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LA DIALECTIQUE DU BOUDOIR

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Du même auteur Aux éditions Polymnie Antichambre de la Révolution Aventure de Noms Cave des Exclus Chagrin de la Lune Désespoir des Illusions Disciple des Orphelins Erotisme d’un Bandit Eté des furies Exaltant chaos chez les Fous Festin des Crocodiles Harmonie des Idiots Loi des Sages Mécanique des Pèlerins Nuée des Hommes Nus Obscénité dans le Salon Œil de la Nuit Quai des Dunes Sacrifice des Etoiles Sanctuaire de l’Ennemi Science des Pyramides Solitude du nouveau monde Tristesse d’un Volcan Ventre du Loup Vices du Ciel

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Villes des Revenants

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MEL ESPELLE

LA DIALECTIQUE DU BOUDOIR

Polymnie

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© 2014 – Mel Espelle. Tous droits réservés – Reproduction interdite sans autorisation de l’auteur.

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[Dédicace]

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Quand on évoque les années 1790, on cite les Philosophes et tutti quanti, dans mon cas les Années-lumière sont avant tout Londres, des danses enfiévrées dans les salles de bal pleines à craquer de noctambules, le vin pétillant coulant à flot et du lustres scintillant de mille feux ; évoquons aussi la fièvre des toilettes : robes à panier entassés par centaine dans la garde-robes, chapeaux, fichus en toile d’indienne, souliers trop précieux pour supporter les chaussées trempées de cette capitale jamais endormie ; les ballades à cheval au Hyde Park, au Regent park et là où tous les cavaliers émérites se retrouvent pour faire valoir leur ardeur à rivaliser avec autant de Pégase ; jamais épuisée, toujours sur le qui-vive à l’affût de la moindre fête, réception, œuvres de charités, galas joyeux et festifs organisés par une Ladies soucieuse de marier les filles de ses relations et j’en passe ; les jours succèdent aux jours à une cadence infernale, à peine levée, il nous faut décacheter les enveloppes, répondre favorablement à une invitation, s’habiller et s’apprêter (ce qui entre nous occupent une bonne partie de la matinée), manger sur le pouce pour ne pas dire picorer en raison de nos corps de baleine serrés à outrance, monter en voiture après avoir remis au cocher l’adresse de ladite invitation. Londres c’est un peu la Tour de Babel, on en perdrait presque son latin. Mais Londres est bien plus que cela.

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Chapitre 1

PENSEE DU MOIS DE JUIN 1791 Diane de Choiseul. Mon nom désormais apparaissait associé à celui de Lady Elisabeth Hawthorne. Mon avenir, semblait désormais tout tracé. Lady E. a toujours su s’entourée des meilleurs ; sa bonne fortune ouvrait toutes les portes et son esprit, celui des hommes. Lady E. possédait de nombreux attelages, de grandes demeures dont celle de Gifford Hall, notre résidence principale. La demeure de style géorgien en imposait par ses pierres blanches et cet étalage de luxe contrastait si fort avec la modeste résidence de Gabriel Campbell-More sur la Fleet Street. Au moins, là-bas, il était aisé de glisser sur le parquet sans risquer d’accrocher un rideau de soie cramoisie, ou bien de casser un précieux vase de Chine, érafler un vieux meuble d’époque au bois de merisier ; sans parler des dorures sur les portes, les lustres si chargés qu’un souffle pouvait décrocher ; à Gifford Hall, on chuchotait, on marchait doucement pour ne pas dire sur la pointe des pieds, on laissait les domestiques effectuer leurs besognes et surtout, on laissait s’exprimer Lady E. Plus encore quand elle le faisait sur des sujets traitant de la politique, les députés de tel parti siégeant au parlement. Il restait déconcertant de l’entendre bavasser pendant des heures sur Pitt et son adversaire de toujours, Fox. A Gifford Hall, il fallait se plier à une certaine étiquette digne du palais de Versailles ou de celui de Saint-James ; lever aux aurores

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afin de respecter les codes de préséances imposées par cette richissime femme (elle recevait quantité de visiteurs, amis ou ennemis dans son cabinet et traite de sujets divers et variés) et pour qui n’a pas l’habitude, cela ressemblait à l’une de ces parades militaires. Pour la petite émigrée créole que j’étais, il s’agissait d’apprendre à jouer du piano-forte aussi bien Wolfgang Amadeus Mozart et comme je n’ai ni son talent ni son génie, Lady E. s’acharnait à me donner des leçons auprès de maître Giacometti, un Milanais parlant anglais aussi bien que je parlais l’allemand. Il restait par conséquent de s’entendre tous trois sur la musique. Cours de chant, de solfège, de piano-forte ; danse et cours de maintien, il ne fut pas rare que je décroche, quelque peu préoccupée par ce que j’aurais à accomplir par la suite en compagnie de Miss Gerson, Annabelle Gerson, mon Anna B. la reine des « Potins Mondains » ; nous tenions notre petite rubrique intitulé : le Bal des Hirondelles. Londres sans mes amies de longue date serait qu’une revue militaire. Mes amies appartenaient à la Gentry, d’imminentes famille auprès qui je devais user de toutes les politesses. Lady E. me reprenait sur ma diction, la bienséance et toutes ces petites choses qui distinguent une femme de l’autre. Il me fallait jouer le jeu au risque de la voir fulminer et me priver de sorties : l’ultime menace pour me faire tenir une heure en salle de leçon. Nous sommes en juin, le 5juin 1791 et comme tous les vendredis soirs ce fut la traditionnelle sortie à l’Opéra, celui du Roi ; où les loges sont attribuées au rang. Lady E. a la sienne encadrée d’une cohorte d’admirateurs, l’un n’allant pas sans l’autre. Pour l’occasion on revêt nos plus belles toilettes, ces dernières étaient si chargées qu’il

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devenait difficile de s’assoir sur ces fauteuils sans risquer de perdre l’équilibre. Tout un parterre de gens fortunés lorgnant du côté des loges, les jumelles collées au bout de leur nez. Il faut être vu, c’est le mot d’ordre ! Pas un Opéra sans salamalecs de ces nantis se précipitant pour baiser la main de Son Excellence. Coven Garden c’est le paradis pour qui aime les Concertos et ballets ; après une telle représentation, nous étions si lasses que nous ne pensions qu’à rentrer savourer le plaisir d’un chocolat bien chaud. Parmi les bonnes relations de Lady E. nous pouvions compter sur le huitième Duc du Berkshire, Lord John Waddington amateur de purs-sangs et grand ami de William Pitt. Ce dernier disposait d’une loge voisine à la sienne et avant le début du spectacle il venait nous saluer, glisser quelques mots de politique et disparaître, accompagné par ses fidèles adulateurs. On jouait Don Juan ce soir et derrière mon éventail je mourais de chaud, non pas qu’il fasse torride comme au coin du feu mais bien parce que l’émotion du lieu me donnait des couleurs. Néanmoins un tout autre transport en pouvait être la cause. Lord James Ascot-Byrne, ce bel éphèbe d’une puissante famille d’Ecosse se trouvait être là. A plusieurs reprises je l’avais croisé sans jamais échanger avec lui que des regards furtifs et de banales réflexions sur le temps. Lord James est un ange venu troubler la quiétude des vierges, un bel Apollon digne d’être reproduit par Michel-Ange. Ce bel homme taciturne était promis à Lady Eugenia Crawford, une ravissante femme dont on s’arrachait le sourire d’un salon à l’autre. Eugenia était de bonne compagnie et Beth jalousait ses traits fins et son élégance copiée par de jeunes ambitieuses.

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Sachez voir que j’appréciais avant toute chose les bals et la fièvre qu’on y trouvait. On se bouscule, on s’apostrophe et on danse jusqu’à épuisement. Celui de la semaine dernière fut une parfaite réussite. Avec Beth et Anna B. on se trémoussa comme des damnées ; bien que je ne connaisse pas toutes les figures de menuets, quadrille ou autre, j’avais pu me débrouiller sans paraître gauche à en rougir. Et fait mémorable à souligner d’un trait dans les annales des soirées mondaines de Londres, j’ai dansé avec James Ascot-Byrne sur une musique assez intense, faite pour vous extirper le cœur de votre poitrail. Ce fut un excellent cavalier qu’on se le dise ! J’aurai aimé danser avec lui toute la soirée, mais Lady E. aurait dit que cela n’était pas convenable. Au bout de trois danses seulement, tous auraient jacassés parlant de possibles fiançailles avec un homme déjà promis à une autre. Son regard accrochait et j’aimais à me perdre dans cet océan de sensations. Je ne cessais de penser à lui, harcelée jusque dans mes songes. Donc, à la fin du premier acte, il vint en loge nous saluer. Pas un regard pour moi. La question était : suis-je à ce point si quelconque ? « Aimez-vous cet Opéra, Milord ? » Et Lady E. m’interrogea du regard, l’un de ces regards accusateurs craignant que je me perde dans quelques familiarités. En public, elle n’appréciait guère mes remarques. « C’est un excellent Opéra Miss de Choiseul. Veuillez m’excuser Votre Grace, j’ai encore quelques relations à saluer ! » Oh, le rustre ! Un excellent opéra, Miss de Choiseul…il ne trouvait que cela à dire ? Je décidais de ne plus jamais lui adresser la parole. A partir de cet instant nous resterions des étrangers l’un pour l’autre. Lord Ascot-Byrne fut immédiatement

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remplacé par Waddington et je retrouvais ainsi mon sourire. Il me complimenta sur ma mise. « Pourquoi ne monteriez-vous pas à Norwick Castle en cette fin de semaine ? J’y reçois William Pitt, Attenborough et quelques vieux amis. L’occasion pour nous de discuter de la prochaine Assemblée ». Lady E. était membre de la Société des Amis tout comme Waddington et tous deux étaient connus pour être de fervents défenseurs des Libertés. Abolitionnistes convaincus ils passaient la majeure partie de leur temps à refaire le monde. Pour Lady E. la réponse fut sans équivoque. « C’est là une excellente idée John ! J’ai toujours pensé que Londres ne favorisait en rien le repos prescrit par mon médecin… » Voilà comment nous fîmes préparer nos bagages pour le Berkshire. A nous deux plus de dix malles chacune envoyées le matin même chez Waddington et Gabriel accepta de nous servir de chevalier-servant. Il était le protégé de Lady E. Cette dernière le couvait sous son giron depuis des années et cet avocat sans le sou réussit à se faire une place dans ce monde si étriqué. Dans la voiture, ils ne parlaient que de plans de gestion, de William Pitt et de tas de sujets jugés ennuyeux pour une néophyte de mon genre. J’ai dormi deux bonnes heures, la tête appuyée comme l’épaule de Mrs Parks, ma chaperonne depuis Philadelphie. Ses boucles sauvages et rousses, son esprit prompt à débattre sur les dangers de vouloir batifoler à tout-va me plaisaient tant. « Réveillez-vous Miss Diane, nous arrivons ». Tirée de mon sommeil je m’étirai à la façon d’un petit chat pour admirer le paysage des plus pittoresques : oies bien grasses poussées par des enfants, canards plongeant dans une mare, chevaux galopant la crinière au vent, vieilles

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chaumières de pierres gardées par des vieilles personnes avachies sur un banc ; plus loin des moutons sortaient d’un enclos pour nous barrer la route ; cette même route qui montait au bout de laquelle l’on distingua bientôt un immense château flanqué de deux imposantes tours identiques à celles d’un conte de Perrault. Norwick Castle me séduisait avec sa large rivière sur laquelle coulaient trois barques, ses vieux chênes et ormes dissimulant une partie de la façade datant du moyen-âge et plus l’on avançait et plus la bâtisse se réveillait gigantesque. Quel ennui cela doit-être que de devoir nettoyer les fenêtres de ce vieux fort ? La voiture suivit la route principale pour déboucher sur une porte, ancien pont-levis et salle de garde orné d’un avant poste servant à l’observation et au contrôle des visiteurs ; la porte longue de plusieurs pas nous plongea dans l’obscurité avant que l’on ne débouche dans la cour de Norwick Castle. Et là mon cœur s’élança furieusement dans ma poitrine. Une rangée de domestiques nous accueillit ainsi que le maîtres des lieux. Le logis offrait une façade néo-gothique avec ses fenêtres longilignes et son escalier d’honneur desservant une entrée plus solennelle, un vaste corridor représentant des portraits de pied, ce que je devinais être les aïeux de Waddington. Le reste des convives nous attendaient dans le grand salon : Lord et Lady Angus Kingsley, la vieille Ann Quincy-Stafford et son époux amateur de chasse, Mrs Anna Stevens et sa fille, la douce et timide Christy, les Mrs Diane Cunningham et Clarissa Allen, Sir Elton Dunley, Lord Fergus Attenborough, Mrs Harmony Hemming et le révérend Jack Collins connu à Philadelphie. « Elle est ravissante, Votre Seigneurie ! Mes compliments… »

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Lady E. s’essaya à un sourire, craignant que la flatterie porte atteinte à ma vertu. Bien vite je trouvais mes repères auprès de Mrs Stevens et Hemming, ces commères sachant tout ce qu’il faille savoir sur tout le monde. Lord Ascot-Byrne viendrait en compagnie de William Pitt vers six heures d’après le valet de ce dernier. Ascot-Byrne. Ce nom me donna des ailes et le reste de la journée fut des plus glorieux. Pour un peu je supportais les remarques blessantes de Lady Ann QuincyStafford trouvant agaçante la jeunesse d’aujourd’hui. Un opéra résonnait dans ma tête et avec allégresse je suivis Mrs Parks et notre femme de chambre dans les appartements alloués pour la semaine. On nous logea au troisième étage dans une chambre verte à lit de baldaquin surmonté par quatre superbes gerbes faite de plumes d’autruche. J’allais me plaire ici, songeai-je en bondissant sur le lit sous le regard désapprobateur de Mrs Parks. Il lui arrivait d’être rabat-joie. Il y avait un cabinet de toilette également vert et un petit salon à gauche de l’entrée de même couleur que le reste ; le tissu était soyeux et doux comme une caresse. Les domestiques avaient posés des fleurs sur la commode, sur le guéridon accolé au sofa et dans ce salon je fus heureuse d’y trouver des crayons et des feuilles pour mes croquis. Le style donnait dans du Marie Stuart et tandis que Mrs Parks et Jane Brythe ma femme de chambre, du même âge que le mien, étudiaient mes robes pour l’heure du thé, je chantai et dansai un opéra accrochée aux colonnes du lit. « Comment est ce William Pitt ? Est-il beau garçon ? » Aucune d’elles ne répondit. Sauf que Jane se permit un discret sourire sur son visage. Elle me fit tout de suite bonne impression et je décidais

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de faire d’elle ma confidente. Elle se plia en une rapide courbette et m’invita à me déshabiller. « Pourquoi ne pourrais-je porter une couleur plus chatoyante que ce gris sinistre ? Encore une de vos idées Mercy pour me punir de vouloir être désirable. On est à la campagne, je vous l’accorde mais la mode reste la mode ! J’aimerai la robe bleue pour ce soir ou bien je descendrais en chemise devant tous ces gens ! » J’obtins gain de cause. Jane m’aida à m’habiller et Mrs Parks m’escorta jusqu’au salon où les autres conversaient sur la pluie et le beau temps. Je brûlai d’envie de parler, d’échanger avec le reste de la communauté mais on me relégua au rang de pot-de-fleurs, à savoir en compagnie de Miss Christy à la conversation très limitée. Il faut croire que mes questions embarrassaient. « Jouez-vous de la musique Miss de Choiseul ? —Non sauf si l’on m’y oblige ! » Répondis-je à Amélia Kingsley cette pingre au regard fouineur. Elle se donnait des grands airs de Duchesse bien qu’elle n’en fut pas une. Sa seule obsession restait de vouloir m’humilier, me rabaisser puisque n’appartenant pas au royaume que le sien. Un sourire cynique apparut sur sa face bien trop poudrée à mon goût. Elle aussi avait opté pour une robe bleue. La sienne plus foncée soulignait ses formes généreuses. Elle ricana en me dévisageant de la tête aux pieds et se pencha vers Ann Quincy-Stafford. « La jeunesse a pour seul attribut l’insolence. Dieu merci nous saurons nous passer de ses talents ». Je lui répondis par un sourire exagéré avant de constater le désarroi sur le visage de Gabriel. Il soupira profondément avant de faire signe à Mrs Parks de m’envoyer au piano. Que jouer ?

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Allons pour Alla Turqua de Mozart que je connais par cœur et derrière mon clavier l’on m’oublia bien vite. Quand sonna six heures et qu’on servit le thé, mes nerfs furent mis à rude épreuve puis à six heures trente, deux voitures arrivèrent. Je lâchais piano et partition pour me tenir près de Lady E. et ne rien manquer aux présentations. A la vue de James, je crus m’évanouir de bonheur. Lui me salua froidement comme à son habitude. Lord Waddington me présenta à William Pitt. « Je tiens à vous présenter Miss Diane de Choiseul venue avec la Comtesse Lady Elisabeth d’Hawthorne. Miss de Choiseul nous vient de la Saint-Domingue où son père tenait la fonction d’ambassadeur pour les Colonies françaises. —Oui il me tardait de mettre un visage sur ce nom, ce qui est chose faite aujourd’hui », répondit Pitt me sortant ainsi de mon sourire benêt. On ne peut dire qu’il soit beau avec ses joues hautes et saillantes, ses lèvres taillées de façon étrange et son sourire en coin. Charismatique certes mais pas spécialement beau. « Comment trouvez-vous l’Angleterre Miss de Choiseul ? —Si ce n’était pas votre île, Votre Excellence, je la trouverai froide et impersonnelle mais vos concitoyens m’ont fait un tel accueil que je ne peux la trouver chaleureuse et propre à s’y trouver un nouveau foyer où chaque jour est à graver sur la pierre pour toutes les solennités qu’elle saura me réserver. —Alors espérons que vous écriviez quelque chose d’amusant sur moi, cela me changera de l’horrible presse que l’on trouve du côté de Fleet street et qui dresse mon portrait de façon si peu élogieuse ».

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En toute franchise c’est bien le nom d’AscotByrne que j’y graverais, d’ailleurs sournoisement je glissai vers lui après mille détour et alors qu’il se trouvait être en discussion avec Attenborough, je fis ma fracassante entrée dans son champ de vision oubliant tous des enseignements de Mrs Parks. « Je vous croyais attaché aux fastes de Londres et voilà que je vous retrouve pour cette partie de campagne. Alors de qui donc tiendraisje les derniers sujets majeurs de la capitale ? Don Juan est-il toujours programmé au Coven Garden ? Vous rendez-vous souvent au théâtre ? On dit que vous aimez la scène. —Miss de Choiseul… —Appelez-moi Diane s’il vous plait. Ici nous gommerons cette grande distance entre nous. Peut-être me trouvez-vous trop directe ? Auquel cas je peux modérer mes propos pour coller au mieux à l’image parfaitement lissée que l’on attend de moi. Pour éviter tout malentendu continuons à changer des banalités comme le théâtre ou bien les courses d’Epsom dont j’avoue ne rien y connaître. —Vous vexeriez Lord Waddington en avouant cela publiquement. Je vous ai vu au théâtre l’autre mardi. —Vraiment ? Et vous n’êtes pas venu me saluer ? Nous avons été présentés l’un à l’autre et est-ce un crime dans ce pays de se montrer amical ? En fait je me serai sentie flattée, vous n’avez rien d’un horrible gueux couvet de pustules. —Les Françaises sont-elles toutes aussi spontanées ? —J’ai grandi sous les tropiques et non à Versailles ce qui est une chance quand on y suit l’actualité. Votre Excellence, je… » Mrs Parks vint m’interrompre afin de me faire suivre le restant des convives dans le parc et là, je découvris un havre de paix réalisé par

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Capacity Brown d’après ce que l’on sait et nous y accédâmes par la porte-est surplombée par une tourelle et un chemin de ronde. Non sans mal je pouvais imaginer des sentinelles postées là, couvrant des yeux ce vaste territoire. Brûlant d’envie de m’y rendre, je finis par y trouver l’accès par un escalier étroit et sombre. D’en haut la vue était imprenable et j’en éprouvais un violant vertige comme après un Aria sublimé interprété par un ténor donnant de la voix en haut de cette muraille. Loin de l’agitation de la capitale tout ici était propice au recueillement. « Que faisiez-vous en haut, Diane ? Vous n’êtes pas ici pour faire le pitre ! » Souligna Gabriel en me voyant apparaitre la bouche en cœur. Il était différent quand il se tenait en présence de ces Lords : il n’arrivait pas à se détendre et il m’était pénible de le supporter quand il était ainsi. Tout cela dans le seul but de plaire à notre Lady E. Au bras de Waddington de retour du parc, on parlait de chevaux or pour moi le cheval n’est qu’une horrible bête imprévisible et craintive. Monter en selle, qui plus est en amazone revenait à risquer sa vie à chaque élan de l’animal. Plus tard je me rendis dans l’office et l’intendante Mrs Clare Thompson accourut ventre à terre. En bas il régnait un tel désordre propre à ces endroits. On s’apostrophe, on se bouscule et c’est un continuel va-et-vient de valets de pied, de valet, de femmes de chambres, lingères, cuisinières, laquais et tous les corps de métier permettant à Norwick Castle de se tenir debout. En me voyant tous se turent ; à Gifford Hall, les domestiques ont l’habitude de ma présence et j’appris à faire de la meringue, de la crème renversée et un délicieux clafoutis. On m’observait discrètement et la Thompson me

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croyant perdue fit venir Jane Brythe pour me ramener en haut. Les journées étaient ponctuées par les repas gargantuesques avec plus de quatorze services : poissons ; viandes, volailles, gibier, panse de brebis farcies ; les hors d’œuvres, des soupes et les potages, des entremets, les suites incessantes de plats tous plus copieux les uns que les autres; les sorbets, et les fruits de saison. La salle à manger était immense et derrière chaque invité se tenait un valet de pied et respectant la bienséance je fus parmi les dernières à découvrir la salle destinée à nos agapes. Derrière les candélabres posés au milieu de la longue table, j’étudiais le traits de ces nobles et je donnais à chacun un épithète approprié à leur caractère : l’orgueilleux, la fière, la coquette, le pince-sans-rire, le bon à rien, la timorée, etc. Un quatuor jouait et c’était un ravissement pour les oreilles. Il était si grisant de diner avec de la musique de chambre. Vivaldi fut au programme et quand arrivèrent les écrevisses, mes yeux brillèrent quand mon estomac répondit à pareille sollicitation. Je me devais de faire honneur aux plats que l’on me présentait. Au milieu des vingt-trois participants, je me sentis être à mon aise et j’espérais qu’après cela nous danserions un peu pour délasser nos membres endoloris. Le très moraliste Collins n’allait pas dans mon sens. Qui a eu la stupide idée de placer le révérend sur ma gauche ? Lord Ascot-Byrne aurait suffit à mon bonheur. J’ai tant à lui dire. A savoir le fond de ma pensée ; il faut qu’il sache combien il me rend euphorique. L’un des musiciens à la mandoline réussit à illustrer cette passion brûlant en moi. Il s’agit d’ailleurs du Concerto pour mandoline en C majeur RV425 et je n’étais pas prête d’oublier cet air. « Vous chassez Miss de Choiseul ? Questionna Elton Dunley presque par

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provocation sachant qu’il connaissait déjà ma réponse. —Je ne supporte pas la chasse, excepté quand il s’agit de débusquer les hypocrites, les tortionnaires et les lâches. C’est alors un exercice auquel je m’adonne volontiers. —Dois-je comprendre qu’il y en ait dans votre entourage Mademoiselle ? Ajouta le baronet Attenborough, ce molosse toujours prêt à mordre. Il ne m’aimait pas et le faisait sentir à chaque fois que nous nous rencontrons. —Quoi ? Pas autour de vous ? Cela me surprend… —Oh, que pensez-vous de La Ritournelle, Sir Attenborough ? Enchaîna promptement Diane Cunningham, ma préférée de toute. C’est l’endroit à la mode où les philosophes viennent y dispenser leur art. Mrs Allen et moi avons trouvé l’endroit des plus enchanteurs ! ». Lady E. bouillait de rage comme Gabriel fixant son verre avec la plus grande des constrictions. Allons, bon, qu’en apprendrais-je à me tenir comme toutes ces dames ? Avoir de la conversation et savoir exprimer des propos décents. Mon regard croisa celui de Gabriel. Fort à parier qu’il me passera un savon pour me faire passer le goût de moucher ces gentlemen. Seul William Pitt semblait avoir apprécié ma réplique et derrière son mouchoir dissimula un franc sourire. La conversation dévia sur la philosophie, l’Art en général et je trouvais cela révoltant qu’aucun ne parle du sort des Français et de leur Révolution ; il y a pourtant tant à dire sur Robespierre, Danton et tous ces jacobins soucieux de voir leur monde changer. Le repas se passa dans une morne longueur et s’il n’y avait pas eu Ascot-Byrne, ces plats et cette divine musique je me serai jetée du haut des remparts.

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Alors que tout le monde dormait, j’enfilai un manteau sur ma robe de chambre et partis explorer le parc de bon matin. Il s’agissait là de l’œuvre du Tout-puissant et non pas celui d’un paysagiste : ces fleurs si odorantes, fermées de leurs pétales ; les araignées posées sur leur toile recouverte de rosée, les oiseaux pépiant dans quelques buissons ; les canards cancanant dans leur plan d’eau ; les branches ployant sous leurs feuilles gorgées de sève. Puis un miaulement étouffé attira mon attention. Un petit chat blanc semblait désespéré, le pauvre petit. « Salut toi, tu n’es pas bien grand dit mais tu es tout mignon. Je vais t’appeler Andantino ». Je caressai mon visage contre son doux pelage, ce fin duvet identique à de l’angora. Un chien aboya puis arriva vers moi, le poil hérissé. Un horrible dogue prêt à dévorer mon Andantino. « Vergennes? » Un sifflement retentit derrière le mur et apparut Waddington, la canne à la main et le haut de forme enfoncé sur la tête. Possible qu’il ne me reconnaisse pas avec mes cheveux défaits, longue chevelure de jais flottant sur mes épaules et pendant un bref instant il resta silencieux comme pétrifié par cette soudaine apparition. « Miss de Choiseul, vous…vous semblez avoir trouvé un nouveau compagnon de jeux à ce que je vois. Lui aussi semble vous avoir adopté, affirma ce dernier en caressant l’animal ronronnant contre ma poitrine. Occupez-vous en, il ne survivra pas sans une aide extérieure ». J’arrivais à trouver Waddington beau. En Amérique je l’avais trouvé quelconque, presque ennuyeux et dénoué du moindre intérêt ; le genre de personne que l’on côtoie sans rien vouloir savoir d’elle. Et puis ici à Londres, il se révéla être affable, généreux de sa personne et soucieux du bien-être et du bien-mangé de tous ; amusant de constater combien les gens viennent

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à nous surprendre. A Gifford Hall il a toujours un mot gentil pour moi et je brûlerai de savoir pourquoi un homme aussi extraordinaire que Waddington soit jusqu’à maintenant célibataire. On le savait parfait et de bonne compagnie. A l’Opéra il s’empressait de me complimenter sur mes tenues et il me souriait bien volontiers non comme ce méprisant Ascot-Byrne. Il m’invita à emprunter l’escalier conduisant au logis et sentimentale comme je suis, je m’émus quand il jeta son manteau sur mes épaules. Docilement je le suivis jusqu’à l’office où les premiers domestiques s’affairaient à préparer le petit déjeuner. « Stanley ! Nous avons un nouvel invité. Faites en sorte qu’il trouve le séjour parmi nous le plus agréable possible ». Et le majordome sourit en apercevant le chaton lové dans mes bras. Déjà les consignes en cuisine furent données pour apporter du lait au nouveau résidant ronronnant d’aise contre ma poitrine. « Je compte faire visiter les écuries à Lord Ascot-Byrne, murmura Waddington à son majordome. Il veut acheter des chevaux, alors une démonstration s’impose. Pour onze heures, d’accord et ensuite je compte leur proposer une ballade dans les environs. Un pique-nique pourrait convenir, qu’en pensez-vous ? —Parfait, Votre Excellence. A onze heures, les voitures seront prêtes et nous mettrons à disposition des chevaux pour les cavaliers ». Quelle drôle d’idée que celle-ci ! Ma matinée si bien entamée à un goût rance de foin, de crottin et des hennissements effrayants des chevaux. Afin de plaire à Ascot-Byrne je me disais prête à monter à cru s’il le fallait. Mrs Parks fait repasser ma chemise d’amazone et quand onze heures approchèrent, force de constater que cette garce d’Amélia Kingsley portait une robe plus affriolante que la mienne coupée dans la plus précieuse des étoffes et en

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gloussant disparut en compagnie de mon James. La garce ! Je détestais les cavalières autant que les chevaux ! « Personne ne vous a forcé à monter, fit remarquer Mrs Parks en me remettant la cravache. Ne vous éloignez pas de Waddington et essayez de ne pas jurer si vous perdez le contrôle de votre monture ». Facile à dire pour qui n’appréhende pas ces équidés. « Est-ce là une bonne idée de la faire monter à cheval, Gabriel, lança Lady E. installée dans la voiture découverte. Elle pourrait tomber et ruiner sa toilette, songez à ce que l’effet produira si elle nous revenait crotter. —Je ne la lâcherais pas des yeux, Milady. » Mon cœur battait à rompre en voyant le laquais approcher avec un alezan que je jugeai déjà nerveux, agitant la tête et balayant l’air de sa longue queue. Que dire de ses naseaux frémissants et des oreilles remuantes…il n’était pas trop tard pour faire marche arrière et préférer le confort des voitures à cette selle. Qui plus est en voyant arriver William Pitt et les vieux Lords Attenborough et Quincy-Stafford je fus prompte à changer d’avis si on m’avait encouragé. « Allez-y Diane, montez sur ce cheval ! » M’encouragea Gabriel en me tendant la main. L’animal me fixait du coin de l’œil prêt à s’esquiver au moment où je monterai sur son flanc. Le laquais ne tenait pas assez fermement ce damné cheval et Mrs Parks priait convaincue que je ne passerais pas l’heure sur l’animal. Montée sur l’escabeau, Gabriel m’aida à placer ma jambe autour du pommeau et je sentis le sol se dérober sous les pas de la bête. J’aurai des choses à raconter aux filles et Beth, la première éclaterait de rire. Et puis la cravache ne me servirait à rien, j’ai besoin de mes deux mains pour manœuvrer. Cela roule, cela tangue à vous coller la nausée. Les hommes

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disposaient d’une telle aisance pour maîtriser ces robustes bêtes. Gabriel et moi partons les derniers et lui me poussa à changer d’allure pour adopter un trot. Hors de question ! Waddington arriva au galop pour s’enquérir de notre progression. « Cette jument est la plus docile de notre haras, On a du vous dire qu’elle se nomme Pénélope et vous pouvez lui faire confiance, elle ne vous désarçonnera pas ! ». Vraiment ? Alors voyons un peu de qu’elle a dans le ventre. Et me voici galopant derrière Waddington, rejoint par Amélia et James, ces émérites cavaliers. « Oh Miss de Choiseul, nous pensions à tort que vous renonceriez ! Cette campagne doit vous paraitre différente des manèges de Hyde park. Ah, ah, ah ! Venez James ! » L’épithète garce lui convenait bien. Elle n’est qu’une courtisane coiffée d’une démesurée aptitude à régir les hommes tels qu’Ascot-Byrne qui lui obéissent alors comme un petit chien. Je fis fait faire un demi-tour à Pénélope suivit par Gabriel. « Parmi vos nombreuses qualités j’ignorai qu’il faille ajouter l’équitation, Miss de Choiseul. —Tout noble qui se respecte monte à cheval, Votre Excellence. Pourquoi Diable devrais-je déroger à cette règle ? —Sachez que je ne monte pas et je ne m’en porte pas plus mal. Elisabeth votre petite protégée à le vent en poupe, je gage qu’elle sera mener sa barque à bon port ! » La remarque de Pitt me gonfla d’orgueil. Lady E. maugréa dans sa barbe et tenta une énième fois de sourire avant de retourner à sa politique. Sur le dos de Pénélope, on franchit des cours d’eau, sauté des talus et piqué des sprints. La jument avait de l’énergie à revendre et anticipait le moindre de mes désirs. Gabriel

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tenta de me raisonner mais ce vent de liberté me poussait vers le lointain horizon. Crottée et à bout de souffle nous arrivâmes au haras dans un pathétique état : la traîne de mon amazone avait pris l’eau et la boue maculait les pattes de nos montures ; des herbes collaient à nos tenues, des herbes, des brindilles et des feuilles arrachées lors de notre course. Je puisai de l’eau pour mon cheval. « Il y a des lads pour cela, Diane. Laissez cela et rejoignons les autres, voulez-vous ? » Le seau trop plein se renversa sur ma robe et Gabriel, adossé contre le chambranle d’une porte, leva les yeux au ciel en reniflant son tabac. « Vous en avez donc jamais assez ? Posez ce seau, Diane ! Regardez un peu dans quel état vous vous trouvez ! —Gabriel en temps normal je vous trouve bien sympathique, mais là vous me taper sur les nerfs. N’ayez pas la prétention de me dire ce que je dois faire, contentez-vous de fermer les yeux et ne pas diaboliser toutes mes actions. Dites au garçon d’écurie d’apporter de l’avoine à Pénélope, voulez-vous ? —Jamais après l’exercice. Ignorez-vous qu’il y ait un pique-nique après ? Il vous faudra rentrer vous changer car vous offenserez ces gens en apparaissant de la sorte. —Ils s’en remettront. Le soleil va faire sécher ma robe et on y verra que du feu. Quoi encore ? —Il est impératif que vous changiez votre vision des choses pour le bien de tous ». Il disparut en me laissant seule avec ma jument. Ainsi je fis la connaissance de Denis le jeune lad au visage boutonneux ; un freluquet gaillard qui pansa Pénélope pendant que je l’interrogeai sur les charmes de cette région, les endroits à visiter, le genre de voisinage que l’on y trouvait. Il en connaissait un rayon sur le sujet mais avant tout il appréciait parler de ses chevaux, ses petits bébés et à l’écouter

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converser, je comprenais ce que signifiait le mot affection. Caressant le chanfrein de Pénélope je me surpris à y déposer un long baiser. « Pénélope c’est l’une de ma préférée. Elle n’a pas l’étoffe d’une championne comme les autres juments mais elle est très affectueuse. Les chevaux vous donnent tout ce qu’ils ont s’ils se savent aimer. Et puis c’est un grand honneur de travailler ici. Lord Waddington monte deux fois par jour et prend soin de ses chevaux. Combien de temps resterez-vous ici, Miss de Choiseul ? L’une de nos juments pur-sang et grande championne va mettre bas dans les jours à venir et une naissance dans un haras, reste un grand événement ». Puis on entendit percer un brouhaha, des rires aigus de femmes approchant ; on vint me chercher pour le pique-nique, un dernier baiser sur le chanfrein de Pénélope et une poignée de main tendue à Denis, je les suivis jusqu’aux voitures et se fut William Pitt qui me tendit la main. Il l’aurait fait pour une comtesse édentée, une comtesse sur le déclin mais moi… Avais-je donc une quelconque valeur à ses yeux ? « On dirait que vous avez les faveurs de Pitt, ma chérie, murmura Diane Cunningham, le sourire aux lèvres, gardez-les et tous, vous mangeront dans la main. Il n’est pas hommes à succomber aux charmes d’une jeune naïade, alors si j’étais vous je travaillerai dans ce sens ». Les pique-niques, l’idée même d’en faire un doit épouvanter Lady E. je la sais si étroite d’esprit. Pourtant tout est si bien organisé : la tonnelle, la musique de chambre jouant sous le kiosque, les plats à profusion, le magnifique temps ; rien à envier aux journées mondaines que l’on trouve à Londres. Seule ombre au tableau : James Ascot-Byrne. Pas un mot gentil à mon égard, il continue à m’ignorer, à me tourner le dos et feindre ma présence. Amélia a la cote avec ses grands sourires, ces coquines

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allusions et ses conversations pour le moins intéressantes et dans mon coin je la regardais faire : relever un sourcil, paraître offensée, afficher un air boudeur et me lancer des éclairs quand mon regard devenait trop insistant. Si elle avait été monarque d’un quelque royaume elle m’aurait écartelée pour avoir osé la fixer de cette façon. Et allongé près de moi Gabriel me pique le dessus de la main avec une tige. « Cessez donc de la regarder, vous n’êtes pas de taille à lutter contre elle et quoi qu’elle dise ou fasse elle aura toujours le dernier mot. Son époux est un vieil acariâtre mais il a du bon sens et si vous venez à contrarier les plans de sa dame, soyez sûr qu’il s’en souviendra et vous brisera en moins de temps qu’il faut pour le dire. Dois-je vous rappeler que vous êtes Française, exilée et sans le sou ? L’oublier vous conduira à votre perte. —Vous avez une façon bien à vous de remonter le moral. Je connais ma situation Gabriel et le moment venu je ne serai plus à poids pour personne. Il y a bien un vieillard peu regardant qui acceptera pareille mésalliance. —Ah, ah ! Vous êtes sans dote et ne regardez pas de ce côté-la. —Que voulez-vous dire ? —Vous êtes très agréable à regarder, alors vos services pourraient se monnayer…une fortune. (En français) —OH ! Quel goujat ! » Je lui chatouillais les côtes et lui de rire aux éclats en me suppliant de cesser. Les larmes lui bordèrent les yeux et se tenant les côtes. Il me repoussa et couchée sur lui je continuai à le torturer, répondant à ses rires par mes rires. « Arrêtez Diane ! Cela suffit ! STOP! » Tous nous regardaient dont Amélia comme choquée par mon comportement. Lady E. le tricorne sur la tête déglutit avec difficulté. Cela en fut trop pour

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elle. Elle aurait encore matière à me faire des reproches. Le déjeuner sur l’herbe terminé, il fut question de rentrer avant la pluie. Il avait fait si beau pourtant. Les domestiques fermèrent les fenêtres et Pitt repoussa son départ pour six heures. Je tenais cette information de Jane. Pour tuer le temps nous jouâmes au billard, Gabriel et moi. Excellent jeu que le billard ! Anna B. m’y a initier et j’adorais tous ces jeux de précision. Des plus hilares je ruinai les efforts de Gabriel en me moquant de sa maladresse. « Celle la vous pouvez l’avoir les yeux fermés. —Mais si je marque ce point vous avez perdu. Vous perdrez la partie et au revoir Monsieur. —Vous croyez que je peux perdre ? (en français) —Evidemment ! » Je tapais et manqua. Fichtre ! Il sortit la balle pour la remettre sur le tapis. Très fair-play il me laissait la chance de recommencer. Il m’attrapa par la taille et me coucha sur la table pour me montrer dans quel angle frapper. « Là, Diane et ne la manquez pas cette foisci ». Elle glissa lentement et fit rentrer la boule principale dans le trou. Hourrah ! Et je sautai dans ses bras. « On rejoue ! —Non, les autres doivent être descendus Venez. —Je suis bien ici. Et je replaçais les boules sur le tapis. Je suis bien ici et je ne compte pas bouger. Pourquoi me regardez ainsi ? Gabriel ? —Lady Hawthorne veut rentrer demain matin et il te faudra dire adieu à Norwick Castle. Le retour à la civilisation, vous devriez jubiler, vous montrer plus enthousiaste. Quel autre synonyme français pour enthousiasme ? Annabelle Gerson, peut-être? »

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Je lui fis la nique. Deux jours loin de Londres et je dépérissais, pour vrai je tournai en rond ici et quand je n’allais pas taquiner les domestiques et bien Norwick Castle ressemblait fort à une prison dorée avec ses geôliers en livrée et ses autres détenus en grande oisiveté, parlant sans discontinué des problèmes des autres. Une mention spéciale pour cette Ann QuincyStafford toujours à bavasser, détrônant de loin les Mrs Stevens et Hemming. On jouait au whist, écoutait de la musique, et s’habillait. Que de temps perdu à se préparer ? On s’habille à Londres plus qu’ailleurs et le temps consacré à nos toilettes se fait au détriment de nos sorties. Les filles me manquaient et je ne pouvais le cacher. Nous arrivions à nous voir deux à trois fois par jour et pour Anna B. il arrivait qu’elle reste des jours entiers en ma compagnie. Et dans l’encorbellement de la porte, la silhouette de James se découpa. Par tous les Saints réunis en ce jour de gloire ! Sa présence plomba l’ambiance et Gabriel resta des plus muets. La pluie tombait drue et un domestique arriva avec des rafraîchissements. Saluons le talent de Stanley pour anticiper le moindre de nos besoins. « On m’a dit que vous seriez dans la salle de billard et j’espère que je ne trouble pas votre jeu ? » A qui s’adressait-il ? Gabriel fut aussi surpris que moi de le trouver ici. N’oublions pas qu’il est Lord et à la tête d’une colossale fortune. « En fait non, nous démarrions une nouvelle partie. Si vous voulez vous joindre à nous...nous en serions flattés. N’est-ce pas Diane ? —Assurément. (Cela sonnait si faux, ni l’un ni l’autre ne souhaitait le voir). Si toutefois notre compagnie vous est plaisante. Mr Campbell-More ici présent est un bien vilain élément. Il me laisse gagner ».

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Il me répondit par un sourire voulant dire : sale petite garce, vous ne sembliez pas vous plaindre toute à l’heure. J’éprouve une énorme inclination pour Gabriel, il lit dans mes pensées et moi dans les siennes. Il est le frère que j’ai rêvé d’avoir et même quand il n’est pas près de moi je ressens la bonne influence qu’il exerce sur ma personne. Je me dis alors : Qu’est-ce que Gabriel penserait de tout cela s’il me voyait agir de la sorte ? Bien souvent la désespérante ardeur prenait le dessus et alors je passais les pires moments de mon existence ou les meilleures s’il me faille évoquer les cuites prises avec Anna B. et notre consommation de pavot. Oh oui il me tardait de revoir Beth et Anna B me manquaient ! Troublée par James j’ai manqué deux tirs. « Vous ferez mieux la prochaine fois… » Gabriel ne cessait de me taquiner et derrière mon verre de citronnade je levai le sourire au signe de dédain. Le valet en livrée récupéra mon verre sur son plateau d’argent. James est plus beau encore que dans mes pensées et je me sentis rougir en sa compagnie. Gabriel surprit mon regard posé sur mon James et il comprit que comme toutes les autres je n’étais pas insensible à ses charmes. « Avez-vous acheté vos chevaux finalement ? —De quoi parlez-vous Miss de Choiseul ? —Et bien de pur-sang. C’est bien ce que vous vouliez non ? —Vous semblez bien renseignée pour quelqu’un qui dit n’avoir aucun intérêt pour les chevaux. Où donc laissez-vous traîner vos oreilles? Oui je me suis porté acquéreur de cinq magnifiques chevaux : trois hongres, deux entiers et un yearling. S’il vous plait de les voir nous pourrions monter à cheval demain matin. —Cela aurait été avec joie mais nous partons demain ».

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Avec quelle intensité me fixa-t-il ? Il tapa la boule pour en faire rentrer deux autres sur un seul coup, il avança vers moi et tapa de nouveau. « Et bien jeudi si vous le souhaitez. Je ferais porter une invitation à Gifford Hall. Vous verrez qu’à Holland Park vous plaira et je vous le promets, vous n’aurez pas à monter à cheval. —Jeudi, je ne serai pas disponible non plus ». En voyant Gabriel baisser la tête, les doigts pinçant l’arête de son nez je devinais avoir mis les deux pieds dans le plat. « Vous trouverez bien à annuler vos rendezvous Miss Diane, argua Gabriel quand vint son tour de jouer. Qu’il y a-t-il de plus important qu’une invitation chez Lord Ascot-Byrne ? —Vous le savez très bien ! » Non visiblement il s’en moquait. Il redevenait le Gabriel au masque de pantin, celui qui plaisait tant à Lady E. pour son côté bonne figure et je-me-plie-auxdésirs-de-sa-Seigneurie. James était fiancé à cette Crawford. Gabriel l’avait-il seulement oublié ? Quittant la salle de jeux j’aperçus William assis seul dans un profond fauteuil, son porto posé sur le guéridon. Alors je m’écroulai devant lui prenant le fauteuil inoccupé. « Est-ce difficile d’être Premier Ministre ? —Pas plus que d’être agent de courtier. Je m’efforce de faire mon travail du mieux possible et ensuite advienne que pourra. Alors est-ce que notre Lord Ascot-Byrne est-il bon joueur ? Il était assis là où vous vous teniez et m’a méchamment abandonné pour aller discourir sur le sort de la France avec la plus concernée de cette assemblée. Il avait dans l’idée de parler un peu avec vous. —Je parle français avec Gabriel quand je suis lasse d’user de la langue de Shakespeare ». Il fit tourner le contenu de son verre comme s’il eut s’agit de vin. « Vous êtes l’attraction de cette fin de semaine Miss de Choiseul. Quand

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j’ai su qu’une petite Française se tiendrait chez Waddington je n’ai pas pu résister à l’idée de venir la saluer et de lui faire part de mon soutien. —C’est me donner de l’importance. Je ne fais qu’accompagner Lady Hawthorne. Comme cela on ne croirait pas mais elle ne peut plus se passer de moi et je la suis dans chacun de ses déplacements. —Vous êtes fraîche, rayonnante et vous avez de l’esprit. Pourquoi devoir renoncer à vous Miss de Choiseul ? Vous devez trouver inaccoutumé que j’ai à vous le dire, n’est-ce pas ? » Pitt reposa son verre pour croiser ses mains sur ses jambes. Bas de soie blanche, culotte noire presque semblable à du velours tout comme sa redingote, gilet de flanelle gris et jabot immaculé. « J’estime pouvoir vous faire confiance comme tous les sujets du Roi George alors j’accepte vos critiques, Monsieur le Premier Ministre ». Mon allégorie l’amusa et il resta un petit moment à m’étudier. Il existe des amitiés assez fortes pour continuer à croire en l’humanisme dans les moments critiques, là où la Foi pourrait vous avoir abandonnée. Pitt était cet angegardien veillant sur vous en vous tenant éloigné de tous les dangers. La pluie continuait de marteler les carreaux et je suivis la course des gouttelettes sur la vitre. Des voix se rapprochèrent et je discernais celle de Clarissa Allen répondant à Mrs Dunley, très honorable Mrs Dunley connue pour sa discrétion et son extraordinaire bonté. « Vous ne me reprocherez pas mon manque de pondération si les critiques s’avèrent être négatives ? —Je m’en montrerai vexée mais je les accepterais car venant de vous ».

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Il rougit, pinçant ses lèvres pour dissimuler un franc sourire, ce dernier laissa place à des rides d’expression au pourtour de sa bouche, ses joues et ses yeux. Néanmoins William redevint bien vite l’homme de toutes les circonstances capable de se maîtriser face à l’imprévu, l’insupportable et l’incorrigible Diane de Choiseul. Ne sachant que dire je tournais la tête pour concentrer mon attention sur un grand tableau représentant une femme en tenue de chasse. « Je pars ce soir, si toutefois la pluie finie par se lever. —Je suis au courant oui. Mais peut-être aurons-nous l’occasion de se croiser à Londres ? Les Cunningham et les Dunley sont toujours les meilleurs à me parler de vos déplacements en tant que Premier Ministre. » Mercredi 10 juin a lieu le bal chez les Hockney dont la fille Chelsea de deux ans mon ainée convoite Lord Waddington. Ce baronet voit les choses en grand et je ne parle pas seulement du buffet mais de la mise en scène, tout étant dans le but d’impressionner Waddington, point indifférent aux charmes de Chelsea. Anna B. la trouve jolie comme un cœur, Beth dit qu’elle est cruche et pour ma part, je la trouve fortunée dans tous les sens du terme. Mon carnet de bal est rempli, j’ai réservé onze danses et plus que jamais je suis au cœur des événements. Mes cavaliers sont de piètres danseurs, concentrés à compter leurs pas ou à marcher sur ma robe ou se retrouver avec un temps de retard. Pour ce bal : robe blanche à passementerie doré et mousseline sur mes pagodes ; la mousseline pour le côté vaporeux, presque irréel et du plus bel effet quand vous levez les bras ; robe à tournure et décolleté pigeonnant. Entre deux danses, je me ruais sur

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les sorbets et le contenu des verres d’eau furent avalés cul-sec. « Ne vous retournez pas de suite Nina, mais A.B est là avec… (Elle se hissa sur la pointe des pieds) avec sa sœur. Dieu qu’elle est superbe ! Chelsea n’a plus aucune chance, je vous le dis ! —De toute façon c’était perdue d’avance, elle n’est pas assez riche Anna B. et jamais le Comte n’acceptera pareille mésalliance il est bien trop orgueilleux pour cela. Restez de dos Nina ! Il regarde de notre côté. Il semble chercher quelqu’un…Waddington et il lui présente sa sœur. Je crois que nous assistons là à la naissance d’une Duchesse, celle du Berkshire les filles ! Ils viennent d’annoncer la danse ? Oui c’est ça ! » Déjà Beth se précipita sur la piste en compagnie de son cavalier. Le spectacle fut perturbé par l’arrivée impromptue de James et de sa délicieuse sœur. Beth et moi nous percutâmes et nous en rîmes. « Il n’arrête pas de regarder par ici ». Et Beth disait vrai. « Oh quelle danse mes amies ! Vous prendrez bien un autre sorbet Nina ! —Oh plutôt deux fois qu’une Beth chérie, de telles émotions donnent grand soif ! Si je m’écoutais j’irai me jeter dans la Tamise ! » Nous avons mangé nos sorbets à l’extérieur sur la terrasse. Comme j’étais heureuse d’être enfin rentrée ! Waddington dévorait des yeux Eleonora Ascot Byrne et chose incroyable, il dansa avec elle, lui qui ne dansait jamais. Assise près du trône de Lady E. je ressentis une désagréable sensation et pis encore quand James me réserva la danse suivante. Pourquoi n’ai-je pas refusé ? Trouver un horrible mensonge pour ne pas avoir à danser avec James ? Alors sur la piste je dansais tel un automate et fixant les boutons du gilet de Lord Ascot-Byrne sans le moindre plaisir. «Viendrez-vous demain ? » La gorge nouée je tournais autour de

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lui de façon à faire une figure en forme de huit pour me retrouver près de Sir Fitzroy avec lequel James et sa sœur vinrent. Un gentleman aux traits fins et au regard félin devant lequel on pouvait se trouver être en panique. Il dansait avec mon Anna B. et lorgnait un peu de notre côté. « Lady Hawthorne assurément, mais pas moi (en repassant près de lui) je ne serais pas disponible…et pour un long moment…. —Tant pis. Nous parviendrons à nous passer de vous… ». Je ressentis l’envie de pleurer ; je ne devais rien attendre de lui. Jamais ! Il me fallait être forte et résister à l’appel de l’amour. La passion détruit les hommes ; Lady E. ne cesse de me le répéter depuis de nombreuses années, alors pour une fois il me faut accepter cette remarque et ainsi m’éviter scandale et peines de cœur. « C’est exact, ma présence ne vous sera pas indispensable ». Fitzroy entendit notre conversation et je lâchai bien vite sa main pour ternir ma robe manquant de me faire choir, il s’en trouva être affecté. Il me faudra danser avec lui pour réparer cette maladresse. Quant à James, son visage se voila. « Alors nous continuerons à nous voir à l’Opéra. —Oui et notre unique conversation restera les chevaux ». Son regard exprima la tristesse et la lumière des lustres se reflétaient dans ses yeux humides. « Vous avez tout à fait raison…et ajoutons à cela le théâtre…cela sera bien suffisamment, croyez-moi ». La danse terminée je le saluai profondément avant qu’il ne me reconduise près de Lady E. La soirée était terminée, dans ma tête elle l’était. Monter à cheval en compagnie de Lord Waddington n’était pas une sinécure. Plongé dans un profond délire, il galopait sans se soucier de moi ; ma monture un bai faisait des siennes et ce dernier faisait du sur-place refusant d’avancer dans le Hyde Park. Il se mit à hennir furieusement. Je déteste les chevaux ! « Allez,

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avances espèces de mules ! Allez ! » Renâclant et tirant sur ses mords il n’avança pas d’un mètre. « Lord Waddington ? John ?...Votre Excellence ? » Je ne savais plus comment l’appeler. Il apparut derrière nous avec la vitesse de l’éclair, ce qui fit détaler mon cheval qu’il s’empressa de retenir par les rênes. « Où étiezvous ? Vous ne pouvez pas partir et me laisser seule ! C’est irresponsable ! —C’est là mon erreur, je pensais que vous me rattraperiez. Vous êtes plutôt bonne cavalière mais toutefois vous êtes une cavalière un peu tendue. Allons bon, je ne vous lâcherai plus des yeux mon amie. Votre cheval a besoin d’exercices et vous aussi, alors suivez-moi ! » Une heure plus tard, nous revînmes à notre point de départ et il ralentit l’allure jusqu’à adopter le pas ; il me sourit, faisant creuser ses joues par deux profondes rides. Il était toujours très détendu, même quand je jouais les capricieuses et les effarées. « Comment avezvous trouvé Lady Eleonora Ascot-Byrne ? Est-il possible qu’elle devienne un jour la prochaine Lady John Waddington ? —Je la trouve très agréable et je ne cache pas le fait qu’elle me plaise mais cela ne fait pas de nous de potentiels fiancés. —Et que faut-il donc pour vous séduire ? » Waddington se perdit dans ses pensées. D’autres cavaliers arrivèrent face à nous ainsi que des voitures ; l’heure choisie pour se promener, peu avant midi, le temps et l’air vous requinquaient. La journée promettait d’être chaude et avec les filles nous avions prévu de nous rendre sur les West Indies Docks et distribuer des tracts visant à interdire l’infâme commerce des Africains. « Et bien je suppose qu’il me faille étudier son arbre généalogique, voir sa dote et m’assurer des revenus de ses parents. Ses qualités personnelles je m’en moque, je

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demande seulement à ce qu’elle me soit loyale et me donne un héritier. Voilà un raccourci, une façon simpliste de répondre à la question. —Et bien Lady Eleonora répond à toutes vos exigences. Vous allez plutôt bien ensemble et vous avez ma bénédiction. —Votre bénédiction ? Répéta ce dernier en souriant, la main levée vers les cavaliers descendant la route. Alors j’épouserai Lady Eleonora en souhaitant que ce mariage ne vous empêche pas de venir nous voir aussi souvent que possible à Norwick Castle, Lady Elisabeth et vous. —Ce que je compte prochainement me marier. —Vous marier ? Et quel est l’heureux élu ? —Pour le moment je ne l’ai pas encore trouvé mais je ne désespère pas. Vous avez bien dans vos fréquentations quelque gentlemen peut regardant sur ma nationalité et sur mon manque de fortune. Faites-leur savoir que j’ai d’autres prédispositions susceptibles de plaire à ces messieurs. —Et quelles sont-elles ? Dites-moi. Vous jouez du piano de façon trop emportée et vous offensez mes invités quand vous n’êtes pas à bouder leur compagnie. De plus vous ne savez pas vous tenir en public, mangeant comme une ogresse et buvant jusqu’à la lie. Oh non Diane, en toute sincérité je crains ne vous trouver personne. Et comble du comble, vous déclinez l’invitation de Lord Ascot-Byrne pour aller vous balader avec les Misses Gerson et Wright ! Finalement je suis heureux que nous ayons eu cette conversation, ainsi vous voyez les points à améliorer ». Nous recevons Pitt à déjeuner, l’occasion pour Lady E. de sortir sa belle vaisselle : service de porcelaine en provenance de Chine ; l’argenterie partant des candélabres, aux couverts et repose-couteaux ; les domestiques

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s’affairent depuis l’aube pour faire briller l’argenterie, brosser les dossiers des fauteuils, composer de somptueux bouquets de fleurs ; garnir les volailles, préparer les hors d’œuvre, aérer les pièces du rez-de-chaussée ; et bon repas qui se respecte doit en mettre plein la vue. Les valets lorgnaient à travers le verre de cristal et attrapant Daniel Lewis, le majordome par le bras, je lui demandais si la voiture pourrait être prête pour quinze heures. « Soyez sans crainte Mademoiselle, nous faisons le nécessaire pour vous être agréable ». Ah, le bonheur ! Je courus dans le vaste couloir pour glisser comme sur des patins. Les valets en livrée m’ouvrirent la porte et descendant quatreà-quatre l’escalier du perron tomba dans les bras de Gabriel quittant la voiture de Hawthorne stationnée dans la cour. « Et bien Diane, quel accueil ? Quelle bonne et réjouissante nouvelle avez-vous à m’apporter ? —La pétition aux West Indies Dock ! J’ai rédigé un texte qu’il vous faudra imprimer, venez je vais vous le faire lire (et je l’attrapais par la main, tenant de l’autre ma robe et ses jupons). Vous auriez du venir plus tôt. Lady était dans une humeur massacrante et à jurer de me ficher à la porte manu militari si je continuais à me montrer offensante et Waddington a cru bon devoir relever tous mes défauts. Une matinée épouvantable. Et comment fut la vôtre ? —Forte agréable. Je n’ai pas à me plaindre. Les tirages s’écoulent plutôt bien et narrer les événements en France est du pain béni. Il se tient des réunions aux quatre coins de la ville pour relater les faits de ces révolutionnaires Sans-culottes et l’on cite Mirabeau, Marat, Robespierre comme s’il eut s’agit de nouveaux Dieux du Panthéon. Je crois qu’il vous plairait d’y assister, cela vous changera de vos salons mondains.

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—Si cela me permet de me dégoter un époux. —Et bien quoi ? Vous n’êtes plus dans les bonnes grâces de Sa Seigneurie Ascot-Byrne ? —Veuillez cesser de rire avec ça ! Dans deux ans j’aurai dix neuf ans et cela ne sera plus un âge pour se fiancer. Vous imaginez me voir marier à vingt ans ? A vingt ans Gabriel ! On a déjà un pied dans la tombe », ricanai-je en ouvrant la porte du salon où se tenait Waddington, Lady E. et ses trois bichons maltais : Pompadour, Du Barry et Lamballe. De biens mignonnes petites bêtes que je raffolai taquiner. Ces dernières me léchaient l’intérieur de l’oreille et les paumes, me faisaient la fête à s’en pisser dessus et courraient dans le couloir avec moi, s’accrochant à mes jupons et déviant mes trajectoires pour mieux s’échapper. Sur l’ottomane dormait Andantino dans un couffin confectionné par mes soins. Les petites chiennes l’avaient adopté sans faire le moindre chichi et le quatuor jouait à se mordiller et à se renverser avec délicatesse. « Son Eminence, Le Très Honorable William Pitt ». Annonça Lewis et William entra dans le salon des plus décontractés. Le repas fut agréable d’un bout à l’autre et Gabriel parla plus que de raison, brillant de passion ; trop de termes techniques et difficiles à traduire et le sujet dévia sur la visite de Lady E. chez les Ascot-Byrne. « Alors vous leur transmettez mes hommages, déclara William. —C’est seule que Lady Hawthorne ira, Miss Diane consacre le restant de sa journée à distribuer des tracts sur les docks. —Cette initiative est celle de Gabriel. Il m’est à contribution toutes les riches femmes, veuves sans le sou, les orphelines et les nécessiteuses du West End pour sensibiliser l’opinion publique sur la Traite des Africains. Les chiffres restent encore alarmants et il y a encore trop de

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négriers à quitter Portsmouth ou tout autre port où flotte l’Union Jack. —Nous mettons actuellement tout en œuvre pour éradiquer ce problème, croyez-moi. —Nous l’entendons bien William, réplique Lady E. en glissant un regard entendu vers Waddington, néanmoins votre Chambre semble bien plus préoccupée par la guerre avec la France qu’à la Traite et nous ne pouvons laisser Wilberforce lutter seul contre le vent. Si c’est une question de moyens nous pouvons mener des actions plus radicales. Nous sommes doués pour cela ». Lady E. venait de me coiffer au poteau. Plus jeune elle avait du être une superbe femme aux grands yeux gris et la cinquantaine avancée, Lady E restait agréable à regarder, affichant une certaine fraîcheur enviée par bien des vierges. N’ayant pas d’héritiers, toute sa fortune reviendrait à de lointains neveux qu’elle n’avait jamais réellement connus. « Elisabeth je comprends bien votre embarras. Il est aussi le mien mais aucun député ne m’appuiera si vous ne vous présentez pas à la Chambre, Waddington, en tant que député du Berkshire. —Nous en avons déjà parlé William et tant qu’Ascot-Byrne siégera en conseil restreint je m’y refuse. Je ne pourrais tolérer alimenter la corruption : des votes et des sièges achetés et des amendements non éditées pour le simple et bonne raison que le Duc de Cambridge refuse de cesser ses enfantillages. Ma réponse restera définitive. Et puis nous finançons les campagnes. Je pense en faire assez ». Mon cerveau n’était pas conçu pour la politique. Je me risquais donc à cette question : « En quoi Ascot-Byrne est-il une gêne ? —Diane, soyez aimable de ne pas nous interrompre concernant des sujets majeurs qui de loin vous échappent complètement.

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—Non laissez, je vais répondre. Cette histoire remonte à plusieurs années du temps où je travaillais au Cabinet des Affaires Etrangères et Lord George Ascot-Byrne était chargé par William Pitt l’Ancien, père de notre William, fut chargé d’un portefeuille concernant la guerre d’Indépendance de la jeune Amérique. On m’a envoyé comme Attaché de l’ambassadeur britannique à Boston et quand je revins en Angleterre, mon cabinet fut dissous et l’on m’a remercié pour mes brillants états de service. Puis nommé juge à la Royal Courts, j’appris que ce même Lord avait soudoyé la moitié du Parlement pour m’obtenir ce poste. —Je ne comprends pas, de quoi vous plaigniez vous alors ? » Gabriel me fusilla du regard et Lady E. leva les yeux au ciel avant d’expirer profondément comme sur un lit de mort. « Je veux dire…est-ce grave d’être nommé juge à la Royal Court ? C’est une haute distinction parmi la magistrature et…j’avoue ne pas tout comprendre. —Certaines institutions se veulent intègres, Lady Diane, de toute façon avec ou sans lui vous auriez été nommé John, c’est indéniable. Vous ne voulez pas admettre qu’il se soit montré plus malin que vous sur les questions relevant du Cabinet —Il se joue les Noces de Figaro, demain soir. Viendrez-vous à l’Opéra, Votre éminence ? Questionnai-je voyant que ce délicat sujet allait raviver de vieux et virulents souvenirs où l’orgueil seul semblait avoir souffert. Et ce vendredi 12, nous en avions plein des oreilles. L’ouverture fut exaltante et laissant la musique me submerger j’en eus le vertige. Peu de temps auparavant Lord James Ascot-Byrne et sa sœur vinrent saluer Hawthorne et Waddington. La loge de ce dernier étant occupé par Le Très Honorable William Pitt et son cousin l’autre Honorable William Grenville et

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son épouse. Waddington fut des nôtres. Au lever du rideau mon regard glissa vers la loge des Ascot-Byrne. Lui fixait la piste sans même me remarquer. Je respirais fort et ma poitrine se soulevait rageusement, trahissant certaines de mes émotions. Au moment de l’entracte je descendis saluer Anna B. accompagnée par son père, l’Amiral Gerson un homme respectable et amical. « Venez avec moi, je m’ennuie toute seule en haut ». Le second Acte fut plus joyeux et main dans la main nous frémissions de concert, riions simultanément et échangions des commentaires des plus pertinents. Après l’Opéra nous filâmes à la salle de Jeux de Picadilly Circus avec pour chaperon, Gabriel. Les soirées en sa compagnie sont toujours réduites à : « Bonsoir-Comment allez-vous-Au revoir ! » Ce soir-là on décide de le faire tourner en bourrique et plus d’une fois il nous perdit dans la foule de joyeux noctambules ; incroyable presse de bourgeois venus festoyés en cette fin de semaine et ces lieux de danse et de jeux connaissent un franc succès. « Waddington est un imbécile, bafouilla Julia Beeckman la cousine de ce dernier en m’embrassant sur les deux joues. Pas étonnant qu’il soit encore célibataire et je ne me permets pas cette remarque parce qu’il est mon cousin mais bien parce qu’il est légitime pour moi de le critiquer. Et je suis heureuse que vous l’ayez remis à sa place. Il a vraiment besoin qu’une femme lui rabaisse le caquet et ce n’est surement pas cette Hawthorne qui s’y appliquerait. Il a une emprise folle sur cette femme et lui n’agit jamais sans les conseils avisés de Pitt. D’ailleurs on dit que vous l’avez rencontré ! Petite cachotière…J’ai mes sources Nina et je sais tout ce qu’il faut savoir en ce monde pour ne pas mourir idiot si l’on venait à claquer d’indigestion. Vous voulez que je vous

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dise pour Ascot-Byrne ? Waddington ne peut pas piffrer le père mais tolère le fils, James. C’est l’une de mes relations d’ailleurs ». A ces mots mon cœur s’emballa. Naturellement Julia connaissait tout le monde à Londres de nom, de réputation et dans l’intimité ; cette flamboyante femme aux cheveux rouges et aux joues colorées semblait surgir d’une autre époque. Elle osait des choses incroyables sans attirer l’opprobre de ses pairs parce qu’apparentée à Waddington. Elle attrapa un verre de vin pétillant d’origine française et l’avala presque cul-sec. « On meurt de soif ici. James est un vieil ami, un peu grincheux mais adorable. Tous ont pariés qu’il finirait vieux garçon jusqu’à ce qu’il se fiance avec la belle Crawford. Vous la connaissez celle-là ? Tant mieux, elle fait du tort à toutes les femmes avec mon magnétisme à couper le souffle mais elle est loin de vous ressembler Nina. Elle n’a pas ce petit plus qui vous rend irrésistible. Vous prendrez bien un verre avec moi ? » Ils servent ici du Champagne et des petits fours et gaillardises, pour un peu l’on se croirait en France. « Oui ma colombe, le pâtissier est Français comme vous ! Ah, ah ! Et en amour où en êtes-vous ? Pas de soupirants en vue ? C’est normal vous êtes trop jolie pour la moyenne. —Je n’ai surtout aucune fortune pour m’assurer un bon mariage. —Balivernes ! Notre grincheuse de lady Hawthorne n’a pas d’héritier par conséquent elle est libre de vous doter comme elle l’entend. Tout Londres sait à combien s’évalue sa fortune et…où est le valet ? S’il vous plait ! Elle n’est pas idiote notre Hawthorne et elle guette un gros poisson. Sinon pourquoi se donner tout ce mal ? Ah, ah ! Tenez mon cousin par exemple, ne vous plait-il pas ?

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—Il convoite Lady Eleonora alors je n’ai aucune chance. —Je vous aime bien Nina. Vous êtes si affranchie, si décontractée ! John est mon cousin et bien que je sois de la mauvaise graine emportée par le vent il sait que je suis fiable. Toutes les autres prétendantes n’ont pas votre gouaille, votre minois et votre talent certain pour l’art du flirt. Il en pince pour vous et il vous faut le rendre accroc, qu’il ne puisse plus se passer de vous. Sans cela, vous resterez à jamais Diane de Choiseul, la petite Française sans le sou et dame de compagnie de Lady Hawthorne ». Le rendre fou de moi. J’en étais incapable. Waddington me trouvait puérile, offensante, trop brusque ; insolente, un tantinet trop voyante et bornée. En France, mon père le Marquis de Choiseul n’avait rien d’un Duc mais nous avions eu un domaine viticole sur les terres d’Anjou. Certainement pas suffisant pour ramener une bonne dote car mon défunt père mort à Saint-Domingue ne m’avait rien laissé qu’un nom oublié de tous. Certes les hommes ne manquaient pas d’affluer vers moi, toujours plein d’égard pour la petite Française que j’étais —en fait je nourrissais leur imaginaire et leurs fantasmes, car depuis mon arrivée à Londres, Lady Beeckman me prit en affection et sut créer une légende autour de ma personne : je n’étais pas seulement la petite Française exilée en Angleterre mais j’étais la dame de compagnie de notre Hawthorne et depuis quelques jours, la confidente de William Pitt—, tout Londres nous aperçut hier à l’Opéra (lui qui ne sortait jamais à ce que l’on raconte). Tout cela ne suffisait pas pour faire naître le désir chez Waddington. Assis dans le fauteuil, il dévorait les actualités politiques, le sourcil froncé (son expression favorite) qui lui concédait un air grave. « Votre poulain est-il né ? »

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Alors il lâcha son journal, conservant cet air grave : « Qui vous a renseigné ? Effectivement nous attendons une naissance au haras, mais ce n’est pas pour maintenant ». Réponse glaciale, douche froide. J’avais essayé de me montrer intéressante. Waddington ne tenait pas à discuter sur ce sujet. L’ouvrage sur les genoux, je fixai mon attention sur les toits de la cour d’entrée d’où nous parvenait le claquement des sabots des chevaux sur les pavés, le souffle ronflant d’un cheval et les exhortations du palefrenier. « Il vous plairait d’y assister ? Je pars demain pour revenir mercredi 17. Cela vous laissera le temps de vous organiser. —Qu’allez-vous faire loin de nous John ? N’êtes-pas vous heureux ici ? Et puis j’ai besoin de m’améliorer en équitation et…William dit que je ne devais pas vous laisser repartir de sitôt. —William ? Si vous parlez du Premier Ministre, voyez aimable d’employé son titre de noblesse quand vous parler de lui en public. Il ne me viendrait pas à l’esprit de parler de Lady Hawthorne en parlant d’elle par son prénom ! C’est incorrect, voyez-vous ! » Il replongea dans son journal et moi à son étude. Je le trouvais parfois si hargneux, Lady E. déteignait sur lui sans le moindre doute. Ma broderie n’avait pas d’un point, coudre m’ennuyait profondément ; coudre c’était se couper du monde et même Beth rechignait aux travaux d’aiguilles. « Comme si nous n’avions pas de domestiques pour accomplir pareils besognes ! » Je pensais comme elle et pire en affirmant haut et fort à Lady E. et Waddington que ces travaux avilissaient la femme pourtant je m’adonnai à ce loisir à défaut de ne pouvoir faire autre chose. Lady E. détestait me voir lire en public, pour elle le comble de l’impolitesse.

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« Le Très Honorable William Pitt dit que… non laissez tomber. —Que dit-il ? —Il dit que vous vous morfondez là-bas et que vous devriez songer à vous installer à Londres. Je le rejoins là-dessus. Comment envisagez-vous de trouver une épouse si vous ne sortez qu’à l’Opéra ? Tous les hommes célibataires font les meilleures rencontres au bal et… —Merci milady ! Nous en resterons là » Coupa Waddington en retournant à sa lecture. A ce rythme-là il restera célibataire toute sa vie ; or il était bel homme et la trentaine passée il n’avait rien perdu de son ardeur de jeune Lord montant à cheval et courant d’un endroit à l’autre toujours très frais et disponible. Ce même soir a lieu le concerto de Mozart en A majeur et le Concerto pour clarinette K.622 et une dizaine d’autres figurant sur le programme. Une trentaine de personne y assistait dont James et Fitzroy. Mon cœur battait si fort. Pourquoi faut-il que l’on m’inflige pareil supplice ? Je ne pouvais me lasser de le regarder, il était si parfait et ce concerto pour clarinette me rendait si triste. Il me faudrait attendre l’entracte pour aller lui parler. « Comment trouvez-vous ces concertos Votre…Excellence ? —Fort intéressant je dois dire, tarda-t-il à répondre. A vrai dire je ne sais pas trop parler de ces choses-là puisqu’elles concernent des émotions. Et vous ? Trouveriez-vous un mot pour les décrire ? » Aucun son ne sortit de ma bouche, j’étais tellement transportée. C’est idiot parce que j’avais tant à lui dire. —Lady Elisabeth dit que vous avez distribué des tracts jeudi. Vous vous engagez contre l’esclavage ? C’est très noble de votre part.

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—J’essaye de donner un sens à ma vie. J’ai grandi à Saint Domingue… » Je l’aimais de tout mon cœur et je me mentais quand le soir dans mon lit j’affirmais ne rien ressentir pour lui. J’eus envie qu’il me serre dans ses bras. « Mon père y tenait une plantation et j’ai grandi au milieu des Africains. Si vous saviez comment on les traites, vous n’en fermeriez pas l’œil de la nuit. —Oui il est difficile de comprendre ce que l’Homme peut infliger à ses semblables. Notre Dieu prône l’amour et nous détruisons tout ce qu’il y a de beau. Nous aurons donc un nouveau sujet de discussion Miss Diane. —Oui vous dites vrai. Ah ! Je crois que Mozart nous appelle ! —Etes-vous heureuse? —Oui, je le suis. Je vais au théâtre, à l’Opéra et je danse dans les endroits les plus populaires de Londres où les belles dames s’y précipitent accompagnées de leurs galants. Je suis heureuse dans la mesure où l’on ne me demande pas de chanter du Fabre d’Eglantine dans ma langue natale ou citer du Molière à tout-va. Je me dis que le bonheur est si simple quand je suis entourée de mes amies, on s’amuse tellement ensemble, mais sitôt que l’on me ramène à Gifford Hall ayant pour seule distraction les livres, les partitions et la broderie je me dis qu’il me faille courir après cet enchantement avant qu’il ne soit trop tard. —Vous êtes une épicurienne convaincue. —C’est exact. Bonne soirée Votre Excellence ! » De nouveau assise près de Waddington je vins à me demander pour quelle raison James voulut connaître mon bonheur. Alors que la clarinette chantait sur l’estrade, mon voisin battait la mesure de son pied et il cessa immédiatement sitôt que ma main se posa sur son bras. « Le

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soliste a un jeu extraordinaire pour ce mouvement, ne trouvez-vous pas ? —Très admirable je dois le reconnaître ». Il sentait bon le chèvrefeuille. Son gantier et parfumeur le comptait parmi ses meilleurs clients, rien d’étonnant alors à ce qu’il excite vos sens. Je gardais ma main sur son bras, feignant de l’y avoir oublié, trop submergée par la musique et il se pencha vers moi, laissant dévoiler ses longues fossettes. « Je savais qu’il vous plairait ». Avais-je bien entendu ? Depuis quand John se souciait-il de mes goûts ? Comme prévu il partit à la date du dimanche 14 juin. Il ne revint pas le 17 mais le 24 juin, soit une semaine après ; et le 25 se fit annoncer à Gifford Hall. Lady E. m’ayant abandonné pour la compagnie plus estimable que celle de William Pitt, je le reçus seule et contrariée qu’il ne soit pas venu plus tôt. « Et bien Diane vous en faites une tête ! Ai-je manqué quelque chose durant mon absence ? Je suppose que tout le monde va bien, alors réjouissons-nous ! —Vous aviez dit revenir le mercredi 17 et je me faisais une joie de vous accompagner à Norwick Castle. Qui plus est j’apprends que vous y avez reçu les Ascot-Byrne et une partie de vos amis du 18 au 22. J’ai compris, je vous fais tellement honte que vous préférez me laisser avec Elisabeth. —Je vais me fiancer et j’avais besoin de passer un peu de temps avec Lady Eleonora ». Le sol se déroba sous mes pieds. Waddington allait se fiancer. Non pas lui ! N’importe qui mais pas lui ! Le coup d’estoc m’atteignit et effondrée je fis tomber mon livre qu’il ramassa pour me le tendre. « Vous allez vous fiancer ? Mais…vous ne l’aimez pas ! Vous…vous ne manquez pas d’argent et si vous étiez veuf sans le sou je comprendrais qu’un nom comme le vôtre puisse

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courir après la fortune des Ascot-Byrne mais...ce n’est pas une bonne idée. —Je vous demande pardon ! Ressaisissezvous Diane, vous vous égarez une fois de plus. De toute façon ma décision est prise. Je prendrais donc Lady Eleonora pour femme. —Ne vous laisse-t-on pas le choix ? Personne ne vous force à le faire ! » Le 26 juin, les Ascot-Byrne organisaient le bal à Hollank Park et toute la haute société y fut conviée ; de lourds équipage desservait de grandes Duchesses et Ducs, Knights et baronets, occupant des places de choix au gouvernement et ailleurs ; des officiers en costume, de belles en robe à langue traîne, brillantes sous leurs bijoux, autant de joyaux que pouvaient compter la Couronne britannique, perruques hautes et poudrées, éventails en ivoire et perles de nacres, soie blanche et zibeline. Naturellement le Chambellan se chargeait d’introduire chaque riche famille et un grand orchestre jouait des airs à vous faire perdre la raison. Il y avait là des membres de la famille royale installée sur une estrade avec dais noir portant les armoiries de telle et telle autre dynastie. Un cérémonial digne d’une cour d’Europe et bien inutile pour qui ne pige rien à la hiératique. Ma première danse fut pour un Prince Allemand dont je ne retiendrai jamais le nom et remis par William Pitt en personne. « Qu’elle est donc cette gracieuse personne, John ? » La tante de Waddington ne me lâchait pas des yeux et quand il lui déclina mon identité, son sourire s’élargi. « Et bien Lady Hawthorne a défaut d’un héritier dispose d’une héritière toute pressentie à ce rôle. Elle est ravissante John, vraiment ravissante ! » Puis Lord Waddington fut mon quatrième partenaire après qu’il eut fais les honneurs à Lady Eleonora. Ni l’un ni l’autre ne sourions.

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Sauf qu’à un moment le bonheur me submergea ; je ne sais pourquoi mais toute cette euphorie contribua à évincer les fiançailles à venir de Waddington avec Ascot-Byrne. Il répondit à mon sourire par un amical sourire qui ne devait laisser personne indifférent à ce qu’il se passait. Et quand il me ramena près de Lady E. je remarquai son sourire ravi. « Mes félicitations Votre Grace, elle est ravissante, conclut la tante de Waddington en me caressant le menton, vraiment jolie comme un cœur. Il faudrait que je descende plus souvent vous voir à Gifford Hall, Votre Grace ! » Et Lady E. retint son sourire forcé le plus longtemps qu’elle put. Et Pitt glissa vers moi. « Vous voyez vous faites l’unanimité. —Je l’ignore…tous ces gens qui me regardent peuvent penser de vilaines choses sur moi. —Pas tant que vous serez au bras de Waddington et si vous voulez définitivement faire taire ces commérages, prenez mon bras, je vais personnellement vous introduire à la cour d’Angleterre. Vous y aurez vos entrées, mademoiselle ! » Les frissons parcoururent mon cuir chevelu et au bras de Willam Pitt chaque pas fut une avancée vers la gloire. Mon cœur battait tellement fort. Ainsi je rencontrais les Ducs, Princes de sang, cousins et neveux, héritiers de la Couronne si l’actuel venait à mourir avant d’avoir régné. On s’approchait pour mieux entendre notre conversation et l’Honorable Pitt m’obtient une entrevue avec la Reine. Je venais d’être sacrée sous la tutelle de William Pitt. Sur un petit nuage il m’en fut impossible d’en descendre. « Tout cela est bien grisant je l’admets, murmura Lady E. mais gardez à l’esprit que vous n’avez pas de nom réputé à accoler au vôtre et que par conséquent vous n’êtes personne ».

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Il me fallut une semaine pour redescendre de mon petit nuage et le samedi 4 juillet arriva à cheval Lord Ascot-Byrne persuadé de trouver Waddington à Gifford Hall. Or ce dernier passa la fin du mois de juin dans le Berkshire. Nous restâmes un moment à nous étudier et je fus surprise de constater combien l’excitation à son sujet était retombé. Le Dieu qu’il avait été n’était plus qu’un simple mortel ou était-ce l’inverse : la simple mortelle que j’étais devint son égale, à savoir, une Déesse dans le panthéon des Dieux. Je crânais superbement sans me montrer détestable pour autant ; la moindre de mes lubies étaient bien vite étouffés par Lady E. A quatre pattes dans le salon-est je lavais les trois bichons et Pompadour recouverte de savon montrait des dignes d’impatience. Décoiffée et sans poudre sur la tête, j’apparaissais telle que Dieu m’avait faite : dépourvue du moindre artifice. « Ces petites chiennes ont besoin de soin. Ne voyez-vous comme elles sont plus jolies ? » Du Barry s’ébrouait encore sur le sofa de Lady E. et sa sœur se frottait la tête sur le tapis persan de sa propriétaire. Serrant dans mes bras une petite Pompadour gorgée de flotte, je reçus des mains de Catherine une nouvelle serviette. James m’observait comme si j’eusse été un dompteur de fauves ou d’ours quelque part audelà de l’Oural. « Quand prévoyez-vous de les fiancer ? Je parle de votre sœur et de Waddington, James ! Avez-vous une date ? Je brûle d’impatience de sabrer le champagne en si charmante compagnie. —Il s’agirait du samedi 18 juillet, mais rien n’est véritablement officiel. —Je lui ai dis de réfléchir, continuai-je en embrassant Pompadour, de prendre son temps mais Waddington semble déterminer à épouser votre sœur. C’est tout à son honneur, elle est

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délicieuse. Parlez-vous français John ? Savezvous ce que ferveur veut dire ? —Amour. Penchant. —C’est cela même ! Vous marquez des points James. Oh ma petite chérie, te voilà toute belle ! Catherine soyez aimable de descendre le baquet mais ne jetez pas l’eau, j’y laverai Andantino. Et que Sophie prépare ma robe, j’ai rendez-vous à seize heures. Qu’elle trouve quelque chose de coloré Catherine. Oh, avant que je n’oublie, dites à Lewis que je prendrais le phaéton ce soir, Gabriel m’emmène sur les docks. Mais asseyezvous donc James ! Alors, de quoi allons-nous parler ? —Vous parliez d’amour, de penchant et de ferveur. —Oh oui c’est cela ! Et Du Barry se rua vers moi pour enfoncer sa petite tête bouclée sous mon bras. Je parlais de Waddington et de votre sœur. Il est différent en ce moment. Je crois que la passion l’a gagné, il est plongé dans une sorte de dévotion et j’envie leur bonheur à venir James. Tout comme j’envie le vôtre et celui de Lady Eugenia ». Son regard se perdit dans l’infini. C’était idiot de dire ça. Les yeux s’embuèrent de larmes et je détournai la tête pour fixer un détail de la cheminée au milieu de la pièce. Le vent chaud s’engouffrait par les fenêtres ouvertes et soulevait les voilages et rideaux verts de la pièce où souvent je venais m’entraîner au clavecin. « Belle comme vous êtes vous n’aurez aucun mal à vous trouver un époux. Nombreux sont les hommes qui vous font la cour. —Mais vous n’êtes pas de ceux-là, répondisle la gorge nouée serrant Du Barry contre mon visage. Je n’aurai pas repoussé vos avances, si…vous eussiez été libre et moi fille d’un Pair d’Angleterre ou d’un Comte, Vicomte ou Duc. Je vous aurai aimé James.

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—Je n’en doute pas et j’aurais été l’homme le plus heureux du monde ». Le silence nous recouvrit. Comme je fixai mes genoux, il poursuivit le plus naturellement possible. « Vous n’étiez pas à l’Opéra hier soir. Votre absence s’est faite remarquée. —Lady Elisabeth tient à ce que j’apparaisse le moins possible tant que la reine ne m’a pas reçue à St James. Je suis terriblement nerveuse à l’idée de m’y rendre et Giacometti m’apprend à faire la révérence. —Et comment est-ce ? Montrez-moi. —Vous y tenez vraiment ? Alors prenez Du Barry, une seconde…je pars de clavecin et j’avance vers vous, le but étant de faire trop longue révérences devant son Altesse Royale, dont voici la première…la seconde…et enfin la troisième, la plus difficile…ensuite, la Reine me fait signe de me redresser ; Allez-y ! Et là je dois garder la position. En fin d’entretien, je repars comme je suis venue…trois révérences toujours face à la Reine Charlotte. Voyez comme je dois donner l’impression que tout est naturel. A vous venez ! Posez don Du Barry et venez que je vous montre…la tête haute, comme ceci…et ensuite le cœur avec ses bras… on fléchie les genoux, le pied droit toujours derrière le pied gauche…voyez comme c’est difficile. —Avec un peu d’entraînement je pourrais y arriver ». Je tenais ses deux mains entre les miennes, ouvrit ses bras pour une profonde révérence. « Resterez-vous pour le thé ? Mrs Parks ne s’y opposera nullement. A près tout vous faites presque partie de la famille. —Malheureusement je dois y aller. Une prochaine fois…je ne quitte Londres qu’à partir du 21 juillet. Nous partons pour Bath et nous nous y croiserons sûrement.

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—Vous y serez avec Lady Crawford ? —Elle est ma fiancée Diane. Vous partirez en fin de mois n’est-ce pas ? —James je…(le chagrin me submergea) aucun de nous deux ne souffrira et nous éviterons tout scandale en restant de bons amis.» Il resta à me fixer sans donner l’impression de comprendre ce à quoi je faisais allusion. « De quoi parlez-vous Diane ? Qui avez-vous mis dans la confidence ? —Un dévoué ami, il ne parlera pas. Notre secret sera bel et bien gardé excepté si vous préférez le dévoile au grand jour, souriais-je en lui tendant ma main. Baisez-moi la main, Votre Excellence, que l’on ne se voit plus que comme des amis, de très vieilles relatons assez confiantes pour échanger sur divers sujets comme l’amour. L’éternel amour, celui pour lequel il vaille que l’on se batte. Ah, ah, ah ! Avouez que je suis pleine de bon sens ! » Il baisa la main que je lui tendis et disparut jusqu’au mardi 7 juillet. Etait-il épris, je l’ignore ? Il pouvait l’être comme il pouvait simuler l’amour pour mieux me perdre ; pourtant il n’exprimait jamais ses sentiments, se contentant de m’entendre parler d’amour, de passion et il m’écoutait résolu à m’être agréable. Anna B. nous suivait dans Regent’s Park et marchant à distance de nous ne nous jugeait pas, allant jusqu’à trouver cocasse cette situation. Lui le richissime fiancé fréquentant la petite Française sans fortune et au bras de Timothy Anderson son soupirant du moment, mon Anna B. nous trouvait si charmants. Notre brève entrevue fit déjà naître en moi une sensation de manque, au point que je cherchais un espoir auquel me raccrocher. « Ce soir nous pourrions nous rendre au théâtre, on y joue du Christopher Marlowe, cela vous dit ? On y joue Didon, reine de Carthage.

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—Rien que pour la tragique fin je n’irai pas la voir. Cette amante délaissée par Enée suite à une épouvantable trahison…Ne me dites pas que vous êtes amatrice de pièces dramatiques ? —Peut-être n’aimez-vous par Marlowe ? —Et Waddington ? L’aime-t-il votre Marlowe? » Cette question me heurta. On pouvait voir là une légère provocation ; il progressait les sourcils froncés, fixant le chemin boisé de Regent’s Park où quelques promeneurs déambulaient sans se soucier de nous. Un beau soleil au-dessus des branchages, annonciateur de quelques plaisirs champêtres. La longue canne à la main j’avançais en tirant sur ma robe ou agitant fébrilement mon éventail. « Tant pis je m’y rendrais seule. Allons au kiosque à musique. Anna, allons écouter de la musique ! Où emmenez-vous Lady Eugenia quand vous sortez ? Apprécie-t-elle un endroit plus que l’autre ? —Nous sortons très peu ensemble. —Oh ! Vraiment ? Comment se fasse-til que…? L’aimez-vous James ? —Vous connaissez la réponse Diane et si je pouvais remonter le temps, je le ferais sans la moindre hésitation. —Et que feriez-vous d’extraordinaire? Empêcheriez-vous la traite des Africains ? Ou l’invasion du Yucatan par Cortez ? Remonteriez-vous le temps pour convaincre Néron de ne pas condamner les chrétiens à quelque mort atroce dans les arènes romaines ? Dites-moi ce que vous auriez entrepris d’original. —Laissez tomber, c’est sans la moindre importance. —Ainsi vous savez vous montrer raisonnable. Consacrez plus de temps à votre fiancée James, elle en vaut la peine. Aimez-la de tout votre cœur. N’oubliez pas ? je suis une vieille amie et non Eris, déesse de la discorde. Nous allons au

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kiosque, alors quittons-nous là… Au revoir Milord ! » Le jeudi 9 juillet, Waddington revint mais je ne suis guère enthousiasme à l’idée de le revoir et Lady E. ne desserra pas les lèvres non plus. Gabriel parlait pour nous deux et constatant l’ambiance générale n’insista pas, trouvant une excuse de dernière minute pour filer en pleine tempête. Et je le rattrapai dans le couloir, le châle traînant par terre. « Emmenez- moi avec vous Gabriel, pour ce soir et les autres jours à venir avant notre départ pour Bath, je ne supporterai pas de rester une seconde de plus à Gifford Hall ! —Et bien dites-moi ce qu’il se passe ici ! Diane ? Qu’avez-vous encore fait ? En ce moment je ne suis pas seul chez moi, je reçois un Africain qui va être auditionné dans deux jours au sujet d’une affaire judicaire concernant des planteurs d’Antigua et des affranchis. Je n’aurai guère le temps de veiller sur vous et Dieu sait que les tentations sont grandes pour une jeune femme. Je vous laisser régler le linge sale en famille. Bonne soirée Diane et sachez accepter les remontrances faites par ces Seigneuries ! » Balivernes ! Dans le salon, Lady E. droite comme une tige plantait son regard gris dans le mien. « Diane, ma colombe… » Quand elle parlait ainsi, cela n’annonçait rien de bon en général. « Venez vous assoir près de moi, nous avons à discuter. Lord Waddington consent à vous doter afin que vous épousiez l’un de ses cousins. —Quoi ? Mais je…Ce n’est pas possible. Milady ? —C’est un gentleman bien sous tout rapport et vous l’avez rencontré chez les Ascot-Byrne. —Vous parlez d’Edward ? » La surprise me gagna, la surprise et le dégoût. Edward était imbu de sa personne, étroit d’esprit et trop

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précieux à mon goût. Je devais prendre cela comme une farce dont on rirait après coup. « Vous n’aurez pas de meilleur prétendant, Diane, songez-y, ce mariage vous hissera dans les hautes sphères et… —Et bien je préfère encore être pauvre que d’épouser un…peu importe qui il est, je vous remercie d’avoir songé à moi, John mais je refuse tout simplement de le revoir ! » Bal en ce vendredi 10 juillet et il fait tellement chaud dans la salle que les portesfenêtres et les portes restaient ouvertes. Tante Rose Waddington ne me lâchait pas des yeux et me jeta son avorton de fils dans les jambes. Edward avait un avis arrêté sur tout, l’entendre parler demeurait une épreuve. Pédant, arrogant et enfant gâté, il dressa un odieux portrait des Français et au supplice dut me forcer à rire. En plus de puer l’arrogance, il transpirait la concupiscence et il s’arrangeait pour me coller baver. Non, cela n’allait pas être possible. Le lendemain on m’invita prendre le thé chez Lady Rose ; elle vivait un petit hôtel dans le quartier non loin de Hyde Park et voyant en moi sa future belle-fille, cette dernière me couvrit de compliments. « Elle est ravissante Edward, ne trouvez-vous pas ? —Naturellement, vous en rêviez mère et oncle John l’a fait ! » Puis la baronne se tourna vers son amant, un chevalier de dix ans son cadet et ancien colonel dans la Royal Army. Ils m’observaient comme une petite chose bien curieuse et Edward adossé contre la console de la cheminée jouait les trouble-fêtes. « Plutôt sera le mieux, je ne tiens pas à ce que ma promise danse avec le tout Londres ». Lady Rose chouchoutait son petit dernier et le moindre de ses caprices était exaucé. « Combien Waddington vous a-t-il promis pour cette beauté ? » Glissa le colonel à l’oreille

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de la Baronne. « Elle vaut bien les quatre mille livres annuels dont dispose votre ainé » et elle le fit taire d’un gloussement indigné. « Mon neveu dit que vous jouez du piano-forte… » La belle-fille de cette Lady Rose, Sophie à la perruque haute piquée de petites perruches, appréciait l’exotisme pour avoir grandi elle aussi dans les colonies britanniques. Je ne l’écoutais que d’une oreille, voire pas du tout ; je rêvais d’être loin d’ici, soit près de James. Cependant pour être respectée dans ce milieu je me devais d’épouser un homme riche et si possible apparenté à une puissante famille d’Angleterre. Peu avant six heures, entra lady Julia suivit de ses amis rencontré à la terrasse d’un café ; ce fut l’un un tourbillon de couleurs, de fleurs odorantes, de rires gras et aigus, de taquineries et de calambours ; la présence de Julia me redonna le sourire. « Quoi ? Lady Hawthorne vous aurait abandonné à votre triste sort ? C’est bien elle ça ! La politique l’a préoccupe plus que tout le reste et mon affreux cousin qui se tient en retrait…John ! Je me targue de vous trouver complaisant mais recevoir chez Tante Rose sans avoir eu la bonté de m’avertir est un crime passible de mort ! (Plus tard elle revint vers moi après avoir joué les moralisatrices auprès de son dévoué cousin) Voyez ma douce Nina, vous voilà presque fiancée et de surcroit avec un Waddington ! Il ne pouvait pas vous arriver de mieux. Edward est navrant de stupidité et si arrogant comme les gens de son espèce, dont j’en fais partie évidemment. Il est présomptueux et suffisant mais il ne vous causera pas le moindre souci, consacrant la majeure partie de son temps avec sa dévouée mère. —Oui cela aurait pu être pire. —Oui ! Vous devez le voir ainsi, John assure votre dote que l’on sait conséquente et

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Hawthorne fera hériter votre époux de sa petite fortune Oh, c’est si excitant ! Et puis je suis impatiente et si fébrile à l’idée que John puisse se fiancer avec Lady Eleonora ! Si vos deux alliances aboutissent vous serez toutes deux cousines germaines, Ah, ah, ah ! Tante Rose n’arrête pas de vous étudier, c’est plus fort qu’elle, ça lui changera de ses innocentes de belles-filles…Edward est beau garçon non ? Edward, venez ! Nous parlions de vous cher ami et de vos prédispositions à être le plus juste des gentlemen. —Vous cherchez à me flatter Madame, comme vous l’eûtes fait à John pour le voir se fiancer à cette Ascot-Byrne. Il n’est pas difficile de lire en vous, ma cousine et vos efforts portent toujours leurs fruits ». Julia ne se cacha pas d’avoir joué l’entremetteuse et une fois n’étant pas coutume, elle s’enorgueillissait de me voir introduite près de Tante Rose (trahissant là son investissement personnelle) et alors que John finissait sa part de gâteau meringuée, je perçus un sentiment d’abandon. « Nina ? Mais c’est John que vous regardez ainsi ? —Mes pensées s’égaraient. Je pensais à Bath et je me demandais si Lord John nous y accompagnerait…et vous-même ? Nous y avions passé un si bel été dernier. Les AscotByrne partant le 18, il est possible que John veuille avancer la date du départ. —Attendez un peu ! Comment savez-vous qu’ils partent le 18 ? Ils ont pour tradition de tenir pour confidentiel la date de leur départ pour éviter d’y être escorté par des indésirables Et vous vous savez, par je ne sais quel miracle ! Avez-vous couché ave James pour avoir l’information ? —Je l’ai croisé au Regent’s Park ! Lâchai-je prestement.

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—Et que Diable faisait-il là-bas ? En ce moment il est difficile à croiser, constamment solliciter par ce Fitzroy comme s’il ne devait voir que lui à compter dans ses relations ! Ils sont inséparables, alors je doute que vous l’ayez fait seul au parc…Vous me cachez quelque chose Nina et je ne tarderai pas à vous démarquer. Ah, ah ! Je plaisante ma chérie, voyez comme vous êtes toute pale ! Ah, ah, je vous ai bien eu n’est-ce pas ? Bien-sûr qu’ils partent le 18 et nous nous amuserons plus que de raison ! » Le lundi 3 août nous trouvons à nous amuser dans l’un de ses Assembly Rooms construit en 1769 par John Wood. Et si nous sommes arrivés à Bath à la date du 27, le trajet vers le Somerset nous épuisa, Lady E. et moi-même, au point de garder la chambre un jour entier. J’en profitai par ailleurs pour lire et rêver les yeux grands ouverts fixant le plafond au-dessus de mon lit. « C’est un honneur de vous revoir, Miss de Choiseul. —Votre Excellence…Avez-vous fait bon voyage ? Répliquai-je à James. —Lord John a du vous le dire, nous avons passé deux nuits à Norwick Castle avant de prendre la route et nous comptions vous y voir…Lady Hawthorne et vous-même. —Ce que nous étions toutes deux fortes occupées. —Avec cet Edward Waddington ? Inutile de me cacher la vérité, d’ailleurs je tenais à vous en féliciter, vous voilà presque engagée ». Les larmes me montèrent aux yeux. Je trahissais mon aimé pour un homme que je méprisais et tout cela dans le seul but de m’assoir sur une situation financière confortable. « Nous allons au théâtre demain… Lady Eugenia et moi. Elle est ici et brûle d’envie de vous connaître.

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—Je partage son excitation ». John l’interpella et une ravissante blonde au large sourire se tourna vers nous. L’indicible tristesse me gagna face à la fiancée de James. Mon monde et ses croyances sombrèrent dans le néant et je me mis à la haïr, elle et ses grands yeux verts rieurs et insouciants, ses traits fins et son charme si narré. Les présentations faites je me serrai jetée de n’importe quel pont, une corde à nœud autour du cou. « Oh Miss Diane je vous aime déjà ! James m’a tant parlé de vous ! » Non, j’allais directement m’immoler par le feu dans cette salle grouillante de personnalités de Londres. Mon cœur cessa de battre quand elle passa le bras sur celui de James et tant d’amour brillait dans ses yeux. « J’ai invité Miss de Choiseul à se joindre à nous demain soir. —C’est une excellente idée là Milord, plus on est de fous et plus on rit ! —Miss de Choiseul se passionne pour les comédies dramatiques ayant une prédilection pour Marlowe. Espérons que le burlesque ait grâce à ses yeux. Nous passerons vous prendre pour dix-sept heures. —C’est que je…je viens de me souvenir que j’ai malheureusement réservé ma soirée à une relation de Lady Hawthorne. Mais, une prochaine fois peut-être. Bonne soirée vos Excellences ! » Ma mère était une de Châteauneuf. Henriette de Châteauneuf qui épousa Henri de Choiseul à l’âge de quatorze ans ; étant la cadet d’une famille de nobles, il eut pour ambition de s’installer à Saint-Domingue. Cette histoire je la racontais aux commères de Bath, celles qui se promènent constamment avec leur carnet d’adresses, leurs domestiques et tout un attirail de parfum et d’onguent censé fortifier leur aspect et ainsi les rendre plus désirables. Pour certaines d’entre elles peu d’espoir. Toutes

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voulaient mentir sur le sujet ; ces pintades gloussaient dodelinant du popotin et se bousculant pour me voir. On parlait de moi comme étant la nouvelle coqueluche du moment, « Maîtresse » arrangeante de Waddington et conjointement de William Pitt. De quoi vous faire pouffer de rire pendant des heures. J’étais une Française et en pleine tumulte internationale on voulait voir de plus près à quoi ressemblait une aristocrate en exil —comment leur expliquer que je n’avais rien d’une exilée, puisqu’ayant quitté SaintDomingue dans les années 1780 ; cela aurait été peine perdue—, et pour me sortir de là James m’arracha à ses curieuses. Il pleuvait comme vache qui pisse et dans le grand hall nous attendions une éclaircie pour sortir. « Quelle excuse avez-vous donc pour demain ? Vous ne pourrez indéfiniment m’échapper. —J’ai un emploi du temps de ministre et maintenant que je suis partiellement engagée avec Lord Edward Waddington, je me dois de ne pas traîner en ville avec des personnes peu recommandables, souriais-je d’une oreille à l’autre, je sais que vous me pardonnerez. —Cessez donc de me torturer. Qu’est-ce qui vous fait rire à ce point ? —Rien ! Je crois qu’il y avait un peu de liqueur dans mon verre. L’une de ces vieilles sournoises aurait voulu me faire parler. Ah, ah, ah ! Veuillez m’excuser Votre Seigneurie ! Ah, ah, ah ! Et vous ? N’en avez-vous pas assez de ces Assemblées ? Ne pourrait-on pas vivre heureux loin de ces mondanités ? —Pour une épicurienne telle que vous, cela vous obligerait à renoncer à certains plaisirs. —Lesquelles dites-moi ? » Dans cette arcade, des couples hilares passaient, grimpaient l’escalier pour se laisser engloutir par le bruit, les odeurs et la musique ; là loin de ce tumulte

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j’étais toute à l’étude de James, mon James, celui pour lequel mon cœur battait. Des couples nous croisèrent, courant presque, impatients de manquer une danse, une conversation ou un verre de punch et gin pour ces gentlemen. Les mains derrière le dos, je ne cessais de sourire, trouvant si euphorique cette impromptue situation. Je brûlais de l’entendre parler de mes plaisirs. « Ils sont nombreux et j’en fais partie. —Vous êtes présomptueux et si arrogant ! » Je filais en courant, tournoyant autour de moi et autour de lui, caressant son dos ; il portait une culotte et une redingote noire, cela le rendait si majestueux, si auguste. De haute stature, bien bâti car bien proportionné il aurait pu servir de modèle à bien des sculpteurs. Sa main attrapa la mienne et cela me fit glousser. En bout de l’arcade se trouvait une niche proposant un banc de marbres pour les danseurs un peu las. Un angelot s’y tenait portant un bougeoir en forme de torche. Il enserra ma taille pour me plaquer dans cette niche. « Vous n’y pensez pas Milord. —Pour vous c’est James ». Il enserra ma joue dans sa main et se pencha pour prendre ma bouche. Je m’y dérobai, quittant la niche pour tournoyer vers l’entrée de l’Assembly Room. A son bras je ricanai puis m’arrêta pour admirer la voute avec son motif nid d’abeilles où pendaient de lustres en cuivre. Des gens entraient et sortaient sans cesse par intervalle régulier mais nul ne se souciait de nous. Quelque part une femme poussa la chansonnette, le chant montait haut ; elle se prenait pour une cantatrice, s’en suivit des rires et des applaudissements. « J’entends le son d’un hautbois, on va jouer quelques airs guillerets. Il vous faudra danser avec votre promise. Je l’ai trouvée délicieuse. Que vous devez en être flatté ? Offrez-moi votre

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bras, nous sommes des amis après tout et non pas des étrangers. Voilà qui est mieux…Alors ? Quand l’épouserez-vous ? —Je ne suis pas pressé. Le temps s’est suspendu et je reconnais qu’il m’est impossible de le maîtriser. Alors je comprends qu’il ne faille pas perdre une seule seconde. —Vous philosophez, moi qui vous prenez pour un hérétique cartésien ! A quelle religion appartenez-vous donc ? » Deux couples descendirent et le second me fit battre le cœur à la chamade. Waddington tenait au bras Lady Harriet Attenborough, son amie de toujours connue pour sa droiture, son infaillible intelligence et son aptitude à débusquer les menteurs ; nez droit, lèvres fines et les petits yeux enfoncés dans leur orbite elle m’étudia de la tête aux pieds, les sourcils froncés. « Oh, Votre Excellence, quelle surprise ! Nous pensions que vous nous aviez abandonnée et Lady Paula Crawford s’en est même convaincue. Nous ayons tous pensés qu’il n’en était rien. Nous sortions justement prendre l’air sur une idée de Sa Seigneurie. Nous accompagneriez-vous ? » John tenta un sourire ; il venait de me surprendre avec un homme autre que son cousin Edward et je lui tenais le bras sans songer à mal. Pour Harriet Attenborough je venais de me parjurer. « Oui ces endroits sont bien étroits et l’on y étouffe aussi sûrement que dans un four. J’étais sorti effectivement quand je vins à croiser Miss de Choiseul. —J’aurais risqué ma santé si Son Excellence ne m’avait pas empêché de braver ce déluge, persiflai-je sans cesser de sourire pour me donner plus d’assurance. Merci, Votre Excellence, je continuerai seule ». Le petit déjeuner du mardi 4 fut tendu. Waddington lisait son journal sans se soucier de

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son entourage, en l’occurrence, de moi. Lady E. prenait son repas dans sa chambre tout comme Mrs Parks. Le valet me servit à manger pour deux jours et j’insistai pour avoir mon entremet à l’instant disant être trop barbouillée pour avaler autre chose d’autre. Un radieux soleil filtrait à travers les voilages et buvant mon verre de lait, je pensais aller me promener. « M’accompagnerez-vous John si je me rends sur le bord de l’Avon. Je me souviens entre autres de cette charmante ballade vers le grand square. Nous pourrions le faire à cheval, qu’en pensez-vous ? —Pas aujourd’hui, j’ai une visite à faire. Mais un autre que moi pourrait vous accompagner. Je pourrais faire envoyer un billet chez les AscotByrne et solliciter ses talents en matière hippique ». Derechef il ferma son journal et avala son breuvage composé d’œufs et d’autre chose innommable. Quelques épices je crois et des feuilles séchées identiques à du thé. Si Harriet n’avait pas commérer à mon sujet, elle devait être à se prélasser dans son lit quelque part dans une résidence du Circus. Ou bien, son toutou pékinois sur les genoux, elle devait être à contempler ses rides dans son petit miroir ; jamais je ne pourrais revendiquer appartenir à ce monde où il faille se cacher pour exister. Waddington pour le bienfait de sa famille démentirait toute fausse rumeur me concernant. Pourtant il évoquait James à cette table, à dix heures trente précisément, indifférent de ce que l’on pourrait penser de lui. « Son Excellence est très occupé, d’après ce qu’il laisse entendre. Lady Eugenia iront nous promener en ville, acheter quelques tissus pour nos toilettes, et des bijoux et chapeaux. Et ce soir nous iront au théâtre. Ah, ah ! Bath ne diffère en rien de Londres. Henry s’il vous

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plait…j’avoue être un peu barbouillée en ce moment. Je mangerai mieux plus tard. —Quelle pièce irez-vous voir ? —Une comédie burlesque. James critique mes gouts en matière de théâtre et je veux lui prouver que je sais rire aussi. Ne suis-je donc pas bonne juge en matière de gausserie ? Et puis nous sommes à Bath pour nous amuser. Il fait un temps superbe. J’irai à pied ». A peine rendue sur la Broad Street qu’il se mit à pleuvoir. Abritée sous un porche je regardais la pluie tomber en rafale, les voitures filer sur la chaussée maîtrisées par des habiles cocher ; des piétons coururent sous de grands parapluies. Et James me rejoignit là. « Je vous ai suivi car nous ne sortirons pas ce soir. Lady Eugenia a une violente migraine qui la maintient au lit. —Vous auriez pu m’envoyer un billet pour me le dire. Vous voilà trempé comme une soupe ! Quoi ? Vous repartiriez sous cette pluie ? James ? » Il fixait la pluie, la chaussée, les voitures et les piétons. La pluie ne l’avait pas épargné comme elle avait eu mes souliers damassés et ma robe mouillé jusqu’aux chevilles. La soirée annulée il me faudrait me contenter de la compagnie de Waddington et de Hawthorne. L’eau ruissela vers mes pieds et James me souleva hors de terre pour me poser sur un piédestal. « Et ensuite Votre Excellence, me porterezvous jusqu’à l’Avon ? Je pèse mon poids vous savez et… » Son index se colla sur mes lèvres. « Chut ! Chut…écoutons la pluie tomber…vous êtes si belle… —Et vous l’êtes aussi. Eugenia a beaucoup de chance de vous avoir près de soi. J’envie votre bonheur et…promettez-moi de…quand vous serez marié, il faudra que vous veniez me divertir. Cet Edward Waddington est loin d’être

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amusant. Nos enfants joueront ensemble et plus tard nous les marierons James ». Il posa son front contre le mien et enserra mon cou. La cloche de l’abbaye sonna midi et trente minutes. « Il a cessé de pleuvoir, je dois rentrer. Ne me retenez pas… ». Sa bouche se posa sur mon front. Notre premier baiser et l’univers entier implosa en mon cœur ; ce baiser me transporta tant et si bien que je ne pus me défaire de son étreinte. Etais-je à rêver ? Etionsnous follement épris l’un de l’autre ? « Mon Dieu ! Diane, que vous est-il arrivé ? » Lady E. se leva d’un bond en me voyant ruisseler sur le parquet. Sophie venait de me déshabiller et les jupons sur mon panier, les cheveux défaits sur mes épaules, je donnais l’air d’être de m’exercer à quelque horrible pantomime d’une marionnette désarticulée et usée à la corde. On me fit un feu, en plein mois d’août rapport à toute cette pluie. Mes souliers comme ma robe ne pourraient être sauvés et Sophie me proposa une nouvelle toilette pour le déjeuner et s’entretint avec moi en français : « Qui la Comtesse recevra pour le diner ? Aurons-nous ces baronnes décrépies à notre table ? —Non, Mademoiselle, Son Excellence recevra Lady Attenborough et d’autres illustres personnalités. Que pensez-vous de cette robe, Mademoiselle ? » Attenborough ? Et pourquoi pas le comité de méchantes bavardes de Londres en villégiatures dans cette ville thermale ? En découvrant mon portrait dans le psyché, je m’émeus. James m’aimait sans l’ombre d’un doute sinon il ne m’aurait pas embrassé. Sophie me présenta une robe grise à brandebourg noir. Hum…non ! Je veux la verte avec ses grandes manches… et son col haut… et ses gros boutons. Elle sera parfaite pour cette après-midi. Je me sens si joyeuse, si heureuse que j’ai envie de le crier à tue-tête. Je

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baisai la joue de Sophie, les bras autour de son cou. Entra Mrs Parks, le chapeau sur la tête, afficha une expression dépitée. « Je vous ai cherché partout Miss Diane et je viens de croiser Lord Ascot-Byrne. Il était seul et semblait très agité, faisant les cents pas sur le trottoir. Il m’a proposé de m’accompagner jusqu’ici et j’ai accepté. Je l’ai trouvé vraiment étrange. —Oh Mrs Parks, vous avez eu plus de chance que moi ! Un fiacre est passé près de moi et m’a arrosé de la tête aux pieds. Le cocher ne s’est pas arrête, trop pressé de déposer sa riche cliente à une quelconque adresse. Mrs Parks pensez-vous que…Non, rien. Ma pensée s’égare ». Le mercredi 12 je descendis l’escalier en trombe, avança vers le majordome puis revint sur mes pas. Là dans le salon se tenait James. « Mais que faites-vous là ? » Il sursauta, tenant mes croquis au fusain dans la main, des portraits de Waddington et à la sanguine, ceux de Lady E. Interdit il tarda à poser mes esquisses sur la table. « Miss de Choiseul, mes hommages ». Ce ton si froid, si solennel après ce bref moment d’intimité ne préservait rien de bon. « Ah Diane ! » Waddington arriva droit sur moi, « Ses Seigneuries Lord Ascot-Byrne et sa sœur dînerons avec nous. En attendant nous allons nous dégourdir les jambes. Viendrez-vous avec nous ? —C’est une excellente idée ma foi, Miss de Choiseul ! Nous partons de suite avant que l’orage ne nous tombe dessus, balança prestement James en posant mes croquis, Faisons vite ? voulez-vous ! » Et au bras de Waddington nous déambulions devant le Circle, saluant des couples, des gentlemen pressant le pas et ralentissant en voyant ses seigneuries ; je pavanais au bras de Waddington car en matière de célébrité il forçait

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le respect. Crispée à son bras, je glissai mon regard vers James, froid et distant, or l’envie de rire, de le taquiner me chatouillait. On me complimentait, sans cesse des flatteries et il nous fallut plus d’une heure vingt pour rejoindre le Gay Street. Waddington ne semblait pas embarrassé par ce contretemps et il répondit à chaque sollicitude de ces pairs. Profitant de la longue discussion avec un officier à la retraite et appuyé sur sa canne, je cherchais à fuir quand il me retint, comme ayant deviné le fon de ma pensée. Les hommes ne changeaient pas, ils voulaient de belles figures à leur bras, jeune et jolie pour assurer leur notoriété. James ne me regardais pas, ne répondait à aucun de mes sourires. Le baiser échangé appartenait au passé ; son amour pour moi n’avait peut-être jamais existé et quand on reprit la route, James dit devoir rentrer. « Mais nous n’avons pas fait un mètre ! John retenez-le ! —Non Miss de Choiseul, je dois rentrer. Je dois accompagner ma sœur et Lady Eugenia à l’Abbey Church Arch. Ma sœur se passionne pour l’art élisabéthain et ma fiancée tient à l’accompagner dans toutes ses sorties. Toutes deux ne se reposent jamais et les suivre demande beaucoup de tempérance ». Les petits enfants de Mrs Hemming vinrent avec leur cerf-volant et dans le parc face au Circle, nous nous lancions des défis et mon bonheur fut sans tâche avec les cinq petites têtes blondes et bouclées. Tous voulaient voir voler leur cerf-volant et cela n’était pas aisé. On riait et on jouait comme des fous. J’adore Joseph, Richard, Martha, Albert et la petite dernière encore en landau, la petite Emma. A six heures nous rentrâmes pour le diner et comble de l’horreur, les Ascot-Byrne se tenaient là dans le salon, le frère et la sœur des plus silencieux. « Oh, les enfants ! Les enfants, calmez-vous

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persifla Daisy Pettigrew, amie des Attenborough et fidèle amie de Hemming. Oh Diane pour l’amour du ciel faites quelque chose ! —Vos pauvres nerfs, je suppose ? —Diane ayez l’amabilité de les conduire là où verront le moindre bruit, railla Lady E. La salle de musique semble approprier à leurs jeux Allez-y vite Diane ! » En deux mots, Lady E. ne souhaitait pas ma présence dans le salon. Martha monta sur mes genoux voulant que je lui fasse la lecture. Un conte de Perrault en édition limitée dégotée à Londres et les garçons jouaient ave leurs soldats de plomb imitant les hennissements des chevaux et la charge des mousquets ; leur nourrice passa de l’un à l’autre en leur tendant un verre d’eau chaude censée les purifier de leurs agitations. Richard me passa les bras autour du cou pour entendre ma lecture, celle du Chat Botté, en version anglaise bien naturellement. « Mademoiselle, Lord Waddington souhaite vous voir à côté, murmura Mrs Parks. Il est très tourmenté alors n’abordez pas des sujets délicats et n’interrompez pas leur discussion pour quelque motif il soit. En deux mots, soyez discrète et silencieuse. Arrangez vos cheveux et cessez de sourire ! Vous souriez trop, Lady Hawthorne s’en plaint et pour l’amour du ciel, comportez-vous comme une personne très louable ». Mon entrée se fit remarquer mais Lady E. enchaina sur un énième sujet de politique qui traîna sur plusieurs minutes pendant lesquelles ni Eleonora ni moi ne parlâmes ; de longues minutes à les entendre palabrer sur des sujets pour le moins inintéressants : les diverses taxes demandées par le gouvernement afin d’armer des vaisseaux de guerre, on parlait de la politique de William Pitt et de ses engagements pris concernant son parti ; rien qui ne vaille la peine d’être écouté et commenté. Je regrettais la

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compagnie des enfants et je laissais éclater un rire en songeant aux blagues faites par Joseph et Richard, ce rire déclencha à la fois la surprise et une vague d’indignation. « Et bien Miss de Choiseul, ne partagez-vous pas notre avis sur la question ? » Etonnée je fixai Lady Attenborough plus que jamais présente dans notre quotidien ; son affreux Pékinois sur les genoux, elle arborait une expression d’indignation. « Je vous demande pardon Milady, mais ne pourrions-nous libérer les femmes de la pression sociale exercée par les hommes ? Pourquoi ne pourraient-elles pas apprendre un métier et monter en califourchon comme les hommes ? —Vos conceptions de la société ne regardent que vous, Diane, attaque Lady E. en levant un sourcil signifiant clairement : Il est préférable que tu te taises à jamais ou je te ferai avaler ta langue ! On dirait qu’Olympe de Gouge s’est invitée à notre discussion. Veuillez reprendre Harriet ! » Mon regard dévia non sur James mais sur Waddington fixant un détail sur le motif du tapis. Son poing se serra sur l’accoudoir et quand il releva la tête, je le sentis très las et il avait de quoi : lever aux aurores, il allait faire une heure de cheval voire plus en fonction du temps ; visite de ses relations, dont la liste dépassée six adresses ; ensuite il rentrait pour le petit-déjeuner en ma compagnie ; repartait ensuite pour une longue expédition dans tout Bath, à cheval, à pied ou en voiture ; il ne restait plus d’une demi-heure à la demeure, excepté pour y manger et y dormir bien évidement. Lui et Lady E. courraient un véritable marathon négligeant leur sommeil et leur santé. Il en était de même pour toutes ces autres notables. L’objectif de Bath était de se montrer, d’être vu par la masse et ne pas espérer se reposer plus d’une heure.

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Puis je sentis qu’on m’observait. Prestement James détourna la tête et remua dans son fauteuil. « Auriez-vous voulu naître homme, Miss Diane ? » Un immense sourire se dessina sur mes lèvres. Je jubilais, heureuse que l’on me prenne à parti. Jamais encore on était venu me chercher dans une discussion. « Et bien si vous me posez la question, Votre Grace je vais tâcher d’y répondre le mieux possible. Si Adam ne s’était pas laissé berner par Eve, Dieu ne nous aurait pas punis pour tant de désinvolture, mais s’il fallait remonter jusqu’à la naissance de l’Humanité, je dirais que la matrice de toute vie ne se situe pas à travers les Lois régit par les Hommes mais dans celles dictées par la nature. —Vous sous-entendez que l’homme est faible par nature ? Est-ce là votre simple définition de l’engagement ? —Dans un sens oui. Nous donnons la vie et élevons ceux qui une fois adulte se battront pour protéger les dites-Lois, brandissant leur Foi et déclamant haut et fort appartenir à un genre invincible dont les héros troyens pensaient en être issus. Mais l’homme est toujours rattrapé par sa vanité, ce qui fait triompher Eve dans ce paradis qui fut les prémisses de nos communes existences ». Grand silence dans la pièce. Silence embarrassé. Tous attendent un commentaire de James, il a ouvert les hostilités et par conséquent se doit de clôturer le débat ou bien d’ajouter un contre-argument qui relancera la discussion. « Je crois deviner où Miss de Choiseul puise ses inspirations. Un esprit aussi brillant que celui de Lady Elisabeth a trouvé écho en cette jeune personne. Notre Premier Ministre a raison de vouloir en faire une muse de la rhétorique. —Je n’ai rien d’une Polymnie, j’émets seulement des vérités que chacun pourra

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contester selon son degré d’engagement, Votre Excellence. (Je devrais songer à moins sourire quand je m’adresse à James)Et puis Lady Elisabeth réfute mes opinions, ce qui fait d’elle un brillant esprit. —Et vous blasphémez avec tant d’aplomb, chargea Attenborough, il faudra songer à contrôler ses lectures, Votre Excellence si vous comptez la destiner à votre jeune cousin. Lady Eleonora ma chérie, parlez nous de vos récentes visites de Bath ! Quel endroit insolite avez-vous découvert aujourd’hui ? » Et la belle tint son auditoire en haleine pendant vingt bonnes minutes. Quelle maîtrise parfaite de la conversation ! Elle met en scène de banales anecdotes leur donnant de nouveau la vie, un second souffle dont elle avait seule le secret. Tous l’écoutaient avec attention et Bath bientôt n’aurait plus de secret pour personne. Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Mon cœur continuait quant à lui de battre et quand on sonna le dîner, je quittai la pièce la dernière me disant que mon absence ne manquerait à personne, pas même à James que je venais de houspiller. Londres me manquait ; au moins làbas je pouvais m’y cacher et assumer son mode de vie extravagant. A table placée à distance de Lord Ascot-Byrne je me sentais invisible et inutile. L’attention se portait sur Lady Eleonora candidate à être leur impératrice de cœur. Sérieuse, elle force le respect. Mon regard croisa celui de James et il suspendit son geste avant de noyer son étude dans son verre de vin. A quoi pensait-il en me regardant ? A ce moment de complicité échangé sous ce porche ? Cet événement remonte à une semaine et dans ma tête, à l’instant. En tous les cas, tout le monde se régale avec mes petites verrines préparées ce matin avec l’aide de la cuisinière Mrs Poole. Pour moi c’est un honneur de les voir commenter mon entrée. Pour moi

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c’est un réel triomphe et plus encore quand Waddington m’en félicita. « Vraiment ? Votre cuisinière est-elle en congé ? Ironisa Harriet, toujours disposée à vouloir ruiner mes efforts. Le jour où ma fille ira en cuisine pour supplanter les rôles de mes domestiques, soyez certains que mes finances ne soient pas au beau fixe. —Je trouve que c’est une bonne idée milady, coupa James le nez dans ses cailles, peu de femmes de ce monde peuvent se vanter de savoir cuire un œuf. Je trouve plutôt le concept novateur et brillant ». J’en rougis et froissa nerveusement la serviette posée sur mes genoux. Quant à Waddington, il inspira profondément et se crispa sur ses couverts. Trois heures après quand ils furent tous partis, on frappa à ma porte. Sans femme de chambre pour aller ouvrir, j’enfilai ma robe de chambre et découvris John tenant un candélabre ; cette apparition fut fantasmagorique et je pensais immédiatement à une mauvaise nouvelle. « Comment allez-vous ce soir ? —Bien ! Enfin je crois. —Vous avez été un peu chamboulée par Attenborough mais c’est sans incidence sur ce que nous pensons de vous. Il lui arrive plus, souvent qu’on ne le voudrait, qu’elle soit détestable par sa morale. Ses harpies de filles sont si parfaites qu’il est difficile de leur trouver le moindre défaut, excepté si on les regarde en plein jour.» J’éclatai de rire, cherchant à dissimuler mon sourire derrière ma main. « Oui John, c’est si vrai ! Mais elle l’ignore tant que personne ne la remet à sa place et vous ignorez à quel point je brûle d’envie de le faire ! Oh, juste une fois pour la voir fermer son caquet ! —Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bonne nuit.

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—Comment étais-je ce soir ? Ne vous ai-je pas trop fait honte ? » Il fronça les sourcils en me dévisageant. « Pensez-vous vraiment que je ressens un tel sentiment à l’égard d’une jeune femme aussi adorable que vous ? Vous avez vos moments de bravade, de crânerie où plus rien ne compte pour vous mais c’est ainsi que vous me plaisez. Veuillez dormir à présent ». Dormir ? Je n’en éprouvais nulle envie et une fois toutes les bougies soufflées, je m’agitai dans mon lit.

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CHAPITRE 2 Mon cheval allait plus vite que le sien. Le 17 aout, nous galopions dans la campagne à brides abattues et j’étais ravie. Visiter une partie du Somerset en compagnie de John me donnait des ailes ; le coin était marécageux à ce que l’on racontait, reposant sur un sol calcaire lieu de prédilection des premiers celtes soucieux de préserver leur santé. On y comptait de nombreuses thermes romaines, des abbayes abandonnées et des habitants bien courtois nous offrant des fraises, du cidre et du cheddar qui fut une révélation pour mes pupilles. John connaissait la région ; Sir Fitzroy disposait d’un manoir, une ancienne abbaye transformée en demeure secondaire qu’il désirait me montrer et en voyant la façade de Fort Hall Abbaye, je me plaisais à y imaginer des fantômes et des vampires. « Allons le saluer, voulez-vous. —Non John, je n’y tiens pas » Je savais que Lord James avait prévu de s’y rendre et je n’éprouvais nul désir de le voir. En tous les cas pas maintenant, pas avec Waddington pour chaperon. « Je pourrais vous attendre à l’extérieur si vous le souhaitez. —Allez Diane, ne faites pas l’enfant. Si Fitzroy apprend que nous étions dans le coin, et il le saura bien vite, il s’en trouvera vexé que je ne sois venu le saluer. Je ressentirai de même s’il était de passage sur mes terres ». Fitzroy ne m’aime pas, je le vois bien à son regard. Ses grands lévriers irlandais au poil gris se ruèrent vers nous sans un aboiement, mais se bousculant pour avoir les honneurs de la première caresse. « Milord si j’avais su que vous passeriez, je vous aurai fait un meilleur accueil, lança-t-il en

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envoyant une bourrade amicale à John. Miss de Choiseul…soyez également la bienvenue ». Tous deux me tournèrent le dos et me laissèrent seule dans la cour en compagnie des palefreniers. Cet endroit me collait la chair de poule, sans réellement savoir pour quelle raison. On me dévisagea froidement. Etroite cour pour une abbaye aussi imposante que celle-ci et un majordome au visage buriné se plia difficilement devant moi en me désignant un escalier sur la gauche montant vers un couloir et ses vitraux. Oui, il n’y a pas à dire cet endroit me collait des frissons, plafond trop bas, dalles froides et glissantes, torches au mur ; il manquait une âme à cette bâtisse. Tous les trois occupaient un salon au mobilier élisabéthain et Ascot-Byrne lâcha des documents pour venir me saluer. « Nous sommes ici pour fuir Bath et ses remous et vous nous ramener un échantillon de Londres avec vous John. Trouverons-nous donc un peu de sérénité ici ? —Je lui ai dit que je préférai attendre dehors, répliquai-je désolée de faire irruption dans leur intimité. —Qu’allons-nous faire de vous Miss de Choiseul ? » Il me fonça dessus, se pencha mécaniquement sans desserrer les dents et retourna à la lourde table pour y récupérer sa paperasse. Les chiens allongés devant l’âtre vide m’observèrent silencieusement avant de fermer l’œil, des plus serins. Grande cheminée pour une pièce exigüe offrant trois fenêtres en ogives, un mobilier lourd et rustique, une teinture poussiéreuse et défraichie ; il ne manquait plus au décor qu’un crâne et quelques animaux empaillés pour coller au mieux à l’atmosphère des lieux. « Ne restez donc pas dans l’entrée, Miss de Choiseul ! Prenez place ici. Mrs Kingsley ne devrait pas tarder ». En entendant le patronyme

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mon cœur implosa. Mrs Angus Kingsley ? On me faisait une plaisanterie là ! A peine eussé-je posé mon derrière dans le siège à haut dossier qu’une femme arriva, s’immobilisa dans l’encorbellement de la porte tout en me fixant. « Miss de Choiseul, on m’a tant parlé de vous…et je vous vois enfin ». Elle ne me lâcha pas des yeux avant de baiser mes deux joues. « Votre Excellence, je…je ne vous fais pas honneur…ni à vous, ni à Miss de Choiseul, que je vois pour la première fois. Vos yeux sont magnifiques…on a du vous le dire maintes et maintes fois, mais je tenais à vous le dire. Venez avec moi, ce n’est pas un endroit pour une jeune dame ! » Ainsi je fis la connaissance de Mrs Olive Kingsley la maitresse de Thomas Fitzroy. Dans la une grande salle particulièrement bien éclairée se tenait un atelier d’art et je fus jalouse de tant de créations toutes plus variées les unes que les autres ; des aquarelles, de la peinture à huile, de la sculpture sur glaise, de la poterie ; pour modèles vivants des animaux provenant de sa ménagerie, un grand duc, une serpent dans une cage, un couple de perroquets et des oiseaux tropicaux chahutant ; un furet grimpa le long d’une colonne en bois avant de disparaître dans une petite niche. « Mon Dieu, c’est ici l’arche de Noé ! » Elle me laissa en proie à un ratonlaveur un peu fripon et partit nettoyer ses pinceaux. « Lord Ascot-Byrne dit que vous dessinez aussi et selon lui vous êtes très talentueuse. Il me parle souvent de vous…hier il a dit vous avoir vu il y a une semaine, à la date du douze aout car invité par Lady Hawthorne. Vous devez me trouver singulière…Lord James et moi parlons beaucoup de Londres et on s’amuse beaucoup de ce qu’on y trouve. Pour moi il n’est plus question d’y remettre les pieds depuis que mon époux n’est plus de ce monde…il dit

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que vous allez épouser le cousin de Lord Waddington…pourquoi ? —Je n’ai pas d’argent et je ne peux vivre indéfiniment aux crochets de Lady Hawthorne. —Vous êtes charmante ». Un large sourire apparut sur son visage livide, elle s’allongea dans son fauteuil et se perdit dans ses pensées. Un chat angora s’étira mollement et tendit les pattes vers sa maîtresse pour être admis sur ses cuisses. Je ne la trouvais pas spécialement jolie : grande, maigre, teint albâtre et longs cheveux noirs bouclés, elle semblait être fatiguée et épuisée par toute sa création. La tête appuyée dans sa main, elle me fixait de ses grands yeux ternes. « Vous êtes bien trop jolie pour vous laisser enfermer dans une vie sans attraits. Je serais curieuse de savoir qui est à l’origine de cette idée. Lady Hawthorne ? Waddington ? Ne vous laissez pas emprisonner et vous avez le droit de leur dit non, cette vie vous appartient et… —Je n’ai plus de famille et comme je vous l’ai dit, je n’ai pas de fortune ». Ma sentence sembla la surprendre et il resta un moment coi, le regard vide et déjà je regrettais de m’être emportée. Kingsley n’était pas mon ennemie et je risquais de la froisser en contre attaquant sur mon destin. « Belle amazone hum…Lord Waddington semble beaucoup vous apprécier et l’on entend partout que notre Premier Ministre vous trouve amusante. C’est un doux euphémisme pour dire que vous savez vous faire entendre car les circonstances l’obligent. Waddington a besoin de s’entourer de personnes hautes en couleurs, des personnes fiables et loyales. A ce sujet comment se porte Mr Campbell-More ? » Aux dernières nouvelles il se portait bien et il prévoyait de repartir dans les colonies britanniques, probablement Antigua où il espérait y rapatrier des affranchis libres mais

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demeurant esclaves par ignorance. Pour un ermite coupé du monde, Olive semblait connaître l’actualité de chacun de nous. Un valet nous servit une collation dans le grand salon aussi éclairé que l’atelier de Kingsley et dégustant mes gâteaux je ne fus pas surprise de voir débouler James qui glissa un mot à l’oreille d’Olive, celle-ci disparut dans un bruissement de tissus. Restée seule avec James, j’immobilisai mon regard sur mes sandwichs posé dans mon assiette. « Comment trouvez-vous cet endroit Miss de Choiseul ? —C’est une retraite bien austère, paisible car éloigné de toutes triturations propres aux grandes villes ». Il se composa une assiette de viandes froides, de fruits de saison et de gâteaux et un valet rempli son verre de punch. « Lord Waddington manifeste un grand désir de se trouver un favori comme représentant du Berkshire. Nous avons une liste de noms, une dizaine de potentiels candidats ayant l’étoffe d’un député mais on ne peut parvenir à convaincre un homme comme Waddington. Il est incorruptible. Vous vous intéressez un peu à la politique Miss de Choiseul ? —Non je… » Nerveusement j’éclatai de rire en songeant à Lady Hawthorne soucieuse de me tenir à l’écart de leurs préoccupations. « Disons que je suis ce que l’on peut appeler une grande gueule, mais je ne m’y connais absolument pas ! On peut parler de Terra Incognita. —Je pourrais vous y initier. —C'est-à-dire ? —Vous pourriez militer, signer des pétitions, battre campagne avec nos élus, défendre les actions de votre parti et influencer vos amis sur telle ou telle cause. Bientôt vous serez une Waddington avec de solides relations et un grand champ des possibles.

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—Vous voulez dire m’utiliser, Votre Excellence ? M’exploiter à des fins personnelles ? Ce n’est pas digne d’un gentleman. Etes-vous seulement conscient de ce que vous dites ? Je doute profondément. —Pourtant dans quelques mois vous serez une Waddington ». La déception me gagna. Tout depuis le début était destiné à me séduire à des fins politiques et j’avais été naïve au point de tomber dans le piège. Quelle imbécile ! Je posai mon assiette sur le guéridon ainsi que ma serviette et je me levai lentement pour aller déverser mon chagrin dans un endroit isolé ; je n’aurai nulle difficulté à trouver une cachette ici. « Et selon vous je représente l’avenir de votre engament politique ? —Naturellement. Vous aurez de l’influence sur Waddington comme vous en avez déjà en ce jour. —Je ne vois pas en quoi ». Il posa son assiette sur la table avec son service à la française (là où les valets disposaient autant de plats que la table fut en mesure d’en contenir) et il s’assit après m’avoir invité à le faire. En bonne fille bien élevée je m’y pliais, non sans quelques réserves. « Pourquoi devons-nous faire ces choses stupides, comme manger ? Quand on y songe le procédé en lui-même est absurde ; comment ne pourrait-on pas survivre sans devoir s’assoir et se parer de couverts pour se remplir la panse de toutes ces substances. Eprouvez-vous du plaisir à manger Miss de Choiseul ? —Si je vous disais que oui en seriez-vous surpris ? —J’ai constaté que vous aviez un bon coup de fourchette en parfaite épicurienne que vous êtes. Pourquoi me regardez-vous ainsi ? Cherchezvous à percer le mystère autour de ma personne ? Pour vous je reste un homme

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énigmatique n’est-ce pas ? Un jour vous me voyez sourire et le jour suivant je semble m’être transformé en monstre de pierre. Vous ne serez ni la première ni la dernière à me trouver… comment est le mot français pour inconstant ? —Inconstant (en français) Mais je pense seulement que vous éprouvez des difficultés à vous détendre, à lâcher prise de temps en temps. Vous êtes si rigide que l’on vous croirait fait, effectivement, dans de la pierre ou quelconque matériel de construction. On vous dit également taciturne, acariâtre et cynique à l’excès. Maintenant que je vous connais mieux, je dirais que vous êtes efficace dans votre mépris de la société ». Silencieux, James ne me donna l’impression d’apprécier mon exposition sur son tempérament et retournant à ma viande froide, le temps s’écoula seconde après seconde jusqu’à ce que notre Lord réalise cette fâcheuse situation. Une personne civilisée du grenre Waddington aurait ri afin de détendre l’atmosphère, cette même personne aurait pris du recul sur cet exposé mais pas James. Embarrassant silence. « On dirait qu’il pleut… » De grosses gouttes frappèrent les carreaux de la pièce et le retour à Bath risquerait d’être compromis et sous cette redingote noire, des frisonnes parcouraient déjà ma peau que Mrs Parks disait être top fine pour être celle d’une Anglaise. Je la rejoignais sur ce sujet. L’un des chiens de Fitzroy poussa la porte de son museau et avançant lentement vint s’allonger à mes pieds comme guidé par un sixième sens. Il venait me réchauffer les pieds, point intéressé par le contenu de mon assiette, je vous l’assure. Après s’être bagarré avec ses couverts, James finit par manger avec ses doigts et sans que rien ne l’ait présagé il se leva d’un bond pour aller

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s’essuyer les mains et la bouche. A la table, il en profita pour m’étudier sans se cacher. « Je ne rentrerai pas à Bath. Possible que je reste ici jusqu’à la fin du mois et comme nous sommes aujourd’hui le 17 aout, cela me laissera plus de quinze jours sans voir nos respectives relations, cette société Diane que je fuis tant. Vous viendrez me voir n’est-ce pas ? —Je me plais à Bath, pour quelles raisons aurais-je à le faire ? —Parce que nous sommes de vieux amis, vous aimez à le répéter si souvent. Nous parlerons que de politique, si cela peut vous rassurer, et Ascot-Byrne approcha sa chaise près de moi. (Mon Dieu ce regard)Nous aurons cette autre chose en commun et je reste certain que vous serez capable de vous distinguer. —Vous en êtes si certain, Votre Excellence, que cela défie l’entendement et plus encore quand votre inclinaison porte sur Lady Crawford. L’aurai-je détrôné pour…de la politique ? ». De nouveau il se leva et arpenta la pièce de part et d’autre faisant résonner les talons de ses bottes sur les pierres. Les mains derrière le dos il avançait, contrarié par mon effronterie. « Cet Edward Waddington devra cependant vous mater. Vous êtes trop fougueuse et vos ardeurs doivent être réfrénées. —Il faudra alors que vous le conseilliez en matière d’éducation féminine. Vous semblez si fin connaisseur en la matière que j’avoue en être troublée et ce trouble se manifeste par un profond mal-être. J’ose espérer que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dite. Je vous plains de tout mon cœur, pauvre pèlerin. Où se tient Waddington ? Je suis lasse de ces discussions. Et j’ai perdu l’appétit ». Dans la cour les palefreniers vinrent avec nos chevaux. Il était plus de midi passé et je vois la tête de Lady E. face à notre absence. Dans la vie

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bien rangée de cette comtesse, tout est contrôlé et rien jamais ne vient perturber cet équilibre. Waddington m’aida à me hisser sur mon cheval et subrepticement glissa sa main sur sa jambe. Notre regard se croisa et je vis apparaître un sourire maîtriser sur ses lèvres. Il me tardait de rentrer pour me mettre au lit et y rester jusqu’au souper. « Je vous ai négligé Miss de Choiseul mais je sais que Mrs Kingsley a su vous distraire. Si vous repassez dans la semaine, je vous ferai meilleur accueil ». Les chevaux avançaient au pas ; au loin les corbeaux croassaient et quelques oiseaux pépiaient autour de nous. La campagne s’offrait à nous, généreuse et joyeuse ; je n’ai pas le cœur à la poésie. Ascot-Byrne en fut la cause. Il ne reviendrait pas à Bath. « Vous semblez avoir perdu votre entrain, Diane, je vous sens tourmentée et comme nous avons un peu de route avant d’atteindre Bath, il serait plus favorable que je sache ce qui vous tourmente à ce point. —La vanité et l’orgueil. Je ne suis pas disposée à céder à l’un et à l’autre de ces vices. Pourtant il me faudra les arracher de mon enveloppe pour plaire à mon futur fiancé et vous en serez le premier flatté. Je veux être une bonne épouse, c’est à cela qu’on me distingue et Lady Elisabeth s’évertue à faire de moi une Lady à part entière, une femme capable de satisfaire un époux aux bras protecteurs. —Vous serez exemplaire dans votre rôle, nous y pourvoyions Lady Hawthorne et moi-même ». Pendant deux jours je fus coupée du monde, pas comme je l’entendais mais assez pour ne pas entendre un mot sur le sort de Lord Ascot Byrne. De toutes les manières je n’étais pas disposée à entendre un mot de ses vacations, pas même de Mrs Hemming. A la date du vendredi 21, on vint nous annoncer qu’il venait de rentrer

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—la première à s’en réjouir devait être sa sœur plus que Lady Crawford, continuellement entourée pour ne pas remarquer son absence ; sa sœur pour la simple et bonne raison que toutes ses sorties la conduisaient inéluctablement chez Waddington dans le juron de son aîné, et quand il rentra dans le salon, je continuais ma lecture avec une morne indifférence. « Miss de Choiseul, ma sœur vous envoie vous chercher pour vous entraîner, semble-t-il à quelques activités mondaines dont le shopping semblerait en faire partie. —Oh pas aujourd’hui Votre Grace, je ne me sens guère d’humeur à… —Vous ne voudriez pas froisser ma chère sœur bien aimée, Miss de Choiseul, alors accompagnez-moi s’il vous plait ou ma réputation de messager risquera d’alimenter les vilains ragots des trois prochains jours. On dira partout qu’Hermès a failli. Lady Hawthorne, je vous l’emprunte donc et vous la ramène pour le diner ». Contrariée je marchais loin devant lui pour ne pas dire, courir loin devant lui, quand il me retint par le bras. « Attention à ne pas vous faire écraser, j’en serais inconsolable ». Balivernes ! Lady E. me disait de me méfier des hommes et de leurs beaux discours sur l’amour et leurs sentiments bien souvent grossis dans le seul but de ravir le cœur et la vertu des vierges. Il me serra si fort qu’il coupa la circulation du sang dans ce membre et contrainte par la force, je dus plier à ses exigences. « Nous avons rendez-vous au salon de thé de Hopkins » Il me fut insupportable de le regarder, de l’écouter parler ; tout en lui me donnait l’envie de m’enfuir en courant. Le salon de thé était étroit, les tables collées les unes aux autres de telle sorte que vos voisins suivaient votre conversation sans la moindre pudeur ; on s’apostrophait, discourait face à un auditoire des

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plus attentif et l’on dégustait un succulent chocolat recouvert de chantilly. Là devant la baie vitrée, je les écoutais parler de leur soirée de la veille : qui on avait rencontré et qui l’on avait évité. Waddington fit son apparition avec d’autres gentlemen sortant du fumoir et il glissa quelques mots à l’oreille de Lady Eleonora, cette dernière gloussa, la main devant sa bouche délicieusement dessinée. Un parfait couple attirant tous les regards vers eux ; on encensait la fiancée et félicitait Waddington pour ce choix. Londres me manque. Où que je me rende, Londres finit toujours par me manquer. Devant moi les riches marâtres parlèrent de layettes, de petits-enfants et de mariage se profilant à l’horizon. Le jour où je prendrais un époux ni ma mère, ni mon père n’aura le bonheur de me voir marcher fièrement jusqu’à l’autel. Mes enfants ne connaîtront jamais leur grand parent maternel et il me faudra composer sans. « Comment allez-vous Miss de Choiseul ? Ascot-Byrne s’assit sur le fauteuil laissé vide près de moi et la nausée me gagna les lèvres en raison de cette odeur putride du tabac. Nous pourrions aller au théâtre ce soir ? Qu’en pensez-vous ? Waddington m’a parlé d’une pièce suggéré par Eleonora mais qui je suis certain vous ravira. —Et comment va Fitzroy ? Vous disiez ne pas revenir ici avant la fin du mois. Quelle inconstance(en français) de votre part ! Lançaije en souriant, ayant retrouvé pour un temps ma bonne humeur, alors que je m’étais jurée de ne plus m’amuser en sa présence. Il faut dire que cet ancien monastère est des plus lugubres. Quoi ? N’est-ce pas ce qu’il convient de dire pour justifier un départ si précipité ? —Mon hôte s’est vu contraint de quitter son antre appelé à Londres pour des affaires de la plus haute importance ».

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Ascot-Byrne ne riait pas, il ne riait jamais ; il fut catégorique dans sa réponse. Au bras de Waddington, Eleonora distribuait des sourires à tout-va et je ressentis de la jalousie mal placée : en public, Waddington était à moi ; du moins je l’eus pensé jusqu’à ce que…ce mariage se profile. Mes doigts allèrent au contact de mon pendentif représentant St Christophe comme pour me rassurer quant à ma Foi, cette inébranlable conviction que tout en ce monde est amour. « Et bien il aurait pu m’emmener avec lui ! Vous auriez du lui soumettre cette idée car il me tarde d’y retrouver mes repères. —Vous êtes incroyable ! Vous pourriez résider à Windsor que vous n’éprouveriez qu’ennui tant votre désir d’aller batifoler est grand ! Vous n’êtes plus une enfant Diane et ce que l’on attend de vous, c’est un peu d’observation et de pondération. Ne pourriezvous pas pour une fois vous contenter de ce que l’on vous offre ? —Retenez-vous de donner des leçons, Votre Excellence, murmurai-je sans cesser de sourire, venant d’un gentleman qui ne fait pas grand cas de ses amis, je dirais que c’est un peu fripon. —A moins que vous soyez pressé d’y retrouver Sir Edward Waddington ; auquel cas je respecte cette fantaisie passagère ». Encore une nouvelle estocade. Il partit pour me laisser à mes rêveries. Eleonora ne tenait pas plus que cela à faire les boutiques ; elle voulait seulement qu’on la regarde se pavaner au bras de Waddington et nous deux marchions derrière sans nous adresser la moindre parole. Il y avait quelque chose qui coinçait dans notre relation ; lui me considérait comme sa benjamine, une gosse mal dégrossie, capricieuse et arrogante et moi je le voyais comme un homme froid, taciturne et pourtant si agréable à regarder. Oui c’est ça ! J’étais sa petite sœur, celle qu’il fallait

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fesser quand elle se permettait d’être insolente, celle qui n’amusait plus son ainé de ses blagues, celle qui parce que piquante et vive n’attirait que foudre et colère. Nous marchions l’un près de l’autre comme deux inconnus et ainsi écartée je me sentais incomprise, vulnérable et pauvre d’esprit. En voyant l’arcade de l’une de ces Assembly Rooms, je freinai des quatre fers et retint Waddington par le bras. « Votre Excellence…je dois rentrer. J’ai oublié que je devais saluer Mrs Ferguson et lui faire un peu de lecture et comme je sais que vous arriverez à vous passer de moi, je rentre de ce pas. Alors on se revoit plus tard ». Lady E. n’étant pas là je me retrouvai seule et les pieds en feu d’avoir marché à grande vitesse, je m’écroulai dans l’escalier, le cœur battant furieusement. Pendant plus d’une demi-heure je fixai le parquet avant de me décider à monter m’allonger. Au théâtre j’ai ri à gorge déployée. La pièce était si amusante, fraîche et pleines de rebondissements ; et puis j’en eus les larmes aux yeux. Le public en redemandait, applaudissant à tout rompre et encourageant tel protagoniste à réapparaître. Eleonora comme son frère ne riaient pas, s’interrogeant du regard sitôt que ma voix se fit entendre ; seul Waddington partageait mon délire et ensemble nous laissâmes l’euphorie nous gagner. Il suffisait que je l’entende rire pour qu’aussitôt je fusse saisie de furieux tremblements hilares. Ce fut là un standing ovation et quitter la petite salle fut à grands regrets. « Miss de Choiseul n’a manifestement pas aimé la pièce, railla Ascot-Byrne, et si le rire avait quelques propriétés curatives, soyez certaine que vous êtes guéries de tout mal. —Oui j’avoue ne pas avoir ri autant depuis… » Déjà il me m’écoutait plus et

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entraîna Eleonora loin de ma personne. Il ne m’aimait pas. Dans son monde il n’y aurait pas de place pour une petite Française sans le sou. Cette nuit la tête enfouit dans mon oreiller, je pleurerai mon infortune. Frappée d’insomnie je quittai donc ma chambre pour me réfugier dans le salon là où se tenait Waddington et sa correspondance. En me voyant arriver, il sursauta et laissa sa plume en suspend. « Je savais que je vous trouverez ici ». A la lueur de son candélabre il me dévisagea dubitatif, oubliant le sens des convenances et quand il m’eut fait assoir il retourna à son fauteuil et les mains croisées sur ses genoux, m’interrogea du regard. « A qui écrivez-vous avec tant de ferveur ? On vous entend gratter la plume depuis ma chambre. —Hum…je vais essayer de me montrer plus discret. —Je vous taquine John ! Cela ne me regarde pas ! Et pour le reste, vous êtes discret» Cheveux défaits tombant sur mon dos en de longs et fins cheveux bruns. Là il posa carrément la plume le long de son porte-plume et me dévisagea plus longuement. « J’écris à William Pitt. J’ai besoin d’un avis sur un sujet qu’il me tient à cœur et ma plume est des plus fébriles je vous l’accorde. Diane… est-ce que tout va bien ? Vous avez été silencieuse de tout le repas. —Oui. Mes petites remarques ne sont pas aux goûts de tous et je compte bien changer. Devenir quelqu’un de…j’aimerai changer l’image que les gens ont de moi et pour cela il me faut observer tout en me faisant discrète. —Vous n’avez pas à changer. Vos amis vous aimeront telle que vous êtes avec toutes vos qualités et tous vos défauts ».

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Nerveusement j’éclatai de rire en essuyant bien vite une larme de ma joue. C’était si juste et pourtant… « J’aimerai rentrer. Lady Elisabeth s’y opposera tout naturellement sauf si vous appuyez ma requête. J’ai fait le tour de cette ville et je n’y suis plus à mon aise. —Qu’est-ce que vous racontez là Diane ? Vous y êtes parfaitement bien intégrée et aucune jeune femme avant vous n’a suscité pareille curiosité. Vous pourriez être fatiguée ce que je conçois, mais ne dites pas que l’on ne vous ait pas accueilli à bras ouvert, cela serait un horrible mensonge. —Vous voyez vous aussi vous me trouvez insane ! —Qui vous trouve insane ? Je dirais une ou un imbécile qui ne vous connait pas. Diane, des critiques vous en aurez toute votre vie, l’important pour vous est de les ignorer ou leur faire la nique. Ne jamais montrer que vous êtes blessée par tel ou tel propos et vous vous en sortirez indemne. —Je vous le demande comme une faveur. —Non. Il est n’est pas possible que vous partiez. Allons…vous n’allez pas vous mettre à pleurer ! Diane, nous allons trouver un arrangement mais ne vous mettez pas dans un tel état. S’il vous plait ! » Il me tendit alors son mouchoir de poche dans lequel j’évacuais mon chagrin avec allégresse. Que le Diable m’emporte, je suis si geignarde ! « Si cela peut vous rassurer je n’irai pas à Londres…j’avais envisagé Norwick Castle (en me mouchant bruyamment) ainsi Lady Elisabeth à son retour profitera du repos de votre demeure avant de regagner son Gifford Hall. N’est-ce pas là un convenable compromis? —Diane. Si vous rencontrez des soucis vous devez me le dire. Je ne vous jurerai pas ». D’un bond je me levai pour passer mes bras autour de

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sa taille et la tête contre sa poitrine y sécher mes larmes. En cours de cette même soirée, il m’avait vu rire et pleurer ; comment comprendre quoique se soient aux femmes ? Oh oui John était un ami, le meilleur que je puisse avoir après Gabriel et ce n’est pas ce mariage qui allait me l’enlever ! « Allez, je verrai ce que je peux faire. —Oh John ! Vous êtes mon sauveur ! —A ce point-là, Diana. Qui donc cherchezvous à fuir ? Cette même personne qui vous juge insane, je suppose ? Cela pourrait être les propos de James Ascot-Byrne, j’ai vu combien vous semblez agitée en sa présence. Il est maladroit avec les femmes mais ne vous montrez pas offensée pour si peu. Apprenez à composer avec cet acariâtre Lord. —Non ce n’est pas lui qui me fait quitter Bath ». Le lourd silence tomba entre nous. Une voiture passa dans la rue. Puis de nouveau le silence. Il enserrait mon menton entre ses mains quand la pression se fit plus forte. Allait-il tout comme Ascot-Byrne déposer un long baiser sur mon front ? Son Front contre front, nous échangeâmes nos souffles chauds et irréguliers ; le baiser de James Ascot-Byrne a côté paraissait bien fade. « Allez vous coucher et dormez sur vos deux oreilles ». Heureuse, triomphante, le large sourire d’une oreille à l’oreille je portais ses mains à ma bouche pour les baisers. « Je vous doits tant John. Comment un jour pourrais-je vous remercier ? » J’allais enfin partir ! Libre à moi de faire venir Anna B. et Beth à Norwick Castle pour m’y tenir compagnie. Mon sommeil fut exquis, des plus réparateurs ; depuis fin juillet je n’avais pas dormi aussi bien. Lady E. folle de rage ne comprit pas la décision de Lord John de me faire quitter Bath. « Que fera-t-elle toute seule à

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Norwick Castle ? C’est insensé ! » Lui ne répondit rien, très stoïque avant d’enchainer sur Gabriel Campbell-More et le courrier reçu ce même matin. Acta jacta est ! Mrs Parks donna des consignes à Sophie pour que mes robes fussent rapatriées dans les plus brefs délais et quand la voiture fut prête, le valet de pied m’ouvrit la portière pour que je puisse m’y engouffrer. Un cavalier arriva et je reconnus James AscotByrne. Incrédule, il descendit de cheval aidé par Peter, l’autre valet. « Que se passe-t-il Miss de Choiseul ? —Votre Excellence…je m’en vais. —Et quand revenez-vous? —Je ne reviens pas, Votre Excellence. Mon séjour à Bath s’arrête dès ce jour. Veuillez transmettre mes hommages à votre sœur. —Vous partez quand j’allais vous demander si vous vouliez vous joindre à moi pour une promenade à cheval ». Il était froid, si froid. Cette statue de glace me fixait et afin de ne pas finir transformée à mon tour ; or pendant un bref instant je crus discerner un semblant de supplice au fond de son regard. C’était débile mais arrivée à ce degré d’intimité, je pouvais deviner le fond de sa pensée : Si Diane s’en va, possible que Lord John la suive et adieu tous mes projets de collaboration. Cette petite garce va faire chapeauter tous mes plans. En d’autres termes mon départ pouvait jeter un pavé à la mare ou bien les Ascot-Byrne se féliciteraient de mon départ. « Ainsi vous avez obtenu gain de cause. —Comment ça ? —Londres. Vous disiez vouloir rentrer. Alors il ne me reste plus qu’à vous souhaiter un bon voyage, Miss de Choiseul ». Les filles arrivèrent le mercredi 26 août et je leur fis grand accueil en parfaite maîtresse de maison. « Tout ce grand château pour toi toute

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seule ? » S’émerveilla Anna B. en me suivant à travers le long couloir portant les armoiries de Waddington et Beth de glousser derrière moi en me pinçant les flancs. Les avoir près de moi m’emplissait de joie et les mains dans les leurs je les attirais dans le grand escalier. « Ici vous serez comme des princesses ! Et personne ne viendra troubler notre quiétude ! » Les journées se résumaient à ces mots : franche rigolade. On s’amusait comme des folles et cela du lever au coucher du soleil ; impossible de faire autrement avec Anna B. et Beth. Personne pour nous refréner, alors nous nous en donnions à cœur joie. De temps en temps Gabriel intervenait pour ramener l’ordre et il finissait par s’enfermer loin de nos tapageuses activités. Et puis Stanley devint mon partenaire, anticipant sur chacun de mes désirs, toujours là pour satisfaire tous nos caprices et notre relation obéissait à une réciproque estime. Il me donna toutes les ficelles du bon séjour réussi à Norwick Castle et le soir après nos excursions dans la région, j’allais le remercier pour le soin porté à son étude. Tout fut calme et paisible jusqu’au samedi 5 septembre, Sir Stuart Redmayne un vieil ami de Waddington arriva en compagnie de William Pitt et fut surpris de ne pas y trouver John. « Il devait être rentré depuis la veille et…croyezvous possible qu’il prolonge son séjour à Bath ? —Oui, il y est en si bonne compagnie et c’est un homme converti que vous trouverez plaisant de découvrir. Pitt gloussa et posa sa tasse de thé sur le guéridon. « Croyez-vous que l’amour altérer la nature des hommes, Miss de Choiseul ? —Il a modifié la sienne alors je ne prends aucun risque en disant qu’il est différent en ce moment. —A quel point ?

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—Et bien…il sourit et... rit. Il lui arrive d’être joyeux sans que l’on ne sache pourquoi et je crois qu’il n’y a plus aucun doute à avoir sur lady Eleonora. Répondis-je en savourant de délicieuses pâtisseries. Comme Gabriel me fixait, j’enchaînai immédiatement : enfin je veux dire que son cœur appartient à Lord Waddington et inversement. Leur réciproque inclinaison est avérée. —Vous êtes si sûre de vous. Vous aurait-il fait quelques confidences Miss de Choiseul ? A moins que Lord James Ascot-Byrne s’est prêté au difficile exercice de la divulgation ? » Quel sardonique ton ! Lui Gabriel riait sous cape amusé par ce portrait de James, mon persécuteur. La discussion tourna vers des sujets moins légers comme la Pologne dotée d’une constitution depuis mai 1791, on parla de la mort de Mirabeau (illustre personnalité française) survenu quelques mois plus tôt ; et puisque nous en étions à la France, ma langue se délia et je m’emballai sur l’arrestation à Varennes du Roi Louis et de sa suite (fait remontant à juin et qui avait ébranlé les exilés français dans leur paisible retraite). Un sujet en entraînant un autre, on parla de Philippe d’Orléans refusant la régence ; Léopold II, le frère de Marie-Antoinette n’intervenait toujours pas face à cette racaille à l’origine de l’incarcération de sa sœur et e son beau-frère ; on parla du sort des émigrés sommés de rentrer en France par les députés au risque de voir tous leurs biens imposés et après octobre, cette imposition sera triplée. Dans mon cas nulle crainte à avoir, pauvre je suis, pauvre je resterais ! On parle de Voltaire et de ses cendres envoyés au Panthéon. Voltaire mon maître à penser. Pourtant au billard, en compagnie de Gabriel je lui fis part de ma détresse : « Oh, Gabriel ! J’ai promis à Waddington de changer mais c’est

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plus fort que moi, je me trouve dans l’incapacité à tenir ma langue ! —C’est le moins qu’on puisse dire. Apprenez donc à vous taire Diane, cela vous évitera bien des écueils. Je comprends que Waddington ait fini par se lasser de vous. Jouerez-vous ou non ? —Oh ! Vous êtes un monstre ! » Je le frappai pour le punir de s’être montré désobligeant et lui ricanait ; depuis déjà neuf jours nous vivions en parfaite symbiose, lui on se taquinait et c’est à qui irait le plus loin dans ses provocations, cela prouvait que l’on se connaissait assez pour se permettre pareille familiarité. Il m’amusait énormément et j’aime lui chatouiller les côtes. Il me demandait d’arrêter, mais je m’y refusais. A son regard je vis qu’il ne plaisantait pas. Il me fixait sans sourciller. « Oh, vous allez vous mettre à taper du poing en méchant homme que vous êtes ? » Je l’emprisonnai de mes bras et le sourire aux lèvres, je l’immobilisais. Pour ce soir nos sujets de discussions tourneront au badinage et à l’amour courtois. Je sais de source sûre qu’il n’a pas de maîtresse, pas de coquettes à mettre dans son lit et cela me convient. Alors que les Lords Waddington et Ascot-Byrne prennent épouses, Gabriel Campbell-More reste mien. Ses yeux sont le reflet de son âme et on y découvre de l’insolence. Quand le Premier Ministre occupe les lieux, c’est le branle-bas de combat ; de partout l’on s’agite en coulisses et Stanley impeccable dans so savoir-faire et sa légendaire quiétude et flegme mit un point d’honneur à sortir la belle vaisselle ; on passe à table à onze heures après de longues discussions dans le salon où l’on cause politique internationale : le roi de France suspendu de ses fonctions par la Constitution, la massacre des pétitionnaires au Champ-de-Mars ; on parle du tragique banquet voulant célébrer le 14 juillet à Birmingham ; je ne suis pas surprise

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de constater à quel point William Pitt en connait un rayon sur l’Assemblée législative dont les députés tentent de faire passer l’idée d’une monarchie constitutionnelle. Léopold II et Frédéric-Guillaume de Prusse se réunissent à Pillnitz pour organiser une offensive armée afin de restaurer la monarchie en France. Et près de William le temps passa vite au point qu’à quatre heures du matin nous étions encore à souper. Et à onze heures du matin, ce dimanche 6 septembre 1791, les malles de Waddington et celles de Lady E. arrivèrent par chariots et avec eux la fin de nos beaux jours heureux. « Faut-il que l’on parte Nina ? » Ah ça non ! Les filles me manquaient déjà et Vergennes devinant le retour du maître se fit moins affectueux. Il n’était plus là à solliciter mon attention, frottant son museau contre ma jambe ; ce Vergennes-là, cet espèce de Léonberg à poils noir me suivait comme mon ombre, la langue pendante et toujours à l’affut de jeux de balle. Dans le couloir je jouais à l’exciter avec un appât fait de cordes trempées de bave canine. Jeune adulte de trois ans, il est massif, impressionnant de taille et de musculature et par chance il est aussi doux qu’un agneau. Pitt est dans le petit salon et plongé dans sa lecture. En me voyant passer avec le molosse mollement accroché au leurre, il lâcha le vieux livre poussiéreux. « J’au cru comprendre que notre John s’en revenait de son exil dans le confins du Somerset. —Oui c’est cela même. —Cette nouvelle ne semble pas vous réjouir si je ne m’abuse. Qu’avez-vous fait de votre beau sourire ? Voilà ce qui est mieux. Que prévoyez-vous de faire aujourd’hui ? Vos amies accapareront-elles tout votre temps libre ou aurai-je le loisir de vous ravir à leur charmante compagnie?

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—Beth et…Enfin, les Misses Wright et Gerson partiront dans une heure et il faudra désormais me partager avec Vergennes. N’est-ce pas mon chien ? Lui la tête posée sur ma jambe me sondait avec intérêt et seuls ses sourcils fauves remuaient apportant un peu d’expression à cette position des plus figées. Je ne pensais pas qu’un chien de cette taille puisse se montrer si attachant. (Ce dernier voyant que je parlais de lui leva la patte pour que je l’attrape). C’est un gros nounours. Hum ! Tu es un bon chien toi ! —Oui on dirait qu’il vous a littéralement adopté. Je rentrerai ce soir pour Londres et si vos amies ont besoin d’une voiture je tiendrais la mienne à leur disposition. —C’est aimable à vous mais j’avais cru comprendre que vous resteriez jusqu’au retour de Lord Waddington ; il n’aurait pas fait toute cette route sans espérer votre présence en ce château. Ecrivez à la Chambre et dites à tous ces députés d’ajourner vos séances à venir. —Je l’aurai fait si je n’avais pas été Premier Ministre mais j’ai un devoir envers le cabinet et personne ne peut me suppléer à cette fonction, excepté si je démissionne. Alors je serai libre de vous recevoir à Hampstead. —Hampstead ? —Voyons, vous ne connaissez pas Hampstead ? C’est un havre de paix sur les collines de Surrey. On connait ce quartier pour ses eaux minérales très saines de la station et je suis certaine que vous vous y plairez. —Euh…certainement oui… » Mon cœur battait à rompre. Le Premier Ministre m’invitait à partager son intimité ; grand honneur, un moment de félicité et il me fallait absolument sortir et laisser exploser ma joie. Alors profitant de l’occasion qu’il m’était donné de plier bagages j’en profitai donc pour partir à Londres avec les filles, affirmant à Gabriel être de retour la veille, soit dimanche 6 mais il n’en fut rien ;

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le mercredi 9, Mrs Parks excédait par ma fièvre de sortie me contraignit par la force à me rendre à Norwick Castle, disant de moi combien j’étais : perfide, sournoise et machiavélique ; c’était mal me connaître, j’étais seulement opportuniste et curieuse de savoir à quoi ressemblait Hampstead qui n’est autre qu’un quartier de villégiature géorgienne. Passons les longues heures de colère de Mrs Parks renvoyée à un geôlier un peu tortionnaire décidée de ramener par la force à la plus droite des vertus. Il faut reconnaître que loin de Lady E. il me poussait des ailes, celles de la liberté et j’avais fermement prié pour que cette dernière reste le plus longtemps possible à Bath. Alors que nous nous apprêtions à partir pour la campagne de Berkshire, Diane Cunningham vint troubler notre paix à Gifford Hall. « On m’a dit que vous étiez rentré plus tôt de Bath et je viens vous voir vous, Miss Diane pour vous faire part d’une annonce des plus bouleversantes. Il est arrivé hier et a rompu ses fiançailles avec la petite Crawford. Oui, je parle de Lord James Ascot-Byrne ! Vous vous rendez compte ? Il a rompu son engagement ! Naturellement cela va vite se savoir et…ces aristos sont dans tous leurs états et tout particulièrement Lord Waddington. Il a écourté son séjour à Bath dit-on, pour raisonner Lord James. L’ambiance à Londres risque d’être explosive dans les jours à venir. —Mais pour quelles raisons a-t-il rompu ses fiançailles ? Il a bien évoqué un motif, Diane ? Je pars à Norwick Castle comme vous le savez, mais…Mrs Allen et vous-même pourriez vous joindre à nous ? Et puis cela distraira Mrs Parks qui est de bien mauvaise humeur ces temps-ci, n’est-ce pas Mrs Parks ? Nous passerons par chez vous pour prendre vos effets et vous me raconterez tout en chemin, je brûle de savoir le fin mot de l’histoire ».

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Le fin mot de l’histoire est que James se dit ne pas être prêt, c’est tout ! Mrs Parks quant à elle ne comprend pas que je puisse être intéressée par pareille scandale ; cette vieille bique a besoin de se détendre un peu et dans la voiture, elle rendit l’atmosphère pesante avec sa morale à deux balles. Non seulement elle me privait de mes amies, mais surtout elle se montrait détestable au point que j’éprouvais des pulsions meurtrières. Et à Norwick Castle, personne ne remarqua notre arrivée. Les hommes au salon parlaient entre eux et Fitzroy se trouvait être parmi Torrington, Kingsley, Quincy-Stafford et tous les autres gravitant autour de Waddington comme la merde collée au croupion d’un bovidé. Or Ascot-Byrne ne semblait pas être à l’ordre du jour, on parle surtout de l’abolition de l’esclavage qui n’est pas au goût du jour à l’Assemblée française puisque Barnave s’y oppose fermement, défendant les esclavagistes ; seul Robespierre, membre de la Société des Noirs à réclamé pour eux l’égalité civile au nom des droits de l’humanité. Et Fitzroy dit qu’il faille appuyer les Noirs de Saint-Domingue dans leur volonté de se libérer du joug de l’Assemblée. On nous salue brièvement et Gabriel quitta son emplacement pour venir continuer ce que Mrs Paks ne pouvait plus exprimer par manque de salive. « Vous ne deviez pas rentrer plus tôt ? Waddington est là depuis samedi soir, je vous laisse imaginer sa surprise en ne vous trouvant pas sur place. Qu’avez-vous fait à vos cheveux ? —Oh, ils vous plaisent ? William dit qu’il me trouve très bien ainsi, répondis-je en prenant un air théâtral. On finit par délaisser la perruque pour arriver à quelque chose de plus naturel, croyez-moi et cela ne fera du mal à personne. Bon, alors qu’est-ce qui se raconte ici ? Etesvous au courant pour Lord James ?

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—On dirait que cela vous amuse. —Profondément. Oh, je sens qu’il va être difficile de vous faire la conversation. Heureusement que j’ai amené avec moi les Mrs Cunningham et Allen ». Je ne pouvais pas si bien dire ; les deux me trahir en prenant conversation avec les membres de la gentry et condamnée à me tenir à l’écart des discussions, je trouvais l’existence bien trop amère. Le souper étant prévu pour onze heures, il ne me restait plus qu’à tenir la jambe aux domestiques et le tablier autour de la taille je participais à la préparation des hors d’œuvres et Mary Wethers, la seconde intendante, ma chouchoute vint m’inviter à monter m’habiller et Jane patiemment attendait à la porte que je finisse de préparer la soupe. Mrs Wethers s’amusait à contrer la volonté de la gouvernante en s’évertuant à mettre des plus agréables et comme la guerre sévissait entre elles deux, il restait plaisant de les entendre se prendre le bec pour des histoires de partage de corvées. Puis Stlanley apparut pour déclarer ceci : « Il faudra ajouter quatre couverts de plus. Lord Ascot-Byrne vient d’arriver avec le révérend Jensen Richards et Sir Allen Duckworth et son épouse. Et les chambres devront être prêtes Mrs Wethers, les valets attendent l’attribution des chambres pour y monter les valises ». Ascot-Byrne. Son nom revient un peu trop souvent dans les conversations et il me tarde cependant de connaître les motifs de sa rupture. La robe bleue à rayures sera parfaite pour l’occasion ! On la porte avec une redingote et une grosse ceinture de soie noie dont les basques descendent jusqu’au sol. Rien de bien chatoyant ; ici c’est la campagne comme je le fais remarquer à Jane. Warren Duckworth me complimente, il a bon goût en matière de femmes et tous le monde sait qu’il collectionne les maîtresses parmi les plus jolies créatures de

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Londres et d’Edimbourg. Au bras de Gabriel je joue les vedettes de théâtre en représentation ayant demandé à Jane de piquer de la mousseline dans mes cheveux bouclée en une couronne des plus compliquées. La robe étant des plus modestes, je n’ai négligé ma coiffure et en retrait avec Gabriel, je surprends le regard de Waddington posé sur moi. Il est bien penaud maintenant qu’il n’est plus avec sa belle. Enfin nous allons passer à table ! On nous place en dernier et de préférence à côté du révérend Jensen Richards. Après deux verres je souris à Richards, l’œil brillant tout en abordant la question de la peine de mort suscité par le grand orateur Robespierre, avocat d’Arras. Le révérend a un avis bien arrêté là-dessus et je sens monter en moi un souffle divin, ce Richards parle bien et de façon très clair. Pourquoi ne vient-il pas plus souvent ici ? Cela nous changerait de Collins et de ses prêches réactionnaires. Gabriel croit possible de me changer et il ricane quand il m’entendit dire que je prie plusieurs fois par jour. Aux aurores, Vergennes et moi partons en promenade. C’est là notre rituel et on peut dire qu’on a fini par se trouver lui et moi ; il anticipe mes pas et pour le fatiguer je rebroussai chemin pour le désorienter. Il est lourd, massif et pas très rapide, cependant Vergennes pourrait mettre des loups en déroute si l’on venait à en croiser ici. On descend la route principale, celle conduisant au pont-levis pour marcher le long de la douve et voir les canards plonger à notre approche. Au loin ce fut un lapin qui prit la poudre d’escampette. La brume tendait à disparaître et par moment il devenait difficile de progresser sans risquer de glisser le long de la berge et atterrir dans l’eau. Stanley m’a trouvé des bottes et Jane a reprisé ce vieux manteau pour l’ajuster à ma taille, ainsi parée je me sens

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l’âme d’une baroudeuse. Avec Vergennes à mes côtés, je pourrais renverser des dictatures. Puis je monte Pénélope pendant une heure ; les palefreniers et laquais finissent par me connaître et mon itinéraire demeure inchangée depuis la semaine dernière : le village, le moulin et les ruines du vieux fort. Avec Pénélope nous ne formons plus qu’un, à tel point que je peux la chevaucher les yeux fermés. Il est huit heures quand je m’en revins et Waddington m’accueillit sur le perron de Norwick Castle. « Avez-vous fait une bonne promenade, Miss Diane ? —Ce fut parfait, Milord ! ». Je déchaussais trop vite l’étrier de telle sorte qu’il me fut difficile de sortir les jambes et dégager la longue traîne du pommeau. Un tel élan me propulsa dans les bras de Waddington. Velours bleu à reflets noirs et jupe de taffetas bleu aux nuances gris tout droit sortis de l’imagination de ma modeuse, ¨Mrs Trenton. Mon haut-de-forme est court sur la tête avec un long voile de mousseline gris autour de la calotte, plus de deux mètres de vaporeux tissus. Lady E. dépose des sommes folles chez sa modeuse installée dans le quartier de Bloomsbury. Etant donné les sommes qu’on lui laisse, elle peut bien de temps en temps nous offrir quelque chose ; cette tenue est ce petit cadeau tant apprécié. « Mais je dois dire qu’un peu de compagnie aurait été appréciée. Pas un cavalier averti pour m’accompagner en ballade. —Nous saurons réparer ce préjudice, répondit-il en glissant sa main sur mon dos afin de m’inviter à rentrer dans sa chaleureuse demeure. Le valet récupéra mes gants, mon chapeau, ma cravate et je songeai à une douche pour me délasser quand les bichons de Lady E arrivèrent droits sur moi en jappant. Je les couvris de baises, mes petites boules adorées et j’allais monter pour me changer quand Ascot-

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Byrne me héla. « Miss de Choiseul s’il vous plait ! » Et il referma la porte de la bibliothèque derrière moi. « Comment allez-vous Diane ? —Et bien, je n’ai pour le moment pas à me plaindre de quoique se soit ». Il me présenta une chaise que je ne pus refuser. Il hésita un petit moment avant de faire de même. Tendu comme un nerf de bœuf comme si le sort de l’Europe toute entière reposaient sur ses épaules ; j’entendais tonner les coups de canon dans sa tête, une charge de mousquets et la folie meurtrière de la guerre. « Vous avez quitté Bath si vite que je suis en droit de me demander si ce n’est pas par ma faute. Diane, je… » Il s’avança vers moi. Je reculai au fond de mon siège. Ses mains furent saisies de tressautements, il se frotta le front avant de poursuivre. « Pourquoi êtes-vous partie ? —Vous saviez que Londres me manquait. Vous avez été mon confident à ce sujet. Vous semblez si enragé. Pourquoi une telle agitation en vous, Votre Excellence ? Nous sommes de vieux amis n’est-ce pas ? Et en tant que tel nous pouvons tout nous dire sans éprouver la moindre gêne. Ainsi Votre Excellence vous avez quelque chose à me dire. Une chose qu’il vous faille partager, n’est-ce pas ? —Vous me feriez avouer n’importe quel crime au nom de notre précieuse amitié. —Je cherche seulement à communiquer pour vous être agréable. Vous allez continuer à rester silencieux et à me fixer dans l’espoir de me voir passer à autre chose, mais je suis déterminée Votre Excellence. Vous êtes arrivé à Londres avant-hier ? —Oui. Des ennuis personnels à régler. —Et quel genre d’ennuis ? » Il me fixait sans sourciller. A quoi pensait-il à cet instant précis ? son regard se durcit et cette Gorgonne allait me pétrifier pour de bon. Je tentais un sourire qui ne

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décrispa pas pour autant mon interlocuteur. Il ne me faisait pas assez confiance pour avoir à se convier et pourtant il entretenait de bonne relation avec la cousine de Waddington. Oui j’étais vexée. « Cela ne vous regarde en rien. —Vous ne me faites pas confiance, c’est cela, n’est-ce pas ? Je m’intéresse aux courses hippiques maintenant. Les derniers résultats du derby et la cotation sur les chevaux. Je tiens un petit carnet à jour où j’y inscris les victoires des chevaux de Waddington et force de constater que cette occupation est des plus captivantes. —Un rien vous captive. C’est bien là l’apanage de la jeunesse. —Bien…dans l’hypothèse où vous m’aviez fait venir dans cette pièce pour délibérer, est-il possible de le faire de façon constructive ? —Vous avez beaucoup à apprendre en matière de relations sociales —Et politique ! Ne l’oublions pas ! Vous disiez vouloir m’instruire pour mieux berner Waddington et maintenant que vous êtes sans fiancée, vous êtes plus discourtois que jamais ! Comme pour prouver au monde entier que vous ne dépendez de personne. —Discourtois ? Je ne vois pas en quoi je suis discourtois ? —Peu importe. Sachez que je suis…fatiguée de nos constantes divergences et… —Vous vous méprenez à mon sujet, je vous estime à votre juste valeur. —Je ne crois pas non ! Veuillez m’excuser Votre Excellence, ma femme de chambre m’attend ». Arrivé dans le couloir je me mis à courir jusqu’à mes appartements pour m’y enfermer et derrière la porte je m’écroulai par terre pour pleure de tout mon saoul. Epouser Edward Waddington me libérerait des chaînes du célibat, il allait m’offrir un statut, un foyer et des perspectives d’avenir. Mais comment vivre heureuse quand mon cœur battait pour un

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autre ? Une fois habillée j’allais rejoindre les autres au salon et Lord Ascot-Byrne vint s’assoir près de moi sur le sofa. Les Mrs Cunningham et Allen parlaient pour toute l’assemblée, parlant des actions des militants chargés de venir en aide aux exilés Français ; je ne les écoutai que d’une oreille, en d’autres termes je trouvais le temps bien long. Au bout d’une demi-heure, leur auditoire tout entier montra des signes de faiblesse, excepté Waddington, toujours très noble et je me demandais comment il faisait pour ne pas décrocher ? Le sommeil me gagna quand Stanley annonça l’arrivée des Duckworth, dont celle de Miss Caroline, une relations très estimée ; celle des Hockney et des Stephens ; rien de plus normal, les mères de Londres s’empressaient de jeter leur fille sous les yeux de Lord James AscotByrne. Les Lords Quincy-Stafford et Kingsley viendraient aussi suivit par les Dunley et les Gray, Mr Nicholas et sa sœur Bridget. En voyant Caroline à la portière de la voiture, je poussai un cri de joie et dans les bras l’une de l’autre, nous nous embrassâmes chaleureusement. « Oh Nina ! J’ai tellement de choses à vous raconter que je ne saurai par quoi commencer ! L’Italie est un si beau pays, nous y serions restés si la situation en France ne nous ait contraint et repartir. L’Angleterre est si…la certitude de vous retrouver ici m’a réchauffé le cœur Nina. Waddington a changé… —Normal il va se marier avec la plus jolie des prétendantes ; cela lui procure de si vives émotions, voyez comme il rougit à l’idée de rejoindre la destinée de chaque homme : fonder un foyer. Etes-vous toujours féru de poésie ? J’ai trouvé d’excellents recueils chez un bouquiniste londonien. Je vous les ai tous dédicacés.

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—Lord James…est vraiment beau garçon. —Il est possible que je me fiance… —Vous ? Mais…avec qui ? —Le cousin de Waddington. Sir Edward. Il est con comme ses pieds. Mais je n’ai pas le choix, voyez-vous ! —Diane, vous…vous ne pouvez épouser un homme que vous n’aimez pas ! Il vous rendra malheureuse. Oh vous n’auriez pas du m’en parler, cela va gâcher mon séjour. (Elle me tira en retrait) Pourquoi ? Vous connaissez les opinions de ma tante Cecilia en matière de mariage ; elle demeure convaincue que les hommes veulent nous empêcher de connaître le bonheur par l’indépendance. Ne laissez pas ce système triompher de vous Nina ! C’était notre pacte, l’avez-vous oublié ? Aucune de nous n’épousera qui que se soit sans en être amoureuse ! Ce monde tel que nous le connaissons entravent les libertés et contribuent à la prostitution des âmes pour ne pas parler de corruption. Est-ce là une idée de cette sorcière de Lady Hawthorne ? —Carrie, je…je vous déçois n’est-ce pas ? —Oui que l’autre cruche de Chelsea courre après un riche aristocrate c’est une chose, mais vous ! Le mariage n’a jamais été une noble institution ». Caroline et Cecilia Duckworth, filles d’un père coureur de jupons ; on ne les fréquentait guère à Londres et ce n’était pas pour rien : les femmes dans cette famille prônaient l’indépendance financière et tandis que Cecilia gagnait sa vie en écrivant pour un journal sous un nom d’emprunt et sortait des livres sous son vrai nom, les autres, mère et fils s’adonnaient à toute sorte de commerce. Gabriel même s’il ne l’exprimait pas ouvertement vouait une forme de fascination morbide pour Cecilia que je baptisais Cecie comme elle me prénommait Nina en public et dans une sphère plus intime.

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Les discussions furent plus animées qu’il y a une heure et en grande discussion avec Chelsea se résumant à ma tenue vestimentaire, je surpris le regard de Caroline posée sur Lord James et avant même que je ne puisse donner l’adresse à Chelsea concernant mes souliers, Carrie lui tenait déjà la jambe. De quoi devait-elle lui parler ? De sa poésie ? Notre regard se croisa. Il demeurait si froid et si distant. « On dirait que ton galant te cause quelques infidélités » Raille Gabriel à mon oreille. Il plaisantait sur ce sujet à la barbe de tous. En guise de réponse je lui écrasai le pied. Le voir retenir sa douleur m’amusa énormément. Nous étions le jeudi 10 septembre 1791 et Gabriel Campbell-More décida de pourrir ma journée car malheureusement il n’en resta pas là. Quand Quincy-Stafford lui demanda s’il comptait un jour se marier il ne trouva rien de mieux à répondre que ceci : « Je suis imputé d’une mission divine qui semble m’éloigner irrémédiablement oi toute possibilité de mariage, Votre Grace et contrairement à certains ici je n’ai pas pour désir de m’établir. —Oh vous êtes vraiment égoïste, répondis-je appuyée contre son bras pour mieux se pencher à son oreille, il se puisse que justement quelqu’un vous aime secrètement ce qui détruira à jamais toutes les perspectives de bonheur envisagés avec un homme aussi intègre que vous, Maître Campbell-More. —Vous parlez tous deux avec une telle ignorance, gémit Lady Ann en pleine agonie, à bord de l’apoplexie, et de toute ma vie je n’ai vu pareille personne s’exprimer avant tant de bassesse ! —Et bien peut-être parce que je maîtrise mon sujet, Votre Grace. On ne peut pas rire autant de Miss de Choiseul dans l’éducation sentimentale

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se cantonne à Bernardin de Saint-Pierre, Choderlos de Laclos et le Marquis de Sade ». Il allait trop loin là. La vieille chouette de lady Ann passa son mouchoir de poche sur ses lèvres et tendit sa main à Lord James non loin de notre emplacement. Ensuite elle ira s’empresser d’aller faire son rapport à Lady E. et Waddington, ne pouvant s’empêcher d’être elle-même ; à savoir la défenseuse d’un ordre strict visant à parfaite l’éducation des filles qui si privées de maris iront grossir le rang des religieuses papistes. « Venez là mon petit, j’en ai assez entendu pour aujourd’hui… » Accrochée au bras de Lord James, elle s’empressa de nous tourner le dos. « Il faudra faire quelque chose pour ses lectures, persifla-telle dans un dernier élan de sophisme. —Soyez sans crainte, Votre Grace, notre Marquis bien que libéré de treize années de captivité n’a aucune chance de voir ses ouvrages publiés ici. Mais je dois reconnaître que les « Cent vingt journées de Sodome » demeure une grande œuvre. Aïe ! » Gabriel venait de me pincer le bras et le regard globuleux de Lady Ann me défia, comprenant qu’on se moquait ouvertement d’elle. « Le Marquis de Sade. Dans des temps plus reculés, j’aurais fini au bucher. —On lit en vous comme dans un livre ouvert. Avouez donc que vous lisez ces torchons, cela nous ferait économiser notre salive et rapporterait la vérité sur votre véritable nature. —Oh vous parlez français ! Lança Miss Chelsea en se ruant vers nous. Sourire forcé de mon côté et Gabriel laissa poindre son sourire ironique, celui utilisé quand il ne souhaite s’entretenir avec quiconque ; ni lui ni moi ne pouvions la supporter. Bien qu’elle soit jolie, il ne vaut pas l’entendre parler. « Je connais un peu de français ». Elle s’installa près de Gabriel qui m’interrogea du regard : dois-je vous

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laisser ? S’il me laisse avec cette gourde je le tue ! C’est Caroline qui vint à mon secours : « Vous savez où je peux me laver les mains ? » D’un bond je l’entraînais dans le couloir et la main dans la sienne avançait vers le lieu d’aisance. « J’ai parlé à Lord James et je perçois beaucoup de tristesse en lui. —Carrie, il vient de rompre avec Crawford ! —Je crois qu’il aime une autre femme. —Où allez-vous chercher tout cela ? —On pense tous la même chose Nina, sinon pour quelles raisons aurait-il mis fins à ses fiançailles ? Il pourrait s’agir d’une femme mariée. La cousine de Waddington par exemple, comment s’appelle-t-elle déjà ? Ah, oui ! Cette Julia Beeckman le voit souvent à Londres et pas seulement au théâtre ; elle le reçoit chez lui et je ne crois pas qu’il parle uniquement de canassons et de politique. On ne lui connait aucune autre amie et conquête. Julia Beckman reste une hypothèse. Quoi ? Nina ? A qui pensez-vous d’autres ? » Il ne me fallait pas la regarder, sinon elle comprendrait ; alors je la pris par le bras. « Vous pensez que nous faisons fausse route ? —Il se confie à Waddington et il est possible qu’il le fasse pour se rapprocher d’elle. Les hommes agissent souvent ainsi, par cupidité. —Non pas lui ! Il est trop fier pour mendier quoique se soit à Waddington. On voit bien que vous ne le connaissez pas. Ces deux hommes ne se supportent pas et ils veulent préserver les apparences en adoptant une dignité à toute épreuve mais Ascot-Byrne a d’autant plus de pouvoir qu’il agit avec ses relations politiques dans les deux camps. Il joue sur plusieurs tableaux à la fois et Waddington l’a bien compris :il faut toujours garder le contrôle de ses amis en ayant un œil constamment sur eux. —Où avez-vous appris tout cela Carrie ?

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—La politique n’est pas qu’une affaire d’hommes. Si Ascot-Bryne est là c’est pour autre chose. Vous arrive-t-il de lui parler ? Nina ? —Non ! Qu’aurai-je à lui dire ? Il est si…ce n’est pas faute d’avoir essayé mais nos deux tempéraments ne sont pas compatibles. Sitôt que je tente d’engager la conversation il se braque et refuse toute communication, la plus élémentaire soit-elle. Seule Amelia Kingsley parvient à le dérider. Elle sait y faire et je dois continuer à l’observer pour apprendre ». D’ailleurs à ce sujet, qui a eu le bon sens de réunir Amelia Kingsley et Cecilia Duckworth ? Carrie et moi venions de manquer leur dispute et Waddington a eu l’idée d’une promenade pour calmer les esprits déjà bien échauffés. Quoi de plus normal, Cecilia la féministe confrontée à Amelia, la pire des conservatrices de ce pays, s’alignant sur la vieille aristocratie et ses idées jugées vieillissantes par l’esprit révolutionnaire de Cecilia Duckworth. Naturellement mon soutien allait à Cecie, parce que plus déterminée à vivre sa vie comme elle l’entendait. Il me faudrait la fréquenter plus souvent pour ne pas un jour finir par ressembler à cette horrible Lady Kingsley. « Elle est suffisante et se donne des airs de Comtesse, mais elle n’a pas une once de noblesse, murmura Cecilia à qui je tenais le bras, voyez comme elle se pavane…on dirait l’une de ces autruches. Ah, ah, ah ! Je ne devrais pas me montrer odieuse mais c’est plus fort que moi. Et vous ? On me dit que vous allez épouser le benêt cousin de Waddington ? —Benêt peut-être mais riche. John le pourvoit d’une coquette rente annuelle et sa mère voit en moi une parfaite pièce exotique, l’un de ses somptueux perroquet aux plumes multicolores et capable de répéter quelques mots savamment

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appris. Je ne peux prétendre mieux étant donnée ma situation actuelle. —Ma chérie je ne vous plaindrez pas. Vous pourriez avoir l’un de ces hommes pour amant et vous assurez un coquet petit pactole pour vous établir dans la capitale. On dit que vous êtes l’amie de William Pitt ; lui seul pour satisfaire à vos besoins financiers, il est très célibataire et mis à part son porto on ne lui connait aucune passion ; si j’écarte la politique de sa passion puisque dans sa famille l’on ne sait rien faire d’autre que de s’adonner à cette pratique du pouvoir. Il vous aurait invité à vous rendre à Hampstead, n’est-ce pas ? Ce fait a fait jaser toutes les vipères de Londres. Vous rendezvous compte cette petite française invitée par le Premier Ministre à prendre une collation à Hampstead ? Oh et nous qui le pensions à cheval sur les convenances. Vous voyez ce que l’on dit de vous à Londres. —Je ne pourrais empêcher les gens de parler. Comme tous le monde sait que le Premier Ministre nourrit de l’ambition pour moi. —Vraiment ? Vous ne m’en direz tant. Rien de surprenant à cela, vous êtes la favorite de son ami Lord Waddington. Si vous lui demandiez les joyaux de la Couronne, il s’empresserait de vous les rapportez. Tenez voilà Mrs Allen Prions pour qu’elle ne nous parle pas de ses insomnies. Cela risque de fort nous distraire ». En tournant la tête, je remarquai être seule ; à vrai dire j’eus un moment d’oubli, de ceux qui vous laissent planter sur pied. Là sur cette sente, je contemplai le vallon gorgé de soleil, paysage si enchanteur : les cloches du village sonnant midi, les odeurs diverses, celles des chevaux, des vaches et des moutons ; assise sur le muret j’ignorai la direction prise par le reste de la cohorte. Possible qu’ils aient pris le sentier vers la rivière où attendaient les barques. Les yeux fermés, je laissais le soleil me caresser la peau

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en songeant aux bienfaits de la lumière sur notre humeur. Ce qui troubla ma quiétude fut le bruissement des talons sur le gravier et apparut Lord James. « Notre Lady Quincy-Stafford craint l’insolation et m’a demandé de lui rapporter cette ombrelle. —Et bien je penserai à vous quand il me faudra un accessoire pour me protéger de cet implacable soleil ». Il partit sans rien trouver bon à ajouter. Dieu que je me trouvais ridicule de m’attacher à lui ! La main sur la bouche, je recouvrais bien vite mes esprits, j’étais jeune et comme le faisait souligner si justement Cecilia, je pouvais trouver un amant en la personne de William Pitt ou bien…Waddington. Waddington. Waddington. Que me faudrait-il faire pour être aimé de cet homme ? Pour Cecie, ce Lord convoité par toutes les riches familles de ce royaume m’estimait grandement ; je n’en étais pas si sûre ; il m’estimait comme AscotByrne m’estimait ou comme j’estimais le chocolat. « Miss de Choiseul…est-ce que tout va bien ? —Je prends le soleil Votre Excellence ». Lord James me fixait, n’osant avancer, faire un pas de plus lui fut à cet instant impossible ; je tentais un sourire mais ce dernier se perdit dans le chagrin que j’éprouvais à cet instant. On eut dit que tout tournait de travers, plus rien n’avait de sens pour moi ; j’étais au bord d’un précipice et…James s’assit près de moi, sur ce petit muret. Il a de si beaux yeux. Il est si parfait. « Quelle magnifique journée n’est-ce pas ? —Diane, je… —Waddington va les distraire en les emmenant sur la rivière. Les truites y sont grosses et se dégustent très bien avec un bon vin. Nous avons élaboré une recette les Misses Gerson, Wright et moi, et cette dernière consiste à le préparer en papillote. Un véritable régal

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pour les papilles et ce jour-là nous n’avions soupé que de truites. Gabriel vous le confirmera. —Nous avons pris un mauvais départ et… —Vous pêchez Votre Seigneurie, coupai-je en me redressant d’un bond, au moment exact où il se rapprochait de moi. A l’évidence il cherchait à me dire quelque chose, mais forcer d’avouer que je ne voulais l’entendre sur ce sujet. Il vous faudra apprendre à pêcher si vous voulez égaler tous ces amateurs de pêche! » Déjà j’empruntai la sente à grands pas, talonné par Ascot-Byrne. Il marchait si près qu’il écrasa la traîne de ma robe, la seconde fois, il me rentra dedans sans penser que je m’arrêterai prestement dans l’escalier du parc. Il se confondit en plates excuses et arrivée en bas des remparts, il s’empressa de me contourner pour me tendre le bras ; je retrouvais là Cecie et Mrs Allen parlant loin de toutes oreilles indiscrètes. Prendre son bras ou le refuser ? Crucial dilemme. J’arrachai une tige du buisson et passa mon chemin quand toutes les vierges se seraient entretuées pour prendre ce bras. Les valets disposaient les invités dans les barges et quand vint mon tour, Waddington m’aida à m’assoir dans celle de Mrs Stevens, toujours très empressée à mon égard. Au premier coup de rame envoyé par le valet, elle voulut savoir pour Ascot-Byrne : les raisons de son refus de fiançailles et comme je niais les connaître, Mrs Stephens s’emballa : « Oh ! Voyons Diane, pas à moi ! Vous étiez sa confidente à Bath et la plus fervente de ses admiratrices à ce que l’on raconte et je ne suis pas la première ni la dernière a avoir remarqué l’attraction qu’il exerce sur les femmes quelque soit leur âge et naturellement il est toujours flatteur pour une jeune et coquette dame comme vous, qui plus est bientôt fiancée à Sir Edward Waddington, à fréquenter de beaux et riches

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seigneurs comme notre Lord Ascot-Byrne ! A quand seront fixées ses fiançailles ? —Je l’ignore, Mrs Stephens ne l’évoque que très rarement, pour ainsi dire jamais. —Oh comme c’est étrange ! Vraiment étrange quand on y songe… Enfin, il doit avoir ses raisons, cela va sans dire. Vous serez bientôt châtelaine ; on dit qu’il vit un coquet domaine dans le Devonshire, bien naturellement ce bien est la propriété de son richissime cousin mais il y vit car Lord John a pour sa tante bien trop de respect pour la priver de tout le confort qu’une femme de son rang espère acquérir ». J’allais me mettre à pleurer. Fixant les avirons plongeant dans l’onde je levais les yeux pour contempler le château, fier et somptueux par ses proportions, son architecture et la noblesse de ses styles ; on approchait du guet, là où autrefois ce tenait un pont et la main dans l’eau, je pensais à Anna B. et Beth avec qui nous passions de longues heures sur l’eau, jouant de l’ombrelle et de l’éventail sur de gros coussins cramoisie. Ce temps-là sera révolu à la minute où l’on me mariera à Edward. Tous les vieux souvenirs envolés, éparpillés aux quatre vents. Je fredonnais un concerto de Mozart quand Mrs Stephens reprit : « Alors ? De quoi parliez-vous avec Lord John ? —Ne l’ennuyez pas Anna, déclara Cecie en prenant un air affecté, elle ne sait rien des penser de votre Lord Ascot-Byrne et même s’il venait se confesser à Diane, elle serait assez loyale pour ne pas vous en faire part. Pour une fois Mrs Stephens, cessez de nous torturer avec vos incessantes questions ! Posez-les directement au principal concerné, il sera tout disposé à vous répondre, puisqu’il est en ce jour à votre portée ». Et ce même Lord James me tendit la main pour m’extraire de la barque et je fus contrainte

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de l’accepter et Mrs Stephens de le retenir par la bras pour se l’accaparer jusqu’au salon. J’y arrivais en dernier après être passée par l’office pour m’assurer que l’attelage serait prêt pour demain matin après mon heure consacrée à Pénélope. « Milord, j’aimerai vous parler ». Waddington me dévisagea avant de prendre congé de ses amis et m’invita dans une pièce richement décorée près du salon de musique. Le petit boudoir comme je l’appelais, l’une des pièces la plus chaleureuse des divers salons avec son salon à fresque aux tons rouges et verts, ses dorures et ses lourds tapis d’Iran et rideaux de velours cramoisie. Assise en face de Waddington, je pris une profonde inspiration. « Je ne sais comment l’aborder, John mais… vous m’avez demandé de vous faire confiance et aujourd’hui plus que jamais j’ai besoin de vous. J’ignore seulement comment le dire et je crains que…enfin je… (Je devais lui dire combien j’aimais James, de tout mon cœur je l’aimais ! Les mots restèrent bloqués au fond de ma gorge). J’ai commandé la voiture pour demain car je dois impérativement me rendre à Londres et… —Vous ferez annuler la voiture Diane. —Mais je…j’avais envisagé de partir! —Et bien vous reporterez votre départ à la semaine prochaine. A moins que cela est un caractère urgent, auquel cas je pourrais me montrer clément, cependant Stanley n’a pas mentionné de courrier à votre attention. De plus nous recevrons William Pitt demain et votre absence pourrait l’offusquer. —Il lui en ferait plus que cela et je ne suis pas indispensable à son bonheur ». Il sourit, ce qui eut pour effet de me détendre. Les joyaux de la Couronne…Tu parles oui ! Il me fallait encore négocier ma sortie par un bras de fer musclé. Je vins à penser à Julia

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Beeckman disant qu’il me fallait lui être indispensable. Mon visage alors s’illumina et je souris pour moi, en dedans comme en dehors. « Pourquoi souriez-vous ? —N’ai-je pas le droit d’être heureuse ? Est-ce là encore un privilège réservé aux femmes mariées ? Ou bien nées ? Voyez, ma compagnie est jugée des plus indécentes et vous voulez me faire croire que Le Très Honorable William Pitt ne peut se passer de moi. Il me trouve divertissante certes, mais mon absence ne lui causera pas le moindre tort. Il aura ici pour le distraire les Misses Spencer, Hockney et Duckworth, toutes trois toutes plus ravissantes les uns que les autres A lui de faire son choix. —Qu’irez-vous faire à Londres ? —Prendre le pouls de cette ville et visiter mes amies. —Et cela ne peut attendre la semaine prochaine ? —Non. Miss Wright organise son premier bal et souhaite que je l’épaule dans cette organisation. En partant demain matin, le 11 septembre je peux revenir ici pour le 19 au plus tard. Toutefois septembre restant agréablement doux, j’espère profiter de la belle arrière saison pour me rendre à Guildford avec les Gershon. Vous savez que le Colonel Gershon dispose d’un ravissant cottage dans lequel profiterons de la douceur du climat. Approuverez-vous ce départ vers l’inconnu ? » Il fixait un détail de ma robe. « Cette mise vous va à ravir. Ce choix de couleur se combine parfaitement à vos yeux et il me faudra saluer le talent de Mrs Trenton. Cette broche à votre corsage, est-ce l’une de ces créations ? —Oui. Je lui ai suggéré cette fleur à défaut d’un camé. Mrs Parks la trouvait un peu trop tape à l’œil mais son œil a fini par s’y habituer puisqu’elle m’en a fait compliment ».

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Et ses yeux remontèrent sur mon corsage de mousseline sous lequel apparaissait ma gorge, de mon corsage à mon discret collier de perles et de mes perles à ma bouche. Les battements de mon corps s’accélèrent quand son regard fut plus pénétrant. Il cherchait probablement à percer mes intentions au grand jour. Il caressa sa lèvre, perdu dans ses pensées avant de sourire et finir par se détendre, allongeant ses jambes sur le tapis. « Nous reparlerons de tout cela plus tard, Waddington se leva et passa derrière son dosser. Je ne peux prendre de décision hâtive qui d’une façon ou d’une autre nous contrariera tous deux. Disons que je vous donnerai ma réponse demain matin. On dit que la nuit est favorable aux conseils ». Pénélope galopait avec une frénésie qui lui était propre. Il avait plu toute cette nuit et la campagne humide étouffait tout bruit, masquant ainsi notre progression. Le monde s’offrait à nous, vide, pur et comme au premier jour de vie sur terre. La brume recouvrait les environs dévoilant par degrés successifs le paysage fantasmagorique avec ses arbres et buissons, branches et touffes d’herbes ; si une voiture venait en face nous ne pourrions l’éviter. Seul le souffle de Pénélope perçait le silence ainsi que le frottement des pièces de cuir les unes sur les autres. Au loin le vieux moulin semblait revivre, grondant sur son mécanisme et faisant bruire l’eau en constant mouvement. En m’approchant je vis qu’il n’en était rien ; des mirages parfois se produisaient et pour preuve celui-ci : une silhouette se détacha au loin. Une étrange forme. Un monstre ? Je raccourcis mes rênes. La peur me pétrifia. Etais-je en proie à une hallucination ? Plus la forme avança et plus mes yeux donnèrent vie à ce spectre aux grandes ailes. L’étonnement fit part au soulagement. Ce n’était autre qu’un cavalier

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avançant sur le chemin étroit. « Miss de Choiseul, est-ce vous ? » Fronçant les yeux, je vis un gentleman portant haut de forme et bottes en cuir. Lord James ? Oui Lord Ascot-Byrne se tenait là et il respirait fort, moins que son cheval mais suffisamment fort pour comprendre qu’il avait fait emprunté le galop à son animal. « Et bien dites-moi Miss de Choiseul, on pourrait penser que vous venez de voir un fantôme, vous êtes livide comme un linceul. Le brouillard se dissipe mais pas endroit il est si étroit qu’on croirait y nager. (Il attrapa mes guides) On m’a dit que vous suiviez toujours cet itinéraire, il me suffisait qu’à vous trouver. —Vraiment ? Et pourquoi donc me cherchiezvous ? Apprécieriez-vous enfin ma compagnie ? Ou est-ce plutôt par nécessité que vous vous empressez de jouer les chevaliers-servant ? Ah, ah, ah ! Soit si vous appréciez à ce jour ma compagnie, suivez-moi ! » La brouillard se dissipa en un clignement d’œil et trottant à mes côtés, Lord James retenait son fougueux cheval, un rapide et puissant noir, un peu trop nerveux à mon goût. Lord AscotByrne se démarquait des autres par sa classe, un port-de-tête unique car majestueux et il me plaisait. Un Dieu aimé des pauvres mortelles telles que nous autres pécheresses et il jouissait de son statut de Roi, impérial et indétrônable. J’eus envie de me dégourdir les jambes et tenant Pénélope à la main j’avançais dans ce sentier étroit descendant vers la rivière, celle la même qui passe devant Norwick Castle et James m’imita. Le bonheur m’envahit et je ne peux rien faire d’autre que sourire.et de temps à autres, je me retournai pour l’observer. Là j’attachai Pénélope et descendit le flanc de ma rivière et un long bâton à la main je dégageai les hautes herbes obstruant le passage. « C’est beau n’est-ce pas ? De la route, on voit cet endroit et je rêvais de m’y arrêter.

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Attention où vous mettez vos pieds, Votre Excellence ! On s’y enfonce comme dans du beurre » En équilibre sur un tronc allongé immergeant du rivage inondé, je le narguais car plus véloce et plus adroite ; tenant le pan de ma robe dans ma main gauche j’évitai l’eau saumâtre et la boue ; des canards claquèrent fiévreusement des ailes pour glisser sur la surface de l’eau et d’autres au loin répondirent à leurs cris de détresse. Une biche sur l’autre rive cessa de boire, nous regarda avant de partir avec nonchalance. Londres paraissait bien insipide devant l’exubérante nature et l’émotion que suscitait son attraction m’emplissait de béatitude. Les oiseaux ne cessaient de pépier et on ne pouvait les distinguer des feuilles, et pourtant j’observais les yeux dans le feuillage. Il m’aida à remonter à cheval. Depuis son arrivée il ne m’avait rien dit. Je respectais son silence comme il respectait le mien. Le bonheur se passe de mot quand le cœur sait l’exprimer par ses tumultueux et exaltants battements. Il me regardait. Je le regardais, emportée par la même fièvre. « Si Lord Waddington y consent, je partirais en fin de matinée pour Londres et de la capitale, je suivrais les Gershon dans leur paisible retraite. —Pourquoi me dites-vous cela Miss de Choiseul ? Vous êtes libre de vous rendre où bon vous semble, ce n’est pas moi qui évaluera vos déplacements. —Lady Julia Beeckman dit que vous êtes un bilieux mais qu’on peut vous faire confiance. Alors parlons sérieusement, Votre Seigneurie. Croyez-vous en l’amour ? —Non. S’il n’est pas partagé, il est inutile de l’évoquer. —Vous parlez en homme de Foi. Prêcherezvous le célibat toute votre vie comme mon ami

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Gabriel Campbell-More ? Ou comme William Pitt ? Avez-vous seulement goûté à pareille extase ? Etait-ce la plus troublante des expériences ? —Pourquoi me pressez-vous de question ? Vous aurait-on chargé d’enquêter sur une éventuelle maîtresse responsable de l’annulation de mes fiançailles avec la petite Crawford ? Alors oui, j’ai rencontré une femme ! Réponditil froidement en fixant l’horizon. L’amour est satanique et destructeur, il perturbe votre mental et vous conduit vers la mort ; une mort lente, inexorable et dont on ne peut trouver d’issue. On ne peut rien espérer de l’amour. —Est-ce sous cette effigie que vous avez découvert l’amour ? Est-il à ce point démoniaque, infernal, diabolique ? —Le mien est un poison, affectant ma raison et me privant de la félicité connu des amants passionnés qui emplissent la littérature mais qui transposé dans le réel n’est que souffrance, sacrifice et perte de son identité par ses valeurs. La petite Crawford m’aimait, pourtant je n’étais pas digne de son amour et il est préférable qu’elle souffre maintenant plutôt que dans un mariage dans lequel aucun de nous deux n’aurait trouvé son compte. —Vous lui avez brisé son cœur James. —Elle s’en remettra. Et vous Diane ? Etesvous prise de passion pour votre Waddington ? —Oh ! Puisque nous en sommes aux confidences, je dirais qu’il me fait l’effet d’un pantin animé dans sa petite boite et dont maman s’empresse de l’introduire dans toutes les maisons convenables de Londres. —Je ne parlais pas de ce Waddington, mais de l’autre. Celui que nous connaissons si bien. —John ? Vous parlez de Lord John ? Il va se marier avec votre sœur pour le cas où vous l’auriez oublié ! Allez, hâtons l’allure !(en poussant mon cheval au trot) Il me tarde de

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rentrer à Londres et pour y apprécier l’existence ! Yooouuuu ! » Dans l’office, je donnais à boire aux chatons issus de la même portée que mon Andantino quand le maître des lieux m’y délogea, les mains derrière le dos. « Comment était votre promenade ? Je me suis permis de vous envoyer Ascot-Byrne »/ Le scélérat ! Et moi qui avait pris cette rencontre comme une scène digne de Chrétien de Troyes ou de la triste romance d’Iseult et de son Tristan. Le romantisme échappait complètement à ses deux hommes et la déception modifia ma perception de l’Amour puisque calculé ; or je l’imaginai imprévu et spontané comme la philosophie des enfants face aux questions métaphysiques. « Vous n’êtes pas trop déçue ? Je sais que vous appréciez vous retrouver seule. Je sors une heure ou deux avec Fitzroy. On se revoit à mon retour ». Quel ennui ! Devoir attendre le retour de Waddington en compagnie de ces épouvantables commères ! Là en retrait sur la méridienne, il n’y a point Gabriel pour me distraire et je fixai mes ongles pendant de longues minutes, en n’écoutant les discussions se résumant à l’éducation à apporter aux enfants. Le sujet devait être posté devant un tribunal compétent car bien vite les mères de famille commencèrent à trouver leurs civilités bien lassantes. Anna Stevens ne pouvait entendre l’avis de Cecilia Duckworth et d’aucune autre d’ailleurs. « Jouerez-vous à quatre mains avec moi, Nina ? » Caroline m’arracha à l’ennui et la mort assurée par inanition. Et bien naturellement nous jouâmes du Mozart. Une sonate pour piano dans la pièce voisine de ces dames et Ladies. « Trouvez-vous possible d’être aussi pathétiques ? Ces gentlemen partis et les voilà toutes à dévoiler leur véritable nature, railla Caroline en cherchant des les partitions, une

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sonate à jouer à quatre mains. Etes-vous enclin à jouer de l’Haendel ? —Non ! Je ne connais que Mozart ! Plaisantai-je en lui arrachant le cahier des mains. Voyons ce qu’on a là ! Vivaldi ? Essayons un menuet…voulez-vous ? Celui-ci je le connais presque par cœur, il s’agit d’un menuet comme son nom l’indique et il se joue avec beaucoup de passion afin de ne pas trahir l’auteur. —Ah, ah, ah ! Que peut-on attendre d’un homme d’église ? » Et pendant une heure nous jouâmes du Vivaldi, Mozart, Botticelli, Haendel et du Lully. Caroline jouait très bien, mieux que la plupart des musiciennes de sa génération et elle chantait divinement conjuguant justesse et technique, interprétation et brio. Elle arrivait à me coller des frissons et la tête posée sur son épaule, je frémis sitôt qu’elle élève un peu la voix. Encouragée par Caroline, je me mets à chanter moi aussi et debout près de Caroline au piano, je m’imagine être sur les planches de Covent Garden. J’arrive à m’émouvoir et ma Carrie n’en croit pas ses oreilles et s’arrêta de jouer pour m’écouter. C’est si beau qu’on finit par se jeter dans les bras l’une de l’autre. « Oh, Die ! J’en ai eu des frissons ! Vous avez une voix…cristalline ! Votre voix est très claire et d’une très grande pureté de timbre ! Lady Hawthorne devrait vous laisser chanter plus souvent. —Oh non ! Elle ne m’autoriserait pas à exprimer mes émotions en public. Elle en serait outrée. Ecoutez plutôt ceci (j’attaquai l’adagio de Mozart No. 23) L’un de mes concertos préférés…j’y ai consacré de nombreuses heures. Cet adagio me transporte ». D’un bond Caroline se leva en fixant la porte derrière elle. Lord Ascot-Byrne se tenait là.

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« Allez-y continuez, je saurai me montrer discret. —Etes-vous là depuis longtemps ? —Je viens d’arriver Miss Duckworth et j’ai été attiré par la musique comme les abeilles le nectar des fleurs. Connaissez-vous l’Allegro Assai ? Faites-moi un peu de place Miss de Choiseul. Cela donne à peu près cela…c’est le seul air que je sache jouer et je peux vous l’apprendre ». Prestement je détournai la tête, cherchant une issue à cette conversation. Où était Caroline ? Il avait réussi à accaparer mon attention avec son allegro ! Fichtre ! « Et bien je préfère mon adagio sans vouloir vous vexer et j’ai une mémoire difficile à maîtriser. Cela nous prendra un temps considérable sans partition sous les yeux. —Vous n’aurez qu’à l’imaginer dans votre tête. Connaissez-vous le Rondo Alla Turqua ? —Oui. Inutile de le jouer… Votre Grâce… John, je le connais. —Alors jouez-le, Ascot-Byrne posa ma main sur le clavier, jouez-le mieux que moi. —Mieux que vous je ne sais pas mais ne vous moquez pas s’il vous plait si vous n’en reconnaissez pas l’air! » Il me laissa le banc et disparut hors de mon champ de vision. J’ai hésité à certains endroits et pourtant jamais je n’aurai aussi bien joué. Il me semblait qu’on jouait à ma place et quand tout fut fini je me tournais vers mon galant. « J’ai fait de gros efforts, mais ce n’est pas encore ça.. . Veuillez m’en excuser ». Il s’assit de nouveau près de moi. « C’est tout à fait supportable. —Vous dites cela pour m’être agréable. —Exactement. —Oh ! Vous êtes…vous êtres une crapule ! Balançai-je en le repoussant amicalement. —C’est pourtant ainsi que vous m’aimez.

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—Je confesse vous aimer comme un ami, un ami avec tous ses défauts et Dieu seul sait combien ils sont nombreux. John m’a dit quelque chose de très vrai au sujet de l’amitié et je veux vous en faire part. « Vos amis vous aimeront telle que vous êtes avec toutes vos qualités et tous vos défauts ».C’est si vrai. Je ne suis pas parfaite et vous non plus, mais nous devons apprendre à nous respecter et à nous tolérer. C’est la règle d’or de toute amitié. —Je rentre ce soir. —Sitôt ? —Nous pourrons prendre une seule et même voiture, qu’en pensez-vous ? —Cela pourrait-être une excellente idée. —Les Stephens rentreront avec nous. —Ainsi vous tenez à avouer l’inavouable à Mrs Stephens. Elle ne va pas manquer de vous questionner sur le seul et unique sujet qui les maintient éveillées. Ah, ah, ah ! Le retour dans votre berline risque d’être festif ! J’en ris d’avance. —Embrassez-moi. —Je vous demande pardon ? —Embrassez-moi comme vous embrasseriez un ami. Diane. Je suis votre confident n’est-ce pas ? Donnez-moi seulement un baiser et je vous laisse à votre musique». Je le fis prestement pour mieux m’en débarrasser. Sa peau était douce et parfumée. J’aurai souhaité recommencer, encore et encore ; goûter aux plaisirs connus des amants et des époux. Il me fallait le fuir avant que l’amour se consume, à moins qu’il ne fût trop tard. Oui mon esprit répondait aux sollicitations du cœur et quand James posa la main sur la mienne, je ne bougeais pas d’un cil allant jusqu’à lui rendre ses subreptices caresses. L’un contre l’autre nous n’avions pas d’autres solutions que celle de l’abandon, lâcher prise et

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s’aimer au grand jour. Je brûlai d’envie de l’aimer et m’abandonner à lui, là dans ses bras. « Alors soyez prête pour six heures ? » Il posa sa main sur mon épaule et cette étreinte devait exciter mes sens pendant de longues minutes à venir. La voiture fut décommandée et Lady E. persuadée que John y était pour quelque chose parut soulagée. « Ainsi vous voilà devenue raisonnable. Vous êtes bien mieux ici qu’à Gifford Hall et il vous faut vous préparer à agir comme une Lady. Venez par là. Diane ! » En traînant les pieds j’avançais à travers ses appartements de style élisabéthain avec ses lambris, ses lourdes tentures murales, son mobilier lourd au bois sculpté représentant des rosaces, des lions, des licornes, de la végétation. « Une lettre de la tante de Waddington et elle souhaite vous avoir parmi elle pour la saison et c’est un grand honneur qu’elle vous fait là. —Elisabeth, je ne pourrais honorer cette impromptue invitation. —Et pourquoi donc ? Si vous refusez Diane, il ne sera plus nécessaire que je vous garde près de moi. Nous en aurons fini avec vous et votre éducation. Londres s’ouvrira à vous avec de grandes perspectives et vous y arriverez bien toute seule, par la seule force de votre détermination et l’aide apportée par cette Cecila Duckworth. Sans argent vous ne pourrez rien dans ce monde et vous serez une femme de pouvoir si dès aujourd’hui vous faites les bons choix. Sir Edward Waddington vous ouvrira toutes les portes et vous ne manquerez jamais de rien Pensez d’abord à votre sécurité Diane, ensuite vous pourrez folâtrer comme bon vous semble ». La chambre de Gabriel se trouvait à l’autre bout de l’édifice et Jane m’y accompagna. Je crus bien ne jamais m’y retrouver dans tout ce dédale de couloirs et ces escaliers, paliers et portes sur les paliers de repos débouchant sur

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d’autres corridors. Son valet m’ouvrit et lui tomba des nues en me voyant ; il était nu pied et sans perruque et au vue de cette intrusion il enfila sa redingote pour se donner un aspect plus présentable. « Auriez-vous perdu votre chemin Diane ? Nous allons passer à table dans moins de vingt minutes et vous trouvez le courage de venir me tenir compagnie. Au premier abord, vous semblez être soucieuse mais à bien vous regarder, je perçois une note d’excitation. Laissez-moi deviner…Lord James vous aurait-il fait sa demande ? —Voyons, où allez-vous chercher cela ? Alors c’est là où vous dormez ! Et quelle vue a-t-on de cet endroit ? » Les deux fenêtres donnaient sur la rivière en amont. Le soleil offrait un panorama unique où une éclaircie balaya la campagne telle une vague se déplaçant à grande vitesse. La pièce sentait le tabac en feuilles et je découvris un mégot sur la console de la fenêtre et sur la table séchait la plume qui lui servait à gratter ces centaines de pages éparpillées ici et là et son valet devait constamment approvisionner cette chambre en bougies. Après avoir inspecté la chambre, je m’assis sur le rebord du lit, observa Gabriel avant d’ôter mes souliers pour m’y allonger et la tête soutenue par le bras, je caressai son dessus de lit, me prenant pour une sultane enfermée dans son harem, attendant les rares visites de son amant de Turc. Donc là, je l’observais tout à loisir. Il pourrait faire le bonheur d’une femme tant je le trouvais animée de bonté. En deux mots : un être à part. « Bientôt je serai fiancée à cet Edward Waddiington et ce que j’éprouve est une profonde aversion comme si déjà notre existence à venir se résumer à de l’incompatibilité. Pourtant je l’attendais. Je

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parle naturellement du mariage et je déraisonne, ne trouvez-vous pas ? —Quand quelqu’un commet un crime il est arrêté puis jugé. Dans votre cas, il y aura un procès, plein de témoins et des victimes en grand nombre. Il vous faudra un avocat, Diane, quelqu’un qui puisse se montrer impartial, déclara Gabriel assis près de moi caressant une de mes fines boucles entre ses doigts. Votre crime est celui d’être jolie et désirable, impétueuse et indépendante. Ils vous courtisent tous, tous ces Chevaliers, ces barons, tous ces illustres membres de la gentry mais vous les repoussez tous. En particulier Lord James. —Que vous a-t-il dit à mon sujet ? » Il caressa mon poignet de haut en bas, de bas en haut puis pris conscience de la présence des domestiques. On parlerait dans l’office. Son regard revint à moi. Je souris toujours appuyée sur mon coude et il dégagea mon cou pour se pencher à mon oreille : « Il croit que vous cherchez à séduire Waddington ». J’éclatai de rire puis me redressa en songeant à l’heure qui tournait. « Sa tante veut m’avoir à ses côtés pour le reste de la saison et je vais devoir l’amuser. Chacun de mes actes seront retranscris à son neveu, mes mauvaises actions seront amplifiées et il est dans mon intérêt d’avoir l’amitié de John pour contrattaquer le genre d’accusation basse et vile qui demain fera mon quotidien. Il connait ma nature, mes goûts, mes aspirations, mes lectures et ce qui me fait rire et pleurer ; il sait qui je suis réellement et…j’ai besoin de lui tout comme Elizabeth ou vous-même. Cela serait mentir que le nier. —Et c’est la raison pour laquelle vous le fuyez tant ? Pourquoi vouloir rentrer à Londres quand il vous introduit auprès de ses amis ? Et qui plus est avec Lord James.

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—Je ne comprenais pas ce que vous entendiez par : crime. Maintenant j’ai ma petite idée. Vous pensez que je suis à l’origine des délires de James et pour vous il est convenu que je ferai la parfaite criminelle, celle qui a dérobé le cœur de Lord Ascot-Byrne à cette Crawford, ironisai-je en forçant le trait et j’arpentais la chambre sans vouloir réellement me poser. Il est mon ami autant que vous l’êtes et il ne pourra en être autrement ». Jane et moi descendirent les escaliers à toute volée ; elle emprunta le passage réservé aux domestiques et je poursuivis seule, réduisant mon allure. Il était six heures dix et nous allions diner. Lord Ascot-Byrne arriva dans la salle et sans la moindre hésitation marcha droit sur moi. « Ma voiture est prête, mademoiselle. —N’avez-vous donc pas reçu mon billet ? Je disais que je restais ici James ». Oui, il l’avait lu et relu, seulement il voulait en avoir le cœur net. Tous nous observèrent à la dérobée : les Duckworth, les Hockney, les Stephens, les Quincy-Stafford, les Kingsley, les Dunley, les Gray, Fitzroy et Hawthorne, Waddington, les Cunningham, Allen et Redmayne, sans oublier Parks et CampbellMore ; grand silence embarrassé et les discussions reprirent molto vivace. « Quand nous reverrons-nous ? —Oh ! Pas avant de bons longs mois je le crains. La tante de notre estimé Lord John m’invite à passer le restant de la saison à me languir de Londres quelque part dans l’Essex. Et la prochaine fois que nous nous recroiserons, possible que Sir Edward Waddington s’engage à faire de moi une femme respectable. —Proposition que vous refuserez. —Pardon ? —Ainsi John vous différez votre départ, trancha Waddington entre nous deux. Miss de Choiseul aurait-elle réussi à vous convaincre ?

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Notre Diane sait se montrer persuasive et il y a en cette belle demoiselle plus de bon sens qu’un général devant la ligne ennemie. Avant le souper nous aurons tout le loisir de parler en compagnie de William Pitt. Il sera enclin à la confidence et…demain nous pourrions chasser la t la bécasse, qu’en dites-vous ? Et l’occasion sera donnée à Miss de Choiseul de distinguer un bon chasseur d’un mauvais chasseur. —Vous savez John ce que je pense de la chasse et des chasseurs. A mon sens le bonheur ne peut subsister dans la souffrance, la destruction et la mort, mais c’est l’opinion d’une spectatrice dont la sensibilité n’a d’égale que son ignorance dans cet art ancestral. Veuillez m’excuser… » Et je m’éloignai d’eux pour rejoindre Caroline en retrait des autres, lisant mon recueil de poèmes. « C’est délectable à souhait… (levant le nez du petit livre) Ainsi vous partez ? Votre séjour aura été de courte durée, Die. Et avec qui occuperai-je mon temps si ce n’est avec vous ? Qui cherchez-vous à fuir ? Il n’y a que les criminels qui fuient. Diane, vous savez que vous pouvez tout me dire. Die, que se passe-t-il ? —On m’envoie dans l’Essex. Je devrais sauter de joie mais…j’ai peur Carrie. J’ai peur de le décevoir. Il m’a ouvert le cœur et s’est montré généreux à mon égard. Il m’a donné sa confiance et je m’apprête à le trahir sitôt que mes yeux se posent sur lui. Oh Carrie, je…(les larmes me montèrent aux yeux) je me sens si éprouvée, accablée, pitoyable, torturée. Alors oui, je suis une destructrice, une sanglante et une meurtrière ! » Ses mains se posèrent sur les miennes Elles les avaient chaudes et apaisantes. « Et bien que ferez-vous ? Vous enfuirez-vous ? Vous donnerez-vous la mort comme cette Ophélie ? L’amour est une révélation, celle de l’âme et

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j’envie l’état dans lequel vous êtes. Décrivezmoi ce sentiment que l’on dit si pur ». Une révélation. Une prise de conscience. Caroline avait raison. « Je pense que l’amour est un fardeau ». Ascot-Byrne discutait avec Dunley ; notre regard se croisa et j’y décelai de la peine. Il aurait voulu m’enlever, m’emmener loin d’ici et Waddington en décida autrement. Lentement mon regard glissa vers le Maître des lieux, le seigneur de Norwick Castle ; il m’observait ouvertement, cherchant à lire dans mes esprits ce que je cachai à tous et il le découvrit à ses dépends. Lord James venait de le coiffer au poteau, alors il prit cognition de la fragilité de son équilibre et son visage se figea, toute cette bonhomie s’effaça pour laisser place à un homme de marbre, fragile intérieurement car prisonnier de ses propres émotions. Je vais le rassurer. Le lendemain, soit le samedi 12 je revins de ma promenade matinale quand William descendit le perron à vive allure suivit de son valet. Tricorne et châle jeté sur ses épaules, il marchait déterminé à s’oxygéner un peu. « Les hommes sont à la chasse et l’on m’a chargé de prendre soin de vous et nous allons donc nous dégourdir les pattes ». J’aurai voulu protester mais déjà nous quittions la cour d’honneur pour nous diriger vers les fortifications suivis par son valet et celui attitré de Norwick Castle. « Je suis surpris Diane, surpris que vous soyez en si mauvaise posture. —Que voulez-vous dire ? Accrochée à son bras, je marchais quelque peu ralentis par ma longue robe non-adaptée à la promenade et dont la traine pendant au-dessus de mon bras gauche. Je suis là à la demande de Waddington, il est notre bienfaiteur et Lady Hawthorne me le fait clairement comprendre en insistant pour que je passe du temps dans l’Essex avec la tante de ce

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dernier, alors qu’entendez-vous par mauvaise posture ? » Il m’aida à descendre l’escalier, amusé par mon sarcasme. Le ciel gris annonçait des averses et le valet de Norwick Castle suivait avec des parapluies ; quand il pleuvait ici les cieux s’ouvraient pendant de longues heures pendant lesquelles il nous était impossible de discerner l’horizon. « Alors partons sur l’idée que je ne sois au courant de rien. Je pourrais vous inviter le 24 septembre, le 8 et 22 octobre et le 12 novembre ; ce qui rendra tout déplacement vers l’Essex impossible. —Vous…vous feriez cela ? —Dites-moi seulement si cette idée vous enchante. Je vous extirpe de cette famille pour vous aider à y voir plus clair car sitôt votre départ pour l’Essex vous serez pieds et poings liés à Sir Edward Waddington. Et je désapprouve cette union, voyez-vous. —Pour quelle raison ? Mon cœur battait fort et il reprit mon bras afin de me conduire dans le jardin en contrebas. Il prit un air consterné comme s’il me trouvait sotte de ne pas comprendre. Profondément il inspira avant de s’arrêter dans la sente gravillonnée. William ? Parlez-vous en ami ? Quels arguments prévalent votre déclaration ? —Lord John pourrait vous épouser ainsi vous deviendrez la Duchesse du Berkshire. Rôle que toutes les femmes de la haute société, aristocrates ou non convoitent. Je vous aiderais à accéder à cette fonction si vous renoncez dès aujourd’hui à Lord James Ascot-Byrne. —Lord James est un ami ! Me faudrait-il renoncer à son amitié pour plaire à Waddington ? —Il partira si vous lui en donnez l’ordre. —William ? —Vous serez duchesse du Berkshire et à ce prix je dois pouvoir trouver une alliée,

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infaillible alliée. Aujourd’hui plus que jamais vous devez faire le bon choix. Révoquez-le Diane ! Hum…vous voilà face à un crucial dilemme et vous ne savez ce que vous perdrez au change. Alors je vais vous le dire : si vous choisissez Lord Ascot-Byrne, John le prendra pour un affront et s’arrangera pour contrarier les plans politiques de votre…ami. Ils se querelleront à tout bout de champ et cela divisera la Chambre des Lords. Or plus que jamais j’ai besoin de les voir souder. Fitzroy s’emploie à ce que cette coalition reste amicale et il serait mal venu que vous perturbiez cet équilibre que l’on sait si fragile. Ainsi vous perdez le soutien de vos amis qui vous sont chers et c’est en Ecosse que Lord Ascot-Byrne vous conduira dans ce que l’on peut qualifier de long exil. Si vous épousez Lord John Waddington, vous resterez mon amie et vous serez à jamais intouchable, car mariée à un homme fort. Diane, vous ne devriez même pas être à hésiter. —Et s’il refuse de partir ? —Il vous écoutera. A vous de trouver les bons mots pour le faire renoncer à vous. Il est dans votre intérêt de renoncer à son amitié ». Le revoir me terrorisa. Là, dans la cour au milieu de ses pairs aucune ne pouvait l’approcher et encore moins une petite Française sans le sou. Alors il me fallut plus d’une heure pour me décider à aller lui parler. En fait j’attendis que l’on rentra avant l’averse pour passer à l’acte, mais sitôt que l’inspiration arriva, n’importe quel flagorneur me le dérobait. A onze heures, Waddington proposa une collation et j’en profitai donc pour l’accapare à mon tour, le plus naturellement possible. « James ? S’il vous plait ! J’ai à vous parler ». Il me dévisagea de la tête aux pieds, un peu froidement. Cela n’annonçait rien de bon.

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Il me suivit dans le couloir et jamais, oh non ça jamais, je n’avais éprouvé tant de malaise de toute ma vie ! Au bord de l’évanouissement je me mordis la langue pour ne pas défaillir et immédiatement je pris place sous la fenêtre, adossé contre le battant je regardais la pluie tombée en rafale sur la cour, malmenant les arbres, les fleurs et toute végétation entretenue par le soin des jardiniers et le chagrin me submergea. « De toute évidence vous semblez troublée et je crains en connaître la cause. Ne vous donnez pas tout ce mal, j’allais de toute façon partir. Vous lui serez attachée jusqu’à la fin de votre vie et je ne prétends pas vouloir influencer votre jugement sur cet homme. Je n’aurai ni la volonté, ni le pouvoir, ni le temps de m’y soumettre. —Oh James…Nous nous reverrons n’est-ce pas ? —Je comprends votre désarroi Diane. Mais je ne peux aller contre votre volonté. Je respecte votre décision et mieux ne vaut pas rendre les choses compliquées. Nous avons pris un mauvais départ et… (Nerveux, il éclata de rire) Nous ne pouvons modifier le cours des événements et je ne pense pas vous revoir ». Les larmes embuèrent mes yeux et mes mains accrochèrent sa redingote. Il ne bougeait pas, impassible et moi je titubais de douleur. On venait de m’arracher le cœur et privée de raison je voulais continuer à y croire, on me l’arrachait et la crainte de le perdre me terrorisait. Mes larmes ruisselèrent et la pluie ne cessait de tomber. Il pleuvra toute la journée. Sa main se posa sur mon épaule. Pas un temps à mettre un chien dehors. « Regardez-moi Diane.. . ». J’en étais incapable. Il caressa ma joue et quand sa bouche se posa sur mon front, je me sentis partir, quitter mon enveloppe terrestre pour gagner l’infini cosmos. De nouveau il

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m’embrasse entre les sourcils et joignit à ce geste une forte étreinte, celle de ses mains autour de mon cou. Cela m’apaisa. « Possible que je me rende au théâtre… Disons à la date du 22 septembre. Nous pourrons nous y croiser par hasard…Personne n’est maître du hasard James ». Notre retour à Londres s’effectua dans un calme apparent ; les visites cependant doublèrent et le tout Londres fit irruption à Gifford Hall dans le seul but de taire certaines rumeurs concernant un mariage à venir. Quant à moi je jouais les énigmatiques attandant fiévreusement que Lord John me fit sa demande ; or il n’en fit rien ; chaque jour il me sollicitait pour une conversation (n’importe laquelle qui ne fut pas le mariage) et chaque jour je me retrouvais aussi célibataire que la veille. Le 22 septembre j’étais sorti au théâtre mais n’y trouva aucun Ascot-Byrne alors après ce cuisant échec je sombrais dans la mélancolie, ce que Lady E qualifiait de déprime saisonnière. Le 26 novembre je résolus à forcer le destin en m’invitant à la résidence de Lord Waddington à Holland Park. Chaudement couverte et suivit par un bougon Gabriel je fus dons introduite chez John pour constater que toute la société m’y avait précédé. Alors suivis de mon chaperon, je repartais en prétextant être mal fichue et craignant contaminer tout le monde par ce vilain rhume. Lady E. s’étonna aussi de ne point y avoir été invitée. Bien-sûr elle donna raison à son Johnchéri, disant qu’il avait toutes les bonnes raisons de ne pas m’inviter puisqu’il devait recevoir les Ascot-Byrne. Les Ascot-Byrne ? Oh non ! « Ma chérie, tu ne croyais quand même pas qu’il allait continuer à vous encenser quand vous bouder sa propre famille ? » Cette remarque m’abattue et je décidais de rendre une petite visite de courtoisie à William Pitt et son majordome,

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celui de Downing Street m’avoua son départ pour Holland Park où se tenait la petite réception de Lord Waddington. Je réalisais à quel point j’avais été naïve. Anna B. et Beth furent récupérées en chemin pour me remonter le moral et allongée sur la méridienne je caressais Andantino, au bord des larmes. « Peutêtre n’avez-vous pas compris Nina ? —Oui Anna a raison. Si seulement vous étiez mon jolie. —Comment cela Beth, je ne vois pas le rapport, riposta Anna B. Moi je trouve qu’elle s’en sort plutôt bien. Il y a des histoires des femmes séduites qui fuient avec leurs amants et connaissent alors une vie bien misérable une fois que leur famille les ait reniées. Il faut reconnaître que Lord James est beau comme un Dieu mais sa famille est bercée dans la tradition et le principe de ces aristocrates est celui de rester entre eux. —Oui mais…les hommes sont lâches. Il vous plaisait et vous lui plaisiez et…je ne comprends pas que tout d’un coup, la passion s’achève sur un contrat tacite passé avec William P. Pourquoi a-t-il agit de la sorte s’il n’y a rien à attendre du côté de Waddington ? » Anna B continuait à me masser les pieds et Beth jeta le livre de Faust pour arpenter la pièce plus contrariée que je ne pouvais l’être. « Vous devriez grincer des dents et ne pas tolérer que ces hommes vous manquent de respect ! Attendez Anna, laissez-moi finir ! C’est vrai quoi ! Elle est jolie comme un cœur, intelligente et dévouée et ce qu’elle récolte c’est le cynisme de ces Lords, trop imbus de leur petite personne pour oser avouer leurs sentiments. Quel manque de maturité ! Vraiment ! —Vous êtes trop radicale Beth. —C’est pourtant la vérité aussi cruelle soitelle ! Vous devriez vivre votre vie comme vous

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l’entendez Nina et essayez de vous amuser un peu. La vie est si courte pour ne pas en profiter ! Ma mère est morte en couche alors qu’elle n’avait que 17 ans, soit votre âge Nina et maintenant elle git sous terre pour en témoigner. L’injustice se place toujours du côté des femmes et je ne vois pas pourquoi nous devrions continuer à accorder tant de crédits à la parole de ces pères, fiancés et époux. Nous devrions nous libérer une bonne fois pour toutes ! —Betn et ses idées libérales, railla Anna B. en me massant les mains, nous devrions nous rendre à la campagne toutes les trois, qu’en pensez-vous ? Mon frère nous servira de chaperon. On pourrait partir demain et mon idée est de mettre tous nos soucis de côté pour repartir d’un bon pied ». Le 27 au matin, je montai à cheval quand je vis Lord James au St James’s Park. On dit qu’à Londres, les amants trouvent plaisant de s’y cacher. Il fallait que je quitte mon quartier et mon parc habituel pour rencontrer James dans celui-ci. Bienheureuse coïncidence. « Miss de Choiseul, mes hommages ! » J’arrêtais mon cheval pour lui répondre un joyeux : « Tout le plaisir est pour moi Votre Excellence ! » Il allait passer son chemin en compagnie de Fitzroy quand je revins à la charge. « J’ai manqué à la réception de Lord Waddington et comme ce dernier se tient enfermé dans sa coquette demeure d’Holland Park je m’étais dit que vous seriez assez aimable pour m’en faire un bref résumé. —Je ne vois pas comment, je n’y étais pas moi-même ! Veuillez nous excuser Miss de Choiseul ». La petite maison de campagne des Gerson fut plus qu’une paisible retraite. Nous y restâmes jusqu’au 10 décembre après quoi nous rentrâmes à Londres à contre cœur. Comme je

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n’avais plus goût à rien il fut difficile aux femmes de me divertir autrement que par la littérature gothique et sombre, des adagios et la harpe que nous sommes allées écouter ce jeudi 10 décembre. Oubliée de tous, j’errai telle une âme en peine à Gifford Hall ; mon seul tort ayant été d’être aimée par Lord James. Seul Gabriel se plaisait à écouter mes peines de cœur. Bref après le concerto je me mis au lit sans vouloir souper. Lady E. quelque peu inquiète fit intrusion dans ma chambre. « J’ai une excellente nouvelle pour vous. Waddington organise un diner et il a insisté pour que vous soyez là. N’est-ce pas ce que vous espériez ? Après tout, il n’est pas si rancunier que cela. —Cela m’est complètement égal, Elisabeth. Je n’irai pas. —Voyons ne dites pas de sottises. Il y aura William Pitt et je sais que vous vous entendez bien avec notre Premier Ministre ; son cousin Grenville sera également là et nous avons parlé ce soir de votre possible introduction auprès de la Reine. Bien-sûre n’étant pas de sang anglais et qui plus de lignée aristocratique, cela pose problème excepté si Waddington vous accompagne. Il a ses entrées à la cour et gardons en tête l’hypothèse qu’un jour vous puissiez devenir sa cousine ». J’enfuis ma tête sous l’oreiller. Lady E. a toujours eu le chic pour vous ficher le moral à zéro. Quand elle caressa mes cheveux, je crus rêvée ; jamais encore elle ne m’avait témoigné pareille affection. Oui pincez-moi je rêve ! « Je veillerai à ce que vous soyez la plus jolie demain et Mrs Trenton passera samedi pour vous présenter de nouveaux patrons et tissus. Vous commanderez tout ce qu’il vous plaira : robes, chaussures et accessoires. Votre beauté ne doit souffrir aucun égard.

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—Vous me collez la migraine. Dites-lui que je suis indisposée et il comprendra ». Vendredi 11. Il fait un froid de canard et dans la voiture Lady E et moi restâmes sous les fourrures jusqu’à ce que les valets nous conduisent au chaud. La demeure de Waddington c’est plus de cent domestiques, une dizaine de chambre réparties sur deux étages ; une entrée à colonne sur le fronton duquel se tient un balcon ; et puis il y a le parc offrant une vue directe sur le voisinage composé d’aristocrate raffolant de ce style architecturale. Située sur Campden Hill Road non loin de la Kensington Palace, on est suffisamment dépaysé pour ne pas se croire en plein cœur de Londres. D’ailleurs elle porte le nom de la Campden House de façon très prosaïque. Lady E se plaignait du froid, ce qui pour elle demeurait légitime —l’Angleterre restait son pays et ne supportait pas m’entendre évoquer la baisse de température ouvertement, cela la mettait hors d’elle—, pourtant il restait de bon ton de parler de la plus et du beau tempx quand nous n’avons pas spécialement grand-chose à nous dire. L’orchestre de chambre jouait du Luigi Boccherini. Des menuets divins et enchanteurs. Nous n’avions pas eu à attendre longtemps ; le majordome à peine partit, Waddington apparut un radieux sourire sur les lèvres. « Lady Hawthorne, quel plaisir ! Miss de Choiseul… toujours des plus ravissantes ». Il me déshabilla du regard comme si j’eusse été nue et sans oublier pour autant les convenances il conduisit Lady E au reste de ses convives. Et William Pitt vint pour se pencher à mon oreille. « Om donc étiez-vous cachée belle demoiselle ? Les rumeurs les plus folles disent que vous aviez été enlevée par votre amant et sans Sir Campbell-More pour me rassurer, j’étais en proie à ces vilaines incertitudes. Je vous ai préparé le terrain Diane, à vous de lui

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prouver que vous avez l’étoffe d’une future duchesse du Berkshire. Parlez-lui sans détour de vos ambitions et il vous trouvera passionnante ». Pourtant je restais muette jusqu’au diner. Les occasions de l’avoir eu à mes côtés n’avaient pas manquées mais j’ambitionnais d’emprunter de l’argent à Fitzroy afin de le faire fructifier. Je devais disposer d’un pécule aussi maigre soit-il mais un pécule quand même pour prouver à ces Anglais que je pouvais me suffire à moi-même. Le diner fut ennuyeux malgré la qualité des plats. Une morne langueur et au bout du troisième service je montrais déjà des signes de fatigue. Par deux fois William essaya de me faire parler et comme je répondais de façon neutre, voire stupide il ne récidiva pas. Je rêvais quant à moi d’un bon lit dans lequel je pourrais rêver d’amour et de baisers dévorants. « Miss de Choiseul, il y a longtemps que nous ne nous sommes pas rendus à Hyde park. Alors que dites-vous de demain matin ? —Oh non, John vous savez que… —Demain c’est parfait ! répliqua Lady E voyant que je mettais un point d’honneur à ruiner ses efforts. Demain c’est parfait Diane voyons ! Elle sera prête pour huit heures. C’est une excellente idée car je trouve qu’elle manque un peu d’exercice ». La nuit fut courte et derrière la fenêtre je vis Fitzroy descendre de cheval et surprise je courrais jusqu’à la porte d’entrée. L’on tomba dans les bras l’un de l’autre. « Mes hommages, Miss de Choiseul. Il fait trop froid pour monter à cheval et les pavés sont par endroits très glissants. A votre place j’y renoncerai. J’ai reçu vote lettre et je m’en étonne Miss de Choiseul. Vous prêtez l’argent n’est pas un problème mais l’emploi que vous en ferez en est un, Lady Hawthorne me reprochera mon manque de discernement à

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votre égard et je ne veux pas qu’il y ait de malentendu entre nous. —Vous n’êtes pas obligé d’accepter Thomas. Ne vous croyez pas obligé de m’être aimable sous prétexte que Lady Hawthorne me borde ». Ma dernière réflexion le fit sourire et comme Waddington affichait deux minutes de retard je l’accompagnais au salon. On parla de choses et d’autres. Il avait vécu à Saint-Domingue l’année où mon père mourut et je fus flattée qu’il l’ait connu. La pendule sonna la demi-heure et inquiète je tendis l’oreille. Waddington ne viendrait pas. La minute d’après Lewis annonça l’arrivée de Waddington et William Pitt. Aucun des deux ne semblaient heureux de voir Fitzroy et Pitt ne le lâchait pas des yeux et le pauvre malheureux prit congé de ma personne et de la grande absente : Lady E. Il nous fallut moins d’une demi-heure pour rejoindre Hyde Park, quitter les quartiers dessinés par John Nash pour Kensington reste toujours une épreuve ; néanmoins en cas de sale temps, les Londoniens ralentissent toutes leurs activités et bien qu’il fasse particulièrement froid quelques courageux arpentaient les rues vides de ce mois de décembre. A Hyde Park nous avons fais courir les chevaux quand ma monture en tentant de descendre le flanc d’une colline m’a projeté hors de ma selle avant de continuer sa descente sur le dos. Cela se déroula si vite que la seule chose dont je puisse me souvenir restait le goût du sang dans ma bouche. Je venais de me couper la langue et l’intérieur de ma lèvre. « Diane ce n’est rien ! Cela saigne beaucoup mais surtout ne vous affolez pas ! » Pourant il y avait du sang partout sur mes vêtements et les rares cavaliers descendirent de cheval pour nous prêter main forte. « Votre Excellence ! Avezvous besoin d’aide ! —Non cela ira. Plus de peur que de mal.

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—Nous avons récupérer votre cheval, Votre Excellence ». Lui me caressais le dos tout en épongeant le sang sur mon menton et dans mon cou. J’étais un peu sonnée et la nausée me contraint à garder la tête baissée. « Diane, vous devez remonter à cheval ». Non ! Pour moi cela était impossible. Plus jamais de cheval. « Si vous ne remontez pas maintenant, vous ne le ferez plus jamais. Or je sais que vous en êtes capable. Je vais vous aider, alors ayez confiance en moi ». Bon je vous épargne la réaction de Lady E et celle de Mrs Parks. Cet événement se répandit comme une traînée de poudre et en fin de journée quand tout Londres eut défilée dans le salon j’allais monter me mettre au lit quand Lewis annonça Lord James. Mon cœur battit violemment et au bord de la perte de connaissance, je fit signe à Sophie de redresser mes coussins. « Votre Excellence, je… » Je n’eus pas le temps de finir ma phrase qu’il était déjà à me serrer dans ses bras. « Oh Nina, ma petite Nine vous êtes incorrigible ! Il fallait bien que vous passiez par là pour vous rendre compte de la difficulté de tenir à cheval quelque soit le temps. Et votre jambe ça va. On m’a dit que vous aviez une entorse. Cette situation est bien fâcheuse mais tant que l’on s’en tient à une ridicule entorse et un bout de langue ouverte…en tous les cas, cela n’a rien altérer à votre beauté ». Assis sur le rebord de la bergère il me tint la main sans cesser de me fixer. « Mais courageuse comme vous êtes vous être remontée sur votre cheval. Vous n’êtes pas du genre à renoncer. Il est parti n’est-ce pas ? —Oui, il y a maintenant plus de deux heures ». Il se perdit dans ses pensées et son étreinte se détendit. Je voulais le garder près de moi, l’embrasser de longues heures entières et

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mourir dans ses bras. Les larmes ruisselèrent sur mes joues. Je ne pouvais vivre sans lui et ma main le retint. Je voulais l’embrasser mais avec Sophie dans les parages, le baiser restait du domaine de l’impossible. « Les chevaux c’est manifestement pas votre passe-temps favori. —Détrompez-vous j’y prends beaucoup de plaisir. Je vois que la notion de plaisir vous échappe. Vous bouder certains plaisirs. —Et quels sont-ils ? « James fixait mes lèvres avec concupiscence et tout son visage le trahit. Si nous avions été des personnes libres il m’aurait prise depuis longtemps. Avec fougue l’on se serra dans les bras l’un de l’autre et ce dernier posa ses mains sur ma tête, mes épaules et mon cou ; il baisa ma joue pudiquement et je fermai les yeux pour mieux m’imprégner de lui. On resta ainsi un petit moment et je crus bien m’être évanouie dans ses bras ou du moins cela y ressemblait. « Etes-vous heureuse, ma chérie ? » Alors j’éclatai de rire entrecoupé par des sanglots. Oh oui j’étais heureuse ! Heureuse ! Le bonheur gonflait mon cœur que je crus à jamais desséché. « Alors vous êtes heureuse je le suis aussi. —James…je suis malheureuse quand vous n’êtes pas prêt de moi. —Pourquoi ? Dites-le moi Diane. —Si je vous le dis je vous perdrais James. Mieux vaut pour moi que vous ne le sachez pas. Et puis je veux éviter les histoires entre Waddington et vous. Cependant vous restez mon ami James ». La tête entre les mains, il renifla avant de me tourner le dos et fixer la porte. « Tout va bien pour vous. J’accours au chevet d’une belle jeune femme qui croule sous les demander en mariage. Je voulais avoir une chance de vous faire la cour Diane, mais…quoique je tente Waddington m’a précédé.

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—Non ! Il ne s’est pas prononcé ! —Je ne vais pas m’éterniser. Je m’en vais saluer Lady Elisabeth et vous souhaite une bonne fin de journée. Peut-être une prochaine fois au théâtre à condition que vous y soyez ! Je vous demande seulement de me respecter et si pensez ne pas en être capable, cessons immédiatement ce qui pour vous s’apparente à un jeu. —Un jeu ? James, pensez-vous que je vous mente ? Pensez-vous que mes sentiments pour vous soient faux ? Sophie ! Sophie ? Venez s’il vous plait ! Vous avez mal choisi le jour pour me tomber dessus et figurez-vous que je me suis rendue au théâtre, mais vous n’y étiez pas! Oh Sophie, je suis crevée, aidée moi à me lever, j’en ai assez entendu pour aujourd’hui. Votre Excellence, vous savez où se trouve la sortie, par conséquent restons en là pour aujourd’hui. —Diane, permettez moi de vous écrire. —Non, si vous écrivez comme vous parlez je crains chiffonner votre correspondance et vous la renvoyer dans l’état ! Apprenez à parler aux femmes Votre Excellence, car de ce côté-là c’est un véritable désastre ». Le revoir fut salvateur sur bien des points. Le mardi 15 décembre il revint me voir à l’improviste, profitant néanmoins du départ de Lady E pour me transmettre ses hommages. J’étais rayonnante pour reprendre son expression et plus que jamais je me sentais vivre. Le paradis sur terre se trouvait être à portée de main et lui savait me distraire mieux que personne : il inventait de nouveaux jeux de lettres et voulait que j’improvise sur tel ou tel accord ; il disait que j’avais la voix la plus belle du monde. Je n’en croyais pas un mot. Allongée sur ma méridienne, j’étais toute à sa merci et quelle captive n’aurait pas rêvée de se voir enlevée par un James Ascot-Byrne ? Et tout était prétexte aux étreintes ; sans fausse pudeur il me

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serrait dans ses bras et moi de rayonnée, prisonnière de son embrassade. Je l’écoutai me parler de l’Inde, Pondichéry, Bombay et Calcutta ; il connaissait également l’Afrique et des Colonies britannique de la West Indies que je connaissais. Il me suffit de l’écouter parler pour voyager et la main derrière la tête ainsi que la jambe droite repliée je me vis être dans un hamac, celui d’une goélette filant vers les eaux chaudes des Tropiques. Il me regarde avec intensité et fixait mes lèvres. « Vous pourriez être une princesse d’Orient Diane. Je vous imagine au milieu de vos coussins, attendant que l’on divertisse et le pauvre anglais que je suis n’aurait pas sa place dans votre cœur. —Taisez-vous James, je n’ai rien d’une Shahrazade ». Sa main encadra mon visage et il posa son front contre le mien. N’importe qui pouvait survenir et nous surprendre ainsi. Il déposa un long baiser entre mes deux yeux et sur l’arête de mon nez. J’ai le souffle court. J’ai envie de sa bouche et je n’ai qu’à avancer pour la baiser. J’ai détourné la tête et il appuya son visage contre ma joue. Cet amour va nous tuer. « Vous êtes un tyran James. —Et vous un bourreau ». Le valet Matthew entra et aussitôt fit demitour en nous voyant tous deux dans le petit salon. « Il va bientôt être six heures et Lady Hawthorne va rentrer. Disparaissez James. —Si vous me promettez de prendre soin de vous. —Oui, je suis sur la voie de la guérison ». Et à l’heure du diner, Waddington nous honora de sa présence et lui me trouva délicieuse. Comment pouvais-je l’être appuyée sur une canne et boitant tel un ivrogne ? Gabriel fut soulagé de me trouver guillerette et riante ; il ne se passait pas une minute sans que je rie et Lady E ne peut calmer mes ardeurs et le diner

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fut des plus enjoués. « Nous vous pensions à l’article de la mort Diane et plus que jamais vous êtes débordante de vie. —C’est que je n’étais pas tout à fait morte Gabriel. Pourquoi vouloir m’enterrer au plus vite ? C’est toit à fait vous cela, murmurai-je en lui pinçant les côtes. Prenons déjà le temps de vivre, c’est là l’un de vos enseignements. —Il aura fallu cette vilaine chute à Hyde Park pour que notre Diane reprenne goût à la vie, fanfaronna Lady E plus charmante que jamais. Un repos au grand air pourrait lui être bénéfique, qu’en pensez-vous Milord ? Oui je songeai à Norwick Castle car Londres n’est en rien reposant pour une invalide. Gifford Hall n’offre en soi aucune retraite propice à la convalescence. —Vous voudriez me faire quitter Londres quand il menace de neiger d’un jour à l’autre ? Non, ce n’est pas possible et…quelle guérison pourrai-je espérer sans les soins et la bienveillance des Misses Gerson et Wright ? Non, Miady je suis agréablement installée ici comme nulle part ailleurs. —Oui, elle est bel et bien guérie, railla Gabriel. Oui je refusais de quitter Londres et James Ascot-Byrne ! Le diner achevé Waddington m’aida à gagner un moelleux fauteuil et avança une chaise pour s’assoir près de moi. Il resta silencieux tandis que Sophie m’installa un confortable repose-pied non loin de l’âtre. Andantino roula vers nous, jouant avec une plume sortie d’un coussin et je ris de bon cœur en le voyant faire ses pirouettes et retomber maladroitement sur ses pattes. Etourdi il secoua la tête avant de bondir vers les poupons de ma couverture. « Andantino est ma petite boule de neige. Constamment en mouvement il refuse de se poser, virevoltant dans tous les sens. Qu’est-ce qui ne va pas John ?.

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—Non, tout va bien Diane. Merci de vous en inquiétez. —Non parce que vous paraissez préoccupez alors je m’étais dis que…enfin comme je suis mobilisée ici pour un moment, nous pourrions discuter vous et moi. —Et à quel sujet ? —Euh.. ;et bien…celui qui vous plaira ». Non, il n’avait pas envie de discuter. Je me sentis ridicule. Andantino remonta le long de ma jambe à vive allure et une fois dans mes bras s’accrocha à ma manche pour la coincer entre ses griffes. L’instinct du prédateur germait en lui. John fixait le feu, les bras croisés sur sa poitrine et je croisais les doigts, espérant voir surgir Lady E ou Gabriel, mes possibles sauveurs. « Diane je ne veux pas vous donner de faux espoirs concernant un possible mariage entre vous et moi. Vous êtes charmante ce fait est indéniable mais je ne peux concéder à vous faire mienne. Nous resterons de bons amis et membre de la même famille si vous acceptez la demande faite par mon cousin. —Ah, ah, ah ! Rien de tout cela John. Votre cousin se plaira à choisir une épouse parmi vos relations quant à moi je songe à repartir pour Saint-Domingue une fois que j’aurais un peu d’argent pour faire le voyage et subvenir à mon installation à Port-au-Prince. J’avoue avoir des fourmis dans les jambes et vous êtes le premier à qui j’en parle. Ce projet me tient à cœur et tant que je n’ai pas ma place sur le bateau je préfère que cela ne s’ébruite pas ». Waddington resta à me fixer, ses lèvres remuèrent mais aucun son n’en sortit. Alors je poursuivis, décidée plus que jamais à vivre ma vie. « J’aime beaucoup l’Angleterre et notamment Londres comme vous le savez et malgré l’accueil qu’on m’ait faite je reste avant tout une

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créole. Ma place est là-bas à Saint-Domingue au milieu des esclaves et de leur maître, c’est encore là-bas que je me sentirais la plus utile. Avec l’éducation dont j’ai été pourvue je compte monter une école pour les Affranchis, un endroit à eux où ils pourraient apprendre à lire et à écrire sans que l’Eglise soit à leur dispenser une éducation digne des jésuites. Un vent de liberté pourrait souffler là-bas et je veux être un précurseur de cette dite-liberté. —Vous avez des idées plein la tête mais ni Lady Elisabeth ni Gabriel ne consentiront à vous laisser partir. —Mais vous m’appuierez n’est-ce pas ? Au nom de notre amitié vous convaincrez Lady Elisabeth du bien fondé de mon projet. Qui plus est, il n’y a rien qui ne me retienne à Londres. Pas de fiancé, pas d’héritage, de famille par conséquent ce choix m’appartient n’est-ce pas ? —Vous avez ma famille. Que ne ferais-je pas pour vous voir porter mon nom ? —Sans même m’avoir concertée. Une façon étrange de concevoir le respect. —Vous faites la fine bouche Diane. Beaucoup rêverait d’intégrer ma famille, mais vous, vous pensez valoir mieux ! —Je ne suis pas comme la majorité des filles qui courent après un mariage de fortune. —C’est bien ce que je dis, vous faites la fine bouche. Etes-vous en mesure de repousser mon cousin ? Votre dote est-elle supérieure à sa propre fortune ? —Vous savez parfaitement ce qu’il en est. —Vous voudriez me faire croire que vous n’êtes pas intéressée par l’argent vous qui dépensez en un mois plus qu’une famille de la classe moyenne en un an ! Vous portez des saphirs, des émeraudes et des diamants ; vous portez des manteaux de zibeline, de renard, de castor et j’en passe. Vos toilettes seules pourraient financer une armée pour rétablir le

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roi sur le trône de France ! Oh non bien-sûr vous n’aimez pas l’argent et je devrais vous croire ! Jamais vous ne trouverai de personnes aussi généreuses que Lady Hawthorne et moimême à des kilomètres à la ronde et…si partir est une façon courtoise de nous remercier, alors je ne connais plus rien à la mentalité des Français. —Je ne veux plus de votre argent. Je ne suis fatiguée de devoir répondre à certaines de vos exigences quand j’inspire à quelque chose de plus sincère. —Qu’êtes-vous entrain d’insinuer ? —Vous voulez me faire croire que j’appartiens à votre monde mais il n’en est rien et c’est là où je vous rejoins John : à moi de ne pas vous donner trop d’espoir concernant votre cousin. Je ne l’aime pas et il ne m’aimera jamais et sa rente annuelle ne me fera pas céder. A tout l’or du monde je choisis ma liberté ». Noel approchait à grands pas et nous n’avions aucune nouvelle de Lord Waddington. Pour Lady E cette absence de communication ne l’ébranla par pour autant : « Laissons le à ses occupations, et plus n’est pas homme à rester bien loin de ses racines ». En parlant de racines, Lady E parlait de sa personne et quand la neige tomba le 23 décembre j’en fus séduite et demandé à Sophie de m’installer au plus près de la fenêtre afin de suivre la course des flocons dans le ciel. A dix heures arriva Lord John. Difficile d’avoir attendu quatre jours son retour. « Que se passe-t-il avec Lord Waddington ? J’ai entendu dire qu’il était absent de Gifford Hall depuis le 15 et j’espère que vous vous réconcilierez. —Il ne m’aime pas James. Il me reproche tant de choses dont ma frivolité et mon manque de sincérité. Ainsi tout Londres est de nouveau au courant de notre brouille…et que dois-je faire selon vous James ? Lady Elisabeth est fière

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mais je sais qu’au fond d’elle cette situation lui déplait. On ne peut l’écarter de la scène politique et la présence de Waddington est pour elle son second poumon. Que vous a-t-il dit à notre sujet ? —Je l’ignore mademoiselle. Bien que nous soyons voisins il ne se précipite pas en notre demeure. Et ma sœur ignore beaucoup de choses sur lui, allant jusqu’à le trouver indifférent à ses charmes. Il lui parle peu et fuit tout contact visuel avec cette dernière. Mais ce sont là des appréciations de femmes et ma sœur est particulièrement susceptible quant à l’attention que peut lui porter par Waddington ». Alors je serrai la main de James dans la mienne tout en regardant la neige percer la voûte pour vibrionner dans la rue où seul un chien errant passait. Il baisa cette main et colla sa tête contre ma poitrine. Dieu que je l’aime ! Je caressai son épaule en me disant que rien ne pourrait nous séparer. Je l’aime tant… « J’ai dit à John que je partirai pour Saint Domingue une fois que j’aurais obtenu mon crédit. Cette vie ne me correspond pas et je veux m’en aller, recommencer une nouvelle vie ; l’idée d’épouser Edward Waddington est détestable. James je… —Et vous vous étonnez que Lord John ne veuille plus vous voir. Vous avez manqué de bon sens et vous agissez comme une enfant gâtée, négligeant certains détails de votre existence. Je ne comprends pas que vous ayez été égoïste à ce point ! Ils vous ont consacrés tous trois beaucoup de leur temps, de leur argent et tout leur amour pour que vous fussiez bien accueillie. Que se passe-t-il dans votre tête ? Ne voyez-vous pas dans quelle misère se retrouvent les vôtres ? Des aristocrates français condamnés à laver le linge de la gentry ! Quelle humiliation cela doit-être ? Tout perdre et devoir se rabaisser

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à de basses besognes pour survivre. Est-ce cela que vous voulez ? —A Saint-Domingue je… » D’un bond il se leva et me toisa de sa haute taille. « Non, vous n’irez pas à Saint Domingue ! Votre place est ici, et Ascot-Byrne se jeta à mes pieds, vous êtes raffinée et distinguée ; vous aimez le luxe et vous êtes une femme de pouvoir. Diane, vous ne partirez pas. Regardez-moi ma chérie…vous épouserez l’homme choisi par Waddington et peut vous importe qu’il soit bossu, borgne ou qu’il ait une araignée au plafond ». Nerveusement j’éclatai de rire. Il colla son front contre le mien. C’est James que je veux. Ne le comprend-il pas ? « Vous ferrez tout ce qu’il vous dit et une fois mariée, Waddington vous appuiera et vous pourrez également compter sur le soutien de William Pitt. A SaintDomingue votre sort ne sera guère différent des esclaves africains et…pourquoi pleurez-vous Diane ? Je m’opposerait à cette lubie et je le ferai parce que vous êtes mon amie ».

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CHAPITRE 3 Waddington recevait du monde et appuyée sur ma canne je ressemblais à l’un de ces nécessiteux demandant l’aumône. Or j’avais pleuré dans la voiture, sur tout le chemin de Gifford Hall à Campden House ; pleurer James qui me répudiait comme la plus infâme des maîtresses. A deux jours de Noël j’étais perdue, errant sur terre telle une âme en peine. « Non, ne vous levez pas Miss de Choiseul ! » Entonna Lord John en marchant à travers le salon, les mains derrière le dos. « Comme se porte Sa Grâce, Lady Hawthorne ? » Les larmes gorgèrent mes paupières. Renoncer à mes maigres prétentions pour plaire à James, était-ce là un dur châtiment dont on ne peut survivre ? Non ! J’allais survivre à cela, la grande raison étant ce mariage avec Sir Edward Waddington. « Elle se porte bien John. —Je suis heureux de l’apprendre. Je reçois aujourd’hui. Par conséquent je dispose que de très peu de temps. Que voulez-vous Miss de Choiseul ? » Quel ton froid ! Jamais je ne l’avais connu ainsi. N’avais-je pas mérité cette situation ? On peut hésiter bien longtemps avant d’oser faire un pas ; j’en avais fait deux et chacun d’eux me conduisit à une impasse. La vanité caractérise les hommes, la vanité et la prépotence. J’étais là à ne pas parvenir à exprimer mes regrets et lui m’observait impassible, les mains derrière le dos, si solennel et imperméable à ma détresse. « Je suis à la torture John. Mon âme est sollicitée par de vifs attraits et… —Vous êtes jeunes, coupa-t-il le regard brillant, il est usuel de vous tromper. L’erreur serait d’encourager ces tentations. Je vous sais intelligente et vous apprendrez vite à tempérer

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vos ardeurs pour triompher de toutes propensions. On se revoit plus tard, si vous le voulez bien ; je ne voudrais pas négliger mes invités. —Alors, vous n’êtes pas fâchée contre moi ? » Il revint sur ses pas, le sourire aux lèvres. « Vous avez du bon sens et votre douce folie ne vous conduira jamais à votre porte. Prenez soin de vous Diane ! » Le valet ouvrit la porte et tous deux sortirent. Oh oui je pouvais être soulagée ! La neige tombait drue. C’est joli la neige. Accoudée à la fenêtre et le bras tendu je laissais les flocons se poser sur ma main. Mrs Parks entra dans la pièce pour en fermer la fenêtre. « Vos allez attraper la mort jeune fille ! Anna, soyez gentille, faites chauffer de l’eau pour un peu de thé ! » Et elle s’installa sur ma méridienne, l’ouvrage à la main. « Les domestiques parlent beaucoup vous savez et rapportent des choses pas reluisantes dont je tairai la nature mais dont il me faille vous mettre en garde. Ce que vous éprouvez pour lui est…Tout le monde sait qu’il a rompu ses fiançailles pour soi-disant se concentrer sur sa carrière politique mais lui manque de discrétion en venant ici, à Gifford Hall ! —Il vient pour Lady Elisabeth et Lord Waddington. Il en a toujours été ainsi. —Pas depuis sa dernière visite à Norwick Castle. Il est votre confident et place en vous tous ses espoirs ! Je ne mettrais pas en cause la sincérité de ses sentiments envers vous, cependant, cette relation pourrait vous porter préjudices. Songez-y. Alors ne l’encouragez pas à vous faire la cour, puisqu’il s’agit de cela n’est-ce pas ? » Le lendemain Lord James vint me rendre visite et mon cœur implosa à la perspective de l’avoir près de moi. Il baisa ma main avant de me tendre un paquet. « Votre cadeau de Noël

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emballé par mes soins. Vous l’ouvrirez demain n’est-ce pas ? —J’ai aussi le vôtre. Regardez sur la cheminée…Ne vous fiez pas au poids, vous risquez d’être surpris en le déballant. Comment Votre Seigneurie, vous pensez que j’allais vous oublier ? Les Maitres ne sont pas les seuls à offrir des cadeaux et j’avoue être fière de cette trouvaille. Vous aimez les surprise n’est-ce pas ? —J’aimerai que vous fussiez mienne Diane. —James ! —J’aimerai vous embrasser, il me serra dans ses bras. Une étreinte pleine de passion et de douleur. Je le serrai à mon tour, de toutes mes forces en retenant mes larmes. Il enserra son visage entre ses mains pour me contempler et il baisa mon front puis poursuivit. Diane…nous devrions espacer nos visites. Mes absences à Holland Park se font remarquer et mes amis se plaignent de mon absence. Les espions à la solde de la spéculation sillonnent les rues de Kensington dans l’espoir de m’apercevoir au bras de ma maîtresse. —Mais pour le cas où vous ne l’auriez pas remarqué, il neige. Qui se risquerait à braver ce vilain temps ? Il faudrait être fou pour fuir la chaleur d’un foyer ». Il ne répondit rien, laissant ma jambe contre son bras ; étendue là je minaudais, en le torturant à l’excès. Il détourna son regard et fixa un détail de la pièce. Il dégagea les mèches de mon visage et déposa un long baiser sur ma joue et de nouveau on se serra dans les bras l’un de l’autre. Comment pourrai-je vivre sans lui ? « Que lisez-vous en ce moment ? Le Banquet de Platon. Edition française. Alors une page au hasard : « Et bien c’est cela, dit Socrate, que tu dois retenir : rappelle toi bien ce dont il est amour. Mais dis-moi seulement si l’amour désire, ou non, ce dont il est amour…Quand il possède ce qu’il désire, est-ce alors qu’il l’aime

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et le désire, quand il ne le possède pas ? (il changea de page, poursuivit dans sa tête et en changea encore et encore). Vous aimez les philosophes ? Je m’attendais à ce que vous lisiez de tout mais pas ces auteurs grecs. —Vous me croyez frivole à ce point ? » Il soupira, fixant le livre fermé entre ses mains. Sans réponse de sa part, je compris sa réponse et mon attention se porta sur la cour enneigée. Il continuait encore à me voir comme une personne à l’intellect bien creux, l’une de ces vierges jolies mais sans prétention aucune, coquette à l’excès mais puérile dans son comportement. « Veuillez m’excuser. Je suis un peu maladroit dans mes propos. Je n’ai pas l’habitude de converser autrement qu’en m’adressant à un député ou une personne de mon entourage. Ceci dit je trouve votre compagnie des plus agréables et pour rien au monde j’aimerai faire en sorte que rien ne change mais en tant normal vous m’êtes inaccessible et il m’est impossible de vous croiser et par conséquent vous parler. Mes nombreuses tentatives se soldent par des échecs et cette situation déroute.mon optimiste. La au moins je vous ai toute à moi. —Depuis combien de temps recherchez-vous ma compagnie ? —Cela vous importe-t-il de le savoir ? —Assurément James. Ma confiance est à ce prix. Nous devons absolument tout nous dire Votre Excellence, absolument tout ! —La première fois que je vous ai vue, vous portiez une robe blanche. Vous ressembliez à un ange dans cette vaporeuse mise et je vous ai suivi pour savoir si vous étiez bien réelle. —Vous plaisantez là, ah, ah, ah ! Un ange vous dites ? Avais-je des ailes ce jour-là ? Ah, ah, ah ! Où était-ce James ? Votre imagination est à ce point, débordante.

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—A Leicester’s square. En juillet de l’année 1790. Vous récoltiez des fonds pour les exilés français En juin, nous apprenions la mort de Benjamin Franklin et Lady Hawthorne en fut bouleversée au point de refuser de souper en notre compagnie. Puis en juillet je vous découvrais pour la première fois et j’ai attendu que vous me fussiez présenter. —Mais pourquoi avoir attendu ? —Vous veniez de quitter l’Institution et tout le monde se pressait pour vous être présentée. J’ai préféré attendre et j’ai eu raison ». De nouveau je regardais à travers la fenêtre. Lady E partit Gifford Hall était la mienne, j’en étais l’heureuse héritière. Ce mot me fit courir des frissons sur l’épiderme. Héritière. Rien que cela. J’aurais ainsi une rente à vie et le confort relatif à ces oisifs. Andantino fouillait sous un oreiller tombé devant le feu et seul émergeait sa petite queue blanche. Pas un seul bruit autour de nous. Etions-nous réellement seuls ? « A Leicester’s Square? Je n’en ai pas le moindre souvenir. Peu importe…aidez moi à me relever voulez-vous : Il me faut marcher…cette foutue jambe…Je me sens réellement impotente. Danse-t-on quand tout Londres se tient paralysée ? Finir l’année ainsi, c’est pathétique et je dois cette jambe à un canasson, un foutu cheval incapable de monter un talus sans déraper ! J’ai vraiment besoin de marcher James au risque de finir folle. —Alors marchons ! Prenez mon bras et marchons ». En appui sur son bras je marchais lentement et difficilement ; après quelques pas jusqu’à l’autre fenêtre, je déclarai forfait et m’arrêta pour souffler un peu. Il profita de cet arrêt pour me serrer dans ses bras et déposa un long baiser sur mon front. Le baiser de l’amitié comme nous devions l’appeler et mes bras autour de sa taille, je le laissais me défigurer ; son pouce

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caressa ma joue et redescendit sur ma lèvre supérieure. Il voulait ma bouche et son doigt glissa entre mes lèvres offertes à d’éventuels baisers, les siens. « Je vais rentrer d’accord et je repasserai mercredi prochain. —Mercredi 30 ? Pourquoi aussi tard ? Revenez après demain, samedi ! Je ne pourrais attendre toute la semaine ! James ? » Il fut sourd à mes supplications. Comment pouvait-il me négliger de la sorte ? Le chagrin me submergea aussitôt et sans son aide regagna ma méridienne et mes couvertures. Et bien qu’il s’en aille ! De toute façon je trouverai à me consoler auprès de Gabriel ! Malgré tout il partit et restée seule je me morfondais pendant deux heures et puis j’ai piquai un somme, là au chaud sous cette fourrure. A mon réveil, dans le brouillard de mes songes j’entrevis Waddington assis en face de moi lisant Le Banquet et engourdie ouvrit un œil puis l’autre, tira sur un bras puis un autre tel un chat après une sieste des plus réparatrices. « Vous êtes là depuis longtemps ? —Environ une heure. —Vous auriez du me réveiller ». Lui finit sa ligne et glissa un marque page de fortune entre les pages du livre. La neige avait cessé de tomber et dans une heure ou deux, Lady E nous reviendrait grelottante de froid et réclamant chaleur et repas chaud. « Vous l’aimez ? » Mon étude fut troublée par cette question. « Je vous demande pardon ? —Lord James. Vous l’aimez ? Il vient vous voir tous les jours et vous acceptez ses présents (en brandissant le paquet). Dites-moi si vous l’aimez Diane. —Il est mon ami John. Notre relation est des plus obligeantes et tout à fait désintéressée. Vous abriait-on colporter de vilaines rumeurs à mon sujet ? Etes-vous devenu sensible aux

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médisances ? Tous aiment colporter de bien vilaines diffamations et vous voilà enclin à leur prêter oreille. Lord Ascot Byrne est un ami, cela peut-il vous apaiser ? —Alors je continuerai à vous faire confiance ». Il se leva et posa Le Banquet sur le guéridon. En fait, il le jeta avant de s’assoir sur le rebord de la méridienne à l’endroit même où James s’asseyait. Il ne pouvait le supplanter à ce rôle. Et quand ce dernier tenta de prendre ma main je reculai, glacée d’effroi. Pendant un bref instant j’eus le souffle court et puis ma respiration s’accéléra au point de me brûler la poitrine. Mon œil glissa vers la porte dans l’espoir d’y voir surgir Lady E. Il se rapprocha de moi au point d’avoir ma tête sur son épaule si je venais à me pencher. « On vous porte en calomnies Diane. On vous attaque publiquement. Des personnes pour lesquelles j’ai à ce jour de l’estime. Alors si vous me jurez qu’il n’y a rien entre Lord James et vous, je mettrais un terme à ces satires, mais si votre honneur risque l’opprobre, alors je prendrais d’autres mesures. Celles qui s’impliquent en de telles circonstances. —Et quelles sont-elles ? —Avez-vous cédé à ses avances ? —Lord James est un être respectable et il ne s’abaisserait pas à me faire des avances. John ne croyez pas tout ce qu’on vous raconte. Pas vous ! —Alors nous irons à l’Opéra et ainsi mettre un terme à toutes ces vilaines cacophonies ! » Le mercredi 30, on joue La Flûte Enchantée et l’attention du public ne se porte pas sur la scène mais à la loge de Waddington ; toutes les jumelles étaient braquées dans notre direction et les commères pépiaient derrière leur éventail. Amusant et flatteur, puis le brouhaha se dissipa au moment où Lord Ascot-Byrne arriva au bras

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de sa sœur ; non pas dans leur propre loge mais dans celle de Waddington. Littéralement je planais. Pour moi la première sortie depuis novembre et qui plus est, à Covent Garden ! Pour Lady E cela dépassait l’entendement : j’étais convalescente et sujette à caution auprès de notre Premier Ministre. La voie de la raison que notre bonne Lady E ! D’ailleurs je n’arrêtais pas de la taquiner à ce sujet : elle n’était sans ignorer les procédés de Waddington. Tous les spectateurs ce soir-là attendaient de nous un écart aux convenances. Il faut dire que pendant toute la représentation je fus torturée par l’envie de tourner la tête et regarder James. Au moment de l’entracte je n’y tins plus. Notre regard se croisa. Vite une parade à l’intention de John. « Avez-vous aimé ce premier acte ? —Une divine interprétation Diane. Lord Wyatt ! Justement nous parlions de vous Sa Seigneurie Lady Hawthorne et moi-même. Permettez-moi de vous présenter Miss Diane de Choiseul. —Faites attention aux étalons de notre Lord Waddington, ils sont particulièrement fougueux ! Répondit le ventripotent Seigneur au double menton. Nous organisons un meeting politique à la date du 12 janvier, serez-vous de la partie Vos Seigneuries ? Nous commencerons l’année sur les chapeaux de roue, ce que nous jugeons être nécessaire puisque… » Wyatt attaqua fort en parlant des étalons de Waddington. Il faisait allusion à Ascot-Byrne, cela allait de soi et non pas aux vulgaires hongres de Gifford Hall. Confrontée à la réalité je fulminais et passai mes nerfs sur mon éventail. « Maitrisez-vous Diane, sachez que la critique mondai est bien plus acerbe encore à votre sujet. La contrepartie de la popularité, jeune fille. Vous apprendrez à faire avec et…ne pas laisser ces hommes vous porter l’estocade, surtout pas en public. Cela donnerait raison aux

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dires de leurs épouses ». Un conseil de plus à noter dans mon guide de survie à la société. Le mardi 5 janvier je reçus une lettre de James disant ne plus pouvoir honorer ses visites. Le désespoir me guetta de nouveau mais pas assez vite il faut croire car un malheur en chasse toujours un autre. Waddington m’annonça devant mon petit déjeuner que son cousin, Sir Edward ne souhaitait pas donner suite à mes sollicitations. Je n’y avais pas cru et pourtant cette annonce ruina le peu d’enthousiasme qui me restait. « En a-t-il donné les raisons ? —Non, mais fort possible qu’on lui ait faite une autre proposition, ce qui me libère de la dote que j’avais mise sur votre personne. —Une dote ? —Oui naturellement. En fait il s’agissait d’une rente. Cet argent sera réinvesti ailleurs. Et que dit votre lettre ? Est-ce l’invitation de Miss Gerson à aller festoyer du côté de Chelsea ? C’est là une excellente amie que vous avez : loyale et attentive. Vous n’en trouverez jamais de pareille dans tout le royaume, Diane. Jugezle par mon expérience des caractères». L’appétit couper je glissai la missive sous mon assiette et concentra mon attention sur mon assiette de bacon. Pourquoi faisait-il cela ? « Votre famille va me haïr, John ! » Et il gloussa, lâchant son journal pour m’observer, le sourire aux lèvres. « Je compte faire de vous une femme respectable. —En m’offrant aux plus méritants ! Je conçois que vous placiez de grands espoirs en vos relations mais j’aimerai trouver moi-même mon époux selon mes propres critères. Peu m’importe qu’il soit fortuné, je veux qu’il m’aime pour celle que je suis. Il est fort possible que je finisse vieille fille à force d’y croire mais

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cela reste si romantique, soupirai-je perdue dans mes représentations théâtrales. —Avez-vous entendu ce que je viens de vous dire ? —Oui John. Votre cousin ne m’a pas trouvé à son goût, probablement parce qu’on me prête une liaison avec Lord Ascot Byrne, ce même Comte qui a renoncé à ses fiançailles avec l’une des familles les plus respectables de Londres. Cela a fait scandale et je m’étonne encore qu’on me salue dans la rue quand ma place devrait être au bûcher ! —Je disais que j’allais vous épouser ». Sur le coup aucune réaction de ma part. L’information mit plus d’un quart d’heure a monté au cerveau. J’ai pensé à un mauvais rêve : vous dormez songeant à votre amant et à ses bras aimants quand surgit de nulle part un intrus rentre dans la chambre et vous sépare à jamais de cette douce et merveilleuse illusion. Vous savez que léger est le voile séparant le rêve de l’état de réveil et à la vue de John Waddington face à moi, mon cœur faiblit et les larmes me montèrent aux yeux. J’aimais James et à la pensée de trahir cet homme si bon me colla la nausée. Comment pourrais-je vivre avec John en songeant à mon James ? Je ne pouvais le trahir, quelle femme horrible serai-je ? « John je…Pourquoi ? —Je m’attendais à ce genre de réponse et je n’en suis pas surpris. Voyez-vous Diane, je pourrais m’empresser de vous faire la cour mais vous repousserez mes avances, croyant que je cherche à vous duper ; si demain je vous offre un diamant pour sceller nos fiançailles, vous serez la première à me trouver déloyale envers une autre personne et aujourd’hui je n’ai pas d’autres alternatives que celle de vous épouser dans les jours qui viennent. —Personne ne vous force à le faire ».

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Il quitta sa chaise pour venir poser un genou devant moi et prendre mes mains dans les siennes. « Miss de Choiseul j’ai pour vous énormément d’estime. Vous me faites vibrer par votre spontanéité, votre insolence, votre force de caractère, votre aptitude à la survie, votre altruisme, votre sens de l’humour et de la dérision ; votre grande ouverture d’esprit et puis je ne pourrais me passer de vous car vous êtes adorable, passionnée et il n’est pas possible de voir une autre femme prendre une telle importance dans mon existence. J’ai pesé le pour et le contre Diane et je me suis dis qu’il n’y avait aucune raison pour laisser le contre ruiner l’amour que je vous porte… » Je fondis en larmes et essuya mes yeux avec ma serviette de table. « Ne doutez pas de mon amour pour vous. A aucun moment Diane ». Et je passais mes bras autour de son cou, versant un torrent de larmes ; j’hoquetais à défaut de pouvoir parler et je le serrai fort. Tellement fort. « Acceptez-vous d’être mon épouse, Miss Diane de Choiseul ? —John, je me vois être contrainte de refuser. Vous le feriez pour de mauvaises raisons et je ne suis en rien digne de votre amour et de votre fortune. Vous ne m’aimez pas comme je l’entends John et il n’en sera jamais ainsi tant que votre fortune est associée à celle de Miss Eleonora Ascot-Byrne. Quant à moi je n’ai malheureusement rien à vous offrir. —Vous parliez à l’instant d’amour et de passion. Je veux que vous soyez heureuse à mes côtés, répondit-il en caressant ma joue. Cela ne sera pas simple au début parce que rien ne vous aura préparé à cela, mais ensemble nous y arriverons. Nous poserons les fondations de notre bonheur pierre par pierre et…Me permettre-vous de me redresser ? Diane, vous êtes celle que je veux Que dois-je faire pour

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vous convaincre ? Mes paroles ne suffisent à ôter vos doutes à mon égard ». De mon côté nouveau silence. « Puisqu’il me faille être sincère, je dirai que mon cœur ne m’appartient plus et j’espère qu’un jour il me fera lui aussi sa demande. —Si vous pensez à Lord James Ascot-Byrne il n’a jamais eu l’intention de vous épouser. Il faut être naïve pour penser une telle chose de lui : son père le déshéritera plutôt que d’avoir à subir cette mésalliance sauf votre respect, cette arrogance qui lui est propre le contraint à la prudence, le bon sens et sachez qu’il n’a jamais manqué de pragmatisme. Vous le divertissez tout au plus et il voit en vous l’épouse ou maîtresse idéale, celle qui partage ses idées et dont la langue exacerbée lui rappelle sa propre position vis-à-vis de la société. Soyez raisonnable et cessez de poursuivre cette chimère. —Oh Votre Excellence, comme j’aimerai tant que vous eussiez tort ! » La grisaille de Londres me contraignit à quitter Londres à la date du samedi 9 janvier pour me réfugier non pas à Norwick Castle mais dans l’une des demeures de Lady E. située à deux heures trente de Londres/ Une demeure austère aux charmes palladiens recouverte de vignes sauvages et offrant un coquet petit jardin donnant sur des dépendances. Le genre de maison où il faisait bon vivre quelque soit la saison. Il s’agissait de Greenfield Park où Lady E. aimait y séjourner quand l’ambiance londonienne devenait oppressante. Anna B m’y tint compagnie. La neige recouvrait la nature et on occupait notre temps à jouer du piano, à chanter et à lire des passages entiers des œuvres de Shakespeare à voix hautes et La Nuit des Rois restant à ce jour notre favori. Le vendredi 15 janvier 1792 fut saluée par l’arrivée surprise d’une cavalier mystère monté

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sur un cheval noir trempé comme une soupe et tenant Anna B par la taille je finis par y reconnaître la silhouette de Lord Ascot-Byrne. Il pleuvait à verses et l’on n’entendait que la pluie et l’orage approchant, le pas des domestiques s’affairant à préparer une collation pour notre importun visiteur. Il se présenta à nous dégoulinant de flotte et à sa vue mon cœur s’emballa. Lui me fixait de ses beaux yeux verts craignant de trop se dévoiler en présence de mon amie la plus estimée. Il s’en tint à des banalités d’usage et à aucun moment il ne parla de Waddington. La pluie finit par cesser et d’un bond James se leva pour gagner la fenêtre. J’interprétais dans ce mouvement un désir de fuir au plus vite et Anna B. comprenant notre mal être quitta la pièce prétextant aller chercher son ouvrage de broderie. « Miss de Choiseul…j’ai appris que…vous alliez sur la voie de la guérison. Vous n’avez pas souhaité me mettre dans la confidence, or je pensais être votre ami. Ne le suis-je plus ? Diane…ai-je plus que jamais votre amitié ? Vous m’inspirez le feu de la passion et de la loyauté comme jamais je ne l’eusse éprouvé auparavant. Ai-je à jamais gagné votre estime ? » Il ma caressa les joues de ses pouces et je le laisse me toucher lui qui n’a de cesse de me torturer. James a cessé de m’écrire et résignée à vivre de ce mutisme je m’imaginais une vie de bonheur auprès de Lord Waddington. Plus que jamais mon cœur battait pour lui et j’en souffrais, mes mains posées sur les siennes. Délicates caresses mais pourtant si brûlantes. J’avais tant redouté cette rencontre : l’attachement est une chose bien difficile à dénouer et quand ses lèvres se posèrent sur mon front, je ressentis un violent attrait pour mon

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James, plus que notre Iseult pour son Tristan et ses lèvres se posèrent sur mon nez. « Votre excellence, je…ne pourrais supporter davantage le poids de votre amitié. Il m’est un cruel fardeau et…il est préférable que vous ne cherchiez plus à me revoir. Lord Waddington m’a faite sa demande et je l’ai refusée et vous devez approuver ce choix car je vous aime et je me confesse pour vous avouer mes sentiments à votre égard. Je vous aime et j’ai besoin que vous me souteniez dans cette épreuve. Aurai-je votre inclinaison ? » Ses lèvres embrasèrent ma joue et la commissure de ma bouche ; dehors un chien aboya, saluant l’arrivée d’une voiture, probablement celle de Lady E. et à la fenêtre cachés par ses lourds rideaux, lord Ascot-Byrne m’embrassa. Un long baiser qui me priva de souffle et de raison. Oh, quel baiser ! « Vous avez mon amitié Diane ». Et Anna B frappa à la porte. « Lady Hawthorne arrive Votre Excellence ! Miss de Choiseul est-elle près de vous ? —Elle est ici oui ! Mais entrez donc Miss Gerson ! » Sa main caressa la mienne et il m’invita à s’assoir devant la fenêtre, là où l’éclairage naturel me permettrait de lire ou broder. Entra Lady E. et en voyant James, son visage s’empourpra, laissant deviner une quelconque agitation. « Votre Excellence ! Si nous l’avions su nous aurions pris certaines dispositions pour rendre votre venue plus agréable ! Vous resterez pour le diner n’est-ce pas ? Nous avons tant à évoquer : Westminster et les tracas actuels de William Pitt dont il semblerait que vous soyez l’actuel confident. Nous songeons à l’inviter ici, notre retraite se situant précisément sur le chemin de Norwick Castle ce qui ne lui causera pas le moindre désagrément. Cependant l’idée doit venir de lui, vous comprenez ?

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—Alors je lui soumettrais cette idée. Si toutefois Waddington le l’accapare pas, lui qui à ce jour semble préoccupé par d’autres sujets, à croire plus passionnant que la politique d’après les dires de William Pitt à qui il me faudra correspondre au plus vite pour lui communiquer votre guérison Miss de Choiseul ». Notre regard se croisa et Lady E. caressa son collier de perles en proie à la panique. « Ne vous donnez pas tout ce mal, Votre Excellence ! La plume de Lady Hawthorne est réputée être apprêtée à ce genre d’exercice, sauf votre respect et nous y gagnerons en temps et en clairvoyance et à moins que vous n’ayez quelques idées à lui soumettre, j’encourage Lady Hawthorne à le faire. (En me tournant vers Lady E. souriant de toutes mes dents) Il est important que nous conservions notre mutuel attrait épistolaire et ne vous en déplaise si je soumets à votre missive, une brève note l’invitant à se délasser dans le Berkshire. —Et trouvera-t-il le repos dont il lui faille s’il vient à trouver la route de votre retraite Lady Hawthorne ? Ces demoiselles ne manquent pas d’entrain, répliqua James pour mieux e disculpé de son attachement pour moi. D’ailleurs il ne me regardait même plus, concentrant son attention sur mon Anna B, ma confidente de toujours. Le Diable réincarné, la tentation suprême avant de voir votre âme plonger dans les affres des Enfers. Il poursuivit sur le ton le plus badin qu’il soit : Trouvez-lui d’autres occupations, Elisabeth que celles de s’adonner aux discussions de salon ; je doute que le sort de Miss de Choiseul parvienne à susciter en lui un quelconque intérêt. Ne voyez pas en cette discussion un mépris des convenances, mais il s’avère que ces derniers temps il n’y ait qu’un sujet capable de le maintenir éveiller et… (Il jeta un œil sur sa montre à gousset) Bondé divine ! J’ai assez parlé pour aujourd’hui. Vous

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en conviendrez n’est-ce pas ? Alors il ne me reste plus qu’à rejoindre mes quartiers au plus vite ». Quelques formules de politesse plus tard et il remonta à cheval sans même me regarder. Détestable situation que la mienne. Et Waddington soupa en notre compagnie le mardi 19 janvier. Il semblait froid, voire distant ; à bien des égards il aurait pu se montré courtois mais il passa deux heures à parler de politique avec Lady E. Agacée par cette attitude je décidai de quitter la pièce à la grand consternation de la propriétaire de Greenfield Park. « Ai-je manqué quelque chose ? Miss Gerson, soyez aimable de ramener ici Miss de Choiseul. A moins qu’elle ait une bonne raison de quitter cette pièce comme l’arrivée imminente d’une tempête ou d’un tremblement de terre, je ne vois là aucune raison de se montrer désinvolte ! » Dans le corridor je repris mon souffle et appuyée contre la rambarde de l’escalier je fixai mon amie, perdue dans mes pérégrinations spirituelles. Mon retour dans le salon fut salué par la minutieuse description de mon trousseau commandé chez sa modeuse. J’ignorai qu’un tel sujet puisse intéresser à ce point notre Waddington, bien que bercé dans les belles étoffes et assez soigné pour savoir le prix d’un yard de zibeline. « Susan Trenton fait un travail remarquable et il est naturel que vous l’engagiez pour satisfaire aux exigences de sa très prisée clientèle Le style de Miss de Choiseul est incomparable cependant une fois mariée, notre Diane ne pourra souffrir la moindre comparaison avec une autre et… —Miss de Choiseul. Permettez-moi un court entretien ». Mon cœur battit plus fort et je le suivis dans la pièce adjacente ; une antichambre à la salle à manger. Greenfield avait cette note champêtre, on pouvait l’imaginer servant de maison de chasse à feu le Comte Hawthorne

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dont un portrait trônait au-dessus du sofa. Etrange endroit tenu à l’abri du regard des curieux. Il me présenta une chaise que je déclinai, fatiguée de passer mes journées assise entre ces murs lambrissés, ces vieilles huiles à l’encadrement baroque ; ces candélabres d’argent et ce mobilier chaleureux invitant chacun à somnoler des heures entières dans cette paisible retraite. Je choisis le rebord de la fenêtre, profitant de l’éclairage de la lune pour observer celui qui pensait un jour devenir mon fiancé…Un jour… « Je pars pour Norwick Castle et j’apprécierai que vous fussiez présente sur ce lieu de retraite. Naturellement Miss Gerson est invitée à se joindre à nous ; Miss Gerson et votre autre amie Miss Beth Wright. J’ai pensé que nous pourrions organiser un bal, qu’en pensez-vous Diane ? Vous aurez carte libre et vous ne regarderez pas à la dépense ». Un bal à Norwick Castle, rien que cela ! Beth poussa des cris de joie à l’idée de ce qui allait nous attendre et dans les vastes couloirs de Norwick Castle, on se remorquait à l’aide d’un foulard, qu’il était amusant de glisser sur le marbre luisant conduisant à la salle de balle. On riait comme des folles et à gorge déployée s’il vous plait ! Le monde est parfait quand il revêt ces couleurs, j’en oublierai presque Londres et sa frénésie, cette fièvre toujours plus exaltante, ce cotillon de saveurs et cette constante impression de dépendre de cette marée roulante et ordonné. Dans le salon Lady E, exultait de joie face aux toiles achetées par Waddington à un certain Duc de Cambridge, fils du Roi George. « Une merveille n’est-ce pas ? Nous les expédieront à Gifford Hall et ils orneront le salon d’été qu’en pensez-vous Diane ? » Gifford Hall n’a nul besoin de ces autres monstruosités picturales ! Avec mon Anna B. nous avions d’autres préoccupations comme celles de

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trouver des idées romantiques pour faire de ce bal le souvenir de toute une nation —un peu prétentieux de penser cela, mais nous tenions à honorer l’aristocratie par de tels divertissement —, et du matin au soir, nous y plongions avec volupté. Et le 28 janvier nous en étions encore aux prémisses de cette organisation. Le 12 février la musique retentit dans la grande salle. Tout Londres se trouvait être là et jamais je ne me sentis plus fébrile que ce jourlà : les lustres pendaient au plafond et les nombreux miroirs reflétaient leur divine lueur ; les couples se formaient et se déformaient sur la piste, les ladies rivalisaient d’élégance, le cristal tintinnabulait, les éventails bruissaient tout comme les jupons. « Vous êtes très en beauté ce soir, murmura Sir Campbell-More à mon oreille, qui des deux cherchez-vous le plus à plaire ? —Gabriel vous êtes incorrigible. Waddington est bien trop occupée avec sa fiancée pour daigner me regarder quant à l’autre personne à qui nous faisons allusion, il semblerait qu’elle soit décidée à m’éviter toute la soirée. Avezvous aperçu Miss Gerson ? —Regardez un peu sur la piste ! On dirait que notre Gerson ne se soucie guère plus de vous. La fille de l’Amiral ne restera pas longtemps sans prétendant, ce jeune Esquire lui fait une cour assidue. En parlant de cour, j’entends dire partout que Son Excellence, l’Honorable Pitt aurait encore de l’influence sur notre bon vieux roi et que votre intronisation à la cour serait pour bien. Néanmoins ce ne sont que des rumeurs, pour cela il aurait valu que vous fussiez considérablement dotée et à part Waddington je ne vois pas qui ici aurait un tel pouvoir. Plus un mot les Hockney approchent ! Peste soit les Hockney ! Il me faut me plier à ces révérences, ses sourires et ses amicaux commentaires quand je n’éprouve pour eux que frêle sympathie bien méritée. « Ce bal est des

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plus réussis ! Lança cette Miss Chelsea sur le ton de la confidence ». Vraiment je n’y arrive pas, j’ai beau faire, cette Chelsea me sort par les trous de nez et derrière moi Gabriel doit être à se fendre la poire. « Lord James m’a invité à dansé la prochaine danse, je suis si excitée ! Notre fortune est moindre que la sienne et il est Duc ! Pensez-vous qu’il accepterait une telle mésalliance ? Lui arrive-t-il de parler de moi ? —Miss Hockney…ne vous prenez surtout pas la tête ! Il est très modeste vous verrez. —Modeste ? » J’étais déjà loin. Sur mon carnet de danse, des noms pour la plupart inconnus, des fils d’héritiers d’un domaine, d’une cure et autre ; des propriétaires terriens dont les revenus annuels ne dépassaient pas 10.000 livres. Des Barons, des squires et baronnets, sans parler de quelques chevaliers gravitant autour de moi dans l’espoir que je les gratifie d’un souvenir. Et Lady E. me fit signe à l’aide de son éventail. « Où donc étiez-vous passé ? Votre Excellence elle est ici ! » Le parterre de visage s’écarta pour découvrir William Pitt. « Il a une excellente chose à vous faire part ! murmura cette dernière en me poussant vers Pitt. « Mademoiselle de Choiseul ! On désespère de ne pouvoir vous trouver et si la notion de temps vous échappe, pour nous, cette notion fait toute notre fortune ! Sa Majesté, le roi George a accepté de quitter Windsor pour siéger à Norwick Castle le temps d’une soirée et naturellement sa cour et lui ne pourront être privés des réjouissances que nous ayons à leur offrir, n’est-ce pas Mademoiselle ? » Je n’en crus pas mes oreilles. Le roi ? Le ROI ? LE ROI ? « C’est exact, répliqua Waddington affichant un grand sourire sur ses lèvres. Nous ne pouvions l’ébruiter avant la confirmation de sa présence en ces lieux mais maintenant qu’il est en chemin, félicitez-vous

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d’avoir un invité aussi distingué que sa Majesté ! On dirait que vous tremblez. Diane, respirez et détendez-vous, tout ira pour le mieux. Dites-vous qu’il n’est pas là en représentation mais de façon tout à fait incognito ». Et cette annonce se répandit comme une trainée de poudre. « Le Roi! » était sur toutes les lèvres et tout le monde voulut savoir, bien vite les danseurs furent déconcentrés et le brouhaha fut intense, pour un peu on serait cru à l’opéra avant que ne retentisse les premières notes de l’orchestre. Et la cousine de Waddington, la très fêtarde Lady Beeckman m’attrapa par le bras. « Il est important que vous sachiez que le roi, notre bon George est un homme très simple, alors ne vous formalisez pas avec toute cette étiquette propre à la cour. Dites-lui mon cousin ! Ah, il ne nous prête plus guère d’attention puisque Lady Eleonora a ce soir plus d’attraits que nul autre. Voyez comme elle se pavane ! Elle joue les fausses ingénues avec un déconcertant naturel et moi qui les croyais perdu à jamais…Le frère en tous les cas aime à se tourner en ridicule : danser avec cette Chelsea, ah, ah, ah ! On n’a pas fini d’en parler, croyez moi ! (elle trempa ses lèvres dans le vin pétillant) Il faudra qu’on parle et vous savez à quel sujet Nina chérie ! Vous étiez à deux doigts de conclure ! Oh et regardez qui voilà…(en se penchant vers moi) N’est-il pas à son avantage ce soir ? Lord James ! James, par ici ! Je disais à notre charmante Diane de Choiseul combien on apprécie de vous voir en si charmante compagnie. Je parlais de moi bien entendu, ah, ah ! » Lui me fixait ouvertement, sans pudeur aucune. « S’il m’est possible d’en douter Milady je m’en consolerai en disant qu’il ne me sera jamais donné d’avoir plus estimable compagnie que la vôtre. A présent, veuillez

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m’excuser, je vous emprunte Miss de Choiseul pour un bref instant. S’il vous plait ! » Il me conduisit dans un petit salon annexant la salle de bal et ferma la porte derrière lui. Mon cœur battait fort et menaçait d’éclater. Lord James me dévorait des yeux et quand il caressa ma joue je tressaillis. Le front posé contre le mien, je le laissais me caresser la nuque. Si l’on nous surprenait tous deux, plus personne n’accepterait de me revoir. Il prit mes mains pour les porter à ses lèvres. Dieu que je l’aime ! Il occupait toutes mes pensées et je donnerai n’importe quoi pour vivre à ses côtés ne seraitce qu’une heure. « J’ai quelque chose pour vous. Permettez que je vous le mette… » Il m’offrait un bracelet ! Comment ne pas en être troublée ? Et il baisa l’intérieur de mon poignet. « Je ne pourrais pas le porter pour les raisons que vous connaissez. Je n’ai pas d’argent propre et Lady Hawthorne sait exactement ce qu’elle achète chez les joailliers au shilling près. Elle me fera des histoires si elle découvre l’origine de ce présent et les suites pourraient être délicates à traiter. Non, je ne peux accepter un tel bijou, James ! C’est de la folie ! » Il enserra mon visage entre ses mains et front contre front, on resta un moment ainsi. Le roi George arriva avec les siens mais je n’eus d’intérêt que pour James. Tout en lui aspirait à l’amour et la passion ; chacun de ses regards, de ses contact me transportèrent de joie et Waddington pouvait bien avoir son Roi moi j’avais James. Alors que je discutais avec mon Anna B, il vint me solliciter pour la danse à venir. Troublée comme je pouvais l’être, je dus m’appuyer un instant au bras de mon amie. « Il vous invite en présence du Roi, Honey Die (mon surnom) et avant demain je vois que vous ne manquerez pas de soupirants ! »

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Des soupirants je m’en fichais bien ! J’ai James ! Le chambellan appela à la danse et mon cœur battait tellement…La musique tambourinait furieusement dans mes tempes. Longue révérence. Ma vue semblait s’être embrouillée et je ne sais toujours pas comment je parvins à danser sans le moindre faux pas. BOUM, BOUM, BOUM ! Mon bonheur est si intense…Et quand il me ramena auprès de Lady E. celle-ci ne partageait pas ma joie et cette expression que je connaissais fort bien annonçait les affres d’une indignation. « Ne souriez pas tant, cela ne se fait pas et…nous reparlerons de tout cela après mais sachez que je désapprouve ce comportement et plus encore en présence du Roi ! » Cela m’était égal. J’avais James. Et lady E. ne s’attendit pas à ce que je prenne congé de sa personne pour sortir prendre l’air, bien vite rejointe par Gabriel. « A quoi jouez-vous tous deux ? Diane, vous jouez à un jeu dangereux. Lord Ascot-Byrne n’a pas l’intention de vous épouser, sachez-le ; alors ne perdez pas votre temps avec lui aussi sincère et élancé soit-il ! —Qu’en savez-vous ? Vous aurait-il tenu pour confident ? Et puis nous ne faisons que danser ! Qu’il y a-t-il de mal à danser ? Vous vous faites beaucoup de souci pour rien et vous devriez vous réjouir de mon bonheur Gabriel plutôt que de vous morfondre dans votre coin ! Oui j’avoue…apprécier Lord Ascot-Byrne et il vous faudra faire avec car je n’ai pas l’intention de me montrer déloyale envers toute la sympathie qu’il a à mon égard. —Vous allez vous attirer les foudres de Lady Hawthorne. Or vous avez besoin de sa protection comme celle de Lord Waddington. —Non ! Je ne veux pas de leur argent et votre Waddington le sait puisque… —Puisque quoi ? Qu’alliez-vous dire ?

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—J’ai refusé sa demande. Je ne suis pas aussi intéressée que vous l’imaginiez et quand Lady Hawthorne sera lassée de ma compagnie je retournerai à la Saint-Domingue. —Vous…vous avez refusé la proposition de Lord Waddington ? Et pour quels motifs s’il vous plait ? Diane. . Vous n’avez plus une once de lucidité et avec tout le respect que je vous dois il aurait judicieux de venir m’en parler avant de l’éconduire de la sorte. Et quand a-t-il fait sa demande ? Je n’arrive pas à croire que vous ayez été aussi déterminée à ruiner nos efforts. (Il se perdit dans ses pesées). Après tout c’était votre droit. Je suppose que lady Hawthorne l’ignore…sitôt qu’elle l’apprendra… Un exil me parait-être judicieux ». Comme chaque matin je marchais un peu ; ce genre de ballade était plutôt vivifiant et le parapluie à la main j’avançais au milieu des grands arbres ; bien que le temps fut glacial je me consumais de l’intérieur. Oui je m’enfuirai avec James ! Peu importe que l’on fût marié, je tenais tant à laisser court à mes sentiments. J’empruntai un pont et épuisée par la marche j’y restais un petit moment tout en songeant à James. Quand marchant vers moi arriva Waddington suivit par son chien. On se salua et alors qu’il aurait du poursuivre son chemin, il resta, les mains derrière le dos, le haut de forme enfoncé sur sa tête et son manteau battant ses robustes jambes. J’ignorai quoi lui dire, alors je restais muette, fixant le petit cours d’eau gelé en contrebas. Et quand il s’assit près de moi je vins regretter d’avoir choisi cet itinéraire plutôt qu’un autre. « La soirée d’hier fut une grande réussite et je tenais à vous en remercier. —Pourtant je n’y suis pour rien. Tout le monde gardera un excellent souvenir de ce bal. Et votre fiancée s’est trouvée être à son

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avantage. Le roi fut visiblement très troublé de la rencontrer. Il faut dire qu’elle est particulièrement jolie et son bel esprit est apprécié par tous. Vous formez un si beau couple, Votre Excellence, que tous vous ont envié « Notre regard se croisa puis il fixa mes mains, le rictus au coin des lèvres. Il n’était pas rancunier, j’appréciais ce trait de caractère et j’allais presque m’émouvoir, tant par sa beauté de cœur que par physique quand le souvenir de James me réchauffa les joues. « Stanley dit que vous partirez ce matin. Pourquoi précipiter ce départ, Vous savez que vous êtes toujours la bienvenue ici. Cette demeure est la vôtre. Vous êtes ici chez vous ! » Sa main gantée se rapprocha furtivement et je ne fus pont surprise quand il la posa sur les miennes. Je fuis son éteinte et détourna la tête afin de ne pas avoir à croiser son regard. « Quand vous fiancerez vous ? Tout le monde ne parle que de cela, alors donnez à la foule ce qu’elle réclame : du pain et des jeux ! Son frère a…déjà eu l’outrecuidance de rompre ses fiançailles alors ne jetez pas l’opprobre sur cette famille. —Il vous plairait que je l’épouse ; son frère serait ainsi inviter à passer ses soirées en notre compagnie et ainsi je contribuerai à vous rendre heureuse. Je sais que vous l’aimez Diane. Mon erreur fut celle de penser que vous m’aimeriez autant que je vous aime, mais de tels sentiments ne se contrôlent pas ». Notre regard se croisa. M’aimait-il à ce point ? Il tenta un sourire mais rien ne vint. « Il fera beau aujourd’hui. Le ciel est plutôt dégagé, alors vous prendrez la route dans de bonnes conditions et…peut-être vous verrai-je à l’Opéra ? Si toutefois vous trouvez le temps pour accompagner Lady Hawthorne. Je reconnais que ce n’est pas évident tous les jours

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avec une personnalité comme la sienne mais elle semble vous avoir trouvée. Bien que complémentaire, vous arrivez à vivre en harmonie et cette entente n’a pas de prix. —Oui je l’apprécie aussi, répondis-je tout sourire aux lèvres, elle se montre inflexible et droite comme la justice. Mais elle est bon juge en matière d’appréciation et je reste persuadée que beaucoup de femme rêveraient d’une telle destinée. Si elle avait un homme on l’aurait gratifié de bien des titres et de biens des honneurs. Il est regrettable que les femmes ne soient sur terre que pour vivre dans l’ombre des hommes. On nous assigne à un bien petit rôle dont il faille nous contenter alors que nous rêvons d’être dans la lumière. —Le croyez-vous vraiment ? Croyez-vous que toutes les femmes rêvent d’égalité? Et pensez-vous que les hommes soient assez sages pour leur laisser s’exprimer ouvertement ? —Je n’en sais rien à vrai dire. Seulement j’ai pour exemple Lady Elisabeth et vous-même. Cette femme indépendante et fière, menant de nombreux combats sans jamais y renoncer et vous, John qui lui accordez tant d’attention et d’estime. Alors quand je vous entends parler je me figure que la société est aussi tolérante et généreuse que vous-même. —Vous aurez mon soutien Diane, quelque soit vos combats je vous soutiendrai ». L’émotion me fit baisser les yeux. Il voulut poser la main sur les miennes mais se reprit. Lady Eleonora aurait de la chance ; Waddington était si généreux et si à l’écoute des autres. Alors mon bras glissa timidement sous le sien. « Merci John. Je l’aurai l’apprécier et…lady Eleonora aura beaucoup de chance de vous avoir près d’elle. Maintenant, rentrons si vous le voulez bien ! Je meure de froid…voyez comme je tremble ».

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Plus tard je descendis au salon où les derniers invités de Waddington s’y tenaient et Anna B. de me faire signe, assise tout près de ma Beth encore grisée par les danses de la veille au soir. Devant elles les doyennes et les Lords parlant encore du roi et de sa cour. Un curieux se fit quand je traversai la pièce et on me suivit du regard, les femmes s’éventant ou au contraire suspendaient leurs gestes. Et à peine fussé-je assise que l’Honorable Pitt vint me saluer. « Miss de Choiseul..Nous avons tous imaginé devoir se passe de vous en cette belle matinée, prémisse d’une belle matinée et voilà que vous apparaissez de toute votre superbe, le vent en poupe et le teint aussi frais que la rosée du matin. —Si j’emprunte à la nature sa rosée, espérons qu’elle sache continuer à se montrer généreuse en balayant au loin ces affreux nuages que je vois s’immiscer au loin ». Il tourna la tête et comprit à qui je faisais allusion. Lady Harriet Attenborough arrivait sournoisement avec cette détestable Amilia Kingsley, toutes deux très friande de potins ; jamais rassasiées toujours là où on ne les attend pas. William Pitt me répondit par un clin d’œil. « Pour vous rassurer, le soleil n’est jamais bien loin et toute menace se fera écartée d’un simple rayon… ». Effectivement, je vis Waddington en grande écoute de quelques barons fortunés désireux de faire entendre leur voix au Parlement. « Prenez mon bras, et allons nous dégourdir un peu, voulez-vous ? » Quelle délicieuse idée ! Et dans le parc nous avançâmes, moi dans ma robe verte à brandebourg et lui, le châle de laine négligemment jeté sur l’épaule. Mon col à zibeline me protégeait du froid et sous ma vesteredingote je sentis mon cœur s’emballer quand les cavaliers revinrent de leur excursion. Aussitôt les valets et palefreniers les prirent en

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main et John de descendre de cheval à distance de moi, laissant à Fitzroy l’honneur de saluer leur Premier Ministre en premier. Or ce dernier semblait peu enclins à la discussion et se contenta de banalités d’usage ; à nous d’espérer que Lord Ascot-Byrne se montre plus loquace. « Où partez-vous ainsi paré ? Apprécierezvous quelques pas en ma compagnie ? Fitzroy ! Ne m’attendez pas s’il vous plait ! Miss de Choiseul, mes hommages ! » Je n’eus pas le temps dé répondre que déjà il me dessaisi de William et abasourdie, je vins à trouver du réconfort au bras de Thomas Fitzroy. « Si je peux vous être aimable ! » On emprunta l’escalier à la tour-est et une fois dans le parc je compris à mi-mot ce que voulais Ascot-Byrne : être certain d’obtenir le soutien de William Pitt quand ce dernier se préparait à le trahir. « Je n’entends rien à la politique Milord mais ai-je raison que lord Attenborough se désengage de lord Ascot-Byrne, tout comme QuincyStafford et Kingsley ? Pourquoi diable ne parviennent-ils à se mettre d’accord ? —Ascot-Byrne se sent menacé car on dit qu’il manque de modération. Il serait aux yeux de Pitt devenu trop radical. D’après certaines sources il pousserait quelques députés à lever des syndicats et les revendications collectives des travailleurs. Le Prince George, fils ainés de sa Majesté, partisan de Charles James Fox est bon ami de notre Ascot-Byrne et si le Roi venait à mourir, ce qui n’est pour le moment par souhaitable en raison des événements politiques internationaux, le prince destituerait Pitt de ses fonctions. —Et pourquoi ferait-il ça ? Peut-il seulement le faire ? —La question ne se pose pas. Il le fera, répondit ce dernier d’un ton qui se voulait être sûr de ses propos. Ascot-Byrne a les moyens de faire capoter les plans de Waddington et il

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passera à l’action si Pitt venait à se montrer trop zélé. —Mais que peut faire Waddington ? William Pitt est son ami et nous avons donc tout à craindre de la régence, si le parlement parvint à un accord relatif à la santé du Roi. Nous savons tous qu’il parvint à se rétablir mais pour combien de temps avant sa prochaine rechute. Pensez-vous qu’il me faille aller lui parler ? —Ah, ah ! A quel sujet ? Si vous faites allusion à Ascot-Byrne il ne vous écoutera pas. Il n’écoute personne, alors pensez bien qu’il ne prêtera aucune oreille à votre discussion. Si vous tenez à le voir renoncer, dites-lui plutôt de retourner dans les grâces des Crawford. Un animal blessé et à terre est d’autant plus dangereux qu’on le croit inoffensif. Or lady Attenborough est étroitement liée au Crawford, si vous voyez ce que je veux dire. Ils veulent tous voir Waddington marié à Ascot-Byrne mais aucun ne semble être pressé d’assister à la noce. John Ascot-Byrne a toujours su se montrer persuasif et certains craignent qu’il n’influence Waddington. —Et vous ? Pour qui aurait votre dernier souffle de loyauté ? —Pour Waddington. Il est incontestablement un Grand homme sur qui l’on peut se fier. Et John est trop impétueux et ne craint pas de se séparer des personnes qui auront compté à un moment de sa vie. Il est loyal en amitié, il ne faut pas en doute mais on lui tourner le dos parce qu’il n’est pas Waddington pour pardonner facilement. A la moindre entourloupe il vous le fait payer et aujourd’hui William Pitt en fait les frais. —Et pour quel motif ? » Fitzroy me dévisagea en gloussant. « Et vous n’avez donc aucune idée ? Il sait que William vous raisonne et j’ignore de quelle façon il l’aurait su mais, partons du principe que cela soit vrai,

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Waddington vous aurait des avances. Cela a suffit pour le rendre furieux ». Par ma faute je risquais de tout compromettre. La honte sur moi. Le valet ouvrit le parapluie sitôt les premières gouttes de pluie crever les nuages. Notre promenade fut avortée en raison de l’intempérie et en pressant le pas, nous purent rentrer avant la longue et abondante averse. Je vins à penser à Waddington se sacrifiant pour calmer mes esprits révoltés d’Ascot-Byrne ; les fiançailles avec Eleonora n’étaient qu’un prétexte autre que sa fortune pour justifier ce mariage sans amour. Cette pensée me retourna le ventre. Et notre Eleonora trônait au milieu de ce gynécée donnant la réplique à notre grande experte du protocole, je cite lady Attenborough et tout s’éclaircit dans mon esprit : je n’étais qu’un pion parmi un autre. Un pion que l’on pouvait déplacer à sa guise et qu’on évincerait d’un simple geste afin de défendre les intérêts de la pièce maîtresse du jeu ; et quelle était-elle ? Les valets vers onze heures apportèrent les collations au salon et j’allais m’éclipser en douce quand lady Kingsley plus affriolante que jamais crut bon l’ouvrir. « La France lance un ultimatum à l’Autriche et au même instant un club jacobin vient de faire des adeptes dans notre capitale, la London Corresponding Society. On voit que la France est au goût du jour ! Espérons seulement que les idées révolutionnaires ne corrompent pas plus d’âmes au risque de finir nous autres sujets de sa Majesté sous le joug de ce Danton ! » Sur le coup je ne sus que répondre. Kingsley gloussait déjà, heureuse de s’être donnée en spectacle et ainsi produire son petit effet. Des plus surprises, ma Julia Beeckman dressa le sourcil ; telle une reine elle venait tous juste de rejoindre la société, par conséquent son arrivée

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se fit remarquer et elle allait prendre ma défense quand je sus quoi répondre. « En supposant que vous fussiez bien renseignée, il doit également exister quelque part une société dont ses statuts s’inspireraient non pas des démocraties mais de quelques autres pensées totalitaires, vous en seriez tout aussi ravie de le partager je préjuge. Alors veuillez bien m’excuser Milady ». Après quoi je montai faire une courte sieste mais à peine eussé-je fermé l’œil que Lady E. ouvrit la porte pour s’assoir près de moi. Ses grands yeux gris m’observèrent et je n’avais de cesse de la trouver jolie ; le temps n’ayant aucune incidence sur ses traits. « L’Heure est grave si l’on considère la fâcheuse situation dans laquelle vous vous êtes fourrée malgré les conseils avisés de William. Cette histoire nous tourne au ridicule et hier… danser avec Ascot-Byrne fut le comble de la crânerie. Allons bon, ne parlons plus de cela. De quoi avez-vous parlé ce matin avec notre Premier Ministre ? » Et je lui racontai tout sans rien omettre et très attentive, Lady E. redressa le menton et me tapota la hanche. « La préséance ma chérie. Toutes ces vieilles individualités ne doivent pas être provoquées et encore moins froissées, c’est pourquoi je tiens à ce que vous vous réconciliez avec Attenborough. Il vous faut son soutien bien que je sache pertinemment qu’elle vous est désagréable, mais le succès de Waddington dépend de votre aptitude à rallier cette Lady Amelia à notre cause. Le reste je m’en occupe et…quel est donc ce nouveau bracelet ? Montrez donc…Il vous offre ce bijou comme un amant bien pressé. S’il vous plait, refusez ses avances au risque de le perdre n’ayant dès lors plus le moindre d’attrait pour vous. Ne vous l’ai-je pas déjà expliqué ? »

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Dans le salon, la tête sur les genoux de mon Anna B. je rêvai des bras de mon amant tandis qu’au piano-forte Beth jouait des airs joyeux accompagnés par un officier de la Royal Navy. Tous deux formaient un couple plaisant à regarder, tous deux blonds, élancés et plein d’entrain. Notre Beth disait devoir repartir ce soir avec les Duckworth et un rapide regard vers Caroline pour comprendre que cette dernière souffrait de nouveau d’un transport de bile. Une éclaircie survint et Beth voulut aller taper la balle. « Par ce temps-là ! Non mesdemoiselles, vous allez attraper la mort, lança Mrs Parks en fermant la fenêtre ouverte par Beth, il n’est pas prudent de sortir ! Revenez un peu à vos distractions ! » Dans la galerie de chasse au-dessus de la salle des gardes nous improvisâmes une partie de cricket en modifiant certaines règles. Rire nous faisait du bien et Mrs Parks craignait que nous nous fîmes mal ne cessait de nous réprimander et il est vrai que nous tombâmes souvent, glissant sur le marbre. Il faut imaginer une capitainerie au temps de Guillaume le Conquérant, soit un lieu grouillant de chevaliers harassés et puant le crottin de cheval, le bouc et la sueur à pleine nez. D’ailleurs il en restait deux sous de rutilantes armures postées à l’entrée de la grande salle tenant lieu de pièce d’exposition : de vieilles armes dont des arbalètes, arquebuses, lances, flèches, carquois, épée et écus ; le lieu d’excellence pour les amateurs d’armes anciennes. Après s’être défoulées nous revînmes par la coursive car plus que jamais le temps décida d’être pluvieux et l’on ne voyait à l’horizon se distinguer du reste. Ce fut là que Lord Ascot-Byrne passa de nouveau à l’attaque. Dans le salon de musique où il nous attendait avec Fitzroy et Ron Torrington, un baronet dont j’appréciais la

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compagnie ; Lester Richards, membre de la Société des Amis épluchait un journal, une tasse de thé posée non loin de sa perruque que je vis trempée sur le guéridon. Non loin Lowell Pickford, lui-même membre de la Société dévorait des yeux Christy Stevens installée dans le coin de la pièce en compagnie de Caroline Duckworth ne lâchant pas des yeux Lord AscotByrne. Le sourire d’Anna B. s’effaça de son visage quand elle aperçut le séduisant Lawrence Collins, fils d’un amiral et de plus, célibataire. Derrière son éventail, elle hoqueta de surprise avant de gagner le repose-pied de Beth discutant partition avec Torrington. « Vous semblez aller mieux Carrie. Depuis hier nous nous sommes à peine croisées mais votre sœur m’a faite savoir que vous étiez un peu souffrante. Vous êtes vous au moins un peu distraite hier soir ? —Absolument pas ! Vous savez ce que sont ces bals pour moi ! Une torture destinée à avilir les femmes ! Quand viendrez-vous nous voir à Londres. Cecie y tient énormément vous savez et (elle se redressa sur son séant et affichant un large sourire) Votre Excellence, vous êtes vous bien reposé ? » Lord Ascot-Byrne la dévisagea comme si elle fut une bête curieuse et la salua respectueusement comme s’il cherchait à travers elle pouvoir me flatter. Transportée de joie, Cécie tira sur les plis de sa robe et enchaîna immédiatement sur sa poésie. Des vers déclamés avec passion et qui des lèvres de Césie prenaient tout leur sens. Profitant du passage du valet je lui demandais si Lady Attenborough se trouvait être dans le coin. « Vous trouverez Sa Grace dans le petit salon en compagnie de Son Excellence, l’Honorable Pitt ». Effectivement je les trouvais là et en me voyant lady Amelia Kingsley s’essaya à un sourire, allant presque me tendre les bras

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comme une vieille amie le ferait pour son appréciée relation. Face à ce retournement de situation j’interrogeai William du regard. « Oui j’ai fait savoir à Sa Grace que vous lui avez fait portée une parure en gage de votre amitié. De tels saphirs seront se faire apprécier en ville. A présent…veuillez m’excuser mais je dois vous laisser ». Une fois seule, je fus démasquée. Lady Amelia se pencha vers moi. « Pourquoi me faire offrir de tels joyaux ? Waddington est mon ami plus que le vôtre et si vous aviez voulu m’acheter, vous n’auriez obtenu de moi que du mépris. En même temps je sais d’où vient la parure et vous direz à Lady Hawthorne qu’elle sait m’honorer, qui plus est en joignant le nom du Premier Ministre au vôtre. Si j’avais fait de la politique j’aurai appelé cela de la corruption, mais tout le monde sait que les femmes n’ont font pas, ce qui nous rend dès lors insoupçonnables. Dites-moi ce que vous voulez. —Des retrouvailles entre les Crawford et les Ascot-Byrne. L’idée est de rendre possible l’événement en forçant leur destin. —Non, ce n’est possible ! Non ! Il refusera, quelque soit le prix de Pitt, de Hawthorne ou de Waddington il refusera. Ceci n’est pas de notre ressort et vous le savez Diane. Vous le savez depuis le jour où il a posé les yeux sur vous. Même si vous refusez ses avances, il continuera à se montrer discourtois. Il va vous falloir le mettre à mort. En êtes-vous seulement capable ? Si vous échouez la lame se retournera sur Hawthorne car il connait ses points faibles et il lui suffira de tendre la main pour les briser les uns après les autres. Je savais que vous seriez une source de problèmes, alors à vous de réparer vos erreurs d’hier. Ainsi nous verrons ce que vous avez dans le ventre. Milord… —Qu’êtes-vous toutes deux à comploter ? Demanda lord Ascot-Byrne en avançant vers

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nous, ennemies hier et aujourd’hui tout laisse à croire que vous soyez amie à en juger par le ton de votre conversation qui s’apparentent à des messes basses si je ne m’abuse. Méfiez-vous de lady Kingsley, Miss de Choiseul car l’animal que vous nourrissez un jour finit par vous mordre. —Tout dépend du taux d’implication du maître, James. Il n’y a pas un jour où je me dis que j’aurais du mordre plus fort. Maintenant Miss de Choiseul ne soyez pas surprise si votre nouveau maître à penser alterne les baffes et les caresses ; il est bien de ceux qu’on aimerait oublier ». La politique n’était apparemment que l’apanage des augustes seigneurs. Ceux qui possédaient le meilleur pli, les meilleures cartes gagnaient toujours. On resta un moment à se regarder et le visage de lord Ascot-Byrne perdit de son éclat, on aurait dit qu’il venait de se figer à jamais dans une expression de désolation et d’incommensurable tristesse. Il fixa un détail de ma robe avant de chercher à capter mon regard. Dans l’encorbellement de la porte, le visage de Warren Duckworh se dessina, un sourire amusé et le sourcil relevé. « C’est exactement vous que je voulais. Votre très charmante mère vient d’arriver et si je peux me permettre…je ne veux pas me montrer trop réactionnaire par rapport à ce que vous savez mais pas trop de sentiments mon vieux ! » Lady Ellen Ascot-Byrne. Ce nom m’évoquait le faste de la cour, la vieille monarchie antérieure à celle Jacques 1er et l’aristocratie dans toute sa splendeur ; naturellement elle ne vint pas seule mais avec une foule d’auxiliaires, de petites mains, de brodeuses, caméristes et ses fidèles flagorneurs dont elle ne pouvait se séparer. Lady Ellen savait se faire désirer en se faisant rare ; ne fréquentant l’Opéra que deux à trois fois par saison, se rendait aux courses deux

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fois par an et n’assistait jamais aux bals ; sa fonction à la cour ne lui auraient de toute façon pas permis une telle proximité avec le « peuple ». Il y eut des ronds de jambes, de longues courbettes et des commentaires bien flatteurs pour son Excellence et respectant la bienséance je lui fus présentée par Lady E. et celle de répondre : « Je connais la petite Comtesse de Choiseul de réputation. Comment ignorer celle qui a dansé avec mon fils en présence du roi ? » Comme l’on devait s’y attendre le repas fut très long et dura plus de trois heures. La longueur de la table ne nous permettait pas de suivre toutes les conversations et placée en bout de table et ayant pour voisin Torrington je ne perdais rien du jeu de regards entre les membres les plus distingués de cette assemblée. Ces ladies et lords s’épiaient derrière leurs verres à cristal et derrière leur sourire se cachaient des monstres aux crocs aiguisés prêts à mettre en pièce leurs adversaires. Les hommes restés à table, nous allâmes au salon et je lis sur le visage de Chelsea Hockney la fin de ses démesurées ambitions. « Lady Ellen ne m’a à peine saluée. Il faut comprendre que je suis la fille d’un baronet et pareille alliance ne peut-être possible. De toute façon ma mère est fatiguée, nous allons rentrer. Veuillez m’excuser ». Elle me laissa planter là juste le temps pour un valet de m’inviter à me rendre dans le petit salon où lady E. et lady Helen murmuraient. Que se racontaient-elle donc ? « Oh la voilà votre petite protégée ! Elle est très jolie vous devez en être fière, Elisabeth ! Diane, venez vous assoir ici, près de moi. Mon fils s’est exprimé à plusieurs reprises à votre sujet et Lady Elisabeth me fait savoir que vous êtes sa confidente la plus émérite. A quoi devons-nous cela, comtesse ? »

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Pour la première fois de mon existence, on s’adressait à moi par mon titre de noblesse : comtesse ! Pour un peu, je me serai jetée à ses pieds pour les lui baiser. A la place de quoi je pris une profonde inspiration au bord de l’évanouissement ceci dit. Avant même avoir pu ouvrir la bouche pour m’expliquer, Lady Helen posa sa main sur la mienne. « Naturellement toute cette conversation restera entre nous ; vous savez je tiens à ce que ce mariage se fasse avec Waddington et par conséquent la probité de mon fils se doit d’être irréprochable. Deux frères ne peuvent se quereller à tout-va pour des sujets aussi dithyrambique que la politique ; encore s’il y avait une femme là-dessous, on verrait les choses autrement. Oui figurez-vous, poursuivitelle en murmurant, que j’ai pensé que Lord John entretenait une maîtresse aussi séduisante qu’énigmatique, songez-y un instant Elisabeth nous serions contrainte à déposer les armes et retourner à nos ennuyantes occupations. (Elle croqua dans une pâtisserie française dont une assiette garnissait le guéridon disposé près de ces dames) Hum, une merveille ! Au moins ma fille ne mourra pas de faim dans le Berkshire. Pensez-vous qu’il me faille envisager cette hypothèse ? —Helen, si Lord John décidait de se montrer extravagant j’en serais la première informée, croyez-moi. J’ai toute les raisons de penser qu’il est follement épris de votre fille qui à ce titre fait l’unanimité par son esprit, son éloquence et sa beauté dont nul bijou ne pourrait ternir l’éclat. —Ah, ah ! Elisabeth je ne vous savez pas aussi adulatrice ! Cessons cette comédie, nous savons toutes deux qu’il ne la désire pas mais l’homme de principe qu’il est, l’accepte sans se poser la moindre question. En l’épousant il sait qu’il contrôlera James et contrôler James, c’est

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contrôler une partie de Westminster et Waddington est avant tout un homme de pouvoir. Mais revenons à vous comtesse ! M’est-il permis de vous appeler Diane ? C’est un bien joli prénom dont en ce moment tous se délectent de l’avoir en bouche. Daine de Choiseul par-ci, Diane de Choiseul par-là ! Vous êtes populaire ma chérie et toutes envient votre notoriété. On la trouve arrogante…moi je la trouve délicieuse et des plus abordables. Et quel regard ! L’univers entier semble s’être figé dans ces magnifiques yeux ! Jolie comme elle est, elle ne doit pas manquer de soupirants, glissa-telle à l’oreille de lady E. A qui donc la destinezvous, Elisabeth ? —Oh ! Notre Diane est encore bien jeune et… —Si vous la dotez, vous savez que tous les ainés des plus anciennes familles se précipiteront à Gifford Hall pour lui être présentée. Dites-moi tout Elisabeth, à combien s’élèvera cette dote ? Un joli minois comme le sien…ne laisserait aucune fortune indifférente. (Elle me souleva le menton avec délectation) Trouvez-vous cela étrange que James ait rompu ses fiançailles avec Crawford lorsque vous étiez tous deux à Bath ? Oh ne le niez pas ! Il a dit vouloir prendre son temps mais mes cajoleuses habituelles m’ont dit vous avoir vu à plusieurs reprises en sa compagnie ; alors il est naturel que je sache si vous êtes de bon ou mauvais conseil. Que lui avez-vous dit précisément concernant ce mariage. —Absolument Votre Grace. A aucun moment d’ailleurs nous ne l’avons évoqué. —Et bien de quoi aviez-vous parlé alors ? —Des courses hippiques et de théâtre. De banalités d’usage empruntées à la société. Je sais que tout ceci est fort regrettable mais je m’engage à rappeler aux Crawford combien il

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faille passer outre ces divergences politiques pour s’allier de nouveau avec votre famille. —Des divergences politiques ? Les Crawford voient dans ce mariage une opération stratégique visant à s’assoir confortablement au Parlement et à la cour du Roi. Ils ont de grands projets pour leurs enfants et James est un romantique qui s’ignore. Je les entendis plusieurs fois dire que le mariage cette noble institution devrait être remis en cause. Vous rendez-vous compte Elisabeth, toute la tradition remise en question par ses mauvaises relations jacobines ? Et moi qui pensais avoir élevé un Lord digne de ce nom ! —Je crois seulement qu’il fait étalage de son érudition. Pourquoi ne pas vous en remettre à nous Helen ? Oui j’ai en ce moment toutes les raisons de croire qu’il… » La suite je ne l’entendis pas préoccupée par cet homme que j’aimais tant. Il remettait en cause le mariage, alors le reste pouvait être reconsidéré et plus tard au salon, je fus rejointe par Gabriel. « Comment va ma petite colombe ? (en français, évidemment pour n’être compris que de nous même) Aurais-je tort de croire que vous êtes devenue l’une des encenseuses attitrées de Son Excellence, Lady Ascot-Byrne ? —Taisez-vous donc Gabriel ! Vous-même vous plaisez à encenser ces seigneurs. Je vous observe vous savez et derrière votre frac de janséniste vous êtes un fieffé frotte-manche. Ayant cependant une prédilection pour ce Kingsley qui vous porte aux nues. Que vous a-til promis en échange d’une absolue loyauté ? Une place de choix dans la haute magistrature ? Encore vous faut-il épouser une belle héritière pas trop regardante sur votre manque de fortune ». Froidement il me dévisagea avant de se mettre à glousser, le bras par-dessus le dossier du fauteuil. Au piano jouait merveilleusement bien

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Lady Eleonora sous le regard admiratif de sa mère. Avec lady E. lady Helen formait un couple tout-puissant autour duquel un tas de petites étoiles gravitaient inlassablement. Et puis quelle voix mélodieuse ! Cela vous collait des frissons. Toute l’assistance retenait sa respiration ; mon regard croisa celui de lady Amelia Kingsley et son sourire en dit long : j’avais toutes les cartes en main pour y arriver. Cette dernière se pencha à l’oreille de Lady Harriett Attenborough, lui glissa quelques mots et elle me regarda brièvement avant de redresser la tête crânement. Un tonnerre d’applaudissement résonna dans la salle et les bravos retentirent. Puis mon nom passa d’une bouche à l’autre suggérer par lady Amelia en personne. « Oui c’est une excellente idée ! Vous vous entrainez tous les jours pour ainsi faire montre de votre talent. Vous ne pouvez les décevoir Diane. —Non je joue comme un pied ! » Et alors me sauva Caroline Duckworth qui glissa au pianoforte au grand étonnement de lady Helen, murmurant un : « Qui est-ce ? » à son voisin. « Oh, la cadette de Sir Warren ! A peine si je l’eusse reconnue. Une belle jeune femme ! » Et pour ne rien changer à sa mélancolie nature, Carrie joua quelque chose d’austère à la façon d’un requiem. Profitant de l’occasion je m’éclipsai pour retrouver William Pitt à son Porto. « La musique n’a pas l’air d’opérer sur nos esprits. Cette lady Eleonora cela passait encore mais que doit-on attendre de cette musique digne d’une chorale anglicane ? Si vous êtes venue dans le but de me remercier pour les rubis, je vous répondrais simplement que vous aviez besoin d’un petit coup de pouce. Une femme aussi rusée soit-elle doit-elle battue avec ses propres armes. Et il n’y a rien que je puisse refuser à lady Hawthorne.

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Vous avez l’air songeur. Qu’est-ce qui vous préoccupe tant ? —Rien. Je crois seulement qu’il me faille me décider à remonter à cheval». Et le lendemain avec Fitzroy nous partîmes en laissant Norwick Castle loin derrière nous. Au bout d’un moment las d’avoir galopé, nous adoptâmes le pas. Nos chevaux heureux d’avoir courus avancèrent de concert et moi après avoir angoissé les premières minutes sur selle me trouvai des plus à mon aise aux côtés de Fitzroy ; loin devant nous, notre amazone Lady Amelia galopait aux côtés des Lords James et Beeckman. Ils formaient un beau trio, des figures mythiques offrant à nos yeux ébahis la beauté, la grâce et l’éternelle jeunesse. Ce tableau me plaisait, me rappelant mes propres succès. « Allons faire boire les chevaux, voulezvous ? » Et Day of May tenue à la bride, je descendis la berge aidée dans cette entreprise par mon chevalier-servant du moment ; peu loquace il m’emboitait le pas et tandis que les chevaux s’abreuvaient à la source je me rapprochais de Fitzroy au point de me tenir au plus près de lui. « Etes-vous déjà allé en France Sir Fitzroy ? Lady Hawthorne dit que vous êtes amoureux de ce pays, est-ce vrai ? Alors pourquoi me l’avoir caché ? En vous je pourrai trouver un allié de choix si d’aventures vous vouliez parfaire vos connaissance en ce pays. —Miss de Choiseul, les évènements actuels ne me permettent pas de me montrer familier à cette République aussi je me tiens désolé de ne pouvoir donner satisfaction dans l’immédiat. Il est vrai que j’ai quelques accointances avec ce pays mais… Tout ce que je dois savoir de la France je le sais déjà (en français) et la compagnie d’une créole aussi disponible et généreuse soit-elle n’inversera pas l’ordre des

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choses, ou devrai-je dire, leur issue. Je ne peux chasser sur les terres de Lord Waddington quand bien même ce dernier serait pris à revers par Lord Ascot-Byrne. Vous voyez où je veux en venir n’est-ce pas ? Je suis flatté que vous ayez jeté votre dévolu sur ma personne, mais Lady Hawthorne et moi n’aspirons pas aux mêmes ambitions et fort à parier qu’elle renoncera à vous doter si je vous fais la cour. —Ne vous estimez pas Sir Fitzroy, vous seriez un prétendant on ne peut plus crédible. Vous savez comme moi que lord Ascot-Byrne ne m’épousera pas. Vous avez d’autres projets pour Sa Seigneurie et quant à Lord Waddington, il est homme de principes et son devoir se porte à Lady Eleonora. Vous voyez, vous êtes libre de chasser où bon vous semble. —Ah, ah ! Miss de Choiseul vous êtes des plus ambitieuses et j’ai tort de vous sousestimer. Cependant je doute un instant que vous puissiez trouver votre compte en m’épousant. —Pourtant vous auriez des relations hautes placées, tous membres de l’aristocratie et représentant de votre gouvernement. Qui se plaindrait de m’avoir pour épouse quand Lord Waddington me porte en estime et que m’importe de n’avoir pas de dote puisque j’ai à mon avantage l’assurance d’avoir d’un côté et de l’autre le soutien de William Pitt et de Lord Ascot-Byrne. Ce mariage ne sera en rien une désolation ou une mésalliance car en ce jour je vous garantis un avenir plus que prometteur. Toutefois vous êtes libre de refuser et je ne m’en montrerai point troublée ». Cette ballade à cheval me fit le plus grand bien et après m’être changée j’allais me rendre au salon pour la collation de onze heures quand Stanley me fit savoir que Lord Waddington m’attendait dans son bureau. Il m’accueillit chaleureusement et me présenta une chaise sans plus attendre ; or je portais encore mon tricorne,

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mon jabot et ma redingote bleue foncée à galons d’or confectionné chez le même couturier que Lady Georgina du Devonshire, la très célèbre Duchesse aux extravagantes mises. « Comment fut votre promenade Diane ? —Oh des plus rafraichissantes ! Sir Fitzroy est un excellent cavalier et j’avoue avoir à son égard beaucoup de sympathie. Je lui trouve énormément de qualité et en ces deux jours plus d’attrait que nul autre. Espérons que cette réciproque attraction ne se résume pas en simple badinage car…Lady Hawthorne souhaite me voir marier et… —Sir Fitzroy, dites-vous ? Et pourquoi ce choix? Il est membre de la gentry, Diane et n’ayez pas peur de viser plus haut. —Je ne vois pas qui ». Répondis-je la gorge nouée. Waddington quitta sa chaise pour se rapprocher de moi. Je détournai la tête pour me concentrer sur la musique : Mozart, concerto n°23 en A majeur, un adagio joué par un talentueux pianiste. Il saisit ma main pour la porter à ses lèvres, et mon Dieu je frémis. Il y mettait tellement de conviction. « Diane, je vous aime. L’ignorez-vous ? —Je vous prie de me laisser… » Et je lui tournai le dos afin de ne pas lui montrer mes larmes. Il n’insista pas et resta un moment silencieux. « J’ai votre estime, n’est-ce pas suffisant ? Vous disiez me soutenir dans mes épreuves, êtes solidaire de toutes mes décisions alors ne me demandez pas de…tout sacrifier pour vivre à vos crochets entre Lady Eleonora et vous. Vous savez que je n’aurais rien à y gagner, pas même la reconnaissance des autres, membres de la gentry ou pas et…je fais le choix de m’en remettre à Sir Fitzroy. —Diane. Alors je vous le redemande aujourd’hui. Voulez-vous être ma femme ? » Prestement je me retournai vers lui, les joues inondées de larmes. « Oui j’aurai accepté si

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vous n’étiez pas déjà engagé, mais comment pourrais-je me regarder dans le miroir en songeant avoir nui au bonheur d’une autre ? Je ne suis pas vénale au point de faire passer ma fortune avant celle des autres. J’en crèverai de honte ». Il me serra dans ses bras et en proie à une profonde angoisse, je fermai les yeux tout en serrant les poings. Non, je ne pouvais l’accepter ! Son cœur battait si fort, cela en était apaisant et je lui rendis son étreinte. Il souleva mon menton pour sécher mes joues en souriant. « Vous êtes incroyable Diane. Hier encore vous aimiez Lord John et aujourd’hui vous vous dites éprise de Sir Fitzroy. Est-ce pour me nuire que vous agissez ainsi ? En m’épousant vous étendrez vos charmes sur tout le Royaume et aucune femme ne saurait exercer un tel pouvoir si ce n’est vous Diane. Votre franchise, votre spontanéité et votre pragmatisme en sont la preuve ; votre sagacité et votre sens du devoir font de vous une femme à part. Je vous connais depuis longtemps maintenant pour savoir que vous êtes faites pour cette vie et moi à vos côtés, dans les bons moments comme dans l’adversité. Le rang de Duchesse du Berkshire vous échoue et je saurai me montrer patient pour vous en convaincre. —Tous vont me haïr… —Non ce titre vous en protégera. N’avezvous pas il y a des semaines de cela comploté avec William pour me faire conscience de la valeur de cette union ? Il est venu me trouver et il vous dira que je n’ai pas été dur à convaincre. Lady Hawthorne fut la première à croire en vous, elle tout autant que Sir Campbell-More. En quoi suis-je une menace à vos projets ? —votre complaisance. Votre volonté à m’émouvoir comme si tout devait n’être attaché qu’à être attaché à votre bon plaisir, comme un seigneur féodal attaché à des valeurs que nul ne

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peut corrompre. Vous êtes un homme bien et bon, mais je sais peu de choses sur la façon d’aimer et je serais une piètre aimée si mon rôle se tenait à l’une de ces aimées à la grâce traduite par les poètes d’antan. —Pourtant nous accomplirons de belles choses et à vos côtés j’éprouverais tous les plaisirs de notre monde. Comme moi vous savez voir, entendre, pleurer et rire ; vos sentiments sont autant de promesses d’une vie heureuse passée près de vous et je ne serais en paix qu’en vous sachant heureuse, comblée par la vie et si votre bonheur venait à échouer, je m’en voudrais de ne pas avoir été l’âme secourable disposé à vous épargner les pires des maux. Ne pourriez-vous pas accepter de me faire confiance en acceptant cet amour que je vous donne ? » Il me caressa la nuque en m’attirant à lui. L’œil humide et la gorge sèche, je partis dans un rire nerveux. La vie était simple et je la rendais compliquée ; on se battait de tout temps pour apaiser le tumulte d’une existence pressée par les devoirs imposés par la société. Rigides codes qui ne laissaient à personne le choix de leur destiné. Lord Waddington baisa ma joue à la commissure de mes lèvres. Non, je ne doutais nullement de son amour pour moi ! A plusieurs occasions il me l’avait démontré ; un amour que tout savait sincère car depuis longtemps mon protecteur. Lentement il baisa mes lèvres, n’osant à peine effleurer mes pétales roses nacrées que les hommes par gourmandise savaient apprécier. Ce baiser fut saisissant et j’imaginais toutes ces héroïnes de littérature se donnant avec passion à leur amant et les yeux clos, je lui rendis ce baiser, transportée de joie et sur le point de défaillir. Il me fallut de longues minutes pour prendre conscience de mon état et dans mes appartements je tournais en rond, incapable de

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faire cesser mes tremblements. Lady E. fit son entrée suivit de sa camériste occupée à terminer d’ajuster un détail de sa robe lourde et compliquée, un modèle que l’on ne pouvait trouver que sur la personne de Lady Hawthorne. « Que se passe-t-il Diane ? Et pourquoi n’êtes-vous pas habillée ? Nous déjeunons dans moins de cinq minutes. Arriver en retard et tout à fait inacceptable et surtout en présence de ces estimes personnes ! Où sont vos domestiques ? (Lady E. tira sur le cordon pour les faire monter) Vous perdez complètement la tête et je mets cela sur la présence de Fitzroy ! Cette attitude désinvolte à votre égard donne une image forte désagréable du badinage. Bien entendu nous veillerons à ne pas le laisser en votre compagnie. Bien qu’ami de Lord AscotByrne il n’est pas de compagnie recherchée. —Lord Waddington m’a demandé de l’épouser. —Oh ! Juste ciel ! » Son corps tomba à la renverse et pensant qu’elle allait s’évanouir sa camériste la retint à la taille ; d’un bond d’un seul, elle se rua vers moi pour me couvrir de baisers, des plus enthousiastes. « Oh, par tous les saints ! Il vous a faite sa demande ? Pincez-moi ou je crois rêver ! Diane ! C’est à vous qu’il vient de faire sa demande ? » Lady E. éclata en sanglots, l’effet de cette annonce la rendait ivre de joie et en voyant les femmes de chambre rentrer, elle les poussa vers la garde-robe. « Quelque chose de très frais et délicieux pour Madame la Duchesse de Choiseul ! La robe parme fera parfaitement l’affaire. Allez mesdemoiselles nous n’avons pas une seconde à perdre ! Vite ! » Dans un bruissement de jupons, chuintement de matières sur le parquet, j’attrapai le bras de Gabriel isolé du reste et de dernier en me voyant sourit d’une oreille à l’autre, constatant qu’il serait facile pour moi de séduire tout n harem

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d’eunuques persuadés en me voyant que mes charmes suffirait à leur redonner leur virilité. « Vous passerez pour la plus habile des courtisanes comtesse. J’ai toujours pensé que cette couleur était associée à la victoire du bleuciel sur le rouge-passion. Dites-moi un peu ce qui vous met tant dans l’extase. Des précisions sur votre le changement subit de bonne humeur. —Miss de Choiseul ? » En me retournant l’imagine divine de et si parfaite de Lord AscotByrne m’apparut plus éblouissante que jamais Un Dieu descendu de son Olympe pour tourmenter les naïves mortelles incapable de discernement. Me pliant à une rapide courbette, je m’efforçais de paraître indifférente à cet appel transgressant tous les codes de bonne conduire. Néanmoins un frisson parcourut la racine de mes cheveux quand son souffle m’atteignit. « Permettez-moi de vous offrir mon bras ! » A son bras, je me sentis plus attirante que jamais et des plus nerveuses je caressai mon sautoir de perles généreusement prêté par Lady E. « je pars demain pour Londres et j’aimerai vous y voir, à la date et à l’heure de votre choix. Lady Hawthorne n’aura rien contre le fait que je vous écrive. Vous m’en flatteriez. Naturellement nous vous recevrons dans notre sanctuaire sur Holland Park, il ne pourrait en être autrement. —Naturellement, le contraire serait une insulte aux conventions. Où m’emmenez-vous, milord ? Nous allons servir le repas et il ne serait pas convenable de s’installer après tout le monde. Il est question de bienséance et ce mot est cher à la table de Lord Waddington. Milord ! » Ce dernier referma la porte derrière lui. Mon cœur battait à rompre et plus encore quand il me caressa la joue, à l’assaut de mes lèvres. Mon Dieu ! La fuite restait la seule solution et j’allais me décider à partir quand il parvint à prendre

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ma bouche. Dans une même journée les intentions de Waddington et d’Ascot-Byrne furent excessives et ne sachant plus où j’en étais dans mes sentiments je laissais mes larmes couler. « Vous pleurez ma douce aimée. Séchez vos larmes J’ai pris la décision, celle de vous épouser, ma Diane chérie ! Que se passe-t-il ? Quel est donc ce trouble ? Diane ? Ais-je dis quelque chose de dépasser ? —Je vais épouser Lord Waddington. Il m’a demandé en mariage et j’ai accepté ». Immense fut le choc et James s’éloigna de moi pour s’écrouler dans un fauteuil se portant à portée de son royal derrière. La porte s’’ouvrit sur Gabriel, sa tête dépassa de l’encorbellement et il resta silencieux à nous observer. « Je ne vois pas différence cela fait que se soit lui ou moi. L’aimez-vous plus que vous m’aimez Diane ? Vous n’avez jamais manifesté le moindre sentiment d’affection pour cet homme et vous voilà à accepter ses avances. Alors pendant tout ce temps je ne fus qu’un pantin à votre ignoble farce et vous venez de m’ouvrir les yeux. Je vous en remercie. Dorénavant, nous n’avons plus rien à nous dire. » Mon amant partit peu de temps après le déjeuner et alors que le bonheur aurait du m’inonder, je restais de marbre, feignant la bonne humeur. Tous devinaient qu’un événement se tramait ; la raison étant Lady E. pépiant et passant de l’un à l’autre des convives avec empressement. Le reste de la journée fut longue et morne. Allongée dans la méridienne je ne bougeai pas à l’approche de mon protecteur, Le Très Honorable William Pitt. Il s’assit près de moi, le sourire crispé affiché sur ses lèvres. Il semblait fatigué et son valet vint peu de temps après le déjeuner l’inviter à se reposer dans ses appartements, ce qu’il refusa disant préférer se

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distraire en compagnie de ses amis les plus estimés. Les rides d’expression marquèrent son visage à la peau tannée et tachetée par des soucis de santé. Le regard lointain il revint à lui en expirant profondément. « Tout ne c’est pas passé comme nous l’eûmes souhaité. Disons que nous avons eu à faire part à certaines divergences politiques. Waddington est fort habile dans ses manœuvres et l’on ne peut le traiter de perfide, il n’est pas le dieu Janus offrant ses deux visages au monde en fonction de ses placides humeurs. Qui est au piano ? —Je l’ignore. Forcément quelqu’un qui connait ce mouvement à la perfection. Un adagio aurait mieux convenu à la situation. Le départ de Lord Ascot-Byrne est entièrement de ma faute, avouai-je soutenant la tête de mon bras, une attitude proche de celle d’une courtisane recevant ses amants dans son boudoir. Il a été vexé par mon attitude. —Oh vous l’avez distrait, rien de plus. Il s’en consolera bien vite et vous avez su éviter le scandale. Les saphirs quant à eux ont suffi à rallier Kingsley. Nous aurons dès lors tout le loisir de traiter avec les Crawford. Espérons que nous n’ayons pas à mettre la main à la pate. Le temps semble s’être amélioré et il est impératif que vous gardiez toutefois de bons rapports avec Fitzroy. Il reste par devoir et parce qu’il ne peut tourner le dos à Waddington mais une fois à Londres, il disparaitra dans sa tanière sous ordre de notre Ascot-Byrne. Faites en sorte qu’il soit reçu à Gifford all et le plus souvent possible. —Lady Hawthorne ne l’apprécie pas assez et par conséquent elle ne fera pas le moindre effort elle sera difficile à convaincre. Et voilà qu’on joue un nouvel adagio, déclarais-je en souriant le nez dans ma tasse de thé. Elle flairera l’absurde et se refusera à le recevoir plus que de raisons dans son bel hôtel.

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—Alors je vous recevrais chez moi. » Il y eut des applaudissements dans la pièce avoisinant le petit salon. William Pitt savait ce qu’il faisait et je restais le point de convergence de ces hommes, la pièce principale que l’un et l’autre cherchait à bouger pour s’abroger les faveurs des uns et des autres. Ne pouvant refuser Pitt aurait l’avantage, il l’exploiterait pour obtenir ce qu’il voudrait et Lady E. déroulerait le tapis rouge à Fitzroy plutôt que craindre de le contrarier. A Gifford Hall, les bichons de Lady E. se mirent à aboyer de concert et glissant sur le parquet ciré, je saisis Pompadour pour la serrer dans mes bras et la petite chienne me lécha le visage. On ouvrit les portes et je courus au devant de Lord Waddington précédant Fitzroy d’une heure. « Miss Diane, j’ignorai que ma venue vous causerait tant d’émoi. Vous avez quitté Norwick Castle si préoccupée que j’ai aussitôt pensé que le séjour ne fut pas à la hauteur. Et mes lettres n’ont trouvé de réponses appropriées aux circonstances. —Ne faites pas le gentleman en mal d’amour, milord ! Vous savez que je ne pense qu’à vous mais Lady Elisabeth m’interdit d’exprimer mes sentiments sur la place publique. Voilà la raison pour laquelle je reste muette. Elle est sortie, mais elle a juré d’aller à l’essentiel pour se hater de vous retrouver ! » Et dans le salon, nous restions à nous observer gardant une certaine distance entre nos deux corps. Lui debout derrière le fauteuil et moi sur le sofa au milieu des bichons de Lady E., ces dernières en son absence ne me quittaient pas, me suivant comme une ombre et dodelinant de la croupe à qui mieux-mieux. Enfin il s’assit à mes côtés et sans desserrer les lèvres caressa Du Barry couchée entre nous.

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« Ascot-Byrne vous aurait-il écrit ? » Cette question me laissa sans voix. Mon cœur battait à vive allure et je détournais les yeux pour fixer ma concentration sur un bouquet placée sur le guéridon. Il savait quel genre de relation j’entretenais avec ce dernier et il savait à quel point j’en étais éprise. « Nous sommes de vieux amis. Vous devez considérer cela comme tel. —Si je vous épouse, ce sont mes enfants que vous porterez non les siens. Je ne peux concevoir l’amitié entre deux êtres aussi charmants que vous deux ; un jour ou l’autre, vous voudrez plus et je refuse de vous partager, qui plus est avec cet homme ! —C’est pourtant ce que vous faites en ce moment ! Je lui plais, plus qu’à n’importe qui comptant dans mes relations et vous êtes machiavéliques au point de me le jeter dans mes jambes ! Si je n’avais eu d’aussi bons angesgardiens il y a longtemps que j’aurai perdu ma vertu dans ses bras et ensuite vous vous glorifier autant que vous êtes, de m’avoir près de vous pour pervertir sa nature et la mienne par la même occasion. Cela me révolte que je doive aujourd’hui vous rendre des comptes et vous avouer lui écrire ! —Vous êtes trop impulsive Diane, venez vous assoir. —Non ! Je suis mieux debout ! Je refuse de m’engager avec vous si vous ne me faites pas confiance ! Vous venez à Gifford Hall en terrain conquis avec la ferme intention de m’éduquer et je vous jure que si j’avais été fortunée et non l’une de ces pauvres exilées du royaume de France vous agiriez tout autrement. —Votre situation personnelle n’a jamais été un problème. Lady E. vous considère comme sa pupille à part entière et que vous ayez été Française, Espagnole, Italienne ou Prusse cela n’aurait pas été un obstacle. Regardez-vous !

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Vous valez bien mieux que certaines demoiselles de notre Empire et il n’est pas difficile pour moi de vous apprécier comme potentielle épouse et dans un avenir plus certain, comme fiancée. Ne commettez pas l’affront de me repousser Diane ! Vous perdriez tous ces privilèges et bien plus encore. —Alors vous êtes entrain de dire que je n’ai pas le choix ? » Il se leva à son tour pour encadrer son visage entre ses mains et déposer un baiser sur mon front. « Je vous aime, n’en doutez jamais et ne me témoignez pas de sentiments injurieux proches de l’ingratitude. Certains choix vous appartiennent et je ne vous laisserais pas tout ruiner par caprice. —Embrassez-moi John ! Embrassez-moi ! » Il recouvrit mes lèvres des siennes et écrasée par cette étreinte je laissais mes larmes couler. Je le voulais pour effacer les caresses de Lord James Ascot-Byrne et une fois apaisée, je posai la tête contre son cœur pour en entendre les battements. Oui, je l’épouserai et jamais rien ne viendra gâcher notre bonheur ! Notre regard se croisa et il laissa poindre un radieux sourire. « Nous nous marierons le plus vite possible. Il est inutile de prolonger des fiançailles alors que nous nous connaissons depuis suffisamment de temps pour avoir pu nous juger. Qu’en ditesvous ? » Ce que j’en disais ? Il me faudrait réfléchir tranquillement à l’Opéra. Comme tous les vendredis nous eûmes notre loge dans la lunette du parterre de spectateurs. Selon Waddington je brillais d’élégance, ce qui signifiait en termes plus galants qu’il s’impatientait de me mettre dans son lit. Miss Ascot-Byrne lorgnait du côté de notre loge ayant entendu dire que son « fiancé » en convoitait une autre, quant à son frère, il refusa de me saluer en parfait amant bafoué. D’une oreille attentive il écoutait se

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jouer l’orchestre et de l’autre entendait le chuchotement de la foule parlant des exploits de lady E. dans son talentueux jeu de chaises pour ne pas dire, d’entremetteuse. La veille le 18 février, Sir Fitzroy franchit les portes de Gifford Hall avec vingt minutes de retard et sans excuses à nous apporter, sachant qu’on lui mangeait dans la main. N’avait-il pas été reçu par l’Honorable Pitt à la date du 17 février ? Loin d’être effarouché par tout ce déploiement de bonnes attentions, il refusa ouvertement le soutien de Waddington à Westminster où son neveu tentait de se distinguer. Cela devait mettre un terme à leur collaboration à venir ; Ascot-Byrne le tenait par la bride et force de constater que Fitzroy se révélerait dur à corrompre, plus encore depuis que Waddington l’avait coiffé au poteau concernant nos fiançailles. Ne se rendant jamais ni aux théâtres, ni à l’opéra, ne fréquentant que les champs de courses il fuyait les lieux mondains où d’énormes lustres donnaient vie à tous ces acteurs grimés pour le rôle de leur vie. Waddington se pencha à mon oreille, prenant conscience d’avoir touché Ascot-Byrne en plein cœur. « Vous n’avez pas fini de faire jacasser cette volaille nichée au poulailler. A l’heure du grain, leur agitation leur aura causé la perte de leurs plus belles plumes. —Ah, ah ! Toutes jacassent par votre faute. Vous êtes bien l’investigateur de cette délectable spectacle, alors acceptez que l’on nous scrute de cette façon ». Lady E. nous entendant glousser se pencha vers moi avec grâce et derrière son ombrelle, ajouta ces derniers mots. « Nous partirons pendant l’entracte, laissons-leur une poire pour leur soif ! » Une délicieuse idée qui m’enchanta n’ayant pas le cœur à chagriner mon James. Les filles arrivèrent ce samedi matin pour le trousseau. Les petites mains de Mrs Trenton et

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elle-même nous en mirent plein la vue : gants de chevreau de toutes tailles, jupons de dentelle de Calais, fourrure et mousseline ; les détails ne peuvent être apportés tant ils ne pourraient tenir sur cette page. Pendant deux heures, nous pointions le fameux trousseau de la mariée sous le regard bienveillant de Lady E. la papesse de la mode. Qui mieux qu’elle pouvait juger une matière et estimer son prix au yard près ? Anna B. et beth en eurent plein les mirettes ; grisée par la qualité des tissus, elles se délectèrent de pouvoir être assimilées à ce projet presque surréaliste. « Regardez comme celui-ci vous irait bien au teint ! Il me tarde de vous voir pavaner dans de si belles étoffes, souligna Anna B. plus gourmande et plus experte que toute demoiselle à un lieue d’ici. Vous devriez organiser une vente aux enchères avec les mises que vous ne portez plus. L’argent irait directement aux bonnes œuvres ! —Quelle brillante idée ma chérie bien que j’eusse comptée vous les offrir. Pour Mrs Trenton il s’agit d’œuvre d’art et il serait profitable que vous en jouissiez avant de le rendre accessible à moins méritantes. Après cela, nous irons marcher un peu. Lord Waddington m’a offert un ravissant attelage. —Un attelage ? Voyez-vous ça ! Qu’avezvous fait Diane pour avoir autant de ce Lord Waddington ? Il vous offre un attelage ? Cela va faire mourir de jalousie les anciennes pensionnaires de l’Institute, celles qui voyaient en vous une pauvre immigrée sans le sou ! Vous devez absolument vous montrer et nous à vos côtés ! Nous roulerons comme guidées par les ailes d’Hermès ! —Son trousseau est pour l’heure plus important Miss Wright ! Nous songerons à la récréation après que Mrs Trenton soit partie.

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Avez-vous arrêté une date de mariage ? Suis-je autorisée à vous poser cette question ? » Je sortis de mes pensées pour tendre un échantillon de soie à Miss Wright m’ayant rejointe sur ma méridienne. Friandes de potins, elles partiraient ventre à terre l’annoncer à tout le monde. Si je pouvais compter sur la discrétion de mon Anna B. j’émettais certaines réserves quant à celle de Beth, papillonnant comme un magnifiques papillon d’une fleur à l’autre, laissant à chacun de ses arrêts la certitude que tout restait encore à être découvert. « Pour le moment Lady E. désire garder secret la date des noces. Cependant vous serez parmi les premières informées de ce beau jour où nous festoierons jusqu’à plus soif. Naturellement je vous veux dans mon cortège ». Toutes deux poussèrent des cris de joie et toutes deux vinrent m’embrasser affectueusement. Toutes trois ainsi réunies, nous nous sentions heureuses. Beth se mit à pleurer à notre grande surprise. « Veuillez m’excuser, c’est que je…je suis très contente pour vous Diane ! C’est si beau ce qu’il vous arrive qu’il me faut l’extérioriser. Un peu d’air frais nous ferait du bien, vous ne pensez pas ? Pourquoi ne pas se rendre à Hyde Park tant qu’il fait encore beau ? » La voiture roula à vive allure dans les rues de Londres et nous fûmes ravies de pouvoir conduire notre propre attelage capable de glisser entre les lourdes calèches, fiacres et phaétons. Toutes deux voulurent manœuvrer et à Hyde Park le cheval fut lancé à vive allure. Après les avoir déposées respectivement à leur domicile, je manœuvrais pour rentrer quand l’idée d’aller saluer ma future cousine Lady Julia Beeckman me prit. On m’introduisit dans l’antichambre de son hôtel non loin du St James’s Palace quand

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elle arriva affichant un air surpris, presque théâtral. « Est-ce que tout va bien Miss De Choiseul? Pourquoi ne pas m’avoir écrit ? Vous savez que je reçois le mardi et le jeudi ! Et mon majordome n’a pas compris qui vous étiez. Il a compris Closwell, c’est une de ces familles que l’on ne reçoit plus guère alors vous auriez pu attendre longtemps. C’’est une chance pour vous que la curiosité m’ait piquée. Mais entrez donc ma belle ! Je ne sors pas ce soir, alors nous aurons tous le temps pour discuter ! » Si elle ne sortait pas son salon fut l’image même du jardin d’une sultane avec ces jeunes aristocrates beaux comme des dieux mais sans le sou, de jeunes et prometteurs magistraux discutant sous ce grand lustre et riant des bonnes grâces de leur sultane adorée. Elle referma les portes-fenêtres donnant sur son harem et frissonna en tenant son châle sur ses délicates épaules. « Ils ne font pas tarder à repartir. Mon époux s’amuse à les écouter parler. Moi, il m’ennuie, c’est la raison pour laquelle j’insiste pour qu’ils ne s’éternisent pas. Alors ? A quand la noce ? Et ne me dites pas que vous l’ignorez, connaissant mon cousin et Lady Elisabeth la date a forcément été fixée ! Il parait que vous avez quitté l’Opéra au premier entracte ! Je vous sers un verre ? —Votre cousin est contrarié en ce moment et vous en connaissez la raison naturellement. Il est persuadé qu’une personne mal avisée cherche à nui à ma réputation. Une personne que nous connaissons toutes deux et dont le nom est associé à Lord Ascot-Byrne. —Fitzroy ? Il pense à ce Fitzroy ? Ce farfadet n’a jamais été une menace pour quiconque, il est bien trop près de ses maîtresses pour s’intéresser à celles des autres ! Sauf votre respect Diane, il se fiche complètement de votre entrejambe et

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même mariée à ce Waddington il n’a nulle intention de s’intéresser à votre géographie ! Waddington devrais s’en montrer soulagé, cela lui fera un concurrent de moins ! Tout le monde sait que William Pitt a pour dessein de vous mettre dans son lit et mon cousin rejettera la faute sur Lady Elisabeth, cette diabolique Lady Elisabeth. Sous ses airs de lady bien comme il faut, c’est une véritable harpie qui fait naître, répandre et dissoudre des rumeurs dans l’entourage même de mon cousin. Sachez qu’elle vous a considérablement dotée et à sa mort, vous hériterez de toute sa fortune, privant ainsi ses ayants-droits des quelques biens de son immense patrimoine foncier. La garce ! Et ce uniquement pour disposer de Pitt et de Waddington à sa guise. Une chance pour vous que vous l’ayez de votre côté ! Aucun homme ne refuserait pareille dote ! —Comment savez-vous pour cette dote ? —Voyons ! Je suis sa cousine ! Et ses tantes dont ma mère ne s’opposeront jamais à ce mariage. Il n’y a pas d’arguments plus puissants que l’argent et une bonne lignée. Tout ce que vous avez en somme. Mon cousin est…ravi. J’en avais perdu mes mots, voyez-vous ! Un mariage d’amour si je puis dire. Vous allez en faire des envieuses ! » Et Waddington me sortait pour s’assurer que tous puissent me voir et en grande pompe nous nous déplacions avec fièvre dans un tumulte de jupons et de fourrure, de soie et de taffetas et ma chère Lady E. s’évertuait à me constituer une cour dans laquelle se tenait Fitzroy perdant tout espoir de regagner sa liberté. Nous n’étions pas mariés et nos fiançailles s’en tenaient à un accord tacite entre lady E. et Waddington que n’importe quel spectateur, un temps soi peu attentif comprendrait que le sort des demi-dieux dépend des Dieux de l’Olympe. Or a la date du 17 mars tous se bousculaient à Gifford Hall pour

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espérer composer ce cercle privé fréquenté par ces si augustes personnalités. Tous, alors que je n’étais pas mariée me prêtaient déjà une relation avec William Pitt et cela va sans dire, fut au goût de Lady E. manœuvrant sans cesse pour l’éloigner de ses principes. Contrairement à toute entente, Sir Fitzroy fut un admirable confident avec qui tout sujet pouvait être évoqué sans avoir à en rougir. On le disait ennuyeux et audacieux ; il était seulement agacé par les tourments de cette société et il souffrait du manque de considération des membres de la gentry travaillant à fortifier les rouages des institutions de notre Empire. Et puis je le trouvais agréable à regarder, il n’avait pas les traits harmonieux de Lord James, ni le teint éclatant et le visage candide de Lord Waddingtoon mais il ferait un parfait amant. Perdue dans mes pensées, je l’observais sans me le cacher et quand il surprit mon regard, tenta un sourire. «Votre plume est sans égale mais pour dire vrai je m’attendais à quelque chose de plus intrépide. L’on vous connait pour votre franc parlé et votre prise de position et…ce texte manque précisions. Vous apprendrez beaucoup en lisant quelques pamphlets politiques que vous ne trouverez non sans mal sur le bureau de Lord Waddington. —Quoi donc ? Lord Waddington ne soutiendrait-il pas la politique de Pitt ? Faut-il voir en Son Excellence un conspirateur adepte des idées de James Fox ? Attenborough, Kingsley et consorts sont de parfaits gardechiourmes pour éviter que la corruption n’entache cette maison. » Ce dernier éclata de rire ; un petit rire nerveux qui me fit passer pour la pire des sottes auprès de mon Anna B. brodant près de la fenêtre. Il avança son fauteuil près de mon sofa, si près

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qu’Anna B. cessa de coudre un bref instant, se leva pour quitter le petit salon. « Ne parlez pas de corde dans la maison d’un pendu ! C’est une expression française qui convient parfaitement à la situation. Lady Attenborough bonne conseillère auprès des Crawford a commis l’affront de parler des fiançailles de Lord James et de la petite Lady Eugenia Crawford. —Et donc ? En quoi cela concerne Waddington ? —Lord James est particulièrement susceptible en ce moment. Il est échaudé et vous en connaissez naturellement les raisons. Ni mon neveu, ni mon cousin ne jouiront de la protection de Waddington par cette voie. Il est très influent et Lord James se sent trahi par vous, Diane. Une réconciliation pourrait être à envisager. » Et étrangement au lendemain du mercredi 23 mars, Lady E. reçut une étrange invitation des Ascot-Byrne pour ce qu’ils disaient être un bal dans une sphère des plus intimistes ; Lady E. examina le papier sous tous les angles avant de le déchirer en mille morceaux. « Nous n’avons que faire de ces gens-là et nous ne pouvons nous égarer en acceptant leur vilénie quand nous les savons forts occupés à nous trouver des sobriquets. Nous leur répondrons de façon très informelle. Traitez-les avec mépris et ils vous feront des ronds de jambe, chanteront vos louanges et se distingueront par une loyauté à toute épreuve. » Lady E. faisait figure d’autorité et vous l’auriez bien compris, mieux ne valait pas rester sur son chemin si elle décidait de vous prendre en grippe. Le soir du vendredi 25, Lord John nous gâta avec son spectacle d’ombres chinoises et assise près de lui j’applaudissais à tout rompre, amusée par le talent de l’artiste. Lui me prit la main pour la porter à ses lèvres et quand

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les valets allumèrent de nouvelles les chandeliers et candélabres, je fus surpris par l’intensité du regard de mon soupirant. « Avez-vous apprécié Diane ? Alors je vous réserve une autre surprise. Regardez sur votre gauche…Oui c’est un coffret mais ouvrez-le car le contenu est plus intéressant encore. » Par un mécanisme bien compliqué la boite passa à l’aspect d’une petite cage dans laquelle se tenait un rossignol. Ma joie fut telle que je lui bondis au cou pour le remercier de ce présent. Et moi qu’avais-je à lui offrir ? « Oh vous la gâtez un peu trop mon ami, gloussa Lady E., lui tapotant le bras de son éventail. Les jeunes dames savent se contenter de peu, croyez-moi ! » Tout était son œuvre ; du spectacle à cette mise en scène du présent car elle savait que Fitzroy colporterait les faits à Ascot-Byrne. Tout devait être mise en place pour déstabiliser les élans de cet autre amant. Au clavecin on joua une fugue et j’en profitais alors pour m’installer près de l’Honorable Pitt se régalant de sorbets qui rencontrent toujours un franc succès. « Alors qu’est-ce qui se dit de part et d’autre du royaume ? —A quel sujet ? Le votre ou celui de notre sort face à l’Europe en grand émoi ? Vous tienton donc en exil pour ainsi ne pas savoir ce qu’’il se raconte d’une maison à une autre d’où il est devenu bon ton d’y faire la conversation ; la France est plus que jamais sur toutes les lèvres et revêt de ses plus beaux atours pour mieux nous porter l’estocade. —Je ne vous savez pas si aussi lyrique et je ne vous suis pas tout à fait, disons que Lady Hawthorne ne m’autorise que certains accès de Londres et je finis par ne plus m’amuser entre ces murs quand on sait que la jeunesse londonienne aime se retrouver loin des complications et désordres politiques de ce

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monde. Quand on danse il n’est pas question d’aborder des questions délicates sur le sort de la Prusse ou de l’Espagne. Il vous faut convaincre Lord Waddington de me laisser sortir ou bien je vais dépérir, murmurai-je en affichant un large sourire. Interférez auprès de lui en ma faveur. —Cela aura tout fait d’offenser votre fiancé Diane, il est en ce moment si vulnérable qu’une pichenette de votre part suffirait à lui faire provoquer un duel. Non, soyez sage de prendre votre mal en patience ; ce repli ne durera pas longtemps car une fois mariée il vous faudra bel et bien sortir pour vous présenter comme étant la Duchesse du Berkshire. —Ainsi donc je n’aspire pas assez pitié ! —J’ai entendu dire que la date de votre mariage serait avancée au mois prochain, n’estce pas ? On m’a parlé du 14 avril. » Evidemment on n’avait cru bon ne pas m’en informer. Et pourquoi ? Pensais-je en me perdant dans ma réflexion. Au fond de la pièce mon Anna B. éclata de rire, attentive à son interlocuteur, Sir Redmayne comptant parmi l’un des plus vieil ami de Waddington. Que cela ne tienne ! D’un sourire posé et amical je revins à moi, décidant de creuser de ce côté-là. « Et seriez-vous libre le 14 avril ? N’y aura-til pas d’empêchement dû à vos fonctions de Premier Ministre ? J’entends déjà la Chambre des Lords pester pour votre absence au profit de la noce de Waddington. Je mettrais ma main à couper que vous êtes libre à cette date, selon quoi Lady Hawthorne se verrait devoir tout annuler. On la connait pour être une femme de principes. —Le roi vous accorde une audience à la date du 18 avril. Il n’aurait pu en être autrement si vous n’aviez envisagé ce mariage comme fairevaloir.

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—Je vous trouve bien amer. Me reproche-t-on encore mon inconduite au bal de Norwick Castle ? J’avoue ne pas avoir fait ce qu’il fallait pour briller mais depuis je me suis rachetée une conduite, refusant de passer pour légère. Ce qui pour un grand nombre rime avec femmes françaises. Et je suppose que ses Seigneuries, Lord Waddington et Lady Hawthorne sont au courant de la royale entrevue, surtout Lady Elisabeth. Elle me marierait avec le ToutPuissant si elle le pouvait, riais-je, croisant mon regard avec celui de Fitzroy. J’ai une requête à vous demander. » Il trempa ses lèvres dans le Porto pour ensuite croiser les doigts et me sonder de ses grands yeux gris. «Vous n’êtes pas obligé d’accepter. Je sais à quel point elle est particulière et risque de vous discréditer auprès de Waddington mais il me parait nécessaire d’assister au…bal des Attenborough. Je viens d’apprendre qu’il a lieu le 29 mars et afin de ne pas froisser les AscotByrne, je dois au moins être vu chez les Attenborough. Comprenez-vous l’idée ? —Très clairement. Vous êtes d’une grande diplomatie, Diane et c’est tout à votre honneur, cependant les Ascot-Byrne seront d’autant plus désobligés qu’ils savent John inflexible. Alors pourquoi vouloir agir ainsi ? —Dans les intérêts de Fitzroy que vous avez contraint à changer de camp et à adopter une novelle stratégie politique tournée sur l’offensive ! Je n’aime guère ce système corruptif qui veut affaiblir les efforts et saper le moral des divers belligérants. J’aimerai pouvoir me montrer plus enclin à la commisération et proposer à mes adversaires le choix des armes, afin que ma victoire me soit plus appréciable. —La politique n’est jamais tendre avec les sentimentaux alors si un jour vous prétendez vouloir agir pour coller au plus près des idées de

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Waddington il vous faudra accepter de perdre. A Westminster nous avons tous nos faiblesses et la subtilité consiste à passer plus impartial qu’on prétend l’être. Fitzroy est depuis toujours loyal à Waddington et votre présence à Norwick Castle n’y changera rien ; du moins pas grandchose et s’il vous vient l’envie de bouleverser cet équilibre il vous faudrait remonter neuf cent ans en arrière pour en changer les grandes lignes. —Alfred roi du Wessex, dit Alfred le Grant se flatterait de m’avoir eu à Winchester ; ce qui prévalut ensuite pendant toute la période du Moyen-âge et après reste incontestablement l’œuvre des saxons. Pour ma part étant descendante de famille mérovingienne je m’estime heureuse de rallier à la branche de la maison d’Hanovre. Je ne compte rien bouleverser mais seulement prendre parti du vent pour voguer au mieux sur cet océan de… » Je m’interrompis en voyant Lady Crawford saluer la maîtresse de maison. « Veuillez m’excuser William…Lady Crawford, vous nous quittez déjà ? Permettez-moi de vous raccompagner à la porte ! (Alors bras-dessus, bras-dessous nous glissâmes hors du salon) J’espère seulement que vous aurez passé une excellente soirée ! Ce départ si précipité voudrait faire penser le contraire. —Non rassurez-vous, nous n’avons jamais eu à nous plaire des réceptions de Sa Grace, Lady Hawthorne ; elle a toujours su faire preuve de talent indéniable dans l’art de la réception. Nous rentrons car demain nous passons la journée avec les Ascot-Byrne. Vous savez comme moi que Lord James a accepté de revoir ma fille, ce qui n’aurait pu se faire sans le soutien de notre Harriet Attenborough et de cette charmante Amelia Kingsley. Notre honneur est ainsi sauf. Peut-être qui sait, finira-t-il par l’épouser ? »

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A croire qu’elle ne m’en tenait pas rigueur ; ou bien possible qu’elle soit complètement sotte, éloignée de la société de la capitale de cet Empire ? Toujours est-il qu’elle ambitionnait de voir sa fille mariée à mon James. Etant d’un titre inférieur au sien, sa fille avait une belle dote issue de Lady Paula, fille d’un vieux comte excentrique mais fortuné ; cette folie lady Paula la cultivait puisqu’ayant épousé un baron dont elle en était folle éprise, s’offrant ni du regard des autres ni de ses modestes appétences. « Il passe beaucoup de temps à reconquérir le cœur de mon Eugenia et il ne manque pas d’entrain. On pourrait presque le penser follement épris de ma fille. Quant à vous, Diane, vous transpirez le bonheur ! Il ne pourrait en être autrement dans les bras de Waddington, il est comment dire, très amoureux de vous puisque son seul désir est de vous épouser le plus rapidement possible. Ce qui va s’en dire désole la jolie et très spirituelle Lady Eleonora Ascot-Byrne. Oui, elle avait des vues sur notre Duc et…silence, le voilà qui arrive…Votre Excellence, je disais combien notre Comtesse de Choiseul avait de la chance de vous avoir trouvé, elle rayonne tel un astre et cet éclat jamais ne ternira à vos côtés. —Mais cet éclat ne viendrait-il pas de son essence-même ? Elle est mon soleil et tout pourrait me paraitre si fade, déclara ce dernier en glissant son bras autour de ma taille et il baisa ma joue comme si nous nous étions retrouvés seuls dans ce long vestibule éclairé par ces nombreux candélabres dorés d’un style baroque. —Oh John, justement c’est une chance que vous soyez là ! Lady Paula vient de m’entretenir au sujet de ce bal chez les Ascot-Byrne. Nous pourrions également nous y rendre, ne serait-ce qu’une heure ou deux, qu’en dites-vous mon amour ?

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—Il me semble déjà leur avoir apporter notre réponse. » Son visage se figea et disparut son franc sourire. L’idée restait de battre le fer tant qu’il était chaud. « Alors peut-être les Attenborough accepterait de nous recevoir au leur ? —Quelle délicieuse idée ! J’hésitai également à m’y rendre mais si vous êtes de la partie, je serais honorée de vous y escorter, Votre Excellence ! Argua Lady Paula d’un ton si jovial qu’on oublia qu’elle avait conspiré il y a des mois de cela pour me tenir loin de James AscotByrne. Votre union à venir se doit d’être exprimé publiquement et quoi de plus naturel à vous afficher dans les bals offerts par leurs Excellences ? —Voyez John comme Lady Paula ne manque pas de clairvoyance. Le bal aura lieu le 29 mars et si nous devions nous marier le 14 avril, j’aimerai enterrer ma vie de jeune fille dans les endroits choisis par mes soins et que j’affectionne tout particulièrement. M’en feriezvous grâce ? » Le lendemain matin au petit-déjeuner servi à 11heures, Lady E. entra en trombe dans la salle à mange, habillée et coiffée pour sortir. Nous voyons Anna B et moi sourire dans notre tasse de thé, elle rejeta la tête en arrière et prit des mains de sa camériste ses gants. « Jusqu’à maintenant vous avez eu un comportement exemplaire et je suis contrariée d’apprendre que vous vouliez vous rendre au bal des Attenborough alors que les Ascot-Byrne, eux, reçoivent le lendemain ! Qui cherchez-vous à tromper en agissant de la sorte ? Je ne peux pas croire qu’un esprit aussi éclairé que le vôtre puisse ainsi manquer de clairvoyance et s’abaisser à de telles ignominies. Et j’ai toutes les peines du monde à penser que John vous ait autorisé à vous y rendre, c’est absurde et…qui en a eu l’idée ? William Pitt ?

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—Non. Il m’a dissuadé de le faire ; j’ai eu droit à tout un chapitre sur la politique puisqu’il ne peut s’agir d’autre chose venant de Pitt. —C’est moi Votre Grace, murmura Anna B., c’est Votre Grace qui en a eu l’idée. Je l’ai soumise à Diane et la suite m’a échappée. Je ne pensais pas à mal en proposant cela, mais face à la difficulté des rapports entre Fitzroy et AscotByrne j’ai pensé à juste titre qu’il fallait enterrer la hache de guerre en prouvant à tous la bonne foi de Miss de Choiseul en la faisant apparaître dans des endroits choisis et étudiés pour éviter tout autre forme de confusion, qui sur du long terme pourrait porter préjudice aux Affaires Intérieurs de ce pays. » Dieu que je l’aime mon Anna B ! J’eus envie de la serrer dans mes bras pour lui témoigner mon plus profond respect. Lady E. m’interrogea du regard et j’haussai les épaules, me dégageant ainsi de toutes responsabilités. « Soit ! Pour cette fois je fermerai les yeux mais à l’avenir apprenez à modérés vos propos Miss Gerson. Je sors régler les derniers détails concernant votre mariage. Il conviendra de dire que tout Londres connait la date de la réception. J’ignore comment mais de votre association plus rien ne doit m’étonner. » Il pleuvait comme vache qui pisse et toutes deux vautrées dans le canapé nous lisions de la poésie et chantions pour passer le temps ; nous n’avions plus que cela pour nous distraire. J’étais devenue l’une de ces vierges tenues loin du monde pour lui éviter des tentations jugées peu orthodoxes. Après une partie de cartes enfiévrée, le majordome Daniel Lewis vint à moi. « Vous avez de la visite Miss de Choiseul, Son Excellence le Comte James Ascot-Byrne ! » A ces mots je me levai d’un bond en cherchant du soutien dans le regard d’Anna B. Prestement nous rangeâmes le salon ; un

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semblant d’ordre avant de plonger dans le sofa, un livre et un canevas à broder à la main. Quand James apparut à la porte, mon cœur s’emballa. Une profonde référence et il plongea vers moi pour me baser la main. « Votre Excellence...Que nous vaut votre visite ? Murmurai-je sans oser le regarder. Il m’invita à le rejoindre sur le sofa. Angoissée je tentais de recouvrer confiance en moi, ce qui me fut impossible face au ténébreux regard de mon ami. Et moi de poursuivre : Vous semblez des plus apaisés. —Pourtant j’ai rencontré quelques ennuis ces derniers temps et vous en êtes à l’origine. Tout ce tumulte dû à ces incessants passages des Ladies Kingsley et Attenborough ; il en faut en temps normal bien peu pour me dérouter mais votre nom apparaissait sur toutes les lèvres. Regardez-moi Diane…Vous aviez pensé que je vous trahirai pour les Crawford ? N’est-ce pas ce que tout le monde attendait, à commencer par William Pitt ? —Oh James ! Vous ne m’avez jamais aimé ! Vous n’avez fait que le supposer et vous y avez tellement cru qu’il vous est aujourd’hui impossible de passer à autre chose. Pourtant vous savez qu’il n’y a jamais rien eu entre nous. Nous sommes des amis et à ce titre il est de mon devoir de vous éconduire pour vous ramener à la raison. —Oui nous sommes des amis. Du moins le pensais-je quand Lady Harriet a dit tout le bien qu’elle pensait de vous et je vous épargne les commentaires de Kingsley que je n’eus jamais imaginé aussi versatile. Si vous me considérez comme un ami alors pourquoi décliner mon invitation pour privilégier celle des Attenborough ? —Ne me demandez pas de choisir entre John et vous, James ! Pour le cas où vous l’auriez oublié, je vais épouser John Waddington et à ce

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titre on me demande la plus grande des loyautés et la politique reste son fer de lance, son cheval de bataille. Or il semblerait qu’il ne partage pas toutes vos idées. —Que vous êtes naïve ! Il n’a jamais été question de politique, c’est ce qu’on voudrait vous faire croire. J’ai rompu mes fiançailles avec Crawford pour me consacrer uniquement aux besoins de la Chambre des Lords, ce que l’on me reproche si impudemment. J’agis par devoir que cela vous déplaise et ce devoir me pousse à prendre les bonnes décisions, dussé-je renoncer à mon propre bonheur ! » Mon regard glissa vers Anna B. plongée dans sa broderie. La mousseline entourant ses épaules fut du plus bel effet ; ses joues roses trahissaient son état psychique du moment car aussi agitée que moi, elle devait garder un semblant de sangfroid face à James, devenu notre ennemi commun. Il me souleva le menton et en douceur je me dégageai de cette étreinte. « Nous avons fait le tour de la question Votre Excellence ! Alors si vous n’avez plus rien de sensé à me communiquer, soyez aimable de repartir d’où vous venez ! Déclarai-je froidement en me hâtant de piquer l’aiguille dans le canevas afin de me donner plus de prestance. Saluez donc vos amis du Cabinet de notre part, ces derniers apprécieront toutefois notre attention à leurs égards ; » C’est ce qu’il fit sans même nous saluer. La porte refermée je jetai l’ouvrage loin de moi et avachie, je fixais Anna voyant qu’elle lorgnait du côté de la fenêtre ; elle glissa vers le lourd rideau pour jeter un œil par le vitrage. La pluie battait furieusement les carreaux. Pas un temps à mettre un chien dehors. Et pourtant James avait pris le risque de braver les intempéries pour venir me saluer et bien que nos échanges fussent discourtois, j’appréciais sa venue ; elle scellait notre étroite collaboration.

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Sous une pluie battante, la voiture traversait l’East End et le nez au carreau je vis les docks défiler devant mes yeux ; un dédale de rues sales et empestant, bruyantes et grouillantes de gosses à peine vêtus. Rejoindre Greenwich relevait du parcours du combattant et maudissant la voiture embourbée je me dis qu’il aurait été plus sain de rester au chaud confortablement installée devant la cheminée ou derrière le piano-forte. Déjà je m’enrhumais dans le froid de cette voiture. Arrivée à destination cela fut pour moi une bénédiction. Quel soulagement de voir que William Pitt me précédait pour notre partie de cartes à la table d’un vieux cousin de Le Très Honorable William Grenville. On m’escorta au salon dans une ambiance tamisée. Quel bel endroit que ce site ! On dit qu’Henri VIII aimait y séjourner durant son règne et que ses filles Ann et Elisabeth y virent le jour ; Charles II voulut y faire son Versailles et en 1706, Wren réalisa ce bel ensemble à couper le souffle. Après une longue traversée à travers ces dédales de couloir quand j’entendis une bride de conversation. « Vos purs-sangs sont magnifiques mais mon bien heureux cousin ne s’intéresse guère aux courses et encore moins à l’élevage. Vous n’en tirerez aucune gloire à lui vendre vos poulains, attaquez-vous donc à une proie telle que vos charmants amis de la Chambre, comme QuincyStafford ou bien Lowell Bickford. Ce dernier ne monte jamais mais voue une passion sans limite pour les chevaux de selle. » Le valet m’introduisit dans le salon où campaient Lord John, William Pitt, le cousin de ce dernier Grenville —celui là même qui parlait des chevaux de Waddington— et également dans la pièce, le cousin de John, cet autre William Beeckman, et George Campbell-Stuart un officier de l’’infanterie de sa Majesté pour

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l’heure détaché de l’armée pour blessures infligées par l’ennemi. « Mes félicitations, Votre Excellence ! Elle est ravissante ! Déclara ce dernier, soutenu sur une canne au pommeau d’ivoire. Son Excellence peut se flatter de vous avoir à ses côtés, on vous dit très sagace et… (Il se rassit, éprouvant des difficultés à se maintenir plus longtemps debout) Veuillez m’excuser, une vieille blessure hargneuse et tenace. —Nous avons commencé une partie de whist sans vous Miss de Choiseul, déclara notre Premier Ministre, mais nous seront honorés que vous vous joignez à nous. S’il vous plait ! » D’un bras il me désigna la table de jeux ; Le feu crépitait dans l’âtre et de chaque côté des portes se tenaient des valets de pied portant un plateau d’argent sur lequel reposait le Porto de Pitt, des cigares et du vin en carafe. Lord John avança ma chaise et en profita pour glisser à mon oreille un compliment de circonstances : « Vous êtes un enchantement pour les yeux, ma colombe ! » Il regagna sa place entre Grenville et Pitt qui tous deux lorgnaient leurs cartes avec attention. « De quoi parliez-vous avant mon arrivée ? Vous deviez penser que je n’étais pas empressée de venir vous rejoindre, cependant la voiture a trouvé à s’enliser du côté de l’Esat end, plus précisément devant les Docks. Je dois mon salut à quelques hommes de basse extraction à qui j’ai remis une livre à chacun d’eux. —Votre future est bien généreuse, blagua Pitt, le mouchoir sur ses lèvres. Mais permettez-moi de dire que votre cocher est un abruti pour avoir allongé sa course de plusieurs miles vers le sud quand Miss de Choiseul aurait pu couper par l’ouest sans avoir à craindre certains passages jugés difficiles. Prudence n’est-elle pas mère de sûreté. Pitié Miss de Choiseul ne nous dites pas que cette initiative était la vôtre !

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—Ne vous souciez pas de moi, milord. Les monomanies de mon cocher ne sont pas de votre fortune ; on le paie pour fournir une certaine prestation et se n’est pas pour moi que j’ai crains mais pour Lord Waddington que je savais être en plein marasme politique puisque bien loin de son environnement. —La nature des hommes est celui de s’adapter, railla Grenville retournant son jeu devant lui pour tendre une main vers le plateau d’un valet et y saisir du vin. Nous parlons de chevaux Miss de Choiseul, faute à votre fiancé qui fournit de beaux purs-sangs à sa Majesté. Les chevaux après la politique est le seul sujet qui le rattache à ce monde » Cette remarque me vexa. Ignorait-il que j’allais épouser Waddington ? Beeckman se leva prestement et me tendit un pli de deux cartes. Je devais faire équipe avec Waddington, CampbellStuart et Beeckman. Les cartes furent battues par Grenville et distribués par Beeckman. « Mais Miss de Choiseul se place bien audessus de Westminster et des canassons, renchérit mon futur cousin. Si je me rappelle et si mon cousin me permet de parler ouvertement je dirais que la fortune sourit aux audacieux ; Aucun de la Chambre des Lords et des écuries du Berkshire ne suffiront à exprimer toute la bienveillance de leurs échanges à venir. —Vous êtes un fin orateur Beeckman ! Déclara Grenville. Il vous faudra penser à un siège à Westminster, vous vous morfondrez d’ennui mais vous aurez la chance de constater par vous-même que Waddington est bien trop polarisé par le pouvoir. » Les treize cartes furent distribuées et la dernière carte fut retournée sur la carte afin d’être visible par tous ; Beeckman devait jouer la première carte. Waddington ne souriait plus, s’avisant de tout commentaire à l’égard de Grenville dont la susceptibilité pouvait lui être

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fatale. Ce jeu était d’une simplicité affligeante et permettait la discussion ; aucun de nous n’était absorbé par leurs cartes. Il nous fallait remporter 5 points pour gagner et nous attendions de nos partenaires l’heureuse chance qui nous ferait triompher de nos ennemis. « Je n’ai pas compris ce que espérez trouver dans le Berkshire ? La campagne est humide et à moins que vous tiriez la bécasse, je vous sais bien plus emprunte à festoyer dans les endroits à la mode, ajouta Grenville posant délicatement une carte sur la pile de gauche et il remporta le pli ayant la carte la plus forte de la manche. Fréquentez-vous toujours Lord Ascot-Byrne ? Et bien êtes-vous comblée par votre retour à Londres ? » Il voulait appuyer où cela faisait mal ; en dévoilant mon attitude légère à Waddington et ses amis il me condamnait en ben des façons. « Il est dans le tempérament des jeunes gens de vouloir nocer, déclara Waddington., on ne peut leur reprocher leur fougue et cette volonté immodérée pour le désordre quand l’ordre l’emporte sur le reste. Notant la délectable attraction que suscite Londres et il serait chimérique de s’en priver. —Sans cette société où iraient nos idées, nos désirs et nos passions ? Ajouta Beeckman. La jeunesse ne dure qu’un temps, c’est là tout ce que nous devons retenir de l’enseignement d’Epicure. Force de constater que Miss de Choiseul est encore bien jeune et il serait vain de vouloir réfréner ses ardeurs. » Allons donc ! L’époux de Lady Julia partageait les mêmes idées que son épouse que tous savaient adepte de l’épicurisme. En lui je voyais Julia et sa flamboyante chevelure, lady Julia et son franc parler. Il me tardait de retourner à Campden House pour me coucher et ainsi me tenir prête à festoyer toute la nuit.

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Les rires fusèrent de part et d’autres du couloir éclairé par d’imposants chanceliers sous lesquels se tenaient les convives des Attenborough. A quoi bon se rendre au bal si je ne pouvais danser ? Waddington me tenait fermement par le bras et contre mauvaise fortune bon cœur, je me prêtais à cet épuisant exercice que celui de toujours se montrer en digne héritière de Lady E. D’ailleurs cette dernière ne se trouvait jamais bien loin de moi, arborant un franc sourire à l’ensemble de l’assemblée ; je connaissais suffisamment ce monde pour savoir qu’on parlait d’elle derrière les éventails, dans les couloirs et les endroits plus ou moins retirés de ce lieu de plaisirs et de connivence. On ne pouvait guère médire sur mon compte —Lord Waddington n’avait pas à souffrir de pareil désordre en raison de son statut et de sa position dans ce monde si codifié —, car tous ici me savait sous l’emprise de cet homme si charismatique et si beau. « Ah, vous voilà ici ma cousine, lança Lady Julia une flûte de champagne à la main, j’ai failli ne pas y arriver ! cela roule bien mal dans cette partie de Londres et mon cocher n’a pas trouver de place pour nous déposer sans que l’on évite les goutes de pluie. En fait nous avons passé la première partie de la soirée chez les Crawford, Lord James et moi. Bien entendu sa sœur fut de la partie et il est préférable qu’elle n’entende pas parler de ce mariage à venir. Cela lui causera de l’urticaire. Oui vous savez qu’elle avait des vue sur mon cousin mais vous lui avez ravi ! » La polisson ! Comment me faire passer pour la vilaine fiancée. Mon regard croisa celui de Lord James fraichement débarqué ; il était en toute vraisemblance magnifique, dominant la presse de sa taille. Lady Attenborough se hâta de le saluer accompagnée de tout cet amas de flagorneurs.

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« Diane, ma chérie ! Pourquoi ne pas saluer le Duc de Cambridge ? Questionna lady E. en me saisissant par le bras, décidée à m’éloigner à jamais de Lord James. Lady Beeckman, veuillez m’excuser…Votre fiancé se tient seul et…Mrs Crawford, mes hommages ! Il est bien entendu hors de question que vous dansiez Diane, cela jetterait le discrédit sur vous et il nous faut éviter le scandale ce soir plus que jamais. John ! Il me semble que vous ayez perdue votre douce aimée en route ! —C’est aimable à vous Votre Grace ! Justement je viens de voir arriver les Crawford et les Ascot-Byrne. Avez-vous pris le temps de les saluer Diane ? —Non, votre délicieuse cousine trouvera certainement le chemin de la réconciliation en vos noms ! Il n’est pas donné à tout le monde de fricoter avec l’ennemi sans finir par se méprendre sur les intentions de chacun. Seul un esprit aussi éclairé que celui de Lady Julia y parvient sans éveiller les moindres soupçons quant à sa loyauté. —oh ! Veuillez m’excuser John ! Je viens de m’apercevoir que j’ai ignoré les QuincyStafford ! » Elle nous laissa seule, glissant vers d’autres flots. Ces derniers temps je trouvais plaisant de la contrarier. Le regard de Waddington me sonda et le rictus au coin des lèvres il ne voulait pas paraitre heureux, du moins plus heureux qu’il ne l’était or ses expressions le trahissaient. On lisait en lui comme dans un livre ouvert. « Etes-vous heureuse Diane ? ce bal est-il à la hauteur de vos attentes ? Je serais contrarié qu’il ne le fut pas ; ces musiciens sont excellents et les invités fort plaisants ! —Mon bonheur serait complet si vous m’invitiez à danser ! Pourquoi se fiance-t-on si c’est pour être à jamais privé de ces plaisirs ?

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—Je ne vous interdis pas l’accès à la piste de danse ma douce ! —Vraiment ? Oh, vous êtes un amour John ! Déclarai-je en baisant sa joue, folle de joue. J’apprécie votre confiance ! » Lady Julia me servit de cavalier, comme après deux verres elle se sentait enclin à passer une bonne soirée, elle me suivit au milieu des autres danseurs. Le large sourire aux lèvres, elle dodelinait battant le rythme de ses hanches ; il n’y avait du reste rien de scandaleux que de danser avec sa cousine et à m’écouter je pourrais danser ainsi toute la soirée ayant trouvé en Julia un excellent cavalier. « L’autre baleine n’a jamais pu rentrer dans sa robe…murmura-t-elle sans cesser de sourire entre deux tours de ronde. Ils ont du s’y prendre à deux fois…mais pas moyen, elle est trop grosse ! Vous verrez quand vous la rencontrerez Die…(on parlait de la tante de John, Lady Ann Waddington qu’on disait obèse et qui tenait à participer aux noces à venir malgré son embonpoint) Ceci dit elle est adorable…mais il ne faut pas la laisser à table plus de dix minutes. —Vraiment ? Alors on évitera un repas à dix couverts…Je m’offusque de ne connaître que vous…parmi la grande famille de John. —Ne soyez pas pressée de les rencontrer…ils vous tanneront pour que vous ne fassiez que des filles…rapport à l’héritage bien entendu ! Et bien-sûr vous ne lui donnerez que des garçons….pour contrarier ce beau monde ! —Sont-ils donc tous pressés que j’enfante ? —Evidemment ! Vous serez Duchesse du Berkshire, ma chérie ! » Après la danse on alla regagner les chaises quand Julia me tira par le bras voyant arriver Lord James. Le maître de cérémonie annonçait un menuet. « Vous ne disiez pas vouloir danser toute la soirée ? On vous observe. Alors dansons, ma

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chérie ! Lady Julia souriait à pleines dents, jetant par-dessus son épaule un dernier regard en direction de nos admirateurs massés sur le rebord de la piste, attendant la prochaine danse pour nous séparer l’une de l’autre. La petite Crawford est à l’apogée de sa beauté ce soir… elle m’a demandé des conseils pour faire tomber son galant dans ses rets. Voyez comme elle est heureuse… » Après la danse je m’assis pour me rafraichir à l’aide de mon éventail. Il est vrai qu’Eugenia Crawford souriait un peu trop et pas pour les mêmes raisons que Lady Julia. En grande discussion avec Lord Waddington je vis son regard s’illuminait et alors que j’allais poser mon verre de punch sur le guéridon derrière moi j’aperçus James appuyé sur un dossier de chaise, regardant de mon côté. Tournant prestement la tête je fus profondément troublée qu’il vienne à s’assoir près de moi. « Comment se porte notre William Pitt ces derniers temps ? J’avais pensé pouvoir le saluer mais l’occasion m’a manqué semble-t-il ? —Il se porte comme un charme, c’est aimable à vous de vous en inquiéter. Il est de très bonne humeur, poursuivais-je voyant que tous les regards convergèrent vers nous. Il est plus robuste qu’on ne le croit. C’est un roseau qui ne rompt pas. —la Fontaine savait voir les choses. J’ai toujours aimé lire les Fables de la Fontaine, on n’y apprend tellement de choses sur les caractères. Je pourrais vous prêter des livres si toutefois vous trouvez le temps de lire. —J’avoue être fort occupée ! Coupai-je froidement. Le mariage se profile de jour en jour et bientôt Lord John et moi ne formerons plus qu’un. J’espère également le meilleur pour vous et…Lady Eugenia Crawford. Vos chevaux ont-ils dernièrement remportés quelques

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courses ? J’ai cru entendre qu’ils se distinguaient plutôt bien. —Oui ils sont puissants. Des graines de champion et je dois ce succès à votre fiancé. Je compte d’ailleurs prochainement me rendre dans le Berkshire. Les juments de Waddington ont mis bas et il me tarde d’en acquérir deux voire trois poulains. Aurais-je l’occasion de vous y croiser ? —naturellement. Le Berkshire sera bientôt ma résidence principale. Et…vous y serez naturellement convié. » Je m’en voulais d’être si aimable. Mon bonté finirait par me jouer des tours. Et dans la voiture qui nous ramenait à Gifford Hall, je restais la tête appuyée contre le carreau recouvert d’un rideau de velours et perdue dans mes pensées me laissais bercée par le tambourinement de la pluie contre le bois de notre habitacle. Ce temps fut propice au sommeil et plus encore quand emmitouflée dans un manteau de fourrure d’une exquise chaleur. En ce 29 mai on n’était jamais trop prudent ; n’importe qui pouvait prendre froid et ne pas s’en remettre avant un bien long moment. Appuyé sur sa canne, Waddington me fixait sans rien échanger avec lady E. ; d’habitude ils passaient pour plus volubiles. J’aurais pu engager la conversation mais je me refusais à jouer les médiateurs, les fanfarons et les dames de salon. Arrivés à Gifford Hall, j’allais suivre Lady E. dans sa descente de voiture quand elle se retourna vers moi. « Non Diane ! Lord Waddington fait l’honneur de vous recevoir chez lui. C’est une bien grande demeure je le conçois mais vous y serez à votre aise. On se voit demain John ! » Et elle partit sans un mot pour moi. La gorge nouée je regardais la façade de Gifford Hall s’éloigner lentement de mon champ de vision. La pluie rendait la chaussée glissante et peu de

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noctambules erraient dans ce coin de Londres où l’on croisait bien plus de voitures luxueuses que de pauvres bougres trempés. A Campden House, je ne fus pas longue à me réfugier devant la grande cheminée du grand salon de Waddington. J’avais toujours dit que Campden House m’impressionnait par ses dimensions, le soin apporté au mobilier, le nombre de domestiques œuvrant dans l’ombre de ce mausolée où depuis des centaines d’années s’entassaient le portrait des précédents Ducs du Berkshire. Pas un endroit où je puisse me sentir à l’aise car contrairement à la résidence principale de Lady E, je disais ne pas y trouver ma place ; quelque part je lui préférais le charme plus rustique de Norwick Castle, au moins là-bas je me sentais plus proche de la nature, des gens et de moi-même. Lord Waddington me rejoignait devant le feu et trouva place sur le divan, tout près de moi. Alors il me caressa la joue d’un revers de main puis mon épaule qu’il dénuda. Il était tard et j’aurais préféré à cela une longue discussion sur des sujets d’actualité. Il prit ma bouche et effrayée je tentais de recouvrir mon souffle, concentrant mon attention sur la pluie martelant les grandes fenêtres. « John, on pourrait…on pourrait nous surprendre. —ne sus-je pas le maitre en ces lieux ? Mais peut-^être me trouvez-vous trop direct ? Le mariage aura lieu dans moins de quinze jours et il me tarde de faire de vous mon épouse devant Dieu et la Loi. —J’en suis flattée John. » Il me serra dans ses bras et déposa un long baiser dans mon cou puis sur mon épaule nue. Le feu crépita dans l’âtre et crispée je l’étais au point de ne pas oser passer les bras autour de sa taille.

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« J’aimerai une tisane avant d’aller me coucher. » Il se redressa sur son séant, recula au fond du divan et croisa les jambes sur sa poitrine ; je raclais ma gorge poursuivis sur le même ton de la confidence. « En fait les danses m’ont donné grand soif. —A moins que cela ne soit la discussion avec Ascot-Byrne qui vous ait asséchée de la sorte ? Je sais qu’il apprécie votre compagnie et si j’ai une suggestion à vous faire ; pourquoi ne pas le recevoir officiellement plutôt que dans le dos de Lady Hawthorne. Vous pensez qu’elle ne le serait pas ? Je ne condamne pas vos actions et je sais que vous m’êtes loyale mais vous vous compromettez en agissant de la sorte. Tout finit par se savoir Diane et je ne voudrais pas avoir à répondre de vos actes ; —Alors je présume que l’on continue à discuter de moi dans tout Londres ? D’autres trouveraient cela excitant mais on me tient ouvertement loin des rencontres mondaines et je ne suis plus qu’une étrangère à leurs yeux. Beaucoup de vos amis me tournent le dos et ne s’embarrassent plus à me tenir informer des petits détails de leur vie. Tout change autour de moi ! Mes rapports avec autrui et il n’y a rien que je fasse qui ne soit rapporté à l’ensemble de cette communauté. Est-ce si fascinant pour eux de savoir ce que je prends au petit-déjeuner ? Combien de mises je me fais confectionner par semaine ? Et le nom de mon cheval ? —C’est la vie qui sera la vôtre Diane. Qu’il y a-t-il de si impressionnant dans le fait d’être regardée, admirée et choyée par mes semblables ? Vous avez trop de pudeur comme je l’ai toujours pensé. Sous vos airs frivoles vous êtes un exemple d’humilité. —Et vous vous moquez de moi ! —On n’en revient toujours à cela Diane. —Mais c’est vous qui en parlez ! Je ne suis en rien responsable de vos élucubrations mentales

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et quand bien même je le serais vous ne porterez peu d’intérêt à mes récriminations ! » J’allais trop loin. La bûche s’effondra dans l’âtre et je résolus d’aller me coucher sans attendre après ma tisane. Là je fixai le détail de ma robe aux reflets moirés, un vert d’eau au corsage des plus sages, juste ce qu’il fallait pour éveiller la curiosité de Waddington. Cela fut son effet si l’on se réfère à ses baisers passionnés généreusement distribués. « Je suis contrariée John. Il est par conséquent préférable que j’aille au lit. —Nous partons dans deux jours pour Norwick Castle. Le roi réclame Pitt à Windsor et je tiens à y accompagner mon vieil ami. Vous serez naturellement du voyage. J’ai pris certaines mesures vous concernant. A savoir votre modiste attitrée, Mrs Trenton acceptera de faire le nécessaire pour votre trousseau, votre robe et celles du cortège. Cette fois-ci je ne peux m’en remettre à Lady Hawthorne, déclara ce dernier en souriant. De plus vos amies pourront vous y tenir compagnie. Je tiens à ce qu’elles égayent Norwick Castle de leur rire. —C’est aimable à vous… » Il se rapprocha de moi pour enserrer mon cou dans sa robuste main. Cette attitude n’était certainement pas digne d’un gentleman. De nouveau il m’embrassa sur les lèvres si tendrement que j’eus cru la caresse d’un papillon. Les lèvres serrées je vins à imaginer ce que serait la nuit de noce s’il s’évertuait à faire de moi une moitié de femme. Il caressa mon visage et lentement je détournai la tête. « Je suis fatiguée. Je vais aller me coucher John. » Il ne répondit rien alors que la plus élémentaire des politesses aurait poussé tout maître de maison à prendre les choses en main en invitant ses invités repus de fatigue à rejoindre leur chambre pour la nuit. Crispée sur

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l’accoudoir du sofa, je balayais la pièce des yeux comme pour y chercher une issue de secours. « Etes-vous à ce point pressé de regagner votre lit et vous consoler dans vos rêves d’anonymat ? Demain matin Fitzroy viendra pour vous proposer une ballade à Hyde Park et vous accepterez comme de coutume. Il a quelques considérations pour vous et notre honorable ami a connaissance des liens forts que m’unis à Hawthorne et il espère en tirer des appointements par votre entremise. —Demain j’avais pensé passer ma matinée avec Mrs Cunningham. Je ne peux pas deux fois repousser cette matinée. Cette amitié m’est précieuse. L’ignorez-vous ? Qui plus est Mrs Dunley devait passer plus tard mais toutefois avant midi pour des sujets qui ne concernent que Mrs Cunningham et Dunley ! —Et bien elles seront heureuses de vous revoir à Norwick Castle. Une invitation en bonne et due forme devrait les consoler de votre soudaine contrariété de votre emploi du temps. Je suis persuadée que ces dames comprendront où se portent désormais vos disponibilités. » Monter à cheval restait une épreuve. Seule Day of May répondait à mes exigences et Waddington la fit venir de Norwick Castle, m’encourageant ainsi à l’activité physique. On chevaucha à Hyde Park si prestement que les chevaux manquaient à tout instant de déferrer. Crispée sur le pommeau de ma selle, je ralentis ma monture à l’approche d’autres cavaliers précédé d’un chien de chasse. Fitzroy en bon protecteur me barra la route, la main posée sur mes rênes. Mon cœur cessa de battre en reconnaissant là Lord James Ascot-Byrne escorté par quatre autres gentlemen pour l’heure jamais rencontrés. « Miss de Choiseul, mes hommages ! Permettez-moi de vous présenter Sir Lawrence

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Collins, fils de l’amiral du même nom que vous connaissez de réputation. Sir Arthur Hugues, et Arthur Dunley, fils d’Eton Dunley que vous connaissez déjà il me semble. Ici, Charles Bickford qui avec Arthur Hugues partagent le même cabinet juridique de Fleet Street et membre du Downey Club. Miss Choiseul quant à elle est la fiancée de Lord Waddington, ce qui nous amènera bientôt à partager les mêmes passions pour les chevaux et la politique. —Alors vous devez connaître ma cousine, Mrs Diane Cunningham ? Questionna Bickford, un type au menton en galoche et petits yeux enfoncés dans leur orbite. Si c’est bien de la même Miss d Choiseul dont nous parlons j’avoue vous avoir imaginé plus quelconque. Lord James aurait tu certains aspects de votre….personnalité, comme le fait que vous êtes la plus plaisantes des amazones. Au moins avec vous nous ne risquerons pas de finir comme le malheureux Achille condamné à tuer Penthésilée venue secourir les Troyens. Je me permets de penser qu’on ne vous a pas coupé le sein gauche, ah, ah ! —Je ne peux répondre à cela Mr Bickford, si de telles guerrières existent vous agiriez comme vos héros grecs : Bellérophon, votre Achille, Héraclès, Thésée ou encore Priam qui se sont privées de bien charmante compagnie par ambition. Soyez aimable de saluer votre cousine Mr Bickford et vos respectives familles, Sir Fitzroy et moi galopions de conserve avant la prochaine ondée. Bionne journée ! » Je talonnais Day of May quand Fitzroy me proposa d’aller faire boire les chevaux. Au bord du point d’eau, je laissais ma belle pouliche se rafraichir le nez caressant le dessus de l’eau ondoyant doucement sous le vent ; ma main parcourut son échine et je me disais qu’un jour je pourrais parcourir toutes l’Angleterre d’un point à l’autre sur son dos. En tournant la tête,

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j’aperçus Fitzroy regarder vers l’ubac sur lequel des cavaliers arrivèrent sous le tonnerre des sabots de leur monture. Et Lord James descendit de cheval pour le laisser près du mien. « C’est une bien belle matinée n’est-ce pas ? Votre cheval boite, je l’avais remarqué en vous voyant approcher. Il pourrait s’agir d’un caillou coincé entre le sabot et le fer. Tenez-la je vais l’examiner. (Il saisit la patte gauche de Day of May pour étudier son pied et en extrayait un caillou plat). Voilà ce qui est fait. Cela n’aurait été sans incidence sur votre sécurité, si cela peut vous rassurer. Votre jument est issue d’un beau croisement et certains chevaux de selle produisent parfois de beaux étalons. Vous devriez la faire pouliner avec les purs-sangs de Waddington, vous en obtiendrez une bonne lignée. —Certainement Milord, je ne peux vous contrarier sur ce sujet. C’est vous ici qui détenait la connaissance n’est-ce pas ? Cependant je m’étonne que vous fussiez ici ; cette rencontre tient-elle du hasard ou d’une volonté de forcé le destin ? Toujours est-il que vous mettez Fitzroy dans l’embarras. Jamais je ne l’aurai cru si angoissé, contraint à jouer les polichinelles pour vous Milord. Mais je peux encore me tromper. Vos amis sont fort appréciables, notamment ce Bickford. Comme nous partons dans deux jours pour le Berkshire, je pense savoir que Waddington saura apprécier sa compagnie comme il se doit. A l’occasion faites le venir à Norwick Castle. » Les promeneurs longeaient le cours d’eau et le timide soleil apparut de derrière les nuages décrivant de longues trainées dans le ciel gris. Il est vrai que Fitzroy ne semblait pas être à son aise, faisant les cents pas à quelques mètres de nous, se frottant le nez et agitant sa cravache contre sa botte. Les autres compagnons de Lord James se tenaient plus en retrait sous les

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branches du feuillu. Day of May envoyait de violents coups de tête, m’empêchant de la tenir par la bride. Lord James me fixait de ses grands yeux bleus dans lesquels j’aimais tant me perdre mais qui ces derniers temps brûlaient ma rétine par leur éclat. Je tirai mon cheval à moi et avançais vers les bois, évitant toutes les aspérités de la terre. Il marcha près de moi tenant son magnifique bai par la bride afin de masquer notre silhouette au reste des spectateurs. Mon épaule frôla son bras et cette étreinte me stimula. Pour masquer mon excitation, je partis dans un éclat de rire cristallin. « Ah, ah ! Alors n’avez-vous que cela à me dire ? Parler de chevaux viendrait presque à vouloir me faire ronfler contre toute attente. —Diane, je…j’aimerai vous revoir. Seulement une petite heure ou deux. » Je ralentis le pas, la main gantée crispée au cuir des guides de ma jument. Il n’était pas sérieux ; à quelques jours de mon mariage. Lady E. me tuerait si Waddington ne m’avait pas déjà fait par jalousie et pour laver son honneur. Lord James fixait droit devant lui comme s’adressant à un interlocuteur placé à dix mètres en amont entre ses arbres longs et recouverts de feuilles grasses et verdoyantes. « Vous accordez plus d’attention à William Pitt qu’à votre propre fiancé d’après ce qu’on raconte et…je sais que vous lui consacrez certaines heures de la journée et cela m’est intolérable. J’aimerai plus de considération s’il m’est possible d’espérer. » En entendant cela je m’arrêtais subitement sans le lâcher des yeux. « Qu’est-ce qui vous prend ? Seriez-vous devenu présomptueux et autoritaire ? Croyezvous que j’ai des secrets que je partage avec William et non avec vous ? Vos signes de colère ne peuvent être compris quand vous agissez

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comme le pire des gentlemen et comment se fait-il Milord que vous soyez si pressé de me tenir compagnie ? Vous avez déjà mon amitié et c’est bien assez ! Je vous prie de le croire et…je réside pour l’heure à Campden House. Je ne sais que penser de tout cela ». La porte claqua, une autre s’ouvrit avec fracas. Le nez dans mon livre je dressais l’oreille. Lady E. avait fait son arrivée à onze heure et s’était enfermée dans le bureau de Waddington ; or depuis une heure nulle agitation vint troubler ma lecture. Un valet me proposa une tasse de chocolat chaud et des pâtisseries dignes de Versailles. Je les refusais souffrant d’un certain désordre gastrique. Il m’arrivait de manquer de souffle et essoufflée, au bord de l’évanouissement je tendais mes jambes sur le repose-pied, la tête dans la main. De nouveau une porte s’ouvrit avec fracas. Un froufrou de jupons et plus rien. Ma respiration vint à s’accélérera quand la porte s’ouvrit sur Fitzroy. Il me salua à distance et d’un bond je me levai pour aller vers lui. « Quel est donc tout ce remous ? Dis-moi donc de qui se trame là-bas. » Il me dévisagea, les lèvres pincées et l’air grave. La peur me saisit. Il aurait pu tout raconter à Lady E. sur la rencontre fortuite de lord James à Hyde Park. Il ne répondit rien, prenant une profonde inspiration avant de tenter un sourire navré. « Thomas…qu’est-ce qui ne va pas ? » Il allait me répondre quand le silhouette de Waddington se découpa dans le couloir. «Oh, vous étiez là ! » La mort dans l’âme je le suivis jusqu’à son bureau. Lady E. me dévissa de la tête aux pieds, la tête haute et splendide dans toute son arrogance. Les plumes d’autruche sur son coquet chapeau et son ras de cou en perles, Lady E. n’avait pas son pareil dans tout Londres et autre capitale d’Europe.

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« Vous n’irez pas à ce bal ce soir ; celui donné par les Ascot-Byrne, déclara Lady E. sans attendre que je fus assise. Nous partirons demain, le 31 aux aurores et cela sous entend que vous soyez reposée et disposée à vous lever sans espérer lambiner Diane. Notre cher ami William arrivera dans un peu moins d’une heure ; John lui a proposé de faire la route ensemble et en homme qui se respecte, il a accepté. » Etrangement je me sentis soulagée car depuis notre ballade de ce matin je craignais passer pour une inconstante. Lord James ne s’en remettrait pas ; il avait si foi en notre collaboration. Allongée sur mon lit je fermai les yeux, la tête me tournait et allongée sur ces duvets il me semblait que le ciel s’écroulerait sur ma tête. On frappa à la porte et pensant qu’il s’agissait de Lady A. je ne réagissais pas, me contentant de fixer la poignée de porte. On frappa de nouveau. Redressée sur mon séant je finis par répondre de façon très lasse et Waddington fit son apparition. Il ne montait jamais dans ma chambre —du moins devais-je dire, dans mes appartements car il y avait ici autant de place qu’à Norwick, certes moins spacieuses mais toutes aussi luxueuses ; l’héritage des Waddington—, et je savais par les femmes de chambres qu’il n’arpentait guère l’aile de cette demeure aux pierres rouges et si j’aimais cet endroit c’est bien parce qu’il avait ce quelque chose de di palladien avec ses colonnes de stuc, son fronton à l’exemple des temples grecs et ses angelots ornant le parc privé de notre Duc. Cette visite ici n’annonçait alors rien de bon. Il s’assit sur le rebord du lit et les jambes repliées sous mes fesses, je l’interrogeai du regard. On lisait en lui comme dans un livre ouvert, du moins aimais-je le penser car pour dire vrai il restait difficile de percer sa solide

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carapace. Sa bonhomie servait à plaire à ses amis mais derrière cela, on le disait distant voire froid et si difficile à cerner. « Je n’ai pas eu l’occasion de vous demander comment était votre ballade de ce matin ? je me suis entretenu avec Fitzroy sur des sujets bien différents que toutes ces petits mondanités pour lesquelles vous excellez. Personne n’aurait pu prévoir un si beau dénouement que celui-ci. Je n’aurais pas rêvé d’une compagne de vie aussi remarquable que vous Diane. En avez-vous conscience ? » Il me caressa la joue. Puis sa bouche chercha la mienne. A quoi bon discuter. Il y a des choses qu’on ne peut pas dire. Son étreinte devint plus alerte et prestement il quitta le lit pour ôter sa redingote. Il me retint par la taille au moment où j’allais filer et sur mon lit nous reprimes nos caresses où nous les avions laissées. Il souleva mes jupons ; ses intentions furent claires. Je pensais différemment concernant le mariage. Il m’allongea sur le lit. Ma respiration depuis peu devenait difficile à gérer. D’un bond je me redressai, la main sur le flanc. « Je ne me sens pas bien… » Le temps de le dire je m’évanouissais dans ses bras. On fit venir le médecin, le même que celui de William Pitt Rien de grave selon lui, je devais me reposer, cela sous-entendait le repos complet loin du bourdonnement incessant de la ruche et Lady E. de jouer les gardes-malades avec grand intérêt. Elle précéda le plateau de thé dans le salon vert ; un froissement de belles étoffes, accompagnement de ses miaulements habituels ; plus que d’ordinaire elle minaudait trop affable pour ne rien remarquer à son petit jeu. Elle voulait que je fusse la maitresse de Waddington avant d’être sa femme. Voilà comment le soir même je me vis offrir une parure de diamants par mon fiancé. Je ne peux croire ce que je voyais ; de tels bijoux

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étaient dignes d’une reine non d’une petite comtesse Française sans le sou. « Ils vont si bien à vos yeux que je n’ai pu résister à l’envie de vous les offrir, déclara-t-il en me glissant le collier autour du cou. Venez en constater l’éclat…ne trouvez-vous pas que l’ensemble est du plus bel effet ? Demain nous passerons par Windsor. Ma tante Octavia Von Waerde…souhaite vous être présentée. Ce ne sont que des formalités d’usage en vue des noces à venir et en tant que dame de cour désignée à la garde-robe de la reine Charlotte, il serait judicieux de la recevoir à Norwick Caslte. Vous la trouverez forte accommodante. » Il faisait un temps superbe. Dans les bois, le long de la route je marchais sur le sentier guidé par les pépiements des oiseaux. Le soleil se devinait derrière les branchages. Cette forêt appartenait au roi et à tout instant j’imaginais voir surgir le prince, les princesses et leur suite. La voix de Lady E. vint troubler cette sérénité ; il me fallait alors songer à quitter cet endroit rafraichissant pour se remettre en route et John me tendit la main pour m’aider à monter en voiture, là où attendaient William et Lady E. « Que faisiez-vous là-bas toute seule ? —Je me reposais Milady, le Docteur me préconise un repos complet et il ne pourrait en être autrement dans cette vaste étendue boisée. Je m’imaginais être une sylphide volant de branches en branches et que la main de l’homme ne parvient à attraper, glissais-je à l’intention de Lord John que je ne cessais de moucher depuis notre départ de Londres. Combien de temps avant d’arriver à destination ? Je m’impatiente de voir votre chère tante, on la dit si…comment est-ce Milady ? Débonnaire ? J’aime m’entourer de gens si altruiste, déclarai-je en fixant Ladt E. ; ils sont si rares de nos jours. Si vous devez me survivre soyez aimable de mettre sur mon

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épitaphe : A celle qui crut à la bonté de l’Homme ! —Cela suffit Diane ! Nous vous avons assez entendu depuis Londres. Et si des sujets comme la politique ne trouvent grâce à vos yeux ; tout autre sujet vous concernant directement ou indirectement ne pourra être confessé dans pareil habitacle. » Alors je concentrai mon attention sur les bois nous cernant. Waddington cherchait à accrocher mon regard ; le moins qu’on puisse dire le concernant c’est qu’il n’était pas un lâche. Je m’étais montrée odieuse envers lui et à aucun moment il ne porta rigueur. Je ne pouvais tolérer que l’on prenne le contrôle de ma vie de cette façon. On m’avait privé de bal la veille. L’amertume ne devait pas me lâcher de sitôt. Windsor. Cette résidence royale me plut par cet aspect si austère ; on pouvait imaginer les guerriers du roi Guillaume le Conquérant arpentant le chemin de ronde. George III chargea Wyatt de lui apporter ses lignes romantiques et à l’instar de Charles II qui voulut en faire sa résidence principale et voulut transformer ce château en palais, le monarque actuel se contenta d’améliorer la grande allée et les State rooms. L’attente sur place fut longue et oppressante. Le couple royal n’accordait pas d’audience en dehors de Saint-James et pourtant une presse d’aristocrate hantait les lieux, tous, bien entendu avec des titres de noblesse remontant aux premiers rois et peut-être même à la création de l’Homme par Dieu. On chuchotait en me voyant. « C’est la fiancée du Duc de Waddington !..Ah, bon vous croyez ? Je l’imaginais plus Anglaise !...On la dit riche pourvue par Lady Hawthorne en personne… » Tous ces commentaires me parvinrent ; j’y étais habituée et ils n’avaient rien d’offensant.

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Tous ces gens savaient que bientôt je serais l’une des leurs ; jetée dans la fosse aux lions, il me faudrait lutter avec mes propres armes car Waddington malgré sa fortune ne pourrait rien contre la bassesse des siens. Si on me permettait de l’épouser c’était bien parce que mon nom était apparenté à celui de Lady E. ; je lui devais bien plus que ma garde-robe. Et puis le Premier Ministre comme Lord James étaient mes amis… A cette pensées mon esprit fut orageux. Lord Waddington revint, tenant par le bras une femme au sourire coquin, l’une de ces coquettes que l’on voyait souvent du côté du Regent’s Park entourées d’une foule de flagorneurs. Dans sa jeunesse elle avait du être belle ; une rivale pour Lady E. Plus souriante, plus affriolante, plus Française quelque part ; on la caractériserait d’effrontée si elle n’était pas sage. Sans ôter le sourire de ses lèvres, elle laissa son neveu faire les présentations sous la férule de William prêt à faire sa critique. « Que prévoyez-vous pour nous distraire à Norwick Castle ? Déclara-t-elle en caressant tendrement la joue de son neveu. Il me tarde de me poser loin de ces royales intrigues et vous avez tellement de choses à me raconter Elisabeth ! Le temps ne semble n’avoir aucune emprise sur vous. Vous êtes comme à vos vingt ans…belle et d’une beauté insolente, un peu comme votre petite protégée, la Comtesse Diane de Choiseul. Ce nom sonne si bien. On le dirait fait pour étourdir les sens. J’espère que vous n’avez pas prévu Ann à souper…Je compte bien rester en petit comité restreint, cela me rappelle l’époque où j’ai côtoyé votre père William. Vous en souvenez-vous en Elisabeth ? » Charmante, elle était charmante ; toujours souriante, avenante et courtoise. Le trajet jusqu’à Norwick Castle ne dura qu’une fraction de seconde. Il fut plaisant de venir au vieux fort qui me semblait plus féérique que jamais ; un tel

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décor devait servir aux princesses de conte de fées. Les saules pleureurs tombaient dans la large rivière imités par les peupliers. Il sentait une odeur de bois frais, de fleurs fraichement coupées et de crottin ; le tout conjugué à nos respectifs parfums : chèvrefeuille, rose, pivoine et pour le reste, boisé. Nos malles furent arrivées de la veille et je fus heureuse d’être revenue à la maison —Norwick Castle comme Gifford Hall demeuraient des lieux de vie par excellence, on s’y retrouvait avec plaisir et quand nous n’y étions pas, alors nous prenions conscience de ces absences—, et de la fenêtre de ma chambre, je contemplais ce panorama offert par cette vue. Waddington frappa à la porte. « Vous avez fat bonne impression à ma tante. Je n’avais pas le moindre doute à votre sujet et elle a manifesté son désir d’être votre voisine de table, ce qui défit tout protocole car nous recevons les Quincy-Stafford ce soir. Les Cunningham ne manqueront pas d’être de la partie. D’ailleurs à ce sujet j’ai cru comprendre que vous aviez rencontré son neveu, Charles Bickford et qu’il vous aurait laissé une bonne impression. —C’est exact. Sir Fitzroy doit certainement se féliciter à l’heure qu’il est d’avoir joué les entremetteurs. Oui j’ai pris la liberté de lancer quelques invitations comme vous me l’avez suggérer et oui, Charles Bickford en fait partie. Avez-vous des nouvelles des Attenborough ? Avant de partir j’aurais aimé les saluer. Si William s’en est chargé il aurait été appréciable qu’on se joigne à lui. » Il s’assit dans la bergère et les jambes croisées l’une sur l’autre, étudia mon éventail en ivoire. Fitzroy ne pouvait m’avoir balancée de la sorte ; restés alors Lord James ou bien Dunley. Je m’assis près de lui sur le repose-pied, perdue dans mes pensées. Après notre fugace

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discussion, Waddington s’empresserait d’aller saluer ses étalons et assister ses juments dans leur dernier instant de gestation. Une belle saison pour naître. Caressant le médaillon pendant à mon cou, je fixai John des plus interrogatives. « A quoi songez-vous John ? Ai-je mal agi en invitant Charles Bickford ? Il n’est pas de la gentry certes mais il pourrait vous amuser par son esprit. Je ne tiens pas à faire son intronisation seulement Diane Cunningham est une personne que j’estime énormément et…cela vous contrarie apparemment. —Pas le moins du monde Diane. Ai-je tors de vous faire confiance ? Je ne cesserais de croire en vous ». Il répondait sans donner l’impression d’y croire ; un peu lointain. Si je lui avais demandé comment se portaient ses poulains il aurait montré plus d’enthousiasme. Mon regard plongé dans le sien, je restais ainsi, en manque d’inspiration. Waddington avait laissé Lady E. et Lady Octavia en compagnie de William. En temps normal il ne l’aurait pas fait, il n’y aurait pas songé un seul instant. Il lui avait fallu une raison pour manquer à son devoir de maître des lieux et confortablement installé dans ce fauteuil il me sondait sachant que depuis notre départ de Londres je n’étais plus tout à fait la même. Allait-il finir par trouver la porte fermée de mon esprit pour s’engouffrer dans mes pensées les plus intimes et les faire siennes ? Il inspira, posa mon éventail et se redressa sur son séant. « Vous devez être fatiguée ma douce. C’est pour cette raison que je m’en vais pour vous laisser à vos méditations. Montrons-nous réaliste, déclara-t-il en me baisant le front, j’ai eu tort de vous conduire de sitôt à Norwick Castel car nous savons tous que vous ne vous reposerez pas le moins du monde. Comme vos amies viennent demain il est préférable que

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vous restiez au calme pour le restant de la journée. Ma charmante tante saura vous distraire avec ses révélations sur les grands seigneurs de ce monde. On la connait pour avoir son opinion sur la question des relations publiques que chacun doive avoir pour briller au firmament. » Plus tard je rejoignis Pitt au salon privé de Lord Waddington, une pièce aux lambris de merisier et aux lourds rideaux de brocard gris perle et dorée ; j’aimais cet endroit pour son aspect gothique voire austère. Du temps du premier Duc de Berkshire elle tient office de garde-robe d’après ses dimensions. Afin de ne pas mourir idiote je m’étais renseignée sur le passé des seigneurs de ces lieux et je me régalais en fouillant dans les archives de cette imposante bâtisse. On m’aurait prise pour folle mais cela me plut de jouer les investigateurs. En me voyant débarquer dans ce lieu de recueillement Pitt se redressa brièvement pour me souhaiter la bienvenue. Waddington sortit à ses chevaux, notre Premier Ministre appréciait se retrouver seul loin des discussions de nos ladies et je le comprenais de vouloir chercher le calme après une première partie de journée dédiée à ces civilités. Dans ma robe parme à grosse ceinture verte je glissai délicatement vers lui et la main dans la sienne trouva à m’assoir dans une confortable bergère. Dans peu de temps, on servirait notre déjeuner à six services ; un déjeuner que nous prendrons avec les amis de Waddington soucieux de faire bonne chaire en notre compagne. Or bien vite il me faudrait communiquer avec le majordome, le maître d’hôtel, la gouvernante et les femmes de chambre afin d’apporter ma touche aux innombrables services proposés par cette maison ; j’en frissonnais d’avance. Partout l’on critiquerait mon savoir faire et je les entends déjà commenter nos services de porcelaine,

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notre hospitalité et le soin apporté à leur bienêtre. « Comment vous sentez-vous Milady Je pensais bien que personne ne me débusquerait mais c’est sans compter sur votre flaire ou bien mon valet vous aurait renseigné quant à ma disponibilité. Le temps semble s’être rafraichi n’est-ce pas et ce feu parvient à peine a réchauffer mes os, on pourrait penser que j’ai voyagé de longs mois durant sur voie maritime tant je n’ai pu m’accommoder au transport. J’ai pris la liberté de demander à Wales de me monter un bouillon de volailles. —Vous avez bien fait William. On dirait même qu’il va se mettre à pleuvoir. Et Lord John partit à ses chevaux…Nous pourrions vous apporter plus de couverture si cela ne vous déplait pas d’être dorloté. (Déjà j’activais le cordon pour faire venir le majordome). Monsieur, soyez aimable d’apporter des couvertures à notre invité ! Et dites à Elliot que je prendrais mon thé ici finalement ! » A peine eussé-je dis cela que la pluie se mit à tomber. Un grain serré et pénétrante à en juger par son aspect. Derrière le carreau je vis arriver deux cavaliers dont aucun n’était Waddington ; sous leur sombre redingote il fut difficile de les identifier. Les valets se hâtèrent de saisir les rênes de leur cheval et je les perdis de vue. « Qu’est-ce qui vous préoccupe tant Diane ? Bientôt vous serez notre nouvelle Duchesse du Berkshire et il faudra vous habituer à ce nouveau train de vie. Waddington compte sur vous pour cette parie basée sur les relations publiques. Vous avez tant œuvrée pour améliorer certaines choses ; il vous en est très reconnaissant pour cela. Vous auriez fait un excellent diplomate Diane et toutes les femmes vous envient votre sagacité. —Toutes les femmes me détestent William et vous n’êtes pas sans l’ignorer. Je leur vole leur

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chance d’épouser l’un des hommes le plus influents de cette nation ; vous savez parfaitement de quels sobriquets je suis attifée ; du temps où je n’étais que la petit protégée de Hawthorne cela pouvait passer pour de la curiosité, de l’envie mais là je vois bien qu’il n’est plus question de cela. Si Waddington n’étai t pas Waddington il y a longtemps que je me serais vue éloignée de ce monde pour m’être montrée arrogante. —Dans l’histoire de ce pays, il a été démontré qu’il y a eu des arrangements matrimoniaux bien plus mal assorti que le vôtre ! C’est un fait que l’argent gouverne ce monde et ce dernier ouvre bien des portes, ajouta ce dernier le nez dans son port, mais dites-vous que votre bonne fortune tient à la générosité de Lady Hawthorne et à nulle autre personne censée sur cette terre. » La porte s’ouvrit sur le valet portant un plateau d’argent contenant mon thé et derrière lui une femme de chambre disposa les couvertures sur le repose-pied ; des lèvres du valet j’appris que Lord Ascot-Byrne venait d’arriver avec Sir Fitzroy. Mon cœur s’emballa et muette, pétrifiée par cette annonce, je vis William sourire. « Alors nous ne manquerons pas de distractions ! Allons donc les saluer ! » Ils se trouvèrent être tous deux dans le salon ; tante Octavia au bras de Lord James se pavoisait, marchant au bras de ce dernier. On aurait dit une belle dame en compagnie de son galant jouant les ingénues pour mieux se donner de l’importance. Lady E. dans son coin ne pouvait lâcher son regard à ce Lord venu de Londres pour pervertir mon âme. On ne les attendait pas, du moins pas en ce jour. Le malaise de lady E. fut telle que je la voyais tenter de contrôler sa respiration, au demeurant incontrôlable. Une fois de plus tout cela tenait de la farce.

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Prestement je saluai Lord James et concentra mon attention sur Fitzroy. « C’est ainsi que vous nous arrivez ? Crotté et exsangue. Nous ne vous espérons pas avant deux jours et voilà que vous arrivez avec le vent et la pluie ! Est-ce là une bénédiction pour nous tous ? —Oh la belle fanfaronne notre belle de Choiseul ! Il n’y a pas si longtemps que cela elle trouvait notre compagnie fastidieuse, se lamentant de ne pouvoir trouver quelques distractions en ces vieilles pierres et la voilà des plus hardies en cet instant, Milord, déclama cette dernière en tapotant le bras de James de son éventail. Les jeunes femmes sont-elles toute ainsi à Londres ? A la fois impatientes et exaltées ? —Je ne saurais dire Milady, mais préoccupations ne se portent guère vers ces dernières, répliqua James en me regardant. Je suppose de Miss Diane a toutes les raisons du monde à se montrer impatiente et exaltée. Ne la sait-on pas fiancé à votre si charmant neveu ? » Lady Octavia sourit d’une oreille à l’autre, acceptant le fauteuil qu’il lui présenta. Le regard fuyant Fitzroy ne pipa mot, se sentant observée par Lady E. il en serait fait de cet homme si elle apprenait qu’il complotait dans le dos de Waddington ; Lady E. le devinait complice de tous les agissements de ce derniers. Lord James me présenta une chaise, tournant ainsi le dos à Lady E. qui immédiatement attaqua. « Et votre fiancée comment se porte-t-elle James ? C’est une excellente chose que celle de vous être réconciliée avec les Crawford. Lady Von Waerde et moi sommes de celles qui restent convaincues que le mariage est avant tout un acte réfléchi, destiné à maintenir un certain équilibre entre les pairs de ce royaume et ceux qui par le mérite ont sur tirer leur épingle du jeu.

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—Nous savons tous que vous êtes combattive Lady Hawthorne, mais vos idées ne siéent guère aux miennes. Nous vivons dans un monde fait de changements et si mes pêchés devaient être expiés j’aimerais que vous en soyez mon principal confesseur. —Je ne vous donnerais pas tout ce plaisir ! Les jacobins selon toute vraisemblance sont des jansénistes dévots de leur religion et bien que nos idées tentent à converger je ne partage pas ma foi à la vôtre, dussé-je me tenir éloigné de vous. Par conséquent la confesse ne serait être possible. Il y aura toujours un peu d’espoir pour vous en ce monde James mais ne soyez pas pressé de voir accomplir votre œuvre, vous n’en n’obtiendrez aucune compensation. —Ah, ah ! Elisabeth ! N’enterrez donc pas les projets de ce jeune homme ! Coupa Octavia fatiguée de la bonne humeur de Lady E., Vous avez toujours tenu ce jeune homme en haute estime et voilà que vous n’approuvez plus ses idées aussi révolutionnaires soient-elles ! A quelques jours des noces de notre chère Diane vous devriez vous montrer moins démonstratifs et vous demander de quelle façon vous servirez au mieux les intérêts politiques de mon neveu. —Il ne pourra y avoir de réconciliation possible entre nous et James en connait la raison. Il y a longtemps que nous ne nous amusons plus à faire semblant. —Alors je suppose que tout cela a un rapport avec les saphirs de Lady Kingsley ? Vous pensiez que je n’aurais pas saisi un traitre mot de vos manigances mais je ne manque pas de lucidité concernant la corruption qui sévit à Westminster, milady et dont pour l’heure vous êtes le principal commanditaire. Rassurez-vous Milady, je ne suis pas venu vous chercher querelle, les chevaux de Waddington sont bien ma principale préoccupation. »

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Cela fut insupportable pour chacun de nous et nul n’osait le rabrouer ; Waddington perdrait à jamais son allié de toujours et vains auront été nos efforts pour les mener à la réconciliation. Tel un ours en cage, il tourna dans la pièce, les mains derrière le dos. William Pitt serrait les lèvres ; impassible il l’était et j’admirais son sang-froid à toutes épreuves. Seule Octavia se montrait sereine, ne comprenant pas un mot de ce qu’il se passait. « Alors vous le trouverez à ses écuries, répondit Lady Octavia retrouvant l’usage de la parole. Mais comme il ne s’agit pas de vous voir rentrer chez vous de bonne heure, parlez-nous de ce bal que vous avez donné hier soir. Fut-il aussi plaisant que je l’imaginais être ? —Incontestablement Milady. Il fut des plus réussis ! » Notre regard se croisa. Fitzroy se trouvait être au plus mal et la main sous le nez, il ne savait comment se détendre complètement. Il allait être frappé d’ostracisme si je n’intervenais pas en sa faveur, il le savait mais ne pouvait solliciter mon aide sans que Lord James ne puisse sauter à la gorge de Waddington. En d’autres termes, je dirais que James nous tenait par les couilles. Il s’assit devant moi afin de mieux provoquer lady E. devenue blême de colère. « Veuillez m’excuser à présent. Je ne voudrais pas faire attendre Waddington au sujet de ses yearlings. Je ne veux en rien troubler vos agapes. Thomas ! Allons-y ! » Oublions cette fortuite intrusion et concentrons-nous sur la pluie qui martèle les carreaux. On utilisait mes aptitudes à des fins politiques ; on me déplaçait sur un grand échiquier, j’étais la pièce principale : la dame. Coincée entre la Tour, les Chevaliers et le Roi je devais avancer prudemment, surveiller mes arrières et surtout ne pas se laisser acculer par les démonstrations de force des pions de

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l’équipe adverse. Or Kingsley nous avait trahi, sachant que James ne resterait pas de marbre en apprenant à quel point on cherchait à le perdre. Cette Amelia m’en voulait tout particulièrement et si je ne faisais rien, elle agirait en toute impunité se félicitant d’avoir Ascot-Byrne à ses côtés. Mon cœur battait à rompre et ses battements furieux retentirent jusque dans mes tempes ; « Diane, est-ce que tout va bien ? Non je vois bien que vous ne m’écoutez plus mon enfant, vous êtes….dans vos pensées, répliqua Octavia. Ma fille cadette a votre âge et elle est dame de compagnie à la cour. Servir le couple royal est un véritable honneur mais tous ces protocoles, ses règles de la bienséance ; tout cela tente à vous faire perdre un peu de votre personnalité, vous n’êtes guère plus qu’un numéro parmi tant d’autres. » Pourquoi me parlait-elle de tout cela ? Depuis une heure, Waddington s’entretenait avec Lord James dans son bureau. William P. et Lady E. l’avaient suivi. On me tenait à nouveau à l’écart de leur discussion ; une partie de moi se révoltait de finir comme cela : une étrangère à leurs décisions. Oui cela m’agaçait. Etre seulement jolie et se taire. Lasse je tournai la tête vers Thomas Fitzroy. Il détourna la tête, serrant entre ses doigts sa montre à gousset. « Veuillez excuser, Milady…Sir Thomas. Je vois à quel point cette situation vous indispose et…par pitié, délivrez-moi de Lady Von Waerde ou bien je vais devenir folle. Le temps semble s’être adouci. Accompagnez-moi dehors, je vous prie et surtout ne vous éloignez-moi pas de moi. Promenons-nous avant que Lady Hawthorne ne me rappelle à sa compagnie ! Alors Milord, dites-moi ce qui vous préoccupe tant. Au nom de notre amitié, réponds…je ne peux supporter davantage ce supplice.

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—Miss Diane, je suis ici pour les chevaux de Lord John et vous m’en voyez navré de ne pouvoir être le confident de ces seigneurs. Pardonnez mon ignorance. —Oh par tous les Saints Thomas ! Cessez de me torturer ! Je pensais que vous étiez mon ami, Milord mais il n’en est rien ! Lord James a une bien mauvaise influence sur vous et après notre mariage je ne veux pas que le Diable profite de cette situation pour…ne l’avez-vous pas entendu toute à l’heure ? Lui et Lady Hawthorne ne parviennent à maintenir un climat de paix et vous avez failli dans votre mission. Parfois il m’arrive de…entendez-vous ces oiseaux ? Ils nichent sous la toiture et Lord John dit ne pas vouloir les y déloger. Il aime les entendre pépier. Il compare cet endroit à un paradis et j’en suis si heureuse d’en faire partie. Prenons ce chemin voulez-vous ? Alors que vous a dit Lord James à mon sujet ? —Lord James a est un homme passionné. Il s’est mis en tête d’acheter des pouliches et il y mettra le prix. Waddington et son père avant lui ont su sélectionner, élever de magnifiques purssangs. Beaucoup issus de cet élevage sont des champions qui ont trouvé à se distinguer dans les derbies et dans les cours d’Europe. —Vous m’en voyez ravi. Je ne m’y connais si peu que mon ignorance pourrait causer ma perte. Resterez-vous déjeuner en notre compagnie ? Nous attendons les QuincyStafford et toute la bonne société dont nous sommes depuis toujours habitué. Alors j’insiste pour que vous restiez en notre compagnie. Nous serons nous montrer complaisants et Lady Hawthorne, je l’espère, saura ronger son frein. —J’en serai flattée…Milady. —Ah, ah ! Laissez ce titre pour plus tard Thomas, je suis et je resterais Miss Diane de Choiseul, déclarai-je en lui lâchant le bras pour m’assoir sur un banc de pierre. J’aime beaucoup

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de parc. La première fois que je vins à Norwick Castle j’ai pensé être en plein rêve gothique, partagée entre la fiction et la réalité je voyais cet endroit comme le domaine royal de Windsor. Je sais que ce que je vais dire est prétentieux mais je compare cet endroit au château de Fouquet, l’intendant du roi Louis XIV et qu’on embastilla pour son train de vie, ses banquets et sa soif de réussite. Le temps va nous manquer Milord mais…je n’ai peu de nouvelles de Sir Gabriel Campbell et son amitié m’est très précieuse. L’aurais-je contrariée d’une façon ou d’une autre ? Il est votre ami autant que le mien alors je m’étonne de ces longs silences. —Je ne peux rien vous dire à ce sujet et je serais un bien piètre messager. —Alors vous ne me servez à rien Sir Fitzroy ! Absolument à rien ou bien votre loyauté envers l’un et l’autre de ses seigneurs ne vous laisse pas le choix d’une faveur. Regardez ! Trois voitures approchent ! Il doit s’agir de nos invités ! » Tout ce beau monde se pressa dans le grand salon ; il me fut appréciable de les revoir, tous autant qu’ils étaient, les Dunley, les Cunningham, Mrs Allen ; les Stevens et Hockney en compagnie de leur cruche de Chelsea qui causa sans interruption du bal des Ascot-Byrne et du très joli couple qu’il formait tous deux : James et elle, cette innocente Crawford. Lady harriett Attenborough me prit par le bras pour me conduire vers la fenêtre. « Vous êtes charmante, tout à fait délicieuse Miss de Choiseul ou devrais-je dire Duchesse ? Ce que vous êtes n’est-ce pas ? Une ravissante petite duchesse Française qui cause bien grand tort à nos petites baronnes et comtesses à qui vous avez volé tous leurs rêves de grandeur. Et je ne parle pas seulement de notre Eleanora Ascot-Byrne On dit qu’elle vous déteste plus que tout au monde et il faudrait mieux pour

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vous que vous ne la croisiez plus jamais. Elle a la rancœur tenace comme tous les membres de son illustre famille. Il est ici n’est-ce pas ? Je parle du frère bien entendu ? Il a quitté Londres si prestement… —Veuillez m’excuser Milady. —Non pas ! Vos flagorneurs patienteront. Et où se tiennent donc l’Honorable Pitt et votre fiancé ? Diane, rien n’a fonctionné comme Lady Hawthorne l’avait présagé. Je crains que les rubis n’aient pas suffi ; notre Amelia Kingsley vous prive de cette amitié qui vous est si précieuse : celle de Lord James j’entends dire, murmura Harriet Attenborough, la main gantée sur son collier de perles, nous savions comme cette amitié vous est importante mon petit et….Lord James est très fâché contre Hawthorne et Waddington par la même occasion et… —Quelle sornette ! Oubliez toute cette rumeur pour vous consoler en apprenant que Lord James fera toujours partie de nos très bons amis. A présent, veuillez m’excuser ! » Waddington saluait ses invités les uns après les autres. Il ne pouvait avoir laissé partir Lord Ascot-Byrne, pas quand Attenborough écrirait à Kingsley pour lui confirmer ses allusions de trahison entre les Waddington et les AscotByrne. Je le trouvais à son cheval retenu par le valet. Le souffle coupé je me retins à son bras. « Charmante journée n’est-ce pas ? Nous avons craint que la pluie vienne assombrir cette journée mais c’était nous mentir. Le beau temps est de nouveau au beau fixe et nous envisageons de nous promener et j’eusse espérer que vous fussiez de la partie. Sir Fitzroy est mon invité et vous l’éloignez de moi à des fins personnels dont j’ignore même la nature ou vos conflits intérieurs. Acceptez au moins de rester jusqu’au déjeuner. »

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Avec quelle intensité me fixait-il ? Il échangea un regard à Fitzroy qui opina du chef. Il remit alors les rênes au valet qui les remit au palefrenier. A cet instant descendit du perron Lord John ; il prenait le mors à la dent et se faisait du souci pour la suite des événements. « J’ai retenu Son Excellence et Sir Fitzroy a déjeuner, répliquai-je, posant un rapide baiser sur la joue de mon fiancé, je crains que l’on vous prenne pour un rustre si vous ne les retenais pas parmi nous ; Vous aurez d’autre occasions de vous distinguer au sujet de vos chevaux. Faites sonner le repas, John ! Je meure de faim. » Après le déjeuner qui fut fort animé, Lord James vint me rejoindre au petit salon au milieu de ces dames. Il se fichait bien de ce qu’on pourrait penser de nous ; Lady Attenborough la première fut surprise de notre étroite collaboration, allant jusqu’à ne pas en croire ses yeux qu’elle gardait bien ouverts. Il s’assit sur le repose-pied si près de moi qu’on aurait pu crier au scandale. Sa main effleura la mienne, mon souffle s’accéléra. « Tout ceci n’est qu’un tissu de mensonges. Lord John vous aime comme un frère bien que vous ne sachiez pas rester à votre place. Cette histoire de chevaux c’est du grand art mais je ne suis pas dupe. Il m’aime n’en doutez jamais et si vous ressentiez quelques sentiments honorables pour moi vous ne l’insulteriez pas comme vous veniez de le faire il y a quelques heures de cela. Vous ne feriez rien qui puisse nuire à ma réputation n’est-ce pas ? —De quoi faites-vous allusion Miss de Choiseul ? Vous manquez cruellement de discernement et ce que vous promettez à l’un ne peut convenir à un autre. J’ai longtemps pensé que vous étiez l’une de ces petites Françaises contrariées par leur passé et désirant s’affranchir de ce carcan étroit qu’est leur hérédité. Je suis

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bien placé pour le savoir. Comme toujours vous aimez tirer la couverture vers vous et cela dut en partie à l’éducation offerte par votre bienfaitrice Lady Hawthorne. Ai-je tort ou raison ? » Le sourire s’effaça de mes lèvres ; une fois de plus il me provoquait et je me tenais là près de lui vraiment sérieuse et l’estomac bien rempli. Mon regard se posa sur les arabesques de son gilet. Comment Diable pouvait-il ainsi m’offenser ? Le démon se cachait sous ses beaux atours, le rustre prenait place au prince charmant des contes de fées pour enfants et de nouveau sa main effleura la mienne. « Vous avez tout à fait raison Milord. Il n’y a décidément rien qui échappe à votre brillante analyse de la situation ; Si vous me voyez comme une petite arriviste, une arrogante Française pleine de principes et de préjugés c’est qu’il doit en être ainsi ; je ne m’en offusquerais pas. Il n’y a rien que l’on ne m’épargnera et venant de vous je n’éprouverai nulle colère. —Vous mentez si bien que cela en est troublant, railla ce dernier sans me lâcher des yeux. Vous avez il me semble demander des nouvelles de Sir Campbell-More et je suis en mesure de vous renseigner. Il se félicite de votre mariage à venir et s’il ne fait pas montre de ses sentiments à votre égard c’est bien parce qu’il se tient fort occupé dans la charge qu’il occupe actuellement. Lord John a du vous l’avoir dit. Il occupe un poste d’administrateur juridique auprès du juge Winthrop et… —De quoi parlez-vous ? Pourquoi vous tenir loin de nos discussions ? Bouillonna lady E. mais toujours maîtresse d’elle-même. J’entendis dire par les hôtes de Lord John que vous ne comptez pas rester plus longtemps parmi nous. Que ceci est regrettable ! Notre Diane avait trouvé charmant de nous régaler d’un petit concerto et de divers spectacles dont seule la

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jeunesse connait leur succès. Des artistes italiens, est-ce cela ? —Oui une diseuse de bonne aventure et des magiciens pour nous distraire ; Je l’es avais trouvés formidables chez les Wright que je n’ai pu m’empêcher de les inviter à se produire ici ! A défaut de pouvoir danser ici nous nous déguiserons comme pour le carnaval de Venise. Il est de commune mesure de fêter la fin de mo célibat par ce genre de festivités païennes et je tiens à jouir de ces derniers jours comme je l’entends. —naturellement Diane. Tout bien réfléchi je doute que nos illustres amis ne veuillent prolonger leur séjour plus longtemps. Il ne convient pas à ces gens de se donner en spectacle de cette façon. Si vous m’aviez dit que vous organisiez un carnaval à Norwick Castle je vous en aurez depuis longtemps, dissuadée. Je suppose que Lord John a de nouveau fermé les yeux sur vos dernières revendications en matière de distractions. Ne retenons guère plus longtemps Lord James qui comme nous le présumons doit être fort occupé. Si vous le permettez ? » D’une robuste main elle me souleva hors de la bergère et invita Lord James à quitter la pièce. Jamais je ne m’étais attendue à pareille réaction de sa part ; elle fut expéditive et glaciale, veillant avant tout aux intérêts de Waddington. Elle s’empressa de me remettre à Waddington discutant avec Lord Attenborough. « Vous négligez votre fiancée, John. Elle se morfond dans soin coin et…Lord James a manifesté le désir de s’en aller. Nous ne pouvons le garder plus longtemps près de nous, ses devoirs l’obligent à s’éloigner de nous. Nous n’aurons pas le loisir de le revoir avant un petit moment. Que disiez-vous déjà, James ? Oh oui la petite Eugenia Crawford vous retient amoureusement à Londres. »

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Il s’inclina profondément et pour Waddington n’eut qu’un geste contenu. Etait-il possible que l’orage menace de nouveau ? Je le suivais du regard, crispée au bras de mon futur époux. Etrange sentiment que cette peur de l’abandon. Il allait s’en aller quand le majordome annonça l’arrivée de mes amies de Londres : Beth, Anna B et Caroline. Elles suivirent lady Julia, son bel époux et des cousins de ces derniers. « Comment Milord ! Vous nous quittez déjà ? Cela n’est pas pensable ! Vous trouverez à vous ennuyer sans nous, n’est-ce pas Die-chérie ? On est venu ici pour s’amuser et vous ne dérogerez pas à cette règle qui veut que se soit la future mariée qui dicte ses volontés ! » La fin de journée fut des plus gaies. Je m’amusai plus que de raison et la soirée s’annonçait délicieuse et rafraichissante ; les artistes italiens arrivèrent en grande pompe, escortés par des singes, des jongleurs et des magiciens d’un genre nouveau. A la lueur des candélabres on applaudit leurs numéros ; le champagne fit son petit effet sur les convives et m’éventant plus que de raison je ne pus retenir mes cris de joue en voyant arriver Lady Julia vêtue en sultane turque. Le costume fut des plus réussis et je lui enviais son port royal et ses gracieuses courbes. Après avoir salué Lady E. non disposée à rester plus longtemps ; tout ce tapage, ses franches rigolades et ses cavalcades dans les couloirs ne l’enthousiasmaient guère. Alors que tous furent transportés de bonheur, elle restait en confidence de Mrs Stevens et pléthores de flagorneuses venues de partout pour saluer le maître des lieux et sa future noce. Le thème de la soirée étant celui du carnaval, on se serait pris pour un peu à Venise et cachée derrière mon loup je m »appliquais à faire le bonheur de tous. « Il est très irascible en ce moment. Nous avons tenté de le raisonner mais…Oh Diane ! Je

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disais à votre fiancé combien votre soirée est des plus réussie, psalmodia Cecilia Duckworth tenant fermement Lord John par le bras. Ceci est très frais et…savoureux. UN régal pour les yeux, ah ! Ah ! Je ne sors jamais à Londres ; mais vos soirées sont attendues avec impatience ». Sa main remonta vers le buste de mon fiancé ; nous n’étions pas marié que je ressentais déjà les affres de la jalousie. Une chose reste certaine ; Lord Waddington plaisait aux femmes autant que moi aux hommes. Quel charmant couple formons-nous déjà ? L’un volant la vedette à l’autre ; et l’autre ne boudant pas son plaisir d’être ainsi complice de ses charmes. Mrs Cecilia glissa un mot à l’oreille de Lord Waddington, ce qui ne manqua pas de le faire rire ; lui partageait des moments complices avec tout jupon pourvu qu’il soit doté de quelconque intellect. Cette coquine se leva, le sourire blagueur aux lèvres —fort possible qu’elle trouve à passer du bon temps avec Lord John, ce que je conçois sans le moindre doute : il est charmant et si je n’étais pas éprise de lui j’aurais trouvé à me faire remarquer de lui d’une façon ou d’une autre—, et voilà que Cecila déposa un long baiser sur ma joue. « J’envie votre bonheur. Occupez-vous à le rendre heureux, murmura-t-elle à mon oreille, je serais contrariée qu’il ne le fût pas. » Pour qui me prenait-elle ? Avais-je l’air de m’amuser aux dépends du bonheur conjugal ? Comme je la suivis des yeux, je ne fus pas longue à croiser le regard de Lord James AscotByrne, adossé contre le chambranle de la porte, un verre de vin à la main. Depuis le début il restait en retrait des autres, pourtant tous se donnaient beaucoup de mal pour le distraire. Force de constater que nous ne pouvions rien contre son mauvais caractère.

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« Il y a un changement dans mon emploi du temps de demain. Les filles veulent aller à Londres et…ce ne sera que l’histoire d’une heure ou deux, j’avais pensé après le déjeuner. Qu’en pensez-vous John ? » Il ne répondit rien, se contentant d’attraper une douceur ; une sorte de fruit confis nappé dans une enveloppe de chocolat. Dans cette semi-pénombre il ne fut pas difficile d’imaginer le regard des filles braquées vers nous. Qui de Beth, d’Anna B, ou de Caroline avait le plus envie de s’amuser sur la capitale. Il fallait également compter sur l’enthousiasme de Miss Stevens dont le comportement était sujet à caution ; on la savait étroitement mêlé à Miss Crawford et Miss Ascot-Byrne. « Qu’avez-vous fait de William ma chérie ? —William ? » Il me devisa de la tête aux pieds, quelque peu amusé par ma réaction. Làbas dans l’angle de la pièce cousine Julia chuchotait à l’oreille de la pire des commères à la solde de Lady Attenborough, je parle évidemment de Mrs Hockney. Que pouvait-elle avoir à lui raconter ? Lord James se pencha à son oreille pour l’inviter à le suivre loin des discussions endiablées. Alors Lady E. quitta son ottoman pour glisser vers nous avec la vélocité d’un serpent. « Il s’en va discuter avec William, je n’aime pas cela John ! Vous m’aviez assuré qu’il partirait avant la petite réception de Diane et il n’est plus possible de continuer ainsi ! A ce sujet demain vous ne monterez pas à cheval avec Fitzroy, Diane. Le cousin du roi George et oncle bien-aimé de John viendra tout spécialement pour vous saluer comme le veut la coutume à quelques jours des noces et naturellement vous passerez la journée à ses côtés. Permettez que j’emprunte votre fiancé ? » Bredouille je revenais vers les filles. Elles furent à la peine en apprenant qu’il n’y aurait

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pas de sortie à Londres. Cela ne les dispensait pas de s’y rendre sans moi. « Qu’irions-nous faire à Londres sans vous, attaqua Beth en agitant son ombrelle dans ma direction, c’est avez-vous ou sans vous ! Toutes ne disposent pas d’une voiture pour ses sorties ! Ah, ah ! Et puis on avait prévu de vous emmener quelque part avec les filles mais il sera possible de reporter à plus tard. Miss Gerson a des relations elle aussi, assez bien placée apparemment pour nous faire découvrir des endroits atypiques de la capitale. Mais je ne vous en dirais pas plus ou bien bâillonnez-moi les filles si vous voyez que je m’égare. —Nous n’y manquerons pas ! Argua Miss Caroline. Vous finissez toujours par vous égarer, c’est précisément ce qui fait de vous une allée hors pair dans de telles situations. Cessons de la tourmenter, la pauvre ! Elle en saura bien plus après son mariage. On se fera une joie de vous torturer Die ! Ah, ah ! Oh, non regardez cette Miss Hockey qui nous revient et pas seule à ce que je vois….elle se pavane au bras de Lord James ! C’est plus fort qu’elle ! » Effectivement et quelle belle prise pour cette dernière ? Après avoir convoité Lord Waddington elle espérait trouver l’équivalent dans la haute société et son entremetteuse de mère s’appliquait à lui dégoter un homme de la gentry ou de l’aristocratie capable de faire son bonheur. Le sourire malicieux elle passa de table en table telle une dévergondée soufflant le fiancé d’une autre. « Veuillez nous excuser ! Nous cherchons des partenaires pour un whist, qu’en pensez-vous ? Nous troublons peut-être vos confidences…De qui parliez-vous donc ? ne me dites pas que vous discutiez de la journée de demain sans moi ? Oui, Miss Wright a eu la bonne idée de nous proposer une virée à Londres et…

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—Rien n’a encore été décidé, coupa Miss Beth folle de rage que cette indiscrète puisse ébruiter pareil évènement. Si nous décidons quoique se soit nous ne manquerons pas de vous en informer Miss Hockney, poursuivit-elle froidement. —C’est aimable à vous. On vous attend pour une partie de whist, Miss de Choiseul. Votre cousine Lady Julia tient absolument à ce que vous veniez jouer avec elle ! » Ne pouvait-elle pas le dire plus tôt ? Son galant avait filé bien avant d’atteindre notre table et son arrivée eut pour effet de rendre le sourire aux Miss Beth et Anna B ; toutes deux se redressèrent et leurs yeux se mirent à briller. « Trouverons-nous notre partenaire pour le whist ? Vous semblez être en peine Miss Hockney. Alors n’avons-nous pas d’amateur de jeux de cartes ? Miss Gerson ? Miss Wright ? ne me laissez pas penser que vous ne savez pas vous amuser de peu dans la campagne du Berkshire ! —Milord ! La question ne se pose pas au milieu de mes vertueuses amies. Pensez-vous donc que le vice a triomphé de la vertu ? Les échos des pensées du marquis de Sade s’étendent donc outre-manche, raillais-je au grand désarroi de Miss Beth. —Oh, ce que Miss de Choiseul veut dire c’est que… —Que nous apprécions le jeu quand il est mené avec tact, renchérit mon Anna B. en se levant, m’invitant d’un subtil froissement d’œil à la suivre dans la pièce attenante. Miss de Choiseul, après vous ! » On jouait encore de la musique ; assez gaie en outre et qui à coup sûr nous rendrait insomniaque. Debout derrière le guéridon, Lady Julia murmurait à l’oreille de Lord Waddington ; ce dernier saisit ma main pour la baiser et m’inviter à m’assoir. L’âme en peine je

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fixais les rubans à la poitrine d’Anna B. qui se pencha vers moi. « Rassurez-vous Die, après cela nous danserons pour chasser nos ennuis terrestres et ainsi rentrer dans un état spirituel proche de l’abandon. Après tout la table n’est pas si mal. » Nerveuse au plus haut point je ne refusais pas un verre de punch tendit par le valet, imité par Beth et Julia des plus ravies qu’on s’occupa d’elle. « Mon cher cousin, ce punch est une merveille pour les papilles ! » Je soupirai et plus encore quand vint s’assoir Lord James. Lady Julia posa une main amicale sur son épaule avant de prendre place près de lui. « Où est donc cette petite Miss Hockney ? Doit-on l’attendre ou commence-t-on à couper les cartes ? Miss Wright c’est à vous que revient l’honneur de couper les cartes ! La famille royale s’enfuit et se fait arrêtée à Varennes et aujourd’hui voilà notre bon Capet coincé aux Tuileries avec l’Autrichienne. Est-ce que seulement Fersen remuera la moindre petit doigt pour venir en aide à sa belle ? Vous devez certainement avoir un avis sur ce sujet Miss de Choiseul ? Fersen ou pas Fersen ? Pourquoi ne pas parier là-dessus ? Cela changera des étalons du Derby, cela va s’en dire ! —Alors disons que nous voulons triompher l’amour dans ce chaos ! Déclara Miss Beth en m’interrogeant du regard. Leur histoire a toujours su faire couler beaucoup d’encre ; or en ces jours sombres l’encre s’est transformée en sang. J’aime à penser que tous les émigrés français, nobles de surcroit devaient se liguer pour une quête afin de rendre possible l’évasion du couple royal. Eux et les jacobins britanniques qui jouissent à ce jour d’un du statut de club. —Votre silence sur ce sujet serait grandement apprécié, murmura Anna B. De toute façon cela ne regarde que les Français dont le comte d’Artois et comte de Provence. On sait de toute

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façon que l’Autriche n’interviendra pas dans ce conflit ; on la sait contradictoire en tous points et certains de ces illustres personnalités prônent l’Absolutisme. —Et bien que cela ne nous empêche pas de parier ! Fanfaronna Lady Julia glissant un regard dans ma direction. N’êtes-vous pas de cet avis Miss de Choiseul ? » —Toutes ses tentatives seront vaines. La colère du peuple n’est pas encore à son apogée et quand il le sera les têtes ne cesseront de tomber, y compris celles de nos monarques, ce qui conduira irrémédiablement l’Angleterre a déclaré la guerre à la France. —Que vous êtes bien funeste Comtesse ! Gloussa Julia Pourquoi une telle chose ? Ne pourrait-on débattre avec ces jacobins sans en penser par les armes ? Qu’en pensez-vous Lord James ? Etes-vous également du même avis que Miss de Choiseul ? —Indiscutablement. Les monarchies s’en trouveront menacées et nous aurons d’autre chose que de maintenir un front solide et uni contre la dite-nation qui une fois dotée d’une constitution sera ingérable. Il faudra je le crains s’attendre au pire. » Le lendemain, dur fut le réveil. Peu avant dix heures, Anna B. vint me réveiller ; or j’avais demandé à ma femme de chambre Jane de me réveiller pour sept heures. Avions-nous bu plus que de raison ? Il me fut difficile de rassembler mes esprits tant fut embrouillé mon esprit. Anna B me serra dans ses bras, le radieux sourire aux lèvres. La soirée de la veille fut des plus réussies selon ses dires, jamais elle n’avait connu pareille ambiance. Au milieu de tous ses oreillers remplis de duvets, de ces coussins de brocards, je l’interrogeai du regard, la bouche pâteuse et les yeux encore collés par ma nuit d’ivresse.

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« Que nous avez-vous prévu pour ce soir ? Il me tarde de voir quelles surprises vous nous réserverez. On ne manquera jamais de nous amuser en votre compagnie et vos invités aussi disparates soient-ils sont d’excellentes compagnies. Vous avez de la chance d’être aimée d’un tel homme Die ! Il n’a pas arrêté d’être à vos petits soins hier soir et je ne parle pas des autres jours où il vous dévore littéralement des yeux. Toutes vous envient ici, on sait qu’il nous ne sera pas possible de faire mieux que vous. —Oh Anna B ! (Je saisis ses deux mains dans les miennes) Tout ne serait pas arrivé si je n’avais pas su aimer les bonnes personnes. Je n’ai fait que me montrer utile et disponible à des personnes très privilégiés qui ont décelé en moi du potentiel pour…me montrer plaisante, sans parler de mon gout immodéré pour la fête, les réceptions et les bals. Lady A. n’a jamais tenu à faire de moi une femme d’actions. J’ai mis à rude épreuve son optimisme et si ce monde-là doit être le mien, je ne serais jamais qu’un œillet à la boutonnière de Lord Waddington. OHhhh ! (Je m’étirai longuement à la façon d’un chat installé au coin de l’âtre) J’ai l’intention de bien m’amuser aujourd’hui encore et faisons-le avant l’arrivée des trouble-fêtes du Berkshire ! Je parle bien de la famille de Waddington bien entendu. —Il fait un temps superbe et les filles parlent de partir en promenade avec Lord Ascot-Byrne en personne. Il a un superbe attelage et de puissants et rapides chevaux capables de réduire les distances en un coup de fouet. Ces canailles vous font faux bonds pour aller minauder avec ce bel éphèbe pourtant aussi glacial que le marbre. Prendrez-vous vitre petit-déjeuner ou vous contenterez-vous d’une collation ? Nous avons pu apprécier un repas en compagnie de William Pitt et…il dit devoir rentrer à Londres

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pour des affaires pressantes ; des affaires du cabinet. » Pitt état sur le départ tout comme Beth et Caroline. Déjà on préparait les attelages dans la cour et Pompadour, le petit bichon de lLady E. dans les bras j’arpentais les lieux à la recherche de notre Premier ministre ; il était pour le moins introuvable. J’ouvris la porte de la salle de musique pour apercevoir Lord James discutant avec Beth quand Miss Caroline étudiait une partition assise sur la console de la fenêtre. Il se leva prestement pour me saluer bien froidement. Beth avachie dans le canapé se redressa, coquette et lumineuse dans sa mise jaune moutarde gorgée de mousseline. Du reste ele sembla surprise de me voir ; je troublais son entrevue avec Lord James et rougissante d’une oreille à l’autre, elle glissa vers moi pour me baiser les joues. « Oh Miss Diane ma chérie ! Miss Annabelle a du vous dire que nous partons pour Londres ? Lord Ascot-Byrne met à notre disposition son attelage. N’est-ce pas généreux de sa part ? Murmura cette dernière en accrochant ma main. Que vous êtes jolie dans cette toilette ! On vous dirait toute droite sortie dans une toile de Fragonard. Ce que j’aime les créations de votre modeuse ! Naturellement nous serons de retour ce soir pour le souper dirons-nous. Vous disiez organiser une soirée aux couleurs de la France. Devrons-nous porter des cocardes tricolores et il y aura-t-il une quête en faveur des émigrés exilés sur notre île-patrie ? L’idée de votre part ne me surprendrait pas. Mais quel dommage que vous ne puissiez vous joindre à nous en cette journée qui s’annonce si divertissante ! —En même temps nous ne devrions pas tarder, nota Miss Caroline sortie de son étude aussi chapeautée et gantée que Beth pour se joindre à la conversation, bous visiterons quelques relations personnelles avant de vous

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revenir. Je pense pouvoir dire que vous trouverez à vous occuper l’esprit de votre côté. Alors au plaisir, ma chérie, termina-t-elle en baisa mes joues, trouvez ceci dit un peu de temps pour vous reposer ! » Lord Waddington marchait dans le jardin en compagnie de Pitt, bras-dessus, bras-dessous et je ne pouvais troubler leur quiétude et leurs secrets d’alcôve et alors que j’allais sortir Lady E. me sauta dessus, soulagée d’avoir retrouvée sa petite chienne qu’elle m’arracha des bras pour la remettre à sa femme de chambre. Puis elle me saisit par le bras ;e sourire aux lèvres. « Votre fiancé est très impatient de vous présenter à sa famille. C’est un grand jour pour nous tous ! Un grand jour. Bientôt vous ferez officieusement partie de cette illustre famille et dans quelques jours vous serez une grande duchesse. Venez que je vous embrasse….Jusqu’à maintenant vous avez eu un comportement exemplaire et je peux me féliciter de votre jugement. Une fois mariée vous serez dans les bonnes grâces du parlement et il vous faudra vous entourer de mes loyaux amis comme je l’espère tant. Ensemble nous rencontrerons de grands succès. » L’attente fut longue ; on ne les attendait pas avant le milieu de l’après-midi et après le déjeuner, un courrier arriva à bride abattu : la rencontre fut ajournée car les tantes de Waddington disaient se tenir près de sa Majesté et la missive disait que : les affaires du royaume prévalaient sur tout le reste y compris la volonté de s’allier avec l’ennemi français (….) avec nos regrets sincères. Cette annonce me bouleversa au point d’aller m’enfermer dans mes appartements. Humiliant et révoltant. Ces vieilles commères devaient glousser de mon infortune dans le salon après qu’on leur ait avisé de ce refus de visite. On toqua à ma porte et entra Miss Chelsea ; c’était précisément la

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dernière personne au monde que je souhaitais voir à cet instant et la sournoise apparut, affichant un réel désappointement. « C’est injuste Miss Diane, vous ne méritez pas tant de mépris de la part de ces aristocrates. Vous êtes raffinée, distinguée et pleine de bon sens. Oui je suis tourmentée pur vous car il est clair que sans le soutien de la famille de Waddington apparentée au roi George vous ne pouvez prétendre à un mariage en bonne et due forme. Oh ma pauvre Diane….s’il y a quoique se soit que je puisse faire…. —Non ! Pas que je sache ! Je vais aller faire un peu d’exercice. Ma jument saura mieux que quiconque me délasser de ces mondanités. Il ne sera pas nécessaire que vous restiez ici plus longtemps, le mieux pour vous serait de regagner les vôtres à défaut de pouvoir monter aussi bien que je ne le ferais car je sais que vous êtes une piètre amazone. (Et m’adressant à ma femme de chambre) Jane, je mettrais la robe d’équitation verte et…ma redingote, quelque chose qui n’entrave en rien mes mouvements. Et pour le couvre-chef….je pensais au tricorne…. » Charles Bickford fut un excellent cavalier, excellent ! Je m’étonnais qu’on ne fût pas ami de longue date. Sur la selle de Day of May, je jubilais dans ces bois entourant le domaine de Waddington. Les chevaux galopèrent de conserve, on s’entendit fort bien ; il avait tenu à rester lui et Sir Fitzroy qui disait vouloir apprécier les vertus du Berkshire. Il avait dans la tête de conclure un marché avec Waddington concernant l’acquisition de yearling. Chevaucher en leur compagnie fut des plus plaisants ; la nature semblait être de la partie, on vit voler des faisans et des bécasses. Trottant allégrement derrière Fitzroy, j’oubliais les tracas causés par l’absence des membres de la famille Waddington tant et si bien que notre ballade fut

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prolongé jusqu’à la moitié de la journée — temps si appréciable pour une promenade équestre qui devait nous laisser exsangue et ravi —, les valets vinrent récupérer nos montures et force de constater que deux attelages stationnaient dans la cour de l’annexe. Immédiatement je pensais au retard avancé d’Ascot Byrne mais à peine ouvrait-on les portes de la galerie que le majordome me glissa les informations adéquates à la tenue à adopter après pareilles exercices. Qui devais-je saluer en cette journée si prometteuse ? « Les Honorables Ladies Waddington, Ann et sa fille, l’honorable Margareth of Sussex ; Son Excellence, le comte de Plymouth et Lord Lindbergh et son épouse Lady Lindbergh. Notons de plus Son Eminence Lord Addington sont venus de Windsor pour vous saluer, madame la Comtesse ! » Mon cœur battit la chamade. Waddington avait trouvé à les ramener à la raison ; j’allais disparaitre, insistant auprès de Stanley pour faire monter Jane au plus vite quand Waddington apparut, le sourire aux lèvres. « Ma chérie ! On vous attend dans le salon. Il serait insultant de faire attendre ces personnes qui vous attendent depuis longtemps déjà….Tante Ann ! Voici notre jeune Comtesse de Choiseul ! » Lady Ann d’un embonpoint prononcé mais d’une bonhomie apparente me défigura de la tête aux pieds, un franc sourire espiègle tirant son visage de cire. « Allons donc mon John, voici cette délicieuse colombe en tenue d’amazone ! Elle est ravissante, n’était-elle Margareth ? Cela fallait bien le déplacement, ainsi contempler pareil visage nous fait incontestablement oublier la compagnie de notre très estimée reine. Saluez à présent, ma fille ainée Margareth of Sussex attachée à la garde-robe de ses Altesses royales

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et….L’Honorable Lindbergh, cousin par alliance et membre de la Jarretière….ici notre Compte de Plymouth, époux de ma cadette, Sophie….Enfin Lord et Lady Waddington, mon benjamin et lui aussi attaché à la maison de son Excellence, le Duc de Cambridge. Mais nous ne formalisons pas avec tout cela ! Nous étions à parler de la noce à venir. Sachez que nous vous apprécions d’ors et déjà, comtesse et on a toujours pensé qu’un sang neuf et de haute lignée française ajouterait bien du charme à notre blason vieux de plus de trois cent ans. Et lady Hawthorne nous a fait mention de toutes vos qualités et d’un esprit un tant soit peu Français, si cher à notre John. —Je me réjouis qu’ils aient pu vous convaincre, Votre Grâce ! Déclarai-je sur le point de défaillir. Mon caractère français devrait pouvoir se ranger sous vos armoiries pour peu que l’ivresse d’une telle relation glorifie votre influence à la cour et ailleurs. Je saurais m’en montrer digne. —Il y va de soi ma chérie ! Asseyez-vous près de moi, nous avons tant à échanger et je doute que la soirée à venir ne suffise ! Et ne m’épargnez rien, je veux tout savoir sur mon neveu adoré ! Vous comble-t-il suffisamment ma douce ? Oui j’ai toujours pensé qu’un galant devait toujours se montrer très attentif à tous les besoins de sa belle. » Plus tard Lady E. m’invita à la rejoindre dans le salon loin des discussions passionnées et folle de joie me serra les mains. « Vous leur avez fait très bonne impression mon enfant ! Vous avez été excellente et tout lasse à penser que Lady Ann vous aime déjà ! Cependant….il n’était pas nécessaire de quitter Norwick avec cet avocat sans le sou et ce conspirateur de Fitzroy ! Et ne soyez pas heurée si j’ai pris la liberté d’éloigner vos petites amies de vous quelques heures ! Après tout il s’agit

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d’une réunion de famille non d’une journée improvisée sur le thème du chaos et de l’incorrection ! Allez vous changer, nous passerons bientôt à table et il me tarde de vous savoir marier mon enfant ! » La peau de vache ! C’est elle qui fomentait des complots, pas les autres ! Cela me mit hors de moi et j’en parlais à Jane occupée à me vêtir. On frappa à ma porte et apparut lady Diane Cunningham dans un frou-frou de matière rigide. Combien avait-elle dépensé pour honorer la table de Waddington ? De telles dépenses entacheraient sa réputation de femme économe, dépensant méthodiquement ses sept mille livre par an. En la voyant arriver sur la pointe des pieds je songeai à Charles Bickford, son neveu jugé pauvre par Lady E. Immédiatement, elle alla se jeter dans mes bras. « Diane ma chérie ! Me voilà être dans une situation des plus inconfortables ! Il s’agit de sir Fitzroy ! Lady Hawthorne ne juge pas nécessaire de le garder à déjeuner et l’a invitée à quitter la demeure de Lord Waddington. Nous ignorons tous pour quelles raisons surtout qu’il nous parait être tout à fait correct, et dans ses propos et dans son attitude, rien ne vient perturber notre quiétude à tous ! Or votre bienfaitrice a été ferme le concernant. Elle dit ne pas vouloir de jacobin ici ! Je ne la savais pas si étroite d’esprit et si arbitraire dans ses jugements. Cette décision est selon elle irrévocable et c’est alors avec confiance que je vous demande d’intervenir car il est avant tout votre invité ! S’il s’en va, mon neveu sans va aussi et moi par la même occasion car vous savez que nous avons fait la route ensemble. Je peux comprendre qu’elle se soit débarrassée de Lord Ascot-Byrne dont le mépris des convenances froisse son orgueil, mais peut-on réserver le même sort à Sir Fitzroy ?

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—Je comprends votre désarroi Milady mais je ne suis pour l’heure que la fiancée de Waddington et mon opinion ne prévale pas sur celle de Lady Hawthorne qui aura toujours le dernier mot ici. il est fort regrettable que vous nous quittiez le temps du déjeuner qui se veut être familial mais nous nous quittons pour mieux nous retrouver il faut voir cela ainsi ! Vous trouverez une bien meilleure table chez Fitzroy qui possède un domaine dans les environs et je vous enverrai un courrier pour vous sommer de revenir. Votre compagnie, vous le savez reste un bonheur pur et je ne pourrai me priver de vous ! » Cela m’ennuyait sérieusement ; penser que mes amis les plus proches pouvaient être renvoyés sur décisions de Lady E. me froissait véritablement. Tout comme ces parisiennes qui veulent être armées —à l’image de cette Pauline Léon chocolatière de son état et connue pour la prise de la Bastille ; offrant une pétition de 315 citoyennes à l’Assemblée—, je veux porter mes propres armes et ainsi renverser ce despotisme servit par Lady E. dont je sens la présence jusque dans mon antichambre. Peu de temps après Mrs mercy Parks entra dans mes appartements, ma très chère Mercy Parks dont la présence me manquait terriblement ces derniers mois. Elle avait été témoin de mon entrée dans le monde, cette bigote et sérieuse Mrs Parks fut mon chaperon inflexible et incorruptible. Elle caressait mon visage et moi ses belles boucles rousses. Bien vite elle me renseigna être venue avec Gabriel Campbell-More qu’il me tardait de serrer dans mes bras. « Vous savez que ma place est dans l’office avec les autres domestiques mais comme vous m’avez demandé près de vous, je ne peux faillir à cette marque de respect. Comme vous pouvez vous en douter je suis passée dans l’office saluer

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l’intendante et vos femmes de chambre. Mon attention s’est portée sur la jeune Jane, celle qui vous sert depuis toujours et je l’ai trouvée des plus fébriles, comme toute cette fourmilière d’ailleurs, ajouta-t-elle en prenant soin de poser mes gants sur le rebord du dossier de la bergère. C’est un peu si je peux imaginer cela : vous, ma petite Diane fiancée à ce grand Waddington….que pouvais-je imaginer de mieux pour vous ma petite chérie ? » De nouveau je la serrai dans mes bras ; ce moment était intime propice au recueillement et elle m’éloigna d’elle pour contempler ma silhouette. Jane m’avait choisi cette robe parme à reflet bleuté au décolleté de mousseline en rappel avec mes manches pagodes piqué de passementerie bleu. Dieu du ciel, que je me sentais heureuse ! Assise sur le rebord du lit j’attirai Mrs Parks à moi. « Oui c’est surréaliste ! John s’occupe bien de moi, je n’ai à me plaindre de rien et quoiqu’il en soit je ne regrette en rien ma vie fastueuse à Londres ! Bien-sûr certains quartiers et animations me manqueront mais je dois me montrer humble et apprécier la verdure et les manières aristocratiques des domestiques. Ah, ah ! Si je m’entends très bien avec Stanley je ne peux malheureusement en dire autant de mes relations avec Mary Wethers la seconde intendante qui me livre les perfidies de Kristen Fiel et becky Pott qui sont les premières femmes de chambre et au service de Lady E. Toutes deux selon Mary veulent la destituer de ses fonctions. Et puis Mrs Thompson ne supporte pas me voir passer à l’office. Elle dit que ma sensibilité vis-à-vis de son personnel influence le caractère indolent de ses subordonnés. Je n’en crois pas un mot ; je sais seulement qu’elle tient à ce que tout le monde reste à sa place. —Cela va de soi, Diane ! Cette femme a servi trois générations de Waddington et de vous voir

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dans son office la préoccupe terriblement. Vous n’êtes pour le moment rangé au titre de la Comtesse de Choiseul et il est vrai que je l’ai toujours entendu dire qu’aucun gentleman et lady qui se respecte ne sont invités à se mêler au commun des mortels ! Pour l’heure n’en ayez cure mais demain, vous serez libre de vous rendre où bon vous semble sans que personne n’ait à redire ici. Mais cessons de parler des domestiques ! Comment est Lady Octavia Von Waerde et votre future grande tante, son Excellence Ann Waddington ? On les dit toutes deux très affables, ayant le sens commun et attachées aux valeurs que son mérite et l’accomplissement de soi. Il me tarde de les voir enfin ! De telles personnalités en se déplaisent que pour suivre le Roi dans ses déplacements et….je suis littéralement fébrile. —Vous les rencontrerez. Elles sont d’excellentes natures, j’en conviens. Lady Octavia veut tout savoir de tout le monde ; elle s’attache aux commérages et ne se dit soulagée que lorsqu’elle a pris connaissance de tous les secrets de tout le monde. Quant à Lady Ann, je la trouve plaisante et je peux vous assurer que vous trouverez à l’apprécier plus que moi. » Dans le salon mon attention se porta immédiatement sur Gabriel Campbell-More en proie avec Lady Octavia, allongée sur la méridienne, agitant son éventail par-dessus son petit nez. Coquette elle l’était et ce, jusqu’au bout des ongles. Après s’être distraite la veille avec Lord James, elle se régalait des aventures judiciaires apportées par Campbell-More et Bickford. Comme je n’osai interrompre sa conversation avec lady Octavia —qui plus est il aurait été mal vu qu’il change de place pour une comtesse française alors que la providence le plaçait sur la route d’une royale personne—, et avec patience j’attendais le moment propice pour aller le saluer tandis que les valets

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servaient des dernières collations. Waddington occupé avec sa tante et les autres gens de sa maison ne semblait plus se préoccuper de ma personne. « Ainsi vous avez trouvé facilement le chemin de Norwick Castle ! Murmurai-je en faignant l’indifférence si propre aux Anglais. Quel temps fait-il à Londres ? J’ai cru comprendre que les tâches que vous accomplissez à la Court de Justice prévalent sur tout le reste y compris vos mondaines obligations ! On dit qu’il y pleut depuis mon départ et je m’en amuse. —Je ne peux en douter une seconde. Par ailleurs nous avons croisé la voiture de Fitzroy sur le chemin et tout laisse penser que le temps ne fut pas au beau fixe ici. Régalez-moi de vos fructueuses agapes d’hier soir puisqu’il serait amoral que je fasse allusion à tout autre sujet en présence de Lady Hawthorne, s’il m’est permis de penser qu’il n’y ait qu’un seul maître à bord pour trancher sur le sort de vos respectueux convives. —C’est exactement ça ! Le temps ne fut pas au beau fixe, répondis-je amusée par la pertinence ces propos de mon ami et confident. Un esprit éclairé ne pourrait y voir que despotisme comme j’aime à le penser. Je suis sincèrement navrée que vous n’ayez pu les saluer avant votre arrivée, ceci dit si vous vous placez du bon côté du vent vous entendrez toutes sortes de rumeurs concernant les frasques de Lady E. vis-à-vis de la gentry. Pourquoi ce sourire Gabriel ? Suis-je forcée de penser que vous trouvez la situation bien grisante en un sens ? —Votre tempérament, vos manières et votre esprit font de vous un modèle d’excellence féminine. Je suis sujet à la flagornerie depuis que je suis placé auprès du juge Grayson. Charge pour laquelle je dois vous remercier personnellement. Vous l’ignoriez peut-être mais

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Waddington m’a conseillé puisqu’il me sait, comment dire : philanthrope et attaché à certaines valeurs de cette Société. Je dois avouer que j’ai beaucoup appris en vous étudiant. —Ah, ah ! Vieux flagorneur ! Vous êtes un privilégié c’est tout et je ne suis pour rien pour ce qui est de votre ascension personnelle. Il vous faudra convaincre Waddington de vous faire profiter d’un domaine à régir ainsi qu’une rente de deux mille livres annuelles que vous mériterez amplement. Ou bien quatre livres pour que vous n’ayez plus à compter vos dépenses. Ensuite en tant que pair d’Angleterre vous n’aurez aucun mal à trouver une jeune femme avec qui fonder une famille. » Il ne répondit rien, perdu dans ses pensées. Déjà les valets ouvrirent les portes de la grande salle à manger. Stanley nous invita à passer à table et ce fut un brouhaha digne d’une salle d’opéra pendant l’entracte. Et Waddington arriva à moi, tirant Gabriel de ses pensées les plus secrètes. « Veuillez m’excuser si je vous arrache à vos réflexions, mais nous allons passer à table, Déclara ce dernier en me présentant son bras, s’il vous plait Diane ! » En entrant dans la salle, mon cœur se décrocha de ma poitrine à la vue de ce décor digne d’un atrium romain avec ses colonnes de stuc, ses raisins, ses statues antiques et les couronnes d’or posés sur les fenêtres ; cette attention me plut, John savait l’intérêt que je portais pour la civilisation antique et des plus atypiques. Folle de joie j’applaudis oubliant presque la retenue qu’on attendait de moi. Les autres également y allèrent de leurs commentaires enchantés ; tous exceptés Lady E. se contentant d’un sourire pincé dans ma direction ; avançant à travers la salle je me régalais de ce que je voyais comme les vestiges de Rome et de Florence. On me para d’une

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couronne et je pris place près de Lady E. préoccupée par le reste du repas. Devait-elle s’attendre à voir débarquer des gladiateurs ? Des barbares enchainés comme trophée de guerre ? Le repas fut des plus appréciables ; long certes mais conviviale et des plus originaux par ce menu des plus atypiques. Après une douzaine de services, nous quittâmes la table pour se réfugier dans la salle de musique, soit trois heures après le premier service de crustacés et fruits de mer, gibier et volailles. Les filles arrivèrent peu avant six heures. La voiture de Lord James approchant, je quittais la compagnie de ces dames pour les accueillir sur le perron. Les filles en descendirent en gloussant et caquetant à qui mieux-mieux, tenant dans leurs mains des boites aux nœuds de satin aux tons pastels. Lord James me salua de derrière sa vitre mais ne descendit pas ; la voiture accomplit son demi-tour pour repartir, soulagée par le poids de mes trois amies. « Nous avons passés une excellente journée ! Entonna beth déposant des baisers sur ma joue. Il nous faudra nous délaisser avant la soirée de ce soir car nous avons tant marché qu’il nous est impossible de mettre un pied devant l’autre ! Voyez comme mes chevilles ont gagné en volume ! Où sont les autres ? Les avez-vous fait enfermer dans le donjou ? Où est-ce les oubliettes ? —Pardonnez-la ! Elle est incorrigible, déclara Anna B. en reprenant le bras de Beth. Il faudra apprendre à vous taire beth ou bien c’est vous qui vous retrouverez dans les oubliettes de Norwick Castle si ces dernières n’ont pas été comblées ! Lord James nous fait dire qu’il est dans le regret de nous pouvoir assister à votre soirée. —Il se dit être très exténué, lança beth sans un sourire, elle-même attristée par cette révélation. Nous avons pourtant bien commencé

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la journée en sa compagnie. Il est plus romantique qu’il ne laisse à penser. Il a eu de longs moments en présence de Miss gerson et je crois dire que vous seule est à l’origine de sa fatigue. » Anna B. leva es yeux au ciel. « Admettez-le Miss Gerson ! Vous l’avez ennuyé avec vos stupides anecdotes familiales, comme si de tels sujets pouvaient éveiller son intérêt ! » Allaient-elles se mettre en querelle pour cette absence ? Anna B. n’ajouta rien et se tourna vers Miss Caroline comme pour y trouver une âme charitable incapable de lui faire le moindre reproche. Cette dernière cependant ne répondit rien, se contentant d’un timide sourire. Il n’était pas rare que ces trois là en viennent à se houspiller copieusement ; la faute à beth et son caractère assujetti à la critique. Le temps restant assez clément pour se repaître des derniers rayons du soleil, nous nous dirigeâmes vers les fortifications suivis par deux valets en charge d’apporter ombrelle et orangeades pour qui souhaitait apprécier ces doux moments de félicité. « Non vraiment quelle malchance, Diechérie ! Il a été formidable en notre présence, cédant à tous nos caprices, poursuivit beth le nez dans son verre d’orangeade. Oh, quel délice ! J’en avais presque oublié la saveur. Et comment fut votre repas ? Pas trop ennuyeux je l’espère pour vous ! —Petite dévergondée ! Railla Anna B. veuillez pardonner son impertinence DieDie chérie ! » Du spectacle on en a eut. Peu après dix heures, on commença à festoyer comme il ne fut pas permis d’y penser. Waddington et sa famille retourné à Windsor, nous avions Norwick Castle pour nous seules et ce fut le chaos après l’ordre. Partout l’on courrait, dansait et rigolait plus que

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de raison. Le mardi 6 avril il nous fut impossible de nous lever sans ressentir la difficulté d’élocution et un violent mal de crâne nous saisit toute. Un mal de crâne qui dura jusqu’au mardi 12 quand le tout Londres arriva deux jours avant la noce du 14 avril. Je vous laisse imaginer le désordre suscité par un tel enthousiasme. Ma Jane ne cessait de monter et descendre à l’office pour coudre un morceau d’un de mes costumes, cirer mes souliers, préparer mes bijoux pour chaque tenue prévue au cours de la journée ; la pauvre malheureuse crut bien perdre la tête et épuisée elle fondit en larmes. « Je suis vraiment navrée, comtesse….ce que je suis un peu chamboulée en ce moment. Mrs Thompson est un tyran et je ne devrais pas me plaindre devant vous, cela est très mal. Je pourrais perdre ma place si cela se savait. Alors soyez indulgente envers moi, Comtesse ! —Naturellement Jane, naturellement ! Venez ici Jane, venez près de moi. Je suis moi-même exténuée et je comprends que vous le soyez également. Thompson est une vieille râleuse, personne ne le contestera mais dites-vous bien que bientôt vous pourrez enfin vous reposer. Après la noce nous repartirons à Londres pour saluer toutes les familles des pairs d’Angleterre qui n’ont pu se rendre ici. Ensuite, nous partions pour l’Ecosse Lord James y a un domaine qu’il tient à me montrer. Je sais que vous apprécierez vous aussi le voyage. Cela sera votre récompense à vous aussi. Loin des tourments qui sévissent à Londres comme dans le Berkshire nous trouverons à nous retrouver Jane. Donnez-moi mon éventail s’il vous plait ! » Elle me le tendit quand une enveloppe tomba de dessous mon châle. Elle la ramassa pour me la tendre. Pas d’adresse de l’expéditeur et un

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cachet des plus grossiers, rien sur l’identité de l’expéditeur. « Qui me l’a rapportée Jane ? Etait-ce un valet ou bien une femme de chambre ? Quelqu’un ici ? Questionnai-je en me dirigeant vers la fenêtre pour l’y décacheter. Cette écriture m’était familière et en tremblant je reconnais celle de Lord James. « Chère Comtesse (….) sachez que je me trouve être désolé de ne pouvoir assister à votre noce (….) cependant s’il m’est permis de passer dans la journée du 12, cela me comblerait de joie (…) » Je brûlais la missive dans la cheminée. Prendre du papier et une plume pour me dire cela me déplut presque plus surement que s’il avait pris la peine de se déplacer pour me le dire. Le style restait neutre, impersonnel et sans aucune âme. Comme chaque matin je partis vers du cheval avec les cousins Waddington et Eugenia Crawford arrivée depuis la veille et qui déjà me volait la vedette par sa beauté et son esprit ; nous chevauchions de conserve. Sa bonne humeur et son ingénu sourire me contrarièrent puisque la soupçonnant être à l’origine de l’absence fortuite de lord James à mes noces. Toutes ces ladies Attenborough et Kingsley, Crawford et Quincy-Stafford œuvraient pour rendre possible ce mariage avec Ascot-Byrne. Mais il faut vraiment admettre qu’elle était vraiment jolie, une beauté des plus romantiques en rien comparable à ma beauté insolente et froide décrite par Lady E. Voyant arriver des cavaliers sur notre flanc gauche, elle me délaissa, talonnant son magnifique bai pour galoper vers celui qu’elle reconnaissait être Lord James. Cette splendide amazone partit, le cousin Waddington, Lord Edmund ne put se retenir de la complimenter sur son port altier et ses manières dignes d’une princesse royale. Tous les amis de Lord James et lui-même galopèrent dans notre direction.

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« Mes hommages, Miss Diane ! Milords ! Salua ce dernier et après les avoir réciproquement présentes les uns aux autres, je fit faire un demi-tour pressé à Day of May qui détala à vive allure, la crinière flottant sur son encolure. Après deux heures passées à chevaucher dans la campagne du Berkshire il nous fallait songer à rentrer. « Votre jument fait des prouesses Miss Diane, fit remarquer Lord James galopant sur mon flanc droit. Quand je l’ai vu pour la première fois, elle ne tenait à peine sur ses jambes et voilà qu’elle a tout d’une sprinteuse maintenant ! —C’est probablement parce qu’elle est bien montée ! Répondis-je la ramenant au trot. Elle a maintenant que plus de valeur aux yeux de John ; c’est là toute la différence à en tirer en comparaison à vos pouliches courtes sur pattes que vous entrainer si férocement pour vos derbies. » Lord James tira sur mes rênes de telle façon que j’aurais pu me retrouver face contre terre ; cette soudaine et brusque secousse me fit dresser les cheveux sur la tête et je dois mon salut au pommeau de la selle que je parvins à trouver à temps. « Partez avec moi ce soir, Diane ! Je prendrai soin de vous Diane ! Vous occupez toutes mes pensées et….partez avec moi ! —Mais vous êtes fou ! Vous déraisonner sérieusement mon ami ! Vous avez du en toute vraisemblance être tombé sur la tête ! Revenez bien vite à la raison Milord ou je me ferais être dans l’obligation de vous fermer ma porte à jamais ! —Je vous aime Diane, d’un amour ardent depuis le premier jour où j’ai posé les yeux sur vous et je sais que vous ressentez la même chose pour moi-même si vous préférer le taire plutôt que de l’exprimer !

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—Taisez-vous ! Ne faites pas cet affront à l’homme que j’aime à deux jours de notre mariage ! J’ai toujours dit vous apprécier comme un ami James et rien de plus ! Vous m’envoyez navrée mais je ne partage pas les mêmes sentiments que vous ! Maintenant taisezvous ! Lady Eugenia, nous sommes ici ! Hélaije en sa direction et le sourire aux lèvres, elle descendit le vallon pour venir vers nous. —Je vous aime Diane, je vous aime! Et je n’aimerai jamais que vous ! » Il me provoqua jusqu’à m’aider à descendre de cheval alors que cet honneur revenait au cousin Edmund Waddington. Aucun sourire ne se lut sur mon visage et prenant le bras de Miss Crawford je rentrais dans le logis, ce pavillon réservé aux cavaliers et à quelques pas du château-fort. Là les palefreniers et maître d’équipage se tenaient à pied d’œuvre afin de faire briller les cuivres des licols de l’attelage de la noce. J’en profitai pour aller y jeter un œil en compagnie de Miss Crawford des plus fébriles. « Oh, quel magnifique attelage ! De quoi faire pâlir de jalousie Lord James. Il est si bercé dans le milieu équestre que cela en est renversant. N’est-il pas d’ailleurs parti pour visiter les écuries ? Il a déjà assez de chevaux pour peupler à eux seuls les Amériques mais il s’obstine à rechercher ceux de Lord John ! Ah, ah ! Il est revenu à Londres la tête farcie par les pouliches et yearling de votre futur et…(elle se pencha à mon oreille) son centre d’intérêt me rend jalouse au point de devenir l’enfant gâtée que je fus, trépignant dans mon coin dans l’attente d’une de ses visites à Campden. —Vous aurait-il fait sa demande ? Ni Lady Attenborough, ni Kingsley ne m’a renseigné à ce sujet. —Quoi vous l’ignoriez donc ? Une rumeur court selon laquelle une personne mal attentionnée ou au contraire, sujette à vouloir le

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bonheur d’un tiers, aurait tenté de corrompre l’âme de mon James. Or nous le savons maitre de lui au point de ne pas se laisser pencher par la corruption. Selon vous pourrait-il s’agir de Lady Attenborough ? Elle est si encline à interférer dans la vie des autres que cela ne m’étonnerait pas du tout d’elle ! Mais je vous tourmente avec mes suppositions. Parlez-moi de votre fiancé. Il rayonne un peu plus chaque jour et ne parle que de vous à qui veut l’entendre. Dieu que je vous envie d’avoir trouvé un tel homme ! Si complaisant, si attentionné, si agréable et si fortuné ! —il en va de même pour vous et….Lord James. Mais je m’étonne qu’il ne vous ait pas encore fait sa demande. Cela ne serait tarder. —vraiment ? Vous aurait-il parlé de moi pendant que vous chevauchiez ensemble toute à l’heure ? Oh, par pitié ! Ne cherchez pas à me ménager. Je vois. Il vous aurait fait promettre de ne rien me dire, c’est cela ? Murmura cette dernière en me baisant les joues. Je vous suis reconnaissante pour votre discrétion et comme Midas vous savez transformer en or tout ce que vous touchez, ce qui fait de vous ma plus dévouée amie ! » Elle m’étreignit dans ses bras comme une sœur le ferait. Le cœur serré je lui rendis son affection quand une voiture passa dans la cour, celle de William Pitt et en descendirent les valets de pied qui aussitôt déchargèrent le coffre réservé aux domestiques Une autre suivait puis encore une autre, difficile à identifier. Un essaim de domestiques se tenaient devant la porte de l’office attendant qu’on leur attribue leur place dans cette grande maison. Tous les domestiques s’effacèrent pour me laisser la place et arriva Mrs Thompson en milieu de cette cohue. « Mrs Thompson s’est précisément vous que je voulais voir !

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—C’est me flatter, Milady ! Répondit cette vieille Galloise aux yeux gris. Souriait-elle ou bien était-ce une expression de mépris figé à jamais sur son visage de cire ? En quoi puissé-je vous être utile ? —Son Excellence William Pitt vient d’arriver un peu plus tôt que prévu et Lord Ascot-Byrne ne doit pas se trouver près de lui à table, cela serait une grossière erreur diplomatique qui nous affecterait tous ! Me permettez-vous de consulter le plan de table en votre compagnie ? —Le plan de table ? Lord Waddington s’en est chargé ce matin et nous a soumis quelques notes qu’il vous sera tout à fait possible de consulter Milady pour y apporter vos suggestions. S’il vous plait, c’est par ici ! » L’intendante m’entraîna à sa suite pour me tendre le plan de table concernant le repas à venir ; Lord John s’en était préoccupé avant moi alors ni l’un ni l’autre n’aurait à s’adresser la parole tout le temps que durera le repas ; quand à Lord James il se trouvait être bien éloigné de moi. Lord John prit le soin de m’installer près d’un membre de sa famille. A la bonne heure ! Soulagée je remontai vers les niveaux supérieurs et en chemin je vins à croiser Lord James. Norwick Castle est assez grand pour qu’on s’y perde ; c’est une succession de passages, de corridors, de vestibules et pour qui ne connait pas, ce lieu tout lieu d’un labyrinthe. Dans ce couloir où ne passaient que les valets associés au service, il se tenait là, tout près de moi ; on aurait pu se saluer et poursuivre nos chemins mais il interrompit ma course. « Miss Diane, vous tombez à pique, j’ai précisément vous que je venais voir. On m’a fait savoir que vous étiez à l’office. C’est au sujet de Miss Crawford. je vous ai entendu discourir toute à l’heure et je tenais à vous mettre en garde contre vos agissements. Je pourrais fermer les yeux sur vos manigances les plus abjectes

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pour ne citer que la manipulation dont vous avez employée pour asservir Fitzroy et Attenborough mais je ne me laisserais pas berner par vos beaux sourires. —Je ne vois vraiment pas de quoi vous voulez parler. —Je pensais que vous seriez honnête avec moi, mais il n’en est rien. Tout ce que vous faites, tout ce que vous arrangez avec Lady Hawthorne dépasse le bon ordre moral et je viens de lui faire part de mon désir de partir pour l’Ecosse le plus rapidement possible et ainsi fuir la corruption qui sévit ici ! —Cessez de jouer avec mes nerfs voulezvous ? Vous me faites parvenir un courrier des plus inhabituels ce matin-même pour signaler votre absence et je dois avouer que cette décision me surprend quelque peu. Il s’avère que vous n’êtes pas en odeur de sainteté à Norwick Castle depuis que vous avez l’affront de dénigrer lady Hawthorne et Pitt sous le toit même d’un homme qui ait assez de bonté pour vous tolérer ! Essayez d’avoir plus de retenu et une attitude plus conventionnelle, je vous prie, cela pour…. » Il me saisit prestement par le bras pour me pousser vers un accès au corridor emprunté par les domestiques pour accéder au premier étage. « En ce qui me concerne j’avoue avoir été assez patient. Vous pensez à tort que je ne devine rien, ni de votre inclinaison pour moi, ni votre tentative infructueuse de séduire un homme qui m’est dévoué et que vous reconnaitrez sous la personne de Fitzroy. Vous l’auriez épousé lui si John n’avait pas jeté son grappin sur vous ? Le mariage n’est qu’une affaire de commerce et…. (Il se tut en entendant un bruit de pas dans l’escalier ; quelqu’un descendait à vive allure avant de bifurquer vers la gauche pour se rendre vers l’office) je gage que lady Hawthorne n’ait agi que pour

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contrarier mes plans. Elle a toujours su que j’avais de l’affection pour vous mais cette femme est une parfaite diablesse ! —Comment osez-vous ? Après tout le mal que je me suis donnée pour vous faire accepter d’elle et de ses amis, est-ce ainsi que vous me prouvez votre loyauté ? —Il est navrant que vous ne puissiez voir de vos yeux à quel dangereux jeu elle joue ! C’est une chance pour vous que vous ayez été jolie et dotée d’un bel esprit, sans cela elle n’aurait pas jugé utile de vous sortir de votre misérable condition de réfugiée politique et vous offrir par la même sa fortune, ses relations et son Lord John Waddington trop aveuglé par l’amour pour ne plus pouvoir distinguer une soubrette d’une aristocrate ! —Alors il est fort heureux que vous ayez eu à croiser ma route pour que vous-même puissiez croire en l’amour. —Cela ne sera malheureusement pas dans votre bras. Cependant je trouverai à m’occuper autrement. Votre amie Miss Gerson a en elle tout le tempérament qu’il faille pour m’assister au quotidien. Elle est distinguée, discrète, a, il me semble beaucoup d’humour ce que je trouve admirable pour une femme de la gentry élevée pour n’être rien d’autre qu’une bonne épouse, mère et amie. Il me semble que vous l’ayez remarqué non ? son rang est inférieur au mien mais nous parviendrons à faire oublier ce désagrément par ses nombreuses vertus. » Cette remarque m’atteignit de plein fouet ; il se disait apprécier les charmes de ma meilleure amie et pour peu je l’aurai frappé de ma cravache en plein visage pour lui ôter cette idée de la tête. Anna B. il est certain a en elle toutes les qualités qu’il faille pour se distinguer et faire un bon mariage ; on la savait raffinée, délicate et attentionnée ; quel merveilleux avenir aurait-elle avec Lord James !

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« Alors c’est tout le bonheur que je vous souhaite. Veuillez m’excuser mais on m’attend en haut et mon absence risquerait de faire jaser qui plus est si on me sait près de vous. » Folle de rage je montais l’escalier de service quatre-à-quatre croisant femmes de chambre et valets montant et descendant tenant sur le bras des vêtements et accessoires en vue du déjeuner. Comme une forcenée je sonnai Jane. L’attente me parut être interminable, le temps pour moi de passer mes nerfs sur ma coiffure devenue difficile à défaire, tout comme mon corsage et ma robe d’équitation. « Diane vous avez trainé ! A-t-on tant besoin de vous à l’office pour me faire attendre ici ! » En levant la tête de la cheminée je vis Waddington devant moi, en redingote, haut de forme et gants. Il n’avait pas pris le temps de se déshabiller en bas ou bien il avait repoussé les avances de Stanley pour se hâter de monter, laissant en plan ses nombreux invités. « Vraiment ? Vous fais-je songer à votre femme de chambre ? Comment était votre exercice, Questionna ce dernier en posant ses gants sur le guéridon, tira une chaise devant le feu qu’on avait pris le soin d’allumer avant mon arrivée. Il semblait préoccupé et dans ses pensées étudia un détail d’un de mes éventails choisi pour agrémenter ma tenue. Et il poursuivit : Le ciel semble se dégager et on peut penser que le temps se maintiendra ainsi sur toute la journée. Une ondée risquerait de contrarier vos loisirs. —Oh, j’ai appris à ne plus considérer le temps, cela ne fait plus guère parti de mes craintes. J’ai pu chevaucher avec vos cousins vers le vieux moulin et même au-delà afin de considérer les attentes de Miss Crawford. Notre promenade aurait pu se terminer sur de bonnes notes mais ce fut sans compter sur un incident en route. L’un des chevaux a perdu son fer, ce

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qui nous a contraints à écourter notre course. Et pour vous ? Comment s’est déroulée votre sortie ? Vos tantes ont-elles trouvées à s’amuser ? » Il ne répondit pas, perdu dans ses pensées. Jane entra, fit une courbette et sans un mot se chargea de mes vêtements posés en désordre sur la méridienne. Il resta silencieux, tout le temps que dura mon habillage. Je donnais des instructions à Jane quant à la coiffure demandée quand il se leva, prit appui sur le dossier de la chaise et se racla la gorge. Il se servit à boire dans mon service avant de venir à la coiffeuse et assister à ma séance de mise en beauté. « Pas trop d’artifices Jane, je la veux discrète et fidèle aux valeurs que nous voulons donner à cette maison, argua John en caressant d’un revers de main mon cou dégagé. Nous portons tous de l’attention pour ce qui est naturel et peu dompté par la nature si peu ordonné de l’homme. On pourrait ensuite me reprocher de vouloir redresser un roseau qui ne peut se briser aux caprices de l’arboriculteur. » Il retourna vers le guéridon faisant claquer le talon de ses souliers sur le parquet ; Jane de m’interroger du regard sans oser poursuivre. « Que pensez-vous d’un bandeau de satin, Milady ? » Prestement je me retournai pour étudier John debout là, fixant sa table sans rien dire. Il avait eu vent de quelque vent qui altérait son raisonnement. Pas de collier, pas de fioritures dans les cheveux, seulement cette robe rose qui se voulait ingénue assez son délicat tissu, ses discrètes pagodes et ce décolleté le plus sage possible pour dissuader tout œil averti de s’y arrêter. D’un haussement de sourcils, je fis signe à Jane de nous laisser ; de nouveau seule je piquai une rose dans mon chignon et attrapa un collier de perles. « Auriez-vous la gentillesse de me le fermer ? Celui-ci est-il assez discret à vos yeux, ou bien

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dois-je me contenter d’une croix qui m’obligerait à me montrer raisonnable jusqu’à la tombée du jour ? —Vous vous faites une bien mauvaise image de l’austérité. —Oh et je suppose que vos bigotes de Tante aurait trouvé à redire sur la mode d’aujourd’hui ! Je ne suis peut-être pas aux goûts de la cour mais en dehors de Saint-James il est bien vu d’être vêtue avec tous les artifices qu’il faille pour attirer la lumière vers soi. Je puise cette science de lady Elisabeth en personne. —Non, aucune de mes tantes n’ont trouvé déplaisant votre manière de vous vêtir, au contraire, elles ne cessent de vous encenser. Néanmoins vos précieux atouts éveillent le désir de certains qui m’est pour l’heure impossible de nommer. Cette même personne aurait trouvé à vous écrire pour vous témoigner son inclinaison. Sachez qu’il me sera intolérable de vous savoir à vilipender mon honneur par des encouragements quand vous vous destinez à être mon épouse. —Alors vous êtes bien mal renseigné. Je n’ai jamais poussé quiconque à me faire la cour et cette lettre ne représente rien pour moi. Ce n’était qu’une lettre informelle m’informant d’un défaut de présence et elle n’a pas eu de valeur à mes yeux qu’une liste de courses, une note rédigée par la blanchisseuse ! Je comprends votre agacement à la veille de notre mariage mais je ne suis pas disposée à parler de cela en ce jour. —Des domestiques rapportent vous avoir vu en sa compagnie dans les couloirs de l’office. J’aimerai penser que cette rencontre tient d’une coïncidence. Si tel est le cas, alors nous ne reparlerons pas, déclara-t-il en récupérant ses gants. Maintenant veuillez m’excuser…. »

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Il s’en alla et les larmes me montèrent aux yeux. Lady E. me faisait suivre, je l’avais toujours soupçonnée de le faire ; à présent je savais qu’elle en était capable et plus encore en sachant Lord James dans les parages. En bas, dans le petit salon, les filles m’accueillirent par des compliments, des flagorneries d’usage et Anna B. de me saisir les mains derrière au piano-forte on jouait un air d’Haendel, rien de plus glacial quand la journée se devait d’être gaie. Miss Beth ne souriait pas et avant même entendre parler Anna B, elle ouvrit la bouche. « Lord James lui a fait des compliments et maintenant notre chère Anna B ne parvient à retrouver toute sa lucidité. Je dois reconnaitre que c’est très encourageant pour lui : Anna B. reste la seule personne ici à le trouver quelconque et à ne pas laisser tomber son mouchoir sitôt qu’il passe à proximité. —Ne soyez pas si espiègle Miss Beth, il vous regarde tout autant, seulement c’est une bonne personne qui ignore les usages qu’il convient d’adopter pour attirer la sympathie de membres de la gentry comme nous autres. J’ai seulement mentionné qu’il était un peu gauche et peu regardant sur la pauvreté de mon éducation. —Cessez d’être vouloir jouer les modestes Miss Anna ! Nous sortons toutes du même moule et si nous ne sommes pas assez éduquées pour lui alors nous ne le serons pour personne, pas même pour un Lord Waddington ! Trancha beth tournant la tête vers le piano-forte. Et ne peut-on pas jouer quelque chose de plus gai ? On se croirait à des funérailles ? » Depuis mon sofa, je tendis une partition à Anna B. qui partit la transmettre à Miss Caroline Duckworth qui la récupéra sans contester. « Est-ce que tout va bien Diane-chérie ? Questionna Anna B. Tout ce monde ici donne le tournis, pour un peu on se croirait à Picadilly

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Circus un jour de foire. S’il vous reste quelque personne à saluer, faites-le nous trouverons à nous occuper sans vous, Miss Diane ! Nous songions justement à jouer aux cartes avant qu’on ne sonne le déjeuner ! » William Pitt discutait avec Lord Attenborough et sagement j’attendis mon tour, conversant sans passion avec Quincy-Stafford. Il se leva pour venir me saluer et ainsi m’arracher aux anecdotes de chasse dont savait vous ennuyer notre vieil ami. Ce dernier nous laissa et Le Très Honorable William Pitt se pencha à mon oreille. « N’est-ce pas une forme de torture de l’entendre parler de ces petites chiennes d’arrêt au nom imprononçable ? Il ne m’a lui-même pas épargné et j’ai du ruser pour écourter ce calvaire. Ne souriez pas trop ou bien on pensera que je vous fait rire, Miss Diane. Sobriété et modération sont de mises quand votre cousine Lady Julia a elle seule remplie nos oreilles telle un féroce bourdonnement de carillons identiques à ce que l’abbaye de Westminster. —c’est un fait. Elle n’a jamais su bouder son plaisir, mais on ne peut lui reprocher d’être une ambassadrice de choix pour ce qui est vu comme un Art à la française (en français) On sait l’apprécier pour ça et sa compagnie fait de nombreux envieux. On se l’arrache à Londres et sans elle, la capitale serait bien morne. —Ah, ah ! Pertinente réflexion qu’est la vôtre. Alors on peut dire que Londres vous regrette toutes deux. —Londres ou bien moi, Votre Grâce ? Il n’y a donc plus personne pour jouer aux échecs avec vous et vous soudoyer pour faire entendre raison à la mule la plus têtue de toute votre politique interne ? —Soyez rassurée, vos efforts n’auront pas été vains. Il déplace ses pions sur le grand échiquier qu’est la politique. Il a encouragé Fox à reconsidérer une proposition de loi visant à

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réduire certaines dépenses nationales et bon nombre de députés ont été contraints et forcés de réfléchir à leur vote. Il n’y aura pas de guerre en France tant que Lord James restera tranquille. » Un frisson parcourut mon dos. Ils instrumentaient ce mariage à des fins politiques. Tant que je me refusais à Lord James, Pitt avait la garantie qu’il ne ferait pas ses desseins menacés par les sursauts patriotiques d’AscotByrne. La tristesse me gagna. Et si ce mariage n’était qu’une horrible farce et si en fin de compte je n’étais qu’un pion parmi tant d’autres ? Lady E. discutait avec Sir George Campbell, ami de Waddington et non loin d’elle, Lady harriet Attenborough flattait Lady Octavia Von Waerde. Lady Paula Crawford de sourire, dévorant des yeux sa fille chérie en conversation avec Stuart Redmayne. Plus loin encore Sir Fitzroy écoutait Lord Beeckman qui lui lorgnait du côté de son épouse, l’excentrique lady Julia. Les Hockney un peu à l’écart tentaient de placer leur fille dans les bras d’un cousin Waddington. Les larmes me montèrent de nouveau aux yeux en voyant Lord Waddington sourire à Sir Cunningham. Alors je pris congé de William Pitt. Anna B. me fit passer dans le couloir et se précipita à ma suite. Elle me prit par la main pour me conduire loin des autres et m’invita à me convier. Trop bouleversée pour parler, tenant un mouchoir contre ma bouche, je hoquetais de rage. « Je crois que ce sont les nerfs. Il n’y a pas de quoi s’alarmer. Cela se passera mieux après que nous ayons mangé…. —Il est tout à fait normal de ressentir ce que vous ressentez en ce moment Die-chérie ! Ma cousine isabel Davenport a eu une crise d’angoisse à quelques heures de son mariage or il va s’en dire qu’elle était prise d’amour pour

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son aimé. Si vous ressentez le besoin de pleurer, faites-le Diane, il n’y a que moi ici. » Une larme ruissela sur ma joue. Je serrai Anna B. dans mes bras, du plus fort que je pus et laisser partir mon épreuve. Déjà je me sentais mieux et j’allais jusqu’à sourire. « Si le temps nous est favorable je compte bien vous défier au jeu de quilles. J’ai une revanche à prendre sur vous, ne l’avez-vous pas oublié ? Cette fois-ci je ne vous laisserais pas gagner. Oohhh, Anna B….j’aimerai être une petite souris pour entendre tout ce qu’ils se disent en ce moment. Sont-ils à refaire le monde ? Ou bien à parler de nous ? A l’instant j’e me tenais dans le grand salon avec Lord William et je me suis imaginée être au milieu d’eux et jouer le menuet 1 et 2 de bach, au clavecin bien évidemment. —Que c’est romantique et pourquoi ne réaliser ce désir ? Vous jouez dix fois mieux que Miss Duckworth et cent fois mieux que Miss Crawford. —Vous exagérez ! (en la pinçant au bras, ce qui la fit rire aux éclats) Je n’ai pas le talent de Miss Crawford et bach ne l’aurait pas non plus d’ailleurs. —Oh, c’est vous qui êtes piquante maintenant ! Je n’aurais pas été jusqu’à là, figurez-vous et c’est si peu digne de vous ! » Un bruit nous fit toutes deux sursauté. On se tenait là derrière nous et Lord James immergea de son sofa. On aurait pu croire à l’apparition d’un fantôme tant sa présence nous glaça le sang. Anna B. m’interrogea du regard. Elle se serait probablement levée et quittée la pièce si je ne l’avais retenue, ma main serrant la sienne fermement. « Veuillez m’excuser je m’étais assoupi, mentit-il parce qu’il n’avait rien d’un homme tiré de sa rêverie par les discussions de deux amies. Il ajusta sa redingote et ses beaux yeux

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se posèrent sur Anna B. nous allons passer à table, il me semble les entendre sonner. Me feriez-vous l’honneur de vous accompagner Miss Annabelle ? —Je….euh…. —Oui ! C’est très aimable à vous, Milord ! Lançai-je, attrapant Anna B. pour la faire se lever. En vacillant, cette dernière me lança un regard incrédule. Lord James vous accompagnera à table, Miss Annabelle, puisque vous n’avez pour l’heure de cavalier attitré. Laissez-moi vous ouvrir la porte ! » En les voyant arriver bras-dessus bras-dessous l’assistance médusée retint son souffle. Dans le regard de Lord John je n’y vis que du mépris, une rage folle qu’il ne pouvait contenir ; Lady E. s’’en apercevant prit le parti de blaguer sur le couple formé de ma meilleure amie et de cet aristocrate sans vergogne, triturant le cœur de Miss Crawford pour mieux le jeter à ses pieds. Lady Crawford ne riait pas non plus, lançant un regard chargé de reproches à Lady Harriet ellemême courroucée et cherchant des yeux Lady Amelia avala avec peine sa rage. Toutes ces vipères étaient venues dans l’espoir d’un effort de la part de Lord James. Et une chose horrible se produit : un neveu de Quincy-Stafford arracha mon Anna B. du bras de Lord James afin de rétablir la balance. Son bonheur fut de courte durée, emporté par la vague de contestataires agacés par le tempérament exalté d’Ascot-Byrne. C’était humiliant au point de vous mortifier, vous faire perdre la face. Je ressentis l’horreur dans laquelle se trouvait être mon amie et j’allais intervenir quand William Pitt eut la courtoisie de la sauver de l’embarras dans laquelle elle se trouvait être. Ce revers de fortune me fit détester Miss Crawford, cette petite ingénue, capricieuse et décidée à obtenir la main de Lord James. Et pendant tout le repas je fulminai de rage, me sachant dévisser par tout

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le monde et en particulier par les partisans de ce mariage. On devait penser que je jouais doublejeu, que je sabotais tous leurs efforts De plus pour taire toutes rumeurs accusant William Pitt de corruption je devais agir avec efficacité. Ma cible principale lady Amelia, la reine de la basse-cour et la pire de toutes. Depuis le début elle me lançait un regard noir, du genre à vous pétrifier sur la place. Pourtant étant donné la distance qui nous séparait, il aurait été mal vu que je m’adresse à elle ; alors je me penchais vers mon voisin Elton Dunley, proche cousin de Waddington par le sang, Chevaler de l’Ordre de la jarretière, et membre du Conseil Privé du roi d’assez d’influence à la cour pour faire taire les plus récalcitrants. Tous l’estimaient pour sa discrétion, ses appuis à la cour et son sens moral inébranlable. De tous ces cousins, il restait celui pour lequel j’exprimai le plus d’affection. « Milord, je crains que le comte de narbonne ne fasse pas un bon ministre de guerre et l’Assemblée attaque l’Autriche avec un ultimatum. Au point où vont les choses, il y a crainte à voir la France se doter d’une nouvelle constitution. Notre Premier Ministre ne tient pas à encourager la Chambre des Communes à reconsidérer ce problème, pourtant il en va des relations diplomatiques avec la Prusse de la Russie. Fox, le chef de l’Opposition ne tient pas à financer cette guerre qui menace et pourtant c’est le contraire que l’on voudrait me faire croire. Qui mieux que vous pourrait m’éclairer sur ce point? Qu’avons-nous à craindre de la politique de Pitt ? —Les intérêts de notre royaume se trouvent être menacés par les belliqueuses décisions de l’Assemblée. Il n’y a rien que Pitt ne fera pas pour maintenir la concurrence entre ces grandes nations d’Europe. C’est un tory qui se dit être un « whig indépendant « et il s’oppose aux

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réformes parlementaire encouragées par la Révolution françaises. N’oubliez pas qu’il a rejeté la proposition de loi en 1785. On sait qu’il voue une haine féroce aux mouvements radicaux et peu de réformateurs ne trouvent grâce à ses yeux. » Discrètement mon regard se posa sur le Très Honorable William Pitt, puis sur Lord James. Notre regard se croisa et de nouveau je me penchais vers Dunley. « Alors c’est vers les réformateurs que mon attention doit se porter, n’est-ce pas ? il ne tient pas à cette guerre qu’il sait couteuse ce qui mettrait en péril les finances britanniques et en même temps il s’oblige à faire le ménage au parlement. Comment arrive-t-il à trouver le sommeil ? —Il ne dort plus et sa santé fragile en pâtit. S’il y a un seul conseil que je puisse vous donner, Miss de Choiseul est celui-ci : éviter de côtoyer les dits-réformateurs, ils sont corrompus jusqu’à la moelle et Lord Waddington refusera de vous appuyer si vous oser aller à l’encontre de son parti. Si la politique est affaire de compromis, il vous sera demandé d’accepter celui-ci. » A la fin du déjeuner, soit en fin de journée, les filles et moi digérions dans le salon quand arriva Lord James. Immédiatement Anna B. baissa les yeux et concentra son attention sur un livre posé sur les genoux de Miss Beth. « Miss de Choiseul, s’il vous plait ! —Et bien parler sans vous émouvoir Milord ! Vous partez n’est-ce pas ? Alors nous n’avons plus qu’à vous souhaiter un bon voyage ! —Miss de Choiseul, je réitère ma demande…. —Et quelle était-elle, déjà ? J’ai oublié. » Il me fixa avec intensité. Miss Beth et Caroline suspendirent leur respiration. Mon Anna B. n’osait toujours pas lever les yeux. Entrèrent alors Lord Waddington suivit par sa

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cousine, Lady Julia, au bras de son bel éphèbe d’époux. « Oh, ils sont là ! Nous savons que nous vous trouverions ici ! Votre voiture est prête James ! Il ne vous reste plus qu’à saluer ces jolies demoiselles et prendre congé de nous tous pour retourner à votre Ecosse natale. Il est certain que vous nous manquerez James, mais vous savez que notre porte vous sera toujours ouverte ! —faites-lui vos adieux Diane, Lord James a une bien longue route avant de rejoindre Édimbourg. Et comme vous le dites Julia, c’est un long périple qui l’attend. » Lord John de nature si calme semblait accuser le coup ; l’agitation bouillait dans ses veines et s’il en avait été ainsi pendant tout le déjeuner, j’avais espéré une modification dans son attitude ; pour l’heure il n’était plus question de chevaux mais d’un regrettable et fâcheux départ pour l’Ecosse. Au moment où nous quittâmes la table j’entendis Lady Harriet rassurer lady Crawford quant à son prétendu départ. Tant d’affaires importantes le retenaient à Londres, alors pourquoi Diable partir ? Comme je lui tendis la main dans l’attente d’un baiser, Lord John posa sa main sur mon épaule comme pour mieux me retenir à lui. Et Lord James baisa ma main. « Vous nous reviendrez bien vite n’est-ce pas ? Que serait Londres sans vous ? —C’est précisément ce que nous lui avons dit, Diane mais notre James reste inflexible ma belle ! Railla Julia sur ma droite pressée de lui prendre son bras pour l’accompagner à sa voiture. Nous descendons jusqu’au pont-levis, viendrez-vous avec nous, ma cousine ? —Oui cela serait fort plaisant ! Allons donc nous dégourdir les jambes ! Miss Gerson nous accompagnerez-vous ? » Elle leva le nez de son feuillet terrifiée par le sens de ma question et elle déclina l’invitation

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aussitôt remplacée par Miss Beth qui se fit accompagner par un parent de Lord Plymouth ; notre petite troupe se dirigea donc vers le pontlevis et au bras de William Pitt, je ralentis le pas afin de me trouver être au plus près de Lord James, de lady Julia et de son époux marchant crânement devant les autres, dont les Crawford et Attenborough. « Il faudra songer à une réconciliation avec Lord Ascot-Byrne. Il a beaucoup changé depuis que je le connais et vous pouvez encore lui demander bien plus. Le parlement a besoin que vous trouviez des alliés de sa trempe, il est un des membres de l’Opposition et pas des moindres ! Sa voix ne suffit-elle plus pour ainsi continuer à le mépriser comme vous le faites ? Je vous conjure de reconsidérer les faits. Convainquez-le de rester à Londres au nom de notre amitié William ! —Pourquoi ce si soudain empressement Miss Diane ? Je ne pourrais le persuader de rester dans ce panier de crabes. Londres lui est devenu infernal. Il subit des pressions de toute part et lentement le piège se referme sur lui. en restant ici, les Crawford parviendront à obtenir de lui réparation sur le préjudice commis. D’une certaine façon il récolte ce qu’il sème. Son attitude à l’égard des Miss Gerson et Crawford fut inadmissible, vous en conviendrez ! —Il m’a auparavant confié avec beaucoup d’estime pour miss Gerson. Elle est sensible, raffinée et intelligente ! —Ah, ah ! Il vous arrive parfois d’être naïve Diane ! Ne vous imaginez pas une seule seconde qu’il l’épouse malgré tout le respect que je voue à Miss Gerson. Elle n’a pas votre talent et encore moins votre grâce, pas de solides relations capables de la hisser dans les hautes sphères de la société et cette mésalliance ne le servirait en aucune façon, excepté peut-

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être dans le fait qu’il puisse continuer à avoir un œil sur vous. —A cet instant vous me faites songer à Lady Elisabeth. —Je prends cela pour un compliment. Il n’y a pas femme plus habile pour gérer toute affaire diplomatique que Lady Hawthorne. Elle sait voir, entendre ce que d’autres ignorent ; alors quand vous parviendrez à sa maîtrise, cette parfaite aptitude à déceler les caractères des uns et des autres je vous tirerai mon chapeau. » Nous poursuivîmes jusqu’à la route au-delà du pont-levis —Lord James avait demandé au cocher de pousser les chevaux un peu plus bas pour lui permettre de se dégourdir les pattes avant de monter en voiture—, et quand la voiture se distingua au loin, mon cœur se pinça. « Alors c’est ici que nous nous quittons Lord James ! —Je n’aurai pas espéré meilleure escorte, Milady ! A présent il me faudra poursuivre seul et ne plus regarder derrière moi dans l’espoir d’y percevoir un rayon de soleil. L’Ecosse est l’une de ces régions brumeuses dont les nombreux lochs ne permettent de distinguer l’horizon à plus de dix pas devant soi. Tous mes vœux de bonheur vous accompagne, pour vous et votre futur, Miss Diane ! —Oh mais soyez sans crainte, James ! je saurais distraire ma cousine en votre absence. Elle ne restera pas un jour seule à Londres, j’y veillerais personnellement ! Déclara Julia le bras autour de ma taille. Et peut-être qui sait, à votre retour un petit héritier pointera le bout de son nez ? C’est ce que nous lui souhaitons tous ! » Il monta en voiture sans rien ajouter d’autre qu’un « Au revoir ! » général. Tous le regardèrent partir mais aucun n’éprouvait autant de chagrin que moi ; c’était indescriptible et afin de ne pas paraitre trop affectée je partis la

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première au bras de cousine Julia quand Lady Crawford m’alpagua. « Etes-vous heureuse ? Et n’éprouvez-vous pas la moindre honte pour ce que vous venez de faire ? Vous venez de ruiner tous nos efforts par votre incapacité à le satisfaire ! —Je vous demande pardon ? —Vous avez Pitt comme fer de lance ! Le seul dans ce royaume dont le recours semble être le plus judicieux ! Que nous reste-t-il à présent ? Combien de temps encore ma fille restera à l’attendre ? Or vous savez comme je tiens à ce mariage et je reste convaincu que vous avez rusé pour qu’il se montre insolent envers nous tous ! Il était facile pour vous de le mettre à genoux mais cette sordide histoire de rubis offet à Kingsley dénote un trait mauvais goût pour la miséricorde. Etait-ce encore là l’une de vos brillantes idées ? Des rubis ? Est-ce là tout ce que vaut ma fille ? —Milady, Lady Kingsley s’est bien gardée de me dire si elle avait su les apprécier ! —Cessez de tourner cette affaire à la plaisanterie ! Il aurait épousé ma fille avant que vous ne veniez mettre votre nez dans nos affaires ! C’est une chance pour vous que vous soyez promise à Lord Waddington pour qui je témoigne d’un profond respect, mais sachez que quelque soit vos efforts pour m’attendrir je n’oublierai jamais à quel jeu stupide vous avez joué ! » La robe de mariée arriva par porteur-spécial à Norwick Castle à la date du 13 au matin et toutes les femmes se trouvant sur place se hâtèrent d’en admirer l’étoffe et le délicat travail des brodeuses. Notre camériste, Mrs Trenton et son armada de petites mains firent les dernières retouches avant qu’on ne la réserve pour le lendemain. Des plus nerveuses je ne tenais plus sur place. Le soir il fut organisé un bal dans la grande salle aux milles lustres et sur le parquet

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fraîchement cirée, je tournoyais à en perdre haleine. Soudain mon esprit me joua des tours. Je crus discerner la silhouette de Lord James parmi les hommes au bord de la piste et une vague de murmures arrivèrent à mes oreilles. Beth des plus discrètes se pencha à mon oreille. « Il est ici : Il est revenu ! A croire qu’il n’a pas trouvé le chemin de l’Ecosse ! C’est notre Crawford qui va s’en féliciter ! » Mon cœur battait si fort qu’il menaçait d’exploser. Remerciant mon cavalier et fils ainé cadet de Lord Dunley je regagnais mon siège, perdue dans mes pensées. Je n’aurai su dire qui de Lord Waddington ou de Lady E. était le plus désappointé. Anna B. vint s’assoir près de moi et me tint par la main, les joues roses d’avoir dansé et le cœur palpitant. Aucun mot ne sortit de nos lèvres : par ce silence il était possible de savoir ce qui nous agitait. Il quitta le cercle de flagorneurs au milieu duquel il se trouvait pour venir proposer à Anna B. la prochaine danse. Timidement elle accepta sans que je l’eusse encouragée à le faire. Gabriel récupéra la place laissée vacante par Anna B. « Jamais lady Elisabeth ne s’est autant trompée sur vous. Vous savez qu’il reviendrait n’est-ce pas et vos avez cru moral de taire cette information. Pourquoi ? Diane, vous vous faites beaucoup d’ennemis assez pour lever une armée. Si vous me dotes que Lord James a agi de son plein gré, je vous croirez mais si tel est ce que nous pensons….vous perdrez toute crédibilité auprès des amis intimes de Waddington. —Oh sacre bleu ! Qu’ils aillent tous se faire fichent ! Et vous avec Gabriel ! Je vais me marier demain et vous me casser les oreilles avec vos histoires de politique ! Ils sont bien heureux de me solliciter quand le besoin s’en fait ressentir.

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—ne parlez pas en français au milieu de vos invités, c’est impoli ! Dans un autre contexte je l’aurai accepté mais ce soir je crains que cela paraisse incongru. » Ma gorge se noua Prestement je tournai la tête afin qu’il ne puisse pas voir mes larmes embuer mon regard. A bout de nerfs je l’étais et des plus épuisées, je pris congé de tout ce beau monde pour aller m’aérer l’esprit et puis je trouvais un endroit au calme pour contempler les étoiles audessus de cet appentis. Ce qui me réveilla fut le tapage dans le couloir ; des talons martelaient le sol, des chuchotements et le bruissement d’une robe. On venait par ici. D’un bond je me levai, ajustai ma tenue pour voir passer une silhouette féminine qui ne pouvait être que celle de Miss Crawford gloussant au bras de Lord William Beeckman. Lui de baiser le front de Lady Eugenia des plus enthousiastes. En courant je me précipitai vers la résidence principale de Waddington et ce fut Anna B qui sur le perron me héla, m’invitant à me réfugier au plus vite à l’bri de cette pluie. « Mon Dieu où étiez-vous ? L’on vous cherche depuis trois heures ! Entrez-vite ! Vous êtes trempée ! Vous nous avez fait une peur bleue ! Je savais que vous ne pouviez être bien loin, mais Lady Hawthorne est dans tous ses états et les cousins de Waddington battent la campagne à votre recherche ! Sous cette pluie battante je dois qu’ils puissent être partis bien loin ! Je dois informer Lord Waddington de votre retour….Diane, où étiez-vous donc ? —Je suis sortie prendre l’air et je suis remontée jusqu’à la salle des armes avant de me retrouver dans l’appentis sur un vieil édredon. Je sais c’est tellement stupide ! Sont-ils tous encore là ? Je veux dire à danser ? » Wilson se mit à aboyer en me voyant dans le couloir. Lui-même ne me reconnaissais pas, trempée et hirsute, sentant l’’humidité et la

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poussière. Il me prenait sûrement pour une vagabonde lui qui si souvent se faisant complice de mes loisirs. Stanley arriva à grande vitesse et envoya George cherché du linge propre et henry à la recherche de Waddington. Mais pourquoi l’inquiéter puisque j’étais revenue d’une sieste quelque peu anodine, j’en conviens, mais sieste quand même ? Et Jane arriva avant Waddington ; je l’aurai suivi jusque dans ma chambre à vive allure pour mettre un peu d’ordre dans ma coiffure et ma tenue s’il n’avait débarqué si hardiment. « John ! Je….je…je suis…. » Avec quelle violence me serra-t-il dans ses bras ? J’en fus toutes déboussolée. Il enserra mon visage entre ses mains pour me contempler et nos lèvres se rejoignirent dans un brûlant et fougueux baiser. « John c’est idiot mais je me suis assoupie audessus de l’armurerie et….j’en suis navrée. —ne le soyez pas, c’est moi qui le suis. Ces derniers je ne vous ménage pas et vous aviez besoin de quelques heures de sommeil, argua ce dernier caressant mon visage tout en me maintenant contre lui, front contre front. J’ai eu tort de vous brusquer l’autre jour. Vous n’avez jamais rien eu à vous reprocher, mais la jalousie m’a fait perdre mon discernement. Je suis jaloux et il me faudra apprendre à vivre avec quand j’aimerai que ce sentiment soit tu à jamais. J’ai la chance inouïe de vous avoir près de moi et je crains de tout gâcher en agissant avec emportement. —Oh, John ! Je vous aime de tout mon cœur ! N’en doutez jamais ! » En arrivant dans le salon, alors que les derniers danseurs s’exhibaient sur la piste, je fus accueilli par Cousine Julia, animée par un vif soulagement accentué par sa consommation de champagne. Elle baisa mes lèvres, trop grise pour déclarer autre chose que des grognements mi-amusés, mi-intrigués.

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« Et là voilà ! Celle que l’on pensait perdue ! Déclama Lord James en brandissant un verre dans ma direction. Je porte un toast à votre retour, Miss de Choiseul ! —Il a un peu abusé de vin et de champagne, murmura Julia retrouvant toute sa lucidité. Je lui ai pourtant dit de se méfier des mélanges mais…. —Où étiez-vous cachée qu’il faille mobilier toutes les troupes ? —Comment allez-vous Milord ? On dirait bien que le vin vous monte à la tête au point de vous rendre plus arrogant que vous ne l’êtes au quotidien ! —Hum…vous pensez bien dire. Je discutais avec votre charmante cousine pendant que vous courriez la campagne et cela m’affecte que vous ne m’ayez avoué la vérité sur lady Paula Crawford, déclara-t-il faisant couler le contenu de la carafe dans son verre. Elle ne fait guère d’effort pour dissimuler ses projets mais je ne peux pas penser qu’elle puisse vous menacer ainsi….Ce verre est pour vous Miss Diane, ainsi vous serez moins dédaigneuse. » J’acceptai le verre, le sourire aux lèvres. Arriva Lord Beeckman qui déposa un baiser dans le cou de son aimée. Il prit chaise près du fils de Dunley. Ce que j’avais vu au-dessus de l’armurerie inverserait la courbe de l’histoire. « Alors quoi Miss Diane, dois-je continuer à vivre dans l’ignorance quand votre charmante cousine manifeste plus de constance envers moi ? Ses menaces prouvent qu’elle est plus aventurière que je ne le crus. » Je sursautai en entendant le mot « aventurière » ; sa fille, la très exemplaire Miss Crawford avait une liaison avec Lord William Beeckman, marié à ma cousine par alliance ; le scandale éclabousserait à coup sûr nos deux familles si cela se savait. Alors mieux valait que cela ne se sache pas. les lèvres resteraient

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scellées pour éviter d’affliger de grandes souffrances à Lady Julia et son cousin qui dans quelques heures serait mon époux. Lord James s’assit près de moi et orienta sa chaise de telle sorte que je ne pouvais échapper à son regard. « J’aimerai vous parler de mes projets. Fitzroy se plaint le premier de mon caractère qu’il juge exécrable mais venant d’un tel homme apposé, méticuleux et ambitieux je ne peux que m’incliner, déclara-t-il le sourire aux lèvres, jamais je ne l’avais trouvé plus enjoué que ce soir-là. Il m’encourage d’investir dans des banques. Depuis que Pitt cherche à réduire la dette publique par ses taxes versées dans un fonds ; et ce même fonds se fructifie, le gouvernement va certainement avoir recours à un nouvel emprunt pour financer cette guerre que l’on sait imminente, excepté si le Prince George succède à son père et destitue William Pitt de ses fonctions. —Absurde idée James ! Je parle de ce Prince partisan de Charles James Fox tout comme vous ! Et puis il a été instauré une loi sur la régence passée en février 1789.Votre incorrection a une élection de retard. —Ah, ah ! Rien ne vous échappe Miss Diane ! —Absolument rien ! (en me penchant vers son oreille) Pas plus tard que ce soir j’ai été témoin d’une atroce scène et comme nous en sommes aux confidences….(et je me calai au fon de mon fauteuil) Votre pardon auprès de Pitt ainsi que l’absolu renoncement à vos délires de réformes pour ce secret. —Alors ce secret doit-être un secret d’État pour ainsi m’extorquer certains de mes attributs ? » Sans le lâcher des yeux, je fis tournoyer le verre de vin devant mes lèvres. Des rires nous parvinrent ; les filles s’en revenaient de la salle de danse jouxtant cette salle baroque aux grands

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miroirs constitués de tables et d’autant de chaise, de confortables méridiennes et de divans pour satisfaire la fatigue des danseurs. Il me dévorait des yeux, s’arrêtant sur mes lèvres dévoilées et ce sourire sournois. « Peut-être n’êtes-vous pas homme à octroyer votre pardon si facilement ? On m’enterrera sûrement bien avant que vous ayez pris sur vous cette querelle d’enfant gâté. Alors je retire ce pacte pour vous abroger de cette dette envers moi. —Non, je….votre prix est élevé et l’ennui est que si l’offre est acceptée je ne peux en discuter le prix. Alors j’accepte ce prix à la condition que vous me receviez chez vous, officiellement comme étant votre confident à défaut d’être votre galant. —Mon confident ? Dois-je vous rappeler qui l’on marie demain ? —Et dois-je vous rappeler que je n’ai nul besoin de me faire pardonner de votre Premier Ministre ? Vous ignorez ce que j’endure comme épreuves et….vous le traverserez avec moi Diane, quelques soient le chemin que vous avez décidé de prendre. Votre secret sera bien gardé si vous me donnez satisfaction. » Froidement je posai le verre sur le guéridon pour me lever à la vue de Waddington. Le bal terminé, les hommes poursuivraient leur soirée de leur côté et nous autres, femmes du nôtre ; ma cousine Julia avait tout organisé en étroite collaboration avec Anna B, Miss Beth et Miss Caroline. On devait se grimer et sortir festoyer chez une vieille connaissance de Lady Julia pour une soirée qui se voulait mémorable. Nous étions toutes aux couleurs de l’Inde et là-bas ce fut un réel dépaysement. On fuma un peu de chanvre et tout parut irréel. La nuit sembla s’étier dans un impressionnant kaléidoscope d’odeur, de bruits, de visages ; impossible de discerner le réel de ce qui ne l’était pas. A cinq

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heures du matin, il nous fallut rentrer et n’étant plus en état de mettre un pied devant l’autre je me laissais porter par Anna B. et cousine Julia. Me mettre au lit fut une épreuve et me le lever fut pire. Nous étions le 14 avril. J’avais tellement attendu ce jour….pour tout gâcher par une effroyable gueule de bois. Lady E. me tira du lit aidée par Mrs Parks. Ma Mrs Parks et trois autres femmes de chambre prête à me redonner des couleurs. Il était évident que mon état plus que ma sortie de la veille contraria lady E. qui ne tint de reproches peu flatteurs dont je ne pouvais comprendre un traître mot, le cerveau réduit à l’état de passoire. Mes demoiselles d’honneur se tenaient dans le couloir et toutes poussèrent des OOHHH en me voyant arriver. Anna B. en pleura d’émotion. « Que vous êtes jolie ! » ne cessai-je d’entendre autour de moi ; le moindre bruit et la migraine revenait de plus bel. La tête dans un étau je pris place dans la voiture destinée à la cérémonie et devant laquelle je manquais de choir de tout mon long. Lady E. montée avec moi souriait plus que de raison et moi de songer à une bonne nuit de sommeil. Le cortège se trouvait être arrivé avec nous et aidée par toutes les bonnes âmes je fis mon entrée dans la cathédrale de la ville natale de mon aimé. Le chœur composée de castra me colla de frissons ; des voix mélodieuses sorties tout droit de la gorge d’angelots. Tout ce monde venu pour la noce m’impressionna, tous ses regards convergeant dans ma direction me tétanisaient et devant l’autel John rougissait et souriait à la fois. Etait-ce bien réel ou étais-je encore sous les effets de la drogue ? Le pasteur mit le temps qu’il fallut pour me maintenir éveillée et après avoir échangé nos vœux, John me glissa la bague au doigt C’est là que je fondis en larmes, incapable de me contrôler. Un torrent de larmes et j’entendais déjà Lady E.

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crier au scandale. En sortant de l’église au bras de mon époux, sous un tonnerre de Hurrah ! je pris conscience d’être mariée. « Comment étais-je Anna B ? Comment étaisje ? —Vous êtes parfaite ! Vraiment ! » Elle s’occupa de mon voile et au bras de Lord John je remontais en voiture pour Norwick Castle. Là-bas tous les domestiques nous accueillirent en une haie d’honneur ; tout c’était passé si rapidement que je ne pus dire si je dormais encore ou si j’étais bien éveillée. La cérémonie dura une éternité pendant laquelle nous reçûmes les compliments de tous nos amis. Et quand Lord James vint pour m’embrasser, le réveil fut brutal. « Tous mes vœux de bonheur, Lady Waddington ! Je vous souhaite de connaître tout le bonheur que vous méritez ! —merci à vous, Lord James….merci du fond du cœur… pour votre gentillesse. Et je vous souhaite de connaitre en retour ce bonheur ! » Il s’éloigna sans un sourire. Etait-ce ça que l’on ressentait après ? Et cousine Julia de me serrer dans ses bras avec fougue. « Vous êtes maintenant officiellement ma cousine et mon devoir sera celui de veilleur sur vous ! Vous avez été parfaite Diane-Chérie ! Vraiment parfaite ! Je pense dire que Lady Hawthorne est très fâchée contre moi. Elle ne m’adresse plus la parole rapport à notre petite soirée amicale de cette nuit. Désormais vous pourrez l’envoyez promener si elle vient à vous chauffer les oreilles et le plus tôt sera le mieux. Votre fortune et votre rang supérieurs aux siens vous permettront de ne pas y regarder à deux fois ! Oh, regardez ! C’est lady Octavia ! Attendez-vous à ce qu’elle vous prenne la jambe une petite heure au moins. Maintenant qu’elle s’est trouvé un soupirant, elle va s’empresser de l’épouser celui-là pour se garantir une seconde

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fraîcheur ! Oh, ma tante ! Justement nous parlions de vous…. » Le temps étant au beau fixe, les valets servirent le vin d’honneur sous les grandes tentes disposées dans le parc ; ce fut alors un défilé de beaux costumes et de somptueuses robes et coquets chapeaux ; un magnifique tableau digne de Fragonard ou de Poussin et j’avais une telle assemblée ne fut donnée de voir et je figurais au milieu de ces belles figures, dotée d’un titre ronflant et d’un époux comptant parmi les plus grandes fortunes du royaume. « Comment doit-on vous appeler maintenant ? Votre Grace ? Son Honorable Lady Waddington ? Questionna beth très enjouée, assise près de moi sous cette tonnelle. Ah, ah, ah ! Si vous aviez vu tous ces villageois massés autour de la cathédrale ? Ils se pressaient pour vous apercevoir et partout l’on racontera que vous étiez la plus jolie chose qu’il fut donné de voir dans tout le comté depuis la création du monde ! Vous faites beaucoup d’envieuses vous savez et si vous n’entendez rien au compliment, je me glorifie d’être votre amie et pas des moindres ! —Oui ils étaient tous très pressés de vous voir ! ET Mrs Stevens ne cessait de dire que votre beauté surpassait celle d’Aphrodite, la déesse de l’amour ! Elle fut très loquace à votre sujet soulignant le fait qu’à présent il faille vous témoigner plus d’attention car le titre de Duchesse du Comté de Berkshire oblige ! —voyons Miss Caroline, avant même d’être une Duchesse, Sa Grâce était une délicieuse Comtesse de Choiseul ! Renchérit Anna B. outrageusement fixée par Charles Bickford n’osant l’aborder bien qu’il en brûlait de désir. Et pour nous autres membres la gentry, Lady Diane restera à nos yeux une amie dont on ne peut profaner sa noble origine !

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—Miss Anna B, Mr Bickford vous enseignera l’art du discernement ! Il ne cesse de vous regarder et ce, depuis plusieurs jours sans oser vous aborder. Nous savons tous que toutes les possessions des Cunningham lui reviendront par substitution héréditaire et deux milles livres de rente, assez pour satisfaire les ambitions de votre père et pour lui, achever sa promotion sociale. Vous aurez l’un et l’autre tant à gagner par ce mariage qu’il serait stupide de s’en priver ! —Moi et Mr Bickford ? Avez-vous perdu la raison Die-Chérie ? Il n’a aucun goût pour l’épargne et il est si insouciant comme tous ces gentlemen constituant l’entourage de Lord Ascot-Byrne ! Il est certain que les Cunningham sont fortunés mais face aux réalisés financières il m’est tout à fait impossible de lui prêter la moindre attention ! —Et puis vous oubliez que Lord James en personne lui a déjà brisé le cœur ! C’est à peine sil elle s’en remet que vous vous empressez de lui trouver un autre soupirant ; certes, plus modeste mais pas moins attaché aux AscotByrne. Et puis lady Crawford n’a nulle intention de nous voir graviter autour de la riche demeure palladienne de son futur gendre. Elle méprise les membres de la gentry dont les revenus ne dépassent pas quatre mille livres au bas mot. C’est amoral de sa part, mais il en est ainsi convenu dans sa Société ! —Et même si je le voulais Lady, il ne me plait pas ! Il a ce je ne sais quoi de très vulgaire ! On le dirait sorti de son lit et nos avis divergent sur presque tous les sujets ici abordés. Mon père jamais ne consentira à ce qu’il me fréquente quand bien même il doit hériter des Cunningham. Laissons-le à Miss Caroline Duckford qui se plait à l’entendre parler de poésie et d’affaires judiciaires. »

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Et je fus surprise de voir Lord James près du Très honorable Ce fait piqua notre curiosité, leur relation piqua la curiosité de tous ici réunis. « De quoi parlent-ils ? » Entendis-je près de moi. « Pensez-vous qu’ils trouvent à se réconcilier ? », « Non cela ne se peut ! Lord James est si compliqué dans ses relations ! », « Ainsi donc il fait preuve de mesure. Surprenant de sa part, vraiment surprenant ! » Plus tard j’attrapai le bras de William Pitt pour le serrer tout contre moi. « Je suis comme toute ici, je brûle de savoir ce que vous disiez à Lord James quand tous les regards se doivent de m’observer ! Vous me volez la vedette, milord ! Votre charmant frère, Comte de Chatham me plait beaucoup et il semble être très à son aise ici, on pourrait le croire habitué à pareille tumultueuse presse mondaine, étourdissante et semblable à celle que l’on trouve dans les bas-fond du Regent Park. —Mon frère et moi sommes vos obligés Milady, il n’’aurait pas renoncé à venir pour tout l’or du monde quand il a su que Waddington se mariait avec la délicieuse et piquante Comtesse de Choiseul, celle la même qui a œuvré pour ne pas gâter mon enthousiasme à plaire à la majorité des sujets du Roi. » En guise de réponse je levai un sourcil et dissimula ma bonne humeur derrière une moue faussement chagrine. « Vous n’êtes pas si impopulaire que vous le pensez ; la presse écrite reste unanime à votre sujet. J’aurais tort de taquiner le grand et illustre Chancelier de l’Echiquier et membre du Conseil privé. Ainsi ce n’’est pas à vous qu’il convient de faire amende honorable, je doute que ma sagesse a elle seule suffise à taire les accusations portées sur vous et concernant une certaine Lagy K. Saluez le concours de Lord

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James qui a su étouffer dans l’œuf ce scandale naissant. —J’ai bien peur de ne pas tout saisir. —Son départ pour l’Ecosse était une ignominie dont il n’aurait pu se lever sans y perdre quelques plumes et s’il n’avait assisté à ce mariage, tous auraient pensé que vous aviez joué un abject rôle dans ce départ ; et par le plus grand des hasards j’appris que la Banque d’Angleterre ne parvenait à couvrir son déficit. Il ne me fut pas difficile de convaincre Fitzroy de convaincre son ami d’investir dans ce fructueux commerce. Il a le sens des affaires et jamais ne misera sur un mauvais cheval. —Vous êtes fin stratège. Il me faudra….apprendre à vous craindre. —Je suis Française ne l’oubliez pas et centriste. S’il vous plait de m’imaginer attachée aux idées de votre parti, vous vous en trouveriez déçu. ! » Avec fierté je tournai les talons, le laissant méditer sur tout ça ; avant de passer à table, il me fallait accomplir une dernière chose auprès de Sir Fitzroy que je trouvais être au milieu des baronets et de Lord Attenborough sans attendre, je le leur arrachai pour le conduire vers le muret. William Pitt et Lord James réconciliés, il me fallait arriver à écarter lady Attenborough de Lord Ascot-Byrne ; ses oreilles pendaient un peu trop et il n’y avait rien qu’elle ne gardait secret, elle en était incapable —j’allais devenir sa cible favorite, la source de toute tapage et elle allait s’en donner à cœur joie en insistant comme elle le faisait auprès de Lady Cunningham qu’elle pensait être à sa merci—, et comme plus personne ne pouvait médire sur les méthodes radicales de Pitt pour séduire Kingsley, il me fallait faire tare cette pintade toujours prête à détaler en agitant ses oreilles à la façon des ailes de ces grands volatiles. Sans

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avoir à la regarder je savais qu’elle m’observait avec une certaine fougue proche de l’adoration. «J’ai la tête dans un étau….et cet ensemble qui joue me donnerait presque la nausée. Le redressement des finances en Angleterre au sorti de la guerre d’Indépendance de l’Amérique est un sujet qui se devrait d’être sur toutes les lèvres tout comme une éventuelle législation pour faire taire les réformateurs au Parlement. N’êtes-vous pas de cet avis, Sir Fitzroy ? Il me fixa de ses grands yeux de chat et comme tous les félins d’un coup de patte il pouvait vous avoir. Comme je l’avais présagé arriva Lady Amelia et sa horde de cajoleurs qu’elle me remettait comme une sorte de tribu ; une majorité de baronets sans prétentions qui cherchaient à gagner en prestige en constituant mon réseau. Après ses ronds de jambe et ses flatteries, elle prit mon bras, comme si nous étions de vieilles amies de pensions —une façon de prouver à ce beau monde son attachement pour ma personne et sans même calculer Fitzroy elle me parla de banalités d’usage—, il me fallait la mettre au diapason et avant même que je puisse ouvrir la bouche, John se trouvait être là, s’empressant de mettre de la distance entre elle et moi. « Ma Dame, puissé-je avoir l’honneur de vous conduire auprès des Ducs de la Maison d’Hanovre ? Je considérerai comme une faveur des plus extrêmes que vous passiez votre temps en compagnie de ces illustres membres de la cour ! » Le repas fut long, morne et ennuyeux ; les discussions tournaient autour du temps qu’il faisait et mon voisinage fut des plus désolants. On ne pouvait froisser la bienséance et s’en tenir à son rang sans jamais se dévoiler. Près de John, je trouvais à me divertir : il peignait un portrait assez fidèle des personnalités ici rassemblées et avec délicatesse il envoyait des

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pics à son illustre voisin et cousin, le Duc d’York et d’Albany qui avec le Duc de Kent et stratheam nous fit l’honneur de sa présence ; ainsi que le Duc de Cambridge et la Princesse Charlotte, encouragée par tante Octavia à venir déjeuner à Norwick Castle. « Votre épouse est charmante, il faudra l’emmener à la Cour le plus souvent possible ! Nous manquons cruellement d’esprit français comme on trouve à le penser par ici et votre présence pour un peu nous ferait oublier les tribulations de ces épouvantables révolutionnaires dont les idées fleurissent dans toute l’Europe. —Le Temps des Lumières n’est pas tout à fait révolu, Votre Excellence et… —Mon épouse n’oppose aucune objection à votre absence de divertissement et elle ne manquera pas de séjourner à Windsor, ou à Kew si le devoir l’y oblige, déclara-t-il en serrant ma main dans la sienne. Elle ne saura renoncer au bonheur de vous être aimable, Frederick, d’autant plus qu’on sait votre épouse des plus sagaces, étant la fille du Roi de Prusse. Cette situation matrimoniale devrait quelque peu atténuer es penchants réformateurs. —Allons donc ! La situation restant des plus tendue avec la France pourrait s’amoindrir par cette possible alliance. Votre tante, lady Octavia Von Waerde lui fera une parfaite chaperonne et en tant que femme censée, votre jeune épouse ne manquera pas de se distinguer parmi nous autres. —Nous en serions flattés Frederick, cette alliance est à considérer. —Et qu’est-ce notre Premier Ministre en pense ? Aurait-il manifesté le souhait de la garder près de lui à Westminster ? J’entends dire dans les couloirs de Windsor et de Saint-James qu’il passe plus de temps à Norwick Castle qu’à sa résidence de Downings Street ! La faute

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incombe aux vertus de notre charmante Lady Waddington ! » Il n’était pas assez éloigné pour entendre parler Frederick, Duc d’York et d’Albany ; ce dernier leva le nez de son Porto pour tendre l’oreille à la réponse de mon époux. Le sourire gras et amusé des Ducs de Kent et de Cambridge affectait le jugement de ce dernier ; lentement ma main s’éloigna de celle de John. « La Maison d’Hanovre devrait savoir que notre Chancelier de l’’Echiquier a joui longtemps d’une éducation rigoureuse auprès du révérend Edward Wilson avant d’entrer au Pembroke College Cambridge sous la tutelle de George Pretyman. Par conséquent il n’y a pas d’ironie dans le fait qu’il dispense son savoir à Norwick Castle où les esprits les plus exaltés s’en trouvent être assagis. Sa Grace, Lady Hawthorne est la preuve fondée qu’on puisse conjuguer beauté et matière dans un même ensemble. Inutile de taire plus longtemps ce que ce mariage inspire. —Alors Pitt saura se montrer frugal et sera vous dispenser de son savoir en matière de politique ! Renchérit le Duc de Kent gonflant la poitrine. Il nous faudra porter un toast à son intronisation, puisse-t-il porter ses fruits ! » Mes yeux se posèrent sur mon époux. Dieu que je l’aimais ! Ivre de bonheur je pouvais l’être. Ma main se posa sur sa cuisse. Nos regards s’embrassèrent et il me tardait de consommer le mariage ; d’être à jamais sa femme dans la chair et dans le cœur. Oui, il me tardait d’être sienne. Le repas terminé, je fus soulagée de quitter la grande salle de réception pour glisser vers William Pitt et ainsi le mettre en confiance, quand la Princesse Royale Charlotte escortée par sa dame de compagnie de la Chambre privée, tante Octavia, arriva affichant un large sourire.

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« Je crois que je dois vous présenter mes félicitations Lady Waddington ! Vous avez su gagner le cœur de mes frères et on m’a informé de votre amitié avec Lord Ascot-Byrne pour qui s’attache un profond attachement. Il est ami de mon frère, le Duc de York comme vous le sait et ce dernier ne porte guère William Pitt dans son cœur pour d’obscures raisons, ce qui me pousse à solliciter votre clairvoyance. Non ! Ne vous prosternez pas à mes pieds comme une vulgaire dames d’atours ; vous êtes en ce jour mon égale, ma cousine par alliance et la plus fieffée des Duchesses si j’en juge mon expérience. Il vous faudra apprendre à me regarder dans les yeux et parler sans crainte. Installons-nous dans un endroit plus tranquille si vous le voulez bien ! » Les valets nous ouvrirent les portes d’un salon et la Princesse Royale se fit servir un verre de Gin en guise de digestif. « Je ne peux me résoudre à perdre l’estime de votre époux car il est sage et estimable en actes et en pensées mais on me fait savoir le différend qui les opposent. Lord Ascot-Byrne d’un tempérament fougueux et peu orthodoxe doit rallier à toutes vos causes, doit s’unir à votre maison en fréquentant vos gens et vous devez le convaincre de se marier ; non pas avec cette Crawford, dépourvue du moindre intérêt mais à une femme de noble naissance qu’il vous faudra choisir afin qu’elle sache le contenter de toutes les façons qu’ils soient et…. —Il refusera Votre Altesse ! —Comment en êtes-vous si sûre ? Ne l’avezvous pas convaincu de se réconcilier avec William Pitt ? Il vous a écouté quand nous le pensions assez vaniteux pour refuser toute alliance avec ce dernier ! Il vous écoutera encore si vous le sensibilisez à votre opinion. Lady Octavia dit qu’il aspire à une certaine passion en votre compagnie. Est-ce exacte Milady ?

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—Assurément, Votre Altesse ! Il manifeste tous les signes d’une parfaite soumission. Ma délicieuse petite nièce a de nombreux atouts pour faire pencher le plus récalcitrant des roseaux en direction d’une parfaite rose aux pétales immaculées aussi fraîches que la rosée du matin. Il ne peut nier son inclinaison pour notre Lady Diane et cela le rend vulnérable. Il fera un parfait auxiliaire, Votre Altesse ! —C’est précisément là où je veux en venir. Il est fortuné, riche et très bel homme ! Ma mère est convaincue qu’il n’a pour Waddington qu’aversion. Il ne le fréquente que parce qu’il y est contraint et que son attachement pour le Berkshire ne se porte que pour les domaines royaux, le palais de mon père et les chevaux de Waddington célèbres dans tout le royaume. Il vous sera assigné un titre en plus de celui de votre époux ; un titre qui vous donnera accès à mes appartements où nous pourrons converser sans passer pour des intrigantes. Je vous aime déjà comme une jeune cousine et je sais que vous ne me décevrez pas. » Concernant Lord James je savais que penser de cette situation ; concernant tante Octavia, le pire restait à craindre. Sous ses airs de frivole femme aux allures de jouvencelle, elle aspirait à la pire des méfiances, œuvrant dans l’ombre pour le compte des Princesses Royales. Derrière son insouciante légèreté, Lady Octavia avançait avec prudence en obtenant de chacun tout ce qu’elle voulait en échange d’une audience auprès de la reine Charlotte ou de ses filles. La fatigue me donna froid. Or comme la pluie tombait drue sur la compagne, je demandais à ce qu’on me rapporta de quoi recouvrir mes épaules. Cette dernière arriva dans les mains de Miss Crawford envoyée par sa mère vraisemblablement pour satisfaire à sa curiosité de matrone, acculée et réduite au simple rang de Chevalier. Malheureuse femme que cette

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dernière, obligée de mendier un peu de ma compassion pour interférer auprès de Lord James. « Votre mariage est des plus somptueux, Votre Grace ! Toutes ces fleurs ! Et cette musique… On se croirait un peu au Paradis ; du moins c’est l’idée que je m’en fais. On n’en parlera encore des années durant et je viens vers vous pour supplier une requête des plus personnelles. Il s’agit de Lady Amelia. Nous ne sommes pas en bon terme ces derniers temps et…en tant que loyale et vieille amie, j’aimerai que vous interagissiez en ma faveur. Elle dit posséder des informations sur moi et une certaine personne, des témoignages selon elle qui nuirait à ma réputation. Or…. —Vous n’avez rien à vous reproché n’est-ce pas ? Vous savez qu’elle parle sans cesse et pas toujours de façon intelligente. Ce qu’elle aurait vu ou entendu est de son seul adage. C’est une femme de qualité certes mais pas exempte de tout reproche et si vous n’avez rien à vous reprochez, alors faites-moi grâce à l’économie de vos craintes. J’allais passer au salon, me rejoignez-vous ? » Elle se perdit dans ses pensées, triturant nerveusement sa manche de dentelle. Cet ange avait rencontré le Diable vêtu des atours et des attraits du beau William Beeckman et m’empressant de vouloir rejoindre les autres, je l’interrogeai du regard, voyant combien elle souffrait de s’être montrée si imprudente. « J’aimerais avoir votre opinion sur un sujet. Vous conseillez les autres avec franchise et pragmatisme or s’il venait que vous aviez vent d’une fâcheuse histoire mettant en scène une jeune femme compromise auprès d’un homme marié. Quel pourrait être votre conseil le plus habile ? —Et depuis quand remonte cette liaison ? Lady Eugenia, vous pouvez parler sans crainte,

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vous aurez mon soutien s’il m’est possible de vous l’apporter. Pour vous éclairer, il me faut nombres de détails plus ou moins pénibles à divulguer mais nécessaire à l’opinion que je me ferais de cette sordide histoire. —Je les rencontrai il y a plusieurs saisons de cela ; précisément après le retour de Lord James de Bath. Nous étions fiancés l’un à l’autre, mais si vous tenez à connaître la vérité, cet homme m’est apparu accompagnée de son épouse et….je me suis laissée prendre au jeu de la séduction. Cependant toutes les femmes s’adonnent à pareil distraction ! Sont-elles pour autant blâmables pour leurs actes ? —Cela dépend de la finalité de vos actes. Avez-vous consommé avec cet homme ? —Oui mais il m’a dit que personne ne le saura jamais. Il m’a juré que tout resterait entre nous ! Mais son épouse n’ignore rien de ce que nous avons fait. Elle sait tout de notre aventure et elle n’a pour moins aucun transport, c’est à peine si elle me remarque. Je l’ai entendu dire que son monde était différent du mieux ; or nous sommes toutes deux investis par les mêmes désirs. —Mais vous aimez le même homme ! Coupai-je, persuadée qu’elle le nierait afin de se préserver du scandale à venir. Perdue dans sa réflexion, elle osa un sourire avant de s’écrouler dans un fauteuil. « Si je l’aime ? Il est aimable envers moi, il a toujours su se montrer affectueux mais il y a Lord James que j’aime de tout mon cœur ! La première fois j’ai su qu’il serait l’homme de ma vie, celui qu’on me destinait et puis….il s’est mis à en aimer une autre. J’ai éprouvé de la jalousie pour cette fois, puis ce sentiment s’est transformé en elle au fur et à mesure qu’on me rapportait son penchant pour cette rivale que personne ne pouvait vraiment nommer. »

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Mon cœur se pinça en entendant cela ; elle me détestait plus que je ne la haïssais. Nous aurions pu en rester là mais au fond du gouffre, lady Eugenia vint me chercher persuadée que je la sauverai du déshonneur dont lequel elle se trouvait être. Ses yeux bleus descendirent sur ma gorge d’où je ne pouvais taire cette respiration devenue difficile ; le rose colora ses joues et les larmes bordèrent ses yeux de chat. Si Lord James l’avait aimée, ce que je crus possible ; il ne ressentait plus rien pour cette si parfaite Crawford dont le nom seul m’avait tant torturé des nuits entières. « Et que sait de vous Lady Améliia ? Vous aurait-elle surpris ici ou ailleurs ? —Ses yeux sont partout et elles a des délateurs dans des endroits improbables. Je ne peux pas faire un pas sans que cette vipère ne soit dans les parages. Elle sait que je me suis affreusement mal conduite et il est possible qu’elle en fasse allusion à votre époux ou bien à vous-même, ce qui me causerait grand tort. Ma mère couverte de honte me chassera de sa maison et tout ce qu’elle s’est évertuée à ériger depuis toutes ses années sera réduit à néant pour mon inclinaison pour cet homme. —Vous pourriez me révéler son identité Eugenia….ou pas. Lady Amelia se gardera bien de venir me trouver. Quelque soit cette personne, elle a tout intérêt à garder cette information secrète pour mieux l’utiliser à bon escient le moment venu. C’est pour cette raison que vous devez vous confier à moi et ne pas craindre de moi, une éventuelle fuite. Tout secret sera parfaitement scellé. —Il s’agit de votre cousin, lord Beeckman ! » Elle attendit une réaction de ma part. Rien ne vient. Elle devait penser que j’accusais le coup. Le jour de mon mariage, Lady Eugenia venait s’ouvrir à moi sans tenir compte de mes émotions ; peut-être me croyait-elle hermétique

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aux sentiments de félicité connu des jeunes épousées ? Etais-je une veuve au crépuscule de sa vie capable de faire preuve de retenue face aux complications sentimentales d’une demoiselle condamnée à l’opprobre et pour qui je manifesterais la plus élémentaire des compassions ? au moment où j’allais ouvrir la bouche, la porte s’ouvrit sur notre majordome annonçant par préséance le Duc de Kent. La journée allait toucher à sa fin et les filles rendues ivres par le champagne et tous ses galants à leurs pieds ne se soucièrent plus de moi coincée entre un Duc et un autre à qui il me fallait faire des compliments à défaut de pouvoir m’exprimer ouvertement, laissant ce privilège à mon époux bien plus familier à cet exercice. Arriva bien vite le fameux bal, tant attendu de tous. Danser me permettrait de respirer un peu, de m’éloigner de ce simulacre de cour avec tous ces cérémoniaux et cette étiquette qui pour un peu me gâcher l’existence. La première je l’offrais à mon époux comme la coutume l’exigeait et la seconde fut pour le Duc d’York et d’Albany qui depuis le début me dévorait des yeux. Etourdie par le champagne je retournai donc m’assoir talonnée de près par cousine Julia. « Le Duc d’York est un gros vicieux, il n’a pas son pareil pour dévisser les jeunes femmes qu’elles fussent mariées ou non ! Lord James est à côté et demande à vous voir mais pas maintenant, car tous les regards sont braqués sur vous. Je lui ai fait savoir que vous étiez fort occupée mais il m’a parlé d’un pacte que vous auriez passé ensemble et il tient à ce que vous l’honoreriez en retour. Que c’est charmant ! Le soir de votre mariage, il vous rappelle à vos bons soins ! Quel message avez-vous à lui communiquer? Dites et je me fais votre messagère !

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—Dites-lui qu’il vienne me trouver en personne. De toute évidence ma place se trouve être ici et non pas dans un salon d’où je ne peux observer tout ce beau monde à ma guise. Oh ! Et je vous fais savoir qu’une certaine sait que vous savez pour votre époux et qu’une autre mal avisée à en possession cette information. Libre à vous de mettre un terme à cette farce dont Lord John ne pourrait souffrir ! —Que cette personne se rassure, je maitrise la situation. Suis-je ou non votre cousine, Lady Julia Beeckman ? Ce soir vous dormirez sur vos deux oreilles, ma chérie et plus tard vous m’en remercierez ! » Il ne vint pas. il me laissa attendre et une fois le bal terminé, Waddington me fit chercher. Nous partions pour Londres plus tôt que prévu. Les malles chargées dans les voitures, il fut question de me vêtir pour les circonstances et des plus fébriles, je ne savais à quel saint me vouer. On me présenta une robe verte de promenade mais au dernier moment je voulus la rouge velours avec du renard au col plutôt que le faisan fixé sur la précédente. Il me fallut saluer tout le monde et fort heureusement tous s’étaient rassemblés dans la galerie d’armes ; ainsi mon départ ne se ferait pas allongé ni dans le temps ni dans l’espace. Mon seul regret fut celui de ne point voir Lord James. On m’aida à monter dans la berline et les larmes aux yeux je les invitais à nous revoir à Londres. CHAPITRE 4 Notre Lune de Miel en Ecosse dut excitant si l’on oublie les nombreuses heures passées en voiture. S’il y a bien un souvenir que je dois garder de ce séjour là-bas c’est incontestablement la gentillesse de ses autochtones des plus affables et toujours à se

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plier en quatre pour satisfaire à vos moindres besoins. Ces gens sont aimables, amicaux et d’un tempérament généreux. Après avoir traversé les terres baignées dans la brume et segmentées par de nombreux lochs, on arriva à destination tels les héros d’un roman gothique ; lui mon époux dans sa longue redingote noire et haut de forme de même matière, si impeccablement mis et forçant le respect de ses pairs par son légendaire charisme et moi son épouse, cette Petite Comtesse Française débarquant dans son Saint Domingue natal pour se fondre dans la masse des Britanniques avec une certaine désinvolture proche de l’effronterie et de la provocation. Les gens du vieux château — niché au-dessus d’un loch contrastaient fort avec les riches demeures palladiennes et de style baroque de Lord Waddington— nous accueillirent dans leur dialecte, une sorte de cockney incompréhensible pour qui ne le pratique pas et pressés de rendre hommage au maître des lieux portant kilts et bourse aux larges franges de laine, chaussettes montantes et vestes de serge marron, sans parler de ce traditionnel couvre-chef. Descendant péniblement de voiture après des heures de périples à travers les landes j’aspirais à un repos sans précédent ; cependant le décor donnait tant à voir que je me résignais un tant soit peu à découvrir ma chambre pour me fondre dans ce décor si gris et pourtant si envoutant. De gros griffons irlandais arrivèrent à notre devant et aussitôt se prirent d’affection pour leur nouvelle maîtresse. En pensant que tout cela m’appartenait je ne pus réprimer « un » Oh de satisfaction. A travers les grandes fenêtres de notre chambre nuptiale toute de lambris, je laissais mon esprit se perdre dans cet onirique paysage tandis que plus bas dans les étages, John s’entretenait avec son majordome quant aux

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visites officielles prévues dans les jours à venir. L’Ecosse est et restera un merveilleux moment : John se montrait très empressé de me prouver au quotidien son amour, il m’abreuvait sans cesse de baisers, de câlins dérobés ici et là au détour d’un couloir, dans les escaliers et dans les salles de notre paisible retraite. Il m’ouvrit des bijoux de famille ; ceux-là même ayant appartenu à sa défunte mère et grand-mère. C’étaient entre autres des pierres qu’il avait fait monter en rivière, en bague et en diadème chez l’un des plus grands orfèvres de Londres. Nous passions les journées et soirées ensemble à diverger sur divers sujets politiques ou non. Je le rencontrais ainsi pour la première fois car jamais auparavant il n’avait fait montre d’un tel état de félicité, de générosité à mon égard. La main dans la sienne je me laissais allée également à la confidence et son amour pour moi allait toujours plus croissant. Quant à parler de nos contacts physiques, il partageait toutes ses nuits en ma compagnie et quand l’aube nous surprenait dans notre couche, c’était exsangue de fatigue que j’acceptais de m’endormir dans ses bras. Ensuite nous prenions un copieux petit déjeuner servi à onze heures dans la salle à manger donnant sur le chemin de ronde à évoquer le temps qui passait et nos projets à venir. Après quoi nous montions à cheval pendant deux bonnes heures jusqu’à épuiser nos montures parmi leser plus véloces de l’Angleterre. Le dimanche 1 mai, soit une semaine après notre arrivée en Ecosse, je fus heureuse d’écrire à mes amis restés à Londres pour leur faire part de notre première semaine passée sous ces cieux romantiques. Le 3 mai, alors que je m’apprêtais à sortir pour une ballade sur le dos de Zéphyr, mon noble destrier, le majordome Macleod vint nous annoncer l’arrivée impromptue de Lord AscotByrne. Mon sang ne fit qu’un tour dans mes

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veines. Cela n’était pas croyable ; nous étions à des miles de Londres et Lord James se faisait annoncer contre toute attente. Revenant sur mes pas, je me précipitais vers mon époux, indifférent en apparence à ce nouvel affront de Lord James. « C’est un pair d’Angleterre et la plus puissante famille d’Ecosse si l’on compte la lignée de Marie Stuart dont il est le noble héritier. S’il n’avait été qu’un simple baronet, nous aurions pu monter à cheval comme il nous est accoutumé de le faire mais il s’agit d’accomplir notre devoir, ma douce ! Ici plus qu’ailleurs, il ne nous est pas permis de l’ignorer et comme il est ici chez lui, toute la haute société d’Ecosse risque de voir d’un mauvais œil le manque d’égard que nous portions à notre estimable ami. Soyez aimable de reporter à plus tard notre virée équestre ; nous l’apprécierons tout autant si nous n’avons rien à nous reprocher ! » Peste soit John et ses fondements ! N’étais-je donc pas libre de décider de qui je recevrais ou pas ? folle de rage, je partis m’enfermer dans le salon d’été, vite rejointe par Jane soucieuse de savoir si je désirais un manteau supplémentaire pour ne pas craindre un refroidissement de la chaire dans cet endroit froid et si peu chauffé. Sans rien répondre, je fixai les jardiniers occupés à entretenir les fleurs poussant difficilement contre la pierre froide de la forteresse. John était pointillé quant à l’espèce de fougères qu’il voulait voir pousser ici et là, il consacrait beaucoup de temps à l’entretien de ce domaine ; or si j’aimais l’Ecosse je n’étais pas certaine d’y passer mes temps libres dans ce lieu de villégiature somme toute, un peu éloignée de la civilisation. Des pas martelèrent le parquet ciré et pour me donner plus de prestance, j’ouvris un livre de Contes Persans au moment même où la porte s’ouvrit sur Macleod

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introduisant Lord James et un homme que je ne connaissais pas et qui me fut immédiatement présenté comme étant le cousin utérin de ce dernier. Je pris un air faussement intéressé avant de tendre ma main à baiser ; et ce, à contrecœur. « Milady Vous voilà être vêtue aux couleurs de l’Ecosse. Ce tartan est du plus bel effet sur votre épaule et vous le portez avec un tel naturel que je m’étonne presque que vous fusiez française. Lady Waddington est la seule personne en ce monde qui porte la mode aussi bien que les rois leur couronne ! Espérons seulement pour elle qu’elle ne perde pas la rraison à défaut de la tête comme ce malheureux Louis Capet ! —Oh mais on vous sait la tête bien faite Milady et c’est nous honorer que venir vous installer dans les Highlands ! Le climat y est rude mais nous savons recevoir comme vous avez trouvé opportun de le signaler à votre époux ; Vous apprendrez bien plus de ce monde en un court séjour ici que tous les instincts primitifs que la jeunesse espère trouver dans ces métropoles européennes si j’en crois mon expérience. —Alors c’est que vous n’avez pas visité les mêmes endroits que moi, Sir Edward ! Les voyages ont ce pouvoir de réconcilier les individus au genre humain. —Ah, ah ! Lady Waddington s’exprime avec sagesse. On ne peut lui en vouloir d’être jeune et inexpérimentée face aux questions d’ordre cartésien. C’est une épicurienne convaincue qui ne régale fort de sa présence à chaque soirée offerte par ces éminents penseurs de la vertu et du sens moral. » Le freluquet homme au regard rieur me dévisagea de la tête aux pieds dans pudeur dans son regard. Autant ne pas sourire face à cette attaque ; cependant afficher ma bonne humeur risquerait d’encourager Lord James à ses

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démonstrations de métaphores alambiquées. Un bruit de rires et des froissements de jupons attirèrent mon attention et quand la porte s’ouvrit sur Miss Cecilia Duckworth je fus presque certaine que mon esprit me jouait un fâcheux tour. « Oh Milady ! (Elle s’empressa de m’embrasser sur les deux joues) Vous êtes ravissante, ma chérie ! Voyez par vous-même combien je ne vous ai pas menti Sir Edward ! Oh Milord, vous avez tort de la cacher dans votre donjon quand votre épouse aspire à embrasser le monde et jeter le trouble parmi toute cette société ! —Mais mon épouse et moi sortons, même si nous ne sommes pas sous les sphères londoniennes nous aspirons aux mêmes loisirs que ces hauts lieux de villégiatures que son bath et Plymouth ! Disons que nous trouvons à nous divertir Miss Duckworth et mon épouse bien aimée ne manque jamais d’enthousiasme et encore moins d’imagination pour rendre féerique ce qui de prime abord semble fade ou bien dénoué de tout intérêt ! —Ne parlez pas de vous en si mauvais terme, railla Lord James. Vous n’êtes pas si fade que vous vous plaisiez à le penser ! —Ah, ah ! J’apprécie votre vision des choses et pardonnez cette maladresse si vous avez songé un instant que j’aie pu penser que l’Ecosse nous paraissait tout à fait fade et dénouée de tout intérêt, sourit ce dernier les mains derrière le dos. » Je l’aimais, il avait beau être mon époux je n’appréciais pas pour autant le voir se rabaisser devant Lord James ; cela me fut insupportable. Si eux deux plaisantaient j’eus quelques difficultés à envisager une issue à cette impromptue visite. Glissant mon bras autour de la taille de mon époux, je pris la parole.

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« Voyez-vous ça John-chéri, aucun ne nous croit quand nous disons nous amuser ici ? N’y aurait-il que des moutons et des shetlands pour satisfaire à notre curiosité ? Pas plus tard qu’hier nous nous sommes rendus chez les O’Murphy, un couple fort charmant qui si je ne m’abuse Lord James, sont vos obligés. Ce repas fut des plus rafraichissants. » L’expression de son visage changea du tout au tout ; les O’Murphy n’avaient aucun désir de rallier au parti ultralibéral de Lord James et je marquais un point en disant avoir soupé en leur compagnie ; i aurait ainsi de quoi méditer un petit moment sur mes inclinaisons politiques et sur ce qui avait pu s’être dit autour de leur table. Sir Edxard voyant son cousin devenir aussi pâle que la mort prit sur lui de contre-attaquer afin de sauver l’honneur de leur famille et par-là même la dite-loyauté qu’il aurait tant envisagée par ce mariage. « Les O’Murphy sont des personnes tout à fait charmantes et nous n’avons rien contre les ultraconservateurs de ce royaume ! —S’il vous le dites, je n’ai plus qu’à vous croire ! Miss Duckworth, quelles nouvelles nous rapportez-vous de Londres ? Venez ! Laissons ces gentlemen à leurs conversations et trouvons à nous distraire avec ce que vous nous rapportez de la capitale ! (on quitta la pièce bras-dessus bras-dessous) Expliquez-moi donc ce que vous faites ici pour commencer, car si j’avais su que vous viendriez j’aurais été plus à mon aise pour vous recevoir dans une tenue de mise ? —Vraiment, vous l’ignoriez ? Lord James est ici pour des raisons professionnelles d’après Sir Fitzroy que nous accompagnons mère, Caroline et moi. Mais la vérité est toute autre. Cela m’étonne que vous ne soupçonniez pas les raisons de sa présence ici., déclara cette dernière en se vautrant dans un profond sofa. Ce bon Fitzroy l’a pourtant dissuadé de quitter Londres

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aussi prestement mais vous connaissez Lord James non ? Il est impétueux et personne en ce monde ne semble pouvoir le raisonner pas même son charmant cousin, Sir Edward…..Il y a eu un scandale à Londres. Miss Eugenia Crawford aurait eu une liaison avec un homme marié. » De nouveau elle se tut et se perdit dans ses pensées, jouant nerveusement avec le pendentif de son collier. Pour me donner plus de contenance, je fis de même avec le pan de mon tartan sachant de quoi il allait être question. « Les Crawford n’ont ainsi dire plus d’amis pour les recevoir. Mes pensées accompagnent cette pauvre Miss Eugenia, chassée à jamais de la bonne société pour avoir fautée. —Je sais de quoi il retourne malheureusement. Miss Eugenia serait venue me demander conseils le jour de ma noce et j’ai minimisé cette relation. Il va s’en dire que mon cousin, Lord Beeckman est assez bel homme pour faire tourner les têtes des vierges de ce royaume. J’ignorais cependant que tout Londres puisse avoir eu vent de ce scandale, déclarai-je en me levant pour gagner la fenêtre et me perdre dans le décor fantasmagorique de cette région. Mais cela ne justifie en rien la présence de Lord James ici ! Ou bien quelque chose m’aurait échappé. —Enfin ma chérie, vous n’êtes pas sans savoir que Lord James est très attaché à son pays natal et bien qu’il n’ait rien à se reprocher dans cette sordide histoire mettant en scène votre cousin et la petite Crawford il ne reste pas moins attaché à Lord Waddington dont il craint l’amitié entaché par ce scandale ! Ayant appris à quel point la petite s’était corrompue aussi bassement auprès de Lord Beeckman, il a aussitôt fait préparé ses malles pour venir rassurer votre époux.

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—Que c’est aimable de sa part ! Mais comme vous le dites, il n’a rien à se reprocher dans cette histoire n’est-ce pas ? —Oui c’est ce qui se dit mais d’autres pensent le contraire et parmi eux, Lady Amelia Kingsley et Attenborough appuyée par votre charmante cousine Lady Julia Beeckman ! Selon ces dernières il aurait été depuis le début au courant de l’inclinaison de la petite Crawford pour le cousin de votre époux, ce qui l’aurai conduit à rompre ses dites-fiançailles et il a nié en bloc et fort contrarié par ces accusations il aurait demandé des excuses à la personne des ladies Kingsley et Attenborough. Ce qu’elles se sont empressées de faire naturellement. Il souffle à Londres un vent de discorde et tandis que les Crawford sont dans l’Essex, sa Grâce, Lord Ascot-Byrne est ici à rogner son frein ! Mais je m’étonne que votre époux n’ait reçu aucune lettre de votre cousine ! —Cette affaire sera classée sans suite, Cecie. Lord John est le premier au courant des dérives extraconjugales de son cousin. Ce n’est certes pas la première vierge du royaume qu’il aurait mise dans son lit. Ainsi donc Sir Fitzroy est ici ? Et n’a-t-il pas jugé correct de nous saluer ? Il nous faut penser que ses bonnes manières sont restées à Londres. Maintenant que j’ai pris connaissance des raisons de votre présence en Ecosse, il me faut complimenter Lord James et passer à autre chose….Montez-vous à cheval Cécie ? —A cheval ? Pouffa-t-elle de rire. Me croyezvous capable de monter sur ces imprévisibles bêtes ? » En guise de réponse je souris, au fond de moi je rêvais de la savoir loin ; sa présence n’augurait rien de bon ; une vierge en chassait une et après la malheureuse Crawford, les Duckworth tentaient leur chance en plaçant tous les espoirs en leur neurasthénique Caroline.

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Derrière son sourire fripon, la sœur ainée venait s’assurer que je ne chercherais en rien à nuire à leurs projets et si je pouvais influencer le choix de Lord James sur sa future fiancée, Cecilia ne manquerait pas de venir me flatter. L’heure du déjeuner sonna et Jane m’apprêta pour l’occasion. Pas un mot ne fut échangé entre nous ; pourtant il m’aurait plu de l’entendre sur ce sujet. Lord John entra dans la chambre au moment où Jane finissait de boutonner ma redingote à rayures bleues. Une fois cette tâche accomplie, John attendit le départ de Jane pour enfin ouvrir la bouche. « Nous sommes invités à déjeuner chez les Ascot-Byrne demain. Je sais que vous vous serez passée de cette sortie mais il s’agit de formalité, Diane ! Vous me critiquerez certainement en me jugeant trop cérémonieux mais bien qu’en voyage de noce je ne peux déroger à certaines fonctions qui me conduisent à prendre des décisions que vous estimez fort contraignantes pour un esprit aussi hédoniste que le vôtre. Comment vous a parut Lord James ? —Fidèle à lui-même ! Vous n’êtes pas sans ignorer les raisons qui l’ont contraint à prendre la route pour l’Ecosse ? Miss Eugenia Crawford s’est compromis avec votre cousin, Lord Beeckman et le bon sens aurait voulu qu’il nous épargne ses états d’âme concernant cette jeune personne. Cela affecte mes sens et je ne me montre pas enclin à le consoler. Il est homme à prendre femme qu’il veut aussi peu fortunée soit-elle à condition cependant que cette dernière se montre éclairée et assez sage pour lui pardonner ses excès de bienveillance à mon égard. —Est-il blâmable à ce point ? J’aurais pensé que vous vous seriez montré plus fine observatrice. Depuis le début Julia complote pour destituer Miss Eugenia de ses fonctions de

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fiancée et si cette malheureuse victime aussi corrompue soit-elle par les péchés de chair aspire à un avenir dans l’opprobre, il n’est de ce fait plus de votre devoir de vous montrer magnanime. Julia avait ses raisons et je vous dissuade de penser que tout fut organisé dans le seul but de vous rapprocher de Lord James. —Non ! Je n’ai jamais pensé cela ! Je n’ai jamais eu à choisir entre lui et vous, John ! S’il est vrai que j’ai aimé sa compagnie, serais-je également à blâmer pour m’être montrée si orgueilleuse ? Il ne faut voir en ces actes qu’un trait de la perfide nature humaine qui veut voir, entendre et frissonner à chaque nouvel élan du cœur. John, je voudrais pouvoir vous convaincre de l’honnêteté de mes sentiments. —Voyons diane, vous êtes ma femme ! répondit-il le sourire aux lèvres. Parlez ainsi me fait penser que vous doutez également des sentiments que je nourris à votre égard. Si vous pensez qu’il y a quelqu’un à sauver dans cette histoire, pensez-vous qu’il puisse s’agir de vous ? » Alors prestement je détournai la tête pour ne plus supporter son regard sur ma personne. Il était mon époux et me voyait mieux que je ne me voyais. Comment pouvais-je ainsi lui mentir ? Il posa sa main sur mon épaule et au bord des larmes, je la serrai contre la mienne pour la porter à mes lèvres. « Je pensais que vous seriez fâché contre moi. Une fois encore vous me gratifier votre indulgence et j’avoue être démunie face à votre grand cœur. Elle est venue me trouver le jour de notre mariage pour me dire qu’elle avait fauté avec votre cousin et ma demandé mon aide. Or je n’ai rien fait ! J’ai même été jusqu’à lord James dans le seul but de le voir rallier à votre cause. Il a accepté le marché à l’unique condition de le recevoir chez moi aussi longtemps que durerait votre accord. C’est à ce

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prix qu’il accepte de suivre William Pitt dans ses pérégrinations politiques. Je serais prête à tout pour vous John ! —Alors vous lui donnerez ce qu’il veut. Votre parole ne peut être remise en cause. Il a des amis très hauts placés à Westminster et auprès du roi. Or vous êtes ma femme, c’es bien mon nom que vous portez, alors il sera de votre devoir de le recevoir et de vous montrer aimable envers lui. il serait regrettable que vous le déceviez. Montrez-vous être la bonne amie qu’il espère trouver en vous ! » Nous étions le 10 mai et nous entamions notre troisième semaine en Ecosse. Chaque matin j’avais pour rituel de me promener sur les remparts-est, au demeurant les seuls encore sur place puisque que ceux de derrière furent démolis afin d’y dégager la vue sur le loch dont au petit matin ressemblait fort à un désert noir dans lequel s’imaginait qu’il fut la source des cauchemars de tous les petits enfants ayant grandi ici et dont l’imagination fertile laissait y voir des monstres marins aux yeux énormes. Bien que nous fussions au mois de mai, le temps restait frisquet et je ne me séparais jamais de mon châle de cachemire pour arpenter le vieux mur recouvert de lierre. De là je pouvais contempler les landes boisées et recouvertes de brume. Pas un bruit ne ma parvenait ; à croire que toute vie animale ou humaine respectait la quiétude des lieux. Je m’étonnais alors d’entendre le hennissement lointain d’un cheval que l’on conduisait au pré ou celui du jardinier sifflant pour se donner plus d’entrain ou tout simplement, heureux de satisfaire aux exigences d’un maitre aussi passionné que John. Les domestiques ici ne se plaignaient jamais de leurs conditions de travail et après avoir surmonté la difficulté de leur accent, je m’efforçais de leur paraître agréable en discutant avec ces derniers au sujet du temps qu’il faisait et de leurs

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respectives tâches. Bien que mondaine par nature, je ne m’offusquais pas de l’absence de gens animés par les mêmes penchants pour venir me tenir compagnie ; John me suffisait largement et lui seul parvenait à me faire oublier la folle énergie de la capitale. Il lui arrivait de partir seul pour Edimbourg et alors restée seule, je m’enfermai dans ma littérature ou bien au dessin. Pendant mes années à l’institution je fus une élève douée et soucieuse des détails à apporter à un croquis ; j’excellais dans les nature morte et si Anna B. se défendait dans les portraits, je faisais la fierté de cet établissement par mes œuvres des plus réussies. Alors que je me trouvais être sur le mur d’enceinte à rêvasser je fis surgir du brouillard un cavalier ou bien était-ce là une vision déformée de la réalité ? Il pouvait tout autant s’agir d’un spectre se déplaçant lentement mais sûrement vers la vieille bâtisse. Un cavalier surgit d’aussi bonne heure ne pouvait être qu’un courrier. Prestement je descendis l’escalier de pierre, poussa la première porte de chêne pour emprunter un dédale de couloir et arriver dans le vestibule donnant dans le hall principal, vaste pièce ornée de trophée de chasse et d’estampes représentant des scène de chasse. Sous le bois d’un cerf, je vis Lord James vêtu d’un manteau crotté et de bottes noires cirées façon miroir mais maculées de boues. Lui aussi du avoir une vision bien étrange de ma personne : cheveux détachés et en robe de chambre. Par continence il aurait détourné la tête ou bien feint l’indifférence ; or Lord James me dévisagea de la tête aux pieds avant de pouffer de rire. « Vous êtes bien matinale Diane ou bien ai-je à faire à une divine créature sortie de son sommeil pour effrayer le visiteur un peu trop hardi pour attendre les heures de visite ? Veuillez excuser ma présence en ces lieux. Seulement je voulais vous prévenir en personne

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que le déjeuner serait ajourné, j’ai moi-même quelques obligations et je crains n’avoir peu de temps à vous consacrer, mais cela ne sera que partie remise. Je vais organiser prochainement une excursion et Lord John et vous y serez les biens venus ! —C’est aimable à vous. Je n’ai plus qu’à vous souhaiter une bonne journée, Milord ! » Et la porte s’ouvrit sur Macleod et mon époux. Les deux hommes se saluèrent et Lord James lui réitéra les raisons de sa présence. Alors mon époux lui proposa de se rendre tous deux à Edimbourg où siégeait le parlement, ce qu’accepta Lord James. Je pris congé de ces derniers pour aller prendre mon petit déjeuner. Puisque mon époux partait la journée, je prévus de monter à cheval et la cravache à la main, je descendis d’un pas feutré quand John m’interpella en bas de l’escalier. « Diane ma chérie ! Nous partons dans moins de vingt minutes et cela vous laisse le temps pour me transmettre votre courrier. Je prendrais soin de le faire acheminer vers Londres. (Il se pencha à mon oreille) En mon absence il est préférable que vous ne montiez pas à cheval, je crains pour votre sûreté autant que votre réputation. Nous aurons de multiples occasion de monter en converse. Faites-moi descendre votre correspondance s’il vous plait ! » A contrecœur je partis me changer et redescendit en trainant des pieds. Je poussais la porte du salon pour y trouver Lord James le nez dans mes croquis. En me voyant il se leva prestement pour me tendre la main et m’inviter à m’assoir près de la chaise qu’il venait de quitter. Sans John à mes côtés, j’étais vulnérable et peu certaine d’avoir quelques mots agréables à offrir à Lord James dont la bonne humeur me porta un coup au moral. « Votre époux est très généreux ! Il m’accorde ses sièges au parlement et accepte de revoir

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certains de ses décrets concernant entre autres le sort des Irlandais et Ecossais qui viendraient à s’insurger contre l’autorité du roi. C’est tout à son avantage de reconsidérer la question. Je vous devine être tendue pour ne pas dire nerveuse, ai-je raison ou tort de le penser ? —Milord, je….je me remets à peine de l’effroyable nouvelle concernant ma cousine Lady Julia que vous voudriez me voir sourire et m’agiter en tous sens comme si de rien n’était ! Je n’ai pas cette capacité à passer outre sans manifester la moindre contrariété, veuillez m’en pardonner ! —Vous apprendrez vite à vous détacher des problèmes matrimoniaux de votre entourage. Tout le monde connait Lord Beeckman et son penchant pour les jeunes vierges ou mariées de ce royaume. Avez-vous été à ce point aveugle ? Lord John a témoigné bien moins de peine à son égard. Parfois je vous trouve un tantinet faussement naïve. Tout ceci n’est-il donc pas l’œuvre de votre cousine ? —Je l’ignore ! Vous la connaissez mieux que moi. Combien de soirée avez-vous passé en sa compagnie pour ainsi deviner ses plans ? Et vous vous êtes plu à trouver cela amusant ! —Amusant non, mais nécessaire oui ! J’ai besoin de votre époux comme lui a besoin de moi. Il a épousé la femme que je sache apprécier dans toue le royaume et je devrais continuer à faire semblant de m’intéresser à une autre quand je vous ai, vous, à demeure ? » Il devait pourtant savoir que je refuserai ses avances. Ses manières cavalières eurent raison de ma patience et je ne pouvais oublier la fait qu’il m’ait demandé de fuir en sa compagnie peu avant ma mariage. Comme sa main se posa sur la mienne, je la dégageai bien vite. Non, pour moi il me serait impossible d’aller voir ailleurs !

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« Mais ne vous méprenez pas sur mes attentions. Si je vous ais toute à ma merci cela ne sera surement pas par mettre dans mon lit. Je réserve cela à Fitzroy ou à Pitt. Nous avons d’autres projets Diane, un tant soit peu raisonnables et par ailleurs je sais que la Princesse royale vous a chargé d’une mission pour le moins diplomatique, ce qui nous contraints à nous tolérer ! » Pour qui me prenait-il ? Il se riait de moi et si je ne prenais pas garde il finirait par obtenir ce qu’il voudrait. Alors je partis dans un franc éclat de rire. Après tout je pouvais me montrer gaie et j’avais tu=toutes les raisons du monde à me montrer enjouée ; non seulement j’avais épouse Lord John mais encore j’avais pour confident exclusif, le très compliqué Lord James et les craintes de la veille s’étaient atténues pour laisser place à une certaine exaltation. Si je devais jouer le rôle de la bonne amie il en subirait les effets, invariablement. « Ah, ah ! Vous êtes vous-même faussement naïf ! Comment avez-vous pu penser une seule seconde que je vous laisserez seule en compagnie de mon époux que vous cherchez par tous les moyens à séduire ? Vous savez je vois clair en vous, je lis en vous comme dans un livre ouvert et bien que votre façon de faire m’échappe complètement, je reste cependant enclin à vous aider. » Alors je posais mes deux mains sur les siennes, affichant le plus beau de mes sourires. Des plus séduits par mon attitude et de par mon geste il me dévora des yeux. « En contrepartie de quoi, il vous faudra vous montrer raisonnable, si cela toutefois est dans vos attributs. Veuillez maintenant m’excuser. » Je me levai seule, lui absorbé par ses réflexions les plus intimes. Et dans la voiture qui nous emmena à Edimbourg il resta coi, sans cesser pour autant de m’étudier. Une fois rentrée

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dans cette bruyante ville, le cocher prit soin de me déposer chez Sir Fitzroy, propriétaire d’un ravissant hôtel, non loin du parlement. Son majordome m’ouvrit la porte et je m’y engouffrais sans plus de cérémonie prenant soin de saluer mon époux d’un délicat signe de la main. Puis on m’introduisit dans un salon d’où s’échappaient rires et conversations. Les sœurs Duckworth s’y trouvaient être en compagnie de gentlemen du coin et les sœurs en plus des femmes de l’’assistance se bousculèrent pour me saluer. Quant au maître des lieux, il fut plus austère, il se contenta de me baiser la main aussi froidement que si je fus une vieille et sèche Duchesse sur le déclin. Impressionnés,, ils le furent tous et assaillie par les questions et les compliments j’usais de mon bel esprit pour séduire, tous autant qu’ils étaient. Et quand le calme revint au profit des discussions plus larges, Miss Caroline vint s’assoir près de moi, le teint plus frais que d’ordinaire et vêtue d’une mise des plus seyantes mettant en relief sa gorge et ses formes potelées. « Comment se porte Lord John ? Nous étions conviés à déjeuner chez lui mais à vue des circonstances, le repas se tiendra ici. J’avais tant espéré visiter son magnifique château et il me faudra faire montre de patience. On le sait fort secoué par les derniers événements qui ont ébranlé les Crawford. Comment le trouvezvous, milady ? Est-il à ce point contrarié ? —Comment ne le serait-il Miss Caroline ? Miss Eugenia avait toutes les qualités en elle pour être une parfaite épouse mais le premier danger pour une femme aussi talentueuse qu’elle, fut l’humilité ; ce que vous ne manquez pas. Sa sensibilité face à la flatterie signa sa perte, ce qui on convient de le noter est des plus regrettables. Mais dites-moi, ces gentlemen ne cessent de vous observer ! Il n’y en aurait pas

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un dans cette assemblée capable de faire chavirer votre petit cœur ? —Non aucun ! On ne s’entend pas sur les mêmes sujets. Vous devez pourtant savoir que je reste compliquée dans mes choix ! » Devait-elle continuer à courir derrière une chimère au risque de passer à côté d’un bon profit ? Si Lord James par le passé avait courtisé une demoiselle d’origine plus modeste bien qu’accomplie, les femmes comme Miss Caroline Duckworth ne devaient pas s’attendre à ce qu’il à autant de commisération de la part d’un homme aussi capricieux que ce Lord James. Il aurait été vain de la dissuader de l’aimer. Il y eut quelques basses entre les convives de Fitzroy pour lesquelles je fus exclue et comme tous les regards convergèrent vers moi, il ne me fut pas difficile de penser que j’en fusse la cible. Et Miss Duckworth vint me glisser à l’oreille : « On raconte que vous voulez acheter un pied-à-terre à Edimbourg. Cette société serait honorée que vous fussiez des leurs. Ce n’est certes pas Londres mais on s’y accommode très bien, les discussions ne sont guère différentes que celles que l’on trouve dans la capitale et les dames sont à la dernière mode ; jugez-en vousmême par cette surenchère de coquetterie. Vous y serez ici très à votre aise ! —Je n’en doute pas. Mais je m’étonne cependant qu’un tel projet puisse voir le jour, cela reviendrait immanquablement à trahir le domaine de mon époux qui se veut être un havre de paix. Je ne peux songer à mieux. » Elle parut être foudroyée par ma réponse et frappée par le désarroi resta un moment sans voix. Son regard espiègle passa tour-à-tour de Fitzroy à moi et une lueur d’excitation passa sur son visage de porcelaine. N’était-elle pas de celles qui savaient l’amitié que je vouais à cet homme ? Tout comme elle savait que Ascot-

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Byrne et Fitzroy entretenaient des rapports des plus intimes —il n’y avait rien qu’aucun des deux ignorait sur l’autre, jusqu’à afficher ouvertement leur affection pour l’Ecosse, la chasse et les intellectuels—, et Miss Duckworth chercherait à soulever ce point-là comme pour se donner plus de poids. Ce n’état pas par hasard que les sœurs Duckworth se trouvaient être là : toutes deux jouissaient d’une position confortable dans la société et tous les appréciaient pour leur discrétion et leur ouverture d’esprit ; on les estimait pour cette raison et cette opportuniste famille savait user de circonspection pour se faire apprécier des personnes censées à la recherche du même tempérament chez autrui. Miss Duckworth, avec le tact qu’on lui connaissait, cherchait à me cuisiner et pour elle je représentais un délicieux hors-d’œuvre dont elle pourrait se lécher les babines avec appétence et son regard parlait de lui-même. « Ma sœur et moi avons dans l’idée de monter à cheval demain. Les Highlands sont pour le moins fantasmagoriques et fort possible que ma sœur y trouve l’inspiration propre à sa création lyrique. Pourquoi ne pas venir avec nous ? Justement Sir Fitzroy se plaint de n’avoir dans ses relations, cavalière aussi émérite que vous, Milady, murmura Duckworth penchée à mon oreille. Dites seulement oui, Milady et vous ferez de nous, des femmes enchantées pour la nuit des temps ! » Le lendemain nous nous mîmes tous en selle ; imaginez un instant cette troupe portant à ravir satin et velours, taffetas et renard, de gants et de bottes de cuir, de mouchoir de poche de soie et de haut-de-forme à boucle d’argent ; cette situation équestre aurait inspiré bien des peintres voulant s’exercer dans la représentation d’une Ecosse d’antan avec ses donjons dissimulés derrière la brume, ses bocages de

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pierre et ses lochs et puis nous autres nantis fanfaronnant devant pareil point-de-vue, Montés sur nos élégantes montures aux naseaux frémissants nous tenions fortement nos guides et la cuisse ferme contre la selle provenant des meilleurs tanneurs du pays, nous contenions avec peine notre excitation et sous les flancs rugissants de nos destriers nous savions entendre ce qui autrefois s’exaltaient pour un combat, un tournoi où tous les sens seraient sollicités. Puis se fut la course, effrénée et stimulante ; qui de Fitzroy ou de moi pouvait pousser aussi vite son cheval ? Il me précédait, tantôt je le dépassais d’un bon mètre et toujours cette sensation de ne faire qu’un avec son cheval à l’échine recouverte de boue et d’éclaboussure d’eau froide. Pour rien au monde je me serai laissée distancée, jetant un regard lointain sur mon époux, Ascot-Byrne et Duckworth restés en arrière et qui volontairement ralentissaient leurs chevaux, pourtant si fébriles et ne demandant qu’à s’exprimer sous cette terre noire et y laisser le sillage de leur passage. Et des plus ardentes, je narguais Fitzroy, le trouvant trop lent et certes incapables de me suivre comme je l’eusse défié de le faire. Son hongre pouvait rivaliser avec ma jument s’il eut s’agit d’un sprinter, à la place de cela il lambinait quand Fitzroy ne faisait pas semblant de le retenir. Le vent des les yeux je me voyais comme une déité celtique chevauchant un cheval d’écume sorti de la mer pour venir tourmenter les hommes dans leur sommeil. Pour revenir à Fitzroy, nos relations ne pouvaient aller qu’en s’améliorant ; mon nom suffisait à attendrir les belliqueuses âmes et les médisantes langues qui les premières avaient su déverser leur bile sur mon incroyable égocentrisme ; or toutes ces langues de vipères s’étaient tues et donné du change en apprenant

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mon mariage avec le dit-duc du Berkshire. J’en tirai une certaine jouissance, tel un paon paré de ses merveilleuses plumes vertes irisées de bleues captant si généreusement les rayons du soleil. Arrivée en bas du vallon, formant un ressaut je ramenais ma jument à une allure plus tranquille sans lâcher des yeux mon partenaire de course. Fitzroy me fixait de ses grands yeux verts presque hypnotiques et j’avouais qu’il ne m’avait jamais laissé indifférente de part sa beauté sauvage, indomptable Sir Fitzroy et imperceptible Knight attaché à ses principes moraux qui l’empêchaient d’être l’homme passionné qu’il aurait pu être s’il acceptait de lâcher bride. Son genou frôla ma jambe et si la vierge avait tressailli à ce contact, l’épouse ayant quitté sa chaste nature resta de marbre, se contentant de flatter l’échine de sa jument. « Jusqu’où irons-nous ? Questionnai-je penchée sur le robuste cou de Day Of May, tiquant fiévreusement contre les mors l’obligeant à demeurer sur place. Et je poursuivis lorgnant par-dessus mon épaule : Nous pourrions poursuivre par l’est ? John et moi avons repéré un endroit des plus accessibles, à flancs de montagnes. Si vous courrez toujours après l’exercice matinal pourquoi ne pas me suivre ? Je serai un bon guide. » Alors je talonnais ma monture pour lui ouvrir la voie à travers ce paysage aux accents bucoliques qui à jamais resteront gravés dans ma mémoire. On revint au château avant les autres et avant la pluie dont la menace grondait dans les cieux. En conduisant les chevaux dans les écuries, on constata que ceux de Lord James et des Duckworth se trouvaient déjà être sur place. Le lad nous renseigna : ils étaient rentrés il y a maintenant moins d’une heure en compagnie de sa Seigneurie et cette annonce me

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surprit car nous avions pensé les avoir derrière nous. Et nous les trouvâmes au salon ; le rire de Césie Duckworth me chauffa les oreilles. Comment osait-elle rire auprès de mon époux ? Pour moi cette situation restait inconcevable et sans un sourire, je pris place loin de leur siège quand Lord James prit congé de Miss Caroline pour venir s’assoir près de moi. « Nous vous avions perdu de vue alors votre époux a jugé raisonnable de vous attendre ici en voyant les nuages noircir au loin et se déplacer à grande vitesse vers nos illustres têtes. —Si vous le dites. Le temps se gâte et pas seulement à l’extérieur. N’auraient-elles pas manifestés un quelconque désintérêt pour cette ballade ? Répondez-moi franchement. » Il fut surpris par ma question et tout le sens accusateur que je lui donnais. Jamais encore il ne m’avait entendu parler avec tant d’amertume. Son regard glissa le long de mon visage et aucun son ne sortir de ses lèvres. « Pourquoi ne pas le leur demander à haute voix ? Elles apprécieraient votre discernement issu d’une solide expérience en la matière de contre-pied. Miss Duckworth, permettez-moi de vous interrompre ! Entonna ce dernier en se levant prestement pour glisser dans sa direction et il glissa quelques mots à son oreille, ce qui eut pour effet de dessiner un O d’exclamation sur ses lèvres. Cette dernière éclata de rire des plus mal à l’aise, je surpris le regard de John, en conversation avec Fitzroy, me fixer avec circonspection et Miss Caroline en grande panique ne parvenait à détacher le sien de sa sœur et de son galant. Le rire de Miss Duckworth m’agressait. « Avez-vous bien couru ma chérie ? —Oui, mais j’avoue être un peu bien lasse pour continuer en votre compagnie. Si vous le permettez ! »

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Et je partis me réfugier dans mes appartements. Agacée je l’étais, terriblement ennuyée et tel un ours en cage j’arpentais le salon de part et d’autre sans parvenir à me poser quelque part. Comment pouvais-je me laisser insulter sous mon propre doigt ? Jane monta à ma demande ; je disais ne pas vouloir être dérangée de toute la journée. Qu’on me fasse monter un plateau repas et qu’on me laisse à mes livres. Elle sortit après m’avoir aidé à enfiler mes vêtements de boudoir comprenant sous-vêtements confortables et robe de chambre cramoisie à arabesques dorées, serrée à la taille par une ceinture à boucle. Là derrière mon bureau j’écrivais mon courrier quand mon époux se manifesta à la porte de mon cabinet de travail. A peine si je levais le nez pour le regarder entrer, tant ces derniers temps j’exécrai sa présence. « J’ai demandé à ce que personne ne me dérange John ! J’espère que votre excuse est valable sinon je serais contrainte de m’enfermer dans mes propres appartements ! —Diane votre comportement est à la limite de l’intolérable. Vos amis sont en bas et…. —Ah, ah ! Ce ne sont pas mes amis ! Ce sont les vôtres John ! Alors cessez de me prêter de fausses relations. Peut-être suis-je agacée par leur présence ici ? Vous ne vous êtes jamais posé la question de savoir ce que je ressentais face à cette intrusion dans mon salon ? Ne pouvons-nous profiter de notre lune de miel comme nous l’entendons ? John, cet endroit ne diffère en rien de Londres ! On y trouve les mêmes gens, les mêmes sujets de conversation et je m’étais attendue à quelque chose de plus dépaysant. —Mais à quoi vous attendiez-vous ? Nous sommes toujours en Angleterre et où que nous rendions vous aurez votre rôle à tenir, répondit ce dernier en tirant sur la cordelette pour faire

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venir Jane. Je ne peux vous laisser vous distraire comme vous l’entendez en insultant mes amis. Et je ne dis rien de votre comportement de la veille qui m’oblige à penser que vous prenez ces personnes avec hauteur. —En quoi mon comportement de la veille fut insultant ? Je ne connaissais personne et vous m’avez laissez seule au milieu de ses masques et sourires figés. Comment auriez-vous souhaité que je me comporte quand vous préférez la compagnie de ce….Lord Ascot-Byrne ? J’ai essayé de me montrer familière mais tous ne faisaient que murmurer et….je ne me suis pas sentie un seul moment à ma place ! —Vous êtes mon épouse ! Que vous faut-il d’autre pour que vous acceptiez de vous voir enfin comme une personne respectable ? Vous refusez de vous montrer complaisante et….Oh, Jane ! Sa Grâce vient de changer d’avis. Elle déjeunera en bas avec nous. Trouvez-lui quelque chose de chaud pour éviter qu’elle ne ressemble à l’une de ces momies égyptiennes extirpées de leur sarcophage ! Vous ne m’en donnez pas le choix, Diane, mais soyez aimable de dissimuler vos états d’âme en présence de vos amis ! » Le repas fut accablant comme je l’eus présagé. Alors quand il tira à sa fin et que les hommes partirent à leur digestif, je partageais un rapide jeu de cartes avec les Duckworth avant de feindre un nouveau mal de crâne. Au passage je glissai dans la bibliothèque de John pour y attraper quelques livres et c’est précisément là que je m’endormis. Mon réveil je le dois à la présence de Lord James assis près de moi. « Non, ne paniquez pas ! Je vous prie de m’excuser. Votre époux est parti se reposer et il m’a invité à choisir quelques ouvrages de choix dans sa bibliothèque. Mon choix se porte précisément sur les œuvres du très célèbre Byron et….les sœurs Duckworth viennent de

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rentrer en compagnie de Thomas et elles reviendront dans approximativement deux heures. Votre discrétion vous honore jusqu’à maintenant mais il vous faut reconnaitre que vous n’excellez guère dans l’art de la dissimulation. Or vous savez que…peu importe. Vous êtes mariée maintenant et follement éprise de votre époux. —Où est-ce que vous voulez en venir ? Je l’aime c’est un fait. Etes-vous le seul à en douter, coupais-je durement sans le lâcher des yeux. Encore une de vos insinuations Milord et il ne sera plus utile de passer nous saluer. J’espère avoir été assez clair ! Maintenant laissez-moi à mes loisirs ! » On se rendit en ville pour un récital. Lord James Ascot-Byrne était malheureux ; aucun loisir ne parvenait à le distraire et le pauvre homme ne parvenait à se consoler dans les concertos de Vivaldi pour mandolines et flûtes. Ce fut d’un déchirement sans précédent de le voir ainsi errer, pauvre Artémis ! Et me sachant être la cause de ses épreuves je ne pouvais le rassurer comme il eût été convenable de faire. La main posée sur la robuste cuisse de mon époux, je battais mollement la mesure de mon index sans cesser de jeter un coup d’œil du côté des fenêtres devant lesquelles se tenaient Lord James. Lui aussi m’étudiais en catimini, ayant trouvé le bon axe pour ne pas me perdre des yeux. John se doutait de quelque chose. Depuis deux jours il ne s’était plus exprimé sur le différend qui nous avait secoué ; il avait eu la noblesse d’esprit de ne plus en parler. A la fin du récital toute la noblesse d’Edimbourg vint nous saluer. Ces flagorneurs restaient nombreux à s’enquérir de la prodigalité de mon époux. « J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit l’autre jour, murmura James après avoir attendu que la marée fut descendante pour s’approcher au plus près de ce rocher immergé où trônait la plus

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audacieuses des sirènes. J’ai réfléchi à tout cela et vous serez soulagée d’apprendre que je pars demain. Votre époux a du vous dire qu’il compte parmi ses charmantes cousines, une jeune lady en âge de se marier. Il me tarde de la rencontrer. Elle saura comme Lady Beeckman me divertir ! Maintenant il ne me reste plus qu’à vous saluer, en espérant très prochainement vous saluer à Londres ! —Vous savez que je ne me prête guère aux jeux des alliances et si cette princesse royale veut me voir en parfaite entremetteuse, je ne peux me faire à ce rôle tant je vous connais Milord. —Non vous ne me connaissez pas et fort heureusement !Si vous me connaissez vous saurez que je souffre. La femme dont j’ai le malheur d’être épris dit n’’avoir jamais douté un seul instant de ma sincérité et pourtant elle se gargarise avec l’excès d’être attachées aux valeurs de sa bienfaitrice qui corrompt les âmes et les cœurs pour les réduire en l’état de charpie. » Les femmes gloussaient autour de nous dans ce couloir, mais aucune n’était assez curieuse pour s’approcher et nous affubler d’un regard sombre. Je sais ce qui se trame dans vos cœurs et il est coutume dans notre société de ne rien garder de secret. Discrètement ma main se posa sur l’avant-bras de James dont la colère s’amoindrissait aussitôt qu’il m’entendait parler, essayant en fin de le raisonner ; lui dans un mouvement désespéré prit ma main dans la sienne pour la porter à ses lèvres. Etait-ce l’endroit approprié pour pareille scène ? « Je n’ai pas le temps de vous entendre parler de cela ! Lord John ne m’a pas mis dans la confidence de cette rencontre. Ou ne m’en a-t-il exprimé que quelques brides glissées lors de notre petit-déjeuner….peu importe. Qu’irezvous raconter à cette jeune femme qui vienne

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souiller ma réputation et qu’elle ne sache pas déjà, s’il m’est permis de penser qu’il existe une personne en Angleterre qui ne soit pas au courant de vos élans. Lâchez ma main ! Vous irez en toute hâte répandre des immondes à mon sujet et ne faites pas semblant de ne pas savoir de quoi je parle. Manifestement les Duckworth en savait deux fois plus sur ma personne que votre ami Thomas Fitzroy à mon égard et….. » Un couple passa près de nous et nous salua profondément. « C’est notre Duchesse de Berkshire ! Elle est ravissante n’est-ce pas ? —Assurément et son époux, l’être le plus heureux du monde…. » Entendis-je dire, pendant que dans la salle, le crincrin des violons nous parvenaient de nouveau ponctués par l’éclat des voix, des verres de cristal et le gloussement étouffé des femmes. « Je lui dirai toute la vérité à votre sujet et il plaira de vous savoir éructer de rage quelque part dans votre grand château du Berkshire où vous y vivrez en recluse avec votre héritier. Pourquoi ce regard circonspect ? C’est si bien ce qu’il finira par se produire. Vous épuisez sa grâce, le Duc de Berkshire. Il dit ne plus dormir tant vous le mettez à contribution. Tout le monde s’accorde à le trouver fatiguer. Veuillez m’excuser, ma voiture m’attend ! » Deux semaines plus tard nous partîmes pour Londres sous un magnifique soleil de mois de mai. Il me fut étrange de revenir à Londres qu’il me semblait ne pas reconnaitre. Tout y semblait plus violent, plus sonore et plus puant ; la nausée ne me lâcha pas avant d’être arrivée à la Campden House. Epuisée et des plus irascibles je me mis au lit sans souper. « Nous étudierons la question demain ! Déclarai-je à Jane inquiété quant à mon sort. Je suis trop exténuée pour avaler quoi que se soit ! » Le lendemain il est vrai, je fus plus enjouée et au petit-déjeuner me jetais au cou de John pour lui annoncer mon

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emploi du temps dans ses grandes lignes : déjeuner avec Lady E. chez elle, naturellement. Ensuite il me faudrait aller saluer William Pitt à sa résidence et quelques autres personnalités. Ce soir, j’irai à l’Opéra où y jouait la Flûte Enchantée. Nous ne pouvions manquer cette Première et comme nous étions le dimanche 5 juin, la bonne société s’y tiendrait. A l’Ouverture de cet Opéra, mon attention se portait sur Lors Ascot-Byrne assis en face de notre loge. A aucun moment il n’avait regardé de notre côté et la main gantée crispée sur mon éventail, je répondais malgré moi aux larges sourires de Lady E. qui assise derrière moi, irradiait par son sourire. Tous les regards convergèrent dans notre direction et il fallait être aveugle pour ne pas le remarquer car certains manquaient cruellement de discrétion. Au passage de l’air de la Reine de la nuit, ma main se posa sur celle de John qui ne put retenir son sourire. Les frissons parcoururent ma peau et en proie à une soudaine émotion, je ne pus retenir mes larmes. Dans cette salle, le n’étais pas forcément à mon aise pour laisser exprimer certaines émotions aussi passagères soientelles ; déjà il me semblait entendre les reproches de Lady E. penchée à mon oreille. « Il vous faudra aller saluer ma cousine, Mrs Arrington qui a quitté son devon natale pour vous être présentés. Elle a tant entendu parler de vous qu’on ne peut la décevoir. Une charmante personne dont le neveu occupe actuellement un poste comme député à Westminster. » Westminster, encore et toujours Westminster ! Depuis mon retour à Londres, soit depuis la veille, notre intendante me remit une trentaine de courriers rédigés de la main de députés, Lords et autres interlocuteurs envoyés par Pitt lui-même soucieux que je lise leurs requêtes dissimulés entre les lignes de leurs bons vœux de mariage. Or William Pitt n’avait pu me

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recevoir —son secrétaire m’avoua que ce dernier prenait l’air dans sa propriété, soit en exil selon les termes de John, tout aussi contrarié de n’avoir pu avoir de ses nouvelles—, et dans ce fauteuil de velours cramoisi, je songeai à tous les efforts que cela me prendrait pour comprendre les ambitions de chacun. Caressant le diamant pendant à mon cou, je me penchai gracieusement vers mon époux. « Nous pourrions organiser un diner pour tous ces représentants de Westminster, cela simplifierait les choses, vous ne croyez pas ? Tout le monde n’a pas la chance d’être compris entre deux mouvements de l’orchestre. » John approuva d’un sourire ce qui eut pour effet de froisser Lady E. qui prenait cela avec trop de hauteur. Il n’était pas décent de rire de cela avec elle ; ce n’était pas en un mois qu’elle avait pu se doter d’un quelconque sens de l’humour. Il en allait de même pour Lord James et son manque de discernement à mon égard. A aucun moment il ne m’avait salué, ni même regarder. Etais-je à ce point méprisable ? Au moment de l’entracte, il quitta sa loge et son départ me mit dans l’embarras. Mon devoir m’obligeait à rester près de mon époux ; à tendre la main vers tous ces gentlemen pour un baiser fédérateur et sourire à ces ladies au compliment facile. Pour moi il en était terminé des enivrants bals, de ces danses aux notes les plus exaltantes ; plus que jamais on chercherait en moi le sérieux et cette attitude si moralisatrice connue de Lady E et de ses semblables ; ce soir-là je ne m’amusais pas. Ce mercredi matin les filles vinrent me rendre visite et se fut là des cris de joie. Il me fut plaisant de les revoir et nos retrouvailles étant dans ce contexte prémisse d’une vie mondaine. Entre nous rien ne chanterait jamais ; il ne pourrait être question de les recevoir de façon officielle quand je les considérais comme mes

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sœurs. Elles me firent un compte rendu de ce qui avait pu se produire à Londres pendant ma longue absence et j’eus leur version de l’affaire Crawford dont on causait encore dans les salons. J’appris alors que cette bécasse avait soufflé mon nom à sa mère concernant la possible idylle que j’avais pu avoir avec Lord James. Miss Beth sur ce sujet en savait bien plus que toutes les autres et se régalait de cette tragédie qu’elle suivait comme beaucoup en cette période. « Oh, rassurez-vous milady ! Personne ne croit cette liaison possible car vous n’êtes pas restée un seul instant seul depuis que l’on sait Lord John follement épris de vous ! En homme d’honneur, il n’aurait pas laissé ce bellâtre vous approcher et ainsi compromettre votre union à venir. Le chagrin, semble-t-il, a eu raison d’elle ! —Miss Beth est incorrigible ! Entonna Annabelle posant délicatement la tasse sur le guéridon. De toute façon, personne ne vous obligera à la fréquenter ! Il leur sera impossible de revenir à Londres après ce qu’il s’est passé. —N’en soyez pas si certaine Miss Gerson ! Cette Lady Crawford a plus d’un tour dans son sac. On dit même qu’elle aurait séduit le vieux Quincy-Stafford pour revenir sur le devant de la scène. Totalement absurde n’est-ce pas, mais tellement dans son genre ! Alors je ne serai pas surprise de voir sa fille parader dans les rues de Londres au bras d’un bel héritier d’une quelconque fortune. Nous craignons d’être tournées en ridicule par cette sournoise créature ! —Oh, Beth ! Nous avons bien pus de valeur que cette bougresse ! Renchérit Anna B ; fatiguée par les remarques de notre versatile amie. Je crains que vous finissiez par toutes nous ennuyées avec cette histoire !

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—Vous n’êtes cependant pas obligée d’écouter ce que j’ai à dire à la Duchesse ! Et nous sommes également venues vous avertir de ce qui se dit autour de nous. Le fait que vous vous fussiez retrouvés en Ecosse avec Lord James en fait sourire plus d’un. Tout le monde finit par penser que vous êtes officiellement sa maitresse. Nous nous sommes efforcés de réfuter de telles accusations mais force de constater que la rumeur gronde ! Il serait mal vu que l’on vous croise en sa compagnie, cela ternirait votre réputation. —Soyez rassurée Miss Beth, je ne compte pas le fréquenter en dehors de toute manifestation publique. Et puis je ne m’abaisserai pas à répondre à cette Lady Crawford qui ne m’a jamais portée sur son cœur d’aussi loin de remonte ma mémoire. Que diriez-vous d’une promenade à Hyde Park ? Je ressens l’envie de me dégourdir les jambes ! » Des plus silencieuses, je marchais au bras d’Anna B. quand les autres avançaient loin devant nous, saluant et gloussant sitôt qu’un homme les saluait. Il faut dire combien elles étaient coquettes et si affriolantes, on pouvait les voir comme un délicieux désert fait de crème chantilly, de meringue, de macarons ; pas rare de voir de jeunes gentlemen s’émouvoir à leurs œillades et arborer une mine déconfite quand l’une d’elles prenaient le temps de le défigurer. Le mariage m’éloignait de ce plaisir : celui de séduire et d’être désirée ; à présent devenue la duchesse du Berkshire j’étais reléguée au rang d’indésirables ; il y avait bien quelques seigneurs que l’on savait coureur de jupons pour vous tenir le crachoir, de nobles baronnets en quête de sensations fortes et toujours soucieux d’avoir une jolie dame fortunée à qui donner le bras. Dans ce grand bonheur il y avait ce malheur ; celui de finir dans l’ombre de son époux. Lady E. l’avait bien compris depuis

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toujours ; considérée comme très riche elle savait que sa notoriété serait réduite à néant par un second époux et des héritiers accrochés à ses jupons jusqu’à leur majorité ; lady E. avait compris que son succès dépendait de son indépendance et cette pensée me compressa le cœur. Serais-je dans l’ombre de mon époux, à me contenter de quelques largesses, quelques convenances pour ne pas complètement m’abrutir dans la solitude. Les hommes sont ici : ils aiment à diriger seuls. « A quoi pensez-vous Milady, je vous trouve être bien soucieuse ? De vous à moi, cette Miss Wright vous cause bien plus de mal que de bien. On la sait très proche de Lady Beeckman qu’elle voit comme sa plus dévouée amie ! Imaginez-vous donc votre Julia se consola de votre absence en fréquentant une Miss Wright éblouie par l’ambition et le calcul. —Ne la pensez-vous donc pas digne d’être mon amie. Je la sais capable du meilleur comme du pire, je parle de ma cousine Julia, bien entendu et vous l’aurez compris. J’en sais tant sur elle qu’il vous serez contrariant de connaître ses plus viles desseins. De mon côté je m’efforce de lui être aimable mais cela ne durera qu’un temps. Nos avis diffèrent sur beaucoup de sujets et puis….son amitié pour Lord Ascot-Byrne me trouble quelque peu. Il n’y a rien qu’il ignore de moi et je souffre de son inclinaison pour ma personne. —Je sais tout cela Milady, comme je sais que votre désir le plus ardent est de le fuir, lui qui ne fait qu’obéir à l’entêtement de ses pensées que l’on sait être corrompu par votre personne. L’amour n’excuse pas tout et quand il le comprendra, ces souvenirs bien vite s’effaceront face à cette insanité. —L’amour est-il pour toi une insanité ? La questionnai-je sans la lâcher du bras mais sentant la raison me perdre.

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—S’il n’est pas partagé oui, Milady. Dans son cas c’est un moment d’égarement qui le laissera pantois quand il aura enfin trouver une femme pour le divertir ! Pourquoi cessez-vous donc de marcher ? Vous aurai-je offensé en m’exprimant de la sorte mon amie ? Je parle en tout état de cause, sachant pertinemment que cette situation vous dépasse, vous qui êtes si cartésienne ! Vous ne supportez pas de perdre le contrôle de la situation et je vous sens si perplexe ces derniers mois. La faute à Lord James n’est-ce pas ? » Oui, tout cela était de sa faute ! De nouveau accrochée à son bras je fus tenue de l’avouer. Ces derniers temps la fatigue accumulée au cours de notre retour m’affaiblissait au point de ne vouloir rencontrer personne autre que mes amies ; alors quand Sir Gabriel Campbell se présenta à la Campden House je manquais de fondre en larmes et je bondis dans ses bras me manquant fort de la préséance. Mes lèvres se posèrent sur ses joues rugueuses et sans le ménager je l’attrapais derechef pour le conduire dans le salon sans qu’il puisse y faire la moindre objection. « Vous êtes si bel homme dans ce costume liede-vin ! Votre tailleur doit être celui de nos Seigneurs, notai-je en croquant à pleines dents dans des pâtes d’amande. La Cour de Justice doit se glorifier d’avoir un si bel avocat à la Fleet Street. Arrivez-vous à sortir ? A vous divertir ? Vous allez vous tuer à la tâche Gabriel et vous ferez un malheureux en la personne de notre William Pitt qui ne parle que de vous ! Souriais-je assise sur l’accoudoir de son fauteuil et un rictus apparut à la commissure de ses lèvres. Vous êtes une vedette dans votre milieu car enfin reconnu à votre juste valeur, Gabriel ! —Vous ne pensez pas si bien dire ! Je croule sous les demandes, me voilà être un homme précieux qu’on s’arrache pour ensuite parader dans certains cercles et je suis bien aise de

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songer à la charge de travail qui m’attend à la Fleet Street et non pas à St James ! Je laisse ce plaisir à d’autres, ironisa-t-il en quittant sa place pour se tenir éloigner de ma personne. (Ainsi lui aussi me fuirait-il) Lord Waddington dine-t-il en ville ce soir ? » Déstabilisée je ne répondis rien, laissant mon regard se poser lentement sur un détail de la pièce. Il détourna la tête, plongeant son regard par-delà le carreau donnant sur le parc à l’arrière de la maison. Je lui avais écrit peu de temps avant mon mariage, il ne prit pas le temps de me répondre si ce n’est par une misérable lettre rédigée à la va-vite ; il se tenait là près de moi et sa seule préoccupation fut celle de connaitre les sorties de mon époux. Juste révoltant mais tellement dans l’esprit de Sir Gabriel ! « Il est possible qu’il sorte oui, il s’empresse de filer bien vite à la première occasion faite et….je m’occupe comme je peux. Hier, j’ai reçu la visite de Sir Redmayne, Torrington, Dunley… Tous se font un devoir de passer et tenez ! Par plus tard qu’hier, nous étions le 15 n’est-ce pas ? Est passé ici Lord Cunningham et Kingsley. Ce fut assez divertissant je dois le reconnaître. Tous parlaient de conserve et ce fut là une réelle cacophonie ! » Gabriel me fixait perdu dans ses pensées. Il n’avait cure de ce que je pouvais dire des amis de Waddington, lui venait faire son devoir dicté par son sens moral et sa grande probité car jamais il n’aurait fait porter un message à l’une de ses relations pour écrire de façon très subjective : Je ne peux malheureusement venir me saluer mais recevez mes hommage Milady ! Peut-être n’avait-il qu’un quart d’heure à me consacrer et par conséquent allait vite prendre congé. « J’aurais le plaisir de croiser votre époux chez l’Honorable Grenville ce soir ! Non, rassurez-vous cela n’a rien d’une partie de

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plaisir ! Il y aura de vieux Lords poussiéreux et quelques députés fort bien consentis dans le rôle de successeurs à d’autres vieux députés persuadés de faire aussi bien que leur collaborateurs de Westminster. J’y ai été invité par Charles Bickford, votre favori si j’en crois les dires de notre Premier Ministre. Il faut admettre qu’il est très intéressant : ses bonnes manières, ses passionnantes relations et son sens inné de l’aventure ! Il spécule, voit gros et cherche une épouse. Votre amie, Miss Gerson pourrait parfaitement convenir à ce rôle. Sa fortune est maigre mais il ne manque pas d’ambition. —Maigre fortune ? Voyez-vous ça ! Tout le monde n’a pas la chance de jouir d’un confortable cottage à Hamstead et de disposer de quatre mille livres par an ! J’avais remarqué qu’elle ne l’avait pas laissé indifférente mais mon amie ne veut rien entendre et pourtant tout le monde sait qu’il héritera des Cunningham. Mais je trouve étrange que sa tante ne m’en ait pas touché mot hier. —Pourtant vous connaissez Diane Cunningham, sa discrétion est légendaire. Probable qu’elle n’ait pas voulu vous ennuyer avec un tel commerce. » En temps normal le cynisme de Gabriel m’aurait séduite mais là je vis une grossière provocation, de celle qui ennuie par son amertume ; il faisait peu cas du mariage et pourtant il avait eu des propositions peu de temps après sa promotion près du Juge Grayson. Et puis cette situation m’exaspéré : Charles Bickford n’avait-il pas assez de courage pour venir me solliciter ? Debout devant la cheminée vide, mes pensées allèrent vers mon Anna B. car par amitié pour elle, je devais lui écrire, mettant en évidences les termes suivants : Charles Bickford souhaiterait une entrevue avec vous ! Son père, ce vieil amiral ne voudra pas d’un

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spéculateur pour gendre, aussi talentueux au négoce soit-il. « Cela vous plait-il Gabriel de jouer les entremetteurs ? or je sais ce que vous pensez de ce commerce et cela ne fait pas un homme de mérite ; ainsi vous travestir pour satisfaire l’égo de vos pairs, je vous croyais bien au-dessus de tout cela. —Il s’avère que le commanditaire de cet acte est une personne des plus influentes. Une personne qui manifestement a pensé à juste titre que votre maîtrise de la duperie suffirait à pencher la balance en sa faveur. Votre amie si dévouée qu’est Miss Gerson ne sera refuser un tel mariage et…. —Soyez aimable de ne pas m’offenser Gabriel, ou bien nous en resterons là ! Il y a des portes que je peux facilement ouvrir et d’autres qui peuvent à jamais vous rester fermées ! Me suis-je bien fait comprendre ? —Alors nous en resterons là Milady ! Acceptez mes hommages, Votre Grace ! » Il se prosterna profondément et déjà je regrettais mes propos. Il ne méritait pas mon courroux et quand il partit précédé par le majordome Pickering mon mal être alla grandissant et effondrée dans mon fauteuil je retournai à mes lectures. Les uns après les autres, je les révoquais ; d’abord Lord James et ensuite mon très précieux Gabriel. Il me fut impossible de me concentrer sur ma lecture et forte contrariée je tournais en rond dans la pièce sans parvenir à me poser. En proie à une profonde détresse je finis par m’assoir sur le repose-pied, ou plutôt, m’écroulai-je en pensant à cet autre intermédiaire se faisant passer pour le commanditaire de ce commerce. Et dans ma tête je dressais le portrait de toutes les personnes susceptibles de s’adonner à ce loisir et après réflexion je sus qu’il serait plus sage d’en parler

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à Mrs Diane Cunningham à qui j’écrivis de venir se joindre à moi pour une collation. Trois jours plus tard, soit le lundi 20, elle se tint en face de moi, une tasse de thé à la main. « Je suis agréablement surprise, Duchesse et très reconnaissante à l’attention que vous me portez à plus forte raison quand je me suis montrée si discourtoise à votre égard en refusant l’invitation de nos chers Hockney, c’est que je n’étais pas d’humeur à m’y rendre sans que cela ait un quelconque rapport avec vous ! Au contraire c’est avec une joie sans pareil que je vous y aurais rejoins mais….avouons que je ne suis plus si jeune et ce genre de soirée me contraint ensuite à adopter un mode de vie plus conventionnel. —Mrs Diane, je vous ai fait venir pour vous parler d’un sujet mais délicat, arguai-je posant délicatement ma tasse sur la table basse, il s’agit de votre neveu, Charles Bickford et d’une alliance qu’il aimerait faire entendre, celle de Miss Gerson, la fille puinée de notre amiral. Or vous savez qu’elle est mon amie et des plus dévouées. Il est vrai que j’avais moi-même songé à les rassembler mais je ne peux seule agir dans ce sens si j’ignore tout de l’identité du marieur qui de son côté s’efforce de pousser votre neveu à se prononcer. —Et bien ma chère, j’ai entendu dire par mon très estimé Charles que Miss Gerson n’était pas insensible à ses charmes. Il la fréquente aussi courtoisement qu’on le laisse à penser et l’Amiral Gerson ne s’oppose en aucun cas à cette alliance que certains voient comme une mésalliance. Vous le saviez n’est-ce pas ? —Pardon ? Questionnai-je des plus ahuries. —Et bien vous saviez que Miss Gerson et Charles se voyaient à Londres ? —Oui, oui….naturellement ! » La réponse était autre, Miss Anna B. m’avait caché la vérité, à moi, sa meilleure amie ! Le désespoir

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fut complet ; quelque part quelqu’un cherchait à tromper mes amies. Le dindon de la farce, on pouvait me voir ainsi. Pour quelle raison alors Gabriel vint me voir ? Cela n’avait pas de sens. John rentra tard ce soir-là et avec lui William Pitt. Sa présence fut pour moi d’un tel réconfort et après nos longues et franches retrouvailles, je le laissais à mon époux en proie à une profonde mélancolie. Etant incapable de demeurer près d’eux je montais me coucher mais peu après dix heures une foudroyante douleur me plia en deux. Le sang coulait entre mes jambes et terrifiée je sonnais afin qu’on fasse venir le praticien au plus vite. Tout ce sang…. Quatre heures après, le docteur ressortit de la chambre pour laisser entrer mon époux arborant un visage déconfit, terrifié à l’idée que j’ai pu perdre son enfant….Le laudanum emprisonnait mon esprit et la tête tournée à l’opposé de la porte, je culpabilisais, sentant le poids de la honte reposé sur mes épaules. « Ma chérie, nous en aurons d’autres….tu es encore bien jeune et….tu dois te reposer et surtout te ménager. Londres n’est pas une ville de paix, toute cette agitation….Nous partirons à Plymouth sitôt que le jour se lèvera. J’ai pris toutes les dispositions pour partir et laisser derrière nous tous ces tracas. »

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CHAPITRE 5 Le repas fut divin. On nous servit une assiette de poissons sur son lit de légumes dont je me délectais à la première bouchée. Nous étions loin du folklore de l’Ecosse mais le dépaysement fut au rendez-vous toutefois ; John et moi nous amusâmes à nous considérer comme des bourgeois et l’absence de contraintes raffermit notre complicité ; au lever je lui apportais le petit déjeuner au lit et lui me brosser les cheveux mieux que l’eusse fait Jane. Je l’aidais à enfiler sa redingote et lui laçait mon corps de baleine sans perdre patience. Alors devant cette assiette de poisson il y avait dans son regard plus d’amour que si nous étions trouvés à Norwick Castle à déjeuner sans grande intimité et la main dans la sienne, j’étais heureuse. Dans cette auberge nous étions un couple ordinaire, mis à nu par les épreuves de la vie. Il porta ma main à ses lèvres et après s’être assuré qu’aucun autre client ne nous observait, il osa sourire, l’œil pétillant de mille feux. Nous n’étions plus en représentation et par conséquent, libre de toute lubie avec mon aimé. La veille par exemple, le lundi 4 juillet on quitta le lit très tard et enlacés dans les bras, nous avons vécu des moments de parfaite osmose que nul n’aurait pu perturber, pas même un courrier du toi George en personne nous sommant de nous rendre à Windsor ou en son palais de St James ! Et dans les bras de mon amour, j’inhalais son odeur délicieusement poivrée pour en garder en jamais la composition. Derrière cette table, au milieu de ces quelques clients élégants et très soucieux de préserver l’état de notre Lune de miel, puisqu’ils se contentaient d’un rapide signe de tête dans notre direction, nous étions comme des amants en fuite ; tout ce qu’on pouvait dire ou écrire compromettrait notre paisible retraite. Pour

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décrire l’auberge en quelques mots, on pouvait plutôt la comparer à un hôtel privé transformé en maison d’hôte, plus qu’à une auberge dont elle n’avait que le nom si l’on s’en réfère à la surface des chambres allouées et des écuries, d’un luxe imparable pour nos chevaux. La Hillmore’s Mansion offrait une vue imprenable sur la côté et ses falaises découpées par l’incessant remous des vagues ; l’édifice se dressait droit et fier sur une légère colline servit par un coquet parc où les résidants aiment s’y retrouver par beau temps pour jouer au cricket, conserver et se prélasser en parlant chiffon et politique. Quelques arbres apportaient la fraicheur à ce lieu et donnait à cet endroit une image d’Eden. La façade en grès captait la chaleur pour la restituer en fin de journée et j’adorais cette vigne vierge grimpant le long des fenêtres du rez-de-jardin. Bien-sûr l’on n’aurait pu accomplir tout ce voyage sans les gens de Waddington : secrétaire, valets, femmes de chambre, laquais et lads. En tout pas moins d’une dizaine de personnes gravitant autour de nous. Pour notre voyage en Ecosse, une quinzaine nous avaient précédés sans parler de tout son personnel déjà sur place. Ils ne logeaient pas avec nous, une dépendance leur était attribuée et quand nous avions besoin d’eux il nous fallait être organisé. Ces derniers connaissaient nos petites manies, nos emplois du temps et savaient anticiper et se montrer discrets ; à peine les remarquions-nous au cours de nos journées de fol oisiveté. « Que dites-vous si nous marchions sur la plage ? Mr Price m’a parlé d’un endroit très accessible. Je pense et je dois pouvoir affirmer que cette ballade vous ravira. Ensuite nous irons en ville pour y prendre le thé. Cela vous enchante-t-l ? —Oh, oui John ! M’enthousiasmais le sourire aux lèvres, je pourrais y acheter des fournitures

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pour mes croquis ! J’avoue être inspiré par le littoral, tout ce camaïeu de bleu est un réel plaisir pour la palette du novice. Hum…peutêtre également pourrons-nous passer chez la modiste de la rue principale où j’y ai vu un ravissant chapeau des plus bucoliques et en parfaite adéquation avec la campagne qui nous fait dos. Une fois à Londres, je compte l’offrir à Miss Gerson avait quelques arrangements bien^sur ! Je sais d’office qu’elle le portera à ravir. —Quelques soient les modifications que vous lui apporterez, ce couvre-chef n’aura pas la même vocation sur sa tête que sur la vôtre. Cette coquette ne vous égalera jamais ni en beauté ni en grâce, il y a de ces rôles que l’on ne peut ravir à une Duchesse au risque de se voir accuser de mégalomanie. —John ! Je ne vous imaginez pas si dur avec Miss Gerson dont on connait l’irréprochable vertu. Vous ne pouvez l’accabler de vouloir obtenir bien plus qu’elle n’a déjà de par sa naissance et qu’elle obtiendra par un mariage avec Charles Bickford. —Allons donc, votre favori est à jamais rentré dans vos bonnes grâces ! » Un sourire nerveux sortit d’entre mes lèvres et pour me donner plus de contenance je bus une gorgée de ce délicieux Madère. John effaça toute ébauche de sourire sur son visage, son expression devint plus dure et sans qu’il le manifesta de vive voix je sus que son repas fut gâté par cette annonce. « C’est plus insensé que cela à vrai dire. Les événements m’ont échappé et…. —Miss Gerson ne vous appartient pas. Elle est libre d’aller où il lui convient d’aller et surtout de fréquenter qui elle souhaite sans que vous ayez à redire. Ce qui vous a échappé Diane, c’est le fait que vos amies puissent vivre sans vous et ne pas se sentir obligées de

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rappliquer à la moindre de vos contrariétés et caprices ! —Oh, John ! C’est cruel ce que vous me dites là ! Me lamentai-je posant mes couverts dans mon assiette. Je ne pensais pas être à ce point possessif et….admettons que je le sois, le mariage devrait-il me priver à jamais de leur compagnie ? Or depuis que je suis mariée, je n’ai plus raison de penser que je suis amusante, gaie et de bonne compagnie. On me sollicite pour mieux vous approcher et je reçois un millier de lettres qui ne parlent que de vous John ! —Vous êtes mon épouse. Le moindre de faux pas sera rapporté, amplifié et si mon nom vous protège du scandale je ne pourrais rien faire pour vous protéger des atteintes spirituelles portées à votre jeune personne ne songeant qu’à festoyer, séduire et vous montrer complaisante auprès des personnes qui ne méritent pas votre sympathie et que vous vous évertuez à admirer. Je ne parle pas uniquement de ce Bickford mais de tout ce petit monde de conspirateurs qui gravitent autour de lui. Essayez de trier vos amis de manière plus clairvoyante. —Est-ce là un conseil ou un avertissement ? —Vraisemblablement les deux. Votre amie épouse votre petit protégé et Ascot-Byrne triomphe de votre naïveté. Peut-être suis-je las d’écouter le récit de votre pseudo aventure extraconjugale avec cet homme. Peut-être aspirerai-je à autre chose qu’à un concert de Gorgones au sujet de cette Diane la Chasseresse comme ainsi on vous nomme à Londres ! » Les larmes me montèrent aux yeux. Jamais encore il m’avait parlé ainsi ! Son expression fut si dure, implacable et ce visage n’augurait rien de bon. Mes mains se mirent à trembler ; non pas de peur mais de colère contre ces gens qui osaient me calomnier. Diane la Chasseresse

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signifiait un insatiable appétit pour la gente masculine à l’image de ces courtisanes toujours prêtes à pousser le vice pour attirer les faveurs de plus lubriques que leurs amants précédents. Un tel surnom était une provocation, un appel à la guerre et je ne pouvais laisser passer cela : cette outrage fait à ma personne. « Je n’ai en rien cultivé cette ignominie et vous le savez ! Sa présence en Ecosse fut une pure coïncidence et je ne veux plus parler de cela John, ce genre de discussion est stérile et nous affecte tous deux quand bien même il n’y a aucune raison m’intenter un procès d’intention ! —Diane….vous me plaisez énormément. J’ai pour vous beaucoup d’estime et vous êtes à ce jour mon épouse, celle à qui j’ai le plus confiance et à qui je donnerai ma vie sans hésiter. Pour vous je me battrais en duel pour laver un affront et…. (Un sourire pointa sur ses lèvres, le genre de sourire qui ne me laissait jamais indifférente par son éclat et sa sincérité) vous savez tout cela. Vous savez que je ne pourrais vous perdre par négligence auprès d’un homme qui n’en vaut pas la peine. J’ai toujours considérer James comme un ami avant de le voir comme un rival puis finir par incriminer d’être l’heureux autour de ces délibérations publiques concernant la valeur de ma femme et si aujourd’hui je prête une attention plus particulière à tout cela c’est bien parce que j’ai eu connaissances de certains faits. L’alliance de Miss Gerson avec Bickford ajoute une pierre à cet édifice dressé par une personne cupide que je ne puis nommer en ce jour. —Je serais curieuse d’entendre ces faits, John ! —Il n’est pas nécessaire pour vous de les entendre quand notre séjour nous abstient de toute superficialité. Restons en là voulez-vous ? (Toujours en souriant, il attrapa ma main pour la

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serrer dans la sienne) Il ne serait pas convenable de vous ennuyer avec toutes ces tracasseries. » Comme convenu nous marchions sur la plage, bras-dessous bras-dessus et quelques cavaliers nous longèrent levant haut le chapeau pour nous saluer. Le soleil dardait ses rayons et sous mon ombrelle, j’avançais dans ma robe de mousseline blanche enserrée par une taille haute. Il me plaisait de marcher près de John, il était mon époux devant Dieu et devant la loi et ce sentiment de gloire m’exaltait avec intensité. Il rayonnait près de moi, ses beaux yeux toujours riants ajoutaient à sa superbe ; grand, ténébreux et bel éphèbe aux traits majestueux je frissonnais à l’idée qu’il fut mien. Pourtant souvent à le regarder je songeai à cette fausse couche et à la douleur physique et morale éprouvées après ce tragique incident. Je l’avais privé d’un héritier et cette calamité me terrassait sitôt le souvenir revenu. On partit en ville. J’y achetais mon matériel de dessin et mon chapeau et au retour à la Hillmore’s mansion, Mrs Price me remit une lettre ; la surprise fut absolue, aucun de mes amies n’avaient eu vent de mon départ pour Plymouth et le fait que Mrs Price me le remette en main propre eut quelque attrait diabolique. L’écriture de mon Anna B. retint mon attention et en deux pages, elle tenait à s’excuser pour son impolitesse. « (…) Bickford et moi sommes de bons amis mais sachez que je ne ferais jamais rien qui puisse nuire à notre cordiale entente (…) » Ma gorge se noua et ma vue se brouilla rendant difficile la lecture de sa longue lettre. « (….) Je n’ai jamais cherché à vous nuire Diane car j’ai pour vous trop d’affection, cependant certains m’ont encouragés à un plus grand discernement et n’ayant point cherché à vous trahir, j’ai cependant préféré taire cette rencontre (…) Peut-être un jour me pardonnerez-vous ? (….) »La main sur la

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poitrine j’eusse été tenté de la faire lire à John quand ses dernières phrases furent pour moi l’équivalent d’une lame de couperet. « (…) Apparemment Plymouth est une destination à la mode ! Les Kingsley y sont également et avec eux Fitzroy et Lord Ascot-Byrne (….) » Mon sang ne fit qu’un tour dans mes veines. Il me fallait avertir John et ficher le camp au plus vite. Sous prétexte d’un faux motif, je décidais d’avancer la date du départ à ce samedi 9 juillet et les bagages rassemblés dans la carriole je remerciais nos hôtes pour cet agréable séjour. Le voyage du retour dura six jours ; six jours pendant lesquels John et moi fûmes insatiables pour les plaisirs de la chair et notre arrivée à Norwick Castle sonna comme un bref répit pour qui soit assez compréhensif. Si Norwick Castle devait être notre havre de paix il n’en demeura pas moins qu’à la date du 16 juillet, les Kingsley arrivèrent ventre à terre dans le magnifique attelage et avec eux Sir Bickford, Sir Gabriel et Lord James dans la voiture suivante portant les armoiries de la famille Ascot-Byrne. Devions-nous nous réjouir de leur impromptu visite ? Que nenni ! Ces oiseaux-là sont de bien mauvais augures, je parle là de Lady Amelia plus majestueuse que jamais, se pavanant une fois de plus dans ses beaux atours aux motifs damassés. Ma camériste m’a avoué l’avoir pour cliente et il est fort possible qu’elle vive au-dessus de ses moyens pour entretenir une telle garde-robe. On dit qu’elle ne dépense pas moins de 600 livres par mois en accessoires, bijoux et tissus commandés en grande quantité. De quoi équipé en voile tous les navires de l’Empire et le sourire aux lèvres je m’éventais sans lâcher Lady Amélia du regard. « Londres est-il à ce point étroit que vous vouliez la quitter ? Lançai-je derechef à cette intrigante ici dans le seul but de causer ma perte si j’en crois par l’audace dont elle fait zèle. Puis

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je poursuivis sur le même ton : Qu’allez-vous faire à présent ? Il fait plus chaud ici que nulle ne part ailleurs et ce temps-là nous fera presque regretter Plymouth. —On dit que le climat est des plus cléments là-bas et je ne songe qu’à me distraire du ressac de l’océan allant se briser sur ce littoral escarpé, argua Bickford, le verre de citronnade à la main. Nous avons manqué de temps mais il fut dans notre résolution de s’y rendre. Le temps est bien l’ennemi de nous autres laborieux. N’êtes-vous pas de mon avis Gabriel ? » Il se contenta d’un sourire tout en lorgnant discrètement vers mon époux terré dans un profond mutisme. « Oh, vous n’aurez bientôt plus à vous soucier de travailler Sir Bickford, votre alliance avec Miss Gerson sonne comme une libération à votre condition ! Avez-vous fixé le mariage ? Je suppose que pendant notre absence et dans les salons très en vogue de la capitale nous avons parlé que de cela ! ne soyez pas frappé d’étonnement, on m’a tenu informé de votre relation avec mon amie et je suis la première à vous en féliciter. —J’en suis flattée Milady, murmura ce dernier en une profonde courbette ; là, Gabriel se caressait l’arête de son nez comme contrarié par la tournure que prenaient les évènements ; ma vanité l’accablait, presque constamment il s’en montrait outragé. —Miss Gerson est moi sommes pour l’heure ce qu’on pourrait qualifier de bonnes relations et son père ne me voit guère comme un potentiel prétendant, c’est à peine s’il encourage cette union. Apprenant que la naissance et la fortune ne sont pas compatibles à toute forme de prodigalité. On dirait de moi que je suis un parvenu, coureur de dotes et solidement attaché à quelques valeurs nobiliaires, ce qui va s’en

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dire ne me hisse pas parmi les membres de l’aristocratie terrienne de ce royaume. —Cela va s’en dire mais n’êtes-vous pas Esquire (écuyer) et ce tire prévaut sur celui de franklin dont appartient le père de cette dernière ? Je me verrai bien contrarié si ce mariage n’avait lieu. —Quelque douleur que puisse causer votre engagement dans cette union Milady, Sir Bickford ne pourra user indéfiniment de votre sollicitude. Votre amie semble faire peu cas de ce mariage et ne semble pas vouloir l’encourager dans ce sens. —Et bien, peut-être n’a-t-elle pas envie de se montrer complaisante Milord ! Ironisai-je à l’intention de Lord James. A quoi songiez-vous quand vous l’oppressez de la sorte avec vos compliments et vos folies ! Ses connaissances dans ce commerce sont bien trop limitées pour s’adonner à la passion. —C’est méconnaitre votre amie, déclara Lady Amelia, le sourire faisant briller l’iris de ses yeux verts tirant sur l’émeraude. Elle est sage, il faut lui reconnaitre cette vertu mais ses autres fréquentations ont pu contribuées à la rendre moins innocente qu’elle prétend l’être. —Je vous remercie pour cette brillante étude et je m’étonnais de vous entendre disséquer la morale et la vertu de mes amies ! Avez-vous donc d’autres suggestions à nous apporter ? » Cette dernière me fixa crânement, le nez dans sa tasse de thé qu’elle prit soin de poser sur le guéridon sans se défaire de ce sourire ; je remarquais en elle ce manque de discernement face à ma volonté de ne pas succomber aux chants des sirènes. Sur ma gauche, mon époux éructait de rage, retenant son souffle pour ne pas hurler sa colère face à ce perfide John décidé à troubler de nouveau notre repos. « Avez-vous des nouvelles de l’Honorable William Pitt ? Nous espérons très bientôt

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pouvoir jouir de sa présence et je compte vraiment sur vous Lady Amelia pour le convaincre de passer nous saluer. Vous le voyez toujours à Londres n’est-ce pas ? —Vous n’êtes pas sans savoir que William Pitt ne daigne plus nous recevoir ! Il juge fort peu convenable d’être vu en notre compagnie et il est coutume de tenir ses propos comme parole d’évangile. Nous avons pensé à tort que cela s’arrangerait mais nous avons appris que Lord Grenville nous refuse également, tout comme le reste de ses disciples. Nous voilà donc au même titre que les Crawford frappé d’ostracisme. —et qu’est-ce que vous Sir Bickford pensez de tout cela ? Notre Premier ministre aurait-il quelques bonnes raisons d’en vouloir à nos respectifs amis ? » Sorti de sa torpeur, Sir Charles étudia lady Amelia plus attentivement et Gabriel enfoncé dans son fauteuil s’attendait à ce que John intervienne pour éviter de voire la conversation prendre une tournure plus mal aisée ; ce dont j’étais capable, il s’en méfiait et la main posée à plat sur ma poitrine, je triturai le pendentif de mon collier attendant la réponse de Bickford qui depuis peu vivait dans la crainte de me déplaire. « William Pitt est un homme de bon sens, on ne peut le nier, cependant tout comme ses réformes actuelles on pourrait penser qu’il n’agit que pour éviter une coalition. Si la guerre avec la France est sur toutes les lèvres, il reste possible que notre Premier Ministre ne cherche pas la négociation dans tous les combats qu’il mène de front. —Je vois. Et vous, Sir Gabriel ? Vous êtes dans un sens assez clairvoyant pour contraindre certain à la prudence et je dois dire que certaines de mes fréquentations sont des plus influentes, si vous voyez de qui je parle. —vos allégations sont….Milady, je crains ne pas être bon juge en la matière mais il n’y a rien

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de plus redoutable en un sens qu’un homme qui cherche à laver son honneur. Pour ma part je verrai cela comme une mise en garde : à savoir qu’on ne peut impunément jouer avec le feu sans risquer de se brûler les doigts. Plus que jamais on le sait incorruptible et Son Excellence confirmera mes dires, il est pour l’heure impossible de l’approcher sans risquer d’accroitre son courroux. —La politique le tient éloigné des mondanités, chanta lady Amelia pour se donner bon espoir de recroiser sa route. C’est tout à fait par hasard que nous pourrions le croiser, qu’en pensez-vous Milady ? » Lord John soupira avant de quitter son siège. Ce geste sonna la fin d’une possible trêve. On ne pouvait forcer la main de son ami et encore moins en de telles circonstances. Les mains derrière le dos il se dirigea vers la fenêtre grande ouverte sur la campagne et dans son esprit des milliers de pensées devaient s’entrechoquer. « Alors nous lui écrirons ! C’est une excellente idée après tout. N’êtes-vous pas de mon avis, Madame ? le temps semble clément en ce moment, aucune ondée ne menace les cieux et nous pourrions organiser un piquenique. (Sa main se posa sur mon épaule dénudée et face à ce grand sourire, je ne sus que répondre). Présumons qu’il accepte et ensuite ? —Je vous demande pardon ? —Non, je ne crois pas possible qu’il veuille reformuler sa sentence. Mon épouse et moi sommes sensibles à vos marques d’attention mais cette démarche ressemblerait à s’y méprendre à de la corruption et il nous sera impossible de donner suite à votre requête. » Jamais encore je ne l’avais vu plus direct, plus tempéré dans son discours ; aucun de ceux-là n’irait dire que Lord Waddington a refusé de venir en aide aux Kingsley ; il a exposé les faits

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et conclut ouvertement que tout effort s’apparentait à de la corruption. Mon époux est brillant et fin tacticien. Déjà mes yeux brillèrent de mille feux et jouant sur la carte de la modération je me tournai de nouveau vers Lady Amelia dont les joues prirent une teinte rosée. « Lord Waddington a raison, mille fois raison ! Nous avons d’un côté cet ami que nous estimons tant et de l’autre, vous et vos manigances ! On peut s’arranger pour que tout cela paraisse naturel autour d’un pique-nique dans le Berkshire mais je doute que la société qui y soit présente trouve à redire sur vos agissements, un tant soient peu politiques. Le temps est divin ! Pourquoi ne pas sortir nous promener ? » Au bras de Gabriel je ne pouvais m’empêcher de songer à John en proie à Lord James et le vieil Angus, derrière eux Lady Amelia et Bickford trainant la jambe à l’image de ses amants à Hyde Park profitant du peu de temps en leur possession pour dévisser de longues minutes sans rien remarquer d’autres que leur dévorante passion. « Pourquoi ne pas avoir dit la vérité concernant cette harpie de Kingsley ? Plus je la fréquente et plus me vient le désir de la précipiter sous les roues de sa voiture. Qu’a-telle été racontr sur Lord James et moi qui fasse tant sourire à Londres ? Dieu que cette femme me déplait ! —Lady Julia Beeckman et elle se sont querellées. Votre cousine ne semble pas non plus la porter dans son cœur et Lord James a tranché en faveur de Lady Amelia pensant qu’il lui serait plus profitable de fraterniser avec votre ennemie de toujours. —Oh, le brave homme ! Je devrais donc m’empresser d’aller le remercier selon vous ? Pourquoi est-il là aujourd’hui ? A quel jeu jouet-il ? J’ai crains qu’il ne vienne à

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Plymouth….John et moi sommes bien ici et nous ne mentionnons pas vouloir rejoindre la capitale de sitôt. J’ai fait une fausse-couche et je me donne toutes les chances d’être à nouveau enceinte. John serait tellement heureux si je pouvais lui annoncer une prochaine grossesse. —Ne soyez pas inquiète Diane, vous aurez de bons enfants à donner à votre époux, mais parfois sela prend du temps. Vous êtes encore bien jeune et….John s’en montrera patient. » Les larmes me montèrent aux yeux et la vue embuée par ce voile lacrymale je serrai davantage Gabriel contre mon bras. « Espérez que vous ayez raison. S’il vous plait restez ce soir ! Ainsi demain nous irons sur le lac pour nous rafraichir un peu, qu’en ditesvous ? Nous pourrions demander à Lord James de nous accompagner. Il a l’air épuisé et sur le point de défaillir à tout instant. Je plains sa pauvre existence : être là mendigoter l’amitié de Lord Waddington pour un autre, partisan ou non de son idéologie jacobite Ah, ah, ah ! —ne soyez pas méprisable Diane, je doute que vous ne fassiez que parler de chevaux…. —Que voulez-vous dire par là ? Questionnaije sans lui lâcher le bras des plus amusées mais certaine que Lord James avait du parler à Gabriel de son inclinaison pour ma personne et je poursuivis sur le même ton badin : il est de notoriété publique que Son Excellence cherche à acquérir les meilleurs yearlings de mon époux. Aurait-il fait une quelconque allusion à ces possibles acquisitions ? —pas le moins du monde. Bickford et lui n’ont fait que parler du juge Greyson et de la politique de Pitt. Or ce dernier passe pour un indécis depuis la débandade de la France à la frontière du Nord en avril dernier. —mais je ne vois pas en quoi cela l’affecte ? Je veux bien comprendre qu’on l’ai sollicité quand la France a eu la bêtise de s’en prendre à

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l’Autriche. Or l’Autriche comme la Prusse n’ont pas l’intention de jouer les pacifistes comme l’Angleterre sachant qu’ils auront bien plus à perdre que le Roi George dans ce conflit contre un Etat qui se veut être plus belliqueux encore que leur politique intérieur. —Je suis désolé que vous ayez à en subir les conséquences. Cette situation offense plus votre épux que cela laisse paraitre. Il nourrit pour Pitt énormément d’affection et de le savoir contraint à l’exil suite à ses récentes prises de position…. —Je n’ai jamais cherché à jouer l’avocat du Diable en recevant lord James. Seulement j’agis, ou plutôt, nous agissons par devoir. Il est le fils d’une puissante famille d’Ecosse et il reste un homme très influent au point qu’il demeure mal vu de le contrarié ! —Alors vous me voyez navré de décliner votre invitation de demain. » Plus tard Lord John vint me retrouver dans ma chambre. Il semblait préoccupé, ce qui ne lui ressemblait guère et il chassa d’un geste ma femme de chambre. Il n’était pas loin d’une heure du matin et à la lueur de mon chandelier je nouais ma robe de chambre à la taille pour aller me serrer dans les bras de mon époux. « Je retournerai à Londres demain. Des affaires pressantes y requièrent mon attention et naturellement vous êtes libre de me suivre ou non. Il va s’en dire que votre présence y sera des plus appréciée et…. —Il est encore trop tôt pour moi. Je ne me sens pas encore prête à….Peu importe. Il est nécessaire que vous y retrouviez Pitt, arguai-je glissant vers mon fauteuil. C’est….assez difficile pour vous j’en conviens et je ne tiens pas à être à l’origine de vos dissensions. J’ai rédigé des lettres à son intention (J’ouvris le tiroir de mon secrétaire pour les lui tendre) je comptais les lui envoyer mais puisque vous avez pour dessein de le rencontrer, je n’aurais donc

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pas à les affranchir. Dormirez-vous avec moi ce soir ? —Oui, je compte bien vous honorer toute cette nuit avant mon départ pour la capitale, répondit ce dernier avec un radieux sourire dessiné sur ses lèvres, mais avant cela nous devons parler d’un sujet qui me préoccupe : il s’agit des Kingsley. —Oh, je savais que vous aborderiez ce sujet ! M’exclamai-je des plus soulagées allant jusqu’à bondir à son cou. Leur présence je le reconnais, vous a causé un très grand déplaisir et si j’avais pu me montrer bien plus hostile soyez assuré que je l’aurai fait ! —lady Amelia est une intrigante, probablement la pire que je connaisse, il n’y a pas un scandale dans lequel elle ait baigné et je m’accorde à croire qu’elle ne serait jamais rassasiée tant son désir de prendre l’ascendant sur quiconque est grand, cependant il serait bien considéré de continuer à la fréquenter en ces temps obscures. Pitt est en froid avec tout l’hémicycle de Westminster et au vue de ses positions acutlles, le soutien de Lord Kingsley est des plus appréciés et le parti Tory qu’il représente ne doit pas être entaché par des bassesses de salon. —Mais vous savez plus qu’elle me déteste ! N’avez-vous remarqué comment elle me fixait ? Elle n’a jamais eu pour moins la moindre estime et vous ne pouvez me demander de m’en faire une alliée quand je me compromettrais mille fois en sa présence qu’en celle d’un jacobin avide de sa plume et de son verbe ! Cette femme est le Diable réincarné, John ! —Je conçois que cela puisse vous déplaire mais cela reste nécessaire. —Parce qu’elle aurait été introduite par Lord James à qui vous mangez dans la main, est-ce bien ça John ? Je vous aurai cru plus tempéré

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dans le choix de vos relations mais force de constater qu’il n’en est rien ! —Pitié, épargnez-moi votre sarcasme ! Nous ne faisons pas toujours ce qu’il nous plait de faire et parce que vous êtes mon épouse, vous ne pouvez agir par caprice en révoquant mes relations pour vous rapprocher de vos modestes amitiés de la capitale qui ne semblent être là que pour nous ennuyer avec leurs peines de cœur. —Si vous parlez de mon amie, Miss Gerson, je trouve cela bien déplacé venant de votre part ; Vous oubliez ce qu’elle représente pour moi et son manque de fortune ne doit pas corrompre votre jugement. —Oui il n’est pas question pour moi de la juger. Je parlais seulement de votre nouveau protégé, sir Bickford. Sa présence ici n’était pas nécessaire et Lord James a cru bon vous divertir en le sortant de son cabinet juridique et voilà qu’il se pavane partout dans Londres en proclamant haut et fort être votre ami quand Mirs Cunningham brille de bien moins d’éclat quand elle compte parmi mes amies les plus dévouées. —J’en suis navrée John. Je tâcherais d’y remédier. J’avais justement pensé organiser un pique-nique dans les jours à venir et avec votre permission je compte la recevoir en ces lieux. —Cela reste faisable. Arrangez-vous cependant pour qu’aucun ne vienne troubler la quiétude de Norwick Castle. »

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CHAPITRE Les filles s’amusèrent d’un rien dans le parc ; après une partie endiablée de cricket elles tenaient à un colin-maillard avec les confrères de Bickford venus en grand nombre pour lui apporter son soutien dans on entreprise perdue d’avance. Il s’acharnait avec un tel zèle, cela donnait dans le mélodrame et derrière son ombrelle mon Anna B l’ignorait superbement sous son chapeau de plumes et ses ravissantes boucles ornant sa parure capillaire. En plus de Bickford et consœurs, on pouvait souligner la présence de sa tante, Mrs Diane Cunningham et de son amie de toujours : Clarissa Allen ; Lady Amelia et Lord James ignorant superbement le reste de l’assemblée. Plus tard la majordome introduisit lady Attenborough et les Hockney, ces autres Duckworth accompagnant Sir Fitzroy. Les Duckford ça passait encore mais les Hockney….Plus tard les Dunley nous rejoignirent dans le parc et alors je m’empressai d’aller aux nouvelles de mon époux. « Votre homme est féru de politique, il ne respire que pour cela et personne pas même vous parviendrait à le détourner de sa principale activité. Qui plus Lady Hawthorne sait se montrée très persuasive et Lord Waddington est le seul fils qu’elle n’ait jamais rêvé d’avoir. Cela parait curieux mais Lady Elisabeth ne pourrait vivre sans lui à ses côtés sans pour autant chercher à nuire à son statut de Duchesse du Berkshire. Et comment se passe votre mariage ? » Mrs Dunley fut la première et la seule à me poser la question. L’envie de la serrer dans mes bras fut grande ; me confier à elle aurait été possible, lui parler de ma fausse couche et des nuits d’insomnie causés par cet incident et la peur de décevoir John. Il me tardait de porter son enfant et à chaque minute mon cœur

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saignait. Rien ne pouvait me garantir son bonheur conjugal sans la certitude de pouvoir tenir son fils dans ses bras. « A vrai dire je croule sous le courrier et la paperasse. Les domestiques ne me sont d’aucune aide dans ce domaine et je m’arrache les cheveux de nervosité. Il est loin le temps où je me prélassai derrière le piano avec un maitre de musique, un précepteur pour m’enseigner les langues et le maintien, la peinture et la broderie ; et il est loin le temps où je faisais tourner en bourrique cette pauvre Mrs Parks ! —Vous n’êtes désormais plus ravissante jeune une femme et lady en devenir, vous êtes devenue l’épouse et maitresse de tous les domaines de Lord Waddington et sa principale arme de séduction.. Ceci représente énormément de responsabilités et si tous les regards sont braqués vers vous, il vous que vous sachiez qu’il n’aurait jamais trouvé plus digne ambassadrice. Il respire le bonheur près de vous et cela est sans égal. —Vous êtes plus qu’une amie pour moi et mon seul regret serait de ne pas vous estimer comme il se doit. —Milady, vous en faites déjà assez croyezmoi. Jamais encore une lady n’avait témoigné autant de respect pour les membres de la gentry et c’est incontestablement ce qui vous rend si attachante. » On tomba dans les bras l’une de l’autre. Je fondis en larmes en songeant à John resté à Londres par choix personnel ; la présence de ses amis me consolait et les rires me remontèrent le moral ; rires et discussions animées dans l’herbe fraîche bordant le la rivière au pied du mur d’enceinte. Les valets nous proposèrent une vingtaine de plats par service ; cela comprenait de la soupe, de la viande, du poisson, de la volaille et des légumes, du gibier ; le tout présenté à la

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française, à savoir tous les plats disposés devant soi, du salé et du sucré, quantité de pâtisseries et des fruits de saison, de glaces et de vins liquoreux. Comme il s’agissait d’un pique-nique la logistique se devait d’être parfaitement orchestrée et servis frais quand le plat l’exigeait. Grisés nous l’étions tous et j’avais prévu une ballade en barque sur la rivière en plus d’un combat naval avec des petits navires représentant les plus grands combats livrés par l’Empire britannique. Au cours du repas toutes sortes de jeux furent proposés dont un concours de contrepèterie, de charade et d’autres exercices linguistiques. Il faut voir comment certains se prêtaient au jeu ; il y en a toujours pour apprécier ce que vous proposiez et prise d’un fou rire je dus me cacher derrière mon éventail. La cause de cette bonne humeur fut incontestablement Arthur Hugues, l’ami de Bickford aux tons humoristiques au point d’arracher des éclats de rire à chacune de nous autres spectateurs. Et Lady Harriet m’attrapa par le bras. « Est-ce vrai ce que l’on raconte ? Le roi aurait refusé de vous rencontrer ! Pourtant le duc du Berkshire est bien l’un de ses cousins par alliance certes mais cousin devant la loi et j’en suis choquée ma chère amie ! —Lady Harriet, quel est donc l’auteur de cette injurieuse calomnie ? Le roi George ayant été frappé d’une nouvelle attaque a souhaité remettre à plus tard notre entrevue et les relations que j’entretiens avec la princesse royale pourrait être un gage de bonne foi. Il n’y a par conséquent pas la moindre animosité entre nos deux familles. —alors j’en suis soulagée (Et à mon oreille) Votre départ si précipitée pour l’Ecosse et votre absence à Londres ont fait pensé que vous souffriez d’un quelconque tracas. Mais si vous m’assurez qu’il n’en est rien. »

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Le sourire illumina mon visage. Il s’en trouve également toujours à chercher querelle ou bien vous ridiculiser à la face du monde. Harriet et Amelia, ces deux harpies complotaient de conserve pour nuire à ma réputation et après lady Harriet ce fut au tour de Lady Kingsley, plus audacieuse que jamais, profitant de l’euphorie générale pour me coller Lord James dans les jambes et lui ramait sans trop se préoccuper des jolies personnes assises dans cette barque. Ce n’est qu’en fin de journée qu’il accepta desserrer ses lèvres. « Votre époux vous aurait-il fait part de son intention de rallier Norwick Castle ? —Et quelle réponse aimeriez-vous entendre ? Que mon époux bienveillant me délaisse préférant s’adonner à la politique qu’à sa frivole dame ! Vous et lady Amelia vous efforcez de me tourner en ridicule, usant et abusant de tant de sarcasme qui font votre réputation Milord. J’ignore encore si je dois cesser de me montrer prévenante envers vous. Je ne permettrais pas que ma famille souffre de votre réputation et je ne parle pas seulement de ma cousine lady Julia qu’il vous plait tant d’encenser à vos heures perdues. Car vous dites la respecter et vous laissez par la même occasion vos relations l’offenser. —Je ne suis pas là pour vous écouter pérorer sur mon compte. Je m’étonnais seulement que Lord John ne sois pas là. Il s’est pourtant montré généreux en interférant en ma présence auprès de sa cousine lady Sophie Von Waerde. —lady Sophie ? Mais ce n’est encore qu’une enfant ! Je doute que ma tante…. —sa benjamine est ravissante et non dénuée d’esprit. » La panique me saisit ; Comment Lord John avait pu négocier sa cousine à prix d’or à Lord Ascot-Byrne sans que j’en sois avertie ? Paniquée et contrariée. John ne pouvait me tenir

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à l’écart et de sa politique et de sa famille ; il me fallait prendre l’air, on étouffait ici et plus que jamais je me sentis prisonnière de mon corps de baleine. Sophie Von Waerde n’était qu’une enfant, soit quinze printemps et cette petite orgueilleuse faisait la fierté de sa mère qui la présenta à la princesse royale, Charlotte et à la reine en personne, ce qui fit grand bruit à St James ; partout l’on racontait qu’un marquis l’épouserait pour son audacieux caractère. Lord James la convoitait car promise à un bel avenir à la suite du cortège de notre princesse royale et la princesse Augusta peignit un portrait sans équivoque de cette dernière, la présentant comme une redoutable Hélène de Troie. Le fait que Lord James puisse s’intéresser à cette prétentieuse me contrariait au plus haut point. « C’est probablement ce que vous avez le mieux à faire. Elle est ravissante et…. —Probablement ? C’est que vous émettez un doute, n’est-ce pas ? Déclara-t-il en fermant la porte du salon et posa son verre de porto sur le guéridon avant d’avancer vers moi des plus réjouis. Cela me désolait de penser que la Princesse Charlotte attendait tant de vous en vous encourageant à me trouver une fiancée digne de ce nom. —mais vous n’avez pas eu besoin de mon secours pour y parvenir. Qui plus est je n’aurais pas agi sans votre consentement et maintenant que je vous sais heureux, je n’ai plus qu’à vous laisser fantasmer sur vos possibles réussites à la cour du roi. Je suis si contente pour vous ! —Cela va sans dire. Vous voilà être soulagée d’un épineux problème. Votre franchise est sans égale Madame. A présent, j’ai le devoir de regagner le palais de St James où le climat y est plus serein. Nous n’aurons pas l’occasion de nous croiser de sitôt, alors acceptez mes plus sincères excuses pour cette absence à venir. »

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Il allait s’en aller et me laisser seule. Cette pensée fit naître en moi un sentiment de tristesse et d’incompréhension ; en tant que Duchesse du Berkshire j’aspirai à ma cour de flagorneurs en tout genre. Ce qui me préoccupait le plus était le désintérêt que ces lords et ladies pouvaient exprimer sitôt l’attrait de la nouveauté passée. Si Lord James me quittait, d’autres n’hésiteraient pas à le faire et il me fallait le retenir d’une façon ou d’une autre. Mais pour l’heure il fut insensible à ma détresse. Mon allié du moment serait Charles Bickford. Assis près de sa tante, il marqua des signes évidents de nervosité en me voyant revenir dans le salon où ces illustres gens se trouvaient être avant la énième collation de cette fin d’aprèsmidi. « Alors ? Lord Ascot-Byrne est part à ce qu’on raconte ! Parti plus vite qu’il n’est venu. Quel dommage, j’avais à m’entretenir avec ce dernier au sujet de Lord Pitt. Il l’aurait vu à Londres avant de rejoindre votre domaine. —A croire qu’ils ont enfin réussi à trouver un terrain d’entente, raille Charles Bickford, on sait ces deux là incompatibles en tout point et ce ne sont pas les efforts de Lord Waddington pour les raccommoder qui doivent être remis en question. On sait qu’il se donne du mal pour plaire à ces Lords, autant que faire ce peut. On peut par conséquent saluer son acharnement. —Mais c’est minimiser ma participation dans cette épreuve car en vérité, tout le mérite me revient, Mr Bickford ? Ah, ah ! Il est fort difficile de convaincre un homme aux principes si abscons. Il faudrait toute une vie pour percer les mystères entourant la personne de Lord Ascot-Byrne. —Ah, Ah ! Vous exagérez, Votre Grâce, on le connait pour un être un homme à l’entière franchise et d’une entière dévotion pour ces combats. Pas homme à abandonner au cœur de

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la bataille. Ma tante m’appuiera certainement si j’affirme qu’il est autant entêté que notre Premier Ministre et c’est bien là toute la subtilité de votre intervention, il faut le reconnaître. —Mr Bickford, sachez que j’apprécie votre grande honnêteté alors dites m’en plus au sujet des relations naissantes entre ma tante, Lady Von Waerde et ce dernier. —Et bien je n’ai pas eu vent de cette histoire. Vous l’avez dit vous-même, il est impénétrable et d’un tempérament aventureux. Cela peut-être vraie comme erronée. Il est véridique qu’il se soit rendu à St James dans la semaine mais comme William Pitt y séjourne actuellement, cela n’a rien d’anormal. La plus à même à vous renseigner serait lady Attenborough. Elle aurait déjeuné à diverses reprises avec Sa grâce.» Plus tard je partis la trouver. Elle se trouvait être au milieu des Hockney et Miss Chelsea aussitôt me laissa sa chaise, sans pour autant s’éloigner de la conversation. Depuis son arrivée, Miss Chelsea cherchait à me parler et combien de fois avais-je esquivé ses nombreuses tentatives ? Assez pour nuIre à son enthousiasme et l’expression de son visage me laissait imaginer une pauvre femme désabusée à qui l’on avait promis un beau mariage tardant à venir. « Lord Ascot-Byrne ne m’a rien dit à ce sujet. Il est vrai qu’il est très occupé en ce moment et nous avons du le convaincre de venir ici. il aurait naturellement refusé si Pitt et votre époux s’étaient trouvés là. Quelle étrange situation n’est-ce pas ? Nous sommes à la veille d’une guerre avec le France et Lord Ascot-Byrne s’ingénue à tramer contre le gouvernement de ce dernier. Et votre époux se trouve être au milieu de cette épuisante rixe. —Mais s’il était un tant soi peu civil, il saurait user de ses charmes pour obtenir

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l’approbation de mon époux. Je vois cela comme une réelle source d’ennui et tous les efforts pour amoindrir ses récidives sont soldés par des mesquineries de femme de chambre. Cela serait de bonne guerre à Westminster mais pas dans les salons où déjà retentissent les trompettes de Jéricho. —Mais de quoi parlez-vous, Milady ! Dans cette mésentente, vous n’êtes en rien responsable. Souciez-vous plutôt de garder votre relation avec Kingsley intacte. Elle est de ces intrigantes que l’on aime entendre et il est fort possible que son départ précipité soit son œuvre. Elle le voyait s’agiter près de la petite Duckworth quant elle trouve cette famille trop peu estimable. La raison en est cette ainée, la plus ambitieuses des deux. Cette drôle de femme qui dit-on l’aurait poussé à rallier l’Ecosse quand vous y étiez. —Vraiment ? Je la pensais plus sage qu’elle parait être, mais rassurez-vous, Lord James n’a pas plus d’affection pour la petite Duckworth qu’un bourreau pour sa victime. Ecoutez Lady harriet, vous serez mes oreilles et mes yeux une fois à Londres. Je veux tout savoir sur ce qu’on raconte autour de nous. Me ferez-vous ce plaisir ? —Vous êtes la duchesse du Berkshire, Votre Grace, il n’y a rien que je saurais refuser. »

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CHAPITRE La pluie tomba toute la matinée ; pas un temps à mettre un chien dehors. Au piano-forte, je jouais une sonate de Mozart. Mon maître de musique passait plus souvent à ma demande ces derniers temps et je ne rechignais pas là la tâche ; la musique me permettait de m’évader et loin de Londres et de sa tumultueuse ambiance, mon salon de musique s’offrait le luxe d’un gon musicien venant de Windsor pour m’abreuver de partitions, ce concertos et de sonates. En tournant la tête, j’aperçus John assis derrière l’instrument et je bondis dans ses bras pour le saluer avec affection. « Oh, John ! Que le temps fut long sans vous ! Je me disais descendre à Londres mais j’ai crains vous croiser sur la route et….vous avez une mine effroyable. Montez vous changer, votre valet se chargera de vous faire couler un bain ! —Je n’aurai guère le temps de me prélasser, Diane, il me faut gagner Edimbourg dans les plus brefs délais. Je sais que vous aviez escompté sur ma présence mais il y a des tâches pour lesquelles je ne peux me déroger. Vous le comprenez n’est-ce pas ? » Abasourdie, je m’écroulais dans un fauteuil. Il me semblait entrevoir les ténèbres. On ne pouvait me contraindre à rester me morfondre en ces lieux quand j’étais encore jeune et exaltante de vie. « Alors je ne resterais pas ici ! Arguai-je froidement en me rendant devant la fenêtre, avec votre permission je retournerais à Londres. La vie à Norwick Castle se restreint à de longues heures passées à attendre un époux qui se moque de mon embarras. —Mon sentiment est que vous devriez inviter vos amies à séjourner en ces murs quand la

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solitude se fait plus oppressante. On me rapporte que votre pique-nique fut un réel triomphe. —cela va sans dire ! Ils ont eu tous ce qu’ils désiraient : de l’animation, des jeux et de la nourriture à foison ! Je sais que vous tenez à ce que ma vie ne soit pas oisive et dépourvue de sens mais comment cela pourrait être autrement ? Je suis prisonnière de cette vie, John ! —N’est-ce pas un peu fort comme instance ? Je ne cherche pas à vous retenir à Norwick Castle, c’est vous-même qui avez fait le choix de cette résidence ! —Parce que je… j’avais perdu l’enfant que je portais ! Je voulais me tenir isoler de Londres pour n’avoir pas à craindre les serments de Lady Hawthorne. Elle m’aurait fustigé en apprenant que j’avais failli à ma tâche et j’étais tout bonnement heureuse d’être éloignée de tous les tracas de notre quotidien et….je voulais passer du temps avec vous. J’ai espéré que vous me rejoindrez plus tôt et j’ai attendu vos lettres dont aucune ne m’est parvenue ! John, je suis votre femme et je refuse d’être mise à l’écart de ta vie politique comme tu l’envisages maintenant que tu as toute l’attention de Lord Ascot-Byrne et des Whigs. ! —La politique exige une rigueur de tous les instants. Je ne pourrais vous entendre sur le sujet, vous êtes dilettante et il est certain que vous manquerez de constance pour les questions relatives à notre politique telle qu’on la conçoit. Une fois mère, vous ne pourrez vous consacrer à nos études. Nos enfants vous accablerons et je vous veux entièrement dans ce rôle et une fois que nos enfants seront en âge de quitter le nid, libre à vous de vous adonner à ce nouveau loisir.

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—Vous me destinez à cela, John ? Destinée à vous donner des héritiers, quand je pensais que la passion serait présente dans notre mariage ! —Où allez-vous donc chercher tout cela ? —Oh, pitié ! Épargnez-moi le chapitre du gentil mari qui se lamente du sort de sa belle ; j’en connais un rayon sur le sujet et évitons les faux-semblants et toute autre forme de cachoterie. Par le plus grand des hasards, j’ai appris que l’une de vos nièces va se fiancer. Estce vrai ou le nierez-vous ? Si je disais Lady Sophie de Von Waerde, cela vous parle-t-il ? —Et à qui la fianceriez-vous ? —Dites-moi seulement si tout cela est vrai. » Il ne répondit rien, glissant vers le sofa pour s’y assoir. Il pleuvait toujours et j’eus l’impression que la pluie allait s’infiltrer à travers la toiture pour venir nous mouiller ; une telle intempérie annonçait un déluge à venir. Le regard de John fut vide et les jambes étendues de tout leur long, il donnait l’impression de paisible nature, un tempérament calme malgré mes récriminations et il n’affichait aucun signe d’agacement, au contraire, il manifestait une sorte d’intérêt non feinte. « Lady Octavia est une redoutable entremetteuse. On la consulte pour obtenir les bonnes grâces d’un lord ou d’un autre et elle n’a jamais failli à sa mission. Mais pardonnez-moi mon ignorance, qui vous aurait dit une chose pareille ? Si lady Octavia devait fiancer sa fille, elle aurait trouvé à rendre l’information publique. N’ai-je pas raison ? » Et je ne sus que répondre ; une fois de plus il avait raison, cependant je ne voulais d’admettre, tant d’éléments m’affectaient. Le valet arriva pour poser le plateau de rafraichissement sur la table et se tint devant la porte telle une statue antique reposant dans leur niche. « Alors ma chérie, de quoi est-il réellement question ? Questionna ce dernier les jambes

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croisées l’une sur l’autre. Aurais-je une raison de penser que votre charmante Amelia Kingsley soit de nouveau la source de vos tourments. Tout cela restera à votre bon jugement. » Il se leva pour accueillir William Pitt à la porte. Il me dévisagea de la tête aux pieds avant de baiser ma main. Sa présence m’apaisa aussitôt et la main dans les siennes, il me fixait sans pudeur. « Votre Grâce vous êtes encore plus charmante que dans mes souvenirs ! Et je m’en veux de n’avoir pu vous saluer plus honorablement quand les occasions me furent données de le faire. Mais Londres est à ce point fort attrayant pour tous les bons sujets du Roi estimés par leur contribution à l’érection de ce royaume. Je ne peux nier avoir fait du zèle à Westminster et négliger certains de mes devoirs. Il revient à vous de m’accepter en ami Votre Grace. . —Mais vous êtes pardonné mon ami avant même que vous formuliez de telles inepties. Mon estime pour vous est indéfectible et nous étions à l’instant à parler de Lady Von Waerde, ou du moins son héritière. Avez-vous vousmême entendu quoique se soit à son sujet ? » Il interrogea John du regard, puis se perdit dans ses réflexions, les lèvres serrées. . « Pas à ma connaissance. Si tel est le cas, on se serait empressé de me faire un rapport en bonne et due forme. Elle reste par alliance la cousine du roi et de très haute distinction. Ceci dit, peut-être pourriez-vous éclairer ma lanterne ? —Pour le moment, je tiens à garder cela pour moi. —Notre cher William vous accompagnera si vous le souhaitez à Londres si toutefois vous vous y rendez. Vous n’aviez pas dans l’idée de rester ici, n’est-ce pas ?

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—C’est exact et je suis forte aise que vous me délivrez de ce sinistre donjon. » Et dans la voiture je pianotais le Rondo Alla Turca de Mozart contre le bois de la porte. Lord William ne cessait de me fixer, cela en était déroutant, presque incorrect de la part d’un homme de son statut. John et moi avions pris des chemins opposés et après un glacial coït, il prit la route pour l’Ecosse avec son secrétaire et son valet. Un rapide baiser sur le front et il partit en me laissant en proie à un vif désarroi. « Votre époux tient à ce que vous siégez à notre prochaine réunion afin de le représenter. Et pour se faire, vous devrez étudier les comptes-rendus de nos dernières réunions. Nous aborderons toutes les questions relatives à coalition et pour les jours à venir il ne faudra vous en remettre qu’à moi. » La musique retentit dans la grande salle et au bras e cousine Julia j’avançais avec volupté et grâce au milieu de ces illustres invités. Il ma fallut saluer des centaines de visages, autant de facettes colorées tournant dans un même mouvement. L’odeur de musc emplit mes narines, tout comme celles des effluves d’alcool et de parfum divers et variés provenant des parfumeurs du roi. Les femmes se montrèrent être les plus empressées pour venir me saluer et les gentlemen patiemment attendaient leur tour en grande tenue d’apparat ; Derrière mon éventail, je dissimulais mon affable sourire pour me concentrer sur les discours de Lady Julia au sujet de mon absence en ces sphères. Et cousine Julia ne me lâchait pas du bras. Plus tard il justifiera à son charmant cousin : Je ne l’ai pas lâché d’une semelle. Nous avons passé la soirée ensemble. Et sur la piste de danse nous étions les vedettes dans leurs belles toilettes, car ce fut ensemble que nous dansâmes. « Ne vous retournez pas, il est ici et lorgnes de ce côté. Je ne peux pas croire qu’il vous fasse

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cet affront là quand vous êtes la femme la plus aimante qu’il soi ! Avec votre nièce qui plus est ! Notre nièce, cette arrogante petite Sophie, qui l’eut cru ? En tous les cas pas mon cousin John, agacé par toute cette farandole de prétendantes ! Nous irons le trouver pour lui faire savoir ce que nous pensons de tout cela ! —Cela ne ferait qu’envenimer la situation ! Il finira par comprendre son erreur de lui-même. Selon moi il n’agit que par cupidité et on l’aime pour ses contradictions n’est-ce pas ? Fort à parier qu’il renoncera à elle à la dernière minute comme il l’eut fait pour cette Crawford. Que pensez-vous de la toilette de lady Whyte ? Ce modèle provient de ma garde-robe et ma camériste le lui a vendu un prix d’or. Tout s’achète ici, c’est une vérité qu’on ne peut nier Julia ! Mais le silence a un prix. Nous verrons qui de nous deux triomphera sur l’autre. —D’accord, nous résisterons à cette bourrasque. Quelque soit l’issue de sa décision ne lui montrez jamais son embarras ; sermonnez-le autant que vous le voulez en privé mais si vous osez le faire en public alors vous signez votre arrêt de mort. Force de constater que vous êtes lucide, même au combat. Prenez donc un verre que nous fêtions votre succès à venir ! Lança cette dernière en attrapant deux flûtes de champagne en plein vol. Nous allons nous griser toute la nuit et c’est insultant de ne pas s’amuser. Et qui sinon vous aimer vous amuser ? Exigez plus, toujours plus et ils vous mangeront dans la main. N’ayez pas peur d’obtenir d’eux bien plus que vous ne l’auriez pensé. Un beau mariage ne suffit pas malheureusement. Ce qui fait ce monde Diane, c’est le pouvoir que l’on met sur les mots : fortune et amour. Les deux réunis je dois dire forment un beau cocktail. Cela parfois vaut le coup d’essayer. »

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Lord John me rejoignit plus tard dans le salon attenant la salle de bal et Julia en le voyant arriver se leva pour lui céder sa place et tout en gloussant, grisée par l’alcool, parvint à clairement s’exprimer : « Je sais que vous avez des choses à vous dire, alors je reste à proximité pour le cas où Lady diane sera lassé de vous ! A toute à l’heure ma chérie ! Je vais aller du côté du vin pétillant, pour le cas où vous me chercheriez. Ah, ah !» Un grand silence survint pendant lequel nous restâmes là à nous fixer dans le blanc des yeux. Il prit alors ma main dans la sienne qu’il serra dans les siennes, si chaudes et si douces ; un frisson parcourut mon dos quand il embrassa ma joue. N’importe qui aurait pu passer à proximité et nous surprendre, mais à cet instant, cette pensée passa au-dessus de nos croyances. « Etes-vous heureuse Diane ? —Oui. Je le suis. Comment ne pourrais-je pas l’être ?J’avais espéré que vous reviendrez me voir à Norwick Castle et l’attente me fut des plus insupportables. Nous avons tant de choses à traiter vous et moi sans pour autant trouver le temps d’assembler nos réciproques compétences et en ami, dévoué et loyal que vous êtes, vous étiez tenu de venir me saluer. C’est bien moins ce que j’attendais de vous, mais vous avez préféré me décevoir, une fois de plus. —Je suis en ce moment fort occupé. N’espérez pas trouver en moi l’amant que vous attendez tant. A ce jeu je serais un piètre enjôleur. Mon domaine de prédilection reste la politique, argua ce dernier accoudé contre le manteau de la cheminée. Cela serait un soulagement si vous veniez à me dire quel est la raison de votre tourment. Pourquoi ne pas vous confier à moi ? Suis-je à ce point peu digne de confiance, Milady et au vu de votre attitude des plus basses, je jugerais que vous préfériez vous

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taire plutôt que de devoir vous montrer aimable envers moi. Souffrez-vous en ce moment ? —Cela vous plairait tant de le savoir. Ainsi vous vous précipiteriez sur moi pour me consoler en disant que tout cela n’est que le fruit de ma frugale imagination. Mon mari me trompe avec la politique et je devrais me montrer soulagée que cela ne fut pas avec une dame ! Ah, ah ! Vous ne souriez pas souvent Milord, avez-vous cessé de vous montrer gai depuis que je suis attachée à un autre homme ? —C’est précisément ça. Ma mère serait fière de constater combien son éducation a porté ses fruits. Je ne me laisse pas facilement dérouter dans ma trajectoire par une Diane aux traits si charmants et décidée à me jeter à ses pieds pour mieux me réduire au silence. N’est-ce pas là l’intention de votre époux ? On consentirait à me voir comme amant pour sa femme à la seule condition que je me taise. Ici comme ailleurs on craint les jacobins qui pour certains députés ne sont que de la vermine. » Du dos de sa main il me caressa la joue, ce qui eut pour effet de me tirer de mes pensées. « Ne parlez pas ainsi ! C’est vous-même que vous méprisez à parler de la sorte ! J’avoue être mélancolique ces derniers temps mais c’est certainement pas vous qui en êtes la cause. Il s’avère qu’il est bien plus difficile d’être mère que d’être épouse et en tant que femme, j’ai eu la douloureuse expérience de…. L’héritier de Lord John s’en est passé et cela altère quelque peu mon raisonnement et mon jugement pour ce qui est des choses du quotidien. » Il vint s’assoir près de moi. Lui parler ainsi me libéré d’un poids mais en même temps ouvrait une fenêtre à ce qu’on pourrait communément appeler : les secrets d’alcôve. Comme je fixais un détail de la pièce, il ne prit pas sur lui de rester neutre et sa main se posa sournoisement sur la mienne.

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« Mais cette épreuve est passé comme je vous l’ai dit et je m’apprête à rentrer dans une nouvelle ère ! Répliquai-je en ôtant prestement ma main de dessous la sienne. Le résultat est là sous vos yeux et je comptais m’entretenir en privé de cette affaire avec vous. Le peuple envahit les Tuileries et comme le roi ne recule pas face aux menaces des manifestants il faut imaginer le soulagement des sujets du Roi George. Tant que ces révolutionnaires sont occupés ailleurs c’est du pain-béni pour son gouvernement n’est-ce pas ? —Si vous trouvez juste de le souligner. Je reçois dans mon salon des émigrés royalistes et l’on me juge comme un dangereux criminel. Il serait bien mal avisé de parler de corde dans la maison d’un pendu. Evitons de nous fâcher vous et moi sur pareils sujets. La vie est si courte que chaque seconde se doit d’être appréciée à sa juste valeur. Ne le pensez-vous pas ? —Oui j’ai dansé une bonne partie de la soirée et je compte encore me montrer désinvolte et enfiévrée afin de coller au mieux à mon personnage de Française bien mal concernée sur les affaires de ce royaume. Pour moi vous êtes….courageux. Je ne dis pas que vous seriez prêt à renoncer à tout pour vos idéaux mais cette forme de folie est exemplaire. —Vous n’êtes pas rancunière alors. Ma sœur vous calomnie tout comme certains de mes amis et je ne fais rien pour vous défendre quand vous, vous usez de votre plus grande influence pour continuer à m’encenser face à la critique publique. —C’est que….vous et moi ne sommes pas si différents ! Vous êtes révoltés et passionnés quand je suis incapable de gagner en mesure, disant tout haut ce que beaucoup refuse par correction d’affirmer tout haut. Ah, j’en soupire d’ennui. Pourquoi ne pas vous montrer plus solidaire, Milord car vraiment nous n’avons plus

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rien à cacher à autrui de notre relation aussi contradictoire est-elle ! ma position est délicate mais Lord John avant de me passer la bague au doigt savait qu’il aurait à se défaire de certaines rumeurs à notre sujet et j’entends déjà les mauvaises langues se déchainer derrière cette porte. Cette malveillante lady Waddington en compagnie de ce vil Lord Ascot-Byrne ! Je suis censée moi-même m’indignée mais le seul désir que j’éprouve est celui d’aller tous les envoyer promener. Ah, ah ! Et oui je fréquente des jacobins et alors ? Ne suis-je pas Française avant toute chose ? Oh, James pourquoi n’êtesvous pas si ennuyeux, questionnai-je le bras plié sur le dossier du canapé et ma tête posée dans ma main à l’image de ces Romaines allongée pour un banquet. A quoi pensez-vous donc là à cet instant précis ? —M’enfuir avec vous, répondit-il naturellement avec cette même insolence qui le caractérisait tant. Et sans bouger j’éclatais de rire lui affichant vulgairement mon mépris pour ses sentiments. —Ne soyez pas stupide James, je refuse que vous parliez ainsi ! Que ferions-nous l’un de l’autre quand toute cette société nous aura tourné le dos ? Avec l’imagination fertile qu’est la mienne j’avais pensé à quelque chose de plus funeste. Tenez ! Imaginez un instant que William Pitt et vous soyez réconciliez ! Quelle belle preuve de votre attachement à moi cela serait-il ? Comment me témoigner votre amour qu’en ces démonstrations des plus insignifiantes pour vous : cela serait à coup sûr un triomphe de vos principes si justes sur l’inébranlable foi de Pitt et…. » Il se leva d’un bond et marcha vers la cheminée, le verre à la main. Un énième dont il venait de se servir pour mieux endormir sa méfiance à mon sujet. Cette façon qu’il avait de me tourner le dos me rappelait combien il restait

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un être faible incapable de se contrôler quand il restait trop longtemps en ma compagnie. Perdu dans ses pensées, il se caressa son menton avant de me fixer de ses beaux yeux taillés en amande. « Si vous n’étiez pas Diane je vous détesterais. Il doit vous être si divertissant d’être lady Waddington. Tout ce que vous dites est motivé par ce mariage. Cependant vous n’êtes qu’une prétentieuse. William est-il votre amant ? Peut-être l’avez-vous encouragée à se montrer plus cordial envers vous. J’admire votre audace et votre détermination, mais uniquement parce que je vous apprécie suffisamment Diane pour ne pas définitivement mettre un terme à notre amitié aussi insipide soit elle. —Insipide. C’est donc tout ce que cette représentation représente pour vous ? Le terme insipide demande un petit éclaircissement. Si je comprends bien je manquerais d’intérêt alors vu comme ça je comprends mieux que vous trouviez celle de lord William Pitt comme inutile…. Vous êtes insultant. —C’est ainsi que l’on me connait. Je ne tiens pas à vous ménager, Milady car une fois l’attrait de notre relation passée, vous trouverez mes qualités d’aujourd’hui navrantes et dérangeantes. Comme votre époux, vous apprendrez à me déteste ; vous n’êtes pas sans savoir qu’il me déteste et s’il n’était pas aussi courtois il y a bien longtemps qu’il m’aurait rayé de son paysage. L’alcool a un peu raison de mon humeur. Passez me voir demain à quinze heures, nous aurons une discussion bien plus terre-à-terre que celle-ci dont la saveur ne vous enthousiasme guère. » Pourtant à quinze heures je fus auprès de William Pitt, au parc et suivit par ses valets nous marchions bras-dessus bras-dessous ; en ce mois estival tout Londres profitait du beau temps et le sourire aux lèvres je me pavanais au milieu de

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ces aristocrates aux allures de prince ; ils n’étaient pas moins que des sous-fifres attachés à leurs valeurs et au bras de William tout me parut plus limpide : ce monde-là vous acceptait dans la mesure où vous aviez de solides appuis. Or sans son soutien des plus estimables je n’aurais probablement jamais épousé Lord Waddington ; il fit monter la mise après s’être assuré de ma loyauté envers sa politique. « Je parviens à trouver quelques distractions malgré l’absence de votre époux. Voyez-vous, pas plus tard qu’hier j’ai soupé avec Wilberforce et Thomas Clarkson et comme nous avons tous besoin de fallacieux et méprisable Brutus à notre table nous avons discouru des heures entières en compagnie des membres du parti adverse. Je n’aime guère calomnier mais je crois utile de vous mettre en garde contre certaines personnalités don la liste figurera dans mon prochain courrier. John approuve mon choix et il serait sage à vous de ne pas donner crédit à leur sollicitation de quelque nature qu’elle soit. —Je croirais entendre Lady Hawthorne, la seule qui manifeste son embrassas quand j’embrasse certaines de vos personnalités parmi elles, les amies de mes amies. Je ne comprends rien à la politique. Au départ je m’étais figurée une sorte de forum dans lequel pouvait s’exprimer librement sur des sujets à portée philosophiques et je m’étonne de trouver une fosse aux serpents où les pires sont ceux qui tapis paisiblement au fond de l’eau vous attaquent par surprise avec l’énergie du gladiateur devant les prétoriens. A vrai dire on ne sait jamais où va tomber le premier coup. —Exactement et j’insisterai pour dire que vous n’êtes pas préparée à porter le dernier coup d’estoc. C’est toujours quand votre ennemi est à terre, presque gisant à vos pieds que vous abaissez votre garde. C’est presque toujours quand on s’y attend le moins qu’on se fait

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lâchement poignarder. Une phrase qu’aurait pu prononcer Jules César avant sa mise à mort dans l’enceinte même du cénacle de la république. —Je suis bien décidée à apprendre ! Mon époux ne me fait guère profiter de son savoir pour le moment, il ne me voit que comme une domestique supplémentaire, pour ainsi dire sa nouvelle intendante et ce rôle pourrait échoir à une quelconque marâtre mais pas à moi ! Je n’ai que faire de l’inventaire de son argenterie et des gages aux domestiques. Je suis encore trop jeune pour qu’on m’oublie, là entre ses livres de compte et ces piles de lettres. Vous savez j’aspire à mieux comme par exemple tenir un salon. C’est si français de tenir un salon, vous ne trouvez pas ? Cela occuperait la majeur partie de mon temps et je pourrais m’adonner avec conviction à ce que je sais faire de mieux : tenir conversation. » Il me dévorait des yeux et j’en profitais dans ma tenue d’équitation bleu-roy ; pour des raisons évidentes je paradais ainsi au parc car dans une tenue plus convenue on aurait immédiatement pensé que mon entretien avec William Pitt fut commandée ; je devais leur faire croire que cela tenait au fruit du hasard juste pour me donner bonne conscience et cultivée le mystère autour de ma personne. Il me fallait brouiller les pistes afin de faire taire Lady Eleanor Ascot-Byrne dans ses déchirantes attaques faites à ma personne. Il me serra davantage contre lui et retint mon bras contre lui ; il salua quelques visages passant près de nous avec aisance et non avec cérémonie comme l’eut fait mon époux. William savait se montrer complaisant sans froisser l’affectation de ses interlocuteurs. Il avait cette facilité en lui de passer pour un être ordinaire et j’aimais à penser qu’il le faisait car animé par un sentiment de plénitude.

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« Vous pourriez tenir un salon, c’est à la portée de toutes les ladies de ce pays mais il faut savoir que vos amis apprécieront avant tout les gens de lettres, d’augustes personnes comme Lady Hawthorne. Elle écrit mieux que nous tous réunis et son talent est indéniable et reconnut par tous. Vous la vexeriez en prétendant posséder quelque chose qu’elle a si durement acquis, à savoir la reconnaissance de ses pairs. —Alors sous prétexte que Lady Elisabeth écrit et publie quelques pamphlets je devrais rester dans son ombre à me taire ? —C’est exactement ça. Vous savez autant que moi l’influence qu’elle exerce sur ses pairs et votre époux ne vous laissera pas la contrarier. Il serait sage que vous concentriez vos efforts des sujets plus prosaïques qui entre nous n’ont rien d’insultants. » Le même soir avait lieu un récital chez les Quincy-Stafford E. et je m’y rendis précédée par Lady A. Assises toutes deux au premier rang nous frissonnions de conserve et la main sur la sienne, je fus saisie de frissons quand la soprano monta haut. Les frissons ne devaient jamais me quitter et haletante, la gorge nouée je trouvais ce quartet remarquablement interprété. Il fut dommage que John ne fût pas là également pour en profiter ; il aurait adoré la virtuosité des artistes. Pendant l’entracte je fus surprise de croiser Lord James. Une brève courbette échangée j’allais m’entretenir avec nos hôtes quand il passa derrière moi pour me glisser ceci à l’oreille. « Je vous ai attendu et est-ce si difficile de m’envoyer un courrier pour me prévenir de votre indisposition ? —J’avais mieux à faire. Une autre fois peutêtre. Il vous suffira pour cela de vous montrez un tantinet moins désinvolte. Votre comportement à lui seul est gage de mésentente

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Milord et je suis lasse de me montre aimable envers une personne si prétendument inflexible. Bien le bonsoir Milord ! » Cousine Julia débarqua un matin avec une nouvelle coiffure des plus excentriques et une robe qui l’était tout autant, et comme à son habitude elle ne venait jamais seule mais toujours accompagnée d’une cour de courtisans au bon soin pour cette personnalité connue pour son franc parler et ses incorrigibles manières d’intrigante. Là ses dames de compagnie et ses amis de longue date se massaient autour d’elle escortés de petits nègres et de singes retenus par des laisses de satin aux colliers de perles et rubis. Après une heure de futiles sur ce qui se faisait à Londres en cette saison et la liste des gens que l’on y rencontrais, cousine Julia m’attrapa par le bras pour me tenir en retrait de cette masse compacte et bruyante, peu entrainée à se taire et à paraitre tourmentés par l’actualité politique de ce royaume. « Dieu, que vous êtes rayonnante ! Je m’étonnais de ne point vous voir en ville où William Pitt se languit de vous ! Votre absence va commencer à faire jaser autour de vous et surtout autour de son auguste personne. Acceptez au moins qu’il vous rende visite pour la forme, comme tout homme qui se respecte, son âme charitable se nourrit de fantasmes. —Il est le bien venu à la Campden House et j’ignorai qu’il lui faille une invitation en bonne et due forme ! Il fait bien moins de manières quand Lord Waddington se trouve être à résidence. —Mais mon cousin, ma chérie est bien moins impressionnant que vous ! Les seigneurs de ce royaume savent rester impassibles à ses charmes mais pas aux vôtres ! Allons, mettez votre plus jolie robe et sortons ! Cela pourrait être très agréable pour vous car là où nous rendons les femmes n’y sont guère autorisées. Nous

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clamerons haut et fort représenter nos époux et personne n’en aura à redire, croyez-moi. » Ainsi je la suivis dans un club établi non loin de la résidence de William Pitt. Une quantité de lords s’y pressaient en temps normal pour siroter leur gin tout en échangeant sur Westminster. A peine fussions-nous installées à une table que les curieux quittèrent leur fumoir pour venir nous saluer. Une longue procession de lords en perruque chantant les louanges de mon époux. Tous fanfaronnaient en prenant soin de baiser ma main avec une certaine concupiscence et un enthousiasme non-feint. Nous allions battre la carte quand Lord James entra suivit de quelques autres députés qu’on me présenta l’un après l’autre. Ce lorgna dans ma direction sollicitant et Julia voyant nos échanges non-verbaux poussa un cri de surprise. Mon cœur s’emballa et en proie à un vive malaise, je détournai prestement la tête suggérant une attention particulière à un lord sollicitant une entrevue avec mon époux. « Oh ! Milord, j’ignorais que vous fussiez ici ? Mais comme vos comparses vous n’accourez certainement pas pour mes beaux yeux mais bien pour ceux de notre séduisante Duchesse du Berkshire ! Notre radieuse lady Waddington reste enfermée des jours entiers dans sa somptueuse tour dorée de Campden House et dites-moi si j’ai bien fait de la convaincre de sortir en ma compagnie ! On n’en meurt certainement moins d’ennui.» Lord James ne répondit rien, se contentant de me fixer de ses beaux yeux de chat ; ce silence inaugurait rien de bon : il allait s montrer détestable et me tourner le cos comme il était capable de le faire quand il se trouvait être contrarié. Mon désarroi fut complet quand il partit sur un sujet moins léger, me laissant seule avec les compliments de ma cousine et mon égo. Tous deux discutèrent sans plus s’intéresser

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à ma personne. A cet instant précis je n’étais plus qu’un objet du décor, juste là pour mettre en relief les charmes de cousine Julia. Il s’en alla sans autre forme de procès et choquée tout autant que scandalisée par son attitude digne d’un garçon de ferme, je pris sur moi de me lever pour lui fichier une rouste et Lady Julia voyant que les choses s’envenimaient entre Ascot-Byrne et moi m’entraina à sa suite le plus prestement possible. Il n’y avait que quelques mètres à faire sous les arcades pour arriver à un salon de thé fréquenté par l’aristocratie locale, celle qui payait rubis sur ongle et sans me lâcher le bras, ma cousine se pencha à mon oreille : « Fort à parier qu’il reviendra vers vous la queue entre les jambes ma belle ! On le sait si tourmenté en ce moment alors que partout l’on parle de ce mariage à venir avec l’une de nos cousines. Il médite sur son futur au sein de notre famille et cela le met dans des états proches de la dérision. —On ne peut le blâmer de vouloir tirer son épingle du jeu. Ce n’est pas facile pour lui de devenir un sujet mondain quand il aspre à un peu de piété. Il ne contrôle pas ses émotions et se cacher derrière sa suffisance pour espérer obtenir la sympathie de ses pairs mais je vois clair en lui, c’est un abject fanfaron qui se plait à tyranniser les épouses de ses ennemis pour mieux rassembler leur époux à sa cause. —C’est une façon de voir les choses ma chérie néanmoins je reste persuadé que tout cela n’est pas de sa seule initiative. Je le connais depuis des années et je pratique ce genre de personnalité tout aussi dangereuse qu’elle est séduisante. Une fois marié à notre petite Sophie, le mariage aura pour lui le goût amer qu’on lui prête et alors il me mettra en quête d’une jolie maîtresse au penchant certain pour la politique. Et pourquoi pas l’ainée des Duckworth ? On la

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sait censée et très réfléchie, le genre de femme a avoir assez d’esprit pour contrer cet amant et le ramener à la réalité ! —Si vous pensez habilement à Cecilia Duckworth je ne partage pas votre avis. Excellente elle l’est dans les rapports avec autrui mais il s’ennuiera d’elle car cette féministe aux idées bien arrêtées n’a aucune idée bien à elle, ce qui la rend si prévisible et je reste persuadée qu’elle a œuvré pour convaincre Ascot-Byrne de venir en Ecosse quand John et moi nous nous y trouvions. —Et ensuite ? Cela ne fait pas d’elle une femme exécrable ! Cette relation des plus improbables ne cessera de faire couler beaucoup d’encre et j’ira jusqu’à dire que cette situation est salutaire. A Londres les aristocrates éprouvent des difficultés à la recevoir, son nom à lui seul effraie et puis elle vient d’une autre époque. Toutes ces utopies, ses considérations pour nous autres femmes et épouses. D’autres verraient cela comme de la provocation, toutes sauf vous et moi ! —Non, je ne partage pas votre avis Julia. Et puis il n’est pas encore marié. » Alors Julia me dévisagea, le sourire enlevé de ses pulpeuses lèvres et ensuite elle éclata de rire, jamais encore je ne l’avais entendu rire de cette manière. Elle s’appliquait à se montrer cynique et le sourcil arrondi sur son œil vert et pétillant de malice, cousine Julia serra mes mains dans les siennes en les agitant avec empressement. « Dieu que vous êtes naïve ma chérie ! Vous continuez à jouer les ingénues quand tout le monde autour de vous se pressent d’être les témoins de cette union à venir. Votre époux ne rejette pas cette alliance qui est la meilleure qui puisse nous arriver et il est sage d’entretenir cette fragile collaboration puisqu’il la sait fructueuse à out point de vue. Qui serait assez stupide pour renoncer à cet accord

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matrimonial ? Et pourquoi à votre avis votre John a cru bon vous abandonner pour se rendre en Ecosse ? Diane ? je vous estime beaucoup, vous êtes pour moi la seule personne pour qui je serais prête à prendre tous les risques pour vous voir au sommet de cet Olympe cependant vous perdez votre temps à calomnier un homme qui agit par loyauté envers vous. Certains hommes et vous le découvrirez bien vite, sont de piètres amants quand ils aiment d’un amour sincère. John Ascot-Byrne est de ceux-là : vulnérables et incapable de corrompre la femme qu’il aime. Mais j’en ai trop dit….venez me voir quand l’envie se fera ressentir, déclara-t-elle en baisant ma main avec tendresse. Et écrivez à la sœur de ce dernier. Elle se persuade que vous complotez dans le dos de ce dernier pour disposer de son cœur comme vous l’entendez. » Lord Waddington avait de l’argent, une colossale fortune t moi pas un sou en poche ; les régisseurs m’envoyèrent les comptes des différentes propriétés du pays et l’arrivée d’un fils me permettrait d’administrer sa fortune en tant que bienfaitrice. Lentement je caressais mon ventre. Mercy Parks fut la première à le remarquer et le 23 septembre le médecin confirma la bonne nouvelle. Ce petit ou cette petite arriverait en avril. Et Mrs Parks fut constamment derrière mon dos, où que j’aille elle se trouvait être là à me nourrir, m’apporter un oreiller, aérer une pièce et me dorloter. Comme je craignais de perdre ce petit être je m’interdisais de sortir plus de deux heures par jour et je limitais mes visites afin de ne pas me fatiguer. Les nausées me terrassaient et allongée sur mon lit, je caressais Andantino perdue dans mes pensées les plus secrètes. Le bébé à venir était bien celui de mon époux, la date de conception coïncidait avec les heures passées en sa compagnie.

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Le matin du jeudi 29 septembre, Lady E. arriva tambour battant et plus que jamais resplendissante dans ses beaux atours ; elle déposa un long baiser sur mon front et saisit mes deux mans entre les siennes. « Un héritier est en route et il faudra vous ménager si vous comptez le garder ! Mrs Parks continuera de faire ce qu’il faut pour vous préserver et Sir Gabriel sera votre secrétaire personnel jusqu’à la délivrance. —Je n’attache pas d’importance aux faits que vous me fassiez espionner par vos anciens employés mais étant donné les circonstances, soit l’absence de mon époux, je me refuse d’être instrumentalisée de la sorte !Il me semble être capable de gérer moi-même le patrimoine de mon époux, gérer ses domestiques et ses domaines. De plus j’ai suffisamment de relations pour parvenir à trouver un équilibre que vous appelez mariage. De quoi êtes-vous venez m’entretenir ? —Oh ! Et bien… je viens au sujet de votre époux. Nous l’avons dissuadé de partir pour l’Ecosse. Il est tout à fait possible qu’il s’en sorte. —Mais de quoi parlez-vous ? —Détendez-vous, il se porte mieux et il se trouve actuellement chez l’un de ses cousins. Mrs Parks, apportez un verre de lait pour la Duchesse et laissez-nous seule s’il vous plait ! Il compte revenir une fois que sa santé le lui permettra. Pour l’instant il se repose loin de la frénésie de cette ville et il m’a donné des instructions vous concernant. —Comment va mon époux ? Questionnais-je en tremblotant, la poitrine prise dans un étau. Dites-moi ce qui se passe ou bien je me mettrais à crier très fort. Tout ce mystère je ne peux l’entendre, vous le comprenez n’est-ce pas ? —je viens de vous le dire, tout va pour le mieux ! répondit-elle en s’empressant de

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secouer la cloche pour faire venir le majordome. La Duchesse a besoin de repos, faites-la monter dans ses appartements ! —Non ! Où est-il ? Cette attitude est incorrecte ! Il est mon époux et… faites préparer mes malles, je pars ! Je refuse de rester une seconde de plus ici ! —Mais où iriez-vous donc ? Tout cela est bien absurde. Lord Waddington va mieux, ne vous a-t-il pas écrit récemment ? Vos domestiques vous mettront a lit et demain sera un nouveau jour. Un peu de compagnie vous verra le plus grand bien et j’ai pensé à juste titre que notre dévoué William Pitt pourrait se joindre à nous, qu’en dites-vous ? —Quel repas ennuyeux cela promet-il d’être ! Promettez-moi de ne pas y assister et… faites préparer mes malles, l’air de la campagne me fera le plus grand bien ! —C’est insensé et des plus aberrants ! Votre époux a fait une vilaine chute de cheval et cela lui a valu de nombreuses contusions. Il tenait à vous rassurer quant à son état de santé et fera son possible pour être de nouveau ici avant la fin de l’automne. En l’absence de votre époux il vous revient toutes les décisions importantes relatives à sa notoriété. Vous ne pouvez faire seulement ce qu’il vous plait aux dépens des affaires importantes du cabinet de Pitt et bien des députés veulent vous être présentés. Merci pour le chocolat, posez tout cela ici ! —Je m’efforce de répondre à toutes leurs sollicitations ne pas m’y épanouir comme je l’eusse imaginé. Tout cela n’est qu’une effroyable cacophonie. Si je n’étais pas aussi déterminée tout irait brûler au fond de la cheminée croyez-moi. Où le cousin de John vitil ? Je n’ai pas eu vent de cet accident ni de sa convalescence. —L’honorable Pitt recevra dans sa propriété dans les jours à venir. Je tiens cette information

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de son valet et il va de soi que vous participerez, les fils du roi y seront et toutes les têtes bien pensantes de ce royaumes rêveraient d’y assister. Ce que l’on attend de vous, Lady Waddington c’est de la discrétion et de la modération pour tout ce que vous entreprendrez. » Tout cela me donna mal à la tête, comment pouvait-on me laisser en dehors de cet incident ? N’étais-je pas son épouse officielle, celle qu’il faille prévenir dans pareilles circonstances et n’en tenant plus je fis venir la très sage Mrs Cunningham ainsi que mon Anna B. l’une et l’autre arrivèrent à grande vitesse comme si leur vie en dépendant et elles me trouvèrent toutes deux en larmes et incapable de paroles cohérentes. Si l’heure était à la réflexion, alors j’en fus privée pour l’heure et avachie dans mon fauteuil je serrai ma main dans celle d’Anna B, tandis que Mrs Cunningham se chargeait de me rassurer. « Il n’a pas cru bon de vous alarmer. Il est ainsi quand il ne veut pas passer pour un tourmenter. Nous le connaissons assez vous et moi pour savoir qu’il est ainsi, arrangeant et plein de bons sens. Et puis il est dans votre intérêt de rester à Londres. Avec tout ce qui s’y prépare en ce moment il est de votre devoir de le seconder dans ses tâches administratives. Que deviendrait Londres sans vous ? Et nous autres ? Nous serions privées de votre compagnie pour un long moment. Non, vous resterez ici et nous vous tiendrons compagnie comme nous avons toujours su le faire ! —Oui et nous serons vous divertir mieux que personne. Pourquoi avoir tardé à nous solliciter ? Vous savez pourtant que notre attention se porte sur votre maison, rétorqua Anna B. en baisant ma joue avec tendresse. Vous n’avez pas à hésiter.

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—Oh, Anna ! Mon emploi du temps est…. Tout est fait pour me perdre avec ces vicissitudes politiques. Je n’y comprends rien ! Regardez cette pile de courriers dont il me faut répondre ; la plupart sont des demandes de subventions, de promesses qu’on pourrait décrire comme des allégeances faites à un seigneur en des temps plus anciens et j’en perd mon latin. Et puis, il me faut répondre à de nombreuses invitations concernant un membre de Westminster dont le patronyme m’est pour la plupart du temps inconnu. Je croule sous des charges administratives sans parler de ces autres mondanités qu’il me faille honorer. Alors oui je n’ai pas dénié vous appeler plus tôt de perdre de perdre un peu de ma crédibilité auprès des ses lecteurs ! —Nous pourrions… aller voir Mrs Allen, qu’en pensez-vous ? Sa compagnie vous permettrait de trouver le temps moins loin car elle est de ces femmes à chasser le malheur et la noirceur dont les femmes sont si souvent sujettes quand pressées par des impératifs et des délais impossibles à tenir. » L’ombrelle à la main et vaporeuse dans ma mise parme aux manches pagodes de mousseline ; ainsi au plus sombre de moi-même je ne manquais pas de fantaisie et d’attraits pour paraitre plus enjouée et plus gaie. On ne me reprochera jamais de dépenser l’argent de mon époux pour pareils accessoires et tenus dans ma garde-robe en était constamment ravitaillés. Ma modeuse favorite passait me voir une fois par semaine pour me proposer de nouvelles idées, de nouveaux assemblages et de nouveaux délires dont je ne pouvais refuser d’y collaborer. Glissant dans mes beaux souliers nacrés à boucles de perles je précédais ces dames agitant fièrement mon ombrelle d’un bras à l’autre. Au moment où nous allions sortir, George notre premier valet me remit un pli. Je reconnus

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là l’écriture de Lord Ascot-Byrne, ce dernier me demandait de passer le voir quand l’occasion s’y prêterait et je me refusais à lui rendre les honneurs tant que mon époux n’était pas rentré. Sous les recommandations de cousine Julia j’écrivis à sa sœur mais après l’avoir terminée et relus je m’empressais de la détruire pour passer à autre chose. Au bras de mon Anna B. je renaissais et on longea les mares dans lesquelles barbotaient des cygnes. Les londoniens aimaient à flâner dans ces pars plein de charme et sous les saules nous avancions en silence au milieu des rires des enfants courant ici et là avec entrain. Derrière suivaient les Mrs Cunningham et More, toujours discrètes quand le but de cette promenade était celle de se montrer. « Miss Anna, je suis de nouveau grosse. —Vraiment ? Alors je suis très heureuse pour vous ! Un bébé c’est ce qu’on peut vous espérer de mieux. Et si c’est une fille, elle sera aussi bien pourvue que sa mère. Prions pour qu’elle ait vos yeux et votre tempérament. —Oh, Ann ! Vous êtes la seule à ne pas me parler d’héritier mais bien d’enfant à accueillir dans nos existences, c’est un réel soulagement de vous entendre parler de fille à naitre. Quelque soit son sexe je tiens à ce que vous fussiez sa marraine. J’aime à penser que cet enfant vivra et me rendra heureuse dans ce rôle complexe qu’est celui de mère. Je ne pense pas être trop jeune pour être une bonne mère et je prie à chaque instant pour que ce bébé naisse en parfaite santé… je tremble à l’idée de le perdre. —Tant que vous vous reposez suffisamment vous n’avez rien à craindre et puis il y a tant de personnes à veiller sur votre bien-être, vous n’êtes jamais seule. Mrs Parks est constamment à vous filer le train de façon très intime. Non, vraiment, vous n’avez rien à craindre de cette nouvelle grossesse. Comme j’envie votre état !

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—Un jour vous vous marierez et vous autre des enfants Anna, je ne me fais pas le moindre souci pour vous. Après le retour de mon époux, je partirais quelques semaines pour Bath. Pourquoi ne pas m’accompagner ? Londres est devenue trop remuante pour moi et au vu de mon état, personne n’y trouvera rien à redire. —C’est très gentil à vous de penser à moi pour une telle retraite, mais un tel voyage pourrait vous épuiser. Pourquoi ne pas vous isoler à la campagne ? » De retour à la Campden House, l’ordre sera donné de préparer mes malles pour gagner la verte campagne au grand dam de Lady E. qui s’insurgerait contre cette décision de vouloir quitter Londres. Et au bout du chemin des cavaliers nous saluèrent. Mrs Cunningham ne tarda pas à nous précéder, le sourire aux lèvres face à son neveu, Charles Bickford monté sur un bai à la robe soyeuse ; Ce dernier posa pied à terre et me salua longuement, la main sur le cœur. « Quel heureux hasard de vous trouver ici Mr Bickford et quelles nouvelles nous apportezvous de Westminster ? C’est bien là que vous étiez n’est-ce pas ? —Oui, très précisément Milady ! On raconte que notre premier Ministre aurait fait un malaise en apprenant de quelle façon on traite le Roi de France et sa cour. C’est à peine si la Convention ne les autorise à s’insurger contre les privations dont ils semblent faire l’objet. Le roi au Temple, c’est le début de la fin. —Oui, ce sont des heures sombres que vivent les Français. les statues des Rois sont renversées de leur piédestal et Lafayette lui non plus n’a plus d’espoir puisque maintenant loin de Sedan avec ses troupes. Danton est l’homme de l’audace jusqu’à ce qu’un autre ne convoite sa place. Tout cela n’est guère réjouissant.

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Terribles faits que ces derniers et j’espère que notre premier ministre s’en remettra ! —Oui c’est sans compter sur le soutien de Lord Ascot-Byrne, ce dernier ne l’a pas quitté d’une semelle et veuille sur lui aussi bien que sa nourrice l’eu fait. En sa compagnie il recouvrira bien vite son bon sens. » Brûlant d’en savoir plus j’écrivis une rapide missive pour notre William Pitt, en quelques mots, elle disait : ‘ « (…) Mon époux n’étant pas près de moi pour me renseigner de vos agissements je me tiens en retrait de toute politique et au fond de ma conscience je ne trouve aucun réconfort (…) c’est avec émotion que je rédige cette courte lettre afin de solliciter une audience auprès de Son Excellence ! » Deux heures après mon courtier arriva avec la réponse écrite de William Pitt : « (…) Obtenir des nouvelles de ma protégée me ravit très sûrement et je vous accorde le droit de venir me saluer aux heures qui vous conviennent le plus. » Et m’avouant fatiguée pour tenter une sortie je pris contact avec Gabriel CampbellMore qui arriva à vive allure pour me trouver dans mon boudoir, allongée et la tête entre les mains. « Est-ce que tout va bien ? Votre lettre parlait de lassitude et ce ton venant de votre plume n’inaugurait rien de bon. Etes-vous remise de vos émotions ? —De quoi parlez-vous ? William Pitt a eu la gentillesse de me répondre et c’est malheureusement moi qui suis dans l’incapacité de me tenir près de lui. mon époux est quelque part entre ici et l’Ecosse et….je suis terrifiée à l’idée de faillir à mes devoirs de maîtresse de maison car tout repose sur mes épaules. Me croyez-vous si je vous dis que j’avais eu dans l’idée de quitter Londres pour me réfugier à la campagne. Et j’ai même songer à bath.

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—Et qu’est-ce qui vous aurait fait changer d’avis ? Cette très sage Mss Gerson ? —Non. Les Français continent d’arriver en Angleterre et j’avoue, cela me place dans l’embarras. La République est proclamée en France. Notre Royaume est une République et je comprends le malaise de William Pitt ; cette république révolutionnaire doit en inspirer plus d’un parmi les réformateurs siégeant à Westminster. —Et vous faites allusion à Lord Ascot-Byrne je suppose ? Sachez qu’il parvient toujours à se tirer de l’embarras et force de constater qu’il a toujours su s’entourer des personnes les plus influentes du moment. Il serait sage que vous restiez en dehors de tout cela, Lady Hawthorne crierait au scandale si d’aventures vous vouliez jouer les indignées. —Oh, Gabriel, ne me fustigez pas comme elle le ferait ! Je n’ai guère de nouvelles de John et le temps me parait être une éternité. J’avais pensé que nous pourrions échanger sur vos affaires diplomatiques (en Français) Je vous admire, être capable d’avancer sans vous corrompre auprès de l’un ou l’autre des partis. Comment faites-vous pour garder la tête froide ? » Un timide sourire apparut sur ses lèvres avant q’uil n’éclate de rire ; il inspira profondément quand revint Miss Gerson, deux livres de lecture à la main. « Vous me voyez donc comme un être versatile ? Votre époux est en chemin. Il sera à Londres dans les jours à venir et Lady Elisabeth passera souper pour vous exprimer les vœux de Lord Waddington. —Et pourquoi ne m’écrit-il pas directement ? En tant que Duc du Berkshire il n’a pas de souci à se faire quant à la tarification du courrier. Bien que mariée officiellement à cet homme, Lady Elisabeth se plait à vouloir tout régenter d’une

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main de fer. Une main de fer dans un gant de velours mais une main de fer tout de même ! Pourquoi s’acharner de la sorte ? —Parce qu’elle vous aime comme sa fille et elle vous l’a à maintes et maintes reprises exprimé. Parfois vous vous montrez un tantinet perfide et déloyale en la frappant en son sein. Elle craint de vous voir influencer votre époux quand depuis tant d’années ils se sont mutuellement soutenus. Vous comprenez n’estce pas ? Pour vous, il ne peut s’agir que de modération. Elle cherche seulement à veiller sur ses intérêts. » De nouveau je fus malade et pendant deux jours je restais alitée à ne plus pouvoir bouger. Le médecin éprouva des difficultés à arrêter l’hémorragie et en proie à la fièvre, je priais pour revoir John au plus vite. Miss Anna B. tenta de me rassurer ; en vain, je passais la majeure partie de mon temps à pleurer des plus inconsolables. Comment survivre à cette seconde fausse-couche ? Je refusais de voir Lady E., de nouveau je la décevais ; elle aussi avait perdu tout espoir d’être un jour mère. Devais-je marcher sur ses pas ? Un torrent de larmes mouilla mes joues et ma dévouée Jane vint me prévenir de la visite fortuite de Lord Ascot-Byrne. Il me serra dans ses bras, lui qui avait toujours su se montrer à l’écart de mes peines. Comment pouvais-je ignorer ses sentiments à mon égard ? Ses lèvres se posèrent sur mon front, mes joues, ma poitrine. La vérité est qu’il souffrait de cette situation, ne pouvant me soulager de ce fardeau comme il l’eût tant souhaité et dans ses bras, je voulais y croire. « Vous devriez changer d’air. Londres en cette saison est particulièrement étouffante. L’atmosphère est chargée de miasmes et rester enfermée entre quatre murs n’est pas une solution. Le soleil brille mais votre chambre est

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chambre est plongée dans l’obscurité. Je vais m’occuper de vous et dès à présent, vous devez vous préparer à sortir de votre tombeau pour ressusciter. » On quitta Londres comme des voleurs pour la verte campagne. Nous étions deux amis à la recherche d’un endroit au calme pour échanger des banalités, non pas des amants fuyant le devoir conjugal jugé ennuyeux et près de James, je revivais et la guérison tenait du miracle non pas comme cette médecine approximative qui détruisait plus qu’elle ne guérissait. La main dans la sienne, j’en oubliais toute pudeur jadis rencontrée face à ce bel éphèbe venu sur terre pour tourmenter les âmes. James me renvoyait mes sourires et au fond de son regard j’y découvrais une expression nouvelle ; il paraissait bienheureux comme sorti d’une sorte de catharsis ; il entrevoyait enfon la lumière après les Ténèbres et tout en lui annonçait une sorte de béatitude proche de l’extase. On descendit dans une de ses résidences aux charmes de style néo-classique ; on y accéda de nuit. Sous un fin crachin et dès mon réveil je fus heureuse de découvrir les lieux chargés d’histoire. De la fenêtre du salon je vis un troupeau de moutons passer devant un long cours d’eau au bord duquel deux cavaliers passèrent ; Il s’agissait de Lord James et de Miss Duckworth. Que Diable faisait-elle ici ? Elle baisa mes joues avec tendresse en tenant mes mains dans les siennes. « Lord James m’a fait savoir que vous étiez un peu souffrante et m’a prié de me vous tenir compagnie ici. N’est-ce pas là une charmante idée ? Ah, ah ! Vous verrez, Milady, il y a de belles promenades à faire dans le coin et le voisinage s’apparente à un verdoyant Eden. Et m’est-il possible de vous demander si vous avez des nouvelles de votre époux ?

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—J’aurais tant souhaité qu’il fut près de moi, mais…. —Soyez sans crainte ! Ecrivez-lui maintenant pour lui dire où vous vous trouvez être, il est important qu’il sache. Ma sœur est également ici. Notre compagnie n’est pas encore condamnable n’est-ce pas ? et puis nous avons la bénédiction des amis des Ascot-Byrne, ces derniers ont bien fini par comprendre que nous agissons pour conserver une certaine forme d’équilibre. Surtout ne dites pas à notre hôte que nous avons eu ce genre de conversation, il pourrait se vexer de ne pas être au centre de notre attention. —Jugez-le sur ses actes, non pas sur ses paroles ! Je ne peux admettre que vous soyez plus brillante que vous en avez l’air. Et je suppose que je devrais vous en être reconnaissante jusqu’à la fin des jours ? Miss Duckworth a sauvé le mariage du Duc et de la Duchesse de Berkshire ! Rien de tel pour gagner la sympathie et le respect de nos pairs. Seulement Miss Duckworth je préfère vous mettre en garde contre vos sentiments à l’égard de Lord Ascot-Byrne. Il n’y a pas deux poids deux mesures avec lui, vous avez du vous en rendre compte à force de le fréquenter ? Soyons d’accord sur ce point : tant que je suis ici, retenez-vous de me parler de votre orgueil démesuré, il n’a pas lieu d’être ici, qui plus est votre présence me révulse au point de vouloir vous souffler. —Vous ne m’avez toujours pas pardonné votre voyagé de noce en Ecosse ? On me reproche bien des choses à vrai dire mais jamais encore l’on ne m’a qualifiée de : orgueilleuse ! Venant de vous, j’en suif flattée, Milady. Ainsi je me dresse à votre niveau. Lord Ascot-Byrne partageons les mêmes idées en matière de politique ; c’est un jacobin convaincu et j’épouse toutes ses visions d’un monde

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égalitaire pour les femmes comme pour les hommes ; je ne suis pas ici pour autre chose. » La présence des sœurs Duckworth m’accabla, me révulsa, me contraria ; Lord James s’efforçait de ne pas les choquer en se montrant trop démonstratif envers ma personne. Miss Caroline trahit par l’homme qu’elle aimait tant refusait de me parler. Lui pourtant ne faisait rien pour exacerber sa jalousie, au contraire, il la mettrait en avant. Loin d’être dupe, Miss Caroline gloussait, ironisait et pestait sans arrêt contre cette autre femme ayant les faveurs de son héro et pygmalion. Un matin on annonça l’arrivée de mon époux. La peur me saisit. Je redoutais cet instant pendant lequel j’aurais à lui avouer cette incapacité de mener une grossesse à terme. Les larmes embrumèrent mon regard et je fondis en larmes dans ses bras. « Je vous demande pardon ! Je suis tellement désolé. J’aurais tant voulu vous rendre heureux en vous donnant des fils mais ce bonheur m’est refusé. Je suis tellement désolée ! —C’est moi qui suis désolé de n’avoir pas été là pour vous soutenir ; Je vais vous ramener à la maison, Diane et je serais toute à vous. —Non. Je ne rentrerai pas, John. C’est audessus de mes forces. Je n’en suis pas capable pour le moment. Je me sens être assaillie par tant de choses, répondis-je les mains dans les siennes. Lui eut un geste de recul et d’un bond de leva pour arpenter la pièce, mains derrière le dos. John, n’en soyez pas opposé, cela n’a rien contre vous, seulement le moment est mal choisi pour rentrer 0 Londres. Il pleut à verse et….(Je le rejoignis devant la fenêtre) Je suis parvenue à trouver une paix intérieure dans cette maison qui m’accueille. —De toute évidence oui. Votre nouvelle meilleure amie, Miss Duckworth semble également vous inspirer. Soit. Je ne partirais pas

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sans vous, rien ne presse et si vous dites aller mieux c’est tout ce qui compte pour moi, répondit-il de retour sur le sofa. A cet instant précis la porte s’ouvrit sur Miss Duckworth et son air suffisant. Avec quelle effronterie osait-elle nous interrompre ? Ses yeux nous déshabillèrent et apparut un sourire sur son visage de porcelaine aux pommettes relevées d’une couleur pastel ; cette femme à la chevelure flamboyante passait pour être une belle femme mais à cet instnt elle représentait le diable ayant œuvrée avec perfidie pour m’éloigner à jamais de Lord James. « Veuillez m’excuser, je m’étais figurée ne trouver personne…. » Son regard s’attarda sur mon époux et ce regard signifiait : Elle a commis une faute mais pas un crime, soyez un ange de ne pas la blâmer pour cela. Et la main sur ses boucles, elle finit par refermer la porte derrière elle. Mon époux inspira, des plus tourmentés et pour la première fois je le vis acculé dans une impasse, à ne pas savoir que faire pour ne pas perdre la face. Un rire dans le couloir attira notre attention, puis la porte de nouveau s’ouvrit sur lady Eleonora suivit de notre Harriett Attenborough plus vicieuse que jamais, venant ici comme d’autre venait à l’Opéra ou aux théâtres pour se divertir. Il devait être jouissif pour elles deux de constater dans quel embarras le couple Waddington se trouvait être. Mon époux ne montra rien de son embarras et les salua fort poliment. Pour ma part je tentais de me faire une raison à tout cela. Dans le salon se trouvaient être Warren Duckworth en grande discussion avec Lady Helen Ascot-Byrne et lady Charlotte Dewitt. Un sentiment de malaise commença à m’envahir et au bras de mon époux, le sol se dérobait inexorablement sous mes pas. Lord James quant à lui n’était plus que l’ombre de Lord James ; il distribuait des

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politesses, répondait aux questions politiques et souriait à sa ravissante sœur comme aux sœurs Duckworth complices de mes malheurs. « Ainsi donc votre tante, la très respectable Lady Octavia Von Waerde a accepté de nous rencontrer ! Entendez-vous cela John ? Naturellement le plus tôt sera le mieux et nous nous en félicitons par avance, murmura-t-elle à l’oreille de mon époux. Avez-vous fait mention de ma fille. Le mariage avec un prince de sang serait une aubaine…. » Déjà je ne l’entendais plus. Mon esprit alla se perdre au loin, dans des endroits connus de moi seul ; les discussions autour de moi s’estompèrent pour ne ressembler qu’à un murmure et devinant être le point de mire de tous les regards, je m’excusai auprès de Lord Waddington pour quitter la pièce, vite rejoint par ce dernier et le front contre la vitre de la fenêtre je menaçais à tout instant de perdre connaissance. « Ces harpies sont là pour se réjouir de notre situation et le pire dans tout cela c’est que je n’arrive pas à les en blâmer. Après tout nous avons tendu le dos pour nous faire battre. Seulement je…. Je ne peux pas supporter me trouver si vulnérable en cet instant. Vous devez me trouver bien décevante John…..je suis devenue un tel fardeau. —Vous êtes ma femme et mon devoir est celui de vous soutenir dans toutes les épreuves que vous traverserez. Tout finira par s’arranger. —j’ai besoin de sortir. On étouffe ici. » La pluie me surprit et je revins par le parc en courant, les cheveux défaits et entremêlés de gouttes d’eau et afin de n’être vu de personne je pris le chemin de l’office quand je surpris Lord James donner des recommandations au valet attaché au service de Dir Duckworth ; sur la pointe des pieds, je pris l’escalier quand une silhouette me suivit dans cette semi-pénombre

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et avant que je ne puisse comprendre ce qu’il m’arrivait, John me serrait dans ses bras, encadrant mon visage de ses mains ; avec empressement il baisa mon visage et je réponds à ses baisers. Il glissa en moi et ce fut l’extase. Il me fit jouir en quelques coups de reins qui devaient me laisser hoquetant de plaisir ; il baisa mes lèvres encore et encore jusqu’à n’en plus pouvoir. Dieu que je l’aimais…..les larmes ruisselèrent de mes joues au moment où il se répandit en moi par vagues successives. Plus rien ne serait comme cet instant. En entrant dans la chambre, Lord Waddington le devina et les yeux fermés chercha à se maitriser ; « Cela a assez duré et je refuse de vous voir vous moquer de moi ! Nous rentrons immédiatement et il ne sera plus jamais question que vous le revoyez, Diane, me suis-je bien fait comprendre ? —Oh, John ! le supplias-je accrochée à son bras, si nous partions maintenant de quoi aurons-nous l’air ? ce n’est qu’une aventure sans lendemain et il ne sera dès lors pas nécessaire d’e reparler. —Et pour qui me prenez-vous ? Vous pensez que je vais fermes les yeux sur vos agissements, Vous êtes ma femme devant la loi et avec quel affront décidez-vous de me punir ? Je ne peux pas laisser passer ça, il répondra de cet acte et vous, vous le regarderez tomber ! —John, John ! Ayez assez de bon sens, murmurai-je en lui caressant le visage, prenez le temps de la réflexion. Je ne veux pas vous perdre John. Vous comptez beaucoup pour moi et John le sait Il ne tient pas plus à ce duel que vous. Mon chéri…..je vous aime ! » Il se détacha de moi ayant retrouvé son sangfroid. Il sonna les domestiques et une fois que je fus habillée en vue de ce départ, il demanda à faire monter Lord James dans notre chambre.

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Allait-il venir ? Connaissant le motif de cette requête, rien ne l’’obligeait à se rendre près de mon époux bafoué mais il arriva peu de temps après. « Mon épouse n’a pas nié avoir eu une relation avec vous et je la félicite pour son honnêteté quand une autre aurait nié les fait. Je savais que ce jour viendrait mais jamais je n’eusse imaginé que votre cupidité vous pousse à abuser de la faiblesse de mon épouse à une période de sa vie où son estime de soi est au plus bas. Quelque part cela me soulage. En une période de lucidité elle ne vous aurez probablement pas sollicitée de la sorte. Alors maintenant l’alternative est simple : soit vous vous retirez de la politique vous et tous les vôtres, soit je vous provoque en duel avec tous les risques que cela comprend. —alors je choisis le duel, John, car sachez le vous êtes un obstacle à mes ambitions ! » Je manquais de défaillir. Alors m’accrochant à John, je tendis le bras vers James qui aussitôt s’élança vers moi ; nos lèvres se rejoignirent et avant même que ohn ne proteste mes doigts coururent sur les boutons de son gilet. Mon époux l’embrassa fougueusement alors que James me baisa le cou. Notre étreinte avait quelque chose de surréaliste ; plus encore quand la tête posée sur l’épaule de John, Lord James nous serra tous deux dans ses bras. En avionsnous fini avec nos querelles ? Arriverions-nous à nous tolérer ?

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Épilogue Quand on évoque les années 1800, on pense à l’Empire, aux guerres en Europe mais avant cela à la révolution Française, à ces monarques décapités et à cette guillotine toujours assoiffée de sang ; cette période évoque aussi la mort de William Pitt qui nous laisse John et moi inconsolable ; la naissance de mes enfants et tant de choses encore.

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Dépôt légal : [octobre 2015] Imprimé en Franc, ;e

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Dialectique du Boudoir