMMES [Sous-titre]

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Du même auteur Aux éditions Polymnie Antichambre de la Révolution Aventure de Noms Cave des Exclus Chagrin de la Lune Désespoir des Illusions Dialectique du Boudoir Disciple des Orphelins Erotisme d’un Bandit Eté des furies Exaltant chaos chez les Fous Festin des Crocodiles Harmonie des Idiots Loi des Sages Mécanique des Pèlerins Nuée des Hommes Nus Obscénité dans le Salon Œil de la Nuit Quai des Dunes Sacrifice des Etoiles Sanctuaire de l’Ennemi Science des Pyramides Solitude du nouveau monde Tristesse d’un Volcan Ventre du Loup Vices du Ciel Villes des Revenants

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MEL ESPELLE

LES TENEBRES DES HOMMES

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Polymnie ‘Script

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© 2014 – Mel Espelle. Tous droits réservés – Reproduction interdite sans autorisation de l’auteur.

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[Dédicace]

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[PrĂŠface]

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Chapitre 1

A n’importe quel moment il pouvait surgir et une fois de plus me molester pour s’assurer que je comprenais le message. Une chance qu’il ne m’ait pas attachée à cet arbre. Il en aurait été capable. Il me fallait fuir au plus vite. Depuis un certain temps il avait relâché sa vigilance, non pas qu’il ne cherchait plus à me punir de mon insolence mais bien parce qu’il affichait une expression joviale à mesure que nous approchions de sa destination. Le cliquetis d’une arme me ramena bien vite à la réalité. Je reconnus son souffle et son odeur. Le canon de l’arme s’abattit dans mon dos et une fois que je fus à terre, il pressa ma nuque de son genou pour appuyer de tout son poids. « Tu comprend à présent que je ne peux te laisser seule. Il n’y a rien que tu fasses qui ne soit pas complètement idiot Willy. Dommage que tu es un petit pois à la place de la cervelle. Maintenant je fais encore devoir te ligoter pour te passer ‘l’envie de me fausser compagnie. »

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Il me ramena au camp sur son épaule pour me jeter à terre sans chercher à me ménager. Un autre homme se tenait là qui en me voyant se leva interloqué. « Oui, c’est la petite chose dont je t’ai parlé, argua Watkins en reniflant. Willy, on a un nouveau compagnon pour partager notre maigre repas, alors tiens-toi tranquille pour lui prouver que tu sais encore te tenir ! » L’étranger me jaugea et Watkins poursuivit : « Elle est recherchée dans pas moins de deux états et elle me rapportera un bon prix là-bas, renifla ce dernier, Elle n’a pas été facile à trouver, crois-moi. Willy chante nous quelque chose !» Comme je le bravais du regard, il se mit à me frapper avec un bâton ou plutôt dirais-je une tige sortie de nulle part. « Elle n’écoute pas cette petite! Il me faut la faire obéir ! » Accrochée à sa jambe, je serrais les dents quand l’autre lui arracha son arme de prédilection. « Cela suffit ! Je crois qu’elle a compris. Pourquoi ne pas manger maintenant et repousser à plus tard ce châtiment ? —Parce que tu t’y connais un peu en gosse ? Celle-là me donne du fil à retordre, entonna ce denier crachant au loin, Avec elle, il faut s’attendre au pire. Elle mord et profère des saloperies…. » D’un coup de pied il me repoussa au loin, ayant assez de me voir lui tenir têt. Ma lèvre saignait et il me serait impossible de me coucher sur le dos cette nuit encore. « Tu as des enfants Quinn ? Tu leur donne un peu de ton temps et sitôt que tu as le dos tourné, ils te poignardent sans le moindre état d’âme. » Ils mangèrent tous deux sans se soucier de moi ; de temps à autre l’étranger

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m’étudiait à la dérobée. Il avait de beaux yeux bleus. Un bleu pénétrant. Pour changer de l’ordinaire l’autre fit cuire du lapin en un ragout agrémenté d’herbes aromatiques. Il savait cuisiner et prenait plaisir à donner plus de consistance à nos repas. Tous deux se partagèrent une flasque de whisky offert par l’étranger et dans mon coin je sombrai lentement dans un sommeil réparateur. Le feu crépitait et sous la fourrure d’ours, mes yeux petits à petits se fermèrent. Au petit matin je sentis qu’on m’observait. Le type au regard bleu m’étudiait une gourde à la main. « As-tu soif ? » L’eau était fraiche et ma gorge en fut gelée. Et lui accroupit devant moi hocha la tête quand je lui tendis sa gourde. « On se met en route ! Willy ! Fais-le paquetage. Tu entends ? Debout ! » L’autre m’attrapa par la nuque pour me ficher ventre à terre et à coup de ceinture il me fit me mettre sur pied. « Tu n’es qu’une bonne à rien Willy ! Tu as intérêt à filer droit, sinon, je te jure que tu vas le regretter. » On se mt en route sous un froid glacial et je progressais à pied quand ces hommes avançaient sur leur cheval, le fusil couché sur les jambes. Pas de cheval pour moi par crainte d’une évasion et l’autre me tenait au bout de sa longe, plus facile pour lui pour me ramener près de lui quand il me sentait sur le point de ficher le camp. « Un jour ou l’autre, elle me remerciera. » Et dans les tourbière l’eau jusqu’au genou je me débattais furieusement avec la boue et les anguilles glissant entre mes jambes. Lui seul s’amusait de ma condition et il gloussait, mâchouillant une

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tige de sureau entre ses lèvres épaisses. De nouveau il me frappa sans raison. Dans la clairière, il m’attacha à un arbre. « Oui, il faut la voir comme un animal sauvage qu’il faille dresser Quinn et cela serait dangereux pour nous de la considérer comme autre chose. Ne l’oublie jamais ! Si tu lui tourne le dos, elle attaquera sans la moindre hésitation ! Approche un peu… Ne te fie pas à son regard, c’est un monstre assoiffé de sang. Méfies-toi de ses intentions. Elles ne sont pas nobles. Je connais suffisamment le cœur des hommes pour savoir que le sien est gâté. » Quinn ne trouva rien à dire. La tête baissée, il fixait sans relâche son arme dont il prenait soin à entretenir. Il travaillait dessus du lever au coucher du soleil et les rares fois où il n’était pas là à le dorloter, il fixait le feu, les jambes croisées l’une sur l’autre et le adossé contre un arbre jamais bien loin de moi. L’autre revenait avec le produit de sa chasse qu’il fallait ensuite découper, vider et dépiauter. Il craignait de me confier cette tâche et du coin de l’œil me fixait en marmonnant quelques phrases démentes entre sa barbe. Il avait l’œil perçant, presque cynique et la pipe coincée entre ses dents, il me demandait de chanter, du moins fredonner et quand la mélodie ne lui plaisait pas, il le faisait savoir. « Elle m’emmerde ta chanson. N’as-tu pas un air plus gai ? » Alors je détournai la tête à la recherche de quelques mélodies moins tristes et lui séduit fredonnait pardessus ma voix. « Et tu vas faire quoi au sud Quinn ? » Il se redressa sur son séant, les bras croisés

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sur sa poitrine et il s’éclaircit la voix pour répondre : «Ouvrir un commerce. —C’est une bonne chose. Tu entends ça Willy Réponds quand je te parle ! Maintenant, viens ici ! Ordonna-t-il m’installa sur ses genoux et leva mon menton pour m’obliger à fixer Quinn. Cette petite garce a tué dix personnes de sang froid, comme ça pour le plaisir. Elle leur a explosé la cervelle et étriper. Cette salope a semé les agents de la Pinkerton et les autres chasseurs de prime. Mais c’est moi qui l’ai attrapée. Ah, ah ! Avec seulement un collet et quoi d’autre déjà Willy ? Un de mes magnifiques colts ! » Et je sursautai quand il appuya le canon de son arme contre ma tempe. « Maintenant cette pute craint pour sa vie. Elle sait que je la retrouverai quoiqu’elle fasse, où qu’elle se trouve. J’ai toujours eu l’intuition, du pif pour retrouver une petite chatte esseulée dans ce putain de territoire. Regarde comme elle appétissante. Une telle beauté doit valoir combien dans un bordel ? Quel gâchis n’est-ce pas ? Finir au bout d’une corde c’est un sort peu enviable. Mais cet enfant de putain n’aura que ce qu’elle mérite. Elle a du tempérament et elle est fougueuse, certains n’hésiteraient pas à mettre le prix pour pouvoir monter une belle petite pouliche comme notre Willy. Elle te plaît, hein Quinn ? » L’autre ne répondit feu, fixant le feu crépitant à ses pieds. Et Watkins poursuivit en me caressant du bout de son colt. « Him….tu la regarde un peu trop souvent, je trouve. Peut-être rêverais-tu t’enfoncer ton engin dans son petit con vu

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que pendant longtemps tu n’as trouvé à réchauffer cette partie de ton anatomie. —Tu te fais des fausses idées Watkins. Sans vouloir te vexer, je n’en suis pas intéressé. —D’accord je vois…. » Il dégaina son pistolet qu’il braqua droit sur moi, fou de rage par cette divulgation. « Alors tu crois que je devrais en finir avec elle ? Une balle dans la tête qu’on en parle plus, c’est préférable non ? Je ramènerai son corps à destination en disant que la petite garce à tenter de me mettre dans sa bouche. Alors le coup est parti. » Quinn se redressa et son regard croisa le mien. « Je crois que ce n’est pas ce que tu veux Watkins. —Et qu’est-ce que tu en sais ? Tu crois peut-être que je vais m’encombrer d’une fillette qui ne me servirait à rien qu’à attirer les foudres des gens honnêtes sur elle? C’est mal me connaitre et si tout le monde s’en fout alors autant s’en débarrasser maintenant, non ? » Il me fallait fuir le plus rapidement possible. L’autre s’endormit tout contre moi, le bras posé sur ma hanche. Au moindre mouvement de ma part il se réveillait pour me mordre l’oreille ou me pincer le sein. L’autre nuit il me mordit si fort que je crus bien perdre une oreille. Le lendemain un regard « malveillant » de ma part et la correction s’abattit. Il me battit avec acharnement quand Quinn saisit le bâton pour le rompre en deux. « Cela suffit Watkins ! Ce n’est pas ainsi que tu régleras les choses !» Quinn m’aida à me relever et l’autre bouilla de rage, l’œil fiévreux.

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« Non, je ne crois pas Quinn. Je vois très bien ce que tu manigances! Je ne te laisserais pas saper mon autorité avec tes préceptes religieux à la con. Mais si tu veux un bon conseil, barres-toi avant qu’elle décide de te castrer ! Tu entends ? » Ils se toisèrent du regard. Quinn le dépassait mais en un corps-à-corps Watkins pouvait le vaincre car plus robuste et mieux campé sur ses jambes arquées. « Si elle décidait de passer à l’acte, sache que rien ne l’arrêtera alors je serais obligée de la tuer et je ne pense pas que se soit ce que tu veux, prit-il le temps d’articuler, Willy n’est pas un ange, c’est un monstre assoiffé de sang.» Il se mit à neiger. Les flocons balayés par les rafales de vent nous cinglaient le visage et on ne pouvait avancer sans craindre d’être précipité dans un ravin. Impossible de voir à plus de cinq mètres et on finit par trouver refuge sous une excavation rocheuse. L’occasion pour Watkins de bourrer sa pipe. « Satanées montagnes ! On y laissera notre peau, tous, autant que nous sommes ! Pas un endroit sur ces terres désolées pour s’installer même si on nous l’offrait. Et toi Quinn, tu as des gosses, une femme pour te pleurer si la mort venait à te frapper ? —Non, répondit calmement Quinn en fixant la neige tombant en rafale sous son nez. —Hum, je vois. Absolument personne pour te pleurer. Et tu viens d’où précisément ? —Du Kentucky, finit-il par répondre les bras croisés sur son fusil. —Tu entends ça Willy ? Notre Quinn vient du Kentucky ! C’est un peu loin de

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l’endroit où nous sommes ça. Deux cent milles ou peut-être plus ! Et tu t’es dit que tu pourrais vouloir voir du pays, comme un peu nous tous. L’hiver s’en va mais les nègres à plumes sont pires que l’Hiver. Ils n’entendent rien à nos traités et volent nos chevaux et nos armes. Peste soit ces Sauvages! Tu as quelque chose à ajouter sur ce sujet Willy ? Alors pourquoi me regardes-tu ainsi, hein ? » On poursuivit notre route le ventre vide et Quinn nous fit prendre des sentes faciles d’accès. Le timide soleil fit son apparition et ce changement soudain me réchauffa les os ; un peu de soleil restait salvateur quand nous en manquions à ce point. Flanqués de nos trois chevaux de bâts chargés de peaux et d’accessoires en tout genre, nous avançâmes de conserve. Le temps semblait ‘être adouci et profitant de cette brise fraîche et douce je saluai la providence d’avoir conduite Quinn à nous. Watkins trouvait le temps de blaguer et de nous parler de son père, une brute épaisse et pas fini mort et enterré quelque part dans l’Ouest. Ni Quinn, ni moi n’entretenions la conversation et indifférents aux longs monologues de Watkins nous laissions notre esprit vagabondé dans cette nature sortie de cette trêve hivernale dont nous contemplions les reliefs de cette accalmie. « Une fois la petite remise aux autorités, je trouverais une ferme Quinn, un charmant petit lopin pour y élever du bétail. Une belle affaire que le bétail et rien de mieux pour s’enrichir. Ensuite je me trouverai une petite femme, parce que c’est ce qui est convenable de faire en tant que personnes civilisées. Une petite femme bien à moi pour lui coller des

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mouflets. Et toi Quinn ? As-tu dans l’idée de t’installer quelque part ou comptes-tu mourir dans ces montagnes en solitaire ? » Ses mèches blondes descendaient en vrillant le long de son visage et son profil au nez légèrement busqué n’attendait pas de changement dans son expression. Il se tenait là impassible sur son cheval, à peine si on le voyait remué un sourcil. On se posa dans une clairière pour déjeuner et le voyant adossé contre l’arbre, les jambes croisées je n’osais interrompre dans ses réflexions. Puis il m’étudiait sans la moindre pudeur au fond des yeux. Watkins cette nuit-là s’endormit avant moi et dans ses bras j’observais mon ravisseur tout à loisir. Ses traits endurcis par cette vie de dur labeur lui donnaient un air sévère. Comme je tentais de dégager mon bras de son abdomen, il ouvrit un œil. Je retins mon souffle craignant qu’il n’ait dans l’idée de me rosser. A la place de cela, il remonta la fourrure sur mon épaule pour mieux me protéger du froid. L’odeur de sa peau me piqua le nez et suffoquant je le repoussais avec délicatesse. « Ne tente rien Willy ou je t’attache à cet arbre. Tu crois peut-être que je vais te laisser faire? Dors ou je te fais passer l’envie de te foutre de moi. Est-ce que tu comprends ? » Il me lançait des éclairs de colère. Devais-je renoncer à me montrer courtoise à son égard ?

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CHAPITRE L’opportunité de fuir était trop belle alors je l’ai saisie. Quinn avait suivi Watkins dans les fougères et seule à garder le camp j’ai profité de l’occasion pour filer ventre à terre. Mon cheval galopa sur plusieurs kilomètres avant que je le fasse s’arrêter dans une praire clairsemée de quelques massifs de pins. Je pourrais survivre quelque temps en bivouaquant sans me faire prendre. Il me fallait faire vite. Mon avenir en dépendait. Avancer toujours, ne jamais se retourner. Après deux jours, des signes de présence humaine me rassurèrent ; ici, un feu à peine éteint, des restes de repas récupérés par des rongeurs et des corbeaux ; ils avaient pris par l’’ouest. Une vingtaine d’hommes et autant de chevaux. Ils avaient des chiens avec eux. Deux à en déduire par la taille des empreintes laissées dans la terre glaise. Le fusil à la main et les rênes de mon cheval de l’autre je décidais de suivre leur piste avant de changer d’avis ; Watkins suivrait également leur piste et je ne me faisais pas d’idée sur ce qu’il me ferait une fois qu’il m’aurait retrouvée. « Où que tu ailles, je te retrouverai Willy et crois-moi bien, je saurais te punir comme il se doit. » Ne pouvait-il pas me laisser en paix ? Il ne cherchait qu’à faire du profit sur mon dos. Il ne me voyait que comme de la marchandise à vendre. En haut du sommet abrupt mes yeux ne purent se détacher du panorama à mes pieds ; tout cela était si beau cependant si cruel. Le moindre faux-pas et vous retrouviez à vous vider de votre comme

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une outre de son eau. Ma vie n’était que silence et elle me convenait. Au bord de la rivière je me lavais les cheveux à l’aide d’un savon fait de décoction de plantes et de graisse végétale ; l’eau nettoierait les souillures du passé et découvrant mon reflet sur la surface de l’eau je compris combien il est douloureux voire cruel d’être une femme. Prisonnière de cette enveloppe j’étais une proie facile et qui se soucierait du sort d’une femme dans cette partie du monde ? Quatre jours loin de Watkins et la distance me permettait d’y croire. Le silence de nouveau me recouvrit. Ce vent glacé annonçait les Ténèbres, de longs mois difficiles avant de regagner une terre plus fertile, un semblant de civilisation et tirant mon cheval derrière moi mes pieds seuls décidèrent de la voie à prendre. Et il se mit à pleuvoir. Une pluie drue et pénétrante se confondant presque à de la neige. Devant cette vaste étendue de forêt et de prairie constituant ce plateau en altitude je sus que la volonté ne suffirait à me guider. Accroupit sur la sente je relevai des empreintes fraîches conduisant à un amoncellement de tombes. Ces hommes avaient bu subir l’attaque des Peauxrouges et je relevais des noms : Johnson, McIntyre, Stevens et Parkinson. Un effroyable bruit comme un hurlement d’un prédateur me fit hérisser les cheveux et mon cheval détala sans demander son reste. Merde, pestais-je en le voyant filer droit devant, la crinière ondoyante et soulevant des mottes de terre. Cet imbécile ne se laisserait pas facilement attrapé si d’aventure il venait à croiser un lynx.

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Abandonnant les tombes je filais à la suite de mon cheval. Ce n’est que plus tard que je distinguais un point à l’horizon galopant sur les landes enneigées soulevant derrière lui un nuage blanc. Toute la journée durant je marchais dans les congères et par endroit ma jambe s’y enfonçait jusqu’à mi-mollet. Quand la nuit tomba, l’angoisse arriva. Il ne me restait plus que ce fusil et mon couteau de chasse. Pendant deux jours je fus sur le qui-vive. Deux jours passés à ne pas dormir, craignant pour ainsi dire que la mort vienne me faucher en plein rêve par une meute de loups voyant en moi une proie facile. Il me fallait éviter de suivre trop longtemps la rivière mais hors de question pour moi de rentrer dans les forêts septentrionales ou finissait d’hiberner les grizzlis. Cependant que j’élaborais l’hypothèse de chasser au collet, le canon d’un fusil me caressa le dos. D’un bond je me levai quand une main se plaqua sur ma bouche. « Ne bouges pas… » Déclara Watkins en me précipitant contre un arbre, face contre le bois gelé. « Je t’avais bien dit que je te retrouverai. Où croyais-tu partir, hein ? Ne recommence plus jamais ! Tu entends ? Ou bien je te crève les yeux ! —WATKINS ! Laisse-la ! » Quinn descendit de cheval pour s’interposer entre la fureur de cet homme et ma perfide nature. « Laisses la ! Je vais m’en occuper d’accord ? Je vais moi-même l’attacher à ce cheval et on n’en parle plus ! Tu devrais peut-être te calmer. —Me calmer ? Ah, je vois. Quinn, notre saint homme veut que je sois gentil avec

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toi, que je t’accorde ma clémence mais il ne pourrait en être ainsi quand tu décides de me trahir une fois de plus ! Regardesmoi quand je te parle ! Regardes-moi ! » Les poings serrés, je posais mon regard sur lui. Il m’attrapa alors par le bras pour me plaquer contre son cheval pour me lier les poings. Il aurait pu me frapper avec la rage du désespoir. Mais il ne le fit pas. « Pourquoi devrais-je me montrer gentil avec toi quand tu ne fais rien pour te faire respecter ? Notre ami Quinn essaye de te rendre plus humaine à mes yeux mais... tu es le seul moyen que j’ai pour gagner ma croute ! Gronda-t-il serrant plus fort les liens entravant mes poings. « Tu n’es qu’une petite ingrate ! Après tout le mal que je me suis donné pour toi. Est-ce là ton obligation. Ne recommence plus jamais Willy. Ne te recommence plus ! Tu entends ? —Barres-toi Watkins ! » Quinn le menaçait de son arme. Cette scène avait quelque chose de surréaliste. « Laisse-la partir, je te paierai s’il le faut, mais laisse la partir ! —Laisser mon gagne-pain filer ? Non. J’ai dans ma sacoche un fout papier qui dit Mort ou vif !. Elle sera jugée pour ses crimes et moi je gagnerai le pactole, soit soixante mille dollars. Alors non, je ne la laisserais pas filer ! Si cela ne te convient pas, je ne te retiens pas Quinn. Tu es libre de te tirer sans que personne ne trouve à redire mais j’emmènerai cette foutue donzelle où il se doit. On va gentiment poursuivre vers le sud et si cette guenon tente encore de me fausser compagnie, je lui arrache les yeux !Et toi Quinn, ranges cette foutue arme j’aurais peur que tu te blesse avec ! »

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Comme il se retourna Quinn lui administra un violent coup dans la commissure de sa jambe. Watkins hurla de douleur mais eut le reflexe de se retourner prestement pour parer le coup suivant. Voir Watkins mordre la poussière me combla de joie mais ce plaisir fut de courte durée car il reprit le dessus sur son assaillant. Ilse se frappaient sans chercher à s’épargner, les doigts s’enfonçaient dans les orbites de l’œil, des dents mordaient la peau, les poings défoncèrent toute partie du corps ainsi exposée. Avec dextérité, je passai la corde par-dessus le pommeau de la selle et appui sur le flanc du cheval je me hissai. Celui-ci partit au galop. Il ne fit pas cent mètre qu’un coup de feu claqua. Je passai par-dessus son encolure pour atterrir dans le décor. La chute me brisa les côtes, ce dont je pensais car incapable de me redresser dans gémir. « Fais chier ! Je vais m’occuper de toi Willy ! Déclara Watkins en me trainant par les bras. Au loin gisait Quinn. Etait-il mort ? Non, lentement il se redressait et Watkins passa une ficelle autour du cou. Il serra. Je me débattais ne parvenant plus à respirer. Un second coup de feu claqua. Watkins s’écroula à mes pieds, la main posée sur son abdomen. « Quinn, sale enfoiré ! Tu vas me le payer ! » Il rampa vers le cheval abattu pour saisir une arme à feu. De mon côté je rampai tout en cherchant à me débarrasser de ce carcan cinglant mon cou. Watkins visa Quinn pour l’achever, mais comprenant qu’il commettait une erreur il leva son arme en l’air. « D’accord Quinn ! Tu as gagné. On en reste là pour le moment. Je n’ai pas envie

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de me battre avec toi aujourd’hui et encore moins te tuer. On ne va surement pas s’entretuer pour cette pute. Alors j’ai n marché à te proposer. Toi et moi on va à Kansas City, on la remet aux autorités et on se partage les gains. Qu’est-ce que tu en pense ? —Je pense que tu devrais aller te faire foutre ! —Alors je prends ça pour un oui.» Watkins n’implorait jamais pitié et d’un coup de pied bien placé dans la jambe de Quinn, il lui rendait son coup. Devant le feu, on soupait chacun absorbés dans ses propres pensées. De temps à autre mes yeux s’enfoncèrent dans ceux de Quinn ; depuis la bagarre il ne m’avait pas dit un mot. Watkins lui tendit une flasque de whisky ; ils avaient tous deux enterrés la hache de guerre. Il toussa si fort que je crus qu’il allait y rester. « Où as-tu trouvé ça ? C’est…. Un tourboyau, argua-t-il en y replongeant toutefois pour se prouver qu’il était un guerrier. —La personne a qui cela appartenait n’en a plus besoin. Un petit remontant Quinn, susurra-t-il en caressant son crane recouvert d’un tissu aussi crasseux que tout le reste. Il me répugnait et se sentant observé, il lorgna de mon côté avec un regard chargé de mépris. Il poursuivit sur le même ton : « Est-ce que cela te pose problème Willy ? —Arrêtes avec ça Watkins ! —Ce n’est pas à toi que je m’adresse Quinn ! Restes en dehors de nos affaires. Si elle est assez futée pour survivre sans nous alors elle est assez grande pour répondre à mes questions. N’est-ce pas Willy ? Hey, je te parle ! »

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Comme il m’attrapa par le bras je me débattis de son étreinte une fois de plus ; cela lui déplut et en peu de temps qu’il faut pour le dire il se trouva être sur moi pour me ruer de coups. Quinn l’empoigna de force et lui administra un violent coup de poing. Watkins cracha au loin un filet de sang après avoir enfoncé son doigt à l’intérieur de sa bouche pour en examiner une dent. « Tu as la chance d’avoir un angegardien qui veille sur toi Willy, pour moins que cela je t’aurai fait payer ton arrogance. Je crois qu’on va bien s’entendre d’ici à Kansas City et Willy ne gâchera rien à notre plaisir commun pour les choses bien faites. » Les deux interlocuteurs s’insultèrent du regard. D’une brutalisé sans égal, Watkins me saisit par le bras pour me faire assoir devant lui. « Regarde-la bien Quinn. Elle n’éprouve aucune compassion pour ses semblables et aucun remords pour ce qu’elle fait. J’ai essayé de te prévenir, mais maintenant il est trop tard pour toi, argua ce dernier en me maintenant au sol, je te dis, elle va causer ta perte, aussi sûr que deux et deux font quatre. » Il me poussa du pied vers Quinn qui la main posée sur son arme se tenait prêt à décharger son fusil sur Watkins. « Vas-y, elle est à toi puisque tu te considère être son ami ! Alors qu’est-ce que tu attends Willy ? Pars donc avec Quinn. Vas-y ! C’est un grand monsieur qui prendra soin de toi. Il te racontera des histoires pour t’aider à t’endormir et il ira même jusqu’à te chanter des berceuses. Ah, ah !

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—Laisses-la tranquille, siffla Quinn entre ses dents. —Sinon quoi ? Répondit Watkins des plus menaçants. Tu vas te mettre à crier très fort tout en serrant tes petits poings pour que tout le monde sache que tu en as dans le ventre ? Tu as passé trop de temps à enculer les mules dans ton Kentucky et maintenant tu te mets à avoir des états d’âmes! C’est tout à ton honneur mon garçon, mais ici, tout ce qui compte c’est d’avoir un bon revolver et pouvoir s’en servir le moment voulu. —Tu as raison. Un bon colt et de la dextérité. C’est ce qui t’a manqué toute à l’heure. » Entendant cela Watkins se redressa et colla son revolver entre les deux yeux de Quinn. « Je pourrais t’abattre d’une balle dans la tête. —Et tu ne sentirais plus tes noix pour un très long moment, répliqua Quinn relevant le cran de sûreté de son colt collé dans l’entrejambe de son interlocuteur. Tu devrais te détendre, mon garçon. » Ils se fixèrent dans le blanc des yeux et sans le lâcher du regard, Watkins poursuivit : « Les mauvaises décisions viennent des gens irréfléchis. Depuis le début je t’observe et tu n’es pas plus commerçant que moi je suis chasseur de primes, nota Watkins après s’être caressé la barbe. Seulement tu veux la fille pour toi tu seul. N’importe comment mais tu la veux pour tes petites cochonneries. Tu te dis que tu pourrais toucher le pactole après m’avoir collé une balle en plein citron. Tu n’as jamais été dans le Kentucky n’est-ce pas ? Ce n’est pas grave Quinn, le territoire est

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assez vaste pour qu’on ne se marche pas dessus, mais si tu cherches à me doubler il y aura deux cadavres sur mon cheval de bât. » Un long silence s’installa entre eux deux. L’autre fronça les sourcils, perdu dans ses élucubrations mentales. Il lissa sa barbe et il grogna un bref instant, le regard rond, presque celui d’un illuminé. « Combien de fois as-tu pensé que tu devais faire demi-tour Quinn, hein ? Tu es trop faible et ton petit papa chéri aurait du t’apprendre à te méfier de ceux qui n’ont plus rien à perdre.» Quinn se redressa et resta un moment à fixer son rival. il disait vrai. Quinn n’était pas en sécurité avec nous tant que Watkins refusait de lui faire confiance. Et allongée sous ma peau d’ours je ne parvenais à me réchauffer. Watkins ne tarda pas à ronfler et Quinn après avoir lutté quelques instants finit par s’endormir sous son épaisse couverture. Les trois foyers brulaient sur leur abri de pierres et le nez dans mon coude je tremblais de tous mes membres. Watkins alors me frotta le dos et recouvrit ma tête de la fourrure. Au petit matin, je me levai pour constater que la neige nous recouvrait. Sortant lentement de dessus la fourrure durcie par le froid je me dirigeai vers les chevaux serrés les uns contre les autres sous leur dais. Quinn apparut le premier, visage blanc et aspect sauvage. On aurait dit une créature mi-bête mi humaine respirant avec difficulté les poils de la barbe raidie par la givre. Il grelottait les mains emmitouflées dans des moufles de fortune. Il neigeait toujours. De fins flocons en danse légère sur notre camp. Il souffla sur

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les braises pour refaire partir le feu. Ce dernier tarda à prendre et dès la première étincelle, mon cœur se réchauffa. L’hiver ne semblait jamais vouloir cesser. Watkins arriva. La neige recouvrait ses vêtements et il s’écroula devant le feu. « On va devoir trouver un abri ou l’on ne survivra pas à ce blizzard. La ville la plus proche est à moins de trente kilomètres mais on n’y sera pas avant deux jours. » Quinn remua lentement et dégagea sa barbe de dessus son manteau. Son regard fut lointain et il abaissa le rebord de sa coiffe en peau de loutre pour mieux l’étudier. « Toute la contrée va être prise sous ce blizzard. On doit se mettre à l’abri ! Dans moins d’une demi-heure, on n’y verra plus rien, Quinn ! » Marcher dans la neige fut une épreuve. Le vent nous ralentissait et faire un pas nous fatiguait plus qu’il n’aurait fallut. Par endroit la neige m’arrivait à genoux et je devais lutter pour m’en extirper. Quand nous aperçûmes au loin une cabane. Dieu avait entendu nos prières et ainsi nous redoublâmes d’effort pour y parvenir. On s’y mit à trois pour barricader la porte. Mais au moins nous avions un toit au-dessus de notre tête, tout comme nos chevaux à quelques pas de notre retraite. L’endroit abandonné possédait encore des ustensiles de cuisine, des appâts suspendus à la charpente, des pièges à loups et divers ; il y avait là une table et un tronc d’arbre couché sur des buchettes servant de banc. L’ancien propriétaire trouva utile de disposer d’un foyer surélevé. Il avait bien fait les choses et on échappera à bien pire en restant ici quelques temps.

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Le froid nous dévorait les membres et à quatre pattes je tentais d’allumer un feu en frappant mon silex contre la lame de mon couteau. Le feu prit lentement avant de lécher le bois sec que nous gardions toujours sur le flanc de nos mules ; certains endroits de la cabine nécessitaient un colmatage pour éviter la déperdition de chaleur et sans parvenir à m’arrêter de trembler je dépiautais l’unique lapin attrapé la veille par Watkins. Notre principal problème allait être de trouver à manger. A nous trois nous pouvions bien trouver plusieurs proies à nous mettre sous la dent. On mangea donc sur notre petite table. Depuis des mois je n’avais pas mangé sur une table, une vraie table et non un semblant de meubles. Après le repas bien vite avalé, on se retrouva tous les trois autour du foyer pour y vaquer à nos occupations. « Que lis-tu Willy ? Questionna Quinn en me voyant tenter de sauver mon livre de l’humidité en le mettant à sécher devant le feu. —David Copperfield de Charles Dickens. » Quinn ne trouva rien à ajouter et poursuivit le nettoyage de sa carabine. « La littérature c’est sa raison de vivre. N’est-ce pas Willy ? Quand j’étais môme ma mère nous lisait toutes sortes d’histoires pour nous instruire, des histoires de… » Il se perdit dans ses pensées et nous attentions la suite de son histoire. Quinn retourna dans l’entretien de sa carabine trempant de temps à autres ses lèvres dans son breuvage chaud. « Et toi Quinn ? Aimes-tu lire ?

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—J’ai beaucoup lu plus jeune, oui. Tout ce qui me tombait sous la main je le lisais. Et j’ai lu Dickens aussi. » Notre regard se croisa. Il poursuivit dans un murmure comme craignant qu’on ne réveille un bébé dormant près de nous. « David Copperfield entre autre. Les auteurs et dramaturges anglais m’ont accompagné tout au long de mon enfance. Plus tard j’ai connu la littérature américaine quand j’eus assez d’argent pour me distraire. —Ne l’ennuie pas avec toutes tes histoires du passé, cela ne l’intéresse pas Quinn ! Ici il n’y a personne d’assez cultivé pour te répondre. Il nous faut savoir apprécier le silence. » Le feu crépitait et je m’endormis dans les pages de Dickens. A mon réveil, soit peu de temps après, Watkins se trouvait être dans la même position et Quinn asticotait toujours son arme. Il me semblait avoir dormi cent ans. Le vent soufflait toujours, grondant, rugissant, soulevant des lamelles de bois pour les fracasser contre les paros de ce cabanon. Le vent refusait de s’arrêter. Les frissons me reprirent « combien de temps va durer cette foutue tempête ? Questionna Watkins à lui-même. Il me tarde d’arriver à Kansas City et prendre un bon bain, dans une eau bien chaude. Je ferai montrer une fille ou deux pour me laver le dos. Je vais passer du bon temps là-bas. Un bon bain et un bon cigare. Et toi Quinn, que feras-tu une fois rendu la la civilisation ? Tu iras te faire une fille ? Oui, tu es bien du genre à te faire une fille, une belle petite pute….

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—Je ne sais pas encore ce que je ferai. Je suppose que je me reposerai de ce long voyage. —Faire la route depuis les Montagnes Rocheuses cela relève de l’exploit. Je suis allé à San Francisco en suivant la piste de l’Oregon. Je ne suis pas prêt à y refoutre les pieds, on est tellement mieux ici. Willy ne dira pas le contraire. Tout ce qu’elle aime ce sont ces montagnes, ces Peauxrouges, ces vastes prairies. Tu n’es pas décidée à répondre hein ! Je ne suis pas assez intéressant pour toi. Tu serais trop déçu de ne pouvoir m’abattre comme tu l’as fait pour tes nombreuses victimes. Et d’ailleurs, pourquoi les as-tu tuées ? Selon toi ces hommes ne méritaient pas de vivre ? Il y a une justice en ce monde Willy et tu n’y dérogeras pas. —Elle le sait Watkins, alors cesse de l’ennuyer avec ça. Cela ne changera rien au problème, tu l’envoie de toute façon à la mort passant toi aussi pour le complice du bourreau. Pour le peu de temps qu’il lui reste à vivre, épargne-la avec ton sarcasme. » Watkins étudia Quinn. Allait-il lui sauter au cou pour l’étrangler ? Alors j’en profiterai pour l’assommer, prendre ses armes et partir avec les chevaux. Tout cela n’était qu’une question de temps. Le moment favorable arriverait et Watkins regretterait d’avoir parlé trop vite. « Quel genre de bâton merdeux es-tu Quinn ? Questionna Watkins placé derrière lui, penché à son oreille. A cette pute je ne vais lui crever les yeux avec mes pouces, non, je te rassure, ce que je vais lui faire sera bien pire et quand elle aura cessé de gémir je lui ferai bouffer sa langue, rien que pour te voir me supplier de cesser.

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Non Watkins, ne fais pas ça ! Non, arrêtes, ce n’est qu’une gosse ! Et moi, je vais prendre du plaisir. Je vais prendre un putain de pied. » Il sourit dévoilant sa dent en or. Il me saisit avec violence et me fracassa la tête contre la table. La douleur me fit monter les larmes aux yeux. Quinn ne bougea pas d’un cil. Watkins attendait sa réaction. Je serai les dents afin de ne pas crier, encaissant la douleur comme à chacune de ses tentatives pour me briser. « Et maintenant tu fais quoi Quinn ? Je viens de lui fracturer le nez et tu restes impassible. A croire que ta petite chérie finalement te laisse indifférent. Oui, c’est bien à toi que je m’adresse. Accoures-tu toujours quand une belle est en détresse ou bien le fais-tu seulement pour me contrarier? » Quinn ne répondit toujours pas. « C’est bien ce qu’il me semblait, c’est moi que tu cherches à contrarier. Viens ici toi ! » Il me saisit de nouveau par la nuque, m’agenouilla devant Quinn, dégaina son colt et me colla sur ma tempe. Je ne bougeai pas, comme résigné à mon sort. Il leva le cran de sûreté de son Smith&Wesson sans lâcher Quinn des yeux. Lui ne sourcillait toujours pas. Un cliquetis se produisit au moment où il tira. « Tu as des sacrés couilles Quinn. Tu n’as pas bronché même quand ta petite protégée se trouvait être aux portes de l’Enfer, déclara-t-il en ouvrant le barillet. Vide. Si je le charge à tout moment l’envie me prendrait de vouloir t’abattre. » Il retourna devant le feu. La respiration de Quinn s’accéléra. Il plongea son regard

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dans le mien avant de se lisser la barbe et poursuivre l’entretien de son arme. Le lendemain il neigeait toujours autant ; pas moyen de voir devant si, ce qui rendait la piste impraticable ; Le temps n’étais par à la faveur de cette marche forcée. Quinn revint à l’intérieur en se tapotant les mains et tremblant de tous ses membres. « Il nous faut rester ici. On a assez de nourriture pour tenir deux jours. on va devoir rationner les chevaux et attendre que la tempête s’en aille. —Oui, c’est également mon avis. Sortit serait du suicide. Il fait si sombre qu’on risquerait de tomber au fon d’un ravin ou bien perdre Willy en route, ce qui n’arrangerait rien à nos affaires. On rentrerait dans l’Illinois bredouille, ce qui n’est pas concevable. « L’occasion me serait donnée de lire mais le froid si tenace m’empêchait d’en apprécier l’exercice et concentrant mon attention sur une seule ligne je ne réagis à peine quand Watkins subtilisa une photographie coincée entre les pages représentant un couple dont l’épouse tenait sur ses genoux un bébé aux bonnes joues rondes. « Qui sont ces gens ? Tu ne veux pas me répondre, Willy ? Tu as encore mauvaise conscience d’avoir descendu les mauvaises personnes. Qui sont-ils, c’est ça ? Tu t’encourages à les regarder tous les soirs et tous les jours que Dieu fait pour espérer un quelconque pardon du Tout-Puissant. Il aurait été plus symbolique pour toi de les scalper. Pauvre famille. —Mon père et ma mère, répondis-je timidement. —C’est bien ce que je dis. Mettre des enfants au monde pour les voir devenir des

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criminels, quelle tragédie ! Et où sont-ils maintenant ? Si pieds sous terre ? Tu t’es entrainée d’abord sur eux avant de te prendre à ces hommes ? —Calmes-toi Watkins ! —Oui, tu as raison, ce ne sont pas mes affaires et par ailleurs je m’en contrebalance ! Comme on va rester un petit moment ici, tu ne vois pas d’inconvénients à ce qu’on te lie pieds et mains ? Simple mesure de précaution. Quinn envoie les cordes s’il te plait ! Déclara-t-il en me fixant dans le blanc des yeux. —Ce n’est pas nécessaire. Où veux-tu qu’elle aille dans ce blizzard ? Laisses-lui quelques heures de répit, elle t’en sera reconnaissante. Qu’elle continue donc à lire, au moins elle aura l’esprit occupé en supposant qu’elle lise. Si elle tente quoique se soit, alors on l’attachera. » Watkins me laissa tranquille pendant une heure après ce temps passé à nettoyer ses armes, il attrapa mon livre pour en arracher les pages. Il les jeta au feu et allait poursuivre avec le reste quand je lui barrais la route. La gifle partit et Quinn d’un bond s’interposa entre nous. « Apporte la corde, tu as bien vu comme moi non ? Elle s tenté de me sauter dessus ! Je ne peux pas continuer ainsi, Quinn. Maintenant tu vas l’attacher sans plus attendre ! —Je ne peux pas cautionner ce que tu as fait. Elle s’est tenue tranquille jusqu’à ce que tu décide de jeter son livre au feu. —envoie ces putains de corde ! —Ne sois pas stupide. Elle n’a rien fait qui justifie qu’on l’attache. —Ne lui donne pas raison, Quinn, prit-il le temps d’articuler avant de me désigner

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du doigt, tu ne peux pas faire comme si rien ne s’étai passé. Si je ne l’avais pas arrêtée dans son élan, elle m’aurait tuée, de sang froid, m’ajoutant à sa liste de victimes. Je ne peux pas croire que tu puisses laisser faire ça. L prochaine fois c’est toi qu’elle cherchera à tuer alors je la laisserai faire. Lentement elle enfoncera son couteau dans tes tripes et quand tu seras vidée comme un porc alors elle se baignera dans ton sang. Fin de l’histoire ! Cette petite garce…. » Il me saisit par na nuque pour m’agenouiller devant lui. Une nouvelle fois il cherchait à me briser. In-extremis j’avais pu récupérer la photo jetée avec les pages du livre avant même que les angles du tirage ne se consument. Dans un moment de folie, Watkins avait maintenu ma main dans les braises avec son pied. Par chance la manche de mon manteau servit de barrière incandescente. Une chance pour moi de ne pas avoir été brûlée. « ….frappe toujours quand on s’y attend le moins. La tempête est passée. On décampe. » On marcha le visage frappé par les flocons. Cela ne pouvait plus durer. Pourtant le soleil apparut comme si Dieu venait de tourner la page, la tempête fut ainsi balayée et la neige molle se détachait des arbres quand l’eau ruisselait le long des branches en un clapotement proche d’une symphonie ininterrompue. Lentement l’hiver s’en allait avec lui son lot de désagrément. Watkins prévoyait d’arriver dans l’Illinois au mois de mars, sans tenir compte ni de la fatigue dans laquelle je me trouvais être ni de l’issue de ce voyage. Seul lui comptait la livraison à

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bon port et l’argent qu’il récupérerait une fois mise derrière les barreaux d’une prison fédérale. Les jours succédèrent aux jours avec une morne angoisse. Plus nous approchions du sud et du Missouri et plus il devint nerveux, parlant sans discontinuité, me prenant à parti comme si mon opinion pavait un écho à ce qu’il racontait. Seul Quinn se souciait e ma personne, non pas qu’il fut apitoyée par mon histoire mais seulement parce qu’il me considérait comme innocente selon les lois en vigueur du territoire. Après une longue marche, on se posa autour du feu et Watkins dans un moment de grâce accepta de défaire mes liens afin que je puisse soigner mes pieds endoloris. Alors que j’ôtai mes souliers devenus étroits et douloureux, tel un carcan Quinn se pencha pour les examiner à son tour et constata par lui-même l’étendue des dégâts. « Il va falloir soigner tout cela au plus vite pour éviter l’infection, argua ce dernier en m’arrachant une plainte de douleur au simple contact de ses doigts sur ma peau écorchée à vive. —Pourquoi vouloir la soigner ? C’est lui donner un peu d’espoir Quinn et ça c’est mal ! Que son pied s’infecte ou non cela n’a pour nous aucune importance. Pour moi, elle est déjà morte. » Quinn alors prépara un onguent à base de plomb, de sauge et de je ne sais quoi d’autre trouvé dans son sac. Il l’appliqua sur mes pieds et banda le tout avec un bandage propre et sec. « On le changera demain matin avant de reprendre la route. En aucun cas tu ne

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devras marcher. Le mieux pour toi serait que tu restes quelques jours à cheval » Entendant cela, Watkins se leva pour se ruer vers moi et me frapper mais Quinn ne le laissa pas faire et tous deux se devisèrent de longues secondes. Pour une fois Watkins du admettre qu’il devait abandonner la partie et les sourcils froncés, la mise bougonne il regagna le tronc de son arbre pour s’y adosser. Cette petite victoire m’enivra au plus profond de moi. Quinn avait fini par le mettre en déroute par force d’esprit, de détermination et je vis en lui un être extraordinaire qui se plie sans jamais rompre. « Tu ne m’as pas dit dans quel commerce tu voulais exercer Quinn ? les gars comme toi sont tout juste bons à vivre au crochet des autres. Pas ‘attache, pas de famille à gérer. Tu t’installe quelque part et quand le vent tourne pour toi, tu disparais sans laisser de trace. C’est quoi ta petite histoire Quinn ?Tu vis de combines c’es ça ? Tu es une sorte de parasite ? —Oui, c’est ça, répondit-il avec affront. Je monte des combines. —Du genre ? —Tu n’es pas assez malin pour comprendre. Qu’aurais je envie d’échanger avec un type qui pense tout savoir des autres en les soumettant à son jugement. Je ne te donnerai pas ce plaisir Watkins car il est certain que tu n’en vaux pas la peine. » Quinn était mon héros. Je voyais en lui un Ulysse bravant les tempêtes pour délivrer sa Pénélope condamnée à tisser jour et nuit son même ouvrage. Ce fut pour moi libérateur et un timide sourire apparut sur mes lèvres. Le premier d’une longue série à en juger par la véracité de ses propos.

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Watkins n’ajouta rien à ce commentaire peu élogieux fait à sa personne. Néanmoins je guettais le moindre signe qui puisse le trahir. Il resta silencieux, les membres inférieurs croisés et les mâchoires serrées lorgnant froidement du côté de son interlocuteur nettoyant ses ustensiles attachés aux soins qu’il venait de me dispenser. « Assisteras-tu au sujet de notre Willy, Quinn ? Seras-tu aux premières loges pour l’exécution de ta petite chérie ? Non, bien évidemment, tu préféreras t’éclipser en douce une fois que le juge aura déclamé la sentence. Willy n’aura été qu’une parenthèse de plus dans ta vie. —Et toi Watkins ? je te retourne la question. Les laisseras-tu la prendre ? Tu ne veux l’admettre mais force de constater que Willy représente tout ce que tu n’es pas et qui te manque foncièrement : le courage, la vertu et la loyauté. —Je suppose oui. Tu es meilleur juge que moi en la matière. J’admets que Willy est courageuse mais elle n’en est pas moins une criminelle. C’est une hors-la-loi dont on ne peut défendre les valeurs. —La lâcheté te définit bien. Une telle proximité avec la condamnée conduit inexorablement à la considérer comme humaine et non comme le monstre que tu penses discerner sous les traits si avantageux de Willy. Ai-je raison ? —Parle pour toi mon garçon ! Il n’y a rien qui puisse m’émouvoir en ce basmonde et surtout pas une vierge transformée en harpie et qui bientôt ne sera plus qu’un vague et lointain souvenir dans la pensée collective si ce n’est de la mienne. —Je n’en suis pas si certan. »

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Mes yeux glissèrent de l’un à l’autre sans jamais parvenir à découvrir un quelconque malaise de la part de mon prétendu bourreau. Les bras croisés sur sa poitrine Watkins paraissait calme, du reste en apparence ca compte tenu de l’échange verbal avec Quinn, il devait intérieurement bouillonner. « Si je te payas la totalité de la rançon, la laisserais-tu partir ? —petit malin, tu n’as pas cette somme avec toi et Dieu ne sais pourquoi, je ne suis pas disposé à te faire confiance. —J’ai cet argent dans une banque, ans un de ces établissements ayant pignon sur rue à Saint-Louis. La somme est un peu plus. » Voilà ce qui devenait intéressant. Mon cœur se mit à battre la chamade et je retins mon souffle pour ne rien perdre de ce échange. « Tu ne te dis pas que si je venais à prendre ton fric il pourrait me venir à l’esprit que je pourrais me remettre en chasse ? —Tu ne le ferais pas. —Comment peux-tu en être si sûr ? Comme tu le sais j’ai besoin d’argent et Willy est ma poule aux œufs d’or, la seule garantie que j’ai en ce monde d’arriver où j’envisage d’arriver. —Cette somme je te la verserai si tu renonce à la conduire à Kansas City. C’est notre marché Watkins. —je ne suis pas certain de vouloir accepter. Willy est à moi, à moi seul tu comprends ! A ce titre je compte bien honorer mes engagements soit la conduire à destination pour récupérer mes gains. —Willy ne t’appartient pas. Elle est une femme libre qui compte encore le rester.

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Que deviendrais-tu si d’aventure on te la ravisait ? Que ferais-tu si elle décidais de s’ôter la vie ? qui prouverait alors que le cadavre que tu transportes sur la croupe de ton cheval soir celle recherchée par les autorités ? Watkins, je te propose un marché honorable que tu ne peux refuser. Tu as avec moi la possibilité de t’enrichir et crois-moi, cela ne se refuse pas ! » Le lendemain Watkins me traina vers un ruisseau pour m’y laver. Il disait que je puais quand son odeur surclassait celle d’un putois. Avec rage il me déshabilla, défit mon chignon et entreprit de ma laver lui-même. Ce fut rude et obséquieux. Il frotta mes cheveux à l’aide d’un savon noir et rinça le tout à l’aide d’un seau. Je grelottais quand il me sortit de l’eau et mes vêtements sous le bras je lui suivis en claudicant vers le camp.

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CHAPITRE Un frileux soleil apparaissait entre les nuages. Les peaux séchaient sur les larges tréteaux. La saison fut bonne et sur un carnet je faisais les comptes de notre commerce de pelleterie. Watkins les vendait le double de ce qu’elles valaient et nous devions nous en réjouir. Ainsi nous parvenons à économiser suffisamment pour nous constituer un petit pactole. Depuis peu nous avions un loup. Quinn l’avait trouvé coincé dans un de nos collets. On s’occupa de lui avant de le relâcher et régulièrement il venait nous rendre visite. Il n’approchait jamais bien près mais acceptait de rester un instant près de la cabine pour se faire admirer. Il avait un beau pelage gris argenté et s’enfuyait la queue entre les jambes sitôt qu’il sentait l’odeur de Watkins. Une année avait passée et je m’étonnais de m’être résignée à cette existence. Il y avait tant à faire ici, par conséquent les journées étaient bien chargées. La rivière passait non loin de la cabane et charriait quantité de poissons sans parler du gibier qui venait s’y abreuver. Du reste nous n’étions jamais en manque de viande. Tout comme les livres que j’accumulais dans mon coffre, un footlocker de l’armée. Quinn prenait toujours soin de m’en ramener de ses expéditions en ville. Le printemps arrivait avec son lot de promesse et bien que notre loup n’ait pas été vu depuis quinze jours je continuais à scruter l’horizon dans l’espoir d’y apercevoir un point gris se mouvoir au pied des bouleaux et des cyprès. Pour revenir à notre commerce de pelleterie, Watkins n’hésitait pas à

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s’enfoncer plus loin dans la forêt pour y poser ses pièges et alors je restais seule avec Quinn. Ce matin-là, il il travaillait le bois afin de terminer son énième barque. La première prenait l’eau par la poupe et l’avait fait chavirer en amant de la rivière. Erreur d’appréciation fatale. Nous avions perdu un chargement de peaux ce qui eut pour effet de contrarier Watkins. Il ne pouvait se permettre d’échouer une seconde fois. Ses longs cheveux blonds tirés en arrière, il raclait le bois avec ferveur. Je lui tendis une tasse de café jugeant qu’il était temps pour lui de prendre ne pause. Il ne s’arrêta pas pour autant. Quinn était déterminé à présenter une barque solide à Watkins et je sais qu’il ne pouvait tolérer se mettre en échec. Il allait réussir comme il était parvenu à construire un barrage en amont pour les poissons et la cabane, notre demeure qu’il avait rafistolée par le force de ses bras. Il était ingénieux et ne manquait jamais d’idée. Il ne laissait rien au hasard et calculais à même le sol. Le voir faire était une récréation. Le soleil déclinait toujours trop vite, cela nous laissait peu heures pour travailler la terre. Je voulais des pommes de terre, des navets et quelques fruits mais dans cette partie de la région exposées à de forts vents, des tempêtes de neige sans précédents et des pluies diluviennes on ne pouvait s’attendre à voir pousser quoique se soit qui n’ait pas de racines. Je voulais une vache pour son lait mais Watkins refusa. Il nous faudra la nourrir et cela ne pouvait être possible. L’animal ne serait pas rentable. En fin de journée Quinn vint re retrouver, non pas qu’il s’inquiéta de me

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voir seule mais bien parce qu’il appréciait de m’avoir près de lui. il ne parle jamais et fixe les nuages, horizon, hume une odeur puis une autre. « Le vent se lève Willy, il va falloir enterrer les peaux. » Il m’aida à décrocher les peaux de leur support et après les avoir emballé dans de la toile de jute goudronnée, on les posa dans une fosse confectionnée pour ce seul objectif. Ensuite nous enterrerions le tout. Watkins désapprouvait cette méthode qui selon lui abimait les peaux mais Watkins prolongeait leur conversation par une solution saline mélangée à de l’ammoniac. Il connaissait certaines techniques inconnues de Watkins, on ne peut plus terre-à-terre. Quand le travail fut accompli, Quinn attrapa son fusil pour aller ramasser les prises. Déjà la pluie tombait et songeant au feu à allumer je le laissais partir. La cuisine occupait une partie de ma journée. Les deux hommes mangeaient beaucoup concentrant toute leur énergie à brûleur leur graisse et il me fallait autant que possible varier les plats. Au menu de ce soir, poissons et gibier, pain chaud et œufs à la coque. Les trois poules que nous avions produisaient assez d’œufs pour que nous n’en manquions pas. je ne pouvais m’absenter en laissant la nourriture sur le feu, c’était prendre le risque de voir notre toit partir en fumée. Le risque était trop grand pour que je suiitte le foyer. Pourtant à la vue de Quinn arrivant grelottant, trempé comme une soupe je compris que je devais lui venir en aide. Il était gelé et je l’aidais à quitter ses vêtements pour le coller devant le feu. Son corps était tapissé de cicatrices, vestiges de

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son passé. Je lui proposais une fourrure en peau d’ours pour le réchauffer qu’il accepta. « que s’est-il passé ? —le terrain est glissant. Donnes-moi un peu de whisky. Le courant m’a fait dériver sur plusieurs mètres. Je ne voulais pas lâcher les prises alors j’ai nagé. Il n’est pas question que tu sortes. » Cette dernière remarque me surprit. Alors que je lui tendis sa timbale remplit de moitié de whisky coupé à de l’eau chaude notre regard se croisa. « Je ne veux pas que tu quittes la cabane. Sous aucun prétexte. Watkins et moi faisons tout ce qui est nécessaire pour que tu ne t’aventure pas en dehors de notre périmètre. Tu comprends Willy ? —Tu oublies à qui tu t’adresse. Je suis née dans ces montagnes. Je connais ce pays mieux que quiconque. —je ne prendrais pas le risque de te perdre. » Watkins avait raison : Quinn s’était perdu, fourvoyé par mégarde en notre compagnie. A présent il lui serait impossible de partir. Il me suivait du regard tandis que je préparais les assiettes en vue de notre diner. Il mangea avec appétit et à la lumière du jour déclinant je reprisais. « Personne ici n’a le droit de me dire ce que je dois faire. Ma vie m’appartient et si je veux partir alors personne ne me retiendra. Pas même toi. » Il mangeait avec appétit sans donner l’impression d’entendre ce que je lui disais. Il posa son assiette sur le table et prenant conscience de son erreur il me relâcha il quitta la cabane à grande vitesse comme poursuivit par le Diable.

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Watkins rentra avec l’obscurité et chercha du regard Quinn. « Où est-il ? Où est Quinn, Willy ? Il me semble t’avoir posé une question, non ? ù est-il ? —Je l’ignore. Il est sorti. Nous avons eu un petit différend. —Il a essayé de te toucher ? » Son regard se durcit et les sourcils froncés il rua vers moi, les poings serrés. « Est-ce que ce fils de pute a essayé de te toucher ? —Non ! Bien-sûr que non ! Seulement il a eu peur de lui-même. Tu devrais manger. Tu dois mourir de faim. Nous avons terré les peaux et… il est possible que nous ayons à devoir poser des pièges sur le versant est de la montagne. Sur l’ubac nous avons de sérieux problème en rapport à son déniveler et l’instabilité du terrain. Nous perdons trop de prises. —C’est l’idée de Quinn, non ? Depuis quand commences-tu à penser comme lui ? Où est dont ta personnalité. Dissimulée derrière les opinions de Quinn ? —Il est juste dans ce qu’il entreprend et il est très pragmatique. On ne peut lui reprocher d’être d’un tempérament novateur. Cela vaut mieux dans cette partie de l’Amérique où tout est à construire. Il a l’idée d’une scierie par exemple. —Avec quel fond dis-moi ? —Et bien avec sa part. il a travaillée plus d’une année et économiser suffisamment pour se lancer dans ce projet de scierie. Il y a assez de bois ici pour produire un matériel de qualité et les eaux des rivières pourraient charrier nos productions en val. Certains endroits peuvent être aménagés pour récupérer nos fûts et ainsi on pourrait approvisionner toute une ville. Embaucher des bûcherons ne sera pas un problème

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compte tenu de tous ces colons arrivant du sud guidés par les vastes pâturages du Wyoming. —C’est à ce à quoi tu t’adonne pendant que je m’échine à remplir vos assiettes de viande ? —Tu n’es pas le seul à travailler ici, permets-moi de tel dire. Il n’y aurait pas de repas sur cette table si je n’étais pas derrière les fourneaux comme il n’y aurait pas non plus de bois et de poissons dans la réserve ! Reconnais un peu que tu n’es pas le seul à fournir une production. —Tu frises un peu trop l’insolence à mon goût, Willy. Quinn est toujours plein de fantasmes plus ou moins réalisables et toi tu es assez naïve pour tomber en plein dedans. Apportes-moi à boire ! —Tu peux lever tes fesses ce de banc et venir te servir toi-même. J’ai fait ma part pour la journée. » Il suspendit son geste et cessa sa mastication. D’un bond il pouvait se lever pour me corriger. Il ne l’avait pas fait depuis longtemps et peut-être se sentait-il rouillé, allez saboir. Quand il se leva ce ne fut pas pour me molester mais bien pour aller chercher le pichet posé sur l’étagère plaine de mes bocaux de conserve de fèves et de baies pour mes tourtes. « Tu sais Willy je me fiche de savoir ce que tu fais avec Watkins quand j’ai le dos tourné. Comme tu le dis souvent, tu n’es pas ma propriété mais s’il te colle un mouflet dans le bide alors ne viens pas pleureur sur ton infortune. Ce choix-là t’appartient mais méfies-toi de ses intentions. —Il n’a pas l’intention de me manquer de respect. Il est moral et il a un sens aigu du devoir.

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—Alors il ne t’a pas avoué quel tordu il a été pendant la guerre ? Il essaye d’oublier ce qu’il a été mais contrairement à toi, je fais attention aux détails. Une fois qu’il aura fait la paix avec lui-même il s’en ira sans nous prévenir. —Tu ne vaux pas mieux que lui. Tu as été soldat que je sache et tu ne faisais sûrement pas qu’apporter le courrier d’un point à un autre de ton armée et si d’une certaine façon tu as pu laver ton ardoise, il en sera autant de lui. le temps seul arrange les blessures. —Il n’a jamais voulu être pisteur dans l’armée. —Je le sais. —C’est un mauvais garçon. Possible qu’il soit recherché dans plusieurs états. Son nom n’a jamais été Quinn. Depuis le début il nous baratine. —Pourtant tu l’as accepté dans notre compagnie. —C’est la seule garantie que j’ai trouvé pour te garder près de moi. Sans lui, tu aurais déjà filé. Tu as tenté de le faire oui, mais tu as laissé assez de traces pour que l’on te retrouve. Je sais que tu ne m’aimes pas Willy et que tu ne m’ailerais peut-être jamais et de cela je m’en moque. Tout ce que je veux, c’est que tu continues à me faire croire le contraire. —Alors pais-moi ! » Il m’interrogea du regard, repoussa son assiette vide devant lui et m’attrapa furieusement pour me coller sur ses genoux. Il me maintenant fermement contre lui et dégagea les mèches de dessus mon oreille. « Si je veux une putain je saurais où en trouver. Contentes-toi de remplir nos

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assiettes et de donner à nos vies un semblant d’espoir. » Il sortit de sa poche un mouchoir qu’i posa dans le creux de ma main. Il s’agissait d’une pépite d’or grosse comme une noisette. C’était de l’or. « Ce n’est pas le premier que je ramasse. J’en ai ramassé une dizaine de cette taillelà à quelques mètres de là. Possible que la rivière en rejette d’autres et si c’est le cas alors la chance tournera pour nous. Celuici est pour toi. Vois-le comme ton premier salaire. Si je parviens à trouver le filon on ira à Billing pour les vendre. —pourquoi aussi loin ? Questionnai-je en examinant la pierre en essayant de lui donner un prix. —Pour te donner tout ce dont tu as besoin. » Je ne dormis pas de toute la nuit. D’abord parce que Quinn tarda à rentrer et ensuite en pensant à cet or trouvé non loin de notre abri. Quinn se glissa sous sa couche et j’entendis Watkins grogné quelques mots au sujet du temps. Tous trois serrés les uns contre les autres nous ne pûmes trouver le sommeil. Quinn ne cessait de grelotter et ma main glissa le long de son abdomen pour trouver sa main à serrer dans la mienne. Cela fiit taire ses tremblements. Watkins n’était pas dupe et me laissa réchauffer Watkins. Face à face et l’un contre l’autre nous restâmes immobiles perdus dans nos respectives pensées. Si demain tout cela devait s’arrêter au moins j’aurais pu puiser un peu d’amour en Watkins.

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CHAPITRE Watkins me précéda sur la sente et nous marchions depuis plus de deux heures pour gagner la ville où nous comptions vendre les peaux de la saison. Flanqués de deux mules lourdement chargés nous avancions, le fusil couché sur nos avant-bras par crainte, non pas des Indiens mais des colons un peu nerveux qui courraient derrière leur bétail. Qu’en après une marche soutenue et difficile les premiers bâtiments se dressèrent devant nous, j’en fus soulagée. Un amas de maisons suivait une route droite donnant sur un mamelon boisé. Toutes sorte des commerce se trouvaient être là en plus d’une église et un petit cimetière. Des gosses arrivèrent vers nous en courant et des chiens en firent de même. Tous vaquaient à leur occupation sans même nous remarquer et une fois à la droguerie, un homme au collier de barbe. Il sortit examiner les peaux et j’e profitai de l’instant pour jeter un œil sur toutes les marchandes stockées dans cette caverne d’ali baba. Il y avait de la confiserie, de la mercerie ; de beaux tissus et des livres ; J’en ouvris un au hasard quand Watkins revint suivit par le fils du propriétaire des lieux. On lui remit une poignée de dollars. « Que désirez-vous acheter mademoiselle ? —Rien, je n’ai pas d’argent. —Ah, dans ce cas il vous faudra prospecter dans le sud, répondit le commerçant en déroulant sous mes yeux du taffetas, on raconte que dans le sud l’or se ramasse à la pelle. Pas vrai père ? »

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L’autre derrière le comptoir eut un geste de morne indifférence en inscrivant dans un journal le détail de cette vente. « Vous et votre fiancé pourrez vous y rendre ; pour cela il vous faudra un peu de quincaillerie dont cette casserole à seulement quinze cents ! C’est du solide. Allez-y touchez ! Si vous le prenez en plus de ce taffetas, je vous fait un prix. —Je n’aurais que faire de ce tissu. —une belle et jeune femme comme vous a toujours besoin d’être coquette. » Watkins entendant cela quitta son établi pour m’écarter de cet audacieux. « Merci de vous en inquiéter mais ça ira. —je vous ai vu regarder ces articles de pêche. Ils nous viennent tout droit de l’Ontario. Un matériel de qualité comme on en trouve nulle part dans le Wild west et comme on ne peut prétendre s’installer dans le pays sans le matériel adéquat, vous trouverez ici des munitions pour un revolver de poche de chez Wesson & Smith. Deux dollars la boite de trente ! Et comment s’appelle votre jeune fiancée ? —Pourquoi vouloir le savoir ? —Et bien pour fidéliser notre clientèle ! » Il était prétentieux. Il devait penser que toute cette partie là de l’Amérique lui appartenait en affaires. Il jetait le grappin sur les colons pour ne plus les lâcher pourvus qu’ils lui achètent tous son fond de commerce. « Nous ne sommes pas intéressés. —Vraiment ? Pourtant vous feriez de sacrées bonnes affaires en optant pour notre service de carte de fidélité. Vous achetez ce jeton contenant dix cases et la onzième vous est offerte. Chaque achat correspond à une case et votre fiancée

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bénéficiera de la première remise après que j’eusse inscrit son nom sur le libellé de ce carnet. » Mon regard croisa celui de Quinn. Lui ne céderait pas, je le voyais à son regard chargé de mépris ; Voyant qu’il n’aurait aucun succès du côté de Quinn, le marchand joua la carte de la transparence et de la proximité. « Mon nom est Andrew Richardson comme mon père et je pense tout à fait entre nous que vous, mademoiselle faites la plus grande erreur de votre vie en refusant ce coupon. —La plus grande erreur de ma vie ? » J’allais lui planter ce couteau de chasse dans sa carotide pour avoir oser m’insulter de la sorte et le sourire qu’il affichait sur son visage m’horripila au plus haut point. « Nous prendrons ce livre-là, intervint prestement Quinn en lui mettant un livre sous le nez. Ce livre et ces munitions pour une winchester 1863. —Est-ce pour celle que vous portez à l’épaule ? Dans ce cas je vous vends également son kit de nettoyage pour un dollar cinquante ! » On repartit avec le livre d’Edgar Poe et les munitions pour la carabine et Andrew nous escorta jusqu’à nos chevaux. Bien vite on quitta la ville et après une longue période silencieuse j’osais enfin ouvrir la bouche. « il y a également de l’ord dans ces montagnes et pas seulement dans les Blach Hill. Il suffit presque de se baisser pour en ramasse ; Watkins en trouvera d’autres. —Pourquoi m’en parles-tu ? —Parce qu’il ne croit pas en ta scierie. » Il tira sur les rênes de mon cheval pour le faire stopper et plongea son regard dans le

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mien. La pluie ne tarderait pas à nous tomber dessus et à moins de trouver rapidement un abri nous allions devoir progresser sur cette voie aux pierres glissantes. « Il m’avait mis au courant pour l’or. Selon toi pour quelles raisons sommesnous restés dans ce coin quand lui ne rêve qu’à sa ferme dans l’Arkansas ? il cherche mais c’est toi qu’il va perdre. —ne te préoccupe pas de cela. —Il n’ira jamais dans l’Arkansas. Tu es devenue sa seule raison de vivre. » Dans la semaine je tressai un filer de pêche pour Quin quand je sentis des odeurs différentes de mon ordinaire et en levant la tête je vis cinq types à cheval sur l’autre rive. Où diable était Quinn ? la panique me saisit et plus encore quand ils traversèrent la rivière pour venir vers moi. Celui du milieu, posa l’index sur son chapeau de feutre noir pour me saluer. Je ne répondis rien. Il me fixait, les yeux plissés et le corps penché sur le pommeau de sa selle. « Où est Quinn ? —Qui le demande ? —Hems. Dan Hems. On dit qu’il est de rapport avec un certain Watkins qui vend des fourrures à notre débiteur, le droguiste de Clinton. Tu le connais non ? Lui dit que tu es plutôt dur en affaires. —Oui, je l’ai rencontré une fois. —Tu n’as pas l’air effarouché ma mignonne. As-tu donc l’habitude de voir surgir cinq montagnards sur ta propriété. D’ailleurs d’après ce qu’on raconte ni Watkins, ni Quinn n’ont de titre de propriété donc par conséquent ne peuvent occuper illégalement ce site. Alors je te le répète une dernière fois, où est Quinn ?

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—Aucune loi interdit d’occuper une propriété vacante si aucun résident à plus de vingt mètres ne s’y trouve. A part quelques pics-verts et écureuils, lapins et renards, je ne vois personne autour de nous. » .les hommes sourirent. « On dira qu’elle vous a mouché chef, ricana l’un d’entre eux en découvrant ses dents noircies par le tabac. —Avez-vous des mandats pour venir d’aussi loin cous risquer près de deux chasseurs dont l’atout principal est la surprise ? —Pourquoi elle parle de mandat Hems « Lui avança vers moi et sans me laisser intimider je posai ma main sur le fourreau de mon couteau placée dans le dos de ma robe. Il descendit de cheval pour mieux me fixer. Il n’était pas désagréable à regarder mais son regard pénétrant n’aspirait pas confiance. Il vous fixait dans le blanc des yeux sans sourciller. « Si j’avais une aussi jolie femme que toi sois sûr que je ne la laisserais pas une seconde seule et sans protection. Elle pourrait faire de mauvaise rencontre. —Alors je plains le grizzli qui se trouvera être sur ma route. —Ah, ah ! Elle me plait beaucoup. Une vraie teigne. Et elle s’appelle comment notre petite fleur sauvage ? —Il vous faut le demander autrement. —Ouais. Une fois lavée, peignée et vêtue à la dernière mode elle fera sensation notre petite fleur sauvage ; tu en penses quoi kane ? —Et bien si tu me le demande Hems, je suis également de ton avis, renchérit l’autre type au large sourire sur sa face

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imberbe. Cela peut toujours se négocier à l’amiable. Tu ne seras pas déçu. —que vouloir de plus ? Elle est jeune et très jolie. Pareille beauté doit bien valoir un prix. » Un coup de feu claqua. Tous braquèrent leur fusil vers la source du bruit et apparut Quinn. « A votre place, je garderai mes mains bien en évidence. Le premier sui tente quoique se soit est un homme mort. » Il tira de nouveau pour faire voler en éclat l’arme d’un sbire de Dan Hems qui pesta comme un damné. « Restes tranquille Carter et ferme-la un peu ! C’est toi Quinn ? « Déjà je partis me placer derrière lui et récupérer mon fusil laissé en évidence contre une pierre. Mon cœur battait à rompre. « Je me prénomme Dan Hems et il semblerait que vous occupiez illégalement ce terrain. —cela est-il une entorse aux lois fédérales ? —On peut voir ça comme ça, oui. —Cette terre n’a pas été occupée depuis des années et nous y prélevons un bénéfice depuis un an, ce qui fait de nous ces nouveaux heureux propriétaires. La loi est la même pour tous et plus encore dans cette partie du territoire non revendiquée par le gouvernement. Alors je vous conseille de repartir d’où vous venez, soit par cette rivière et ficher le camp le plus rapidement possible. —parfait, on ne fera pas d’histoire. » De nouveau il me salua avant de grimper sur son cheval et tourner bride vers la rive. Une fois partis, je détournai la tête de Quinn.

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« Ils reviendront et il faudra nous tenir prêt à les repousser. Comment te sens-tu Willy ? —comment quelqu’un qui a entrevu les ténèbres. Si tu n’étais pas venu…. Ils m’auraient emmenée avec eux. .Je ne resterai pas ici à les attendre Quinn, il est temps pour moi de partir. C’est ce que j’aurai du faire depuis longtemps. » Et Watkins en apprenant ce fâcheux événement devint fou. Quinn fut incapable de le raisonner. « Il n’est pas question qu’elle s’en aille Quinn ! Ces hommes ignorent à qui ils ont affaire. S’ils reviennent je vais me faire une joie de tous les expédier en Enfer ! Quant à toi Willy…. » Il ne donna pas suite à sa sentence, perdu dans ses réflexions. Son équilibre se trouvait être menacé. Il était homme à ne pas se montrer intimidé. Ce qui le contrariait restait cet or dont il n’avait jusqu’à maintenant trouvé la source. Cela l’obsédait même s’il n’en montrait rien. Il arrivait à poses ses trappes et disposait d’un peu de temps pour creuser, mais pas suffisamment pour être riche. Sans cesser de me fixer, il élaborait une stratégie. « Demain on y verra plus clair. Maintenant je vais me poser sur ces couvertures et piquer un court roupillon. On y voit toujours mieux à la lumière du jour, hein ! On verra ce qu’on fera demain. » Watkins me réveilla aux aurores alors que je venais à peine de trouver le sommeil. Sa mule se trouvait être prête et il me jeta la longe en pleine figure. Je devais donc le suivre à travers ses bois pour récupérer ses fourrures. Certains

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appâts n’avaient pas servi, d’autres contenait un animal mort qu’il chargea sur sa mule. Jusqu’à midi on marcha d’un point à un autre et voyant le ciel se couvrir Watkins pressa le pas. Il m’arracha la longe de la mule des mains. « Avant j’avais une vie bien à moi. Une femme et des enfants. trois fils. De beaux garçons blonds comme leur mère. Et puis je suis parti pour la guerre, avoua-t-il en posant son fusil contre le tronc d’arbre pour aller pisser. J’avais une belle situation et j’avais de l’argent. Et puis je me suis engagé. Je ne pouvais pas y laisser mon petit frère y partir seul. A la première bataille il y est resté. Et moi je ne pouvais pas partir ; je suis resté…tu sais Willy je me fiche de ce que tu es mais ce que je ne supporte pas c’est que tu penses t’en tirer seule aves tes bouquins et ta belle gueule d’ange. La vérité es tout autre. —Ce ne sont pas que des suppositions, je sais subvenir à mes besoins » Il revint vers la mule pour y récupérer un mouchoir pour s’y essuyer les mains. On resta longtemps à s’étudier en chien de faïence à qui décrochera le premier. Comme les premières gouttes tombèrent je me couvrais la tête de ma capuche et lui me tendit sa gourde que je refusais. « Après la guerre je suis rentrée à la maison. Ma femme et mes fils reposaient dans une tombe commune. Je les ai vengé Willy mais je ne m’en suis pas retrouvé soulagé pour autant. Certains de nos actes sont sans issue. —Où veux-tu en venir ? Me vengeras-tu s’il m’arrivait malheur ? —non, je te tuerai avant que cela n’arrive. »

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Et la panique me saisit. Comprenez mon mal être : cet homme plutôt que d’endurer de nouveau la souffrance préférait de loin me sacrifier. Je me levais pour lui faire face. Il n’avait plus foi en l’humanité. Certaines blessures ne cicatrisent jamais. « Si tu me tues tu ne connaitrais jamais de repos sur cette terre. —C’est mon problème. Si tu ‘en vas je te retrouverai dussé-je y consacrer tout le reste de ma chienne de vie, mais je te jure que je ne te laisserais pas penser que tu puisses t’en tirer seule. » N rentra dans la nuit et frigorifiée je me jetait dans le feu en gémissant. Mes pieds n’étaient plus que deux poids lourds et douloureux et mes mains refusaient de se fermer ; ce n’est qu’une fois allongée que je pus savourer le confort relatif offert par cette cabane. Comme tous les mois depuis cinq ans je saignais et afin de réduire mon flux j’avalais des planes par décoction. Or un matin prise de crampes je partis me soulager à quelques mètres de notre logement. Après quoi je me rinçai l’entrejambe dans l’eau glacée coulant en abondance entre les roches d’un ruisseau. A contre courant j’en profitai pour me laver les cheveux que je trouvais trop longs et trop indisciplinées. Je n’avais pas pris autant de moi depuis que je vivais sous le même toit que ces hommes. Je me surprenais à vouloir me faire belle. Etais-je à ce une jolie femme ? A en croire la réaction d’hems, il était évident que j’avais du potentiel. La semaine qui suivit mes menstrues j’offris une danse enfiévrée à Quinn. J’avais bu et j’étais d’humeur joyeuse.

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« je pourrais danser toute la nuit, pas toi ? Allez, vient danser avec moi Quinn ! On danse forcément là d’où tu viens. Il n’y a que toi et moi alors dansons ! —Non. Je ne le souhaite pas. » Alors je me penchai face à lui, les mains jointes à l’intérieur de mes cuisses affichant une moue boudeuse sur mon visage. Il ne bronchait pas le cul visé sur son banc. Il refusait de me regarder. « Alors, décides-toi. —Je vais aller dehors. Tu n’aurais qu’à laisser le feu s’éteindre. Je m’en occuperai à mon retour. » Je sortis à mon tour, une couverture jetée sur mes épaules. Quinn fixait le reflet de la lune sur la rivière et inspira profondément quand je m’assis tout contre lui sans cesser de le contempler. « Les hommes comme toi sont rares ; Tu es une personne sur laquelle on puisse compter et c’est une chance que nous t’ayons ici même si Watkins affirme le contraire. Il n’est pas de cet avis, Ah, ah ! Mais c’est Watkins, il lui arrive d’être très borné. C’est bien que tu sois là Quinn. Tellement soulagée que Watkins et toi êtes parvenus à vous tolérer. Je ne vais pas t’ennuyer plus longtemps, alors bonne nuit. » Cette tentative d’approche infructueuse calma mon ardeur pendant un certain temps. Certains matins je partais avec Watkins pour ne revenir que tard dans la soirée, d’autres fois Quinn et moi restions ensemble sans rien échanger d’autres que des banalités d’usage. Il ne semblait pas disposer à parler. Puis un jour Watkins revint sans aucune peau. Il réclama à manger aux alentours de cinq heures du soir. Quinn n’étant pas à

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demeure je m’exécutais tout en espérant sa venue. « J’irai vendre un cheval demain. Le gris fera l’affaire. Une mule et un cheval suffisent largement pour l’emploi que nous ayons à en faire. Qu’est-ce qui ne va pas Willy ? Tu désapprouve mon choix ? —Tu ne trouveras plus d’autre or dans cette montagne alors contente-toi de ce que tu as, c’est largement suffisant et ta nouvelle obsession risquera de mettre en péril notre unité. —Je vais acheter ce lopin de terre Willy. » Quinn avait raison : Watkins avait d’ors et déjà oublié sa ferme dans l’Arkansas. Je m’assis tout près de lui comprenant où il voulait en venir. « Alors il te faudra également vendre la mule. Un cheval qui plus est en mauvais état ne suffira pas. Je pense que ce n’est pas une bonne idée. —Alors tu préfères voir Hems et ses petits copains venir ici pour nous en évincer ? —C’est absurde. Tu n’y pensais pas il y a quelques mois de cela. Alors pourquoi vouloir changer des plans à la dernière minute ? —Tu ne m’écoutes pas Willy. On va devoir se serrer les coudes et vivre en étroite harmonie. Personne n’aime rentrer bredouille mais là, cela se complique avec le printemps qui s’installe et fait sortir les loups et les grizzlys des bois. Quinn et moi on devra consolider cette bicoque pour le prochain hiver tandis que toi tu prépareras les peaux. Willy, on va y arriver. » On ne pouvait pas dire que j’étais ravie. Le fait de passer un hiver de plus dans cet endroit si fort ne m’emballait pas.

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Contrariée et lasse, je quittais la cabane pour affronter ce vent froid.

CHAPITRE Voir partir seul Watkins ne m’inspirait pas confiance alors je partis avec lui afin de vendre mes confections artisanales, soient des paniers en osier au nombre de dix. On chargea la mule et on partit aux premières lueurs du soleil. Il nous fallut peu de temps pour gagner le petit village de River Creek. Richardson acheta nos peaux au prix fort et ne nous vendit rien contrarié par la présence de Watkins prêt à taper du poing contre toute vente additionnelle. Puis on se rendit au bureau des transactions immobilières qui nous concéda pour plus de cinq arpents de terres vierges à exploiter. Sur l’acte de vente Watkins y nota nos noms, ce fut plus que je n’aurai pu imaginer et grisée par cet achat j’étais aux anges. Nous allions repartir quand le regard de Watkins se posa sur un type debout à l’entrée du saloon. Le type en question nous fixait avec insolence. « Restes ici, je n’en ai pour une minute ! » Ce que je craignais tant allait se produire. Je le talonnais, attachant notre

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dernier cheval à la barre d’attache donnant sur une auge remplie de détritus divers. « Watkins, cela n’en vaut pas la peine ! » Il entra avant moi et cria après hems. Il venait pour se faire connaitre en tant que nouveau propriétaire et comment se faire respecter des autres s’il restait dans l’ombre ? L’un de ceux venus en visite avec Hems arriva droit sur Watkins. « Qu’est-ce que tu lui veux ? —S’il vient, il le saura. Alors fais-le moi sortir de son pieu, nous n’avons pas toute la journée ! » Mon cœur battait furieusement dans mes tempes et Watkins commanda un whisky au comptoir. Les rares clients nous fixaient pendant que l’autre monta l’escalier péniblement. « Restes dehors Willy, je n’en ai pas pour longtemps, murmura-t-il en avalant le contenu de son verre d’une seule traite. Ce ne sont pas tes affaires. Willy, sort s’il te plait. » Mais je je ne bougeai pas d’un poil. Et Hema arriva par la porte principale suivit par ses compagnons. Son regard passa de l’un à l’autre puis il leva son chapeau dans ma direction. « Je me demandais quand tu oserai enfin venir me saluer Watkins, lança ce dernier en s’accoudant au pilier de bar, les sourcils froncés. Tes peaux se vendent bien et on peut dire que la chance te sourit. D’autres ont moins de chance. a peine se posent-ils qu’ils doivent repartir. Quel est donc ton secret ? —Tu vois ce papier Hems ? C’est un acte de vente en bonne et due forme. Alors si toi et tes hommes nous font l’affront de repasser sur nos terres, vous en sortirez les pieds devant. »

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Ils se fixèrent dans le blanc des yeux. « Alors nous sommes voisins. Je me suis moi-même porté acquéreur de terres un peu plus à l’est. Alors cela vaut peut-être la peine qu’on se tolère ? Nous allons pouvoir trinquer. Pat, envoie la bouteille ! Ici, il est coutume d’arroser toute transaction avec un bon whisky. Ta fiancée boit-elle ? —Je crois que tu n’as pas saisi, Hems ; Tu crois pouvoir venir chez nous et intimider les miens comme si ces terres t’appartenaient, hein ? ce que tu branles dans le coin je m’en contrefous, marmonna Watkins en lui parlant sous le nez. Je m’en tape le coquillard. Alors tu vas gentiment dire à tes amis qu’ils auront intérêt à ne pas vouloir me chier dans les bottes. —Oui je saisis tout à fait, Watkins. Tu as envie de gérer tes petites affaires sans que personne ne s’en mêle et tout cela c’est légitime alors maintenant que les choses sont dites clairement, bois. » Je le fis à sa place. L’alcool me brula la trachée et j pris sur moi pour ne pas tousser. « On s’en va. Merci pour le verre ! » Et son regard accrocha le mien. Je compris qu’il n’en resterait pas là. Il tourna le dos à Watkins pour mieux me fixer. « Si vous avez besoin de quoique se soit comme du matériel ou des hommes je peux vous en fournir. » Contrarié Watkins me saisit par le bras pour me précipiter à l’extérieur. Hems marcha sur nos pas sans cesser de me défigurer, à en croire son regard je devais être nue. Comme je récupérais mon cheval, il descendit les trois marches qui

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nous séparaient l’un de l’autre pour continuer son étude. « Je n’ai plus qu’à vous souhaiter une bonne journée mademoiselle. » Watkins bien vite se rappela à mes bons souvenirs et je le suivis sous le regard de tous les auxiliaires de Hems. La vie était rude, sans pitié. Vivre avec Watkins et Quinn n’était pas de tout repos surtout quand le gibier se faisait rare. Ce fut une réelle contrainte pour Watkins que celle de tenir compte du temps car avec l’arrivée du printemps les Peaux-Rouges constituaient également une menace. Ils quittaient leur camp d’hiver pour atteindre les hauts plateaux et ainsi suivre les gros gibiers dont les bisons et les antilopes. Watkins ne pouvait rivaliser avec leur chasse ni même espérer les habituer à notre présence. L’année passée nous en avions croisé sur un intervalle de trois mois. Ces derniers n’étaient pas hostiles, seulement curieux. Quinn leur avait offert des munitions et ils avaient rebroussés chemin sans rien dire. Ce que nous avions n’attisaient pas leur envie. Pour eux nous n’étions que des Montagnards exerçant un difficile emploi. Watkins savait que certains colons finissaient scalpés comme il savait que qu’un tribut à une autre la donne pouvait changer. Ces Sioux nous toléraient jusqu’à ce qu’ils voient en nous une menace. J’appris à Quinn comment tresser les tiges entre elles pour en faire un solide treille et lui m’apprit à utiliser un propulseur pour attraper un animal sans passer par des collets ni armes à feu. Ce nouvel exercice de style m’emballa. Grâce à Watkins je savais à présent poser une dizaine de pièges différents, allumer un feu

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sans silex et pêcher sans hameçon. Tous les jours nous en apprenions de l’un et de l’autre et en cas de crise nous pourrions survivre sans rien que nos mains et notre savoir-faire. Quinn et Watkins entamèrent une annexe à notre hutte en rondin, soit une dépendance pour y stocker toute sorte de matériel ; en un an nous en avions entassé suffisamment pour ouvrir un commerce de quincaillerie et nous étions fiers de notre chez-soi. Nous avions notre logis, une écurie avec son enclos et une réserve. A l’intérieur de notre hutte, Watkins et Quinn érigèrent un foyer central afin de diffuser la chaleur dans toute la pièce dans laquelle nous avions séparés le coin cuisine, de la salle à manger et de la partie dortoir. Notre hutte pouvait suffire mais Quinn dessina les plans d’une nouvelle habitation et Watkins acquiesça. Il allait le falloir plusieurs semaines voire plusieurs mois avant d’espérer la voir terminée et cela me réjouit que Watkins prenne part à cette construction. Quand il se trouvait près de nous il n’était pas à chercher de l’or dans les ruisseaux. Quinn voulait un hangar pour le bois autre que celui que nous avions déjà et je m’y collais. Après une journée j’en eus le dos et les bras meurtris et sans l’ingéniosité de Quinn j’aurais renoncé depuis longtemps. Il mit sur pied une sorte de grue capable de soulever de lourdes charges qu’une personne seule pouvait manipuler. Saluant une fois de pus son génie. Afin de soigner les bobos du quotidien et de soulager les membres endoloris je cultivais les plantes pour nos infusions,

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nos décoctions, nos cataplasmes. Tous les jours il y avait quelques blessures à traiter. Et Quinn se blessa au dos. Une profonde entaille partant de son omoplate jusqu’à son rein droit. Il me fallut le recoudre et le soin dure plus d’une semaine, ce qui me rassura dans mes aptitudes à soigner toutes sortes de lésions. « La plaie a parfaitement cicatrisée. Tu es Lazare, celui qui affronte la mort pour livrer un dernier combat contre le Créateur. —Et te voilà prophète en ton état. Tu soigne les plaies et purifie les âmes. —Attention à ce que tu dis, tu pourrais blasphémer sans le savoir. —Et cela te dérangerai que je puisse en venir à blasphémer ? —Non, compte tenu du fait que je vive déjà dans le pêché.» Il se retourna pour le fixer de son regard bleu et intense. Le malaise me saisit quand il se leva pour enfiler sa chemise qu’il boutonna avec empressement. Il se trouvait des moments où nous n’arrivions pas à communiquer, des moments craints par nous deux, moments où nous mettions à nu. « Quand tu iras en ville, achètes-moi de la toile. Je compte poser de la doublure derrière la porte. De la grosse toile et pas autre chose. Je la rembourrerai avec de la paille. Et achètes-moi quatre mètres de cordage. —Je ne pense pas m’y rendre pour le moment. Mais à la prochaine occasion je penserais à ta toile et ton cordage. Je m’en vais, dis à Watkins que je serais de retour avant la tombée de la nuit. Si vous ne me voyez pas arriver, alors prier pour mon salut.»

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Que voulait-il dire par « le salut de mon âme » ? Impossible de le savoir. La nuit tomba et Watkins arriva seul pour se mettre à table. Il rompit le pain qu’il trempa ensuite dans mon potage. Il ne demanda pas après Quinn. Alors que je posais la viande sur la table en le fixant avec intensité. « Quinn est parti faire des repérages concernant les arbres à couper. Il tient à son idée de scierie et note scrupuleusement sur un bout de papier, la taille et la nature de chaque espère végétale. Il ne renoncera pas si facilement à son idée de scierie. Estce que tu m’écoutes, Watkins ? Je disais qu’on pourrait l’encourager dans ce sens. —J’ai trouvé un peu d’or en amont, soit à six miles de la première pépite trouvée. Le terrain est aurifère et Quinn comme moi allons économiser le poindre penny pour exploiter la terre et extraire toutes les ressources enterrées sous nos pieds. —mais ne peut-on pas couper la poire en deux ? Imagine qu’aucun minerai ne soit extrait de la mine, que deviendrons-nous Watkins ? Investir dans une scierie est une nécessité. Quin plus est, on ne peut vivre des trappes c’est une source de revenus incertaine et rien ne nous certifie que tu rentreras vivant de tes expéditions quand tu t’en vas….Quinn n’est pas aussi efficace que toi dans le piégeage et son sens pratique il le développe dans la construction et cela nous est très profitable. —Quin par ici, Quinn par là. T’arrive-til de lui parler de moi en aussi bons termes ? —Je dois aller en ville, —Pourquoi faire ? On dirait que Hems t’a tapé dans l’œil et que tu cherches un

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moyen subtil de l’approcher. Il déplace du bétail qu’il vend ensuite au gouvernement. Plus de deux mille têtes marquées à son nom. Il ne ferait que s’amuser avec toi. ——C’est là où tu te trompes. Je n’ai pas l’intention d’approcher Hems comme aucun autre homme d’ailleurs. Non, je compte faire fructifier mon argent. Ne ‘m’as-tu pas d’un un faible pourcentage me revenait ? —Hors de question que tu y aille sans moi. —Que crois-tu qui m’arrive ? Ces colons sont pour le moins pacifistes et ils n’ont jamais entendu parler des Peaux-Rouges. On est loin de tout ici mais nous ne sommes pas coupés du monde pour autant. Je sais que je peux contribuer à l’expansion de votre commerce. —contente-toi de faire la bouffe et entretenir tout ça. C’est entre autre pour cette raison que je te paie. —Et si cela ne me convenait pas ! —Tu as des idées de grandeur Willy et tu vas vite déchanter quand tu vas t’apercevoir que tu es limitée par ses montagnes, ce froid vif qui ne laisse pas de place au répit et à ces quelques péquenots qui n’entendent rien à tes charmes. Je salue ton ambition mais elle ne te sera d’aucune utilité pour l’heure. » Toujours pas de Quinn en vue. Cela faisait t trois jours. Au bout du cinquième je me fis à l’idée qu’il ne reviendrait pas. Ce nouveau printemps était chargé de promesses mais sans lui à nos côtés nous étions comme des navires en perdition ; je ne pouvais entièrement me remettre à Watkins et lui ne semblait pas tranquille de me savoir seule.

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Et puis une série de malheur s’abattit sur nous. D’abord les Peaux-rouges vinrent nous rendre visite. Au nombre de dix ils arrivèrent sur leur monture et Watkins me précipita à l’intérieur de la cabane ; ces derniers finirent par partir avec notre dernier cheval et notre réserve de viande. Nous pouvions ben leur remettre ceci afin de ne pas les contrarier et leur donner l’envie de tout détruire. Leur présence néanmoins suffit à me terrifier. Nous savions qu’ils reviendraient. Suite à cet évènement, Watkins décida de ne pas quitter les environs t pendant deux jours il resta silencieux à nettoyer ses fusils tout en mettant au point un nouvel ustensile pour extraire son or. Je n’osai l’interrompre dans sa réflexion, je prenais des risques à me montrer trop loquace. Il n’était pas d’humeur et cela se ressentait dans les traits de son visage. Un mois se passa sans aucune nouvelle de Quinn. Aucun de nous deux ne parlait de son départ. Dans un sens sa présence avait été pour nous une possible réconciliation mais force de constater que lui absent, Watkins et moi ne pouvions partager un idéal de vie. Nous n’étions pas en complète connivence et nous n’en pouvions rien. Comme un malheur n’arrive jamais seul, le sort s’acharna de nouveau sur nous. On creusait le long des berges quand une partie de la colline s’effondra en emportant sur sn passage une partie de notre équipement, soit du matériel de premier ordre comme les pelles, les pioches, les bâtées et avant de pouvoir en sauver quelques uns, on se retrouva Watkins et moi avec de l’eau jusqu'à la taille. Entrainée par le courant je tentais de

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maintenir mon équilibre glissant inexorablement loin de notre position. Tenant la batée à la main je cherchais à gagner l’autre rive cependant que le courant me poussait ; je finis par tout lâcher quand la pelle heurta ma cheville. « Je t’ai dis de ne pas lâcher cette bâtée Willy ! Ce sont touts nos économies que nous allons perdre par ta négligence ! Lèves-toi et vas chercher le reste ! —Vas-y toi-même ! J’en ai assez de ce travail ! On est là depuis l’aube et je gèle dans cette flotte. J’en ai assez ! » Il me laissa sortir de l’eau à quatre pattes, trempée de la tête aux pieds. Lui s’empressait de ramasser son matériel à grandes enjambées, pestant comme un Diable contre la vivacité du courant. « Ce n’est pas toi qui dit quand il faut arrêter ! Tu crois pouvoir te la couler douce, hein ? Maintenant si tu veux gagner ta vie il te faut courber l’échine et cesser de te prendre pour une dame. Tes caprices et tes excès de colère je commence à en avoir assez ! Tu peux être déçue qu’il ne t’ai pas emmenée, j’en suis navrée pour toi mais maintenant il te faut revenir à la réalité. Ma réalité ! —Oh, tu peux parler ! Tu as trouvé quelques cailloux dorés au fond de cette rivière et ça y est, tu crois être tombé sur une mine ! Contentes-toi de ce que tu as parce que tu n’en auras pas davantage même si tu t’y mettais toutes les heures du jour et de la nuit. Je suis lasse de supporter cette folie. Ce n’était pas notre plan et Quinn a eu raison de se tirer vo comprenant que tu as perdu la raison ! —Ne te fais pas l’avocat du Diable. Tu ne connaissais pas ses intentions avant qu’il ne nous plante et maintenant tu te

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prétends connaitre les motifs de son départ, hein ! Prends cette pelle et et ne me parle plus jamais de ce trou-de-cul, tu veux ? —Je vais aller en ville. » Il suspendit son geste pour m’interroger du regard. Peut-être allait-il m’en coller une ? Je l’attendais les poings serrés sans sourciller. « Que feras-tu en ville ? Te hâter de retrouver Hems pour lui sucer le poireau ? Oh oui, c’est une excellente idée ça, Willy ! une fois qu’il aura fait sa petite besogne avec toi, il te laissera à sa légion de cow-boys. Après tout tu es libre d’imaginer à quoi doit ressembler la vie comme tu l’entends. Alors suis tes inspirations, Willy t tire-toi toi aussi pendant qu’il est encore temps. » Il récupéra sa pelle et ramassa des graviers qu’il posa dans la batée posée audessus de la rivière. Avec quelle minutie secouait- séparait-il les gros cailloux du reste ? On ne pouvait que saluer sa détermination et sa technique. Il savait observer la nature et en tirer le meilleur de ses ressources. Il convient de noter que Watkins survivrait après le dernier homme sur terre. Il rejeta les cailloux par-dessus son épaule et remit une pelletée sans plus s’intéresser à moi. Je regagnais donc notre logis pour y rassembler mes affaires. Il ne pouvait revenir sur sa décision de me voir partir et une fois mes baluchons fermes j’enfilai mon manteau quand une silhouette se découpa au loin. La panique me saisit. Je ne sais trop pourquoi mais je ne me sentis pas e confiance pourtant disposant d’armes pour me défendre ; quoiqu’on ait pu dire je

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restais figée à observer cette silhouette au loin m’attendant à la voir se rapprocher. Possible qu’on m’ait suivi et auquel cas on venait pour me parler ou bien me faire du mal. Dans pareille situation la présence d’un homme était requise. J’armai mon fusil et me plaqua derrière la porte. Rien ne se produisit. Le temps passé à attendre me sembla être une éternité. Une fois à l’extérieur je marchais dans la direction du type. Ce dernier recula avant de disparaitre dans la foret. Il voulait que je le suive. Si je le faisais, il n’était pas certain que je puisse m’en échapper. Un bruit derrière moi attira mon attention. Le canon de mon arme vers la source de bruit j’avançais à pas feutré pour au dernier moment pousser la porte de la cabane. Watkins se trouvait être là.la surprise fut des deux côtés. « Tu as maintenant l’intention de me tuer Willy ? Si cela peut soulager ta conscience alors n’hésites pas ! —Comment sais-tu tout cela au sujet de Hems ? Tu savais tous ces détails et j’avais l’intention de partir mais maintenant j’en ai la trouille. Il y avait un homme là-bas. Il se tenait là à me fixer. Probablement un de ses sbires. Alors je veux savoir ce que tu lui as dit à mon sujet et ce qui t’empêchera de penser que tu ne l’as pas froissé d’une manière ou d’une autre. —Il a construit cette ville. Les premières concessions furent à son nom. Il vit le reste de l’année à Chicago. Il n’est pas difficile de savoir qu’une homme qui embauche des ranchers pour convoyer du bétail n’est pas un crève la faim. Mais comme je te l’ai dit, il n’a que faire de toi. Tu n’es qu’une vierge parmi tant d’autres.

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-Tu ne réponds pas à ma question. Que lui as-tu dit ? Est-ce un hasard si Quinn s’est tiré ? Tu me cache quelque chose Watkins et comment puissé-je te faire confiance si tu n’es pas honnête envers moi ?» Qu’allait-il m’annoncer ? Les mains posées l’une sur l’autre j’attendais qu’il s’exprime. « Quinn est un escroc. Il a spolié des millions de dollars a gouvernement pendant la guerre civile et il comptait se renflouer au Canada quand il a croisé notre route. Maintenant que tu sais tout ce que tu dois savoir sur lui, pense qu’il est préférable pour toi qu’il soit parti. —Cela t’arrange tellement de pouvoir dire ça. —Tu ne vas pas commencer Willy parce que je suis à deux doigts de t’en foutre une ! » Il allait recommencer à lever la main sur moi et il n’y aurait pas Quinn pour me protéger. Alors je me levai lentement en prenant le temps d’appuyer mon regard dans le sien à la façon de ces garçons de mauvais genre abandonnant la partie sans en avoir l’air ; alors je saisi mon pistolet coincé dans son étui et retournai m’assoir, le canon de l’arme dirigé vers lui. Watkins se contenta de hausser les épaules tout en gloussant avant de caresser son menton ; Il rasait sa barbe, pas entièrement mais suffisamment pour lui donner un aspect on ne peut plus présentable. De plus il se lavait une fois par jours à la rivière sans négliger certaines parties de son anatomie qui laissait à désirer ; il rattrapait le temps perdu, ces longs mois d’hiver passé à suivre sa ligne de trappe. Il sortit de l’intérieur de sa veste à franges une flasque

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de whisky qui coinça entre ses lèvres pulpeuses. « Que veux-tu que je te dise de plus ? Je l’ai fait chanter à ma façon mais il n’existe pas de mauvaises méthodes pour débusquer un renard de sa tanière. Il allait nous attirer des ennuis. —Parce qu’il est plus main que toi, c’est un fait. N’a-t-il pas sa part dans cette concession ? —Je ne suis pas aussi naïf que je t’ai laissé croire. Je ne m’associe pas à plus rusé que moi, sitôt le dos tourné il m’aurait poignardé dans le moindre scrupule. Tu vois Willy, tu as encore du chemin à faire avant de comprendre la nature des hommes. Tu ne peux faire confiance à personne en ce monde et encore moins sur ce territoire. » Son regard devait me dérouter ; je le fixai indifférente, les lèvres scellées. A tout moment il pouvait me tomber dessus pour me frapper jusqu’à plus soif. Combien de fois n’avais-je pas contrarié sa petite personne ? « Tu pourrais également me craindre ? Tu ignores mes desseins et à tout moment je pourrais t’abattre comme un chien, déclarai-je en caressant le barillet de mon arme, tu sais que je n’ai pour toi aucune affection et que ce que tu crois être de l’amour n’est rien. Je connais l’usage de certaines plantes toxiques et il me serait si facile de te voir agoniser sous mes yeux. Cela me procurerait beaucoup de plaisir. —Je sais qui tu es Willy. —Et tu aimes t’entourer de personnes si peu recommandables, murmurai-je le sourire aux lèvres. Quel ennui est-ce pour toi de ne pas pouvoir me voir à l’œuvre ? Contrairement à vous deux ma réputation

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est à faire et je pourrais échapper à la corde tout comme toi ou bien m’enfuir après avoir caché un important magot quelque part en Arkansas. » Piqué au vif il redressa la tête avant de se fermer comme une huitre, adoptant un visage de joueur de poker. Il remplit une timbale de son infâme whisky pour ensuite le glisser vers moi. «On est à l’étroit ici. —Et tu décides seul de ce qui est bon pour la communauté ? Comme tu as un jour décidé d’abattre de pauvres innocents pour les empêcher de nuire à ton commerce ? —Hum….après tout tu n’es qu’une fillette qui émet des hypothèses. Un jour tu te retrouveras avec une balle entre les deux yeux Willy parce que tu n’auras pas su la fermer. Tu sais de quelle façon jouer avec nos armes, c’est tout à ton honneur mais cela ne réglera pas le problème de cet Hems. —Tu as raison ? Maintenant que Quinn que Quinn n’est plus là il me faudra te trouver un nouveau compagnon de jeu digne de ce nom ! » Quinn se trouvai être en ville. Je vins à le croiser après mon bref passage au General Store. A peine si je le reconnus ; il portait de longues chausses et un vieux chapeau couvrant sa blonde chevelure. Quelque chose lui en semblait plus convaincant, il dégageait une certaine prestance, un charisme à tout épreuve malgré ses vêtements bon marché et cette allure générale de vachers. Sa main se posa sur mon épaule pour me tenir loin des éventuelles oreilles indiscrètes. « la compagnie Milch et Glennon cherchent des hommes valides pour

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convoyer leur marchandes. C’est payer trente dollars par semaine et tant qu’on peut joindre l’utile à l’agréable je me suis porté volontaire. En une semaine je peux me faire soixante en embauchant mes propres hommes. » Ses yeux caressèrent mon visage et sa main glissa le long de mon bras. Deux mères de famille lorgnaient dans notre direction et l’un d’elle désigna Quinn du menton. Au loin des hommes arrivèrent au trot en poussant des cris de liesse. Cette petite ville ressemblait à toutes les autres à l’exception qu’elle se trouvait être à flanc de montagnes, là où en hiver personne n’osait s’installer. « Je pensais que tu était parti. —Non je n’oublie pas mon idée de scierie. Il y a du fric à se faire Willy. Et pour toi ? Comment ça se passe avec Watkins ? » Il me posait la question avec détachement comme si nous n’étions que des relations d’un jour ayant partagé les derniers brèves de comptoirs ; « Il est égal à lui-même. Il pioche et creuse toute la journée. Il en oublie de manger et le soir il est contrarié. Nous n’avons guère plus d’argent et je vais voir à vendre mes livres et ces couvertures. Maintenant que tu es parti nous n’en avons plus besoin de tout ce superflu. Le renard se vend plutôt bien. —La jetée de lit ? Combien l’as-tu vendue ? —Pas moins de quatre-vingt dollars. Il voulait me la prendre pour seulement trente mais j’ai tenu bon. —Veux-tu manger quelque chose ? » Je le suivis dans une sorte de saloon sombre dans lequel trainassaient cinq

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hommes en plus du propriétaire portant une moustache longue et lissée à la graisse d’essieu. Notre arrivée ne se fit pas remarquer, deux d’entre eux finissaient de cuver l’alcool de la veille, quand les trois autres disputaient une partie de cartes. Quin revint avec un verre de gin et du lait. « Si tu décidais de venir t’installer ici j’en serais honoré. Ce n’est pas le travail qui manque et tu t’y ferais, j’en reste persuadé. Bientôt je travaillerai à mon compte ; les hommes ici vont et viennent. Ils ne se fixent pas vraiment et il serait utile de les convaincre de rester pour fonder une nouvelle agglomération. Notre collaboration sera fructueuse et tu gagneras ta vie de manière honnête. —J’ai une piètre opinion des autres, murmurai-je pour ne pas donner suite à sa proposition. Je pourrais, contrairement à ce que tu penses, ne pas réussir à m’adapte à ce nouvel environnement. Et que ferai-je si d’aventure j’acceptais de me joindre à toi ? Je pense ne pas être suffisamment distinguée pour jouer les assistants de bureau. » Il m’étudia, perdu dans ses pensées. Il fallait mieux pour lui changer de sujet. Cependant il fut déconcentré par l’arrivée de nouveaux clients qui se rendirent au pilier du bar en faisant résonner l’éperon de leur chaussure sur le parquet, sauf l’un d’eux qui nous fixa un bref moment avant d’aller rejoindre les autres. « Salut Quinn ! Je pensais que tu serais à Cheyenne avec ma cargaison. Tu me présentes ? » Lui ne répondit rien, fixant un détail de mon vêtement. Il ne semblait pas être à son

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aise comme à chaque fois que nous étions ensemble. « Je te l’ai dit patron, c’est le petite qui vit avec Watkins, répondit-on sur ma gauche, soit une sorte de barbu noiraud empestant le crottin de cheval. Watkins, l’enfoiré qu’à casser le nez de Sully ! Un vrai enfoiré ce Watkins ! —Est-ce vrai Quinn ? Tu aurais un quelconque rapport avec cet énergumène. Une espèce de tordu à ce que l’on raconte. Si c’est bien le même décérébré dont on parle, il semblerait qu’il est blessé Mr Hems lors d’une bagarre de pocherons dont la cause nous échappe encore. —Aussi vrai que deux et deux font quatre, patron ! Je les ai vu de mes propres yeux, Il a blessé Hems à la poitrine et un docteur a du lui ouvrir le thorax pour en extraire la balle ! Ce n’était pas joli à voir. —On ne veut pas d’histoire ici, tu comprends Quinn ? » Qu’allait-il répondre ? Il attrapa une chaise qu’il installa entre Quinn et moi. Ce dernier n’avait rien dit depuis le début de leur arrivée. La main appuyée à plat sur sa cuisse, Quinn caressa sa barbiche avant d’inspirer profondément. « Quels sont tes liens d’affinités avec ce damné Watkins. Il est quoi pour toi ? Je ne voudrais pas que cette fâcheuse relation nous porte préjudices. Toi et moi, on est plutôt en bon terme. Tu fais plu bon boulot et vraiment personne ne se plaint de toi. Les hommes réglos comme toi ça ne courent par les rues. —Où est-ce que tu veux en venir ? Je ne peux pas faire comme si tu ne me cherchais pas à m’intimider. Tu te ramènes avec deux de tes gars parmi les plus idiots de ta troupe, de ceux que personne ne

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pleurera et tu me parle d’un ami comme d’un dangereux maniaque qu’il me faille ignorer pour rentrer dans tes bonnes grâces. —Ouais c’est un peu ça ouais. Et c’est qui elle ? Sa fiancée ? Tu ramène sa nana en ville et tu voudrais que nous autres on ferme les yeux sur vos petits arrangements. Mais le problème c’est que je ne mange pas de ce pain Quinn. —Navré pour toi. Mieux vaut peut-être que tu fasses demi-tour et que tu rentre compter les canassons qu’il te reste pour acheminer tes foutues caisses vers la voie ferrée de l’Union Pacific. —Et c’est supposé vouloir dire quoi ? Tu ne serais pas entrain de me la faire à l’envers, là ? Tu n’essayerai pas de faire un peu de zèle pour épater la galerie ? Parce que si c’est ça Quinn, alors je pense que tu pourrais aller embaucher ailleurs. —On devrait peut-être y aller, suggéraije voyant Quinn serré les poings. Il avala son gin cul-sec et j’allais me lever quand il desserra les lèvres. « Si je m’en vais, pas certain que vous trouverez un meilleur intermédiaire que moi pour vous faire gagner plus de soixante dix pour cent de part de marché. Personne ne pourrait s’assoir sur pareil avantage mais toi si, tellement persuadé que mason ou Billy font un travail remarquable. Ils vont vous faire couler la maison, cherchant n’importe quel moyen d’augmenter vos frais pour empocher une marge aussi minime soit-elle. Mais naturellement il n’y a pas plus mal chaussé qu’un chausseur, pas vrai ? Viens Willy, on s’en va. » Et dans la rue je l’interrogeai du regard, désolée qu’il ait perdu don emploi.

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« cela aurait pu tourner différemment tu ne crois pas ? —Oh non bien au contraire ! Je viens d’être promu. Laisse faire, bien vite il va me supplier de reprendre du service. Il n’y a pas mieux que moi pour parasiter ce genre de gratte-papier persuadés que personne ne les prendra à leur petit jeu. « Watkins m’attendait devant la cabane, le dos vouté et les jambes arquées. Je devinais sa colère, rien de vraiment original, rien qui puisse me dire qu’il avait changé pendant mon absence. il me saisit par le bras pour me conduire à l’intérieur et me plaqua contre le mur, les sourcils froncés et les narines fumantes. « Où étais-tu, hein ? Tu me laisses faire le pied de grue pendant des heures, hein. Tout cela pour aller pleurnicher dans les bras de Quinn. —Et comment sais-tu que Quinn est en ville ? —Arrêtes de te foutre de moi ! Tu as parlé d’un homme qui surveillait notre logis. Qui crois-tu que cela puisse être, hum ? Il est là dans le coin à guetter le moindre de tes allées et venues et il partira pas tant que tu seras à te comporter comme une chienne en chaleur. Alors, de quoi avez-vous parlé tous deux, hum? De votre littérature ? Ou de la façon de me la mettre bien profond ? —Tu aurais amoché un type en ville et déchargé ton arme à feu sur Hems. On dirait que tu cherches à te faire remarquer. Il n’aurait pas été plus simple pour toi de l’ignorer ? Quinn comme moi se fait du souci pour toi. Cette histoire de concession est à la limite du fantasque. —Fermes ta grande gueule Willy ! Apprends à la fermer, vraiment !

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—Sinon quoi ? Tu vas te mettre à me frapper ? j’étais en ville avec Quinn à échanger sur son emploi comme convoyeur de fonds quand je me suis souvenue de la raison pour laquelle j’ai accepté de me joindre à tes envies de propriété. Tout peut paraitre plus facile quand on a quelque chose à soi comme une raison d’être et il serait dommage que tu me fasses regretter tout cela. —Alors casses-toi ! Je ne te retiens pas et ne crois pas que je dises cela pour m’en convaincre. je suis sincère, tu me causes plus d’ennui qu’une….qu’une famille à nourrir. —Il était plus facile de les tuer hein Dayton. —Fermes-la, grogna-t-il entre ses dents tout en serrant ses poings. Sa poitrine se soulevait de plus en plus vite et il était sur le point de me frapper. —Tu les as tué et le remords t’oppresse. Tu te dis qu’au moins moi je serais plus facile à éliminer le jour où tu auras décidé de te débarrasser de ce poids mort qu’est ma personne futile mais pourtant si nécessaire à ton équilibre. » Le coup de poing partit. Le choc fut tel que je partis dans le décor. Ce fut comme l’impact causé par une locomotive lancé sur un chariot de dynamites posé à travers la voie. Je n’éprouvais nulle douleur seulement la sensation de partir au loin comme volant d’un point à un autre animé par une force tellurique. Dans ma chute j’entrainais avec moi ce qui se trouvait être sur la table et couchée par terre je pris conscience d’avoir pris un coup. Le sang coulait dans ma bouche et ma langue passa sur mes dents. Elles se tenaient toutes fixées dans ma mâchoire.

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Et je restais un bref moment à terre, serrant les poings sous mon ventre. J’avais appris à prendre les coups, ceux de Watkins surpassaient tous les autres. Les types sur les rings tiennent moins le coup que moi. Ces matchs truqués servaient qu’à dépouiller les touristes. Alors j’éclatais de rire de manière assez audible pour être entendu de Watkins. Il me souleva hors de terre et approcha le poing de mon visage. Jamais il ne s’excusait après une séance punitive. D’après lui je n’étais qu’une garce qui l’avait bien mérité. « On dirait que tu en redemande Willy. Tu n’en as jamais assez hein ? Et je suis lasse d’entendre tes conneries. Il va falloir que tu apprennes à te taire ! » Plus tard je m’endormis contre lui. Une série de mauvais rêves s’ensuivirent. En nage je me réveillais pour me retrouver dans les bras de Watkins. Il me serrait fort, couché sur moi et m’encourageait à me calmer. « Chut ! Chut ! Ce n’est qu’un mauvais rêve, rendors-toi ! » Des larmes coulaient de mes yeux et je tressaillis quand les lèvres rondes et pulpeuses de Watkins se posèrent sur mon front. Après m’avoir frappé il essayait de se montrer amical et plus il m’embrassait et plus je me fermais en-dedans. « Ce n’est qu’un mauvais rêve. Willy…. » Et je m’assis sur le rebord du lit, la sueur perlait le long de mon dos et sur mon front. Watkins m’imita avant de quitter définitivement le lit, enfila son pantalon sur ses sous-vêtements et une fois ses bretelles passées, il m’observa. « Où vas-tu ? » Li ne répondit rien, chaussant ses boettes pour sortir hors de

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notre cabane ; devais-je me recoucher ? Lentement je caressai mon bras avant de décider d’enfiler mon chemisier et ma jupe pour le rejoindre au clair de lune. « J’ai vendu ce qu’il y avait à vendre pour qu’on ait des munitions en cas d’attaque des Peaux-rouges ; en ville on dit qu’ils n’hésitent pas à attaquer les diligences. Je sais que ce n’est pas nouveau mais on les disait pacifiques de ce côté de l’Union. Il faut dire qu’on est un peu exposé ici et ils pourraient vouloir te scalper. —Je ne pourrais assurer ta sécurité Willy, c’est ce que tu veux entendre ? Cracha-t-il derrière une volute de fumée de pipe. Trouves-oi un autre protecteur et deviens la femme accomplie que tu rêves d’être. —Est-ce là tout ce que tu as à dire ? —Oui, je suis à cours d’arguments là. —Et tu me vois vraiment épouser le premier venu ? Réponds en toute franchise parce que je finis par penser que tu es sarcastique. » Il s’adossa contre le mur et la tête penchée en arrière il râla. Comme je posai ma mais sur la sienne, il se raidit en prenant un air grave. Et il glissa sa main sous son aisselle. Watkins ne veut pas de moi. Il me fat une bonne fois pour toutes me mettre à l’évidence que je ne serais jamais dans ses bras pour des raisons purement charnelles. Quand ma main se posa sur sa cuisse, il grogna comme un chien dérangé dans sa quiétude et dont on menaçait son territoire. La tête posée contre son épaule, je planais à des miles d’ici et cette soudaine expérience eut lieu bien avant qu’il ne

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m’attrape par les bras pour me soulever hors du banc. « Cela suffit ! Tu n’es qu’une sale gosse, fourres-toi ça dans le crâne. Et si tu tentes encore de m’approcher je te ferais passer l’envie de te foutre de moi ! Tu entends, marmonna-t-il en me secouant avec vigueur, tu entends Willy ? Alors casses-toi maintenant ! » Les jours succédèrent aux jours et les semaines aux semaines et quand arriva le mois de juillet, je retournais en ville dans l’espoir d’y trouver Quinn. On m’informa qu’il n’était pas rentré depuis trois semaines et j’allais rentrée contrariée par cette annonce quand Hems me coupa la route. Oui c’était bien Hems et pas un de ces gusses qui vous escortent pour occuper leur temps quand ils ne sont pas là à débiter des grossièretés au sujet de leurs voisins de saloon. « Tiens, tiens ! Notre jolie fleur sauvage ! Et moi qui pensais que Watkins vous empêchait de quitter sa propriété ! Permettez que je vous aide ? » Il attrapa mon sac à provision sans me lâcher des yeux. je regardais tout ce qui n’était pas lui afin de ne pas lui donner de l’importance. « Je ne suis pas sa femme par conséquent je suis libre de me rendre où je veux. Merci de vous en inquiéter. Dois-je cependant prendre le risque de lui parler de vous et de vos courtoises manières ? En fait c’est tout l’intérêt de ce genre de rencontre. L’on ne sera jamais que de visages sans corrélation. —Votre ami Quinn fait parler de lui selon les promoteurs de la région ; Il aurait obtenu des fons pour lancer sa propre société de convoyage. Il est à cheyenne

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pour investir et s’implanter dans le décor. Ce n’est pas rien de vouloir convoyer dans cette partie du territoire. Possible finalement que vous ayez fait le mauvais choix en choisissant de vivre au fond des bois avec cet ours mal léché de Watkins. —ne vous donnez pas tout ce mal pour me séduire, je ne suis pas intéressée. —Ah, ah ! » Il ôta son chapeau pour passer sa main dans ses cheveux châtains tirant sur le cuivrés. « Vous-même n’êtes qu’un rancher d’après ce que j’en crois à vos frusques ; le gain ne m’intéresse guère, je vais le choix d’une existence plus simple car sans artifices. » Ses yeux se posèrent sur mes lèvres et y restèrent un moment. Je poursuivis mon chemin pour pousser la porte du General Store et le commis du patron abandonna ses clientes pour venir à mon devant. « Désolée Mademoiselle mais je ne peux rien accepter de vous ! Je le pourrais mais le patron dit que mis à part les fourrures qui se vendent très bien je ne peux prendre autre chose. —Henry c’est ça ? Coupa Hems en gonflant le torse. Cette jeune personne contribue aux commerces et aux productions locales et il est de votre devoir de promouvoir son talent. —Oh, Mr Hems j’en suis navré, cela n’a rien de personnel, déclara l’employé repoussant ses lunettes demi-lunes sur son nez arqué. Les consignes sont les consignes et je ne fais que les exécuter aussi pénibles que cela puisse être. » Deux clientes ne sachant pas de quoi il retournait avancèrent pour jeter un œil à

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mes productions et l’une d’elle poussa un « Oh ! » de surprise. « Dieu que c’est charmant ! Ne trouvezvous pas Amélia ? Ces petites choses feront très bien sur notre autel, ne trouvezvous pas ? Combien pour ces petites merveilles ? » L’enthousiasme me gagna. Pour la première fois depuis ma courte existence on trouvait joli ce que je fabriquais. N’osant trop y croire, je lorgnais du côté du commis qui alors haussa les épaules. « Si vous en prenez plusieurs je vous ferez un prix et vous ne les regretterez pas. Ces bougies et ces pains de savons sont de ma création. Un savoir-faire qui remonte au temps de ma grand-mère. Elle était scandinave et de générations en générations les femmes de la maison ont su exploiter la nature et ses nombreuses ressources. —Vraiment ! Alors nous allons tous les prendre ! Oui tout ce petit panier et nous vous en commanderons d’autres pour des amis du Kentucky. » C’était là ma première vente et je ne pouvais déjà plus respirer. Je jubilais des plus fébriles. Mrs Patmore me commanda une dizaine de savons et autant de bougies. Toutes deux quittèrent la boutique brasdessous, bras dessus fières de leur commande et Hems profita de l’occasion pour s’approcher. « C’est une personne influente et elle reviendra vers vous avec de nouvelles clientes. On peut dire que vous avez de la chance. Permettez que je vous escorte ? » Et je posai l’argent sous le nez de Watkins le nez penché au-dessus de son assiette de soupe. Il m’interrogea du regard

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et n’en pouvant plus je m’assis devant lui des plus fébriles. « Il s’avère que j’ai des clientes et mes toutes premières commandes ! —C’est super pour toi, j’en suis fier. Qui aurait pu penser qu’un peu de graisse de castor et des plantes distillées puissent attirer une clientèle ? —Alors dis-moi ce qui te ferait plaisir, je te l’achète ! Tu as une très sale mine Watkins, tu devrais sortir un peu de ton ruisseau pour…. —Tu m’ennuies à trop parler. Demain je partirai un peu plus vers le nord. Si je ne suis pas revenu dans trois jours, alors tu dépenseras ton argent si durement gagné pour t’offrir une nouvelle vie. —Où vas-tu ? —Dormir. Si tu m’autorise à fermer l’œil. » Et dans la nuit je fus réveillée par des sanglots. Etait-ce Watkins ? Etait-ce vraiment lui ? Je tendis davantage l’oreille pour confirmer son épanchement de douleur. Il souffrait de ne pas pouvoir y arriver. Cela le rendait malade. Il craquait. J’aurais toutes les peines du monde à le réconforter. Assis sur le rebord du lit la tête entre les mains, il se laissait aller à sa détresse et persuadé que je dormais il déposa un bout de papier près de mon oreille avant de quitter notre paillasse ; le silence retomba une fois qu’il fut partit. La lettre disait : Prends les pépites dans la boite à poudre posé près de ma cartouchière et profites de chaque instant de ta vie, Willy car l’on ne vit qu’une fois. Dayton Watkins.

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Et je compris qu’il ne reviendrait pas, acculé par cette folie de l’or qui le détruisait inexorablement. Je pris peur. Il avait échoué avec moi. Jamais je ne pourrais me pardonner son départ. Jamais ! Pendant trois jours je m’appliquais à la confection de mes savons et bougies trouvant épuisant de le faire dans un temps si court et privée de toute compagnie. Le quatrième jour alors que je faisais bouillir mes plantes pour ensuite les figer dans la graisse, un cavalier arriva. Il s’agissait de Hems. Mon fusil pointé dans sa direction je l’accueillis, des plus contrariées. « Que faites-vous ici ? Watkins le prendra mal vous le savez et possible qu’il surgisse d’une seconde à l’autre pour vous faire passer l’envie de vous ficher de nous ! » L’autre descendit de cheval pour me saluer faisant peu de cas de mes menaces. « C’est donc là votre atelier de fabrication ? Juste une marmite à ciel ouvert et ces assiettes en laiton ? C’est impressionnant comment on peut faire de si belles choses avec trois fois rien. —A votre place je remonterai en selle, invectivai-je en poussant le chien de mon arme. Ne prenez pas à la légère mes menaces. —Quelles menaces ? Celles d’une femme seule qui depuis quatre jours attend le retour de son Ulysse ? Quelle sorte de dévotion est-ce là ? Je n’en suis pas si sûre mais je pencherais sur une forme d’esclavagisme passive. Je vois que vous avez délayé du café. Je n’ai rien contre une tasse de café, si toutefois vous avez l’humeur charitable. —Ce n’est pas une buvette ici, vous vous trompez sur moi. Je n’aurais jamais

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du vous autoriser à m’escorter dans cette boutique depuis vous vous sentez confiant, plus que vous ne devriez l’être. Watkins ne plaisantait pas quand il vous a tiré dessus. » Hems fronça les sourcils avant de s’assoir sur un tronc d’arbre couché me servant à disposer certains ustensiles sur la partie taillée par Quinn et utilisé comme assise. « C’est un grand sensible oui, mais je ne lui en veux pas. J’aurais agi de même à sa place. Parlez-moi un peu de vos savons. —Il n’y a rien à en dire ! —Pas même un mot ? C’est curieux ça de la part d’une jeune femme aussi talentueuse que vous. Je vous félicite pour votre production. Vous faites des produits qui se vendront bien en raison de votre savoir-faire et je venais voir si vous ne manquiez de rien en attendant d’avoir assez de pécule pour toucher du doigt votre indépendance. » Le canon de mon arme se plaàa sous son menton au niveau de la trachée dont je sentais le cartilage depuis l’extrémité de mon arme. « Vous ne m’impressionnez pas Hems. —Vous non plus, mademoiselle. Je suis venu avec des intentions pacifiques et vous me mettez en joue. Si n’importe qui débarquait il pencherait à coup sûr de votre côté sans même se poser de question et vous devrez alors m’enterrer assez profond pour que jamais on ne retrouve mon corps. Si vous deviez le faire alors il serait intéressant que vous fouilliez dans la poche intérieure de ma veste pour y découvrir ce que j’y cache et qui pourrait changer votre façon ou d’une autre.

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—Cessez de parler en énigme ! De quoi s’agit-il ? Répondez ou je vous colle du plomb dans votre jambe. on peut très bien se passer d’une jambe. —Vous n’avez pas l’intention de me faire mal. » Le coup de feu partit. Le claquement sec le surprit ainsi que les oiseaux nichés dans les arbres, détallant à tir d’ailes ; le recul me projeta en arrière mais je ne perdais rien de mes réflexes me poussant à charger de nouveau pour le tenir en joue. Il avait eu chaud aux fesses et lorgnait du côté du cratère dessiné par l’impact de la balle dans le sol. « On dirait que vous avez manqué votre coup. —Je ne rate jamais mon cou, murmuraije à son oreille, on va dire que je vous fais une faveur supplémentaire. —Une faveur ? Une de celles que vous octroyez à Quinn et Watkins, pas vrai ? —La ferme ! —Voues êtes vraiment unique Willy, vous le savez ? Peu de femmes arpentent seule ses terres à moins d’y être délaissée. Les hivers sont plutôt rudes par ici. De quoi vivrez-vous une fois la saison estivale passée, Je ne fais que m’inquiéter c’est tout. Un homme censé s’inquiète du sort d’une jeune femme respectable, d’où ma démarche. Permettez donc que je vous remette cette lettre ? —Ensuite vous disparaitrait de ma vue pour de bon, je refuse de me salir les mains avec vous ! » Il fouilla à l’intérieur de sa poche et me tendit un pli sans me lâcher des yeux. et je la jetai à terre en lui désignant son cheval du menton. « Cassez-vous maintenant ? »

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Il se leva puis me dévisagea de la tête aux pieds. J’eus envie de lui ; peut-être parce qu’une jeune femme de ma condition ne pouvait vivre de solitude ou bien parce qu’il me désirait plus qu’il ne le laissait penser. Son visage frémit parcourut par de légers spasmes. Combien de femmes avaient-ils aimées ? Assez pour vouloir autre chose, ainsi il avait jeté son dévolu sur une capricieuse femme, à la fois sauvage et cultivée. Il ne semblait pas vouloir partir. « Vous ne lisez pas la lettre ? —J’ai toute la journée pour la lire. Retournez donc d’où vous venez ou bien je la jette sous ce feu. » Il partit la ramasser, la décacheta pour me la lire à haute vois : « je vous épargne l’introduction pour en venir à l’essentiel. Il vous sera octroyé une boutique de trente mètres carrés pour y exposer vos productions. Le montant du loyer est de deux cent trente dollars que Mr Christopher Hems prendra en charge sur une période d’une année à compter de la date de votre installation. Aucune autre retenue ne sera prise sur votre salaire, ce qui sous-entend l’usufruit de ce bien. Doisje continuer ? » Mes yeux devaient briller de mille feux en raison de cette vive émotion. Interdite, je baissai mon fusil le long de ma jambe pour lui arracher le papier des mains et le relire deux fois, d’abord entre les lignes puis plus en détail pour y percer soutes les subtilités juridiques. « Pourquoi un tel geste ? Vous ignorez qui je suis. Peut-être n’ai-je nulle envie de m’installer en ville et encore moins vous être redevable de quoique se soit ? ce n’est pas ainsi que je conçois mon avenir. »

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Et je brûlais le papier juste sous ses yeux. il ne réagit pas, regardant les flammes lécher le papier et le transformer en cendres rougeoyantes. D’autres se seraient précipités afin de récupérer ce qui pouvait être sauvé mais pas Hems. « Je pars à Cheyenne et je ne reviendrai qu’en août. J’espère d’ici là que vous aurez changé d’avis. Passez une bonne journée Mademoiselle ! » Deux jours plus tard Watkins revint. Et je me levai prestement une assiette de ragout à la main pour la lui poser devant lui. il ne me salua pas et trainait des pieds il s’écroula sur le lit, la main en visière sur son front. « Tu devrais manger quelque chose. J’ai fait du ragoût et…si tu ne veux pas manger ce n’est pas grave. Reposes toi au moins, tu dois en avoir besoin. —Combien d’hommes as-tu tué, Willy ? » Ma respiration s’accéléra et je me levai pour récupérer les pièces de tissus servant à boucher les trous de mes guenilles. « Tu penses avoir trouvé la sérénité en venant ici et en te construisant un semblant de vie mais ton âmes est gâtée. Tu es pourrie de l’intérieur et on ne pourra jamais rien pour toi. —Je ne prétends pas vouloir être sauvée. —Hum. Je suis certain que tu pries pour que la mort vienne te frapper dans ton sommeil. Ainsi tu penses que tu n’auras pas à souffrir de la colère de tes bourreaux. —C’est ce que toi tu penses des vengeurs de tous ces innocents que tu as sacrifié sur l’autel de la vertu. » Il se redressa pour mieux m’étudier. Soudain il saisit mon ouvrage pour le jeter à l’autre bout de la pièce et ainsi me défier

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du regard, l’index pointé dans ma direction. « Ne me parles pas sur ce ton-là !Est-ce que tu crois que tout cela valait le coup, hein ? Tu crois qu’e l’on te prend pour une sainte femme pour avoir débarrassé la terre de pareilles vermines. Mais c’est te foutre un doigt dans l’œil parce qu’ici nous sommes en Amérique et il n’y a aucune loi qui condamne un e personne d’être fidèle à une religion plutôt qu’une autre, répliquat-il calmement. Quand j’étais là-haut j’ai pensé à toi Willy. Toute cette connivence amène certaines questions » Je fixai un détail de son affreux vêtement lui servant de blouse en été et de surchemise en hiver. Il la portait en toute occasion et raidie par la crasse elle empestait le musc du mâle humain. Depuis tout ce temps je ne m’étais pas habitué à son odeur ; il m’arrivait de la tolérer quand dans notre alimentation je glissais quelques bais rouges cueillies pour mes décoctions. Et voilà qu’il me soufflait son haleine chaude sous mes narines. « Tu fais la fière mais au fond de toi tu crèves de froisse. Tu as peur d’affronter tes vieux démons. Peur que l’on te jette au bûché sans un procès équitable dans lequel avec effronterie tu essayeras de clamer ton innocence. —Qu’est-ce qui t’arrive Dayton ? On pourrait pense que tu es en pleine phase mystique. » Il me souffleta non pas pour me faire mal mais bien pour me faire réagir. Je n’ai pas bougé d’un cheveu, serrant les dents et le sourire figé. « Si j’avais été un autre tu aurais probablement dégainé. Alors admettons un instant que je sois ton pire ennemi, un

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violeur d’enfant et un tortionnaire, comment réagirais-tu si je venais à te frapper ? Tu as envie de me buter alors ne te dérange pas, fais-le !chuchota ce dernier à mon oreille. Tu es si pathétique Willy, si méprisable…. Prends ce pistolet, il est chargé et tire. Tires je te dis ! —Non, cela te rendrait trop service, répliquai-e le corps parcouru de spasmes ; ses narines dilatées fleuraient ma peur, il la fleurait tel un prédateur à l’affut de sa proie qui jamais ne renonce. « C’est bie qui te caractérise Willy, la lâcheté. Toute ta vie ne sera qu’une démonstration de ta lâcheté. Pas fini de me buter, houspilla Watkins en ôtant ses bretelles de ses épaules assis sur le rebord du lit. Alors je peux prédire que c’est seul que tu finiras. . Maintenant laisses-moi en paix et fais ce auquel tu crois être destinée. » Il y avait de la confusion de ma tête. Une part de moi disait de partir en ville tenter ma chance dans mon commerce de savon ; l’autre partie me disait de rester ici, veiller Watkins jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il décide d’en finir avec ses propres démons. Cette nuit-là je le rejoignis dans le lit. Du temps où Quinn était là je dormais en position de chien de fusil entre eux deux, Quinn contre le mur et Watkins face à la porte. Maintenant que nous n’étions que tous deux, mes nuits demeuraient plus frais et plus anxiogènes. Watkins ne diffusait pas autant de chaleur que Quinn et ce denier m’ouvrait ses bras avec affection sans chercher à prendre l’ascendant sur moi en raison de ma petite taille et de mes muscles inexistants. Quinn était allé voir ailleurs parce qu’il n’avait rien trouvé pour lui. un homme

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censé ne pouvait rester gaspiller son temps dans pareil endroit alors que dire d’une jeune femme ? La tête dans la commissure de mon bras je sentis poindre mes larmes. Bien vite je les ravalais pour me concentrer sur Watkins cherchant le sommeil près de moi. Par moment il donnait l’impression de ronfler mais je savais qu’il ne dormait pas, il fixait mon dos les yeux grands ouverts sans bouger ni cligner des yeux. Mes savons terminés je les empaquetais pour les disposer ensuite dans un panier. Il faisait très chaud et à l’idée de marcher sous un soleil de plomb ne me réjouissait guère. De retour de ville, je fus horrifiée en trouvant la porte de notre logis ouvert. Nos objets du quotidien jonchaient le sol. Sur tout le pourtour. La première chose à laquelle je pensais fut la présence d’un ours dan les environs. Nous prenions l’habitude de suspendre notre nourriture en hauteur, le garde-manger se trouvant être à l’extérieur et niché dans un arbre à l’aide d’un système de levage construit par Quinn. Cela ne pouvait être un ours. Les ours ne dérobent pas de munitions ni de papiers. Un ours n’est pas assez torturé pour oser s’en prendre à mes vêtements séchant au soleil disposé sur des tréteaux. Non, un ours ne pouvait faire cela. Ces pilleurs avaient embarqués tout ce qu’il y avait de valeur y compris mes poules et les quelques peaux constituants notre patrimoine. Mon casier fut forcé et mes livres déchirés, les pages répandus tout autour du lit dont il avait éventré le sommier bourré de paille. Je ne savais e

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penser de tout cela. Qui pouvait nous en vouloir à ce pont ? Je consacrai le reste de la journée à tout remettre en place et quand tout fut terminé je levai la tête vers le ciel comme pour y trouver une réponse. Un vol de canards passa pour trouver un endroit plus en amont pour y passer la nuit. Cela me contrariait, d’abord la mal être de Watkins et puis le fait que nous n’ayons plus aucune ressource pour survivre. Accroupie à autre pattes je rinçais ma serpillière à la rivière quand je sentis qu’on m’observait. Sur l’autre rive se tenaient Indiens-rouges dont un jeune d’une dizaine année. Ils traversèrent à guet tirant derrière eux deux chevaux à la crinière noire et courts sur pattes. La panique me saisit et l’arme à la main je pris la précaution de l’armer pour les dissuader d’avancer ; le plus ancien leva la main en signe de paix quand le jeune descendit du dos de sa monture pour avancer vers moi tenant les deux autres chevaux par le licol qu’il me tendit ensuite. Ce geste me surprit. Avaient-ils devinés dans quelle détresse je me trouvais être ? Devais-je accepter ? Mon regard se posa sur l’ainé de ces visiteurs. Il ressemblait à un aigle royal juché sur son promontoire. Il jeta un ballot à mes pieds avant de tourner bride imité par son cadet quand le plus jeune restait à me fixer de ses yeux en amande identiques à ceux de ses ainés. Il se décida à partir après m’avoir tendu une hache pendue à sa ceinture. Un tel cadeau ne pouvait se refuser et une fois à l’intérieur je déballais le ballot pour y découvrir une fourrure de renard blanc soyeuse comme autant de fils de soie

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cousu dans dix autres. Le résultat était surprenant et pendant les longues minutes je m’imaginais me pavaner en ville avec pareille beauté taillée en manteau. Watkins rentra en boitant et quand je me présentais à lui pour étudier sa plaie il me repousse sans apporter aucune explication sur la nature de sa blessure. « Il s’est passé quoi ici ? je t’ai posé une question Willy ! Que s’est-il passé ici ? —J’ai fait un peu de ménage et j’ai vendu ce qui n’était plus utile. Nous avons besoin d’un peu d’argent ne serait-ce que pour acheter des boites de munitions. Ce soir nous mangerons du poisson. —Que me caches-tu ? —J’ai remis mes savons à mon point de vente habituelle et je passerais en fin de mois pour récupérer mon argent. Assiedstoi que je puisse laver ta plaie. Cela ne prendra que quelques minutes. » Il s’exécuta et pendant que je m’appliquais à laver la plaie souillée, il m’étudia avec circonspection. « Si j’apprends que tu m’as menti, ça ira mal pour toi. Regardes-moi quand je te parle. Il s’est passé quoi ici ? Willy ? —Des Lakotas sont venus et m’ont remis deux chevaux, une pelisse en renard blanc et nous pouvons voir en ce geste une manière courtoise de vouloir se lier d’amitié avec nous. Je dois suturer la paie au risque de la voir s’infecter. —Pourquoi ces sauvages sont-ils venus ? —Ils sont pacifistes. Nous pourrions collaborer avec eux certaine que nous tirerons profit de cette union. —Sont-ils venus avant ou après que tu aies décidé de faire le ménage ? Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond avec

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toi. Et lâches-moi, je n’ai pas besoin que tu me dorlotes ! Lâches-moi je te dis ! —Comme tu voudras. Après tout tu es un grand garçon pour te charcuter toimême. » Pendant deux jours Watkins resta à proximité appuyé sur sa canne de fortune. Il ne cessait de me suivre des yeux tout en mettant au point un nouveau tamis pour son or dont il ne trouvait rien depuis un certain temps. Une fois que le matériel fut prêt il partit le tester, prenant soin de bien le sangler sur l’un des chevaux. Il avait construit une écluse à trois niveaux afin d’augmenter ses chances. En tant que trappeur il avait fait ses preuves mais en tant qu’orpailleur il devait faire ses preuves. Je le suivis j’jusqu’à un cache secrète disposée sous des buissons mobiles. Il y stockait ses différents outils pour pouvoir travailler sur plusieurs lieux à la fois, soit cinq cours d’eau identifié par des numéros en chiffres romains. Dans son carnet de bord il y notait la quantité de grains trouvé et la nature du sol. « Prends cette pelle Willy et met le sable dans cette rampe. S’il y a de l’or il sera piégé dans ce tissu. Mets-toi au travail, nous n’avons pas toute la nuit ! » Epuisée je m’allongeai sur le lit sans prendre le temps de me dévêtir. Cela dura plus d’un mois. Même blessé il fallait voire avec quelle hargne Watkins creusait la terre à la recherche d’une pépite aussi discrète soit-elle. Ce qui lui donnait du baume au cœur était de me trouver là accroupie non loin de lui tourner le tamis vers les rayons du soleil. Avec ce qu’il avait récolté depuis nous pouvions nous en tenir là mais lui craignait que d’autres viennes fouiller ses terres dès notre

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premier vente alertés par nos trouvailles aurifères. Je disposais de quelques heures pour mes savons sans savoir si en ville on allai continuer à m’en acheter. Le fait d’avoir des chevaux à disposition rendait mes allées et venues plus supportables, bien que souvent je ne revienne sans un dollar en poche. Cela n’inquiétait pas Watkins qui se consolait en se disant que nous ne mourrions toutefois pas de fai. L’été touchait à sa fin et profitant encore du temps clément je m’attelais à divers travaux domestiques. Un temps chaud qui permettait à tout à chacun de s’organiser pour les longs mois d’hiver. Au loin arriva un cavalier que je ne reconnais pas immédiatement. D’un bond je me levai pour accueillir Quinn vêtu à la dernière mode monté sur un magnifique alezan au poil brillant. « Je crois rêver ? Est-ce toi Quinn ? —En chair et en os. Et comment te portes-tu Willy ? —Je survis. Mais ne reste pas là ! Viens te restaurer devant un bon déjeuner ! » Il me suivit dans la cabane et force de constater qu’il ne semblait pas à son aise dans ce qui fut, il n’y a pas si longtemps que cela, sa demeure. « Mais installe-toi! Il me reste assez de nourriture pour nourrir un régiment entier et affamé. Tu n’as pas encore déjeuné n’est-ce pas ? Quelle fière allure as-tu ? On croirait voir un dandy. —Ma proposition tient toujours Willy, celle de te joindre à mon entreprise. —Ton entreprise ? Pense-tuque je ‘ennuie à ce point ici ? Je n’ai pas dans l’idée de m’en aller. »

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Il caressa longuement sa barbiche perdu dans ses pensées. Dieu qu’il était beau ! sa redingote si impeccable tombant sur ses hanches dissimulant une arme à feu ; il arborait ce haut de forme en feutre tout comme cette lavallière de soie sur une chemise amidonnée. Il faisait plaisir à voir. « Je compte prochainement installer une scierie en amont de ces terres. —Watkins désapprouvera. Ton départ l’a contrarié alors imaginer voir une scierie risque de lui causer le pire des tracas. Il tient tellement à exploiter seul cette concession. —On m’a dit que tu vends du savon en ville. Je n’ai jamais pensé que tu resterais inactive et je ne peux que t’en féliciter C’’est….très honorable et peu de femmes pourraient se vanter d’avoir leur propre commerce. ? —Ce n’est pas vraiment un commerce à proprement parler, on peut seulement voir cela comme un passe-temps lucratif. —Lucratif. D’où est-ce que tu sors un tel vocabulaire Willy ? Tu sembles en savoir plus que n’importe quelle jeune femme de ton âge et pourtant tu ne sembles pas avoir été à l’école. » Vexée je posai froidement le plat sur la table après l’avoir servi en viande. « Tu penses cela parce que je me débrouille plutôt pas trop mal dans la nature. Il est vrai que je tire mieux que personne et que j’arpente ce territoire depuis plus d’une décennie sans que l’on m’ennuie avec des futilités de jeunes pucelles en devenir. Je n’ai pas de pain mais il n’est pas utile de saucer tant que nous avons ces cuillères en bois. —Tu as vendu la vaisselle que nous avions le trimestre dernier.

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—Oui. Nous avons été visités Watkins et moi. Des hommes sans loi et sans repères probablement. Nous n’avons pas cru bon mener notre enquête. Qui plus est cela n’aurait mené à rien. Ils ont emporté tout ce que nous avions en biens, alors j’en déduis que ce n’étaient pas des types du coin. —Qu’est-ce qui te rend si certaine ? Connais-tu tant que cela nos voisins ? Et qu’est-ce que Watkins pensé de tout cela ? J’imagine qu’il est parti cassé quelques nez en ville. En même temps plus personne ne parle de lui , son vilain caractère ne semble plus être à l’ordre du jour. As-tu tout ce qu’il faille pour te défendre si pareils agitateurs décidaient de revenir ? —Je ne me déplais sans ma Winchester. Elle a depuis toujours fait ses preuves. —Je suis sérieux Willy. —Pourquoi ne dormirais-tu pas là ce soir pour constater par toi-même le calme régnant par ici ? Nous recevons peu de visiteurs et les seuls qui osent s’approcher sont les Indiens et ce démarcheur de Mr Hems. —Quoi ? Tu sous-entends qu’il est venu dans le soin Watkins les avertissements de Watkins ? —Oui, il est du genre à avoir le Diable au corps à moins que ce ne soit autre chose. Veux-tu un peu de sel ? Je ne sale jamais mais je sais que Watkins se plaint de ne pas ressentir le gout des aliments dans son assiette. Quand il n’est pas dans ses ruisseaux il se fait critique culinaire. » Quinn picora le contenu de son assiette sans oser me regarder. Il paraissait préoccupé par quelque chose et comme je

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l’observais, il finit par relever la tête tout en mâchant le gibier sans conviction. « Alors, comment est-ce la vie en ville ? Tu es un homme d’affaires maintenant et j’ignore comment tu t’y es pris pour les convaincre. —C’est la question que je pourrais également te soumettre. Si l’on croit suffisamment en soi pour se lancer alors d’autres acceptent de nous faire confiance. —Combien d’entreprise avant celle-ci as-tu entourloupé Quinn ? » Nerveux il joua avec sa fourchette, la posa dans son assiette, se tamponna les lèvres avec son mouchoir de poche et fouilla à l’intérieur de sa redingote pour en sortir une fine pipe qu’il bourra délicatement sous mon regard médusé. Depuis quand fumait-il la pipe ? « Et toi ? A combien de personne avec nous as-tu menti ? Devrions-nous pardonner tes lubies. Pour moins que cela on t’aurait enfermé dans un asile d’aliénés et…. » D’un bond je me levai pour débarrasser son assiette. « Le déjeuner est terminé. Ne sois pas surpris si je t’abandonne pour aller porter la gamelle à Watkins. —Alors c’est ça ? J’ai vu juste ? —Il est préférable que tu ne sache rien de mon passé comme je me fiche du passé sanglant de Watkins et de tes capacités à voler ton prochain. On pourrait continuer à se tolérer et…. —Depuis quand connais-tu Watkins ? Comment a-t-il croisé ta route ? Willy ? Je suis ton ami, peut-être le seul que tu n’auras jamais et je suis tout disposé à t’écouter. C’est encore moi toute à l’heure

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qui t’a relancé sur notre partenariat alors qu’aurais-je à croire de tes révélations ? —Je passe mon temps à mentir, à tout le monde en toute circonstance alors qu’espères-tu découvrir qu’il vaille la peine qu’on s’intéresse à moi ? —A toi de me le dire. —M’accompagnes-tu près de Watkins ? Tu verras que le métier d’orpailleur est ce qui développe le plus les sombres côtés d’un individu. » Il attrapa mon avant-bras qu’il serra dans sa main et il me colla contre le mur. Ses yeux d’une douceur esquisse plongèrent dans les miens et apaisée je me laissais caresser par celui qui hantait mes nuits depuis le commencement. « Je ne suis pas venu pour contempler ton amant perdre la raison mais bien pour te chercher Willy et quelque soit le prix à en payer je l’accepte de tout cœur. Toi et moi gagnerons des millions et nous n’aurons qu’à nous baiser pour ramasser les billets et tu seras quelqu’un d’importante. Tu auras ainsi ta revanche. Alors, accepte mon aide. —Watkins meure de faim et si tu ne viens pas avec moi alors rien ne t’oblige à te montrer déloyal envers une personne qui te soutient depuis le début. —Maintenant tu me vois comme une personne déloyale. Qu’aurai-je dis ou fait pour mériter cet adjectif ? Pense à tout l’argent que nous amasserons toi et moi. Willy, tu n’es pas si différente que moi. —Je dois retrouver Watkins. Quant à ta scierie, sache que je t’ai toujours soutenu mais ne le pousse pas dans ses retranchements. Il est comme un animal blessé qui charge et qui rue, refusant de mourir. Il lui reste encore un peu de souffle

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Quinn et il a espoir que la vie reprenne une fois dans un endroit identique à l’idée qu’il se fait du paradis. Alors ne lui dérobe pas ce souffle. Quinn je t’aime tant, tu es pour moi une bénédiction mais le moment semble être mal choisi pour venir m’annoncer tes sentiments. » Watkins s’en revint bredouille et attablé il ne bougeait plus comme pétrifié, les yeux dans le vague. Après m’être occupé des chevaux et des poules je m’assis sur le rebord du lit pour étudier mes mains rugueuses et calleuses. Aucun gentleman ne m’épouserait en voyant de telles mains. Il partirait en courant et personne ne trouverait à redire. Mes plantes pouvaient suffire à les soulager mais mon quotidien ne me le permettait pas. Ainsi je passais pour une paysanne, une femme n’ayant pas connue autre chose que le travail de la terre. J’assumai mon apparence et qui trouverait à y redire ne gagnerait pas mon estime. « J’irai en ville demain pour mes savons. Il a-t-il quelque chose que je dois prendre ? » Il ne me répondit pas conservant la même position, aucun souffle ne semblait sortir de sa poitrine ; « Watkins, je n’ai pas été tout à fait honnête avec toi. Tu devrais savoir que j’ai revu Hems et Quinn. Tous deux m’ont fait une proposition alléchante que j’ai déclinée. Je sais que tu préfères me savoir loin, mais je suis bien ici, près de toi… » Il ne remua pas un cil, alors je me levai pour aller poser ma main sur son épaule. Il restait crispé, tendu comme un nerf de bœuf et on aurait pu casser une latte de bois sur ses épales sans qu’il ne broncha.

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« Je me fiche de l’or que tu trouveras ou du nombre de peaux que tu vendras, tout ce que je veux c’est que tu trouves l’envie d’avancer. Tu ne peux pas continuer ainsi, je ne peux pas croire que…. —Tu ne me connais pas, répondit-il avec dureté, tu penses me connaitre mais tu te goure je ne suis pas un de tes pantins que tu as embobinés. Je suis comme ça parce que je suis comme ça et c’est te tromper qu’imaginer le contraire.ni toi ni personne ne me changera. Tu n’es qu’une gosse juste plus maligne que les autres mais tu n’es qu’une gosse. —Dans ce cas nous n’avons plus rien à nous dire. Je ne ais pas d’embêter davantage, j’ai encore tant à faire. » En me rendant en ville, mon attention se porta sur Hems adossé contre le poteau de l’auvent du barbier. Sans manifester le moindre débordement de joie il me salue presque de façon imperceptible quand d’autres ne manquaient pas de chaleur pour se faire remarquer. Tirant mon cheval derrière moi, je ne m’attardais pas dans cette artère pressée d’en découdre avec mes ventes. Richardson me rendit ce qu’il me devait et j’en profitai pour acheter de quoi préparer l’’automne, soient des lentilles et des fèves, du sel et des cartouches pour nos armes. « Si cela vous intéresse Willy, sachez que vos clientes se montrent être ravies par vos produits. Même si elles sont plutôt discrètes, il est dans votre intérêt de vous manifester, murmura Richardson, penché à mon oreille et sur le point de se confier. Elles sont toutes curieuses de vous connaitre et vous gagnerez en notoriété si vous acceptiez de les renseigner, en

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personne et ainsi voir vos affaires prendre leur envol. » Une fois dehors j’attelai mes provisions sur la croupe de mon cheval et plus je sanglais et plus mon regard s’orientait lentement vers la devanture du barbier. Hems ne s’y trouvait plus. La déception m’assaillit, non pas que je l’eusse attendu mais bien parce que sa présence dans cette modeste ville suffisait à motiver mes ambitions aussi minimes soient-elles. En rentrant j’eus l’affreuse sensation que quelque chose n’allait pas. D’abord cette odeur de bois brûlé et plus je me rapprochai de notre cabanon et plus l’odeur fut saisissante. Des volutes de fumées montaient dans le ciel. Alentour le bois craquait emporté par les flammes dévorant tout sur son passage. Cela ne pouvait être possible. Notre cabane n’était plus, dévorée par ce feu. Comment faire face à ce dévastateur fléau ? Impossible d’y sauver quoique se soit et impuissante je ne pouvais me résigner à assister à ce funeste spectacle sans rien tenter. Une force me saisit par les épaules pour me plaquer au sol au moment où je m’en approchais. Plus je me débattais et plus cette force m’enfonçait dans le sol. Il me fallait renoncer à me battre. Watkins écrasa mon visage, un filet de bave coulait le long de sa barbe. « Il n’y a plus rien à faire! Tu crois peutêtre sauver tes maigres possessions, Willy ? Tu es du genre têtu et quand il s’arrêter, il faut s’arrêter ! » Il me tira sur plusieurs mètres. Les larmes me montèrent aux yeux. Quelqu’un quelque part ne voulait pas mon bonheur ; ou bien est-ce Dieu qui cherchait à me donner une leçon pour mon inconduite.

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« On ne peut plus rien faire Willy. Il n’y a plus rien à faire. » En larmes je rampai vers la zone du sinistre et Watkins m’y rejoignit. « Nous allons tout reconstruire et ce feu n’aura pas raison de notre persévérance. Willy, mets-toi debout et suis-moi avant que le feu ne gagne du terrain. » Et cette nuit-là je ne pus fermer l’œil de la nuit, persécutée par cette vision apocalyptique. Près de moi Watkins grognait dans sa barbe. sa respiration des plus bruyantes trahissait son état et adossé contre le fut d’un arbre il fixait notre maigre repas disposé par-dessus un feu. Il savait que je ne dormais pas. Il s’allongea près de moi et m’enveloppa de ses bras protecteurs. « Tu n’es pas du genre à baisser les bras n’est-ce pas ? Pas pour ça, pas pour cette misérable cabane au fond des bois. Toi et moi, on va s’en sortir. D’une manière ou ‘une autre, on y arrivera peu importe le temps que cela prendra mais on y arrivera. Maintenant dors, il te faudra des forces pour demain. » Demain fut un autre jour. Les oiseaux chantaient dans les branchages. Leur chant qui d’ordinaire me gonflait d’allégresse semblait être une longue mélopée. Allongée dans l’herbe verte, l’odeur de fumée emplissait encore mes narines, j’en étais recouverte des pieds aux cheveux. Ma robe, pourtant d’une matière épaisse n’avait pas résisté aux étincelles volatilisées dans l’air devenu chaud et irrespirable. « Willy, debout! Debout, lèves-toi! » Je le suivis à travers les buissons Il courrait en trainant sa jambe derrière lui et

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le fusil à la main s’immobilisa derrière un arbre. Des hommes se tenaient là au nombre de dix et à leur tête Hems. J’allais me mettre à sa hauteur quand Watkins me fit assoir brutalement à ses pieds. « Watkins ! Nous savons que tu es ici ! Les empreintes de tes chevaux remontent jusqu’à ce versant de colline. Alors descends vers nous, les mains en évidence sans faire d’histoire ! Watkins, aurais-tu peur mon garçon ? —et pourquoi devrais-je descendre ? Je suis bien ici ! Tonna ce denier, tenant sa carabine à la verticale et couchée à ses pieds, je collais mon œil au viseur, prête à faire feu. Si tu veux discuter Hems, monte par ici et laisses tes petites princesses en dehors de tout cela ! On n’a pas besoin de leur compagnie ! » Sur son cheval, Hems ne bougea pas d’un poil. Il fixa droit devant lui, aux aguets comme tous les autres de ses sbires armés jusqu’aux dents. « On a vu que tu as eu des ennuis. Ah, que c’est moche ces feux qui prennent comme d’un rien ! Il suffit d’une malheureuse braise pour que tout s’enflamme. Mes hommes ici se portent volontaires pour te ficher un coup de main. Tu vois nous sommes venus en paix. Alors il est inutile de te cacher. Descends et parlons en personnes civilisées. —Retournes d’où tu viens Hems ! Et tout se passera bien pour toi. Tu entends ? Barres-toi ! —Légalement qui nous prouve que eu es sur tes terres, Il y a une loi dans cet état qui stipule que quiconque peut s’en porter acquérir à condition d’y vivre plus de dix jours dans l’année. Et comme ton ami

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Quinn n’est pas là pour contester avec ses amendements du Kentucky nous allons dire que tu occupes ces terres à titre gratuit en attendant qu’un nouveau propriétaire s’y installe. —Fais chier ! murmura-t-il les yeux fermés. Sa jambe se mit à trembler en raison de son appui précaire. Il lui fallait bouger pour soulager le poids imposé sur ce membre blessé. Et il poursuivit : Cela te va bien de fanfaronner devant tes hommes Hems mais à ta place je ne me montrerais pas si fier. Quoique tu fasses tu as déjà perdu ! » Ce dernier descendit prestement de cheval. « Ne tire pas ! Il ne tentera rien tant que tu te tiendras près de moi. Ne bouge pas ! » Il pivota sur lui-même et descendu le versant. Ainsi à découvert, on pouvait l’abattre. Cette pensée me fit froid dans le dos et je le suivais. Hems tourna la tête vers ses hommes pour les inviter à ne pas faire usage de leur force. Ils se fixèrent à qui lâchera le premier. « Je n’aurai pas imaginé que tu aies eu les couilles de descendre de ton perchoir. —J’ai toujours été très sensible à ce genre de provocation cow-boy. Jusqu’à preuve du contraire, tu es encore sur mes terres, toi et ton escorte de donzelles. » Le sourire apparut sur les lèvres de notre Hems. Il cracha au loin et posa ses doigts sur le rebord de son chapeau pour me saluer. « Avez-vous réfléchi à ma proposition ? J’ignore si Willy te l’a dit mais je lui ai offert un local en ville pour y vendre ses produits. Le loyer serait entièrement pris à ma charge. C’est toutefois mieux que de

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passer par un intermédiaire. A ce regard je crois que tu l’ignorais. —Je suis au courant de bien des choses la concernant. Contrairement à vos épouses et petites chéries, Willy est libre de mener l’existence qu’elle veut et si elle n’a pas jugé te répondre favorablement c’est qu’elle n’est pas aussi naïve que ces héroïnes de contes de fées. Elle t’a donné sa réponse, souffla-t-il sous son nez, alors barres-toi ! —Tu as de nouveaux chevaux il semblerait. Des chevaux appartenant aux indiens, nota Hems en se tournant vers le rouquin juché sur un bai. Ces bêtes sont marquées et on sait que les indiens ne donnent pas si facilement leur biens. Alors ça me démange de savoir comment tu arrives à les tolérer sur tes terres en sachant qu’ils ne t’apportent rien. Ils exploitent tes forêts, le gibier qui s’y trouve et tu les laisse faire. D’autres avant toi n’ont pas été aussi magnanimes. —Et on voit où ça les a mené. J’imagine que tu as contribué à creuser leur tombe. —Oui, on ne peut rien te cacher, poursuivit Hem. Ses yeux plongèrent dans les miens. Disons que les sauvages ont les tolère seulement pour permettre à la majorité de s’installer dans le coin. Mais quand ils s’approchent trop près de notre bétail alors on n’hésite pas à les remettre à leur place. —Hum, je vois. C’est votre politique ça ? Ceux qui ne vous reviennent pas et contrarient vos plans sont abattus, c’est très élégant. Tes hommes et toi vous vous donnez beaucoup de mal pour ces terres on dirait. Peut-être feriez-vous mieux de vous en tenir au bétail. » Le sourire apparut sur les lèvres d’Hems.

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« Tiens le en joue, Willy, il pourrait avoir envie de nous descendre maintenant, déclara Watkins en levant du doigt le canon de ma carabine. Je crois qu’on sait tout dit. » Il remonta la crête en premier et je le suivis à reculons. Une fois en haut, la gifle partit. Ce soufflet fut si violent que mon corps tourna sur lui-même. Il me remit sur pieds et écrasa ma nuque dans sa main. « Alors rien de tout cela n’est arrivé par hasard. Ce fis de pute a incendié notre cabane et tout ce qui se trouvait là-dedans parce que tu as eu la mauvaise idée de lui faire penser que tu pourrais lui devoir quelques chose, hein ! Regarde-moi quand je te parle ! Regarde-moi ! Je ne peux pas croire ça de toi.» —Je suis désolée. —Quoi ? Répète un peu. On peut-être désolé pour tes tas de raisons mais pas pour celle la ! Maintenant on va partir toi et moi. —Et les laisser s’en tirer à bon compte ? Cela ne te ressemble pas Watkins ! Tu ne peux pas les laisser triompher ! —Cette fois-ci j’abandonne. L’été sera bientôt terminé et nous devons aller tenter notre chance ailleurs. Nous avons nos chevaux et notre détermination, cela vaut bien cette terre ! Maintenant monte à cheval ! » Il renonçait un peu trop facilement. Pourtant je le comprenais. Il ne voulait pas d’histoires et il pensait en avoir fait assez. Alors après l’expérience de cette existence d’orpailleur, nous devions passer à autre chose. A dos de cheval je l’observais conduire son cheval à travers la végétation. Hems avait tout fichu en l’air par sa concupiscence. Combien d’autres Hems

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viendraient nuire à nos projets ? Sur cette terre nous ne pouvions avoir de regrets ; il nous fallait être capable de tout pouvoir abandonner pour construire ailleurs. Au coin du feu je le regardais dépiauter un lapin. Il restait concentré et les sourcils froncés, restait silencieux. « C’était quoi cette idée de local ? —Je ne veux plus en parler Watkins, c’était une mauvaise idée, depuis le départ. J’aurai du m’en tenir à la chasse et à la pêche, seulement comme l’argent venait à manquer j’avais trouvé cette nouvelle source de revenus. —Alors tu ramasses tes plantes et tu en fais du savon, c’est ça ? —Oui. Je tiens cet art de ma grand-mère. —Ainsi tu avais une grand-mère. Et de quel genre était-elle ? A faire des pâtisseries pendant que toi petite morveuse tu t’accrochais à sa robe dans l’espoir de chiper un moment de tendresse ? —Oui c’était moi la petite que tu décris. Cela te choque-t-il tant que j’eusse pu avoir une enfance ? —Balivernes ! Tu as grandi dans la forêt avec ces peaux-rouges et tu voudrais me faire croire que quelqu’un t’a aimé suffisamment fort pour te transmettre un quelconque savoir. Pour une fois, ne pourrais-tu pas cesser de mentir ? —C’est pourtant la vérité. —Tu ne peux pas l’ouvrir sans mentir ! Tout ce que tu sais de ce monde tu l’as appris dans tes bouquins et si je te demandais de parler d’amour tu me parlerais de Shakespeare. Tu ne sais rien de ce qu’il faut savoir, tu es naïve et c’est ainsi que tu continueras à te faire avoir. Tu risques de contrarier mes plans, tu le sais ça Willy ? Je décide de m’installer quelque

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part et toi tu tortilles le cul en jouant les jouvencelles prudes et pudiques. Les hommes ça les excitent, tu comprends ce que je veux ire ? —Oui. —Non, tu ne sais pas ce dont je veux parler. On va passer un accord toi et moi. Une approche plus subtile pour éviter de se retrouver dans ce même pétrin. On va se marier. C’est ça le plan. On faire ça bien. Je vais faire couler ces pépites d’or en une bague pour que tout le monde puisse savoir que tu es à moi. Pour le reste, tu joueras ou non le rôle d’épouse ravie, loyale et bienveillante. Cela te convientil ?

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[Epilogue]

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Dépôt légal : [octobre 2015] Imprimé en France

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Ténèbres des Hommes  
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