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L’HEURE DES

CODES [Sous-titre]

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Du même auteur Aux éditions Polymnie [La cave des Exclus]

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MEL ESPELLE

L’HEURE DES

CODES

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Polymnie

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© 2014 – Mel Espelle. Tous droits réservés – Reproduction interdite sans autorisation de l’auteur.

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[Dédicace]

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[PrĂŠface]

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Chapitre 1

Londres 1931, Inutile de vous dire que je garde un très mauvais souvenir de Virgil. Petit garçon il était potelet, pervers et affreusement gâté ; il commençait toujours ses phrase par : « Moi je… » Et prenait un malin plaisir à nous remettre à notre place, nous autres fils de baronets ; il savait de par son talent à l’introspection et la cognition nous faire tirer des larmes de colère, de dédain ; fort d’une position sociale supérieure à la nôtre, Virgil restait un maitre incontestable de la rhétorique de mauvais parlementaire et il n’était pas rare de l’entendre dire que : « Les hommes forts sont faits pour gouverner ! » A l’entendre ainsi parler, je m’étais mise à écrire pour le dévier, lui, abject petite créature sans compassion. Un matin je l’avais surpris à fouiller dans mes affaires, ce qui eut pour effet de me rendre dingue voir complètement hystérique, s’en suivit un corps-à-corps des plus inégaux, lui franchement rondouillard et moi maigrichonne au point de sentir tous mes os sous ma peau ; la gouvernante dut nous séparer ; Hamilton et moi fûmes punis,

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excepté Virgil qui comme toujours s’en sortait bien. Nous avions longtemps cherché à l’ignorer mais l’ombre de Virgil précédait toujours sa massive silhouette et quand nous pensions être loin de lui voilà qu’il surgissait en sifflant, les narines écartées et la main posée sur sa poitrine. Nos longues récréations à la Callen’ House furent toujours gâchées par la présence de ce détestable gaillard, geignard et entêté. Il a fallut que nous le supportions jusqu’à son entrée à Eton, puis oxford ; jusqu’à ce jour je n’avais plus entendu parler de lui excepté dans les récits endiablé de mon cher Hamilton. Il disait de ce dernier : « Mieux vaut l’avoir mort qu’en peinture ! » Et moi de rire aux éclats en me souvenant de toutes ces heures passées à la terroriser quand lui n’était pas à trouver des stratagèmes pour nous humilier devant son parterre de flagorneurs parmi les illustres relations de son père. Hamilton et moI faisions tout pour le semer, pas étonnant par ailleurs qu’il n’ait pas cherché à me recontacter après ces longues années de silence. Hamilton le revoyait une fois par an au moment de leur villégiature en suisse, leur traditionnel séjour à la montagne dans un chalet partagé avec un bande de copains d’Oxford. Cercle très étroit dans lequel les femmes étaient naturellement exclues avant d’apprendre que certaines obtenaient les faveurs de ces gentlemen. Enfin bref, je reçus un appel de mon Hamilton disant que Virgil séjournait à Londres, lui avait une sainte horreur de la foule et des gens en dehors de ses relations privilégiées c’était bien là une première à noter d’une pierre blanche dans l’almanach

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du bon citoyen britannique. Hamilton tenait à ce que je le rencontre, histoire d’enterrer la hache de guerre. Mais peutêtre n’en avais-je pas l’intention. Il m’avait oublié depuis toutes ces années ; pas un courrier, pas un appel ; possible également qu’il ait oublié jusqu’à mon nom. Il me fallut plus de quarante huit heures pour accepter. Fichtre ! Quel comportement devrais-je adopter face à ce monstre sans cœur et sans âme ? Il devait encore m’en vouloir d’avoir mis du sel dans sa citronnade ou badigeonner ses biscuits à la cannelle de foie de morue ; n’avais-je pas également dans un moment d’inspiration mis ses jouets au fond du parc dans un sac hermétique ? Cette rencontre ne m’enthousiasmait guère et pourtant ce matin-là j’enfilai ma robe verte pour me rendre à ce salon de thé. Allait-il seulement me reconnaitre ? Au salon baroque de ce lieu prisé je lorgnais tous les hommes entrant dans cet établissement, m’attardant sur ceux ayant un certain embonpoint ; Virgil devait bien avoir atteint le quintal, peut-être arborait-il une épaisse barbe et des vêtements d’un autre temps ? Il serait gras et puant, soufflant comme un buffle au moindre effort et après m’avoir toisé du regard il m’aurait accusé de sorcellerie pour tous les crimes commis au cours de notre enfance à la campagne. L’attente sembla durer une éternité et après avoir épluché le Times et le Sun, le Daily Mails et autres, je devais me mettre à l’évidence qu’il ne viendrait pas. C’était bien son genre, ne pas honorer les rendezvous ; les personnes dites importantes ne font pas attention à leurs semblables quand ils disposent d’un temps illimité.

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Un second café noir arriva et je consultais ma montre. Onze heures quinze. Toujours pas de Virgil. Classique. J’allais quitter mon emplacement, soit près de la fenêtre aux lourds rideaux vermeil quand un homme, tout de noir vêtu me bondit dessus. « Winnie ? Vous devez être Winnie. Je suis Virgil ! Pouvons-nous nous assoir, je vous prie ? Je suis profondément navré de vous avoir fait attendre. » Ce Virgil était plutôt bel homme, assez pour qu’on se retourne sur son passage. Un sourire franc mais timide apparut sur ses lèvres belles car bien dessinées. Que dire de son ténébreux regard qui me pétrifia ? Et puis il me toisait d’une bonne tête, voir plus ; adieux tous ses kilos superflus, ce Virgil-là avait la silhouette d’un sportif, homme habitué à une vie dans la nature et des loisirs dignes d’un champion de yacht. Les cheveux tirés sur le côté, il arborait un visage confiant emprunt de charme. Beaucoup de femmes l’auraient trouvé à leur goût. « J’aurais du prévenir le maitre d’hôtel quant à mon retard, seulement il m’aurait été impossible de vous convaincre de rester. Finalement j’ai du sauter à bord d’un livreur faisant route vers St James. —En toute honnêteté j’avais l’intention de partir. Mais… j’avoue avoir été surprise par votre requête. » Le serveur nous tendit la carte et Virgil disparut derrière celle-ci. Quant à moi je tentais de concentrer mon attention sur un détail de son anatomie pour ne pas perdre le fil de la conversation. En fait je ne savais quoi lui dire, de l’eau avait coulé sous les ponts et ce nom Virgil ne signifiait plus rien pour moi.

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Et face à mon malaise son sourire s’effaça. Il n’était pas stupide, il comprendrait mon malaise, puisque luimême ne sut comment engager la conversation. « Et bien, dites-moi comment vous trouvez Londres en cette partie de l’année ? Clarence me dit que vous êtes là de passage, n’est-ce pas ? » Il ferma la carte pour poser les mains sur ses jambes croisées et posa son regard sur un détail de la table basse. « Souhaitezvous déjeuner ? Ils servent un délicieux coq au vin. On pourrait trouver leurs horsd’œuvre tout à fait savoureux. Qu’en ditesvous ? » Il me parlait comme à une vieille amie alors que depuis toujours je ne le portais pas dans mon cœur, lui et ses idées réactionnaires. N’ayant pas de réponse de ma part, il changea de tactique. « Alors comme ça vous travaillez pour une maison d’édition ? Et cela vous plaitil ? —Assurément », murmurai-je sans vouloir rentrer dans les détails. Cet entretien serait à classer sans suite. Il m’avait toujours vu comme un imposteur, doté d’un sacré tempérament, j’étais à ses yeux une sorte de sibylle capable d’inverser le cours du temps, faire pleuvoir quand il faisait beau et apaiser la couleur de Jupiter quand les cieux s’assombrissaient. Il m’avait toujours vu comme une rivale se disputant l’amitié du brave petit Hamilton, l’ami de tous. Il me semblait encore l’entendre se plaindre de moi à son père : « Je ne veux pas qu’elle reste avec nous, père ! Elle ne sème que trouble et chaos ! Chassez-la

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hors de ces murs ou c’est moi qui partirais ! » Les sourcils de Virgil se froncèrent et je crus lire au fond de ses beaux yeux une forme de lassitude dont j’avais été habituée plus jeune. il voulait probablement savoir comment je m’en sortirais. Mettre les personnes en difficulté l’avait toujours amusé et une fois de plus il s’en tirerait victorieux. Il héla le garçon pour commander un café, refusant de rester en échec face à mon refus de déjeuner en sa compagnie. Il n’avait pas prévu cela ; en venant ici il avait du penser que je serais comme toutes les autres folle de lui et que je me mettrais à bavasser comme une pie, fanfaronnant sur mon expérience dans cette maison d’édition et jouant les ingénues quand il me questionnerais sur mes sorties dans la capitale. « Et où résidez-vous? » Questionnais-je pour constater que je le troublais. Il avait étudié à Eton et à oxford, il avait rencontré des personnalités augustes et de sa trempe et voilà qu’il se mettait à présent à douter de lui comme un petit garçon pris sur le fait de sa mièvrerie. « Je réside chez un ami. Le fils d’un amiral. Lui et moi avons été au Soudan. A l’époque le Ministère des Affaires Etrangères avait besoin de diplomates pour endiguer les conflits et cette expérience fut des plus enrichissantes, tant sur le plan humain que sur le plan stratégie. On ne peut comprendre les subtilités de notre fonction qu’en étant sur place. M’est-il indiscret de vous demander si vous écrivez toujours ? » Il refusait de me regarder. On aurait dit qu’il survolait cette scène à dix mille lieux

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d’ici. Que lui répondre ? Nous n’étions pas tout à fait sur la même longueur d’onde lui et moi ; il ne s’était jamais intéressé à mon travail, ni à mes loisirs et le fait qu’il me posa cette question me parut incongru. Alors j’expirais profondément en triturant mon collier de perles. «Oui, cette passion est par la force des choses devenue mon métier. C’est encore à Londres que je puisse tout mon inspiration. Pour cela il me suffit de m’assoir sur un banc pour me mettre à voyager ici et là. Forcer de constater que je suis une inconditionnelle de cette métropole qui tend à émouvoir, surprendre et fédérer. Et pour vous ? Quelle est votre actualité ? —Je suis toujours attaché au cabinet des Affaires Etrangères mais en ce moment je m’accorde une courte pause pour gérer les problèmes de succession de mon père. Il s’avère que me connaissances juridiques sont limitées et je ne veux en rien me sentir léser face aux procès incriminent les sociétés de mon père et ses créanciers. —Oui je l’ai appris en lisant le journal. Et… je suis profondément navrée pour votre père. Il était vraiment une belle personne, philanthrope et altruiste. Je ne connais pas d’homme plus généreux que lui et ce qu’il a fait pour ses semblables est tout à fait unique. A mon grand regret je n’ai pas pu me rendre à ses funérailles mais… —J’ai reçu votre lettre », coupa-t-il et son regard plongea brièvement dans le mien. La situation était déjà assez gênante comme ça pour qu’il en ajoute sur son père, et puis cela m’angoissait de devoir en parler. Le désir de fuir au plus vite me tenaillait. Au revoir Virgil et ravie de t’avoir revue !

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Son regard eut quelque chose de franchement déroutant ; on eut dit des paillettes d’or scintillant sur son iris. Comment ne pas rester insensible ? « J’ai apprécié votre lettre. Vous avez un style bien à vous. Quant à mon père, il aura bien vécu. Sir Clarence vous aurait-il pour quelles raisons je souhaitais vous voir ? » Voilà donc, nous approchions du motif de notre rencontre; il ne faisait rien par hasard, avec lui tout était calculé et j’aurais dit le savoir quand Clarence vint me trouver pour me faire part de la requête de Virgil-tête d’œuf : « Juste un verre avec lui cela ne vous engage en rien ! Et s’il vous ennuie trop, rien ne vous empêche de foutre le camp avant que cela ne dégénère. » Maintenant tout me paraissait plus limpide et je me le figurais encore dans la demeure familiale des Harrington et dire à son père que les domestiques n’accomplissaient pas leur travail. Toujours là quand on ne s’y attendait pas et toujours là pour pourrir votre existence. « Je mets en vente le château dans les mois à venir et… j’aimerai que vous fassiez l’honneur de vous joindre à la vente de certains objets ayant appartenu à ma famille. Cela sera très intime. Une poignée d’amis seulement.» Il se leva à son tour et sa haute taille m’enveloppa. Oh, oui ! Il n’était plus le rondouillard d’antan, l’affreux garçon aux joues rondes et au regard pervers ! Là ce bel homme avait tous les motifs pour me dérouter, m’éloigner de mes opinions sur le véritable Virgil et telle une gosse effrayée je baissai la tête, m’accrochant à

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mon sac de façon assez ridicule d’ailleurs. Il me tendit une poignée de main. « Si cela vous dérange d’y assister je le conçois. C’est la raison pour laquelle je n’insisterai pas. Voici ma carte pour le cas où vous changeriez d’avis… Je vous raccompagne ? » Il régla nos cafés et m’aida à enfiler mon manteau. A le voir sourire, j’en frissonnais. Quant à Clarence je ne pouvais lui en vouloir d’avoir continué à le fréquenter, tous deux étaient restés de bons camarades ayant partagé Eton puis Oxford. Ils avaient appris à se respecter et au fond de moi je jalousais leur relation basée sur des centres d’intérêt commun. Par pudeur ou probablement parce qu’il savait que cela m’ennuierait, Clarence ne me parlait jamais de Virgil. Pourtant ils se fréquentaient tous deux assidument : Les Alpes, La France, la Suisse, l’Italie. Et dans la rue, il s’alluma une cigarette, le chapeau enfoncé sur la tête. « Une poignée d’amis vous dites ? Alors je vais prendre le temps de réfléchir. Je prends ce taxi… au revoir, Virgil ! » Ma mère, Lady Weston soupait avec Richard ; le lévrier irlandais vint à moi, famélique chien au dos vouté arborant une mine renfrogné, voire méprisable puisque j’avais osé manquer le diner. « Ma chérie est-ce toi ? Entendis-je demander, puis aussitôt la voix reprit. Il s’est comporté avec moi de façon très moral et il m’a fallu lui indiquer la porte. Veuillez m’excuser une toute petite seconde. Il y a des affaires d’ordre privé qui n’attendent pas ! » Et elle apparut dans l’encorbellement de la porte, sculpturale dans sa robe de satin

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crème. La moue boudeuse elle s’appuya contre le chambranle de la porte pour mieux me défigurer du haut de sa superbe. « Il se fait tard mais Bernie rajoutera une assiette pour toi si tu acceptes toutefois d’être des nôtres. Comment s’appelle ta conquête ? il a forcément un prénom et à en juger par le rouge qui colore tes joues, je dirais qu’il ne t’a pas laissée indifférente. Dis-moi tout ! Est-il riche au moins ? —Il s’agit de Virgil Harrington. —Lord Virgil Harrington ? Tu parles du fils prodigue de Lord Angus Harrington ? Je n’en crois pas un mot. Sir Richard est ici, alors surtout ne commet pas d’impair, murmura cette dernière en remettant une de mes mèches derrière mon oreille. Mots cohérents, phrases courtes et pensée rationnelle. Richard ! » Ce dernier se leva. Tout deux complotaient quelque chose. Ma mère restait une intrigante que ces précédents mariages et veuvages avaient rendus amers ; à jamais elle resterait pauvre et elle comptait sur moi pour la tirer du trou financier dans lequel elle s’était fourvoyait : mauvais investissements bancaires et dépenses excessives afin de préserver son train de vie. Elle empruntait à certains de ces amis et ces derniers agacés par sa fiévreuse personnalité ne donnaient plus suite à ses sollicitations. Richard restait son ami de toujours bien que leur relation restait des plus platoniques ; jamais entre eux ils ne parlaient d’amour et tout tournait autour de ses finances. Ils avaient tous deux un goût fort prononcé pour le luxe et par économie, ma mère accepta de louer le dernier étage de son luxueux hôtel contre

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service rendu puisqu’on ne pouvait parler de transaction financière, ce qui inéluctablement la conduirait à revoir leur amitié. Alors Richard jouait les pères et me trouvait toujours des tas de sobriquets pour illustrer le rôle qu’il tenait ici. Tour à tour, avocat, banquier, investisseur et charlatan il se déplaçait toujours dans l’ombre de ma mère encore assez jolie pour faire tourner la tête des vieux amiraux de Chelsea dont la pension de retraite lui permettait de vivre chichement à Biarritz, Paris, Rome et Madrid. Jamais je ne connus une femme aussi dépensière, désordonnée et désorganisée que cette dernière ; cependant elle s’évertuait pour ne rien en montrer aux simples mortels, ceux qui encore se précipitaient à ses devants pour lui être présentée. Richard alors que le souper n’avait pas pris fin alluma son cigare sans me lâcher des yeux. « Lord Harrington est donc en ville ? S’enquit-il des plus incrédules, Et on aurait omis de m’en informer. Décidément ce monde tourne de travers. Et que fais-il en ville ? —Probablement cherche-t-il à dépenser son héritage comme il sait si bien le faire, répondit ma mère en ouvrant la fenêtre pour en chasser les volutes de fumée. Cet arrogant Harrington vient de rencontrer ma fille, c’est bien plus que nous l’avions imaginé Richard. Avec un peu de maîtrise Winnie pourrait s’en faire un ami. N’est-ce pas Winnie ? Et de quoi avez-vous parlé tous deux ? la dernière fois que je l’ai vue, ce fut à peine s’il m’a salué. Peut-être les gens comme nous ne semblent pas lui convenir.

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—Voyons Cailtin cessez de vous fustiger : Vous n’êtes pour rien dans son rapport avec les autres. Il est arrogant certes mais pas moins attaché à certaines valeurs comme le travail, la famille et l’argent. Oui, tout comme votre mère je serais curieux de savoir ce dont vous avez parlé Winnie ! —Et bien de la pluie et du beau temps. A vrai dire je pense qu’il n’avait pas toute sa tête en me proposant cette entrevue. Lui et moi sommes comme chien et chat et Clarence lui aurait parlé de moi. » Le regard de ma mère croisa celui de Richard. Il lissa la moustache surplombant sa barbe et inspira profondément. Je savais ce qu’il pensait. Si Clarence Hamilton était mon meilleur ami, ma mère voyait cette relation comme une pure fantaisie, une lubie de plus à ajouter dans ma longue liste de caprices. Pour eux deux j’aurais pu faire un bon mariage avec Clarence et richard aurait accepté de me doter si Clarence avait eu la présence d’esprit de me demander en mariage, ce qui ne fit pas et je le comprends. J’étais pauvre et insignifiante dans leur monde. « Mais de quoi avez-vous parlé exactement ? Ne nous tiens pas en haleine Winnie. Aurait-il fait mention d’autre chose qui puisse nous faire songer qu’il aurait changé ? —Il compte vendre son domaine et par conséquent m’a invité à me joindre aux ventes enchères privées. Rien de plus. —Il vend son domaine ? Questionna Richard maintenant ahuri par ce qu’il venait d’entendre. Il vend son domaine et vous prévient, vous Winnie de cette foutue vente ? Pourtant il doit savoir que vous

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n’avez par d’argent Qui serait assez généreux pour financer vos achats ? —Naturellement. Winnie ne peut se rendre à une vente sans rien acheter. Il doit me rester cinq mille livres en banque. Il te faudra faire bonne impression là-bas et s’il le faut nous vendrons la voiture. Elle ne nous sert peu et force de constater que nous avons plus urgent. —La Packard ? Il est hors de question que vous vendez la Packard ! C’est une merveille de technologie et on ne pas s’en débarrassez ainsi sur un coup de tête, Catilin ! Non ! je vous avancerez l’argent Winnie, comme dis votre mère vous ne pouvez vous rendre chez Harrington sans rien acheter, même s’il ne s’agit que d’un service en argenterie portez-vous en acquéreur ! Vous aurez besoin de mon valet de pied et d’une femme de chambre. —Winnie partira avec Wallis. Je pourrais encore m’en passer quelques jours. Et combien de temps resteras-tu ? —Uniquement le week-end ! J’irai emprunter des robes à Sophie et je les ferais reprendre à ma taille. Vos toilettes auraient fait l’affaire mais on vous a tant de fois vu dedans qu’il serait indécent pour moi de vous les emprunter. —Et qui sera ton chaperon ? Tu ne peux pas te rendre là-bas sans chevalier servant. On dira partout que tu es misérable au point de ne pas avoir l’ombre d’un soupirant. —Je suppose que clarence m’accompagnera, répondis-je sans réfléchir. —mais enfin ! Il est fiancé ! D’un bond ma mère se leva comprenant avec horreur dans quelle situation désastreuse je me trouvais être. Annule tout ! Ne prends pas

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le risque de paraitre pauvre à leurs yeux parce que je sais qu’il y aura du bon monde chez Harrington. C’est navrant mais nous ne pouvons nous permettre une telle humiliation ! —J’ai bien un neveu à Londres mais savoir si Harrington accepte de le recevoir c’est autre chose. Arrg ! je réfléchirais à tout cela à tête reposée et je soumettrais à ce Lord le nom de mon protégé. Il ne fera aucune objection à ce qu’une femme aussi talentueuse que votre fille vienne accompagner ! » Ma mère, la tête dans la main se trouvait être dans tous ses états ; pour moins que cela des mères éplorées seraient passées à l’acte. Alors elle quitta sa chaise pour gagner la fenêtre et y inspirer un grand bol d’air frais. « Il va t’être plus que très urgent de te trouver un époux, Winnie. Notre situation est des plus précaires et j’admire ton travail chez ton éditeur mais cela ne te permet pas de te marier alors il te faudra revenir bien vite à la réalité des faits. Sans mariage nous seront toutes deux contraintes à vibre de la charité des autres et salue la bonté d’âme de Richard. Veuillez m’excuser mais je suis fatiguée d’entendre tout cela. Winnie, laisse-nous s’il te plait. Richard et moi avons à parler de choses et d’autres…. » Peu après huit heures, un charmant bibi sur la tête et tout en enfilant ses gants ma mère déposa un long baiser sur mon front. « Tu as une mine effroyable ! Je suppose que tu as passé toute na nuit à écrire… richard et moi avons discuté jusqu’à très tard ce matin et nous sommes venus à la conclusion suivante. Tu iras chez Harrington avec Huxley.

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—Oh, non maman, pas lui ! Il est complètement dérangeant ! Je ne peux pas m’afficher en sa compagnie sans m’attirer les moqueries des uns et des autres. —Si tu avais mieux Winnie, je suis persuadée que tu le prendrais mais Louis est notre unique solution. Il n’est peut-être aussi charismatique que ton Hamilton mais il est le seul à ne pas être fiancé et le seul qui est la confiance de Richard. Or tu sais que je ne peux contrarier Richard, après tout le mal qu’il se donne pour nous être agréable. Le temps d’un week end il te faudra l’apprécier. Il passera nous saluer ce soir, alors s’il te plait ne gâche pas tout par ta désinvolture et des assassines remarques ! » Mais ce dernier n’attendit pas d’être en fin de journée pour venir nous saluer à domicile ; il débarqua à la fleet street et demanda à me voir entre deux travaux. En me voyant il se leva, affichant un timide sourire sur ses lèvres ciselées et les rides d’expression déforma son regard de vipère car trop étrange pour qu’on l’imagine humain. « Milady, comment allez-vous ? —Vous êtes sur mon lieu de travail. Pour tout le monde je suis Winnie. Que faitesvous ici ? —Un bonjour aurait été de mise mais comme je vous surprends sur votre lieu de travail, il est à penser que toute marque de civilité est bannie. Je viens de recevoir l’invitation de Lord Harrington que voici. Il écrit vouloir me recevoir ce week end en sa demeure et en votre charmante compagnie. Je ne peux refuser une telle invitation, alors je devais vous en faire part et ce, dans les plus brefs délais. »

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Alors folle de rage je l’attrapais par le bras pour le conduire dans l’escalier aux murs lambrissé et une fois en bas après m’être assurée que personne ne pouvait nous écouter je ne peux me contenir davantage. « Richard est derrière tout ça. Il a su la veille que Lord Harrington m’invitait à sa vente aux enchères et comme je n’avais pas de cavaliers, votre ami Richard a pensé à vous mais n’allez surtout pas vous imaginer que j’ai quoique se soit à avoir avec ce choix. Il y aura d’importantes personnalités là-bas et il n’est pas question de vous avoir dans mes pattes. —Non, vous ne m’aurez pas à me subir, c’est à peine si vous remarquerez ma présence. Qui plus est j’ai obtenu la liste des invités d’Harrington et force de constater que j’aurais bien plus à partager avec eux qu’avec vous, sauf votre respect. Beaucoup ont étudié à Oxford tout comme moi. —Oh, non pitié ! N’évoquez pas vos études à oxford, ni vos douteuses relations de la City. Je veux seulement que vous vous taisiez, mon avenir en dépend vous comprenez ? —Maintenant vous cherchez un mari Winnie ? —Non ma mère seulement et elle ne sera pas tranquille si vous gâchez ses plans. Il n’est pas nécessaire que vous passiez ce soir, l’essentiel me concernant à été di et soyez aimable de ne plus porter vos horribles cravates d’un autre âge. Et oubliez vos souliers et votre tailleur, cela vous donne des airs de gangster. —Alors pour vous plaire je devrais apparaitre nu ? J’apprécie votre franchise mais quelle leçon pourrais-je tirer d’une

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femme qui n’habille de façon très démodée et qui dissimule son infortune en reprenant d’anciens modèles pour paraître moins fade ? » Il venait de faire mouche et vexée je me mordis les lèvres jusqu’au sang ; « Il ne sera pas nécessaire qu’on s’adresse la parole là-bas et passé ce weekend nous n’aurons plus rien à nous dire. Bonne journée Sir Huxley ! » En rentrant chez ma mère après une journée des plus harassantes, j’aperçus la voiture de Clarence Hamilton garée dans la rue. Il descendait l’escalier quand j’allais l’emprunter et notre regard se croisa. « Votre mère m’a fait savoir que vous ne serez pas là avant une petite heure rapport aux préparatifs dus à notre week end et je venais savoir de votre bouche comment c’était déroulé l’entretien avec Virgil. —Fort déplaisant, nous n’avions rien à nous raconté ! Toute cette mise en scène n’était pas utile, qui plus est en sachant que je vais me faire accompagner de Huxley. Il n’est peut-être pas trop tard pour refuser. —et voue me feriez passé pour un rigolo. Virgil n’était pas obligé de venir vous saluer. —Alors pourquoi l’a-t-il fait ? Personne ne l’a forcé à devoir se montrer sympathique envers moi, tout en sachant et ce n’est un secret pour personne, que je n’ai nulle intention de l’apprécier. Lui et moi n’avons rien à nous dire, chuchotai-je pouvant ainsi exprimer ma colère survenant avant, pendant et après cette inopportune rencontre. Après cette vente aux enchères, qu’il se rassure : je n’ai pas pour ambition d’être son amie ! »

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Clarence me fixa avant de se pencher à mon oreille. « Restez seulement vous-même et tout se passera pour le mieux. »

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CHAPIRE La campagne explosa sous nos yeux de citadins et dans cet océan de verdure j’échangeai un regard complice à Clarence. Après les bocages et ses chaumières aux charmes pittoresques, les voitures s’engagèrent plus encore dans les terres pour arriver à une haute barrière flanquée des armoiries de la famille Harrington. Plus jeune j’avais fantasmé sur cet immense domaine néo-gothique avec ses grandes fenêtres et son parc, ses écuries et tous les logis mitoyens jusqu’à ce qu’on m’éloigna de la verte campagne britannique pour des jours moins bucoliques dans la capitale. Les domestiques nous firent une haie d’honneur, quand leur maître éprouvait des difficultés à taire ce sourire narquois sur ses lèvres ; « Soyez la bienvenue Milady ! Articulat-il en me broyant sa main dans la sienne. Et vous devez être Sir Louis Huxley, si je ne m’abuse. Sir Térence… Venez, que je vous présente! » Et plus rien de sa part si ce n’est ce sourire railleur. Tous les amis de Virgil se trouvaient être dans le salon, soit une vingtaine de visages à enregistrer quelque part dans ma mémoire à court terme. Le cœur battant à rompre je me tins isolée du groupe, incapable de trouver la force en moi pour aller tenir salon auprès de ces inconnus qui se connaissaient depuis des temps immémoriaux et à eux seuls formaient une sorte de sphère invisible et infranchissable. Virgil m’avait présenté comme étant : Lady Mills-Weston de Bloomsbury ! Et

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rien d’autre…. Or pour beaucoup ce nom ne signifiait rien de bien conceptuel. Aurait-il pu ajouter : Cette petite garce que j’ai jadis enfermée dans le cabinet du second pour la dissuader de me mordre ? Cela aurait été plus approprié. Wallis m’avait précédée dans la chambre verte et me demanda comment les retrouvailles s’étaient déroulées. Et moi de glousser, ôtant mes souliers pour les jeter au loin et m’écrouler sur le lit. « Horrible tout simplement ! Hamilton m’a abandonné pour sa petite fiancée et ce cynique Huxley ne trouve rien de mieux à faire que de fanfaronner sur ses exploits à la bourse ! Je ne peux vraiment pas me sentir à l’aise ici. —C’est que vous prenez tout au premier degré, déclara ma bienveillante Carolinedite Wallis prenant place près de moi sur ce lit, le sourire aux lèvres. Cet endroit est somptueux, dommage qu’il lui faille vendre. Il trouvera un acheteur, je ne me fais pas de soucis pour ce domaine. Quelle tenue souhaitez-vous mettre ce soir ? —La robe parme ! Wallis, ne partez pas maintenant, j’ai encore besoin d’un câlin. Qui sinon vous pourrait réussir à m’apaiser, murmurai-je en la serrant fort dans mes bras. Pourquoi Wallis ne pourriez-vous être en bas avec moi, je m’ennuierais beaucoup moins en votre compagnie. Nous aurions des tas de choses à nous raconter. —Voyons, Milady n’appartiens pas à la pairie et mon père, ni le sien avant lui n’avait d’argent et encore moins un titre. Je suis née humble et ma mort se fera de façon on ne peut plus discrète. Voulezvous que je finisse votre robe pour le déjeuner de demain ? Il serait préférable

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que je le fasse à l’office au milieu des autres domestiques mais je sais que vous n’êtes pas au milieu de votre forme aujourd’hui et avant que vous ne descendiez pour le diner, je tiens à vous apporter un peu de réconfort. » Alors je posai la tête sur ses jambes pendant que Wallis cousait. Elle me parlait mais bien vite je ne l’entendis plus sombrant dans un bref et bénéfique sommeil avant qu’on ne vienne frapper à la porte de ma chambre. Huxley s’y tenait et me déshabilla du regard.. « Je venais m’assurer que tout allait bien. Vos amis vous réclament à corps et à cris. —Quels amis ? Je n’ai pas d’amis ici ! —Voyons, le compte Harrington n’est-il pas votre ami ? Et que dire de Lord Hamilton ? —Et vous êtes monté jusqu’ici seulement pour me dire ça ? wallis est ici et elle est là pour m’aider à ne pas paraitre trop défroquée en cette fin de journée. Faites savoir à vos nouveaux amis que ma présence ici ne sera être remise en cause par un fil de basse qualité et un tissu rapiécé par tant d’emploi. —Vous me chargez d’un message mais délicat. » Et je lui claquai la porte au nez. Wallis horrifiée dissimula sa bouche derrière sa main avant de tout embarquer pour continuer son ouvrage à l’office. Une fois en bas, Huxley ne me lâcha pas. Il s’arrangeait pour toujours se trouver près de moi, écouter mes conversations et prendre parti à mes discussions ; il avait un avis sur tout et plus pénible pour moi fut de le voire glisser vers Clarence pour lui

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parler quand ce dernier cherchait à fuir sa compagnie. « Les relations humaines ne sont jamais simples, déclara un homme à la longue mèche arborant un franc sourire. C’est toujours quand on se sent le moins épié que tous les regards convergent dans la même direction, poursuivit-il en prenant le temps de me défigurez. Dans votre cas, Milady, vous êtes le point de mire de tous ici mais aucun ne semble être assez courageux pour vous aborder. —peut-être n’ai-je aucune raison d’être abordée ? Vous auriez grand tort à rester près de moi. Et si vous êtes un chasseur de dotes je ne suis pas financièrement intéressante. Tous ici ne sont plus sans l’ignorer mais pas vous. —Mon nom est Julian Davenport et l’on s’est déjà croisé il y a trois mois de cela dans une soirée offerte par Lord Hamilton. Il est tout à fait possible que vous ne vous rappeliez plus m’y avoir croisé mais moi je me souviens très précisément de vous. Il s’avère que je m’y étais rendu avec mon cousin par alliance, Lord Virgil et que vous l’avez clairement ignoré. —Oui j’ai une fâcheuse habitude de me tenir à l’écart lors des soirées mondaines de la capitale. —Alors pourquoi vous y rendre si ce n’est pas pour vous fondre dans la masse ? Vous auriez certainement tout à y gagner. Votre morne indifférence ne vous sert pas. Huxley est peut-être le seul à obtenir votre attention et il est regrettable pour vous que vous ne sachiez tirer profit de cette inestimable relation. » Ce vendredi soir promettait d’être ennuyeux et alors qu’on s’apprêtait à passer à table, je reçus un compliment de

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la part de la fiancée du maître de maison. « Ravissante robe, déclara cette dernière sans même me regarder, ce modèle porté par vos soins pourrait revenir à la mode ! » Cette Charlotte me prenait de haut comme tous ici d’ailleurs : en sa présence on pouvait remarquer une ambiance glaciale bien qu’ordinaire dans ce milieu ; on se toisait, se jugeait et ensuite on pouvait passer aux hostilités. Sybil de son côté rayonnait, cette lumineuse jeune femme jouissait d’un certain prestige au bras de mon Clarence qui à aucun moment ne crut bon vouloir fédérer, bien trop absorbé par ces autres gentlemen. On m’installa en bout de table compte tenu de la préséance et mon voisin ne fut autre que Julian Davenport on ne peut plus séduit par ma détresse, celle ne pouvoir trouver à m’épanouir auprès de ces personnalités du monde des affaires, de la diplomatie et des institutions. « J’ai cru comprendre que vous êtes venue avec Hamilton n’est-ce pas ? Et vous vivez à la Bloomsbury vous aussi ? Ce service de table est magnifiques mais je reste persuadé que nous le trouverons pas en vente demain » Huxley à mon grand désarroi se plaça à ma droite et posa la main à plat sur mon dossier. « Oui, un magnifique service des manufactures de porcelaine française. Un modèle unique dont on craindra d’abimer les motifs en feuilles d’or, répondit-il à ma place avant de lorgner dans ma direction. J’ai demandé à me placer près de vous de façon à ce que vous ne soyez pas seule, milady.

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—Noble intention. Mais je ne suis pas seule puisque que Mr Davenport me tient compagnie ! » Cette remarque l’affecta bien qu’il n’en montra rien et le Davenport en question détourna la tête pour répondre aux questions de sa voisine de droite. « j’ai été pourtant claire quant à mes intentions. Je veux que vous cessiez de m’importuner. —Je pourrais mais j’ai reçu la consigne de ne pas vous lâcher d’une semelle. Vous pourriez tomber et ne pas pouvoir vous relever. Qui plus est, je suis bien trop heureux de soir pour exprimer autre joie que de la bonne humeur. Bonne humeur qui soit dit en passant pourrait vous contaminer. —Cela ne risque pas. Restez-en à vos élucubrations mentales concernant vos placements financiers et faites abstraction de ma personne je vous en serez grée. » Une fois que tout le monde trouva place autour de cette immense table dans la salle à manger aux charmes baraque, mon attention se porta sur les candélabres posés au milieu de la table. Harrington aimait le luxe comme son père avant lui et le père de son père avant lui, tout cet décor frisait l’indécence et dans cette pièce d’apparat on comprenait de quelle manière Lord Angus Harrington consacra le reste de ses dernières années ; il avait collectionné tant de pièces, tant de trésors que je comprenais les motivations de son fils à vouloir vendre. « Connaissez-vous la jeune femme assise près de ce grand homme blond là-bas. Lui se prénomme Arthur G quelque chose et il est très riche à ce qu’on me rapporte. Il a fait fortune en investissant dans une

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société d’import américaine. Cette dernière se prénomme Lady Ann et elle n’a malheureusement pas un sou en poche. D’après ce qu’on raconte elle aurait fréquenté des hommes très influents d’où la raison de sa présence à cette table. Rien ne semble la dérouter pas même le fait que vous soyez mieux loti qu’elle ce soir. —euh….Mr davenport. —Appelez-moi Julian. J’aimerai vraiment vous compter parmi mes nouvelles relations et Dieu sait combien je suis compliqué en ce domaine. —Sans vouloir vous contrarié, je ne suis pas ici en représentation. Je suis seulement là pour la vente et dimanche tout cela n’aura été qu’un vague souvenir. —mais nous pourrions aussi bien nous revoir à Londres maintenant que les présentations sont faites. » Les regards convergèrent dans notre direction ; nous chuchotions et ces murmures paraissaient indécents alors que nous devions restés paisiblement à attendre que Lord Harrington dirige la conversation. Ce qu’il fit précisément en parlant de ses travaux entrepris sur l’aile droit du château. Les hommes à cette table l’écoutaient avec attention afin de répondre comme autant de maitres d’œuvres réunis là ; on nous servi des coquilles Saint Jacques avec du caviar en garniture et des asperges. Cela me dérangeait que l’on parle de toitures et de réfection quand un si bon repas nous honorait. Le nez dans mon assiette, je restais fermée à toute conversation autour de moi les langues commencèrent à se délier au fur et à mesure que nos verres se visaient. Ma rivale, cette majestueuse Sibyl

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s’esclaffa au commentaire de son voisin de table et Charlotte triturait son collier de perles sans rien perde du contenu des assiettes de ses convives. Les plats succédèrent aux plats à un rythme soutenu et Huxley voyant que je ne partageais par leur délire sur un débat sur les villégiatures à la mode, se pencha à mon oreille. « Est-ce que tout va bien, Milady ? Vous n’avez pas dit un mot depuis les hors d’œuvres. Lady Roselyne me dit que la Sardaigne reste très prisé, qu’en pensezvous ? —Vous savez très bien que je ne partage pas le goût de tous ici pour les voyages au long court. Il s’avère que je n’en ai pas le temps ni les moyens. —Ladu Mills-weston travaille dans l’édition, crut-il bon ajouter à sa voisine qui aussitôt me dévisagea avec empressement. Nous pouvons dire que des œuvres littéraires passent sous sa critique et son devoir est celui de nous tailler un diamant brut pour lui apporter tout l’éclat qu’il vaille pour le rendre toutes ces facettes. —Comme c’est original, souligna Lady Roselyne avant de passer à toute autre chose. A savoir au sort réservé à la classe populaire de ce pays : tous ces pauvres au salaire indécent. En levant le nez de mon assiette, mon regard croisa celui de Virgil. Il devait me voir comme une pestiférée, tout juste bonne à être sauvée des eaux comme Moïse autrefois. Il m’avait accepté dans son cercle par charité d’âme après de Clarence eut insisté quant à la nécessité d’entretenir de bons rapports avec son amie d’autrefois Clarence qui dinait à

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l’autre bout de la table, point gêné par mon profond malaise. « Aimez-vous la chasse Winnie ? —Absolument pas ! —Vraiment ? Clarence m’a pourtant affirmé qu’à la chasse à courre vous saviez vous distinguer. » Cette fâcheuse manie qu’il avait d’appeler tout le monde par son prénom frisait l’immoralité. « Nous chassons deux fois l’an et ce genre de manifestation pourrait vous convenir, vous qui ne semblez pas à l’aide sans des endroits clos et dépourvus de toute agitation. Et que pensez-vous des courses ? Nous pourrions nous y croiser tout à fait par hasard et parier sans le savoir sur les mêmes favoris. En ce moment trois de mes chevaux courent pour les grands prix et c’est un spectacle des plus grisants. —Llady Mills-Weston n’a pas son pareil pour dissocier plaisir et contraintes professionnelles, déclara Huxley d’un ton qui se voulait sarcastique. Si on la payait pour nous pondre un article que l’art de tourner en ridicule les chevaux et leur joker, elle le ferais sans hésitation. —C’est exactement Milord, vous semblez bien me connaître, répondis-je par un sourire exagéré. Vous ne pensez pas si bien dire. Il n’y a rien qui puisse m’exécrer que l’oisiveté de certains. —Aucun loisir ne pourrait avoir raison de votre assiduité Winnie ? —La musique sans aucun doute. —Allons-y pour la musique alors ! En ce moment à Coven garden on reprend les concertos de Vivaldi. C’est un enchantement au-delà du raisonnable ; certains auditeurs s’émerveillent par tant

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de grâce, il serait plaisant pour moi de vous y accompagner. Que dites-vous de vendredi prochain ? —Sans façon non. » A la fin du repas je m’enfuis en catimini. Les gommes partis à leur fumoir je n’avais plus aucune raison de rester au milieu de ces femmes hautaines et rigides à l’excès. Sans plus attendre, je me déshabillais seule pour rentrer sous mes draps. En bas personne ne remarquerait mon absence et je m’endormis de bonne heure, cela ne m’était pas arrivé depuis des mois.

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CHAPITRE De bonne heure je quittais ma chambre pour aller marcher dans le parc. Sous ce grand chêne quelques souvenirs me revinrent à l’esprit : Clarence et moi nous nous poursuivions autour du tronc en imitant les Indiens d’Amérique et Virgil, ce gros Virgil cherchait à s’immiscer dans notre jeu. Je m’assis là, contre cet arbre deux fois centenaire et les larmes me montèrent aux yeux. Nous nous étions battus Virgil et moi, ce dernier m’avait traité de : « pauvre orpheline assistée ! » Cela m’avait mise hors de moi. Ce temps bien que révolu conservait certaines stigmates, impossibles à cautériser. Mon Dieu ! Pourquoi ne pouvais-je être comme toues ces autres femmes, pleines d’assurance et si séduisantes ? Tout le monde alors s’empresserait de venir me saluer en vantant mes mérites. A la place de cela, je passais pour une acariâtre femme, trop pauvre pour qu’on la remarque et trop détestable pour qu’on la fréquente. En rentrant au château par l’office, je vins à croiser Julian en robe de chambre jetant un œil sur la pile de journaux destinés au reste des invités. En me voyant il peigna sa mèche sur le côté et me talonna dans l’escalier de service. « Winnie ? » les domestiques accélèrent le pas pour ne pas être témoin de notre proximité, partout l’on dirait que Davenport et moi entretenions une relation des plus compromettantes dans l’office de Lord Harrington ; « Pincez-moi si je rêve ! Est-ce vous winnie ? En botte et en nuisette sous une veste trois-quarts au col de zibeline ? Une

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étrange apparition, vous en conviendrez et qui plus est en cette heure matinale, moi qui pensait que vous étiez du genre à ne pas quitter votre lit avant midi. ! Qui cherchez-vous à fuir en passant par cet endroit ? —Je cherche ma femme de chambre, mentis-je effrontément pour me disculper d’être en pareille tenue dans cet endroit improbable. Elle se nomme Wallis et… » Il me suffit d’en parler pour la voir surgir.de nulle part pour se ruer vers moi, un linge propre à la main. « Je viens de terminer votre robe, Milady. —Oh, vous êtes un ange Wallis, je ne sais comment vous remercier ! » Elle me suivit dans ma chambre et une fois à l’intérieur je me mis à glousser, trouvant tout cela si absurde. Mais Wallis ne peut s’empêcher de me faire la leçon de morale tout en essayant de me rendre présentable. Cette tenue appartenait à Sophie comme une grande partie de ma garde-robe. « Que savez-vous de Davenport ? —Sir Davenport ? Et bien il est le cousin par alliance de notre hôte et il est dans les affaires. L’on ne sait au juste ce qu’il fait mais on dit que tout ce qu’il touche se transforme en or. Une sorte de Midas en sorte. On ne lui connait aucune relation et encore moins prétendue fiancée. Je ne sais s’il s’agit d’un bon parti mais Lord Harrington le place en haute estime. —Et que di-t-on de moi dans l’office ? » Wallis ne répondit pas de suite, le nez dans ma boite à bijoux. Elle esquiva la réponse sachant que je ne tiendrais compte des remarques faites ici et là. Elle passa mes discrètes boucles d’oreilles à travers

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mon lobe et prit du recul pour contempler son œuvre. « On dit que Sir Huxley est à vos petits soins et cet esquire a laissé entendre qu’il achèterait les meubles empire du petit boudoir. —Du petit Boudoir ? J’ignorais qu’il fut aussi romantique ! Mais que dit-on de moi Wallis ? Suis-je assez convaincante dans le rôle de la revêche et timorée baronne sans le sous ? —Taisez-vous donc ! A l’office, les valets de Lord Hamilton et de Harrington s’étonnent que vous soyez si incommodée par cet environnement puisque vous avez passé tant d’été ici. Certains hommes ne comprennent pas que vous puissiez avoir changé et que votre sensibilité n’est plus tout à fait la même au fil des années. Maintenant il vous faut descendre et vous joindre au reste de la troupe ! » Charlotte se leva en me voyant arriver et les hommes attablés l’imitèrent. « Oh, Lady Winnifred, comment allezvous? Nous avons appris par votre femme de chambre que vous étiez un peu souffrante hier soir et sachez que nous sommes soulagés de vous savoir parmi nous ! Prenez donc place et ne vous laissez pas mourir de faim ! Après cela nous vous attendrons tous dans le salon pour vous proposer les premiers lots ! » Le petit déjeuner avalé je remontais pour enfiler une tenue appropriée pour cette fin de matinée, à savoir un ensemble assez fluide et à l’expression de Charlotte je sus que ma robe ne correspondait pas à leur idéal féminin. On ricanait au salon et l’on jouait de la musique sur le piano à queue. Ann passa devant moi sans même me

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saluer, se contenant pour son amant à qui elle gardait les meilleurs sourires. Plus jeune j’avais joué des adagios sur le clavecin de la salle de musique et en passant les doigts sur son acajou finement sculptée je me revis plus jeune rêvant d’être une tsarine ou quelque chose de plus grandiose encore. Un train m’arracherait à cette existence pour me conduire dans les plaines immaculées de la Russie. Alors je m’assis sur le banc, souleva le tissu recouvrant les touches en ivoire pour commencer à jouer une sonate. Un bruit me fit sursauter. Là devant la porte-fenêtre se tenait Virgil. « Veuillez m’excuser, je….je ne voulais pas vous déranger. » Il se leva pour marcher vers moi et ma main s’éloigna du clavier au moment où il s’assit près de moi. « Vous plaisez-vous ici ? Avez-vous retrouvé vos repères ? —Ce n’est pas aussi simple que l’on ne le croit. Autrefois nous étions des enfants incompris dans un monde d’adultes et aujourd’hui nous sommes des adultes enfermés dans un monde étroit où chaque chose se doit d’être à sa place. » Il resta à fixer un détail de ma robe, probablement les fleurs entrelacées sur le corsage. Je n’aurais su répondre. Aucun de nous deux ne sembla vouloir parler, nous étions habitués à nous fréquenter sans rien échanger que ces silences. Je revins à ma partition pour trouver un mouvement facile à réaliser sans plus tenir compte de Virgil. Pourquoi ne pas attaquer celui-ci ? Mouvement allegro, en Ré mineur. « Vous êtes ici chez vous Winnie. Je ne veux pas que vous vous sentiez étrangère à tout cela, c’est votre monde autant que le

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mien et j’aimerais que vous y fussiez à l’aise. Il serait regrettable que vous ne puissiez en profiter. —j’en profite à ma manière. Ce matin je suis allée dans le parc, dans la serre et maintenant je me tiens derrière ce clavecin. Aucun de vos invités ne pourrait affirmer s’amuser autant que moi, Milord ! Et j’ai encore bien l’intention d’en profiter avant que tout cela ne soit plus. —J’ai quelque chose à vous montrer. Accordez-moi cinq minutes et je reviens vers vous ! » Il tint parole et me tendit une serviette de cuir. En l’ouvrant je tombais sur des dessins, des textes écrits de ma plume, des croquis encore et encore et des poèmes. « Je les ai trouvé dans un endroit insolite, à croire que vous ne vouliez que personne ne les trouve. Je tenais à vous les restituer. Combien d’autres trésors avezvous cachés ici ? —C’est moi qui ai écrit tout cela ? J’ignorais avoir été aussi féconde. Ah, oui, je me souviens de ce texte ! Je l’avais rédigé à la demande de votre père, une sorte de plaidoirie sur la tolérance. L’avezvous lu ? Oh et ce dessin….mon premier autoportrait. Lord Angus disait que j’avais un don pour le dessin mais ma père comparait mes dessins à d’affreux gribouillages. Ah, ah ! J’avais même dessiné votre vieux chien….c’est toujours émouvant de regarder ça dix ans après. Il doit y avoir plein d’autres de mes œuvres dans la nursery. C’est encore là que j’aimais me réfugier pour composer. —J’aime beaucoup ce dessin. —Vraiment ? C’est un travail à la sanguine. J’étais un peu hésitante et toujours très appliquée à retranscrire

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certains détails, comme ces yeux par exemple. J’y ai consacré des heures pour un résultat peu convaincant finalement. —Je le trouve très réussi. —Ce n’est pas ce que vous en pensiez à l’époque. Vous disiez que je dessinais aussi mal que je me tenais, autant dire que vous saviez si justement me critiquer. —Celui-ci n’est pas mal non plus. » Son doigt effleura le mien au moment où il attrapa la feuille pour la remettre au-dessus des autres. « Oh, non ! Vous ne pouvez pas dire ça ! Votre grand-maman s’est prêtée au jeu mais on ne peut pas dire qu’elle ait appréciée le résultat. Je préfère le portrait de votre intendante, Mrs Thompson….Dieu que j’ai pu les faire souffrir quand on y pense. » Sa main se posa sur la mienne avec douceur tel le passage d’un papillon et son doigt effleura les lignes imparfaites du fusain. « Vous êtes talentueuse, il vous faudra songer à exposer. —Ne vous moquez pas de moi, Milord. Oh, non ! Encore l’un de mes affreux autoportrait ! je voulais vraiment vouloir y arriver. —Vous avez fait un remarquable croquis du château. Permettez….le voici ! L’aquarelle est magnifique. J’aimerai vous l’acheter ? A combien fixerez-vous son prix ? —Je ne suis pas une artiste. —Que dites-vous de quarante livres ? —Non, prenez-le, je vous l’offre ! En même temps je devrais tous vous les laisser. Ils n’étaient plus en ma possession depuis dix ans. Gardez tout ! C’est votre propriété, plus la mienne. Maintenant je

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dois vous laisser. Il est plus de dix heures et Sir Huxley m’attend dans le salon. » Huxley voulait acheter du mobilier et il m’insupportait à murmurer prenant des notes dans son petit carnet à couverture de cuir. Depuis deux heures il déambulait de pièces en pièces pour s’enquérir des lots mis en vente. « Est-ce qu’il vous plait ce miroir ? —Non ! —Pourtant je l’imagine parfaitement bien chez votre mère, dans le petit salon. C’est un modèle baroque… » Déjà je ne l’écoutais plus songeant à Virgil coincé dans cette existence ; Il n’avait pas fait le deuil de son père et chaque souvenir le hantait. Il avait raison de vouloir tout vendre ; plus que jamais il cherchait à tirer un trait sur son passé. « Et que dites-vous de cette pendule ? —Qu’en feriez-vous ? Elle est si colossale. —Elle est en vente pour trois mille livres. Si je la prends je veillerais à en baiser le prix. —Pourquoi ne pas l’acheter à sa juste valeur ? Ce prix est des plus honnêtes et cela m’agace de vous entendre vouloir débattre avec le commissaire priseur ! C’est pathétique. —Donc, vous désapprouvez ? —Lors Angus était quelqu’un de très bien ! Il n’aurait pas apprécié voir son domaine volé en éclats ! Toute sa fortune dilapidée aux quatre vents, non, il il serait devenu fou. Mais bien-sûr tout cela vous échappe, vous qui ne jurez que par votre argent. Vous me faites honte, vraiment. » Partout l’on échangeait, discutait et évaluait le pris des objets ainsi rassemblées dans les plus grandes pièces et

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autres lieux que l’on ne pouvait vider faute de moyens, de temps ou d’arguments valables pour justifier le fait que certains objets s’avéraient être là depuis plus de deux siècles. Or n’ayant pas d’argent à dépenser je restais en tout et pour tout prisonnière de Huxley en parfait complet de soie cherchant à prouver à tout qu’il avait de l’argent et qu’il comptait le dépenser à outrance ; Près du lourd rideau cramoisi derrière lequel enfants nous aimions nous cacher Clarence et moi, les ladies gloussaient toutes parfaites dans leur robe noires, boa de fourrure jetés négligemment sur les épaules et coiffures crantées soulignée par de coquettes et discrètes boucles d’oreilles en diamant, saphir, émeraude, améthyste et sautoir en perles soulignant leurs courbes longilignes. De là o* je me tenais je pouvais les entendre respirer,, se délecter de leur thé tout en faisant sonner leur bague contre lla porcelaine de ce service à thé. Sitôt que je passais à proximité de leur groupe, elles baissaient la voix jusqu’à ne plus émettre de son. Le valet me servit une tasse de thé au citron que je dégustais debout telle une pièce de ce décor. Les discussions reprirent de plus bel, un détestable sentiment de n’être pas admisse dans cette communauté me tenaillait. Si j’aimais jouer le carte de la provocation je n’apprécie pas cependant de tels expressions de dédain. Clarence apparut et des plus soulagées, mon cœur se mit à battre avec ferveur, lui au moins serait me tirer de l’embarras. Il me salua à distance avant de se fondre dans le groupe de gentlemen posté ici. « Je vous ai cherché toute la soirée d’hier et ce matin, o* étiez-vous donc

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cachée, questionna Julian posté derrière moi, le sourire conquérant sur les lèvres. Vous n’êtes apparemment ni du matin ni du soir. A quel moment de la journée pourrais-je vous rencontrer ? —Euh….je n’en sais rien. Je n’ai pas l’habitude d’être abordée de cette façon, voilà tout et je m’étonne que vous soyez encore là. —Mais pourquoi devrais-je me défaire d’un si charmante compagnie ? Je sais vous êtes fâchée contre moi parce que je vous ai emprunté votre Hamilton mais voyez-vous quand nous nous rencontrons ici et là nous avons pour habitude de descendre en ville pour échanger sur des choses et d’autres sans jamais être interrompu dans nos interminables bavardages. —D’abord ce n’est pas mon Hamilton, ensuite vous êtes libre de faire ce que vous voulez de votre temps libre je ne serais pas la première à réclamer votre présence à mes côtés. —J’j’aimerais vous croire mais Clarence m’a dit des tas de choses intéressantes sur vous et le fait que vous soyez la fille de Lady Mills-weston est un bon début selon certains de mes à-priori. —Je doute que Clarence ait pu vous dire quoique se soit à mon sujet. Il ne se confie jamais aux étrangers. —Un étranger moi ? » Les amies de Charlotte m’épièrent puis en un même mouvement quittèrent l’endroit pour retourner à leurs emplettes. Comme nous avions le salon pour nous et la banquette disponible, Julian m’invita à aller m’assoir sur la causeuse de velours vert disposé devant une immense composition florale tenue par un angelot.

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« Mon cousin, Clarence et moi avons pris l’habitude de nous revoir une fois par semaine et nous passons nos vacances ensemble. Virgil a toujours aimé avoir son petit monde autour de soi. » Perdue dans mes pensées, je tournais la cuillère en argent dans ma tasse dans un mouvement hypnotique et totalement dépourvu d’intelligence. Le citron au fond de la tasse ne semblait pas vouloir y rester et remontait lentement à chacune des rotations. « Que quoi parliez-vous ensemble dans la salle de musique ? Je sais de source sûre que vous y étiez et je me félicite que vous ayez pu échanger un peu avec Virgil. La hache de guerre pourrait être enterrée et vient le moment tant attendu de la cérémonie du calumet de la paix. —Je ne vos suis pas tout à fait. Je suis ici à la demande de Clarence et cela ne me ressemble pas de déroger à certains de mes principes. —Vous dessinez plutôt bien. Oui, Virgil n’a pas hésité à me montrer vos œuvres il y a plusieurs semaines de cela et c’est probablement cela qui l’a motivé à tenter de renouer avec vous. —Pour être tout à fait franche, il n’y a jamais rien eu entre nous. » Huxley revint et nous voyant l’un contre l’autre resta comme figé sur place, ferma son calepin pour se diriger vers la table pour accepter un verre de limonade tendit par un valet. Notre regard se croisa et alors je me rapprochais de Julian jusqu’à pouvoir glisser des mots secrets au creux de son oreille. « Je n’ai rien à attendre d’un homme comme lui.

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—Sommes-nous à parler de mon cousin ou de votre ami expert en placements ? —Vous êtes une véritable commère et je n’ai pas l’intention de me confier à vous. Il serait temps pour vous de vous trouver une nouvelle interlocutrice à torturer. Il y a bien une fois dans ce cheptel qui ait pu attirer votre attention. —Oui, vous. » A présent il me dévorait des yeux. Il pouvait mentir pour s’attirer ma sympathie. « je vous conseille de renoncer tout de suite. » et entendant cela, Huxley se précipita vers le couple que nous formions. « Milady, j’ai à m’entretenir avec vous. —A quel sujet ? —Et bien, nous devions nous mettre d’accord quant à la liste du mobilier que nous devons acquérir. Veuillez m’excuser Mr Davenport. —Ce n’est pas un problème, j’allais de toute façon partir. Winnie n’a nulle intention de bavarder de choses aussi futiles que la météo. Peut-être une discussion plus intellectuelle pourrait lui convenir. Au plaisir, Winnie. » Il s’en alla et folle de rage je sortis mon étui à cigarette de mon sac. « Vous avez donc décidé de me pourrir l’existence, Huxley ! On peut dire que vous vous y prenez plutôt bien, à ce jeu-là vous êtes au-dessus de tous. Dieu, qu’il me tarde de rentrer chez moi ! » Peu après on nous convia à passer dans la salle où se tiendraient les enchères et après avoir enchainé trois cigarettes je rejoignis le reste de la troupe pour me retrouver sur la dernière rangée de chaises prévues pour les enchérisseurs. %a mère aurait été à l’aise dans cette assemblée et

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elle n’aurait pas u où poser son regard en raison de cette profusion de gentlemen prêts à dépenser une fortune en l’espace de quelques instants. Après seulement vingt minutes je sortis pour m’en griller une ; sur les marches du perron se tenaient trois Lords dont Virgil. Impossible pour moi de revenir sur mes pas, je devais braver ce récif pour filer voile debout dans le parc. « Trouvez-vous votre bonheur ? Questionna l’amant de Lady Ann, la brunette au large sourire, ce blondinet aux allures de dieu nordique m’alluma d’une façon plutôt froide. Il poursuivit sans même me regarder ; Que feriez-vous Milady si votre navire prenait l’eau et que vous deviez l’abandonner en pleine mer ? —Edward soyez aimable de ne pas vouloir torturer mes invitées avec vos questions d’ordre métaphysique ? —Et bien je suppose que je resterais sur ne navire en question. —Vous supposez, donc vous n’êtes pas sûre. Voyez-vous Milady, Lord Virgil et Lord Hector pensent qu’il est préférable de tout abandonner pour sauver leur peau quittent à passer pour des lâches au sein de notre société. Absurde non, car tellement risqué ? —Si l’on vous écoutez Edward, il n’y aurait que des lâches à peupler notre monde or sil les hommes se distinguent par leurs actions, certains devraient voir en nos choix un acte de bravoure. —Et de quoi est-il question ? —De l’amour Milady ! Toujours est encore de l’amour ! Affirma Edward, l’œil pétillant et le teint devenu en une fraction de seconde, plus frais. Il n’y a pas de sujets qui divisent autant les hommes. Vous

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devez certainement être de celles qui pensent qu’un gentleman digne de ce nom ne peut fuir ses responsabilités en niant ses devoirs. —Un homme ne peut prétendre être un homme s’il n’a jamais été éprouvé. —Voilà qui est bien répondu, Milady ! Un gentleman comme vous Edward, n’a donc aucun souci à se faire ! Quoique vous fassiez vous serez toujours gentlemen car viscéralement soucieux de préserver votre réputation ! » Edward lança un regard 0 Virgil qui baissa les yeux et seul Hector osait me regarder. A ce moment précis je décidais de partir sans attendre la fin du débat, j’en savais assez pour me faire une opinion de cet homme et des deux autres. Cela ne m’étonnait pas que Virgil préfère abandonner le navire plutôt que de braver les intempéries. Enfant déjà il était couard, braillant sans cesse pour obtenir gain de cause et larmoyant quand je parvenais à le pousser à bout. Charlotte n’aurait aucune crainte à avoir car une fois mariée elle serait assez riche pour ficher le camp avant l’arrivée de la tempête. Assise sur mon banc je vins à penser à Clarence. Il venait de trouver la femme de sa vie ; cette dernière ne m’aimait pas, voyant en moi un potentiel danger pour son couple. Une fois à Londres il nous faudra espacer nos sorties. Il me faudra trouver quelqu’un d’autre pour me distraire, quelqu’un qui ne soit pas Huxley. Pourquoi ne pas songer à Davenport ? Connaissant ma mère elle refuserait cette relation. Il n’a pas d’argent, pas de titre et pas de nom ! Pense un peu à ton avenir ! J’en ai assez de tout cela.

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Alors je pris une bicyclette pour me rendre en ville et y acheter quelques friandises chez Mary Cowder. A peine étais-je entré dans sa boutique qu’elle poussa un cri de joie en me voyant. Son bonheur n’était pas feint et après m’avoir gavé de petites douceurs, de gâteaux et pates d’amande, elle me laissa repartir aux environs de seize heures. Le temps de rentrer, il fut bien vite cinq heures. J’avais manqué le déjeuner et Charlotte, telle un diable dans sa boite me sauta dessus, griffe sortie. « Lady Winnie, vous auriez du nous prévenir que vous déjeuniez en ville ! Nous tenons à qu’aucun ici ne manque de rien et nous allons finir par penser que la cuisine que nous servons ici est indigeste. Seriez-vous au moins des notre au diner ? Que vous manquiez le souper cela n’a aucune importance compte-tenu de votre garde-robe mais soyez aimable de prévenir notre majordome une heure avant le service, cela serait tout à fait convenable ! » Cette sorcière me faisait la morale, derrière son air affligé, ses sourcils trop taillés et sa bouche tranchant sur sa peau ‘albâtre ; Elle s’était attendue à ce que je réponde, que je me confonde en excuse mais aucun son ne sortit de mes lèvres/ Comme j’allais emprunter l’escalier, elle poursuivit la main posée sur son collier de perles. « Avez-vous l’habitude de sortir à Londres ? Finalement nous en savons si peu sur vous, excepté peut-être le fait que vous vous passez fort des conseils d’autrui. Regrettable pour vous que Lord Hamilton ait jeté son dévolu sur une autre, mais vous saurez vous consoler avec une personne de

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votre condition. Ne baissez pas es bras, vous le trouverez mais certainement pas ici. » Quelle petite Pute ! Huxley frappa à ma porte peu de temps avant le diner ayant appris par un tiers que je n’y participerais pas et sur le seuil de ma porte, je fus frappée par la souffrance qui se lisait sur son visage. En robe de chambre, les cheveux défaits sur mes épaules je lorgnais dans le couloir avant de sortir. « Milady, je….j’en suis profondément navré. —A quel sujet ? —Elle n’a pas à vous parler ainsi et si j’avais su de quelle façon l’on vous accueillerait j’aurais refusé d’être de a partie. C’est tout simplement révoltant. —Elle ne s’est pas exprimée sans raison. Mais qui a bien pu vous parler de notre entrevue ? —Nous partions demain aux aurores et avec votre permission nous ferons charger les malles ce soir. Et si je peux faire quatre choses pour vous. —Je n’aurais jamais cru cela de votre part. Votre réaction est héroïque, répondisje en souriant, mais je ne veux pas que vous soyez impliqué dans tout cela. Votre place est ici avec vos nouveaux amis. Veuillez m’excuser mais je suis un peu lasse. —Winnie…. » Il venait de m’appeler par mon prénom. C’était à ma connaissance la première fois qu’il le faisait. « ….non rien. Je vais vous laisser vous reposer. Demain six heures. Bonne nuit. » Dix minutes plus tard il revint frapper. Je nouais mon long kimono autour de ma

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taille pour aller lui ouvrir mais je tombai des nus en y découvrant Virgil à sa place. « Je m’attendais à vois Huxley et non pas…. que vouliez-vous me dire ? Laissezmoi deviner ; Que vous êtres terriblement désolée et que vous ne comprenez pas ce qui a pu se passer ? Vous m’avez poignardé dans le dos et maintenant je comprends mieux pour quelles raisons vous m’avez fait venir. Il est facile d’être arrogant et méprisable quand on se prénomme Virgil Harrington. Huxley a du vous dire que je pars demain, cela vaut mieux, je n’aurais pas trouvé les mots pour vous exprimer mon profond mépris. —Winnie, je…. —Pour vous, c’est Lady Mills-Weston et pas autrement, Milord ! —Je ne voulais pas ce qui est arrivé. —Mais c’est arrivé et je salue la providence ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point cela me soulage et maintenant vous pourrez confirmer quel genre de mégère je suis à tous vos amis qui l’ignorent encore ! Retournez auprès de vos invités Milord, je ne vous retiens pas plus longtemps. —Restez au moins jusqu’à demain midi. On dit que la nuit porte conseille alors je prie pour qu’elle vous soit profitable. Faite-le par fierté et pour prouver à toutes ces harpies que vous êtes une femme digne de confiance, une dévouée amie et…. —je n’ai nul besoin de tous ces simagrées pour me sentir bien ! —Alors faites-le au moins pour Clarence. Il est votre ami et toute décision hâtive ruinerait ses efforts et jetterait le discrédit sur sa crédibilité ;Il pourrait ensuite ne pas vous le pardonner. J’ai pris le temps de m’entretenir avec la fautive et

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si vous apparaissiez ce soir je vous en serai profondément et à jamais reconnaissant. Winnie, je ne suis pas parfait et il m’arrive de faire des erreurs d’appréciation mais en ce qui vous concerne je sais que vous êtes quelqu’un de bien qui n’abandonnerait jamais ses amis suite à un différent causé par un tiers et je ne tiens pas à jeter le blâme sur ma fiancée mais vous lui inspirez de la crainte, somme toute nature puisque vous avez grandi ici près de moi. Nous avons partagé tant de choses qu’elle ignore et il lui parait être impossible de l’accepter. Pour ce soir, soyez aimable de ne pas lui en tenir rigueur. » Huxley fut ravi de me voir arriver dans le salon, Clarence en fut soulagé et un large sourire apparu sur le visage des deux cousins ; Charlotte quant à elle cherchait à recouvrer de sa superbe en se pavanant en robe de soirée entre chaque groupe de convives. « Votre mise est superbe Winnie, on pourrait presque penser que votre couturier est un joaillier tant l’éclat de cet ensemble tend à évincer votre beauté ! —Merci, Charlotte, répondis-je en souriant et une fois partit je serrai le bras d’Huxley contre le mien, on dirait qu’elle a oublié de quelle manière on reçoit à Londres. Les grands couturiers ne sont pas l’apanage des gens fortunés…. —Winnie ! » Et je me retournai en panique vers Davenport. « Vous êtes éblouissante ! Vous êtes des plus exquise en journée mais là je dois dire que votre beauté est rehaussée par tous ces cristaux. Je suis assez avare en compliments mais là, vous me laissez sans voix. —Pourtant je vous entends très bien, Julian. Profitez donc du spectacle, demain

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nous ne serons plus là, Huxley et moi regagnerons la capitale, c’est encore là-bas qu’on nous remarque le moins. —Mais cela va sans dire que vous nous manquerez Winnie. Vous n’avez pas de semblable ici et nulle part ailleurs dans notre vaste empire. » Grand silence embarrassé et la main sur la poitrine je refusais de lâcher le bras de Huxley qui en cet instant précis me servait de bouée de sauvetage, plus encore quand au loin, Virgil s’entretenait avec Clarence. Le sourire s’effaça de mes lèvres au moment où Virgil me regarda. Huxley sortit une bague au passage dont je n’en compris pas le sens. Mon attention à cet instant se portait sur Virgil.. Cette situation me déroutait pour son côté étrange, ces deux là se fréquentaient depuis toujours et il s’était passé des années avant que Virgil n’accepte de me revoir. Pourquoi ? Clarence ne s’était jamais exprimé à ce sujet. Ils partaient en vacances ensemble, fréquenter les mêmes clubs, les mêmes lieux de villégiatures, le même cercle d’amis ; ils étaient comme deux doigts de la main. Plus que cela, ils s’aimaient comme deux frères et de cette fraternité j’en étais exclue. N’importe qui s’en serait trouvé vexé. Et puis Clarence s’était dégoté cette petite fiancée. Dans le couloir je m’allumai une cigarette et tirait longuement sur mon porte-cigarette en ivoire, cadeau de ma tante que je pensais être avare au point de ne pas dépenser un shilling pour sa nièce si peu conventionnelle. Le côté gothique de cette aile de cette abbaye renvoyait à quelque chose de plus spirituel, Angus après en avoir hérité avait commencé modifier certaines façades pour els flanqué

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de galeries, projet fou qui mobilisa toute une armée d’ouvriers, charpentiers, maçons pendant deux années complètes ; Le résultat fut à la hauteur de ses espérances et en adoucissant ainsi les lignes ogivales et vitraux illustrant une époque révolue depuis le siècle élisabéthain. Apparu Virgil quand je ne m’attendais pas à le voir sortir, soit quitter son groupe d’amis intimes et il fixa droit devant lui feignant de ne pas me remarquer, tenant une cigarette dans la paume de sa main. Comme je le regardais, il ne tarda pas à tourner la tête dans ma direction sans jouer les sots pour autant. Il mit sa cigarette en bouche et une première volute de fumée monta vers la voûte imitant l’intérieur d’une embarcation. « J’avais oublié le nombre de pièces que contient ce château, déclarais-je toute gaie grisée par les effets dévastateurs du champagne. C’est plus grand encore que dans mes souvenirs. Je vous ennuie probablement et évoquer le passé, seulement je me mettais à réfléchir à ce qu’aurait été notre amitié si nous avions eu le temps de nous fréquenter. » Il baissa la tête comme pour mettre un terme à ma réflexion et je me rapprochais de lui dans un cliquetis de cristal brodé sur ma robe couleur prune. « C’est vrai, vous avez une belle vie et vos amis sont très intéressants. Je peux comprendre que vous vouliez brûliez la chandelle par les deux bouts. Cette demeure aussi richement remplie soit elle appartient au passé et vous allez faire un beau mariage. » L’alcool me faisait tourner la tête.

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« Clarence est heureux aussi. Sibyl est rayonnant, elle a des yeux comme des diamants taillés pour qu’on s’y oublie. Et Clarence est si heureux qu’on pourrait lui envier ce bonheur ! » Il caressa le plastron de son smoking et inspira profondément avant de quitter son espace pour atteindre le mien. La porte s’ouvrit sur Sir Glen Barrow, un fringant gentleman du Sussex. Virgil stoppa net sa progression. « Ah, ah ! Voilà que vous vous isolez à présent pour plonger dans votre vice ! » Ce dernier m’apercevant là se tut, me dévisagea longuement et interrogea Virgil du regard. « je trouble peut-être quelque chose. J’ignorais que vous fuissiez ici Milady. Je n’ai plus qu’à disparaitre d’où je suis venu. —Lady Mills-Weston évoquait quelques souvenirs que nous avions en commun et mettez en avant le charme insoupçonné de Lady Sibyl. Que vouliez-vous me dire Glenn ? —Rien de spécial. Je vous ai vu sortir et….votre Charlotte est un merveilleux petit rossignol encouragé par notre pianiste de Rupert. Pourquoi ne pas l’encourager le talent ? » Je partis avant eux rouge de confusion. Peu de temps après on sertit le souper, soit vers onze heures et ce Barrow ne cessait de m’étudier ouvertement, comprenant que son ami se compromettait en cherchant à m’isoler du reste par quelques apartés ici et là. Les hommes au fumoir, charlotte organisa quelques jeux pour nous autres et elle vint me chercher dans mon sofa pour me proposer une partie de cartes. Je refusais et Ann glissa près de moi dans un

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chuintement de tissu épais et chargé de motifs géométriques provocant par leur luminosité. « Elle vous déteste, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. J’ai autrefois connu cela avant de m’installer à Londres avec Edward. Sa fiancée du moment ma mené la vie dure et j’ai du me battre pour conserver ma dignité. Il ne faut pas lui en vouloir, elle est possessive envers ses amis et les amis de ses amis. Elle pense qu’e vous allez tout faire pour récupérer Lord Clarence. Mais vous avez d’autres ambitions n’est-ce pas ? » Immédiatement elle me plut ; elle avait ce franc parler et cette frimousse de femme candide mais derrière cette paisible façade se cachait une redoutable calculatrice. « Edward a fait savoir à Virgil qu’il vous trouvait très bien et quand Edward pense cela de quelqu’un homme et femme c’est qu’il devine quelque chose. —Comme quoi ? Je serais curieuse de le savoir. » Alors elle se pencha à mon épaule et collée contre mon flanc, ses jambes repliées sous ses fesses pour me tendre son étui à cigarette. « Je sais voir les choses, Winnie et je l’ai tout de suite remarqué sitôt que la voiture vous a déposé ici. Il vous dévore des yeux et prend soin de le dissimuler aux autres mais je sais ce qu’un homme peut subir sous l’influence de ses pairs. Une certaine personne ici vous convoite atrocement. Dois-je être plus claire ? —J’aimerai oui mais j’ai ma petite idée sur le sujet. Pourrait-il s’agir d’une personne portant les initiale JD ? —Oh, non ma chérie ! Lui c’est autre chose, il aime sans concessions. Je parle

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précisément de son cousin aux initiales VH. » Le coup m’atteignit en plein cœur. « Oh, non ! Je ne crois pas non ! Cette personne est très transparente et…A, ah ! Cela serait complètement insensé de sa part ! Vous voulez me faire marcher. —Il vous a vu en ville. Une première fois avec Davenport et une autre fois dans un salon de thé, il me semble. Edward était avec lui ce jour-là. Son père est un vieil amiral qui dispose d’une somptueuse résidence à Chelsea et durant toute la période où il fut hébergé chez lui, il n’a cessé de parler de vous, en des termes déguisés, mais Edward a fini par faire le rapprochement. Virgil parlait d’une vieille connaissance dont il craignait la rencontre et qu’il souhaitait se donner toutes les chances pour vous êtes agréable. Son angoisse était si palpable, Edward vous le confirmera. —Ce n’est pas nécessaire. » Mon cœur battait à rompre. Alors Ann posa sa main sur la mienne. Au fond de son regard je sus qu’elle était sincère, elle s’exprimait avec sagesse et droiture, non comme une rivale qui cherche à vous faire choir de votre piédestal. « Courant semaine prochaine, Edward et moi descendons France une semaine ou deux. Pourquoi ne pas vous joindre à nous ? Nous profiterons de Paris pour choisir de nouvelles toilettes pour la saison. Lord Huxley pourrait très bien vous accompagner, lui qui se dit être amoureux de la France. —Non, c’est gentil à vous mais je ne peux pas. Merci pour la cigarette. Je pars demain Ann et tout le plaisir aura été pour

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moi, maintenant je suis trop exténuée pour prolonger cette soirée. » Aussi incroyable que cela puisse être vrai je ne fermai pas l’œil de la nuit. Si Ann disait vrai alors je comprenais mieux certains détails de cette sordide histoire. Au moment de partir le lendemain je me précipitais dans la voiture pestant contre Huxley qui se faisait désirer à l’intérieur, traînant plus que jamais à serrer les poignées de mains tout en fanfaronnant. Il finit par arriver escorté par Virgil, Lord Eward et Clarence et lui de se pencher pour m’interpeller. « On se voit à Londres Winnie, j’y serais dans trois jours, tout au plus cinq. Soyez aimable de saluer votre mère pour moi. —Oui, je n’y manquerais pas. » Le valet referma la portière sur Huxley et pas un regard ne fut échangé à Virgil, resté en retrait près de son ami Edward. Virgil aura beau vouloir se montrer aimable, il resterait Virgil Harrington et je ne pouvais admettre le trouver séduisant et à mon goût. Dans une autre vie j’aurais aimé qu’il me courtise et je l’aurais aimé d’un amour ardent, mais pas dans cette vie.

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CHAPITRE ( Ma mère me trouva changée, plus renfermée. Elle pensait en connaitre la raison. Se méprenant, elle refusait de prononcer le prénom de Clarence tant qu’il ne serait pas écarté de mon cœur. Ma pauvre petite maman ! Une semaine se passa sans que rien ne vienne heurter notre quotidien, puis une seconde semaine. Le mois de mai s’annonçait plutôt gai. En rentrant un peu avant l’heure je trouvais Huxley dans le salon, plus beau que d’ordinaire. Il avait éclairci ses cheveux roux et portait des vêtements qui le mettaient à son avantage. Bien-sûr ma mère a chacune de ses visites déroulait le tapis rouge et sortait la belle vaisselle, envoyant notre cuisinière acheter de quoi le sustenter. En général il ne disait pas avoir le temps d’un diner, ayant maintes et maintes visites à honorer, ce soir là à peine se tenait-il là, confortablement installé tel un pacha se régalant des toutes douleurs provenant de l’épicerie de luxe du quartier. « Winnie ma chérie, Lord Huxley désire te parler au sujet d’une proposition d’emploi. —Oui, il s’avère que j’ai une relation qui cherche un directeur éditorial et j’ai pensé lui soumettre votre profil avec votre permission. Ce n’est pas très loin d’ici, disons à St James et…. —C’est très aimable à vous mais je ne compte pas rester à Londres. —Quoi ? De quoi parles-tu Winnifred ? —J’avais il y a longtemps de cela posté une lettre pour un journal à Boston et je viens de recevoir une réponse favorable. Je

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pars donc vivre là-bas. Je viens d’ailleurs d’acheter mon billet sur la Cunard. —Tu n’es pas sérieuse ? Qu’est-ce que….qu’iras-tu faire en Amérique ? C’est à l’autre bout du monde et qui veilleras sur toi dans ce pays de sauvages dont on ignore les coutumes ? Non, tu ne partiras pas ! je m’y oppose ! —Je n’ai jamais souhaité rester à Londres, vous le savez très bien. On est très à l’étroit ici et vous n’avez aucun soucis à vous faire, je m’en sortirais bien. —Non ! C’est insensé ! » Les larmes lui montèrent aux yeux. Tous ces espoirs d’une vie meilleure s’évanouissaient comme neige au soleil ; elle avait pensé que j’aurais fait un bon mariage et que tout redeviendrait comme avant. ‘j »Je pars dans deux jours. —Mais avec quel argent vas-tu vivre ? —Et bien je percevrais un salaire comme tout employé travaillant à la sueur de son front. C’est une notion qui semble vous échapper mais ma décision est prise et rien ni personne ne me fera changer d’avis. » Ma mère fut horrifiée. Elle se sentait trahie et diminuée dans son rôle de mère. N ne pouvait lui en vouloir mais plus que jamais je désirai partir. Le lendemain, Clarence débarqua sur mon lieu de travail pour me faire entendre raison, cela allait de soi et mon employeur me laissa prendre ma journée afin de finir les dernières formalités avant mon ditdépart. Revoir Clarence dans pareil contexte me secoua, lui qui organisait toujours nos rencontres dans un endroit on ne peut plus discret quand nous n’étions pas à arpenter les allées des galeries d’art et des musées. Là, il m’invita à monter

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dans sa Renault pour rejoindre le parc de St James pour donner un caractère moins opprimant à cette fortuite entrevue. « Alors comme ça vous désirez quitter l’Angleterre ? —Oui, le projet état en stade embryonnaire jusqu’à ce que je reçoive une lettre de Boston. —Une lettre d’encouragement certainement. Vous ne pouvez pas prendre ça pour argent content. Ce courrier n’a rien d’officiel et c’est un énorme risque de vouloir partir à l’aventure quand vous n’avez aucune idée de ce qui peut vous attendre là-bas. —Clarence, je suis une grande fille ! Le travail ne m’effraie pas et je sais que je pourrais trouver à m’éclater là-bas. Ce n’est pas comme ici où tout est hiérarchisé, codifié, réglementé ! Boston est tout ce que je peux imaginer de mieux pour démarrer une nouvelle vie. —Je vous rembourserai votre billet sur la compagnie maritime et nous prendrons quelques jours de vacances pour réfléchir à tout cela. Vous ne pouvez partir sur un coup de tête et laisser votre mère dans un profond embarras. Avez-vous songé à elle ? Mettez-vous un seul instant à sa place et vous comprendrez que vous êtes allée un peu loin. » La bonne humeur s’effaça de mon visage, mon enthousiasme et cette excitation caractérisée des départs à l’aventure quitta mon esprit : pendant un temps j’étais revenue à la réalité, froide et morne. Londres, cette austère cité me narguait de nouveau avec ses parcs verdoyants, ses riches demeures et cette concentration de gens si étriqués. Les larmes me montèrent aux yeux en

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songeant à ce pays plein de promesse qui s’éloignait de moi pour ne refléter que la vapeur distendue d’un mirage. « Est-ce à cause de moi que vous partez ? —Comment ça ? Bien-sûr que non ! Ma vie ne tourne pas qu’autour de la vôtre, j’ai aussi des rêves et des attentes plus ou moins réalisables. —Je serai affligé si j’apprenais que votre départ est mué par un sentiment de désolation à mon égard. Je suis très attentif à votre bonheur et il vous faut continuer de croire en nous. » Sa main se posa sur la mienne. Prestement je détournai la tête pour essuyer une larme ruisselant sur ma joue. « La situation financière de ma mère est catastrophique. Elle se raccroche à quelques vieux souvenirs mais cela me répugne de la voir quémander et se rabaisser auprès de ces rares amis. Bien entendu il nous reste richard. Il est si magnanime, si altruiste que cela en serait presque déconcertant mais ma mère en sa présence avale sa fierté. Elle ne comprend pas que je puisse vouloir travailler, trouvant juste son oisive existence quand elle m’inonde de sarcasmes en disant que travailler m’éloignera toujours un peu plus du foyer. —Mais Caitlin vous en est reconnaissante. Chaque effort réalisé est un affranchissement pour elle. Elle ne vous remerciera jamais par orgueil cependant elle a conscience de votre implication et cela reste bénéfique dans vos rapports mère-fille. Vous vous réalisez dans ce que vous aimez et elle vous sait heureuse quand vous rentrez d’une bonne journée de

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travail. Ce que vous accomplissez au quotidien vous valorise. » Il enserra davantage sa main sur la mienne. Notre regard se croisa. Dieu seul savait s’il m’aimait autant que je l’’aimais. Tout en lui m’apaisait, il est comme ce phare qui éclaire l’horizon pour prévenir les embarcations du danger de la côte, il état comme une fortification protégeant une population des attaques meurtrières et il ne me repoussait jamais quand ma tête se posait sur son poitrail. Il me disait des mots gentils et me caressait la tête comme un père rassure l’enfant apeuré. Clarence me caressa la joue avant de déposer un long baiser sur ma joue. « Vous n’avez aucune raison d’avoir peur tant que nous serons près de vous. Rien ne vous arrivera si vous continuez à nous faire confiance. Vous avez la chance de connaitre Virgil et Huxley, ils sont et resterons de loyaux amis, les meilleurs qu’il vous sera donné d’avoir, alors ne leur tourner pas le dos. Acceptez la proposition de Huxley concernant cet emploi et s’il vous plait, ne vous montrez pas si dure envers lui. il n’est pas si désopilant qu’il le montre. Winnie, je déjeune avec un ami. Accepterez-vous d’être des nôtres ? » L’ami en question était Edward. I avait réservé une table dans un endroit très sélect où les femmes, d’es ladies à en juger par leurs attraits, arrivaient habillées et où les gentlemen comptaient parmi les plus grosses fortunes de la capitale et de notre Empire. Edward s’adressait à moi comme à une vieille amie et toute barrière fur rompue. Vingt minutes plus tard arrivèrent Ann au bras de Virgil. Mon cœur s’emballa à sa vue. Ann m’embrassa avec allégresse tout en

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m’offrant son plus beau sourire. Virgil se contenta d’une poignée de mains. « Nous avons commencé à boire sans vous mais John se fera un plaisir de prendre vos commandes ! lança Edward lorgnant vers moi puis vers Virgil, un peu tiraillé par l’envie de me parler et celle de rester le plus discret possible. « Comme vous le savez Winnie-chérie nous sommes allés à Paris, Edward et moi. Je n’ai pu résister à l’envie de vous ramener un souvenir de Paris. —Vraiment ? Il ne fallait pas vous donner tout ce mal. J’ose seulement espérer que vous ne vous êtes pas ruinée. —Ce soir vous dinerez avec nous. Il est convenu que vous passeriez avec Clarence et je refuse que vous nos fassiez faux – bond ! A cette occasion je vous le remettrais. Clarence vous aurait-il dit que nous partons une quinzaine de jours sur le vieux continent ? Naturellement il y aura une place pour vous quelque soit notre destination finale. Veuillez m’excuser mais je dois aller me rafraichir, soyez aimable de commander un Porto pour moi…. » Profitant de l’espace vide laissé sur la banquette, Virgil glissa vers moi. Sa présence me troubla. Etait-ce son parfum ? ou bien ce regard réservé qui lorsqu’il se posait sur vous, vous englobait ? « Comment va Lady Caitlin ? —Bien, merci de vous en inquiéter, murmurai-je sans le regarder. —Ne serait-ce pas Paul là-bas ? Clarence, allons donc le saluer avant de passer à table. Il aura des tas de choses à nous raconter ! » Et tous deux partirent pour nous laisser seuls. Je respirai de plus en plus fort et de plus en plus mal. Mon regard glissa vers le

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sien et il me répondit par un discret sourire. « Et comment va votre fiancée ? —Bien je suppose. Elle est partie quelques jours à Plymouth. J’ai appris que vous nous quittiez pour le Nouveau Monde ? —C’était un projet avant que Clarence trouve à m’en dissuader. Mais cela ne sera que partie remise, je ne compte pas prendre la poussière à Londres dont on fait vite le tour. —Que pensez-vous trouver à Boston qu’il n’y ait pas ici ? Vous auriez tort de nous quitter, Londres plus que n’importe quelle vie américaine reste une valeur sûre. » Ann revint dans la salle avant de bifurquer vers Edward, Clarence et leur ami fumant un énorme cigare accompagné d’une jeune et voluptueuse femme. Virgil se rapprocha plus encore, fouilla dans sa poche intérieure et posa un écrin sur mes cuisses ; « C’est pour vous…. Ann m’a dit que cela pourrait vous plaire. » J’ouvris l’écrin des plus interdites pour tomber sue barrette à cheveux incrusté de pierres précieuses. « C’est trop beau, je ne peux pas accepter. —On va dire que c’est pour votre anniversaire. Un cadeau ne se refuse pas. —Vous me gâtez Virgil. Je ne pense pas l’avoir mérité. Mais s’il s’agit d’un cadeau d’anniversaire alors vous m’envoyé ravir. Je vais la mettre maintenant. Comment estce ? » Son regard m’enveloppa, il y avait de l’électricité dans son regard, non pas une vive tension mais une sorte de courant

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alimentant son cœur, ses poupons et son âme. Comme je souriais, son visage prit une expression plus enjouée et le mal être qui l’avait caractérisé il y a quelques semaines de cela se transforma en une certaine assurance. « Vous êtes très jolie Winnie, disons que ce bijou vous sied bien. Ann avait raison là-dessus. Les couleurs des pierres rehaussent celle de vos yeux. Elle est d’excellents conseils. » Il plongea son regard dans le mien et j’allais ajouter quelques bons propos sur Ann mais aucun son ne sortit de mes lèvres. Comment expliquer que mon cœur battait si fort ? Il n’était pas normal de ressentir une telle attraction pour un homme que depuis toujours je détestais. « Winnie, c’est ravissant ce que vous avez dans les cheveux, déclara Ann en me prenant la main pour la poser sur sa cuisse. Cela met en valeur vos yeux. —Oui comme je disais à Virgil, vous êtes de très bon conseil. Elle prit un air gêné, les sourcils foncés avant de glousser. A croire que Virgil n’aurait jamais du mentionner son nom dans cet achat, maintenant sa complicité dévoilée elle ne pouvait nier les faits. « C’est ainsi que je conçois les choses. L’attention que l’on porte à ses amis révèle la façon à laquelle on souhaite être aimé. Pourquoi ne pas passer à table ? Nous pourrons toujours commander nos boissons une fois installés à notre table, n’est-ce pas ? » On me plaça près de Virgil. Cela ne serait pas facile de déjeuner tout près de lui.

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« Et comment va notre ami Huxley ? Questionna Edward à l’intention de Clarence. —Il va pour le mieux. En ce moment il envisage de racheter certaines sociétés à Birmingham, Liverpool, et Manchester. Il est le digne héritier de son père. Bientôt il sera à la tête d’une importante conglomération puisqu’il rachète les chantiers navals et les industries en faillite pour en faire des nouvelles pépinières d’emploi. —Au rythme où il va, il va finir par nous racheter nous aussi. Cependant il est judicieux d’écouter ses conseils, grâce à lui je me trouve être à la tête d’un important capital en Amérique. —Nous devrions l’inviter à se joindre à nous plus souvent. Et pourquoi pas sur le vieux continent ? proposa Ann en cherchant un peu d’appui dans mon regard. —Il refusera. Il n’a pas la vie tranquille que nous avons. Clarence et Virgil m’appuieront pour dire qu’il est très rarement en vadrouille et même s’il le pouvait, je doute qu’il accepte de passer ses vacations en notre compagnie. Il nous trouve si vieux jeu. —Virgil il faudra le convaincre de venir avec nous, insista Ann la main posée sur l’avant-bras de ce dernier, cela ne pourrait être que plus magistral, disons. Un grand financier comme lui dans notre expédition pourrait avoir quelque chose d’original au même titre qu’un juge, un clergyman ou un…acteur. Ecrivez-lui une lettre et soyez certain qu’il ne vous refusera rien. Il aime après tout qu’on le flatte. —Nous réfléchirons à cela plus tard Ann.

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—Pourquoi repousser à plus tard ce que l’on pourrait faire maintenant ? Il y a déjà vous Edward, moi, Clarence c’est certain et vous, Virgil. Si Winnie pouvait être des nôtres, il accepterait sans aucun doute par respect pour votre famille. Il est l’ami estimé de Sir Holstein, grand banquier de son état et ami de Lady Mills-Weston. » Ann savait tout de tout le monde. Un véritable bottin ambulant Et Clarence enchaina sur un autre sujet, ce qui me permit de me détendre. Au moment de partir soit deux heures après, Ann revint à la charge et le bras sous le mine s’exprima ainsi : « L’Italie ? Seriez-vous partante pour l’Italie ? —Oh, Ann je ne sais pas si c’est une bonne idée. —Bien-sûr que oui ma chérie ! Cela vous fera le plus grand bien et puisque vous ne partez pas pour l’Amérique il est de notre devoir de prendre soin de vous ! Nous descendre en Toscane et pourquoi ne pas séjourner quelques jours à Venise ? » Ma mère soulagée de me savoir de nouveau lucide contacta Richard qui lui contacta Huxley. Ce dernier se présenta deux jours plus tard à notre domicile en trois pièces noires, col cassé et cravate rouge de celle que portent les universitaires d’Oxford et de Cambridge. Longuement il tournait la cuillère dans sa tasse de thé Darjeeling, les jambes croisées et visage pour le moins crispé. « Je vous ai dernièrement contacté et tous mes courriers sont à ce jour sans réponse. Je désespérai de ne pas vous revoir quand Richard m’a dit que vous aviez changé d’avis pour l’Amérique et que par conséquent vous désiriez me voir.

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—Clarence et quelques amis partons sur le vieux continent et nous avons songé à vous pour m’accompagner. —Et tout de suite vous avez pensé à moi. —Oui ! Mais cela ne semble pas vous faire plaisir. » Il ne releva pas le nez de sa tasse. Il secoua ensuite la cuillère pour la poser dans le soucoupe. Je ne perdais pas un de ses gestes, précis et d’une langueur monotone. Pas un bruit ne vint polluer la scène, on se serait cru à une veillée mortuaire sans savoir pour autant quel membre de la famille l’on venait saluer une dernière fois. Il posa sa tasse sur le guéridon récupéré chez une vieille tante et croisa les doigts à la façon d’un ministre du culte et les extrémités ainsi joints, il se perdit dans ses pensées. « Et bien cette fois-ci je me vois refuser votre proposition. J’ai appris en vous fréquentant qu’on ne peut rien exiger de personne. Je pourrais encore me contenter de jouer les chaperons sitôt que l’envie vous prend de passer pour une femme respectable aux yeux de ces gens que vous exécrés le plus. Cependant je suis las de tout ce cirque. De tous ces faux-semblants. —Ce n’est pas un problème Huxley je vous trouverai un remplaçant ; Ma mère ne devrait pas tarder, je lui transmettrais vos compliments. Je vais vous raccompagner à la porte. —Je suis libre demain aux alentours de onze heures. Nous pourrions déjeuner ensemble, qu’en pensez-vous ? —Cela ne peut-être possible! Je suis déjà prise demain. Une prochaine fois peutêtre. »

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Il ouilla l’intérieur de sa poche pour son fidèle carnet et sans plus se soucier de moi relisait ses notes. «Et bien que dites-vous de Jeudi prochain dans ces cas-là ? Mais j’ai également un créneau un peu plus tôt dans la semaine. Plutôt deux. Je pourrais très bien décaler quelques rendez-vous si ces dates ne vous conviennent pas. je finis tard mais si je commence une heure plus tôt alors je pourrais être tout à vous. —Euh… Huxley ce n’est pas nécessaire. —Alors pourquoi me demander de passer quelques jours avec vous en villégiatures si ce n’est pas nécessaire ? Et qui sont vos amis en question ? —Les lords Virgil, Clarence, Edward et Lady Ann. Avec moi cela ramène à cinq et vous, six si toutefois vous acceptez de vous rendre en Toscane. —Qu’irai-je faire en Toscane ? » Debout devant moi il me fixait de son regard de reptile. Quand je le voyais ainsi je l’imaginais fort mail avec une autre femme que moi, il était si étrange quand malgré cette sévérité il lui arrivait d’être ordinairement ennuyeux. Il inspira profondément, concentrant son attention sur un détail du décor devat lui et son souffle chaud me fit battre les cils. « Il n’y a rien que je ne saurais vous refuser. Vous continuerez à me manquer de respect en me percevant comme un lâche, un ridicule pantin mais s’il vous plait d’aller en Toscane, alors ;… » Je me hissais sur la pointe des pieds pour déposer un rapide baisé sur sa joue saillante. « Merci beaucoup Huxley, c’est très généreux de votre part ! J vais immédiatement l’annoncer à Lady Ann ! je

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vous tiendrai informé de la suite en temps et en autre et il sera inutile de me contacter avant que je ne le fasse Je vous raccompagne. —Ne pourrait-il en être autrement ? —C'est-à-dire ? —Pour une fois nous pourrions nous revoir en de hors de ces mondanités pour par exemple choisir votre garde-robe pour ce voyage ? Si vous m’accompagnez je refuse qui vous vous y rendiez si mal fagotée. —C’est aimable à vous mais…. —Je passerai donc demain, à quinze heures pour dévaliser quelques boutiques en votre compagnie. Plus aucune l’idée n’aura à redire sur vos tenues, Milady ! »

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CHAPITRE 6 Edward loua une somptueuse villa à quelques minutes de Florence. La Renaissance s’offrait à nos yeux de sujets britanniques bien plus habitués à l’architecture néo-classique, élisabéthaine et gothique ; ce décor nous permettait de voyager dans le temps comme contemporain des Médicis, de Léonard de Vinci et Ann ne cessait de vouloir courir d’un endroit à l’autre de la ville pour y découvrir ses richesses. Pour le moment nous n’étions que nous six, à savoir,, le couple Ann-Edward, Louis et moi et Clarence-Julian. Retrouver Julian fut pour moi un soulagement craignant de passer quinze jours coincée avec Huxley pour seul chevalier-servant. Il n’était trop zélé à cette tâche, agissant comme une nurse pour l’enfant dont on lui a confié la charge. Sitôt que je touchais ma gorge il m’apportait à boire, quand je soupirai il me tendait mon éventail, quand je frissonnais mon étole ; or il avait dépensé une fortune pour me vêtir et me chausser. Rien d’anormal à ses yeux que de paraitre prévenant à mon égard. Pendant deux jours nous visitâmes les lieux les plus convoités par les touristes, seulement Ann, Huxley et moi, le reste préférait rester à la villa échanger leurs impressions sur le monde que l’on y croisait ici en Italie le tout accompagné d’un verre d’alcool et d’un cigare. On se régla littéralement, la tête pleines d’information sur cette ville au bastion de la Renaissance. Le troisième jour arrivèrent Vigil escorté par Charlotte et Sibyl. Le visage d’Ann se crispa et des plus surprises lança un regard

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désabusé à son amant qui aussitôt se précipita pour les accueillir depuis la grade terrasse surplombant un parc. « Ann, vous avez un teint superbe ! Il vous faudra me donner le nom de votre cosmétique. Louis qu’il est agréable de vous revoir, il était audacieux de vous présenter un tel voyage mais le plaisir est certain….Winnie, la pétillante Winnie….Julian ! Vous également ! Et bien on ne change pas une formule gagnante ! Oh, mes amis quel voyage ! Nous avons bien cru jamais y arriver ! Nous avons eu quelques complications à Paris avec nos bagages, il a fallu affréter un autre wagon et le trajet fut des plus interminables. Nous avions pourtant des voisins charmants, des Anglais évidemment qui se rendaient à Biarritz ; sans eux pour nous distraire, je crois bien que nous aurions souffert de l’ennui…. » Huxley me tendit un verre de citronnade, debout derrière mon fauteuil en osier. Il ne pouvait s’empêcher d’anticiper le moindre de mes besoins et ce qui au début passait pour de la provocation, avait fini par me séduire. Ann m’interrogea du regard avant de se lever imité par Davenport. « Nous sommes profondément navré de ne pouvoir vous accueillir comme il se doit mais nous devons y aller. Nous avons rendez-vous dans une demi-heure avec un maitre-conférencier à la Basilique Santa Croce pour ensuite nous rendre au Palais Pitti. Nous serons de retour d’ici deux petites heures, voire trois. » Je me levai à mon tour imité par Huxley. Et dans la voiture aucune de nous ne parla, nous étions assises l’une à côté de l’autre la main dans la main. Plus tard dans la basilique, Ann m’attrapa le bras tout en

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feignant de s’intéresser aux figures religieuses trônant sur place. « Que pensez-vous de Davenport ma chérie ? Il n’y a rien que vous ne fassiez qui le trouble. Il ne cesse de parler de vous en des termes très élogieux et je suis persuadée que si vous veniez à effleurer sa main alors il se mettra à vous chanter la sérénade. —C’est possible mais j’ai déjà Huxley pour jouer les protecteurs et je vous jure que c’est suffisant. » Elle me poussa prestement vers une niche après s’être assuré qu’aucun des deux ne pouvait ni nous écouter, ni nous voir. « Vous aurait-il fait sa demande ? Il s’apprêtera à vous la faire dans les jours qui viennent et n’en soyez pas surprise. Edward m’a affirmé qu’il aurait acheté un bijou d’une valeur de vingt mille livres puisque par mégarde le reçu d’un tel trésor aurait quitté son portefeuille. Il ne peut donc s’agir que d’un diamant et tout le monde a remarqué de quelle manière il se comporte avec vous. Davenport n’a peutêtre pas d’argent mais il est le cousin de Virgil. Un mot de lui et Virgil vous jettera le grappin dessus. Faites-lui savoir que vous serez très prochainement fiancée et vous les aurez tous à vos pieds. —Mais à quel jeu jouez-vous exactement ? Je ne voudrais pas qu’il y est de malentendu entre ces gentlemen, tout ce que je veux c’est pouvoir atteindre une certaine indépendance financière. —Pas à moi Winnie ! Je vous ai vu le regarder l’autre jour au Club et j’ai pu déceler une forme d’attirance dans votre regard. il ne vous laisse pas complètement

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indifférente et laissez-moi tout gérer. Ensuite vous me remercierez. —Ann je vous interdis de gérer mes affaires ! Vous en avez assez fait avec cette barrette. Je ne veux plus que vous interveniez de la sorte. Est-ce clair pour vous ? Je veux que vous sortiez cette idée de la tête selon laquelle j’éprouve le moindre sentiment d’affection pour cet homme. —Comme vous le voulez, après tout je ne suis ici que pour passer du bon temps avec mes amis ! » Peu de temps avant le diner je partis trouver Juxley dans sa chambre. Wallis me dissuada de le faire mais je crèverai de honte si je ne le faisais pas. Ce dernier rédigea sa correspondance devant une porte-fenêtre ouverte sur la campagne de Toscane. « Huxley, je viens de me fourvoyez par mégarde. Si vous êtes un ami je pense que vous m’écouterez sans me juger. Je pense que vous savez pour quelle raison je suis ci. Après le week end passé chez Harrington j’ai commencé à prendre peur. » Il se tenait là à m’écouter les avant-bras posés sur les accoudoirs de sa chaise. A quel moment prendrait-il conscience de ma présence ? Il semblait m’écouter bien loin de cet endroit, comme plongé dans une sorte de léthargie. Il avança une chaise pour me la présenter. « J’ai eu peur de perdre Hamilton alors pour éviter de me voir souffrir j’ai pensé fuir l’Angleterre. —Je comprends oui, face à la difficulté la fuite parait être la seule solution. Mais, poursuivez.

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—Il m’a parait nécessaire d’accepter ce voyage pour palier ce manque de confiance en l’avenir, m’assurer que les choses resteraient telles qu’elles le sont entre temps. Cependant Ann reste persuadée que je l’ai fait pour plaire à un autre homme dont je tairais le nom pour le moment. C’est une affreuse méprise, vous en conviendrez ! Maintenant j’ignore ce que je dois faire pour qu’il n’y ait pas le moindre malentendu entre nous. —Cet homme en question vous aime-til ? Serait-il ici dans le seul but d’exprimer ses sentiments quant bien même vous ne ressentez rien pour lui ? —C’est exactement ça ! Que dois-je faire ? N’est-il pas maladroit de l’éconduire alors que j’ai ag en toute innocence ? —Et bien, hâtez-vous d’aller le trouver et soyez concise, franche et inflexible envers ce soupirant que vous ne souhaitez pas voir souffrir. Davenport n’est pas un sot il comprendra. —Davenport ? » Il se sut que répondre, le coup venait de l’atteindre de plein fouet. Sans voix, il fixa le stylo qu’il prit entre ses doigts pour se donner un ait détaché ; au fond de moi je savais qu’il souffrait de cette révélation. « Alors il est un bienheureux. Voilà un homme à qui vous aurez évité des moments de souffrance et je plains celui que vous refuserez. Je le plains de tout mon cœur. —N’en dites pas plus Huxley. Aidez-moi plutôt à trouver une issue à cette triste farce ! —Hamilton est-il au courant ? —Non. C’est son meilleur ami et plutôt que de le voir souffrir il m’incitera à

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poursuivre dans ce sens. J’airai même jusqu’à dire qu’il a contribué à tout cela en incitant pour que je le reçois quand j’en éprouvais pas l’envie. —Imaginer Hamilton jouer les entremetteurs ne me convint pas. il est de nature réservé et cela lui ressemble bien mal. L’avez-vous interrogé à ce sujet ? Vous auriez du commencer par cela ainsi vous auriez vu plus clair. Il va vous croire mêler au jeu peu scrupuleux d’Ann et vous risquez de le décevoir à bien des égards. Hamilton est fiancé et qui serait assez vicieux pour les désunir ? Vous devrez cesser de fréquenter Ann un petit moment, l’influence qu’elle exerce sur vous pourrait vous valoir vos amis. —Que de risques encourus pour seulement avoir voulu récupérer une amitié que je pensais perdue à jamais ! Que cela est horrible quand on y songe ! » Il se leva pour venir plus près de moi et soulever mon menton pour me fixer avec attention. « L’amour nous échappe. On pourrait penser que nous pouvons le contrôler mais certaines données sont imprévisibles. J’apprécie que vous soyez venus me trouver. Toute la difficulté réside dans le fait que nous ne soyons pas compris face à ce déferlement d’émotion. Pour ma part je dirais que j’ai de la chance de vous connaître, vous êtes si entière, si différente des autres…. » Et je me levai prestement. « Vous avez raison. Je vais de ce se pas aller le voir pour dissiper tout malentendu. Je vous aviserai de la suite ultérieurement. » Virgil se tenait dans sa chambre. peu de temps avant je m’étais assurée de savoir

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Charlotte occupée à parler d’art avec Hamilton dans le salon. Edward et Julian ne tardèrent pas à les y rejoindre. Le valet de Virgil se tenait près de lui occupé à l’aider à passer son smoking. Ce dernier disparut pour me laisser seule avec Harrington. « Qu’est-ce qui ne va pas Winnie ? Qu’avez-vous d’important à me communiquer ? —Voilà, je pense qu’il y a un terrible malentendu entre nous et je suis là devant vous afin de poser cartes sur table. » Il leva à peine les yeux, ajustant luimême les boutons de manchette de son chemisier. « Et de quel malentendu s’agit-il ? —Vous savez très bien de quoi je parle alors ne prenez pas cet air morne voire blasé avec moi ! Je parle de ce que Clarence aurait pu vous dire à mon sujet, à savoir les maigres probabilités que vous auriez à gagner mon respect. Or étant donné votre situation je préfère clarifier les choses avant de passer aux yeux de tous pour une intrigante. —Alors, clarifiez les choses au plus vite ! —depuis quand projetiez-vous de me revoir ? » Il ne répondit pas. un vent chaud s’engouffra dans la pièce soulevant les voilages des rideaux. Le décor baroque des lieux avec ces colonnes et ses frises correspondait au reste de la villa. L’architecte avait du vouloir garder le maximum de détails antiques pour permettre aux résidants de s’immerger dans cette Toscane romantique et mythique. Depuis le couloir circulaire desservant les chambres l’on pouvait

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rejouer la pièce de William Shakespeare « Roméo et Juliette » sans avoir à penser construire quelque décor similaire mobile et temporel. « Depuis toujours, répondit Virgil comme sous la menace. En fait je n’ai jamais perdu l’idée de vous revoir Winnie mais ce ne fut jamais le bon moment. Il y a eu l’Inde, puis l’Afrique et j’ai profité de mon retour définitif au pays pour rendre possible cette rencontre. —Et pourquoi ? N’avez-vous pas assez d’amis dans votre entourage pour vous distraire ? —Il ne s’agit pas de cela. —Et de quoi alors ? Votre père décède. Vous fichez le camp à l’autre bout du monde pour dilapider sa fortune et quand vous revenez vous vous mettez à dissiper son héritage à tout vent, pièce par pièce. —Alors on vous aurait bien mal infirmé. La vente de son héritage comme vous dites si bien me sert de fond de placement, rien de plus. Je considère que vivre avec seulement dix mille livres de rente annuel ne font pas de moi un fils prodigue. Mais si vous pensez le contraire de moi je vous laisse à vos futiles préjugés car il est temps pour moi de rejoindre les autres. —Pas si vite ! Vous n’avez pas répondu à ma question ! Pourquoi vouloir me revoir si ce n’est que pour mieux me torturer ? Déclarai-je en me précipitant devant lui, les sourcils froncés. En fait, je vois clair en vous, depuis le début. Tout n’est que manigances jusqu’à me jeter votre amie Ann dans les pattes mais avant elle, Julian ! Tout cela ‘avait qu’un but : me conduire à ma perte ! » Et alors son regard plongea dans le mien. Le sol se déroba sous mes pieds et pour la

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première fois de ma vie j’eux envie d’y croire ; son regard m’électrisa une fois de plus et l’excitation me gagna parce qu’il se tenait là devant moi, la bouche entrouverte et l’œil brillant de mille feux. S’il m’avait embrassé je ne l’aurais pas repoussé. « Et vous ? Pourquoi avoir accepté ce voyage en sachant que j’eusse souhaité vous revoir ? —Je l’ai accepté pour Clarence. Il est mon ami. Je ne peux pas en dire autant de vous. —Pourtant vous savez qu’il n’est pas disponible mais vous vous entêtez à vouloir le récupérer. N’est-ce pas cruel de votre part ou bien stupide de courir après de telle ineptie ? —C’est à moi d’en juger. » Je songeai à Ann et à ce qu’elle avait trouvé à me dire au sujet du reçu trouvé au nom de Louis Huxley. « Clarence est mon ami pas mon amant. J’a bien plus à attendre de la part d’Huxley que de la sienne. Lui au moins m’estime comme je suis. » Cette dernière remarque coupa court notre discussion. Virgil se dirigea vers la porte et murmura un : « s’il vous plait. » Il me chassait comme une malpropre. « Cette discussion n’a jamais eu lieu d’accord. Comme aucun autre tournant sur ce sujet. Il est préférable que vous et moi en restions là. » Le repas fut une horreur, contrairement aux repas pris dans cette salle à manger, celui-ci fut long et ennuyeux. Sibyl, charlotte me volaient la vedette appuyée par Ann qui ne se préoccupait guère plus de moi. A un moment précis, entre l’entremet et le dessert, la min d’Huxley se posa sur la mienne ce qui eut pour effet de

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me faire sursauter. Là sous la table il cherchait à me rassurer mais l’effet escompté fut inversé et des plus mal à l’aise je cherchais des yeux Clarence, on ne peut plus absorbé par la douce voix mélodieuse de a bien-aimée. « Il y a bien un endroit en Italie que vous n’ayez pas visité ? Questionna Edward face à l’érudition de Charlotte. Ann compte se rendre demain à Rome pour deux jours, il serait fort aimable à vous de la guider dans les méandres de cette cité ! —Oui, avec grand plaisir ! Virgil et moi voulions également nous y rendre. N’estce pas Virgil ? c’est un cadre tout à fait exquis et les Romains ne sont pas si pédants que l’on voudrait nous faire croire. L’année dernière Sibyl et moi sommes descendues chez une charmante Duchesse résidant sur place et nous y avons été très ben reçues au oint d’en conserver un souvenir des plus merveilleux ! —Oh, oui ! Tout y fut pour le mieux, enchaina Sibyl derrière des volutes de fumée de sa propre cigarette, ce fut comme une ballade notre croisière sur le Nil mon chéri, on se laisse porter par cette douce ambiance en oubliant que nous sommes voués à retourner dans un monde bien moins féérique ! Viendrez-vous Julian ? S’il y a un gentleman ici qui sache mieux que quiconque goûter aux bonheurs terrestres, c’est bien vous ! —Je l’aurais fait volontiers si je ne m’étais engagé ailleurs ; l’un de mes amis de Cambridge se trouve être à Pise et je vais profiter de l’occasion pour monter le saluer. Je laisse à Louis le soin de vous escorter. C’est un fin érudit qui en sait plus que moi sur l’art de vivre à l’italienne.

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—C’est me flatter Mr Davenport, je dirais qu’en ce qui me concerne je remettrais cette excursion à plus tard. Ne vous souciez pas de moi je resterais joignable par téléphone. —Voyons Julian, il vous faudra renoncer à Pise, murmura ann, l’on ne peut laisser Winnie sans galant ! —Non, soyez sans crainte ! Florence a encore tant de choses à me dévoiler. » Le regard de Charlotte rencontra celui de Sibyl. Toutes durent purent respirer. Le diner terminé on passa de nouveau au salon pour le brandy et le cigare de ces messieurs. Au piano Julian jouait des ballades pour le plus grand plaisir de son auditoire. Avachies sur le sofa, Charlotte et Sibyl échangeaient quelques histoires quand Edward et Ann valsaient avec douceur. Leur amour nous sautait aux yeux, aucun couple à ma connaissance ne fut aussi démonstratif que le leur. Ils semblaient être en parfaite osmose et aucun problème extérieur n’ébranlait leur foi. Clarence vint s’assoir près de moi. « Tout va bien avec Huxley ?parait être ennuyé et il a émis certains reproches à Virgil. En êtes-vous à l’origine ? Non, parce que je n’aimerai pas savoir que vous l’accaparez avec vos suggestions. —Du genre ? Ecoutez Clay, cette journée ne fut pas toute à fait satisfaisante alors oublions un instant nos préoccupations pour nous concentrer sur le reste de notre séjour. —Pourquoi refuse-t-il de venir à Rome ? —Il n’est pas un enfant et encore moins une personne à qui l’on peut dicter sa conduite. Je suppose qu’il a ses raisons comme vous les vôtres quand à vouloir

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que Virgil et moi entretenions une relation amicale. » Il inspira détournant son regard de moi pour poursuivre avec ce naturel qui le caractérise. « je pensais que nous n’aurions pas à revenir là-dessus. Personne ne vous a obligé à nous suivre en Italie, comme personne du reste, vous oblige à vous montrer détestable envers Sibyl et Charlotte. —Non, personne il est vrai, mais j’ai une folle horreur qu’on me presse à accomplir certaines choses que je ne sois pas emprunte à vouloir exécuter. Amusez-vous bien à Rome, c’est tout ce que je vous souhaite. Pour le reste, cela me regarde. » Possible ensuite que je vienne à regretter mes propos mais sur le coup je me sentis comme toute puissante, je venais de les remettre à leur place tous autant qu’ils étaient. Cependant mon regard fuyait celui de Clarence pour simple et bonne raison qu’on m’observait à l’autre bout de la pièce, Charlotte et Sibyl attendaient le moment critique soit la petite phrase en trop, l’attitude qui me conduirait à errer telle une âme en peine, perdre mon statut d’ami de, pour celui de pauvre sotte qui a voulu manger trop gros !Charlotte plus que Sybil attendant ma chute avec impatience pour ainsi contredire Virgil . Par avance elle jubilait certaine de me voir perdre la face dans cette situation des plus délicates pour nous tous. Clarence ne quitta pas le canapé, au contraire, il semblait vouloir prendre racine. Je dois mon salut à Huxley ayant délaissé son téléphone pour se joindre à nos délires de milieu de soirée.

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« Pour des raisons inhérentes à mes fonctions je ne pourrais rester davantage près de vous. Je ne peux malheureusement pas en faire autrement. » Et tous s’approchèrent pour mieux l’entendre. « Comment vous nous quittez Louis ? Mais ne peut-il en être autrement ? Questionna Charlotte. —Londres vous paraitra bien fade sans nous, répliqua Sibyl, sans jamais cesser de sourire. Et c’est à peine si vous avez profité des charmes de la Toscane pour vous être limité à Florence. —J’en suis profondément navré, Lady Sibyl mais je suis prisonnier de cette vie qui me contraint à faire certains choix. —Le mieux serait que nous partions tous ensemble demain pour Rome, argua Ann tirant avec volupté sur sa cigarette. Il est convenu que nous partions aux aurores. —Alors il est sage que vous vous mettiez tous au lit de bonne heure, souligna Julian. » On se sépara tous comme d’un commun accord peu de temps après. Aucun, pas même Ann ne parla de mon éventuel retour au pays, tant que Julian restait en Italie je ne serais pas seule au milieu de ces couples de mondains. Vers deux heures du matin en proie à des insomnies je quittai ma chambre sur la pointe des pieds. Pour tout vous dire le départ de Huxley m’affectait plus que je ne voulais le croire. Pour me détendre j’écoutais de la musique sur la gramophone tout en fumant, pieds nus sur le canapé et vautrée sur les coussins. Il s’agissait des concertos de Tchaïkovski dont on ne pouvait se lasser et vingt minutes plus tard la porte s’ouvrit sur

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Julian, également en robe de chambre et en chaussons portant des écussons sur son velours tout comme sa tenue de nuit. « Et bien quelle surprise ! Moi qui pensais que tous avaient déserté cet endroit pour regagner leur alcôve. Si je me joins à vous en serez-vous offusquée ? —Le salon est assez grand pour y tenir à deux. C’est étrange que vous me posiez la question, de quoi pourrais-je m’offusquer au juste ? Nous sommes amis maintenant et cessons de nous montrer trop hautain l’un envers l’autre. —C’est également ce que je pense, de tels voyages resserrent les liens et ajoutent un peu plus de passion là où il en manquerait. —Vous parlez d’art n’est-ce pas Julian ? » L sourit, le verre de brandy à la main et pris place sur un repose-pied non loin de ma tête calée dans la commissure de mon bras. « Je parle d’art et de tout ce qui se rapporte à l’art y compris les muses, les pygmalions et de tout chef d’œuvre qui nait de la main de l’Homme. Vous apprécierez les innombrables charmes romains et vous y serez fort à votre aise. —Non je profiterai pour me rendre à Sienne. —Seule ? l n’est pas permis à un gentleman de vous laisser voyager seule. —Je peux tout à fait me fondre dans le décor et vous à Pise, je ne peux vous arracher à vos projets. Et puis votre présence à mes côtés risquerait d’attirer l’attention sur nous. Je trouverai à loger chez l’habitat et avec ma femme de chambre nous trouverons tout le loisir de vous oublier. »

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Comme il glissa à genoux près de moi je me redressai complètement. Avait-il l’intention de me voler un baiser ? Non, il n’était pas assez fou pour risquer notre amitié par un baiser. « Vous l’aimez mais vous ne savez comment vous en sortir. —Je vous demande pardon ? —Les hommes qui vous côtoient n’ont pas la chance d’être aimé par vous. Vous vous dites que tout serait plus simple si vous aviez de l’argent pour ne pas être obligée de supporter un homme que vous n’épouserez jamais. Pourtant il fait tout son possible pour vous plaire mais votre cœur est déjà habité par l’amour. En homme honnête qui se respecte il préfère se retirer de la bataille afin de ne pas en souffrir. Ce silence en dit long Winnie sur vos inquiétudes. Ne sommes-nous pas amis et par conséquent pouvons-nous nous convier l’un à l’autre sans risquer de nous corrompre ? —Il est préférable que je rentre à Londres. Toutes ces histoires…. » Il enserra son visage de mes mains et s’accroupit devant moi. Cette étreinte me surprit et plus encore quand il baisa mon front. « Faites ce que vous dicte votre conscience mais ne fassiez rien que vous regretteriez ensuite. —Alors je partirai demain. Tout cela m’échappe et je n’ai pas été préparée à cela. Je voulais seulement ne rien voir changer entre Clarence et cela n’a fait qu’empirer une situation déjà complexe changé. Cette époque où nous vivions si heureux ensemble est révolue. Il me faut l’admettre et partir pendant qu’il est encore temps.

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—Cessez de vous torturer l’esprit mon amie. Si vous partez comme une malotrue vous ne vous en remettrez jamais. On vous recevra comme une moins que rien et on s’amusera de votre embarras quand il n’y a nulle raison de jouer un mélodrame. Je viens de m’entretenir avec Huxley et il est d’accord pour que nous descendions la côte d’Italie au départ de Pise. Cela vous fera le plus grand bien. »

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CHAPITRE 7 J’envoyais un télégramme à ma mère pour lui faire part de notre escale à Amalfiaprès avoir pris en chemin un très vieil ami de Davenport et son épouse qui apprenant la présence de Virgil à Rome s’y arrêtèrent en chemin. Huxley passa ses airs au téléphone et je doute un instant qu’il puisse profiter de ce panorama des plus insolites, le nez dans son calepin. Bel endroit que celui-ci où une concentration inouï de riches millionnaires et milliardaires aiment s’y retrouver à la terrasse des hôtels, somnolant au soleil et vantant les vertus des eaux claires de la Méditerranée. Au bras de Davenport, les femmes se retournaient sur mon passage, piquée par la curiosité. J’entendis dire : « Cette une petite baronne mais malheureusement sans le sou ! » Et sans me vexer pour autant je pavanais au bras de mon bel chevalier servant devant qui l’on déroulait le tapis puisqu’il mettait ses dépenses sur le compte de son très célèbre cousin. « Et quand aurons-nous le plaisir de revoir Lord Harrington ? Questionna le concierge de notre hôtel et tout cela dans le but de faire descendre toutes les femmes célibataires des croisières dans son établissement. Davenport rapportait bien peu mais Harrington…. « Mon cousin ne saurait tarder. Il est en ce moment à Rome et descendra quand je lui vanterai les charmes de votre cité ! Vous pensiez qu’on ne vous remarquerez pas ici, jugez-en par tous les regards convergeant dans notre direction. Ils ne doivent avoir rien de mieux à regarder apparemment.

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—C’est ma robe. Elle est bien trop voyante mais Wallis tenait à ce que je la mette. Je ne cesse de lui faire confiance, elle est si bon juge en la matière d’autant plus que Huxley en a mis le pris. —Ah, ma belle amie ! Un simple drap vous habille. Une toile de jute, une bonne ficelle et vous ne cesserez d’être admirée. —Je m’éprise les flagorneurs ! Après l’hôtel où dormirons-nous ? Vous avez parlé d’une ville à Huxley et je m’étonne que nous eussions du poser nos valises de ce grand Hôtel dans lequel nous croisons tant de monde si apprêtés. —Très juste Winnie, mon charmant cousin me charge de ses relations publiques, tant est si bien que quiconque me voit être ici sait que dans peu de temps lord Harrington arrivera avec sa suite, argua ce dernier en allumant ma cigarette. Il est appréciable de prendre la température d’un endroit avant de faire descendre ces telles personnalités. De plus la saison a démarré et comme vous le constatez, l’effet sera on ne peut plus réussi. —Et vous vous occupez de toutes ses affaires d’ordre mondaines ? Vous êtes quelque part son secrétaire si je ne me trompe. » Il poussa un bref gloussement et poursuivit, l’œil brillant et la mine réjouie ; il est de ces hommes qui toujours joviaux attirent la sympathie des étrangers sur lui car déjà un couple le salua à distance après s’être murmuré quelques mots. « Vous apprendrez ma chère Winnie que servir un tel diplomate n’est pas déplaisant. Voyez le couple d’hommes que je viens de saluer. Ils m’ont fait savoir

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qu’une villa venait de se libérer et par conséquent me remettront les clefs de ce petit paradis demain soir. Ainsi nous n’aurons pas à patienter plus de trois jours pour nous installer sur le mont Olympe » Arriva Huxley tenant une femme d’un certain âge par le bras qu’il aida à s’assoir à sa table. « Veuillez m’excuser j’ai été contraint de saluer quelques visages inconnus mais connus de tous ici comme ailleurs, cela va sans dire ! Avez-vous commandés ? Je vois que oui, c’est parfait. Julian vous avez apparemment le sens du commerce, nous avons les meilleures suites de cet hôtel. —Ce n’est que pour mieux vous servir. » A peine assis, un serveur s’empressa de lui prendre sa commande et de venir bien vite la lui emmener. Huxley ne cessait de s’angoisser au sujet de son travail et bien que physiquement avec nous, il était ailleurs. Comment lui reprocher ensuite de gagner autant d’argent ? Agitant mon éventail en plume de paon j’étudiais les tables voisines tout en écoutant d’une oreille passive ces deux discourir sur le monde des finances. Il répondait cependant à mes sourires et n’était pas le dernier à rire d’une blague pertinente de Davenport et comme à son habitude il restait secourable et honnête dans toutes ces actions, Ô combien louables. Le soir même nous fûmes invités sur le yacht d’un vieux lord grisonnant collé à sa table de bridge. Au bras de mon Huxley je suscitais la curiosité et excitais la concupiscence des hommes ici rassemblées. Et quand mon chevalierservant s’éloigna, un essaim de femmes s’agglutina autour de moi.

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« Comment va le Comte Harrington, demanda l’une, une flûte de champagne à la main. —On le dit fort occupé avec son Ministère. Le Corps diplomatique de sa Majesté est en tout point convaincant dans le reste du monde, mais…. —Taisez-vous donc Béatrice avec vos suppositions. Notre compte prend du plaisir où il peut. Et qu’en est-il de son mariage avec la pimpante Rochester ? —A-t-il dans l’idée de venir nous saluer ? » Le yacht mouillait au port permettait aux incités de jouir de la vue sur la falaise et des habitations à flanc de colline ; assise sur le bastingage je les renseignais du mieux que je pus quand l’une d’elle orienta les questions sur Huxley et des rapports que j’entretenais avec ce dernier. « Comment ça vous n’êtes pas fiancée ? Pourtant vous voyagez en sa compagnie ! —Lord Huxley est un ami de la famille. A Londres comme ailleurs il reste mon ami. » Certaines femmes s’éloignèrent alors en affichant un certain dédain sur leur visage poudré. Qu’avais-je pu dire qui puisse les avoir choquées à ce point ? Pas de fiançailles, donc possible à leurs yeux que je ne sois qu’une aventurière à la recherche d’aventures. On ne pouvait donc me prendre au sérieux. Ma soirée fut pour le moins gâchée par ma grande franchise et sortant sur le pont Huxley me vit isolée et en grande interrogation sur mon avenir, le regard fuyant vers une ligne d’horizon imaginaire. « Vous n’êtes pas avec les autres ladies sur le pont arrière? Les Artistes ont

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parfois besoin de se ressourcer loin de l’agitation proposée par notre société des plus avides de ravissement. Ce yacht est magnifique n’est-ce pas ? Il l’aurait acheté à un Américain acculé par la Dépression et contraint de vendre une partie de son patrimoine. A vrai dire je m’ennuie un peu ici, glissa-t-il le bras appuyé contre le mien. Nous pourrions nous éclipser discrètement qu’en pensez-vous ? —Je l’aurais fait s’il n’y avait pas Davenport et son redoutable jeu de cartes. Il dit ne pas être un joueur mais il est parvenu à déplumer ses partenaires de jeu avec un telle hardiesse que cela en est presque provoquant. Non, cela serait une bien mauvaise idée puisqu’il agit au nom de son très Respectable cousin. —Vous avez raison, milady, murmura Huxley. En ma présence il ne cessait de murmurer, je l’avais déjà remarqué mais bien que la situation s’y prêtait je sentais qu’il se détendait eu fil des secondes jusqu’à se montrer très proche de ma personne. « J’ai vu que vous lisiezz Platon en ce moment et si j’ai quelques suggestion littéraires à vous faire, tout philosophe qui se respecte dévore les œuvres de Socrate. —J’essayerai de m’en souvenir. » Il fixa l’eau ondoyant vers la coque du yacht, perdu dans ses pensées, les mains croisées et les lèvres serrées. « Milady, j’aurais vous…. —Ah, vous êtes donc là ! lança Davenport en se précipitant vers nous, une certaine comtesse italienne de Naples désire vous recevoir Huxley ! Partout l’on vante vos mérites et notre hôte vous a convenu d’un entretient avec cette dernière

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demain matin Il aimerait que vous confirmiez votre présence. Le ferez-vous ? —Je pensais justement proposer à Lady Winnifred une excursion demain matin sur la côte de Salerne et cet entretien coïncide bien mal avec mon emploi du temps. —mais rien ne vous oblige à partir après ! Vous auriez tort de contrarier cette comtesse et surtout notre lord Amos à qui vous plaisez énormément. Nous n’avons pas besoin de la voiture avant onze heures, vous ne resterez qu’une heure en sa compagnie et ensuite Winnie et moi vous accompagnerons à votre excursion. Vous avez notre parole. » Je dormais d’un sommeil de juste dans mon immense lit à baldaquin et Wallis vint me réveiller à onze heures. « Lord Huxley n’est toujours pas rentré et le concierge me fait savoir que vos bagages seront transférés à la Villa di Maggio. Je sens comme une certaine tension entre ces hommes. Ils sont très rarement d’accord et Davenport est si bel homme qu’on accepterait de lui toutes ses fadaises. —De quoi parlez-vous Wallis, marmonnai-je la tête enfouie dans mon oreiller rempli de duvets de plume. Elle tira les rideaux et ouvrit la fenêtre. « Tout lui réussi. La fortune, les femmes….il n’est pas si pauvre qu’il le prétend et Virgil le garde près de lui parc qu’il est bon gestionnaire. C’est sous ses conseils qu’il aurait accepté de garder son domaine à Wyncott. Ce qui a fortement contrarié les Rochester., poursuivit-elle en s’asseyant sur le rebord du lit. Il aurait ensuite placé l’argent de la vente du mobilier, ce qui a rendu Charlotte folle à lier. Vous comprenez la pauvre petite, se

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voir priver d’une source d’argent avant même le mariage lui parait être inconcevable ! —Tout ce sarcasme pour dire quoi Wallis ? Cette Charlotte n’est plus un secret pour personne. —Elle ne comptait pas venir en Italie mais cette histoire de domaine l’affecte profondément. Elle sait pourtant voir, elle n’est pas stupide mais elle se persuade que le chagrin seul est responsable de la décision définitive du comte. —Et ce n’est pas cela ? j’avis donc tort de penser qu’il puisse être sentimental. —Il garde le domaine parce que vous en avez parlé à Davenport qui s’est empressé de faire son rapport à Virgil. Je tiens cette information de son valet. Les hommes sont si prévisibles ma chérie. Il ne peut vous avoir alors il se charge de son cousin pour vous approcher. Maintenant que vous êtes devenus de bons amis, il parait difficile de défaire ce qui est, n’est-ce pas ? Et ce pauvre Huxley n’a pas droit au chapitre. Or c’est le seul qui soir encore naïf pour vous croire capable d’aimer. —Taisez-vous donc Wallis ! Vous aussi vous aimez à me torturer. Que ferait Virgil de mon amitié si je venais à la lui donner ? —Sybil est une femme très jalouse sous ces airs de femme avenante, douce et affable. A vrai dire elle a un cœur de pierre et se laisse difficilement berner. Le fait que vous soyez proche de Clarence n’est pas à son goût. A plusieurs reprises elle l’aurait menacé de rompre si ce dernier s’évertuait à vous fréquenter dans la sphère privée. Alors Virgil veut seulement vous récupérer pour vous éviter une trop grande déception dont vous ne pourriez vous remettre.

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—Je retire ce que je viens de dire. Il est très sentimental. Alors j’aurais à le remercier de son bonté de cœur afin de ne pas paraitre trop désinvolte, est-ce bien là ce que vous me conseillez ? —Ah, ah ! Non, ma chérie, je ne suis pas là pour vous conseiller quoique se soit. Vous êtes une femme de caractère qui n’a nul besoin d’être orientée dans ces décisions. Je crois seulement que….vous deviez consacrer plus de temps à Huxley. » La villa surplombait le littoral et une plage privative. Je choisis la chambre aux murs jaune à tapisserie damassée offrant une large buanderie, salle de bain et terrasse ; elle se trouvait être près de celle de Huxley. Jamais je n’aurais imaginé l’Italie si pleine de ressources immobilières et je me disais que certains millionnaires américains disposaient d’un tel ensemble. ma mère et moi n’avions guère voyagé ou seulement chez un ami assez généreux pour nous louer une chambre quand nous n’en avions pas les moyens. Sur la terrasse un verre de limonade à la main je scrutai l’horizon quand Huxley apparut sur le sien. Gêné de m’y voir il recula, la tête baisée. Or en cet instant je n’avais rien qui puisse porter outrage à ma réputation, cependant par principe, Huxley s’effaçait par excès de pudeur. « Quelle jolie vue n’est-ce pas ? Nous avons bien fait de choisir ces suites. Davenport parle d’un petit opéra mais ce soir j’espérais que nous fussions seuls, vous et moi pour parler de ce que vous savez au sujet d’un ami que nous avions en commun. A moins que nous puissions le faire maintenant si vous n’êtes pas occupé à établir une liaison avec Londres.

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—Non, je suis tout à fait disponible mais…. —J’arrive ! » Et la seconde qui suivit je frappais à la porte de sa chambre. « Je me suis complètement illusionnée sur le compte de cette personne. Maintenant je connais toute la vérité et il me tardait de vous révéler. Permettez que je m’asseye ! Ce que je croyais être de l’amour n’est qu’une forme de quête désabusée vers un état de grâce dont les bourreaux auraient à envier. Que je vous raconte ! Mais prenez donc place Huxley, cela nous prendra du temps. » Et je lui racontai tout. Il ne fit aucun commentaire et voyant que je mettais un pont d’honneur à vouloir tirer une leçon de cette expérience, il se gratta la tête, le regard fuyant. « Et bien je suis soulagé de l’apprendre. Ainsi Lady Sibyl et lady charlotte n’auront plus aucune raison de vous craindre. » N’avait-il pas entendu un traitre mot de ce que je venais de lui dire ? je serrai mes poings dans l’accoudoir et tenta un sourire qui ne vint pas. Lui continuait à me voir comme rivale de ces dames quand je ne faisais que vouloir sortir la tête de l’eau. « Vous ne m’accordez donc plus le bénéfice du doute ? Vous pensiez vraiment que je convoitais leur respectif fiancé ? C’est bien mal me connaître, je ne suis pas l’une de ces femmes avides de richesse, tout ce que je veux c’est qu’on m’estime pour celle que je suis et….cela me contrarie Huxley. —Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. J’en suis navré Milady mais votre présence ne semble pas tout à fait les ravir et alors je m’étais imaginé que les intérêts s’en trouvaient être menacés. J’ose

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imaginer que vous n’êtes pas aussi naïve pour ne pas avoir remarqué leurs commérages. Déjà à Wyncott et maintenant ici, en Italie. J’avais pour dessein de rentrer en Angleterre avec vous mais Davenport a encore eu le dessus sur ma clairvoyance d’esprit. —Etes-vous jaloux Huxley ? —Je ne suis pas tout à fait serein face à ces vieux aristocrates oisifs et suffisants qui voient encore le mariage comme un commerce dont l’usufruit n’est que la naissance d’un héritier. Je m’inquiète seulement que Clarence et Virgil soient encore convaincus de la nécessité d’un mariage de convenance. —M’aimez-vous ? —Milady, je n’ai pas l’audace ni l’assurance de Davenport. Et le seul orgueil que je possède est celui d’avoir réussi à m’imposer dans le milieu de la finance sans en perdre mes plumes. Pour ce qui est de me marier j’y avais songé mais mon séjour à Wyncott m’a fait changer d’idée. La femme que je convoite ne me voit pas, ne m’entend pas et il serait pitoyable de m’évertuer à lui plaire. » Lentement je quittai mon fauteuil pour avancer vers Huxley. Ce dernier baissa les yeux et ma main se posa sur la sienne. « Cette femme que vous convoitez, comment pourrait-elle savoir que vous l’aimez si vous ne vous manifestez pas ? Vous devriez vous montrer plus démonstratif et lui dire ce qu’elle aimerait entendre, murmurai-je au creux de son oreille. —Et vous me repousseriez encore et encore. C’est ainsi que vous vous êtes toujours comporté avec moi-même quand je sais me montrer démonstratif et attentif,

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réconfortant et sécurisant. Vous ne m’aimerez jamais autrement que comme un ami et pour l’heure cela me convient. Aux pays des Sirènes, nom d’Homère donna à cette ville je ne veux pas être contraint de me boucher les oreilles à la cire pour ne pas me précipiter dans une mortelle issue. —Cela me convient parfaitement. Vous êtes le genre d’amis dont on ne peut se passer. » Et je le serrai contre moi, un peu trop fermement mais je le serrai pour sceller notre pacte, moi cette sirène à moitiéfemme, à moitié-monstre. Mais je ne permettrais jamais qu’il se perde par ma faute. Le lendemain soir trois voitures arrivèrent aux alentours de onze heures du soir et Ann la première se jeta dans mes bras. Puis Edward qui s’impatientais de boire un dernier cognac avant d’aller se coucher. Clarence et Sybil furent les suivants et pour finir Virgil et Charlotte qui s’empressa de gagner la villa sans trop vouloir s’attarder sur le perron. « Julian mon cher, vous vous êtes encore surpassé ! Cette villa est de loin la plus belle qu’il nous ait été donné de voir, déclara-t-elle en glissant à l’intérieur. J’espère mon chéri que vous y serez à votre aise ! Il n’a pas apprécié Rome, murmura-t-elle à l’intention de Davenport, trop conformiste selon ses dires. Pourtant nous étions en si bonne compagnie. » Sybil se jeta sur le canapé et ôta ses longs gants et me vouant passer détourner prestement la tête. « Dites-nous un peu qui nous aurons la chance de croiser ici. Clarence est comme Virgil, il ne partage pas certaines de nos

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conventions et les soirées en font parties ! Ici au moins ils ne seront pas à la torture. Et vous serez bien les divertir vous et lord Huxley ! » Comme Virgil me regardait je tournais la tête pour m’approcher de Clarence. « Avez-vous fait bon voyage ? J’ai pris la liberté de commander un bateau pour demain. Les eaux de cette mer sont aussi limpides qu’un cristal et vous pourriez aimer y pendre vos aquarelles. —Quelle noble attention Winnie mais Sybil et moi partons pour une brève excursion cers Palerme. Mais sachez que j’apprécie vraiment. —Combien de domestiques compte cette villa ? Une douzaine ? Peut-être moins ? Avec charlotte et Ann nous est venue l’idée d’une soirée, quelque chose d’assez intime pour marquer le coup. N’est-ce pas la tradition Clarence ? A chaque milieu de vacances nous invitons le voisinage. —Cet endroit si prêt, lança Davenport assis à sa droite acceptant le verre tendu par le domestique en livrée. Il n’y a pas meilleure que vous pour organiser pareilles festivités. —Nous danserons sur du jazz, ajouta Ann. Vous approuvez Virgil n’est-ce pas ? Vous dansiez plutôt bien à Rome. Toutes les femmes se précipitaient pour l’avoir comme cavalier. —Vouons Ann, vous avez du le confondre avec un autre ! railla Charlotte, Vigil n’a dansé qu’avec moi. il est déjà si difficile de le convaincre de faire autre chose que parler de diplomatie et affaires, alors songez le courtiser par toutes ces Anglaises de passage à Rome, cela s’apparenterait à une belle farce, ah, ah !

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Comment trouvez-vous Amalfi, Lord Huxley ? —Fort convaincant je dois dire. La douceur du climat, les villageois que l’on y croise, tout est fait pour qu’on s’y oublie. Lady Winnie et moi avons…. —Ah ! S’exclama Sybil, je viens de renverser mon champagne sur ma robe ! C’est une création unique de Paul Poiret. Je me sens si stupide de l’avoir mise quand on voit maintenant le résultat. —Vous n’êtes pas à la première robe que vous esquintez, attaqua Charlotte, et moi qui pensait que vous saviez boire ! —charlotte fait preuve de beaucoup d’impertinence ! » Edward se leva avec son verre. « Laissons nos dames parler chiffon et retirons-nous dans le fumoir messieurs, nous y serons à notre aise pour parler affaires et diplomatie ! » Sybil partit se changer et Ann resta en compagnie de Charlotte dont le parfum me collait la nausée. Ann parla de Rome avec passion et n’omis aucun détail de leur séjour dans la capitale. Et a minuit la femme de chambre de Sybil vint nous annoncer que cette dernière ne redescendrait pas. Comme un accord nous partîmes nous coucher. En déshabillé de soie, j’ouvris la porte à Ann. « Alors ? Huxley vous a-t-il fait sa demande ? On ne parlait que de cela à Rome et se fut plaisant de voir l’excitation gagner chacun d’eux. Vous ne vous imaginez peut-être pas mais en l’épousant vous susciterez l’envie. —Donc si je comprends bien vous avez fait que discuter de moi.

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—Non, pas de vous ! Mais de Lord Huxley ! Vous vous mentir il a été presque impossible de parler de vous tant Huxley éclipsait tout le reste. Sa fortune, ses relations, ses potentielles fiancées, tout y est passé. Vous auriez tort de l’écarter si prestement de votre liste de galants. Est-ce bien ce qu’il est pour vous non ? Alors je m’étonne que vous n’ayez toujours pas de bague à votre index. —Vraiment Ann, ne pourrions-nous pas parler d’autre chose ? Parlez-moi de Rome par exemple. —ce fut fort ennuyeux. Vous n’y étiez pas, tout comme Julian. Ce qui est inédit pour nous. Vous nous avez privés de notre Julian et nous vous en voulons terriblement. Virgil n’a pas été tout à fait tendre avec charlotte. La question de descendre au plus vite vers son cousin et Huxley le taraudait. Et puis Clarence et lui se sont disputés. Offrez-moi un cigarette que je vous raconte. » Et je m’installai sur la méridienne tout contre ses genoux repliés. « Une vielle querelle apparemment mais je n’en suis pas sûre ; enfin bref ! Nous étions non loin de la villa Borghèse quand cela a éclaté. Virgil a ouvert les hostilités. Il n’est pas du genre à faire comme si tout allait bien quand rien ne va. Je sentais que quelque chose le préoccupait jusqu’à ce qu’il parle d’un télégramme reçu par Julian. —Et que disait ce télégramme ? —J’avais d’abord pensé à vos fiançailles avec Huxley mais Virgil s’est se monté secret face à un public composé de femmes et ensuite, j’’ai pensé que vous étiez parti. J’ai fini par comprendre quand Clarence a parlé de l’’Amérque ; Avec la

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crise qui sévit là-bas Edward envisage d’investir dans le rachat de société en faillite et veut entrainer Clarence dans cette aventure. Ce dernier est un peu frileux et a demandé un peu d’argent à Virgil. —Etes-vous certaine ? Clarence a de l’argent. —Non, c’est bien pour cette raison qu’il épouse cette Américaine. Elle, tout ce qu’elle veut c’est un titre pour qu’on l’accepte enfin à Philadelphie et lui, veut ses capitaux. Mais cela doit rester entre nous. Pour sauver les apparences il accepte l’argent de Virgil. La vente de ses meubles à Wyncott House permettra à Clarence de renflouer ses comptes. Alors oui, ils se sont disputés au sujet de l’argent. —C’est en général un bon sujet de dispute. Cependant je ne comprends pas pour quelle raison Clarence ne m’a parlé de sa situation financière. Je pensais mais à tort que nous étions assez proches pour aborder pareils sujets. —Il sait l’idée que vous vous faites du mariage quand ce dernier n’est pas motivé par l’amour. Les hommes sont si fiers ma chérie qu’ils n’hésitent pas à travestir certaines réalités qui leur paraissent bien amères. En aucun cas vous lui ferez mention de nos confiances, cela l’affecterait plus encore. » Contrariée comme il était possible que je le sois je ne fermais pas l’œil de la nuit. Ma famille n’était pas la seule à vivre de la charité d’autrui et si ma mère venait à apprendre cela elle me dirait : Tu vois Winnie, ton beau seigneur et ses belles manières sont aussi fauché que nous ! Une chance que tu ne l’as pas épousé. Et il va sans dire que si l’argent n’était pas le

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l’essentiel de nos rapport, j me sentis trahie. Le petit déjeuner qui se voulait frugal fut maigre en ce qui me concerne. Je ne mangeais du bout de la fourchette et seulement quand Ann apparut je pus exprimer un modeste sourire. Tous parlaient avec mesure, les uns plongés dans leur journal et les autres dans leur assiette. Charlotte et sa très riche meilleure amie discutaient des invitations à envoyer aidées dans cet emploi par Julian, redevenu le valet de ces ladies. Le repas avalé je suivis Ann dans le patio et à peine assises dans le salon en osier donnant sur la baie et ces charmantes maisons aux murs blancs, Virgil arriva et son regard alla droit sur mon interlocutrice. « Pourrais-je vous parler Ann ? En privé. —Mais très certainement mon très Honorable Compte ! Surtout ne vous éloignez pas, Winnie chérie, je reviens dans les plus brefs délais. » Son retour tarda et jouant seul aux échecs je n’entendis pas venir Clarence ; il s’assit à la place laissée par Ann et croisa les jambes tout en étudiant mon jeu. « Vous nous avez manqué à Rome. Que réprimez-vous ? Tout ce cirque ? Nos vaines occupations ? C’est pourtant le monde dans lequel nous vivons, déclara Clarence en déplaçant mon chevalier vers mon fou. Ce n’est pas qu’on se morfond loin de vous mais vous cessez de vouloir vous marginaliser. —Ah ! Comme vous y allez fort, répliquai-je en mangeant sa tour par mon fou. Cela ne semblait pas vous poser de problèmes à Londres où vous me teniez dissimulez aux yeux de vos amis ! Cela

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vous va mal de me sortir ce couplet sur mon état actuel financier ! —Que voulez-vous dire ? » J’avais parlé sans réfléchir. Je déplaçais l’un de mes pions tandis que Clarence me fixait de ses baux yeux gris. Ses longs cheveux blonds gorgés de soleil descendaient indisciplinés dans son cou, il faisait des efforts pour vouloir les dompter mais je le trouvais si séduisant ainsi que par provocation envers autrui il avait gardé cette coupe. « Et bien….je parle de tout cela ! De cette mise en scène ! Vous devez savoir de quoi je parle. —Pas vraiment non. Vous tenez des propos bien incohérents et par là même, des conclusions bien hâtives. Je me demande seulement où a bien pu passer la Winnie que j’apprécie tant. —Vous l’avez tuée par votre négligence ! Quelle femme apprécierait de se sentir délaissée, coupable de quelque chose qu’elle n’a pas commis ? ce voyage devait être moins compliqué à la place de cela, je tiens de tapisserie et….je viens de vous mettre en échec. « Il n’était plus dans le jeu, les mains jointes par-dessus ses jambes et il me fixait avec intensité. « Il me reste encore une reine. Méfiezvous d’un assaut impromptu qui vous laisserait sans pièces maitresses. Huxley m’a fait savoir que vous l’avez éconduit. —Non ! Absolument pas, s’i seulement il m’avait demandé de l’épouser alors oui, je l’aurais peut-être éconduit, mais ce ne fut pas le cas. Nous restons de bons amis lui et moi. Pourquoi me regardez-vous de cette façon ? Huxley est un homme très lucide et il sait sur quel terrain il agit. Je ne

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suis pas prête pour une aventure sans lendemain. —Il vous aime beaucoup. Il ne s’agit pas d’aventures sans lendemain, mais d’amour sincère et véritable. —Comme celui que vous partagez avec Sybil ? je ne suis pas idiote Clarence, les Anglais qui épousent les Américaines le font pour des raisons monétaires. . —Que connaissez-vous de l’amour ? Questionna Clarence penché vers moi, les mains toujours jointes par leurs extrémités. Vous le vivez à travers vos romans mais quand il s’agit de le saisir, vous en êtes incapable. Vous voudriez lâcher prise comme vous savez si bien le faire. » Une fois debout il posa sa main sur mon épaule. Les larmes me montèrent aux yeux. « Vous pourriez aimer ça et Huxley est le candidat qu’il vous faut. —Pourquoi vous sentez-vous obligé de jouer les entremetteurs ? Suis-je à ce point si navrante ? Je ne pensais pas aspirer tant de pitié de vos parts. Mais merci de vouloir veiller sur mes attachements. » Huxley et moi marchions sur la plage. Au loin progressaient Ann et Edward, assez loin pour qu’on ne les entende pas parler. Profitant d’un rocher au pied de la falaise je m’assis là, isolée dans mes contemplations et Huxley silencieux ramassait des galets pour les envoyer au loin dans la mer. « Irez-vous à l’Opéra ce soir ? Plus un grand théâtre qu’un Opéra à proprement parler mais on y joue des opérettes. Cela doit valoir son pesant de cacahuètes. —Je sens un léger manque d’enthousiasme de votre part, enchaina Huxley en venant s’assoir sur mon rocher.

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En ce qui me concerne j’irai sur le yacht d’un certain Jonathan Greenspar, américain de son état et qui a surement tant à m’apprendre sur l’économie de son pays pour lequel il s’est tant investi. —Vous êtes insatiable Huxley. Jamais vous ne vous reposez, pas même en villégiatures. —Cela fait dix ans que je n’ai pas pris autant de liberté à faire toutes ces choses qui échappent à mon ordinaire. Cependant je suis forcé d’admettre que cela ne me déplait pas tant que je suis bien entouré. —Julian me dit que vous avez fait la connaissance d’une ravissante brunette de Brighton. —Je plaide coupable. Elle est très solaire à l’image de notre Sybil et doucement sardonique. Je dois avouer aimer ça. En fait elle….elle pourrait parfaitement me convenir et elle vous plairait également. —elle n’est pas faite pour me plaire Huxley. Est-elle riche ? Je l’imagine riche et arrogante. N’ai-je pas raison ? Et vous l’appréciez parce que vous rappelle ma personne. Huxley ! Je vous taquine ! Cessez de prendre tout au premier degré ! Votre main est froide. Que dois-je faire pour la réchauffer ? Donnez-moi l’autre….Alors, parlez-moi de cette beauté, comment s’appelle-t-elle ? —Euh….Jane….Jane Hubbard. Sa famille est…dans le négoce et son père a fait fortune dans l’exploitation des minerais au Pays de Galles. » Déjà je ne l’écoutais plus sachant qu’il me mentait : il ne désirait pas se lancer dans une romance avec cette inconnue aussi caractérielle soit-elle. Il suffisait pour s’en convaincre de capter son regard pour savoir qu’il bluffait. Ses mains dans les

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miennes, il me sondait et sa pupille trahissait ses sentiments. « Alors je n’ai plus qu’à vous souhaiter le meilleur mon ami, murmurai-je en passant mes bras autour de son cou. On restait un petit moment ainsi et en bas de l’escalier la silhouette de Virgil se détachait de la muraille de pierre. Et je poursuivis : Oui, je vous souhaite vraiment le meilleur, vous êtes si bienveillant. —Je pourrais me contenter de votre amitié, soit dit en passant, qui m’est amplement suffisante. —Cette Jane doit avoir toute votre attention et j’y veillerai comme une sœur et confidente. » Virgil se trouvait être toujours au pied de l’escalier quant nous quittâmes la plage. Jane lui prit le bras. « Virgil ! On vous néglige pour arpenter cette crique et vous trouvez juste de marcher à notre devant. Sir Roger hardcastle tient absolument à nous recevoir cet après-midi pour une ballade sur le littoral à bord de son voilier mais j’avoue pour ma part ne pas avoir le pied marin. Par conséquent je décline son invitation. Peut-être que Winnie appréciera cette flânerie ? —Non, pas le moins du monde j’avis envisager de prendre le thé en ville et en profiter pour acheter une nouvelle paire de gants. —un problème on ne peut plus féminin, ironisa Edward. On considère le yachting réservé aux gentlemen, ce genre de sport n’a pas d’attrait pour les femmes aussi sportives soient-elles. Et Ann au demeurant partage mon avis puisqu’elle rechigne à monter sur le pont d’un voilier quel qu’il soit.

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—Peut-être alors accepterez-vous d’arpenter le green d’un golf, Winnie ? Questionna Virgil craignant ma réponse. J’ai conservé le souvenir de votre swing et cela entretiendra votre forme. —J’accepte ! Répondis-je tout de go et Ann écarquilla les yeux bouche-bée. Rien n’est plus grisant que de réaliser quelque chose d’inédit dans un contexte où toutes valeurs abstraites sont démontrée à chaque instant. —Disons pour quinze heures. —Cela me convient. Cela me laissera ensuite assez de temps pour trouver cette fameuse paire de gants ! » La voiture nous déposa sur le terrain de golf à l’intérieur des terres. Du départ de la villa à la location des clubs, Virgil concentrait son attention sur Huxley. Pour moi l’embarras fut tel que je ne parvenais à me concentrer sur mon jeu. J’avais accepté pour prouver à ces gentlemen mon aptitude à m’amuser, ce qui ne manquerait pas de soulager Clarence affecté par mon manque de tact. La caquette visée sur la tête, Virgil ressemblait à une gravure de mode avec son pantalon court et sa veste de tweed. Ma tenue ne différenciait guère de la sienne à la différence de ma chemise de flanelle. On ne pouvait changer ces hommes puisqu’ils parlaient encore une fois de pus de leurs affaires. Ils ne parlaient que de cela et il semblait être impossible de leurs sortir de leur sujet de prédilection favori ils citaient es noms, des anecdotes et un peu lassée je finis par les laisser avancer à leur rythme. Une fois à la villa je montais me changer et Sibyl frappa à la porte de ma chambre, un franc sourire aux lèvres et ses boucles

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blondes tombant en vrille autour de son divin visage. « Ann dit que vous vous nous abandonner pour aller dépenser l’argent de Lord Huxley. On le sait être très généreux. On le dit être très généreux et quand on voit de quelle manière il vous a habillée, on ne peut que s’étonner qu’il soit encore célibataire. Alors comment était ce golf ? Virgil est un excellent jouer et je m’étonne qu’il vous ai proposé de venir avec lui, non que je mette en doute vos talents mais Charlotte et moi avions tant compté sur votre présence. Une réception réussie ne s’improvise pas. Noua aurions aimé savoir quel genre de musique vous auriez aimé avoir ; le type de repas…. Clarence partit avec Hardcastle et Julian nous étions des plus démunies. —Ma femme de chambre occupe les lieux. il aurait fallu vous référer à ses connaissances. En effet je sors une heure ou deux, ensuite nous pourrons discuter de votre réception sans omettre aucun détail. —Vous ne m’aimez pas, Winnie. Je vous inspire une sainte horreur, moi l’Américaine qui ose vous voler votre si estimable compagnon. Sachez que je comprends votre mal être mais Clarence m’aime et j’espère bien le combler. —Que c’est follement romantique ! Vos dollars y seront pour quelque chose. —Certainement ! L’argent contribue au bonheur et avec moi il ne manquera de rien. Ma famille possède une demeure à Long Island, un bijou architectural qui n’as rien à envier à vos vieux manoirs. Il se sentira comme chez lui là-bas. Oh, il ne vous l’a pas dit ! Après notre mariage Clarence et moi partirons nous installer làbas loin de la purée de poix londonienne et

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de ces vieux lords sur le déclin. Clarence m’a fait savoir qu’il vendrait son manoir dans l’Essex pour que nous puissions correctement nous installer à Boston. —Sa mère vit encore dans cette ruine qui prend l’eau de toute part et pour rien au monde elle acceptera que son fils vende cette demeure. » Sibyl écrasa sa cigarette dans le cendrier posé sur mon livre de lecture et se jeta sur mon lit, les yeux fixant le plafond pour en admirer les bas-reliefs. « Helen est une femme pragmatique et elle m’a accepté comme sa fille. » On ne pouvait pas en dire autant de moi. Helen ne pouvait me tolérer m’ayant toujours vu comme une menace pour son fils unique. « Enterrons la hache de guerre Winnie ! Tout ce que nous voulons toutes deux c’est faire le bonheur de Clarence n’est-ce pas ? Et puis il m’a parlé de votre projet avorté pour Boston. Si l’occasion venait à se représenter à nouveau, je serais heureuse de vous y accueillir. Soyons amie et non plus rivale ! » Un orage zébra le ciel vers dix heures. Ils ne tarderaient pas à revenir du théâtre. Le vent poussa les voilages à l’intérieur du salon. Une porte claque et un objet se brisa sur le sol. J’abandonnai mon livre pour aller voir ce dont il était question quand je tombai sur Virgil dans le corridor. « Winnie, vous n’êtes pas avec les autres ? —Et vous non plus apparemment. Sans vous mentir j’avais espéré écrire ce soir. Mais un bruit a attiré mon attention. Quelque chose s’est brisée. —Oui c’est un petit vase qu’un chat errant a renversé en passant. En ce

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moment on s’occupe à vouloir le recoller les morceaux. Un puzzle improvisé aura donc lieu dans le salon. Par conséquent vous êtes invitée à vous joindre à nous. —A vous ? —Il y a avec moi deux gentlemen que j’aimerai vous présenter si vous n’y voyez aucun inconvénient. » Rien de plus passionnant m’attendait ce soir et lui non plus ne semblait pas ravi de me les présenter. Il s’agissait de Sir Alan Slebert et de son acoylte Stephen Himelstein. L’un et l’autre réservé et amical me posèrent des tas de questions sur mon métier et flattée comme vous pensez que je puisse l’être, je devins bien vite très enjouée et plus encore quand Virgil me servit mon cognac Hennessee. Je parlais plus que de raison ayant un auditoire des plus convaincants. La palme d’or des questions stimulantes revenait à Alan dont la mémoire lui permettait de revenir sur des sujets vieux de plus de vingt minutes. Virgil souriait calé dans son fauteuil tenant mollement son cigare entre ses doigts. Détendu il l’était et il allait jusqu’à m’encenser devant ses amis, ce qui ne manqua pas de me surprendre. « Virgil exagère, je ne suis pas aussi talentueuse qu’il prétend que je sois. —Oh, si vous l’êtes ! —Non, il ne s’agit que de vulgaires gribouillages. Le seul artiste que je connaisse est Clarence. Ses aquarelles sont tout simplement sans égales ! —Winnie est d’une modestie sans appel. Et si vous écrivez aussi bien que vous croquez alors j’apprécierai vous découvrir. »

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Cela jeta un froid dans notre discussion. Comprenant son erreur, Virgil enchaina sur un tout autre sujet mais pour ses amis cela ne fit pas l’’hombre d’un doute : Virgil me courtisait et tout en lui le trahissait. Alan aussi gêné que Steven n’osa lever le nez de son verre, laissant la volute de son cigare le dissimuler. Désormais je ne pourrais le regarder sans rougir. Chacun de ses regards lancés à la dérobée faisait battre mon cœur et crevant de chaud j’agitai nerveusement mon éventail pour refroidir mon excitation ; Comment pouvais-je tomber aussi bas ? Quelle femme avide de plaisirs pouvait succomber aux avances déguisés d’un homme engagé ailleurs ? L’orage s’éloignait et certaines pensées érotiques m’envahirent. Chaque éclair, aussi lointain soit-il résonnait dans mon corps comme autant de charges électriques. De nouveau, il me regarda et e ne pus rester maîtresse de mes émotions. « Et comment va notre cher Julian ? Questionna Alan voyant que Virgil venait de décrocher, lui-même en proie à une subite excitation. —Il se porte comme un charme. En ce moment il fréquente une certaine Georgia masetti., une bien jolie femme et grande confidente de Charlotte. Il a toujours rêvé de pouvoir s’initier à la langue italienne et celle-ci est une excellente préceptrice. —Je suis heureux de l’apprendre. Une Italienne c’est toutefois mieux que rien. Je pense rendre visite à hardcastle demain, il part dans deux jours et je m’en voudrais de le manquer. Accepterez-vous de m’y accompagner Virgil ? » Virgil plongea son regard dans le mieux attendant un consentement de ma part.

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Prestement je finis mon verre pour retourner à mes écrits. « Oui, si Winnie accepte de se joindre à nous. Lady Winnie se plaira à admirer la demeure de notre ami que l’on sait être rénovée de façon très personnelle. —Oh, non ! Je ne vous serais d’aucune utilité. Il s’agit pour vous de discuter politique, affaires et je serais bien mieux avec Charlotte et Sybil a préparer la réception de demain soir. —Soyez sans crainte, elles arriveront tout à fait à se passer de vous. C’est entendu nous vous accompagnerons ! » Cette nuit-là je ne cessais de penser à Virgil. La matinée me parut être une éternité avant qu’on nous ouvre la porte de la voiture. J’ose imaginer la réaction de Charlotte en apprenant que son fiancé et moi partions en ville sans cette dernière et sur le perron, Charlotte fut prévenante encre lui telle une mère vous délivrant ses dernières recommandations : tiens-toi droit, ouvres la bouche quand tu t’exprimes ! Sois poli en toutes circonstances, etc. Huxley trouva un prétexte de dernière minute pour ne pas nous accompagner et assise dans la voiture près de Virgil je ne parvenais à respirer. Roger Hardcastle était une sorte d’Apollon, un colosse de Rhodes à la fois fort et majestueux. Le gendre idéal et parfait selon les dires de ma perspicace Ann. En me voyant quitter la voiture il se précipita sur moi sans me lâcher des yeux. Autant dire qu’il me happa avec retenue, cherchant à se montrant prévenant et délicat quant au contraire je sentais en lui cette volonté de renoncer à un contrôle depuis toujours opéré.

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« Lady Weston-Mills, je suppose! On ne m’a pas menti…vous êtes vraiment ravissante… Prenez donc mon bras, vous devez certainement mourir de soif, Il fait plus chaud ici que dans le désert de Sahel. Venez que je vous fasse visiter cette modeste demeure ! » Il me tenait serré contre lui laissant Virgil marcher en retrait comme s’il n’était plus qu’un simple valet. La visite de la demeure dura le temps de voir arriver Alan confus pour son retard. Tous deux partirent sans nous avertir et restée seule avec Virgil je ne sus comment me comporter sans que mon attitude paraisse anormale, voire irrationnelle à ses yeux. Virgil s’alluma une cigarette après m’avoir tendu sa flamme d’un geste mal assuré. Ensuite il arpenta la pièce ne parvenant à rester tranquille. Notre regard se croisa. Mal à l’aise il détourna le visage pour aller se réfugier près d’un bronze installé à l’entrée de la véranda et haute d’un bon mètre. « La maison est bien agréable n’est-ce pas ? A la fois sans prétention mais si accueillante. Sir Hardcastle a relativement bon goût, vous ne trouvez pas ? Et cette mosaïque si parfaite qui nous fait craindre de marcher sur ce dallage. » Il ne répondit rien, laissant l’aria d’un opéra de Verdi guider sa pensée bien loin de l’endroit dans lequel nous nous trouvions. « Pensez-vous que Clarence vende sa maison dans l’Essex ? —J’ignorai qu’il eut à la vendre. Auquel il m’en aurait tenu informé. —Alors peut-être vous a-t-il dédaigné ? Il lui arrive de recourir au dédain quand il se sent acculé, face au tourment et en ce

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moment on ne peut pas dire qu’il soit en mesure de réfléchir par lui-même. Sa fiancée lui aurait suggérer de vendre. L’argent suffirait selon elle à s’offrir une charmante bicoque à Boston. Nous sommes tous deux très mal informés de ces agissements et contraintes pécuniaires. » Alors Virgil releva la tête et tenta un sourire. D’une seconde à l’autre je devais m’attendre à voir débarquer Hardcastle et son grand désir de séduction car toute la visite fut pour lui une raison de se mettre en scène. Il avait de l’argent. Sa famille avait réussi et « nouveaux riches » son père atteint un rang dans la pairie. On lui donnait du « Sir » et les portes s’ouvraient grandes sur son passage ; sa beauté insolente y était pour quelque chose mais je préférais penser que son nom seul suffisait à lui ouvrir les portes des demeures des Comtes et des Ducs tous soucieux de s’afficher dans toutes les stations à la mode. La musique émise depuis le gramophone cessa dans un cliquetis métallique et le silence nous submergea. Nous étions habitués au silence relatif au couple d’infortune n’ayant rien de plaisant à se narrer. La cigarette en suspend, Virgil m’observa quelque peu dérouté par mes propos. De façon théâtrale je quittai mon fauteuil crapaud pour me diriger vers le gramophone et depuis la baie vitrée je vis hardcastel en grande discussion avec Slebert. Tous deux étaient assis sous une tonnelle alors que nous pensions les savoir dehors. Cette découverte fut brutale pour moi ; ils savaient tous les deux que Virgil tenait à multiplier nos tête-à-tête. L’idée

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venait probablement d’Alan Slebert qui la veille n’avait rien perdu de nos échanges langoureux. Non, je devais sortir cette idée de ma tête ! « Est-ce un bon ami à vous ce Slebert ? —Assurément. Toutes les personnes que vous croisez sont assurément des personnes fiables. Alan est une personne sur laquelle je puisse compter. Pourquoi cette question ? Vous émettez quelques objections quant à notre possible amitié ? —Non, mais je vous vois mal fréquenter une personne comme Slebert. Il est si ordinaire que cela frise le bon sens. Charlotte dirait qu’il est très irritant de fréquenter une telle personne dont les centres d’intérêt divergent des nôtres ! Vous comprenez alors que je m’étonne qu’une telle fusion puisse être possible. Ordinaire est-il le bon mot pour désigner Slebert ? —Alors cela devrait vous convenir ? Persifla-t-il en écrasant sa cigarette avec franchise. Les gens modestes exclus de certains privilèges semblent gagner vos faveurs. Vous devez vous dire que qi la lumière ne tombe pas sur eux, elle tomberait sur vous. Non, oubliez ce que je viens de dire, c’était stupide de ma part. » Le mal venait d’être fait. Je fixai un détail de la table basse sur laquelle trônait un vase en céramique très Art déco. « Je ne suis pas dans mon état habituel. Peut-être l’avez-vous remarqué ? —Tout ce que je remarque c’est toute cette intrigue que je sens être concernant l’un ou l’autre de vos amis ! Pestai-je en reprenant ma place dans le fauteuil, les jambes repliées sous mes fesses. Verdi nous accompagna de nouveau et la tête dans la main je battais la mesure de mon

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pied déchaussé. Cette chaleur nous accable et nous ferait presque devenir fous. Mettons cela sur le compte de la fatigue. » Je fermai les yeux tout en m’éventant lentement. J’ai toujours aimé verdi. Il y a une telle poésie dans son œuvre que je me vois être l’une de ses héroïnes torturées subissant les affres d’une trahison. « Que c’est beau…; cette mélodie est si belle….Vous souvenez-vous de matins pluvieux à Wyncott. On regardait la pluie tomber depuis la bibliothèque et on s’imaginait être ailleurs. Votre père savait nous faire rêver. Vous en souvenez-vous ? Il nous racontait d’incroyables histoires ayant lieu ailleurs, probablement dans un pays imaginaire…. Il a toujours eu beaucoup d’imagination. —Non. Je ne m’en souviens pas. » Subitement j’ouvris les yeux. Comment était-ce possible de ne pas se souvenir de cela ? Avait-il vécu avec son père ou n’était-il qu’un monstre confiné dans sa nursery ? « Je n’ai pas de souvenirs concernant mon père. Pour moi enfant, il n’était qu’un uniforme vide. Une sorte de vieux patriarche doté d’une large paire de moustaches. Il ne m’a pas aimé comme il vous aimait, vous, Clarence et toi. —Vous ne pouvez pas dire ça ! Bien-sûr qu’il vous a aimé ! Seulement il se faisait beaucoup de soucis pour vous. Il n’ya pas eu de père plus juste et plus aimant que Lord Angus. —J’aimerai vous croire. » Je quittai mon emplacement pour me tenir devant lui. Quels souvenirs Virgil conservait-il de son père ? Jusqu’à maintenant il refusait de croire qu’Angus l’avait aimé. Il me fallait réhabiliter la

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vérité, à n’importe quel prix afin qu’il honore la pensée de cet homme qui avait beaucoup compter pour moi. « Votre mère est morte en couches mais vous n’êtes en rien responsable. Votre père n’a jamais pu faire le deuil de cet amour perdu. Un jour votre père a cru bon m’en parler. Je crois qu’il souffrait de toute cette histoire et alors que vous vous plaisiez à le torturer il me parlait de vos difficultés à faire confiance à quiconque, à aimer autrui. C’est la raison pour laquelle il se rassurait de nous savoir près de vous, il penserait que cela vous aiderait. » Virgil m’attrapa par le bras et me serra contre lui. Mon cœur battit si fort. J’en avais le souffle coupé. Mon Dieu que se passait-il entre nous ? Il baisa mon front et murmura un « Merci » qui me fit monter les larmes aux yeux. « Je suis profondément navré qu’il soit partit sans avoir pu vous le dire. Seulement toutes ses tentatives pour vous rendre heureux se sont soldées par des échecs. Mais tout ceci appartient au passé. Vous êtes maintenant heureux auprès d’une femme aussi brillante que Charlotte pour vous faire oublier ce passé. Il vous faut aller de l’avant Virgil… » Ses doigts caressèrent ma joue. J’allais me réveiller d’une seconde à l’autre. Tout cela n’était qu’un rêve. Le fruit de mon imagination. Soulagée par un poids immense je me mis à pleurer. « Vous allez me trouver ridicule, c’est que je craignais de vous revoir pour avoir à vous le dire. Je me suis tue par faiblesse Virgil et j’ai tellement honte. —Mais de quoi au juste ? Vous êtes là en face de moi à vouloir me rassurer mais vous venez de le dire, Charlotte est très

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fiable et à ses côtés, je suis prêt à braver toutes les idangers. » Il sourit et son bonheur m’affecta telle une blessure ouverte qui jamais ne se cicatriserait. « Oui, elle est….magnifique et très intentionnée. C’est un diamant qui n’a nul besoin d’être taillé pour briller de toutes ses facettes ; Elle a longtemps compris que ma vie dépendrait de la sienne. De tels sentiments devraient-être connus de tous. —Oui, je partage votre avis, répondis-je au bord du désespoir. Charlotte est vraiment….une femme sur laquelle on puisse se reposer. —Vous n’avez pas idée, murmura Virgil en fixant mes lèvres. Tout ce qu’elle fait est… merveilleux. —Alors vous avez beaucoup de chance, répondis-je affichant un sourire forcé sur mes lèvres. Il fouilla dans sa poche intérieure pour en sortir un sachet en organdi. —C’est une façon de vous remercier pour Sybil. Le fait que vous ayez pu parler ensemble l’a fortement rassurée. —C’est un bracelet ? Non, Virgil je ne peux pas accepter. D’abord le bijou de tête et maintenant ce bracelet, vous allez vous ruiner pour moi et je ne m’attends pas à pareilles intentions de votre part. —Ce n’est pas grand-chose je vous assure. Je sais que ce n’est pas évident entre Clarence et vous en ce moment et c’est le moins que je puisse faire pour vous remercier d’être là malgré tout. —Vous n’avez pas à me remercier. Mon père offrait des bijoux à sa maitresse. Tout son argent y passait. Ma mère savait qu’il entretenait une femme et quand elle l’a découvert elle a su rester digne. C’est à

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cela qu’on reconnait une femme de valeur. Imaginez la réaction de charlotte en apprenant que vous me séduisez. Alors je ne souhaite pas accepter le moindre présent de votre part. Ni aujourd’hui, ni demain. —Vous en acceptez de Clarence. Sybil n’est pas sans l’ignorer et cela n’altère en rien le jugement qu’elle porte sur vous. —C’est faux ! Elle me déteste. Ne vous montrez pas si naïf Virgil, dans ce genre de relation triangulaire il y a toujours une personne qui souffre. —Ou les trois, chacun à leur manière. —Vous vous faites ministre du culte de l’amour, à vous entendre vous connaissez tout ce qu’il faille savoir en matière de relations sentimentales mais avouez que vous êtes dépassé par tout cela. —Je vous observe, ce qui me permet d’en déduire que vous souffrez de cette situation. D’une manière ou d’une autre il faut que cela cesse. » La réceptionna commença à huit heures mais seulement plus tard j’eus le courage de descendre, étant pour l’heure morte de tact. Je craignais également le regard de Charlotte, celui d’une femme bafouée contrainte de faire bonne figure devant ses invités pour ne rien laisser transparaitre de son chagrin. Virgil ne lui appartenait plus. Seule sur la terrasse j’enchainais les cigarettes les unes après les autres. Sans cesser de penser à Virgil. Ann arriva vers en gloussant. « Oh, vous êtes ici Winnie chérie ! Huxley vous chercher partout et il est très inquiet de ne pas vous trouver près de lui. Winnie, est-ce que tout va bien ? —Pas vraiment non. Le poisson que j’ai mangé au déjeuner ne devait pas être frais.

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Mais ces problèmes gastriques ne seront plus demain. De quoi parlez-vous à l’intérieur ? —Des sujets habituels. Et de vous. Cette robe vous va à ravir soulignant à merveille vos courbes. Vous devriez vous joindre à cette réception qui n’a rien de déplaisante. Ces invités sont faciles à contenter et Hardcastle n’a des yeux que pour vous bien qu’il vous sache être la petite protégée de notre Huxley. —Lui et moi ne sommes que des amis, renchéris-je tout en fixant l’horizon azur piqué par des petits points jaunes soient les lanternes des yachts mouillant dans la baie. —Votre relation est toutefois très spéciale, vous en conviendrez. Il vous encense plus que de raison et vous dévore des yeux. ceci est très passionnant ! Tout le monde semble prêt à vous voir unis une bonne fois pour toute. Imaginez-vous rentrer à Londres avec un gros diamant à votre index ! —Oh, non pitié Ann ! —Vous concernant je serais sans pitié. Huxley partage toutes vos idées et adhère à toutes celles que vous n’avez pas encore exprimées. Il se tient là, désespéré et attendre que vous vous manifestez en retour. Peut-être un sourire ? Une main posée sur la sienne suffirait à l’encourager ? C’est un très bon parti, sinon pour quelles raisons serait-il ici à recevoir toutes les éloges de ces illustres personnes, dont mon Edward ? Il suffit de parler du loup pour en voir la queue. Le voilà qui vient vers nous escorté par Virgil. Essayez seulement de vous montrer gaie. Je viens de la trouver Huxley ! Un peu d’air frais n’a jamais fait de mal à

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personne. A l’avenir Winnie chérie gardezvous de manger le poisson d’Amalfi ! » Ann s’en alla, posant une main rassurante sur le bras de notre Huxley. Au passage elle prit le bras de Virgil. Notre regard se croisa. Dieu que je souffrais à le voir ainsi ! la gorge nouée je détournai la tête. « Ramenez-la nous à l’intérieur, Louis que nous puissions poursuivre nos conversations autour d’un bon verre ! lança Ann au bras de Virgil. Allons-y Virgil ! » Et Huxley et moi quittâmes la terrasse pour gagner un endroit plus en retrait et appuyé contre le garde-fou je il m’y rejoignit sans chercher à lancer une discussion très à-propos. Il se tenait là, silencieux et son regard suffisait à me réconforter. « Vous devriez aller lui parler. Lui dire ce que vous ressentez avant qu’il ne soit trop tard. —De qui parlez-vous ? —De cet autre homme que vous cherchez à fuir et qui occupe toutes vos réflexions. Vous pourriez garder votre secret pour vous mais vous le regretteriez. Lui aussi est…. Il est malheureux de ne pouvoir vous l’exprimer puisque engagé auprès d’une autre. Charlotte est une femme de bons sens, elle acceptera sa décision. —Ce n’est pas si simple, Huxley. Je ne vous cache pas mon profond mal être face à cette déroutante situation. Je ne veux rien briser leur parfaite harmonie pour une romance, on ne peut plus complexe. —Winnie, je vous appuierai et vous soutiendrez quelque soit l’issue de votre décision. Cependant si vous n’êtes pas plus

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convaincue par vos sentiments à l’’égard de cet homme, alors…. J’ai pour ambition de rester près de vous pour financer tous vos projets. —Vous voulez dire m’entretenir ? Huxley, vous êtes….vous êtes vraiment quelqu’un de bien et à l’idée que vous puissiez dépenser le moindre shilling pour améliorer mon quotidien n’est pas sans risques. Vous passeriez pour un pigeon, ce que je refuse. » Il me serra dans ses bras. Cette étreinte m’apaisa et plus encore quand il baisa ma joue et la commissure de mes lèvres. La musique atteignit nos oreilles ainsi que des rires féminins. On se prit la main en guise de conclusion et il la porta à ses lèvres. « Allez le trouver et dites-lui ce que vous avez sur le cœur. Ne laissez pas cette opportunité vous glisser entre les doigts. » Huxley et moi dansâmes au milieu des autres convives et à la fin du fox-trot, il me remit à Virgil. Mon Dieu ! Il accepta de me conduire et en tremblant je me retrouvais dans ses bras pour un moment d’intimité. « La soirée est réussie, vous ne trouvez pas ? —Oui, c’est une réussite. » Ne parvenant à le regardais, je valsais fixant un détail de son smoking. Impossible pour moi de respirer convenablement. Oh, mon Dieu ! Charlotte dansait non loin dans les bras d’Edward ; Et sitôt que leur couple se rapprochait du notre, mes mains se crispaient dans celles de Virgil. La danse terminée il me ramena à Huxley. Ce fut seulement à ce moment-là que mon regard plongea dans le sien. Il resta à me fixer sans rien dire. « Veuillez m’excuser, je vais aller l’assoir un peu. » Et dans la bibliothèque je

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m’allongeai dans le canapé, la main sur mon front. Soudain la porte s’ouvrit et des pas martelèrent le parquet. « Vous ne pouvez pas continuer ainsi, déclara Edward, tout cela est vaudevillesque ! Les femmes sont des êtres de passion qu’on ne peut tourmenter de la sorte. Fumez donc une de mes cigarettes, elles valent autant que les vôtres ! Clarence n’est plus vraiment le même depuis l’entrée de Sybil dans sa vie, il est comment dire, absent. Ce mariage est loin de lui convenir malgré tout ce que l’on pense de ce couple et vous, vous choisissez la voie de la facilité en prenant cette austère et compliquée Charlotte. Dans quelle prison dorée vous enfermerezvous ? —Merci de vous en inquiéter Edward. Charlotte me convient très bien. —Si vous le dites, après tout d’autres trouvent leur plaisir dans moins prospères. La petite Weston-Mills est selon moi plus agréable et puis elle vous aime… » Un silence plana dans la pièce et fermant les yeux, je retenais mon souffle. « Et qu’est-ce qui vous fait penser cela ? Ses regards langoureux ? Ou bien le choix de ses tenues affriolantes ? Tout ce que désire Weston-Mills c’est retrouver son amour de toujours, cet amour obsédant. Et même si elle était disponible je doute vouloir d’elle. —Et pourquoi cela ? Elle est très attentionnée et vertueuse. Huxley n’est pas le seul à croire en ses talents et ses nombreuses aptitudes dont celle de résister aux agressions des Ladies Sybil et Charlotte. Alors dites-moi ce qui vous déplait tant chez elle !

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—Voyons Edward, vous me faites marcher ! Elle est agressive, dérangée et n’a pas les pieds sur terre. Il n’y a rien de cohérent chez elle, à commencer par cette lubie de vouloir partir en Amérique ! Elle n’a pas une once de fierté et si elle n’était pas l’amie de Clarence il est certain que je ne la supporterais pas. » Là, je me mordis la langue jusqu’au sang. « D’accord, alors le débat est clos. N’en parlons plus ! Retournons donc valser pour contenter nos belles ! C’est le mieux que nous puissions faire pour ne pas leur manquer de respect. » La porte refermée je me redressai grisée par le chagrin. Mais en levant la tête, je sursautais en voyant Virgil bouche-bée tenant sa cigarette du bout des doigts. « Eu…Winnie, j’ignorai que vous fussiez là ! —Inutile de vous exprimer, tout ce que je dois savoir sur vous, je le sais à présent. Désormais nous n’avons plus rien à nous dire. Fréquenter une femme aussi dérangée et agressive, voire capricieuse entacherait cruellement votre réputation. J’avais seulement espérée, peut-être à tort, que vous aviez une bien meilleure opinion de ma personne. —C’est le cas. Je n’ai tenu ses propos uniquement pour me défaire des questions oppressantes d’Edward. Il n’est pas capital qu’il sache ce que j’éprouve pour vous. Vouloir garder certaines informations pour moi reste légitime. » Il marcha vers moi, soit devant le meuble où je me trouvais être. Comme je reculai d’un pas, il stoppa net sa progression.

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« S’il vous plait, Winnie, asseyons-nous. S’il vous plait… prenons le temps de discuter. —A quel sujet ? Tout a déjà été dit et je doute vouloir en découvrir davantage. Tout ce que je veux c’est que vous me laissiez tranquille. Mais probablement me trouvezvous trop individualiste pour espérer votre magnanimité —Non, je comprends que vous puissiez en avoir assez. Il ne pourrait en être autrement d’une femme aussi affranchie que vous. Mais sachez que je vous estime beaucoup et cela ne date pas d’aujourd’hui mais à des temps plus anciens, ceux d’une époque révolue où nous étions des rivaux. Il m’est arrivé de détester Clarence parce qu’il était le fils que mon père n’avait pas eu…. » Il se perdit dans ses pensées, arborant un timide sourire sur son visage ; il cherchait à m’amadouer et inflexible je le fixais avec hauteur. Vous ne devez pas oublier que je suis une Weston-Mills et que les femmes de ma famille avancent le front haut, bravant les tempêtes avec grandeur. Virgil alors s’assit sur l’accoudoir d’un fauteuil, perdu dans ses lointains souvenirs. « Oui, j’ai détesté ce freluquet garçon qui me volait mon père. Il arrivait à l’amuser quand moi j’en étais incapable et tous le considérait comme le seul héritier de Wyncott parce qu’il en imposait par sa délicatesse et son sens du partage. Quant à vous, j’aurais tout fait pour me faire remarquer de vous, mais vous m’évitiez et sautiez dans les bras de mon père pour obtenir ses faveurs. Sans le moindre effort vous arriviez à vous faire aimer de lui et cela me rendrait fou que vous puissiez

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réussir là où sans cesse j’échouais. Et puis un jour j’ai fini par ne plus vous en vouloir. Votre présence jugée auparavant envahissante m’était nécessaire et je me suis mis à rechercher votre compagnie. Vous allez trouver cela stupide mais j’ai conservé toutes les lettres que je n’ai pas eu le courage de vous envoyer. Ces dernières m’ont servi d’exutoire à ma frustration de vous savoir loin de moi. A la mort de mon père, seul Clarence a retrouvé le chemin de Wyncott. Je sais pertinemment qu’on ne peut effacer le passé et que ce que nous avons fait de mal nous hante mais je vous estime Winnie, plus que vous ne le croirez jamais. Alors s’il vous plait ne me jugez pas trop vite. —Vos amis ne sont pas dupes. Par amour pour vous ils acceptent d’être bernés mais vous vous mentez à vousmême quand vous dites ne rien apprécier sur ma personne ! Je sais qu’entre nous rien ne sera possible bien que nous rêvions de…. Tout cela est de l’ordre du fantasme. » Il me rejoignit dans l’encorbellement e la porte et la tête baisée, je n’osai toujours par le regarder. « Je vous imagine épouser un intellectuel de la même lignée que celle de Davenport. Il aura la chance de pouvoir se réveiller chaque matin près de vous et il se plaira à vos contempler chaque jour que dieu fait. Son amour pour vous sera sans limites et votre cœur ne battra que pour lui. Vous lui donnerez de beaux enfants. Vous serez une femme et une mère accomplie. Peut-être aurais-je l’honneur de vous croiser à Londres ou ailleurs ? J’espère seulement que vous ne m’ignorerez pas et que vous

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parlerez de moi à votre époux en bons termes. —Oui et je vous inviterai à passer prendre le thé chez nous. Vous aurez toujours le sens critique pour flatter mes esquisses et croquis et j’aurais plaisir à vous faire lire certains de mes textes que vous commenterez pendant le souper en compagnie de Charlotte qui elle aura toujours son mot à dire sur ce que je peux produire qui ne soit pas trop dérangeant pour sa sacro-sainte morale. Mes enfants joueront avec les vôtres et nous ferons en sorte qu’ils se retrouvent chaque vacance au même point de villégiature. Avec un peu de chance on se retrouvera unis par la force des choses car l’un de vos fils aurait choisi c’épouser l’une de mes filles. —cela me plait. —A moi aussi. Cela serait une belle vengeance sur le passé qui n’aura pas été favorable pour nous. Au moins Virgil de cette situation nous garderons aucune rancœur de notre enfance. Nous pourrions finalement apprécier notre destinée. Oh, Virgil, j’ignore pourquoi je vous dis ça, c’est déplacé et sachez que j’apprécie énormément Huxley ! je ne regrette pas de l’avoir rencontré comme vous ne regrettez pas votre charlotte pour qui votre cœur bat. Il faut maintenant que l’on se sépare. Notre absence va finir par se faire remarquer. » La musique retentissait dans l’atrium et les couples enlacés depuis le début de la soirée n’osait aspirer à autre chose que cette intense proximité om les corps ne semblent plus faire qu’un ; Sous l’escalier, un verre à la main je aussi étrange que cela puisse paraitre je me voyais glisser sur la piste de danse dans les bras d Virgil. Tout

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le monde penserait en nous voyant que nous formions un beau couple. « Winnie, Winnie, Winnie ! A vous voir ici on pourrait vous prendre pour une perle de culture toute nacrée que vous êtes, chanta Davenport en quittant un flot de danseurs pour venir s’assoir sur mon banc. Entre nous vous êtes encore plus délicieuse à contempler qu’une simple perle offerte à l’œil expert d’un amateur. —cessez donc de vous montrer débonnaire. Je sais qu’on vous envoie m’espionner. —Qui donc ? Hum, je vois. Vous lui avez parlé n’est-ce pas entre hier et aujourd’hui ? Ah, tout cela c’était couru d’avance ? Vous avez votre caractère et bien que vous êtes merveilleuse on n peut vous contraindre à vivre une idylle avec un homme dont vous connaissez si peu de choses sur lui. —C’est vous qui parlez d’idylle, je n’aurai pour ma part jamais employé ce mot là ! C’est comme si nous étions à évoquer un complot dont les auteurs principaux seraient la pauvre fiancée délaissée et l’horrible maitresse venue de nulle part pour semer la zizanie. Ecoutez j’ignore quelles puissent-être vos relations avec cet homme dont je préfère taire le nom, mais sachez que l’on s’en sort très bien sans que cela ne prenne un tour des plus abracadabrants. —Heureux de l’apprendre. Je dirais même plus que je suis des plus soulagés de savoir que tout va pour le mieux entre vous. —Mais ce n’est pas une idylle ! —Non, ça ne l’est pas. On va dire que vous êtes comme deux vieux amis qui viennent de se retrouver.

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—Oui, c’est précisément ce que nous sommes : de vieux amis ! Julian, j’aimerai savoir comment vous faites pour ne pas tomber amoureux de toutes les femmes que vous côtoyez. Soyez honnête avec vous, pensez-vous vraiment qu’il soit difficile d’ouvrir son cœur ? —Ah, l’amour ! Il n’y a qu’en Italie que l’on décide de se laisser vivre et cela est inhérent à la culture latine. Il n’est pas difficile d’imaginer tel sculpteur façonnant son œuvre et tel autre peintre s’inspirant de l’amour pour exister. Les femmes me comblent, certaines sont poétiques et ce sont mes muses, mes pygmalions. Je ne pourrais concevoir la vie sans pareille source d’inspiration. —J’ignorai que vous fussiez un écrivain. Qu’écrivez-vous donc ? —De la poésie à mes heures perdues. Mais contrairement à vous, je ne cherche pas à publier. Je le fais seulement pour avoir quelque chose à exprimer quand je me sens emprunt d’une grande créativité. —Que faites-vous dans la vie Julian ? Nous parlons presque toujours des autres mais jamais de nous. —Je suis un marchand d’art. —Vraiment ? —Aussi vrai que deux et deux font quatre ! Je suis dans le négoce et j’évalue le prix des antiquités. Vous semblez surprise, est-ce mon emploi qui vous trouble à ce point ? —Alors vous êtes une sorte d’expert ? —Oui, j’en suis un. Mais tout à fait entre nous, je préfère encore me considérer comme un néophyte. Les cabinets de curiosité sont davantage mon terrain de prédilection. J’envisage prochainement de

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postuler pour une prestigieuse ancienne de ventes aux enchères.» Mon intérêt pour lui se renforça et plus tard sur la place nous marchions l’un contre l’autre sans rien échanger. Le pantalon retroussé sur ses mollets il progressait dans l’eau tiède sous ce clair de lune et l’étole sur mes épaules je le regardais s’aventurer au loin en m’imaginant courir près de lui en pleine journée, heureuse et grisée par ces instants de franche complicité. Et convaincue du bienfait d’un bain de nuit je plongeai la tête la première du ponton pour nager vers lui. J’imagine qu’on devait nous entendre batifoler depuis la terrasse de la ville. Apr7s nos ébats aquatiques on remonta dans nos respectives chambres par l’accès de service et après m’être rincée à l’eau douce on frappa à ma chambre. Huxley se trouvait être là, sans un sourire et come je l’accueillis en robe de chambre, les cheveux serrés dans une serviette éponge il détourna ses yeux de ma mise. « Où étiez-vous depuis une heure ? Je vous ai cherché, mais en vain. —Et bien j’étais sous l’escalier quand Julian m’a proposé de l’accompagner sur la plage. J’ignorai qu’il me faille vous rendre des comptes. —Mais avant cela vous étiez avec lui n’est-ce pas ? Vous y êtes restée un long moment en sa compagnie et cela a fini par se faire remarquer. Charlotte est affectée par votre comportement et elle sous-entend que vous êtes une intrigante. Je ne sais comment mais elle a eu vent de votre escapade dans le centre-ville de Amalfi quand Sir Hardcastle aurait du s’y trouver.

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—Quoi ? Mais nous avons seulement pris le thé en sa compagnie. D’autres le confirmeront. Rien ne l’empêchait de se joindre à nous et laisser Sybil gérer seule les derniers préparatifs de cette soirée ! Je peux t’assurer Louis qu’il ne s’est rien passé entre Virgil et moi. Pourquoi devrais-je sans cesse me justifier ? —Votre comportement est préjudiciable et n’est pas adapté à notre petite communauté. Alors pour palier à ce problème ne soyez pas offensée si demain je vous… enfin si demain je vous demande votre main. —Huxley ! Vous n’êtes pas sérieux ? » Il poussa la porte derrière lui et acculée j’interrogeai mon interlocuteur du regard, abasourdie par sa requête. Devant moi sans un sourire, sans une expression de joie, il poursuivit sur le même ton. « Winnifred, cette demande est appuyée par mon intention de vous savoir intègre et non piétinée par l’opinion de ces gens si susceptibles. Vous pourrez une fois à Londres me répudier pour une raison ou pour une autre. Mais ici il est préférable de jouer la carte de la confiance envers autrui. Vous êtes une femme respectable cela va s’en dire bien que certains de vos actes soient on ne peut plus déplacés. Nous pourrions nous rendre à Amalfi demain matin et demain midi vous apparaitrez avec un dimant à votre doigt. La nuit porte conseil Winnifred et j’aimerai que vous ne vous en montriez pas choquée. —Non, Louis j’apprécie votre dévouement. Une fois de plus je m’en remets à votre bon sens. »

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CHAPITRE Et ce matin j’achetais des chapeaux au nombre de cinq. Des chapeaux pour parfaire ma prestigieuse garde-robe. Ce qui chiffra mon trousseau à vingt bibis de toutes sortes. Huxley une fois de plus était à mes petits soins et cherchait à me combler à chacun de mes déplacements. Autant vous dire que je commençais sérieusement à aimer cet endroit et cette existence conviviale et chaleureuse. Et au bras de mon chevalier servant je déambulais dans les rues d’Amalfi quand au loin j’aperçus Sybil au bras de Clarence. Plus que jamais elle rayonnait. J’allais tous deux les héler quand apparurent derrière eux Virgil et Charlotte. Non, je ne pouvais troubler leur quiétude et Huxley m’entraîna derrière lui vers un autre lieu reculé et sur la margelle d’une fontaine il tomba à mes pieds, genou à terre. « Oh, Winnifred ! Regardez ce que je viens de trouver à vos pieds ! ne serait-ce pas une bague ? » Je savais qu’il me ferait sa demande mais pas de cette manière-là ; voilà que je me m’étais à sourire, les mains devant la bouche. Il me présenta une bague dans son écrin et mon cœur s’emballa. « Acceptez-vous d’être ma femme ? —Oui, oui ! Lançai-je sans lui laisser le temps de poursuivre. Alors je bondis dans ses bras, la rutilante bague à mon doigt. Ma mère la première se féliciterait de cette union tout comme Lord Holstein. Il me faudrait leur télégraphier et les larmes aux yeux je serrai fermement mon fiancé dans mes bras.

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« Je meure d’envie de vous embrasser Winnifred mais l’endroit ne s’y prête guère. Allons vers la jetée voulez-vous ! Il y a un endroit où nous pourrons nous glisser des mots d’amour. » Huxley restait un galant et après un rapide baiser sur mes lèvres, il me serra contre son épaule en fixant l’horizon, une ébauche de sourire sur ses lèvres. Il semblait être heureux et cette lueur au fond de son œil ne pouvait exprimer le contraire. Et je songeai à Ann ayant eu raison sur ce bijou gros comme une noisette dont j’étais à cet instant l’heureuse propriétaire. « Il n’y a rien que je ne puisse vous refuser Winnifred et tout ce que je veux, c’est faire votre bonheur. Plus personne ne vous manquera de respect et tant que je serais vivant je me tiendrais à vos côtés. » Plus tard je lisais sur la terrasse un des chefs d’’œuvre de Victor Hugo, une citronnade posée devant mon étui à cigarette. Le calme avant la tempête, songeai-je en cherchant à me concentrer sur les lignes des Misérables. Or j’eus raison. Arriva Sybil, un franc sourire aux lèvres. « Winnie, petite cachotière ! Depuis quand gardez-vous cela pour vous ? Montrez-nous donc ce bijou dont tout le monde parle autour de nous ! » Et derrière elle, Charlotte, Clarence et Virgil, Ann et Edward et Julian fermait la marche, heureux d’avoir pu ébruité pareille nouvelle. Huxley se leva, une fois mais pas coutume, avec un sourire enjoué. Sybil s’enthousiasma sur le caillou et Julian y alla de son commentaire. Charlotte lorgna du côté de Virgil tirant sur sa cigarette, peu réceptif à mon bonheur.

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« Winnie, nous sommes tous heureux pour votre bonheur à venir, lança-t-elle, cette annonce est des pus inattendue mais nous sommes tous pressés de vous savoir unie à un homme aussi talentueux et altruiste que Lord Huxley ! Nous allons donc boire à votre fortune ! Un Don Pérignon conviendra parfaitement à cet événement. Paolo ! Paolo, s’il vous plait faites le nécessaire ! Une si belle bague, enchaina cette dernière en examinant l’objet de toutes les attentions. Vous savez parler aux femmes, Louis. On ne m’a pas séduite avec un si gros diamant… » Virgil ne parvint à sourire, prenant cette réflexion au premier degré. Chacun y alla de son petit commentaire sur les demandes officielles en mariage et cet échange d’anecdotes fut salutaire et après le champagne, l’intention se porta sur Sybil profitant de l’occasion pour nous annoncer une date concernant leur noce. « Toutes mes félicitations pour vos fiançailles Winnie, je tenais à vous l’exprimer à l’égard de toutes ces oreilles et bouches. Cela me gênait de devoir me montrer expéditif. Vous le méritez, vraiment. —Merci à vous Clay et je vous la rends la pareille. Ainsi vous allez vous marier en Amérique. Ce n’est peu conventionnel mais ce que Sibyl veut, Dieu le veut ! Enfin….je plaisantais, seulement je ne peux tout à fait me faire à l’idée de vous voir embrasser les mœurs américaines. Ils font preuve de tant de passion que votre père se retournerait dans sa tombe en apprenant que vous ne vous marierez pas dans votre cure familiale. Je vous ai aperçu ce matin.

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—Vraiment ? Et pourquoi ne vous êtesvous pas manifestée ? Amalfi est un village et il me semble être impossible d’y croiser quiconque. Mais j’imagine que vous n’étiez pas en pleine détresse. Peutêtre était-il préférable pour Huxley que nous nous ne croisâmes pas. —D’accord, n’en parlons pas davantage. D’une certaine façon, je suis contrariée qu’on soit…. Virgil a du vous dire que certains événements nous échappent et qu’il faille un certain ordre pour éviter le chaos. —C’est ce qu’il pense ou bien vous ne faite qu’interpréter sa réflexion ? Il est très agité en ce moment et j’ai beau lui jeter une bouée de sauvetage, il s’obstine à demeurer la tête sous l’eau. —Il est entrain de perdre la tête parce que vous partez vous installer en Amérique Clay, rien de plus. Il est très sentimental, on ne peut lui en vouloir. Sybil vous cherche du regard. Votre fiancée ne peut pus se passer de vous on dirait. Courrez vite la retrouver avant qu’elle me voit comme la vilaine intrigante. » .Plus tard je finissais ma sieste dans mon grand lit à baldaquin et Ann s’annonça, un immense éventail à la main et en déshabillé de soie. « Il fait très chand ici, on se croirait en Afrique et nos hommes sont en mer, à bord du somptueux yacht de Hardcastle. En tous les cas l’annonce de vos fiançailles avec Huxley fut des plus récréatifs. On commençait à s’ennuyer quand il a enfin daigné sortir la bague de son écrin. C’est incroyable n’est-ce pas ? Force de constater que Charlotte vous mangera dans la main et s’empressera de dire à tous qu’elle a joué un rôle très actif dans cette

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alliance. Soyez certaine qu’à votre arrivée à Londres, l’on vous déroulera le tapis rouge. Ah, ah,, que je suis s heureuse pour vous ! —C’est vrai, je le suis également, déclarai-je en fixant mon bras tendu au plafond et au bout duquel brillait ma bague. Huxley est quelqu’un de si romantique. Il est très impliqué et il est si différent des autres hommes que j’ai rencontrés et fréquentés, il est énigmatique mais en même temps si pragmatique. Il ferait un très bon personnage de roman. —Et Virgil ? Comptez-vous faire preuve d’exactitude envers un homme si juste dans sa quête de vérité ? —Ann ? Nous avons fait table rase du passé et Virgil sait qu’il pourra compter sur mon amitié aussi longtemps que… c’est très assommant tout cela. Tout insinue que je suis une courtisane et il n’y a que vous Ann qui me voit telle que je suis. —L’affaire est entendue et vous plaisez non-coupable mais pour le plaignant, il reste fort possible qu’il fasse appel. Votre avocat répondant au nom de Lord Huxley ne pourra vous défendre sur vos agissements futurs. On ne peut tirer des conclusions hâtives mais il possible qu’il demande à être indemnisé pour certains dommages affligés. » Le soir nous devions souper en ville. La pluie nous surprit au moment où Ann et moi fumions sur la terrasse du restaurant. Au moment où j’allais rentrer, Virgil se préparait à sortir et notre regard se croisa. « Oh, Winnie chérie ! J’ai oublié mon étole sur la chaise où nous nous trouions….si vous voulez bien, vous seriez un amour ! »

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Je passais entre les tables premières gouttes de pluie. Ne trouvant son étole je revins sur mes pas pour constater que Virgil la tenait à la main. « Est-ce cela que vous cherchez ? —Oui Ann ne pourrait continuer la soirée sans cet accessoire qui maque ses épaules. » Il me la remit. Mes yeux plongèrent dans les siens. Je ressentis alors un profond désir, celui de le laisser glisser en moi. Il fronçait les sourcils et tirait si fort sur sa cigarette qu’elle menaçait à tout moment de disparaitre entre ses lèvres. « Qu’avez-vous ressenti quand Huxley vous a fait sa demande ? —Et bien fus surprise et ensuite je me suis laissée submerger par l’émotion. —Vous avez pleuré ? —Oui. A vrai dire ce fut assez intense. Je crois que c’est surtout le contrecoup de ces journées longues et difficiles. Huxley m’a toujours bien traité alors il est naturel que j’accepte. Il fera un bon époux je n’ai aucun doute à ce sujet. —Alors il a de la chance, répondit-il froidement en écrasant sa cigarette sous son talon pour ensuite en allumer une autre sans aucune transition. C’est un peu surréaliste non ? —Quoi donc ? Sa demande ? —Le fait qu’il vous ait trouvé et qu’il obtienne votre consentement aussi vite. Etant donné vos rapports compliqués voire conflictuelles à Wyncott j’ai toujours pensé que vous ne l’estimeriez jamais assez et voilà que vous parlez tous deux d’avenir. —Oui, c’est un peu… prompt, je vous l’accorde. En même temps j’ai conscience que je n’aurais jamais meilleure

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proposition que la sienne. Aucun gentlemen jusqu’à aujourd’hui n’a pris le temps de me courtiser comme il l’a fait. Il sait que je n’ai pas d’argent mais il ne s’en formalise pas. Tout ce qu’il veut c’est faire mon bonheur. —Est-ce que vous l’aimez ? » Cette question me déstabilisa. De nouveau son regard plongea dans le mien. Il connaissait la réponse alors pourquoi vouloir me gêner de la sorte ? « Oui, je l’aime. Bien-sûr que je l’aime ! Je ne comprends pas le sens de votre question ? Jamais il ne me viendrait à l’esprit de vous demander si vous aimer Charlotte. » La musique du rez-de-chaussée atteignit nos oreilles quand au loin l’orage et la pluie passait. « Je ne remets pas en cause vos sentiments pour Huxley, je vous sais honnête et loyale. Depuis que l’on se connait je…. C’est important que vous soyez heureuse auprès d’un homme qui vous estime beaucoup. Il y aura toujours une chambre pour vous à Wyncott. —Je suis heureuse de l’apprendre. —Vous viendrez me voir n’est-ce pas ? Je dédierai une aile du château à vos croquis et à tous vos travaux. Il faudra voir cela comme une sorte de galerie qui exposera vos productions en permanence. —Vous me proposez un mécénat ? —Non, je cherche seulement le moyen de vous faire revenir à Wyncott par la flatterie. Je suis un piètre orateur et il y a des chances pour que vous m’ayez éconduit si dans une autre vie je vous avais courtisée. —Dans une autre vie j’aurai accepté, oui. On se serait rencontré en Inde, à

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Pondichéry et… vous auriez manqué de m’écraser en voiture. Je vous aurai insulté. Mais ce n’est que plus tard que je vous rencontrerez pour de bon, présentés l’un à ‘l’autre par un officier, ami de mon père. —Je vous aurai parlé de l’Angleterre, mais seulement quelques mots pour ne pas vous ennuyer. » Il s’assit près de moi, apaisé et poursuivit. « Et je vous aurai écouté me parler du Gange des rizières et des plantations de thé du Darjeeling. Je n’aurai pas eu la bêtise de vous interrompre même quand petit à petit tous les gens autours de nous regagnaient leur demeure. Et puis on se serait promis de nous revoir le lendemain. A mes amis les plus proches je parlerais de vous et de votre passion pour la vie. Et puis nous passerions de longues heures ensemble jusqu’à ce que je vous demande en mariage. » Les larmes me montèrent aux yeux. Mon cœur battait fort et ma respiration s’accélérait. « Parlez m’en s’il vous plait…. —Je vous aurai conduit dans notre endroit, connu de nous seul et je vous aurais pris votre main et sous un ciel étoilé, je vous aurais demandé d’être mon épouse. —Et j’aurais accepté Virgil ! Répondisje la main dans la sienne, des plus fébriles. —Je le sais Winnie. Dans cette autre vie nous aurions été libres de nous aimer. Nous n’aurions pas démonstrations d’amour. On aura des enfants. Beaucoup d’enfants. la maison sera pleine à craquer de leurs rires et nous leur raconterons nos histoires pour les aider à s’endormir. On aura une belle vie. »

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J’allais répondre. Mes lèvres restèrent scellées à la vue de Davenport discutant avec Huxley. Leur entrée sur scène fut annonciatrice de désastre quand j’eusse espérer un court moment de répit. « L’on vous attend à l’intérieur, psalmodia Huxley le sourire aux lèvres indifférent à la situation embarrassante dans laquelle je me trouvais être et il poursuivit : on nous avait annoncé des vents violents et des orages de ce côté de la Méditerranée et force de constater que l’air reste sec et le climat des plus supportables. —De quoi étiez-vous à parler ? Charlotte vous aurait-elle fait part de son envie de se rendre à Pompéi, sur les traces de l’éruption de 79 et ainsi remonter le temps en compagnie des œuvres inachevées de Pline l’Ancien. —Et cette excursion pourrait tout à fait vous plaire, Milady, argua Huxley en allumant ma cigarette. Qui mieux que vous pourrait apprécier les vestiges d’un temps révolu ? —Oui, cela pourrait me convenir, répondis-je peu convaincue pour autant glissant un discret regard vers Virgil comme pour y espérer son consentement. Et je suppose que nous partirons aux aurores ? —Le plus tôt serait le mieux et il nous faut compter sur le soutien de Hardcastle et consœurs pour rendre notre déplacement plus aisé par voie maritime. Huxley et moi pensons que nous avons tout à y gagner de leur générosité. Virgil, quelque chose ne va pas ? Pour Charlotte il ne fait pas l’ombre d’un doute que nous manquons de divertissements ici.

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—Non, tout va bien Julian. Vous savez comme moi qu’il est important de rester bon terme avec ces gentlemen. Son yacht est assez grand pour tous nous recevoir n’est-ce pas ? Ne boudons aucun plaisir. —Alors, va pour Pompéi ! » Et à Pompéi je me résignais à suivre Huxley comme un petit chien, toujours là quand on le siffle et plus encore, j’étais devenue la caricature de ces femmes soumises et contemplatives toujours prêtes à satisfaire à l’égo de leur époux. Cela ne me ressemblait pas, une partie de moi s’insurgeait contre cette nouvelle personnalité quand l’autre se laissait dompter, grisée par cette existence facile. Dans l’hombre de ces ruines je me sentis prise au piège, oppressée par ces fiançailles et leur retentissement. Il est vrai que j’allais être riche et ainsi tirer ma mère de l’embarras financier dans lequel elle se trouvait être mais cela ne me ressemblait pas. Je mentais à tous en disant aimer Huxley, je travestissais mes sentiments pour coller au mieux à ce personnage voulu par cette société. Il me fallait d’une manière ou d’une autre rétablir la vérité. . Julian me rejoignait sur ma pierre. Il fronça les sourcils d’un air grave. Les autres se tenaient près du guide ou bien visitaient librement les ruelles de cette cité détruite par la cendre du Vésuve. Les coudes en appui sur ses genoux Julian inspira. « Vous n’avez rien dit depuis l’instant où nous avons posé le pied ici, puissé-je vous demander les raisons de votre tourment Winnie ? —Je pensais que personne ne le remarquerait mais vous, Julian, vous devinez les peines qui m’assaillent. En

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toute honnêteté je ne pense pas être à ma place, à savoir près de Huxley ; il ne me mérite pas. —Et pourquoi cela ? Pourquoi pensezvous que vous n’avez pas le droit au bonheur ? Vous êtes trop dans la réflexion et pour une fois, vous devriez songer à vous amuser et à vous détendre. Nous sommes en Italie et bien loin de nos contraintes professionnelles. N’est-ce donc pas l’endroit rêvé pour vous abandonner à la plénitude ? Si Huxley y arrive alors pourquoi pas vous ? » Comme j’éclatai de rire il se redressa sur son séant. Au loin Clarence tendait la main à Sybil afin de la hisser sur un piédestal. « Si ce n’est pas Huxley, alors cela sera quelqu’un d’autre, déclarai-je en riant nerveusement. Il est possible que je ne l’épouse pas finalement. —Et pourquoi ce nouveau revirement de situation ? Vous lui briseriez le cœur après avoir pensé que vous ne le méritiez pas ? C’est absurde. —Non pas autant qu’aimer une femme qui ne vous aime pas ! J’essaye de tout mon cœur, voyez-vous et pourtant je n’arrive à me convaincre d’être faite pour lui. Ces fiançailles servent à me disculper de l’intérêt trop flagrant que je porte à Clarence et à Virgil. Huxley pense faire cela dans l’espoir de ma sauver, comme s’il me savait à jamais perdue et condamnée à errer telle une âme en peine dans ce monde. —Il est très romanesque. Il n’est pas le genre d’individus que l’on laisse à la porte de chez soi. Ses manières sont indubitablement nobles et quoique vous décidiez de faire il ne vous laissera pas tomber. J’aimerai avoir sa force d’esprit et

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ne pas me dérober quand les choses deviennent sérieuses. Il est un exemple de vertu pour beaucoup d’entre nous. —Je vous aurai bien imaginé en ecclésiastique. Je ne sais pourquoi mais il y a un trait de votre personnalité qui me fait penser à un ministre de ce culte. —Vous dites cela parce que je prends le temps de vous écouter, parce que je prends le temps de vous connaître sans vous juger mais c’est ce que font tous les amis non ? —Vous êtes plus spirituel qu’un ami. Vous avez cette part de mysticisme en vous. Une fois à Londres je m’enfermerai dans ma chambre pour écrire jour et nuit les prémisses d’un roman qui germe en ce moment dans mon esprit. Dans quelques jours à peine nous reprendrons chacun nos respectives existences. —Et aussi souvent que vous le pourrez, vous descendrez nous voir à Wyncott n’est-ce pas ? J’ai du mal à concevoir qu’une femme aussi brillante que vous reste confinée dans son vieil immeuble élisabéthain sans chercher à s’ouvrir aux autres. —Comment savez-vous que notre immeuble est de style élisabéthain ? —Vous l’avez évoqué lors d’une soirée. Tout comme les cerisiers dans l’arrièrecour et la vigne vierge qui grimpe sur le mur et ne laisse pas de place aux autres plantes. —Oui c’est un bel immeuble. On ne peut se rendre à Londres sans passer par Madden House et je vous garantie que la visite en vaut le détour. Et puis le dernier étage nous offre une vue imprenable de Londres et alors on s’imagine être ailleurs. —Comme en Inde par exemple ? Il semblerait que vous ayez de l’intérêt pour

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ce coin du monde. Lord Harrington nous y avait emmenés assez souvent pour qu’on devienne familier à ce nouvel environnement. Virgil et moi devions avoir six ans quand son père nous a sermonnés après une escapade intitulée : A la chasse au Tigre ! Maintenant avec le recul je me dis que nous n’aurions jamais du revenir en Angleterre. Mais Angus voulait se remarier pour que son fils-chéri ne se retrouve jamais seul —Et que c’est-il passé ? —Et bien votre mère l’a éconduit. » Le coup m’atteignit en plein cœur. Avec Angus Harrington pour père j’aurais été l’enfant la plus heureuse du monde. « Etes-vous sûr de ce que vous dites ? —Angus aimait énormément votre mère. Il cherchait à la séduire. Je pensais que vous le saviez, cela n’est pas un secret de polichinelle. Lady Caitlin ne voulait pas s’encombrer d’un vieux Lord et je la comprends, seulement du vivant de mon oncle, cela frisait la vanité et tous la voyait comme une insolente personne. Vous avez échappé de près à une alliance on ne peut plus surannée. Toutes ces vieilleries et ces décadents seigneurs. Votre mère est une femme indépendante qu’aucun n’aurait réussi à convaincre à ce mariage. —Non, ma mère a toujours été très seule. On peut dire qu’elle n’a pas connu le bonheur, quand bien même elle joue les provocatrices en s’affichant ouvertement avec ses amants. —Angus aurait pu la rendre heureuse. —Probable. Angus aurait été un bon père, je le sais. En tous les cas je me serais plu à être sa fille. C’était un type fantastique et quand j’écris, je m’interroge sur ce qu’aurait di ou fait. Il a guidé mes

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premiers pas dans l’écriture. Pour voyager par la pensée, il me suffisait de m’assoir près de lui et le laisser narrer ses aventures rocambolesques à travers le monde. —Vous auriez été une excellente cousine Winnie et Virgil aurait apprécié vous avoir près de lui. Il aurait le genre de frère qui aurait tout sacrifié pour faire votre bonheur. Mais ne parlons plus de cela, on ne peut changer le passé. » Notre déjeuner eut lieu sur une immense terrasse donnant sur la baie de Naples et sous les dais nous nous laissions aller à la contemplation du Vésuve et ses flancs noirs contrastant avec la blancheur du ciel et le scintillement ondoyant de la mer. Le panorama idyllique stimula mon imaginaire et alors que nous en étions aux hors d’œuvres composés de crustacés, Charlotte me fixa intensément. « Espérons Winnie que cette fois-ci vous parviendrez à les digérer. Il n’y a rien de pire que d’être dérangée lors d’un séjour. Dites-vous pour tenir le coup que ce supplice gustatif touchera à sa fin. Ainsi vous aurez rentrerez à Londres avec la seule motivation de faire viande maigre pendant tout le temps que dureront vos fiançailles. » Ann éclata de rire et m’interrogea du regard cherchant à savoir si j’allais répondre aux subtiles attaques de Charlotte. « N’oublions pas que les voyages nourrissent l’esprit, répondit Huxley au moment où j’allais le faire. C’est un avantage que certains n’ont pas et n’auront probablement jamais si l’on tient compte du peu de temps de récréation dont la somme des communs dispose.

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—A Londres nous ferons bombance, déclara Ann en plongeant son regard dans le mien, vous savez Charlotte qu’on ne peut rester enfermé chez soi quand vient la période tant attendue des galas de charité. Tout bon sujet du roi ne peut ignorer ces dates puisque lui-même s’y rend en personne ! —Ann a raison, il vous faudra sortir Winnie ! Quant à Clarence et moi nous ne pourrons y assister. » Un grand silence dévasta la table et Sybil poursuivit d’un ton enjoué, presque amusé. « Nous partons en Amérique dès notre retour à Londres. Les affaires sont celles qu’elles sont et on ne peut faire attendre indéfiniment mon père. —Donc vous avancez votre date de mariage ? Questionna Ann des plus sceptiques tournant nerveusement son pendentif sur sa poitrine. C’est pour le moins inattendu…. —Et nous viendrons vous voir sitôt cette vieille demeure de Wyncott vendue ! Renchérit Charlotte. Cette fois-ci ce fut Davenport qui se redressa, à la fois médusé plus que contrarié. « Vous comptez vendre ? Je pensais que vous n’e feriez rien Virgil. N’est-ce pas un peu précipité comme décision ? —Non cela ne peut tomber mieux cette propriété fera le bonheur d’un autre. Qui plus est la vie à la capitale offre de bien meilleures opportunités et c’est un fait, Wyncott sera vendu au prix du marché. » Tous accusèrent le coup ; de son côté Clarence, conscient de notre tourment osa cependant me fixer de ses beaux yeux. « Et bien nous allons de surprise en surprise, déclara Ann, après les révélations

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de Sybil concernant leur pérégrination à l’autre bout du monde, nous apprenons avec stupeur que Wyncott va être vendu. Et bien dites-moi si l’on n’avait pu s’attendre à pareille confidence, nous serions restés à Amalfi pour nous éviter pareille émotion. —Cela suffit Ann, déclara Edward, nous nous réjouirons de tout cela le moment venu. Monsieur, j’ai un appel à passer, pourrais-je avoir accès à votre téléphone ? » Clarence m’étudiait encore plus maintenant que notre Edward venait de quitter la table. Il s’attendait à ce que je dise quelque chose, tout comme Ann et Julian et mon fiancé s’éclaircit la voix pour s’exprimer mais Ann le fit avant qu’il n’eut à le faire. « Nous nous réjouissons de vos dispositions futures qui sont prises avec réflexion. Seulement j’avais pensé que vous Clarence vous resteriez un an de plus à Londres. Tout cela parait si soudain. —Ann, votre soutien nous va droit au cœur, répondit Virgil pour clore la discussion. Votre réaction nous prouve que vous êtes sensible à notre aventure à tous. Mais pour l’heure j’aimerai porter un toast à Winnie et Louis qui ont trouvé la voie de la félicité et du bonheur. » Tous le levèrent pour l’imiter. « A Winnie et à Louis ! » Clarence m’avait trahi. Il ne me faisait pas confiance, il faut croire et cela me vexait. Toutes ces années passées près de lui n’avaient dont comptées en rien. Les lèvres scellées je ne parvenais à sourire en pensant à cette amitié qu’il piétinait au nom du roi-dollar. Sibyl Oldham gagnait le

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match par KO et la main dans celle de Huxley je me sentis inutile. De retour à Amalfi je partis m’enfermer dans ma chambre pour y pleurer à chaudes larmes. On frappa à ma porte et sans mon déshabillé de soie parme je partis ouvrir après avoir lissé mes cheveux crantés sous mon fichu de soie à passementerie. Il pouvait s’agir de Louis à qui je n’avais rien dit depuis le début de la matinée. « Je peux rentrer ? Questionna Clarence —J’allais me préparer à descendre. Mais faites donc….vous êtes-vous bien reposé ? —Oui, on peut dire que la traversée fut des plus reposantes. Des conditions idéales pour naviguer sur le pourtour de la côte. Hardcastle est très agréable et ses amis sont également de bons éléments. Est-ce que tout va bien Winnie ? —Oui, naturellement. Je dois avoir une réaction à quelque cosmétique. Mes yeux sont fortement irrités et Ann m’a remis une solution qu’elle dit être miraculeuse pour nettoyer mes paupières. On va dire que l’Italie ne me réussit pas trop, tout compte fait. —Vous voilà pourtant fiancée à Lord Huxley. Pourrait-il s’agir du pire pour vous ? —Une mauvaise réaction à la cosmétique, souriais-je en continuant à me tamponner les yeux. Charlotte a raison de penser que Londres me convient bien mieux. —Je voulais vous remercier pour votre discrétion à Naples. Votre attitude force le respect et je ne l’oublierais pas de sitôt. —De quoi parlez-vous au juste ? Si c’est de votre départ dont il est question alors en avais-je vraiment le choix ? Vous nous mettez devant le fait accompli et la

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réaction d’Ann résume parfaitement nos ressentis à tous. Que pensez-vous de cette robe ? Je l’ai faite reprendre à ma taille car Huxley en aime la couleur. —Winnie… En ce moment je rencontre de graves et ennuyeux problèmes financiers. La crise américaine me laisse sur la paille et je n’ai plus un sous en poche. Il aurait été correct de vous en parler avant mais j’ai ne voulais pas vous accabler avec de tels ennuis. —Huxley a de l’argent tout comme Virgil. Pourquoi ne pas leur quémander leur soutien ? Je n’arrive pas à croire que vous puissiez vous retrouver démunis alors que vous comptez tellement de pairs d’Angleterre et de membres de la Chambre des Lors dans votre entourage ! Vous préférer épouser la première Américaine venue pour ne rien devoir à vos concitoyens mais c’est tellement absurde ! —Je ne vous demande pas de me juger, d’autres le font à votre place bien mieux que vous. Sibyl n’a pas à douter de mon amour pour elle tout comme Huxley pour vous. —Donc, c’est là où vous voulez en venir ? Je me disais bien aussi. Vous avez pris l’annonce avec tant de désinvolture que cela ne pouvait être la seule réaction face à mon impromptue décision ! J’ignorai que cela puisse vous affecter. —Pas le moins du monde. Vous êtes une sœur pour moi et ce qui m’importe est votre bonheur. —A votre sœur vous n’auriez pas travesti la vérité au sujet de votre faillite ! Cela n’a plus la moindre importance. Vous partez en Amérique et je sais que vous allez trouver à vous y épanouir, au milieu

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du jazz et des chanteuses noires à la voix cristalline. » Il sourit en retour tandis que je mettais le gramophone en marche. On dansa sur le son mélodieux d’un saxophone répondant à tout un orchestre de la Nouvelle Orléans et ma tête contre son épaule je me souvenais l’avoir fait tant de fois au cours de ces dernières années. « Vous n’oublierez pas tous nos bons moments n’est-ce pas ? Tant de fois nous avions défrayé la chronique sur la piste de danse. Vous me manquerez, c’est certain. » La voix de la chanteuse résonna à travers la pièce et j’éclatai de rire amusée par le fait que Clarence me fasse tourner sur moimême avant de me récupérer dans ses bras. « Mais vous viendrez me voir en Amérique et je vous ferai visiter certains endroit New York et le Rockfeller building on mangera des petits fours et bagels à l’Astoria en savourant un bon bourbon quelque part 0 boston, là où les Colons ont dévié le roi George III en jetant par-dessus bord notre breuvage national. —Ah, ah ! Pour moi cela sera la Californie et Los Angeles où sévit la corruption. J’ai l’intention de m’encanailler auprès de nos cousins d’Amérique. —Je vous emmènerais où vous voudrez, pourvu que vous me laissiez faire. —Je pourrais en être capable. » Il me serra davantage dans ses bras et ce fut comme une renaissance car depuis longtemps privée de son amour. Nos lèvres se rejoignirent d’un commun accord et je ne fis rien pour m’éloigner de cette étreinte. A croire que nous en avions envie puisque ce baiser fut intense. Après ce baiser j’éprouvai de la pur et non pas de

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l’excitation comme aux premières minutes de notre enlacement. « Qu’allons-nous devenir ? Et que feriez-vous là-bas tout seul ? —Sibyl est très attachante et ce baiser ne justifie en rien la nature de l’amitié qui nous lie ensemble, mais il ne s’agit là que d’amitié et rien de plus. » Abasourdie je m’éloignais de lui pour me diriger vers ma coiffeuse. Notre amour survivrait à tout cela. Je me revoyais courir en sa compagnie dans les champs de blé bordant Wyncott. Il me poursuivait et nous rions de bon cœur, moi cette petite brindille d’une dizaine d’années et lui déjà un ange toujours prêt à m’enlacer dans ses bras, à me tendre la main et à déposer un tendre baiser sur ma joue. Notre amour triompherait. « Embrassez-vous vos relations de Londres aussi bien que moi en cet instant de tourments ? Vous êtes difficile à cerner Clarence, ne serait-il pas si simple de vivre pleinement votre passion ? —Je vais épouser Sibyl. —Et moi, Louis. Aucun de nous n’y croit et pourtant on continue à jouer la compagnie. Et pourquoi ? Pour répondre à un idéal ? Je ne peux pas faire semblant, ce n’est pas ainsi que je pourrais gagner la confiance de l’homme que je déciderai un jour d’épouser. —Winnifred, vous êtes….droite et je reconnais vos qualités, votre sens de la droiture et de la loyauté mais il est venu le temps des décisions. Je ne peux continuer à me comporter comme un rentier quand tous les gentlemen autour de moi vivent honorablement du fruit de leur labeur. Je ne peux pas être le dernier que l’on

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consulte sur des questions relatives à l’économie de notre royaume. —Vous êtes bien plus instruit que ces gentlemen et j’ai toujours eu foi en vous ! Clarence, pourquoi devrions-nous nous éloigner l’un de l’autre ? » Il alla se poser dans une bergère disposée devant la porte-fenêtre et perdu dans ses pensées, restait à me fixer. Et je fis de même en prenant le repose-pied. On resta là, un moment à s’observer sans articuler un seul mot. « Vous avez toujours su bien vous entourer Winnie. Par conséquent vous ne serez jamais seule ici. le prix à payer pour notre amitié, à savoir la conviction de ne pas s’appartenir complètement. » Et il se leva prestement pour gagner le rebord de la fenêtre d’où nous parvenait la brise légère du large. « Une fois à Londres, nous prendrons tous deux un nouveau départ que vous le vouliez ou non. Je peux affirmer que Louis parviendra à faire votre bon heur. Il est très attentif à votre bien-être. » Alors des plus nerveuses j’éclatais de rire et la main sur le front je songeais à Julian, le cousin de Virgil qui aurait trouvé à me rassurer à ce moment précis car pour l’heure je ne parvenais à trouver le réconfort tant attendu. —Le ton que vous prenez me laisse penser que vous n’y avez aucun intérêt dans cette dite-visite. Intérêt remis en question il va s’en dire par la présence de notre Winnie. —Et je ne vois pas en quoi cela viendrait troubler vos agapes. » Huxley piqué au vif me fixa, la bouche entrouverte et suspendit son geste pardessus don assiette de victuaille. Clarence

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également se tenait prêt à stopper les ardeurs de sa fiancée. Il régnait une ambiance des plus électriques ce matin et sachant que j’en étais la cause je décidais de prendre les taureaux par les cornes quand Virgil écrasa sa cigarette avec empressement. « Sibyl a raison mon cousin, vous aviez dans l’idée de conduire Winnie et Louis à la gare pour vous rendre dans les terres. Votre programme risque d’être modifié si Winnie choisissait de partir avec ces dames, n’est-ce pas ?

CHAPITRE Tous furent dans la grande salle à manger aux alentours de neuf heures et en me voyant débarquer Charlotte se leva pour se diriger vers moi. « Avez-vous bien dormi Winnie ? L’on n pouvait se rendrez chez la baronne sans et ne me dites pas que vous êtes indisposée, nous refusons de vous laisser à ces messieurs ! Oui cette mise conviendra tout à fait, notre cher Julian la connait suffisamment pour savoir que ses goûts sont modestes en matière de mode et il serait mal venu d’apparaitre chez elle dans des vêtements de coupe parisienne ! » Huxley derrière la table se servait de viande froide et son regard glissa vers Charlotte et de Charlotte vers Virgil qui également prit un air indigné. « Vous faites preuve d’un tel pragmatisme Charlotte que cela serait

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impardonnable d’apparaitre si noblement vêtue. Alors j’envisage de ‘en remettre à votre à votre jugement. —Il est presque impossible de ne pas faire autrement, répliqua Ann le portecigarette à la main l’attitude presque hilare, la baronne est sans le sou. Son pauvre époux est endetté ce qui les a contraint à vendre tous leurs biens dont les derniers bijoux de famille, sans me risquer à vouloir me montrer offensante. Winnie, venez vous assoir près de moi ! les hommes préfèrent occuper ce coin de table pour nous laisser dans la lumière. —ou bien plutôt pour ne pas avoir à entendre de telles futilités, rétorqua Sibyl en me dévisageant, je me suis toujours demandé s’il ne serait pas plus sage de se rendre chez Harcastle avant de nous y rendre, qu’en dites-vous Julius ? —Vous dites ? Questionna ce dernier son journal, non Harcastle est très occupé en ce moment. En temps normal nous aurions pu tout à fat nous y rendre mais il a laissé entendre hier qu’il ne serait pas disposé à nous recevoir dans les jours qui suivent. —Et pourquoi donc, quel drôle d’idée ! Vous semblez être en parfaite osmose avec ce dernier et par je ne sais quel sort du hasard il refuserait de nous recevoir. —C’est ainsi Sibyl, vous apprendrez que les sujets du roi sont de piètres idéalistes et qu’ils obéissent à des te codes visant à régenter leur vie dont celle des visites à domicile auxquelles l’on ne peut se déroger pour répondre à quelques lubies. Mais nous vous trouverons d’autres distractions si cela peut vous consoler. —Oui Virgil, merci de me le rappeler mais on m’a fait savoir que ce projet

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n’aurait pas lieu. Mais cela ne sera que partie remise. —De quoi parlez-vous exactement Julian ? Questionnai-je en interrogeant Huxley du regard. On ne m’a apparemment pas informé de cette sortie. —Et bien Winnifred, il faut mieux tard que jamais, répliqua Huxley. Vous n’étiez pas au milieu de votre forme et j’ai cru bon annuler cette sortie pour vous permettre de vous reposer. —Vraiment ? Et de quoi souffrirai-je au juste ? Je ne crois pas, à aucun moment, avoir exprimé un quelconque malaise ou bien vous me voyez plus malingre que je ne suis. —ll ne pensait pas à mal, argua Sibyl. Il est tout à fait normal de se préoccuper de chacun de nous. Louis est une personne très attentionnée et il serait juste de ne pas lui exprimer pareille animosité. —Et dont vous avez tous jugés raisonnable que je me rendre chez cette baronne, c’est très élégant de votre part. —Winnie chérie ne vous en offusquez pas, nous ne resterons qu’une petite heure, expliqua Ann, une heure et peut-être deux si nous trouvons à nous y plaire. » Depuis le début je n’étais que leur pantin à tous. Il n’y avait rien que je puisse faire sans leur aval et pieds et poing liés, force de constater que j’étais devenue en l’espace de quelques jours fiancée à cet Huxley qui en temps normal n’aurait pas attiré mon attention. S’agissait-il d’un complot ? Ann affirmerait mon erreur en disant que je ne voyais le monde qu’à travers un filtre grossissant. Après la visite chez la baronne sans le sou et grosse fumeuse de cigarillos, on prit la poudre d’escampette Julian et moi,

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laissant les filles à leurs élucubrations mentales concernant l’avenir de cette femme de citoyenneté anglaise et condamnée à vivre le restant de ces jours là où personne ne la remarquerait. On s’arrêta dans une boutique de ganterie et lui ne suivait tout en lorgnant du côté de la vitrine. « Et comment trouvez-vous cette paire Julian ? J’ai l’air d’être une vieille aristocrate en quête de nouveaux plaisirs. Apparemment vous n’aimez pas cette paire. Pensez-vous qu’e ce modèle-là puisse plaire à mon fiancé ? —Emballez c’est pesé, Winnie ! Ce modèle vous siéra tout à fait, prenez-a et sortons je vous prie. —Julian, nous venons à peine d’arriver. Pourquoi un tel empressement ? » J’eus ma réponse peu de temps après quand dans un salon de thé, nous y rejoignîmes Clarence et Virgil devant une tasse de café sous une véranda identique à une petite palmeraie. « J’espère que nous ne vous avons pas fait trop attendre ? —Non, tout va bien Julian, nous ne sommes là que depuis vingt minutes. Prendrez-vous quelque chose à boire Winnie ? Virgil et moi sommes au café mais nous pouvons très facilement vous accompagner sur quelque chose de plus oriental. —Non ça ira. Vous partez Julian ? —Oui, je suis attendu ailleurs mais je serais de nouveau ici dans une heure. » Me sentant trahie, je le suivis du regard avant d’accepter de m’assoir à leur table. « Alors, de quoi est-il question ? Je suppose que vous ne vous êtes pas retrouvés uniquement pour parler café.

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—De Wyncoot. Huxley m’a fait une proposition des plus alléchantes que je ne saurais refuser. C’est la raison pour laquelle je tenais à vous offrir cette exclusivité. —Et bien disons que notre Huxley sait ce qu’il veut et que ce séjour ne fait que confirmer ce que vous pensiez de lui n’estce pas ? D’ailleurs je m’étonnerai presque qu’il ne fut pas là en cet instant si déterminant pour l’avenir de Wyncott. —Il a dit ne pas vouloir troubler notre entrevue, répondit Clarence affichant un sourire conquis, quoique nous pensions de lui, saluons sa sagesse car il est le seul à ma connaissance qui ait été capable de rassurer Virgil. —Si vous vendez votre propriété, où irez-vous ? —A Londres. Une partie de la vente me servira à rafraichir un hôtel particulier de style régence ayant appartenu à ma défunte mère. Quelques aménagements afin de le rendre plus moderne. —J’avais pensé que vous garderiez Wyncott contre vent et marée. C’est encore là-bas où vous y êtes le mieux. —Cet endroit est désuet et je dépense bien trop d’argent pour l’entretenir quand le tiers de mes dépenses pourraient être investi autrement. Je ne crois pas vouloir continuer de la sorte n’y séjournant que quatre mois dans l’année. —Ce n’est pas….je partage la tristesse de certains à vous voir vous débarrasser de ce bien héritage de votre famille depuis le règne de Guillaume le Conquérant. Mais ce choix final ne m’appartient pas. je prendrais un thé, un darjeeling s’il vous plait….cet endroit est des plus exotiques. »

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Aucun des deux ne relança la discussion, tous deux perdue dans leurs pensées et Clarence que tous voyaient comme un ange fit craquer les jointures de ce doigt en arborant une pause qui se voulait être décontractée. Virgil quant à lui fixait les arabesques encerclant le verre d’eau avant de trouve rle courage de planter son regard dans le mien. « Comme nous partons demain, les filles comptent organiser une sorte de piquenique sur les hauteurs. Charlotte a le sens de la démesure et Julian a semblé être très conquis par cette proposition ; toutefois je crains que cela ne soit pas une bonne idée, Ann se plait de coups de soleil et Sibyl ne parle que de Rome qu’elle compte visiter en une demi-heure seulement. » Les deux hommes échangèrent un bref regard et Clarence quitta la table sans un mot. « Qu’est-ce qui ne va pas ? Aurais-je dit quelque chose qui ne va pas ? —Winnie, je….nous n’avons plus beaucoup de temps devant nous, par conséquent je fais aller droit au but. Clarence et moi partions de notre côté, c’est mieux ainsi compte-tenu de ce qui va nous attendre à Londres. Comme vous pouvez vous en doutez la suite ne sera pas de tout repos et je veux que vous sachiez que j’ai été heureux d’avoir pu renouer avec vous. —C’est également mon ressenti. —Nous avons passé de bons moments ensemble. —Oui, je garderai un bon souvenir d’Amalfi. C’est un havre de paix ici et tout le monde semble si heureux. —Vous êtes vraiment une belle personne Winnie.

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—oh ! Merci. Mais vous aussi. » Il avança sa chaise vers la mienne quand le serveur arriva avec mon thé. Une fois parti, Virgil poursuivit. « Je suis certaine que vous ferez un bon mariage. Huxley est un homme intègre, sincère et plein de bons sens. Vous allez trouver à vos épanouir auprès d’un homme aux idées révolutionnaire, un homme qui force le respect par son ouverture d’esprit. —Est-il une référence pour vous ? Murmurai-je en récupérant ma main. Vous l’idéalisez un peu trop Virgil, Huxley est ennuyeux et parfois complètement vieuxjeu. Il ignore les modes et avance avec des œillères pour ne pas risquer de froisser son égo. Il n’est pas comme vous, plein de charisme et de dynamisme. Il n’est pas vous Virgil ! Enfin….oubliez tout ce que je viens de dire. —Vous ne comptez pas l’épouser Winnie ? J’ai besoin de savoir si vous comptez l’épouser. —Tout n’est pas si simple. Une part de moi voudrait trouver le bonheur dans une vie maritale quant une autre part lutte avec ferveur pour une vie d’indépendance dans laquelle je pourrais mener mes projets sans heurts ni fracas. Et puis Huxley arrive à être effrayant. Il a un sens trop étroit de la vie, de l’amour, des relations entre hommes et femmes. Ce que je ne trouvais pas avec Clarence par exemple, ni avec Julian. » Il recula au fond de sa chaise en entendant cela. « Oui mon cousin vous apprécie également beaucoup. Je ne vous apprends rien en disant cela. Vous lui avez ouvert les yeux sur le domaine du possible. Il est très attentif à votre bien-être. »

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Le silence s’installa entre nous. Mon thé infusait dans la tasse et devant nous, un couple de vieux anglais s’installa après nous avoir salués. Alors Virgil bonda du torse voyant l’intérêt que je suscitais à nos compatriotes. « Et qu’est-ce que Julian a-t-il exprimé d’autre sur mon sujet ? —De rien de particulier. Mon cousin est très discret quant à ses sentiments. Nous autres gentlemen sommes de la vieille école et nous aimons à nous retrouver devant un verre de brandy tout en discutant club de yacht et cercle philanthropique. Certains nous verraient comme des êtres étroits d’esprits ayant un pied dans les traditions et l’autre dans les réformes sociales mais vous ne pouvez nous blâmer d’être ce que nous sommes Winnie. —Oui c’est vrai. Je n’ai pas compris de quelle manière l’on peut être heureux en vivant dans le passé. Pour moi c’est gâcher son temps. —Et c’est vous qui écrivez ? Un écrivain ne tue-t-il pas le temps pour le reprendre quand bon lui semble ? —Ce n’est pas comparable. —Cela devrait l’être ; Le monde que vous crée peut-être modifié, c’est pour le moins ce qui peut vous rendre amère. —Je vous demande pardon ? —Il semblerait que notre monde ne vous convienne plus. Winnie je ne dis pas cela pour vous froisser mais vous devez prendre conscience de ce que l’on vous offre,, de nos valeurs et de tout le reste, cette existence matérielle et tous les avantages que vous en tirerez. Vous ne pouvez pas vous rebeller et joue les réformatrices. —Alors vous me trouvez ridicule ?

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—Non je n’ai pas dit cela, seulement je voudrais qu’on s’accorde vous et moi. —Et je ne vois pas pourquoi, notre amitié se construit sur nos différences. Fort heureux que nous ne nous ressemblons pas.» Il se caressa les lèvres des plus attentifs. « Vous avez raison Winnie. Vous n’épouserez pas Huxley alors je suis en droit de vous demander si vous faites le bon choix. —Qu’est-ce qui vous fera croire que je ne l’épouserais pas ? —Clarence. —Quoi Clarence. —Il ne partira pas en Amérique. Il va rompre ses fiançailles avec Sibyl. Pour l’heure c’est confidentiel ; la vente de Wyncott permettra de racheter une part de ses dettes et il est impératif que je sache si vous épouserez Huxley. » Abasourdie par cette révélation je restais sans vois et il me fallait plusieurs secondes pour m’en remettre. Le cœur battant à rompre je fixais un détail de la théière sans arriver à trouver les mots au fond de mon esprit pour exprimer mon soulagement. « Vous l’avez convaincu de ne pas l’épouser ? Déclarai-je des trémolos dans la voix. Pourquoi vous être donné tout ce mal ? Vous auriez du vous satisfaire de son bonheur en homme de foi que vous êtes. »

CHAPITRE

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Le train nous déposa à Londres peu après on arriva à Wyncott sous une pluie diluvienne. La fatigue du voyage semblait ne pas avoir d’effet sur Sibyl et sa bonne humeur ne convenait pas à la situation à venir. Or pendant tout le trajet elle ne parla que de son Amérique, de la joie qu’elle éprouverait à revoir ses frères et tout le reste de sa famille. Sibyl était parfaite sous tout rapport et plus je passais du temps avec elle et plus je devinais pour quelles raisons Clarence avait pu jeter son dévolu sur cette dynamique et aventurière conquête ; Elle m’appelait « petite sœur » puisque me considérant comme la sœur que Clarence, je ne pouvais la contredire sur ce pont de vue, il n’y avait pas une anecdote qui nous ramène à notre commun passé et Sibyl prit le parti de ne pas s’en montrer offensée, elle paraissait réjoui que Clarence et moi ayons pu partager de bons moments de félicité. Mes doigts caressèrent le bois des meubles, ceux du salon, de la salle de musique, de la bibliothèque ; faire le tour des pièces privilégiées de mon enfance m’apaisait. Calée dans son fauteuil crapaud je revoyais le visage apaisant de Lord Angus. Il se tenait en face de moi dans son uniforme d’officier de l’armée de sa Majesté, les décorations croulant sur sa poitrine et il lisait sa paire de moustache, perdu dans ses pensées. Quand ses yeux gris ne souriaient pas, ils s’inondaient de larmes comme en ce moment. Il se faisait du souci pour son unique fils et s’il n’en montrait rien, on pouvait ressentir la détresse au fond de son regard. Et d’un bond il se leva.

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« Tout cela un jour t’appartiendra ! Peutêtre pas sur le bout de papier mais par la pensée, jeune fille. Ainsi vous pourrez élire vos quartiers dans le pavillon de chasse puisque vous aimez tant vous y cacher. Ah ! Qu’est-ce que je ne donnerai pas pour être encore jeune et charmant car maintenant je suis devenu trop respectueux pour m’amuser de vos pérégrinations mentales ! » On toqua à la porte de ma chambre et entra Ann. « Vous dormiez ? Les retours sont le plus difficiles à gérer, surtout quant on a passé des jours idylliques comme ceux-là, souritelle en s’allongea près de moi, ses doigts plongeant dans mes cheveux crantés. Huxley est resté à Londres et je me demande si vous allez donner site à ses sollicitations. Je vous ai un peu sentie distante sur la fin. —C’est exactement ça. Huxley est très ennuyeux quand on y pense alors vivre le restant de ma vie en sa compagnie, je ne m’y sens pas du tout préparée. Je suis tellement fatiguée que je dormirai bien deux jours durant. A-t-on des nouvelles de Clarence et de Virgil ? —Oui. Virgil a appelé la belle Charlotte pour l’avertir de leur retard. Ce qui ne leur ressemble pas. Charlotte présent certaines choses. —Du genre ? Questionnai-je en me redressant sur mes coudes. Vous pensez qu’elle puisse l’imaginer perfide ? Imaginons un peu qu’elle finisse par découvrir la vérité sur ce dernier. —Comme quoi il serait un maharadjah en perdition en Europe ? On raconte qu’il a un palais quelque part dans le Cachemire

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avec des pierres semi-précieuses et précieuses incrustés dans les murs. —Et il prendrait ses bains dans une fontaine d’or. Tout son existence est basé sur le mariage princier qu’il ferait un jour son père mort et enterré. Alors il remonterait les fleuves escorté par sa colonne de serviteurs marchant autour des éléphants. Le but ultime de son voyage serait celui de trouver l’amour, ce cœur pur et noble qui jamais ne cesserait de battre pour lui. Il s’est convaincu qu’il le trouverait alors il ne renonce pas. il ne renoncera jamais. —ah, ah ! Vous êtes incroyable ! Vous arrivez toujours à nous surprendre avec vos histoires. Je crois que c’est ce qui me manquera le plus maintenant que nous sommes dans cette grisaille. Davenport suggère que vous écriviez toutes vos histoires pour les faire éditer en une sorte de recueil. Quand il ne peut s’agir de carnet de voyage. —Julian est un éternel jouvenceau qui cite Ovide et des tirades entières de la Nuit des Songes. Vous savez quoi Ann ? Moi je reste convaincu que n’importe qui peut en faire autant si les héros sont assez crédibles. —C’est qui le musicien que vous écoutez ? —Un groupe nègre de la Nouvelle Orléans. J’ai toujours dans l’idée de m’y rendre. —Sauf si vous trouvez l’amour ici, en Angleterre. Ainsi vous ne serez pas obligée de fuir. Et pourquoi pas Julian ? —Et bien parce que l’on se ressemble trop. Tout ce que je dis, tout ce que je fais aurait pu être l’idée de Julian, une illustration limpide de son esprit. Non, le

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jour venu, je me trouverai quelqu’un bien à moi. Mais dites-moi un peu ce que Charlotte peut pressentir au sujet de Virgil. —Et bien la vente de ce domaine ma Winnie ! Elle craint et à juste titre qu’il change d’avis. Cela ne sera pas la première fois ! » Les fiancés arrièrent aux alentours de modo. Sibyl et Charlotte trouvèrent utile de s’isoler avec leur amant pour une longue confrontation dans des endroits séparées, soit à chaque aile différente de la maison de maitre. Des plus nerveuses j’attendais en compagnie de Julian dans sa salle de musique, le cœur serré. Ces derniers jours à venir marqueraient le changement irrémédiable dans la vie de Clarence et de Virgil. Ce domaine serait mis en vente avant que lui, Clarence n’ait atterri outre-Atlantique. « Comment vous sentez-vous Winnie ? —Sans vous mentir, pas très bien. Cela est du au changement de climat je suppose. » Julian ne me perdait pas des yeux, le journal posé sur ses cuisses. « Que ferez-vous ensuite ? —J’irai marcher dans le parc. —Je parle d’après Wyncott, que ferezvous une fois à Londres ? —Je vais retrouver ma petite mère et mon emploi dans ma maison d’édition. Je suis convaincue de faire le bon choix en gageant que ce mariage n’aurait pas apporté ses fruits. Enfin, ce n’est une surprise pour personne ici. Pourquoi ce regard Julian, vous pensez que je ne suis pas raisonnable ? —Non, je crois qu’il faut une certaine force d’esprit pour ainsi tourner le dos à un tel mariage.

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—Oui ce n’est pas évident je suppose. Toujours est-il que je suis de nouveau célibataire et cela convient parfaitement au type de loisir que j’occupe. Ma vie sera sas panache et sans fioritures, telle que je l’imagine, naturelle et simplement ordinaire. —Donc vous présagez vivre dans la pauvreté ? —Vous croyez que ma mère et moi sommes dans le besoin ? Nous avons encore un toit sur notre tête et quelques placements à la banque. Le reste, croyezmoi bien est superflu. —Alors il vous faudra vendre énormément de livres pour renflouer le compte bancaire de votre mère ! A votre place ce sont les questions que je me poserai. Vous jouez toutes deux la carte de l’indépendance mais l’on ne peut vivre décemment sans argent. C’est se mentir à soi d’affirmer une telle chose. —Clarence partage également votre avis. Mais cela ne veut pas dire que vous ayez raison pour autant.» Julian referma son journal. Depuis notre trajet du retour, il n’avait rien dit à ce sujet, se contentant d’être le chevalier servant de ces dames. Les sourcils froncés il me fixait, perdu dans ses pensées. Dieu ne sait pourquoi Sibyl cherchait à passer du temps en notre compagnie, vantant les mérites de l’un et de l’autre. Tout cela n’était que stratégie de sa part. Pour elle, Clarence liait une forte amitié avec les deux cousins, donc il était dans son intérêt de se faire aimer de Julian. « Est-il possible que l’on se revoit une fois à Londres, j’apprécierai sortir en votre compagnie. On pourrait par exemple tenter un musée sur l’art précolombien ou bien

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essayer un opéra de Verdi. Qu’en pensezvous ? —Et bien, je pense que c’est une excellente idée ! Mais il ne faudra pas vous attendre à ce que je vous appelle mon chéri avant d’avoir fait les frais d’une amitié sans heurts ni fracas ! » Profitant du temps clément je partis me promener dans la campagne. Ce fut reposant jusqu’à ce que la pluie me surprenne. Il me fallut revenir en courant. Voir le château sous la pluie m’émut. On m’ouvrit par la porte de service et j’aperçus alors le valet de Virgil et celui de Clarence. Tous deux étaient arrivés dans l’office, ce fut l’effervescence en raison des nouveaux invités de Virgil. Derrière la porte du salon j’entendis Sibyl rire assise près de son fiancé. Mon cœur battait fort et j’allais pousser la porte quand Charlotte passa à proximité. « Voyons mon chéri, vous ne pouvez faire attendre plus longtemps vos potentiels acquéreurs ! Vous ne pouvez vous arrêter qu’à une seule offre aussi importante soit-elle ! J’ai pris la liberté d’inviter quelqu’un de mes amis avec qui nous nous entendrons à merveille sur d’éventuelles négociations. Cette vente à venir pourrait bien nous surprendre. » Je ne pouvais influencer le cours des choses et compromettre le bonheur des uns et des autres. Wallis et moi devions rentrer. Il ne me serait incapable d’en entendre davantage. Pourtant en me voyant arriver au salon, Sibyl poussa un cri de joie. « Voilà celle que nous attenons tous ! Lady Mills-Weston, déclara la belle en m’attrapa le bras pour me présenter à tous ces gentlemen en smoking, un verre de

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porto ou whisky à la main. Vous vous êtes faite désirer et nous avons bien pensé ne jamais vous voir surgir ! Charlotte est odieuse depuis peu. Il faudra admettre que le climat méditerranéen est fait son œuvre sur une âme aussi tourmentée que celle de notre amie. Oh, Lady Squires, j’ai à vous parlé d’un sujet qui je pense vous plaira ! » Et je me retrouvais seule à déambuler dans ce vaste salon, le verre à la main tandis que l’on jouait des airs mélodieux au piano. La soirée promettait d’être gaie. Ces riches ladies et leurs hommes semblaient tous enchantés de profiter des derniers moments privilégiés de Wyncott. Au-dessous du grand candélabre de cristal je tentais d’imaginer le nouveau propriétaire levant les yeux vers la voute sculptée en fines et délicates arabesques. Triturant mon collier de perles entre mes doigts je ne vis pas arriver Glenn Barrow. Ce dernier cessa sa progression pour se diriger vers moi. « Avez-vous fait bon voyage, milady ? —Assurément Sir, l’Italie est un cadre idyllique où chaque instant est destiné à l’immortalité. Et comment était Londres en notre absence ? —Froide, voire glaciale. Comment faites-vous pour vous extirper de situations délicates ? Vous sous sortez toujours de l’embarras, n’est-ce pas ? Laissez-moi deviner : une petite fée s’est penchée audessus de votre berceau. —Il faut croire oui. Vous comptez vous proposer comme acheter de ce domaine ? Permettez ma curiosité Sir Barrow mais cela m’amuserait de savoir qui osera monter les enchères. —Ah, ah ! Je ne sis pas assez riche pour enchérir mais probablement Lord Huxley

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vous a mandaté pour rafler la mise ? très heureux que vous soyez des nôtres Milady ! —Appelez-moi Lady Winnie, ici personne ne s’embête à me donner du Milad. » J’allais tourner les talons quand Virgil apparut au seuil de la porte ; Son regard se posa sur l’un puis sur l’autre. Des applaudissements crépitèrent dans l’autre salon et en passant devant Virgil, mon cœur s’emballa. Arès son mariage avec Charlotte il oserait me parler en public. Ayant retrouvé son moral charlotte se pavoisait dans le grand salon, au milieu de ses admirateurs. En me voyant arriver, elle détourna la tête pour ne plus m’avoir dans son champ de vision. « Cette femme n’a pas un radis, poursuivit-elle, et elle vit aux crochets d’un illustre mécène ! C’est ainsi le sort réservé aux femmes sui convoitent la liberté. Est-il si difficile d’accepter une vie rangée ? » Ce ton méprisant m’exaspérait et l’entendre parler me renvoyait un désagréable image d’une harpie, toute griffe dehors prête à me bondis dessus pour m’arracher le cœur de son tronc. De son côté, Clarence discutait le sourire aux lèvres tenant fermement contre lui sa belle fiancée. Ann se glissa près de moi. « Comment faites-vous pour être aussi jolie ? Tous les regards sont tournés vers vous, Winnie et vous ne vous en souciez guère, imperméable à tous ces regards concupiscents. Encore un dernier petit effort, après-demain soir vous serez chez vous à Londres à écrire vos impressions sur vos récentes pérégrinations.

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—Oui, mais privée de tous ces convives Wyncott reste un havre de paix, unique en son sort et propice à le réflexion. Tout comme vous il me faudra lui faire mes adieux. » Le lendemain matin une partie de criquet fut improvisé sur le gazon. Les hommes étant en nombre impair je décidai de faire équipe avec Julian. Je crois bien ne pas avoir rit autant que ce jour-là, nous étions ridicules et aucun de nous deux ne voulait se prendre au sérieux. Difficile de rester concentré et heureux d’avoir perdu nous exécutâmes avec brio une valse sous le regard amusé des autres participants. Après quoi on se retrouva au salon pour une collation et au moment où j’allais franchir la porte, Clarence me saisit par le bras. « Virgil compte vendre le domaine afin de solder mes dettes. J’espère seulement que vous n’êtes pas derrière tout cela, Winnie. —Votre ami fait ce qu’il y a de bon pour vous, du moins il espère que cela suffira pour que vous puissiez partir en Amérique le cœur plus léger. Vous n’avez donc plus à hésiter, Clarence cet argent est une bénédiction. —Vous êtes incroyable Winnie. —Je prends cela pour un compliment. Il me tarde de connaitre l’identité de l’acquéreur. Pourvu qu’il soit nostalgique d’un temps révolu. Il serait regrettable que le progrès efface les vestiges de ce temps. » Et dans la grande véranda, Julian s’empressa de me ramener un verre de citronnade. Quand nous étions plus jeunes, Clarence et moi courions nous cacher dans cette pièce pour fuir les assauts effrénés de

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Virgil. En gloussant nous prenions place sous ces guéridons, des friandises plein les mains. Il nous arrivait de chaparder bon nombre de gâteaux et de sucreries dans lo’office et comme nous avions tous deux des visages d’ange, le maitre des lieux ne nous suspectait jamais ; la gouvernante et le majordome toujours bienveillants trouvaient tellement récréatifs notre compagnie que celle de Virgil. En tournant la tête notre regard se croisa. Il m’étudiait à la dérobée probablement lui-même perdu dans ses souvenirs. Une fois Clarence et moi arrivâmes déguisés dans la véranda en poussant des cris d’indiens. Comme il était jouissif d’être loin du carcan familial, loin de ce monde si guidé et étriqué de la capitale. Angus Harrington aimait à nous voir rire et allait jusqu’à nous accompagner dans nos jeux d’enfants. Un jour je fus Cléopâtre, reine d’Egypte, une autre fois la Princesse de Saba ; il riait ainsi à nous voir interpréter des rôles magistraux et nous aimions à l’écouter nous narrer ses exploits en Asie. Discrètement je m’éclipsais pour me retrouver dans le grand vestibule à l’escalier blanc sculpté de motifs végétaux. Et assise sur les marches je me souvins du concert pour harpe et flûte de Mozart, sa symphonie n°25 en G minor ; cette mélodie courrait dans mes oreilles. Angus était un fin mélomane ayant un amour inconsidéré pour l’œuvre de Mozart. Penser à Wyncott c’était nous rapprocher de la musique. Julian me rejoignit là et s’assit également sur une marche. « On dirait que vous êtes dans vos pensées. Sont-elles douces et agréables ou

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bien contrariantes au possible ? J’ai un jour renversé un vase de Chone. Il se tenait là sur cette commande régence. Virgil et moi avions le chic pour jouer à des jeux improbables. Jouer à s’envoyer la balle en mousse en était un. Naturellement Angus n’a rien dit mais ma mère, la cadette d’Angus a cru bon intervenir. Elle m’a attrapé par l’oreille. Vous voyez le portrait. Moi, un pauvre enfant sans défense en proie à une femme grande et tyrannique. Et ce jour-là je dois mon salut à Virgil. Dans un moment de lucidité, il s’est dénoncé. » Un timide sourire apparut sur ses lèvres. On resta un bref moment à s’étudier. Le temps venait de se suspendre et je le revis, Julian, ce brave garçon un peu freluquet au sourire espiègle qui aimait nous corser Clarence et moi pour rétablir la vérité. « Vous auriez été une bonne cousine de jeux Winnie. Mais si vous aviez été la petite intrigante et présomptueuse Winnie de Mills-Weston. —Oh, nous y voilà ! Vous n’étiez pas mal dans votre genre. Vous avez trouvé à gâté nos séjours à Wyncott par vos délations. —Moi un délateur ? —Parfaitement ! —Non, il me serait pas venu à l’esprit de vous torturer de la sorte ! —Vous pensez cela aujourd’hui maintenant que vous êtes adulte mais Clarence et moi avons tout fait pour vous éviter. Vous ne pouviez pas vous empêcher d’aller tout rapporter à Angus. —Peut-être parce que vous étiez odieuse et que vous torturiez mon malheureux cousin sans aucune raison.

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—n’était-il pas assez grande pour se défendre ? —Vous ne lui laissiez pas le temps d’élaborer uns stratégie. Admettez que vous étiez une petite peste. Une fois à l’université Virgil a pu souffler des étés durant, il n’avait plus à vous supporter vous voir lui être odieuse. » Alors je détournai la tête pour ne plus croiser son regard accusateur. « Lui, vous a pardonné depuis longtemps votre incivilité. On ne peut lui reprocher d’être optu, rancunier et incorruptible. Et s’il y a une qualité que je dois lui reconnaitre, mon cousin a un cœur énorme. » Je pris une profonde inspiration. « Ma mère détestait venir ici. tout lui rappelait son précédent mariage. Elle n’y venait que pour satisfaire à la bienséance. Elle était à la torture sitôt qu’elle recevait une invitation de Lord Angus. Elle me trainait jusqu’ici en se persuadant à ellemême que tout cela avait un sens. Alors oui, pardonnez moi mon peu d’enthousiasme à paraitre amicale et enjouée quand ma propre mère prenait sur elle sachant qu’elle serait le centre de tous les quolibets, de toutes les humiliations et remarques déplaisantes. Vous autres pouviez encore vous regarder dans la glace en vous glorifions de posséder le monde ; en était-il ainsi pour une femme éperdue de douleur, pleurant un époux hostile à toutes les marques d’affection et entretenant ses maîtresses sans penser que nous avions besoin de lui. Julian, remerciez la providence de ne jamais avoir connu les affres du chagrin. » Dans le bureau de lord Harrington je me tins là, inerte sur le repose-pied.

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Les autres faisaient-ils semblant de connaitre le bonheur ? Le sort s’acharnait sur ma famille. Au fond de moi je savais que jamais je ne trouverai à m’épanouir dans l’amour. La porte s’ouvrit ; Julian m’avait donc suivi. Il venait de nouveau m’ouvrir les yeux sur la médiocrité de mon existence. Il s’assit près de moi. Je préférais lui tourner le dos pour des raisons évidentes. « Si c’est encore pour me fustiger avec vos impressions sur le monde amer dans lequel je vis ce n’est pas la peine. —Non je n’oserai pas vous ennuyer avec ce que vous croyez être des vérités, répondit Virgil. Mon cœur battit à rompre. Je fermai les yeux et sa main se posa sur mon bras, derrière lequel je me cachais, le dos vouté. Ce contact me réchauffa le cœur. J’avais besoin qu’on me touche, qu’on me tienne et qu’on me dise que tout cela n’était pas de ma faute. « J’ai un aveu à vous faire. Clarence et moi ne sommes pas venus directement ici, au départ de Londres. Nous sommes allés au village et j’ai dévalisé la boutique de friandises pour que vous ayez un petit souvenir culinaire de cette région. » J’éclatai de rire en m’accrochant fermement à son bras. « Vous savez que je suis devenu un petit gourmand par votre faute. Il faut croire que vous m’influencer. —Et est-ce une bonne chose ? Virgil, j’ai moi-même un aveu à vous faire et cela concerne vos domestiques. Ils nous ont été si précieux au cours de ces longues années que je me suis permis de descendre à l’office pour leur remettre leurs gages. —C’est généreux de votre part.

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—Avez-vous trouvé à tous les reloger ? —Oui, tous ont retrouvé un emploi en mesure de leur ambition. Le vrai problème Winnie est que vous ne puissiez avoir de demeure pour entasser certains de ces vieux souvenirs, parmi le mobilier, j’entends par là. Reloger les domestiques n’est pas un problème mais que faire de tout ce mobilier ? » Rendu nerveux par cette discussion, il se rendit à la fenêtre de ce bureau pour me tourner le dos. « Voyons Virgil, celui qui achètera ce domaine devra le conserver avec son mobilier, attaquai-je en le poursuivant à la fenêtre. Je n’ai aucuene iée de qui cela sera mais je vous en pris Virgil, montrez-vous inflexible ! Vous devez me trouver indiscrète n’est-ce pas, voir complètement insane mais c’est peut-être parce que ce projet explique en partie la raison de ma présence en ces lieux. —Vous me surprenez Winnie. Après avoir éconduit mon ami comme vous l’avez fait j’avais pensé que vous étiez ici pour vous cacher. —Ah, ah ! J’avoue ne pas vouloir rentrer à Londres maintenant. Pas tant que je ne serais pas certaine que Clarence parte en Amérique. » Virgil tourna la tête pour me regarder et je poursuivis sur le même ton. « leur histoire est une véritable œuvre théâtrale, forte de tous ses rebondissements. —La votre ne l’est-elle pas plus ? Nous attendons avec une certaine exaltation le dénouement de votre idylle avec Huxley. Votre rapport avec lui n’était qu’une comédie permettant l’assemblage d’une

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romance font on n’aurait pas soupçonnée l’existence. —vraiment ? je serais moi-même amusée de savoir laquelle. » La volute de sa cigarette m’emprisonna derrière un voile gris et me piqua les yeux mais ne me fit pas sourciller pour autant. Virgil se pencha à mon épaule tout en observant la nature à travers le carreau. « Vous êtes si brillante que vous pourriez avoir tous les hommes de cette assemblée. Vous êtes secrète et mystérieuse, assez pour susciter la curiosité de vos semblables et votre attitude semble faire quelques adeptes de la romance suggérée. —ah, ah ! n’est-ce pas ce que l’on attend des jeunes laies, discrétion et discernement ? Je crois que les hommes veulent toujours se surpasser, tenter l’impossible pour se prouver qu’ils en sont capables. Nous pourrions entreprendre un tour de monde, vous et moi et en revenir, en apparence plus grandi, mais au fond e nous nous saurons que cela n’est qu’une fuite en avant. Ceux qui n’on rien à se prouver sont en somme les plus sages. » Il me fixa, le sourire aux lèvres. J’au autrefois connu une personne qui disait : Quand on a fini de chercher, c’est à ce moment-là que la satisfaction ‘être s’offre à vous ! Cessez donc de chercher Virgil, le temps est une notion si abstraite qu’on ne peut baser son existence sur ce concept. —Il aurait plaisant de discuter de cela avec mon père vous ne croyez pas. il avait toujours ces petites phrases très intéressantes au demeurant, cependant tout le monde sait qu’il été rongé par les remords. Il aurait manqué de temps pour être heureux.

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—Alors ne reproduisez pas le schéma paternel ou vous le regretterez Virgil ! Courez retrouver celle que vous aimez et dites-lui combien vous tenez à elle malgré toutes vos tentations. La femme que vous avez d’ors et déjà choisit pour vous accompagner ne doit pas être juste un faire-valoir. —Hum… il est possible que nous partions ans les Alpes dans deux mois. L’occasion pour nous de nous revoir en dehors de ces vicissitudes mondaines. J’aimerai que vous voyiez Charlotte comme une sœur. Elle a pour vous de l’estime et toute distance entre vous serait stupide. » Il posa la main sur mon épaule. A ce moment précis je sus qu’il ne me laisserait jamais tomber. Il caressa mon omoplate de son pouce avant de détourner la tête. Il fronça les sourcils et ma main se posa sur son gilet. J’ignore pour quelle raison je le fis, toujours est-il qu’il m’enveloppa de son regard. « Encore une escapade de plus à ajouter à votre liste. Pas étonnant alors à ce que Charlotte vous pousse à vendre Wyncott. —J’imagine que vous n’avez aucun projet d’ici à ntre prochaine retraite dans les Alpes. Nous en reparlerons plus tard Winnie, l’heure n’est pas à la gérance de nos vacations. »

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CHAPITRE Il pleuvait à Londres et j’arrivais trempée comme une soupe dans le vestibule. Le rire de ma mère me parvint aux oreilles. Cette dernière se tenait là près de Louis Huxley. Le valet se chargea de mes affaires et sans lâcher Huxley des yeux je pris place devant le feu. « Comment était-ce ta journée ? Winnie s’est vue proposer un nouveau poste à la rédaction. Elle sera maintenant directrice éditoriale. Cette promotion était inespérée compte tenu de son peu d’expérience dans ce domaine. Mais on peut toutefois dire qu’elle le mérite, poursuivit Caitlin en triturant son collier de perles. Tout cela ne peut arriver en vain. —Oui, votre fille a toutes les aptitudes pour gérer cet emploi, articula Huxley tenant la soucoupe dans sa main et la tasse du bout des doigts. Mais je ne peux abuser de votre hospitalité plus longtemps, Milady. —Il n’en est rien Milord, vous savez que vous pouvez passer dans cette humble demeure sans y être invité. .Mais je viens de me souvenir que j’ai quelques courriers à remettre à bates. C’est stupide de ma part je l’avais oulié…veuillez m’en excuser Lord Huxley ! » Et elle s’en alla si prestement que je la cru posséder par quelques obscurs esprits. Huxley posa sa tasse sur la table basse, tout sourire et joignit les mains sur ses cuisses. Etrange comme à présent j’arrivais à le tolérer comme il y a peu de temps de cela je ne pouvais le voir sans en éprouver une vile colère.

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« Comme vous y allez fort Huxley, faire croire à ma mère que mon talent seul m’a permis d’accéder à ce poste, cela reviendrait à ridiculiser les gens de cette profession. Aucun e nous ne sommes dupes. J’avais sé espérer que vous vous montreriez plus discret. —La maison d’édition qui vous embauche m’a dit être satisfait de vos compétences. Pour le reste j’avoue ne pas avoir interférer pour quoique se soit qui aurait valu le consentement d’un député et membre du parti tory. En quoi me servirait de tels titres ronflants sir ce n’est pour en faire profiter mon entourage ? —Au moins cela à le mérite d’être clair, répondis-je en faisant couler le thé dans une tasse/ il est une chance que je vous apprécie Huxley pour ne pas vous traiter d’escamoteur. —Je comptais profiter de vos talents pour vous donner à faire corriger une étude qui prochainement sera proposé à la Chambre des Lords et dont l’intitulé serait : L’Attribution des cabinets et bureaux au sein du gouvernement, ou quelque chose s’en rapportant. J’espère seulement que vos employés seront faire montre de leur réciproque tempérance. —Nous ne publions pas d’ouvrages politiques, ou bien seulement sous forme d’essais mais rien de contemporains et surtout qui pourraient influencer l’opinion publique quand le journal se dit être libéral. —Tout pourrait changer s’il est attribué un nouveau directeur éditorial à la tête de votre maison. Que dites-vous de Johnson ? —Pourquoi vouloir changer l’ordre établi ?

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—Vous me reprochez d’être vieux jeu, ‘être ennuyeux et j’aimerai changer mon image auprès de nos concitoyens en offrant une image de moins plus abordable. Pour cela je dois m’intéresser à toutes sortes de sujets plus terre-à-terre. » Huxley fixait mes lèvres avant de pincer les siennes. Il m’arrivait trop souvent de penser à Virgil. J’avais récemment rédigé une lettre de remerciement qui à ce jour restait sans réponse. Ajouté à cette torture, le manque évident de communication avec Sibyl et Clarence que je savais encore à Londres. Mon attention se porta vers la fenêtre et la pluie recouvrant la capitale d’une chape translucide et humide. « Nous pourrions en discuter devant un bon déjeuner dans le restaurant de votre choix. —Je vous demande pardon ? —je vous invitais à déjeuner Lady Winnie. Est-ce que demain vous conviendrait ? —Demain ? Non, je ne suis pas disponible. Ecoutez Huxley je pensais avoir été clair avec vous concernant cette histoire de fiançailles et il serait tout à fait à-propos de vous dire que je fréquente Sir Julian Davenport, mentis-je effrontément, il est actuellement en ville et sa compagnie m’est es plus appréciables. —Oui j’ai cru comprendre que vous l’appréciez. Davenport est un excellent parti. Quoi de plus normal pour une jeune femme aussi fougueuse que vous d’encourager les avances de ce gentleman ! Déclara Huxley le sourire aux lèvres, point peiné par ma révélation. Beaucoup e vos semblables auraient préférées sa compagnie à la mienne, cela est compréhensible. Si déjeuner vous

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ennuie, alors nous pourrions tout à fait nous retrouver par hasard à un champ de course. —Je ne fréquente pas ce genre de manifestations sportives ! —Ou bien à une exposition privée ? J’ai cru comprendre que vous aimiez les expositions. —Il n’y a rien à voir en ce moment, croyez-moi. » Il se perdit dans ses pensées comprenant enfin que je ne souhaitais pas le fréquenter en dehors de cet immeuble. Des plus calmes, il décroisa les jambes pour me servir une tasse de thé. « Permettez-moi d’insister mais…. —Clarence a ajourné son départ pour les Amériques ! a force de repousser son départ on va finir par complètement ignorer la date fatidique pour nous concentrer sur autre chose. Virgil s’est vu remettre des tas de proposition pour Wyncott mais aucune n’a trouvé grâce à ses yeux. Est-ce à ce point difficile de se débarrasser de quelque bien immobilier dont on a que faire ? » J’allumai une cigarette pour aller m’assoir sur le rebord de la console de fenêtre. « Vous ne semblez pas comprendre de dont je parle. Huxley c’es ce qui me dérange chez vous. Vous semblez à dix mille lieues de penser que tout en ce monde a une raison d’être. Virgil n’a jamais aimé cet endroit. Alors pourquoi tarder à signer ce vulgaire papier de vente ? —Parce qu’il nous voit vieillir là-bas. Il m’a demandé de lui faire une offre mais j’ai refusé.

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—Pourquoi Diable avez-vous refusé ? Huxley, vous aimez ce domaine pourtant n’est-ce pas ? Je vous ai si souvent entendu vanter les charmes de cet endroit et vous le compariez à un Eden. Vous auriez du accepter. Lui compte sur la vente pour…. Ce n’est pas important que vous sachiez toute l’histoire mais je vous prie de reconsidérer son offre et de revenir sur votre refus. —je sais à quoi aurait servi cet argent. Nous avons eu l’occasion d’en parler à Amalfi. Clarence pourrait accepter mais il ne le fera pas. —Comment pouvez-vous en être si sûr ? »Il me rejoignit à la fenêtre et glissa entre mes jambes. En panique je descendis de la console quand il glissa sa main sous ma robe, entre mes cuisses. Ses lèvres se posèrent sur les miennes et il me fouillait en bas comme en haut. J’allais jouir. Son pénis entra en moi avec douceur. Il me fixait de ses grands yeux de félins en refusant mes baisers. « Vous n’êtes qu’ue petite conspiratrice Lady Winnie. —Oui, murmurai-je en cherchant ses lèvres. —Vous savez que je veux vous offrir Wyncott mais vous vous évertuez à courir après vos chimère, murmura Huxley en effectuant de courts et brutaux va-et-vient dans mon vagin. D’une minute à l’autre j’allais jouir. Je vous offrirez ce que vous voulez Winnie si vous me gratifiez d’un sourire de temps à autre. » Il me torturat à parler qui plus est quand la Petite mort s’annonçait. « Acceptez-vous d’être ma femme ? » Comme il sentit que j’allais partir, il devint plus violent en me bâillonnant de sa

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bouche tout en me délivrant de violents coups de bélier. Un coup. Deux coups. Lentement je mourrais. Trois. J’étais au septième ciel. Sa langue glissa dans ma bouche. De plaisir je frissonnais. « Vous êtes une espiègle Winnie. Vous prenez plaisir à me taquiner mais au fond de vous je sais que vous cherchez l’amour. Vous me plaisez tant. » Il s’accrocha à moi avec fermeté et poursuivit jusqu’à jouir avec brusquerie, la main serrée sur ma nuque et l’autre pardessus mes hanches. Ma mère en fin de semaine m’envoya chercher sa commande, à savoir une paire de gant chez l’artisan de Mayfair. La course faite je comptais mes sous dans l’espoir de pouvoir m’offrir quelques pâtisseries dans le salon de thé ans lequel Clarence et moi aimions nous retrouver. Il ressemblait à s’y méprendre à un cabinet de curiosité avec toutes ces drôleries et une fois attablée je lorgnais du côté de mes voisins. On venait là comme on allait au spectacle car depuis la baie vitrée on voyait passer le beau monde de St James. Près de moi deux femmes gloussèrent après avoir salué un vieux monsieur à la canne au pommeau d’or et chapeau melon enfoncé sur sa chevelure argentée. Quelle ne fut pas ma stupeur en voyant arriver Virgil ! Les salons de thé demeuraient la référence pour les britanniques qui se respectaient, ils étaient légion à Londres alors par quel hasard Vigil se trouvait-il être ans le mien ? Il me vit au moment où je détournai la tête et d’un pas bien assuré marcha droit vers ma table. « Comment allez-vous Winnie ?

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—Et bien, quelle heureuse surprise n’est-ce pas ? » Et sans attendre que je lui propose de s’assoir il prit la chaise pour s’installer là. Aucun e nous ne parla et e nez dans mon chocolat, je cherchais un soutien du côté des autres femmes de ce salon. « Je ne vous ai pas demandé comme votre reprise s’était effectuée, souligna t-til les mains enfermées dans ces gants. Huxley me dit que vous avez obtenu une promotion. J’en suis heureux pour vous. —Je vous ai écrit pour vous remercier. Il est tout à fait possible que mes lettres se soient égarées dans la nature. Auquel cas je vous réitère mes remerciements. —A vrai dire j’ai bien reçu votre courrier et je comptais passer vous rendre visite dans les jours qui ont suivis la réception de votre lettre. Je n’ai aucune excuse Winnie. —Je corrige un texte en ce moment qui se veut être très engagé. C’est indigeste. Cet auteur a reçu une avance pour la publication de son texte mais je ne peux me résoudre à le soumettre au public. L’édition est modeste. Je partage un tout petit espace dans une salle commune et la vue que j’ai est celle de la rue avec son passage d’omnibus et de camionnettes de livraison. Ce n’est pas très reluisant, n’estce pas ? Mais parfois je tombe sur des pépites. Un jour, un jeune homme nous a écrit. Son texte était élégant, du premier paragraphe au dernier mais la rédaction n’a pas jugé bon le publier sous prétexte que son auteur n’était pas connu. —Je comprends votre frustration. —Le texte indigeste est celui de Huxley. Il est mon amant depuis peu vous savez.

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—Vous avez fini par l’apprécier on dirait. Peut-être en serait-il autant pour ses textes ? —Oui mais je m’étais à un éclair éblouissant. Mais il fait croire que la poésie n’est pas admise dans mon monde. J’aurais aimé un peu plus de passion. » Le silence tomba entre nous deux. Dans ses pensées, Virgil ne prenait plus attention à ma personne. « Pour Charlotte se fut loin d’être intense mais elle m’est seulement apparut comme une évidence. Elle est très captivante et avec elle, on est sûr de savoir où l’on va. Tout est réfléchi, étudié et analysé. Rien ne sort jamais du cadre et les rares fois où elle est sous pression c’est lorsqu’un élément extérieur perturbe son équilibre. Son esprit rationnel se mesure dans l’harmonie de notre couple. —Et pourtant vous aimer provoquer le destin. » Il s’alluma une cigarette après m’avoir tendu son paquet. Je ne pouvais imaginer qu’il m’avait suivi uniquement pour m’entendre parler de mon boulot. « Vous voulez tracer de nouvelles voies Virgil. J’aime beaucoup le jazz vous savez. Je pourrais rester des heures à l’écouter. Mais j’aime aussi écouter Mozart et tous les autres génies qui ont marqué leur époque par leurs symphonies, leurs concertos. Je me laisserais aussi bien séduire par l’un que par l’autre. L’amour devrait en entre autant. Nous ne devons pas avoir qu’un idéal mais plusieurs ! —Je ne vous suis pas tout à fait. Huxley s’inscrit-il ans une symphonie ou une improvisation de music-hall ? Et qu’en estil de mon cousin ? Vous avez eu à cœur de jouer en sa compagnie un duo es plus

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mélodieux puis votre mouvement c’est terminé en adagio. Bientôt il faudra l’imaginer dans un requiem. —Vous êtes un peu sévère avec moi. Vous êtes tous sévères avec moi ! —C’est probablement parce que nous tenons à vous ! » Mon amie Sophie arriva plus guillerette que jamais. On s’embrassa avec chaleur et elle enserra mon visage entre ses mains gantées. Ravissante elle l’était dans sa robe pastel et son collier de perles. Un ravissant bibi recouvrait sa blonde chevelure et ses yeux pétillaient de malice. «Oh, ma Winnie chérie ! On ne parle plus que de vous dans la presse et de Lord Huxley ! Une telle notoriété n’est pas sans conséquences. Votre mère doit être enchantée de toutes ces invitations et partout l’on ne parle plus que de vous comme la petite fiancée du Très Honorable Huxley ! Vous avez tiré le gros lot ma chérie ! Votre résidence est prise d’assaut par les journalistes et à Westminster Huxley apprend à les éviter, je suppose. —Oui je ne m’étais attendue à un tel déferlement de curieux venus dans le seul but de me juger. On me voit comme une curieuse petite chose dont Huxley aurait raison de se méfier. On cite alors les frasques de mon père et ses nombreuses conquêtes féminines. En lisant de tels écrits ma mère s’arrache les cheveux en refusant de penser que même enterré son défunt mari reste un tourmenteur. —Cela vous est complètement égal Winnie, vous allez épouser Huxley et c’est tout ce qui compte pour vous ! Vous ne pourrez trouver meilleur parti dans tout notre empire et ma mère et moi avons eu la

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chance de visiter sa demeure près de St James. Vous y serez comme une reine làbas ! Comptez-vous démissionner de votre emploi dans cette maison d’édition ? —Pour le moment je travaille, acceptant de mettre les œufs dans le même panier selon l’expression de ma mère. Entre nous je compte travailler jusqu’à épuisement. Ainsi on m’enterrera avec ma machine à coudre. —Ah, ah ! C’est tout vous ça ! On dit qu’il vous envoie des parure de diamants tous les jours et que vous croulez sous les bonnes attentions de ce dernier. —Il faut admettre qu’il est généreux. Je n’ai pas à me plaindre de ce côté-là. Ah,ah ! Il est aux petits soins pour moi, toujours à vouloir m’offrir ce que je n’ai pas. Oh, Sophie que tout cela est si grisant ! Chaque matin en me levant je n’ai aucune peine à imaginer Louis affairé à organiser notre avenir tel un millier de petits lutins œuvrant de conserve pour donner forme au plus merveilleux des songes ! —Oh, winnie que c’est si touchant ! Votre imagination est si débordante. La saison bat son plein de festivités et je compte m’octroyer quelques jours dans le sud de la France pour fuir cette agitation. Viendrez-vous avec moi ? —Je pourrais mais je croule sur le travail. Le bureau n’a jamais été aussi prolifique qu’à cet instant. La raison étant que Louis y vient régulièrement pour ses écrits. Cela conduit inexorablement vers un regain d’activité sans précédent pour cette maison aussi modeste soit-elle. —Et avez-vous des nouvelles de Lord Clarence ? Il m’a envoyé un courrier charmant pour m’avertir de son départ

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pour l’Amérique. J’allais faire suivre le courrier quand son valet m’a dit qu’il séjourne quelques temps en France. —Vraiment ? Pourquoi la France ? Questionnais-je vexée de ne point avoir été informée par ce revirement de situation. —Et bien je pensais que vous le saviez, vous et lui êtes si proches ! Il ne fait jamais rien sans vous en avoir informé. Sa fiancée profite d’être sur le Vieux Continent pour visiter quelques stations balnéaires avant de s’en retourner à la grisaille des métropoles américaines. Mais peut-être ne tiennent-ils pas à être dérangés ? Clarence est du genre discret. —Vraiment Sophie, vous me surprenez. Que dites-vous si nous sortions nous dégourdir les jambes ? En chemin nous pourrions nous arrêter chez Barny’s, ils ont ajoutés de succulentes pâtisseries à leur carte et au moins là-bas nous pourrons deviser comme au bon vieux temps sans risquer de croiser un visage familier ! —J’aurais tant accepté Winnie mais je suis attendu chez un vieil ami. Mais vous, pourquoi ne pas vous joindre à nous ? S’il vous plait Winnie, dites oui ! » William Farnsworth, un financier un peu coincé s’était entiché de ma Sophie. Au demeurant je les trouvais mal assortis mais au fil de nos échanges, je découvris que William avait plus à offrir que tous les autres soupirants de Sophie. Il parlait peu mais savait la faire rire et derrière sa main gantée, Sophie gloussait comme elle savait le faire après une situation amusante. Donc William me fit bonne impression, tant et si bien que je vins à lui faire quelques confidences, encouragée par Sophie.

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« Oui je peux me vanter de connaitre Lord Harrington, il est prévenant et tout au fait juste dans son opinion. —Oui j’ai cependant entendu dire qu’il était tombé amoureux à Amalfi, la station italienne dans laquelle il descend en compagnie de son cousin. —D’où tenez-vous cela ? Questionnai-je piquée au vif. C’est insensé puisqu’il est déjà fiancé ! —Pas tant que cela. Un ami d’un ami connait Lord Virgil aussi bien que vous connaissez Miss Sophie et en temps normal je ne prête aucune oreille aux rumeurs les plus folles mais cet ami avance le fait qu’il soit prêt à rompre son engagement avec Lady de Rochester si la belle en question lui offrait son cœur. » Mon souffle en fut coupé. Quel était donc cet ami qui pouvait évoquer de telles suppositions ? Tout sourire s’effaça de mes lèvres et lentement je poussais la soucoupe vers le milieu de ta table pour y poser mon sac à la recherche de mon étui à cigarettes. « Non, cela ne peut-être possible ! —Oui croyez-le bien William, winnie se trouvait être sur place et aucune célibataire aussi intrigante soit-elle n’aurait eu l’audace de prétendre ravir le cœur de ce très séduisant Virgil. —Oui, enfin….William cette rumeur n’est fondée sur aucun événement fortuite, rassurez-vous en ! Et je connais suffisamment Lord Virgil pour savoir qu’il ne s’abaisserait pas à pareille lubie. Comment pourrait-il rompre ses fiançailles avec une personne aussi froide et censée qu’est lady Charlotte ? » Le silence s’abattit sur notre table chez barney’s, je parlais trop et à tort ; Sophie baissa les yeux avant de tenter un sourire

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en direction de son amant, ou ami, je ne sus exactement quelle place il occupait dans sa vie. William peigna sa blonde chevelure sur le côté à l’aide de sa main et poursuivit : « Comment avez-vous trouvé l’Italie ? —Charmant à tout point de vue. —J’ai informé Winnie que nous partions en France quelques jours et je me disais qu’on pourrait l’emmener avec vous, qu’en pensez-vous William, si toutefois mon amie est d’accord ? —Cela serait une excellente idée ! Lady Winnie accepterez-vous de nous accompagner ? —Oui, bien évidemment ! » Des plus heureuse Sophie attrapa ma main pour ne plus la lâcher. Au fond de moi je savais que partir en France serait une mauvaise idée mais Sophie y tenait tant et je ne pouvais décevoir une amie considérée de tout temps pour une sœur. Huxley me reçut en sa demeure de la Hemsworth House pour l’une de ces entrevues bien comme il fait où il est bon ton de se montrer entre deux diplomates, quelques brillants officiers et quelques membres d’un illustres club philanthropiques. Le majordome me précéda dans un salon occupé par Huxley et lui seul. Ce dernier me dévisagea avec une certaine pointe de froideur au fond des yeux. « Qu’est-ce que ce voyage dont votre mère parle ? —Oh ! Ainsi ma mère a ébruité le fait que j’envisage de partir quelques temps en France. J’avoue que ce voyage en Italie m’a donné des fourmis dans les jambes et je n’ai pu refuser à la proposition de mon

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amie Sophie Beckinsale. Cette dernière a fait la rencontre d’un charmant jeune homme et il serait incommodant pour elle de voyager seule en compagnie de cet homme. —Ce n’est pas ce que votre mère m’a dit. N’allez pas croire que je m’immisce dans vos affaires, seulement les rumeurs les plus folles courent à votre sujet. —De quoi parlez-vous ? —Ainsi vous l’ignorez ? Lord Virgil vient de rompre ses fiançailles et l’on ne parle plus que de cela dans tous les clubs, dans tous les salons. Lord Virgil est de nouveau célibataire et on lui prêterait une liaison remontant à Amalfi. Alors cous comprenez quelque peu mon trouble ? » Mon cœur battit à rompre. Lentement je m’assis ou plutôt m’écoulai-je. Cela ne pouvait être vrai ? « Je suis navrée pour Charlotte. Elle ne méritait pas cela. Mais…. J’espère qu’elle ne pense pas que je puisse être à l’origine de cette séparation ! Huxley, que savezvous à ce sujet ? —Cela ne sera pas facile à entendre mais certaines personnes sons assez pernicieuses pour nuire à votre réputation. Je ne dis pas que lady Charlotte soit ce genre de personne, néanmoins il est possible que dans votre entourage comme dans le mien il y ait des personnes mal avisées pour…. —Alors je devrais être vue en public près de Virgil pour démonter certaines rumeurs, qu’en pensez-vous ? Ainsi toutes ces mauvaises langues médisantes constateraient par elles-mêmes que mon comportement n’a rien de répréhensible. —Votre ami Clarence est en France d’après ce que je sais. Mieux vous vaut

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éviter tout nouveau scandale. Reporter à plus tard votre périple sur le sol français. —Je suis certaine que tout cela n’est qu’une crise de sa part. Une sorte de crise de conscience mais que cela s’arrangera si Clarence venait à le raisonner. Clarence reste mon ami et je connais l’aversion qu’il éprouve face aux personnes qui trahissent leurs convictions. » Huxley s’assit face à mon fauteuil. Il n’était pas loin de huit heures du soir, dans moins d’une heure le maitre des lieux passerait à table. La porte-fenêtre donnait sur le quartier de mon enfance, là où depuis la nursery je voyais les blanches demeures de style regency alignées les unes contre les autres. Huxley cherchait à lire dans mes pensées. Il se maitrisait pour ne pas exprimer ses pensées ; son visage perdit son éclat et maintenant livide, il semblait arborait le visage fragile d’une poupée de porcelaine. Il tira alors un mouchoir de poche de son gilet pour s’en éponger le front. « Si vous deviez partir en France alors je vous accompagnerais. —Vous n’y pensez pas ! Huxley, je…. Vous avez fait ce qu’il a été possible de faire pour me sortir de ce guêpier dans lequel je m’étais fourvoyé par mégarde mais maintenant je trouverais cela déplacé de votre part de me proposer plus. —Vous et moi sommes des amants. Nous avons consommé la mariage avant même avoir échangé nos vœux et mon devoir reste celui de vous conduire à l’autel. Je m’y suis engagé et je ne m’y déroberai pas. Ce mariage est la seule garantie que vous ayez quant à votre future situation financière. Je ne suis pas idiot au

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point de ne pas remarquer cette petite lueur briller à chaque évocation de Virgil. —Nous avons grandi ensemble. C’est là la seule raison de l’intérêt que je lui porte. —Je ne suis pas là pour vous juger. —Bien-sûr que si ! Votre regard en ce moment me juge. Depuis le début vous vous plaisez dans ce rôle de chevalierservant assez complaisant pour sauver la vertu de la belle, prisonnière d’une relation amicale devenue compliquée. J’ai dans l’idée de partir, loin d’ici et sans votre permission. —Est-ce raisonnable de partir? Vous risqueriez de vous perdre et vous précipiter vous-même dans votre longue chute. —C’est un risque que je prends. Merci pour tout Huxley mais je ne vous aime pas assez pour vous voler à une autre. Bonne continuation pour la suite ! »

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CHAPITRE Un ami arriva et les enfants se précipitèrent vers l’arrière du véhicule. La mission protestante de Bombay restait cet havre de paix recherché dans toutes cette ville pour son accueil et toutes les richesses que l’on pouvait y trouver. Les enfants et moi aimions cet endroit où l’amour régnait. La veille nous avions fabriqué des moulins à vent. Les petits sont très appliqués et bien que je ne parle pas encore suffisamment leur langue nous arrivons à nous comprendre mutuellement. Ils ont entre trois et sept ans et tous sont orphelins. Il m’est difficile de ne pas les aimer, alors quand l’un ou l’autre nous quitte pour retourner dans la rue je ne peux manquer de pleurer. Quand ils partent ils ne reviennent jamais ; la ville les dévore pour ne plus jamais les recracher. De grands changements s’opéraient en aide. Le leader du mouvement, le très populaire Gandhi faisait parler de lui dans toute la presse. Dans cette mission l’on parlait de lui comme du seul homme capable e se dresser contre l’Empire britannique. Il en fallait de la détermination pour se dresser contre ce gouvernement. Les Anglaise multipliaient les arrestations et les prisons menaçaient d’être montrées du doigt par leur surpopulation carcérale conduisant aux épidémies les plus meurtrières. Paqa vint me trouver dans le jardin. Un Anglais réclamait après moi. Le petit essoufflé parlait un anglais approximatif malgré les cours dispensés dans cette pension et dont il bénéficiait. « Il dit venir de Calcutta. Et veut vous parler, là-bas dans le patio ! » Il me traina

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derrière lui. là je manquais de m’évanouir en voyant Clarence fixer un détail architectural. Autour de lui gravitaient nos petits qui tel un essaim de petite mouches volantes partir dans un même mouvement vers les marches du logis en faisant tintinnabuler leurs petites clochettes. Au moment où Clarence se retourna, je sus qu’il me reconnut après m’avoir senti. Il se passa un court instant pendant lequel aucun de nous ne semblait y croire. Derrières les fenêtres en ogive donnant sur le jardin, les femmes devaient l’observer en se demandant bien ce qu’il pouvait ficher ici. L’une d’elle, certainement Sherwani prendrait son courage à deux mains pour l’interroger avec circonspection. « Clarence ? » la seconde d’après j’étais dans ses bras partagée entre les larmes de joie et les cris de stupeur. « Je ne peux pas croire ça ! Si seulement j’avais pu imaginer cela. Mais comment vas-tu ? Et comment va ta femme ? Etez-vous à Bombay pour vos vacances ? Est-elle ici avec toi ? Mais ne restes pas là je t’en prie, suis-moi ! Tu dois mourir de soif, il fait si chaud ici qu’on vient à craindre la sécheresse ! Viens, je vais te présenter aux autres ! » Cela me prit vingt minutes. Je voulais le présenter à tout le personnel travaillant ici, soit une dizaine de personnes dont les noms si difficiles à prononcer rester une épreuve pour les visiteurs. Gentiment il répétait leur nom sans même les écorcher et une fois la visite terminée, il accepta une tasse de thé préparée par la doyenne de cet établissement et à l’ombre sous la coupole je serrai sa main ans la sienne.

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« Quelles nouvelles m’apportez-vous de Londres ? Comment va ma mère ? —Aux dernières nouvelles, elle se portait comme un charme. C’est son ami Lord Holstein qui m’a dit où vous trouver. Sans cela je serai encore à chercher. —Vous plaisantez je suppose ! Mon voyage n’a rien d’une fuite ! Disons que je me suis un peu éternisé mais cela en vaut le coup. C’est dépaysant ici, aux antipodes de ce qu’on pourrait trouver sur notre ile. J’enseigne ici vous savez. La littérature pour qui veut parfaire ses connaissances. —Oui, vous semblez être épanouie. Il fait dire que c’est charmant, murmura ce dernier avant de se perdre dans ses pensées. Quand comptez-vous revenir en Angleterre ? —Donc c’est ma mère qui vous envoie me chercher ? —Elle se dit très inquiète quant à votre situation. Vous avez, semble-t-il plus aucun shilling en poche et…. —Je gagne ma vie à Bombay ! Elle devrait s’en féliciter. Je ne suis pas l’une de ces oisives, femmes de ces diplomates fières de leur prestige qui passent sans même un regard pour ce peuple méprisé. Dites-lui que je n’ai pas l’intention de rentrer ! Parlez-moi plutôt de l’Amérique ? Est-ce aussi décevant de ce qu’on lit dans la presse internationale ? —ce continent vous plairait. —Je n’en doute pas ! Et comment va notre chère Sibyl ? Apprécie-t-elle les saveurs de l’Orient ? Questionnai-je en versant le thé dans les tasses. Cela doit lui paraitre irréaliste. Et avez-vous des nouvelles de Virgil ? » La question sortit spontanément. Il me parut important de savoir ce qu’il devenait.

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Clarence se raidit sur sa chaise et son électrisant regard me sonda. La petite Nalini passa ses bras autour de mon cou comme elle aimait tant le faire et sa joue moite se posa sur la mienne. « je pensais que vous accepteriez de ma faire visiter cette ville qui pour vous n’a plus de secret. Par où commencerionsnous ? —Clarence je vous présente Nalini, l’une de mes petites protégées ! n’est-elle pas adorable avec son regard malicieux et son petit nez brillant ? Elle a été abandonnée dès son plus jeune âge, livrée à elle-même elle n’avait aucun avenir ici mais maintenant, elle est la réincarnation de la joie. Que me disiez-vous sur Virgil ? —Je vous parlez de visiter Bombay. Certains de mes amis n’ont jamais mis les pieds en Inde et ils se feront une joie d’avoir un guide tel que vous, Winnie. —Vos amis Américains je suppose ? Les amis de votre épouse ? —Ils sont pour la plupart es ingénieurs, des hommes d’affaires et leur argent pourrait être grandement apprécié dans l’économie de ce pays. —Si vous dites cela, c’est que vous n’avez plus foi au modèle britannique ? Cette Sibyl vous aurait-elle fait oublier vos racines, Je vous taquine Clarence. Il n’y a rien que je puisse vous refuser vous savez. —Alors j’aimerai que vous veniez prendre le thé en notre compagnie ce jeudi après-midi ! L’ambiance sera très bon enfant car apprenez que mes amis sont ce qui se fait de plus humbles outreAtlantique, sourit clarence, le nez ans sa tasse de thé, ils ne manqueront pas de oous trouvez rafraichissante. Puis-je compter sur vous ? »

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Les rues de Bombay grouillaient de monde comme à son habitude. Traverser certains quartiers demandait patience et dextérité ; à tout moment l’on pouvait se retrouver écraser par une charrette tiré par un bœuf énervé par les coups de fouet, à moins que cela ne soit les chevaux, mulets lancés à vive allure dans les artères tortueuses de cette cité. Les rares voitures klaxonnaient tant bien que mal sans que le problème ne change. La main dans cette de Nagina je me faufilai à travers les véhicules, les autres piétons et en sueur j’atteignis l’extrémité de la rue pour déboucher sur une grande place. Ma petite Nagami piaffait d’impatience à l’idée d’accéder à ma requête. Le voile de mousseline sur la tête, la chemise de soie collant à mes bras je pressais le pas comprenant qu’à chaque instant mon destin pouvait être à jamais sceller. Arrivées à l’adresse indiquée la veille par clarence je dus me mettre à l’évidence qu’il ne cherchait pas à ‘m’intimider avec ses nouvelles relations. Cependant à la porte de l’édifice, un gros monsieur et son épouse me bousculèrent pour pénétrer dans une voiture noire et luxueuse recouverte de poussière conduite par un autochtone. Une fois pénétrée ce lieu je dus me séparer de la petite fille afin de me soumettre au règlement condamnant tout Indien à rester soumis au gouvernement britannique. Un type avec de grosses lunettes rondes me dévisagea de la tête aux pieds, les cheveux noirs plaqués sur son crâne en forme de tête d’épingle. « Lord Clarence m’a dit que je pourrais le trouver ici !

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—Et qui le demande ? Questionna ce dernier en sifflant entre ses dents. —Lady Mills-Weston, répondis-je timidement gêner d’avoir à décliner mon identité. Après quelques salamalecs, on m’abandonna dans un salon déserté puisque seulement occupé par un vieux couple de moustachus trop concentrés ans leur lecture pour me remarquer. Un énorme ventilateur tournoyait au-dessus de notre tête et après une demi-heure d’attente je me décidai à partir quand en me retournant je le vis, lui, dans l’embrasure de la porte, la cigarette se consumant lentement entre ses doigts. Il ne souriait pas comme abusé par cette vision de moi en petite bourgeoise ; le profil-type la petite fonctionnaire sans le sou portant la même chemise depuis des semaines, une jupe défraichie et des souliers aux talons abimés. Figée sur place je n’osai pas même respirer de crainte que cette vision ne s’évanouisse. « Lady Mills-Weston, finit-il par articuler sans grande conviction. —Oui, c’est bien moi. Comment allezvous ? » Il ne répondit rien, les sourcils froncés et les lèvres serrées. Il inspira profondément en hochant la tête avant de coller sa cigarette entre ses belles lèvres. « Je vais bien. Mais on ne peut pas en dire autant de vous. Vous faites peine à voir, milady et il est certain que je ne vous aurai pas reconnu si le concierge m’avait di’ qu’une certaine lady Mills-Weston attendait au salon. » Etat-je à ce point lamentable ? Cette pensée me contraria. En faisant le choix de cette vie, l’Inde m’avait révélée mais au regard de certains j’aspirais la pitié. Ma fierté ainsi touche, je dressai la tête pour

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aller régler ma consommation. Au moment où j’allais régler, Virgil me devança. « Que dites-vous si nous prenions un autre verre vous et moi ? On pourrait échanger sur le temps qui passe qu’en dites-vous ? —Je vous prie de m’excuser mais je dois rentrer. Il y a un petit moment que j’attends ici et j’avoue être un peu lasse. Ayez l’amabilité de saluer Clarence pour moi. Je regrette seulement qu’il ne soit pas venu. Bonne journée Milord ! » Je tournai les talons sachant que je le regretterai de nouveau. Combien de nuit lui consacrerai-je ? Combien de longues heures passer à me dire que tout cela était nécessaire ? « Winnie, tout à fait entre nous, je suis heureux de vous savoir libre quand beaucoup n’aurait pas eu le courage de faire ce que vous avez fait. —C’est gentil de votre part. M’affranchir de cette vie passée était pour moi une nécessité. Rien ne pourrait entacher mon bonheur et il me plait d’être ici, au milieu de ces gens sont si humbles, si purs. C’est plus que je ne l’aurai imaginé. » Virgil ne trouva rien à répondre et je lis une pointe de déception au fond de son regard. Il remua ses lèvres, pourtant aucun son n’en sortit. Il laissa la cigarette se consumer entre ses doigts, perdu dans ses réflexions. « Et vous travailler dans un orphelinat ? Ceci est très charitable. Depuis mon arrivée, j’en ai visité cinq et force de constater qu’il y aurait quelques aménagements à prévoir compte tenu du nombre de résidants en proportion du

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nombre de paillasses allouées. Je travaille sur ce problème en ce moment. —Vraiment ? » Mon intérêt devint grandissant et lui m’invita à disposer d’un fauteuil en osier. « Oui, pour être tout à fait exact, c’est l’une des prérogatives qui adjoint aux membres de notre prestigieuse communauté comprenant attaché diplomatique, gouverneur et vice-roi. Je suis tout à fait disposé à visiter le vôtre si vous daignez m’en parler. —A proprement parlé ce n’est pas vraiment orphelinat. Les personnes à l’initiative e ce projet, les très philanthropiques Mr and Mrs More et Rodgers, Hamilton et Fry sont des puristes en la matière et préfèrent parler de Pension. A l’origine le bâtiment servit de lieu de résidence pour les Anglais au service es ambassades du comté. Le bâtiment a connu son âge d’or dans les années 1876 avant de tomber en décrépitude. Les rares à le fréquenter en firent une sorte de gargote récupérant des dons où ils pouvaient. Ce n’est qu’en 1910 que ce lieu devint un lieu de bienfaisance compte tenu de sa situation géographique. Placé où il est les bonnes âmes n’ont pas renoncées à y passer pour y installer un dispensaire dans l’aile gauche. Le dispensaire s’agrandit avant d’être fermé par la commission d’hygiène de ce district. Le gouverneur de Bombay fit d’un mauvais œil l’ouverture d’un lieu sanitaire au milieu de ce carrefour. L’alternative fut vite trouvée. Un orphelinat y fit donc le jour et les co-fondateurs insistent pour parler de pension, puisque nous y recevons également des jeunes mamans, des familles privées du minimum vital et… »

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Je m’interrompis un court instant au miment où le serveur prit la commande de Virgile. Deux cafés noirs et du lait. Bien vite je repris mon récit où je l’avais laissé. « …et tout le monde y vit en parfaite harmonie. L n’y a pas de problèmes de castes là-bas, on y vit avec ce qu’on possède et si vous avez l’occasion de vous y rendre vous y apprécierez le style rococo combiné au style colonial. Tout y est fait pour qu’on s’y sente bien. Le bonheur des enfants est notre gage de réussite. Vous séjournez à l’hôtel n’est-ce pas ? Et bien sachez qu’on offre un service hôtelier digne d’un palace anglais et….je parle sans discontinue, vous devez me trouver bien prolifique n’est-ce pas ? —Cela me ravit que vous en parliez avec autant de passion. Mais continuez je vous prie. Peut-être aurais-je envie d’y séjourner quelque temps ? —Donc tout cela est divin à l’image e ce qu’on peut trouver dans cet endroit de l’Asie ! Parlez-moi de ce programme d’aide. Avez-vous des fonds suffisants pour promouvoir notre établissement ? —Oui comme vous devez vous en doutez j’ai accepté un poste ici auprès du gouverneur et pour l’heure je n’a pas de date de retour. Mon cabinet se doit de financer certains projets dits sociaux car avec la crise qui sévit dans ce pays nous sommes en droit de nous demander si demain nos intérêts commerciaux et politiques ne seront pas minimiser par l’action des nationalistes de cette colonie. —Si vous pouviez faire quelque chose pour ces gens j’en serais très heureuse. Nous avons de gros besoins en approvisionnement. Les Anglais sont devenus on ne peut plus frileux quand il

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s’agit e mettre la main à la poche et les seules aides dont nous bénéficions nous préviennent de mécènes, de vieux lords sensibilisés par l’héritage de ces lieux plus que par le sort de leurs résidents. —Je prends note de tout cela Winnie. Je note que vous semblez très préoccupée par la trésorerie de votre pension et que vos demandes concernant principalement le côté administratif, vrai ? —Oui, nous devons faire face aux autorités locales qui n’entendent pas grand-chose à la détresse de tout un peuple qu’on préfère parquer pour des normes de sécurité dans leur bidonville, si possible disposées loin du cœur névralgique de cette cité. La commission d’hygiène a vu d’un nouvel œil l’arrivée d’un dispensaire et craint dans un avenir proche que les petits enfants et familles que nous hébergeons ne viennent s’ajouter à la dure réalité des autochtones accusés à tort d’être un frein à l’économie de cette région. —Tout cela sera mentionné dans mon rapport, soyez-en certaine. —Oui, en vous, je peux avoir confiance. Tant d’Anglaise nous promettent la lune mais aucun ne bouge le moindre petit doigt devant la difficulté juridique et administratif que ce problème présente. Maintenant que vous êtes là, les choses s’arrangeront d’elles-mêmes ! » On plongea tous deux le nez dans notre tasse. Virgil soutint mon regard avant de me tendre son paquet de cigarette. Je n’avais pas fumé depuis un petit moment et je craignais que le tabac ne brûle mes bronches. Pourtant j’acceptais sa cigarette et après l’avoir faite rouler entre les doigts,

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je la plaçai entre mes lèvres pour me laisser allumer par Virgil. « J’étais bien loin de penser que vous reviendriez en Inde. C’est un lointain souvenir pour vous, non ? Quitter votre comté chéri a du vous quitter des efforts surhumains, non ? Oubliez ce que je viens de vous dire, il m’arrive parfois de me montrer si peu diplomate. J’espère que vous n’êtes pas venue ici dans le but ultime de tout révéler de mes activités à Huxley ? Nous nous sommes séparés fâchés vous savez mais je n’étais plus vraiment moi-même avant de décider de lever les voiles vers l’Asie. —Il s’en remettra doucement. Huxley est un combattif. Quant à moi l’idée de retourner en Inde me démangeait depuis un certain temps. » Virgil me plaisait. Inutile e le nier ; chacun de ses regards réchauffait mon cœur et plus que jamais, j’éprouvais le désir de le serer dans mes bras pour me laisser dévorer par la passion. Un sourire apparut sr ses lèvres en réponse au mien. « Quand comptez-vous visiter notre pension ? Il est important que je vous dégage une heure dans la journée que vous puissiez profiter au mieux de notre savoirfaire. » A ce même instant entra Clarence. Il nous aperçut et avança à notre table avec grâce, serra une solide poigner de main à Virgil avant e porter la mienne à ses lèvres. Il s’excusa au nom de ses amis coincés dans un interminable malentendu concernant la visite chez une dignité. Après quoi il s’assit près de moi. « Je disais justement à Virgil que je n’allais pas tarder à rentrer. L’organisation de la pension n’a rien à envier à l’armée

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coloniale. Virgil, ce fut un plaisir de vous revoir ! » Nagami se trouvait être dehors à m’attendre et jubila en me voyant revenir accompagnée par ce gentleman anglais qui récemment avait couvert mes petits de sucrerie. Au bras de ce dernier notre retour fut chaotique et à inscrire dans les annales de circulation de Bombay. Cette nuit-là je dormis d’un sommeil de juste sous ma moustiquaire. Le lendemain j’eus la confirmation de la visite officielle de Sir Harrington par l’entremise de Clarence en personne. Nous primes tous deux un thé darjeeling ans le patio, moi affublée d’une robe de mousseline dont la couleur incertaine masquait la poussière et les saletés ramassées ici et là. Arrivée dans cette pension la coquetterie me faisait défaut ; on ne me demandait pas de paraitre mais d’être, cela expliquait alors mes écarts de conduite vis-à-vis de l’élégance du vieux continent ont certaines belles expatriées aimaient à représenter avec cet enchevêtrements de belles pièces et de couvre-chefs tous plus seyants les uns des autres. Clarence affichait un sourire conquis, cette expression dont j’avais si souvent été habituée me rassura. Le mariage ne semblait ne pas l’avoir éloigné de sa bonhomie ; son regard pétillant de complaisance, ce ravageur sourire et son attitude de bon prince furent appréciés par tous, des enfants aux employés de maison. « mes amis et moi comptons prochainement visiter le nord du comté comme j’ai trouvé à vous dire et j’ai pensé à juste titre que vous aimeriez être de la partie. Il s’agirait d’une petite virée dans

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les terres, là où la civilisation n’a aucune emprise sur les hommes. Cela vous laisse songeuse on dirait. Auriez-vous quelques objections à me formuler ? —Oui, c’est mal me connaitre de penser que j’accepte sans vous poser la moindre question. J’ignore tous de vos amis et le dernier voyage que nous ayons fait ensemble a eu pour effet de me jeter dans les bras d’un homme dont l’évocation du nom seul, suffit à me dresser les cheveux sur la tête. —Si vous pensez à Lord Huxley, je suis contrarié que vous ayez à penser ça de lui. Nous sommes lui et moi en bon terme et avoir fui ce mariage pour concrétiser vos projets ne me semble pas plus sage que notre icare s’approchant du soleil. —Je ne vous comprends pas Clarence, soulignai-je vexée qu’il vienne à me parler de cela. Vous continuez à me juger alors que vos connaissez les motifs de mon départ. Vous voulez savoir ce que j’apprécie dans cette vie qui est aujourd’hui la mienne ? » Il posa sa tasse dans sa soucoupe tandis que son regard se voila. Une petite voix dans ma tête m’encourageait au silence, cependant je ne pouvais le laisser déraisonner de la sorte. « J’apprécie me retrouver là sans avoir à jouer un personnage. Le matin je me réveille et je prends mon café sur la terrasse baignée par un soleil chaud et le rire des enfants jouant dans la petite cour. Ici je suis libre de porter les tenues que je souhaite porter sans avoir à choquer quiconque offusqué par le mauvais choix de matières en adéquation avec la saison ; Clarence, ici, je n’ai de compte à rendre à personne et je peux chanter à tue-tête si

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l’envie m’en prenait ou bien m’assoir dans la rue avec ces Intouchables sans que personne ne viennent troubler ma quiétude. Si vous ne voulez pas comprendre ça alors soyez sage de ne pas me fréquenter, cela vaudra mieux pour vous ! Votre si charmante épouse a du vous mettre en garde contre l’horrible créature que je suis ! —Alors c’est donc ça Winnie, vous ne supportiez pas ‘avoir à vous justifier auprès de femmes comme Sibyl ? Vous sentiez-vous à ce point menacée ? —Oui ! je suis facilement impressionnable. C’est pour cette raison d’ailleurs que votre ami Huxley crut bon en venir à bout de mes incertitudes. —Quitter l’Angleterre était donc la seule solution pour vous ? Croyez-vous que vous puissiez vivre éternellement e cette façon ? N’importe quoi pourrait arriver ici et il vous faudrait alors revoir vos prétentions à la baisse. Et vers qui vous retourneriez-vous si demain vous deviez retourner demander assistance auprès de cette société qui vous effraie tant ? Quels amis trouveriez-vous sages de contacter ? Votre réputation reste encore à préserver, croyez-moi. —Vraiment vous croyez ? Tout Londres s’est imaginé que je nourrissais une liaison avec Virgil et ce, depuis notre excursion des plus pathétiques en Italie. Certains m’accusent d’être à l’origine de la séparation de leur couple et vous voulez me voir supporter pareilles calomnies ? —Non, vous savez très bien que non ! —Huxley est un mon ami pour vous je n’en dote pas mais je ne pouvais vivre dans le mensonge en l’épousant. Cela de toute façon aurait été contraire à mes

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idées. Clarence, vous avez fait un bon mariage avec une personne fiable, c’est tout ce qui importait pour vous. C’était là votre destin et je m’en réjouis. Si c’était vous qui vous seriez retrouvé à la place de Virgil à renoncer à ce beau mariage alors je n’aurai plus été capable de me voir en face. —Pourtant vous aimez Virgil, n’est-ce pas ? —Je l’aime beaucoup, oui. Avouai-je en détournant la tête pour ne pas avoir à affronter son regard inquisiteur. Virgil est très attachant mais l’amour que je lui porte est plus récent, il est au stade embryonnaire alors que pour vous mon respect est autre. Il me semble impossible de vous blesser quand je pourrais me montrer odieuse envers Virgil. » Un long regard fut échangé. Les yeux de Clarence me défigurèrent. Plus que jamais je fus nue à ses yeux et s’il n’avait pas été l’époux de cette maudite Sibyl je me serai jetée à son cou pour baiser ses lèvres. « Winnie, vous êtes culotée. —Oui je le sais. Ce n’est pas une de mes principales qualités non ? « Il répondit par un sourire, le regard rieur. Il lui arrivait d’apprécier mon humour quand mon humeur faisait défaut. « Vous n’avez pas idée du paquet de merde que vous laissez derrière vous parce que vous êtes une petite fille gâtée. Votre mère n’a jamais su vous refuser quoique se soit, votre père avant elle. Et puis vous avez dérouté plus d’une de mes potentielles petites fiancées avec votre grand sens de la tragédie. Tout se serait passé autrement si Virgil n’avait trouvé à vous revoir après ces longues années

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d’ignorance. Et vous saccagée son mariage à venir en entrant de nouveau dans sa vie. —J’en suis navrée, murmurai-je en fixant un détail du plateau d’argent. Pourtant vous devez savoir que je n’y suis pour rien dans cette histoire ! Ce fut un mauvais concours de circonstances. —Et maintenant ? Trouverez-vous à l’éconduire maintenant que vous avez trouvé votre petit coin de paradis ? cela ne vous va pas de jouer les âmes perdues, les bourreaux de cœur et les courtisanes ? Virgil pourrait vous apportez tout le bonheur que vous souhaitez dans vous donner le moindre mal. Il vous suffirait seulement e l’aimer. » Deux jours plus tard Virgil arriva pour visiter la pension et profitant d’un coin ombragé je m’approchais de lui. il sentait bon. Il m’était difficile de ne pas résister à son odeur et les yeux fermés je m’imaginais être dans ses bras, au clair de lue assis tous deux sur l’un de ces temples hindoux abandonné dans la jungle. « Winnie, est-ce que tout va bien pour vous ? Asseyez-vous s’il vous plait ? Doisje faire venir quelqu’un pour vous apporter un verre d’eau ? —Non ! Certainement pas ! Je veux seulement rester près de vous sans que personne ne nous entende, ni ne nous voit. Nous pourrions être invisibles le temps d’un instant. Qu’en dotes-vous ? » Ma main glissa sur la sienne pour l’enserrer. Assis près de moi Virgil n’osait bouger un orteil de peur que le rêve ne s’efface. « Comment avez-vous survécu à ces derniers mois sans personne à aimer ? Vous avez du imaginer le pire me

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concernant. Vous avez du vous dire que je vous avais abandonnée ? —Il semblerait que je n’étais pas tout à fait prêt à vendre Wyncott, répondit ce dernier en posant sa main sur la mienne et ainsi fermant cette étreinte. Après avoir rompu mes fiançailles, Huxley n’a pas osé reformulé son offre alors j’ai attendu le moment opportun pour vous rejoindre. —Et personne n’a cherché à vous en dissuader ? —Pourquoi auraient-ils eu à le faire ?

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[Epilogue]

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Dépôt légal : [octobre 2015] Imprimé en France

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Heures des Codes  
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