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OBSCENITE DANS LE SALON [Sous-titre]

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Du même auteur Aux éditions Polymnie Antichambre de la Révolution Aventure de Noms Cave des Exclus Chagrin de la Lune Désespoir des Illusions Dialectique du Boudoir Disciple des Orphelins Erotisme d’un Bandit Eté des furies Exaltant chaos chez les Fous Festin des Crocodiles Harmonie des Idiots Loi des Sages Mécanique des Pèlerins Nuée des Hommes Nus Œil de la Nuit Quai des Dunes Sacrifice des Etoiles Sanctuaire de l’Ennemi Science des Pyramides Solitude du nouveau monde Tristesse d’un Volcan Ventre du Loup

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Vices du Ciel Villes des Revenants

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MEL ESPELLE

OBSCENITE DANS LE SALON

Polymnie

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© 2014 – Mel Espelle. Tous droits réservés – Reproduction interdite sans autorisation de l’auteur.

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[Dédicace]

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[PrĂŠface]

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Chapitre 1 On n’avait mis le nègre sous l’assise de la voiture. Plié comme il était il ne pouvait bouger le moindre petit doigt, tout ce qui pouvait révéler sa présence était son odeur qu’on pouvait confondre avec celle d’un chien mouillé. Le regard d’Ilse se trahissait son angoisse, non pas celle d’avoir « emprunté » la voiture de son frère mais pour transporter illégalement pareille cargaison. Elle tirait sur le ruban de son chapeau dont on devinait le pourtour sous l’éclairage de nuit offert par une maison de quartier brulant plus de gaz qu’un hôtel dans le quartier populaire de la ville. A chaque fois elle disait ne pas vouloir continuer, pourtant elle était toujours là. Elle toussa avant de baisser la tête en de sachant observer ; son regard plongea dans le mien. Des hommes arrivèrent dans notre direction. Souvent ils approchaient en nous voyant toutes deux stationner dans certaines dues dans l’espoir de guetter un signal des abolitionnistes composant notre réseau. Parfois un chasseur de primes se faisait connaitre par son zèle, arrêtant de présumés complices. En grelottant de peur, ma main glissa sur les genoux d’Ilse dont un sourire crispé vint alourdir ses traits. « Est-ce que tout va bien Mesdames ? Questionna un type aux larges favoris lorgnant du côté du cheval bai montrant lui

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aussi des signes de nervosité. Vous semblez toutes deux très embarrassée, alors si je peux vous être utile…. —Non monsieur nous apprécions votre requête mais nous ne sommes pas en mal. Nous attendons un ami qui apparemment à du se tromper d’adresse. Nous ne pourrons pas l’attendre compte tenu du froid. Veuillez m’excuser, nous devons partir ! » Il leva le rebord de son chapeau pour nous saluer. Les roues de la voiture grincèrent et ressuis couinèrent au moment où le cheval s’ébroua sur la chaussée laissant derrière lui ce bout de trottoir. Une fois hors de portée de toute oreille étrangère et mal attentionnée ilse se pencha, le mouchoir devant ses lèvres. « On prend trop de risque ce soir. Prends-le chez Keynes, le temps que la situation s’arrange. —Non ce n’est pas possible ! » Ilse ne riait pas ; la vie de cet homme dépendait de mon ouverture d’esprit. Sa main lâcha les guides pour m’attraper avec conviction. Parfois il lui arrivait d’oublier les bonnes manières. Une mèche blonde caressa son haut front noble et d’une manière ou d’une autre elle s’arrangerait pour ne plus me solliciter dans l’avenir. « Voyons, ne soyez pas stupide ! Keynes reçoit ce soir, vous me l’avez dit. Il ne s’agit que d’une nuit, le temps pour lui de se reposer et de reprendre des forces. Ma maison fait l’objet de suspicions, c’est la raison pour laquelle je me tiens avec vous dans cette carriole, alors pour une fois cessez d’agir en petite trouillarde que vous êtes ! N’est-ce pas la volonté de Dieu de venir en aide à ces pauvres malheureux ? —En ce moment je préfère me faire toute petite. Ce n’est pas que je refuse de

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vous aider mais j’attire trop l’attention sur moi et mon poste risque d’être menacée si mon employeur venait à apprendre que…. —Vous me décevez beaucoup, Miss Graham. Vous et moi ne sommes pas faites pour nous fréquenter ! Descendez là, je me débrouillerai sans vous ! » La boule au ventre, je poussais la porte de la dépendance pour laisser entrer notre cargaison soit un nègre, noir comme la suif au regard dur et accusateur. « Il s’appelle Hox, murmura Ilse en passant un châle autour des épaules du maigrichon qui me dévisageait de la tête aux pieds tandis que sa protégée me remettait ses papiers. Il vient du Kentucky, c’est tout ce que tu dois savoir sur lui. Il ne dormira qu’une nuit en ville. Vous le cacherez toute la journée et quand Keynes sera couché, accrochez un mouchoir à la porte de service. —Mais les autres domestiques s’en apercevront. —Ecoutez, cela m’ennuie que vous ayez si peu d’imagination mais nous ne sommes pas là par paresse. Faites seulement ce que je vous dis et cessez de trembler pour votre petit confort ! » Ilse ne m’aimait pas, elle craignait que je fasse tout capoter. Comment la convaincre qu’elle puisse avoir foi en ma personne ? Ilse n’avait pas le choix que celui d’accepter ma présence, au fond d’elle, Ilse aurait tout fait pour ne pas avoir à me laisser quoique se soit de valeur. Keynes recevait ce soir. Au milieu de cigares de la Virginie et de Bourbon aucun ne se soucierait de cet esclave en fuite logé en ces murs. En entrant par la porte de service sur la pointe des pieds, je vins à tomber nez à nez avec Birdy, bras croisés

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sur la poitrine et regard durcie par la colère. « Où est-ce que tu étais ? Il est plus de dix heures. —J’étais en répétition et on a fini plus tard que d’habitude. As-tu oublié que je devais sortir ? —A lui tu peux bien avaler tes sornettes mais pas moi, Tyler. Moi ce que je vois c’est que tu cherches à nous entourlouper.» La porte de la salle à manger s’ouvrit sur Keynes au moment où j’allais m’enfuir par l’escalier. Il se tenait là le cigare à la main et le brandy de l’autre ; son regard passa de l’une à l’autre pour s’arrêter sur Birdy. « Ah, Birdy ! Ce diner fut un triomphe comme à chaque fois que nous recevons, cela va s’en dire. Votre cousine s’est encore surpassée avec ses petites délices à la Française et on peut dire que le service fut impeccable. A l’avenir il conviendra de servir en gant blanc et en tablier, rien ne sera laissé au hasard. » Mon châle glissa le long de mon épaule et sans oser respirer de crainte de le faire tomber je serrai mes bras tout contre mon torse, la tête baissée, appuyant sur la monture de mes lunettes pour permettre une meilleure vision de cette scène cent fois jouée dans la journée. Keynes parlait presque toujours pour dire la même chose : des recommandations d’usage à l’intention de Birdy, cette dernière les écoutait, les lèvres closes, le regard fixe sans aucune expression d’enthousiasme. Ensuite il se tournerait vers moi et prononcerait ceci : « Comment était-ce la répétition ce soir, Miss Graham ? » Il n’écouterait même pas ma réponse, toujours prononcée de façon inaudible ; il prendrait un air faussement intéressé avant d’oser arborer un timide

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sourire à la commissure de sa moustache. Ce soir-là comme tous les soirs il prenait le temps de venir nous trouver pour échanger une dernière fois. Cela m’incommodait. Ma réponse fut des plus évasives. « Oui, nous avons convenablement répétés. Du moins je le pense. —Mes invités comme vous le savez sont des amateurs de théâtre qui ont tant entendu parler de cette troupe de nègrescomédiens dirigés par Saint-Louis et j’ai pris la liberté de mentionner votre nom Miss Graham. Ces messieurs sont très complaisants et il serait tout à fat convenable que vous veniez les saluer. » Le sol sembla se dérober sous mes pas. Après Ilse et sa volonté de me voir agir de bonne grâce pour la cause du Train, il me fallait à présent plier aux exigences de mon employeur ; ma main se crispa dans mon jupon. « C’est qu’il me reste encore beaucoup de travail, M. Keynes. Certes j’en serai honoré de paraitre devant vos estimables relations mais une prochaine fois peutêtre. » Ses sourcils se froncèrent et il pointa son cigare dans ma direction. « Ces hommes viennent de loin pour aspirer à autre chose que de la fange, des demeures insalubres et des divertissements de rue ! Ainsi prouvons à ces gentlemen du sud que nous autres du Nord savons recevoir. Miss Graham, s’il vous plait ! » Et dans le salon un groupe de gentlemen se tenaient au coin du feu. Ils avaient le teint halé et l’œil brillant, la moyenne d’âge tournait autour de quarante ans et Keynes paraissait juvénile, presque sorti du berceau veillé par une nourrice nègre de la plantation de son père. Ne parvenant à

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respirer je fixai un détail du tapis d’orient quand les discussions cessèrent d’ellesmêmes. « Et voici Miss Graham qui tient le rôle de Régane dans la pièce que vous attendez tous ! Miss Graham se passionne pour la littérature et rédige des pamphlets à consonance abolitionnistes. —Ah, ah ! La bonne aventure ! On dit qu’il y a dans cette ville plus de clubs et d’association pour la défense des nègres que de grains dans l’océan, déclara un invité, les mains enfoncés dans les poches arborant une montre à gousset pincée dans la poche de son gilet. Et je présume qu’elle est membre d’une association qui milite pour les nègres, n’est-ce pas Keynes ? —C’est exact ! Qui mieux qu’un ancien esclavagiste sait de quoi il est question ? Ici, dans cette ville je fais pénitence et Miss Graham me sert de conscience. J’apprends beaucoup à fréquenter les lès nègres de Philly, vous devriez en faire autant M. Weston ! Vous pouvez disposer Miss Graham, nous ne vous retiendrons pas plus longtemps, merci ! »

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CHAPITRE Depuis deux heures on répétait la Scène Première de l’Acte II. « Est-ce que vous pourriez vous y mettre une bonne fois pour toute ! C’est épouvantable ! C’est une horreur ! Une véritable tragédie ! Joseph ! Samuel et Thomas, vous reprenez en y mettant le ton ! —A partir d’où m’sieur, questionna Thomas tenant son chapeau maladroitement sur son crâne rasé. Faut-il redire tout le texte ? —Non ! Reprenons à la tirade de Gloucester ! Et bien Edmond, où est le scélérat ? Allez-y Samuel et mettez-y du vôtre, que l’on y croit avec ferveur hein ? Silence un peu derrière ! A vous jeune homme et parlez distinctement s’il vous plait ! Allez ! —Et bien Edmond, où est le scélérat ? —Il est ici dans les ténèbres, répliqua Samuel en fixant l’autre acteur, agitant la pointe de son épée, marmonnant de coupables accusations… —Incantations, reprit Saint-Louis. On parle ici d’incantations ! Mais poursuivez, je vous prie, allez, on poursuit ! —…Incantations et adjurant la lune d’être en patronne tutélaire… —Mais où est-il ? —Voyez monsieur, je saigne, Samuel caressa sa barbiche oubliant quelle partie du corps il devait caresser puisque dans le rôle d’Edmond. Samuel s’essayait au théâtre comme tous autour de lui. On pouvait au passage leur tirer le chapeau, il n’est pas aisé de rentrer dans Shakespeare avec toutes ces subtilités linguistiques.

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—Gloucester, à vous ! Allez Joseph, c’est à vous ! —Euh…Où est le scélérat Edmond ? —Enfui de ce côté…Quand il a reconnu que par aucun moyen… —Qu’on le poursuive ! Holà ! Courezlui sus ! (Les didascalies précisent que les Visiteurs doivent sortir). Que par aucun moyen ? » Rosa Martin somnolait, attendant qu’on la sorte de sa léthargie pour aller décliner ses tirades sur cette scène improvisée. Son regard vint à croiser celui de M. Ben, assis là au milieu des autres membres de couleur. Ce grand rouquin au long nez et aux joues rondes s’intéressait à chacun et Saint-Louis remarqua l’intérêt que Benjamin portait aux nègres de Philadelphie. « Maintenant nous pourrions entendre notre Régane. Miss Graham vous est invitée à monter sur scène… » Tous les yeux convergèrent dans ma direction. Mon cœur battit la chamade. Parfois quand les scènes s’allongent plus longtemps que prévu, les autres font preuve d’une certaine patience ; on ne leur disait pas qu’ils répéteraient tous en ce jour et tous se pliaient au jeu. Alors en tremblant, d’un pas mal assuré, je quittai ma chaise pour gravir les trois marches conduisant à cette sorte d’échafaud et des plus nerveuses, le regard embué on me plaça près de son interlocuteur, sentant que cet instant se prêtait fort bien à la détresse de mon personnage. Arriverais-je seulement à réciter mon texte sans bégayer ?

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« Si cela est, trop faibles sont tous les châtiments qui peuvent atteindre le criminel. Comment va Milord ? —O Madame ! Mon vieux cœur est brisé, est brisé ! —Quoi ! Le filleul de mon père attenter à vos jours ! Celui que mon père a nommé… —STOP ! » Saint-Louis quitta sa Sacrosainte chaise pour se ruer sur le couple que nous formions, réveillant par là même le reste de l’assistance ; et lui de se placer entre Joseph et moi pour analyser ce passage. « Il fait nuit et vous êtes dans la cour de Gloucester. Le Duc de Cornouailles vient d’arriver avec sa suite dont vous, Tyler ! Vous n’êtes pas là pour une partie de belote ! Eux complotent quelque chose mais VOUS, vous êtes censée l’ignorer pour un temps. Allez ! Quoi ! Le filleul de mon père attenter à vos jours ! Celui que mon père a nommé… —Celui que mon père a nommé ! Votre Edgar ! —C’est mieux. Mais un peu plus de compassion dans votre regard, murmura Saint-Louis en levant l’index prêt à attendre sa réplique. —O Milady ! Milady ! C’est ce que ma honte aurait voulu cacher ! Poursuivit Joseph en cherchant un peu d’encouragement du côté de Saint-Louis. —C’est déjà mieux ! Mais ce n’est pas encore tout à fait ça. Poursuivez, je vous prie !» Pour couronner le tout, Keynes apparut dans la salle et s’assit près de Luce William qui lui tendit le feuillet afin qu’il puisse suivre. Il était le seul employeur à venir aux répétitions et sa présence suffit à

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faire glousser Joseph Petitgards que tous connaissaient pour être un être cynique. Ma réplique ne vint pas. Terrassée par la peur ne parvenait à se maitriser, je restai muette d’effroi. Joseph m’interrogea du regard. Comment cela pouvait-être possible ? Comment pouvait-on à ce point oublier autant de répliques ? « N’était-il pas le compagnon de ces chevaliers libertins qui escortent mon père ? —Je ne sais pas, madame…C’est trop coupable, trop coupable. —Oui, Madame, il était de cette bande, répondit Samuel incarnant Edmond. Un Samuel aux yeux brillant et portant la barbiche comme personne. Saint-Louis, le feuillet à la main et les bras croisés sur la poitrine retint son souffle craignant une nouvelle absence de ma part quand dans l’assistance on toussa pour souligner un profond malaise. « Je ne m’étonne plus alors de ses mauvaises dispositions : ce sont ceux qui l’auront poussé à tuer le vieillard, pour pouvoir dissiper et piller ses revenus. Ce soir même, un avis de ma sœur m’a pleinement informée de leur conduite ; et je suis si bien avertie, que, s’ils viennent pour séjourner chez moi, je n’y serai pas ». Cette Sœur, Rosa Martin ne somnolait plus attentive à notre pathétique jeu de scène entreprit entre le Duc de Cornouailles interprété par Thomas Allen, depuis un moment accroupi, se redressa après avoir lissé sa moustache et moi, passant d’une jambe à l’autre, la tête visée dans mon cou et les yeux fixant le parquet.

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« Ni moi, je t’assure, Régane…Edmond, j’apprends que vous m’avez montré pour votre père un dévouement filial ». M. Saint-Louis hocha la tête, des plus séduits par la noblesse toute naturelle du Duc. On disait de lui qu’il était arrièrepetit-fils d’un roi du Dahomey. Qui irait contester cette hérédité ? « C’est mon devoir, seigneur. Le regard de Samuel glissa vers ma personne, des plus nerveuses et sept répliques plus tard je devais ouvrir une fois de plus la bouche pour dire ceci : « A cette heure insolite, sous le sombre regard de la nuit ! D’importantes affaires, noble Gloucester, sur lesquelles votre avis nous est nécessaire. Notre père et notre sœur m’ont fait part de leur mésintelligence, et j’ai cru bon de ne pas leur répondre de chez moi : les derniers emporteront d’ici notre message…Notre bon vieil ami, que votre cœur se console ! et accordez-nous vos utiles conseils pour une affaire qui réclame une immédiate décision. —Je suis à vos ordres, madame. Vos Grâces sont les très bien venues ». Saint-Louis nous invita à quitter la scène et en homme courtois, Thomas Allen me tendit son bras. « C’était bien. Déjà mieux qu’hier pour ce qui est du ton à adopter. La scène II jouée par Kent et Oswald pourrait être répétée avec Edmond, Gloucester, Cornouailles et Régane demain soir qu’en dites-vous ? Et nous continuerons sur la scène III avec l’unique tirade d’Edgar pour attaquer la scène IV avec Lear et Kent, le Fou, Régane et Cornouailles. Je propose qu’on finisse cet Acte II pour la fin de la semaine. Ce qui sans vous cacher est un

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gros morceau. Il nous faudra revenir sur l’Acte I censé être maîtrise par tous, mais j’ai besoin d’être sûr que vous soyez très à l’aise avec vos rôles. Qu’est-ce qui ne va pas Samuel ? —Il devient difficile de trouver du temps pour apprendre ; on ne peut pas compter sur la générosité de nos logeurs car les bougies sont facturées le double pour les soirs d’hiver. Alors que devons-nous faire ? —Je comprends à quel problème vous devez faire face mais ne renoncez pas maintenant. Nous sommes à la moitié de la pièce et si l’un de vous décidait de partir, nous serions des plus démunis face à cet imprévu. Bon et bien, je vous libère et espère tous vous revoir demain. » M. Cumber, notre producteur attendit que tout le monde fut sortit pour me tendre l’un des anciens comptes-rendus de l’association ; il le lisait avec intérêt étant abolitionniste et soucieux du sort des Africains. Sans lui aucun ne serait là sur ces planches à partager un projet commun. 26 juin 1863, Le compte-rendu de notre réunion du 25 juin stipule qu’il n’y aura pas de rassemblement à la date du 3 juillet 1863 ; la raison étant le départ de notre Président estimé Prince Leduc pour le New Hampshire, le vice- Président Désiré Mouzat quant à lui refuse de présider tant que le différend qui diffuse l’affranchie Berthe Lion et Rosa Martin ne sera pas réglée (…) George pense que les réunions ne servent pas à grand-chose qu’à diviser les Nègres

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entre lui ; si on doit reprendre son expression notant ceci : « Nous ne sommes pas ici pour penser mais pour se plier aux exigences de nos maîtres ». Nos maîtres ! Ciceron, le vieil esclave de M. Dwayne Collins n’a pas la même vision des choses. Ce vieil Africain à l’âge inconnu de tous veut voir le monde changer. Pour ce dernier de telles pensées doivent être encouragées. De plus le compte-rendu rend public nos délibérations concernant : 1) La libre circulation des denrées, vêtements et produits divers ; la citoyenne M.s Elisabeth Mesle acceptant d’être citée accepte de céder ses biens comprenant des lots de pièces usées pouvant être repris, de produits d’artisanat local ou provenant en grande partie de la Caroline du Nord dont elle est originaire. 2) Les échanges culturels visant un large public parmi les esclaves et affranchis ; des cours de lecture, de mathématiques seront à disposition des plus démunis et une collecte sera proposé tous les premiers dimanches de chaque mois afin de récolter des crayons, du papier, des ardoises, des craies et surtout des livres afin de rendre l’apprentissage de la lecture possible. En 3) la philanthropie par des actions communautaires ; certaines maisons souffrent de l’incapacité physique de ses domestiques ; notant le cas de Duana sexagénaire incapable de se baisser en raison de ses gouttes. Une aide pourrait être lui être allouée sur diverses plages horaires. Une crèche pour les mères souhaitant disposer de pus de temps libres pourrait voir le jour si l’une ou l’autre des familles pouvait accepter des

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permanences. Le projet est en partie à la charge de l’affranchi Daniels M. placé chez un notable de la ville. La réunion fut concluante malgré l’absence de six membres actifs : Berenice Monjoie, Louise Vignet, Hippolyte Paul, Bart Saint Jean et Pierre Lucet, dit Grand Pierre. Pour le cas de Bart Saint Jean nous avons une explication plausible, son excuse fut prévenue une semaine auparavant. Ce genre d’assemblée présente des difficultés d’ordre organisationnel. Les employeurs sont parfois la principale cause de l’absentéisme des membres ; sur les dix derniers mois d’activité nous avons démembré une moyenne de sept absents sur les 24 représentants que nous sommes, ce qui est énorme quand on y songe. Beaucoup se désistent au dernier moment invoquant toutes sortes de raison afin de ne pas nuire à la réputation de leur employeur. Seconde cause la maladie avec des cas de blessures dont des luxures, brulures superficielles et graves et douleurs lombaires, rénales et autres. Notre médecin Dr Meyer reste impuissant face aux fléaux multiples et variés sévissant en pleine saison hivernale. Notre permanence se situe dans le quartier de la Society Hill dans la rue de Lombard Str. et la salle octroyée par le City Hall est de qualité puisque nous trouvons à nous y assoir ; cheminée en hiver avec le bois fourni par M. William Sully, l’un de nos bienfaiteurs sans qui le projet de cette association n’aurait jamais vu le jour. La gestion de la clef est remit à tour de rôle à l’un des membres contre

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signature et jusqu’à maintenant personne ne la égarée. Murs de brique rouges en façade et parquet régulièrement frotté par nos soins. On a voté à 19 voix contre 5 le choix de six membres par semaine et pour celle du 6 juin 1863 : Louise Vignet, Joseph Petitgars, Brune Majogali, Victor Monce, Cornella Abécassis et moi-même. Je veux bien pour Joseph, Brune, Cornella cependant les autres brillent très souvent par leur absence. J’ai proposé à trois reprises qu’il y ait des membres permanents volontaires mais à part cinq membres personne ne semble vouloir endosser cette responsabilité. Sitôt qu’on parle de responsabilités, tous se ferment comme des huîtres et la comparaison reste faible. En quoi consiste la permanence me direz-vous ? Et bien à faire face aux difficultés et urgences rencontrées par les membres et la communauté noire de Philadelphie et de ses faubourgs. L’autre jour à la date du 13 mai 1863, on a du dépanner Lauren Maurice à la demande de Bart Saint Jean. Motif : pas d’argent pour partir retrouver son fils fugitif dans le New Hampshire. On a fait une collecte. La permanence sert aussi à échanger sur divers sujets d’actualité pour notre gazette : The Philly Voice publiée par M. Nash qu’il accepte d’éditer une fois par mois. Les rédacteurs qui prêtent leur plume à cette voix sont Christopher LeePotts et moi-même ; le style de Chris est concis, direct et sans fioritures, le mien est plus singulier parce que plus lyrique. Comme dit Leduc, ce n’est pas un concours de littérature ; néanmoins si les blancs viennent à tomber sur nos écrits que

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nous n’ayons pas à rougir de honte. On s’exprime ouvertement tant qu’on nous donne la parole et tous de saluer l’Humanisme de Nash. On lui rendit visite le mardi à 4h et M. Nash s’investit pleinement dans cette mission. Il n’a pas souhaité publié le texte concernant l’affranchi Nelson mort dans la servitude ignorant tout de sa dite-liberté. « C’est un système judiciaire que vous dénoncé et l’on pourrait vous condamner pour moins que cela. Je refuse. Proposer un autre texte ». Les faits remontent au 12 février 1863 et depuis nous avons enregistrés neuf cas de présumés affranchis dont les « maîtres » refusent de les voir comme libres. De nombreux cas à Saint-Domingue, Jamaïque et Antigua selon les dires du vieux Peter Grey dit Pete l’Ancien. Monroe c’est le voisin de Keynes, un planteur de tabac à la tête d’un cheptel de 150 esclaves gras et bien entretenu ; lui a compris la nécessité de soigner sa main d’œuvre. D’autres font moins de sentiments et il le paie sur du long terme. Pour revenir à l’Association vieille de deux ans seulement on peut dire que c’est une réussite du à l’acharnement de ses illustres membres pour ne citer que Leduc par exemple. Il s’est évadé onze fois et a subit les pires dommages corporels: mutilé, diminué il est l’illustration du fameux Code Noir sévissant dans les îles de l’Amérique. Il ne voit plus qu’un œil, celui de gauche fut brûlé au fer blanc, il est unijambiste en raison d’une gangrène et bien qu’il n’ait que 35 ans il en parait vingt de plus. Quand il nous parle de ses années de captivité il y met de la hargne et nous

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autres, nantis de Philly nous tremblons d’effroi face à toutes ces horreurs. Nous appartenons à la race des infortunés, ce que clame également Keynes à la face de ses pairs. L’association connue des débuts compliqués et sans le soutien des Quakers, elle n’en serait restée qu’un vaste concept. On nous a clairement faire savoir que nous autres nègres ne pouvaient se réunir selon le même Code Noir visant à réduire toutes nos libertés ; ici à Philadelphie souffle un vent de contestation, du mépris des traditions anglo-saxonnes et nulle part ailleurs cette manifestation de fraternité n’aurait pu avoir lieu. Cependant le voisinage hostile à notre implantation a montré les crocs et sorti leurs griffes ; il y eut des agressions physiques et des intimidations de toute sorte venant de la population la moins réceptive à nos séances. Jets de pierres, crachats, chasse aux Nègres par les plus jeunes. Les rues de Philly n’ont plus de secrets pour les membres de l’Association pour les avoir arpenter dans un sens puis un autre et trouver une issue dans le but de fuir la bande des assaillants venus du Styx pour nous faire connaître l’Enfer d’Hadès. La meilleure sprinteuse reste Rosa Martin, notre gazelle capable de détaler, s’envoler et littéralement disparaître de leur champ de vision. Dans les plantations il faut savoir courir vite pour fuir le fouet du maître, argua-t-elle de dire pour dénigrer ses exploits. Les gens ayant des capacités physiques me dépassent complètement ; n’étant pas manuelle et encore moins capable de me déplacer à la vitesse du

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vent, il ne me reste qu’à saluer la nature si généreuse. Keynes fit pression auprès des autorités municipales pour nous obtenir une milice organisée et en civil pour nous éviter ce genre de désagréments ; on ne plaisante pas avec la sécurité dirait Keynes; le journal de Nash publia une manchette relatant les faits cités au-dessus: «Ce crime contre la Liberté Individuelle, rudimentaire et nécessaire à la survie de notre espèce ». Il savait que la fièvre gagnerait les âmes les plus corrompus par le mal comme celles recevant la divine bonté. Puis le 12 juin 1863 on vota pour une police externe régit par nos règles et composées de personnes noires. La majorité l’emporta : 22 voix contre 25 Alors Gustav, Honoré et Côme se chargèrent de notre sécurité et à leur taille à elle seule dissuade les plus récalcitrants et bras-dessus, bras-dessous on se sent invulnérables. En deux ans peu d’accidents majeurs ; ce qui es reste une première pour ce genre de agrégation ; Philadelphie s’occupe du sort de ses nègres et on compte plus de trois Sociétés veillant à rendre la leur plus meilleure. Des tracts circulent appelant la masse à prendre partit contre les armateurs, les marchandises importées telles que le thé, le tabac, l’indigo, le café, le coton et la canne à sucre ; on accuse les dirigeants de se fourvoyer dans la perfidie et Thomas Keynes tient salon avec les sénateurs du Massachussetts pour dénoncer de tels procédés.

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Le 3 juillet 1863, Louise, Joseph, Brune, Victor, George et moi étudiâmes la nouvelle trésorerie de vingt Livres ; les idées ne manquaient pas, nous devions retenir celle d’une épicerie de quartier. Les nègres de la Delancey Str. rapportent qu’il leur ait impossible d’acheter auxmême des provisions tant qu’ils ne viennent pas pour le compte de leur employeur. Et pour un premier aperçu on vote ; 5 voix contre 7 dont deux abstentions. On consigne cela dans notre journal de bord. Et comment fonctionnerait cette épicerie, questionne Victor Monce, notre trésorier attitré. Brune Majogali proposa une permanence identique à celui que nous occupons actuellement. Trois d’entre nous proposent Brune pour gérer la dite-trésorerie et Louise propose également sa candidature. Là où elle travaille, la gouvernante lui fait confiance en lui laissant gérer le cellier. Cette histoire est tranchée : une épicerie solidaire verra donc le jour. Il continuait à faire froid. Un froid à vous geler le cul. Bonté divine ! Des halos diffus entouraient les torches et à travers cette pénombre, à peine si l’on parvenait à reconnaitre la rue et la façade de la maison à pierres rouges de Keynes. George ouvrit la porte. « Comment se portait Shakespeare ce soir ? Sœur, j’ai beaucoup à vous dire sur un sujet qui nous intéresse toutes deux très vivement. Je pense que notre père partira d’ici ce soir. (Réplique de Gonéril dans la scène I de l’Acte I) »

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Et de lui répondre : « Bien-sûr et avec vous ; le mois prochain, ce sera notre tour. —Vous voyez combien ma vieillesse est sujette au caprice. L’épreuve que nous avons faite n’est pas insignifiante : il avait toujours préféré notre sœur, et la déraison avec laquelle il vient de la chasser est trop grossièrement manifeste. —C’est une infirmité de sa vieillesse ; cependant il ne s’est jamais qu’imparfaitement possédé, Ajoutai Tyler en se mettant à table pour préparer le repas à venir, soit une soupe à l’oignon et du jarret de porc. « Etaient-ils tous là ce soir ? Notre brave Saint-Louis doit se féliciter de pouvoir vous diriger. Je l’aime bien ce Saint-Louis. Certainement le seul blanc que les Nègres soient prêts à suivre dans cette foutue ville. Sacré homme et quelle personnalité ! —Keynes a assisté à la fin de la répétition ce soir. C’est toujours très embarrassant quand il est là. —Tu lui as causé une belle frayeur hier soir. Il n’était pas rassuré en sachant les chasseurs de nègres sévissant dans certains quartiers. On dit que les primes sont élevées pour trois nègres en fuite et tu le connais mieux que moi non, pour savoir qu’il aime avoir le contrôle sur tout ce qui l’entoure. Oh, moi je savais que tu n’étais pas loin alors je n’ai fait qu’attendre que ces messieurs s’en aillent pour réapparaitre une fois le brandy avalé. Que faisais-tu de bonne heure dans la réserve ce matin ? » Mon cœur battit la chamade. Ainsi George savait tout de mes activités : « J’y répétais à voix haute. J’ai tellement honte de ne pas y arriver que parfois je m’accorde quelques minutes loin de tout ce tumulte.

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—Tu sais, je t’aime bien Tyler. Tu es discrète et on ne peut pas vraiment se plaindre de toi. Au début je te prenais pour une arrogante, un brin opportuniste. Le genre d’employé qui n’est pas à son affaire constamment à papillonner et puis j’ai fini par t’apprécier en découvrant à quel point tu peux être audacieuse, sincère et délicate. Mais si tu tiens à gagner notre respect, cesse de nous mentir. Le mensonge dans cette maison n’a pas sa place. » En ouvrant la porte du salon j’y trouvais Keynes allongé sur le sofa fumait, les pieds en éventail et le bras plié sous la nuque. « Veuillez m’excuser Monsieur ! Je pensais n’y trouver personne. —Alors vous en êtes contrariée. Ah, ah ! Vous savez que cela fait maintenant deux ans que je suis là et en toute franchise jamais je n’aurai pensé m’installer ici. Cette ville est, en tout point, différente de Boston. Mais je respecte cet endroit. Finalement on apprend à connaitre et à apprécier ses voisins. Avant que vous n’arriviez j’étais à méditer…. » Il se perdit dans ses pensées sans pour autant cesser de me fixer. « Comme vous le savez je suis dans les assurances pour les lieux de culture comme le théâtre et les investisseurs, ceux qui ont parié pour cette aventure dont vous être actrice veulent que je les couvre sans avoir à sortir le moindre penny de leur poche. Comment était la vie à Baltimore ? —Je vous demande pardon ? —Oui vous êtes du maryland n’est-ce pas ? Et vous avez dit un jour avoir grandi à Baltimore ? » Mon cœur battit la rompre. « Et que voulez-vous savoir au juste ?

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—Et bien pour commencer le genre d’emploi que vous exerciez là-bas. Il est vrai que l’on connait si peu les personnes avec qui l’on vit. Et vous concernant, je peux dire que l’on se trouve être devant une page blanche ; Vous vous confiez à personne et n’entretenez aucune relation sentimentale et amicale avec quiconque. Alors je suis en droit de me poser certaines questions. —Il n’est pas nécessaire de le savoir. —Allons, voyons Tyler ! Vous logez sous mon toit depuis deux ans, ce n’est pas rien et j’avoue ne pas vous connaitre. Vous apparaissez et disparaissez dès les premières lueurs du jour et Birdy a bien du mal à se faire une idée de votre personnalité. Pour ce qui est de George, il est plutôt pragmatique mais pour Birdy vous restez un mystère à part entière. Alors mise à part l’écriture qu’est-ce qui vous botte ? Avez-vous une autre passion qui vous stimule ? Vraiment Tyler, je ne vais pas vous manger alors vous pouvez me répondre en toute quiétude ! » Il paraissait sincère mais je ne pouvais lui parler. Il ne me comprendrait pas. Ce n’était qu’un cupide assureur. J’épluchais ses factures et les créances sur ces débiteurs ; toutes ces lettres je les rédigeais pour lui et les lui postaient. Je savais exactement de quelle manière il arrivait à s’enrichir. Parfois je n’arrêtais pas d’y penser. Comment cela pouvait-il être aussi simple ? Il lui suffisait de gagner la confiance des établissements privés comme publics, d’obtenir une signature en bas d’un document et l’affaire était dans le sac. Il avait de l’argent à en juger ses comptes bancaires situés à Boston, New York et dans les autres villes de la côte Est

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des Etats-Unis. Il s’enrichissait avec la guerre civile et faisait ouvrir des succursales sur les ruines des métropoles confédérées. Il était de ce genre de vautour qui ferre les blessés pour se repaître d’un festin à venir. « La vie n’est pas intéressante. Elle n’est pas digne d’être narrée. —Vraiment ? Et s’il me venait l’idée de vous accompagner à Baltimore pour que vous alliez saluer votre famille, l’apprécierez-vous ? » Ma gorge se noua. Il ne pouvait vouloir me faire cela. Je n’étais qu’une vulgaire employée dont on dirait de moi que j’étais une gentille fille. Notre regard se croisa et la bonne humeur habitait son visage rond creusé par quelques rides d’expression au niveau des tempes. « Vous avez encore de la famille là-bas n’est-ce pas ? Vous savez que vous pouvez aller les saluer quand l’envie vous en prend. —Je n’ai plus de parents. —Ils sont tous les deux décédés ? Monsieur et madame Graham ? C’est une horreur ! Etait-ce la même année ? Oh, je suis vraiment indiscret parfois je joue trop les investigateurs. On peut parler d’une déformation professionnelle. Quel maladroit suis-je donc ? Et en quelles circonstances ont-ils perdus la vie ? —J’aimerai ne pas en parler, répondis-je les larmes aux yeux. —Oui, naturellement. Je vous demande de ne pas tenir compte de mon acharnement. Voulez-vous un carré de chocolat ? Ceux-ci m’ont été offerts par M.s Valentine, une comédienne des plus talentueuses connues pour avoir interprété

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des rôles avec brio. Allez-y ! Ils sont fait pour être mangés ! » Il s’assit sur le canapé, les jambes croisées l’une sur l’autre et les bras étendus sur le dossier du meuble. « Venez donc par ici Miss Tyler ! Oui, venez, vous assoir près de moi. Puisque nous en sommes aux confidences, je soupçonne Birdy d’utiliser cette maison comme point de chute pour les esclaves en fuite. Avez-vous remarquez quelque chose d’étrange dans son comportement ? —Non, murmurai-je en cherchant à paraitre détachée malgré ma froisse. Comme vous le disiez on ne connait jamais vraiment les gens avec qui l’on vit. —Alors vous non plus vous ne saurez expliquer la présence de linge et de nourriture dans le débarras ? —Je ne m’y rends jamais. —Jamais ? En êtes-vous certaine ? » Je ne parvenais plus à respirer et la tête baisée je tentais de recouvrer la raison. « Oui vous avez raison, j’y suis passée ces derniers temps afin de revoir mon texte. Cet endroit est assez éloigné de la maison pour ne pas craindre de voir surgir Birdy ou George. Je pourrais rester plus longtemps monsieur, mais j’ai encore du travail à effectuer avant ce midi. » Keynes ne leva pas le nez de ses cuisses. « Oui, je ne vous retiens pas Miss Tyler. » Et quand plus tard toute la maison se fut endormie, j’accrochai un mouchoir comme convenu à la porte de service. Un chien aboya dans la rue au moment où une voiture passa. Puis le silence de nouveau revint. Derrière le carreau de ma fenêtre je guettai sans rien voir venir. Un cheval

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hennit au loin et je sombrai dans un sommeil agitĂŠ par de mauvais rĂŞves.

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CHAPITRE Nash m’accueillit dans son imprimerie. Il relisait mon texte avoir de voir s’il pouvait le publier en l’état pour notre journal. Et derrière le carreau je vis arriver Ilse Heine. « Où est notre cargaison Tyler ? —de quoi veux-tu parler ? J’ai fait ce que vous m’aviez dit de faire. —Oui nous avons vu le drap à la fenêtre mais une fois sur place, la cargaison n’y était plus ! Il devait attendre sur place et vous ne deviez pas vous en approchez. Que lui avez-vous dit ou suggérer de faire ? Tyler, pour l’amour du Ciel, ditesmoi quelque chose ! —je suis allée le voir effectivement. Je voulais m’assurer qu’il ne manquait de rien ; Il a commencé à me parler du Kentucky et de sa femme. Je n’ai pas du comprendre ce qu’il me disait à son sujet, j’en suis navrée ! —navrée ? Alors il est retourné dans le Kentucky alors que jusqu’à maintenant nous avions réussi à le faire changer d’avis. Sa femme l’aurait rejoint plus tard ainsi que les petits. Maintenant les chasseurs de nègres vont l’arrêter, déclara cette dernière en panique, tournant en rond tel un ours en cage. Nous n’avons plus aucun moyen de le récupérer sans devoir en référer aux autorités ! Quel mal a pu vous prendre d’aller lui parler ? —Il semblait si désespéré…. —Ils le sont tous. Les femmes, les enfants. ils sont tous paniqués à l’idée de passer d’une gare à une autre. Vous ignorez les difficultés que cela a pris pour l’acheminer jusqu’ici Enfin… espérons qu’il soit toujours à Philadelphie ! »

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Ilse partit, Nash revint vers moi. « En ce moment Mrs Heine est à cran. Ce n’est pas la première fois que ce type de mésaventure lui arrive. Miss Heine s’inquiète pour vous. Elle dit que vous ne devriez pas prendre un tel risque. Je sais qu’il existe des liens très forts entre les conducteurs et leur passager. Elle a bravé bien des combats pour vous conduire ici. Vous devez par conséquent voue estimer heureuse d’avoir une telle amie pour veiller sur vous. Elle sacrifierait sa vie pour votre liberté, ne l’oubliez pas ! « L’amour se refroidit, l’amitié se détend, les frères se divisent ; émeutes dans la cité ; discordes dans les campagnes ; dans les palais, trahisons ; rupture de tout lien entre le père et le fils. » Nash tirait cette réplique de Gloucester à Edmond dans la scène II de l’Acte I quand ce dernier apprend les plans machiavéliques visant à éloigner Kent du royaume de Lear. Et je poursuivis en prenant la tirade d’Edmond : « C’est bien là l’excellence fatuité des hommes. Quand notre fortune est malade, souvent par suite des excès de notre conduite, nous faisons responsables de nos désastres le soleil, la lune et les étoiles… Et Nash de répondre : « Comme si nous étions scélérats par nécessité, imbéciles par compulsion céleste, fourbes, voleurs et traîtres par la prédominance des sphères, ivrognes, menteurs et adultères par obéissance forcée à l’influence planétaire, et coupables en tout par violence divine !» Debout devant la fenêtre et les mains derrière le dos Keynes me suivit du regard. Après avoir retiré ma cape et mes gants je

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le trouvais être à rédiger son courrier, la plume grattant avec empressement le papier, le sourcil froncé, lèvres pincées. « Vous plaisez-vous ici à Philadelphie ? Suis-je un obstacle à vos projets ? Parlezmoi franchement Miss Graham, êtes-vous heureuse près de moi ? —J’ai un toit au-dessus de ma tête et je mange à ma faim, Monsieur ». Son regard bleu me sonda. Comme dirait le Duc de Bourgogne dans la scène I de l’Acte I : « Très Royale Majesté, je ne réclame rien de plus que ce qu’à offert Votre Altesse ; et vous n’accordez pas moins ». « Pourtant vous savez que je vous apprécie. —Oui, Monsieur mais… je ne suis pas stupide. Vous m’instrumentalisez rapport à vos affaires avec le théâtre. C’est votre métier après tout que celui d’estimer un bien, un spectacle, des comédiens. —Quel est donc ce ton si amer ? Où est dont passée la si complaisante Miss Tyler ? Questionna-t-il lles sourcils froncés. J’ai une plantation en Caroline du Nord, le saviez-vous ? Ce n’est pas le genre de biens dont on peut se vanter d’avoir en Pennsylvanie. J’ai des esclaves, miss Tyler. » La nausée me colla aux lèvres. Et il poursuivit sur le même ton jovial, presque cynique. « Plus de cent nègres dont aucun chiffre ne vient polluer ma comptabilité puisque mon cadet gère comme personne notre production de tabac et d’indigo ; En ce moment il convoite des chevaux, des purssangs qu’il compte faire courir dans le Kentucky. En ce moment précis, vous devez me haïr puisque je possède des nègres, des esclaves que je n’ai pas

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affranchis quand tous pensent de moi que je suis passé de l’autre côté de la frontière soit du côté de l’Union. Cela dit je compte vendre les nègres pour ne garder que les chevaux. On peut plus facilement parier sur eux. » Plus tard George me tira de mes pensées : « Dans la scène II de l’Acte II tu as très peu de répliques, entonna George en posant la selle sur la table là il envisageait de nettoyer les cuirs et le fer. Le petit Lucet est-il bon dans le rôle de Kent ? Comment le trouves-tu ? —Tu disais ? —Comment est Lucet dans le rôle de Kent ? —Très bon et face à Hippolyte Paul on ne pouvait trouver meilleure combinaison. Ils s’entendent bien à la ville comme sur scène, on ne peut pas en dire autant de Petitgars et de Victor Monce, notre Roi Lear. Un jour ils finiront par s’entretuer, répondis-je en en sortant le pot de cire pour les bottes noirs de Keynes. Avant-hier on a du les séparer. Saint-Louis était dans tous ces états. Donne-moi la réplique de Cornouailles ! —Qu’on aille chercher les ceps ! Sur ma vie et mon honneur ! Il y restera jusqu’à midi. —Jusqu’à midi !...Jusqu’à ce soir, milord, et toute la nuit encore. Sais-tu que Lucet a dit à Victor Monce d’aller se faire fiche, tout cela pour cette Bérénice Montjoie. Pourquoi les hommes font-ils autant de zèle pour une femme, surtout quant cette dernière a refusé de prêter ses traits à ceux de Cordélia. —Mais Madame, si j’étais le chien de votre père, vous ne me traiterez pas ainsi.

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Enchaîna George sans écouter un mot de mes élucubrations. Il prend tour-à-tour le rôle de Cornouailles et de Kent. —Je traite ainsi sa valetaille. Et là on apporte les ceps. Je suis une piètre actrice n’est-ce pas ? Je n’ai rien du charme de Luce ou de Rosa Martin. Toutes deux feront un malheur lors de la Première. Elles ont ce que les autres n’ont pas : de la prestance. Ensuite la réplique est la suivante : « Ma sœur pourra trouver plus mauvais encore que son gentilhomme ait été insulté et maltraité dans l’accomplissement de ses ordres. Là je m’adresse aux valets. Entravez-lui les jambes. On met Kent dans les ceps. Et là je parle à Cornouailles, mon époux. Allons ! Mon cher seigneur, partons. Et là tous sortent excepté Gloucester et Kent. —Entravez-lui les jambes. Tu donnes un ordre là ! Entravez-lui les jambes ! Mets-y plus d’aplomb. Tu es une riche personne et tu ne fais pas de sentiments pour les fautifs, pour ce Kent qui te déçoit et t’horripile tout à la fois. Tu es loin d’être aussi sentimentale que tu prétends l’être. Tu joues sur deux tableaux ne l’oublies pas, alors montres-toi détestable ! —Entravez-lui les jambes ! —C’est mieux. C’est nettement mieux. Mais ce n’est pas encore cela. Tu dois prendre l’inspiration auprès des personnes que tu connais le mieux. Parfois tu n’es pas assez présente, tu manques cruellement de spontanéité. « Ma sœur pourra trouver plus mauvais encore que son gentilhomme ait été insulté et maltraité dans l’accomplissement de ses ordres. Tu vois la nuance ? » D’où George tenait-il cette exactitude ? A la scène IV de l’acte II, je tiens la

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réplique avec le roi Lear et je me mets à dire : « Je vous en prie, sire, prenez patience. Vous êtes, je l’espère, plus apte à méjuger son mérite qu’elle ne l’est à manquer à son devoir ». Là je me sentais inapte à faire passer la moindre émotion et George le ressentit. Il hocha la tête en signe de protestation. Il ne me restait plus qu’à démissionner auprès de Saint-Louis. Cela m’épuise d’être aussi mauvaise, n’importe quelle femme pourrait ternir le tôle de Régane mieux que moi. Le soir même je reprends cette sentence : « Je vous en prie, sire, prenez patience. Vous êtes, je l’espère, plus apte à méjuger son mérite qu’elle ne l’est à manquer à son devoir ». Saint-Louis après avoir souffert l’interprétation de Pierre Lucet-Kent, Victor Monce-Lear et Joseph PetitgarsGloucester ne pouvait plus rien entendre, pas même mes murmures sortis tout droit d’outre-tombe. Il se crut être plongé dans une effroyable torpeur et n’hésita pas à nous sermonner, nous, pauvres enfants du Christ que nous sommes. « C’est mauvais ! Véritablement mauvais ! Heureusement que cette troupe ne m’a pas couté un shilling, j’en serais bel et bien ruiné ! Avez-vous décidé de saper mon enthousiasme en vous montrant plus mauvais que la veille ? Kent par ici ! Et vous Lear, prenez soin de ne pas vous montrer si habile à déjouer les pièges tandis par les traîtres ! Où est le Fou ? (personnage apporté à la scène III et que l’on retrouve plus tôt dan la pièce) Ah, vous voilà ! Je veux plus de passion dans cette scène, ce n’est pourtant pas difficile à l’imaginer ! La scène IV se veut plus…

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déroutante. Allez, on reprend au passage de Gloucester : « Je voudrais tout arranger entre vous ». Et par pitié, Lear montrez-vous persuasif ! » Au fond de la salle se tenait Keynes, plus rectiligne que jamais. Il n’est pas venu seul puisque More occupait la même ligne. Pour une fois personne ne pionce sur les bancs et c’est l’œil ouvert que les comédiens suivaient l’évolution de Lear, de Kent, de Gloucester et Cornouailles. Au premier rang Rosa Martin notre Cordélia a le teint frais de celle qui vienne de céder aux élans du cœur. More occupait comme tout le sait, une place respective à Philadelphie et sans sa participation SaintLouis n’aurait jamais trouvé la motivation de montrer cette troupe de ComédiensAffranchis. Pour Saint-Louis l’enjeu est de taille ; de ce succès dépendra de la crédibilité de More à mener des actions sociales. Les Quakers ne savent décidément plus de quelle façon occuper leur temps libre. Les deux hommes finissent par se réunir, pas forcément pour le meilleur. Pour Rosa Martin l’occasion d’aller jouer les coquettes auprès de notre Alton More. Il aimait les femmes de couleurs et ne se le cachait pas. Le Fou termine sa réplique à laquelle répond Lear puis Cornouailles, Gloucester et notre suite, arrivons sur scène sous le regard impitoyable de Saint-Louis. A cet énoncé : « Je vous en prie, sire, prenez patience. Vous êtes, je l’espère, plus apte à méjuger son mérite qu’elle ne l’est à manquer à son devoir », survient un grand silence. Pourquoi donc ? Ai-je un bouton sur le nez ayant poussé subitement ?

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« Eh ! Qu’est-ce à dire ? Répliqua Victor Monce, notre Lear. Lui vient de la Caroline du Nord et passe pour un héros ; il se serait évadé quatre fois et des tas de rumeurs circulent à son sujet, plus ou moins véridiques mais faisant la joie des âmes en quête de frissons. —Je ne puis croire que ma sœur ait en rien failli à ses obligations. Si par hasard, sire, elle a réprimé les excès de vos gens, c’est pour des motifs et dans un but si légitimes qu’elle est pure de tout blâme ». Nouveau silence. Samuel Monroe plongea son regard dans le mien et qu’estce que j’y décèle ? Il veut passer pour inflexible, pour un incorruptible ; il ne se laissera pas intimidé par mes arguments de jeune vierge un peu timorée employée par Keynes. La bouche entrouverte il attend comme tous dans cette salle, le reste de cette tirade. Et Monce poursuit : « Ma malédiction sur elle ! —VOILA ! On sent ici toute la colère de Lear pour la sœur ! Tyler, donnez tout ce que vous avez…c’est à vous ! —Oh ! Sire, vous êtes vieux. La nature en vous touche à la limite extrême de sa carrière : vous devriez vous laisser gouverner et mener par quelque discrète tutelle, mieux instruite de votre état que vous-même. Aussi, je vous en prie, retournez auprès de ma sœur, et dites-lui que vous avez eu tort, sire ». Saint-Louis est dans mon dos et son souffle chaud caresse ma nuque. Les grands cils de Luce battaient lentement ses paupières quand ils ne vous étudient pas à loisir. Un franc sourire sur ses lèvres pleines. George a raison quand il dit que je n’habitais pas assez mon personnage, Régane manque de relief. Un

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bel édifice ne peut se faire sans de bonnes fondations, une bonne charpente et cette ossature n’est autre que l’étude du genre humain. Le reste me parait tout aussi bon jusqu’à ce que Luce monte sur les planches pour répondre à Lear. « Et pourquoi pas, monsieur ? En quoi suis-je coupable ? N’est pas coupable tout ce que réprouve l’irréflexion et condamne la caducité ». Une voix grave, d’un naturel autoritaire et je lui envie cette assurance. Elle tourne tour-à-tour autour de Lear, puis de moi ; prétentieuse, mais toujours superbe, impeccable, brillante comme Rosa Martin parvient à des sommets avec si peu de choses. Avouons-le : Luce est un appel à la passion, rien d’étrange que tous les mâles cherchent à la séduire. Et deux répliques plus loin, il me faut enchainer avec : « Je vous en prie, père, résignez-vous à votre faiblesse. Si, jusqu’à l’expiration de ce mois, vous voulez retourner et séjourner chez ma sœur, après avoir congédié la moitié de votre suite, venez me trouver alors. Je suis pour le moment hors de chez moi, et je n’ai pas fait les préparatifs indispensables pour vous recevoir ». Après Luce tout parait plus facile. Elle donne le ton, le rythme des phrasés et l’ambiance de la scène par son insolence toute naturelle ; travailler à ses côtés et vous devenue une Polymnie, la muse de la rhétorique. La main sur la hanche, Luce ondulait passant entre nous en gonflant la poitrine et relevant le menton avec orgueil. Ce regard en coin m’est destiné, comment ne pas en rougir? J’ai cinq répliques avant d’attaquer à ses côtés. Lear regarde Goneril puis moi.

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« Ces méchantes créatures ont encore l’air bon à côté de plus méchantes. N’être pas ce qu’il y a de pire, c’est encore être au niveau de l’éloge. (A Goneril) J’irai avec toi. Les cinquante que tu accordes sont le double de ses vingt-cinq, et ton amour vaut fois le sien. —Ecoutez-moi milord. Qu’avez-vous besoin de vingt-cinq personnes, de dix, de cinq, pour vous suivre dans une maison où un domestique deux fois aussi nombreux a ordre de vous servir ? Répliqua Luce en agitant ses jupons devant Monce. D’où a-telle appris tout cela ? Et quelle grâce dans ses mouvements ! Nous finissons l’Acte II avec Cornouailles et Gloucester. On nous applaudit. Enfin… les applaudissements vont faire Luce et son magnifique jeu d’actrice. Au-dessus de la casserole, Birdy parlait toute seule et en me voyant arriver son visage prit une autre teinte et avec quelle rapidité me sauta-t-elle dessus ? « Il reçoit et il a demandé à ne pas être dérangé. L’invité en question est un type mandaté par le gouvernement. Tu devrais rester dehors, le temps que ce monsieur s’en aille. » La porte du salon s’ouvrit et prestement Birdy me poussa dans le cellier, puis reprit sa place derrière la table. « Ma Birdy êtes-vous seule ? J’avais cru entendre le portail s’ouvrir. Il grince un peu en ce moment et chaque allée et venue est ainsi contrôlée. Miss Graham est-elle rentrée ? —Je n’ai pas vu cette petite. Vous savez comme moi qu’elle est toujours là où on ne l’attend pas. » Par l’interstice de la porte je vis Birdy passer pour accéder à l’étagère.

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« Vous ne semblez toujours vouloir vous entendre avec elle n’est-ce pas ? J’avais pensé que vous modéreriez vos sentiments envers cette jeune personne mais force de constater qu’il n’en est rien. Si d’aventures vous veniez à la croiser alors envoyez-la moi, j’apprécierai cet effort. M. Ryan, pouvons-nous éclairer votre lanterne ? » Des pieds martelèrent le sol. Un type avançait vers Birdy si lentement que mon cœur à tout instant menaçait d’exploser. La main sur la bouche je tentais de taire ma respiration. Tôt ou tard la panique me ferait vider la vessie. « Je sens un parfum différent du vôtre, déclaré l’étranger, Il y a peu de temps de cela, quelqu’un d’autre se tenait ici. —Ah, ah ! M. Ryan est un fin limier. Il traque les nègres en fuite et depuis peu il est à la recherche des frères Peyton, recherché par le sénateur Willis de la Caroline du Nord. Je lui ai dit que mon personnel n’avait aucun rapport avec le vol de ces biens mais il s’évertue à penser que ces nègres aient pu se cacher quelque part chez moi. Ah, ah ! Après tout, cela ne repose que sur des suppositions ? Dans le cellier j’étais sur le point de m’évanouir et je me mordis la langue afin de ne pas m’écrouler dans les pommes de terre, navets, carottes et autres légumes en cageots. « Il y a quoi derrière cette porte ? —C’est le cellier Monsieur, répondit Birdy d’une voix étouffée. —mais il n’est pas nécessaire de visiter toutes les pièces incongrues de ma maison, disons que pour une fois vous avez fait chou blanc. Je vous raccompagne à la porte si vous le voulez bien. »

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En alerte maximum je me tenais prête à partir en courant mais Birdy ouvrit les lèvres. « A ta place je ne bougerai pas d’un poil. » Et elle eut raison de m’avertir car aussitôt revint sur ses pas Keynes. « Dieu quelle situation Birdy ! J’ai cru ne jamais pouvoir m’en débarrasser. Ces détectives privées sont d’une telle arrogance qu’on ne manquerait pas de sortir son colt pour leur rappeler les bonnes manières. Celui-ci, cet Irlandais de bas étage se persuade de détenir une part de vérité. Selon lui j’aurais hébergé un nègre en fuite, il y a quelques temps de cela. Ah, ah ! Entendez-vous cela Birdy ? Moi, hébergeant un nègre ? C’est à crever de rire, non ? Heureusement que nous autres Keynes ne sommes pas dépourvus d’humour. Et bien, Birdy vous en faites une de ces tronches ! —Monsieur je réfléchissais. —Vraiment ? » Il se tenait à présent devant la porte du cellier. Vous, réfléchissiez ? A quoi donc ma chère amie ? Tout cela ne devrait pas vous causer le moindre embarras. Votre loyauté ne peut-être démenti. C’est la raison pour laquelle vous me servez depuis toujours et j’aimerai vous témoigner ma gratitude en vous octroyant une semaine de congé afin d’aller rendre visite à votre famille. Toutes vos dépenses relatives au voyage seront à ma charge. —Oh, M. Keynes je ne sais comment vous remercier ! C’est très généreux de votre part. —Mais si Birdy, vous savez comment me remercier, glissa-t-il en appuyant sur chaque mois, si vous faites sentir à Tyler qu’elle n’est à sa place ici, si vous la

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menacez de quoique se soit en jetant le discrédit sur son honneur alors je me passerais de vos services. La conservation est close ! Ma journée ne fait que commencer ! » Et je finis par fondre en larmes dans ma cachette. Je doutais pouvoir y arriver. il y avait toujours cette menace au-dessus de ma tête et personne pour me réconforter. Rien ne m’obligeait à rester. Je pouvais m’en aller et recommencer ailleurs. Mais je savais au fond de moi que je n’y arriverais pas tant que Keynes me payait, le double de ce que j’accomplissais, juste pour s’assurer de ma présence dans cette riche demeure. M.s Fitzroy fut introduite dans le vestibule et George l’aida à quitter son manchot, sa cape à col de zibeline. Cette riche veuve convoitait Keynes et sa fortune. On se croisa dans le couloir et son regard bleu limpide me défigura avec circonspection. Fitzroy était d’une beauté froide, une de ces héroïnes scandinaves au nom imprononçable. Pourtant elle me remettait ses vêtements qu’elle prenait soin de mettre à ma taille. Des malles entières de taffetas, de mousseline, soie et fourrure arrivaient dans le salon suivies par sa camériste chargée de retoucher ses pièces. Elle disait faire cela par amour pour ma personne ; elle ne pouvait être sincère en disant cela. Elle ne faisait cela que dans le but de me corrompre. « Et comment se porte le Roi Lear, Miss Graham ? Je l’ai moi-même joué à Londres et j’habitai le rôle du Comte de Kent. Qui l’interprète ? —Pierre Lucet. —« Je suis tenu de vous aimer ; et je demande à vous connaître plus

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particulièrement, lança-t-elle se rappelant la tirade de Kent, scène I de l’Acte I ; il s’adresse à Edmond et je ne peux l’imaginer elle, jouer le rôle d’un homme. —Messire, je m’étudierai à mériter cette distinction. —Je ne m’attendais pas à moins Miss Graham. Pierre Lucet, dites-vous ? Et joue-t-il convenablement ce Kent ? Questionna-t-elle en s’approchant de moi et à cette distance je remarque son parfum, de l’essence de rose. Est-ce le Lucet de la Géorgie ? —C’est cela, oui, répondit Birdy, tous des vauriens à qui l’on a donné la liberté un peu trop rapidement, madame ! Parfaitement et je pèse mes mots, des bons à rien ; ils jouent les Princes et paradent dans leurs bons costumes quand leurs frères crèvent la misère dans les plantations du Sud. Tout cela n’est pas convenable, moi je vous l’dis ! » Qui peut arrêter Birdy quand elle parle ainsi ? « Et où en êtes-vous dans la progression de cette pièce ? Demanda Elisabeth Fitzroy en m’ayant suivit dans le salon, ouvrant les portes devant moi et m’aidant à poser le plateau sur le guéridon. Etes-vous à l’Acte III ? —Non, on termine l’Acte II et SaintLouis espère que l’on puisse terminer celui-ci et reprendre l’autre pour être certain que tout le monde connait son texte, répondis- je en osant un sourire, ce qui n’est pas évident quand on voit la difficulté que certains éprouvent à se souvenir de l’ordre de passage. —C’est une excellente expérience que ce théâtre et vous vous en sortirez grandie. Shakespeare est un grand dramaturge et

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notre Saint-Louis s’investit pleinement dans ce projet. Je l’ai vu diriger et jouer à Boston et il a cela dans la peau. Naturellement je me tiendrai au premier rang pour applaudir vos exploits. Maintenant, asseyons-nous… » Je m’exécutai sans la lâcher des yeux. « Birdy ? Birdy, (cette dernière apparut à la porte) Soyez aimable de dire à Hippolyte de ne pas m’attendre. Je ne voudrais pas être responsable de son retard dans l’apprentissage de l’Acte II. Je n’ai pas pris la liberté de le faire entrer, murmura cette dernière à mon attention, je sais qu’il aime à vous taquiner alors je ne peux provoquer cette situation. Il dit que mon aide n’est plus nécessaire maintenant qu’il répète avec Monce. Et vous, pourquoi n’y allez-vous pas ? —La vérité est une chienne qui se relègue au chenil : on le chasse à coups de fouet, tandis que la braque grande dame peut s’étaler au coin du feu et puer. C’est ce que dirait le Fou de Lear n’est-ce pas ? —Sarcasme cruellement amer pour moi ! Je pense que vous devriez vous y rendre. Ne serait-ce qu’une fois pour ne pas paraitre hautaine et snob à leurs yeux. Monce est un brave homme connu de toute la Pennsylvanie pour être un homme exemplaire. Un tel ami ne peut-être que bénéfique pour vous. Songez-y Tyler ! Estce vous qui ayez fait ces pâtisseries ? Elles sont délicieuses, un véritable régal ! —Merci Madame. —Voyons, Tyler ! Appelez-moi Elisabeth, nous sommes de vieilles amies maintenant. Nous n’avons plus de secrets l’une pour l’autre. Mais avouons-le que cette maison aurait besoin d’une nouvelle décoration. Je ne cesse de suggérer un

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rafraichissement des lieux à Keynes mais il n’entend rien. Toutes ces couleurs sont passées de mode ! Ces tons ocres et dorées ne se font pus. Je ne comprends pas qu’un homme aussi élégant et raffiné puisse manquer de discernement. Nous devrions prendre cela en main vous et moi. Après tout nous sommes les seules à le cerner dans toute sa complexité. Ah, ah ! Attendons qu’il parte pour Boston et transformons cet endroit en un palace digne de ce nom ! —Au théâtre, on…certains pensent que je n’irai jamais jusqu’au bout. Il y a des paris qui courent sur moi et il m’est difficile de m’approcher de ces personnes sans soulever un voile d’indignation. —Non ! Non ! Tout cela c’est faux ! Vous êtes membre de leur association depuis deux ans et vous leur rendez un grand service avec vos comptes-rendus. Et puis qui a dit que cela serait facile ? Monter sur les planches n’a rien d’anodin. C’est un exercice difficile et tout le monde le sait. Il est vrai que votre texte manque d’assurance, parfois un peu approximatif mais ne baissez pas les bras pour autant, dans quelques semaines vous vous féliciterez d’avoir tenu le cou jusqu’à la représentation ! Et surtout ne prêtez aucune oreille attentive à ces chipies que sont Bérénice Montjoie et Luce ! Ditesvous qu’elles sont envieuses mais qu’elles ne valent pas mieux que vous. » Bérénice Montjoie pouvait être à l’origine de tout cela : notre reine du potin travaillait chez M.s Collins comme femme de chambre. Elle se donnait des grands airs en refusant de se mélanger avec les « Nègres » pour se donner plus d’importance.

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Keynes ouvrit la porte suivit par George. « Ah, vous ici ! Que me vaut ce charmant plaisir ? Je vous croyais à new York ? Questionna ce dernier en déposant un baiser sur la main d’Elisabeth. Avons-nous des nouvelles de votre frère ? —Il m’a fait savoir que la situation s’améliore. Il ne fait que spéculer, selon lui le prix du baril de poudre vat sur celui du tabac. Jusqu’à maintenant nous ne sommes pas dans un secret de polichinelle. —Ah, tant que les affaires font….Donc, vous restez à Philadelphie ? Vos poulains du théâtre en besoin de toute votre attention, déclara Keynes en allumant sa pipe au manche d’ivoire. George, un verre de bourbon, soyez aimable. Il fait si froid dehors qu’il faut bien cela pour se réchauffer. Merci mon veux. Alors de quoi parlez-vous en femmes du monde qui se respectent ? —Encore et toujours de cette pièce de Shakespeare et nous en étions à ces grandes lignes. Miss Graham pense qu’elle n’est pas encore prête à monter sur les planches. Mais qui l’est entre nous ? Le Roi Lear est plus compliqué que l’on ne le croit. —Pas si l’on parle de trahison et de sentiments contradictoires. » George croisa mon regard. « M. Keynes, dois-je préparer votre cheval ? —Non pas, je m’y rendrais à pied. —A pied, vous n’y pensez pas ? Ma voiture est à votre disposition. » Un silence s’installa entre nous. Bien vite j’avalai mon thé pour quitter le divan et les laisser à leurs discussions politiques. « Miss Graham, ne vous découragez pas, argua Keynes au moment où je quittais la pièce, vous êtes une brillante comédienne

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et lors de la représentation tous les yeux seront diriges vers vous car de toute l’histoire du théâtre de notre nation il n’y aura pas eu de Réjane plus juste et plus impétueuse que vous ! » A six heures du matin, j’ouvris les rideaux et persiennes, je vidais la cheminée et m’installais au salon pour le petit déjeuner ; à neuf heures, mon rendezvous quotidien avec M. Nash aura lieu et emmitouflée sous un vieux manteau je filai vers l’imprimerie. Avec ce froid venu de nulle part, la ville restait paralysée —cela dure depuis maintenant plus de deux semaines et ceux d’ici disent ne pas avoir connu un tel hiver depuis des décennies— il fallait avancer vite et surtout ne pas s’arrêter au risque de geler sur place. Birdy rapportait que M.s Cowder, la voisine en glissant sur le pavé s’est cassée le tibia et Andrew a mis deux heures à faire quelques pas avec cheval et chargement. Alors avec quel soulagement parvins-je à l’imprimerie ? « Comment allez-vous Tyler ? Interrogea Nash sans lever le nez de son épreuve. Derrière lui les commis sont déjà à pied d’épreuves et aucun d’eux ne se laissent déconcentrer par ma présence dans leur atelier bruyant et rempli d’effluves de tabac. Les presses font un bruit du tonnerre et je plains ces hommes œuvrant dans pareille ambiance. Et Nash enchaîna : « Christopher Lee Potts a-t-il terminé de rédiger sa chronique ? —Je l’ignore mais cela ne devrait pas tarder ». Il ne m’écoutait plus, l’œil dans sa lunette et il partit sans plus se soucier de moi. Et cela me fit penser à Kent lors de la Scène I de l’Acte I au moment où il remet

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sa fille Cordélia au Duc de Bourgogne : Telle qu’elle est, messire, avec les infirmités qu’elle possède, orpheline nouvellement adoptée par notre haine, dotée de notre malédiction et reniée de notre serment, voulez-vous la prendre, ou la laisser ? Le regard de Nash croisa le mien. Va-t-il répondre : Pardonnez-moi, royal sire : un choix ne se fixe pas dans de telles conditions ? Mais à la place de cela, il pénètre mon regard plus en profondeur. «Vous voyez Saint-Louis ce soir ? Alors dites-lui que l’ébauche du programme sera prête demain matin. Vous voulez peut-être y jeter un œil ? » Un quoi ? Un programme ? Et lui me tendit une feuille : « Se jouera à la date du 12 MARS 1863, la pièce de William Shakespeare intitulée : LE ROI LEAR Et mise en scène par le Sieur Brett SaintLouis de du Petit Théâtre de Philadelphie. Entièrement financée par la Société des Amis, les recettes iront à la fondation William Pitt visant à l’intégration pour tous. Avec dans les rôles suivant : LEAR, roi de la Grande-Bretagne, Victor Monce LE ROI DE France, Bart Saint-Jean LE DUC DE BOURGOGNE,(non mentionné) LE DUC DE CORNOUAILLES, Thomas Allen LE DUC D’ALBANY, Désiré Mouzat LE COMTE DE KENT, Pierre Lucet LE COMTE DE GLOUCESTER, Joseph Petitgars

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EDGAR, fils de Gloucester, Christopher Lee-Potts EDMOND, bâtard de Gloucester, Samuel Monroe LE FOU DU ROI LEAR, Lee Jackson OSWALD, intendant de Gonerils, Hippolyte Paul CURAN, courtisan, (non mentionné) UN VIEILLARD, vassal de Gloucester, (non mentionné) UN MEDECIN, (non m.) UN OFFICIER, au service d’Edmond, (non m) UN GENTILHOMME, attaché à Cordélia, (non m) UN HERAUT, (non m) GONERIL, Luce Williams REGANE, Tyler Graham CORDELIA, Tyler Martin. CHEVALIERS, OFFICIERS, MESSAGERS, SOLDATS, GENS DE LA SUITE. En voyant mon nom sur la feuille, mon cœur s’emballa. Tyler Graham. Nash fit courir son regard sur mon visage. « Vous n’avez toujours pas retrouvé un Duc de Bourgogne ? Toujours pas de remplaçant ? J’ai peut-être quelqu’un pour vous. Briac ! Vas me chercher Hamlet veux-tu ! » Et Hamlet arriva. Oui je le connaissais. Un grand Noir sans histoires ; enfin il tentait de survivre en tant que domestiques d’abord chez Parkinson en tant que valet en livrée et maintenant il faisait les

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livraisons pour Nash. Un grand nègre pas très loquace, avec un œil en moins ; cela lui conférait un air de chien abandonné. Le fils de son ancien Maître l’aurait frappé au visage avec un tison. Hamlet passait souvent nous entendre répéter mais à ce jour n’a jamais osé s’approcher d’avantage. « Il connait le rôle de Duc de Bourgogne. N’est-ce pas Hamlet ? —Oui Monsieur Nash, répondit ce dernier la tête baissée et la voix chevrotante. —Vas-y Hamlet, récites le texte que tu connais par cœur. Sois sans crainte, Tyler est une amie.» Lui gardait toujours la tête baissée. Alors je lui vins en aide en reprenant la réplique de Lear lors du passage de la Scène I dans l’Acte I quand la disgrâce de Cordélia fut avérée : « Messire de Bourgogne, nous nous adressons d’abord à vous qui, en rivalité avec ce roi, recherchez notre fille. Que doit-elle au moins nous apporter en dot, pour que vous donniez suite à votre requête amoureuse ? » Il se passa un court instant avant qu’Hamlet ne se lança : « Très Royale Majesté, je ne réclame rien de plus que ce qu’à offert Votre Altesse ; et vous n’accordez pas moins ». Au son de sa voix je sus qu’on avait là un Bourgogne qui ferait chavirer les cœurs. Cette voix, à la fois grave, bien perchée et qui vous fouettait le sang. Une voix grave un peu rauque m’émut. Il restait surprenant de voir comment l’existence se joue de vous avec cette coïncidence : il eut seulement fallu que je

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pense au Duc de Bourgogne pour que Nash vienne à m’en parler. « Qu’en pensez-vous Tyler ? —Et bien, il pourrait faire un excellent Duc ». Fou de joie, Nash envoya une bourrade amicale à Hamlet qui les lèvres serrées et le regard fixant le sol semblait en pas avoir entendu ma réponse. « C’est aimable à vous Tyler, mon Hamlet a besoin de voir autre chose que les caractères de mes presses. A quand aura lieu la prochaine répétition ? Tu peux nous laisser maintenant, Tyler et moi avons à parler !» Une fois seule, Nash s’essaya à un sourire qui se voulait rassurant. « Miss Heine a retrouvé sa cargaison du Kentucky. Le pauvre homme a rebroussé chemin, guidé par la raison semble-t-il. En ce moment il est logé chez un ami qui occupe une fonction publique. Tout comme pour vous, il est sous une fausse identité alors si vous venez à le croiser en ville, soyez aimable de ne pas l’aborder s’il ne vous adresse par en premier la parole. Et comment sont vos rapports avec Keynes ? —Il cherche à s’assurer de ma loyauté. » Assis sur le rebord de la table, les bras croisés sur sa poitrine, Nash m’interrogeait du regard. « Ne le laissez pas vous intimider. Il y a une chambre qui va se libérer au-dessus de la mienne. Je pourrais faire entendre à ma logeuse que vous accepterez de la prendre, qu’en dites-vous ?Je vous laisse réfléchir à tout cela. Mais il serait envisageable de vous installer loin de Keynes qui pourrait avoir envie de fouiller dans votre passé. Si c’est une question d’argent, les autres et moi-même pourrons vous venir en aide. »

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Un logement à moi ? La proposition était des plus alléchantes. Je devais m’éloigner de Keynes. Dans la salle, je tombais des nues en voyant Mrs Fitzroy assise au premier rang, se laissant distraire par Hippolyte Paul notre Oswald. Un sourire ravageur apparait sur ses lèvres et Saint-Louis de venir lui parler. Il est à ses petits soins et moi de trembler de peur en croisant le regard de Bart Saint-Jean, puis celui de Thomas Allen, Joseph Petitgars et confrères, quand Hamlet qui ne me lâche pas d’une semelle. « Qu’est-ce que nous avons là, Miss Graham ? —Hamlet recommandé par M. Nash pour interpréter le Duc de Bourgogne. Il est très bien et vous pourriez lui donner sa chance. —ALLEZ ! Allez ! (en applaudissant) Tout le monde en place ! Avez-vous rencontrez des difficultés d’adaptation pour la fin de l’Acte II ? M. Monce ? M. Allen et Petitgars ? Bon parfait ! Avant de commencer, j’aimerai que tous saluent un postulant pour le rôle du Duc de Bourgogne. Venez par là, mon gars… venez ! Hamlet c’est ça ? Un nom tout destiné pour le théâtre, cher ami. Alors nous allons revenir à la Scène I de l’Acte I. Le passage où rentrent Gloucester, accompagné du Roi de France, du Duc de Bourgogne et de leur suite. Ce qui sousentend également les trois filles de Lear. ALLEZ ! Tout le monde en place ! » « Voici les princes de France et de Bourgogne, mon noble seigneur, lança Petitgars-Gloucester à Monce-Lear. Mon cœur battait si fort que je finis par voir double et Monce, avec ses paupières

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tombantes et son dos arqué avança lentement. —Messire de Bourgogne, nous nous adressons d’abord à vous qui, en rivalité avec ce roi, recherchez notre fille. Que doit-elle au moins vous apporter en dot, pour que vous donniez suite à votre requête amoureuse ? » Et comme ce même matin Hamlet fit courir des frissons le long de ma colonne vertébrale, à la naissance de mes cheveux et mes avant-bras. « C’est parfait ! Très claire et haute voix… » Saint-Louis en est séduit et dixneuf répliques plus tard, je dus donner la réplique à Rosa Martin. Blanc total. Je ne me souvenais plus de mon texte. HORREUR ! Plus aucun mot ne sortit de mes lèvres et Saint-Louis m’interrogea du regard. « Cordélia reprenez à : Aimez bien notre père… s’il vous plait ! —Aimez bien notre père : je le confie aux cœurs si bien vantés par vous. Mais, hélas ! Si j’étais encore dans ses grâces, je lui offrirais un trône en meilleur lieu. Sur ce, adieu à toutes les deux ! Répliqua Rosa Martin en tendant ses mains vers les nôtres avec une affection non dissimulée. —Ne nous prescris pas nos devoirs, répondit Luce Williams plus majestueuse que jamais. Elle tourna la tête en une moue superbe, électrisant la foule de son regard vert et intense ; ce même regard que celui de M. Cumber, en retard mais présent, assis tout près de sa coproductrice, M.s Fitzroy. D’ailleurs il n’a d’œil que pour cette nymphe à la beauté sauvage. Et dans le public, Lee Jackson (le Fou du roi Lear) lâche le début de ma réplique : « Etudiez-vous à contenter votre époux !

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—Etudiez-vous à contenter votre mari, qui vous a jeté, en vous recueillant, l’aumône de la fortune. Vous avez marchandé l’obéissance ; et vous avez mérité de perdre ce que vous avez perdu ». « PLUS FORT ! » entendis-je dans la salle. « Il vous faudra revoir ce texte, c’est loin d’être parfait, entonna Saint-Louis sur son banc. Bon Scène II ! Edmond et Gloucester, en scène ! Ensuite je veux écouter la scène V avec Lear, Kent et le Fou ! Et pour finir la Scène IV ! Et par pitié, jouez avec vos tripes ! Je veux voir de l’émotion sur vos visages, à TOUS ! » La Scène IV, j’y ai dix-huit répliques. DIX HUIT ! Luce s’assit près de moi et me sonda une fois de plus. « Ne te décourage pas Tyler, on connait tous ce genre de situations. Tu devrais venir apprendre avec nous». Samuel Monroe lorgna de notre côté, je sais qu’il en pinçait pour Luce et impérieux la barbiche en avant il balançait son texte avec une aisance qui sème le trouble ; en face de lui, Joseph Petitgars donna tout ce qu’il a dans ses tripes. Un duo de choc dont peuvent se vanter SaintLouis, Fitzroy et Cumber. Saint-Louis n’était plus là à les diriger, il se faisait discret, il n’était plus qu’un simple spectateur. « Je vous supplie, monsieur, de me pardonner. C’est une lettre de mon frère que je n’ai pas lu en entier ; mais, d’après ce que j’en connais, je ne la crois pas faite pour être mise sous vos yeux. —Donnez-moi cette lettre, monsieur. Il la saisit si fort que la manche de sa veste menace de se déchirer. Petitgars censé joué le père d’Edmond, soit Gloucester ne se

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laissera pas faire par son bâtard de Monroe. —Je ferai mal, que je la détienne ou que je la donne. Le contenu, d’après le peu que j’ai compris, en est blâmable. Rapide coup d’œil de notre côté. Il se passe quelque chose entre Luce et Monroe…Et nait un rapport de force très palpable entre Petitgars et Samuel Monroe, un bras de fer dont nous sommes spectateurs. Et entre sur scène Edgard, joué par Christopher LeePotts Le beau gosse aux yeux bleus et à la barbiche, certes moins fournie que seule de son ainé, Monroe. « Il arrive à point comme la catastrophe de la vieille comédie. Monroe ne pouvait pas si bien dire. Lee-Potts en plus d’écrire majestueusement bien, était vraiment bel homme et cultivait le mystère autour de sa personne ; Rosa Martin se disait prête à accepter d’être courtisée par ce bel éphèbe aux boucles soyeuses et aux yeux bleus. « Mon rôle, à moi, est une sombre mélancolie, accompagnée de soupirs comme on en pousse à Bedlam (Haut, d’un air absorbé) Oh ! Ces éclipses présagent toutes ces divisions…Fa, sol, la, mi ! —Et bien ! Frère Edmond ! Dans quelle sérieuse méditation êtes-vous donc ? —Je réfléchis, frère, à une prédiction que j’ai lue l’autre jour, sur ce qui doit suivre ces éclipses ». Et Christopher enchaîna, le sourire élargissant ses lèvres pleines. « Est-ce que vous vous occupez de ça ? » La mâchoire carrée et le regard sûr, il livrait ses talents comme majordome chez Ignatus Livingston et bénéficie d’une place de choix. Une belle situation que tous convoitait.

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Mon esprit glissait vers Birdy et ses fils. Elle avait du les retrouver et j’enviais son bonheur certain. Luce s’agita près de moi sur le banc, puis glissa sa main avec mitaine sous mon bras. Un signe affectueux qui me réconforta au plus au point. Devinait-elle ce que je cachais depuis ces longs mois ? Puis on attaqua la Scène V de l’Acte II et Lee Jackson serra la pince à Victor Monce ; ces deux là étaient comme larrons en foire. Ils se connaissent depuis toujours, ont connu les mêmes Maîtres et tout comme Victor Monce, étaient respectés pour leurs diverses actions pour la communauté noire. Monce a monté une Association pour la Défense des Affranchis dont je fais partie et Jackson travaille d’arrache-pied pour lui venir en aide. Et Victor Monce remit un pli à Pierre Lucet, notre Kent. « Partez en avant pour Gloucester avec cette lettre. Instruisez ma fille de ce que vous savez, mais en vous bornant à répondre aux questions que lui suggérera ma lettre. Si vous ne faites pas prompte diligence, je serai là avant vous. —Je ne dormirai pas, sire, que je n’aie remis votre lettre. » Et Lucet sortit sous le regard attaché, charmé de Fitzroy. Cette dernière a remué les lèvres à chacun de ses mots, puisqu’elle dit avoir joué Kent du temps où il vivait en Angleterre. Elisabeth surprit alors mon regard sur elle et gênée détourna prestement la tête. « Si la cervelle de l’homme était dans ses talons, ne risquerait-elle pas d’avoir des engelures ? Répliqua Lee Jackson dans le rôle du bouffon. Une barbe poivre-sel et front dégarni, il faisait figure de patriarche, le Moïse guidant son peuple hors de

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l’Egypte. Boitant de la jambe gauche, il se déplaçait autour de Monce-Lear sans sourciller, à la façon des vrais fous. « Tu verras que ton autre enfant te traitera aussi filialement : car, bien qu’elle ressemble à sa sœur comme une pomme sauvage à une pomme, pourtant je sais ce que je sais. —Et bien ! Que sais-tu, mon gars ? » Monroe regarda encore par ici. Il dévorait Luce des yeux et il s’en suivit un long têteà- tête entre Victor Monce et Lee Jackson. Tête-à-tête dont Monroe aimerait connaitre près de la belle Williams. « Parfait ! Attaquons la Scène IV si vous le voulez bien ! —NON ! On a pensé à l’unanimité que l’on devait continuer. Vous nous avez donné toutes les indications scéniques et la façon de jouer. Nous en tenons note mais là, nous aimerions avancer, lança Monroe à brule-pourpoint. —Vous êtes à l’aise sur scène Monroe et vous maitrisez votre texte c’est un fait, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Il n’y aurait bénéfice à vouloir aller trop vite. On travaille la dernière scène de l’Acte II qui croyez-moi, n’affectera pas notre programme. Mettez-vous en condition ! » Monroe fumait intérieurement. Jouant Edmond il n’avait aucune scène à répéter et pour taire son ennui, se mit à taper du talon sur le parquet de la salle. Le sol tremblait jusqu’à mes souliers. Cela en fut insupportable. Il se tint un long passage entre Kent, le Fou, Lear et Gloucester. Puis Lear attrapa ma main pour la porter à son cœur. « Bien-aimée Régane, ta sœur est une méchante…Ô Régane, elle est attachée ici,

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comme un vautour, sa dévorante ingratitude. (Il se met la main sur le cœur) Je puis à peine te parler…Tu ne saurais croire avec quelle perversité…Ô Régane ! » Et moi de remuer les lèvres sans en faire sortir le moindre son. Monce devait en avoir assez de mes récentes pertes de mémoire. Le drame. Pour moins que cela l’on vous bannissez d’un royaume où nul faible ne vit, excepté dans la crainte d’être jugé. « Je ne puis croire que ma sœur ait en rien failli à… —Ce n’est pas ça Miss Graham ! Vous venez de sauter deux répliques. On reprend à : Je vous en prie, sire… Allez, on enchaîne ! » La suite fut pire que tout : voix chevrotante, perte d’un mot, d’une phrase. Et au moment de ma réplique : « Ô dieux propices ! Vous ferez les mêmes vœux que moi, dans un accès de colère ! » Les larmes me montèrent aux yeux. Monce les vit et fronça les sourcils, la tête penchée sur l’épaule droite, à ce point bouleversé. « Non, Régane ; jamais tu n’auras ma malédiction. Ta nature palpitante de tendresse ne t’abandonnera pas à la dureté. Son regard est féroce mais le tien ranime et ne brûle pas. (Et plus loin) Tu n’as pas oublié cette moitié de royaume dont je t’ai dotée. —C’est bon ! C’est terminé ! Arrêtons-là voulez-vous ? Je veux entendre Kent et Cornouailles dans la scène II, disons à : Pour un drôle ! Un maroufle, un mangeur de reliefs, un infâme, un insolent, un sot, un gueux… Allez-y Kent ! » Humiliation suprême. Quitter la scène quand on joue, c’était le comble de l’horreur pour un comédien. Lors d’une

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représentation, le public en furie m’aurait lancé des légumes pourris ou m’aurait hué. Tous les regards m’évitaient. Hippolyte Paul n’aurait jamais du me parler de ces paris. Le fait de savoir que l’on discute de moi derrière mon dos me coupait littéralement les jambes et le souffle. Et notre Pierre Lucet-Kent s’en donnait à cœur joyeux, il était tellement présent qu’on en oublie de trembler de froid, les yeux rivés sur la scène. De loin je le préférais à Christopher LeePotts ; lui au moins ne se prenait pas au sérieux et confessait ses erreurs haut et fort, voulant donner un sens à ses actions. Il boit, fréquente les fils et joue son argent dans les tripots de Philly. Entre Hippolyte Paul et Pierre Lucet c’était à qui parlerait le plus fort et mon sourire revient quand j’entendis : « Il faut que tu sois un manant à face bien bronzée, pour nier que tu me connaisses. Il n’y a pas deux jours que je t’ai culbuté et battu devant le roi. Dégaine, coquin. Quoiqu’il soit nuit encore, la lune brille, je vais t’infiltrer un rayon de lune…Dégaine putassier, couillon ! Dégaine, dameret, et Pierre Lucet-Kent mit l’épée de bois à la main. Rosa Martine rit ouvertement, comme elle rit à chaque intervention de Lucet. —Arrière ! Je n’ai pas affaire à toi » Répliqua Hippolyte Paul. —Dégainez, misérable ! Ah ! Vous arrivez avec des lettres contre le roi ; vous prenez le parti de la poupée. Vanité contre la majesté de son père. Dégainez, coquin, ou je vais hacher les jarrets avec ceci… Dégainez, misérable ! En garde ! Il bondit sur lui ce qui eut pour effet de me faire sursauter.

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—Au secours ! Holà ! Au meurtre ! Au secours ! Et Kent le frappa. « Poussez donc, manant ! Ferme, coquin, ferme !... Poussez donc, fieffé manant. —Au secours, holà ! Au meurtre ! Au meurtre ! ». Et entrent Edmond, Cornouailles et notre suite, Gloucester suivait également. Pierre Lucet me gratifia d’un clin d’œil dont je ne connaissais pas le sens. Cette répétition fut la pire de toute notre Histoire commune. En sortant de la salle, mon nez se met déjà à couler. Sale temps. Vraiment. Les larmes arrivèrent et derrière mon mouchoir je pleurais à chaudes larmes. il était plus de dix heures du matin. Hamlet et moi étions installés l’un en face de l’autre à écosser les haricots. Depuis le départ de Birdy nous faisions tout nousmêmes. La cuisinière Mrs Lina, une mulâtresse au bon tempérament ne venait qu’à onze heure ; la veille elle nous disait pour gagner du temps que préparer. « Sers-toi de des émotions positives comme négatives. Quand tu t’adresses à Lear, tu ne dois oublier ce qui fait son chagrin. « Ô dieux propices ! Vous ferez les mêmes vœux que moi, dans un accès de colère ! » Ce passage n’est-il pas intense selon toi ? —J’ai eu un passage à vide. Je suis mauvaise comédienne, il vaut l’avouer et je perds tous mes moyens sitôt que je suis avec les autres. Alors comme je sens que je ne vais pas y arriver je me mets à bafouiller. C’est horrible à vivre comme expérience. —Tu vois cette marque sur mon front? Mon ancien Maître a tenté de frapper une petite esclave de dix ans sous prétexte

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qu’elle refusait ses avances. Je me suis interposé et il m’a frappé. Et ton ami Hamlet, que crois-tu qu’il lui soit arrivé ? Qui voudrait engager un nègre à qui il manque un œil ? Lui s’est battue pour sauver sa petite sœur. Nous avons tous nos lots de malheurs sur cette terre mais certains naissent avec. Ce théâtre est une bénédiction pour nous autres. J’aimerai sue tu en prennes conscience. Quel rôle m’aurais-tu vu jouer ? Celui du Roi ? De son Fou ? De ce Kent ? Tyler, ces hommes et femmes ne jouent pas pour les blancs, pour qu’on les applaudisse à la fin de la représentation. Ils jouent pour exprimer ce qu’on a cherché à taire depuis le jour de leur naissance. Je parle de leur identité. Alors tu dois pouvoir puiser les émotions à l’intérieur de ton cœur. Alors répètes après moi : « Pas tout à fait, monsieur. —Pas tout à fait, monsieur… —Je ne vous attendais pas encore, et ne suis pas préparée pour vous recevoir convenablement… — Je ne vous attendais pas encore, et ne suis pas préparée pour vous recevoir convenablement… » Il me tenait toujours la main et mon regard dans le sien, je me concentrais sur les pensées de Régane exprimées au roi Lear. —Ecoutez ma sœur, monsieur ; car ceux qui font contrôler votre passion par la raison doivent se borner à croire que vous êtes vieux et conséquemment…Mais Goneril sait ce qu’elle fait. A toi… —Ecoutez ma sœur, monsieur ; car ceux qui font contrôler votre passion… —Arrêtes-là. Victor Monce est ton père et il a perdu la foi en ceux qui lui étaient les plus chers Toi tu arrives et tu sembles être la réponse à ses questions, mais tu es

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partagée entre tes sœurs que tu aimes et ce père devenu fou. C’est un choix que toi seule peut faire. Tu le sais et tu en es terrifiée car ce seul choix peut précipiter ce vieil homme dans la tombe. Tu sais que tu peux le condamner à une mort lente. Alors quand Régane dit : Ecoutez ma sœur, monsieur ; car ceux qui font contrôler votre passion par la raison doivent se borner à croire que vous êtes vieux et conséquemment… Elle ne parle pas de confitures à faire ou de vaisselle à nettoyer ; elle s’adresse à un père qui n’hésite pas à lui dire qu’il aime et qu’il souhaiterait l’avoir à ses côté jusqu’à l’heure de son trépas. Car ceux qui font contrôler votre passion par la raison doivent se borner à croire que vous êtes vieux et conséquemment… Mais Goneril sait ce qu’elle fait. Je sens ton cœur battre et… » La porte s’ouvrit sur Keynes. Grand silence embarrassé. « Je viens de sonner George, mais apparemment Shakespeare passe avant tout le reste ! —Je vous demande pardon, Monsieur, je ne vous avez tant entendu. —Sans importance vieux, j’ai une lettre importance à remettre à M. Simpson. Soyez aimable de la lui remettre en main propre. Cela ne peut attendre George alors, s’il vous plait ! » George prit le pli et s’en alla, le haut de forme posé sur sa tête aux cheveux gris. Et Keynes me demanda de le suivre dans son bureau. « Asseyez-vous… une lettre que je ne parviens à finir et elle est adressée au Président en personne. Lisez-la et dites moi ce que vous en pensez… »

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Impossible de me concentrer sur ses écrits. Que voulait-il dire ? Je ne comprenais pas un mot sur deux et le style m’échappait complètement. Car ceux qui contrôlent votre passion par la raison ne sont que des scélérats face à la vérité universelle… Oui je pensais à cette chambre bientôt vacante dans l’immeuble de Nash. « Alors qu’en pensez-vous ? Dois-je éclaircir certains points ? Comprends-t-on véritablement le sens de mes interrogations ? —Monsieur, je….j’ai la possibilité de louer une chambre en ville. J’aurai voulu vous l’annoncer autrement mais je désire m’en aller. —Pourquoi ? je ne comprends pas. J’ai été un mauvais employeur ? Vous aurais-je manqué de respect à un moment ou à un autre ? Cette lettre s’adresse à Lincoln et concerne l’affranchissement de mes esclaves. Alors je considère que ma lettre vous a choqué puisque vous décidez de m’en parler maintenant. —Non, ce n’est pas ça. —Alors c’est quoi ? Vous voulez une chambre à vous pour recueillir tous les nègres en fuite de la Pennsylvanie c’est ça ? Vous devez comprendre que j’ai versé les yeux sur vos agissements et qu’il en sera de même dans le futur. Tyler cette maison est la vôtre et….veuillez m’excuser un petit moment. » Il quitta la pièce presque en courant. Des plus mal à l’aise je me levai. Il se trouvait être dans le couloir, les mains sur les hanches et la tête penchée vers ses bottes. « Une petite seconde Tyler, je reviens. Laissez-moi cinq minutes ! »

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Ne sachant plus où me mettre j’entrepris de rester près du feu quand on sonna à la porte. Il s’agissait de M.s Fitzroy et de M. Cumber. Fitzroy m’interrogea du regard. « Est-ce que tout va bien Miss Graham ? Où est M. Keynes ? —Ici ! J’étais un peu indisposé mais la petite crise est passée. S’il vous plait, dirigez-vous au salon. Miss Graham, joignez-vous à nous. Il serait amoral de vous laisser seule dans ce vestibule. » Pendant vingt minutes, seuls parlèrent Fitzroy et Cumber. Keynes perdu dans ses pensées ne répondait que par quelques sourires vides. Jamais je ne l’eusse imaginé si perturbé, si perdu qu’en cet instant où il cherchait à se dominer. « Monsieur Cumber, tout à fait par hasard connaissez-vous l’existence des chemins de fer clandestins de Philadelphie ? » Profond malaise entre nous. Elisabeth du ravaler sa salive et je sentis les larmes me monter aux yeux. « Oui j’ai entendu parler par certains Affranchis que vous étiez un chef de gare. Ne blâmez pas vos relations mon ami, elles tendent à améliorer le sort de leurs semblables. Alors comme cette maison est grande et souvent vide pour ne pas dire inutile à son propriétaire, j’avais songé à aider les fugitifs. —M. Keynes, vous en faites assez pour les Libres et Affranchis de Philadelphie, présenta Fitzroy. Aidez les nègres en fuite serait insensé et…. —M.s Fitzroy, j’apprécie vos remarques mais il y a longtemps que j’aurais du me plier du côté du bien. —M. Keynes, une bonne action consisterait à affranchir vos esclaves !

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Invectiva Peter Cumber plus dérouté que jamais. Notre communauté apprécierait vos efforts. —Du reste ma maison dispose d’une serre, d’une remise et de stalles pour des chevaux. Assez de place pour y loger votre cargaison ou votre fret comme vous dites. Est-ce que je vous mets mal à l’aise M.s Fitzroy. Vous ignorez peut-être que je savais mais maintenant je veux mes entrées dans votre organisation. Pour moi il s’agirait d’un grand privilège. » Une fois parts, je laissais poindre ma colère. « Comment pouvez-vous manifester tant de légèreté ave un sujet aussi grave que celui-ci ? Quel genre d’homme êtes-vous pour les mettre dans un tel embarras ? Vous êtes grossier et insensible ! —Miss Tyler, je vous demanderai un peu plus de modération, avança ce dernier en me poursuivant dans le couloir. J’ai agi en toute objectivité et à aucun moment j’ai cherché à offenser ces gens ! —Alors c’est que vous perfide et sournois. Vous n’entendez rien au genre humain ! Votre arrogance vous étouffe et je ne peux continuer ainsi. —Venez par là ! Keynes m’attrapa violemment par le bras, vous croyez que je ne vous connais pas, que je ne vous vois pas ! Mais croyez-vous que notre rencontre tienne du hasard ? le croyezvous vraiment Miss Tyler ? Regardez-moi Tyler. Croyez-vous que ce monde dans lequel vous vivez soit dépourvu d’amour ? « Alors je me bouchai les oreilles pour ne pas l’entendre. « Vous ne savez rien de moi ! Il ne vous appartient pas de me retenir !

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—Et où irez-vous ? Vous irez dans l’un de ces taudis infestés de vermine et ouverts aux courants d’air ? Vous partagerez votre lit et vos repas avec des rats et le premier crétin qui passera par-là croira bon veiller sur vous jusqu’à ce que vous pleine d’un petit bâtard…. » La gifle partit encouragée par la colère. Keynes accusa le coup et impassible se redressa lentement. « La vie ne vous a pas fait de cadeaux jusqu’à maintenant. Vous êtes effrayée, terrifiée à l’idée qu’il puisse vous retrouver et exercer sur vous sa colère de maître contrarié. Or vous savez que près de moi vous ne risquerez rien. —Parce que vous êtes un esclavagiste. —Assurément ! Je pense comme eux et je suis l’un d’eux, argua-t-il le sourire aux lèvres. Les abolitionnistes se méfient de moi, ce qui est admis quand on sait que j’ai négocié avec les asservisseurs. Et vous, vous pouvez me haïr tant que vous voulez Tyler, je ne suis pas responsable de ce commerce. —Alors libérez vos esclaves ! Sanglotaije collée contre le mur, les bras croisés sur ma poitrine. Si vous n’êtes pas responsable, vous n’êtes pas moins complice de cette tragédie, alors si vous avez Foi au Créateur, agissez sans attendre le Jugement divin. Libérez-les ! —Oh, tyler ! Venez par ici mon enfant ! » Il posa sa main sur ma nuque et m’attira à lui. La tête sur son épaule je sanglotais en pensant à tous ces visages anonymes croisés sur la route. Il n’y avait pas eu que des mauvais génies, des fossoyeurs, des assassins et des violeurs.il me fallait admettre l’hypothèse que les gens corrects

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existaient. Keynes déposa un long baiser sur mon front. « Tout se passera bien pour nous Tyler. Cette demeure est là vôtre. » George revint et voyant mon air abattu lâcha un : « Que se passe-t-il quelqu’un est mort ? » Le nez dans mes gousses d’haricot je restai silencieuse en pensant à ce foutu théâtre. Il y a deux mois, Hippolyte Paul vint à me croiser en ville : « Tu sais qu’ils veulent monter une pièce de théâtre avec des Nègres comme comédiens ? Je vois à ton regard que tu ne sais pas du tout ce dont je parle. Alors pose ta plume et écoute-moi. Les Quakers veulent produire une pièce de Shakespeare dont les rôles seront attribués à des Libres, Affranchis et tout autre Noir qui sache lire. Tu imagines l’impact que cela exercera sur nos vies ? Cela leur prouvera à tous que nous savons lire, nous exprimer et raisonner comme eux ; c’est là une sacrée opportunité de s’élever pour qui a connu les champs de coton. A priori ce n’est certes pas ton cas, mais Monce a répondu : Présent ! tout comme Lee Jackson et Désiré Mouzat. Tu pourrais venir et voir ce que l’on te propose… » Je n’aurais jamais du m’y rendre ! « Estce donc là bien parler ? Répliqua George en lisant la tirade de Lear dans la Scène III de l’Acte II. —J’ose l’affirmer, monsieur. Quoi ! Cinquante écuyers, n’est-ce pas assez ? Qu’avez-vous besoin de plus, ou même d’autant ? La dépense, le danger, tout parle contre un si nombreux cortège. J’en avais assez de jouer les postiches ! Pourquoi pour une fois ne pouvais-je pas dire STOP ! Comment, dans une seule maison, sous deux autorités, tant de gens

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peuvent-ils vivre d’accord ? C’est difficile, presque impossible ». George surpris par ma voix leva le nez de la pièce. « Me diras-tu un jour ce qu’il se passe ici, Tyler ? » Ce qu’il se passe ? Je n’en avais aucune idée. Le 17 octobre 1863 au soir, j’arpentais les rues de Philadelphie espérant y croiser Lee Jackson. Ce dernier me tendit l’affiche invitant les Affranchis à venir pour une audition au Grand Théâtre de Philadelphie en présence de Saint-Louis, propriétaire de cette place forte. « Il est écrit Affranchis, et alphabètes. Comme il écrit que nous serions payés en fonction des recettes dont un pourcentage sera reversé à la Fondation William Penn. Alors si tu sais lire et surtout si tu as un peu de temps libre, rejoins-nous ! » C’est la première fois que je mettais les pieds dans un théâtre, enfin, une salle aux fenêtres calfeutrées d’un tissu isolant, une scène large de vingt pieds et longue d’une cinquantaine ; rideaux cramoisie et grand candélabre pendu au plafond, rien de bien excitant comparé à l’autre salle, la véritable salle qui portait le nom de Grand Théâtre. Une cinquantaine de personnes intéressées par le gain plus que part Shakespeare répondit à l’offre. Brett Saint-Louis fit son apparition suivit de ses sbires. Ils proposaient une vingtaine de rôles et autant pour des figurants : enfants, femmes, hommes. Pour nous les femmes, on nous réserva la Scène I de l’Acte I, soit la discussion des trois sœurs. Louise Vignet, Bérénice Montjoie, Brune Mojagli, Cornélia Abecassis, Berthe Lion passèrent l’audition et je me souvins entre autres de l’audition de Louise Vignet, une

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jolie métisse aux traits fins et mine altière. Elle devait jouer Régane face à Brune pour Gonéril et Berthe dans celui de Cordélia. « Et je le répète, milord : pas un de plus chez moi ! Et Saint-Louis dans le rôle de Lear fut séduit par son jeu d’actrice. Il hochait la tête en étudiant la gestuelle, la diction et les expressions de chacune des candidates. Puis Brune lança son : « Ecoutez-moi, milord. Qu’avez-vous besoin de vingt-cinq personnes, de dix, de cinq, pour vous suivre dans une maison où un domestique deux fois aussi nombreux a ordre de vous servir ? » Elle bafouilla, lisait pour lire, oubliant de jouer comme il fut convenu de faire. Contrariée elle alla s’assoir tandis que Berthe Lion, la petite Africaine de seize ans tenta sa chance : « Pourquoi pas, milord ? Si alors il leur arrivait de vous négliger, nous pourrions y mettre ordre… » Voix claire et assurance certaine, en plus d’avoir une jolie peau noire aux reflets dorés. « D’accord ! Merci Mes Dames ! Suivantes, s’il vous plaît ! » Je devais donner la réplique à Berthe Lion que Saint-Louis voulait entendre de nouveau et au milieu de ses partenaires, il s’assit sans me lâcher des yeux. « Ecoutez-moi, milord. Qu’avez-vous besoin de vingt-cinq personnes, de dix, de cinq… —Merci, Miss Graham ! » Et deux heures plus tard, après délibérations, il demanda à nous entendre Luce, Rosa et moi. La salle était pour ainsi dire pleine de badauds en quête de récréation. Il devenait difficile de se concentrer face aux rires et aux

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commentaires des néophytes de couleur assis face à la scène. « Miss Martin pour Cordélia, Miss William, essayons voir avec Gonéril et Miss Graham, Régane s’il vous plait ! » L’autre se pencha à l’oreille de Saint-Louis et j’entendis dire : « Notre Déesse grecque devrait un peu s’avancer ! » Etait-ce un code pour qualifier le physique avantageux de Luce Williams ? « Miss Graham, avancez s’il vous plait ! Prenez le feuillet et lisez la cinquième réplique. Oui c’est celle de Kent, mais lisez, juste pour nous nous assurer que vous comprenez ce que vous lisez. Quand vous serez prête, faites-le savoir… Miss Martin à vous !». Quand les deux eurent terminés, il ne restait plus que moi. « Ma profession, la voici : ne pas être au-dessous de ce que je parais, servir loyalement qui veut m’accorder sa confiance, aimer qui est honnête, frayer avec qui est sage et qui parle peu, redouter les jugements, combattre, quand je ne puis faire autrement, et ne pas manger de poissons ! —Est-ce ainsi que vous interpréteriez Kent ? Beaucoup le trouverait trop lisse. Savez-vous qui est Kent, Miss Graham ? Il a été banni et veut tromper son monde dont le Roi en personne. C’est un félon ! Déclara brett Saint-Louis en se tournant vers Peter cumber. Bon au moins elle vient de nous prouver qu’elle dégage certaines émotions. » Cette dernière réflexion me déstabilisa. Et deux jours plus tard j’avais le rôle de Régane. Elisabeth Fitzroy vint me trouver dans l’imprimerie de Nash dans laquelle

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j’exerçais mes talents d’écrivain public. On lui présenta une chaise et la coquette me serra les mains transportée par l’affection. « Vous les avez tous impressionnez lors de cette audition et je vous en félicite ! » George tapa sur la table de paume de sa main. « Retirons-nous, il va faire de l’orage, poursuivit George dans le rôle de Cornouailles et nous en étions à la fin de l’Acte. Il me fallait retenir cette ligne : « Ce manoir est petit ; le vieillard et ses gens ne sauraient s’y loger à l’aise. —C’est sa faute : il s’est lui-même privé d’asile ; il faut qu’il souffre de sa folie. —Pour lui personnellement, je le recevrai volontiers, mais pas un seul de ses gens. Dites-moi George si Lucet parle de moi aux autres? Il devient de plus en plus difficile de supporter leur regard. —On ne pourra les empêcher de parler ; ils ont besoin de se distraire et cela ne doit affecter en rien ton travail. Hélas ! La nuit vient, et les vents glacés se déchaînent furieusement. A plusieurs milles à la ronde, il y en a à peine un fourré. —Est-ce Gloucester ou vous qui parlez ? Ah ! Messire, aux hommes obstinés les injures qu’eux-mêmes s’attirent doivent servir de leçon… ». Luce Williams vint me chercher accompagnée par ’Hippolyte Paul. La neige tenait en raison de ces gros nuages déversant de façon sporadique quelques flocons. Le réveillon de Noël promettait d’être blanc et particulièrement glacial. Les nécessiteux, les gueux et les mômes attendaient à la porte de Victor Monce le fameux bol de riz et la soupe aux lards, soit une vingtaine de personnes. Des

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habitués, la plupart en guenilles et sans souliers. « Tu vois Tyler, ces femmes et hommes sont plus dans le besoin que nous et ce que l’on peut faire s’est donner un peu de notre pain, psalmodia Victor Monce en me précédant dans le couloir, les autres sont ici et je leur ai dit que tu passerais répéter avec nous. Alors, vas-y rentre. Tu es ici chez toi. » Les autres comédiens et membres de notre association d’entraide se levèrent en me voyant arriver. Inutile de faire les présentations et Luce Williams m’aida à me dévêtir. « Et bien maintenant que vous êtes tous prêts à travailler, revenons à l’Acte III, l’Acte III ! Proposa Victor en se frottant les mains. —Pour vous convaincre que je suis plus que je ne parais, ouvrez cette bourse, et prenez ce qu’elle convient ! —Oh ! Suffit Kent, on sait tous que tu as appris ton texte ! Amon Riche devait jouait le rôle de Curan et du Chevalier et ce grand noir barbu au regard rieur posa sa grosse patte sur l’épaule du très démonstratif Lucet. Donnez-moi votre main. N’avez-vous rien à ajouter ? —Et bien… (Il semblait avoir perdu son texte) J’avoue mon crime. Ma future est Jolie comme un cœur et je vais l’épouser ». A ces mots, Luce Williams se colla contre Lucet et tous se mirent à applaudir. On se mit en cercle, pria pour bénir cette union à venir. Avec Victor Monce on priait toujours ; Dieu étant derrière chacun de nous, derrière nos actes et nos gestes. Il était La main qui guidait nos pas. Placée entre Jackson et Paul, je frissonnais quand

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on entonna du Negro Spirituel. Puis quelques uns proposèrent une prière pour une personne, une situation. « On prend le temps de respirer… on laisse tous nos soucis de côté, murmura Monce, on laisse Dieu pénétrer nos âmes de pêcheurs… » La porte fut défoncée et entra Samuel Monroe qui s’installa entre Luce et Jackson. «… Laissons nos ennuis à la porte et concentrons-nous sur ce que nous avons à accomplir. Concentrons-nous sur qui nous sommes, soient des individus de chair avec un cœur plein d’amour. Un cœur qui bat… qui bat… qui bat… Ecoutez ce cœur, écoutez ce qu’il a à nous dire… Le mien parle d’amour… de pardon… Il vous parle en ce moment. Et que dit-il Edmond ? —Salut à toi, Curan ! Et Amon Riche de répondre : Et à vous, messire ! J’ai vu votre père, et lui ai notifié que le Duc de Cornouailles et Régane, sa duchesse, seront chez lui ce soir. Il s’agissait de la Scène I de l’Acte II dans le château de Gloucester. Mon cœur battit plus fort encore. —Et toi Régane ? Que te dit-il à cet instant ? Les battements de mon cœur tentent à s’apaiser. « Je suis faite du même métal que ma sœur, et je m’estime à sa valeur. En toute sincérité je reconnais qu’elle exprime les sentiments mêmes de mon amour ; seulement ; elle ne va pas assez loin : car je me déclare l’ennemie de toutes les joies contenues dans la sphère la plus exquise de la sensation, t je ne trouve de félicité que dans l’amour de Votre Chère Altesse ». (Scène Première de l’Acte I)

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—A toi et aux tiens, en apanage héréditaire, revient cet ample tiers de notre beau royaume, égal en étendue, en valeur et en agrément à la portion de Goneril, répliqua Monce sous la toux grasse de Riche. Mon regard se posa sur Monroe qui fixait en diagonale Pierre Lucet. Une certaine tension existait entre eux et le conflit éclata dix minutes plus tard quand on attaqua la Scène I de l’Acte III. « Mais qui est avec lui ? Questionna Kent au Chevalier interpréter par Riche. —Nul autre que le fou, qui s’évertue à couvrir de railleries les injures dont souffre son cœur, répondit Riche en tentant de maîtriser son souffle. Il renifla, alla chercher le glaire au fond de sa gorge et partit cracher à la fenêtre. —C’est très élégant ça, remarqua Monroe le regard plein d’aversion pour ce mulâtre au regard soyeux presque enfantin et plein de douceur. —Et qu’est-ce que cela peut te faire, répondit Lucet en le défiant du regard. Tu ne trouves pas être en-dessous macaque ? » Ils firent les coqs, torse contre torse, prêts à se déplumer ; Paul et Riche tentèrent de les séparer. Lee Jackson ricana, hocha la tête en me dévisageant. « Toi tu ne me parles pas d’accord ! L’enculé qui a fourré sa queue dans ton cul a fait monter la merde jusqu’à ta bouche. Tu as intérêt à ne pas me chauffer, negro ! —Hey ! Hey ! Pas de ce langage ici ! » Tonna Monce. Avait-il l’habitude de traiter ce genre de conflits ? Apriori, oui. Hein ! « Je ne veux pas de cela ici ! On est tous des Negros et nous devrions être fiers de l’être….

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—Et c’est toi qui dit ça Monce ? Tu vendrais ton âme au Diable pour ne pas vivre un jour de plus sous les traits d’un Nègre. Il n’y a pas un ici qui s’assume et si réciter des putains de répliques dans un théâtre peut changer quoique se soit, alors Alléluia ! Toi, je t’ai à l’œil ! » Et Lucet de le provoquer en simulant un baiser. « On peut continuer ? Intervint Lee Jackson appuyé sur sa canne. Il y en a ici qui veulent progresser et qui n’ont malheureusement que très peu de temps à consacrer à Shakespeare. Et toi le babouin, si tu craches encore par la fenêtre je te défenestre, tu saisis ? » Puis on continua sur la Scène II, soit la participation de Lear et de son Fou. Jolie prestation, vous laissant béat d’admiration et Kent à quelques longues répliques à glisser dans cette scène. De son côté Samuel Monroe voit noir et son regard si dur n’est pas sans trahir ses lugubres pensées. Notre regard se croisa. S’il s’était trouvé en face, il m’aurait jeté à terre pour me molester, moi qui ne prenait aucune position sur rien, moi qui me déplaçait au grès du vent, sans jamais chercher à lutter contre la fatalité. « Peut-on reprendre la Scène IV de l’Acte II ? Questionna Victor Monce à l’intention de Luce Williams plus rayonnante que jamais, acceptant cordialement les œillades de Pierre Lucet. Nous pourrions reprendre à ma réplique : Bonjour à vous deux ! Et pour se faire Monroe pourrait jouer Cornouailles, n’estce pas fils ? Donnez-lui le livret ! —Cette foutue Scène IV ! Combien de fois devrons-nous la répéter ? Si Graham

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ne connait pas son texte, on peut encore la remplacer et ainsi éviter de nous faire perdre notre temps ! —Qu’as-tu de plus important à faire à l’extérieur Négro ! Lança Lucet, le sourire souligna ses traits. Tu te préoccupes trop à forniquer tes génisses au point de trouver long le temps passé au milieu de tes frères d’infortune ! —Hé toi le poète ! Ne t’ai-je pas dit de la fermer une bonne fois pour toute ! » De nouveau ils veulent en venir aux poings. Victor Monce et les autres tentèrent de les séparer ; la main autour de la nuque de Monroe, Monce lui glissa des mots apaisants comme : « Maîtrise-toi…on a besoin de tout le monde ici… tu es un bon garçon… restes avec nous… » Il se dégagea de l’étreinte de notre Hippolyte Paul et d’Amon Riche. Avouons-le une bonne fois pour toutes : je n’ai pas ma place ici. Et Luce bienveillante caresse mon bras. « Quoi ! Suis-je donc le seul à le penser ? Graham ferait mieux de retourner chez son Keynes. D’ailleurs n’est-ce pas l’heure de ses cajoleries ? —SUFFIT Monroe ! Nous t’avons assez entendu ! Garde tes réflexions pour toi, ou casses-toi ! Ici, nous sommes entre gens civilisés. Luce tu joues Cornouailles ! —JE joue Cornouailles, prit-il le temps d’articuler. Et toi ! La « Négresse Blanche » tu as intérêt de savoir TON texte ! » La Négresse Blanche ? La boule au ventre je fixais mes pieds. N’importe qui face à cette insulte aurait répliqué. Pas moi. Les mots m’ont manqué.

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« Tu dépasses les bornes, fils ! Tu restes respectueux ou l’on se passera de toi, intervient Lee Jackson fatigué de pareille agitation, je n’ai pas signé pour t’entendre pérorer comme une vieille mule ! » Dans la rue au bras de Luce Williams j’avais le cœur gros. Une envie folle de pleurer, la nausée au bord des lèvres. Régane dirait à la fin de l’Acte II : « Ah ! Messire, aux hommes obstinés les injures qu’eux-mêmes s’attirent doivent servir de leçon…Fermez vos postes : il a pour escorte des forcenés, et des excès auxquels il peut être entraîné par eux, lui dont l’oreille est facilement abusée, doivent mettre en garde la prudence. » Si je tremblais ce n’était pas du froid. Je tremble parce que je suis réellement à bout de nerfs. Le lendemain, Elisabeth Fitzroy s’approcha de moi et posa sa main sur mon avant-bras, le sourire aux lèvres. Elle profitait toujours de l’absence de Keynes pour venir me parler. « Tyler, vous savez tout l’estime que j’ai pour vous et à ce titre, je vous propose un emploi à mon service, payé neuf livres par mois. Bien-sûr pour commencer je louerai vos services à Keynes avant de songer à vous prendre sous mon toit. Par ailleurs, votre absence à la répétition ce soir me laisse penser que vous disposez de très peu de temps pour vos loisirs. Il en sera autrement quand vous viendrez vivre sous mon toit. Alors, acceptez-vous ma proposition ? —Veuillez m’excuser, Elisabeth, mais je ne peux accepter votre offre aussi généreuse soit-elle. —Et pourquoi donc ma chérie ? ne me dites pas que vous préférez vivre dans

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cette demeure un peu désuète qui tome en ruine si l’on en croit les dires des George. Keynes vit comme un seigneur à Boston. Sa maison est un palais digne de ceux des Milles-et-une-nuit ! Il y a des lustres de cristaux partout, de grandes glaces sur tous les murs et lui préfère vivre dans ce taudis. Expliquez-moi pourquoi ? Il ne veut pas dépenser un sou pour cette baraque mais tout me e laisse penser qu’il va épouser la petite Hamilton. Quoi ? Vous l’ignoriez ? Alors vous l’ignoriez. » J’allais retourner à mon travail quand Elisabeth arracha la plume de mes mains. « Vous ne semblez pas troubler par ma déclaration. Hamilton est la fille d’un planteur du Kentucky et c’est un esclavagiste ! C’est nous qu’il méprise en s’unissant à cette famille. Il déjeune avec le père tous les midis et sort avec la fille plus de fois qu’il ne faudrait pour les imaginer très épris l’un de l’autre. Hamilton sera contrariée d’avoir une femme comme vous près de son futur beau-fils et que dire de cette bougresse au caractère bien trempée ? Venez sans plus attendre vous installer chez moi. Vous y serez à votre aise. » Puis elle poursuivit, citant Shakespeare : « Ma vie, je ne l’ai jamais tenue pour un enjeu à risquer contre tes ennemis, et je ne crains pas de la perdre, quand ton salut l’exige. —Hors de ma vue ! —Pardon ? —C’est la réplique de Lear à Kent dans cette même scène. Scène Première de l’Acte I. —Et dans ce sens je devrais répondre : Sois plus clairvoyant, et laisses-moi rester le point de mire constant de ton regard ?

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Tyler, réfléchissez à ma proposition, elle est honnête autant que je puis l’être et Birdy pense que Keynes ne sera pas troublé par votre départ. On me rapporte que vos relations sont on ne peut plus tendues depuis son retour. Il n’est plus tout à fait le même en ce moment. On pourrait le penser posséder. Cette Hamilton est derrière tout ça, j’en mettrai ma main à couper.» Perdue dans mes pensées, je laissais Elisabeth me défigurer. Il y a tant de noblesse dans ses traits, quel impétueuse Reine aurait-elle faite ! « Vous connaissez ma situation, n’est-ce pas ? Je travaille en étroite collaboration avec les Quakers pour l’Abolition de cet infâme commerce et j’ai pour dessein de vous enjoindre à notre réciproque combat. Or comment lutter contre ces oppresseurs si vous vous terrez dans cette sinistre maison? » Dans ma chambre, j’ajustais ma coiffure devant le miroir au reflet quelque peu déformé. Le miroir cassé ne me proposait que trois facettes aux bords tranchants et à la faible lueur du jour déclinant, je me trouvais si fade dans cette robe de taffetas marron que je songeais à me faire porter pâle. J’étais comme les murs de cette pièce : couverte de fissures, lézardée de partout et nécessitant quelques astuces pour dissimuler mes traits. Keynes se leva, la pipe à la main. « Merci d’avoir accepter de vous joindre à moi pour ce diner ! Je ne tenais à ne pas me trouver seul avec moi-même, il est presque toujours pénible de faire son introspection. Vous êtes tout à fait charmante Tyler, murmura ce dernier en m’aidant à me placer à table. J’ai demandé

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à Birdy de nous faire quelque chose de spécial. D’ailleurs à ce sujet je compte embaucher un vrai cuisinier et non pas une gouvernante qui rechigne à éplucher ellemême les légumes. Prendrez-vous un peu de vin ? » Mon attention all se poser sur la cheminée au feu crépitant. Il me servit un verre d’eau sans me lâcher des yeux. il souriait si à l’aise dans son beau costume marron au vol de velours. Il retourna s’assoir. Puis il s’alluma une cigarette au bout de son porte-cigarette. « Cette maison est un peu vieillotte vous ne trouvez pas ? Je compte la rafraichir un peu et lui redonner tous ces titres de noblesse. Qu’on puisse se sentir à son aise loin de cette tapisserie jaunâtre et ce parquet centenaire. Vous auriez quartierlibre pour tout embellir et je laisserai à vos soins une enveloppe. Je veux que cet endroit transpire la jeunesse et la fraicheur. Vous en serez capable Tyler, je ne me fais pas le moindre doute sur vos compétences. —Vous devriez attendre que Miss Hamilton s’installe ici pour envisager des travaux de rénovation. » Il ôta l’embout de son porte-cigarette de ses lèvres pour mieux me fixer. « Par les cornes du Diable ! Qu’est-ce que Miss Hamilton vient faire là-dedans ? —Ce ne sont que des rumeurs, Monsieur, mais on dit que vous et elle songez à vous marier. Mais peut-être est-ce inexact auquel cas j’aimerai qu’on parle d’autre chose. —Oui ! Parlons d’autres choses et je suis persuadé que nous avons d’autres sujets de conversation bien plus intéressants que Hamilton et consœur. Alors Tyler, comment se déroulent ces répétitions ? Il

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me semble vous avoir posé une question non ? —Monsieur, je ne me sens pas bien alors j’aimerai m’en aller. —Non, non ! Vous êtes mon invitée ce soir alors, non il serait honteux que vous quittiez la table sans même goûter à cette fameuse surprise culinaire ! Toutefois si vous n’êtes vraiment pas bien… » Je me levai prestement, la main posée sur mon ventre, prise de frissons. Il se retrouva bien vite sur moi tandis que je pleurais à chaudes larmes. « Ce n’est rien… c’est juste un bref vertige…. —Venez vous assoir Tyler. Doucement. Vous tremblez. George ! GEORGE ! Détendez-vous Tyler, tout va bien se passer. Respirez lentement. George, aller chercher l’ammoniaque et une bassine d’eau froide ! Vite, mon ami ! » Et je m’évanouis dans ses bras, la tête posée contre son torse. De façon lointaine j’entendis des pas, des discussions. Birdy se pencha au-dessus de ma tête pour me faire respirer des selles et on passa un longe humide sur mon front, ma nuque, mes tempes. Lentement je recouvrais la raison. « Vous faites tout cela pour que l’on vous dorlote, n’est-ce pas Tyler ? —Dois-je aller chercher le médecin ? —Non, il doit être en famille pour ces fêtes de fin d’année. Non, cela ne sera pas nécessaire. Vous pouvez aller vous reposer, je n’ai plus vraiment besoin de vous. » Il prit une chaise pour s’installer près de mi. Couchée sur le flanc je laissais couler mes larmes. Quand j’étais plus petite, Noël était pour moi magique. Il y avait un sapin et de la bonne humeur dans la maison. Je

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me souvenais de la poupée offerte par Cole. Elle était si jolie avec ses longs cils noirs et sa petite bouche ronde. Cole m’offrait des sucres d’orge et m’installais sur ses genoux pour me voir les manger. Il y avait de l’amour dans cette maison. Je me redressai pour vomir dans la bassine d’eau. Rien pourtant ne sortit de mes lèvres. Keynes quitta sa chaise pour me tenir contre lui et posa sa main sur mon épaule, les jambes croisées, la cigarette à la commissure de ses lèvres. « Voyons Tyler, le soir de Noël je m’attendais à une autre sorte de veillée que celle que vous me proposez. —Je suis désolée…. —Ne le soyez pas, tout peut arriver en ce soir de la Nativité. A Bethléem est né Notre Sauveur. Avant de partir célébrer Gigi a eu la prévoyance d’esprit de nous laisser nos plats à disposition. Que pensezvous d’un bon diner à la clarté de ce feu ? Déclara-t-il en rejoignant les plats disposés sur le buffet. Je sais tout cela est pensé pour que vous sentiez chez vous. Mes frères et moi avions pour habitude de nous rassembler la veille pour prépare ce genre de plats à notre petite mère. Goutez ceci et dites-moi ce que vous en pensez. » L’appétit me manquait et je fixais l’assiette sans pouvoir la trouver appétissante. « Une fois que cette maison aura retrouvé sa grandeur d’antan je compte me remettre à la cuisine. Il y a quelques vertus à savoir tenir une maison. Avant de me lancer dans les assurances, je prévoyais de m’installer comme négociant de ferronnerie dans un de ces ports. Mais ça

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c’était avant de découvrir Philadelphie et ses charmes d’antan. » Je posai l’assiette sur le guéridon et la tête dans la main je fixai le feu crépitant devant le divan. Pourquoi me parlait-il de tout cela ? Il me dévisageait calé dans l’angle du divan, le bras jeté avec nonchalance par-dessus le dossier. « Philadelphie est au-dessus de toutes ces villes qui se veulent modernes. Il souffle ici comme un vent de liberté, rien d’étonnant alors qu’ele fut une place forte pendant notre guerre d’Indépendance. On ne peut la comparer à aucune autre. » Il se rapprocha de moi, toujours en jouant le sympathique employeur. Les flammes léchaient le bois dans cet âtre et les lampes diffusaient leur lumière de part et d’autre de la salle. Il remonta son châle sur mes épaules et la panique me saisit. Il profitait de l’occasion pour se rapprocher davantage. « Cette maison est chargée d’histoires vous savez. On dit que dans ces murs se reposa Benjamin Franklin un soir de grand orage. Cela serait à partir d’une de ces fenêtres à l’étage qu’il aurait imaginé le paratonnerre dont il fut l’inventeur. Alors que pensez-vous de ce plat ? J’ai contribué à sa préparation. —Je crains ne rien pouvoir avaler ce soir » Il se pencha en appui sur ses genoux. Du coin de l’œil il m’observait, les sourcils froncés. Mon cœur battait fort au point de transpercer mon corset. Il sortit une nouvelle cigarette de son étui. « Est-ce votre mère qui a de si beaux yeux ? Ils sont identiques à de l’améthyste. Cette remarque, on a du vous la faire un millier de fois. Les hommes parfois

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manquent d’imagination quand ils se persuadent d’être le noble héritier de Cupidon. Nous ne sommes pas subtils et nous frisons le ridicule quand l’amour nous tombe dessus dans crier gare. » De nouveau je fus sur le point de m’évanouir. Je fermai les yeux, la tête tournée vers la fenêtre barrée par des rideaux de velours cramoisis. « Du moins je le suppose. Passons au dessert si vous le voulez bien. C’est l’une de mes petites attentions personnelles. Gigi m’a quelque peu aiguillonné pour la confection de ce plat. Dites-moi ce que vous en pensez ? Allez-y… » Il s’agissait de la crème anglaise dans lequel flottait une sorte de mousse blanche incertaine. Il resta debout près de moi attendant mon commentaire sur son entremet. « C’est délicieux. Je n’aurai pas fait mieux. —Non, ne vous sous-estimez pas. J’ai un cadeau pour Il est de tradition chez nous de s’offrir une friandise à la Noël ou bien autre chose. Alors voilà, c’est pour vous. » Il me tendit un petit paquet et en l’ouvrant j’y découvris un écrin contenant magnifique bracelet bordé de dizaines de petits diamants. « Non, je ne peux pas accepter. C’est de la pure folie, je n’ai rien fait pour mériter cela ! —Faut-il accomplir un exploit particulier pour mériter un modeste présent ? Je ne crois pas ou bien les femmes seraient toutes décorées de la Médaille d’Honneur du Congrès. Leur bienveillance suffit à les rendre uniques à nos yeux. Permettez que je vous le mette. Tendez-moi votre poignet. »

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Ce que je fis et ses doigts effleurèrent ma peau. Tout le monde pensera que Keynes m’entretient. Alors personne jamais ne devait savoir qu’il m’avait offert ce bijou. « Je ne me suis pas trompé. Ce bijou va va à ravir, nota ce dernier en tenant ma main comme pour un baisemain. Peut-être comparait-il mes yeux à ces pierres précieuses. —Monsieur, je n’ai rien pour vous. Je pensais que vous ne célébriez pas. —Ah, Tyler ! Je vous mets dans l’embarras n’est-ce pas ? Alors disons que je le fais parce que je vous apprécie. Oublions Noël et la tradition après tout de tels événements n’interviennent qu’une fois dans l’année alors que ce que j’éprouve pour vous est constant ; —Monsieur, je vais aller me mettre au lit, répliquai-je debout près de lui. Je ne peux abuser de vous plus longtemps. A demain donc et passez une agréable soirée. »

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CHAPITRE M.s Preston, la costumière du théâtre m’ouvrit la porte de son atelier et me précipita à l’intérieur. « Dieu qu’il fait froid, s’il ne neigeait pas on pourrait penser se trouver dans un de ces états d’Amérique où l’on chasse la martre et le castor ! Posez votre parapluie au porte-manteau et laissez-tout ça au vestiaire. Il est appréciable que vous ayez pu venir. Nous avons tant de modifications à apporter aux costumes. » La maison regorgeait de jeunes ouvrières de quinze à soixante ans, des blanches comme des noires, des petites mains toutes assises autour de table dans trois salles différentes. En plus des coutumières, des gosses arpentaient les lieux en courant, rampant, vociférant ; ceux de ces femmes venues nombreuses en renfort pour aider les employées de l’atelier. « Catherine, soyez aimable de finir cet ourlet bien vite !... Charly, moins fort s’il vous plait, on travaille ici ! Les enfants, pour l’amour du ciel, restez un instant tranquilles ! Voyez tout ce monde, Tyler, l’on ne sait plus où donner de la tête ! Venez par ici ma chérie ! » La robe se tenait là sur le dossier du fauteuil. Plus de six mètres de panne de velours lie-de-vin, dix mètre de passementerie, une dizaine de boutons de cuivre ; le patron provient d’une robe de mariée auquel on a ajouté deux mètres de traine et puis l’ingénieuse Mrs Preston a fait sauter certains plis et allongée les manches pour les faire descendre jusqu'aux genoux. La robe dans son ensemble me plait et il me tarde de la voir terminée.

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Quelle ne fut pas ma surprise en voyant Elisabeth Fitzroy dans le salon d’essayage. Dans ce fauteuil à oreillette, la tasse de chocolat chaud à la main elle supervisait d’un œil critique les essayages des comédiens. Immédiatement elle posa sa tasse sur le guéridon pour se lever dans un bruissement de tissus moiré, sa crinoline était si large qu’elle menaçait de tout balayer sur son passage. « Vous serez la plus jolie des trois sœurs. Toutes vous envieront la noblesse de vos traits, votre délicatesse et cette mise que nul tailleur, aussi habile soit-il, aurait pu réaliser. Qu’en pensez-vous ? Nous pouvons encore y apporter des modifications avant de coudre l’ensemble. Essayez-la sans plus tarder ! Allez ! Et pendant que vous vous changez, reprenons la Scène III de l’Acte II là où vous rentrez avec Cornouaille, Gloucester et votre suite. Allez, c’est vous qui ouvrez le bal. —Oui et je crois que cela commence ainsi : Je suis heureuse de vous voir altesse. —Je le crois Régane, je sais que de raisons j’ai pour le croire. Si tu n’en étais pas heureuse, je divorcerais avec la tombe de ta mère, sépulcre d’une adultère. Et là je m’adresse à Kent. Enchaîna M.s Fitzroy le livret sous ses yeux. —Je vous en prie, Sire, prenez patience. Vous êtes, je l’espère, plus apte à méjuger son mérite qu’elle ne l’est à manquer au devoir N’est-ce pas le bon ton à employer ? —Si c’est parfait. Continuons. Eh ! Qu’est-ce à dire ? —Je ne puis croire que ma sœur ait en rien failli à ses obligations. SI par hasard, sire, elle a réprimé les excès de vos gens,

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c’est pour des motifs et dans un but si légitime qu’elle est pure de tout blâme. —Ma malédiction sur elle ! » Derrière le paravent M.s Preston finissait de me déshabiller. Soulagée de ce poids et en sous-vêtements, je ne pouvais que me sentir légère. On poursuivit jusqu’à la réplique de Cornouailles et quand j’apparus enfin devant Elisabeth, cette dernière me jaugea sous tous les angles. « Le jour de la représentation il ne faudra pas porter de jupons afin que le tissu suive de près la courbe de votre silhouette. Pas de pantalons non plus. Enlevez-le…Vous voyez c’est très bien et cela tombe très juste…Tournez-vous ! La longueur est bonne… Comme à chaque fois vous faites de l’excellent travail M.s Preston !finissons-en avec ces essayages, je suis attendue par M. Keynes dans moins de trente minutes. Keynes et la jeune Hamilton. Je vous en avais d’déjà parlé n’est-ce pas ? Il tient à me la présenter de façon officielle car il voit en moi la seule aimante et attentive qu’il n’a jamais eu. Il a naturellement ma bénédiction, un tel homme ne peut continuer à vivre dans le célibat. Cette situation finira par le rendre détestable voire capricieux. Quant à vous, Tyler, je vous ai organisé une journée de tente, rien que vous vous, alors remettez bien vite vos vêtements ! » En fermant la porte de Mrs Preston je vis Thomas Allen, notre Duc de Cornouailles impeccable dans un costume neuf. Et Elisabeth de glousser en le prenant par le bras. « Oh non ! Malheureuse que je suis, je ne puis soulever mon cœur jusqu’à mes lèvres, dirait Cordélia dans l’Acte I. Je fus

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en panique à l’instant où il vint à moi un paquet ficelé sous le bras. « Monsieur Allen, quelle élégance ! On dirait un gentleman, ne trouvez-vous pas Tyler ? Nous parlions justement de vous et de la complexité de votre rôle. Ces essayages n’en finissaient plus. Je ne pourrais rester plus longtemps alors je vous quitte. » Elisabeth monta à bord de sa berline et restée seule près de Thomas je ne sus que lui dire. Il avait toujours fait preuve de discrétion à mon égard, alors penser qu’il puisse être intéressée par moi me dressait les poils. Il resta là silencieux caressant sa fine moustache tout en gonflant la poitrine. « En fait je tenais à te remettre ton cadeau. Ce n’est pas grand-chose mais la tradition oblige. Mais s’il te plait ne l’ouvre pas maintenant. Je eux te raccompagner si tu veux, il s’avère que c’est également mon chemin. —Je comptais me rendre du côté de l’imprimerie de Nash. Tu ne seras pas obligé de marcher en ma compagnie. Le temps n’est pas à la ballade. —Non, cela ne me dérange pas ! je dispose d’un peu de temps aujourd’hui pour me balader justement. » Elisabeth Fitzroy voulait me coir avec Thomas Allen, sur scène comme à la ville. Cela me contrariait que l’on puisse décider à ma place de quelle compagnie masculine j’aurai le plus besoin. Et une fois à destination, Allen s’en alla pour laisser place à Ilse Heine sur place et en pleine correction d’un pamphlet, de ceux qu’elle écrivait pour galvaniser les troupes. Ilse sourit en suivant Allen du regard.

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« Et bien dites-mo, on dirait que vous avez fait le bon choix en tirant Thomas Allen. C’est un excellent parti vous savez. Il étudie le droit et sa tête est bien fournie. Ses idées sont révolutionnaires et je reste persuadé qu’il fera une belle carrière comme juriste. Qu’est-ce qui ne va pas Tyler ? Je n’aime pas cette expression, c’est celle des mauvais jours. —Il m’a offert un bracelet. —Qui Allen ? —Non Keynes. Il me parle très souvent de lui et des sentiments qu’il aurait à mon égard. —Vous n’êtes pas sérieuse ? Mais….n’allez surtout pas le croire, c’est un esclavagiste et de la pire espère. Il se donne des airs de prince mais vous ne pouvez plus continuer avec lui. Nous aurions jamais du vous laisser l’approcher. —C’est moi qui suis allée vers lui. —C’est contrariant, gémit ilse perdue dans ses élucubrations mentales, vous aurait-il fait des avances ? Je veux dire par là, s’est-il montré empressé de vous courtiser ? —non, il est détaché. Il ne semble pas presser de me courtiser comme vous le dites. D’abord il projette de se marier avec une dénommée Hamilton et par la même, Mrs Fitzroy me propose d’aller vivre chez elle. —Et vous, qu’est-ce que vous voulez ? Il est temps de penser à vous Tyler, cette vie vous appartient alors ne laissez personne décider pour vous ! » Birdy est là, assise à repriser le linge. Depuis qu’une cuisinière s’occupait de la cuisine, Birdy respirait un peu. Le fichu sur ses cheveux noirs et ondoyant, elle

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m’étudiait par-dessus ses lunettes demilunes. « Il parle de quoi ton livre ? Je n’ai jamais vu une personne lire autant que toi. Même ma maitresse blanche ne lisait pas autant. Il y avait quelqu’un pour lui faire la lecture. Une veuve du sud, une vraie peste qui craignait les noirs. « Tous des sorciers ! » disait-elle en nous voyant. Nous autres nègres d’intérieur on se fichait de sa tronche et de ses manières de vieille fille. Un jour, la veille de sa mort, elle m’a demandé de venir la voir, soi-disant pour espérer un livre qu’on lui aurait dérobé. J’ai eu pitié de cette femme. Toute sa vie on l’avait méprisée et à sa mort il n’y eut que nous autour de son lit. Quelle ironie n’est-ce pas ? On peut être blanche, avoir de l’argent mais personne à qui en faire profiter. Une pauvre femme, oui. —C’est un essai emprunté par Nash. —Ah, ce monsieur Nash. En plus d’être beau garçon il est correct. Il te plait n’estce pas ? —C’est un bon ami oui. » Je n’avais jamais pensé à Nash dans l’éventualité d’une histoire sentimentale. Il est vrai qu’il me plaisait. Nash était l’ami idéal, celui qu’on rêve tout d’avoir près de soi. Il savait prendre des risques et ne craignait pas pour sa vie. « Mais pas que cela je suppose. Il n’est pas rare qu’une jeune femme de couleur s’entiche d’un homme blanc auquel cas, cette femme en question pourrait jouir du statut social de ce dernier. Je parle d’un mariage Tyler et ne me dis pas que tu n’y avais pas songé. Les femmes de ton âge ne pensent qu’à s’installer pour fonder un foyer.

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—Je ne le pensais pas non ! Répondis-je sèchement. —Mais tu es une femme libre et Nash te conviendrait parfaitement ! Il faut parfois provoquer le destin. Lui pourrait tout à fait te convenir. » Keynes ouvrit prestement la porte, tel un diable mécanique dans sa boite actionné par un puissant ressort. Avait-il écouté à la porte ? « Ce soir nous gardons à diner les Hamilton et les Fitzroy mais faites ajouter deux autres couverts pour un couple d’amis très spécial. Il vous faudra faire venir quelques valets de pied supplémentaire. Je compte sur votre génie pour les éblouir. Miss Tyler, vous….vous pourriez vous joindre à nos ce soir. Cela sera un repas informel mais l’occasion me sera donné de vous faire connaitre à Miss Hamilton et mes relations de Boston. —Ce soir, je ne serai pas là monsieur. J’ai une répétition. —Une répétition ? Mais nous sommes jeudi ! Saint-Louis n’a aucune pitié pour vous à ce que je vois. Et bien dans ces caslà nous vous réserverons une part de tarte. Birdy, je compte sur vous ! » Plus tard j’allais monter l’escalier quand Keynes sortit de son bureau, le feuillet du Roi Lear à la main, l’air enjoué. « Essayez de faire bonne impression ce soir lors de cette répétition et que ditesvous si nous répétions ensemble certaines lignes ? Si je vous dis : Et ne pourriezvous pas, milord, être servi par ses domestiques en titre et par les miens ? Que me répondrez-vous ? » Trou noir. Oui, quoi répondre ? « C’est une réplique de Goneril dans la Scène III de l’Acte II. Et ne pourriez-vous

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pas, milord, être servi par ses domestiques en titre et par les miens ? Allons Tyler, vous ne pouvez pas avoir tout oublié ! Venez je vous prie. Allez ! » M’invita-t-il en agitant le feuillet en direction de son bureau. Il s’installa dans sa bergère, les jambes croisés et revint à sa page. « Votre réplique précédente était : J’ose l’affirmer, monsieur. Quoi ! Cinquante écuyers, n’est-ce pas assez ? Dois-je continuer pour faciliter le retour de votre mémoire ? Qu’avez-vous besoin de plus, ou même d’autant ? » Il me fixait de ses beaux yeux bleus, incrédules et interrogatifs. « Tyler êtes-vous avec moi ? —Pourquoi pas, Milord ? Si alors…il leur arrivait de vous négliger, nous pourrions y mettre ordre…, répondis-je sans le lâcher du regard comme tétanisée. —Si vous voulez venir chez moi (car à présent j’aperçois le danger), je vous prie…A vous de continuer Tyler ? Il n’est pas indiqué en didascalie que Régane doive respecter un si long temps de silence. Je vous prie de n’en amener que vingt-cinq… —Je vous prie de n’en amener que vingt-cinq. A un grand plus nombre je refuse de donner place ou hospitalité. Je me suis surestimée en pensant pouvoir jouer cette pièce avec les autres. —Moi je vous ai tout donné.3 Keynes ne m’écoutait plus, plongé dans Shakespeare. Il tournait les pages d’avant en arrière et d’arrière en avant. « Sœur, j’ai beaucoup à vous dire sur un sujet qui nous intéresse toutes deux très vivement. Je pense que notre père partira d’ici à ce soir. (Et il leva le nez des

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feuillets pour mieux m’étudier). Il s’agit de la Scène Première de l’Acte I, Tyler. —Oui je sais, seulement je… Bien-sûr et avec vous ; le mois prochain, ce sera notre tour. Il me fixait sans sourciller. Il doit me trouver nulle. Comment pouvais-je être aussi mauvaise ? Ses yeux tentaient de me percer en plein jour. Mon cœur battait si vite. « Il n’y a que vous et moi ici. Alors pourquoi vous mettre dans un tel état ? Questionna-t-il le sourire aux lèvres et il poursuivit : Quand Goneril dit : Sœur, j’ai beaucoup à vous dire sur un sujet qui nous intéresse toutes deux très vivement, Qu’est-ce que cela sous-entend d’après vous ? Faites marcher votre tête Tyler ». La mienne tournait au ralenti en ce moment. George arriva pour prendre les dispositions : ce soir, nappe blanche, service en porcelaine et verres de cristal. Le grand jeu. «Reprenons Tyler, qu’est-ce que Goneril représente pour vous ? —Elle est ma sœur. —Et ? Un différend vous sépare, non ? Quel en est la raison ? Goneril est l’ainée et Régane la cadette et ensuite ? —Il veut remettre sa benjamine Cordélia aux princes de France et de Bourgogne. Elle se dit être sincère en refusant de jouer le même jeu que ses aînées ; en fait elle dit : J’aime votre Majesté comme je le dois, ni plus ni moins, ce qui contrarie Lear qui la considère comme la préférée de ces filles. Et Kent tente d’apaiser son courroux, ce qui ne fait que l’empirer. —Et ensuite que se passe-t-il ? —L’arrivée du Ducs de Bourgogne et du Roi de France.

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—Il cède Cordélia au Duc de Bourgogne en orgueilleux qu’il est. Très noble Bourguignon, tant qu’elle nous a été chère, nous l’avons estimée à ce prix ; mais maintenant sa valeur est tombée, déclara Keynes le nez dans le feuillet. Quel père vendrait sa fille ? Fort heureusement le Duc de Bourgogne est lucide et comprend dans quelle position se trouve Cordélia. Puis Bourgogne se ravise n’est-ce pas ? On dit que notre Hamlet est impeccable dans ce rôle… Il a tenté de la sauver, cette Cordélia. Et vous et Gonéril avaient cette discussion sur le chagrin de votre Père. Pourquoi ne pas jouer cette scène avec plus de compassion pour cette malheureuse benjamine ? » George revint avec le Porto et deux verres. « C’est parfait, George ! Buvons Tyler, puisque ce soir vous ne serez pas de la partie, suggéra-t-il en me tendant le verre. Cela je l’espère mettra plus de vigueur dans votre sang. Buvez, cela ne vous tuera pas ! » C’est parfumé. Sec. Fort. Ça chauffe là où cela passe. Keynes m’invita à m’assoir sur le sofa placé devant l’âtre. Il ne devrait pas être là mais en ville. Et quand il se rapprocha de ma personne, je reculai sur l’assise. « A quoi pensez-vous là ? Regardez-moi Tyler. Suis-je à ce point impressionnant que vous ne vouliez pas me regarder? Ah, voilà ce qui est mieux. » Son regard s’illumina, pour un peu il aurait embrassé cette pièce, des rideaux cramoisis, aux tapis et boiseries. « Tyler, je suggère que vous manquiez cette répétition. Nous avons assez répéter n’est-ce pas ? Saint-Louis vous torture

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avec toutes ces pages et vous serez bien mieux avec nous qu’à l’extérieur, dans ce froid glacial. Acceptez de diner avec nous, Tyler ! Mes amis seront peinés de ne point vous rencontrée. Vous n’aurez qu’à mettre votre robe verte, celle qui fait tant ressortir vos yeux et….le bracelet, celui que je vous ai offert. Il me plaira de vous voir le porter ce soir. Vous êtes…. » Il ne termina pas sa phrase et plaqua ses cheveux sur le côté, tira sur son gilet et décroisa les jambes pour mieux les croiser. « Ah, ah ! Kent va jusqu’à se travestir pour regagner les faveurs du roi : Le maître que tu aimes te trouvera plein de zèle. Quel maître n’a pas rêvé d’avoir parmi ses gens un être si dévoué ? Mais pourquoi suis-je à vous parler de cela ? Ah, ah ! Quoiqu’il en soit restez en notre compagnie. Cela serait un grand honneur pour moi. —Je ne suis pas un petit animal de compagnie. Je suis une femme Libre et j’entends bien le rester. » Il recula pour mieux me juger. « Ai-je bien entendu ? Dites-moi que j’ai bien saisi ce que vous venez de me dire ? Vous êtes une femme libre, oui. Vous aurais-je contrarié sur ce point ? Et pourquoi un tel ton ? —Vous voulez décider de ce qui sera bon pour moi sans jamais me demander mon avis, comme si mon opinion ne valait rien à vos yeux. Beaucoup me prennent pour une femme naïve, sans intérêt parce que je me tiens là en toute discrétion. Et si je me mettais alors à crier en agitant les bras, si je me mettais à vous insulter publiquement ou décliner des poèmes d’Ovide à vos invités alors on me trouverait passionnante, extravagante et

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digne de conscience. Alors oui, je suis contrariée. » Un silence s’installa entre nous. Il continuait à me fixer, perdu dans sa réflexion. « Vous pouvez mieux faire, Tyler. Parlez-moi de votre collaboration à venir avec Mrs Fitzroy et je vous trouverez censée. Parlez-moi des relations ambigües que vous entretenez avec ce Thomas Allen et je répondrais que vous avez vocation à être une intrigante. Parlez-moi des relations que vous entreteniez avec Nash et je vous hisserez au rang des héroïnes de toute mythologie ! Si je ne vous respectais pas, pensez-vous que nous aurons ce type de conversation ? —Ne me dites pas que vous n’avez jamais songé me mettre dans votre lit. —Ah, ah ! Vous êtes franche et j’aime ça. —Votre bracelet en est la preuve. Et vous espérer que je vais m’afficher au milieu de vos amis en arborant votre bijou ! Mais c’est mal me connaitre. Vous laissez entendre que ma place est ici quand vous n’êtes pas capable de m’attribuer une chambre décente et…. —Tyler, c’est tout ce qui vous contrarie ? La place que vous occupez en ces murs ? C’est incroyable que vous ne pensiez qu’à vore petit confort quand vos amis nègres eux n’ont pas de quo se vêtir. Alors tout me laisse penser que vous étiez la cocotte d’un maitre, assez riche pour faire l’étalage de sa fortune. —Je n’étais la cocotte de personne. —Comment pourrais-je le croire ? Depuis le début vous mentez sur vos origines et vous me mentez, à moi, concernant ces fugitifs en fuite. Et je

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devrais vous croire quand vous m’affirmer avec aplomb ne pas aimer le luxe ? Ah, ah ! C’est la meilleur ça ! Vraiment, c’est renversant comme situation, on ne me l’avait jamais faite, celle là ! Il faudrait que je pense à vous augmenter Tyler pour votre sens de la dérision. Vous êtes….une esclave en fuite c’est ça ? —Je suis une femme libre. —Alors pourquoi ne m’avoir pas contredit quand j’ai évoqué le terme du maitre ? Vous avez tiqué sur le mot cocotte mais pas sur celui du maitre. Je cherche seulement à comprendre. Si vous êtes libre alors nous n’aurions pas la moindre difficulté à vous retrouver dans le Maryland. » Le sol se déroba sous mes pas et tout ce décor tourna autour de moi. Le visage de Cole apparut et mes mains se posèrent sur mes épaules. « Pensez ce que vous voulez de moi, cela n’a pas la moindre importance. De toute évidence vous ne me croyez pas et je n’ai pas pour vocation d’être votre femme. Passez une bonne soirée Monsieur Keynes ! » Keynes ne me comprenait pas. il ne me comprendrait jamais, lui qui avilissait tout un peuple pour son bon plaisir. « Non, Edmond ! Ce n’est pas ça ! Cette courtoisie qui t’es interdite, je vais sur-lechamp en parler au duc, poursuivez ! » Nous en étions à la Scène III de l’Acte III et Saint-Louis assis sur le rebord de la table refaisait travailler la tirade à Monroe. Lui étonnement calme reprit : « Cette courtoisie qui t’es interdite, je vais sur-le-champ en parler au duc, ainsi que de cette lettre…

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—Vous lui collez la lettre au poitrail ! Vous oubliez quelle est la nature de cette Scène III ? Je veux plus de densité émotionnelle. Gloucester ne veut trahir son roi et sollicite le soutien d’Edmond. Nous devons tenir pour le Roi, dit Gloucester dans la réplique précédente, je vais le chercher et le secourir secrètement. Vous n’êtes pas sur le bord du Delaware à pêcher ! Vous êtes tous deux les témoins d’un coup d’état, alors restez dans vos personnages pour l’Amour du Ciel ! » Christopher Lee-Potts me glissa un billet sous le coude et qui disait : « Peut-on se voir après la répétition. P.L » Pierre Lucet notre téméraire Kent ne souhaitait pas me lâcher de sitôt ; déconcertante situation. Et Hippolyte Paul se tourna vers moi, le rictus au coin des lèvres. Tout le monde semble être au courant de l’intérêt de Thomas Allen pour ma personne. A côté de moi Hamlet concentré sur la scène se moquait bien de la cour que me faisait Allen ; il a d’autres préoccupations que celles de se soucier des histoires de cœur de ce dernier. « Les jeunes s’élèvent quand les vieux tombent, finit Monroe en quittant la scène sous les applaudissements de Saint-Louis. —La Scène III est terminée ! La Scène IV se joue sur la bruyère, devant une hutte et je veux Lear, Kent et le Fou ! Les textes sont-ils appris ? —Et vous osez encore poser la question, railla Lee Jackson en trainant son pied sur les marches. Vous savez bien que nous autres Nègres sommes prompts à la tâche et plus hardis encore quand on nous laisse nous exprimer »/

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Monroe s’installa derrière mon banc. Il y avait une quarantaine de bancs ici, mais Monroe préférait étudier mon dos tout à loisir. Il était de ces personnalités difficiles à cerner. « Voici l’endroit, monseigneur : mon bon seigneur, entrez. La tyrannie à plein ciel de la nuit est trop rude pour qu’une créature puisse la supporter, Lança Lucet regardant dans notre direction. —Voilà comment notre Négresse Blanche va se retrouver avec la queue d’un singe de mulâtre dans son petit con ; à moins que l’autre Blanc ait déjà exploré tous tes orifices. Une fille comme toi, ça rapporte gros et tant que l’Esclavage reste une histoire de Blancs éloigne-toi des types comme Keynes qui tienne pour acquis leurs possessions terrestres. —Tu fuirais un ours, mais, si ta fuite t’entraînait vers la mer rugissante, tu te retrouverais sur la gueule de l’ours, continua Victor Monce-Lear. Quand l’âme est sereine, le corps est délicat. La tempête qui est dans mon âme m’empêche de sentir toute autre émotion que celle qui retentit là…Monce prit une profonde inspiration, la gorge nouée. Allait-il se mettre à pleurer ? —Tu m’écoutes quand je te parle, Graham ? Tiens-toi loin de lui, rien de bon ne sort d’un Keynes. Crois-moi sur parole. —Ta parole ne vaut pas mieux que la sienne. De vos deux je n’arrive pas à savoir qui est le plus insane. —Stupide fille, tu crois que tu vaux mieux que nous peut-être ? » En rentrant je décidais d’aller en parler à Keynes. Lui écrivait à la lueur de sa bougie et ne releva pas la tête quand j’entrai dans la pièce, grattant le papier

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avec empressement, s’arrêtant de temps à autre pour tremper la plume dans l’encrier. George avait allumé un bon feu de cheminée et la chaleur s’en dégageait comme celle du four à pain. « Que puissé-je pour vous Tyler ? —Commencez d’abord par poser cette plume Monsieur Keynes, ensuite je vous demande de m’écouter jusqu’au bout. Vous jugerez pour finir si mon histoire vaut la peine d’être considérée. —Vous m’intriguez Tyler. Allez-y je vous prie. —J’ai fui un mariage difficile. Mon époux était….une personne recommandable et sa famille fut pour moi ce qu’on peut appeler une famille très à l’écoute. Il n’y a pas un jour où je n’ai pas bénéficié des meilleures attentions. Enfin, il disait me vouloir du bien et je l’ai cru jusqu’au jour où il partit se battre. Mon mari a été démobilisé suite à un accident de dont il perdu l’usage de sa jambe. il a commencé à bore et se montré violent. Il n’était plus l’homme que j’avais connu et aimé. Il avait fait place à ce monstre effrayant et sanguin. Alors j’ai encaissé tant que j’ai pu. Un soir il fut ivre, plus que d’ordinaire. Il a attrapé son fusil et il a tiré sur toutes les personnes qui se trouvaient être en face de lui. J’avais trop peur pour m’interposer. Qu’aurai-je pu faire devant cette force dévastatrice. Il a abattu de sang froid six Africains dont mes amies d’enfance. Il disait que cela était nécessaire afin de ne pas laisser la gangrène affecter un corps sain. Je vous demande de ne pas me juger. J’ai été lâche. N’importe comment j’aurais du intervenir.

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—Non vous n’auriez rien pu faire contre ce forcené, Tyler. Personne ne peut prévoir ce genre d’événements et…. —Alors je l’ai quitté. Avant de le faire j’ai eu une révélation, celle de tenter ma chance ailleurs. —Et c’est en Pennsylvanie que vos avez décidé de tout recommencer ? Et vous ne pensez pas qu’il puisse vous retrouver ? —non, d’autres se sont chargés de lui. Il n’est plus de ce monde. —Alors quel soulagement ! Tout cela commençait à me mettre mal à l’aise et pour un peu j’aurais quitté cette pièce en hurlant face à toute cette démence. C’est une chance que vous soyez en vie Tyler. Mais pourquoi avoir attendu tout ce temps pour me parler de votre funeste histoire ? Vous pensiez que je n’aurais prête aucune oreille attentive à votre récit ? Bah, tout cela est loin à présent et cet exalté est mort et enterré n’est-ce pas ? 66Si je vous en parle aujourd’hui c’est pour vous demander de me recommander à l’un de vos amis de Boston. —Pourquoi Boston ? —Tout mais plus ici. Vous avez mauvaise presse auprès des Affranchis et Libres de Philadelphie et pour tous, vous n’êtes qu’un esclavagiste. Rester ici, près de vous c’est m’exposer à leur griefs. —Mais je n’ai plus un nègre sous mon joug. J’ai écris à mon cadet qui a fait le nécessaire il y a de cela, une quinzaine de jours. Ces hommes et femmes sont libres. Ah, ah ! —Je ne vous crois pas. Vous osez me dire que vous avez libérer tous vos esclaves ? Tous sans exception ? —Absolument ! Si vous ne me croyez pas j’ai chez mon notaire un acte de vente

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qui stipule ne plus en être le propriétaire. En quoi cela vous surprend-il ? Quand je dis quelque chose, je le fais. Le Président Lincoln pourra me décorer pour cet Acte de bravoure car à présent me voilà ruiné, sauf si le premier benêt se propose de me racheter notre plantation familiale. —Je ne sais pas quoi dire. —Vos, vous n’avez rien à me dire. Tout comme vous, je ne tiens pas à être jugé, seulement je l’ai fait en toute âme et conscience guidé par la lumière divine. Comment s’appelait votre époux ? —Cole Hutchinson. « Il se perdit dans ses réflexions, le regard collé au plafond. « Il a eu sa chance mais il ne l’a pas saisi. Si j’avais été à sa place jamais je ne me serais engagé pour une cause perdue d’avance. Je parle de la Sécession. Il est clair que certaines questions économiques auraient pu se régler loin des champs de bataille mais ce qui est fait est fait. On ne peut revenir en arrière, vrai ? Cependant je ne comprends pas en quoi vos amis du théâtre auraient à redire sur notre relation ? —Je ne fais que rapporter leur propos. —Et c’est la seule opinion que vous ayez de moi ? Celle d’un esclavagiste ? Quelle sorte d’ennuis rencontrez-vous ? Laissezmoi vous dire que lorsqu’on est jeune, en santé et jolie, les hommes cherchent à vous séduire. Alors vous voilà victime de votre succès et si cela est trop lourd à porter, dites-vous qu’ils s’en lasseront une fois que vous aurez clairement affirmé votre position. Cet Allen semble avoir de l’égard pour vous mais si vous ne cédez pas trop vite à ses avances, vous réaliserez combien vous vous êtes fourvoyée par mégarde. Vous aurez le loisir de songer à vous

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marier une fois votre indépendance financière acquise et ce n’est qu’en travaillant auprès de moi que vous l’obtiendrez ». Seule, je répétais la scène VII de l’Acte III : « Qu’on lui pende sur le champ! » Relisais-je en essayant de prendre le ton adéquat. Après quoi Goneril devait répondre : « Qu’on lui arrache les yeux ! » et suivait ensuite la longue réplique de Cornouailles : « (…) Nos courriers établiront entre nous de rapides intelligences. Adieu chère sœur ! —Tyler ? Quand vous aurez terminé je veux que vous portiez mon courrier au relais. Vous pensez en avoir pour longtemps ? Questionna Keynes appuyé contre le chambranle de la porte, le cigare au coin des lèvres. Tyler, avez-vous entendu ce que je viens de dire ? —Oui, mais je suis occupée ne le voyezvous pas ? N’y-a-t-il pas George pour s’y rendre ? —Allons donc, qu’est-ce que cette assurance ? je vous demande de vous y rendre, vous et non, mon vieux George occupé ailleurs. En quoi cela vous déplaitil, Tyler ? —Je n’irai pas, débrouillez-vous pour y dépêcher quelqu’un d’autre, affirmai-je sans lâcher le nez de mon feuillet. —Miss Graham, il me semble vous le demander sur le ton le plus cordial qu’il soit et…. —Monsieur Keynes, il me semble vous avoir répondu sur le ton le plus honnête qu’il soit. Ma réponse est non et je n’y dérogerais pas. Merci d’en prendre note. » Contrarié je suppose il s’en alla en claquant la porte. J’allais me replonger

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dans Shakespeare quand il revint suivit par Birdy. « Soyez aimable Birdy d’éteindre ce feu et toutes ces lampes, nous n’en avons plus besoin. Il vous faudra trouver un autre endroit Miss Graham, celui-ci ne sera plus propice à votre étude. —Alors j’irai apprendre dans ma chambre. —C’est cela Miss Graham, bon vent ! » Une fois dans ma chambre, le froid m’y saisit. On aurait dit qu’un hiver sans fin avait pris possession de ce lieu et une fois emmitouflée sous une vulgaire couverture de laine je m’installai sur mon lit. Pourtant il me fut impossible de retenir quoique se soit. Les mots s’effaçaient inexorablement de mon esprit, je mis cela sur le compte de la contrariété. Il faisait si froid que je me résous à descendre prendre quelques bûches. Au-dessus de la rampe d’escalier je surpris cette discussion : « C’est ainsi que nous sommes récompenser, Birdy. Vous les nourrissez à la main et ils vous mordent sans la moindre assertion comme si nous n’étions plus que des étrangers l’un pour l’autre. Tenez par exemple ce vieux nègres de Samson qui a toujours fait partie de nos meubles est parti avec l’argenterie… » Ils changèrent de place et j’en profitai pour descendre de plusieurs marches sitôt arrêtée dans mon élan par la voix de Keynes revenant vers sa première position. « J’ai rendu leur liberté possible en tout débonnaire altruiste que je suis et pense être et l’Etat du Kentucky me demande des comptes. Mais je ne peux mettre la clef sur la porte, au risque de me retrouver banni de mon sanctuaire. Alors quelle solution

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me reste-t-il ? Le mariage ? Alors la première héritière fera l’affaire vous en conviendrez ! » Il s’en alla, Birdy toujours courant derrière lui. Le pli se trouvait être sur la commode dans l’entrée. Sans plus attendre je saisis mon manteau pour braver le froid de janvier. En tournant la tête, je vis arriver une voiture et en sortir Elisabeth Fitzroy tenant le bras à une femme aussi couverte que cette dernière portant de la fourrure de la tête aux pieds. Et à retour, soit trente minutes plus tard, la voiture se trouvait toujours être là. De la vapeur d’eau cristallisée sortait des naseaux du cheval recouvert d’un large drap isolant. Des rires fusèrent dans le salon. Elisabeth poussa un cri de joie et se leva pour me prendre dans ses bras. « Dieu que vous êtes gelée, ma pauvre chérie ! Comment pouvez-vous la laisser sortir avec pareil froid, Ignatus c’est si cruel ! Venez par là que je vous présente Miss Helen Hamilton. » Helen Hamilton en question se retourna de trois-quarts, m’observa avant de bouffer de rire, ce qui valut un regard interrogatif de la part de Keynes. « Ah, ah ! Vous êtes un sacré coquin Ignatus, vous nous avez habituée à bien mieux, je dois dire. Comment ne pas se sentir offenser quand on constate que vous n’envisagez pas de raser cette vieille demeure pour en ériger un hôtel particulier de ce que l’on trouve à Londres. M.s Fitzroy m’a laissé entendre que vous comptez vendre plutôt que tout aménagé. —Miss Hamilton, voici Miss Graham, insista Elisaeth.

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—Oui,, certes. Ce n’est qu’un domestique et aussi talentueuse soit-elle, mes femmes de chambres ne font pas autant de zèle que votre commis de bureau. Alors mon ami, ronronna cette dernière, quand organiserez-vous un diner digne de ce nom ? Je ne peux pas croire que vous vous complaisez dans ce rôle de modeste assureur. —Miss Graham, merci de vous être déplacée. J’apprécie le geste. Peut-être qu’un thé chaud vous conviendrait ? On peut dire que vous l’avez mérité. —Oui, un thé chaud vous fera le plus grand bien, argua Elisabeth en me tendant la soucoupe des deux mains. Et comment va notre Thomas ? —Je suppose qu’il se porte bien, répondis-je affectée par le sens de sa question. —Je crois que ce n’est plus un secret pour personne, notre Allen en pince pour vous. Si vous pouviez voir quel couple si bien assorti forme-t-il sur scène ? Ils sont majestueux et…. —Oh, non Elisabeth par pitié épargnezmoi ! Je ne veux plus entendre parler de ce projet de théâtre, balança Hamilton. Tous ces moricauds qui dansent, qui chantent et récitent du Shakespeare sans en comprendre le sens me dépasse. Et que feront tous ces nègres-savant une fois redevenus eux-mêmes ? » Le regard de Fitzroy croisa celui de Keynes qui posa ses avant-bras sur ses rotules. « Et bien ils seront confiant et estimés par les leurs comme des précurseurs d’un mouvement peu orthodoxe. —Voyons c’est un esclavagiste qui parle, Ah, ah ? Vous me surprenez de jour en

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jour, Keynes. Vous affranchissez vos nègres puis vous vous mettez à parler comme un messie et pour quelle raisons dites-moi, songez-vous à briguer un poste de sénateur ? Au quel cas je comprendrais, mais là nous berçons dans l’absurde. —Soyez sage de ne pas afficher vos opinions en publique, railla Elisabeth, qui plus est à Philadelphie !Vous risquerez de vous attirer le mépris des âmes bien pensantes. Laissez votre père continuer à émettre que ces Africains sont des moitiés d’hommes. Vos opinions vous enlaidissent énormément Miss Hamilton. —Je n’ai pas pour dessein de vous plaire M.s Fitzroy, vous et moi appartenons à deux mondes différents et il ne pourra en être autrement. » Mon regard croisa celui de Keynes. Comme je le plaignais d’être Keynes, celui que notre damnée Hamilton idéalisait. Je l’imaginais heureux de cette vile au milieu de redoutable progéniture, des enfants beaux et séduisants comme leur parent mais au cœur de pierre. Je le plaignais, lui pour n’être qu’un lâche. « Et vous ne voulez pas voir changer les choses ? —Bien-sûr que non ! Qui voudrait voir notre monde et ses valeurs réduit en cendres ? Nous luttons tous pour un idéal n’est-ce pas et le nôtre est celui de préserver notre équilibre. —Je souhaite sincèrement que vous vous trompiez, affirma Elisabeth, à présent il nous faut y aller. Nous sommes attendues chez le juge Hereford. Cependant nous passerons probablement vous saluer demain, au moment du déjeuner. » Elle déposa un long baiser sur la joue de Keynes qui depuis le début affichait un

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sourire courtois. Pour peu il aurait applaudi face à la représentation des plus parfaites de sa fiancée ; elle ne pouvaitêtre autre chose que sa fiancée puisqu’elle lui tendit une main qu’il s’empressa de baiser en la dévorant des yeux. « Alors nous vous attendrons, murmura ce dernier en appuyant son regard dans celui gris de la belle fiancée du sud. Ma maison vous sera toujours ouverte. —Nous n’en espérions pas moins de vous, Ignatus. Vos manières et toutes les marques d’hospitalités sont celles d’un enfant du sud. Je vous enverrai un billet ce soir pour vous faire part de mes intentions et je pense avec certitude qu’elles vous raviront. » Pas un salut, ni une intention pour ma personne. Aussitôt à l’extérieur je résolus de faire mon balluchon pour ficher le camp au plus vite. Néanmoins interdite, je restais dans le vestibule étudiant mon reflet à travers la grande place du couloir. Birdy passa en maugréant : « Cette femme est la peste quand M.s Fitzroy aurait si bien convenue. Ne reste pas plantée ici, les domestiques ne font pas tarder à venir pour le recrutement. Keynes les mènera au salon et il compte bien à ce que je lui donne mon avis. Tyler ? Je viens de te dire de ne pas rester là gober les mouches ! » Et dans ma chambre je préparais mon balluchon, mes affaires personnelles. Je ne pouvais rester un jour de plus en sachant que ce démon pouvait revenir à tout moment pour régner sur ces ténèbres. De nouveau je partirais. Dieu ne m’offrait aucun répit dans cette existence.

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On frappa à ma porte. Keynes se tenait là, le coude appuyé contre le chambranle de la porte. « Pourquoi vous planquer ici Tyler ? En ce moment il y a un bon feu dans la cheminée et autant de chandelles pour que vous puissiez écrire ou lire. Permettez-moi d’entrer… » Il pénétra dans la chambre sans attendre ma réponse et arpenta les lieux. Terrifiée je pouvais l’être. il n’avait jamais pris cette liberté auparavant et comble de l’horreur il s’installa sur mon lit des plus décontractés. « Vous et moi savons pour quelle raison nous faisons cela et ce n’est pas pour l’argent Tyler ! Non, c’est pour un but plus spirituel. Ces nègres savent lire et écrire, ils s’expriment de façon plaisante et leur Foi est inébranlable. Ils sont animés par un sentiment inéluctable selon lequel le monde actuel est à un tournant décisif, argua-t-il en marchant vers moi, ce qui eut pour effet de me faire reculer jusqu’eu mur. Tout cela tyler pour vous dire que…. » Il resta un moment muet comme soudain frappé par la foudre. Allait-il s’écrouler à mes pieds, mort et le corps fumant ? Je me mis alors à trembler et la tête baissée je me laissais aller à la peur irrationnelle, celle d’un homme capable du pire. Il pouvait m’étrangler, m’éventrer ou me violer. « …vos enfants vivront dans un monde libre et mes fils probablement fréquenteront vos fils, poursuivit-il en s’asseyant sur le rebord de la petite table disposée devant la fenêtre aux rideaux verts. Et vos fils probablement épouseront vos filles. —Je n’en suis pas certaine.

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—Que dites-vous ? Tyler parlez plus fort je vous prie. Vous n’êtes pas en terrain ennemi alors exprimez-vous sans crainte. Vous pensez donc que cela ne puisse être possible ? » Nerveuse ma main tira sur le pli de ma robe. Keynes se trouva être devant moi et la fumée de son cigare emplit mes narines irritant mes yeux. « Je disais que…. —Oui, allez-y ! Votre jugement est fondamental. Que dites-vous de cet avenir multiracial ? N’êtes-vous donc pas favorable au métissage ? Après tout nous avons une souche commune et vous n’êtes pas si différente que moi Tyler. Vis yeux sont aussi clairs que les miens et votre peau est des plus laiteuses. Serait-ce un crime que mes fils épousent vos filles ? Toute cette guerre alors aura été vaine. —Monsieur, je…. —Je vous aime bien Tyler. Vous êtes un ange mais le feu bouillonne en vous qui à tout moment menace de s’embraser. Il suffit d’une petite étincelle pour que vous explosiez. Monsieur Hutchinson en a fait les frais n’est-ce pas ? Il était trop séduit par votre joli minois pour craindre le pire et le pire est venu. Hutchinson est-il né mauvais ? Non, je doute. Vous l’avez aimé quand il était un homme pieux et avenant. Mais sitôt qu’il ses mauvais penchants ont fait surface, vous avez pris parti de lui tourner le dos. —Il était violent. —Tous les hommes le sont quand leurs possessions se trouvent être menacées ! » Une larme ruissela sur ma joue. Il ne connaissait rien de mon passé. Keynes ne me connaissait pas comme il ignorait tout des motivations de Cole.

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« Dites-moi plutôt ce que vous cherchiez à fuir. Une vie maritale trop formelle ? Un homme jaloux et irritable ? Un dangereux criminel assoiffé de sang ? Peut-être les trois combinés ? —Je voulais…. —De la considération n’est-ce pas ? Avez-vous des enfants Tyler ? Non, biensûr que non ! Une femme libre n’abandonne pas sa progéniture, à moins d’y être forcée. Hutchinson est mort emportant avec lui votre lourd secret. Mais moi je ne suis pas dupe. Que s’est-il passé là-bas ? Pourquoi avoir fui si vous n’aviez rien à vous reprocher ? Dois-je vous faire arrêter pour calomnie et usurpation d’identité ? » Mes jambes se dérobèrent sous mon poids et la main sur le cœur je ne parvenais à me ressaisir, ma vison s’embrouilla et ma respiration fut des plus confuse. « Et ne me resservez pas le complet sur ces nègres froidement assassinés sur la propriété de Monsieur Hutchinson, cela ne vous rendrait pas service. —Il buvait et ne parvenait à se maitriser. —Il n’y a jamais eu de Monsieur Hutchinson n’est-ce pas ? Dites-moi la vérité Tyler. Aucun ne vous jugera sous ce toit mais il me faut savoir et cela dans votre intérêt. Dehors il y a des gens plus rusés que moi, des fins limiers et des chasseurs de nègres. Des hommes corrompus qui ne reculeront devant rien pour vous mettre les fers et vous ramener d’où vous venez quelque soit cette putain de proclamation d’émancipation proclamée par Lincoln mais invalide dans certains états comme le Delaware, le Missouri, le Maryland, et le New Jersey. Ces hommes un jour forceront ma porte

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pour vous ficher dehors et alors je ne pourrais plus assurer votre protection. Qui est réellement Hutchinson ? —C’était un monstre. Il n’a jamais eu son égal sur terre. Je vous l’ai déjà dit. —La séance est levée. Quand vous serez de nouveau disposée à me parler vous viendrez me trouver. Pour l’heure j’ai une maison à faire tourner. » Une fois qu’il m’eut quitté, je tombai par terre contre la porte pour pleurer à chaudes larmes. Il en était fait de ma sécurité ; a tout moment le molosse pouvait mordre, planter ses crocs dans ma chair et me tuer dans une terrible scène d’effroi sous le regard impuissant de George et de Birdy. Il me fallait partir au risque de trépasser. Il me fallait partir. CHAPITRE Nash m’ouvrit la porte de son imprimerie. En me voyant arriver il devina le trouble dans lequel je me trouvais être. Comme je tremblais de tous mes membres et qu’il me fut impossible de parler, il me poussa dans son bureau au milieu de ces colonnes de gazettes publiées et il prit soin de fermer la porte derrière moi après avoir dit quelques mots à son commis. Il me fit assoir devant la table et me servit un verre de whisky. « Il est au courant de tout. Il sait tout. —Qui sait tout ? Tyler, détends-toi et dis-moi qui sait tout ? —Keynes. Il sait tout ! —Comment pourrait-il tout savoir ? C’est toi qui a parlé ? Il n’aurait pas pu le deviner seul Tyler, alors je te demande si c’est toi qui a parlé ?

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—Oui. Il m’a mis en confiance et je lui ai dit pour mon époux. » Assis sur le rebord de la table, Nash baissa la tête les doigts pinçant l’arête de son nez. « Par tous les Saints, Tyler, pourquoi lui avoir parlé de ton passé ? On va trouver une solution d’accord et si tu t’en vas maintenant cela paraitra suspect. Il va lâcher ses sbires dans toute la région pour te retrouver. Mieux ne vaut pas attirer l’intention sur toi. As-tu couché avec lui ? —Non ! Répondis-je écœurée par cette supposition. Nous n’avons fait que parler. —Il sait que tu es ici ? —Non, je suis sortie par la porte de derrière. Personne ne m’a vu sortir. » Avec quelle intensité me fixa-t-il ? « Il te faut endormir sa méfiance. Tant qu’il te saura près de lui il se sentira latter. Penses-tu pouvoir tenir quelques temps près de lui ? » Il ne pouvait me demander cela. A tout moment il pouvait me tuer. La tête dans mes mains, je me balançais d’avant en arrière. Nash posa la main sur mon épaule et je ravalai mes larmes. Il respira bruyamment et en relevant ma tête je surpris son expression embarrassée. Lui non plus ne s’était attendu à cela. Tant il se tenait près de moi je me sentais être rassurée, mais pour combien de temps encore ? sa main glissa vers ma nuque et souleva mon chignon bas, je ne pus retenir un hoquet de stupéfaction. « Le temps n’est pas aux réjouissances pour toi, hein ? Un jour tout cela sera terminé et tu auras une belle histoire à raconter. —Si je ne suis pas morte avant.

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—Keynes n’aura pas intérêt de jouer les justiciers. Il n’est pas si malin qu’il le prétend. Maintenant tu vas faire ce que je te dis : tu vas te rendre à la vieille église de St John et tu vas demander après le père Monaghan. Il ne sera pas dur à trouver tu verras. Tu diras venir de ma part et il te remettra un courrier. Tu la remettras à Hamlet. Surtout ne change aucun de tes plans et tout marchera pour le mieux. » J’avais plusieurs répliques à sortir mais ce fus confus dans ma tête. Je devais répondre à Cornouailles sous les traits de Keynes. Il se tenait là quand je rêvais de le voir s’en aller : « A qui avez-vous envoyé le roi lunatique ? Parlez » mais ma langue me trahit. Une folle angoisse s’empara de mon esprit. —Vous interprétez Régane à votre façon. Ce qui vous rend unique. Cependant il manque quelque chose à tout cela. Vous avez très peu de texte dans cette scène. Certaines ne dépassent pas trois mots…Fi, infâme traitre ! Tu implores qui te hait : c’est lui qui nous a révélé tes trahisons. Il est trop bon pour t’avoir en pitié. Je ne vois pas où est la difficulté. Il y en a-t-il vraiment une ? —Oui. Je ne sais pas jouer Régane. Monce joue Lear à la perfection ! Et Petitgars habite complètement son personnage ! Jackson quant à lui est impressionnant dans le fou du roi ! Et… Hamlet, Allen, Mouzat savent faire parler leurs personnages, tout comme Luce et Rose qui sont impeccables dans les rôles des filles. —Vous êtes sévère avec vous-même. Votre interprétation est satisfaisante. Vous n’êtes pas le personnage principal et cela

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vous dispense donc de briller sur les planches. Si je vous dis : « Nous devons donc nous attendre à subir, dans sa vieillesse, outre les défauts enracinés de sa nature, tous les accès d’impatience qu’amène avec elle une sénilité infirme et colère ». Que répondriez-vous ? —Nous aurons sans doute à supporter de lui maintes boutades imprévues, comme celle qui lui a fait bannir Kent (réplique de la Scène I de l’Acte I) Vous voyez ! Vous l’avez entendu n’est-ce pas ? » Keynes me dévisagea froidement. Un bref et pénible silence survint. Il tourna les feuilles lentement, très lentement à la recherche de la tirade qui allait pouvoir le rassurer. « Oui madame il était de cette bande ». Réplique d’Edmond pour vous aider un peu. Mettez-vous au milieu de la pièce et prenez votre temps. Quand vous serez prête, lancez-vous ! » Il croisa les jambes des plus décontractés, le bras tendit vers le plafond vers lequel s’élevaient des volutes de fumée de cigarette. « Je ne m’étonne plus alors de ses mauvaises dispositions : ce sont eux qui l’auront poussé à tuer le vieillard, pour pouvoir dissiper et piller ses revenus.» Je pris une profonde inspiration et ferma les yeux à la méthode de Monce pour laisser vernir l’émotion. « Ce soir même, un avis de ma sœur m’a pleinement informée de sa conduite ; et je suis si bien avertie, que, s’ils viennent pour séjourner chez moi, je n’y serai pas. —Comment voyez-vous Régane ? Comment les autres la voient-ils ? Est-ce qu’une seule fois vous vous êtes dit : Régane est différente de moi mais je

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l’aime assez pour la supporter ! Vous savez qu’elle directe, amère et sans pitié mais la Régane que vous interprétez manque de froideur. Vous êtes trop gentille avec elle comme si vous cherchiez à la ménager, presque à vous excuser de ce qu’elle est. Dommage qu’il vous faille la jouer sans relief. Vous gagneriez à vous montrer plus corrompue. Jouez comme Mrs Hutchinson le ferait, en y mettant toutes ses tripes pour dénoncer un système qui lui échappe, pour appuyer là où ça fait mal et quelques soient les retombées, Régane ne craint pas de se faire entendre. Si ?». Il y avait du grabuge devant le théâtre. La faute aux réactionnaires de la Pennsylvanie, aux esclavagistes et antiabolitionnistes de Maryland et de Delaware qui nous insultaient, nous crachaient au visage et nous singeaient ouvertement. Le directeur des lieux essayait de faire bonne figure, près des autres adhérents à ce projet. On nous lançait du crottin et des cochonneries innommables. « On ne veut pas de nègres dans nos théâtres ! » Hamlet fit barrage avec son corps et me poussa à l’intérieur de l’édifice. Luce et moi étions dans tous nos états et l’on se tint par la main sans oser se lâcher. « Ne nous laissons pas intimidés par ces vauriens ! Nous aurions tort de nous montrer affectés, déclara Saint-Louis en ôtant sa cape et son haut-de-forme. Ils ont fait tous ce voyage pour nous intimider mais n’oubliez pas qu’ici plus qu’ailleurs vous êtes un peuple libre ! Reprenons où nous étions, s’il vous plait ! Combien manque-t-il ?

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—Et bien le tiers des acteurs, répondit Hippolyte Paul en regardant autour de lui. Doit-on commencer sans eux, monsieur ? —Oui, ils prendront les répétions où elles sont ! » Saint-Louis essoufflé, épongea son front et ouvrit sa redingote un peu agité par l’ambiance régnant à l’extérieur. Les gens d’armes ne tarderaient pas à ramener l’ordre dans ce coin paisible de Philadelphie où l’on disait que rien ne s’y passait. Nash publierait dans son journal les exactions de ces frondeurs et alors que mon esprit divaguait sur leurs actions politiques, je méditais sur le sort de Joseph Petitgars, Pierre Lucet et Samuel Monroe toujours dehors. « J’aimerais entendre Edgar de nouveau pour la Scène IV. Lucet n’étant pas là, je veux Hamlet pour le rôle de Kent. Notre Fou est ici et Hippolyte Paul remplacera Petitgars pour un Gloucester que nous espérerons convaincant. Lear êtes-vous prêt ! Kent, c’est à vous ! Scène IV de l’Acte III ! » Il relit la didascalie avant de gagner la scène et montra du doigt une hutte imaginaire. « Voici l’endroit, monseigneur : mon bon seigneur, entrez. La tyrannie à plein ciel de la nuit est trop rude pour qu’une créature puisse la supporter ». Hamlet connaissait le texte par cœur. Luce Williams avait les yeux brillant et sa main se crispait sur mon bras. Victor Monce porta la main sur son cœur. « Laissez-moi. —Mon bon seigneur entrez ici ». Hamlet jouait à la perfection et assis sur le rebord de la scène regardait de notre côté, les

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sourcils froncés. Il était dévoué à Nash et savait à quel point j’avais des ennuis. Plus tard Lear parla : « Oh, j’ai pris trop peu de souci de cela…Luxe, essaie du remède : expose-toi à souffrir ce que souffrent les misérables, pour savoir ensuite leur émietter ton superflu et leur montrer des cieux plus justes ». La porte s’ouvrit avec fracas au moment où Lee Potts allait sortir sa tirade. « Désolé tout le monde, mais il va falloir interrompre nos répétitions, déclara Pierre Lucet en parfait maître de cérémonie. —Et pourquoi ? Ne sont-ils pas tous rentrés chez eux ? L’on n’entend plus rien dehors. —Oui ils sont rentrés mais Petitgars est blessé. Il a reçu un mauvais coup sur la tête et le chef de la sûreté publique demande à ce que l’on quitte cet endroit. —Ce n’est pas vrai ! » Saint-Louis quitta la scène à grande enjambée. Jouer le comte de Gloucester comprenait certains risques. Le premier type qu’on auditionna pour le poste ne put poursuivre et le problème fut réglé quand Joseph accepta de le remplace au à pied levé. Saint-Louis avait raison de penser que Joseph Petitgars serait un problème à ne pas négliger. « Allez les enfants, on continue ! Lança Lee Jackson appuyé sur sa canne. Edgar c’était ta réplique je crois ? —Oui c’est exactement ça ! Une brasse et demie ! Une brasse et demie !...Pauvre Tom ! Jackson fait semblant de sortir d’une hutte quelque peu effaré. « N’entre pas là, mon oncle : il y a un esprit. A l’aide ! A l’aide ! »

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Mon cœur battait la chamade. Hamlet finit par sortir lui aussi alors qu’il était censé enchainer avec sa réplique. Grand silence sur scène. Alors je fis un truc incroyable. J’ignorais pour quelle raison je le fis, toujours est-il que je fus sur scène grelottant de froid et de peur pour reprendre le rôle de notre Hamlet. « Donne-moi ta main. Qui est là ? —Un esprit, un esprit : il dit qu’il s’appelle pauvre Tom ». Alors je me penchai vers Christopher Lee Potts pour lancer un : « Qui es-tu toi grognes là dans la paille ? Sors ». Lee Potts jeta une couverture sur son dos afin d’imiter un homme en démence. « Arrière ! Le noir démon me suit ! A travers l’aubépine hérissée souffle le vent glacial. Humph ! Va donc te réchauffer sur un lit si froid ». Et Victor Monce approche : « Tu as donc tout donné à tes deux filles, que tu en es venu là ? » Il nous fallait attendre huit répliques avant que Saint-Louis n’apparaisse de nouveau et Lee Jackson poursuivit par : « Cette froide nuit nous rendra tous fous et frénétiques ». Personne ne répondit tant la tension fut palpable. « Nous en resterons là pour ce soir. Rentrez tous chez vous. Mieux ne vaut pas tenter le Diable, d’accord ? Déclara SaintLouis en nous chassant hors de scène. Birdy devient comme folle quand elle apprit que la zizanie au théâtre de la bouche d’Hamlet chargé de me ramener chez Keynes. « Tu ne devrais plus sortir. C’est de la folie ! De la folie ! Hamlet dit qu’ils étaient plus de soixante avec des gourdins

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et que ce diable de Petitgars a pris un coup sur la tête ! Cela devait finir par vous arriver ! » Impossible de la raisonner ; ses yeux noisettes sortent de leur orbite et je crois voir apparaître des veines sur son front. « Je vais te faire un bon chocolat chaud. Tu es frigorifiée. Après quoi tu monteras te mettre au lit. Toutes ces émotions épuisent. Keynes est sortit on ne le verra pas avant demain matin. Il est en bonne compagnie. Hamilton est une ambitieuse. D’autres diraient que c’est une aventurière et elle sait y faire avec notre beau Keynes. Tu trembles. Le danger est écarté maintenant que tu es sous ce toit. Tyler ? —Tout va bien Birdy, je pensais seulement aux signes de démence. Rien ne laisse supposer que l’on est fou si l’on est dans un éternel brouillard ; Les fous ignorent qu’ils le sont. —C’est cela même. Mais rassures-toi tu n’es pas folle. Tu as toute ta tête Tyler. C’est le monde dans lequel nous sommes qui l’est. Les hommes sont des monstres et ils sont méprisables. Mais Dieu sera nous venger et ce monde sera purgé, sois sans crainte. Je sais que tu as peur Tyler mais tu n’es pas seule ici à lutter contre le mal quelque soit ses formes. » Dans mon lit la tête dans la commissure de mon bras je fixai le mur incapable de trouver à m’apaiser. On monta l’escalier quatre-à-quatre avant de toquer à la porte avec force. En panique je me levai, jetai une couverture sur mes épaules pour ouvrir à Keynes dont je reconnus la voix. « Je suis revenu aussi vite que j’ai pu en apprenant ce qu’il s’est passé au théâtre. Comment allez-vous ? Je m’absente une soirée et…ah, ah ! Vous trouvez encore le

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moyen de vous faire remarquer. Espérons que vous n’ayez pas été trop secouée par de tels événements. —Tout va bien pour moi monsieur. —J’en suis navré. Je vous attends dans le salon. » Il se tenait accoudé au chambranle de la cheminée. Il semblait chamboulé plus que de raison et derrière la porte je pus l’observer à la dérobée sans qu’il ne me remarque. Il avança vers la porte qu’il tira si fort que je fus projetée à l’intérieur de la pièce. « Asseyez-vous Tyler et dites-moi ce que vous ressentez, là, dans l’’instant. —De la colère. —Contre qui ? —Ceux qui nous oppressent et nous offensent. Nous avons tous soufferts et nous portons en nous des blessures secrètes, des stigmates qu’il nous est impossible d’effacer. —La vérité est que vous vous complaisez à les faire taire plutôt que les exprimer. —Nous nous efforçons de rester lucides. Les hommes comme vous s’abreuvent de nos malheurs. —Les hommes comme moi ? » Il attrapa ma main pour la serrer dans la sienne. Je tentais de résister mais il me tenait fort. Il se rapprocha et baisa ma joue. Mon attention se concentra sur un détail de son gilet. « La vie n’est pas aussi simple que vous l’eusse imaginée en dépit de votre bienveillance. L’amertume caractérise ceux qui ont tout perdu mais vous n’êtes pas de ceux-là. Vous êtes une combattante, une vraie guerrière dont le sens commun est votre salut. Vous avez préféré fuir que

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de vous rendre et votre sagesse est héroïque. Quoi ? N’ai-je pas raison ? Et vous songez fuir encore et vous exposez une fois de plus à la violence des hommes. —Il n’y a pas de place pour moi dans votre monde. —Mon monde est assez grand vous accueillir. —le croyez-vous vraiment ? Il y aura toujours des Hamilton, des Keynes pour contrarier nos plans, médire sur notre instruction et moquer nos ambitions. —Non, non ! Je vous estime et vous le savez ! Tyler ? Regardez-moi. Suis-je donc un traitre ? Un perfide représentant du temple de la raison ? Non, mais regardezmoi bien ! Je ne suis pas comme eux. —Du moins c’est ce que vous voulez me faire croire mais loin de moi l’idée de vous croire. » Il recula de son assise pour mieux me défigurer. Il éteignit sa cigarette et se leva pour regagner la cheminée. Un instant de silence envahit le salon. « Hamilton n’est rien pour moi. Il n’y a pas une once de bonté en elle et, Keynes tira sur son gilet pour se donner plus d’aplomb, je serais contrarié que vous puissiez penser le contraire. —Alors c’est elle que vous trahissez, elle et tous les siens. Vous perdrez bien plus à l’ignorer que vous ne le croyez. —Vous avez raison. Mais le risque en vaut peut-être le coup. Tout comme votre fuite vers le Nord. » Vers dix heures vingt j’entendis des voix masculines sur le perron et George fit entrer les gentlemen. Nerveusement j’enfouis mon livret de Shakespeare dans la poche de ma robe pour atterrir dans le vestibule.

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« Ces messieurs veulent s’entretenir avec toi au sujet des événements survenus au théâtre il y a deux jours de cela. Tranquillises-toi ces messieurs sont des gentlemen et nous viennent de Washington, déclara George le sourire aux lèvres. Dois-je t’introduire dans le salon ? » Silencieux ces étrangers me fixèrent et le plus jeune parla en premier : « Mademoiselle Graham, mon nom est Julius Hamon et voici les maitres Clerence Rutledge et celui qu’on ne présente plus le juge Louis Horvath de la cour suprême de Washington. Vous n’avez probablement jamais parlé de nous mais nous vous connaissons Tyler Graham puisque votre cas nous est parvenu. S’il vous plait, lisez ceci. » Publication du 27 décembre 1863 Avis concernant le sort des Nègres par C B. G « (…) Nous ployons sous les coups et les chaînes sans jamais nous plaindre. Discuter sur les faveurs des sujets A au détriment des sujets B reviendrait à donner de l’importance aux sujets B, ce que notre société dite-libérale ne pourrait tolérer. Car il est mentionné dans la dite-constitution que les Hommes naissent libres et égaux en droit (…) Malheureux pourtant est celui qui s’érige contre ce système en dénonçant les injustices. Or il nous faudrait alors revoir notre constitution en soulignant le devoir de tout à chacun d’accepter les différences en les gommant, taire ces dissemblances pour accepter enfin l’individu dans son intégralité et intégrité ;

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puisque l’on ne peut concevoir de détruire ce que Dieu nous a si généreusement offert (…) en d’autres termes nous voulons une nation respectueuse et généreuse, maternelle et aimante. (…) » Ne voyant pas où ils voulaient en venir j’interrogeai Hamon du regard. Lui se pencha vers moi pour poursuivre : « L’un des partisans de la cause abolitionniste interrogés ce matin dit avoir reçu ceci en main propre par l’un de vos amis dont on soupçonne en être l’auteur. Vous voyez naturellement de qui je veux parler ! —Non. Je n’en connais aucun qui écrive. —Ceci a mis le feu aux poudres, Miss Graham, déclara le juge Horvath en m’étudiant par-dessus ses petites lunettes. Et nous leur en donnons raison. Ce genre de position n’est pas défensable et si l’un d’eux porterait cette affaire en justice, le tribunal condamnerait les auteurs à de lourdes peines. » Silence de nouveau et les sourcils froncés Hamon échangea un bref regard avec Rutledge. Celui-ci se leva pour s’assoir près de moi. « Etes-vous heureuse à Philadelphie, Miss Graham ? Questionna-t-il. —Oui. Je n’ai pas à me plaindre de quoique se soit. —Vous vous y sentez en sécurité n’estce pas ? —Assurément. Keynes est prévenant. —Prévenant ? » Et Hamon s’agita sur sa chaise. Il tiquait sur le mot prévenant. Ces Quakers aimaient se sentir utile pour la communauté noire ; nous autres affranchis,

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Libres ou esclaves devions rendre grâce à leur action. « Oui il est soucieux du bien-être de ses esclaves, c’est un fait avéré mais la question ne s’adresse pas directement à vous, Miss Graham mais à vos autres partenaires du théâtre : que se passerait-il si les autorités décidaient de fermer le théâtre ? —La pièce continuerait, je suppose. On trouverait à se produire ailleurs. —Vraiment ? Et qu’est-ce qui vous fait affirmer une telle chose ? Questionna Hamon. Des suppositions ? Vous vous dites être en sécurité et pourtant vous provoquez ouvertement les esclavagistes, encore nombreux dans ce pays ! Cela va s’en dire, nous échappe complètement. —Ce que le Maitre Hamon veut dire c’est que nous ne sommes pas là par hasard ou pour une simple promenade de santé et que la prochaine fois, l’auteur de ce texte n’aura pas la même chance, le comprenez-vous ? » Non, je ne voyais vraiment pas où il voulait en venir. « Voici nos respectives adresses et coordonnées pour le cas où vous rencontrez des problèmes d’ordre judiciaires. Notre cabinet est ouvert à ce genre de litiges. Nous traitons ce genre de conflits, Miss Graham alors contacteznous si vous pensez avoir besoin d’une défense en bonne et due forme. » Victor Monce m’offrit du thé ; enfin un immonde breuvage appelé thé et des biscuits durs comme de la pierre. Il gardait la porte et la fenêtre de son logis ouverts et la cape de laine sur les épaules, je tentais de me réchauffer comme je le pouvais.

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« Il fait froid j’en conviens mais si je ferme… Cela vient d’en haut ! Mon voisin est mort il y a trois jours. On ne devrait pas garder les corps aussi longtemps chez soi.» Il feuilleta le sien, la tête posée sur son crâne rasé. « Pourquoi n’es-tu pas venu me voir plus tôt, Tyler ? Je ne sais quoi répondre. Il me fixa de son unique oeil, les lèvres closes et de son autorité naturelle. « Les autres ont trouvé le temps de venir. Ils viennent me voir mais pas toi. Pourquoi ? —Je ne sais pas. —Si ! Tu le sais ! C’est volontaire de ta part. Il est difficile d’être une noire dans un corps de blanche mais il est encore plus difficile d’être une fugitive blanche. Ces protecteurs qui sont venus te rendre visite chez Keynes ont été mandatés par une tierce personne dont je ne citerai pas le nom. Ils ne sont pas venus te trouver par hasard. Il arrive bien souvent que la justice penche en faveur des blancs, des anciens maitres et des esclavagistes mais eux ont le pouvoir de rendre la peine plus supportable. Que celui qui espère vivre vieux m’accorde du secours ! Ô cruels !...Ô dieux ! —Un côté ferait grimacer l’autre. L’autre aussi ! (Réplique de Régane à Gloucester dans la scène VII) Je comprends qu’on veuille m’aider mais je crains ne pas être défendable. Les lois ne sont ni en faveur des femmes, ni en faveur des noires. —L’autre soir contre toute attente tu as remplacé Hamlet qui devait remplacer Petitgars dans le rôle de Gloucester et tu n’as pas fait que lire ton texte, tu as su lui

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donner un ton, une voix ! Les femmes ont autant de conviction que les hommes. « Le Scythe barbare, l’homme qui dévore ses enfants pour assouvir son appétit, trouvera dans mon cœur autant de charité, de pitié de sympathie que toi, ma ci-devant fille ! » (Réplique du Lear à Cordélia dans la Scène I de l’Acte I). C’est la première tirade qui me vienne à l’esprit. Est-ce à cause de Keynes qu’ils sont venus ? —Non il a toujours pris soin de moi. Enfin je ne suis pas tout à fait honnête. J’ai pas plusieurs fois manqué de discrétion en ressassant le passé et Keynes cherche à connaitre mes vieux démons comme pour se consoler de ce qu’il fut par le passé. —Il t’apprécie beaucoup n’est-ce pas ? Avant même de commencer le théâtre, il voulait faire ton bonheur. Un jour il est venu nous trouver, Peter Cumber et moi. Il disait que tu aurais besoin de te mélanger à nous autres pour te donner une appartenance à un groupe. Et le théâtre, cette pièce de théâtre c’est un peu son idée. Il sait que tu aimes la littérature, Shakespeare, poursuivit-il en souriant se commémorant le passé. Il te tient en haute estime parce que tu es satisfaisante d’après ces propres termes. Il apprend encore des autres, ce qui prouve qu’il n’est pas un monstre sans cœur ni âme. Ah, ah ! Alors le danger ne viendra pas de lui mais de celui que tu as laissé là-bas. » De retour à la maison Keynes demanda à me voir et Hamon se trouvait être près de lui, une tasse de thé sur les genoux. « Cela me contrarie énormément Miss Graham. Nos efforts ruinés par votre manque de sagacité. Je pensais pouvoir vous faire confiance. Dites à Birdy

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d’ajouter un couvert et disparaissez petite sournoise ! » Plus tard, vers onze heures, j’allais monter me coucher quand Keynes revint à la charge : « Les autres sont couchés, alors soyez aimable de me monter une tasse de café, je vous attends Tyler ! » Le bougeoir dans la main gauche et la tasse de café dans l’autre, je montai péniblement l’escalier, encombrée par ma robe, pour pousser la porte entrebâillée de Keynes. « Fermez la porte je vous prie ». Nerveuse je m’exécutai sans toutefois oser le regarder. « Qu’est-ce qui vous trouble à ce point, Miss Graham ? —Rien. —Permettez-moi d’en douter. —J’ai eu une journée éprouvante, arguai-je posant la tasse sur son secrétaire. Si c’est là tout ce que vous vouliez je monte me couche » Il posa sa plume pour m’observer, les sourcils froncés, le corps tourné vers moi. Pour moins que cela on fouettait les esclaves jusqu’au sang dans les plantations de la Caroline du Sud et d’ailleurs. Après une rapide courbette je me dirigeai vers la porte et une fois la main posée sur la poignée, Keynes desserra les lèvres. « Ces fouilles-merdes de juristes de Washington et du comté ont jugé utile de me sensibiliser à votre cas. Peut-être ontils jugé que je n’étais pas digne veiller sur votre confort. Selon eux, selon cet Hamon, ce petit renard au long nez a épluché toute ma comptabilité mandaté par la cour Suprême et je n’ai guère apprécié le ton qu’il a pris, lança-t-il debout, le cigare se

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consumant entre ses doigts et le poing sur la hanche. Comment osent-ils me faire passer pour un abject corrompu ? Avezvous rencontré dernièrement une personne susceptible à en vouloir à mon fond de commerce ? —Si vous parlez de vos anciens esclaves en ce jour émancipé, je dois dire que tout Philadelphie appuie mes motivations. —Quel aplomb ! Souligna ce dernier le rictus au coin des lèvres. Le juge Horvath m’a rédigé ce qui sonne comme les prémisses d’une longue plaidoirie mettant en lumière vos revendications. Sous couvert de ces précédentes manifestations, ces fervents moralisateurs me collent la nausée. Quand on vite des textes de Loi j’ai la furieuse manie d’envoyer tout balancer. —Monsieur Keynes, il s’agit de ma liberté ! Déclarai-je d’un ton acerbe. —Donc vous dites êtes responsable des tracas qui m’assaillent en ce moment ? Les tragédies d’une vie passée ne vous concernaient que vous et moi et vous, vous seule rendez cela publique ! —Je n’ai en rien décidé de l’issue de mes mésaventures. J’ai toujours fait montre de discrétion concernant mon avenir. —Voyons Tyler, l’un de vos amis ne veut pas de moi en lice. Cet ami en question ignore à qui il a affaire. Il serait de bonne guerre de lui rendre la pareille. Cette ville a elle seule est une souricière dont j’ai appris à en connaitre tous les coins et recoins. Votre ami pourrait craindre un élan patriotique de ma part. —Qui parle vous accuser ? Ces femmes et ces hommes sont de précieux auxiliaires pour qui espère une vie meilleure. Ne vous

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croyez pas supérieur, cela pourrait causer votre perte, ainsi rongé par le remords et les regrets votre âme pourrira aussi certainement que la pomme tombée de sa branche. —J’apprécie votre bel esprit. Votre mère a fait de l’excellent travail en vous dotant d’une cervelle. Néanmoins est-ce suffisant pour triompher ? Na, na. L’argent en ce monde achète tout. Il délie les langues et fait taire une rumeur ou bien la grossit ; à fournir des armes pour la guerre et à ouvrir le cœur des femmes à bon escient. » Il caressa ma joue d’un revers de main. Je me dérobais à cette caresse. Il s’éloigna amusé par cette situation. « Vous voyez, nous ne jouons pas sur le même terrain. Confesser mes crimes je l’ai fat en décidant de m’installer dans cette maison quand rien ne m’y obligeait. Rien sur cette terre m’obligeait à me montrer amical avec ces nègres que j’exècre au plus haut point et je plaide coupable d’avoir ordonner qu’on fouette un esclave récalcitrant, d’avoir apposé ma signature sur des actes de vente, prenant sur moi d’avoir séparé des familles entières de moricauds pour mon plaisir et rien dans ce monde Tyler ne m’obligeait à vous ouvrir ma porte. Si je l’ai fait c’est par simple cupidité. —Vous êtes à ce point torturé pour m’avouer cela ? —Vous paraissez impatiente de me voir vous mettre à la porte. Je vous demande de monter mon café et je vous fais confiance Tyler quand vous pourriez empoisonner mon breuvage. Hum… ;ce café est délicieux et je vous en remercie. J’ai cru comprendre que Monsieur Nash a de l’envergure. Je me trompe ? sa plume est

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assassine et il a l’audace de se croire intouchable. Est-ce lui qui vous a offert cette rédemption ? —Bonne nuit Monsieur Keynes. » En tremblant je fermai la porte avant de regagner mon étage en courant et sur le point de sangloter. Au petit matin, soit à cinq heures trente, j’entendis des pas dans le couloir. Quelqu’un qui ne pouvait-être que Keynes, s’arrêta devant ma porte. Mon cœur battait avec fureur et le couteau sous l’oreiller, je le saisis. Les pas s’éloignèrent lentement et le calme revint, noyant cette maison dans un silence religieux. A midi passa Elisabeth Fitzroy et s’entretint avec moi dans le salon. « Petitgars se remet tout juste de sa blessure à la tête. Il fallait bien qu’ils se fassent entendre. La bonne chose est l’arrestation des responsables de ce désordre. Leur juridiction appuie les plaintes de notre Etat. Tyler, est-ce que vous m’entendez ? Mieux vaut étouffer toute révolte dans l’œuf. Tout crime se doit d’être puni et attenter à la vie de vos amis est un crime, car ces hommes sont libres ou affranchis. Esclaves, la suite aurait été différente, il faut l’avouer mais dans ce cas, saluant la clairvoyance de nos représentants.» —Keynes ne va pas tarder à rentrer. Il aura également lui aussi l’envie de saluer le bon génie de ces représentants. Je me disperse facilement en ce moment. J’ai tendance à oublier plein de choses. —Allons donc ! Vous êtes à l’Acte III pour le moment ? Voyons si j’ai bonne mémoire : Toute l’énergie de sa raison a succombé à son désespoir. Que les dieux récompensent votre bonté ! Il s’agit de la

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Scène IV, n’est-ce pas ? Monce est-il toujours excellent dans son rôle ? —Oui il l’est. —Vous ne semblez pas convaincu en le disant. Peut-être lui préférez-vous Jackson Lee ? Ou Hamlet ? Ce dernier non comptant d’avoir de la voix a une très belle plume, bien qu’elle ne soit pas aux goûts des esclavagistes. Il contribue à faire avancer les choses encouragé par Nash. Tout Philadelphie va vouloir vous arracher à Keynes après les représentations du Roi Lear. Préparez-vous à cette nouvelle notoriété. Vous allez être très sollicitée, tout comme le reste de votre troupe. —Je ne pense pas vouloir cette notoriété dont vous me parlez. —Balivernes ! Tout le comté n’aura d’œil que vous autres comédiens d’un jour. Il faut voir en cela les prémisses d’une existence publique et vous deviendrez à coup sûr, la figure de proue des abolitionnistes. » Brusquement mon cœur s’emballa et la peur me dévora le ventre. « Ma maison vous sera grande ouverte, vous le savez Tyler. Vous viendrez vous installez chez moi, n’est-ce pas ? » Assise, je me redressai d’un bond en entendant Keynes rentrer. « M.s Fitzroy, vous êtes mon rayon de soleil ! J’ai du terminer au plus vite quand j’ai su que vous passeriez. Il n’y a plus contraignant que des affaires à traiter quand on se sait attendu ailleurs et en si bonne compagnie, pérora-t-il en baisant la main d’Elisabeth rougissant telle une vierge offerte à Apollon. J’espère ne pas vous avoir fait attendre, bien que vous sachant en de bonnes mains. Miss Graham sait distraire son auditoire par ses

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vaticinations dignes d’une muse grecque. A ce sujet, n’est-elle pas charmante dans ce taffetas rouge qui aspire la passion ? Il est si inhabituel de la voir si chatoyante. » Et je posai la tasse et la soucoupe sur le guéridon, déplissa ma jupe de taffetas cramoisie contrastant avec ce chemisier à col rond. Et pour dissimiler le tout je remontais mon châle de laine à longues franges sur mon épaule. « Oui notre Tyler est éblouissante. Comment se portaient vos amis de Lexington ? Votre futur associé se trouvaitil présent finalement ?Il serait plus que capital qu’il se manifeste, compte tenu de la conjoncture actuelle. —Miss Graham écrit, le saviez-vous ? Sous un nom d’emprunt bien évidemment. Des textes fort engageant parlant du respect d’autrui et le sort d’un peuple en exil, à moins que ce ne soit en servitude. Je ne sais pas exactement. Toujours est-il que Miss Graham écrit. C’est encore l’un de ses nombreux secrets dont elle se pare comme les plumes d’un geai. —Oh, Ignatus, ne soyez pas si cynique. Vous devriez vous enorgueillir d’avoir une femme de plume sous votre toit. —Je pourrais l’être si Tyler m’avait mise dans la confidence, contesta ce dernier en m’envoyant un regard noir de reproche tout en allumant son cigarillo pour l’enfoncer dans son porte-cigarette. Je suis un peu las de ces cachotteries. » On se fixait avec intensité et cela aurait pu durer si Elisabeth n’avait pas trouvé à interrompre notre bras-de-fer. Toute guillerette qu’elle fut, elle inspira profondément avant de s’exclamer : « Les Briggs sont des gens admirables. Leur fils, le jeune Clifton est l’une de ses

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personnalités que l’on n’oublie pas si facilement. Il est talentueux, bel homme et ses idées sont pour le moins libérales. Et voilà qu’il se met lui-même à prendre la plume pour dénoncer l’armée de l’Union et les grandes batailles que nous avons remportées. Les jeunes gens passionnés écrivent Ignatus et s’ils n’étaient là à dénoncer un système totalitaire et fallacieux, qui le ferait ? Vous n’avez aucune raison d’être contrarié. Tyler, avant que je n’oublie, j’ai commandé le tissu qui vous plaisait tant auprès de ma modiste et si vous avez une heure ou deux à me consacrer, cette dernière prendra vos mesures. » Jamais mes filles n’épouseront ses fils. Il avait d’autres ambitions pour ces derniers. Nous vivions sous le même toit en parfaits inconnus. A cet instant je sus que ma décision serait irrévocable : plutôt la fuite que toute forme de reddition.

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CHAPITRE 2 Avec tout ce froid je craignais de sortir et j’occupais mon esprit comme je le pouvais. George portait un costume neuf remis par Keynes. Il avait fière allure dans cette culotte noire et cette redingote de même couleur. « Keynes dit vouloir embaucher un domestique pour me suppléer et j’avais pensé prendre le Baltasar de More. Qu’estce que tu en penses ? Peut-il nous convenir ? —Keynes ne compte pas s’installer à Philadelphie, tout cette mise en scène n’est là que pour inciter à ses investisseurs à financer ses projets. Il vendra cette maison pour aller marchander des chevaux dans le Kentucky et toi tu le suivras comme tu l’as toujours fait. Alors il serait cruel de débaucher Balthazar pour de telles lubies ! —Dis-moi ce qui ne va pas avec Keynes en ce moment. Pourquoi orienter toute ta colère vers lui ? Il est clair que tu ne cherches pas à lui être agréable mais tu ne peux délibérément contrarier tous ses plans. Ou si tu le fais, essayes de ne pas y laisser des plumes. Quand j’ai commencé à travailler pour lui, il est resté un an sans me dire un mot. Il ne me voyait pas et la seule communication que nous entretenions était des plus arbitraires. Il ordonnait et j’exécutai ; Pourtant tout comme toi j’étais né libre. J’aurai pu le provoquer, l’inciter à me parler mais j’étais convaincu qu’il finirait par me remarquer. —Suis-je obligée de tout entendre ? —Oui, jeune fille ! Un jour après le décès de son père il s’est dirigé vers moi et est resté là, planté devant moi, le front haut et l’air grave. Il était à Boston quand il a

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appris le décès de son père et il a pris une longue inspiration avant de poser la main sur mon épaule pour me dire ceci : « Nos actions en tant qu’homme nous définit. Alors il est moral que l’on se considère toi et moi ! » J’appris plusieurs semaines plus tard qu’il n’avait jamais encouragé ce genre de rapprochement entre un domestique et son employeur. —Et pourquoi me parler de cela ? C’est de Balthazar dont il est question et je refuse que vous abusiez de sa prévenance. —Je n’ai jamais pensé une seule seconde que vous puissiez douter de la sincérité de Keynes. —Alors qu’il embauche quelqu’un d’autre, mais pas lui ! Pourquoi vouloir un homme qui refuse toute forme de servitude ? Un homme ayant une farouche animosité pour les blancs du sud. Il pourrait accepter de venir travailler mais il fomentera des complots visant à entacher la réputation de son employeur. Est-ce cela que vous voulez ? Il devait jouer le Duc de Cornouilles jusqu’à ce que Saint-Louis cède le rôle à Allen. Balthazar est un intellectuel, activiste et radical. Victor Monce a fait savoir que le théâtre n’était pas une tribune pour les sympathisants de la trempe de Balthazar et… il n’est pas compatible à tout emploi auprès d’un esclavagiste. —Alors je prends note, Tyler. Je prends note. » A la Scène I de l’Acte IV répétaient Christopher Lee-Potts notre Edgard, Gloucester et un vieillard. Petitgars tirait une tronche de six mètres de long, ce qui prouvait à tous qu’il allait bien. « C’est le meilleur des temps que les fous guident les aveugles. Fais ce que je te

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dis, ou plutôt fais comme il te plaira. Avant tout, retire-toi, déclara Petitgars. Saint-Louis porta la main en cône comme handicapé par une mauvaise audition : « N’ayez pas peur d’exagérer le ton dans ce passage ! C’est le malheur des temps que les fouis guident…vous voyez la différence ? Et vous autres, l’entendezvous ? Plus de passion ! Plus d’éclat dans la voix ! » Tout le monde s’endormait pour sûr et notre « vieillard », lui ronflait sur scène. Après chacune de ses répliques, il plongeait dans une sorte de somnolence dont il avait seul le secret. On ignorait qui il était tant il donnait à voir de sa personne. Hilario Santos qu’il se nommait et il était un ancien esclave de Cuba. Ses joues saillantes et les fines tresses sur sa tête lui donnaient un air de furie. Mis à part ce détail de coquetterie capillaire il connaissait plutôt bien son texte. « Parfait ! La scène II avec Goneril, Oswald et Edmond, on peut l’entendre ? Comme Désiré Mouzat n’est pas avec nous ce soir, Miss Graham le remplacera. —C’est un rôle d’homme, monsieur ! Railla Pierre Lucet en me dévisageant des plus hilares. —Et ensuite ? Elle vous fait peur, Lucet ? La scène II avec plus d’enthousiasme s’il vous plait ! Je me mets au fond de la salle et vous aurez intérêt à parler fort et de façon audible, vous tous ! A mon signal vous commencerez… » Samuel Monroe me lança des éclairs de rage et après le signal, entre Goneril et Edmond, Oswald venant vers eux. Tout le monde fut réveillé. Les tirades se succédèrent les unes aux autres.

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Ma Luce est comme à chaque fois brillante et convaincante : « Mon très cher Gloucester ! (Et Edmond sort) Oh ! Quelle différence entre un homme et un homme ! C’est à toi que sont dus les services d’une femme. Un imbécile usurpe mon lit » Et Hippolyte-Oswald d’enchaîner : « Madame, voici monseigneur. (Et il sort pour me laisser entrer). « Je croyais valoir la peine d’être appelée ». Répliqua Goneril en jouant les ingénues. A cet instant précis j’arrivai à faire le vide dans ma tête. Envolées les appréhensions et les peurs du ridicule, envolées les incertitudes et les craintes. Dans le rôle d’Albany j’avançai en prenant soin de remonter mes jupons pour ainsi faire remarquer ma démarche des plus viriles. Le chapeau de feutre enfoncé sur la tête, j’arpentais la scène affublée d’une épée en bois sur le flanc. « Ô Goneril, vous ne valez pas la poussière que l’âpre vent vous souffle à la face. Je redoute votre caractère. Une nature qui outrage son origine ne saurait retenue par aucun frein. La branche qui se détache elle-même du tronc nourricier doit forcément se flétrir et servir un mortel usage ». Grand silence sur la scène. Luce semblait être soufflée tant et si bien qu’elle en oublia sa réplique : « Euh…Assez la leçon est ridicule ». Et l’on poursuivit ainsi. A nous deux, dix-sept répliques entrecoupées par l’intervention d’un messager joué par Thomas Allen puisque notre présumé acteur manquait à l’appel. Possible qu’il continue dans le rôle du

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messager puisque mort par l’un de ses gens, apprend-on dans ce passage. « Miss Williams et Graham, c’était parfait ! (Pickeney le tira par la manche pour lui susurrer quelques mots). Oui, je veux Régane à la lecture de la Scène V avec Oswald ! —Et on fait quoi de la scène IV et la III ? Et puis la scène I a besoin d’être répétée ! Tonna Samuel Monroe, furieux qu’on saute deux scènes sans qu’on l’ait concerté. —Oui la scène I, monsieur ! Ajouta Joseph Petitgars les yeux chargés de colère. On n’est pas là pour vous tenir chaud ! Vous l’avez dit vous-même, toutes les scènes doivent être étudiées en long en large et en travers. On est resté plusieurs jours sur la Scène VII, on pourrait peutêtre avancer ? —De quoi te plains-tu ? Tu as eu ton moment de gloire dans les premières scènes de cet Acte III. Tu ne piges pas qu’on en a peut-être assez de voir ta tronche ! —BON ! On peut continuer ? Proposa Saint-Louis en reprenant place sur scène. Régane est Oswald, c’est à vous ! ». Nous étions dans le château de Gloucester et pour l’incarner, ce château, Gloucester était assis en tailleur au fond de la pièce, son épée posée à travers ses jambes. « Mais les troupes de mon frère sontelles en marche ? Et j’avançais vers le devant de la scène, décidé à l’interpréter comme un révolté. —Oui, madame, répliqua Oswald, les mains derrière le dos. —S’est-il mis à leur tête en personne ?

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—Oui, madame, mais à grand-peine ; votre sœur est un meilleur soldat ». Pour une fois Saint-Louis n’est pas à nous interrompre. Je ne regardais personne, je me contentais de fixer un détail du décor au loin. Régane ne veut pas perdre la face devant les autres, notamment sa sœur. Alors je malmenais un peu Oswald. « Je sais que votre maîtresse n’aime pas son mari ; je suis sûre de cela : la dernière fois qu’elle était ici, elle lançait d’étranges œillades et de bien éloquents regards au noble Edmond. Je sais que vous êtes son confident. —Moi, madame ? (et plus loin) Si je pouvais le rencontrer, madame ! Je montrerais à quel parti j’appartiens. —Adieu ! » Et nous descendons l’escalier l’un après l’autre rejoints sur notre banc par Joseph Petitgars qui osa me parler : « C’était bien mieux Tyler. —Merci Joseph, j’apprécie ce compliment. —Continue ainsi. Tes efforts sont récompensés. » Luce insista pour m’offrir un verre dans un troquet investi par les Gens de couleur. Elle était si mignonne, si tendre qu’on avait envie de la serrer dans ses bras pour se laisser aller aux confidences. Ses cheveux rous s’échappaient de son bonnet en grosses mailles et son regard vert me fixait avec curiosité. Luce demeurait la bonne camarade que tous rêvait d’avoir pour partager des délires de jeunes femmes. « J’ai un service à te demander et tu es libre de refuser. Cela concerne ma petite sœur. Elle vit avec mon père dans le Delaware. Elle a aujourd’hui onze ans et

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c’est une mignonne petite fille. Elle se prénomme Charline et j’ai besoin de lui écrire. » Elle fouilla dans sa poche et sortit une pièce qu’elle plaça dans le creux de ma mitaine. « C’est tout ce que j’ai pour le moment. J’essaye d’écrire mais….ce n’est pas encore parfait. Je ne voudrais pas que m’on style l’effraie. Son père dirait de moi que je suis illettrée, ce que je ne peux entendre. Pierre ne sait pas que je cherche à la contacter. Il pourrait mal le prendre. Pout tous ici je sais lire. —Garde ton argent Luce. Je le fais de bon cœur, pour ta petite sœur et parce que tu es une sœur pour moi et en tant que tel, on se serre le coude, murmurai-je les mains enserrant les siennes. Cependant ma joie fut de courte durée car entra Keynes précédé par George. Les discussions cessèrent de conserve autour de nous, le pianiste se perdit dans ses notes et tous les visages s’orientèrent dans notre direction. Il gagna notre table dans son beau costume gris recouvert d’un long manteau de cachemire aux boutons de cuivre, le cigare coincé entre ses lèvres. Avec quelle élégance ôta-t-il son haut-deforme de feutre pour le poser près de ma minaudière. « Mesdemoiselles ! J’espère en rien troubler votre récréation mais avec ce froid mordant il était nécessaire de se poser au chaud devant une bonne tasse de café. Vous reprendrez quelque chose à boire n’est-ce pas ? Et comment va notre charmante Miss Williams ? Vous êtes encore plus éblouissante que dans mes souvenirs.

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—Je vais bien monsieur. Je vais vous laisser Tyler. —Non Luce ne pars pas ! —On se revoit plus tard. Pierre m’attend. Bonne soirée à vous, Monsieur Keynes ! » Luce s’en alla mais de quelques mètres seulement. Les discussions reprirent, cette fois-ci plus étouffées et le vieux Morgan arriva pour prendre les commandes. Pour George, un verre de gin et Keynes un porto. « Oui je crois bien l’avoir effrayé. Sachez que ce n’était pas là mon intention. George et moi cherchions un endroit où nous réchauffer et celui-ci se trouvait être tout disposé à satisfaire à nos revendications. —Ce ne devait pas être le seul endroit d’encore ouvert dans c quartier. George connait cette ville mieux que personne et tout ce que vous trouvez de mieux à faire c’est de venir troubler mon repos. —Ah, ah ! Miss Graham est de plus en plus incisive, Monsieur. Bientôt il ne vous sera plus possible de marcher dans cette ville sans être taxé d’intrigant, Ah, ah ! » La bonne humeur légendaire de George me déstabilisa, il voulait me faire savoir que leur présence n’annonçait rien de néfaste. « Vous avez raison George. Vous avez grandement raison. Nous avons figure de malfaiteurs dans ce bouge, ce repère d’Africains quand ici vous prêchez l’Exode des israélites à travers l’Egypte. —Rien en comparaison avec le Sodome et Gomorrhe dont vous illustrez si bien les vertus. Et par ailleurs je m’étonne que vous ne soyez pas en compagnie de votre si renversante Miss Hamilton. Veuillez

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m’excuser, mais je ne suis pas d’humeur ce soir. » Une fois à l’extérieur, Hamlet barra la route à Keynes ce qui me permit de partir au plus vite. Une fois enfermée dans ma chambre, je fondis en larmes en me frappant la poitrine du poing, maudissant Keynes et tous ces blancs avides et immoraux. Ne parvenant plus à respirer, je m’écroulai sur le sol, les paupières tuméfiées par les larmes. Cela ne pouvait plus durer. Keynes m’offrit un bracelet pour Noël et je pensais cette lubie finir quand il laissa un paquet sur le bureau à mon intention. Après les pâtisseries de Thomas Allen je m’étais attendue à cela mais pas à une clef. Interloquée je la tournai et retournai entre mes doigts avant d’aller l’essayer dans la serrure de la maison. Le déclic se produisit. Il s’agissait bien de cela. Mes jambes transformées en coton je sortis me réfugiée dans la remise et trouver place sur la banquette du coupé de Keynes. Il m’offrait la clef de sa maison. Devrai-je encore songer à partir ? Le malheur s’abattrait de nouveau sur moi si je restais. Il me fallait raisonner comme une femme censée le ferait. Or plus je tentais de le faire et plus le trouble dissipait ma raison. Si je prenais la décision de le quitter aucun réconfort me sera donné tant que Keynes habiterait mes pensées mais si je restais, comment pouvoir m’assurer de ne trouver plus réjouissant ailleurs ? « Georges, as-tu une seconde ? —Mais pour toi toujours Tyler, répondit ce dernier laissant de côté les comptes de la maison. Alors dis-moi en quoi je puisséje t’être utile.

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—Il y a parmi mes connaissances une jeune femme qui a rencontré un homme. Aussi étrange soit-il ils ne sont pas fait pour vivre ensemble ; tout les oppose car venant de deux mondes diamétralement opposés. Vois-tu où je veux en venir ? Cette femme en question a souffert une vie compliquée et ce que cet homme lui offre pourrait la rassurer sur le genre humain. Mais elle doute et déraisonne pensant qu’il n’est pas sage qu’ne étrangère de son genre puisse espérer toucher du doigt au bonheur. —Dans ce cas ton amie devrait s’assurer des sentiments de ce dernier. Il n’ya rien de plus hasardeux que les sentiments humains. Ceux des femmes diffèrent en tout point à leur congénères de sexe masculin et cela est du aux pouvoirs de ce dernier à orchestré son existence sur la dote de sa promise. Une dote autant estimable que la personne en elle-même. Si ton amie se trouve être démunie alors elle devrait juger de la véracité des dires de son soupirant. N’es-tu pas d’accord avec moi ? —Cette personne est pauvre n’ayant pur elle que sa Foi et l’espoir qu’elle place en les siens. —Hum….cette personne recherche-t-elle le soutien moral ou le soutien financier ? Si ce n’est que l’un dont elle convoite alors l’autre ne sera jamais mentionné dans leur relation à venir. On ne prête qu’à ses amis, une relation lointaine, hypothétique ou une conquête ; à son épouse,. —Mais l’épouse ne peut-il généreux à l’égard de sa femme ? N’accorde-t-il pas une oreille attentive aux craintes de son épouse ?

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—Pour cela interroge un homme marié, un père de famille mais non pas un célibataire comme moi. Je crains t’orienter vers une fausse piste bien que tu puisses penser que mon raisonnement reste fondé. —Tout bien réfléchi je pense que mon amie se passera de mes avertissements. Merci toutefois d’y avoir consacré un peut de ton temps. » Donc je remis la clef à l’intérieur du paquet pour retrouver Ilse Heine à l’église. Elle m’y attendait, les mains jointes dans ce moment de recueillement. A peine si elle m’entendit arriver et comme je m’agenouillais près d’elle, Ilse se pencha vers mon épaule, les yeux mi-clos. « Nous aurons prochainement une importante cargaison. Si vous pensez juste de nous aider, alors allumez une lampe dans la remise entre dimanche et lundi prochain. Mercredi et jeudi également. Nous serons alors que votre station est accueillante. —Oui je le ferai. Mais il y a autre chose. Je veux quitter Philadelphie le plus rapidement possible. » Les yeux de mon amie s’ouvrirent en grand et la surprise se lit sur son visage. « Vous n’y pensez pas ? Avez-vous perdue la tête ? Vous courrez aux ennuis en quittant la demeure de Keynes. Ecoutez Tyler, je sais que ce n’est pas évident pour vous en ce moment. On raconte partout qu’il vous fait suivre, espionner par des hommes de main d’un certain Bartow, un ancien fédéral. Lui se méfie de quelque chose. Il n’est pas du genre à vouloir abaisser sa garde et…. » Elle se tut en voyant arrivé deux Noires serrant sous le bras leur bréviaire.

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« Après la visite des magistrats de Washington, il fouille son nez partout et il a même été jusqu’à acheté les parts de l’imprimerie Nash & Cox après avoir réussi un partenariat avec Granville. S’il maitrise la presse de notre comté alors il gèlera nos communications des Quakers et abolitionnistes. —Comment savez-vous tout cela ? —Nous avons-nous aussi nos informateurs Tyler, sinon comment croyezvous que l’on fasse pour survivre dans un tel système ? Keynes n’a pas l’intention de vous laisser partir alors à moins de se montrer plus malin, on pourrait déjouer ses plans mais j’jusqu’a maintenant c’est lui qui mène la danse et établit ses propres règles du jeu. Vous allez devoir faire avec Tyler et dites-vous qu’il y pire que votre situation. Bien plus pire !» Philadelphie sortait le nez de son blanc manteau et les activités reprenaient ici et là ; le dégel faisait place à une sorte de mêlée générale typique des lendemains de neige et de grand froid. Comme je remontais la rue à vive allure, passant entre les charrettes, les barils de tout genre et les employés du port ; les gosses faméliques et les chiens errants, mon attention se porta à un nègre enchaîné à un autre déplaçant des briques vers une brouette bringuebalante quand Nash avança vers moi. « Où en êtes-vous avec le Roi Lear ? Bientôt nous placarderons des affiches pour la représentation. Hamlet dit que ton jeu s’améliore et que Saint-Louis n’est pas mécontent de toi. Alors je suis heureux de l’apprendre ». L’émotion me monta au visage et j’allais bafouiller quelque chose quelque chose

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d’inaudible. Le Fou dans la scène IV de l’Acte I aurait cela : « Oui, morbleu ! Je vais retenir ma langue : votre visage me l’ordonne, quoique vous ne disiez rien… Chut ! Chut ! » Je triturai mes mains en proie à un détestable mal être. Aucun mot ne semblait vouloir sortir de ma bouche. Il y a trois jours de cela, Ilse Heine me parla de la cargaison à venir. Nash trouverait-il l’occasion d’y faire allusion ? « Je me rends non loin de ton quartier. Alors je peux t’escorter si tu le souhaite….pour ne pas que….enfin, tu ne peux te promener seule. C’est dangereux avec cette chaussée glissante et toute cette agitation qui règne alentour, si tu veux bien je t’escorte jusqu’à chez toi. » Mon cœur s’emballa. Comment ne pas céder à la panique ? Nash m’escorta jusqu’à la maison de Keynes. « Je te mets mal à l’aise n’est-ce pas ? Ce n’est pourtant pas mon objectif, répondit ce dernier serrant fermement mon bras contre son torse. Tu es une bonne employée Tyler et Keynes n’a pas à se plaindre de toi. C’est la raison pour laquelle j’envisage de t’offrir un poste d’assistante à la rédaction. Il me faut une personne discrète et sensible tout comme tu l’es. Quelqu’un de suffisamment autonome pour me suppléer à n’importe quel moment. Qu’en penses-tu ? » « Ma fille, pourquoi ce sombre diadème ? Il me semble que depuis peu vous avez le front bien boudeur, » dirait Lear à son Fou dans la Scène IV de l’Acte I. Les Nègres n’ont pas d’autre choix que celui de travailler, si on ne le faisait pas on déshonorait la mémoire de nos ancêtres

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morts à la tâche ; la fierté d’être Libre et de travailler pour soi et non plus pour un maitre poussait certains à accepter tout et n’importe quoi à la seule condition d’être considéré. « Je prendrais le temps d’y réfléchir, ta proposition est plus qu’acceptable mais pour l’heure je ne peux précipiter les choses tant que…. —Tant que quoi ? —Le théâtre occupe tout mon temps libre et j’abats un travail conséquent avec toute la paperasse de Keynes. Il est méticuleux et perfectionniste. Avec lui rien n’est jamais assez bon. Je sais quand je commence mais jamais quand je termine. C’est une chance pour moi qu’il me paie si grassement. Alors tu comprendras que je ne peux donner une suite favorable à ton offre avant notre première représentation. » Plus tard dans la semaine, Hamlet me demanda à revoir certains passages de l’Acte IV dans lesquels pourtant il n’avait aucune scène à jouer. « Saint-Louis veut que je travaille le rôle de Gloucester rapport à Petitgars qui dit ne plus envie de jouer. J’aimerai travailler la Scène Première après le passage où Gloucester dit : Il lui reste quelques raisons : sans quoi il ne pourrait mendier… jusqu’à la Scène II pour commencer. Mets cette cape pour dissimuler ton visage. Maintenant tu peux y aller. —Mieux vaut être méprisé et le savoir qu’être méprisé et s’entendre flatter (…) Monde, monde, ô monde ! Il faut donc que d’étranges vicissitudes te rendent odieux, pour que la vie se résigne à la destruction !

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—O mon bon seigneur, j’ai été votre vassal, et le vassal de votre père, depuis quatre-vingt ans, réplique Fitzroy appuyé sur sa propre canne au pommeau d’ivoire. —Va, éloigne-toi, mon bon ami, pars ! Tes secours me sont inutiles et peuvent t’êtres funestes, enchaîna Hamlet ». Puis après tout se joue entre Gloucester et Edgar, avec quelques courtes répliques pour le Vieillard. Hamlet veut continuer avec la Scène VI, je n’ai plus le courage. « Tu veux que je repasse plus tard ? Tu sais le texte peut attendre. On est dessus depuis maintenant deux heures. Et puis je suis attendu chez M.s Fitzroy. Elle accepte qu’on répète chez elle, Hippolyte Paul, Thomas Allen, Pierre Lucet, Luce Williams et Rosa Martin sont également là. Ce n’est pas comme répéter chez Monce. Là-bas c’est… —Très beau je sais. Elisabeth reçoit toujours très bien, déclarai-je contrariée de ne pas avoir été invitée à faire partie de leur meeting. Hamlet parti, je ne torturais l’esprit avec Elisabeth Fitzroy. Elle m’avait exclue de son groupe pour des raisons connues d’elle seule. La nuit venait de tomber. Devant l’âtre j’observais les flammes léchant les bûches. Keynes grattait son papier avec détermination ; il plongeait sa plume dans l’encrier, la raclait contre le bord en métal, grattait le papier et replongeait sa plume avec une précision d’horloger. Le livre sur mes genoux, je n’avais pas tourné une page depuis de longues minutes, mes pensées absorbées par ce feu. J’arrivai à me rendre transparente, à me confondre avec le mobilier. Personne ne me remarquait. N’était-ce pas ce que je

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voulais, paraitre invisible aux yeux de tous ? Sa plume plongea dans l’encrier et reprit sa course sur le papier. Rien ne changerait le cours de nos existences et surtout pas Keynes. Lentement je gravis l’escalier. Il ne fut pas long à se retrouver derrière, dans mes pas. « La soirée est à peine commencée que vous partiez déjà ? Enfin Tyler, ne seriezvous pas mieux en bas, dans ce salon ? Allons, je n’avais qu’une page à rédiger pour que vous puissiez commencer demain de bonne heure et ça y est, la tâche est terminée. S’il vous plait Tyler, soyez aimable de me tenir compagnie. —Non, il s’avère que je suis repue de fatigue. —Vous ? Qu’est-ce que vous me racontez là ? Vous êtes jeune et bien portante, alors de quelle nature de fatigue pouvez-vous bien souffrir, je vous le demande ? Si cela vous convient nous dinerons de bonne heure et…. —En cette heure de la journée je ne suis plus à votre disposition, Monsieur ! Me paierez-vous davantage si j’acceptais de vous tenir compagnie ? Or je doute que vous le fassiez. Une dame de compagnie en plus de sa charge obtient une rétribution. —Une rétribution dites-vous ? Questionna ce dernier en lisant sa moustache. D’un bond il fut à ma hauteur pour me parler en face. Redescendez avec moi dans le salon je vous prie et en gage de gratitude je vous octroierai une petite compensation que vous-même choisirez.

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—Alors si j’entends bien vous accepterez de m’indemniser pour le temps passé avec vous ? —Naturellement, je n’ai qu’une parole. —Dans ce cas et seulement dans ce cas je veux que vous en fassiez plus pour notre communauté. Un jour et je m’en souviens parfaitement bien vous avez dit à Monsieur Cumber vouloir utiliser votre demeure comme relai clandestin. Alors plus que jamais votre soutien pourrait nous être accordé. » Il resta silencieux, le poing serré sur le flanc. Dans le vestibule, l’horloge égrenait les secondes qui pour moi paraissait s’écoulaient avec longueur. « Et à qui profiterait cette situation ? Aux Quakers de cette bien belle ville de Philadelphie, heureux de se trouver audessus de la ligne Maxon-Dixon et qui se terrant dans leur coquette demeure en attendant que les Chefs de train accomplissent le sale boulot dans les Etats confédérés ? Ou bien à vous, ravissante et pas moins redoutable conspiratrice dotée d’un flegme si typique des espions à la solde des abolitionniste ? dns tous les cas, à qui profite ce crime, hum ? » J’allais mettre mon pied sur la marche quand il me retint par le bras. « Discutons de ces modalités dans mon bureau. » Il referma la porte derrière moi et me présenta une chaise. Assis face à moi, les jambes croisées, il mordit dans la corne de sa pipe continuant à me fixer sans pudeur aucune. « J’accepte de vous aider à la condition que vous acceptiez la clef que je vous ai remis la semaine passée. En d’autres termes, plus légaux, j’aimerai que vous vous installiez ici. Définitivement. Si pour

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une raison ou une autre je décidai de regagner mes pénates à Boston, cette maison sera vôtre. » Keynes m’offrait une maison. Grande fut mon incrédulité. Comment pouvait-il se montrer si généreux ? Il rapprocha sa chaise de la mienne et lorsqu’il en fut assez près, à savoir quand ses genoux touchèrent les miens,, il poursuivit : « Vous avez droit à un toit décent, un gite convenable et je ne vous ennuierais pas. J’ai rédigé dans son secrétaire un acte notarial qui fait foi. Votre signature apposée à la mienne suffira à vous installer en ces murs, aussi ai-je l’intention de vous versez une rente égale à deux mois de travail pour tenir convenablement cette maison. —Pourquoi feriez-vous cela ? 66Et bien, tout simplement parce que je vous estime, répondit-il le sourire aux lèvres, et parce que vous avez tout laissé derrière vous pour venir ici. Par conséquent je me montre enclin à vous indemniser. Je vois dans vos yeux que vous peser le pour et le contre. Pourtant je constate cette petite lueur qui brille prête à en découdre avec la si basse opinion que vous avez de moi. N’ai-je pas raison Tyler ? Vous voudriez sauter de joie, peutêtre même à mon cou mais vous vous obligez à de la retenue. —Monsieur Keynes….vous disiez que l’argent suffisait à tout acheter. Vous devez savoir que mon cœur n’est pas à prendre, je suis contrariée que vous ne me voyiez que comme l’une de vos maitresses capricieuses et vénales quand je n’aspire à rien d’autre qu’à la discrétion. —E bien que faire pour vous demander de rester ici ? J’ai vraiment dans l’idée

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qu’un jour mes fils épousent vos filles. Nos petits-enfants seront parfaits ! Beaux, vigoureux et fiers de leur grand-mère qui aura su leur donner de l’amour et de la confiance en eux. Et je ferai en sorte que l’une de mes petites-filles porte votre prénom. Quel est-il ? Votre nom de naissance qu’el est-il ? —Tyler ! Répondis-je sèchement. —Non. Tyler Graham est un nom d’emprunt n’est-ce pas ? Quel est le prénom donné par votre mère au jour de votre naissance ? —Eliel. —Eliel ? Répéta-t-il à voix basse. J’aime beaucoup ce prénom. Il semble être taillé pour vous. Un nom à la hauteur de votre personnalité. » Ce prénom était masculin, choisi avec soin par ma mère comme message d’alerte à qui chercherait à me faire du mal. Elle voulait qu’un tel nom me garde à l’abri du danger. La Bible fait référence à de nombreux Eliel et petite fille je me disais que je serais un grand chef de guerre. Cette idée plut à Cole qui pendant longtemps me prit pour son officier subalterne. Nous défilions l’un derrière l’autre dans la grande maison familiale de Savannah. J’entendis le bruit mélodieux du piano de la salle de musique. Miss Helen aimait y jouer et j’aimais à l’ écouter. Helen m’apprit à en jouer. Ce temps-là n’avait probablement jamais existé. Tout cela n’avait été qu’un songe. La main de Keynes se posa sur ma joue. Je ne fis rien pour m’en dégager. A Savannah le temps se suspendait et dans la calèche de j’aimais lever le nez vers la voute végétale la main tendue vers les branchages. Je m’imaginais être un petit

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oiseau survolant cette ville verdoyante où la paix régnait à chaque coin de rue. Keynes posa son front contre le mien. Cole me faisait monter son cheval, un noir fougueux appelé Thunder et dans ma tenue d’amazone je sautais par-dessus les massifs de fleurs et les haies avec une telle félicité qu’on m’aurait pris pour un ange. Les lèvres de Keynes se posèrent sur les miennes. Elles étaient douces et suaves Sa langue fouillant ma bouche me tira de mes mirages. Ô combien il voulait me posséder ? Ce baiser emprisonnait mes sens. Cela serait difficile de me séparer de lui. Cole me disait que j’étais la plus jolie et je l’aurais suivi jusqu’au bout du monde si la guerre ne me l’avait pas pris, arraché de son foyer, de sa femme et de sa famille. Keynes lentement s’éloigna de ma bouche, de mes lèvres ouvertes ; il savait que mon cœur se trouvait être en Géorgie. Une larme ruissela de ma joue. « Vous n’êtes pas seule, ni désemparée. Quoique vous décidiez, il y aura toujours de la place pour vous dans mon cœur. Et si vous décidez de partir, je ne vous jugerai pas si cela vous permet d’être plus en phase avec vous-même. Tant que certaines questions demeurent vous êtes en droit de vous les poser. Ma mère dirait que la meilleure chose qu’un homme puisse faire c’est écouter ses aspirations. » Dans la nuit, un cauchemar me réveilla. J’étais poursuivie par une horde de chiens en babines écumantes. Impossible pour moi de fuir. Dans ces marécages chaque pas me ramenait en arrière. Des coups de feu laquèrent. Il y avait Cole parmi ces visages anonymes poussant les molosses à me dévorer. Il semblait heureux et sous son chapeau de pailles à larges bords, son

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regard brillait. En face sur l’autre rive se tenais Keynes assis à une table sur laquelle se tenait également Hamilton. Ils riaient tous deux. Ce fut à ce moment précis que je me réveillais en sueur et le cœur battant férocement dans ma poitrine. Debout devant la fenêtre, je m’aspergeai le visage au-dessus de la bassine. Ce silence aurait du m’apaiser mais il fut oppressant. Une robe de chambre enfilée je lorgnais du côté de la remise. La lampe à la main je descendis l’escalier, attrapai le manteau de castor de George pour sortir. La porte de la remise ouverte, j’y pénétrais. Pour m’assoir sur la banquette de la voiture. Là-dessous je pris un livre qui m’appartenais et sauver de Savannah lors de ma fuite. Il y demeurait une photo de Cole. Il avait été si bel homme avec ses belles boucles rousses et ses yeux bleus. Toutes les femmes rêvaient de lui. Je me souvenais d’un bal donné dans la plantation des Everford. Il avait insisté pour danser avec moi. J’avais eu tort de penser ce jour-là qu’il ne m’aimait pas puisqu’il n’avait fait que bavarder avec la jolie Nora Hayes. Je brûlais cette photo. La seule que je possédai de lui. Les cendres se répandirent dans la petite écuelle et quand le cliché fut dématérialisé, je fantasmai à un avenir plus serein auprès de Keynes. Le fou aurait dit dans la Scène III de l’Acte II : Bah ! Après tout, tu auras de tes filles plus de douleurs que tu ne pourrais compter de dollars en un an ! Shakespeare cette nuit-là avait une fois de plus raison.

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CHAPITRE Joseph Petitgars répétait face à Christopher Lee-Potts, car toute la Scène Vi de l’Acte Iv leur était réservé. Ils en étaient à l’arrivée d’Hippolyte PaulOswald entrant sur scène. « A moi ce proscrit !...O bonheur ! Voilà une tête sans yeux faite tout exprès pour fonder mon élévation » (réplique Oswald à Gloucester) Moment intense mettant en confrontation Edgar et Oswald. Luce Williams était plus jolie que jamais et tous s’étaient installés derrière elle ; reine de la ruche, elle savait que son nouveau statut social la plaçait sur un piédestal. A présent elle était la secrétaire de Fitzroy et Hippolyte Paul, son intendant sur scène lui lançait des œillades tandis que Saint-Louis donne des indications scéniques à Edgard sensé se jeter devant Gloucester. Impassible Hamlet me tendit le feuillet. « On a revu les Scènes II, III et IV et Rosa Martin a joué à ta place. Saint-Louis ne laisse rien passer et il dit qu’il ne veut pas de gens-foutre sur les planches. Alors tu n’as pas intérêt d’oublier tes répliques ! —NON c’est mauvais ! MAUVAIS ! Tonna justement ce dernier se ruant vers Edgard éprouvant des difficultés à déglutir. Ayez l’amabilité de perdre cet accent mon vieux, vous n’êtes pas en Virginie dans une quelque plantation ! L’accent d’un paysan n’est pas celui d’un nègre ! Oswald on reprend ! Lâche, maraud, ou tu es mort ! Et je veux M. Lee-Potts que vous soyez convaincant ! » Christopher Lee-Potts reprit sa longue réplique vite interrompu par Saint-Louis qui reprit chacun de ses mots. Par trois fois

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il le reprit et fatigué d’avoir à le faire, il secoua négativement la tête, retenant ses hurlements. « Lee Potts si vous ne voulez plus jouer, faites le nous savoir qu’on évite ainsi de perdre du temps avec vous ce soir ! Cordélia et Kent, vous ferez mieux n’estce pas ? Et qu’attendez-vous donc ? » Rosa Martin précéda Pierre Lucet ; on savait qu’elle fréquentait Baltazar depuis peu. Ce nègre intellectuel lui faisait de l’œil depuis des mois. Une jolie Africaine telle que Rosa ne pouvait passer inaperçue : beauté féline avec un petit nez droit et fin ; elle avait toujours cette attitude provocante, cette moue boudeuse et ce regard insolent. Une parfaite Cordélia assez crédible pour ne pas à en faire plus. Présent ce soir-là, Baltazar la couvrait des yeux, les lunettes posées sur son nez, le mouchoir de poche autour de son cou. Il devait prendre des leçons d’élégance près de Petitgars si haut en couleurs. « O mon Kent, comment pourrais-je vivre et faire assez pour être à la hauteur de ton dévouement ? Ma vie sera trop courte, et toute ma gratitude impuissante, répliqua Rosa au début de la Scène VII. Au fond de la scène Lear était étendu sur un lit veillé par Baltazar, dans le rôle du médecin, un gentilhomme et des serviteurs (représentés par Hamlet tenant un plateau d’argent). Petitgars était là à me défigurer sans la moindre pudeur et je sais exactement à quoi il pensait. Nos regards se croisèrent. Et les autres ne tardèrent pas à faire de mieux, soit m’étudier sans pudeur. « Un service aussi reconnu, madame, est déjà trop payé. Tous mes récits sont

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conformes à la modeste vérité : je n’ai rien ajouté, rien retranché, j’ai tout dit ». Sans Hamlet à mes côtés, je me sentis diminuée et le point de mire de tous les regards. Et maintenant que Fitzroy avait donné le poste à Luce Williams tout le monde se gaussait, constatant à quel point j’étais insipide. Je les imaginais bien à se marrer : « Que croyait-elle à la fin ? » « Elle est trop sotte et manque cruellement de pragmatisme ! » « Birdy a raison à son sujet : elle ne sert à rien ! » Luce Williams avait cet emploi et un mariage à venir ; Rosa Martin répondait quant à elle aux sollicitations de Baltazar que tout le monde appréciait pour son professionnalisme et sa volonté de vouloir s’en sortir. D’ailleurs il était là à lui donner la réplique et on les sentait en parfaite osmose. « Soyez près de lui, bonne madame, quand nous l’éveillerons ; je ne doute pas qu’il soit calme. —Fort bien, répondit Cordélia, l’œil presque humide. —Je vous pris, approchez (et elle s’approcha du lit de Lear) Plus haut la musique ! —O mon pauvre père chéri !...Puisse la guérison suspendre son baume à mes lèvres, et ce baiser réparer les lésions violentes que mes sœurs ont faites à ta majesté ! Déclina Rosa presque capable de nous arracher des larmes de chagrin et de culpabilité pour Goneril et moi-même. Et Kent de répondre : « Bonne et chère princesse ! » Luce glissa vers moi comme cherchant à se faire pardonner de s’être montrée plus ambitieuse que moi. Je ne

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pouvais lui en vouloir et la main dans la sienne, je me surpris à penser à Keynes… Le lendemain je me rendis à l’imprimerie pour surprendre Nash ricanant en compagnie d’Hamlet. En me voyant tous deux se turent et Hamlet quitta la pièce sans demander son reste. « Comment se porte notre Tyler aujourd’hui ? On croyait voir une gravure de mode, de celle que l’on contemple dans les gazettes illustrées. Que me vaut ta présence en ces lieux ? » Incapable de répondre quoique se soit, hébétée je restais là à le fixer. Arriva Hamlet si rapidement qu’un courant d’air se produisit. « Miss Graham pourrait travailler avec moi, M’sieur Tom. Si c’est un problème de salaire, j’accepte de réduire mon temps de travail. Ils embauchent sur le Delaware et il est tout à fait possible pour moi de combiner deux emplois pour permettre à Miss Graham de travailler. —Non, je te veux avec moi Hamlet. Hors de question que tu ailles avec ces autres manœuvres du Delaware ! J’ai de grands projets pour toi Hamlet. Et puis je ne me fais nul souci pour Miss Graham, elle finira par obtenir ce qu’elle veut une fois qu’elle aura gagné en confiance. Reprends ton travail…Miss Graham, transmettez mes hommages à Keynes ! » Quelle réponse on ne peut plus insignifiante ! Les larmes me montèrent aux yeux, pis encore en longeant la demeure de Fitzroy. Une fois arrivée à la maison, je gravis l’escalier quatre-à-quater pour aller m’enfermer dans ma chambre. Et Georges frappa à ma porte. « Il veut te voir. Il veut te voir maintenant, d’où ma présence ici. Je crois

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qu’il est question d’un certain notaire. Quoiqu’il t’ait promis, surtout Tyler ne choisit pas de l’ignorer. Ce genre d’opportunités n’arrivera qu’une fois dans ta vie et si tu dois t’en montrer fière, alors n’hésite pas, fais-le ! —Je ne sais plus où j’en suis George. J’ai bien peur de m’égarer en choisissant la facilité. Keynes et moi avons échangé un baiser l’autre soir. Sur le coup je me suis sentie envahie d’un sentiment étrange. Tout cela est arrivé bien vite. —Tyler, il est temps pour toi de considérer l’offre de Keynes comme étant la meilleure qu’il soit. Maintenant il te faut descendre car c’est en bas que se jouera ton destin. —Je suis un imposteur et je ne suis pas digne d’être là après tout le mal que j’ai causé. —Keynes connait ton histoire dans les grandes lignes. Comprends ceci, il lui faut plus qu’une confidente. Ce qu’il veut c’est une personne comme toi qui puisse l’aider à rêver, à entrevoir le Paradis sur cette terre. Cela ne fait aucun doute qu’il nourrit quelques sentiments pour toi. » Pourtant dans le salon aucun son ne sortit de ma bouche. Il était là à communiquer avec son notaire après quoi il m’invita à signer des papiers que M. Cain lit à voix haute. Après quoi George apporta des flutes de champagne et du Don Pérignon. Cette demeure était désormais la mienne. George, Birdy m’en félicitèrent. Les larmes me montèrent aux yeux quand un timide sourire apparut sur mes lèvres. Keynes devait se sentir soulagé ; j’avais un toit sous ma tête et il me serra dans ses

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bras, si fort que je vins à manquer d’air. Qu’avais-je fait pour mériter tout cela ? Nous n’étions pas prêts et pour SaintLouis, le pire était à craindre tant par le jeu d’acteurs de certains que par l’assiduité des autres. Plus l’échéance approchait et plus nous ressentions l’effet du tract. Le 12 mars 1863 arrivait à grands pas. Pour les costumes, on pouvait compter sur Mrs Preston et la horde de petites mains provenant de l’atelier ; Saint-Louis et les autres organisateurs n’avaient pas lésiné sur les moyens pour les décors, les accessoires puisque les enjeux restaient colossaux. Les places furent mises en vente à la date du 3 février. Alors que je songeai à tout cela, Mrs Preston quitta ses couturières installées dans la salle à manger pour venir m’embrasser dans le vestibule. « Vous venez pour les essayages, je présume ? Nous vous attendions demain, mais puisque vous êtes ici… Pauline ! Pauline, s’il vous plait (en m’introduisant dans la salle) Miss Tyler pour Régane… la robe dorée, celle qui nous a donné beaucoup de mal. Saint-Louis est passé s’assurer de l’avancée des travaux et il pense que le rouge sied mieux à Goneril, le vert pour Cordélia et il a pensé à du doré pour vous ». Mrs Preston me dévisagea par-dessus ses demi-lunes et appliqua la robe tout contre moi. « il faudra en réduire la taille. Il ne faudrait pas qu’il modifie constamment le choix des costumes ! » Luce Williams se retrouvait avec mes robes : celle lie de vin avec ses grandes manches… j’en avais tant rêvé. Fichtre !

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Prenant les choses en main, Preston retira ma cape et commença à délacer mon corsage. « C’est tout aussi bien le doré, vous ne trouvez pas ? Ce tissu a lui seul vaut une petite fortune et suivant le cahier des charges, elle doit s’inspirer des vestales romaines. Sait-on seulement à quoi ressemble une vestale ? Passez derrière le paravent et retirez tout ! » Je rentrai pour me morfondre seule dans mon coin quand j’aperçus Tom Nash au portail. « M. Nash ? Que pouvons-nous pour vous ? » Au-dessus du ciel de Philadelphia, la pluie menaçait de se déverser sur les passants filant au plus vite vers des abris. Birdy nous avait mis en garde contre le sale temps et George indifférent à ses prédictions sortit avec Keynes, jetant négligemment sur ses épaules sa cape la plus présentable. Nash Le chapeau sur la tête, me salua. « Hamlet déraisonne à ton sujet et j’agirai comme le pire des philanthropes si je te refusais les portes de mon imprimerie. Je tiens donc à te faire une offre que tu ne pourras refuser. Viens, marchons un peu veux-tu ! Connais-tu M. Crowe ? Il tient une pension pour les enfants du quartiernègre. Peter Cumber y enseigne en semaine. C’est un bon instituteur. Mais vois-tu je pense que tu pourrais, à défaut de deux heures par semaines, apporter à ces enfants l’enseignement dont tu as joui par le passé. —C’est flatteur de t’entendre dire ça. Mais je n’ai pas vraiment de grandes connaissances dans un milieu précis.

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—Ce n’est pas ce qu’en dit George. Il est convaincu que tu ferais une excellente pédagogue. » Il se mit à pleuvoir, ce qui nous contraignit à nous réfugier sous la marquise d’une maison. Nash sentait le chien mouillé et le tabac froid. Notre regard se croisa et je songe à une réplique de Kent dans la Scène II de l’acte II : « Depuis que je suis homme, je ne me rappelle pas avoir vu de tels jets de flammes, entendu d’effrayantes explosions de tonnerre, de tels gémissements de vent et de pluie ». Nash se décida à parler : « Cet emploi t’apportera une certaine renommée.» A la répétition Ignatus Keynes fut présent aux côtés de Cumber constamment à prendre des notes. Saint-Louis semblait neurasthénique et assis sur le rebord de la scène laissait Kent et le Chevalier débattre dans la Scène III de l’Acte IV et à la réplique de Kent : « Ce sont les astres, les astres d’en haut, qui gouvernent nos natures (…) » Je sortis de mes pensées pour constater qu’il me regardait. En général il s’arrangeait pour que tout le monde passe au moins sur les scènes les plus compliquées, mais ces derniers temps il en favorisait certain au détriment des autres. « Parfait ! Merci Messieurs ! La scène IV est acquise n’est-ce pas Cordélia ? Nous n’avons que cinq malheureuses répliques alors nous n’allons pas tergiverser, passons directement à la Scène VI ! —Euh…Monsieur, coupa Hippolyte Paul, la Scène V peut vous paraître futile

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mais j’aimerai la revoir si cela ne pose problème à personne. —Allez-y ! » Ma vessie susceptible de lâcher à chaque instant montra des signes de faiblesse et je suivis Hippolyte jusqu’au fond du décor. Je jetai un fichu doré sur ma tête. Je me souvenais du contexte, mais la première réplique m’échappait. Je fis trois pas suivit par Hippolyte. « Mais les troupes de mon frère sontelles en marche ? —Oui, madame. » Nouveau silence. Tous attendaient la suite et Joseph Petitgars sourit en hochant la tête. « S’est-il mis à leur tête en personne ? —Oui, madame, mais à grand-peine ; votre sœur est un meilleur soldat. —Est-ce que milord Edmond n’a pas parlé à votre maître au château ? —Non, Madame. —Que peut contenir la lettre à lui écrite par ma sœur ? » La suite s’enchaîna à grande vitesse. Les bras croisés sur ma poitrine, je pris un ton solennel et autoritaire ; toujours dans le contrôle. Pauvre Oswald, contraint à changer ses plans et quel machiavélique femme j’interprétais ; perspicace mais machiavélique. Suivant les consignes de Saint-Louis on devait repartir vers le fond de la scène, de là où nous étions venus. « Votre jeu s’est considérablement amélioré, déclara Keynes en sortant du théâtre à mes côtés. On pourrait penser que vous êtes née sur les planches. Hamlet a-til parlé de vous ramener ? Cumber et moi avons à parler ». Le compliment de Keynes me donna des ailes et en chemin, je délirai en dansant autour d’Hamlet ; quelques pas de danse

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improvisés et le cœur en jouant je chantais la chanson du Fou : « Les pères qui portent guenilles, Font aveugles leurs enfants ; Mais les pères qui portent sacs, verront tendre leurs enfants. Fortune, cette fieffée putain, Jamais n’ouvre sa porte au pauvre ». (Réplique de la Scène III de l’Acte II) et Hamlet de reprendre la réplique de Lear. « Oh ! Comme son Humeur morbide monte à mon cœur ! Historica Passio ! Arrière, envahissante mélancolie, c’est plus bas qu’est ton élément !...Où, est-elle, cette fille ? —Avec le comte, ici dans le château. —Ne me suivez pas. Restez ici ». Et nous faisons semblant de rentrer dans le château qui n’était autre que la propriété de Keynes. Lui ne rentra qu’une heure après mon arrivée et après que George l’eut aidé à ôter son chapeau et sa cape, il se tourna vers moi. « Apportez-moi un peu de thé, je meure de froid !». Avec prudence je posai le plateau sur le guéridon, disposai la soucoupe et la tasse de côté pour servir mon employeur, le bonheur affiché sur mon visage. « Allez-vous accepter le poste de Nash concernant cette école ? Ce n’est pas rien, tout de même ! Vous enseignerez aux petits nègres et c’est plus gratifiant que de trainer votre couenne dans ce salon ‘est-ce pas ? Tyler, ma chérie venez donc vus assoir près de moi ! Voilà qui est mieux, lança ce dernier en se rapprochant pour me dévorer des yeux. je vous vois déjà sur votre pupitre, captivant l’attention de votre jeune auditoire.

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—Tout cela est encore à votre initiative je présume. Vous savez qu’aura lieu bientôt notre représentation et vous avez songé à juste titre qu’il fallait mieux qu’on me voit non plus comme une secrétaire à votre solde mais comme une jeune institutrice. C’est tellement plus héroïque et la presse verra d’un bon œil mon implication auprès de cette classe sociale des plus démunies. —Oui, Tyler je n’ai rien à vous caché. Tout cela est très vendeur. Il s’agit pour nous de vendre notre produit et en tant d’assureur je soumets certaines idées aux investisseurs des spectacles. Les places se sont vendues comme des petits pains et on viendra de loin pour vous voir jouer. Etesvous d’accord avec moi pour dire que tout cela relève d’un coup de génie. Nous devons en mettre plein la vue pour inciter les gens à vouloir acheter plus de places. Alors oui, cet emploi est un calcul des plus justes ! » Aucune réplique ne semblait vouloir s’enregistrer dans mon esprit et Hamlet m’aurait été d’une grande aide dans cet apprentissage. Lui devait être fort occupé à l’imprimerie. C’est bien tout le mal que je lui souhaitais. La Scène Première de l’Acte V posait problème : « Il est certainement arrivé malheur à l’homme de notre sœur. » Comment ne pouvais-je retenir cette malheureuse réplique ? Luce, elle, n’aurait pas eu ce problème ! « Il est certainement arrivé malheur à l’homme de notre sœur. » J’essayais encore quand Keynes entra «Non ! Ne vous levez pas, restez assise ! Je vais sortir une heure ou deux et… où en êtes-vous dans votre pièce ? Questionna-t-

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Il, s’emparant de mon feuillet pour y jeter un œil). L’Acte V n’est-ce pas ? Je peux vous faire travailler la scène si vous le voulez. —Non, je…je préfère avancer à mon rythme si cela ne vous dérange pas ! » Ce dernier me jeta un regard noir, inspira profondément et commença : « Sachez du Duc si son dernier projet tient toujours, ou s’il s’est décidé à changer d’idée. Il est plein d’hésitation et de contradiction. Rapportez-nous ses volontés définitives. Alors Miss Graham ? Votre réplique s’est-elle perdue en chemin ? Que dit notre Régane à Edmond ? —Euh…Il est certainement arrivé malheur à l’homme de notre sœur. —C’est à craindre, madame. » Keynes plongea son regard bleu dans le mien. Je me mordis la lèvre, faisant apparaître le gout métallique du sang dans ma bouche. Il m’interrogea du regard puis se plaça sur ma gauche sans me lâcher des yeux. « Maintenant, doux seigneur, vous savez tout le bien que je vous veux. Mais, ditesmoi ! Vraiment, avouez la vérité, n’aimezvous pas ma sœur ? —D’un respectueux amour. » Il ne me lâchait pas des yeux, jouant à merveille cet Edmond. Or il aurait pu me dire que je jouais comme un pied, manquant d’y glisser de l’émotion ; à la place de cela il irradiait de sa superbe, prenant ses airs de seigneur, bien que bâtard de Gloucester. Les répliques me revinrent comme par magie. « Mais n’avez-vous jamais pris la place de mon frère à l’endroit prohibé ? —Cette pensée vous abuse. »

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Je me sentis rougir. Oui je rougissais bel et bien ! L’émotion gagna mes joues pour monter à l’assaut de ma chevelure. La main sur le flanc il me fit penser à un général de guerre posant pour la postérité. « Je soupçonne que vous vous êtes uni et accolé à elle aussi étroitement que possible. » Il releva le menton et passa d’une jambe à une autre. Nerveux, il se caressa le nez en éclaircissant sa voix sombre, grave et impétueuse. « Non, sur mon honneur, Madame. » Ses sourcils privent une expression grave. Je me rapprochais de lui comme je l’aurai fait face à Samuel Monroe. « Jamais je ne pourrai la souffrir. Mon cher seigneur, ne soyez pas familier avec elle. » Il ouvrit la bouche mais aucun son n’y sortit. Il avait le livret à la main mais paraissait avoir perdu le fil de l’intrigue. « Ne craignez rien. Elle et le duc son mari… Entrent Albany, Goneril et ses soldats. Je passe volontairement la réplique d’Albany pour passer à Edmond qui se veut ironique. Messire, vous parlez noblement ! C’est à vous Régane. —Et à quoi bon raisonner ainsi ? —Réplique de Goneril, puis celle d’Albany et enfin Edmond : Je vais vous retrouver immédiatement à votre tente. —Sœur, venez-vous avec nous ? —Goneril dit : Non. —C’est le plus convenable ; de grâce ! Venez avec nous. C’est fini, M. Keynes. Je n’ai plus de répliques avant la Scène III. Je ne la sais pas encore. Merci pour la lecture.

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—Le plaisir fut pour moi. Nous pouvons lire plus souvent ensemble si vous le souhaitez. » N’était-il donc pas attendu à l’extérieur ? La réponse me fut apportée par George des plus curieux, posté dans l’encorbellement de la porte. Il passa de l’un à l’autre, des plus interrogatifs. « Vous souhaitez toujours sortir M. Keynes ? » Il se passa deux jours pendant lesquels on n’évoqua plus la pension de Crowe. Au troisième jour, Keynes se racla la gorge. « M. Wayne m’attend et j’ai pensé que vous pourriez m’accompagner. Il y aura chez lui de nombreux Quakers dont Nash en personne et son nègre qui lui sert de faire-valoir. L’occasion vous sera donné de briller en société en soulignant l’importance de cette mission pour laquelle vous avez été tout spécialement encouragée par ma personne. Tyler nous n’avons pas été très attentifs l’un à l(autre ces derniers temps n’est-ce pas ? —Si nous avions échangé ce que nous avions à échanger l’un et l’autre. L’on nous observe et où que je me rende je sens le mépris chez certain, l’indignation chez d’autres et l’interrogation prime sur tous ces sentiments hostiles. Alors désolée de ne pas me montrer plus expressive mais j’ai toutes les raisons de penser que rien n’ici ne m’encourage à être votre auxiliaire. —je pense que vous vous trompez. Je suis convaincu que tous ces gens à l’esprit si étroit se fichent pas mal de vos élans du cœur. —Non cela aurait été différent si vous n’étiez pas un esclavagiste convaincu ! Émanciper vos esclaves c’est une chose mais ces Quakers ne sont pas dupes. Vous

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dites vouloir rentrer dans leurs bonne grâces mais vous fréquenter des personnes comme Hamilton pour ne citer que cette famille de dégénérés et… Monsieur je n’ai jamais pensé que vous mentiez mais vraiment ne me demandez pas de descendre cette rue en vous tenant par la main. » Perdu dans ses réflexions, le chapeau à la main et la canne de l’autre, il restait planté là. N’attendant plus rien de sa part, je remis un livre dans la bibliothèque en me disant qu’il finirait par retrouver ses esprits. « Et cela vous contrarie ? —Quoi donc ? —Et bien que j’aie fait semblant dans le seul but de vous attirer à moi. Et maintenant que je suis démasqué, devraitje continuer à faire semblant ? Non, biensûr que non ! Le masque serait tombé tôt ou tard et comme j’ai l’habitude de le dire : il n’y a pas de trêves pour les affaires ! Je sis animé par un sentiment de victoire, de jouissance en vous voyant là dans mon salon à vous gaver de littérature quand vous devriez être à me cajoler par de viles flatteries. —Je suis absorbée par votre perfidie. —Non je suis comme vous, je suis un opportuniste. Rien de plus. Cette guerre m’aurait tout pris et je ne tenais pas à finir sur la paille avec une foule de créanciers injurieux et pressés de me laisser à des nègres sanguin et vindicatifs scandant le mot liberté à tout-va ! Je vaux mieux que cela croyez-moi. —Quand cette comédie aurait-elle pris fin ? —et bien, après notre mariage. Je comptais vous conduire à l’autel afin de

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donner plus de crédibilité à ce personnage joué à la perfection grâce à mes talents d’acteurs. Vous voyez je peux être l’homme que vous décidez que je sois. Alors où est la vérité ? Et quels aspects revêt-elle, Tyler, bon sang ! Avez-vous à ce point souffert pour ne plus porter crédit aux personnes de votre entourage ? Un homme cupide aurait tenté d’évaluer l’argent que vous lui rapporteriez. Je ne suis pas cet homme. Je pense que vous le savez mais continuez à vous faire peur avec des histoires abracadabrantes ; Et vous savez pourquoi je me tiens là à vous parler de votre ignominieuse appréhension ? Et bien pour la seule bonne raison que j’ai envie de connaitre la fin de votre histoire. » Cordélia dirait à Lear dans la Scène I de l’Acte I: « Si mon tort est de ne pas posséder le talent disert et onctueux de dire ce que je ne pense pas et de n’avoir que la bonne volonté qui agit avant de parler (…)j’ai été disgraciée parce qu’il me manque un regard qui sollicite toujours, une langue que je suis bien aise de ne pas avoir bien qu’il m’en ait coûté la perte de votre affection. » Et il me sonda avant que je finisse par baisser les yeux. Sa main se posa sur mon cou et il baisa ma joue avec tendresse, comme un père a sa fille méritante. « Surprenez-moi. Surprenez-les tous. » Mrs Simpson m’accueillit à la porte de modeste demeure de style géorgien. Cette Quaker aussi myope qu’une taupe me fit visiter les locaux. Les enfants chantaient des chants religieux protestants et on les entendait depuis la rue. La bigote au bonnet noir recouvrant un de dentelle me

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jaugea et le livre de cantiques à la main toussota derrière un large mouchoir. « Quel est votre caractéristique mon enfant ? Le chant ? L’arithmétique ? Les lettres ? Quel talent avez-vous à nous offrir ? » Je n’étais pas attendue à pareille question. « Vous chantez n’est-ce pas ? Jouez-vous du piano ? Connaissez-vous la poésie ? Le théâtre ? —Oui le théâtre ! En ce moment je répète avec M. Saint-Louis en vue d’une pièce de Shakespeare, le Roi Lear si vous connaissez ! —Le Roi Lear ? Non je ne connais pas, mais l’œuvre de Shakespeare peut-être envisagé pour nos jeunes élèves et les plus anciens à qui nous faisons classe le soir seraient heureux de le découvrir. M. Hamon ? Je tiens à vous présenter Miss Graham ! —Miss Graham ? La petite protégée de M. Keynes, bien-sûr que nous nous connaissons ! Et bien vous en avez mis du temps ! » Le Maitre Hamon me dévisagea avec soin par-dessus ses petites lunettes rondes, le sourire enjoué sur les lèvres. « Et comment avance votre pièce, Miss Graham ? —On attaque l’Acte V, monsieur. —C’est parfait ! Nash me parle souvent de vos progrès. Je crois qu’Hamlet se plait à jouer avec cette troupe disparate et ne tarit pas d’éloges concernant Saint-Louis. Il le voit comme un précurseur de l’enseignement théâtral. —Maître Hamon est avocat à la Cour Suprême de Boston et tient un cabinet à Philadelphie. Il est l’un de nos donateurs

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les plus prodigues et vient enseigner des notions de droit aux adultes, deux fois par semaine. —Oui j’ai eu George dans mon cours du soir avant de constater qu’il se passionne pour le droit et nos institutions. Nous ferons quelque chose de lui cela va sans dire. Et comment se porte votre Association ? Est-ce toujours Pierre Leduc, votre Président ? Il faudra que je passe le voir quand mon emploi du temps le permettra. Qu’en est-il de Joseph Petitgars ? Il y a bien longtemps que je n’ai pas entendu parler de lui. Il est également l’un de mes élèves. » Il ne lâcha pas son sourire ravi et enfonça son chapeau sur la tête sans me lâcher des yeux. « Mrs Simpson, soyez aimable de dire à M. Crowe que je passerai plus tard. Et que Cumber ne nous oublie pas pour notre bridge, poursuivit-il en me flattant d’un clin d’œil. Miss Graham, ce fut un plaisir !» Les classes étaient bien tenues, propres et chaleureuses. Les enfants, des négrillons, mulâtres et autres démunis se tenaient en blouse et souliers ; un ordre quasi-militaire et les institutrices, des noires leur faisaient la leçon. Cette institution tournait à plein régime et avait pour vocation de dépasser la qualité de certaines destinées aux Blancs. « M. Crowe ! Voici Miss Graham envoyée par M. Nash sous les conseils avisés de M. Keynes son employeur. » Le nommé aux lunettes posées à bout de nez m’étudia par-dessus ses verres portant un collier en guise de barbe et son front haut et dégarni restait l’empreinte d’un homme méticuleux.

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« La Miss Graham de Keynes ? Je l’imaginais plus âgée mais elle fera l’affaire si Keynes l’a jugée apte à enseigner. Quelles sont vos disponibilités Miss Graham ? —Je peux l’après-midi de trois heures à cinq heures car ensuite je répète avec… —Ce créneau est déjà occupé. Il faut voir avec M. Rutledge. Est-il sortit ? Mrs Simpson ? Pouvez-vous me dire si Rutledge est sortit ? Il devait se rendre au tribunal, non ? —Il est encore là. Ou bien s’il est sorti il l’aurait fait sans me saluer, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Voulez-vous que j’aille le chercher ? —Vous en seriez aimable, oui. Miss Graham, l’enseignement ne vous fait-il pas peur ? Beaucoup viennent et repartir après quelques jours, il est difficile de tenir une classe quand le savoir ne tient que dans une gousse d’haricot mais si Keynes vous envoie vous n’aurez pas ce problème. Je suppose que vous lisez ! Qu’est-ce que vous lisez Miss Graham ? » La bigote revint suivit de notre gentleman tiré de son travail mais sur le point de quitter les lieux à en juger ses effets personnels tenus sous le bras. « Bon alors dites-moi avec qui je dois changer mes heures cette fois-ci ? Il y a-til une chance infinitésimale pour que je puisse travailler dans des conditions optimales ? —Allons Maître, vous disposez de tout le temps qu’il vous faille pour pencher sur vos plaidoiries et assez encore pour nous consacrer une heure ou deux de votre temps libre ! Vous partez à Boston dans une semaine, non ? Ce changement n’affectera en rien vos préparatifs. Miss

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Graham nous rejoint et aimerait votre plage horaire, à savoir trois heures. —Miss Graham… » Il me tendit une chaleureuse poignée de main qu’il garda dans la sienne. « Bien heureuse reconversion. Nous manquions justement de sang frais pour les cours de latin. M. Crowe ne vous l’a pas dit ? Vous devrez enseigner le latin et le grec pour 10$ par mois. Vous ne toucherez pas directement l’argent, une partie étant reversée pour ses bonnes œuvres. Une maigre contribution mais le plaisir de dispenser votre savoir sera votre pain quotidien. Cette abnégation de soi est salutaire dirait M.s Simpson, murmura-t-il en se penchant à mon oreille. J’avoue être occupé en ce moment, alors j’accepte sans réticence aucune, ce compromis. » En rentrant je fus des plus enthousiastes et échangea avec George sur mes premières impressions. Sans reprendre mon souffle, le feu aux joues je parlais de tout et de rien. « C’est très bien Tyler, M. Keynes aurait été contrarié que tu n’aies pas acceptée ce poste. Il tient à ce que tu élargisses ton champ d’opération et tu y seras à ton aise. —Je ne fais pas cela pour lui ! Nash m’en a soumis l’idée. —Entendez-vous cela ? Nash t’en aurais soumis l’idée ? Et d’après toi, qui tire les ficelles du jeu ? Tu dois savoir qui paie cette institution. Cumber, notre très cher Cumber court après l’argent. Sa trésorerie est souvent vide. Mener des telles opérations nécessite des fonds et seuls des personnalités comme Keynes peuvent aider à financer une partie de leurs dépenses. Nash dans toute cette histoire n’est qu’un pion et son rôle se résume à

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trouver des personnes comme toi pour rentabiliser cette organisation. Tu saisis ?» Les autres du théâtre répétaient la Scène VI de l’Acte IV quand j’arrivais dans la salle pour entendre Petitgars et Christopher Lee-Potts dans leur rôle respectif ; SaintLouis le pied posé sur le rebord de l’estrade, l’avant-bras sur la rotule ne perdait pas un mot de leur scène. Discrètement je glissai vers Luce Williams affichant un large sourire. « Il y a du retard dans tes grands retards. Comme tu sais la permanence de l’Association a remis les comptes-rendus à Berénice Montjoie et The Philly Voice connait quelques troubles rédactionnelles depuis que tu n’es plus à la maison. Christoper dit qu’il n’a guère le temps d’écrire. Tout le monde pense qu’Hamlet devrait rejoindre l’Association pour assurer une pérennité. Il n’est pas trop chaud à l’idée de renoncer à son travail à l’imprimerie de Nash. Je crois qu’il courre après l’argent. —Ne divague pas, Luce ! Qui est le type là-bas assis près de Cumber ? —Lui il est journaliste c’est comme ça qu’on nous l’a présenté. Il veut faire un papier pour sa gazette. Il cherche des personnes à interviewer. Joseph et Christopher ont plus de trois pages de répliques, de quoi faire un bridge. Ah, ah ! —Arrêtes tu vas nous faire remarquer ! Et comment se porte ton couple ? Et le boulot chez Fitzroy ? —Mesdemoiselles Goneril et Régane ! Si vous souhaitez tant parler, nous allons vous en donner l’occasion ! Acte II Scène III, nous reprenons à la réplique de Lear : Vous, éclairs agiles, dardez vos

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aveuglantes flammes… Lear, Goneril et Régane en scène ! » Le sourire s’effaça de mes lèvres. Impossible de me souvenir de mes répliques et Victor Monce après avoir revêtu sa cape et coiffée sa tête d’une couronne balança sa réplique avec le talent qu’on lui connaissait. Puis ce fut mon tour : « O Dieux propices ! Vous ferez les mêmes vœux pour moi, dans un accès de colère ! —Non Régane ; jamais tu n’auras ma malédiction (…) » Et tout s’enchaîna bien vite jusqu’à la fin de l’Acte. Goneril et moi nous disputions les répliques à qui aura le ton le plus juste. On nous applaudit et Hamlet alla jusqu’à se lever pour saluer notre jeu. Petitgars et Monroe applaudirent aussi, eux qui restaient difficiles à convaincre. « Tu te surpasses ma chérie, glissa Luce à mon oreille, on dirait que tu sais comment interpréter cette Régane et ce, avec brio. » J’en rougis et j’en fus transportée de joie et plus encore quand Monroe se pencha vers moi : « Jusqu'à maintenant je ne te croyais pas capable de déclamer tes répliques sans t’émouvoir. A croire qu’Hamlet a réussi à percer ton blindage. Bravo, Tyler ! » Nous allions quitter la salle après deux heures de répétitions quand le journaliste se rua sur Luce et moi, le carnet à la main. « Permettez-moi de me présenter Mesdemoiselles, M. Eston Ward du Philadelphie Tribune. J’aurais quelques questions à vous poser si vous le voulez bien ? Pourquoi avoir accepté de jouer dans cette pièce de Shakespeare ?

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—Par défi, répondit Luce. Nous savons que la pièce allait se jouer et nous avons sauté sur l’occasion de nous faire entendre. —Et pour vous Miss Graham ? —Je dirais la même chose. —Vous connaissiez Shakespeare avant de vous voir proposer de jouer la pièce ? —On sait que c’est un dramaturge anglais contemporain de la reine Elisabeth Ier d’Angleterre mais nos connaissances s’arrêtaient là. —Comment trouvez-vous l’exercice ? J’entends par là les répétitions et l’apprentissage du texte. Eprouvez-vous quelques difficultés d’interprétations ? Vous êtes deux des trois filles de Lear et on voit une réelle complicité entre vous. Vous vous connaissez en dehors du théâtre ? —C’est difficile d’habiter de si fort caractère. Tyler comme moi devons répéter en dehors du théâtre pour trouver le ton juste. On travaille en cercle étroit avec les autres acteurs ; on fait les choses correctement pour ne pas nuire au travail d’autrui. C’est éprouvant de combiner nos emplois respectifs et l’apprentissage du texte mais nous sommes tous persévérants et très motivés. Moi j’interprète Goneril et je la découvre toujours un peu mieux. Au quotidien, j’essaye de ne pas trop penser à elle pour me laisser surprendre par le texte de Shakespeare. Je suppose que pour Tyler c’est pareil, non ? —Pas tout à fait. Régane n’est jamais bien loin. Je pense à elle sans arrêt en me disant comment Régane ferait dans telles situations et ce qu’elle dirait…elle est très présente dans mon quotidien parce que je n’ai pas l’aisance de Luce pour habiter mon personnage. Il m’a fallu l’inventer.

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—Pourtant on ne croirait pas en vous voyant. Une telle aisance ferait penser que vous avez ce rôle dans la peau. Le théâtre est-il pour vous Miss Graham une nouvelle façon de vous exprimer ? De faire passer des idées comme Miss Williams l’a si justement fait remarquer ? —Même si nous loupions notre première, nous en serions victorieux ; beaucoup ici nous ont donné cette chance et nous avons su la saisir. —Que faites-vous dans la vie ? Si toutefois vous souhaitez y répondre. —Oui je travaille auprès de M.s Fitzroy comme secrétaire et mon fiancé et moi comptons ouvrir une imprimerie enfin de permettre à tous de diffuser leur opinion sous forme de pamphlets. Pierre Lucet et moi avons foi aux talents de certains ici. » M. Ward écrivait très vite, une sorte d’abréviation. Il ne me déplaisait pas avec ses boucles noirs vrillant sur ses sourcils et il se concentra sur Luce qui à cet instant avait tout son attention. « Et vous, Miss Graham ? « Je vais prochainement travailler dans l’école de M. Crowe. —Quoi ? Mais tu ne me l’avais pas dit ! C’est super pour toi ! Sais-tu que Désiré Mouzat y a travaillé, puis Bart Saint Jean et Brune Majogali ? C’est génial pour toi et surtout eux. Ces enfants ont besoin de voir qu’on s’intéresse à leur éducation. » Et Luce Williams me serra dans ses bras comme le ferait une sœur. Pour elle il n’y avait pas de plus belles nouvelles que celle-ci. Ward partit et Hamlet me raccompagna chez Keynes. Or le lendemain Keynes fit irruption dans la cuisine, le chapeau coincé sous le

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bras. Il semblait préoccupé, tendu et sur le point de se faire entendre. « Miss Graham ! Je crois que vous n’avez pas bien compris quand je parlais d’emploi chez Crowe. Ils ont besoin de personnel à plein temps et non pas une employée qui serait là à leur consacrer qu’une heure de leur temps. —Je n’ai pas les compétences acquises pour davantage, répondis-je en levant le nez de mon livre de grammaire latine. —Voyons, que chantez-vous là ? —Je ne suis pas à l’aise avec le latin et encore moins le grec. Je ne sais pas jouer d’un instrument et je ne connais rien à la musique. Mes lectures sont pauvres et je n’entends rien à la poésie. Dois-je continuer ? —Vous avez des notions d’arithmétiques et vous parlez le français sans accent. N’est-ce pas un plus ? Tout le monde apprend tous les jours y compris moi ainsi que M. Crowe et la charmante M.s Simpson ! Où est le problème ? George n’hésite pas à plancher sur ses cours de droit afin de devenir un jour juriste et… je vois grand pour vous. —C’est vouloir me flatter M. Keynes mais je me tiendrais au bénévolat. Peut m’importe de ne pas être payée à la fin de mois quand je suis certaine te toucher mes gages ici. —Je ne veux plus vous voir trainer dans cette maison. Suis-je assez clair ?je refuse que vous vous réveillez un matin en comprenant avoir gâché vos talents entre ces murs ! Enfin, Tyler, n’êtes-vous pas fière au point de refuser mes confessions ? Tout ce que je veux c’est votre bonheur, comme je veux celui de Birdy et de ses femmes de chambre ; celui de George

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autant que celui du laquais qui panse nos chevaux. Enfin, ce n’est pas comme si n’aviez aucun talent. Vous retournerez voir Crowe demain et vous lui direz vouloir faire plus d’heures. Et cela n’est pas négociable. » Il partit et Birdy ricana, le nez dans ses comptes. Depuis l’arrivée de deux nouveaux domestiques, elle n’arrêtait pas afin de les former à la dure tâche de femme de chambres. « Tu lui en fais voir de toutes les couleurs. Faut-il qu’il soit épris de toi pour ne pas voir à quel point tu te joue de lui ? A ta place, je me montrerais être sans pitié, parce qu’il ne s’est pas gêné de prendre ce qu’il y avait à prendre dans la plantation de son père. Les hommes comme lui sont des monstres et je ne crois pas en leur rédemption. Enfin, moi je pense qu’il ne vient rien de manière désintéressé et que le Diable continue toujours à sommeiller en lui. c’est mon noble avis, Tyler et quand il se sera lassé de toi, ce qui arrive presque toujours, tu n’auras plus que les yeux pour pleurer. Ces hommes n’ont aucun sens moral alors méfies-toi de ses beaux discours sur notre Unité, les Associations de Libres et autres Nègres de ce comté. Ce qu’il veut lui, c’est une place au soleil. » La petite Grindel entra ainsi que Nannie, l’une et l’autre furent recrutées par mes soins. Toutes deux étaient de sang-mêlé et toutes deux lisaient et écrivaient. Ma préférence allait pour Grindel qui du haut de ses treize ans affichait l’assurance des grandes personnes. Ses yeux étaient ronds et malicieux et elle souriait constamment sans raison aucune. Elle chantait à le perfection et riait avec Birdy qui la prit sous son aile dès les premières heures.

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Nannie quant à elle avait un air désolé. Elle était discrète et quelque part me ressemblait. Contrairement à Grindel elle ne parlait pas, excepté pour nous annoncer une arrivée d’un convive. Nannie venait de la Virginie et elle maitrisait le français. Où que j’aille elle me suivait d’une pièce à une autre et s’empressait de me satisfaire du mieux qu’elle pouvait. Elle craignait Keynes qu’elle appelait Maitre et fuyait George dont la bonhomie la tourmentait. Toujours est-il que Nannie et Grindel se tuaient à la tâche et sans jamais se plaindre se lever et se coucher bien avant nous autres. Plus tard Keynes revint, me présenta une chaise, du papier et une plume. Mon cœur battait vite et fort. Le chevalier dirait en voyant Lear : « Je ne sais pas ce qu’il y a, monseigneur ; mais, selon mon jugement, Votre Altesse n’est pas traitée avec la même affection cérémonieuse que par le passé. » (Scène IV de l’Acte Premier). Et des plus nerveuses je tentais un sourire. George s’absentant de plus en plus souvent, force de constater que Keynes me donner beaucoup à faire dans ses tâches administratives. « Adrian pense qu’il pourrait emprunter le Delaware pour joindre la Caroline du Nord et gagner Raleigh plus rapidement que par les terres. Le courrier s’achemine mieux par voies fluviales que terrestres selon moi. Je crois possible de dire que nous aurons un beau printemps. Ne le pensez-vous pas Tyler ?» Il plaça ses mains sur mes épaules qu’il serra. « Je veux que vous fassiez honneur à cette maison. Le respect passe par l’image

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que vous envoyez aux autres. Une bonne lettre appuiera votre candidature. Crowe est sensible à ce genre de manifestation. Alors, prenez cette plume et notez ceci : Soyez aimable de considérer ma… —M. Keynes. Je ne tiens pas à rédiger cette lettre. Vous voulez faire de moi votre égal n’est-ce pas, alors cessez un peu de me prendre pour quelqu’un de malléable à souhait. Luce Williams va épouser Lucet et ils vont tous deux se lancer dans l’imprimerie. » Interloqué il s’assit près de moi, les sourcils froncés. « Je ne trouverai pas sain que vous me considériez comme une domestique quand d’un certain côté vous me hissez sur un piédestal. —Vous coucheriez avec moi Tyler ? —Comment ? Non bien-sûr que non ! Répondis-je des plus ahurie. Je n’ai pas l’intention de le faire ! —Alors voilà votre réponse Tyler. Vous n’êtes pas ma maitresse et je vous paie pour que vous accomplissiez un certain emploi. On doit vous voir comme une intendante d’ailleurs c’est ce qui a été spécifié sur l’acte notarial. Ma rente devait sous satisfaire amplement et vous faire renoncer à vos préceptes d’égalité. » Ensuite il se leva avec calme et bourra sa pipe avec le même calme. Je serrai mon châle contre ma poitrine. Dans peu de temps nous passerions dans la pièce adjacente pour le souper. Il était plus de neuf heures et j’accusai le coup de la journée. Keynes s pencha à mon oreille, la main sur mon épaule. « Rien ne vous contrarie jamais ? A vous regarder vous semblez au-dessus de tous ces tracas.

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—Je fais la rencontre avec le journaliste. Un monsieur Ward. Il écrit des essais et on le connait pour ses idées radicalement libérales. —Et où voulez-vous en venir ? Questionna Keynes assis sur le rebord de la table, le regard plongé dans le mien ; —Vous devriez le fréquenter pour que vos idées réactionnaires ne soient plus exprimées en ma présence et en celle de quiconque aurait du sang nègre dans les veines. —Ah, ah, ah ! » Il partit dans un fou rire sans précédent. Il se pinçait le nez en proie à des larmes et toujours assise je ne bougeais pas d’un poil pour autant. « Ah, ah ! Tyler, vous êtes remarquablement futée et si pragmatique. Mais avec moi cela ne prend pas. De nouveau vous jouez la victime de ce système et vous vous mettez à pleurer et à taper du poing si je venais à revoir cette gracieuse et lumineuse Hamilton. Cela vous frise que je puisse la fréquenter n’estce pas ? —Vous êtes libre de vous associer avec qui vous voulez. Hamilton comme vos amis du sud. Mais vous ne gagnerez pas pour autant ma commisération. —Ce n’est pas ce que je recherche. Vous êtes bien stupide de penser que je cours après votre assentiment. —vraiment ? Dans ces cas-là laissez-moi vous dire que jamais je ne serai vôtre. Il me sera plus facile de disparaitre de votre vie que d’y rester, dussé-je mille foi mettre ma vie en péril que de vous supporter un jour de plus ! » Le sourire s’effaça de ses lèvres.

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« Nous rendrons visite demain à Monsieur Crowe pour discuter les termes du contrat. » Cette nuit-là il s’arrêta devant ma porte. Je retins ma respiration. Un jour il forcerait la porte et me réduira en l’état de pauvre hère. Nannie disait qu’il ne dormait pas dans sn lit mais sur le sofa. Ce genre de détail m’indifférait mais quand elle m’annonça qu’il dormait avec l’un de mes fichus, celui en dentelle que je disposai sur mon col. Je l’avais cherché sans le trouver jusqu’à ce que Nannie me le rapporte lavé et amidonné. Cette révélation m’abrutit. Keynes avait ces quelques plaisirs inavoués. Il pourra prétendre être celui qu’il veut, il ne restait pas moins un homme avec des désirs physiques à combler.

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CHAPITRE Crowe parut surpris de nous voir arriver et interrogea Keynes du regard. « Vous savez comment cela se passe ici M. Keynes ? Deux de nos enseignants intérimaires sont partis. Ils auraient trouvé du boulot mieux payé qu’ici, il semblerait. Ah, ah ! Lui avez-vous à quoi elle s’expose à travailler ici ? Les enfants bien que curieux sont parfois très difficiles et si ce n’est pas une vocation, alors il sera difficile de la sensibiliser à cet emploi. —Miss Graham a plus d’une corde à son arc et une grande aptitude à la survie. —Ah, ah ! Parfait ! Voici vos manuels Miss Graham et venez que je vous présente sur ce champ à votre future classe ! M. Keynes, si vous voulez vous joindre à nous ? » Il refusa pour nous laisser seuls. Une quinzaine d’enfants en blouse se levèrent en nous voyant arriver. Au bord de l’évanouissement je suivis Crowe tremblante de tous mes membres. « S’il vous plait ! Je tiens à vous présenter votre nouvelle institutrice Miss Graham qui remplacera M.s Wynne pour la classe de littérature ! Soyez aimable de vous présenter. On commence par vous Anthony… » Chacun se présenta à tour de rôle et ensuite Crowe me gratifia d’une bourrade amicale. « Soyez persuasive ces petits monstres ont seulement besoin d’un tuteur aussi autoritaire que vous. Allez ! Vous y arriverez ! » La porte se referma derrière Crowe. Une quinzaine de paire d’yeux me fixèrent en silence. Ma vision s’embrouilla et des plus

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tendues, je me retins à la table pour ne pas vaciller. « Où en êtes-vous ? Qu’avez-vous étudié jusqu’à maintenant? » Trois mains se levèrent. Acta jacta est ! Cette épreuve me tua. Sans mentir je dormis deux bonnes heures après mon retour quand Nannie vint me réveiller pour n’annoncer la présence de Thomas Allen. Allen ? Il se tenait là avec un type de petite taille au front marqué par la calvitie et de grands favoris gris que je reconnus être Maitre Horvath de Washington. « Où pouvons-nous discuter Miss Graham ? Quelle pièce nous conviendrait le mieux pour échanger entre personnes civilisées ?» Dans le salon, je leur présentais des chaises et Birdy au milieu de la pièce les fixait de ses grands yeux noirs comme prêtes à les envouter, telle une prêtresse vaudou. Elle disparut avec à sa suite Grindel quand arriva Nannie portant un plateau chargé de victuailles. « Il n’y a aucune raison de paniquer Miss Graham, je suis ici à la demande de M. Allen. Ce dernier dit que vous êtes l’auteure de ces pamphlets. La raison ou plutôt la curiosité me pousse à vous solliciter de nouveau. De tels écrits sont… d’une grande élégance. —Je les ai écrits pour notre journal, celui de notre Association. —J’aime la force qui s’en dégage, poursuivit-il sans lever le nez de mes textes, Nous autres hommes de loi aiment l’ordre; malgré tout nous puisons notre réflexion dans le chaos. M. Allen dit que je peux avoir confiance en vous mais jusqu’à quel point ? —Je vous demande pardon ?

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—Savez-vous Miss Graham la différence entre un nègre et un singe ? » Birdy avait filé mais se tenait derrière la porte. Je la connaissais suffisamment pour savoir qu’elle ne pouvait s’empêcher d’épier nos conversations, non pas pour les transmettre à Keynes mais à George. « Voilà ce qu’on lit dans des villes comme Boston, new York City, Richmond, Atlanta et j’en passe. Les nègres sont démunis du moindre sens commun : ils volent, chapardent leurs congénères et leur maître si tenté soient-ils qu’ils en aient encore, eux soucieux de les éduquer, de les brider et d’effacer toutes traces apparentes de leur immonde nature (…) Je poursuis si vous me le permettez. Les nègres sont en tout point semblables aux primates que l’on trouve en Afrique équatoriale ; de grands primates se balançant nu, exhibant leurs parties génitales comme autant de bassesse. Les femmes surtout s’avèrent être assez expressives. Quand elles ne sont pas des reproductrices, ces guenons se pourvoient en bassesse (…) Je pourrais ainsi continuer jusqu’à l’aube mais j’en ai ni le loisir ni l’envie. Tout cela pour vous dire Miss Graham que le théâtre sera votre tribune si elle ne l’est pas déjà ! » Il se tut un long moment, le nez dans les pamphlets. Thomas Allen évitait quant à lui mon regard. « M. Horvath ? —Je réfléchissais mon garçon, je ne suis pas encore sénile au point de m’endormir dans ce confortable fauteuil ! Donc Miss Graham comme vous l’avez deviné j’agis à des fins politiques tout autant que philanthropiques et je recrute mon armée Miss Graham, une armée de Libres,

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Affranchis, Nègres soucieux d’obtenir les mêmes droits civiques que tout autre blanc vivant dans ce pays. Il est essentiel de se porter garant de la bonne intégrité de ce combat. Bon assez raisonné ! Raccompagnez-nous à la porte, s’il vous sied ! » Abasourdie je fixais Allen au regard toujours fuyant. « Je t’expliquerai plus tard. —Il ne sera pas utile. J’ai beaucoup de travail en ce moment et j’ai bien peur d’en avoir exclu l’écriture. » Tard dans la nuit j’entendis des pas dans le couloir. On venait par ici. Les pas stoppèrent devant ma porte. Je retins ma respiration et compta jusqu’à quinze, pour entendre les pas s’éloigner. Birdy vitupéra quand Keynes déclara vouloir prendre tous ses repas en ma compagnie. Elle m’invectiva ainsi : « As-tu couché avec lui ? Tu ne peux céder à ses avances Tyler. Dans la rue il y a plus d’exemples de jolies femmes avec une flopée de bâtards accrochés à leurs jupons et toutes ont la même histoire. Veux-tu que cela t’arrive, à toi qui a déjà connu les Enfers ? Si tu avais été ma fille je t’aurais dissuadé de l’approcher et je ne plaisante pas Tyler ! rien de bon ne sortira de votre relation. Oh, il sera s’y faire avec ces bijoux, ces présents, rien ne sera assez beau pour t’étourdir mais c’est du poison. Tout cela ce n’est que du poison et je ne veux pas assister à cela, j’ai assez donné avec toutes ces cocottes des maitres qui se prenaient pour des intouchables et que j’ai du consoler quand elles n’étaient pas déjà vendues. En tous les cas ne me dis as que je ne t’aurais pas prévenu. —Keynes a-t-il pris son petit-déjeuner ?

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—J’ai pris la liberté de faire couper du bacon et ouvert un pot de marmelade spécialement à ton intention. Il a pris le bacon avec une omelette et puis s’en est allé. Dieu sait où d’ailleurs. Il n’a rien dit à George qui demandait après lui. Parierais qu’il est allé chez Hamilton. Il y passe tout son temps libre et au rythme où vont les choses, il y aura une alliance dans les mois à venir où je me fais sorcière. Sors-tu ce matin ? J’ai chargé Grindel de t’accompagner. —Et pourquoi? Ne suis-je donc pas capable de me promener seule ? —keynes ne veut plus te savoir seule dans les rues de cette ville. Il dit que cela n’est pas convenable pour une jeune personne de ton acabit. » A l’école j’y arrivais avec de l’avance et assise dans le couloir je relisais mes notes tout en suivant les aiguilles de la pendule. Quand je sentis qu’on m’observait. Cumber apparut, sortant dans l’obscurité menaçant des couloirs de cet établissement centenaire. Dans cette semi-pénombre sa silhouette paraissait diminuée mais quand il avança vers moi son ombre me recouvrit entièrement. « Non ! Restez assise je vous prie ! Qu’êtes-vous à revoir ? J’espère que ces petits monstres ne vous donnent pas du fil à retordre ; Il n’est pas évident de leur faire classe. Les bénévoles font preuve d’une magistrale dévotion mais ce n’est rien comparée à la grade détresse dont se trouvent certains de ces individus en devenir. J’enseigne les mathématiques et la physique pour les adultes. Crowe voudrait que je fasse plus mais mes obligations me tiennent éloignées des salles de classe. »

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Et je détournais la tête, cherchant une lueur au bout de ces couloirs. Dans moins de dis minutes les enfants accueilleront un nouvel enseignant, en l’occurrence moi. et il me fallait être prête à pénétrer dans l’arène au milieu de tous ces fauves. « Et comment va Shakespeare ? C’est un texte difficile je vous le concède mais très beau dans toute sa complexité. Edmond et Edgard les fils de Gloucester composant avec le loyal Kent et les perfides Régane et Goneril, le tout sur complot pour des profits d’intérêts et servit par un roi décrépit, fou et persécuté par sa propre vanité ; et que dire de la pauvre Cordélia si honnête et si juste contrainte à l’exil en France pour avoir exprimer la vérité ? Un grand et magnifique texte. Il me tarde de vous y voir jouer. Vous mettez beaucoup de passion à jouer cette Régane que cela peut paraitre déroutant de prime abord. —Oui, c’est assurément un beau texte. —Et ses interprètes seront à la hauteur de ce qu’on leur demande. » La classe fut plus compliquée que la veille. Les enfants chahutaient, s’agitaient et couraient dans la salle ; derrière mon pupitre je les laissais faire sans oser lever la voix. M. Crowe arriva, ventre à terre. « SILENCE ! J’ai dit SILENCE ! Tous, allez vous assoir ! Et que je ne vous entende plus ! Arnold ! Timothy ! Prenez votre livre à la page 16 et lisez-la en silence. Je veux entendre une mouche voler. Le premier qui ose l’ouvrir aura à faire à moi ! Miss Graham, s’il vous plait… » On sortit dans le couloir. J’en avais les larmes aux yeux et je tremblais de tous mes membres.

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« Que c’est-il passé Miss Graham ? Estce que tout va bien ? Vous vous êtes laissée surprendre mais ce n’est pas perdu pour autant. Il vous faut remonter en selle et ne plus vous laisser désarçonner, c’est un rapport de force dont vous finirez par être vainqueur. Vous avez ça en vous et c’est pourquoi vous êtes ici. Ce ne sont pas des monstres. Beaucoup n’ont pas eu la chance de trouver un foyer comme celui de Keynes ; certains n’ont pas connu leur mère et ont grandi dans la rue. Si vous échouez ils échoueront aussi. Retournez dans votre classe et dites-leur qu’ils comptent beaucoup pour vous, c’est ce qu’ils veulent entendre Miss Graham. Ils veulent que vous fassiez preuve d’empathie et de compréhension à leur égard. » Crowe m’ouvrit la porte de la salle et j’y rentrai telle une condamnée à mort. Tous penchés au-dessus de leur livre n’osaient relever la tête. Je me souvins d’une tirade du Roi de France dans la Scène Première de l’Acte I, du Roi Lear qui disait ceci : « Chose étrange ! Que celle qui tout à l’heure était votre plus chère affection, le thème de vos éloges, le baume de votre vieillesse, votre incomparable, votre préférée, ait en un clin d’œil commis une action aussi monstrueuse pour détacher d’elle une faveur qui la couvrait de tant de replis ! Assurément sa faute doit être bien contre nature et bien atroce, ou votre primitive affection pour elle est bien blâmable. Pour croire chose pareille, il faudrait une foi que la raison ne saurait m’inculquer sans un miracle. » Tous à présent me fixèrent de leurs grands yeux noirs. Le silence à jamais

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s’installa dans la salle. Quelque chose dans mon attitude lui interpella. Pour Saint-Louis les répétitions traînaient en longueur. Il voudrait pouvoir boucler le dernier Acte en cette fin de mois et se moquait de savoir si les autres parties étaient intégrées. Il tempêtait et se tirait les cheveux quand l’un ou l’autre oubliait un mot, bafouillait ou perdait son personnage de vue. « NON ! NON et non ! Ce n’est plus possible ! Gloucester et Edgard, éructa ce dernier en attrapant Lee-Potts par la manche pour le placer devant lui, ne sont pas censé s’entendre sur CE sujet ! Ce n’est pas compliqué tout de même ! Nous n’en sommes pas à notre première lecture ! Le texte n’est pas acquis Gloucester ! Dieux toujours propices, à vous seuls de me retirer le souffle ! Que jamais mon seul génie ne me pousse à mourir, avant que cela vous plaise ! C’est ainsi qu’il faut le déclamer ! Et l’autre de répondre ? —Bonne prière, mon père ! —Bonne prière, mon père ! Répéta Mayden Saint-louis au comble de l’horreur. N’importe quel idiot du village serait capable d’y mettre le ton ! On poursuit Gloucester ! » Fou de rage Petitgars l’aurait probablement étranglé devant témoins et personne pour l’en empêcher. Les sourcils froncés, Joseph tonna : « Maintenant, mon bon monsieur, qui êtes-vous ? —Un fort pauvre homme, apprivoisé aux coups de la fortune, que l’expérience encore douloureuse de ses propres chagrins à rendu tendre à la pitié… —Merci Edgar ! Régane et Gloucester, je veux vous entendre pour la Scène VII à

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partir de : L’ingrat renard ! C’est lui ! Allez, qu’on n’y passe pas le réveillon de la Saint Sylvestre ! Hâtez-vous un peu Régane ! » Thomas Allen interprétant Cornouailles m’emboita le pas. Dans ma précipitation je manquais une marche et me rattrapa de justesse à Petitgars ; au fond de la salle j’aperçus Keynes assis près de Fitzroy, assise près de Cumber. Ma gorge se noua et après avoir jeté un châle sur la tête, je me tins près de Cornouailles. « L’ingrat renard ! C’est lui. —Attachez bien ses bras racornis, enchaîna Thomas Allen. —Que prétendent Vos Grâces ?...Mes bons amis, considérez que vous êtes mes hôtes. Ne me jouez pas quelque horrible tour, mes amis. —Attachez-le vous dis-je. » Et SaintLouis l’interrompit pour recruter des serviteurs dans la salle. Aussitôt dit, aussitôt fait, on simula l’action. « Ferme, ferme ! Ô l’immonde traître ! —Incroyable femme, je ne suis pas un traitre. » Me postillonna Petitgars en visage. Sa salive me recouvrit et les poings serrés il me fixait de son regard de lion d’Afrique ; il se tenait prêt à me déchirer la chair et à m’étriper. « Attachez-le à ce fauteuil… Misérable, tu apprendras… » Faisant suite à la sentence de Cornouailles, je devais lui tirer la barbe et je l’illustrais en tirant sa postiche avec énergie. « Par les dieux bons ! C’est un acte infâme de m’arracher la barbe. —Si blanche ! Un pareil traître ! —Femme méchante, ces poils que tu arraches de mon menton s’animeront pour

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t’accuser. Je suis votre hôte. Vous ne devriez pas lacérer de ces mains de brigands ma face hospitalière. Que me voulez-vous ? —Allons ! Monsieur, quelles lettres avezvous reçues de France récemment ? Questionna Cornouailles. —Répondez franchement, car nous savons la vérité. » On poursuivit jusqu’aux tirades des serviteurs car les nôtres ne se trouvaient pas être dans la salle. SaintLouis nos donna donc la réplique et plus loin, je poursuivis, m’adressant à Pierre Lucet jouant l’autre serviteur. « Donne-moi ton épée !...Un paysan nous tenir tête ainsi ! » Je devais saisir son épée et frapper par-derrière l’adversaire de Cornouailles. Et dans la salle les autres se mirent à siffler et taper du pied. Leur réaction me surprit. « Restez dans vos personnages ! Cette réaction est typique du public alors ne vous en montrez point émue, affirma Saint-Louis mis à terre par Cornouailles. Quoi que le public exprime, vous devez rester dans vos personnages ! On poursuit ! » A la fin des répétitions j’étais vannée. De retour chez Keynes il me faudrait préparer le cours des enfants et continuer à apprendre la pièce de théâtre. Au moment de sortir, Keynes m’offrit son bras ; je ne pouvais l’éconduire en public et je marchais donc à ses côtés sans rien avoir à lui dire. Birdy avait préparé quelque chose de chaud à souper. Ne pouvant souffrir la compagnie de Keynes je montai me mettre au lit pour redescendre aux alentours de minuit pour grignoter du fromage sur une tranche de pain.

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Un bruit attira mon attention. Birdy allait me passer un savon si elle me voyait piquer dans sa cuisine. Or il ne s’agissait pas de Birdy mais de Keynes m’observant derrière la porte de la cuisine. Je me levai, enfonçant un morceau de pain. « Permettez que je vous accompagne dans votre collation nocturne ? » Dans cette demi-pénombre je le distinguais à peine, seuls son souffle et ses mouvements trahissaient sa présence en ces lieux. « Birdy craignait qu’une petite souris vienne dévorer les reste de nos repas disposés dans le cellier. Il y disparait tellement de choses au cours de ces nuits que je doute qu’il ne puisse ‘agir que d’une souris. Ce nègres ont-ils besoin d’autant de nourriture quand un broc d’eau et du pain pourrait suffire ? —Je l’ignore Monsieur. —Oh, à d’autres Tyler ! Combien de nègres nourrissez-vous par semaine ? Dois-je encore ignorer que ma maison sert de gare à votre fret ? Je peux bien fermer les yeux sur votre ravitaillement mais pas sur la manière de vous y prendre. A croire que vous cherchiez les ennuis de vous à moi. —Parce que je descends grignoter un morceau vous sous-entendez que je nourris toute une plantation de nègres en fuite. C’est très noble de votre part mais je ne suis pas assez entreprenante pour m’exposer à pareilles activité. —Combien sont-ils dans la remise ? —Je n’en ai aucune idée ? Répondis-je en lui tournant le dos pour me servir un verre de lait. Sa min se posa sur ma taille et ses lèvres dans mon cou. Mon dieu…. Je fermai les yeux tandis que ses lèvres dévoraient

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chaque parcelle de mon cou. Il voulut saisir mon menton pour me donner un baiser quand prestement je me dégageai de lui. « Je ne suis pas à vous. N’essayez pas de me soudoyer par vos baisers. J’ai d’autres préoccupations que celles de vous plaire. —Est-ce également ce que vous dites à Nash ou à Allen ? J’ai d’autres préoccupations que celles de vous plaire, hein ? Ont-ils droit de vous dévêtir ou seulement de vous imaginer dans votre plus simple appareil? —Bonne nuit Monsieur. —Non, pas encore ! Venez par-là, près de cette fenêtre que je vous vois sous ce clair de lune. Donc en dehors de votre exmari, aucun n’a pu jouir du plaisir de votre compagnie, pas même Nash ? Etes-vous ici en pénitence ? Ah, ah ! Il serait cruel de priver un homme de vos attraits quand un jour votre beauté menace de flétrir. » Il se pencha pour baiser mes lèvres et au moment fatidique je détournai la tête. « Ainsi vous refusez de me faire confiance ? Après tout ce temps passé ensemble, vous continuez à me voir comme un ennemi. Aurai-je un jour un peu de votre amour ? —Qu’en ferez-vous ? Vous le piétinerez en évoquant la mémoire de vos pères ? —Non, bien-sûr que non ! Où allez-vous chercher cela Tyler ? Exprima ce dernier en gloussant. Vous êtes bornée comme une vieille mule et si piquante que cela en devient réjouissant. » Il s’éloigna de la fenêtre pour allumer son cigarillo à la lampe torche puis prit une chaise pour s’assoir à la table, la cheville posée sur son genou. Les bras

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croisés sur sa robe de chambre il me fixait, le sourire à la commissure de ses lèvres. « Puisque vous me plaisez je suis enclin à augmenter votre valeur. UN mariage vous conviendrait-il ? » Mon cœur se mit à battre avec fracas. Il se payait ma tête. Je me tournai vers la remise pour ne pas le regarder perdre la raison. « Vous pourriez être ma femme Tyler. » Je fermai les yeux. A Savannah, Cole me fit sa déclaration sous un arbre du jardin. Il ne s’était pas attendu à ma réaction et quand je recouvrais mes esprits,, il se tenait audessus de mon visage. Sa main caressa mon visage. Plus que jamais je m’étais sentie en paix avec moi-même. Une connivence n’aurait pu être possible du temps de mes ancêtres. « Tyler, allez-vous bien ? —Je ne vous aime pas. Tout en vous ne m’aspire que le dégoût et si je reste avec vous c’est seulement pour jouir de vos biens. Alors quand vous me parlez de mariage, je me dis que vous ne m’entendez pas et que vous me voyez encore moins. Maintenant je dois m’en aller, il n’est pas plus raisonnable de rester avec vous une minute de plus que de marcher en ville sans Grindel. A demain monsieur ! » Le lendemain je marchais dans les rues de Philadelphia, bondées de monde, malodorantes et putrides quand je vins à croiser le journaliste-essayiste de l’autre soir. « M. Ward ? » Et ce dernier revint sur ses pas après m’avoir clairement identifiée. « Miss Graham, le plaisir est pour moi.

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—Vous descendiez voir M. Nash n’estce pas ? —M. Nash ? Non pas vraiment. Ditesmoi pour quelles raisons j’irai saluer la concurrence ? —Pour la même raison qu’il est passionné par vos écrits. Je tiens cette information d’Hamlet son pigiste et je compte faire lire un de vos textes aux enfants de ma classe. Oui je les initie de bonne heure à la politique et votre plume est magistrale. —C’est me flatter Miss Graham. » Grand et charpenté, il en imposait par son charisme et sa bonhomie. Autant ne pas insister au point de paraître un peu trop présomptueuse et engageante. Nash fumait devant la devanture de son imprimerie. Il le faisait souvent afin d’y prendre de l’air au milieu de ce coin de verdure. «M. Crowe a du te dire que j’enseigne dans son institut. Une place-forte où l’on voit passer de grandes personnalités de Philadelphie et d’ailleurs. Une cargaison est passée deux fois dans la semaine et Keynes soupçonne son passage sous son toit. —Je donne des cours du soir à quelques adultes souhaitant parfaire leur talent. En journée je suis ici à faire tourner cette imprimerie. Je ne suis pas au courant de ce dont tu me parle. Si tu cherches Hamlet il vient de sortir à l’instant. Une course de dernière minute. Toutefois tu peux l’attendre à l’étage. » Nash vivait au-dessus de son atelier puisqu’il y passait une grande partie de son temps. Partout des piles de gazettes enrubannées, prenant la poussière. Il disposait d’une petite chambre à coucher

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aménagée en bureau improvisé et je choisis d’attendre sur une méridienne sur laquelle dormait un gros chat qui cherchait les caresses. Nash ne fut pas long à me rejoindre. « C’es ici que vit Hamlet. Je lui loue cet espace en contrepartie de son travail. Cet étage tient lieu d’archives comme tu peux le constater. On dirait que tu as fait connaissance avec notre mascotte. Cette petite boule de poils a un parcours assez atypique pour un chat. Il passe de chasseur de souris à dessus de lit. A vrai dire, notre vedette est pleine. Il s’agira de sa première portée. Ce qui explique qu’elle ne détale pas au contact des étrangers. —Oui. Elle sait que c’est un endroit idéal pour mettre bas ; —Oui notre Bovary a trouvé l’endroit à son goût, argua-t-il en portant le chat sur son épaule comme on le faisait pour faciliter le rôt d’un bébé. Si tu apprécie les chats, je peux te donner l’un des chatons de sa portée. L’événement sera de taille et on publiera la naissance des petits de Bovary dans l’édition du matin. —Ah, ah ! Un petit chat me ferait plaisir oui. Cependant j’ai besoin de savoir ce que vous avez décidé pour moi. Il m’est désormais impossible de supporter Keynes et son air si méprisant. —Oui je comprends ta lassitude mais essaye de prendre ton mal en patience. Cela ne devrait plus être bien long. Tu sais que la patience permet l’observation et la prise de bonne décision. Je ne t’oublie pas Tyler. Si tu veux rester plus longtemps ici, tu ne seras une gêne pour personne. Tu pourrais apprendre le métier avec Hamlet. Je suis certain qu’il appréciera te l’enseigner.

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—J’ai fait la connaissance de M. Ward. Est-ce vrai ce qu’on raconte sur lui ? Il aurait été élevé par les Sioux ? Son père était médecin avant de tomber sous les flèches des belligérants et sa pauvre mère aurait succombé à une forte fièvre. Ce genre de légende puise toujours sa source dans le vrai. » Nash me fixait de ses beaux yeux gris constellé de pépites d’or. « Ward est on ne peut plus ordinaire. Il a étudié la littérature dans une université sans prétention. Ensuite il a publié son premier à compte d’auteur. Il n’a pas rencontré de franc succès. On lui reprochait de faire de la démagogie jusqu’à ce qu’il se mette à fréquenter cette squaw de vingt ans sa cadette. Elle est décédée il y a trois ans de cela. Le pauvre homme en est inconsolable. Pendant le temps qu’à durer son idylle, il s’est mis à lutter contre les minorités de ce pays en dénonçant toutes sorte des complications que rencontrent les Affranchis et les Peaux-Rouges. Son parcours comme tu le vois n’a rien d’extraordinaire. Sa popularité vient du fait qu’il tape là où ça fait mal. —Son engagement est héroïque. —Tu trouves ? Lui ne prend aucun risque physique. Il se contente de ramasser des brides de vie, celle des uns et des autres pour en composer une sorte de puzzle. Mais il n’a pas pris le risque de tout lâcher pour aller chercher une femme dans le Maryland pour la ramener ici saine et sauve. —Tom, ce n’est ps ça le problème, tu le sais. —Si ! C’est ça le problème ! Ward n’a rien entrepris d’héroïque. Il se contente

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d’être ce qu’on attend qu’il soit : une tête brûlée. A ta place je ne l’idéaliserai pas trop. Ce pigiste n’a rien de singulier. » Nash manifestait une forme de jalousie à l’égard de cet homme de notoriété publique. Croisant mon regard il baissa bien vite la tête et rendit sa liberté à Bovary. « Veux-tu bore quelque chose ou grignoter un biscuit confectionné par Ma Turner ? —C’est aimable à toi mais je ne vais pas te déranger plus longtemps. Je suis seulement venue te saluer et t’informer quant à la cargaison que je reçois régulièrement. —Tu ne me dérange absolument pas. Il serait regrettable que tu puisses penser me déranger à chacune de tes visites. Si tu sens que la situation se gâte chez Keynes, n’hésite pas à venir ici. Ensuite on avisera comme on l’a toujours fait. » Ma main serra la sienne. J’allais lui avouer mes sentiments quand on l’appela en bas. Il partit sans même attendre ce que j’avais à lui dire. Contrariée je restai plantée là à ne plus savoir que faire. J’allais descendre quand je reconnus la voix de Keynes : «… on ne peut espérer mieux n’est-ce pas? » Il s’approcha de l’escalier et terrifiée je reculai de crainte qu’il ne me surprit. « Hamlet a-t-il écrit depuis ? —Non, pas depuis la dernière publication. Mais sa plume est féconde, de ce côté-là nous n’avons rien à craindre. —Oui. Avez-vous vu Miss Graham ce matin ? —Miss Graham ? Ecoutez Keynes, vous devriez reconsidérer la situation comme

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irrévocable. Cette jeune femme a besoin de repères stables et si vous ne pouvez les lui donner alors mieux vaut accepter de la voir partir. Pour de bon. —Vous prenez la liberté de m’envoyer vos nègres en fuite dans mon jardin, sur ma propriété. Chaque instant des chasseurs d’esclaves peuvent nous rendre la vie difficile. Vous ne semblez pas inquiété par ce détail quand le sort d’une certaine Graham en dépend. Oui je me préoccupe plus de vos cargaisons que certains glorieux de cette ville. —Il ne s’agit pas de moi mais de vous Keynes. Vous craignez de la perdre et cela vous met mal à l’aise, vis-à-vis de ces gens que vous cherchez à enterrer et ces autre que vous cherchez à séduire. Graham est une femme libre et personne ne l’obligera à faire ce qu’elle ne veut pas faire. —Je sais ce qu’elle représente pour vous. En tant que femme libre elle devrait savoir que… —Gardez-vous de parler en son nom ! Coupa Nash d’un ton qui se voulait amer. Elle a franchi les lignes ennemies pour venir jusqu’ici et braver bien des dangers, plus que vous-même ne pourriez supporter. Alors ne la prenez pas pour ce qu’elle n’est pas, soit une femme sans reliefs. » La tête contre le plâtre du couloir, je fermai les yeux sentant l’émotion me submerger. « Tous portant ont le même parcours il n’y a pas un fugitif qui n’ait pas connu cela : un mauvais maitre ou une situation dégradante, des enfants à retrouver. Sa vie ne diffère en rien de celle des autres mais vous, vous la voyez comme unique. La prochaine fois qu’elle viendra ici, dites-lui

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qu’elle ne peut prendre de tels risques avec vos nègres. Sa liberté est à ce prix. —Dites-le-lui vous-même. Je n’ai pas à me mêler de cela. —Soit. Il y aura bientôt une réception chez Hutchinson pour la délégation des représentants sénatoriaux. J’aimerai un papier là-dessus et je pensais qu’Hamlet pourrait écrire sur ce sujet. L’attorney Hamon est-il passé récemment ? —Il tente de faire monter les enchères pour une publication exclusive. Il faut reconnaître qu’il a le talent pour causer le trouble. —Après mon périple à Boston, nous reparlerons de cela. J’ai tant à dire sur le sujet. » Boston ? Il envisageait de partir pour Boston ? Jamais il ne m’avait parlé de ce voyage ; voilà que j’en fus stupéfaite. Il m’avait poussé à être institutrice pour mieux se débarrasser de moi. A Boston il y avait toute la bonne société, ces nantis avec lesquels il entretenait une correspondance effrénée. Tous deux partirent pour l’atelier et profitant de leur départ je descendis à pas feutré, emprunta le couloir pour me diriger vers la porte de l’arrière-cour et une fois à l’extérieur, sous un fin crachin je me mis à courir. Tant pis pour Hamlet, je répéterai seule mes tirades. A quatre pattes dans le salon, les feuilles dispensées en cercle devant moi je tentai d’établir un programme pédagogique pour les enfants. Dans moins d’une heure je les retrouverai. La pendule du couloir sonna une deux heures de l’après-midi ; Grindel dans la cuisine s’affairait à entretenir le feu pour le déjeuner de Keynes.

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Georges rentra dans la pièce et me voyant assise dans ce cercle de feuilles gribouillées, il s’en amusa, lisant sa moustache poivre-sel. « Shakespeare se sentirait trahi en te voyant trimer sur autre chose que ces textes ! —Gonéril m’empoisonne et je finis ainsi. —Ah, ah ! Tu t’attendais peut-être à un long épilogue proposé par ton personnage? Le sort réservé aux traitres serait bien plus cruel. Vois cela comme une bénédiction fraternelle, un dernier baiser avant le sommeil éternel. Je ne peux te faire répéter mais je serais là pour cinq heures. Excepté si Keynes a besoin de moi. —Tu parles probablement de ses préparatifs pour Boston. J’en suis au courant sans qu’il ait eu à m’avertir de son absence. Pourquoi faut-il toujours qu’il se montre si effronté ? Mais mieux ne vaut pas qu’il sache ce que je pense de lui, il risquerait de ne pas s’en remettre. Et vous partez avec lui n’est-ce pas ? Vous, son fidèle bras droit. —Je ne peux rien te dire pour le moment mon enfant, il est convaincu de ne pas employer le bon ton avec toi. Ce qui n’est pas faux puisqu’il faut avouer que parfois il t’arrive d’être impudent. Je ne te donne pas toujours raison, sauf quand lui, affirme avoir été berné par ta tristesse. Evidemment bien souvent il nous arrive d’avoir des prises de bec dues à ton sujet mais Keynes arrive presque toujours à se faire pardonner. Boston c’est encore une façon pour lui de fuir son passé. » A la nuit tombée, Keynes rentra, déboutonna son manteau qu’il posa négligemment sur le canapé. Assise par

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terre je finissais la rédaction de mes cours sans oser lever le nez de mes manuels. Derrière moi, Keynes faisait les cent pas. Mes feuilles ramassées j’allais disparaître ; Keynes fut plus rapide que moi et me barra le chemin. « M.s Graham, je… » Il plaqua ses cheveux sur le côté puis tira sur les manchettes de sa veste. « Miss Graham... J’aimerai… j’aimerai vous faire la cour. » Pétrifiée je fixai les boutons de son gilet. Puis une tirade du Fou me vint à l’esprit, celle de la Scène IV de l’Acte I : « Les fous n’ont jamais eu de moins heureuse année, car les sages sont devenus sots, Et ne savent plus comment porter leur esprit, tant leurs mœurs sont extravagantes. » « Nous pourrions créer une sorte d’unité complémentaire. Vous seriez mon interlocutrice la plus proche et ma confidente. Je vois notre collaboration à venir comme une société dans laquelle siège les actionnaires les plus importants, les gérants soit vous et moi. Nous avons beaucoup à apprendre l’un de l’autre. On nous enviera ce succédané de mariage. A vrai dire, j’ai dans l’idée de vous entretenir. Vous semblez tenir à votre liberté et je ne vous contredirais pas, en rien, tant que vous restiez ici, près de moi. Votre malaise est légitime Tyler mais ma proposition soit honnête. —C’est…inattendu comme requête. —Pas autant que cela, à vrai dire ! Vous êtes une femme charmante et je cherche seulement à m’assurer que vous ne manquiez de rien ; Nous parlons affaires pour ainsi dire. Si le mariage est un

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commerce alors notre relation devrait être négociée comme telle. Cependant ne précipitons pas les choses et dites-moi plutôt comment cela se passe à l’institut de Crowe ? Vous devez savoir que ce dernier qu’il place sous ses espoirs en vous. —M. Keynes, votre proposition est extravagante. Vous parlez de moi comme d’une marchandise. Dès lors je me vois dans l’obligation de refuser. —Ah, ah ! Vous comme moi sommes des biens de consommation. Notre orgueil nous empêche de nous considérer come tels mais nous ne sommes rien d’autres que de simples biens, ce qui d’un point de vue purement économique, justifie l’esclavage. » Prise d’un profond dégoût, je décidais de tourner les talons pour m’en aller au plus vite. Il se précipita afin de me barrer la route, attrapa ma main et posa un genou à terre ; il tenait dans sa main un petit écrin rouge contenant une bague serti d’un diamant aussi gros qu’un ongle. « Miss Tyler, acceptez-vous de vivre à mes côtés aussi longtemps que je vivrais ? Acceptez-vous d’être ma femme ? » Non, cela ne pouvait être vrai ! J’allais me réveiller de ce cauchemar et poursuivre ma vie où je l’avais laissée. Un sourire crispé apparut sur mes lèvres et de tous mes membres je tremblais. De nouveau j’étais sur le point de défaillir et je ne pouvais lui faire ce plaisir ; il serait heureux de l’effet qu’il produit sur ma personne quand il n’était qu’un esclavagiste de plus lâché dans la nature. « Je ne peux pas. Je ne veux pas. —Pourquoi Tyler ? Pourquoi ? Parce que je suis fils ‘esclavagiste ? est-ce là la seule raison ? Ah, ah ! Alors nous devions nous

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tenir dans deux mondes différents ou bien encore nous tolérer à la demande de notre vénérable Président Lincoln ? Vous le saviez depuis le début, or vous avez décidé de rester. Pourquoi si ce n’est pour me tourmenter ? Vous savez que je tiens à vous et je ne peux faire autrement que de l’exprimer en ce jour. » Une larme ruissela sur ma joue et tendrement il l’essuya. « J’ai besoin d’être seule. —Oui je comprends. Je vais vous laisser vous reposer. Je serais à côté, si le besoin s’en fait ressentir. Mais réfléchissez bien Tyler, vous aussi avez droit à une seconde chance. » Mrs Simpson en me voyant entrer effaça le sourire de ses lèvres. Face à elle se tenait Peter Cumber. « Miss Graham ? Est-ce que tout va bien ? Veuillez m’excuser Monsieur, je reviens dans une petite seconde. » Elle me talonna, les sourcils marquant l’interrogation ; on ne pouvait rien lui cacher, elle faisait partie de ces femmes qui voient tout, entendent tout et perçoivent tout. J’ignore si c’est son apparence ou son candide regard qui fit la cause des confidences à venir, mais toujours est-il qu’il eut suffit qu’elle posa sa main sur les miennes pour que je me mette à me confesser. « M. Keynes… M. Keynes m’a fait sa demande. —Vraiment ? Questionna cette dernière recouvrant sa bouche de sa main, elle se reprit bien vite : Je ne mets pas en cause les sentiments de cet homme à votre égard mais… sa famille reste l’une des plus influente du Sud et il suffit d’ouvrir les journaux pour savoir que tous les membres

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se distinguent dans l’une ou l’autre discipline. Et cela serait une terrible erreur de penser qu’ils sont tous aussi charitables que M. Keynes ! Sa famille s’opposera à ce mariage, il en va de soi. Que lui avezvous répondu ? —Rien. Cette annonce m’a prise de cours et j’ai été prise de vertige. J’ai conscience de qui il est et de ce qu’il fait pour nous mais céder à ses avances serait incongru. —Vous avez tout à fait raison. La prudence est de mise mon enfant. Les hommes sont des prédateurs et tous les moyens sont bons pour attirer leur proie dans des voies immorales. La seule ressource reste la prière afin de garder un sens moral inébranlable. » Bientôt cette bigote de Simpson brandirait son bréviaire et m’apostropherait des Saintes Ecritures. Ces derniers temps je m’étais un peu égarée : Tom Nash et Ward. Le mariage restait peut-être la seule solution pour ne pas être tentée par le pêché de chair ? Après la classe George me donnait la réplique. Il ouvrit le feuillet, la Scène III de l’Acte V. « Permettez, monsieur ! Je vous tiens dans cette guerre pour un sujet, et non pour un frère. —George ? Que dois-je faire concernant la demande un peu particulière de Keynes ? —Ce n’est pas ta réplique Tyler ! Ta réplique est la suivante : « Cela dépend du titre que nous voudrons lui conférer... » Tu ne peux improviser avec ce texte, c’est vouloir te prendre pour Icare et te brûler les ailes pour t’être prise pour un Dieu. Ce que tu n’es pas et que tu ne seras jamais !

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—Alors tu penses que je ne devrais pas donner suite, c’est ça ? —Je n’ai rien dit de tel, seulement tu dois le faire pour une seule et bonne raison, celle qui t’a également encouragée à rester sous ce toit quand tu avais la possibilité d’aller ailleurs. Je ne dis pas cela pour m’attirer les faveurs de mon employeur, il serait vain de penser qu’il est dupe et à ce jeu-là on serait tous les deux perdants. Non, il est fait tout cela parce qu’il a envie de le faire quelques soient les bénéfices qu’il en tirera. Tout ce que je vois c’est l’opportunité d’être instruit, de dépasser ma condition de valet pour espérer être un homme de loi. Et Tyler, je ne me cache pas de vouloir me surpasser. —Crois-tu qu’il m’aime ? —Ah, ah, ah ! On dirait que tu doute de sa sincérité. Il t’a couché sur son testament en te léguant par anticipation cette maison. N’as-tu donc pas conscience de ce que cela représente ? Beaucoup de nègres, d’affranchis et de Libres n’auront jamais un tel bien et toi tu me demande si Keynes à pour toi un quelconque sentiment apparenté à de l’amour. Dieu que je n’aimerai pas être dans ta tête Tyler ! —Je suis seulement effrayée. Il y a peu de temps de cela j’étais engagée auprès d’un autre et ce mariage fut plutôt un échec. J’ai alors tout à craindre de ce prétendant dont la nature impétueuse n’inaugure rien de bon. » Le reste de la soirée fut épouvantable : j’essayais sans relâche de paraître gaie mais tenaillée par ces récentes préoccupations je n’étais plus l’ombre de moi-même. Je dinais seule après la répétition, l’estomac en vrac et le regard de Birdy posé sur moi.

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Grindel fait de l’excellent travail ; cette petite Birdy est un don du ciel ! Nannie est une bonne domestique bien qu’un peu prétentieuse dans son attitude. M. Keynes voudra certainement savoir si ces deux domestiques te convient et comme tu es bien souvent dehors j’ai pris la liberté de les encourager à ternir cette maison du mieux qu’elles peuvent. M. Keynes veut que je vous appelle Miss Graham devant les domestiques et que….enfin, je doive montrer l’exemple en te considérant, disons en vous considérant comme l’unique maitresse de cette maison. Il y at-il quelque chose que je dois savoir à votre sujet ? —Non, Birdy sois sans crainte. Il s’agit d’un petit malentendu. » Contrariée je partis me réfugier dans ma chambre et aux alentours de dix heures, je descendis frapper à la porte de Keynes. Attablé à son bureau il écrivait. « Posez tout cela sur la table Nannie… Merci. » Je fermai la porte derrière moi, le cœur battant à rompre et nerveuse, délassais ma robe de chambre. Keynes se retourna. « Miss Graham ? —M. Keynes…est-ce ainsi que vous voulez disposer de moi ? Sachez que je n’ai que cela à vous offrir. » Nue devant lui, je m’offrais à sa vue et à ses caprices. D’un bond il fut sur moi, ramassa ma robe de chambre pour m’en couvrir les épaules. Il dégagea ma longue chevelure noire et souleva mon menton, les sourcils froncés. « Non, je ne veux pas de cela Miss Graham, soyez raisonnable et allez vous coucher. » J’attrapai sa main pour le poser sur mon sein ; il frémit en détournant la tête.

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« Tyler, vous êtes tout ce que j’ai et j’aurais tors de disposer de vous de la sorte. A vous je ne peux mentir quand à mes motivations personnelles, je vous veux toute entière et pas seulement sur le plan physique. Mes attentes sont on ne peut plus, ténues. Vous me comprenez n’est-ce pas ? Nous nous passerons provisoirement de ces choses-là. —Vous n’avez jamais couchée avec une femme noire. Vous laissez entendre que notre relation ne sera que platonique. —Oui je confesse n’avoir jamais couché avec une nègresse ! J’aurais pu être tenté, mais voyez-vous, ce ne sont pas dans mes intentions que de leur donner une quelconque importance. Ces peaux noires marquées par le fouet ne m’enthousiasmaient guère. » Il partit s’assoir à sa table et la gorge nouée je suivais la danse es flammes dans l’âtre. «de quelles motivations parlez-vous ? Je vous ai tout dit concernant mon précédant mariage. Quant à vous, pas un mot sur votre passé. —Il n’y a rien à dire là-dessus. —Votre père était un monstre. Il vous aurait déshérité plutôt que de vous voir copuler avec une esclave ? Aucun es membres males e votre famille n’auraient imaginés s’abaisser à pareille perversité. Vos motivations, en es termes plus prosaïques, reviennent à vous venger de quelques embarras causés par le passé. » Il resta à fixer sa feuille, la plume à la main, incapable d’écrire. « Vous vous mettrez à dos toute votre famille ! On refusera de vous recevoir vous et votre épousé, une femme de sangmêlé ! Je sais comment le monde

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fonctionne et quelle place j’occupe. Je sais qu’il n’y aura jamais de place pour moi dans votre monde et vouloir le nier est absurde! » Il se leva d’un bond. « Parfois il convient de penser que certains actes comme les pensées échappent de notre contrôle, nous privant de raison de la suite. Pensez-vous vraiment ce que vous dites ? Si tel est le cas alors vous me décevez. Soyez aimable de quitter cette pièce pour ne plus jamais y remettre les pieds, Miss Tyler ! —Je ne pense pas rivaliser avec votre damnée famille ! —Fichez-moi le camp Miss Tyler ! Plus question de vous entendre sur ce sujet. —Oui. Il es préférable que je m’en aille. Nous n’avons rien à gagner à nous fréquenté. Vous ne valez pas mieux que votre père.» Prestement je quittai sa chambre pour aller m’enfermer dans la mienne. Il m’aimait, je ne pouvais en douter. Pourtant je pris la décision de partir.

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CHAPITRE Mayden Saint-Louis voulait arrêter une date pour les répétitions générales et au premier rang se tenaient Alton More, Julius Pickeney, Ignatus Blake, Peter Cumber et Fitzroy au sixième rang, assise près de Keynes, Mrs Preston et une amie M.s Curtis qui avait contribué à la confection des costumes. Tandis que nous étions sur scène a répéter la dernière scène de l’Acte V, les spectateurs ne cessaient d’échanger entre eux, plus ou moins fort ; ce qui eut pour effet d’agacer Saint-Louis déjà assez nerveux pour qu’on ait à exciter son agitation. Au fond de la salle, je vis arriver M. Ward qui se tint à l’écart des autres. Victor Monce sortit sa réplique : « Peste soit de vous tous, meurtriers et traitres ! J’aurai pu la sauver : maintenant elle est partie pour toujours !...Cordélia ! Cordélia ! Attends un peu. Ha ! Qu’est-ce que tu dis ? Sa voix était toujours douce, calme et basse ; chose excellente dans une femme… J’ai tué le misérable qui t’étranglait. » Il parvint une fois de plus à nous tirer des larmes ; Goneril venait de me tuer et discrètement je me tenais sur le bord de la scène derrière les rideaux ; de ce promontoire je voyais tous les auditeurs plongés dans les dernières tirades. Désiré Mouzat, le vice-président de notre Association fut également très bon. Alton More glissa un mot à l’oreille de Saint-Louis. « S’il vous plait ! Répétition générale au Grand Théâtre au 5 mars ! Nous voulons voir tout le monde : Officier, médecin,

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vieillard, gentilhomme, héraut, chevaliers, messagers, soldats, gens de suite. Aucune absence ne sera tolérée. Il vous faudra prévoir quatre heures ! Avez-vous des questions ? Alors poursuivons ! Albany, à vous ! —Il ne sait pas ce qu’il voit, et c’est en vain que nous présentons à ses regards. » Luce Williams se pencha vers moi : « Quatre heures ? Il va nous achever ! La veille on fera le point avec Mouzat à l’Association pour s’assurer que personne ne manquera. Le 5 mars c’est dans deux jours, moi je n’en dors plus de la nuit. Et toi ? Arrives-tu à te détendre ? Est-ce vrai que Keynes t’a mise à la porte ? Tu dois être soulagée quand on y pense. Il n’est plus là à te tenir la jambe toute la soirée et à se montrer irrespectueux envers nous autres. —Qui t’a dit cela ? —On parle entre nous tu sais. Toi tu vivais un peu ans ton coin à cause de cet homme qui te garait sous son joug. Franchement on avait tous pitié pour toi. Et c’est Cumber le plus soulagé de tous. Il n’arrêtait pas de nous répéter sue Keynes profitait de toi pour qu’on le remarque parmi les Abolitionnistes. —Quoi ? Qu’est-ce que Cumber vient faire là-dedans ? ne me dis pas qu’il se permet d’alimenter de fausses rumeurs au sujet de mon employeur ! —Tyler, tout le monde voit qu’il est bizarre à se comporter comme un dément. Il est là à trainer dans le quartier et il assiste aux répétions malgré la brouille avec Cumber. Oui, Cumber dit que Keynes ne doit pas jouer avec tes sentiments ou il prendra le risque de s’exposer à de graves ennuis. Est-il vrai qu’il t’a demandé en

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mariage et que tu as catégoriquement refusée ? Si c’est le cas, alors tu es notre héroïne à tous ! Tu ne sais pas à quel point nous sommes heureux d’entendre ça ! » Je ne répondis rien, laissant la main de Luce glisser dans ma mienne. « Ne troublez pas son âme…Oh, laissezle partir ! Déclama Kent, C’est le haïr que de vouloir sur la roue de la rude vie l’étendre plus longtemps. » —Gonéril et Régane ! Avez-vous besoin d’une invitation ! Tonna Saint-Louis debout devant la scène. D’un bond on quitta notre cachette pour s’allonger mortes sur scène, le visage tournée l’une vers l’autre. Et elle ferma les yeux pour qu’Albany puisse continuer sa réplique en nous montrant du doigt. « Emportez-les d’ici…Notre soin présent est un deuil général. (Pour Edgar et Kent) Amis de mon cœur, tous deux gouvernez ce royaume et soutenez l’Etat délabré. —Monsieur, j’ai à partir bientôt pour un voyage ; mon maitre m’appelle, et je ne dois pas lui dire non. Poursuivit Kent. —Il nous faut subir le fardeau de cette triste époque ; dire ce que nous sentons, non ce que nous devrions dire. Les plus vieux ont le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons jamais tant de choses, nous ne vivrons jamais si longtemps. Déclara Albany dans cette ultime réplique. —PARFAIT ! C’était PARFAIT ! Je veux la même chose pour les jours à venir et bien meilleur encore s’il est possible d’espérer ! A cette ultime tirade, il y aura un chant funèbre et une fois le rideau tiré, tous les acteurs monteront sur scène dans l’ordre qui suit : Lear et ses trois filles ! Allez, on se dépêche ! Applaudissements !

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(on nous applaudit bien fort) Ensuite le Roi de France, les ducs de Bourgogne, Cornouailles, Albany ; ensuite les comtes Kent et Gloucester ! Parfait ! On enchaîne avec Edgar, Edmond et le Fou et ensuite….le reste. Pour revenir à Lear et ses filles. Le rideau s’abattra et sitôt qu’il se lèvera pour le rappel, je veux tous vous voir ici, en une ligne parfaite ! » On s’emmêla les pinceaux et je tombais dans les bras de Victor Monce. « Le roi Lear en premier, suivit par ses trois filles ! Non ! Régane, vous serez au milieu ! La cadette au milieu ! Parfait ! Tenez-vous par les mains et je veux vous voir sourire…Cordélia partira sur la gauche avec Lear…et vous allez vous placer à cinq mètres du bord pour permettre aux autres de passer et d’aller se positionner derrière vous ! » La réunion de l’Association se tint donc le 4 mars soit huit jours avant le grand jour : notre représentation théâtrale. La permanence fut assurée pendant deux mois par quelques volontaires non affiliés au projet et nos retrouvailles se passèrent dans la connivence et la bonne humeur. Désiré Mouzat attendit qu’on fût tous installé pour commencer : « Le Philadelphie Tribune vient de publier un article sur la pièce. Je vous le fais passer…Victor, s’il te plait ! Ward y fait l’éloge de notre travail. Aujourd’hui en vue de la représentation à venir nous avons à parler du rôle à jouer de chacun, non pas sur les planches mais à l’extérieur. Possible que l’on cherche à nous intimider et il nous faudra redoubler de prudence. Pour se faire avant et après la ditereprésentation nous encourageons chacun à se déplacer en groupe et à surtout, ne pas

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répondre aux agressions physiques et verbales dont nous serons la cible. Tout se passera bien si vous respectez les consignes de sécurité. Des questions ? Oui Bérénice ! —Si je veux assister à la représentation aurais-je accès à l’enceinte du théâtre ? —Saint-Louis prévoit deux représentations, l’une le soir et l’autre en journée pour les moins privilégiés, mais celle-ci se tiendra dans le petite théâtre municipal. D’autres questions ? Oui Hans ! —Les abolitionnistes se tiendront là sous la houlette de M. Horvath, ne doit-on pas craindre des débordements ? —Si débordements il doit y avoir ce ne sera pas à l’initiative d’Horvath ! Répondit Thomas Allen. Lui connait son affaire et il a le soutien des Quakers et du Philadelphie Tribune. J’en réponds pour ses actions à venir. —Il faut s’attendre à ce qu’ils ferment le théâtre, répondit Hans jouant le rôle d’un officier dans la pièce. J’ai entendu dire que des esclavagistes du Massachussetts viendraient à Philly pour avoir le plaisir de nous en mettre plein la tronche. —Et qui nous empêchera de jouer ? Questionna Lee Jackson appuyé sur sa canne. Ce n’est pas maintenant qu’il nous faut battre en retraite. Horvath sait ce qu’il fait, je rejoins Allen là-dessus ! —Autre point à aborder ? Victor ? —Euh, oui…c’est au sujet de la rétribution. M. Cumber nous a certifié hier qu’il verserait à chacun une certaine somme non sur les recettes engendrées par le théâtre mais par son Amicale et j’ai pensé que cet argent conjointement réuni pourrait améliorer le quotidien des Affranchis d’ici. Evidement cela sera à

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l’initiative de chacun ; libres à vous de contribuer aux efforts de l’Association. —Oui c’est une excellente chose ! Déclara Mouzat. Autre point à aborder par Joseph. Joseph…nous t’écoutons. —Est-ce que Tyler pourrait nous garantir que M. Keynes ne nous fera pas faux bond ! Nous savons qu’il va partir à Boston pour une période indéterminée et qu’il apporte une couverture financière à Cumber si ce dernier ne vend aucune entrée. La question est : compte-t-il revenir pour notre représentation ?» Tous les regards convergèrent vers moi. Dieu que j’aurai voulu me trouver loin d’ici ! « Croisons les doigts pour qu’il assure nos arrières ! Il est vrai que les esclavagistes pourraient faire pression sur lui. » L’accident arriva après notre réunion. Hamlet me déposa à la porte de Keynes ; or depuis l’autre nuit j’avais pris le parti de l’ignorer. George en me voyant arriver fut horrifié. « Tyler, mais…que s’est-il passe ? » Il aida Hamlet à me soutenir ; Birdy fut à son tour saisit d’effroi. « Laissez-moi faire ! Poussez-vous ! » On m’assit sur une chaise et Birdy ôta la compresse pour examiner la plaie. « Je vais bien… ce n’est qu’une égratignure… rien de sérieux. —Tu pisse le sang et il n’y a rien d’alarmant ? Cette petite a la tête dure. —Que s’est-il passé Tyler ? Questionna George devenu gris à la vue du sang. —Je suis tombée ! Mais je vais bien…ce n’est qu’une égratignure. » La porte s’ouvrit sur Keynes qui comme les autres fut horrifié et choqué :

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« Miss Graham ? Que s’est-il passé Hamlet ? —Tyler a… —Je suis tombée ! —Qu’on la mette au salon et qu’on aille chercher le Dr Edison ! Faites vite George ! Hamlet, installez-la ici…des compresses chaudes Birdy ! Par tous les Saints, c’est une vilaine entaille ! » Il ôta sa veste pour passer derrière moi et ainsi me soutenir tandis que Hamlet me présentait un fauteuil. Les compresses chaudes me soulagèrent et le gout métallique du sang gagna mes lèvres ; on alluma les candélabres autour de nous et on ne cessait de s’agiter. « Le Dr Edison ne devrait pas tarder. Je sais qu’il reçoit ce soir mais c’est un cas d’urgence que nous devons traiter le plus rapidement possible. Où êtes-vous tombée ? Décrivez-moi votre chute. —Je suis tombée. —Hamlet, que s’est-il passé ? Ne me mentez pas Hamlet, parlez sans vous émouvoir, il n’y a que nous à vous écouter. Alors racontez-nous les faits ! —On est sorti de notre réunion et…je me suis battu. —Pourquoi Diable vous êtes-vous battu ? Il y a-t-il une raison à cela ? Je ne peux pas croire que vous Hamlet, puissiez recourir à la violence ? Miss Graham se serait donc battue avec vous ? —Elle a essayé de s’interposer et en tombant en arrière, elle s’est rattrapée à une poutre soutenant un édifice…l’une des pierres est tombée sur elle. La voyant à terre, nous l’avons relevée mais elle s’est mise à saigner. —Qui nous ? »

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Son étreinte fut plus ferme et son ton plus dur. « Joseph et moi M. Keynes. —Joseph Petitgars ? Je vois. Nous reparlerons de cela plus tard. » Le Dr Edison me recousu et me demanda de garder le lit. Birdy me prépara une tisane qui me fit dormir à poings serrés dans le lit de Keynes tenant à me veiller seul. Au petit matin je délirai en proie à une vive fièvre ; j’avais froid et tremblait sans parvenir à me réchauffer. « Birdy ! BIRDY ! Allez chercher le médecin, tout de suite ! (il me serra dans ses bras) Tyler, ma chérie…vous êtes brûlante. On va faire tomber la fièvre. —Ce n’est pas de sa faute… il… il voulait me protéger… il s’est battu… s’est battu… s’est battu pour moi… ne… ne le punissez pas. » Il me caressa la tête avec tendresse. « Il m’a obligé…. Je ne voulais pas….alors il a tiré. Il ne voulait pas m’entendre, susurrai-je en larmoyant. J’ai abattu cet homme…. Cole a pris mon arme et…il m’a menacé. Il voulait me tuer….il a….tué mes amis. —Tout va bien Tyler. Cole est….loin de vous. Il ne vous retrouvera pas ici. Si vous me donnez son nom de famille je pourrais m’assurer qu’il est bien enterré là où vous dites qu’il est enterré. Tyler ? Quel est le nom de Monsieur Cole ? —Cole….Matheson. —Il état votre époux n’est-ce pas ? Questionna-t-il en me caressant le front. Il vous faut rester tranquille d’accord ? Le médecin veut me trépaner. Je l’entends de derrière la porte. Une intervention d’urgence pour permettre au cerveau de respirer suite à un abcès de

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sang. Combien de temps gardai-je le lit ? Peut-être une éternité. L’effet du laudanum s’estompa et avec lui ma mémoire. Mon texte de Shakespeare fut oublié, effacé. Comme je me levais pour quitter le lit, Keynes lâcha son travail au boulot pour venir vers moi. « Tyler, que faites-vous ? Vous devez absolument garder le lit. C’est l’ordre du médecin ! —Je ne me souviens plus de mon texte ! Tout s’est envolé ! Je ne sais plus rien ! Comment pourrais-je monter sur scène si je ne me souviens plus de rien? —Tyler, comme vous êtes convalescente, M. Saint-Louis a redistribué les rôles. Je suis désolé de vous l’annoncer ainsi mais vous ne jouerais pas. On ne peut tout annuler si seulement une comédienne manque à l’appel. Par chance nous avons une jeune personne qui connait suffisamment le texte pour vous remplacer au pied-levé. Alors reposez-vous Tyler, reposez-vous ! Il me remit au lit. On m’avait brisé les ailes. Le visage de Cole apparut au-dessus de mon visage. Je respirais sans pouvoir bouger. Impossible de respirer, sa présence même me terrorisait. Il déposa un long baiser sur mon front, le regard humide. Il serrait mes mains entre les siennes. « Comme je suis heureux de vous retrouver ! Vous m’avez tellement manquée… » Et je tentais de sortir de la torpeur dans laquelle je me trouvais être. Où était donc Keynes ? seuls mes yeux remuaient. Cole ôta sa veste et son gilet ; ses bretelles et ses bottes. Il glissa en moi, son sexe était énorme, si gros en taille qu’il ne pouvait être réel. Il me pénétra

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sans que cela ne fut douloureux. J’allais jusqu’à lui rendre ses baisers. D’un sursaut je me réveillais. Non ! Je refusais qu’on joue cette pièce à ma place, je refuse qu’on me vole mon destin ! Je ne pouvais laisser faire ça après tout ce qui m’était arrivé. Il y avait du monde devant le grand Théâtre et la représentation avait commencé. Derrière, dans les coulisses on me salua, tous me saluèrent et m’embrassèrent ; les larmes me montèrent aux yeux. « Vas-y Tyler ! Vite, qu’on l’aide à enfiler ses vêtements, déclara M.s Preston. Allez, ma chérie, nous te soutenons ! » Dans cette robe cramoisie j’eus l’impression d’être dans le corps d’une autre. A peine si je me faisais à cette nouvelle image. Un bijou de cheveux pendait sur mon front et une tiare ornait mon haut chignon. M.s Preston pouvait être très fière du travail ; aucun des costumiers n’avaient lésiné sur les moyens. On me passa sur les épaules une longue cape cramoisie fermée par de gros anneaux et dans cette mise à taille haute, recouverte de mousseline de même couleur, je resplendissais. Edmond parla : « Messire, je m’étudierai à mériter cette distinction. » Il y avait tant de monde. Comment pouvait-on jouer devant tant de monde ? Les spectateurs se tenaient nichés dans les balcons et dans le poulailler ; tout Philadelphie se tenait là. Je vis Keynes arrivé arc-bouté pour se placer au premier rang. Et Gloucester répondit : « Il a été neuf ans hors du pays, et il va en partir de nouveau… le Roi vient. »

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L’orchestre joua une marche. Luce me serra dans ses bras et Tyler Martin m’embrassa. Nous fîmes notre entrée sur scène, le souffle coupé ; Lear, Cornouilles, Albany, Goneril, Cordélia et moi suivis par les gens du roi. Au bras de Cornouailles, je tremblais, crispée à ne pas parvenir à sourire à cette foule venue de loin pour nous entendre. Lear et Gloucester se partagèrent les répliques puis vint mon tour après ceci : « (…) Que dit notre seconde fille, notre chère Régane, la femme de Cornouailles ?...Parle. » Je lâchais le bras de Cornouailles pour aller devant la scène om mon regard croisa celui de Keynes. « Je suis faite du même métal que ma sœur, et je m’estime à sa valeur. En toute sincérité, je reconnais qu’elle exprime les sentiments mêmes de mon amour ; seulement, elle ne va pas assez loin : car je me déclare l’ennemie de toutes les joies contenues dans la sphère la plus exquise de la sensation, et je ne trouve de félicité que dans l’amour de Votre Chère Altesse. » Rosa Martin poursuivit. Gonéril et moi jusqu’à la fin de la Scène Première. Le rideau tomba sous quelques applaudissements timides. Et derrière le rideau, Luce et moi nous embrassâmes chaleureusement. Les machinistes préparaient la scène II qui se situait dans le château de Gloucester. La scène III et IV se déroulèrent sans moi et ce, jusqu’à l’Acte II, soit après le premier entracte. Le rideau se leva de nouveau pour le nouvel Acte et après la réplique de

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Gloucester j’entrai sur scène au bras du Duc de Cornouailles avec notre suite. Je portais ce long manteau cramoisi sans manche à grosse attaches de laiton ; pendant l’entracte on eut le temps de me maquiller et de me coiffer. Je ressemblais à l’une de ses déesses romaines. Ce magnifique costume, inspiré des temps anciens m’aida à jouer cette vilaine Régane. Et d’ailleurs à ma réplique suivante : « Je ne m’étonne plus alors de ses mauvaises dispositions ; ce sont eux qui l’auront poussé à tuer le vieillard, pour pouvoir dissiper et piller ses revenues…. —La friponne ! Entendis-je dans la salle. —Ce soir même un avis de ma sœur m’a pleinement informée de leur conduite ; et je suis si avertie, que, s’ils viennent pour séjourner chez moi, je n’y serai pas. —Elle sera chez moi ! Déclara un spectateur qui fut reprit par des Chut ! Silence dans la salle ! Les éclats de rire furent vite étouffés par le reste de l’assemblée des plus attentives. Et la scène III fut chargée en émotion quand Lear, Goneril et moi nous donnâmes la réplique. Il était magistral. « Quoi ! Il faut qu’en venant chez vous je n’en aie que vingt-cinq ! Régane, avezvous dit cela ? —Et je le répète, milord : pas un de plus chez moi ! » On siffla dans le public. C’était presque injurieux. Le public en avait après moi et me le faisait payer à chacune de mes apparitions. D’autres essayèrent de les faire taire mais rien n’y fit. Il me fallait poursuivre le rôle de Régane sans le moindre état d’âme mais sitôt que je regagnais les coulisses, je prenais sur moi

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pour ne pas m’enfuir en courant. Il leur suffisait de nous voir Gonéril et moi pour que tout s’embrase et nous nous soutenions mutuellement d’un simple regard, d’une caresse au bras ou d’un rictus propres à nous-mêmes ; nous formions un diabolique duo. Dans la scène VII de l’Acte III, Cornouailles et moi attirâmes la colère de la foule ; il fut vain de tenter de les calmer et à chacune de mes répliques, toujours la même agitation. « Qu’est-à dire, chien ? Déclarai-je à un serviteur. Et le serviteur : « Si vous portiez une barbe au menton, je la secouerais pour une pareille querelle…Que prétendezvous ? Cornouailles intervint pour se jeter sur le serviteur, l’épée à la main en criant : « Mon vassal ! » et l’autre de répondre : « Eb hien ! Avancez donc, et affrontez les chances de la colère. » Les hommes se battent. Cornouailles est blessé et là je me jeta sur un autre serviteur pour le délester de son épée en tonnant ceci : « Donne-moi ton épée :…Un paysan nous tenir tête ainsi ! » Et je le frappais par derrière. « Oh, je suis tué ! (…) » On siffla tout en nous insultant copieusement. Saint-Louis ne nous avait pas préparés à cela. La tension restait palpable. « Faitesles taire bon sang ! », « Peut-on écouter en silence ! », « Mais taisez-vous donc, nous n’entendons plus rien ! » Et derrière le rideau je serrais ma main dans celle de Luce quand Saint-Louis arriva vers nous. « Pour la scène V de l’Acte IV, je veux que vous soyez plus ! Restez dans son

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personnage et ne laissez pas le public vous dérouter. Faites abstraction à ses réactions et concentrez-vous sur votre jeu. C’est à vous : Oswald ! En scène ! » Les rideaux s’ouvrirent sur le château de Gloucester. Oswald et moi entrâmes sous les cris de contestation des spectateurs. Ils se turent sitôt que j’ouvris la bouche. « Il faut que je le rejoigne, madame, pour lui remettre cette lettre. » Et moi de répondre : « Nos troupes se mettent en marche demain ; restez avec nous, nos routes sont dangereuses. —Je ne puis, madame : ma maîtresse m’a recommandé l’empressement dans cette affaire. —LACHE ! » Criait-on dans la salle. « TRAITRES ! » Il me fallait presque abstraction à tout cela. « Pourquoi écritelle à Edmond ? N’auriez-vous pas pu transmettre son message de vive voix ? Sans doute, quelque raison, je ne sais laquelle…je t’aimerai fort de me laisser décacheter cette lettre. —Madame, je préférerais… » Et deux sentences plus tard. J’avançais sur le devant de la scène. « Je parle à bon escient : vous l’êtes, je le sais. Aussi, écoutez bien l’avis que je vous donne. Mon mari est mort ; Edmond et moi, nous nous sommes entendus : il ait naturel qu’il ait ma main plutôt que celle de votre maîtresse. Vous pouvez deviner ce que je ne dis pas. Si vous trouvez Edmond, remettez-lui ceci, je vous prie. (je lui tendis un anneau). Quand vous informerez votre maîtresse de ce que vous savez, dites-lui, je vous prie, de vous rappeler à elle sa raison. Sur ce, adieu ! Si par hasard vous entendez parler de cet

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aveugle traître, les faveurs pleuvront sur celui qui l’expédiera. —Si je pouvais les rencontrer, madame ! Je montrerai à quel parti j’appartiens. —Adieu ! » Et on sortit. « Régane, revenez ! Ne partez pas ! » Entendis-je au moment où le rideau tomba. « Vous avez été excellente Régane ! Excellente ! Déclara Saint-Louis en fendant sur moi. —Je ne crois pas, tout ces gens qui… —Non, tous les grands acteurs connaissent cela. On peut parler de communion avec le public ! Vous les avez conquis par votre jeu, votre présence et votre prestance. C’était parfait ! Oswald, je suis fier de vous et force de constater que vous êtes bien meilleur que pendant les répétitions ! Où est Edmond ? Oh mon gars, êtes-vous prêt pour l’Acte V ? Cet Acte est le vôtre alors…continuez à l’interpréter avec excellence, vraiment. Ne ménagez personne et surtout pas les autres acteurs. » Une fois partit Samuel Monroe vint s’assoir près de moi. « L’Acte V, hein ! Il est temps que cela se termine et voyons comment ces petits enfoirés de blancs vont réagir aux suicides de leurs vedettes. On dirait que tu as conquis ton public. Qu’est-ce que tu dis de cela ? Tu ne t’attendais pas à un tel succès, n’est-ce pas ? —Le succès revient à tous ici, je ne suis pas la seule sur scène à jouer Shakespeare, Sam. —Oui mais c’est toi que le public semble vouloir. » La scène III du dernier Acte fit taire tout le monde et lorsque je chancelais pour les besoins de la scène, le silence se fit.

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Albany me désigna à ses gardes : « Elle n’est pas bien ; emmenez-la dans ma tente (…) » Et je sortis, soutenue par des gardes. Et Goneril finit seule avec Albany, Edgar et Edmond. Et plus tard Albany : « Quel oubli ! Parle, Edmond : où est le roi ? Où est Cordélia ? Kent, vois-tu ce spectacle ? » Sur des civières recouvertes de draps rouges on emporta Goneril et moi-même inertes, les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée l’une vers l’autre. « Hélas ! Pourquoi ceci ? Questionna Kent. —Edmond était aimé pourtant ! L’une a empoisonné l’autre par passion pour moi et s’est tuée ensuite. » Le public réagit violemment par un « OUUUHHH ! Ramenez-nous les filles ! On veut les filles ! » —C’est vrai…couvrez leurs visages ! » Et je crois que la réplique de Lear fit tirer des larmes à tous dans l’assistance. « Hurlez, hurlez, hurlez, hurley !...Oh ! Vous êtes des hommes de pierre ; si j’avais vos voix et vos yeux, je m’en servirais à faire craquer la voûte des cieux…Oh ! Elle est partie pour toujours !...Je sais quand on est mort et quand on est vivant ; elle est morte comme l’argile…Prêtez-moi un miroir ; si son haleine en obscurcit ou en ternit la glace, eh bien ! C’est qu’elle vit. » Luce et moi on a vraiment pleuré, dans les bras l’une de l’autre. Et Albany finit la dernière scène du dernier Acte par : « Il nous faut subir le fardeau de cette triste époque ; dire ce que nous sentons, non ce que nous devrions dire. Les plux vieux ont le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons jamais

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tant de choses, nous ne vivrons jamais si longtemps. » Et ils sortirent au son d’une marche funèbre. Le rideau tomba et le silence se fit. De timides applaudissements se firent entendre puis un tonnerre de « Bravos » accompagnés par l’orchestre nous invitant à venir saluer le public. La foule se leva à notre passage ; Lear tenant par la main Cordélia, suivis par Gonéril et son époux, moi et le mien ; et les autres… Derrière le rideau Saint-Louis me poussa vers la scène. « Gonéril et vous ! Allez ! » On nous applaudit, nous siffla en lançant des « Bravos ! Bravos ! Bravos ! » On se sépara pour partir chacune de notre côté et jamais nous ne fûmes plus heureuses qu’à cet instant. « LEAR ! » Cria-t-on. « REGANE ! » Et encore : « GONERIL ! » Les applaudissements résonnèrent dans ma tête des heures après la représentation. Se fut un réel succès et nous le devions à chacun de nous. Dès lors il nous sera impossible de retomber dans l’anonymat après un tel triomphe. On se précipita autour de nous pour nous congratuler. Pour Luce, Monce et les autres se fut la consécration.

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CHAPITRE Les journaux parlèrent de notre représentation en employant des épithètes comme : triomphal, majestueux, admirable, talentueux comédiens. Le succès fut au rendez-vous. De personnes anonymes nous passions pour des acteurs. Des intimidations il y en a eu et il y en aura toujours. Il s’agissait d’actes isolés, des revendicateurs soucieux de conserver l’ordre en Pennsylvanie et les journaux ne faisaient pas mention de leurs activités. On frappa à la porte de chez Ilse Heine. Des plus surprises, elle m’interrogea du regard lâcha sa broderie pour aller ouvrir la porte. « M. Keynes ! » Mon cœur battit à rompre ; il ne passait jamais personne dans cette vieille maison en ruine, exposée à tous les vents et dont la toiture menaçait de s’effondrer. La panique me saisit et je restais immobilisée pardessus mon ouvrage de couture. « Miss Heine, je viens m’enquérir de la santé de Miss Graham. Comment va notre charmante amie ? —C’est étrange que vous me posiez la question. Si j’ai bonne mémoire vous ne vouliez pas qu’elle monte sur les planches et vous l’avez mise à la porte. Quel genre de goujat êtes-vous ? Votre médecin lui a prodigué les soins adéquats maintenant qu’elle est saine et sauve, elle ne désire plus revoir ! » Derrière le rideau séparant les deux pièces, je ne perdais rien de leur discussion. « Oui, Miss Heine je comprends votre colère somme toute méritée et légitime mais je suis ici en tant qu’ami. Si Miss

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Graham se cache derrière ce pan de mur elle approuverait mes propos. » Alors je reculais craignant qu’il ne voit ma silhouette sur le sol. « Miss Graham n’est pas ici ! On vous a mal renseigné et le mieux pour vous serait de quitter cette maison sur le champ, vous n’y êtes pas le bien venu. —Transmettez mes sincères salutations. —Il n’en est pas question ! Je ne serai pas votre messagère M. Keynes ! Maintenant sortez de chez moi ! » Il sortit et Heine revint en pestant contre lui : « Quel malotru ! Quand je pense que vous avez supporté ce sale type durant de longs mois… il sera difficile pour vous de vous remettre de cette rencontre. Où allezvous Tyler ? » En courant je quittais la maison pour me précipiter derrière Keynes. La pluie rendait les ruelles boueuses et il fallait se montrer prudent au risque de tomber dans les immondices de tout genre. Aucune voiture ne pouvait passer au risque de se trouver coincée. « M. Keynes ? M. Keynes ? —Vous, Miss Graham ! Sachez que je n’ai manqué aucune de vos représentations. Votre performance fut magistrale. J’aurais du venir vous saluer bien avant mais j’ai jugé qu’il était judicieux de vous laisser dépêtre de ce succès sans précédent. —Pourquoi êtes-vous venu ? —Et bien parce que vous me manquez Tyler. En toute franchise il m’est difficile e vivre sans vous. Je ne pensais jamais avoir à le dire mais, vous me manquez diablement ! Ah, ah ! Vous allez me prendre pour un idiot, ce que je conçois. Si

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vous le souhaitez je pourrais vous revoir dans deux heures pour déjeuner à la maison, qu’en dites-vous ?» Et l’on se rejoignit plus tard. Il baisa mes mains, le sourire aux lèvres et m’invita à franchir la porte de son bureau. « Je pars pour Boston comme vous le savez et sur place j’aurais tout le loisir de m’occuper de vous. —Monsieur ? —Oui je vous réitère ma demande Miss Graham : celle de m’unir à vous. Je sais que je ne suis provocant et irrécupérable dans mes rapports à l’autre. Aujourd’hui il ne m’est pas possible de vivre sans vous. —Je vous estime M. Keynes, plus que vous ne le croyez. Vous avez toujours su me faire confiance et vous avez su croire en moi. Pour cela vous avez ma gratitude. » George apparut à la porte. « Veuillez m’excuser. Les Maitre Hamon et Horvath sont dans le vestibule. Tous deux demandent après Miss Graham. Dois-je les faire entrer ? » Keynes ne s’attendit pas à voir débouler dans son salon cet attorney de la Cour suprême et ce zélé abolitionniste ; à peine entré Horvath tempêta contre je ne sais quel sujet qui le laissait amer. Il semblait être possédé. « Mes hommages M. Keynes ! Miss Graham, déclara Hamon en avançant un fauteuil pour le postérieur de Horvath ; il m’étudia par-dessus ses petites lunettes ovales et une fois installé il étudia Keynes, silencieux derrière moi. « Nous tenons à vous saluer pour votre franc succès Miss Graham. On vous pensait malade et alitée. Et vous êtes, à la surprise générale, montée sur les planches.

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Quel exploit quand on sait les efforts que cela représente de… —Allez droit aux buts Hamon, railla Horvath, les bras posés sur les accoudoirs. Je suppose que la petite n’a que faire de vos flagorneries. » J’allais répliquer quelques sentences bien à-propos mais Keynes me coiffa au poteau. « Nous connaissons les raisons de votre présence ici M. Horvath et il convient en ce jour de relativiser en modérant vos respectives ardeurs et attentes concernant vos objectifs. —Que je minimiser quoi au juste Keynes ? Vous-même êtes un abolitionniste ‘d’un nouvel ordre j’en conviens, pour autant vous semblez ignorer notre opiniâtreté dans nos combats ! Attaqua Horvath en reniflant son tabac. L’urgence est telle qu’il nous faille agir promptement et efficacement. J’ai cru comprendre qu’une nouvelle représentation aura lieu dans les jours à venir et à ce titre nous ne sommes pas en mesure de modérer nos élans patriotiques. —Je l’entends néanmoins il serait absurde de… —M. Keynes ! Nous comprenons votre point de vue, on ne peut plus intéresser, argua Hamon le fixant derrière ses verres, si nous n’avions cru au potentiel de Miss Graham c’est bien qu’il y a matière à débattre non ? Mettons donc en avant ses talents de persuasion et mettons de côté vos arguments paternalistes. Il s’agit pour nous tous de nous trouver un porte-parole charismatique et suffisamment convaincante pour véhiculer nos pensées. » Keynes ne trouva rien à répondre.

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« Avez-vous des objections Miss Graham ? —Non, pas la moindre. —Dans un premier temps, vous aurez à convaincre nos représentants locaux à la bonne foi de nos actions, répondis Horvath comme s’il réfléchissait à haute voix. Nous avons besoin de subventions pour étendre notre… comment appelez-vous cela Hamon ? —Notre mouvement. —C’est cela même. Notre mouvement. Ces futurs adeptes de notre doctrine seront plus sensibles aux doléances d’une jeune et talentueuse plume, qui plus est descendante d’esclave et donc rescapée d’une famille disséminée dans les quatre coins de l’Amérique car avant toute chose c’est votre histoire que nous voulons raconter. Votre histoire en passionnera plus d’un. M. Ward l’a bien saisi puisqu’il accepte de rédiger une courte manchette sur vous. » La panique me saisit. Non, je n’avais rien à raconter. Il y en avait d’autres dans notre Association et ailleurs dont l’histoire fascinerait plus que la mienne. D’un bond Keynes se leva, voyant combien ces hommes se fourvoyaient. « Merci, mais nous en resterons là ! Je vais vous faire raccompagner si vous le voulez bien. Maitre Hamon s’il vous plait ! —Oui, nous comptions justement partir M. Keynes et laisser Miss Graham seule maîtresse de son destin. Nous allons être appelés à nous revoir. N’est-ce pas ? —Je doute fort qu’elle veuille faire partie de votre aventure kabbalistique. Trouvez-vous un autre sujet d’étude M. Horvath ! Miss Graham n’est pas à vendre et encore moins à louer ! »

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Ils partirent comme ils étaient venus. Keynes revint dans le salon où il m’avait laissé. On resta un long moment l’un en face de l’autre. Il m’aimait, cela ne faisait plus l’ombre d’un doute. Il cherchait à me protéger en me tenant loin de ce monde hostile voire cruel. Et puis je voulais moimême y croire. « Pourquoi les avoir fait venir Tyler ? Je sais que tout cela est votre idée. Pourquoi continuer à me faire passer pour un homme vicieux ? Avez-vous vu le regard que cet Hamon m’a envoyé ? Vous avez entretenu la haine qu’il me porte et tous vos amis me montrent du doigt en me voyant passer. Je lis sur le visage : C’est lui qui a manipulé la petite Graham ! Sa motivation restait concentrée sur la politique ! Un tel homme ne peut espérer notre confiance ! Et vous Tyler, vous êtes de nouveau la victime dont il faille glorifier. Vos moyens sont limités et vos actions si pathétiques que j’aimerais vous encourager à cesser votre petit jeu ridicule. —De quoi avez-vous peur ? Je pensais que rien en ce monde ne pourrait vous toucher. Vous lavez cherché à les intimider en recourant à e viles pratiques et vous espérer gagner leur empathie. Ces Quakers ne sont pas dupes, cotre façon d’être leur renvoie le sentiment d’un homme peu fiable. —Et vous leur mangez dans la main, argua ce dernier en tirant sur son cigare, le rictus à la commissure de ses lèvres. Vous trouvez gratifiant et exaltant de les écouter ? Ils sont si parfaits que rien n’altérera jamais votre loyauté. —Ils ont fait leur preuve. —D’accord ! Alors laissez-moi dire ce que je pense de ce Cumber par exemple !

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—Est-ce motivé par votre jalousie ? Vous savez qu’il est irréprochable contrairement à vous, mais cela n’en vous empêche nullement de vouloir ternir sa réputation. —Ah, ah ! C’est un lâche, fourbe et jaloux ! Je dois reconnaitre qu’il a remporté ce combat haut- la-main ayant une avance sur moi. Cumber a été approché dernièrement par un chasseur de nègres. Cet imbécile a indiqué la porte de ma maison. Boston me paraissait être une solution toute trouvée compte tenu du fait que je refuse de livrer des nègres que je n’ai pas par ailleurs. —Cumber ne ferait jamais ça. Cela prouve que vous ne le connaissez pas » Il se perdit dans ses pensées. « Il se trouve que ce chasseur est mandaté par un certain dénommé Matheson de la Géorgie. » Mon cœur s’emballa. Un frisson d’horreur parcourut mon corps de la racine de mes cheveux jusqu’à mes reins. Cela ne pouvait être possible. « Nous avons une longueur d’avance sur ce Matheson. —C’est vous qui l’avez fait venir ! » Et je me ruai sur lui pour le frapper. Je le frappais encore et encore en tonnant : « C’est de votre faute ! Votre faute ! —Non, je n’y suis pour rien ! Camezvous Tyler, pour l’amour du ciel ! Calmezvous, murmura Keynes au creux de mon oreille, enserrant mes poings dans ses mains. Je n’y suis pour rien. Quel intérêt aurais-je eu à le faire ? Non, mais ditesmoi pourquoi je voudrais vous trahir ? —Parce que vous êtes un fils de salaud et que j’ai refusé vos avances ! Vous me vouliez tout à vous et pour cela vous

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m’avez menti pour me voir renoncer à la représentation de Shakespeare ! Il n’y a que vous capable d’agir de la sorte ! Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! —Non. Vous m’avez menti en disant que votre époux était mort et enterré. Il est en vie et bien décidé à cous récupérer. Alors oui, vous êtes plus que jamais en danger et ce n’est pas ce groupuscule de fanatiques à la cause nègres qui vous sauvera. —Vous êtes méprisant, je vous déteste ! Je vous hais ! Enlevez vos sales mains ou je vous dénonce comme agresseur ! » il se pencha à mon oreille. «Ensemble nous nous en sortirons. Matheson n’aura pas les couilles de venir jusqu’ici, pas en sachant que vous êtes sous ma protection. » Un pot d’honneur fut organisé par notre Association et tous ses membres répondirent présents ; les membres ainsi que nos bienfaiteurs : Alton More, Ignatus Blake, Christopher Lee et Peter Cumbber. Avec eux Mayden Saint-Louis et sa clique du théâtre comprenant les régisseurs, les machinistes, les accessoiristes, costumiers et toutes les petites mains sollicitées pour la création des costumes de scène. Victor Monce restait la vedette incontournable et tous le portèrent en triomphe et son épouse d’en être fière ; un charmant couple unis dans l’adversité, dans le pire comme dans le meilleur. Cette créole au sang indien me fit penser que tout dans le monde n’arrive jamais au hasard. Ils s’étaient rencontrés en Caroline du Nord sur le bateau qui les conduisait à leur liberté. Or ils avaient vécu sans le savoir l’un auprès de l’autre. Tous deux savaient ce que le mot « liberté » signifiait.

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Thomas Allen fit son entrée avec Hamon et Ward. Je ne pus retenir ma fébrilité et plus encore quand Ward avança vers moi. Avec intensité je le fixais, bouche-bée incapable de pouvoir me concentrer. « Oui vous vous connaissez déjà, inutile de vous présenter, murmura Hamon ses grosses boucles blondes tombant sur son front. Quand vous informerez votre maitresse de ce que vous savez, dites-lui, je vous prie, de rappeler à elle sa raison. (Réplique de Régane dans la scène V de l’’Acte IV) La suite n’est pas utile d’être mentionnée. Je sais que vous êtes une femme intelligente Tyler alors agissez en votre âme et conscience. A plus tard, ma chère amie. —M. Ward, je suis face un problème qui requiert votre analyse et qui pour des raisons évidentes, doit de rester entre nous. —Vous avez toutes mon attention Miss Graham. Isolons-nous un instant je vous prie….Alors de quoi s’agit-il ? —Un homme que je pensais être mon ami m’a trahi. Du moins je n’ai aucune preuve de sa trahison mais un autre affirme la véracité de ses propos. —Et de quoi est-il question ? —Comment démêlez le vrai du faux ? —En écoutant la version de l’’un puis de l’autre et ensuite en les confrontant tous les deux. Ce n’est pas si simple mais admettons que votre ami est raison, que ses craintes soient justifiées alors vous aurez été soulagée d’avoir été avertie de sa perfidie. En général nous détestons les messagers, ils pensent nous rendre service en affirmant ce qu’il pense être comme la vérité, leur vérité ; ils nous mettent mal à l’aise mais une fois nos questions cependant il est nécessaire d’écouter ce

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messager. Il a pris sur lui de venir vous trouver, cela demande de l’abnégation en sachant qu’il risque de perdre votre amitié. Ai-je répondu à votre question ? » Les rues avaient des airs de fête : les mômes courraient dans tous les sens en poussant des cris de joie, les mégères discutaient sur le pas de la porte et partout des affiches de notre pièce de théâtre. Voir y figurer mon nom me remplissait d’effroi en pensant à Cole Matheson probablement en chemin. M. Crowe dans le couloir me talonna. « Ah ! Miss Graham ! Nous étions persuadés que vous ne reviendrez pas ! Votre petit accident à la tête puis la représentation théâtrale. Cela n’a pas été évident pour nous autres. Nous n’avions eu aucune information de la part de Keynes et maître Hamon a du prendre vos heures. Les petits sont turbulents comme vous le savez et ils ont besoin de repères que vous n’êtes pas en mesure de leur apporter car on vient de m’apprendre que vous partiez pour Boston. Je comprends votre désappointement mais ce qui compte avant tout est l’équilibre de nos élèves. » Ma gorge se noua. Nash m’avait trouvé cet emploi et voilà que je le perdais sous prétexte que Keynes s’en allait à Boston. « Pour aujourd’hui nous pourrions faire une petite exception. Je dois dans la minute qui suit recevoir un nouveau postulant. Celui-ci nous vient tout droit de New York et il a déjà enseigné, ce qui est incontestablement une bonne chose, poursuivit-il le sourire aux lèvres. Avezvous autre chose dont il faille m’entretenir ?

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—M. Crowe, je me demandais si M. Cumber se trouvait être là. Il me faut lui parler, au sujet du…théâtre. —Faites, il est dans sa classe ! » En entrant dans la salle, les petits se levèrent d’un même mouvement et clamèrent un : « Bonjour Miss Graham ! ». Après quoi Cumber se leva. « Je veux que vous étudiez la page 23 et 24. Je vous interrogerai ensuite sur ces déclinaisons. Miss Graham, je suis à vous ! Déclara ce dernier en fermant la porte derrière lui. Et bien ? —Je viens au sujet de Keynes. —Qu’est-ce qu’il y a encore fait ? Ecoutez Tyler quoique vous ayez à me dire, je sais tout ce qu’il faille savoir sur cet homme. Il n’est pas ce qu’il prétend être, c’est un imposteur et cela me contrarie que vous ayez pu rester si longtemps en sa compagnie. —Je viens pour comprendre ce qui vous a conduit à parler à ce chasseur d’esclaves. » Piqué au vif, il m’attrapa par le bras pour me conduire loin de la porte de sa salle de classe. Il leva le menton et prit un air suffisant tel le maitre devant son élève insolente. « Ne parlez jamais de corde dans la maison d’un pendu ou bien vous aurez des ennuis. Il est vrai que nous faisons souvent l’objet d’une enquête de la part des fédéraux. Des individus peu scrupuleux nous ennuient en portant de fausses accusations sur nos activités. J’ose imaginer que vous ne prêtez aucune oreille attentive à de tells intimidations. —Si j’en suis la cible, si. Vous lui avez donné le nom de Keynes et connaissant ma

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situation vous savez que je pourrais rencontrer quelques problèmes de taille. —Oui mais il faut se garder d’être optimiste, ce que vous êtes très certainement puisque vous avez fait le choix de cette existence. Ce que raconte Keynes n’est pas fondé. C’est un intriguant qui interprète ce qu’il lui plait d’interpréter. Il a sa propre partition et sa symphonie n’est pas aux goûts de toi. Notre travail est de démêlé le vrai du faux. Si vous voulez un conseil, n’écoutez pas un traitre mot de ce qu’il peut vous raconter. C’est un brillant communicant, peut-être le meilleur de sa profession. Il pourrait réussir à vous vendre une histoire pourvue qu’elle soit suffisamment crédible pour en toucher des gains. Vous écrivez toujours pour votre Association alors, continuez de faire ce auquel vous croyez et laissez-nous assurer que Keynes ne sera plus une menace pour personne. —Vous avez raison, j’aurai mal interpréter ses propos. La raison est que je suis un peu chamboulée en ce moment. Il y a le théâtre et ce nouvel emploi auxquels je dois faire face. —C’est exactement ça Tyler et une fois que vous y verrez plus clair alors vous comprendrez à quel point vous avez pu paraitre naïve. Maintenant je dois vous laisser et si vous vous sentez tourmentée, je reste à votre entière disposition. » (…) Compte-rendu du 14 mars 1862, il a été stipulé que lors de notre réunion hebdomadaire soit remis à l’ensemble de

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la communauté les bénéfices engrangés par la représentation théâtrale du 12 mars dont la somme totale s’élève à X dollars. Ce montant à la demande de Mouzat ne sera pas communiqué à la demande des divers acteurs de la pièce, Le Roi Lear car ces derniers, à la demande du comité de la Société des Amis joueront également aux dates du 17 et 24 mars 186… Lors de cet entretien il a été également stipulé que tous les membres de l’Association agiront pour le bien-fondé de leur mission en portant assistance aux Affranchis de l’État de Pennsylvanie représentés par les sieurs Joseph Petitgars, Lee jackson, Samuel MonrOe et Thomas Allen. Ces derniers hébergent à titre gratuit deux à trois individus en quête d’employeurs dans les métiers de bouche, de régisseurs, de maîtres d’œuvre, de charpentiers, de manutentionnaires et de cafeteurs. De plus a été soulevé le problème de déficit de logements salubres et décents pour la famille de Libres de naissance, qui depuis deux ans n’ont pas renoncé à leurs droits. (…) J’allais poursuivre quand la porte s’ouvrit sur Ilse. Elle me fixa de ses grands yeux verts, l’air absent. « Ils vous ont viré de l’école et vous allez rester là à ne rien faire ? Que s’est-il passé Tyler ? —Il s’agit d’un malentendu. —Un malentendu ? Non, mais quoi alors ? Je vous parle Tyler, alors soyez aimable de me regarder ! Ils vous ont fiché à la porte et vous, vous trouvez cela normal ?

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—Crowe est soucieux de la bonne marche de son établissement et il a jugé bon de trouver quelqu’un d’autre. Et oui, cela m’est complètement égal. Je compte partir ans deux jours, une fois que Keynes aura mis les voiles. —Vous n’êtes pas sérieuse ! J’ai risqué ma vie pour vous sortir du pétrin dans lequel vous étiez et cela est absurde ! Tellement absurde ! Affirma Ilse en s’asseyant en face de ma chaise, serrant ses mains dans les miennes. Vous aurez l’air d’une fugitive si vous disparaissez du jour au lendemain sans parler de ces chasseurs d’esclaves qui n’attendent qu’un mouvement suspect de votre part pour vous ferrer. —Je le sais et je ne peux faire autrement. —Et bien ça, c’est ce que vous croyez. Il vous faut vous marier. Avec le premier venu s’il le faut mais faites-le ! Ainsi aucun peigne-cul du bureau fédéral ne viendra vous causer d’ennuis si vous portez le nom d’un homme d’ici. des célibataires, ce n’est sûrement pas ça qui manqua dans le coin. Et pourquoi pas Nash ? Vous semblez l’apprécier Nash. Tyler dites-vous que nous n’avez plus le choix. —Et que pensez-vous de Keynes ? —Keynes ? Il a de l’argent et une belle situation. S’il vous faut vous attacher à un homme, autant qu’il soit riche et puissant. Il vient du sud et bien que je ne l’’aime pas, il pourrait assurer votre protection le temps de voir les événements s’arranger. Mais en toute franchise je doute qu’il veuille d’une femme de couleur pour épouse. Je connais déjà sa réponse. Attendez-vous à ce qu’il vous remettre à votre place.

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—Il m’a déjà faite sa demande, avouai-je en gonflant la poitrine. Et je l’ai refusée. —Quoi ? Keynes, Ignatus Keynes cous a demandé de l’épouser ? Alors maintenant tout s’explique. Je comprends un peu mieux la colère de Cumber puisque légitimée par l’attitude de cet ancien planteur. Oui, Cumber est entré ans une colère noire l’autre soir. On l’a dit incontrôlable et il en voulait à la terre entière. Il a été dire es saloperies sur Keynes, justifiées ou non, il l’aurait provoqué en duel si nash n’avait eu la clairvoyance de lui faire recouvrer la raison. —Alors, pensez-vous que Cumber est pu délibérément nous trahir ? Je veux dire que ce n’est pas un hasard si le chasseur d’esclave est venu chez Keynes dans le cadre de son enquête. » Ilse se perdit dans ses pensées. « C’est tout à fait possible oui. Je vous l’ai dit, il n’était plus tout à fait lui-même. Laissez-moi une heure, je vais aller rendre visite à Nash. Vous pendant ce temps vous n’aurez qu’à écrire une lettre d’excuses à Keynes. » Je ne répondis rien, à l’image de ces bustes trônant dans la pièce : figés pour l’éternité sur leur piédestal. « Vous écriviez bien, alors mettez à profit vos talent littéraires ! —Je manque d’inspiration. J’ai tout intérêt à m’y rendre physiquement. » Les sourcils froncés Ilse me dévisageait les lèvres closes. Pour ainsi dire, elle ne me jugeait pas face à cette situation des plus critiques. Il vous faut vous marier. Avec le premier venu s’il le faut mais faites-le ! Ilse partit sans se retourner.

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Luce m’ouvrit la porte de sa demeure, une vieille bâtisse donnant sur une ruelle étroite et envahie de gosses en haillons. Nous autres nègres n’avions rien, alors quand l’un et l’autre de notre communauté réussissait, on les portait en triomphe. « Mais entres ! Je ne savais pas si tu allais accepter de te joindre à nous. On te sait très prise en ce moment avec l’’école et ton travail chez Keynes. Je suis vraiment contente que tu sois là, renchéritelle en m’embrassant de nouveau, ta présence est une bénédiction. » Soudain la porte s’ouvrit sur Ward, très surpris de me trouver là. Il passa de Luce à moi ; nerveux il l’était et sans me saluer se dirigera prestement vers la porte d’entrée talonné par Pierre. « Vous ne restez pas déjeuner ? Vous ne pouvez vous en aller Monsieur, nous allions passer de ce pas à table ! Nous avons tant de questions à vous poser sur nos futures activités en tant qu’imprimeurs. De plus, nous avons convié Tyler à se joindre à nous. Vous la vexeriez autant que nous.» A ces mots je sursautai et tentai une ébauche de sourire ; lui revint sur ses pas pour toiser Luce du regard. « Oui, cela aurait été avec grand plaisir M.s Lucet. Votre époux et moi étions bien loin d’avoir terminés notre longue discussion, cependant je ne peux abuser de votre générosité. —Mais que racontez-vous ? Vous appréciez le gigot n’est-ce pas ? Occupestoi de les placer à table Pierre, je reviens de suite ! » Pierre Lucet nous étudia tous deux avant de filer à la suite de Luce en cuisine. Je restais donc seule avec Eston Ward qui les

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mains posées à plat sur ses cuisses, fixait un détail de cette petite salle à manger aussi humble que l’étable d’où naquit Jésus-Christ. Il travaillait pour la Philadelphia Tribune et comme vous le savez, je gardais chacune de ses chroniques pour m’en inspirer. « Nous avons là une belle journée, n’estce pas Miss Graham? Nous étions à cent mille lieues de vous savoir ici quand nous nous imaginions faire classe pour les petits galopins de Crowe. Quelles sont donc vos suggestions ? —Mes suggestions ? —Oui, vous tenez également la gazette de votre Association et à ce titre vous êtes également appelée à donner votre avis sur telles ou telles mesures sociales pour l’amélioration des conditions éducatives de ces Africains. Que suggérez-vous donc ? » Les époux Lucet revinrent, posèrent pain et plats sur la table et nous rejoignirent à table. Après la prière d’usage, Luce reprit le fil de la conversation et tous trois parlèrent avec passion de leur activité ; de leurs discussions je semblais être exclue et n’étant pas l’invitée d’honneur j’acceptais de passer au second plan pour permettre à Ward d’échanger en toute sincérité avec leur hôte. Le repas terminé, je surpris le regard de Luce posé dans celui de Pierre. Il se passa un court instant pendant lequel rien ne fut partagé. « A présent vous savez tout de nous M. Ward : nos aspirations politiques, nos idées des plus libérales, nos convictions religieuses et vous savez même à combien

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s’élèvent nos revenus du dernier mois. Il n’y a plus rien que nous gardons secret. Mais qu’en est-il de vous à part le fait que vous écriviez pour la Philadelphia Tribune et que votre plume est acerbe ? Il y a-t-il une future M.s Ward à Philadelphie ? —De ce côté-là c’est plutôt calme. Possible que le travail monopolise toute mon énergie. Je pourrais en faire moins mais voyez-vous M.s Lucet, je ne trouve envie de me limiter. On me dit passionné et il est vrai que je le suis. Sans cette passion je serais resté le fils modèle de mes parents buvant les paroles obséquieuses de Plutarque, dévorant Platon et Socrate pour me nourrir des œuvres de Diderot, de Rousseau quand on me croyait sagement mon étude. Une nature aussi corrompue que la mienne serait-elle vraiment un exemple pour les jeunes générations à venir ? —Oui, je le crois ! Et je suis persuadée que Tyler est également de cet avis ! —Veuillez m’excuser mais je dois y aller. Je crains ne pas être à l’heure, ce qui ne serait pas correct. Merci pour ce déjeuner. Je ne m’attendais pas à mieux. —Laissez-moi vous raccompagner Miss Graham, lança Ward debout près sa chaise, l’école est sur mon chemin. » Je devais me souvenir de cette Régane. Qu’aurait-elle dit ou fait pour se faire entendre ? Et je me souvenais de cette tirade prononcée par le roi Lear dans la scène III de l’Acte II : Non, Régane, jamais tu n’auras ma malédiction. Ta nature palpitante de tendresse ne t’abandonnera pas à la dureté. Et je pris mon courage à deux mains, refusant d’être cette autre qui ne peut choisir son destin.

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« M. Ward ce déjeuner n’a rien du hasard, déclarai-je une fois dans la rue près de lui, Luce a du vous dire que je suis dans à une situation des plus critiques en rapport à mon passé. —Ce n’est ni le moment, ni le lieu pour en parler. Suivez-vous… » Je rentrais peu avant le souper et George m’aida à quitter ma cape, le sourire aux lèvres. « Il a demandé à ce que l’on dresse ton couvert avec le sien. Il a également insisté pour que tu couches dans la chambre d’amis et je me suis empressé de descendre tes effets personnels, de te monter des bûches et plus d’édredons. Il t’attend à côté. Ne le fais pas attendre ou bien Birdy va surgir d’une seconde à l’autre pour te botter l’arrière-train. Oui c’est précisément ainsi qu’elle s’est exprimée toute à l’heure. » Keynes se tenait près du feu, debout devant l’âtre perdu dans la lecture de sa récente rédaction. « Tyler, j’ai besoin de vos lumières ! A la demande de George je me suis rendu au tribunal pour me faire une idée de ce qui risquerait de nous attendre. J’ai été et je l’avoue un tantinet trop arbitraire concernant votre doléance. Je viens de recevoir une lettre d’Hamon dont j’aimerai vous lire certains passages. (Il se rendit sur son bureau pour prendre la lettre en question)Voilà ce qui est écrit : J’ai récemment été saisi par la grâce divine, cette dernière m’est apparue en la personne de votre protégée Tyler Graham. Je saute quelques passages pour aller à l’essentiel. Il s’avère que Tyler Graham manifeste un indéniable talent pour la défense de nos idéaux sachant trouver les

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mots justes pour conduire à une réflexion mûre. Plus loin il note ceci. Tyler Graham faite preuve d’une incroyable maturité qui m’oblige à penser que sa place se doit d’être parmi nous. Cette lettre est habillement menée et je suis surpris qu’elle fut écrit par un avocat, nordiste de surcroit et plein d’optimiste. Venez par ici, Tyler ! Non, pas là ! Ici sous cet éclairage. De quoi avez-vous parlé avec M. Ward ? —De mon avenir, M. Keynes. Il ne s’agit que de mon avenir. J’ai demandé à travailler pour lui, étant dans le besoin et dans l’attente d’un précepteur. J’ai toujours estimé ses écrits, même quand je n’étais pas encore… en Pennsylvanie. —Vous voulez dire quand vous étiez une femme mariée ? Alors on peut dire qu’il fut à l’origine de votre départ pour le nord. Et donc l’exaltée écervelée s’en va courir dans les bras de son mentor, hein ? Tout cela est si poignant que j’en presque les larmes aux yeux. Lui doit avoir à se flatter d’avoir dans son giron toutes les midinettes sudistes en fuite en quête de nouvelles passions. —Il est l’heure pour moi e rentrer chez Mrs Heine. Je suis seulement venue ici pour récupérer mes gages mensuels. Vous m’avez dit de revenir ce soir, c’est la seule raison de ma présence en ces lieux. —A cette chère Mrs Heine ! Vous l’appréciez beaucoup n’est-ce pas ? Dure existence qu’est la sienne. Continuellement sur le qui-vive, contrainte au célibat pour ne pas impliquer davantage de personnes innocentes dans ses mésaventures outre-territoire. Heine est une sorte de référence en matière d’évasion, une sorte de bienfaitrice pour tous puisque chef de train. Oui je sais tout

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ce qu’il faille savoir sur le Chemin e fer clandestin. Cette organisation est si auguste, si altruiste à l’image même de ceux qui la compose. Mais tous ces pugilistes feront un jour des martyrs. —Je ne resterais pas ici. Vous l’avez dit vous-même, nous sommes tous voués à nous sacrifier pour une cause aussi discutable que l’esclavage puisqu’elle justifie notre économie, ont les profits ont pu faire de vous le salaud que vous êtes maintenant. —Tyler ! Tyler, ne croyez pas vous en tirer comme ça ! Où est-ce que vous allez ? George, nous avons un sérieux problème, argua ce dernier en me suivant dans le couloir. George, fermez toutes les portes de la maison et si Miss Tyler ne collabore pas, soyez aimable e l’envoyer dans une maison de correction. » La panique me saisit. Le regard de George fut lointain. Lui non plus ne devait pas savoir à quel jeu dangereux jouait Keynes. Planté devant moi, il tenta un sourire afin de détendre l’atmosphère. « Maintenant Mss Graham, pouvonsnous passer à table ? Ou bien manifesterez-vous encore des signes de colère ? Miss Graham, je viens de vous poser une question§ Comptez-vous vous dominer ou bien dois-je me montrer ferme en ce qui vous concerne ? —Vous ne pouvez me retenir contre ma volonté, murmurai-je des plus calmes. —Vous vous figurez que je vais vous laisser sortir et ainsi mettre en péril notre quiétude avec vos bêtises d’enfant gâté ! Combien vous faudra-t-il de victimes avant de comprendre que vous allez trop loin ? Miss Graham ! Tyler ! C’est à vous

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que je m’adresse, alors ayez le bon sens de rester tranquille ! 

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Chapitre keynes me fixait longuement. Derrière les flammes léchaient les bûches entassées dans l’âtre et il me semblait que ces flammes léchaient mon esprit. Et je songeai au fou dans le roi Lear disant cela : Celle, qui vierge en ce moment, rit en me voyant partir, ne sera pas vierge longtemps, à moins que la chose ne soit coupée court. Fin de l’Acte et le rideau se baisse. ** Le 11 avril 186. Notre compte rendu de ce mois d’avril fait mention de ce nègre Abraham Sheffield dit Abby le sage par les siens, son seul crime fut celui de vouloir s’ériger hors de sa condition dans un Etat ségrégationniste. Parmi les membres de notre association, les MM Paul, Petit gars, Lucet et Monroe se sont rendus aux séances du mois de mars ouvertes au public. Le verdict sera rendu plus tard que la défense a demandé un recours supplémentaire afin d’étudier les faits qui sont les suivants : acte authentique d’affranchissement, crédits éventuels contractés auprès des citoyens éligibles de l’Etat de la Caroline du Nord et dettes ; on parle de preuves solvables quant à son implication dans la communauté. Ce report d’audience a pour effet de soulager tous ceux qui croient possible d’innocenter cet homme face aux sordides accusations des avocats de la partie adverse. L’association engage donc les frais relatifs aux honoraires des attorneys : Russel Mallory et d’Anton Kingsley tous

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deux engagés pour défendre l’affranchi Abraham Sheffield. (….) Ce mois d’avril fut parmi les mois les plus ensoleillés de cette saison. Nous ne comptions plus les jours de pluie pour nous glorifier des jours où le soleil de la Pennsylvanie se montrait particulièrement généreux. Ward m’attendait chez Nash mais une fois sur place on me dit que ces Messieurs venaient de sortir déjeuner au Liberty Bell Tavern. Alors je rebroussais chemin quand dans ma grande hâte je percutai un homme de haute taille portant un chapeau à bord relevé. Lui se tourna vers moi en souriait. Le sol se déroba sous mes pas. La punition divine s’abattit sur ma personne. Privée de souffle je manquais de coir. Matheson porta la main à son chapeau pour me saluer. « Comment vous portez-vous ma colombe ? » Et je reculai si vivement que j’en perdis l’équilibre. Un groupe d’hommes m’aida à me relever. Une fois chez Keynes je rassemblais mes effets personnels, incapable de raisonner. Pourtant il fallait que je réfléchisse. Je ne pouvais agir ainsi et mettre en danger tous mes amis. « George ! Il faut que Keynes vienne. Sur-le-champ ! Dites-lui que…. Il faut qu’il vienne ! » Dans la rue je n’étais pas en sécurité. Matheson à Philadelphie je pouvais être sûr que chaque rue, chaque quartier faisait l’objet d’une sous surveillance accrue. Depuis combien de temps me filait-il ? Le nez à la fenêtre je scrutai chaque recoin de

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la rue pour me rassurer qu’en cas de danger imminent je pouvais m’évader. L’attente fut interminable. Mon pistolet à la main je tentais de me maitriser. Birdy ne me quittait pas d’une semelle, toutefois plus effrayée que je ne pouvais l’être. Nannie dans son coin, la tête baissée attendait les consignes sans manifester la moindre émotion. Quant à Grindel elle m’étudiait de ses grands yeux noirs, sans savoir que faire pour me calmer. Et quand la porte s’ouvrit sur Keynes je lui tombais dans les bras. « Birdy, vous pouvez descendre avec les filles et poursuivre vos activités où elles étaient ! » Une fois seuls, Keynes enserra son visage entre mes mains. « Etes-vous certaine ? —Comme je vous vois. Il m’a parlé. J’ai pris peur alors je suis rentrée. —Où étiez-vous précisément ? —Près de l’imprimerie de Nash. Je devais rencontrée Ward mais aucun des deux ne se trouvaient être sur place. Le commis m’a dit qu’ils étaient partis déjeuner au Liberty Bell. Je suis revenue me cacher ici. —Vous n’avez rien à vous reprocher. Et vous allez commencer pour terrifier les filles qui vont commencer à parler et à faire es tas de choses bêtes comme ébruiter ce fait. Vous allez continuer à vous déplacer comme vous le feriez en temps normal, vous ne changerez rien à vos habitudes. Il va de nouveau se manifester et là nous serons prêts à faire face. Surtout si vous veniez à le revoir, ne répondez à aucune de ses questions. Il aura avec lui assez de personnes pour vous

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impressionner, mais ne parlez pas. Quoi qu’il se passe restez muette. » Les autres jours qui suivirent, il ne se manifesta pas et je vins à penser que je fus victime d’une hallucination. Nannie me suivait dans toutes mes déplacements et je ne pouvais me déplacer d’un point à un autre sans risquer de m’évanouir à chaque fois qu’on haussait un peu la voix, qu’on se dirigeait vers nous ou bien qu’une voiture nous longeait d’un peu trop près. Ilse Heine partageait le même point de vue que Keynes, si je fuyais alors je devenais une fugitive ayant quelques démêlés avec la justice. Impossible pour moi de fermer l’œil de la nuit et je ne mangeais plus, sans cesse torturer par le souvenir de Matheson. Keynes ne voulait rien changer à ses habitudes mais au moment de partit le matin, il m’embrassait longuement comme si nous devions nous dire adieux. En rentrant déjeuner un midi, je sus que quelque chose n’allait pas à l’expression figée de George. « Il est ans le salon et j’ai envoyé Grindel chercher Keynes, murmura George en m’aidant à ôter ma capeline. Tu n’es pas obligée de faire ça Tyler.. » Je lissai ma robe avant de pousser la porte du salon suivit par George. Matheson se tenait là en compagnie d’un détective privé et « chasseur d’esclave », celui à l’œil de verre décrit par Keynes et qui l’avait interrogé suite à la dénonciation de Peter Cumber. Avec lui type distingué et propre sur lui que George présenta comme étant l’avocat de Matheson, un dénommé Hemsworth du Delaware. Cole Matheson souriait sans pudeur, l’œil brillant à la fois, lubrique.

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« Ah, ah ! Philadelphie, si j’avais su que je vous trouverais grâce à une pièce de théâtre alors j’aurais joué depuis longtemps la comédie pour avoir une chance de ne pas avoir à vous chercher dans trois états différents. Vous êtes rayonnante Mrs Matherson. Mais je n’ai pas eu le plaisir de vous voir sur scène. On dit que vous étiez formidable dans le rôle de Régane. Qui mieux que vous sait jouer la comédie, hum ? » Sans m’émouvoir je restais impénétrable. Oui Ilse a raison ; je n’ai rien à me reprocher. « J’ignore à qui vous faites allusion mais je ne suis pas cette personne. Mon nom est Ethel Graham et non Mrs Matheson, mentis-je avec un tel aplomb que je me surpris moi-même. Pourquoi ne pas passer quand M. Keynes sera là ? » A ces mots la porte s’ouvrit sur Keynes, le cigare coincé entre ses lèvres. Les sourcils froncés il passa de l’un à l’autre et leur tendit à chacun une chaleureuse poignée de main. « George, vous aurait-il servi quelque chose à boire ? Non ? George, s’il vous plait, un verre pour nos amis du sud ! Alors quel bon vent vous amène ici, messieurs. Vous venez certainement me parler des exploits de mon frère à Washington ? —Vous êtes un fin tacticien M. Keynes. Un trait de famille je suppose, votre frère étant ce qu’on peut appeler un opportuniste ? Cependant je ne suis pas venu pour parler de Norman Keynes, mais bien de Mrs Matheson qui se tient en ce moment précis sur votre canapé. —M. Matheson, je ne suis pas tout à fait sûr de comprendre, confessa Keynes assis

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des plus détendus près de moi, il est difficile de voir clair dans ce que vous racontez mais que cela ne tienne, je vous garde à diner ce soir ! Vous n’avez rien contre la compagnie d’un humble homme d’affaire et de son employée ? » Le regard de Matheson plongea dans le mien. « J’ignorai que vous acceptiez une personne de couleur à votre table ? les temps ont changé depuis l’époque où vous forciez les femmes noires sans être inquiétées M. Keynes ? Oui nous en savons un peu plus sur votre cas, rien d’étonnant alors à ce que vous cherchez à vous racheter une conduite. Mais un tel degré de sadisme ne peut-être confessé, ni même pardonné. Alors ne soyez pas vexé si je refuse de partager votre repas. —Ah, ah ! Vous quittez votre Géorgie natale pour espérer semer le trouble mais de telles inculpations ne peuvent atteindre un esprit sain. —Le même esprit sain qui commande à ce corps d’avilir les malheureux noirs dans leur champ de coton ? Vous avez marqué du fouet assez de dos pour qu’une armée de nègres armés et vengeurs viennent vous hanter jusque dans votre sommeil. « Mon regard glissa dans la direction de Keynes et mon cœur se brisa sous les coups de fouet facilement perceptibles dans les méandres de mon âme. Il ne souriait plus, le visage figé par la contrariété. Il se leva pour aller picorer quelques amandes dans le récipient en argent posé sur la commode. « Et bien M. Matheson on peut dire que vous avez le sens des convenances. Venir chez moi et jouer la carte de la

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provocation, ce n’est pas ce qu’on pourrait qualifier d’un comportement it civilisé. Mais en tant que gentleman je ne relèverai pas cette insulte. George vous raccompagnera à la porte. —Je crois dire que nous nous reverrons très prochainement M. Keynes ? Eliel, prenez soin de vous. » Une fois partie, je ne bougeai pas d’un poil comme à jamais pétrifiée et Keynes s’assit près de moi. « Votre époux est plus coriace que je ne l’eusse imaginé. Vous l’aimez toujours n’est-ce pas ? Vous êtes incapable de lui en vouloir pour ce qu’il a fait quant vous ne me pardonnerez jamais d’avoir été un monstre à un moment donné ; Qu’est-ce qui s’est passé Matheson est très bel homme. Vous deviez former un ravissant petit couple, lui tout majestueux dans ses beaux costumes e vous, pétrie d’arrogance au bras de ce bel éphèbe. —Vous ignorez tout de mon monde. Avez-vous déjà seulement aimé une fois dans votre vie ? Vous ignorez ce qu’est l’amour et vous êtes là à vous gausser de tout comme si tout cela n’était qu’un divertissement de plus à votre amoral nature. —Je vous aurai épousée. J’aurai fait de vous mon épouse devant Dieu et devant une assemblée de fidèles. » Les larmes embuaient ses yeux et le rictus déforma sa bouche secouée de spasmes. « Le temps nous est compté, Miss Graham ! —Cela m’est égal. Je suis ici par dépit mais ce n’est encore pas vous que je choisirai. »

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Devant la cheminée de la chambre d’ami de Keynes j’essuyais mes larmes. Aucun jour ne fut plus heureux qu’à Savannah je connus un bonheur sans tâche. On frappa à ma porte. Nannie se tenait là, le visage baissé. Quand elle finissait son service, elle montait une heure pour notre leçon de lecture. « Keynes m’a dit de vous laisser vous reposer, Miss Graham alors je venais vous souhaiter une bonne nuit, murmura-t-elle la tête baissée. —Nannie, ferme la porte derrière toi, j’ai à te parler. » Elle s’exécuta et je l’invitai à savoir en face de moi. Toujours Nannie affichait une attitude de soumission. « J’ai pêché plus d’une fois. Et je me suis détournée des miens pour satisfaire à mes inspirations. La Lumière de Notre Seigneur m’a conduite jusqu’ici mais aujourd’hui je ne l’entends plus. » Lentement elle releva la tête puis se redressa. « Je ne suis pas une esclave. Mon corps et mon esprit ne porte aucun stigmate. La bienveillance de notre Dieu a conduit mon grand-père a rencontré ma mère. C’était un ministre du culte. Jusqu’à sa mort il a prié pour le Salut de notre âme. Il a guidé nos pas vers notre émancipation. —Si vous partez, vous ne connaitrez jamais de repos. La fuite ne vous rendra pas plus libre. Cet homme qui est venu aujourd’hui aurait pu venir pour moi. il aurait été bien plus agressif et ce chasseur d’esclave m’aurait passé les chaines. J’aurais été capturée. De nouveau. Mon maitre se serait montré sans pitié. Cet homme vous enlèvera à Keynes.

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—Sois sans crainte nannie, ce jour ne sera pas. Prends ma main vois ainsi comme mon cœur bat furieusement. Mon sort est lié au tien et mon devoir est celui de veiller sur toi. De notre union dépendra notre victoire. Viens contre moi et prions ! » Hamon arriva, des dossiers reliés dans une chemise en cuir. Il passa au salon suivit par Keynes. « Croyez-vous en la justice Miss Graham ? Et ne me sortez pas ce baratin de nègres concernant les droits des blancs dans ce monde où seul la couleur de peau définit votre position sociale. La justice est une nécessité pour nous tous, c’est l’affaire de chacun ! —Je comprends votre position Hamon mais il l’est moins évident pour mon employée, déclara Keynes tirant sur sa pipe. Et comment cette justice se porte-telle dans le sud? C’est là que le terrain devient glissant non ? —Le cul des virginiens est bien dur à botter, argua Hamon, c’est un cul bloqué dans la fange la plus putride de ce qu’on pourrait appeler Anus Mundi. Pour ma part je ne crois pas en la justice des blancs, M. Keynes ; trop souvent nous autres avons été conspués avant d’être pendus pour faits juges dispendieux. Donc, croyez-vous en la justice Miss Graham ? —Je crois en la vertu des hommes, répondis-je aveuglée par la fumée de cigare de Keynes, mais reconnaissons que la justice se modère en fonction des politiques de chaque état. Les états abolitionnistes sont…. —Non, Miss Graham ! Oubliez là ces nouveaux préceptes, à s’agit là de nous défendre contre des êtes dépourvus

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d’humanité. La guerre fait rage à nos frontières, inutile de vous citer les actions des confédérés face à leur ennemi et la seule certitude que nous ayons est que, quelque part des individus s’insurgeront contre vous ! Vous avez quitté votre domicile conjugal en y laissant un époux qui à juste titre cherche réparation. En quelque sorte, vous êtes sa propriété et toutes les lois de cette nation sont contre vous. Aucune association, aucun mouvement ne pourra lutter contre ce principe divin. J’en suis navré, sachez-le. » On resta silencieux. La gorge nouée, je n’osai relever la tête face à cette évidence. Il me restait la fuite ; déjà j’en éprouvais des frissons. « Et vous, M. Keynes croyez-vous en cette sacro-sainte justice, ou pensez-vous que certaines actes peuvent être médités ? J’ai entendu dire que vous n’étiez pas réfractaire à nos idées. On peut parler de rédemption ; vous n’étiez pas si amical avant de connaitre Miss Graham puisque marchand d’esclaves indifférent à cet ignoble commerce. Qu’est-ce donc qui vous aurait fait changer d’avis ? —On raconte que le nègre Simmons sera libre incessamment sous peu ! Par conséquent nul autre aussi avisé que vous aurait pu prédire l’issu de ce jugement. Or, dans cet état nul autre que vous ne pourrait tirer avantages de cette affaire ! Tout cela pour illustrer la nature de la justice encouragée par les électeurs, les sénateurs et le Congrès. —C’est un poste à la politique que vous briguer ? Si vous tenez un tel discours, je crains que vous n’attiriez que la colère des uns et le mépris des autres. Les fruits de ce glorieux revers de médaille vient

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indubitablement aux affamés et non aux affameurs ! —Soit, alors soyez informé que faire preuve d’une adoration sans pareille pour les Abolitionnistes condamnés dans tous les états du Sud n’engagent en rien la foi inébranlable que vous ayez sur la Constitution de ce pays ! —Et comment pouvez-vous affirmer être du côté de la providence M. Keynes ? Questionna Hamon sans le lâcher des yeux. Nous ne faisons qu’échafauder des théories, mettre en pratique des actes civils répressifs et condamnés d’avance par notre institution juridique. —Vous aimez à vous congratuler des actions des Quakers! Pour ma part je me contenterais d’une bonne sentence issue de l’un des amendements de notre constitution qui s’appuierait sur la Déclaration universelle rédigée par ce Jefferson, homme aussi complexe que je puisse l’être ! » Je vous en prie, gardez une patiente réserve, jusqu’à ce que la violence de sa rage se soit modérée dirait Edmond à Edgard. Pour peu que vous vous hasardiez dehors, marchez armé. Agacée je tirai sur la manche de ma chemise. Je pouvais aussi bien quitter la pièce sans attirer leur attention, aucun d’eux ne me verrait partir et aucun ne me pourchasserait dans le couloir. Mon attention dès lors se porta sur la porte laissée entrebâillée ; à tout moment ce mari éconduit pouvait faire montre de son autorité en m’enlevant de la garde de Keynes. Combien de temps pourrais-je encore simuler ne pas le connaitre ? la présence du Maitre Hamon ne changerait rien au problème, tout ici était affaire de

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jugement et de droit immuable, d’accords passés entre époux et femme. Toute cour de Justice me jugerait sans retenue et partout l’on me verrait comme une pestiférée, odieuse épouse réfugiée dans les bras d’un amant ancien esclavagiste tout juste rallié à la cause abolitionniste. Tout cela tirait de l’absurde. Et pourtant je restais là à y croire. « Ne soyez pas si modeste! Déclara Hamon certains détails de cette conversation par écrit, vous avez expié ses fautes, c’est un fait, mais ne parlez pas de cordes dans la maison d’un pendu ! Vous en seriez le premier à blâmer. —Vous aurez tort de considérer mon action comme futile quand je m’emploie à fédérer les plus vifs partisans de l’esclavagisme à votre cause. S’agit-il de faire mon procès ou celui de Miss Graham, partie de son plein gré ? Si tel est le cas, nous nous casserions les dents sur tout un siècle d’économie visant à accroitre notre compétitivité face aux autres puissances de ce monde ! —Ah, ah ! N’est-il pas étonnant de constater à quel point votre sang est corrompu ! Tacla Hamon le sourire aux lèvres. Vous semblez si désemparé face à la vérité que cela frise la mansuétude. Cette capacité que vous avez à vous fustiger en public ne sera en aucun cas profitable et j’ai eu à tort de m’entretenir avec vous si vous pensez le contraire de nos opinions. —Alors si vous nous êtes d’aucune utilité, prenez la porte M. Hamon, je ne vous retiendrais pas ! »

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14 mai 186. Nous avons obtenu d’importants gains lors de nos représentations théâtrales. Ce qui incontestablement, nous permettra de tirer profit de ce franc succès. L’Association dispose maintenant de plus de 236 dollars de bénéfices en ce début de mois et nous espérons en obtenir davantage compte-tenu des prochaines représentations fixées pour le trimestre à venir. Il ne sera plus question pour nous de mendier à la Société pour obtenir de nouveaux fonds. Par ailleurs nos comptons trois nouveaux membres, en la personne de Blanche Engel, Wesson Barrow et Wycott Crowley, tous d’anciens membres de l’Association des Libres de Philadelphie. Nous désirons véritablement d’ici à la fin d’année fédérer un grand nombre de membres. On espère entre six a dix nouveaux défenseurs. Advienne que pourra ! De plus il a été stipulé par M. Joseph Petitgars que toute participation aussi minime soit-elle est un triomphe de plus, ce qui à tôt fait d’encourager le couple Luce William et Pierre Lucet à adopter une nouvelle politique de « recrutement » visant à sélectionner nos potentiels membres parmi l’élite noire de ce pays. Dans la journée de mercredi et vendredi il a été distribué pas moins de trente tracts, dix gazettes ont été publiées par la suite et partout l’on entend plus parler que de nous tous. Rose Martin a également souligné l’idée suivante : on pourrait s’entretenir avec les membres des autres associations pour participer à ce qu’on pourrait appeler un Forum où chaque entité pourrait partager

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ses opinions et idées. Le vote donne 10 voix pour contre 3 voix contre. Notre Association compte un nouvel auteur, le dénomme Hamlet employé comme pigiste chez un éditeur de Philadelphie (…) Mais je fus dérangé dans ma rédaction par l’arrivée de Tom Nash-Weston qui arriva en courant, ventre à terre et cheveux ébouriffés. I s’essuya le front à l’aide de son mouchoir de poche puis se diriger vers le bureau que j’occupais en journée. «Je te conduirais dans le nord. On partira dans deux jours avec un seul bagage. Nous passerons par l’état du Massachussetts. Vous voyagerez sous un nom d’emprunt. Vous serez mon épouse. Vous ne serez pas ennuyée si vous voyagez sous un fauxnom. —Vous m’avez dit que je ne risquerai rien ici….auprès de Keynes. Je suis à courber le dos et souffrir ma colère quand de votre côté vous échafaudez un plan de sortie. Combien d’heures ai-je passé à souffrir votre indulgence et maintenant je porte le joug d’un mariage qui bientôt sera exposé aux yeux de tous. —-Ces juristes sont des incapables ! On ne peut malheureusement compter sur eux ! —Alors je devrais maintenant prier puisque je n’ai pas été exaucée ! » Nash-Weston posa sa main sur mon épaule. Un sentiment de lassitude m’envahit. Il me dévisagea devant trouver agréable ma chemise blanche et ma robe rouge cramoisie ; sa main caressa ma joue.

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« Je préférerai vous savoir heureuse ailleurs plutôt que gémissante dans cette belle maison coloniale aux murs rouge, si arrogante façade qui abrite un cupide homme d’affaires, perfide et sournois. Comme je vous plains d’être son employée ! » Mon cœur se pinça. Les larmes me montèrent aux yeux. ma main se posa sur celle de Nash-Weston. « Je suis une usurpatrice tout comme lui. Il est venu à Philadelphie dans l’espoir de changer de vie. Doit-on le blâmer pour cela ? —C’est un esclavagiste Tyler ! Tu ne peux accepter l’homme qu’il a été sous prétexte qu’il se serait repenti en venant ici ! Voyons, Tyler quelle femme es-tu devenue en le fréquentant ? —Je veux seulement dire qu’il n’est plus le monstre que tu prétends qu’il soit resté ! Voyons, Tom, il est…. —….viscéralement cupide. On ne peut lui faire confiance car à chaque instant le monstre qui sommeille en lui peut se réveiller et tailler en pièce sa proie après avoir endormi sa méfiance ! il est tapi là, dans l’obscurité attendant le moment propice pour t’acculer dans son repère et advienne que pourra maintenant qu’il a mis en fuite ce débonnaire Hamon ! Ne le vois-tu pas venir, Tyler ? » D’un bond je me levai pour recouvrir mes épaules de mon châle. Comme je rassemblais mes affaires, Nash-Weston crut bon intervenir par crainte de me voir quitter les lieux en claquant la porte. « Je ne voudrais pas qu’il t’arrive quoique se soit avant d’avoir atteint le Massachussetts et il est normal pour moi de m’en inquiéter. Depuis que je suis en

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activité j’ai sorti pas moins de trente fugitifs de leur abominable condition et tant que je virais mon devoir sera de me ternie entre ces monstres et les indigents. Et tu fais partie de cette deuxième catégorie de personnes citées. —Je ne suis pas une esclave en fuite ! Je suis mariée à un homme cruel et sans moral, bien plus dangereux que Keynes car incapable de raisonner puisque guidé par la haine de son prochain. Je suis contrainte d’admettre que j’ai trahi l’homme auprès de qui j’ai choisi de vivre en reniant Dieu pour vivre une vie sans contraintes. Matheson ne reculera devant rien pour parvenir à ses fins et peu importe les moyens qu’il jugera bons de prendre, il triomphera comme il l’a toujours fait. Il usera de tous les stratagèmes pour contrarier vos élans et vous réduire à néant, vous qui n’ayez que la bonté d’âme comme arme ! —Je suis convaincue de ce que tu avances mais il ne pourra rien contre la volonté d’un homme assoiffé de justice. Il se brisera les dents et implorera notre clémence avoir même avoir pensé armer sa carabine. Ses intimidations aussi sommaires soient-elles ne suffiront pas à nous éloigner de nos plans. —Il est préférable que vous m’oubliiez. Je ne vous apporterai que contrariété et déboires en tout genre. Ses arguments valent mieux que les vôtres. —Tyler, ce que tu me racontes n’est qu’une abjecte fable censé de montrer la voie à suivre mais je ne suis pas du genre à baisser les bras. Nous partons dans deux jours et vous n’aurez pas à rougir de votre de cette issue. Tu es notre héroïne.et

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personne ne viendra nous enlever notre figure de lance ! Âť

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CHAPITRE Nash-Weston ne voulait rien entendre. Il était comme ces chevaux lancés en plein galop les œillères sur les yeux. De son coté Keynes restait de marbre comme indifférent à ce qu’il se passait sous son doigt. Il me voyait sortir et rentrer, toujours accompagnée de mon fidèle Hamlet, de Nannie ou de George, il en déduisait que mes détracteurs n’oseraient franchir le pas en raison des nombreux témoins gravitant autour de ma personne. Toujours est-il qu’en me voyant arriver suivit par Hamlet, il me sauta dessus. « Et voici venir notre Tyler Graham, plus jolie encore que la description que l’on tient d’elle des journaux de Philadelphie ! The Voice la décrit comme une beauté insolente et qu’écrirait notre brave NashWeston : une belle allégorie de nos fantasmes ? Vous pouvez partir Hamlet nous n’avons plus besoin pour vous jusqu’à demain matin ! George nous mangeons dans une heure, je suis attendu ailleurs ce soir ! —M. Keynes j’ai à vous parler. —Et de quoi s’agit-il cette fois ? D’un enfant dont vous m’auriez caché l’existence et qui apparaitrait du ventre de la terre pour mieux vous persécuter ? Je ne suis pas d’humeur à vous écouter ce soir, la faute en est à vos petits amis du théâtre. Tous des insurgés, des comploteurs s’il m’est permis de les appeler ainsi. —De votre part plus rien ne me surprend. » Il resta à me fixer, perdu dans ses pensées. Un sourire lentement apparut sur ses lèvres. Ses yeux se mirent à briller de mille feux et il gloussa de rire.

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« Vous êtes mauvais juge en la matière Tyler, il me semble que je n’ai rien à apprendre de vous. —Quel dommage, vous resterez alors qu’une caricature de vous-même. Ce n’est pas moi qui suis venue vous chercher sauf votre respect. Il y a quelques mois de cela vous avez eu l’outrecuidance de vous croire homme, disposant ainsi de raison et d’un esprit mais dépourvu de cœur si l’on tient compte de vos actuels discours. Je ne vois en vous aucune grandeur d’âme, aucun avenir au-delà de notre demeure poussiéreuse, vestige d’un temps à ce jour révolu où les sujets du roi George pensaient à dominer le monde. Vous faites partie d’un monde décadent où aucune civilisation ne fut érigée et vous vous proclamez seigneurs de ces terres par le droit de sol. Vous auriez du être chassé de la Virginie pour ainsi avoir avili un peuple bien plus puissant que vous ne le saurez jamais. Pour cela, M. Keynes vous avez tout mon mépris. Il ne pourrait en être autrement. Vous ne serez jamais digne de gagner mon estime. —Vous m’envoyez navré, argua Keynes les sourcils froncés, pendant le temps qu’à durer notre collaboration j’ai espérer gagner votre affection. Je voulais m’engager dans un combat. Je voulais un combat à mener et vous êtes apparue avec vos craintes, vos peurs et assaillie par vos Dieux démons. Il était naturel que je vous protège mais si vous pensez que cela n’en valait pas la peine alors passez votre chemin et laissez-moi à ma médiocrité. » Il plongea son nez dans un papier posé sur la table. Il ignorait à quel point je me sentais vulnérable à sa douleur. Il coinça sa pipe entre ses dents sans relever la tête. Au

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moment où je fermai la porte, il releva la tête pour me regarder partir. A dix heures je descendis diner, la serviette posée sur mes genoux afin de ne pas salir la moindre vaisselle. La voiture de Keynes arriva. Il ne pouvait me trouver ici alors prestement je saisis la lampe pour aller me réfugier dans la bibliothèque. Il discutait avec George. Je les entendais aller et venir sans discerner un mot de ce qu’il disait. Piquée par la curiosité j’entrouvris la porte. « Demain, George ! Nous reparlerons de tout cela demain George ! Il me tarde d’aller me mettre au lit. Ces soirées ont le don de me rendre migraineux. Et comment va Miss Tyler ? Vous parle-t-elle de nouveau ? —non, mais il faut lui laisser le temps ? Rien ne sert de la brusquer. Son trouble et sa colère sont légitimes. Soyez sans crainte, notre petite Tyler a de nombreuses ressources dont celui de survivre à la violence des hommes. Elle a survécu à Matheson alors elle vous survivra. » George devinait ma présence, il était intuitif et je me félicitais de son aptitude à analyser les données. Une fois Keynes enfermé dans son bureau je pris le chemin de l’escalier, mon regard croisa celui de George stationné dans le couloir. Il opina du chef et je partis comme une trombe vers ma retraite. Le lendemain je sortis de mon lit encore toute habillée. La présence de Matheson à Philadelphie m’obligeait à veiller ainsi. A tout moment George ou Nannie pouvait monter me mettre en garde contre cet opportun et derrière mes rideaux épais je scrutais la rue envahie par l’habituel voisinage. Mes yeux se plissèrent en

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apercevant Ilse Heine devant la barrière. Mon cœur battit furieusement derrière mon corset. « Mrs Heine, mais que faites-vous ici ? —Qu’est-ce que je fais là selon vous Miss Graham ? Les choses ne sont plus ceux qu’elles sont depuis qu’on m’a mise en garde contre les fantômes de votre passé. Ce Matheson m’a approché hier soir. J’aurai du venir vous prévenir mais le bon sens m’a encouragé à la prudence. Laissez-moi entrer s’il vous plait ! » Les oiseaux pépiaient dans les arbres et des gosses jouaient derrière un cerceau en jetant un regard circulaire dans la rue pavée. Le loquet de la porte s’ouvrit dans un grincement sur Ilse qui sans plus attendre gravit les marches du perron sans se retourner vers moi. « Où est Birdy ? —Chez sa fille. Keynes lui a donné quelques jours pour soutenir sa fille jeune accouchée. Il me reste Nannie et Grindel. L’une et l’autre suffisamment à tenir cette maison. Venez dans le salon, nous y serons tranquille pour discuter. —Et George ? Où se cache-t-il ? —Il ne se cache pas, il est sorti avec Keynes. —A la Cour de Justice, je suppose. On les aurait vu trainer dans ce secteur. Ils ont avec eux un juriste nommé Burton, spécialisé dans le Droit es familles. Il se trame quelque chose ici et vous devriez vous montrer plus prudente ! » Je revins vers elle la carafe à la main et deux verres dans l’autre. Les yeux de Heine brillaient de mille feux ; ma situation lui donnait matière à réfléchir et à agir. Tout comme moi elle ne devait pas fermer l’œil de la nuit.

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« Burton est un chien qui mord et ne lâche pas sa prise à la manière de ces chiens de combat entrainés pour tuer. Merci pour le verre d’eau, déclara-t-elle en le posant sur le guéridon. D’après ce que je sais il a mandaté deux autres hommes de la Virginie quand nous avons assez d’hommes compétents en Pennsylvanie. Et pourquoi selon vous ? Vous devriez vous méfier de Keynes. —Et que préconisez-vous ? Que je campe dans la rue à défaut d’un toit sur ma tête pour éviter le courroux de Keynes. Il agira quoique je fasse, il agira par principes pour ne pas laisser son ennemi triompher. Si je venais à quitter cette maison, soyez certaine qu’une dizaine de chasseurs me traqueront en plus des hommes de Matheson ! Que suis-je donc censée faire Ilse ? —D’abord il vous faut vous calmer. La moindre erreur de jugement vous conduira à coup sûr dans la gueule du loup. Je vous dis juste que vous devriez vous méfier de Keynes et de ses bons sentiments. —Oh, Ilse ! Je suis au bord du gouffre ! —Alors Nash-Weston pourrait vous être d’un grand secours ! Voyez-le comme votre dernier recours et ne le minimiser pas ses actions…. » La porte s’ouvrit avec fracas sur Keynes. D’où sortait-il ? Il passa sa main sur ses cheveux ondoyant pour les plaquer sur le côté. Il passa de l’une à l’autre sans exprimer autre chose que l’interrogation. « M. Keynes….je venais saluer Miss Graham et lui dire que je la soutenais dans toutes ses épreuves. Mais j’allais m’en aller comme vous le voyez. Miss Graham, au plaisir ! ;

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—Mrs Heine, déclara keynes en se râclant la gorge, Mrs Heine, soyez assurée que Miss Graham vous remercie pour vos attentions aussi modestes soient-elles ! Je me demandais justement si votre absence pouvait avoir un quelconque rapport avec l’agitation qui gagne Miss Graham ? Etesvous là dans le seul but d’attiser le peu de confiance que mon employée aurait de sa personne ? Non, bien entendu vous êtes en quelque sorte envoyée pour dissimuler tout malentendu, puisque votre visite tient lieu de réquisitoire à votre activité. J’ai entendu dire que vous êtes toujours dans le transport de marchandise illégale. —Je ne vois pas de quoi vous parler M. Keynes et comme je viens de vous le dire, je m’en vais ! Peut-être serons-nous appeler à nous revoir dans le voisinage ? » Avec quel affront s’adressait-elle à lui ? Il répondait à son sourire par un sourire. Manifestement ni l’un ni l’autre ne se tolérait pas, rien ne les ferait changer d’opinion. Heine sortit en me gratifiant d’un long baiser sur la joue, le baiser de la fraternité avant de partir dans un bruissement de jupons. Après avoir fermé la porte,, Keynes se glissa derrière moi, les mains enfoncées dans les poches. Il cherchait que dire et me suivit de près jusqu’à marcher sur ma robe. « Euh….j’étais non loin de là quand je me suis aperçu avoir oublié un papier important. Donc je suis venu le chercher. Bien évidemment je ne compte pas rester. —Quelle coïncidence n’est-ce pas ? Vous n’auriez pas pu mieux tomber. Mon amie passe et vous lui tomber dessus avec férocité, rétorquai-je en pliant le linge laissé par Nannie sur la table de la salle à

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manger. Vous savez que je suis dupe, M. Keynes ? —Je pense seulement que vous devriez vous méfier de vos présumés amis. Cette Mrs Heine par exemple est suspectée de déplacer la marchandise au barbe et au nez des fédéraux et chasseurs d’esclaves ! Ce qui fait d’elle une personne à éviter en public et mieux vaut pour vous que vous ne soyez pas vue en sa compagnie. —Oh, il n’y a que maintenant que vous vous en souciez, comme c’est prévenant de votre part ! Mrs Heine est mon amie et je ne vous permets de la juger de façon inconvenante ! —Alors je devrais vous laisser vous corrompre avec cette insolente sous prétexte que vous vous plaisez à l’entendre parler de complots, de trahison ? Dieu que vous êtes naïve Tyler, vraiment naïve ! —Pensez ce que vous voulez, je suis lasse de vous écouter ! » Il ne bougea pas d’un poil, sa main caressant sa barbe taillée en pointe. « Je compte sortir aujourd’hui. Cela ne vous offusquera pas vous sachant très occupé du côté de la Cour de Justice. —Oui je me prépare à passer à l’offensive car pour le cas où vous l’auriez ignoré, votre mari, ce charmant Matheson a dans l’idée de vous trainer en justice. Du moins c’est ce que je ferai si j’étais lui. Sinon pourquoi se flanquer d’un avocat de Richmond ? —Qu’avez-vous entendu à ce sujet ? Vous ne pouvez pas faire comme si vous n’étiez au courant de rien. —D’accord, Tyler, d’accord ! Matheson est venu me voir. Lui et ses sbires avec des dossiers sous les bras et toutes griffes dehors. Ils m’auraient taillé en pièces si je

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n’avais eu la grandeur d’esprit de leur avouer que je ne connaissais rien de votre histoire. C’est bien là la vérité n’est-ce pas ? Je ne connais rien de votre passé si mouvementé soit-il. —Vous en savez déjà assez, je n’ai rien d’autre à ajouter à ce sujet. —donc j’ai appris de la bouche de Matheson que vous êtes issus d’une bonne famille de Géorgie. Vous avez connu une existence dorée et vous avez joui d’une excellente éducation. Votre mère se serait saignée pour que vous fussiez heureuse et votre départ l’aurait déconcerté. Elle qui n’avait que vous pour la consoler du décès de vos frères. —ne croyez pas tout ce que Matheson vous raconte. Il a toujours affabulé en ce qui me concerne. —Soit c’est un affabulateur tout comme vous, Tyler. Il est tellement plus facile de se faire passer pour quelqu’un d’autre dans un état où la morale semble faire bonne ménage avec la sédition. » Alors j’attrapais ma lourde robe pour faire volte-face et sans manifester la moindre colère envers Keynes je déplaçais le linge pour le placer devant la cheminée car au coin du feu j’aimais repriser. Keynes me suivit tirant sur son gilet pour se donner plus de contenance. « Votre mère pur l’heure serait morte de chagrin. N’avez-vous donc aucun cœur pour la laisser ainsi souffrir ? Le caractère calomnieux de Matheson suffisait-il à l’abandonner ? Je doute qu’une femme aussi vertueuse que vous puisse choisir la fuite aux conciliations. A moins que vous ayez décidé à vous tailler une réputation des plus absurdes ?

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—Je ne vous comprends pas M. Keynes. Vous étiez semble-t-il, prêt à me faire confiance et maintenant que vous avez affaire d’une partie de l’histoire, la version outrageuse de Matheson vous sortez les marrons du feu en déclarant irrecevable la nature-même de ma fuite : la trahison ! » Keynes me dévisagea de la tête aux pieds, faisant courir son regard bleu le long de ma silhouette. Il caressa son nez busqué, les sourcils froncés et jeta un œil à sa montre à gousset. « le temps seul permet de lier les faits entre eux mais nous allons en manquer Tyler, nous allons en manquer. Mais j’aime votre façon de voir les évènements comme intrinsèques à vos humeurs d’enfant gâtée et suffisante. —Vous êtes attendue ailleurs M. Keynes alors ne perdez pas votre temps avec pareilles inepties ! —Oui c’est exact, je suis sur le point de m’en aller, murmura-t-il en se grattant la tempe, seulement votre situation m’ennuie et je ne peux cesser de penser que vous quitterez cette maison pour suivre M. Nash-Weston dans ses pérégrinations forcées vers l’Ohio ou je ne sais où autre. Oui je sais que vous le voyez tous les jours en compagnie de ses pseudo-employés, tous sélectionnés pour convoyer la précieuse marchandise africaine outre-état. De source sûre je sais que vous comptez partir demain en vous faisant passer pour son épouse et de ça, Miss Graham, je ne suis pas prêt à l’entendre. » Et je continuais à plier les serviettes de table sans oser relever la tête de mon travail. « Il compte vous faire sortir de Philadelphie n’est-ce pas ? Tyler ?

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—Non, il n’a jamais eu dans l’idée de me faire sortir de cette ville et encore moins de cet état. Nash-Weston ne prendrait jamais un tel risque. Il sait ce qu’il lui en coûtera de venir en aide à une fugitive. —Mais vous n’êtes pas une fugitive ordinaire. Vous êtes une parfaite simulatrice. Un homme comme NashWeston ne devrait jamais avoir connu une femme comme vous ! » Il avait raison. Aucun sang noir ne coulait dans mes veines, mon seul tort fut d’avoir été la femme d’un esclavagiste confondu. J’ai profité de cela pour rejoindre le chemin de fer clandestin. Mon histoire ferait grand bruit dans tout le territoire si l’affaire devenait publique. Le dégoût se lut sur le visage de Keynes qui alors tourna les talons pour s’en aller loin de la pièce. Je comprends alors que je devais partir avant que l’on ne m’attrape pour me jeter en prison sans autre forme de procès, et ce, à la demande de mon époux désabusé. Cole Matheson ne pouvait me laisser faire, c’est l raison pour laquelle, il appaut aux environs de midi devant la maison de Keynes., les mains dans les poches et décontracté plus qu’il ne devait l’être. Sur le point e partir pour rejoindre NashWeston, j’attendis l’arrivée d’Hamlet pour me précipiter vers l’extérieur, l’ombrelle en guise d’arme sous le bras. « Miss Graham ! Miss Graham, s’il vous plait ? » Le revoir ne me bouleversa pas, il n’était du reste qu’un étranger dans cette ville cosmopolite où chacun se bornait à vivre leur petite existence plus ou moins courroucée de succès. Ayant profondément

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conscience jouer un rôle, je me montrais quelque peu agacée par cette intrusion dans ma vie. Lui me dévisageait sans pudeur, s’attardant sur mes lèvres, l’œil brillant de mille feux. D’aucune vierge serait rester de marbre face à cet archange aux traits sensuels et dont le seul but sur terre restait de vous tourmenter par sa bienveillance. Pourtant je connaissais Matheson, chaque parcelle de sa peau et les combinaisons étroites de son esprit. « Accepterez-vous de discuter en ma compagnie Miss Graham, murmura ce dernier penché ves moi, soyez sans crainte cela ne vous prendra que quelques minutes. S’il vous plait…. —Je suis attendue ailleurs M. Matheson alors venez-en aux faits ! Répondis-je sans m’émouvoir car aaprès le baratin servit l’autre jour je ne pouvais battre en retraite en tombant dans les griffes acérées de ce monstre fait homme. —Comme vous le savez j’ai contacté M. Keynes votre employeur et ce monsieur au passé trouble m’a fait bonne impression, supposé que je n’ai pas eu à entendre sa plaidoirie concernant un bien qu’il m’incombe de récupérer. » Hamlet derrière moi manifesta des signes de nervosité. Il surveillait les environs s’attendant tout comme moi à voir débarquer les sbires de Matheson. « Je n’ai pas été avisée de cette rencontre. J’ignore encore ce que vous me voulez. Pourquoi un tel acharnement M. Matheson ? —Cessez de jouer avec moi Eliel, vous devriez vous réjouir de ma présence en ces lieux. Vous avez œuvrez de façon à ce que je vous retrouve, usant de stratagèmes pour faciliter mes recherches. Vous auriez pu

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traverser les océans et changer de nom, soyez certain que je vous aurez retrouvée, ce monde n’est pas assez vaste pour vous y cache et votre fuite orchestrée vers l’Ohio n’y changera rien. Elle ne fera que précipiter votre chute. Votre chute et celle de tous vos nouveaux amis investis par un sentiment de justice. Savent-ils cependant quel genre de monstre vous êtes ? Non, évidemment ! Vous apparaissez comme une oie blanche, une pauvre petite créature transpirant son mal-être à la face du monde mais ce mépris que vous cultivez causera votre perte. Le plus salutaire pour vous serez de me rejoindre et ainsi vous épargner une sanglante humiliation. —Peut-être me confondez-vous avec une autre. La guerre a cette fâcheuse tendance à modifier les esprits après les avoir fragilisés. Pensez-vous donc en avoir été épargné ? » Longuement il me fixa, j’allais poursuivre mon chemin quand il poursuivit in-petto : « Alors je me dois d’instruire votre nègre sur le genre de calamité que vous êtes ! —Passez votre chemin ou bien j’en réfère aux autorités compétentes ! —Et bien faite-s-l ! Ces autorités ne vous donneront pas raison, Eliel. Faites-le et l’on vous internera dans un institut pour le restant de vos jours. la femme que vous servez avec tant de ferveur est un usurpateur, se faisant passer pour une femme de couleur. Elle vous a berné depuis le début. Cette délicieuse créature a chassé le nègre et a fait de leur peau, une descente de lit ! Gardez-vous de la voir comme une personne fiable car Mrs matheson est sans compassion, sans le moindre scrupule….

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—Assez ! je refuse de vous écouter une fois de plus et si vous osez encore vous montrer à moi, je vous jure que…. —-Vous m’abattrez comme ces nègres ? Comme il est facile de deviner vos dessins et je lis en vous comme dans un livre ouvert. A votre place j’éviterai de quitter Philadelphie moins que vous cherchiez à honorer toutes les charges qui s’abattent contre vous ? » Prestement je pris le bras d’Hamlet pour continuer mon chemin. Nash m’attendait, je ne pouvais le faire attendre. Mais à peine franchisse-je la porte de son imprimerie que les employés me tournèrent le dos. D’un pas mal assuré je me rendis dans son bureau pour l’y trouver, assis au milieu de ses piles de journaux, la tête entre les mains, accablé par quelques ennuis. « Bonjour Tm, c’est moi Tyler ! » Il ne releva pas la tête et se contenta de me tendre une feuille, une gazette de la Virginie. Inutile pour moi de la lire, je savais ce dont il était question. « Alors vous nous avez menti depuis tout ce temps ? Vous n’avez pas idée de l’ampleur de ce drame ! Vous n’avez pas idée de…. Pourquoi nous avoir ainsi menti ? —Tom, je vais tout vous expliquer ! —Non ! Il n’y a plus rien à dire sur ce sujet, vous êtes bannie de mon existence, VOUS, ce monstre sans cœur, ce poison qui lentement coule dans nos veines pour nous tuer inexorablement ! Comment avez-vous pu quand nous vous faisions confiance ? —Tom, je suis la même personne que celle que tu as connu !

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—M. Nash-Weston ! Coupa-t-il froidement. Il ne pourra en être autrement pour vous ! Maintenant, sortez de mon imprimerie ! Sortez et n’y mettez plus jamais les pieds ! » Abasourdie j’allais m’exécuter prise en faute et honteuse de m’être ainsi faite avoir. Une fois à l’extérieur je me collais contre le mur afin de vomir. Force de constater que mon Hamlet était resté à l’intérieur, cerné par les employés de Nash-Weston qui me désignaient du menton. Sur leur visage je pouvais facilement lire leur colère, leur courroux et leur déception. Nauséeuse comme je pouvais l’être en de telles circonstances, je pris le chemin du retour plus lourde encore qu’Atlas portant la terre sur ses épaules. Avec difficulté je gravis les marches du perron pour tomber nez-à-nez devant Birdy. Elle m’accueillit d’un regard dur pétri de froideur, somme toute méritée et elle me suivit du regard, trouvant plus àpropos de ne rien dire jusqu’à ce que j’eusse retrouvé mes esprits. « Vous devriez partir Mrs Matheson, déclara-t-elle d’un ton bilieux. Manifestement votre place n’est pas ici mais dans votre plantation de la Virginie ! —Ce n’est pas ce que tu crois Birdy ! Cet homme vous sert un indigeste repas que vous ne parvenez à avaler quand dans toutes cette histoire, je suis…. —Cessez donc vos mensonges ! Nous sommes las de les entendre ! Vous ne valez pas moins que le cafard que l’on chasse et que l’on écrase sous notre talon,. Sortez de cette maison avant qu’on ne vous y trouve. Je ne suis pas certaine de pouvoir quoique se soit pour vous ! »

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Mes affaires sous le bras je descendis l’escalier, la gorge nouée. Dehors une dizaine de visages m’attendaient, soit Pierre Lucet, Rose Martin, Lee Jackson, Joseph petitgars, Hippolyte Paul, Hamlet, Amon Riche, Baltazar, Christopher Lee Potts et Victor Monce. Nannie me retint par le bras. « Ne sortez pas, Miss Graham ! Ne sortez pas ! » Une voiture passa, s’arrêta et en sortie Mrs Fitzroy qui se fraya un chemin à travers les membres de l’Association. Nannie lui ouvrit la porte avant même qu’elle n’ait eu à frapper. « Miss Graham, j’ai eu vent de votre situation et j’accours pour vous prêter mains fortes. Tout cela n’est que calomnie n’est-ce pas ? Laissez donc cela ici et Nannie va nous faire un bon thé. N’est-ce Nannie ? Venez, allons nous assoir dans le salon ! » Et je la suivis, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Ses mains gantées se posèrent sur mes mitaines. « Ce malotru déverse sa bile et vous ferais passer pour une damnée créature de Dieu ! Toutes ses calomnies sont immondes et je suppose non-fondes. Comment Diable peut-il agir ainsi ? Vos amis massés au portail sont là pour vous soutenir dans l’adversité car il leur est impossible de ne pas prendre parti dans cette mauvaise fortune. Oui, vous l’avez bien entendu ; les membres de l’Association s’opposent à ce que vous finissiez pendue ou incarcéré car en ce moment-même l’on discute de votre sort à la Cour de Justice. —Mrs Fitzroy, je….

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—Non, Tyler ! Vous n’avez pas à vous justifier de quoique se soit ! J’ai su à la minute où je vous ai rencontrée que votre destin diffère en tout point des leurs mais vous avez en commun avec ces malheureux le fait que vous avez fui. Merci, Nannie ! Posez tout cela ici. nous nous débrouillerons, merci !Alors ma chérie, quelle sera l’issue de cette affaire ? » Comment le saurai-je ? Avec Matheson jje n’avais aucune certitude. Seulement celle de savoir qu’il me dévorerait vivante. Fatiguée je l’étais, rien de plus normal. Un tribunal compétent trancherait mon sort et il en sera fait de ma liberté. On lira sur ma pierre tombale : Ci-git, une femme qui eut cru en son destin malgré la noirceur de son âme ! Cette pensée me fit frissonner d’effroi. Les autres au portail se dispersèrent et parcourue de spasmes je m’allongeai sur le sofa, laissant nannie me masser les pieds. Les yeux dans le vague je fixai un détail du manteau de cheminée. Mourir restait la seule alternative puisque j’avais par négligence causé la mort de ma mère. Cette pauvre malheureuse devenue folle s’était donné la mort. Je vomis de la bile, écœurée par ce que j’étais devenue : le fantôme de moi-même. Vers quinze heures, Nannie m’apporta un pli disant : P honte à vous qui n’avez pu vous défaire de votre perfide personnalité ! » cet anonyme pouvait être n’importe qui. Révulsée au plus haut point je lorgnai du côté de la rue, cherchant des indices du passage de Matheson. Mrs Fitzroy avait dit vouloir revenir en fin de journée mais je ne désirais pas la voir, ni elle, ni personne. Et

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puis je vins à penser à Keynes. Là où il se trouvait être il devait s’amuser de la tournure des événements. Il devait se dire : Cette petite intrigante n’a ce qu’elle mérité ! Grand bien lui fasse d’être ainsi confronté à ses vieux démons ! La main sur le ventre je revins au salon. Shakespeare aurait pu écrire une pièce inspirée de ma tragédie personnelle. Il aurait été question d’une femme dotée de touts les attraits de la nature, passionnée et besogneuse mais acculée par un tortionnaire ayant les traits de Matheson. Son seul tort aurait été d’avoir cru en l’amour. Plusieurs actes pour décrire sa longue descente en Enfers. Le Premier Acte se serait jouée à Savannah entre diverses personnes gravitant autour de notre malheureuse héroïne. il y serait montré un monde arrogant, fier de ses valeurs et de ces gentilshommes composant ce monde. On y percevrait la nature de chacun : cette bienveillante mère dotée d’une aura exceptionnelle, de ses fils avides de pouvoir et de ce vieux grandpère sénile parlant à tort et à travers de l’âge d’or de cette civilisation. Et moi Eliel j’apparaîtrais dans une tenue virginale, telle une offrande faite aux Dieux-dollar, sacrifiée sur l’autel de notre société capitaliste. Matheson n’aurait de cesse de me tourner autour vanté à chacun ma noblesse de cœur, ma bonté et mon élogieuse personnalité. Un mariage serait célébré à la fin du Premier Acte. Sous des applaudissements feutrés j’apparaitrais à la main de ce dernier dans le costume immaculée d’épousée ; au-dessus de notre tête planeraient de noires nuées. Dans l’Acte second, il serait question de vérité, celle de la guerre destructrice, de

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ces hommes enrôlés pour défendre le drapeau confédéré, l’étendard sanglant de la Géorgie. Cette mère si bienveillante s’écrirait : Prenez garde mon enfant, car vient un temps sombre pour lequel vous ne serez pas épargnée ! Etla dépouille de mes frères arriveraient au milieu de pleureuses jouées par des femmes de couleur. Le temps de la désolation, illustrée par le retour de Matheson des champs de bataille ; Il écraserait ma tête entre ses mains en disant : Il vous faut vous sacrifier pour que règne de nouveau la lumière ! J’aurais à me débattre tandis que ses mains enserreraient mon cou. Du blanc virginale je passerais au noir obscur, sinistre et prémisses à une série de malheur. Dans l’Acte Trois, l’on me verrait ramper, el corps meurtri par la colère de cet époux que le public n’aurai ce cesse d’haïr. Il m poursuivrait pour me frapper et lancer son horde de démons à mes trousses. Fuir, fuir ! Serait mon crédo. Alors les potes des Enfers s’ouvriraient pour dévoiler des pluies diluviennes transformant les sentiers en boue mélangées avec du sang, celui des innocents. Comment prétendez-vous laver ce que vous avez souillé ? Lancerait Matheson en me poursuivant, le canon de son fusil braqué sur ma tête. A force de détermination j’arriverai à cette terre promise. Cela serait l’acte Quatre, soit une promesse de vie meilleure jusqu’à ce qu’on me démasque. Keynes, l’amant éconduit, ce cynique personnage mettrait toutes ses compétences en œuvre pour me racheter une vertu, osant pitoyablement lutter contre Matheson. Aucune issue possible si ce n’est la mort, décidée par

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avance par ce dramaturge anglais. Il n’y aurait pas d’autres actes à jouer. Le rideau se fermerait sur tous ces morts achevés par Matheson plus conquis que jamais. Il finirait par cette morbide sentence : Le sang des Innocents a permis la victoire des Justes ! Qui applaudirait cette œuvre glaciale où le mal triomphe de la sagesse ? Mrs Fitzroy ne trouva pas le chemin de la maison. Keynes vint frapper à la port de ma chambre. « la guerre fait rage et vous baissez la garde, prête à rendre les armes n’est-ce pas ? Matheson semble tout disposer à vous étriper, à répandre vos trimes sur a chasée et baladée cotre tête au bout d’une pique. Et pourquoi une telle animosité à l’égard de sa ravissante femme ? —Ma pauvre mère était très malade. Elle en avait assez de souffrir ; elle voulait s’en aller pour rejoindre ses fils. Ma mère ne voulait rien entendre alors que je lui prodiguais les meilleurs soins qu’une enfant puisse accorder à sa mère. Elle avait tout simplement renoncé à vivre. . —Alors vous l’avez tuée ? Poursuivis Keynes tenant sa pipe en suspens. Cette mère aimante, vous l’avez tuée ? Répondez seulement à la question Miss Graham. —Elle est morte de chagrin quand je me suis détournée d’elle, accablée par les incessants reproches et menaces de Matheson. J’ai porté son enfant, son fils…. Mais il est mort emporté par la fièvre. Je tenais encore ce petit être dans mes bras quand il m’a frappé. Que devais-je faire sinon m’enfuir ? Il m’a cru infidèle, soumise aux plaisirs des hommes campés en ville et je n’aurai pu le raisonner. Il m’a vu comme une femme légère sans aucune

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morale après le décès de ma mère. Je savais qu’elle avait trépassé mais je n’ai pas eu le courage de le contempler une dernière fois, accablée par mon propre chagrin. J’étais désespérée et Matheson a compris que je comptais l’abandonner alors il descendu mes domestiques en me menaçant d’en abattre davantage si je m’en allais. Ces gens étaient ma seule famille, mon seul réconfort. Il n’y a rien d’étonnant à ce que je cherche à vouloir les ressembler, m’unir à leur souffrance. M. Keynes, vous en auriez fait de même. —le croyez-vous vraiment ? Vous êtes mariée à cet homme pour le meilleur et pour le pire, prit-il le temps d’articuler. Ah, ah ! Je n’aurais pas accordé la moindre importance à ses menaces. Vous le connaissiez n’est-ce pas ? Vous saviez qu’il vous tuerez puisque vous lui appartenez, tout autant que ces nègres. L était de son bon droit de disposer de vous comme il lui plaisait de disposer. —Vous n’êtes pas si différent de lui. Vous n’êtes là que pour duper les pauvres gens et…. —Vous avez failli m’avoir vous savez, déclara Keynes le sourire aux lèvres. Oui, j’ai failli m’apitoyer sur votre sort à un détail près, celui de ne pas avoir cru à votre ignoble attirance pour Nash-Weston. Attirance platonique si l’on peut en juger par votre condition de femme isolée et provenant des états sudistes. —J’ai pour Nash-Weston une profonde estime ! Mes sentiments à son égard ne sont pas erronés. —vraiment ? Je vous aurai cru plus raisonnable. Alors si tel est le cas, mieux vous vaut fuir avec cet homme que de devoir subir un jour de plus les démentes

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accusations de ce mari bafoué. Sachez que si vous décidez à partir, je couvrirais vos arrières. Alors ? Que prévoyez-vous de faire ? » Cette question me prit de cours. Assise en face de lui, je tentais de conserver un semblant de dignité. Il me fixait avec intensité, cherchant à connaitre mes intentions, celles que je dissimulées aux yeux de tous. « Qu’attendez-vos de moi précisément ? —Etes-vous prête à l’entendre ? Divorcez de Matheson. Il pourrait ne pas supporter de vous savoir dans les bras d’un autre. Je parle de flagrant-délit et son embarras sera tel qu’il demandera à divorcer de cette épouse volage. —Et qui verrez-vous dans ce rôle d’amant ? —Et bien moi ! Qui d’autre voyez-vous dans ce rôle ? Vous vivez déjà sous mon toit et il n sera pas difficile de le convaincre de ma duplicité. Je sais comment jouer ce personnage. Il s’agira pour cela d’un baise en public sous le regard de quelques témoins mandatés par mes soins pour rétablir la vérité, celle selon laquelle vous êtes une femme sans éthique. « Je ne vous laisserais pas repartir sur les routes, dussé-je me corrompre pour arriver à mes fins. —Matheson vous fera couper les couilles pour ensuite vous les faire bouffer. C’est tout ce que vous obtiendrez de lui. —N’ayez crainte. Il n’est pas né celui qui parviendra m’intimider. Cependant, merci à vous de vous en inquiéter ! »

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[Epilogue]

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Dépôt légal : [octobre 2015] Imprimé en France

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Obscénités dans le Salon  
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