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(Page reste vierge image seulement pour finaliser le choix de la couverture)

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LE COLOCATAIRE DU MONT FUJI

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Du même auteur Aux éditions Pollymnie’Script [La cave des Exclus]

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MEL ESPELLE

LE COLOCATAIRE DU MONT FUJI

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Polymnie’ Script

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© 2014 – Mel Espelle. Tous droits réservés – Reproduction interdite sans autorisation de l’auteur.

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[Dédicace]

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[PrĂŠface]

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Chapitre 1 Paul m’invita à déjeuner. La matinée fut compliquée avec les commerciaux chinois, coréens, et taïwanais ; un gros contrat est en jeu. La baguette dans la main je le regardais lorgner du côté des salarymen causant des derniers résultats de baseball. Une fille gloussa de rire derrière Paul. Je ne sais comment je me retrouvais une fois de plus à déjeuner avec lui, ce grand viking aux yeux cristallins en contraste avec les autochtones tous attablés autour de nous et formant une arrière hermétique face à une possible intrusion étrangère. Et l’intention de Paul revint à moi. Il est mon supérieur hiérarchique à la Tanaka, celui par qui toutes les décisions importantes du service passaient. Je ne sais comment mais lui et moi c’était du sérieux, professionnellement parlant bien entendu ; bien que citoyen britannique et expatrié pour assurer sa coquette retraite, Paul travaillait, depuis la fin de son master universitaire passé à Oxford, parmi les Japonais, Chinois et autres asiatiques susceptibles de le rendre intéressant auprès de la société occidentale très huppée de Londres. A l’instant où je vous parle, il était là à se mordre les lèvres, les yeux translucides perdus dans le vide. « Et tu commandes quoi ? » Glissa-t-il à mon oreille. (Entre nous, nous ne parlions qu’à travers la langue de Shakespeare, le reste du temps nous le faisions en Japonais). Dans ma tête j’avais déjà commandé, à savoir : de l’anguille grillée et son piment, cela me changerait des beignets, des

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nouilles et du poulet. Quand Paul était venu me trouver pour me glisser un : « un Unagi, cela te dit ? » J’avais littéralement sautée au plafond —c’était dans mon cas la meilleure façon de gagner mon respect— et ma voisine de table, Yumiko Yamamoto ne comprit pas mon enthousiasme soudain à vouloir me mettre au travail. Quelle mouche l’a donc piquée ? Devait-elle se demander en me fixant franchement derrière son écran Toshiba. Et pour suivre l’idée de l’adage qui dit que pour : Vivre heureux, il faut vivre caché ! Nous le mettons tous les jours en application Paul et moi. Avec le temps nous sommes devenus une sorte de vieux couple, unis pour le meilleur comme pour le pire. Il n’a jamais eu de mal à se trouver une jolie maitresse parce qu’il est très séduisant dans ses costumes trois-pièces griffés de marque italienne ; un rien déroutant avec son sens aigu de la galanterie et il est très généreux de sa personne. Que demander de mieux ? Je voulais manger des anguilles ! Et pour cela j’étais prête à aller les pêcher moi-même pour en apprécier la saveur. Sous la table nos jambes se rencontrèrent. Une vierge effarouchée et bien éduquée, aurait rougi à ce contact mais pas moi. Nous couchions ensemble quand l’envie nous prenait alors rien d’anormal à ce genre de contact accidentel ou non ! Il se mit à tousser le poing serré devant sa bouche et fouilla dans son portefeuille pour en extraire un papier. « C’est quoi ça ? —Tu ne m’as pas dit que tu cherchais un appartement ? C’est paru ce matin, alors j’ai immédiatement pensé à toi. Tu devrais appeler maintenant avant que l’on vienne te servir. Ce n’est pas très abordable, je dirais même c’est très cher mais ils sont situés dans les quartiers de tes choix. Mais qui ne tente rien à rien ! Et avec ta gouille, il te sera peut-être accordé de le visiter ! —Oui celui-ci est canon ! » Répondis-je le nez dans les annonces. Vrai qu’aucune annonce n’était abordable mais à Tokyo comme ailleurs il fallait parfois croire en son étoile. On proposait une chambre

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dans un spacieux appartement avec un service de concierge, un garage, interphone, etc. Le nec-plusultra en matière de logement. Le prix restait rédhibitoire pour quelqu’un qui comme moi devait accumuler trois boulots, non par choix mais parce qu’économiquement parlant c’était la seule solution pour s’en sortir ; par conséquent je ne devais plus me poser la moindre question, il me fallait foncer, oser et pleurer pour obtenir un rendez-vous. Paul grimaça, suivant du regard le serveur portant un calot sur la tête et passant de table en table sans même s’arrêter sur la nôtre, croyant peut-être que nous n’étions là que pour bavarder. « Alors tu appelles ? » Mon pied heurta le sien et il le dégagea bien vite en se redressant sur son séant. L’annonce disait d’appeler entre 10 et 12 heures et entre 18 et 20heures. Je pris mon Samsung et composa le numéro, tapotant sur la table à l’aide de ma baguette et Paul de se mordre les lèvres aussi angoissé que moi dans cette recherche d’appartement. Alors que le téléphone sonnait je me mis à m’imaginer aménager le soir même. il me fallait partir avant de me retrouver à la porte, au milieu de ses bagages. « ALLO ! » Cria-t-on au bout du fil. J’en sursautai presque. « Oui, bonjour ! J’appelle pour l’appartement de Shimatashi et je me demandais quand avaient lieu les visites ? Allô ? » Le type ne répondit pas tout de suite. Un court silence s’installa, puis j’entendis un distant : «Désolé mais je ne suis pas intéressée…. » Il me raccrocha au nez. Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué ! Aurai-je pu entendre en composant de nouveau le numéro. « Pardon mais nous avons été coupés, lançai-je jovialement, en répondant au sourire de Paul, amusé par mon audace. « Je disais dont que je cherchais un appartement dans le nord de Tokyo et j’ai de bonnes références ! » Le type souffla au bout du fil. Paul me fit signe de poursuivre. « Quand permettez-vous les visites ? Ce soir qu’en dites-vous ? » Paul opina du chef, penché au-dessus de mon Smartphone. Le serveur choisit ce

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moment là pour faire son apparition et la salive au coin des lèvres je le regardais partir. Fichtre ! Allaiton me laisser crever de faim ici ? « J’ai un créneau dans une demi-heure. C’est à prendre où à laisser ! » Dans une demi-heure ? Au bord des larmes je voyais mes anguilles s’en retourner à la mer. On ne pouvait me faire ça, pas à moi ! Un sourire point a la commissure des lèvres de Paul. C’était une blague là ? « Très bien ! Je peux être là dans une demi-heure ! » Et après avoir raccroché j’étais au bord de l’énervement. « Si tu veux, je t’accompagne ! On prend à emporter et on décolle ! » Voilà comment on prit le yamanote (métro) pour se rendre dans le quartier des arts de Tokyo. Manger sur le pouce, cela ne faisait vraiment pas partie de mes habitudes et quand j’en étais contrainte, cela me mettait dans une sale humeur. Après qu’on se soit retrouvé en bas de l’immeuble, Paul me souhaita un bon courage et tourna les talons. Si je ne m’étais pas perdu dans ce quartier grâce à mon chevalier servant, je perdus du temps à trouver le bon hall et à l’interphone je grognais, furieuse d’avoir eu si peu de temps pour déjeuner. Trouver le bon étage fut une autre histoire, ainsi que la bonne porte. Ce fut en pétard, agacée et au bord de l’assassinat que je frappais à la porte du propriétaire. Personne n’a répondu. En même temps on est à Tokyo et ici les gens traversent leur appartement en chaussettes. Un bel éphèbe, à savoir beau comme un Dieu m’ouvrit, me dévisagea froidement et referma la porte d’un claquement sec. Alors ça non ! J’ai frappé de nouveau et l’autre grincheux m’a ouvert. « Pardon ! C’est quoi le problème ? Je viens pour l’appartement. C’est moi qui t’ai appelé toute à l’heure et tu m’as dit de passer (sur l’heure de mon repas, eussé-je envie de poursuivre.) —C’est possible. Et tu es ? —Kyoko Takiyana-Graham, répondis-je sans me démonter, sortant prestement mon CV de mon sac. Ce dernier me dévisagea de la tête aux pieds avant de

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prendre mon CV qu’il parcourut brièvement pour mieux me le rendre. « Pas intéressé, désolé. —Attends ! Je peux te verser le premier mois, arguai-je en fouillant dans mon vieux sac à bandoulière pour en extraire une enveloppe contenant le fric de Paul. C’est bien ce que tu demandes non ? Et comme je te l’ai dit au téléphone, j’ai de bonnes références…voici ma carte de visite. Je travaille actuellement à la Tanaka comme interprète et…. —Je suis heureux pour toi. J’avais pensé être clair en disant rechercher une personne gagnant le triple de ton salaire et qui présente autrement. Je n’ai rien contre toi mais je doute que tu colles parfaitement au type de colocataire que je recherche. Merci toutefois d’être passé, c’était fort divertissant ! —J’ignorais que tu puisse être débordé à ce pointlà mais puisque tu disais avoir un créneau dans une demi-heure… —Je te demande pardon ? —J’estime que quand on est un tant soit peu élevé on ne fait pas déplacer des personnes pour ensuite disposer d’elles comme on l’entend ! Déjà J’étais à déjeuner et tu m’as raccroché au nez ! C’est terriblement vexant. Maintenant je ne peux pas m’en aller et faire comme si de rien n’était. Ce n’est pas dans mes habitudes. —Ecoutez, Kayoko, je suis effectivement pressé mais ce fut un plaisir de vous rencontrer ! Laissez-moi vos coordonnées et je verrais ce que je peux faire. » A la Tanaka j’étais encore sous le choc de cette rencontre. Si on m’avait dit : Ma petite Kyoko, tu trouveras le logement de tes rêves ! J’aurais cru au miracle ; à la place de quoi je galérais sérieusement à trouver quelque chose de décent et au plein cœur de Tokyo pour compliquer les choses. Cet acharnement venait du fait que depuis toujours Tokyo signifiait diversité, chaleur et bonne cuisine. Et puis j’étais bien ici ayant mon réseau d’amies et mes lieux de sorties favoris. Pourquoi vouloir autre chose ? Paul vint vers moi et me tendit un rapport. « Peuxtu traduire les pages 14, 32 et 67 s’il te plait ? » Je ne

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répondis rien, fixant le mug devant moi sans parvenir à remuer mes lèvres. Il aurait pu s’adresser à Yukiko Akamatsu ou bien à Mizuhi Iijima ; pourtant c’est toujours vers moi qu’il se dirigeait dépassant les autres collaborateurs de deux bonnes têtes. Je sais que beaucoup de femmes autour de moi restaient impressionné par ce géant, troublées par ce regard livide à l’expression figée. « Oui, je peux le faire, répondis-je mollement. C’est pour quand ? —Le plus rapidement possible, répondit ce dernier sans sourciller. Alors il se pencha vers moi, prêt à la confidence. En général quand il le faisait ce n’était pas pour me complimenter sur mon tailleur mais pour me demander de me mettre au travail. Il n’appréciait pas les tires-au-flanc et la semaine dernière il en convoqua trois dans son bureau pour faire un point emploi, soit la porte ou bien la dévotion à son travail. « Reviens parmi nous Kyoko, il est temps pour toi d’arrêter de rêver ! » Tous les regards convergèrent dans notre direction. De façon très subtile certes mais le silence autour de nous signifiait que chacun s’attendait à ce que Paul se mette à voir rouge et me convoque dans son bureau. « Je suis avec vous, répondis-je froidement, glissant une mèche derrière l’oreille. Ok, j’ai décroché Paul, mais c’est à cause de ce problème d’appartement. Il n’a même pas pris le temps de lire mon CV et ce manque d’attention me dépasse, murmurai-je en voyant Shô Etô nous mater tous deux, un dossier à la main et son regard de fouine en disait long sur ses pensées les plus secrètes. Ils pensent qu’on ne le sait pas, mais tout le monde sait qu’ils sont amants ! Et alors prestement je tournai les pages du rapport. Il n’y avait là que des données chiffrées. A la Tanaka on me prenait pour une sorte de génie, un superordinateur sur pattes capable de comprendre, déchiffrer et calculer à la vitesse de la lumière. Une Extra-terrestre pour certains une superbe tête-à-claque. Il n’y a pas un jour où je n’entendis pas dire de moi : Vivement qu’elle nous quitte ! Son départ causera moins de dommages qu’un tremblement de terre de magnitude

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10 ! Quant à Paul, il me voyait comme une enfant gâtée, généreusement dotée par la nature et capable de mettre toute une assemblées de CEO sur le carreau, la langue pendante. Alors voilà quand Paul reçut ma candidature, il ne tergiversa pas pour me proposer un emploi dans son département. J’avais ce qu’il appelle avoir des couilles et ce compliment n’était pas pour me déplaire. Enfin, on me reconnaissait à ma juste valeur ! « Alors ? —Alors quoi ? » Questionna Paul, le regard inquisiteur. Nous étions en septembre et il faisait une chaleur à crever à l’extérieur, la raison pour laquelle la clim était poussée à fond. Les coudes sur la table, je le fixais, la moue boudeuse, sur le point de tout lâcher pour aller éplucher mes annonces et passer quelques coups de fil. A vrai dire je n’ai pas été tout à fait étais honnête toute à l’heure ; mon colocataire n’est pas un homme mais une femme dont le prénom Sakura Kawada m’évoquait un profond dégoût. Sakura est une tête de linotte et pas du genre à vouloir faire amieamie avec ceux qui sont étrangers à son quartier de Shibuya. Tout aurait bien se passer mais entre nous deux a régné un climat de franche compétition. Elle a commencé à dire des choses horribles sur mon compte à notre logeuse Izumi Kiriyama et on est allé jusqu’à se crêper le chignon dans le hall de l’immeuble devant le regard ahuri des autres locataires en chaussons et torchons à la main. Elle m’a traitée de « pauvre ratée » avant de m’ordonner de ficher le camp au plus vite. Maintenant je n’avais pas le choix que de partir ; cette garce depuis me menace de changer la serrure de la porte et je sais qu’elle en est capable. Le pire serait de me retrouver dans la rue sans aucune de mes affaires. « Depuis toute à l’heure tu me mates, alors j’ai pensé que tu avais une idée sur mon plan recherche d’emploi ! Avant ce soir il faut que je trouve quelque chose, poursuivis-je en déverrouillant mon téléphone. Dis-moi que je suis en plein rêve et que je vais finir par me réveiller….quelle poisse ! Je ne t’ai pas posé la

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question mais tu aurais peut-être un ami dans le coin qui accepterait de m’héberger ? » Il ne répondit rien et tourna le dos en secouant négativement la tête. J’expirai profondément. Sa réponse je la connaissais. Le fait que je baise avec lui, lui donnait l’illusion d’être un privilégié. Entre nous, il n’y avait que le sexe et de ce point de vue là j’étais plutôt satisfaite. Le pire pour moi serait de tomber amoureuse, pas forcément de lui mais de quiconque assez culotté pour me jouer la sérénade. La scène du balcon dans Roméo et Juliette serait une sorte de remise en question : Dis Kyoko que feras-tu dans les prochaines années à venir ? Beurk ! Cette pensée me colla la gerbe. Il n’y avait que ma mère à vouloir précipiter les choses. Parfois je me pose la question de savoir si elle est vraiment ma génitrice. Lundi dernier je suis allée posée une prière au temple afin qu’elle ne m’appelle pas en pleine recherche de logement. Je n’éprouve pas l’envie d’avoir une supportrice de choc dans cette énième humiliation sociale. Tu vois, je te l’avais bien dit ! Tu es si odieuse que tu ne trouveras jamais personne avec qui vivre ! Me dira-t-elle en sifflant cette vipère. Une fois de plus il me faudrait retourner à l’hôtel, par fierté et bien parce que je n’avais plus le choix. Je pouvais bien encore me coltiner cette garce de Sakura mais perverse comme elle était, possible qu’elle est contactée un réseau de Yakusa pour m’éliminer en toute discrétion. Et puis avant de me décider à contacter un hôtel bon prix, je fis le tour de mon répertoire téléphonique pour tenter de trouver le ou la bonne ami € susceptible de m’héberger une nuit ou deux, c’était là une question d’optimisme. Ma liste donnait à peu près ceci : Chigusa Kimuro, Shinobu Fujinami, Cutie Tenryü, Akira Maeda, Yumiko Funaki, toutes ces filles avaient été à l’université avec moi, c’étaient de bonnes relations plutôt que de bonnes mais ces dernières me voyaient une sorte de respect pour ne pas dire culte de la personnalité. Elles me voyaient comme la reine de la ruche et cela serait tomber de mon piédestal si j’osai par malheur me

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tourner vers elles ; et puis le reste de ma liste remontait ensuite vers Ymiko Funaki, Kyôko Takada, Manami Misawa et Aja Hashimoto étaient les filles qui bossaient avec moi au théâtre. Elles étaient bien faite mais aux mœurs légères, il serait difficile pour moi de les suivre dans leurs sorties, toutes étaient indépendantes financièrement parlant mais dormaient plus ou moins chez leur petit copain du moment avec qui elles entretenaient toutes une sorte de relation ambigüe. Je les adorais sur mes temps de travail, cependant en y réfléchissant bien, ce n’apparaissait pas comme la solution à envisager. Ensuite, il y avait Takato Yamamoto, Yoshimi Motobutchi, kaori Mimura, Chisato Hatagami, ces dernières travaillaient avec moi au restaurant tout comme Tadakatsu Minami, Shinji Yahagi, Kyaichi Anjô, Kazuhiko Inoué chez les hommes. Je pouvais encore me tourner vers ces derniers mais pas certaine de vouloir leur faire penser que je les avais à la bonne. Cette liste tentait à m’angoisser car jusqu’à maintenant je n’avas pas un nom à appeler. Tout mon système de valeur s’écroulait inexorablement vers les abîmes de déchéance. Je pouvais ainsi poursuivre en ajoutant Fumiuo Numaï, Satomi Niida, Yuka Nanahara et Noriko Tsukiota, des amies de sorties, des rencontrées faites au détour d’un bar, d’un karaoké, dans la rue, etc. Ensuite j’avais Mayumi Takiguchi, Chigusa Seto, Harula Sugumura, Mitsuko Sagagama, de bonnes relations de galère rencontrées lors de recherche d’appartements, à savoir dans les couloirs des résidences où nous attentions d’être jugées recevables ou non. Certaines continuaient à me fréquenter physiquement, me trouvant pour le moins inoffensive et aussi déterminée qu’elle à trouver le logement du siècle et puis, ces dernières restaient tout à fait abordables issues pour la plupart des îles de notre archipel. Puis dans mes collègues de travail, il y avait seulement Higuoni Kuranoga, Yûki Kuramoto et Kayoko Kuminobu. Elles étaient assez discrètes et assez

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bosseuses pour ne pas me déranger au quotidien, au vue de leurs horaires on pouvait même dire qu’elles ne me causeraient pas le moindre ennui. Par chance j’avais à Tokyo des amies d’enfance comme Akiko, Emori, Kyoko et Megumi que j’avais retrouvée ici. De toutes Kyoko restait ma préférée. Elle ne me passait rien. Au lycée d’Okinawa, ce n’était pas la plus jolie ni la plus maline mais elle savait se battre comme un garçon et près d’elle j’eus le sentiment d’être écoutée et respectée. Le gang de Kyoko par exemple m’avait pris en grippe dès le premier jour de classe, il n’y avait rien que je puisse faire qui ne les fasse rire aux éclats ou au contraire siffler d’approbation. Akiko était cette bombe, cette fille super canon qui laissait toutes les modes. Fréquenter une telle déesse libéra ma parole car la petite lycéenne coincée que j’étais devint en l’espace de quelques mois une fille branchée et fréquentable. J’avais quitté Londres avec ma mère pour venir m’échouer à Okinawa, autant dire que j’avais le moral dans mes chaussettes ; quitter mon père fut un réel déchirement et me coltiner ma mère restait une épreuve.. On peut dire que Miyuki me sauva psychiquement et socialement parlant. Quant à Megumi, elle était plus discrète et j’appréciais sa petite bouille mousmé comme les occidentaux diraient : jeune femme à la frimousse gentille et drôle. Voilà comment on pouvait la caractériser. Tout comme Akiko, Megumi travaillait actuellement dans une boutique de luxe dans le quartier de Nihonbashi, ce qui nous permettait d’obtenir des réductions sur les sacs Dior, Louis Vuitton et Chanel. Enori était la petite rigolote de service, celle qui riait à gorge déployée et affichait un look complètement improbable pour ne pas dire déjanté. Si vous vouliez passer du bon moment à rire et refaire le monde façon Walt Disney c’est avec elle qu’il fallait passer du temps. . Je pouvais les solliciter pour qu’elles hébergent, néanmoins je savais que dans le cas de Miyuki comme dans celui de Megumi, cela ne pouvait se faire : toutes deux partageaient une colocation ensemble ; Enori et

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Akiko logeaient séparément mais également en colocation. Aussi agréable que pouvait être notre amitié, nous ne pouvions malheureusement vivre continuellement l’une sur l’autre au risque de ne plus arriver à se tolérer. Alors pour revenir à ma liste de potentiel hébergeur, je n’avais à cette heure aucun nom à contacter. Triste sir ! Pour couronner le tout je reçus un SMS de cette pétasse de Sakura : J’ai mis toutes tes affaires sur le palier et estimes-toi heureuse… L’heure était grave et si je ne réagissais pas de suite je risquerai de perdre gros à ce jeu-là. Immédiatement j’appelai Keiji Murô, un ouvreur du théâtre pour lui demander de passer récupérer mes affaires. Je savais qu’il ne travaillait pas le jeudi ce qui le rendait très disponible. J’insistais pour qu’il me rappelle une fois arrivé à la porte de l’appartement de Kawada. La rage au ventre j’envoyais chier mon collaborateur Keita Kitano venu me demander si je comptais boire quelque chose. Fini de s’amuser ! Je consultai la liste de tous les ryokans dans le secteur de la Tanaka. Discrètement j’en appelai trois qui affichèrent complets, deux autres étaient bookés pour réservations et un autre disait de rappeler en fin de journée. L’horreur pour moi. Au rythme où les choses vont, j’allais me retrouver dans la rue. Je pouvais toujours appeler mon patron du resto, Hideki Sugino et balancer un truc du genre : Désolé boss, je ne sais pas où crécher ce soir, tu n’aurais pas un contact ou deux à me communiquer ? Non, pas de cela entre nous ! Comme tous les autres il risquerait ensuite de me manquer de respect. Tu as dormi chez moi alors il est normal que j’en profite un peu. Les femmes en détresse, cela en excite plus d’un. Quand Keiji me rappela une heure vingt après mon appel, il disait avoir tout récupérer. Je ne savais comment le remercier mais j’allais devoir encore abuser de sa gentillesse : il allait devoir tout ramener ici. Naturellement je le dédommagerai de sa course en empruntant un peu de blé à Paul. « Il te faut combien ? Questionna ce dernier en me relookant derrière son

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bureau en verre offrant une vue imprenable sur les immeubles de notre quartier. Qu’il me donne tout ce qu’il avait ! Keiji était en bas et je ne pouvais le retenir plus longtemps. Pour aller plus vite, j’ôtai mes talons et nu-pieds je me mise à courir dans les couloirs de notre département. En tous, plus de trois valises lourdement chargées et Keiji trônant au milieu tel une sorte de lutin, de Djjin des contes pour enfants. keiji n’était pas dégueulasse, il est ce que l’on peut appeler un beau garçon, toujours propre sur lui, tiré à quatre épingles, parlant correctement et travaillait comme ouvreur au théâtre, composait des Haikus et pratiquait les arts martiaux depuis sa plus tendre enfance. C’était un bon pote mais actuellement partageait sa petite chambre avec son amie du moment : une ravissante danseuse dont le prénom m’échappe (apparemment je n’éprouve pas l’envie de m’en souvenir). Keiji était le gendre parfait, mais pas pour ma mère qui visait toujours très haut pour moi. « Salut ma belle ! Tu crois que ça ira pour toi ? —Oh, si tu savais Keiji ! Cette Sakura a décidé de se passer de moi et me voilà donc de nouveau sans toit. Mais je vais y arriver, tu me connais non ? Je ne peux te retenir plus longtemps, j’ai encore une tonne de travail à faire, mais je ne t’ai pas oublié….voici pour la course en taxi ! On se voit samedi dans tous les cas et merci encore à toi Keiji ! » Il n’eut pas le temps de contester pour l’argent que déjà j’étais avec le concierge de l’immeuble à faire passer mes bagages dans son office. Juste pour aujourd’hui, lui dis-je pour le rassurer, lui avait des consignes mais comme j’étais une de ses bonnes collaboratrices il ferma les yeux pour cette fois-ci. En fin de journée je finis par trouver un hôtel, un peu loin du centre de Tokyo mais des plus abordables. Il restait des chambres et j’acceptais de m’y rendre. Il me fallut de nouveau emprunter de l’argent à Paul pour le trajet en taxi (pas question de prendre le métro avec autant de valises et qui dis transports en commun dit manque de place dans les rames). Il me fallut pas moins de quarante minutes pour m’y rendre.

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L’horreur pour qui est près de ses sous ! L’immeuble laissait à désirer mais la logeuse me remit une clef sans parler, fixant un petit écran dans sa loge diffusant une émission à succès. L’odeur de boule à mite vous emplissait le nez et fourrant mes bagages dans l’ascenseur, je jetai un rapide coup d’œil sur ma montre. Huit heures trente sept. Arrivée au sixième étage, la cage d’ascenseur émit un drôle de bruit comme menaçant de rompre et un clignotement sonore m’avertit de mon étage. Un type se trouvait être là à fumer dans le couloir faisant fi du protocole d’incendie. J’emmerde la vieille femme et son chat ! Devait-il claironner dans sa tête en me dévisageant de la tête aux pieds ; Chambre n° 24. Je la trouvais au bout du couloir puant le graillon et les pieds. Une porte près de la porte de secours, rien que cela ! C’était vraiment miteux mais compte tenu du prix il ne fallait pas s’attendre à une suite au Wyatt ! Un futon sans âge campait au milieu de la pièce. Les néons du restaurant clignotaient dans les vitres de la ridicule fenêtre condamnée de l’extérieur —je comprenais que les fumeurs choisissent le couloir de l’hôtel plutôt que tenter de perdre leur bras à ce périlleux exercice consistant à ouvrir cette robuste fenêtre—, et là immédiatement je cherchais une prise pour y brancher mon Smartphone. Après une bonne nuit de sommeil je prendrais une heure ou deux pour appeler et trouver un nouvel appartement, certes plus décent que….cette horrible chambre et…horrible salle de bain (si on peut appeler ça une salle de bain. Il ne faut quand même pas se foutre du monde !) Et horribles chiottes. Je préférais encore ne pas me doucher et encore moins uriner que d’affronter cela.

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CHAOITRE 2 A 08 :12 je prenais mon petit déjeuner avec Hector chez Mama Umi, ce restaurant comme beaucoup dans son genre ne comptait que quatre tables et Hector et moi aimions nous y retrouvions pour manger l’équivalent de pancakes à base de soja et d’un légume de la famille des pommes de terre mais on ne peut plus sucrée et qu’on ne trouvait qu’au Japon. On restait qu’une heure et comme je commençais à la Tanaka pour neuf heures on pouvait se permettre de prolonger notre tête à tête. Hector est Américain, originaire de Californie je fis sa connaissance il y a deux ans de cela ; son visa allait expirer alors je l’ai épousé : un mariage blanc. En fait officiellement nous sommes toujours mari et femme, lui vit avec sa petite amie, une chouette fille d’Hokkaido avec qui il file le parfait amour. « Alors kay, toujours matinale ! J’espère que je ne t’ai pas fait attendre, il devient difficile pour moi de rallier cette partie de la ville, mais je suis là ! Déclarat-il en baisant mes cheveux. Alors ? Qu’est-ce que tu me racontes aujourd’hui ? —J’ai besoin de fric ! —Ta façon de me saluer est unique Kay ! Tu pourrais commencer par un : Bonjour mon chéri ! Je suis content de te voir et j’ajouterai même : c’est un immense plaisir pour moi de te saluer à présent ! En toute franchise te donner du fric ne serait pas te rendre service. —Je suis actuellement à l’hôtel et je dois du fric à Paul. Cela me met dans une situation des plus embarrassantes comme tu peux t’en douter, répondisje en trempant mon doigt dans une délicieuse crème de poissons. C’est mon employeur et franchement j’aimerai ne rien avoir à lui demander. —Tu baises toujours avec lui ? —Hector ! Tu sais comme moi qu’il se plait à se taper sa jolie petite interprète aux yeux vert! C’est

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tellement plus facile que d’aller payer le service d’une prostituée ! En ce moment je suis au plus mal avec cette histoire d’appartement et il n’est pas question pour moi d’aller mendier auprès de Satoshi. —Et pourquoi pas ? Tu as la chance d’avoir un oncle plein aux as à la tête d’un empire colossal et toi tu vis dans la misère sociale contrainte d’épouser le premier venu pour te l’argent et pis encore, tu accumules trois jobs pour espérer tant sortir ! Je ne parle pas de ton boss que tu baise gratuitement alors que tu pourrais te faire un tas de fric s’il décidait de t’entretenir ! —On n’en est pas là ! Et puis Satoshi n’est pas mon oncle ! Pour la petite histoire il est…. —Oui je sais kay, c’est l’excellent ami de la famille ! Une sorte de protecteur très influent mais sérieux entre nous, tu n’as jamais pensé à travailler pour lui ? Il t’adore, il te considère comme sa fille ou probablement autre chose et crois-moi cela vaut tous les contrats de travail à long terme. Vas le voir et dislui : j’ai besoin de fric, fais moi une avance et trouvesmoi du boulot ! Tu verras qu’il sera prompt à te répondre et dans l’heure qui suit ma chérie, tu seras à l’abri de ce genre d’ennuis ! Je ne peux pas t’aider de cette façon-là Kay et tu le sais ! —Oh, quelle merde ! Tu étais mon dernier espoir Hector ! A quoi dépenses-tu tout ton fric ? Je ne pige toujours pas ! Tu fais plus de 34 millions de dollars de CA par an et je ne vois pas la couleur de ton blé, Hector ! A croire qu’il se volatilise sitôt que je te demande de m’aider financièrement. —Ne te fous pas de moi Kay ! Tu sais parfaitement que je suis toujours là quand tu en as besoin et je ne parle pas seulement de l’université ! Je te rédige des lettres de recommandations pour que tu puisses trouver un appartement et je peux te trouver des amis dans mon carnet d’adresse, des personnes fiables pour héberger quelques nuits mais vu le caractère que tu as je ne suis pas sûr que cela reste la solution. Je peux… ; également t’héberger une nuit ou deux, après tout c’est à mon adresse que tu reçois tes courriers ! D’ailleurs avant que je n’oublie (Il fouilla

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dans son baise-en ville pour me tendre une liasse de courriers enveloppé dans du plastique) Rien d’extraordinaire ! Ton université qui te demande des arriérés de soldes et du courrier d’Okinawa…. —Non, mais je rêve ! Tu as ouvert mon courrier ? Je t’ai pourtant dit d’arrêter de le faire ! —Oh, arrêtes, s’il te plait ! Quand je lis l’Université de Tokyo sur l’enveloppe je la décachète. Tu oublies peut-être que j’ai financé une partie de tes études avant que tu décides de tout plaquer….pour aller faire plus d’heures à la Tanaka et tout cela pour te retrouver au point mort ! » Il était comme ça Hector : il ne me ménageait pas, ce qui explique qu’on s’entende si bien. Je dois vous expliquer en quelle circonstance je fis sa connaissance. Pour certains étrangers la case université permet d’obtenir un visa plus rapidement et à moindre frais, la combine de beaucoup d’Australiens et de Chinois pour ne pas se voir refouler hors de notre île. Donc Hector trainait ses savates au campus en toute impunité et lors d’une soirée pour notre unité scientifique il osa m’aborder après l’un de mes exposés chronophages censés servir d’exercices à ma thèse finale. «Je n’ai pas compris au juste ce que vous faisiez ici au juste. De la recherche ? » Questionna-t-il en me tendant une flute de champagne. Ensuite on baisa aux chiottes. Pour moi il était inconcevable de se revoir après une telle rencontre mais il m’appela trois jours après. Il m’a proposé ce mariage et j’ai accepté… pour du fric bien entendu. « Qu’est-ce que tu veux que je te dis? Comme tout le monde j’ai besoin de fric ! Une rémunération honnête pour ne pas tomber dans la facilité et… c’est quoi ce regard ? —Tu as refusé tous les emplois que je t’ai proposé et il y avait là de quoi te faire du fric facilement et gagner de façon très honnête, mais toi tu…..tu préfères te perdre à la Tanaka pour peanuts ! Quel gâchis ! Ta mère a raison sur ce point, tu ne fais rien

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de productif et tu prends un certain plaisir à saper nos espoirs les plus optimistes te concernant ! Tu nous forces à te considérer comme une espèce de névrosée incapable de faire ses propres choix qui modifieront à jamais sa destinée ! —Oh, oui ! Je ferai certainement moins bien que toi Hector ! Tu es si parfait ! Tout ce que tu touche se transforme en or comme ce Midas et…. —Désolé, je ne l’ai pas connu celui-là, plaisanta-t-il sans me lâcher des yeux. Hey, arrêtes-toi tout de suite Kay ! Je ne veux pas de discussions stériles avec toi, je suis seulement là pour t’aider, tu piges ? il s’avère que j’ai un contact à Tokyo. Un Anglais qui cherche à investir dans l’art. Or demain il y aura une vente importante à la Sotheby’s. Tu pourrais l’escorter, non ? Il te paiera gracieusement. Tu lui fais un peu la conversation et basta ! —T’es sérieux là ? —Pourquoi ne le serais-je pas ? répondit-il le sourire aux lèvres. En fait c’est simple, j’ai pas mal de rendez-vous demain et je n’aurais pas le temps de passer à la Sotheby’s pour papoter Art avec lui. Alors je pourrais te faire passer pour mon assistante et tu l’encourage ensuite à acheter. Si tu acceptes tu vas te faire un putain de fric demain, tu dois seulement dire : Ok, Hector ! Je m’y rendrais dans mon beau tailleur Yves Saint Laurent et tu seras alors bénie des dieux ! » Le lendemain je me rendis à la Sotheby’s après un rapide détour chez le coiffeur pour un chignon très sophistiqué et Hector se trouvait être sur place, une coupe de champagne à la main. « Tu peux faire mieux Kay, tu n’as que vingt minutes de retard ! Tu vois cette personne là-bas près de la statue grecque ? Il nous tourne le dos mais il n’est pas désagréable à regarder. Attends un peu qu’il se retourne ! » Cette silhouette longiligne me disait quelque chose. Oui il s’agissait de l’enfoiré de l’autre jour qui m’avait refusé son appartement ! Tiens, donc ! Le monde était si étroit que cela ?

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En tournant la tête il me reconnut également et brusquement concentra son regard ailleurs. « C’est un gros client, peut-être le plus sérieux du moment et il ne sait comment dépenser son fric. C’est là que nous intervenons. Comme vous venez tous deux de Londres, vous aurez des tas de sujets de conversation en commun. Oh et point important : son papa-chéri est Lord qui occupe actuellement un siège à Westminster. C’est là où veut bosser ton frère non ? Il fait partie du gratin mondain et sort avec la fille du ministre de la culture : Hori Masuyama. —Hector tu vas être surpris de savoir que je le connais déjà. Il m’a claqué la porte au nez lors d’une visite d’appartement. Je ne pense pas vouloir lui parler, c’est comme insister lourdement pour récupérer un numéro de téléphone quand on n’a aucune chance de conclure et je ne m’abaisserais pas à cela, tu le sais bien ! —Kay, j’ai misé gros sur ce client et c’est grâce à lui figures-toi que je paie mes factures et la montre Tag Heuer que j’ai au poignet ! C’est grâce à des types comme lui que je vie chichement ici sans avoir à compter ! Alors tes principes moraux je m’en cogne le coquillard. —J’ai accepté ce job pour soi-disant te soulager dans ton emploi du temps ! Tu étais censé ne pas te trouver là et force de constater que tu m’as encore de nouveau entourloupé ! J’aurais du le voir venir mais avec toi c’est quitte ou double, tu ne peux pas simplement dire les choses, non ? (Une espèce de geisha me présenta un plateau de flûtes de champagne et j’en pris une que je bus cul-sec) Je ne te comprends pas Hector ! Je ne te comprendrais jamais ! —Je ne cherche pas à obtenir ton approbation Kay ! Et lui non plus d’ailleurs ! Mr Bernstein ! Veuillez m’excuser ! Nous sommes navrés pour le retard, je tiens à vous présenter mon épouse Mrs TakiyanaGraham ! Elle va nous assister aujourd’hui. Aussi étrange que cela puisse paraître, mon épouse me dit que vous vous connaissez ?

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—C’est possible, je ne suis pas très physionomiste ! Hector, je viens de remarquér un magnifique lot et je désire mon porteur acquéreur. J’ignore ce que les experts trouveront à dire sur ce lot mais j’aimerai en discuter un peu avec vous ! » Pas un regard dans ma direction. Hector le conduisit en retrait et j’ignorais si je devais les suivre ou bien rester sagement ici à les attendre. Gentil toutou, donne la patte ! Je pris une autre flûte de champagne en fixant Hector qui une fois de plus m’avait trahi ; on ne pouvait lu faire confiance. Il arrivait toujours à vous embobiner et il tenait sa force de son charisme et de sa façon de s’exprimer des plus hypnotiques. Il savait vus vendre n’importe quoi en trois secondes seulement et un jour il obtiendrait les félicitations du jury. Sa main se posa sur le dos de Bernstein et Hector revint vers moi. « Cela s’est arrangé il consent à te laisser son appartement si tu acceptes de l’initier à l’art du thé. Oui il est, comment dire, amoureux de la culture nippone et comme il sait que tu travailles dans un restaurant Edo il pense que ton expérience pourra lui être profitable. —Tu plaisantes là ? Je ne propose pas de cours à domicile ! Pourquoi ne lui as-tu pas donné l’adresse de l’association ? Cela aurait été si simple de lui filer les coordonnées de Mama Fugimi, et…. —Désolé de t’interrompre mais tu as besoin de fric et d’un toit ! Tu n’auras pas meilleure proposition dans tout Tokyo et je lui ai parlé de Satoshi et du pouvoir qu’il exerçait sur ta famille, une sorte d’attraction céleste, une sorte de météorite filant à grande vitesse et donnant plus d’éclat aux autres corps célestes gravitant sur sa trajectoire. Tu me remercieras après. Suis-moi et surtout restes-toi-même ! » Dans la salle de vente, Hector ne cessait de saluer des poignées de main, tendre sa carte de visite et distribuait des compliments ; son japonais ne souffrait d’aucune imperfection et quand il revint s’assoir près de moi il se pencha à mon oreille.

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« Il devra surenchérir sur le numéro 23. Arrangestoi pour que Bernstein le remarque au cours des enchères. Tu pense en être capable ? » Hector continuait à me prendre pour une gosse, tout droit sorti de son Okinawa pour fréquenter le grand monde. Bernstein arriva et son regard me fixa avec intensité. Ecoute mon vieux, je n’y suis pour rien ! C’est Hector qui a tout organisé ! Il fut détestable pour moi de me retrouver près d’un homme aussi peu pudique. « Tu sais comment ça fonctionne dans une salle de vente ? Ton époux est là pour me dire quand enchérir et grâce à lui je fais des affaires. Il a ça dans le sang et il s’occupe de mes intérêts à merveille. Après la vente, nous irons au Palais Impérial, seras-tu des nôtres ? —Non, j’ai un travail qui m’attend ! Hector a du te dire que je travaille également comme ouvreuse dans un théâtre ? Et je donne des cours de danse et de chant à des jeunes filles de bonne famille ! » Ses magnifiques yeux se posèrent sur mes lèvres peines. Et mon cœur battit à rompre au moment où sa jambe frôla la mienne. Tout de même le Palais Impérial ! Comment pouvais-je manquer cela ? Hector au téléphone s’entretenait en mandarin et bien vite reprit le contrôle de la discussion. « Alec, tu vas être surpris de savoir que Lee Ming ne vas pas enchérir aujourd’hui ! Mais il dit t’attendre à Beijing pour ne pas te laisser t’en tirer comme ça ! Veuillez m’excuser j’ai un autre appel à passer…. » Il se leva pour s’en aller et des plus nerveuses je feuilletais le catalogue sans parvenir à me détendre. Il m’observait toujours sans la moindre pudeur et quand enfin j’osais le regarder, il me semble le voir rougir mais c’était me tromper : il était Anglais et hermétique à toute expression faciale. Quelque part il ne différenciait guère de nous autres Japonais. Difficile sera notre collaboration à venir. Hector insista pour me voir après ma journée de travail. Son assistant, Ken m’ouvrit la porte de la suite

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d’hôtel. Hector ne portait plus on tailleur Armani mais une chemise noire sur un pantalon, imitation toile de jean et une veste de cuir marron. « Mr Graham vous attend ! » Et devant la baie vitrée, ce dernier me fit signe d’avancer, le nez dans son pc et en conversation téléphonique. « Ton laboratoire est soucieux de préserver son fond d’investissement et j’ai ici un tas d’arguments qui attestent que c’est sans risque ! On fait comme je te l’ai proposé et tu ne seras pas déçu… oui, tu peux toujours compter sur moi, Harry ! Je devrais rentrer à new York très prochainement… Bon, je te laisse, j’ai un entretien très personnel.» Il raccrocha, perdu dans ses pensées. « Joseph ! —Il vient de sortir Mr Graham. Dois-je le rappeler? —Non. On verra plus tard. Approches-toi Kay. Cette enveloppe est pour toi. Ma contribution et celle d’Alec. C’est un client à bichonner et il est très généreux. Tu ne restes pas diner ? Ensuite, on irait au théâtre. —Non, je suis lessivée. Il me reste à regagner mon hôtel et y dormir. Merci pour ce coup de pouce. —Et tu ne regarde pas combien il y a dans l’enveloppe ? Je pourrais te voler, te payer moins qu’une journée de travail. S’il te plait assieds-toi un peu et détends-toi ! Je pense que tu devrais reprendre tes études, ce n’était pas une bonne idée de tout lâcher pour ce poste à la Tanaka ! Tu finis ton cycle ici et ensuite tu pars te perfectionner au MIT. C’est une piste à exploiter non ? —Absolument pas ! —Pourquoi ? Pour quelles raisons tu as choisi le théâtre et la cuisine ? Ce n’était pas dans tes compétences avant que tu ne fasses un pied de nez à l’université ! Ok, tu danses très bien et ta cuisine n’est pas dégueulasse mais aucun de ces métiers ne paient ! Après Boston, tu auras des tas d’opportunité de travail et Satoshi le premier criera au succès ! Sa petite protégée aura enfin compris où se situent ses priorités ! Ouvres cette enveloppe et si tu veux boire quelque chose… Ken! »

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Il finit par m’ennuyer sérieusement avec ça. Une liasse de billet se tenait là et un chèque de 40.000 dollars ! Non je ne rêvais pas ! Il y avait bien un chèque de 40.000 dollars dans cette putain d’enveloppe ! « Attends, tu m’expliques ! C’est quoi encore tout ça ? Hector ! —Je te l’ai déjà dit, Alec veut que tu l’inities à la Cérémonie du thé. Il cherche à se distinguer auprès de sa belle-famille et on ne peut l’en blâmer pour cela. Il a payé une avance sur salaire plus les frais de la journée. Quant à moi pour des raisons de commodités pour toi je t’ai mis trois mille dollars ! C’est le moins que je puisse faire. Tu vas te trouver un appartement décent et s’il te plait, démissionne de la Tanaka pour retourner à l’université ! » Je ne pouvais fermer l’œil avec tout ça. Je n’ai pas fermé de la nuit ! Et comme tous les matins je retrouvais Hector chez Mama Yumi. Nous étions le mercredi 23 septembre et la veille, l’avais dansé toute la soirée avec les filles de l’’association, des adolescentes de 15 à 18 ans, autant dire que j’étais sur les rotules. « J’ai rompu avec ma relation d’Hokkaido, celle que tu dis être une geisha. —Apprentie geisha ! Elle se donne des manières mais entre nous elle n’est pas à la hauteur de ce que l’on peut trouver à Kyoto. —Oui, enfin, elle a commencé à avoir des plans pour nous deux et elle savait pourtant que ce n’était pas faisable en raison de ce mariage que j’ai contracté avec toi ! Elle avait pourtant admis l’idée que nous deux c’était… purement sexuelle mais elle a fini par s’attacher à ma personne. —Et personne ne t’a forcé à te montrer très intime avec elle ! Avec toi c’est tout ou rien ! Une chance qu’elle ait compris son malheureux avant que tu n’es eu la bêtise de la demander en mariage. Ah, ah ! —Ce que je veux te dire Kay c’est que, j’essaye de mettre un peu d’ordre dans ma vie en ce moment. Je sais que ce n’est pas facile pour toi en ce moment : tes problèmes d’argent, ton logement. Cela fait deux ans

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que nous sommes mariés toi et moi. Deux années qui doivent te paraitre bien longues. —Pourquoi dis-tu ça ? —On pourrait divorcer, tu ne crois pas ? —Tu vois une autre en ce moment ? Si non pour quelles raisons tu voudrais faire ton petit ménage ? En fait, je crois que tu as trouvé quelqu’un depuis longtemps mais que tu ne savais pas comment me l’annoncer sans me heurter. C’est très classe de ta part mais je m’y attendais Hector et personne n’aurait pu éviter ça, c’est comme….essayer d’arrêter un train en marche ou chercher à dévier la trajectoire d’une météorite. —Je te rejette pour ton propre bien. Chacun ainsi ira de son propre côté et évitons tous deux de nous faire souffrir. Tu sais, je suis entêté et j’attends peutêtre un peu trop de toi. La première fois que je t’ai vue j’ai… vraiment…Ouah ! Tu étais…je m’étais dis que tu casserais la baraque avec ton génie bien à toi et des rêves de grandeur. Et puis tu as rencontré Paul et là, je n’ai plus eu mon mot à dire. Tu as commencé à tourner de travers et je t’ai perdu en cours de route. » Je léchai mon doigt, abasourdie par ses dires. « Et tu veux divorcer parce que je ne correspond plus à ton idéal féminin ? Je ne trouve rien à redire. C’est un argument comme un autre. Je sais que ma situation professionnelle t’exaspère au plus haut point et en toute franchise, toi et moi ne sommes pas compatibles. —Avec le divorce tu pourrais empocher le gros lot. C’est ce que le mariage offre de bien, soit une honnête et généreuse compensation. —Si tu le dis. —Je suis soulagé que tu le prennes comme ça. » Que l’on ne couche pas ensemble est une chose mais qu’il me demande le divorce sur motif que je n’étais pas assez dégourdie me froissa au plus haut point ! Hector se disait être déçu par mon manque d’ambition ; ce mariage reposait uniquement sur une

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carrière visant à amasser le plus d’argent possible et dont pour l’heure j’étais exclue. Mimi chercha à me réconforter sans y parvenir. « Mais cela ne change rien pour toi, de toute façon tu ne l’aimais pas, vrai ! Tu m’as toujours dis qu’il était là seulement pour payer tes factures ! Une sorte de Dana pour reprendre cette expression que tu déteste tant, mais c’est pourtant la stricte vérité, il n’y a jamais rien eu entre vous ! Vous avez fait semblant pour l’administration et tu as collectionné les amants de ton côté, lui, une petite amie pour qui il fut très généreux ! —Oui, il dit avoir rompu avec elle. C’était une bosseuse, rien à voir avec moi ! Il ne s’agit pas de comparaison et de compétition mais mon égo en a pris un sérieux coup Mimi ! On ne jette pas quelqu’un sous prétexte que j’ai abandonné l’université ! Si ? —Ecoutes, c’était un prétexte ! Un peu bidon je te l’accorde maisil ne veut plus de toi, c’est tout ! Metstoi à l’évidence que tu seras bien mieux sans lui. » Mimi a toujours eu le chic pour me remonter le moral et toutes deux assises dans ce parc, on sirotait notre lait de coco en fixant le lac étincelant devant nous. Coiffée de tresses, Mimi paraissait dix ans de moins et sans un sourire me dévisagea froidement. « Il était beaucoup trop sérieux pour toi ! Il bosse non-stop toute la journée et il se tape des distances égale à six fois la distance terre-lune en un mois ! C’est un mordu de travail qui ne connaitra jamais le repos du guerrier. Et toi tu l’ennuie avec toute ta superficialité, ta beauté presque pas naturelle et ton job minable à la Tanaka avec cet employeur occidental qui lui fait trop pensé à lui quelque part ! Mets-toi à sa place, ne serait-ce qu’une minute ! Tu l’as déçu avec toutes tes sorties en notre compagnie. Karaoké ou night-club ! Et tous tes amis hommes qui sont là à baver et dire combien ils aimeraient tous t’épouser ! Cela a du le rendre dingue ! Tu te trouveras un autre époux, je ne me fais pas de souci pour toi. —Je n’ai pas l’habitude qu’on me largue Mimi et surtout pas pour ce motif-là !

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—Pauvre chérie ! Grandis un peu Kay ! Lui veut une vraie femme, pas une gosse qui dit tout fort ce qu’elle pense tout bas ! Oui, il s’agirait vraiment que tu mûrisses en commençant par te réconcilier avec ta mère et acceptait qu’elle veuille le meilleur pour toi ! » Elle disait vrai mais si je ne voulais pas l’admettre. Dans le métro me ramenant à la Tanaka mon téléphone se mit à sonner. Appel inconnu. « Oui, Allô ! Allô ? —Takiyana…. —Écoute j’entends très mal ! Je suis dans le métro ! Allô ! » La communication fut perdue. Une fois arrivée devant le building de la Tanaka. «Kayoko Takiyana-Graham ? —Oui, c’est elle-même ! —On s’est rencontré au sujet de l’appartement et à propos de la vente à Sotheby’s. C’est Alec Bernstein, tu me remets ? » Les autres employés me laissèrent passer et prestement je me dirigeais vers les cages d’ascenseurs sans exprimer la moindre joie de l’avoir au bout du fil. Évidement que je le remettais ! « On pourrait se voir après ta journée de travail, qu’est-ce que tu en dis ? —Ce soir je fais danser mes filles, cela ne sera pas faisable mais demain je suis disponible après 15heures ! —Demain je ne serais plus à Tokyo kay ! Donnes-moi ton adresse et je passerais t’y chercher ! » Les filles dansaient plutôt bien. Une vingtaine de filles en kimono glissant délicatement sur leur Zori, le kanzashi coincé dans leur noire chevelure. Toutes se plaisaient à danser l’éventail à la main. Quand la musique se taisait, elles se mettaient alors à glousser et à reprendre certains pas de danse. Devant la baie vitrée je leur montrais les pas et silencieuses elles s’exécutèrent sans la musique. On ne parlait pas ici, on laissait les pas nous transporter vers un état de grâce. Dans dix minutes à peine, le cours serait terminé et la cloison s’ouvrit pour laisser les adultes du cours suivant vor l’évolution de leurs benjamines.

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On se salua avec respect et je les libérais alors de ce cours. Chacune à leur tour vinrent plier l’échine devant moi pour regagner le vestiaire. J’allais les imiter quand je tombais nez-à-nez devant Alec. « Alec ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu as de l’avance et…j’ai mon kimono à enlever. Laisses-moi dix minutes s’il te plait ! » Dix minutes plus tard je revins où je l’avais laissé. Il osait à peine sourire, des plus mal à l’aise. « Je pensais que tu m’attendrais dehors. Les filles et leurs mères n’apprécient guère voir un homme trainer dans les couloirs. Mais comme tu es un occidental, elles doivent penser que tu as un quelconque rapport ave moi. Comment s’est passé ta journée ? —Bien je dois dire. Et toi, à la? On va prendre un taxi. Je t’emmène dans un autre quartier où l’on dine correctement. Je te dois un repas alors, allons-y ! » On prit le taxi. Un bain n’aurait pas été du luxe. Il avait réservé dans un restaurant sans prétention aucune offrant une bonne carte puisqu’il servait du poisson-lune. On nous installa devant un cuisinier jonglant avec la nourriture au-dessus d’une plaque chauffante. Les autres clients s’en léchaient par avance les babines et Alec me fixait, ne sachant que dire pour lancer un sujet de conversation, tenait ses baguettes serrées entre ses doigts. « Alors comme ça tu veux apprendre à servir le thé ? C’est une tradition ancestrale qui s’initie de mères en fille. C’est très ritualisé et l’humilité est de mise. Hector dit que tu fréquente la fille du ministre de la Culture ? —Euh, oui… je… nous sommes de très proches amis. —Elle est d’une rare beauté. Tout en jambe et vraiment très jolie. Si tu cherche vraiment à la séduire, lance-toi dans l’apprentissage de la composition florale ! Ironisai-je avant de poursuivre. C’est un art qui requiert de la discipline. L’Ikebana est étudiée par les filles de bonne famille. Ma grand-mère Akiko m’a payé six mois dans une école à Okinawa. Ce fut une expérience des plus réussies de par son

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enseignement philosophique. Depuis combien de temps es-tu au Japon ? —Je travaille ici, murmura ce dernière après s’être raclé la gorge, depuis plus de dix ans maintenant. Avant je résidais à l’extérieur de Tokyo et j’ai trouvé cet appartement. J’y suis très bien, c’est proche de tout et retourner à Londres est presque toujours difficile. —Je comprends. Je ressens la même chose quand je dois m’y rendre. Mon père vit là-bas ainsi que mon frère qui actuellement étudie à Oxford. Il envisage un poste dans un cabinet à Westminster. Les Affaires Etrangères, probablement. Quand veux-tu que je commence ? Tu pars demain c’est ça ? —Je serais de retour le 5 octobre. C’est un lundi et tu pourras t’installer chez moi pendant ce temps-là. Tu l’occuperas à titre gratuit, comme tu es l’épouse d’Hector je me voyais mal lui refuser ce service. —C’est très généreux de ta part. Possible que je prenne goût au luxe et que je ne veuille plus repartir ! —Je suis un peu maniaque. —Je suis très bordélique ! Il faut que tu le sache avant que je ne pose mes affaires chez toi. Je cuisine très bien et je ne laisse jamais rien derrière moi. La cuisine est si nickel qu’on pourrait manger par terre et puis il me faut de la place pour mes kimonos. J’en ai un pour chaque jour de la semaine. Je les laisse chez une amie de confiance mais une fois chez toi il me faudra les entreposer dans un endroit sec à l’abri de la lumière. Je suis difficile à vivre, je ne fais pas dans la dentelle. Pour résumer je suis une vraie peste. —Ce qui explique que tu ne vive plus avec Hector. —Je n’ai jamais vécu avec Hector. On aurait du mais Hector est…. On s’est marié quand le mariage nous arrangeait tous les deux. Mais maintenant Hector envisage le divorce. —Pour quel motif, si ce n’est pas indiscret ? —Je manque d’ambition. Hector est un homme de passion, très cartésien et il ne peut se heurter à une personnalité comme la mienne : bordélique et difficile à vivre. Dans les semaines à venir, tout cela sera loin

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derrière nous. Et puis, cela n’aurait jamais collé entre nous, c’est un peu comme vouloir mettre de l’eau au contact du feu ! » Vous allez halluciner quand vous saurez que je me suis rendue chez lui. Son appartement, tenez-vous bien, ressemblait fort à une succursale de musée. Il y stockait toutes sortes d’objets d’une valeur inestimable : des étampes, des kimonos anciens, des sabres (katanas) et tsuba (garde métallique revêtue par les samouraïs), de la papeterie et les souvenirs divers comme de la céramique, de le porcelaine et de la poterie, des éventails, des paravents, des poupées, des fleurs séchées, des cerf-volant, etc. Cependant mon attention se portait sur sa collection de somptueux kimonos dont l’un de ces derniers vous laissait imaginer son prix. « Voici ta chambre ! » Et je n’aurai imaginé mieux. Tout laissait croire qu’il m’attendait car derrière cette cloison de bois et de papier je découvrais un sanctuaire pour les dieux. Pas un meuble, le dépouillement le plus complet dont le cerveau européen n’est guère habitué de voir. Ce fut pour moi une réconciliation envers mon passé, mes origines et une réelle ouverture vers la spiritualité. Le futon trouvé dans la profonde armoire était suffisamment grand pour y tenir à deux et après y avoir posé mes effets personnels je luis suivis dans la cuisine à l’image de celle des maisons traditionnelles avec son foyer central et ses coussins posés autour d’une table basse. Ainsi plus qu’ailleurs le Japon s’invitait chez Alec. Il se dégageait un esprit zen extraordinaire conditionné par cette fontaine coulant le long du mur couvert de treillis supportant des bambous et des fleurs ornementales. Pour la cuisine je m’extasiais et pour la salle de bain, je fondis littéralement sur place en y découvrant en guise de baignoire une sorte de baquet de bois sortant du sol, au milieu de cette pièce immaculée avec pour celle décoration ce petit jardin zen disposé dans cette niche.

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« Est-ce que cela te plait ? » Que répondre à cela ? « C’est magnifique ici ! Comment pourrait-on rêver à mieux ? —Alors c’est super ! » Enfin je crus percevoir l’ébauche d’un sourire à la commissure de ses lèvres. Peut-être me trompai-je ? Cet arrogant Anglais finirait par me trouver trop occidentale dans mes habitudes et il me ficherait bien vite à la porte une fois qu’il aura fait le tour de ma personne. Immédiatement je me fis couler un bain pour m’y plonger avec délectation. J’avais trouvé l’interrupteur pour les lumières d’ambiance et la musique imitant la chute d’eau sur une cascade. Par conséquent il me fut difficile de sortir de là ! Or je devais me mettre au lit de bonne heure, j’ai un important spectacle demain avec la troupe. Enfin bref ! Je dois un peu potasser mon texte, enfin… celui de la personne que je remplace. Demain matin je devais prendre le petit-déjeuner avec Hector, c’est une vieille habitude qu’on a prise. Il ne faudrait cesser de jouer au vieux couple. Je glissais bien vite sous ma couette pour me laisser aller à une bonne nuit de sommeil quand Mimi m’appela pour prendre de mes nouvelles. « Je t’appelle demain sans faute et… tout va bien de mon côté, je viens d’aménager chez l’anglais dont je t’ai parlé. L’appartement est superbe ! —Et lui comment est-il ? J’espère pour toi que tu prendras le temps de l’apprécier celui-là ! Ecoutes je ne vais pas passer par quatre chemin mais franchement ça vaut peut-être le coup de démissionner quand on sait le fric que tu t’es fait en l’espace de quelques heures ! —Oh, non ! Pitié Mimi ! C’était une avance sur salaire ! On en parle demain si tu veux, là je suis exténuée et il est possible que je dorme cent ans ! »

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CHAPITRE Mon téléphone sonna de bonne heure, soit à six heures trente deux. C’était ma mère. Elle avait le chic pour m’appeler quand elle se souvenait avoir mis une enfant au monde et j’hésitais à prendre l’appel ; en même temps si je ne le prenais pas, elle allait m’appeler toutes les cinq minutes jusqu’à ce que je daigne décrocher et là j’aurais droit à une monumentale tirade de scène dramatique. « Maman ! Tu sais l’heure qu’il est au moins ? Je suis au lit moi… —Cela ne m’étonne pas ! Alors ça y est, tu vas divorcer de Graham ? » Comment le savait-elle ? D’un seul coup je fus réveillée et l’oreiller sur la tête je tentais de recouvrer la raison on me demandant qui avait bien pu lui avouer cet événement si difficile à prendre dans la vie d’une femme « aimante » et si proche de son époux que j’aurais pu l’être. « Et tu vas faire quoi maintenant ? Te trouver un nouveau boulot j’espère et un homme qui te donnera à réfléchir sur on avenir ! Tu ne dois pas oublier de passer par Okinawa avant de redémarrer ta nouvelle vie ! Appelles-moi quand tu auras démissionné que je triomphe de ton insuccès !» Elle est comme ça ma mère, expéditive, radicale et vous n’êtes pas sans l’ignorer alors inutile de vous dire qu’elle m’avait laissé dans une grande contrariété et après une rapide douche je séchais mes cheveux dans la salle de bain quand Hector m’envoya un mail concernant des inscriptions à l’université pour la cession d’octobre. L’acharné ! Il avait du appeler ma mère pour la prévenir du divorce à venir mais en même temps je ne le voyais pas le faire, sachant qu’elle ne le portait pas dans son cœur. « Salut Alec ! » Ce dernier ne me répondit pas, les yeux rivés sur l’écran de son PC. Plus tard je poussais la cloison pour venir me mettre à genoux devant lui.

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« Ecoutes Alec, on doit avoir une discussion entre nous avant que tu ne partes pour Londres ! Je suis là pour t’initier à la cérémonie du thé et rien de plus ! Ce que j’entends par là c’est qu’on ne sortira jamais ensemble, sauf pour diner dans un très bon restaurant comme celui d’hier soir mais j’espère sincèrement que de ton côté, tu ne cherches pas à flirté avec moi ! —Cela va de soi, répondit-il froidement les mains prêtes à pianoter de nouveau sur son clavier. Je n’e t’ai pas fait venir pour faire de toi ma maitresse et même si je le voulais je ne suis pas certain d’y trouver mon compte. —Je te demande pardon ? —Que dois-je espérer d’une femme qui a fait un mariage en blanc? Tu n’es pas fiable et je te vois seulement comme mon colocataire de Tokyo. Je t’accueille par bonté d’âme et suite à la demande de Graham. Alors une fois que ton divorce sera prononcé tu pourras vivre décemment où tu voudras mais pour l’heure on va apprendre à se tolérer.» Je peux vous dire que j’étais de nouveau remontée. Comment osait-il me parler ainsi ? En claquant la porte je quittai son appartement ; il n’y aurait pas non plus de petit-déjeuner avec Hector, je voulais être seule pour ruminer les propos d’Alec, ce petit con ! Et ma confiance est très limitée en toi. Alors saches que je ne t’accueille que par bonté d’âme et à la demande e Graham . Hector chercha à me joindre puis finalement renonça. De toute évidence je n’étais pas faite pour vivre parmi les hommes et Mimi déconcertée tenta de me calmer. « Tu es incroyable ma chérie ! Tu as pour mari un homme qui gagnait plutôt bien sa vie, tu ne l’aime pas c’est un fait mais avec lui tu aurais pu prétendre à une existence confortable et tu acceptais de divorcer de lui alors que tu n’as aucun diplôme ! Tu as intégré une formation très poussée en science après avoir obtenu haut la main une place dans ce prestigieux pôle ! Tu as tout laissé tomber pour suivre Paul qui n’a que faire de toi ! Hector est peut-être dur avec toi mais au

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moins il est sincère : il pensait que tu aurais l’intelligence de continuer tes études et…. —Arrêtes avec ça Miyuki ! Tu commences à me rendre folle à radoter de la sorte ! Je fais des erreurs, tout le monde fait des erreurs et toi la première et je ne suis pas à ce point têtue pour ne pas l’admettre mais pour l’heure je suis bien à la Tanaka, c’est la seule garantie que j’ai pu trouver pour ne pas me voir contrainte de retourner vivre à Okinawa faute d’avoir convaincu un employeur de me donner ma chance et Graham veut faire de moi sa chose, au même titre qu’un proxénète envers la fille censée lui ramener un max de thune. C’est cette idée qui m’effraie, voilà tout ! —Arrêtes d’être aussi exaltée ! Il est venu te trouver pour te donner une chance de le suivre dans ses projets et pendant deux années tu as eu l’opportunité de te distinguer ! Tout ce qu’il voulait en dehors de ce mariage c’était de te donner une chance d’y arriver ! —Oh, mais je n’ai pas besoin de lui pour réussir ! —Et bien prouves-le dans ce cas-là ! Cela m’ennuierais vraiment que tu finisses à la Tanaka pour le restant de tes jours ! Tu as toujours eu des facilités au lycée comme après. Tu comprenais les mathématiques mieux que quiconque et à quel moment t’es-tu perdue Kay ? Depuis l’instant où tu as mis les pieds dans cette société ! Et si j’avais un dixième de ce que tu possèdes, je ne serais pas là à trimer comme une dingue pour payer mon loyer et survivre ici ! Tu dois sérieusement y réfléchir et te reprendre en main !» Paul n’avait pas eu un mot sympa depuis ce matin et derrière mon poste de travail je l’étudiais tout à loisir. Seuls les collègues comme Yoshio Kanaï et Keita Kitano, ces deux séducteurs eurent une parole de bienvenue mon égard et comme à leur habitude, ils s’empressèrent de m’apporter le café du matin avec quelques biscuits de soja. Or mon installation chez Alec m’avait lessivé au point de faire paraitre sur mon visage une expression de morne contrariété. J’avais

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trouvé refuge chez lui et en l’espace d’une matinée, il m’avait remise à ma place. Le fait de penser que j’allais rester toute la journée à la Tanaka au milieu de ces pingres qui ne me supportent pas car excepté Paul et Sokyo Karayama. Personne ne me parlait vraiment, à commencer par mes plus proches collaborateurs : Yasunari et Kenzo Sasakibara, Gen Shimaoka et Yashushi Horikoshi. Comment passer outre ? Chaque journée est un défi en soi. On me bombarde des lettres à traduire, des rapports, des notes, des commentaires, des remerciements, des invitations, des mails en tout genre, des compliments. On vient me trouver pour un mot ou deux. Difficile pour moi de tenir mes délais quand j’ai d’autres préoccupations en tête comme mes connaissances sur les plantes médicinales, la cuisine et les arts scéniques. Du haut de mes 22 ans, je n’en menais pas large sachant que mes camarades d’université continuaient à se prélasser sur les bancs sans plus penser à moi. Oui, pourquoi avais-je accepté de jouer les larbins de service à la Tanaka ? Pour la sécurité de l’emploi me direz-vous. Parlons-en un peu : ici plus qu’ailleurs, on ne compte pas ses heures de présence et certains se dévoient corps et âme à cette firm, voyant le cadran de leur montre évoluer avec la courbe du soleil. Mes collègues sont proche du burn-out, mais cependant le coup grâce à des cachets trouvés en pharmacie et censés les maintenir à flot. Il ne faut pas se leurrer, tôt ou tard ils quitteront la Tanaka en convulsant et en bavant pour se voir être remplacés par la main-d’œuvre bon marché comme les étudiants de dernière année, à qui l’on a promis une bonne rémunération et couverture sociale ; je vais parti de ceux-là alors je sais de quoi je parle, figurez-vous ! Et s’’il n’y avait pas Paul à tenir la barre, il y a bien longtemps que je serais partie ; ma place n’est pas ici et combien de mois me faudra-t-il encore pour oser démissionner ? Vent debout, Paul arriva : « Dans mon bureau, Kyoko ! » Qu’avais-je encore fait ? OU dit ? Pas moyen

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de le savoir, Paul était une sorte d’huitre difficile à ouvrir. Et le plus difficile pour moi était de le comprendre, il était si britannique et dans ses propos et dans sa façon d’être, ce flegme dont on causait tant autour de soi, il en était la digne représentation. « Que dirais-tu d’un bon resto ce soir ? » Me questionna-t-il. Je finissais par me demander s’il le faisait exprès ; le soir je travaillais chez Hideki Sugino à servir en salle quand je n’étais pas derrière les fourneaux à confectionner de bons plats à quelques yens l’assiette. Nous étions le mercredi 30 septembre et je n’arrivais pas à savoir pourquoi Paul et pas un autre. Comme je finis plus tôt mon service chez hideki, je me fis un cinéma dans lequel je m’endormis. Sans commentaires s’il vous plait ! J’accuse quelques heures de sommeil en moins et en rentrant dans l’appartement j’eus la surprise d’y trouver Alec ; une chance pour moi si j’avais rangé ce matin avant de partir ! Il se contenta de me fixer. Peut-être qu’un : Salut Kay, comment vas-tu ? Aurait pu convenir mais son silence n’inaugurait rien de bon. « Euh…j’ai ramené un peu de nourriture de l’endroit où je travaille et si tu n’as pas diné… —J’ai diné, merci de t’en inquiéter. —Je ne t’attendais pas avant lundi prochain. Mais… c’est cool. Je pars ce week end pour Okinawa. Ma mère met son appartement en vente et me demande de débarrasser le plancher. J’ai accumulé un tas de choses là-bas qu’il me sera possible de les vendre pour m’offrir une croisière sur le Nil. Ma mère part vivre aux Etats-Unis….elle me laisse un délai de deux mois pour récupérer mes babioles. Bon… je ne vais pas te déranger plus longtemps ! Bonne soirée à toi ! » Dans la cuisine je réchauffais mon plat dans le micro-onde incrusté dans le mobilier quand Alec surgi pour se servir un verre d’eau fraiche au réfrigérateur. « Quand tu quitte l’appartement il est très important que tu déclenches l’alarme. —Quoi ? Je ne l’avais pas fait ?

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—Non. Si j’en parle c’est qu’il y a forcément une raison à cela. Et puis, je pars seulement cinq jours et à mon retour je ne retrouve plus l’appartement que j’avais quitté. La femme de ménage passe tous les deux jours et tu ne lui aurais pas simplifie la tâche. —Ça y est, tu as terminé ? Il n’y a pas de quoi en faire toute une histoire. J’avoue ne pas avoir rangé et après ? je t’ai pourtant dit être bordélique et si tu penses mériter mieux, alors vas-y ! Ne te dérange pas, fiche-moi à la porte, tu dois certainement rêver de pouvoir le faire ! —Baisses d’un ton Kay. Tu n’es pas en représentation ici ! Il n’y a pas de public pour t’applaudir, il n’y a que moi alors épargnes-moi ton mélodrame. Je te dis seulement que je ne peux admettre ta négligence au sujet de l’alarme et du désordre quand moi, je te fais confiance. —Qu’aurait-ton volé quelque chose ? L’un de tes trésors ? Il n’y a vraiment pas de quoi en faire tout un plat, crois-moi ! Maintenant laisses-moi tranquille ! » Il ne bougea pas d’un poil. Il était calme, un peu trop calme. Comme il allait me mettre à la porte, je devais anticiper, ce que je fis en débarrassant le plancher. Mes vêtements toujours prêts à être disposés dans ma valise furent dans la valise. J’enfilai mon trench pour me rendre dans le couloir, talonné par Alec. « Qu’est-ce que tu fais ? —Et bien je m’en vais. Cela vaut mieux pour nous deux ! Tu es le client d’Hector et je ne voudrais pas être à l’origine d’une quelconque mésentente entre vous. Je vais de ce pas à l’hôtel. » Un sourire apparut sur ses lèvres. Il se moquait ouvertement. Ce que ses lèvres exprimaient son regard, le reflet de son âme semblait exprimer le contraire. « Oui, c’est mieux ainsi. Communiques-moi le nom de ton ryokan que je t’y expédie le reste de tes affaires ! » Il pleuvait quand je sortis. Peu de temps après mon départ Keiji Mutô me rejoignit, une fois embarrassé de

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me retrouver à la rue. Force de constater que Kyoko avait raison : je n’étais qu’une bonne à rien. « Ne leur donne pas raison Kay ! Pour une fois prends sur toi. Cette situation n’est pas idéale et franchement quand je te vois comme ça, tu me fais vraiment de la peine. Tu devrais appeler Akiko. Je sais qu’elle est rentrée de son expédition en Amérique et elle aura plein d’anecdotes à te raconter pour te changer les idées. Et puis il y a de la place chez elle en ce moment. Oui, vraiment, tu devrais l’appeler. Mais ^pour l’heure tu devrais retourner voir Alec. —Non ! Il en est hors de question ! Je préfère encore passer une nuit chez Akiko plutôt que de retourner là-bas ! » Akiko arriva vingt minutes plus tard. Akiko c’est une impératrice de l’ère Edo réincarnée. Elle est majestueuse et lumineuse, tous les regards convergent dans sa direction et sitôt qu’elle ouvre sa bouche, tous s’arrêtent de parler afin de l’écouter. Pendant une demi-heure elle me parla de son voyages aux Etats-Unis et une fois Keiji partit, elle attaqua dans le vif du succès. « Tout comme toi je me suis trouvée un Américain. Il est beau comme un Dieu et il m’a offert une superbe voiture sport. Il veut qu’on se marie mais je ne suis pas encore prête à me poser. La vie est une fête Kay et j’espère encore bien en profiter. Et toi ? J’espère que tu arrives enfin à te faire entretenir par cet Américain. Kay ? Mais qu’est-ce que tu… à quoi jouestu avec lui ? —Rien, justement. A tel point qu’il demande le divorce. Cela ne m’a fait ni chaud ni froid. Notre relation était si… compliquée. —Une fois divorcée tu seras riche. Il faut voir le bon côté des choses. Dans ce monde il faut mieux faire envie que pitié. Et a-t-il trouvé quelqu’un d’autre auprès de qui se consoler ? —Non, mais bientôt il sera à toi si tu y tiens. —Tu sais je pensais à toi dans l’avion. Et je me disais que tu perdais vraiment ton temps à papillonner comme tu le fais à présenet : tes amours, ton boulot,

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c’est un peu le grand n’importe quoi et je rejoins Hector à ce sujet. N’as-tu jamais songé faire quelque chose d’utile ? Tu es vraiment douée pour ce que tu décides d’entreprendre. Le reste c’est alimentaire j’en conviens, je parle de ton emploi à la Tanaka mais tu as un diplôme en sciences et avant cela tu t’es distinguée en musique et en danse. —oui et ensuite ? je ne vois pas où tu veux en venir. T’arrives-tu d’être plus claire ? —Et bien pour éclairer ma pensée je crois que tu devrais combiner tout cela est promouvoir la culture japonaise auprès de ces nantis Américains et Européens pour ne citer qu’eux. Les autres, Australiens et Asiatiques sont moins difficiles à émouvoir. Certains bercent déjà dans cette culture depuis la nuit des temps. —Et, Viens-en aux faits, s’il te plait ! —Hector vit le reste de l’année dans un somptueux palace donnant sur les jardins impériaux et force de constater que tu ne sais rien de lui. Ni sa couleur préférée, ni son dessert préféré. Le nombre de ses frères ou sœurs. Tu ne sais même pas s’il avait un petit ami de compagnie préféré. Mais cela ne te dérange pas autre mesure. Vous vivez une sorte de relation platonique et cela vous arrange bien tous les deux. Mais admettons que cela biche entre vous deux, accepterais-tu alors de divorcer ? —Non ! Mais… ce n’est pas ainsi qu’on voit notre avenir immédiat. Et puis je sais des tas de choses sur lui, comme son plat préféré et son artiste favori du moment ! » Grand silence abusé entre nous. Akiko était une intrigante et il restait difficile de la cerner. « Il s’est tapé une femme pendant que toi tu jouais les pauvres bécasses dans ton coin. Mais il pourrait très bien mentir pour voir ta réaction. —Oui, tout à fait, mais il n’est pas comme ça. Le mensonge ce n’est pas son genre. —Alors il est honnête selon toi ? Honnête au point de t’avouer coucher avec une autre femme ? Je n’en crois rien. Il est raide dingue de toi. S’il te plait ouvre

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les yeux ! Combien de femmes rêveraient d’être autant désirées que toi ? Le marché des célibataires est en croissance constante et tu sais pourquoi ? Parce que les femmes comme privilégient leurs études et passé l’âge canonique de vingt-cinq ans, elles ne sont plus bonnes à marier. Tu vois où je veux en venir. —Absolument pas ! —Nos mères depuis le jour de notre naissance nous cherchent de bons partis et ensuite deviennent folles quand elles apprennent que nous sommes sur le carreau passé vingt-cinq ans. Il y a plus que jamais une opportunité à saisir concernant ces célibataires, hommes et femmes confondus ? Un marché que toi, Kayoko, tu pourrais prendre. Et si un jour tu décidais de monter ton agence, sache que je t’appuierais. » Le lendemain matin, je rentrais en catimini chez Alec. En déplaçant le service à thé, une tasse glissa vers le parquet et avant que je puisse la rattraper elle se fracassa en mille morceaux, le bruit attira mon colocataire dans la cuisine. « Je suis profondément navrée ! Je suis vraiment maladroite ! Murmurai-je à quatre pattes ramassant morceaux de porcelaine après morceaux de porcelaine, comme si la tasse brisée eut encore quelque valeur. Je te rembourserai ! —Tu n’as pas les moyens de le faire, alors laisses tomber ! Laisses-moi gérer ça. (Il sortit pelle et balai du placard pour nettoyer mes dégâts) je t’ai dit de laisser ça, tu vas te blesser. —Aïe ! Et merde ! C’est incroyable ce que je puisse être gauche ! » Il saisit mes mains dans les siennes et voyons l’abondance de sang, il s’empressa de les passer sous un jet d’eau. Il repéra l’écharde qu’il fit sortir avec délicatesse. « Je sais l’importance que tu accordes aux objets qui t’entourent et leur valeur est inestimable. Je viens de casser une de tes magnifiques tasses, tu dois vraiment me trouver pathétique… —Tu prends les choses trop à cœur Kay. Je fais te mettre un beau pansement et ensuite on en parlera

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plus. Tu as de très jolies mains. Tu as des mains d’artiste. Il serait dommage de les abimer, tu ne crois pas ?» er Jeudi 1 octobre je déjeunais avec Paul et sans détour je lui parlais de mon colocation avec Alec ; il semblait tout à fait heureux de mon installation. Il pleuvait ce matin-là à verse, pas moyen de voir la pluie s’arrêter et les Tokyoïtes passaient à vive allure devant l’échoppe ouverte sur la rue et là les voitures envoyaient des gerbes d’eau dans notre direction. Pas un temps à mettre un chien dehors et tout près de Paul je me sentais réchauffée par sa présence. Il lorgnait mon plat de nouilles dans lequel flottaient des champignons ; cheveux blonds tirés en arrière et sourire jovial il en imposait par sa grande taille et sa bonhomie des plus amicales des derniers temps. Il se disait satisfait de l’ambiance du plateau dont il a la charge à la Tanaka. « C’est un peu ironique dans ton cas non ? Tu viens à Tokyo pour fuir les occidentaux et voilà que ton époux sur le papier est Américain, ton amant est citoyen britannique et ton colocataire est un gentleman avide de passion nipponne ! Tu dois certainement te demander si les Dieux t’en veulent, n’est-ce pas ? —Un peu oui. Notamment pour ce qui est de l’amant britannique ! Rien ne m’à forcé à coucher avec toi Paul qui plus est pour constater que je n’obtiens rien de cette intimité ! Il faut voir cela comme un gâchis de mes nombreuses ressources professionnelles comme personnelles. Pour moins que cela, certaines obtiennent de nombreux avantages en nature quand moi je me cantonne à fréquenter l’open-space avec tous ces Japonais coincés du cul et sans aucun sens de l’humour. —J’y travaille Kay, répondit-il presque en un murmure, mais ces derniers temps tu manquais un peu de motivation. Tu es un peu étourdie lors des meetings et tes traductions sont un peu floues. J’avoue que tu me déçois un peu en ce moment »

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Etrangement ce fut le visage d’Alec que j’imaginais sur le sien. Alec avec ses beaux yeux emprunts d’une grande douceur, Alec dont la noblesse des traites me plaisait tant, Alec qui m’avait pris les mains pour les serrer dans les siennes. « Vois ce que tu peux faire pour moi Paul, je ne pourrais attendre indéfiniment une promotion qui ne vient pas. Et Hector veut que je démissionne. —Vraiment ? Hector Graham te demande de démissionner ? Pendant deux ans il reste distant, réfractaire à toute nouveau changement de ta part et maintenant il veut que tu démissionnes ? Pourquoi ? —Il veut qu’on divorce. —Et bien divorce ! Tu n’as pas besoin de ma permission pour ça, si ? C’est l’heure pour nous te rentrer, déclara Paul en se levant, le manteau à la main. Tu divorces et ensuite on en reparlera. » Et Graham voulut qu’on se rencontre en journée. Du moins après ma journée à la Tanaka ; or il me fallait une demi-heure pour rallier le restaurant et ce fut donc dans sa limousine qu’il me récupéra, sapé comme un Pape et beau comme un Dieu. La limousine donnait dans le chic, un peu tape-àl’œil mais si agréable pour une salarywoman comme moi lessivée par sa journée de travail. « Pour mes collaborateurs habitués à leur petit confort ! » Argua Hector me voyant étudier les bouteilles de Don Pérignon et autres spiritueux tout aussi cher disposés là dans ce minibar. Il me tendit un sac dans lequel se tenait un service en porcelaine visant à remplacer celui d’Alec, incomplet par ma faute. « Cool ! Combien te dois-je ? —C’est au-dessus de tes moyens, alors oublie ! Kayoko, je pars quelques jours pour New York régler des problèmes d’ordre administratif et je vais en profiter pour solliciter mon avocat pour régler ce problème de divorce. De ton côté, j’ai ici la liste de bons avocats résidant à Tokyo dont les honoraires te seront abordables ! Jette-y un œil s’il te plait… J’aimerai que pour le mois prochain, cette histoire soit définitivement bouclée !

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—Oui, d’autant plus que Paul attend le verdict pour pouvoir me trouver un poste plus en adéquation avec mon profil à la Tanaka. Cette séparation est attendue par beaucoup ! C’est étrange mais quand tout ça sera terminé je compte faire une fête. Les Américains le font bien non ? Une sorte de fête pour célébrer l’après-divorce ! —Pour ton voyage à Okinawa, je t’ai trouvé un jet. Il partira à la date et à heure de ton choix. Il suffira pour cela que tu appelles Joseph, voici sa carte de visite. Tu appelles trois jours avant de façon à pouvoir le réserver en toute tranquillité. Pour le retour, même procédé : Joseph s’occupera de ton ravitaillement. Si tu as des choses encombrantes auxquels tu tiennes tu le signale à ce numéro (il me tendit un bout de papier) C’est une compagnie privée de déménageurs chargés de convoyer des meubles et autres biens mobiles d’un aéroport à l’autre puis d’une adresse à l’autre. Et si tu as le moindre problème Kay, sois gentille de m’appeler. —Pourquoi veux-tu que je rencontre le moindre problème ? Questionnai-je le sourire aux lèvres. J’ai peut-être trouvé un nouvel emploi. Celui de donner des cours d’anglais à des lycéens et jeunes adultes. En général c’est assez bien rémunéré et avec ça je pourrais ajouter des cours de violons ! J’ai contacté un organisme chargé de trouver des professeurs et ma candidature leur a plu, j’ai reçu leur mail ce matin et si se passe bien je commencerais dès lundi prochain ! —Tu as encore besoin de fric ? Interrogea Graham, les sourcils froncés. Si tu as besoin de fric, je peux couvrir tes dépenses, mais tu dois me le dire avant que d’éventuelles dettes ne s’accumulent ! —Non, je ne veux pas que tu m’entretiennes Hector. Tout va bien ! Je veux seulement travailler un peu plus, cela te surprend-il ? —Ce travail n’est pas productif. Il ne débouche sur rien de concret et toute cette fatigue que tu accumule au grès des jours, des semaines et des mois n’est pas stimulante ! Il faut que tu te trouve une autre catharsis parce que ce n’est pas ce qu’il y a de mieux

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pour toi ! Tu aspires à mieux crois-moi. Ce ne sont que des jobs d’étudiants et… feras-tu encore cela dans deux ou trois ans, hein ? Est-ce que tu seras toujours Kayoko Takiyana-Graham de la Tanaka, jolie interprète mais sans grande motivation ? —Paul a raison à ton sujet : pendant deux ans tu as fait le mort et tu t’es bien gardé de me donner des leçons de vie et là, brusquement par je ne sais quel miracle tu décides de tout changer dans ta vie, y compris moi ! —Tu l’aimes ? —Je me sens bien près de lui. On partage certains mêmes délires et il n’est pas sans cesser à me rabâcher les mêmes choses à l’oreille. Il m’apprécie telle que je suis et ça fait du bien. —J’ai toujours eu confiance en toi Kay. Seulement je ne veux pas que tu aies à regretter quoique se soit dans ta vie. Tu comprends ? Et auprès de moi tu seras en sécurité. —Pourtant, tu veux divorcer ! » C’était sorti spontanément de mes lèvres. Je me souvins encore de ma mère sortant prestement de la berline noire où se tenait un autre monsieur qui n’était pas mon père. Il pleuvait à verse et ma mère me fit signe de monter dans la voiture. Ses mots restèrent à jamais graver dans ma mémoire : « Kayoko, ton père ne viendra pas te chercher aujourd’hui, nous partons pour le Japon ! » Je n’avais rien répondu et ma mère sans un mot se retourna face à la route, sans plus se soucier de moi. Et je songeai à mon père et à la peine qu’il éprouverait de me savoir si loin de lui. « Dis-lui d’arrêter la voiture, je continuerai à pied ! Bon retour Hector !» Alec rentra le lundi 5 octobre comme convenu. Il fut déjà sur place quand j’ôtai mes souliers dans le hall d’entrée. Mon kimono lavé à sec au pressing du coin pendait mollement à mon bras et sans un mot se glissait dans le couloir pour me diriger dans ma chambre et y suspendre mon kimono bleu azur.

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J’entendis les portes coulissantes glisser sur leur rail ; l’appartement offrait d’importantes proportions et on y trouvait au milieu un îlot central fermé de tout côté par des panneaux assez fins pour laisser passer la lumière des grandes baies vitrées situées plein est. Je ne voulais pas lui parler. Dans la cuisine je m’attelais au repas de ce soir quand il entra. Il me fixait. Je ne desserrai pas les lèvres pour autant. « Comment s’est passé ta journée ? —Par où commencer ! Je suis allée au temple ce matin déposer quelques offrandes pour honorer la mémoire de mes ancêtres et je t’épargne le trafic de touristes massés à l’entrée du temple ! Impossible pour moi d’arriver à l’heure à la Tanaka. Ensuite vers midi, l’université m’a appelé concernant une inscription que j’aurais faite et dont je n’ai pas la moindre idée ! Alors officieusement me voici étudiante ! (Avec rage je découpais les légumes en mille morceaux) Ensuite j’ai contacté les avocats au droit des affaires familiales pour ce foutu divorce et là, comble de l’ironie, j’apprends que je suis déposante de la requête. Graham m’a pourtant certifié qu’il le ferait à new York mais il doit être très occupé vraisemblablement ! » Avec fracas, je déposais les légumes dans un récipient vapeur pour m’atteler à découper le poisson. « Mon avocat, un dénommé Seto me dit que : Mr Graham n’a pour l’heure pas l’intention de divorcer ! On me demande, puisque c’est la procédure légale ce que j’attends du dédommagement fiscal et tu sais quoi ? J’apprends qu’il est multimillionnaire ! Tu comprends ma situation non ? Ah, ah ! Graham est plein aux as ! Il est pété de thune et cet avocat véreux me dit que je décrocherais la timbale avec ce divorce. Alors moi ce que je fais, c’est d’envoyer un message à Joseph, son bras droit et là ce dernier me dit que Graham ne fait jamais étalage de sa fortune ! —Mais tu veux divorcer non ? —Évidemment ! Mais certainement pas pour le fric ! Le père de Graham a des intérêts un peu partout aux Etats-Unis et dans les banques européennes comme

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actionnaires majoritaires ! Seto me dit qu’on va étudier cela de très près. Alors je me dis qu’il me faut réfléchir avec la personne concernée et il ne trouve rien de mieux que de me rire au nez. Dans l’histoire je passe pour une imbécile. —Arrêtes moi si je me trompe mais, tu ignorais sa fortune avant de l’épouser ? » Le poisson découpé, je réchauffais la poêle afin de le faire frire. Ensuite je m’attaquerai aux fruits confits pour les faire revenir avec mes légumes. Alec, les bras croisés se tenait dos au mur, les sourcils froncés. « En toute honnêteté oui ! Il m’avait seulement parlé de ses ambitions ici au Japon et il m’a seulement parlé de dix mille dollars pour un mariage bidon. On s’était alors mis d’accord pour un an et je ne sais pas pourquoi je te parle de tout ça ! » Prestement il se rapprocha pour s’accouder au piano de l’ilot central. « La prochaine avant de t’engager, prends bien le soin d’en savoir un peu plus sur ton soupirant. Oh, euh… je ne mange pas là ce soir ! Inutile de me préparer un plateau. » Seule je mangeais par terre, à genoux devant la table basse de la pièce principale. Aucun bruit ne vint interrompre mon repas. La cloison s’ouvrit délicatement et Alec se tenait là, l’imperméable noir enfilé sur sa longue et svelte silhouette. Il m’observa bouche-bée, perdu dans ses pensées. « Pourquoi ne manges-tu pas dans la cuisine ? Il y a là-bas un bar et des chaises. Enfin, tu fais ce que tu veux tant que tu me laisses l’endroit propre. Je rentrerai assez tard, alors à demain ! » Sans rien répondre, je poursuivis mon repas pour constater qu’il m’observait encore, perdu dans ses pensées. Dans la nuit, je pris mon téléphone pour appeler Mimi. « Kay ? Où es-tu ? As-tu changé d’avis concernant ton divorce finalement ? Kay, tu es toujours là ? —J’’ai besoin d’entendre une voix familière Mimi. Je ne sais vraiment plus quoi faire et Si Hector continue

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à faire le mort je risque de très mal le prendre. Je pars de toute façon me ressourcer à Okinawa trois jours. Je frôle le burn-out, là ! —Non, je crois que tu as seulement besoin de faire un break avec tout ça. Okinawa c’est l’endroit rêve pour décompresser et tu en as vraiment besoin ma chérie ! Tu vas revoir ta grand-mère Akiko et elle, saura te donner de bons conseils, tu verras ! —Oui je crois aussi » Il me sembla entendre une porte se refermer et redressée sur le flanc j’eus la confirmation du retour d’Alec par la lumière du couloir que l’on venait d’allumer. « Je dois te laisser Mimi, mais on se voit demain n’est-ce pas ? —C’est que….je vois quelqu’un demain. J’ai un rencard en espérant que ça soit le bon cette fois-ci. C’est un Australien, il est vraiment canon et il est encore un peu tôt pour te le présenter mais sache que je sens de bonnes vibrations avec cette rencontre. —Oh, c’est cool pour toi Mimi ! En espérant que tu ais plus de chance que moi en amour ! Je te fais de gros bisous ma chérie ! Et amuses-toi bien demain ! » La silhouette d’Alec se découpa derrière le panneau de ma chambre. Allait-il frapper ? Il s’en alla. Le lundi 12 octobre, je rejoignis Hector chez Mama Yumi qui commença à nous parler du gouvernement et d’un tas de trucs politiques pour nous mettre en appétit et seul répondait Hector. Elle voyait Graham comme son fils et ne cessait de lui caresser la tête et les épaules ; lui amusé par ses cajoleries la flattait en retour en lui parlant de sa calligraphie, soit une vingtaine d’étampes punaisées sur les quatre murs de son local. Hector essaya un timide sourire dans ma direction avant d’ajuster son manteau trois-quarts sur sa chemise gris-souris. « Tu as une mine superbe ! Okinawa te réussi. Et comment allait grand-mère Akiko ? A-t-elle refait faire son jardin ? —Elle m’a passé un savon Hector ! Elle s’est montrée détestable et j’ai vécu ces trois jours comme les pires de ma vie ! Elle ne m’a pas lâché et ce,

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jusqu’à ce que j’embarque pour Honshu ! Pourquoi astu été lui parler de divorce ? —Bon, cette discussion ne mènera nulle part Kay, alors je préfère t’arrêter tout de suite ! Je sais que tu as rencontré l’avocat Seto, la semaine dernière et il m’a fait part de tes doléances. Seulement ma chérie, il y a un problème. Mes avocats pensent que…. —Tes avocats ? Ecoute, je veux un divorce simple et très rapide. Alors ne me prends pas la tête avec toutes ses pondérations juridiques. Tu voulais qu’on divorce et je t’ai dit : OK, faisons-le ! Et maintenant tu te mets à ralentir la procédure pour je ne sais quelle raison. Qui plus est j’ai reçu mes papiers pour l’université. Tu as eu l’audace de m’y inscrire sans que j’aie à y redire. —Je veux que tu ailles à l’université Kay. Je veux que tu y aies de l’instruction, argua ce dernier des plus décontractés derrière la table sur laquelle Mama Yumi vint poser des beignets de calmars frits. Est-ce à ce point si difficile pour toi de comprendre ? » Mon attention se porta sur un couple de jeunes garçons à la coiffure improbable. Ils vendaient leur magazine de graphisme, publiée à leurs frais. Mama refusa : trop cher ! Elle ne dépenserait pas un yen pour ces gens-là, elle était un peu pingre mama. Peutêtre tenteraient-ils leur chance auprès de nous ? « Je veux m’occuper de toi kay, il n’y a pas de mal à cela ! » Les deux gars nous dévisagèrent brièvement avant de disparaitre en haussant les épaules. Ma respiration s’accéléra ; il me fallait rester calme et ne pas m’emporter. J’en étais capable. « En m’inscrivant à l’université c’est ça ? —Tu vas toujours au Temple ? —Oui mais qu’est-ce que…. —Je veux que tu y dépose une offrande pour moi. Je n’aurais pas l’occasion de le faire, alors je m’en remets à toi et à ta grande dévotion. Tiens (en me remettant un papier plié en plusieurs morceaux) Tu sauras quoi en faire. Une fois sur les bancs de l’université, tu ne te soucieras plus de rien, c’est notre

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nouveau marché d’accord ? Je te verserai un peu d’argent sur un compte et… —Je suis bien à la Tanaka et j’aime ce que je fais au théâtre, pour les filles à la danse et j’adore cuisiner ! Propose ton aide à une autre, bien plus méritante Hector, avec moi tu perdras ton temps et ton argent. Je ne veux pas que tu dilapides ta fortune pour une cause que l’on sait être perdue, toi et moi. Reviens un peu à la réalité. —C’est ma réalité ça ! C’est notre réalité, Kay et je ne te laisserais pas saper mes plans ! —Tes plans ? » Il m’interrogea du regard, les sourcils circonflexes. « D’accord, je retournerai à l’université, mais je veux que l’on divorce ensuite. C’est là ma seule condition. » Il me sonda et aucun de nous ne lâcha l’autre du regard. « Non, ce n’est pas ainsi que je vois les choses. Un trimestre sous ces conditions c’est m’assurer que tu n’honoras pas les termes de notre contrat. Je veux que l’idée vienne plus ou moins de toi. —Je ne voulais pas passer par cette comparaison mais tu es exactement comme ma mère, Hector, voire en pire. Tu t’imagines pouvoir me maitriser mais je refuse. Je ne suis plus la petite sage et docile qui gentiment faisait ce qu’on lui demandait de faire. Je veux enfin vivre ma vie, comme je l’entends. Faire des choix qui m’appartiennent et tu perds vraiment ton temps avec moi. » Mon premier cours de violon se passa après ma journée à la Tanaka, l’élève, un gosse de dix-sept ans était assez brillant pour se passer de moi mais il voulait un public qu’il payait pour admirer sa virtuosité. Sans vous mentir je n’avais pas touché à un violon depuis des années, excepté lors des répétitions pour l’association. Assise devant lui, mon violon (récupéré à Okinawa) posé sur les genoux je ne l’écoutais plus que d’une oreille. Il s’attelait à du Vivaldi, l’un de ces concertos et la mélodie me transporta au point d’en avoir les larmes aux yeux.

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Quand j’étais gosse je jouais plutôt bien. Ma mère m’avait collé un alto dès mes cinq ans et j’en jouais une heure tous les jours avec un professeur particulier. Le solfège fut pour moi une langue à part avec sa grammaire, ses exceptions, ses conjugaisons. Mon professeur pensait me voir faire une longue carrière mais la séparation de mes parents en décida autrement. Au Japon, qui plus est à Okinawa je me laissais dans la danse traditionnelle afin de ne pas contrariée ma mère qui le fut déjà par mon désir de renoncer au violon. En rentrant chez Alec, peu après mes cours à une heure où les éclairages de Ginza éclairent à eux seuls notre île, se trouvèrent réunis chez lui Joseph et Hector et un autre gusse au look décontracté de l’Anglais de Brighton adepte du yachting, polo et golf. « Eames ! Je tiens à te présenter ma femme Kayoko qui actuellement vit sous le toit d’Alec ! Et kay, voici Eames mon nouveau partenaire qui s’avère être également celui de Mr Bernstein ! Kay est ici avec nous pour sceller notre partenariat. Si tu veux bien ma chérie ! » Il me demandait de procéder à une chakai (rencontre autour du thé). Alors je partis revêtir mon kimono bleu-roy, les laissant à leur commerce. Puis sur mes coques je disposais la pièce principale de façon à ce que chacun se retrouve autour du foyer (plaque à induction indépendante, assez pratique pour mes déplacements). Inutile de vous dire à quel point j’étais fière à l’idée de communiquer cette tradition séculaire et à genoux au milieu d’eux je préparai ma matcha. Tous les regards convergèrent dans ma direction car tous quelque part voulaient connaître les subtilités de cet art. cela pouvait durer très longtemps incluant le nettoyage des ustensiles dans un ordre prédéfini et avec la gestuelle appropriée. La conversation restait à son minimum ; ils chuchotaient autour de moi. Quand tout fut nettoyé, vint le mélange de l’eau chaude et du thé vert en poudre ; pour les aider à s’évader par la

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pensée, j’avais pris soin de brûler de l’encens et cet endroit conférait une certaine poésie avec ses calligraphies à enluminures dorées et argentées, cette sobriété et la quiétude s’en dégageant. Ils parlaient gros sous et investissements dans le laboratoire dans lequel travaillait Bernstein. Je tendis le bol à Alec qui le tendit à Eames, l’invité d’honneur, appelé le shokyaku et les salutations d’usage furent échangés entre eux ; Alex savait exactement que faire et comment se comporter ainsi que chacun dans cette pièce. J’en éprouvais des frissons d’excitation devant tant d’implication de leur part. Chacun savait précisément le rôle qui leur était dévolu et chacun se plia à la politesse la plus élémentaire en buvant seulement deux gorgées, le bol tourné de façon face avant puis essuyer le bord avec délicatesse. Une fois qu’on bu le thé, soit trois passages en cette soirée, je nettoyais les ustensiles et là encore Eames demanda à Alec l’autorisation d’examiner les ustensiles afin d’en admirer chaque objet : écope à thé, boite et bol. Il s’agissait de l’inestimable service à thé d’Alec dont j’avais cassé une tasse, celui acheté par Hector se trouvait être pour l’heure encore emballé dans l’armoire de la chambre de mon hôte. Il le découvrira un jour où l’autre en rangeant l’un de ses innombrables costumes de griffes de luxe ! Il fut plus de minuit quand enfin je terminais par des salutations d’usage chacun des participants. En fait l’horloge de la cuisine affichait une heure quinze du matin et je reçus des mains de Graham mon salaire à cette mémorable cérémonie. Un chèque de 5.000 $ ! A ce tarif-là il me serait alors plus utile de travailler en extras au théâtre et au restaurant. « Mais c’est bien trop Hector, je ne peux accepter ! —Tu vas avoir besoin de cet argent, murmura-t-il, alors à toi de l’investir ou bien de le dépenser comme bon l’entend ! Dis-moi ce dont tu as besoin et…. —Graham, le taxi est là ! Déclara Joseph dans l’encadrement de la cloison.

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—D’accord ! Laisses-moi une minute ! Tu as été merveilleuse ce soir. On se voit toute à l’heure pour notre petit déjeuner ! Alec, au plaisir de ta compagnie ! » La porte se referma derrière eux. Ce fut le néant dans ma tête, le vide intersidéral et pas moyen de m’en dépêtrer. L’argent gagné jusqu’à maintenant demeurait bloqué sur un compte-épargne et je ne vivais de ce que je gagnais avec mes divers emplois. Un jour tout pourrait s’arrêter et alors il me resterait cet argent pour repartir à zéro. « Tout va bien Kay ? » Alec avança vers moi et me dévisagea franchement. « Ai-je tort ou raison de vouloir continuer à la Tanaka quand de tels extras augmentent considérablement mon pouvoir d’achat ? —On peut penser que la Tanaka offre de meilleures chances d’évolutions économiques si on tient compte du fait que ton employeur est américain. Les Japonais et je ne vais pas te l’apprendre, n’ont plus le monopole de leur conglomération. Avec les appuis de Graham tu pourrais postuler outre-pacifique. —Je pendais…créer une entreprise. —Ton entreprise ? —Oui tu es le premier à qui j’en parle mais l’une de mes amies m’a soumis l’idée et je pense que, non, je suis persuadée que je pourrais me distinguer. —Et quel est le marché ? —Celui du célibat, en partant du constat qu’une personne sur cinq est en couple. Les Japonais ne font plus l’amour et rejettent l’engagement, j’en suis l’un de ces exemples le plus convaincants alors je sais de quoi je parle ; Notre pas est en pleine transition économique et nous sommes tous traumatisés par les tremblements de terre, les tsunamis.et…. j’ai fait une étude là-dessus. Les femmes quittent leur emploi après l’arrivée de leur premier bébé pour répondre à un modèle archaïque et anachronique, mais c’est la vérité ! On parle de plus de soixante dix pour cent de Japonaises. —je vois, tu as bien potassé ton sujet.

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—Oui, répondis-je un franc sourire aux lèvres, le Japon n’est pas un modèle quant à l’égalité des femmes et des hommes au travail et il y a tout un programme pour justement accroître la participation économique des femmes, c’est là que j’interviens. Les femmes qui ont des relations sexuelles hors mariage sont encore montrées du doigt parce que bon nombre ici ont la phobie des relations. —Je m’en étais aperçu oui, argua ce dernier des plus attentifs. —Rien n’est fait ici pour encourager les couples. Les cafés sont réservés aux femmes, il y a des portions individuelles dans toutes les rues et bars à emporter et quand nous quittons notre monde virtuel pour nous conjuguer à la réalité, alors là tout se complique. Voilà pourquoi Hector et moi préférons ne pas partager une sorte d’intimité qui nous pousserait à quitter notre confort égoïste. —mais à quel moment comptes-tu intervenir ? Astu développé ton idée ? Il te faudra rédiger un business plan et ensuite débloquer des fonds pour monter ta boîte. —c’est en cours ! Pour l’heure je me contente d’étudier en détail mes divers échantillons. Au boulot, au théâtre et ailleurs j’en arrive à la même conclusion : les femmes sont indépendantes et souhaitent parfaire leurs études quitte à se passer d’une vie sentimentale. Pour la gente masculine, même constat accablant. La vie à Tokyo comme ailleurs est devenue très chère, donc ceux-ci préfèrent demeurer chez papa-maman à moindre frais. Les « cafés à chats », les café câlin » se développent à chaque coin de rue et dans le quartier d’Akibahara, il y maintenant deux endroits où « l’on dort ensemble » sans prestations sexuelles. Tu vois le genre ? —Et donc, tu veux réconcilier les Japonais avec l’amour ? Noble croisade mais jonchée d’épreuves. L’émancipation des femmes y est pour quelque chose, non ? Avant dans ce pays les établissements scolaires et les universités n’étaient pas mixtes et alors les femmes comme les hommes étaient moins exigeants.

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Les femmes acceptaient qu’on leur fasse la cour pour des raisons économiques. Mais aujourd’hui la donne à changer. Tu dois tenir compte de cela. —Oui, je sais quels sont tous les freins pour la formation des couples mais cela n’est pas si insurmontables que cela. Il faut seulement changer l’image du couple. Le rendre plus attractif. —Et comment comptes-tu t’y prendre ? —Je jouis de deux cultures, Alec. Mon père est Anglais et ma mère a grandi à Okinawa dans une société très conservatrice. Je sais par conséquent de quoi je parle. Il n’est plus question de diaboliser le célibat qui est un problème universellement connu mais cela de le rendre moins compliqué. » Il me fixa, perdu dans ses pensées, caressant doucement son menton. -« Alors je te souhaite bon courage, Ka, tu vas en avoir besoin ! ».

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CHAPITRE … Akiko et moi consacrâmes beaucoup de temps à étudier le marché. En seulement deux jours nous savions où nous diriger et finaliser notre projet. Elle insista pour avoir de solides partenaires. Le 7 novembre, Hector et moi partîmes « piqueniquer » dans les jardins du Palais Impérial ; un temps divin si l’on accepte de se fier à la météo et lançant les miettes de pain aux volatiles glissant sur la surface aqueuse. « Viendras-tu à Okinawa en fin de mois ? L’une de mes cousines se marie et puisque tu es mon époux on pourrait s’y rendre sans que cela ne vienne à froisser ma grand-mère Akiko. Et puis elle t’adore ! Elle t’a toujours aimé contrairement à ma mère, l’hystérique Kyoko ! —Non, tu sais bien qu’en fin de mois je suis à New York ! Cela aurait été avec plaisir mais sur ce coup-là je privilège les affaires à la famille et Dieu sait si elles sont importantes pour moi. Mais tu n’auras qu’à demander à Bernstein de t’accompagner. En tout passionné de la culture japonaise il se fera une joie de faire voler son jet au profit d’une Takiyana-Graham. —Oui, Alec, murmurai-je perdue dans mes réflexions. Je vais démissionner de la Tanaka. N’es-tu pas soulagé de l’apprendre ? Akiko et moi avons un projet d’entreprise. —Attends ! Akiko et toi ? Akiko, ton amie experte en thé ? —Oh, mais pas seulement hector-chéri ! Elle connait des tas de choses utiles dans le commerce. Notre projet est béton et tient bien la route. —Et de quoi est-il question ? —Nous avons besoin d’investisseurs pour apporter les premières briques de notre édifice. J’ai pensé que tu pourrais en être. Nous allons monter notre société, soit une agence ultra-glamour pour le marché des célibataires. J’ai téléchargé notre business plan, si

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toutefois tu veux y jeter un œil….les statistiques montrent qu’un nombre croissant de célibataires ne se marient pas et c’est là précisément que l’on entre en jeu. Akiko a des tas de contacts dans l’événementiel et elle connait tout le monde à Tokyo. Tout comme toi d’ailleurs. Elle s’est rendue au ministère du commerce pour s’assurer de la fiabilité de notre projet. —mais que feras-u au juste ? —je serais une sorte d’entremetteuse pour arranger des mariages. A la Tanaka, rien qu’est la Tanaka j’ai découvert que l’on a embauché des femmes dans l’espoir de les voir se marier avec des salariés masculins. Elles n’ont pas été embauchées selon des critères professionnels mais seulement pour contribuer à l’accroissement démographique de ce pays. Et puis l’on a constaté que certains mariages arrangés pouvaient déboucher sur des relations sentimentales. C’est très enthousiasmant ! —Vraiment ? Et qui mieux qu’Akiko peut te suppléer dans ce commerce matrimonial ? —Hector ! Ne sois pas cynique, déclarai-je en le pinçant. Akiko connait ce sujet sur le bout des doigts certes mais c’est avant tout et surtout une femme d’affaire réputée, elle a su me le prouver en joignant l’utile à l’agréable. —Ma chérie, tu vas droit au casse- pipe si tu te fie aux prévisions de ton ami, aussi talentueuse soit elle. Envoie-moi ton fameux business-plan. J’aimerai y jeter un œil. J’ai éventuellement des conseillers juridiques. —Donc, tu as l’air de vouloir me suivre sur ce projet ! Hector, cela serait vraiment formidable si tu pouvais…. » Son téléphone vibra mais il ne prit pas l’appel. Un bon point pour moi. « Alors ? Seras-tu des nôtres ? Il me faut trente mille dollars au bas mots et compte-tenue de nos apports, cela serait un plus. Je sais que notre statut marital ne parle pas de comptes joins mais tu nous permettrais de faire avancer les choses. —Laisses-moi le temps d’étudier tout ça et ensuite on en reparlera ; l y autre chose dont je voulais te

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parler et il s’agit de berstein. Tu ne peux pas faire comme s’il était ton pote et être là à lui convier des choses personnelles comme l’avancée de notre divorce et tout ce qui tourne autour. Je ne veux pas passer pour un salaud à ses yeux. Comme tu le sais c’est mon client. Il est réglo et je ne veux pas qu’il soit indirectement mêlé à tout cela. —Ok. Je serai donc muette comme une tombe. Alec est un chouette type et je n’ai jamais eu l’intention de me montrer trop familière avec ton client. Mais on s’éloigne un peu du sujet là, j’ai besoin de réponse claire avant après-demain pour rassurer les banques. Hector ? Tout va bien pour toi ? » Il lorgnait les canards barbotant dans l’étang. Rares étaient les fois où il demeurait ainsi silencieux. Ma main se posa sur son avant-bras. Il sortit de ses réflexions pour inspirer profondément. « Est-ce à cause du divorce ? J’ai conscience d’être une emmerdeuse mais je n’ai pas les moyens de payer les frais des avocats. C’est trop d’argent pour moi et dans l’hypothèse où je monte mon entreprise chaque yen reste un yen. J’ai besoin d’un ajournement. Et puis ce statut de femme mariée me confère un certain prestige. Je sais que tu tiens à passer à autre chose. —Je viendrais avec toi à Okinawa. —Mais, ta famille ? Tu viens de dire à l’instant que tu comptais te rendre à New York… ton père doit surement se languir de toi. Tu ne m’as jamais parlé de ta famille, Hector. As-tu des frères et des sœurs ? —Non ! Ni frère ni sœur ! Le parfait petit-fils à papa avec des tas de nurses et toutes sortes de relations toxiques qui erraient dans notre grand appartement de l’Esa siide. Mon père était du genre à ne pas se soucier de moi avant que je ne rente à Harvard comme le voulait la tradition. J’ai contrarié ses plans que je me suis inscrit à ale pour une cession de rattrapage. Je n’étais pas ce qu’on pouvait appeler un élève modèle. Ce qui m’intéressait c’était voyager et rencontrer des tas de personnes pour me faire oublier la pauvreté de mes relations familiales. Je crois bien n’être jamais resté plus de six mois au

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même endroit. Mon père excédé par mes pérégrinations autour du monde m’a coupé les vivres pour m’obliger à rentrer en rampant et lui supplier de financer une partie de ma période de latence mais ma mère a contribué à faire de moi celui que je suis maintenant. Ma mère est une femme adorable tu devrais bien t’entendre avec elle. —E tu as une couleur préférée ? —Le vert comme toi. Ce vert qui tire un peu sur le bleu. C’est une couleur que l’on ne trouve nulle part, excepté dans tes yeux. Que veux-tu savoir d’autre ? —Euh…. Comme c’est dans le cas de mon étude, je voulais savoir si cela était à refaire, le referais-tu ? Je parle de ce mariage en blanc. » Il s’adossa contre la barrière et plongea son regard dans le mien. Il venait de me dire toutes ces choses flatteuses sur mes yeux, alors je m’attendais à une suite aussi romantique. « Avec toi oui. Ce fut une belle expérience, non ? Nos petits déjeuners en tête à tête et nos rendez-vous professionnels un peu tirés par les cheveux. C’est magique de vivre ici et de contempler cette montagne par-dessus cette ligne d’immeuble. Depuis la baie de ma suite, je balaie des yeux tout le quartier avec le palais impérial et cela n’a pas de prix. » Quelque part sa réponse me vexa. Je m’étais attendue à des flagorneuses paroles. Son regard me sonda. Il semblait froncer les sourcils. Un vent frais m’obligea à serrer mon trench sur ma poitrine. « Et bien je me disais qu’on pourrait organiser autre chose toi et moi entre mes cours de violon et le théâtre pour parler de mon projet. Enfin…; celui de mon Akiko et du mien. —Tu vas devoir renoncer à tous tes emplois respectifs Kay pour ne te consacrer plus qu’à ta société. Un choix qui ne sera pas facile à faire pour toi sauf si tu embauches suffisamment de personne pour te suppler. Mais pas certains qu’après avoir dégagé toutes tes charges sociales tu ais assez pour dégager un bénéfice. On y va ? »

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La première chose que je fis fut de prendre rendezvous avec Paul pour qu’il me prête main forte ; j’avais les arguments qu’il fallait pour quitter la Tanaka en bonne et due forme. Le plus dur serait de me défaire de mes habitudes, notamment celle de déjeuner avec Paul. Tout cela allait me manquer. Paul vivait non loin de l’hôtel de ville, dans un quartier assez populaire. L’immeuble ne payait pas de mine mais à l’intérieur on se sentait très bien. La décoration des plus minimalistes offrait un échantillon du charme britannique avec ses coussins en tartan, ses plaids de couleurs criardes et tout un tas de petits détails qui me faisaient dire que l’union jack ne tarderait pas à flotter à la fenêtre de l’appartement. Il me laissa la chambre d’ami —une sorte de délire de couchette nichée dans un placard donnant sur une pièce aveugle—, et je notai le caractère étrange de cette mise en scène. Après un ou deux verres de saké, on trouva à se dérider. «Tu as raison de vouloir prendre un nouveau départ ; c’est une superbe idée ton projet de…. —d’agence matrimoniale, répondis-je tout-de-go avachie dans son sofa, les jambes pliées sous les fesses. C’est une agence matrimoniale pour réconcilier les Japonais au mariage. Mais pas uniquement les japonais, tu pourrais très bien toi aussi t’inscrire et cela te donnerait des raisons de plus pour rester à Tokyo. —Tu crois vraiment qu’un mariage pourrait me donner envie de rester ? Comme toi je pense avoir fait mon temps à la Tanaka. Le boss me propose un poste plus attractif encore puisque le salaire contient tout plein de zéro mais je n’y tiens pas trop. Retourner à Londres serait une belle consécration. La foisonne de propositions en tout genre et le climat britannique vient à me manquer. Au moins là-bas on ne craint de mourir écraser par un séisme. —Ah, ah ! Ressers-moi un autre resserre moi un autre verre de saké s’il te plait ! Ets-ce vraiment un

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problème pour un homme comme toi qui ne craint ni Dieu, ni le Diable ? —Et que pense Hector de tout cela ? —Il est impressionné. Il faut dire qu’Akiko sous ces airs de femmes frivoles sait à quelle porte frappée pour faire avancer les choses. Dans sa main elle tient une baguette magique qu’elle n’a plus qu’à tendre et tout s’ouvre par enchantement sous nos yeux. Nous avons notre financement et des partenaires très fiables. Il ne nous reste plus qu’à trouver le local et commencer à recruter. —Tu rayonnes. Ce projet te donne des ailes. Et qu’en est-il de ton divorce avec Mr Graham ? Tu en ais encore à te bagarrer avec tes avocats pour savoir si oui ou non leurs honoraires peuvent être revus à la baisse ? Alors, Graham plaide-t-il coupable ? » Il s’assit près de moi le verre de sake à la main. « Parles-moi de ta société, lui avez-vous trouvé un nom ? Quelque chose de redondant ? —On a soumis des propositions à une agence de publicité, répondis-je fixant ses lèvres. On a plusieurs noms et slogan mais on ne parvient à arrêter notre choix. —Quelque chose d’accrocheur j’imagine et de très racoleur… —Naturellement, Il faut que nos clients aient envie d’y croire. —je te fais confiance. Tu as toujours su convaincre. Et avec ton colocataire comment cela se passe ? Tu m’as dit qu’il se rendait souvent en Angleterre. C’est curieux tous ces expatriés qui font la navette de Tokyo à chez eux comme s’ils ne pouvaient se contenter d’un seul endroit. Le japon a sa part de rêve mais derrière ce décor un peu décalé, on n’y trouve pas forcément son compte. —Comment ça ? Tu sembles être déçu. Tu as un super job ici, Paul ! Et ton appartement n’est pas dégueu. Certains seraient prêts à tuer pour avoir ce cadre de vie. Tu sais combien il y a de salarymen rien qu’à la Tanaka par exemple qui économisent durs pour s’offrir un appartement ou une maison dans la

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banlieue dite populaire de Kyoko ? C’est révoltant de t’entendre râler, crois-moi ! —Arrêtes-moi un peu si je me trompe, mais ton mari ne serait pas multimillionnaire ? Tu es probablement la seule femme ici comme ailleurs qui ne fasse jamais mention de la fortune de son époux, comme si cela te passait par-dessus la tête. Pourtant tu es issue de la bourgeoisie d’Okinawa, sans tenir compte de tes origines de samouraï. A ce sujet, ton père avance avec son roman ? —Aucune nouvelle de lui. je suppose qu’il est quelque part dans l’Honshu. Aux dernières nouvelles il se félicitait d’avoir pu rédiger la conclusion. Oui mon père commence toujours par écrire un roman par la fin. Mais j’ai lu quelque part que beaucoup d’écrivains le font, alors disons qu’il n’est pas si excentrique que cela. J’ai prévu comme tu le sais des tas de choses à manger. Je te ramène tout ça. » Bien vite je revins avec toutes sortes de plats, du plus simple au plus complexe. Paul restait un fin gourmet et quand il vit défiler des bols de riz, des nouilles, des salades, des grillages, du poisson cru, des plats vinaigrés, du poulet mijoté du, calmar et légumes grillés. « Tu as prévu large. Tu envisages de nourrir toutes les populations affamées avec ça ? —C’est moi qui ai tout fait ! Et c’est plutôt réussi, non ? L’idée d’ajouter du gingembre dans ce plat est l’idée de mon amie Mimi. Elle me sert de cobaye quand j’envisage de modifier un plat. Et celui-ci a parc, j’y ai ajouté un peu de cumin, ma touche orientale. Tu devrais commencer par celui-ci. Il est léger et parfait pour les papilles gustatives. Un vrai régal. » Il haussa les sourcils et à l’aide de ses baguettes piocha dans mon bol de nouilles aux crevettes ; Mais mon téléphone sonna. Il s’agissait d’Akiko. « Je suis navrée, je dois décrocher ! Akiko, je t’écoute ! Mais fais vite je suis à table avec Paul. —Oui, kay je n’étais pas certaine que tu décroches comme je te sais être avec Paul autour d’un bon diner je suppose mais c’est au sujet du local. Il est trop cher

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et avec le budget que l’on a on ne peut prétendre qu’à un sordide entrepôt au nord. Il va falloir revoir vos exigences à la baisse. Adieu Shinjuku et Shibuya ! Tu te rends compte ? Si on quitte ces quartiers autant ne pas commencer à travailler, aucun client ne déboursera un rond pour faire appel à nos services ! —On est mal. —Oui on est mal, ma chérie ! Pas de logement adéquat et on peut dire adieu à notre beau projet. Et toi de ton côté où en es-tu ? As-tu posté les offres d’emploi ? —Non mais j’allais le faire. Le mercredi je suis au restaurant tu le sais bien, mais je le ferai demain pendant la pause-déjeuner. —Mais tu m’as dit que tu le ferais ce matin et je t’ai dit la veille que nous étions pressés par le temps. Nous avons un timing serré Kay et l’on ne peut se permettre de prendre du retard. Quand tu dis que tu le fais, alors fais-le ! Ce n’est pas à moi de te relancer parce que là actuellement j’ai trois agendas remplis pour ces dix prochains mois. —Akiko, détends-toi un peu. tu as besoin d’une bonne nuit de sommeil pour recharger tes batteries. On reparlera de tout cela demain. Bonne soirée ! » A la Tanaka mes collaborateurs me tournaient le dos et me prenaient de haut. Elle a couché avec Paul H. et maintenant elle se tire ! Lisais-je sur tous les regards et Paul jouait les tyrans et me prenait de haut également. Je n’étais plus la traductrice à mi-temps enfermée derrière ses moniteurs, non l’esclave de Paul, son petit toutou pour ainsi dire. La journée commençait à dix heures pour moi et onze heures pour Paul et la journée se terminait à dix heures, voir vingt-trois heures quand Paul se mettait trainer d’un bureau à l’autre. Il ne tenait pas compte de ma fatigue et quand il me voyait flancher, il me remettait immédiatement sur les rails en disant : « Tu n’es pas encore partie Kay, alors remets-toi au boulot ! » Cette situation m’ennuyait mais je ne pouvais faire autrement. Ma mère m’appela un matin où tout autour

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de moi fichait le camp. Plus que d’ordinaire elle se mit à crier dans le combiné et elle se mit à me parler d’Okinawa et de l’appartement qu’elle souhait mettre en location. « Maman, je n’ai pas une seconde à moi et je compte garder mes jours à solder pour Londres ! Mes jours avec soldes ne sont pas extensibles, il faut que tu le comprennes ! Allo ? —Je suis toujours là Kay ! Et comment feras-tu quand je serais à San Francisco ? Tu ne viendras jamais me voir prétextant ne pas avoir ni le temps ni l’argent pour le faire ? Débrouilles-toi, tu as quinze jours ! » Folle de rage qu’elle m’est raccrochée au nez j’ai appelé mon père sans tenir compte du décalage horaire. « Oui papa, c’est moi ! Maman quitte Okinawa comme tu le sais et elle veut que j’aille récupérer mes affaires avant qu’elle ne gagne San Francisco. Donc j’ai besoin de ton aide. Attends, je te mets en haut parleur parce que je cuisine…tu as entendu ce que je viens de te dire ? J’ai besoin que tu m’avances les frais d’avions. —Ok. De combien as-tu besoin ? —Le tarif habituel pour Okinawa et les frais pour l’acheminement des caisses en export pour Londres. Penses-tu que je puisse stocker tout cela chez toi ? Penses-tu que Brooke ait quelque chose à redire ? —Oh, tu connais Brooke, elle aime l’ordre. Je t’envoie tout cela demain, enfin… toute à l’heure. Et comment va ta mère ? —Depuis qu’elle a son Américain elle plafonne. Bon écoute je te laisse, je vais diner ! Au revoir papa, je t’aime fort ! » Me rendre à Okinawa reste un plaisir cependant tradition oblige je dois aller saluer tout le village et cela me prend des heures entre les salutations d’usage et le traditionnel thé. Toute la famille se rassemble chez grand-mère Akiko pour me saluer telle une déité. Ma mère vit à Naha mais n’hésite pas à prendre la voiture pour visiter ses nombreuses

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relations. Ma mère est solaire, grande, mince à la bouche ronde et mutine. Elle a toujours été belle ma mère, une beauté lisse si impériale, cela force le respect. « Alors Kyoko quand maries-tu ta fille ? Questionna grand-mère assise sur son tapis, il est tant de la marier car elle te coûte chère si j’en crois les nombreuses dépenses pour son héritage à venir. —Elle va trouver un mari, je ne me fais pas de souci pour elle. —Pas de soucis, dis-tu ? Pourtant tu étais mariée à son âge. Tu as eu Kay à dix-huit ans toi ! Ta fille ne peut rester sans époux ou cela sera la honte, le déshonneur pour notre famille ! —Elle vit avec un Anglais. Il a de l’argent n’est-ce pas Kay ? » Le regard de ma mère plongea dans le mien. Si elle parlait de Paul H., je n’étais pas certaine de la suivre dans ses idées ; « Il est propriétaire à Tokyo et occupe un poste à responsabilités, poursuivit ma mère sans la moindre expression de joie sur son visage des plus extraordinaires, ce n’est qu’une affaire de temps Kay sera se faire aimer de lui, il ne peut en être autrement. (Elle plongea le nez dans son thé) Kay sait qu’elle ne peut rester seule, ce n’est pas concevable. —Oui et ta fille est raisonnable. » Ma grand-mère ne parle que de mariage, angoissée à l’idée que je puisse rester seule à l’image de toutes ces autres Japonaises privilégiant leur carrière au détriment de leur vie sentimentale. Depuis toujours elle s’évertue à me présenter des hommes parfois bien plus âgés que moi, des hommes avec un bel emploi mais de vingt ans mon aîné. Mon premier petit copain fut un Anglais évidemment, une petite frappe de mon collège, un dénommé Jack qui m’appelait la « Chinoise ». On a fait les quatre cent coups ensemble. Puis il y eut Dwight qui m’a dépucelé à l’âge de quinze ans. Peu de temps après ma mère divorçait de mon père et partit vivre à Okinawa et je la suivis pour continuer le lycée à Naha. Mon père voulait que je retourne vivre

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à Londres pour l’université mais ma mère s’y opposa, trouvant juste que je choisisse par moi-même. Alors je fis un trimestre à l’université de sciences à Tokyo tout en postulant dans les grandes firmes de la capitale comme job d’appoint. J’ai obtenu une entrevue avec Paul pour un contrat d’un an : bon salaire et opportunités d’avancement. J’ai accepté le job à plein temps certaine que cette chance ne se produirait qu’une fois dans ma vie. J’ai laissé tomber l’université par facilité. J’avais pourtant un bon niveau mais il est si dur de se loger à Tokyo. Comment avouer à Akiko que j’étais mariée à un Américain, un « long nez » comme tous aimaient les appeler ici ? Un Anglais, cela aurait pu passer mais un Américain, Akiko ne les aimait guère depuis leurs exploits à Nagasaki. Elle en faisait une affaire personnelle. Après ce week-end et deux heures d’avion je regagnais donc Tokyo pour récupérer le reste de mes affaires. J’aurais pu me comporter comme une voleuse, un extracteur de fonds mais il restait encore un peu de dignité. Le huit décembre, Bernstein m’accueillit sans un sourire. Et moi d’arborer un sourire s’étendant d’une oreille à l’autre. Et je lui ramenais un cadeau au risque d’enfreindre mon giri, (code d’honneur individuel) un souvenir d’Okinawa. En l’espace de quelques jours j’étais pur ainsi dire ruinée, mon passage à Okinawa m’avait coutée la bagatelle de 2300 $ et autant pour obtenir la loyauté de mes cousins chargés de gérer mes effets à la capitale. « Alors comment était Londres ? —Et toi, Okinawa ? —Okinawa en famille c’est tout sauf une sinécure. Ma grand-mère Akiko ignore que je suis mariée à un Américain. Si elle venait à l’apprendre elle me déshériterait à coup sûr. Ma propre mère, Kyoko est terrifiée par Akiko et refuse de lui dire qu’elle va prochainement se marier avec un Américain de San Francisco.

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—Vos histoires sentimentales ne sont pas simples. Pourquoi vouloir la ménager ? Et pourquoi ne pas lui dire clairement les choses ? —D’accord Sherlock. Je vais essayer d’être brève. Mon arrière-grand-mère a eu une aventure avec un Américain en 1944. A l’époque elle était mariée et il faut comprendre que cela a fait des histoires. Alors sa famille décida de l’isoler et plus jamais on parla de cet amour contrarié. Akiko en a toujours voulu à sa mère d’avoir cédé à l’ennemi et de leur avoir infligé pareilles humiliations. Alors pas question pour moi de lui parler ce ce mariage avec Hector. M’a-t-on livré du courrier ? —Oui j’ai tout posé dans ta chambre. Et ton amie est passée. Une certaine Miyuki, elle pensait te trouver ici. Elle dit avoir démissionné pour se joindre à ton équipe et elle a demandé à ce que tu l’appelles le plus rapidement possible. —Puisqu’on est à parler de ça, Alec. Akiko et moi avons besoin d’un petit coup de pouce concernant un bail sur un bien immobilier. Il est bien situé mais un peu hors de prix. Si tu pouvais te montrer garant, on pourrait respirer un peu Akiko et moi. —Oui et où est-il situé ce bien ? —Et bien dans le Minnami-Aoyama. Je sais, c’est très cher parce que huppé car fréquenté par des artistes, des écrivains et des jeunes entrepreneurs mais….ce lieu est indémodable et tout le monde rêve d’y avoir sa galerie, sa boutique et….on serait très flatté si tu pouvais nous aider à payer les premiers mois. Pour le reste Akiko et moi on s’arrangera. —C’est beaucoup d’argent Kay. —Oui nous le savons mais on ne peut rêver mieux pour ce que l’on entreprend. J’ai immédiatement pensé à toi en raison de tes nombreuses relations dont celle très estimable de notre Hori Masuyama. Tu es toujours en contact avec elle n’est-ce pas ? —Oui il nous arrive de sortir ensemble. —Ah ! Je pensais qu’elle était ta petite amie, répondis-je on ne peut plus déçue.

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—Hori et moi ? Non ! Hori est…. Une personne très convenable mais on n’a jamais pensé officialiser notre relation. Mais comment es-tu au courant pour elle et moi ? Je veux dire….cela n’a jamais été officiel pour nous deux. —Sois sans crainte, ton secret sera bien gardé. Si cela ne te dérange pas je vais appeler Mimi, ensuite on reparlera de tut cela à tête reposée ! » Alec me rejoignit dans la cuisine à la recherche d’une bouteille de saké, le dai-ginjo, l’un des plus raffinés que l’on trouve sur le marché. « Hector me dit que tu pars dans trois semaines ? Et tu pars… définitivement ? —Oui. Mon temps ici est révolu. Je vais devoir trouver un colocataire pour me garantir un loyer mensuel. Ce qui n’est pas chose difficile à Tokyo, les demandes affluent de tout côté. —Je peux te cuisiner quelque chose. Une Omu-raisi (omelette) si cela te dit? C’est au porc. Comme je sais que tu n’apprécies guère le poisson, j’improvise des repas adapté à chacun de mes dégustateurs. J’ai vu qu’il restait un peu de soupe aux concombres et aux algues, ce qui fera une parfaite entrée. » Il fronça les sourcils et me tendit mon verre de saké. « On va porter un toast à tout ça, d’accord ? A ton projet et à tous tes succès à venir ! Donc, à toi Kay et à ton avenir ! » On croisa les bras pour avaler cul-sec. « Hector m’a contacté en début de semaine dernière et ta décision le chiffonne véritablement. Il commençait à ne plus pouvoir se passer de toi. Et quant à moi j’avais vraiment l’idée de t’initier à la cérémonie du thé, mais avec tout remue-ménage il va être difficile de trouver un temps pour nous. A mon tour de porter un toast ! A ton départ et à l’amour ! Je souhaite que tu le trouve, vraiment, du fond du coeur. C’est ce que nous cherchons tous sans parfois y parvenir. —On dirait que tu n’y crois plus, Kay. Tu es mariée à un homme qui ferait tout pour toi et toi tu songes à

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autre chose. Ta mère aurait du te dire que l’homme parfait n’existe pas, c’est une utopie de penser que quelque part tu pourrais trouver un homme qui t’aime autant que lui. » J’allais répondre quand je me souvins de Graham craignant d’être perçu comme un bourreau des cœurs. « C’est plus compliqué que cela ne parait. Mais merci de penser que je suis une horrible femme difficile à contenter. Donc si je comprends bien toi et Hori Masuyama n’êtes pas fiancés ? —Et cela te déçoit. —Oui ! Enfin, non ! Si ! Tu es un très bon sujet d’étude Alec ! Enfin…les hommes somme toi sont de très bons sujets d’études. Ceux qui ont un très bel emploi et un excellent pedigree et…. Tu pourrais être notre premier client. —Très peu pour moi, ces mariages arrangés, non merci ! —Et pourquoi pas ? Tu nous ferais une excellente publicité Alec ! Tu es fils d’un Lord et tout le monde suivra ton exemple à Tokyo et à Kyoto pour ne citer que ces deux métropoles ! Akiko et moi on te trouvera une jolie petite Japonaise exactement à tes goûts et on organisera le mariage avec faste. Oh, oui ça serait un coup de pub magistral ! Et pourquoi ne pas provoquer une nouvelle alliance avec Masuyama ? —Tu as complètement perdu la tête Kay. Je ne suis pas certain de vouloir investir dans votre local tout bien réfléchi ? Votre commerce ne me servirait nullement et partout l’on dira que je suis associé à votre commerce. » Akiko me passa un savon. J’avais foiré mon entrevue avec Alec. Il ne serait plus jamais question pour elle de me laisser gérer un tel prestataire. Et puis Hector insista pour me voir sur mon temps du déjeuner. Il parut être ravi de me voir et m’embrassa avec chaleur avant de m’entrainer à sa suite dans un restaurant réputé non loin de la Tanaka et à genoux sur le tatami, je salivai à l’idée de faire conne chair.

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« Alors ces entretiens cela donne quoi ? Questionna-t-il en piquant dans un bol des boulettes de crevettes dorées et croustillantes sous leur panure. Vous avez sélectionné des candidats intéressants ? —Oui. Nous avons reçu pas moins de deux cent Cv à étudier. Mimi fait équipe avec nous comme je te l’ai dit via mon mail. Et sur les deux cent, seulement cent vint ont retenu notre attention et sur les cent-vingt, seulement soixante jusqu’à maintenant a passé l’audition. Nous essayons d’en voir une dizaine par jour compte tenu de la disponibilité de chacune. Mon ami Keiji Mutô nous aide. Il est plutôt calé en informatique mais il sait reconnaitre quelqu’un de talentueux à quelqu’un qui ne l’est pas. Toute la journée je pourrais te parler de cela, c’est tellement passionnant. —Je suis content de te l’entendre dire. Oui, vous avez fait de l’excellent travail Akiko et toi. Je vous tire mon chapeau les filles. Qu’as-tu prévu pour les fêtes de fin d’année ? Tu pars pour Londres ? —C’est possible oui ? Mais avec le boulot et la société que l’on monte. Je crains ne pas avoir le temps ni les moyens de le faire. —Tu pourrais partir avec Bernstein. —Il part en fin de mois. —Non il avance son départ de quinze jours. Il était question qu’il reste plus longtemps mais il a changé d’avis. Il dit ne pas arriver à se concentrer. Il faut dire qu’il est très soucieux de préserver un semblant de tranquillité et avec toi en ce moment ce n’est pas gagné. Tu pourrais venir t’installer quelques jours au Palace avec moi. Disons une dizaine de jours pour commencer. —Avec toi ? En es-tu certain ? Tu pourrais toi aussi avoir à le regretter. En ce moment Akiko on ne passe pas cinq minutes sans se contacter au téléphone et quand ce n’est pas avec elle c’est avec Mimi. Il n’est pas envisageable pour toi de me voir débarquer avec tous mes classeurs et mes valises bourrées à craquer de papiers en tout genre. Vivement que nous ayons notre propre local.

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—J’ai peut-être quelque chose qui pourrait vous plaire et dans votre quartier de prédilection. Si tu as cinq minutes dans la journée j’aimerai que tu le visite avec moi. Je prendrais tous les travaux de rénovation à mes frais et l’achat de tous vos équipements. —Mais pour quelles raisons ferais-tu cela ? —Il est plus convenable que tu fasses appel à mes services plutôt qu’à ceux de Bernstein. —ah, je vois. Il n’a pas aimé ? J’avoue que ma façon de faire a été un peu maladroite mais j’étais persuadé qu’il accepterait sans se poser de question. Et il quitte Tokyo à cause de cela ? Si j’avais su je me serai gardée de faire de telles allusions sur son célibat. Oui j’ai souligné le fait qu’il pourrait être notre premier client et il en a été vexé. Tu crois qu’il m’en tiendra rigueur. —J’apprécie que tu sois venu sur l’heure du déjeuner, déclara Hector en remplissant ma tasse de thé. D’habitude tu réserve ces moments là à Paul. —Oui mais en ce moment c’est assez tendu entre nous. Je quitte la Tanaka et il pensait pourvoir l’encaisser le plus naturellement possible. Paul décline toutes mes invitations. —Et bien, on peut y remédier. —Comment ça ? —Je connais les principaux actionnaires de la Tanaka et je n’ai qu’un appel à passer pour que ta situation s’arrange. Tu pourrais ensuite te trouver avec lui dans un de ces élégants restaurants. —Et pourquoi te donner tout ce mal ? —Parce que tu vas quitter la Tanka et qu’il faudrait que vous vous quittiez en bon terme. Tu me remercieras après Kay. » Il claqua des doigts pour faire venir un serveur. Il lui murmura quelques mots à l’oreille et l’employé repartit en hochant la tête. « Voilà, tu n’aurais plus qu’à appeler Seiko et tu auras tes entrées. Seiko est un vieil ami et tu n’auras pas de souci à te faire avec ton fin gourmet de Paul. Maintenant dis-moi ce que tu prévois de faire pour les fêtes de Noël. Si tu ne pars pas pour Londres, alors

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j’aimerai que tu m’accompagnes à New York. J’ai parlé de toi à ma mère et elle rêve de te rencontrer. Tu n’as pas à t’en faire, ce n’est que pour la forme. » La panique me saisit. Voir ses parents c’état se jeter dans la gueule du loup, accepter les critiques du père et les flagorneuses pensées de la mère voulait voir son fils comblé. Hector enchaina sans plus attendre pour ne pas me laisser le temps de préparer une attaque : « New York au moment des fêtes de la Noël c’est aussi jolie qu’ici au moment des cerisiers en fleurs. On partirait le vingt-et-un. Qu’est-ce que tu en penses ? Kay, je tiens vraiment à ce voyage. —Le divorce c’est ton idée hector. Alors pourquoi veux-tu m’entrainer dans tes turpitudes ? Il faudrait que tu commences à te poser des questions quant à la signification que tu as du mot mariage. —C’est donnant-donnant Kay. C’est ainsi que je conçois le mariage. —Tu n’offres rien gratuitement ? —Non. Tout comme toi l’amour se monnaie. Et tu vas parfaitement bien l’illustré en jouant les entremetteuses à Tokyo. Alors je ne crois pas qu’il te faille me donner des leçons. New York ne sera qu’une étape de plus dans ce long processus qu’est une séparation en bonne et due forme. Après quoi je ne t’ennuierais plus. —C’est ton père qui est affligé ? Il demande à voir qui est cette cupide femme qui en veut à la fortune personnelle des Graham. Il faut rassurer petit papa. Il n’y a que dans cet intérêt que tu veuille m’emmener avec toi outre-Atlantique. —Le jugement aura lieu à New York. Seto et son confrère accepteront de faire le voyage pour te représenter. —Ecoutes, j’apprécie tes efforts pour vouloir améliorer ma fortune mais je vais réfléchir à ta proposition. » Il continuait à manger sans cesser de me regarder, ou devrais-je dire, me sonder. L’idée qu’il puisse être amoureux de moi me dérouta ; depuis ces dernières

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années nous avions fait semblant, une fable inventée de toute part pour nous réconforter et puis voilà que mon opportun mari commençait à vouloir me présenter à sa famille. Hector était bel homme, on ne pouvait dire le contraire et plus je le regardais et plus je me sentais attirée malgré moi par son charisme. « Peut-on revenir à Bernstein un moment ? Le fait qu’il veuille repartir pour Londres est inattendu pour toi comme pour moi et je me suis demandé s’il accepterait avant son départ de faire une dernière bonne action. —Dis toujours, répliqua Hector tapotant sur ses lèvres. Tant que cela ne froisse pas son égo. —C’est au sujet de mon ami Mimi. Elle sort d’une rencontre un peu chaotique avec un sombre crétin puis dans un excès de confiance, elle a récidivé avec un Australien. Elle est très forte mais toutes ces aventures l’ont toutefois un peu meurtries, je me disais que comme Mimi est féru d’Art elle pourrait tout à fait par hasard rencontrer Bernstein. Ou plutôt Bernstein rencontrerait Mimi lors de ces soirées mondaines. —Je le connais il refusera. Ne cherche pas à faire de lui l’un de vos premiers candidats au mariage. Il refusera et mettra un terme à vos relations, K et je ne veux pas que tu en arrive là. Il n’a pas grand-chose à échanger avec toi, depuis que je le connais il est distant et très inquiet quant à son avenir. S’il venait à vendre son appartement de Tokyo cela ne me surprendrait pas. il a dans l’idée de se faire construire une villa sur le littoral et si tu commences à lui bourrer le mou avec des suggestions il va refuser toute collaboration avec toi d’abord, puis ensuite avec moi. C’est un contrat que je ne peux perdre, Kay. Où en êtes-vous avec la Cérémonie du thé ? —Nous n’avons pas vraiment commencé. En ce moment j’avoue ne pas avoir une seconde à moi. Mais n’enrage pas, il est question qu’on se bloque quelques heures pour rentrer dans le vif du sujet. —Il attend de toi une certaine prestation. Il paiera très cher ce service rendu et pas une de tes amies ne

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pourraient relever le défi, c’est un rôle bâti pour toi.il veut que tu lui apportes du rêve. Il veut être transporté dans une autre dimension, disons plus spirituel. C’est un contrat que tu dois honorer ma Londres c’est tout sauf un asile. Et puis comme tu le sais ma belle-mère ne m’apprécie guère, voyant en moi une sorte de débauchée susceptible de corrompre sa fille-chérie. Brooke sait que mon père a encore des sentiments pour ma mère et elle me tient responsable d’entretenir cette flamme en lui rendant visite. Et puis pis encore, mon père se rendait au Japon plusieurs fois par an, soit disant en pèlerinage. Quand on l’interroge sur le sujet, il dit vouloir chercher l’inspiration au Japon. Il est très mystique, intrigant et mystérieux. « Bernstein m’a dit que tu semblais être affectée par son départ. Il a dit et je reprends ses propos : kay est comme agitée et attristée. —Il est mon ami, répondis-je salivant à la vue des plats arrivants sur des plateaux en bambous. —Autant que le mien et c’est mon partenaire qui me fait confiance. Je n’aurais pu espérer meilleure collaboration parce qu’il injecte ses avoirs dans le capital dans ma société et ça c’est la partie la plus importante de nos rapports. —Je le sais ça. Maintenant tu devrais manger, c’est délicieux ! —Il reviendra à Tokyo. Il a ce pays dans la peau et je me félicite qu’il t’ait trouvée. C’est un grand bouleversement pour lui, à un moment de sa vie où il se posait des questions sur son avenir. Tokyo a toujours su lui proposer de nombreux avantages financiers et un certain prestige. Il sait saisir toutes les opportunités et je lui vois un bel avenir ici plus qu’ailleurs. » Devant cette avalanche de mets j’étais pour ainsi dire complètement absorbée par les saveurs et toutes ces délicieuses odeurs. Un jour grand-mère Akiko me fit visiter une rizière ; le riz restait le met d’excellence et considéré comme un don des dieux. Si les Japonais en mangeaient soixante cinq kg par an, je devais

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probablement en consommer le double. A l’aide de mes baguettes, prolongement de mon corps, je piquais dans les bols de surimi (chair de poissons), de thon rouge, de bols d’algues et de poulets frits. « Lis-tu la presse économique en ce moment? La Tanaka a besoin d’investisseurs au risque de se voir déposer le bilan. Son directeur est en pourparler avec ton oncle Satoshi au sujet du rachat possible de cette partie du conglomérat avant la grande dislocation prévue par le siège-social de Los Angeles. Il y aura forcément un remaniement du personnel et Il s’avère que je doive le rencontrer demain pour une fusion de nos respectives sociétés et je pourrais avoir à lui glisser ton nom en pleine conversation. » Que ferais-je d’un accord avec Satoshi ? Tous à Tokyo le connaissait de réputation ; il était comment dire, un puissant magnat de l’industrie car à la tête de nombreux conglomérats s’étendant du nord au sud de notre archipel. Puissant il l’était et inabordable, également. On l’appelait « oncle » bien qu’ayant aucun rapport avec le clan Takiyana. Satoshi Furiya veillait sur ma famille depuis des temps ancestraux puisque sa famille depuis des milliers d’années opérait un droit féodal sur la mienne. L’un des mes aïeux avait été un samouraï émérite pour l’un de ses aïeul et le fils de son fils après lui, cela remontait comme je vous le dis à des temps plus anciens. Le Japon semblait ne pas vouloir effacer certains de ses traditions et Graham l’avait bien compris et agissait en conséquence. Donc le 11 décembre, je devais le rencontrer et des plus fébriles, Hector m’introduisit près de ce monstre sacré du commerce et des affaires. Il nous reçut tous deux dans son immense bureau offrant une vue imprenable sur la métropole et le mont Fuji au loin. Et le cœur battant à vive allure je concentrais mon attention sur les poissons tropicaux évoluant dans un aquarium placé devant une cloison représentant un décor champêtre du japon.

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Il arriva suivit par trois de ses subordonnés qui partirent après nous avoir longuement salué. Satsohi m’étudia comme on étudie un spécimen rare de plantes dont chaque détail vous révèle la nature complexe de cet échantillon ; quand il eut terminé son examen Graham prit la parole le flattant comme il était coutume de faire après lui avoir remis un cadeau délicatement emballé dans de la soie. Ce dernier, indifférent au contenu représentant un vestige de l’art Edo remit à celui qu’on présentait comme mon époux, un présent identique au sien. Chacun s’inclina devant l’autre avec respect jusqu’à former une harmonie des plus remarquables. « Et comment va ta mère, Kayoka ? L’Amérique représente de bien meilleures perspectives. Ouvrir un cabinet médical traditionnel sur la côte ouest est certainement une honorable façon de fructifier son argent. Tu as l’intention de lui rendre visite prochainement ? —Non, Kyoko n’a pas l’intention de me voir débarquer en Amérique et tout saccager à l’image d’un tsunami qu’aucune infrastructure ne sait arrêter ! —Kay pense que son intérêt se situe à Tokyo, répondit Graham un peu gêné par ma réponse. Kay a monté une société dont je vous ai mailé les grandes lignes. Son projet est bouclé et j’ai investi personnellement dans les murs. De plus, il s’avère que ma femme est une talentueuse analyste dont l’un de mes investisseurs a su apprécier son talent et ses compétences la conduiront très loin si toutes les cartes dont disposent Kay sont dévoilées et jouées dans une partie pour laquelle vous disposeriez de tous les gains. —J’entends bien votre point-de-vue Mr Graham. A ce sujet je trouverai plus simple de vous appeler par votre prénom, qu’en pensez-vous ? Disons que nous sommes maintenant de la même famille et que vous autres Américains aimaient les grandes dynasties qui sont la fierté de votre jeune pays.

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—Et bien j’en suis flatté », répondit par un sourire Graham. Satoshi se leva puis tira sur le pan de sa veste pour venir s’assoir sur le rebord de la table, à un endroit stratégique où de la il pouvait me contempler tout à loisir. « Ma chère nièce est la fierté de notre pays qui fut autrefois un grand Empire et dont les vestiges sont dispersés aux quartes vents, avec un regret pour ma part, non feint. Savez-vous Hector que les takiyana descendent de grandes familles samouraïs ? —Oui, Kay m’en a fait mention. —Et savez-vous que son arrière-grand-père a sauvé le mien lors d’un grand affrontement qui reste un haut fait d’armes pour beaucoup à Kyoto ? J’ai pour cette famille et pour ceux qui la chérisse, un profond respect. Kay est bénie des dieux et son devoir, elle n’est pas sans l’ignorer, est celui de servir son pays de la façon la plus humble qui soit. Le fait qu’elle ait su s’initier dans l’art si complexe qu’est celui de la cérémonie du thé nous prouve qu’elle ne peut être dévouée à une tâche plus ingrate que celle de dépendre d’un destin qu’elle n’aurait pas choisi. —C’est précisément là où je veux en venir ! Une aide de votre part ne sera pas négligeable. —La Tanaka sera prochainement démantelée. Cette dernière me représente plus rien, ses bilans sont catastrophiques et vous le savez tout autant que moi Hector, nous l’avions déjà évoqué. Le plus sage serait de la laisser déposer le bilan et de racheter les parts pour les ingérer dans le conglomérat de Mr Yamamoto. C’est là, la principale clef du succès. Par conséquent je ne pourrais convaincre ma nièce de monter à bord d’un paquebot qui va sombrer. Elle trouvera elle-même le chemin le plus profitable pour arriver à bon port. Mais j’accepte néanmoins de la prendre sous mon aile. Sa société profitera donc de mes capitaux, puisque tel est votre souhait Hector.» Au boulot mes pensées étaient occupées par les mots de Satoshi au sujet de la Tanaka. Cette société allait prendre l’eau et la date du 14 décembre, rien ne

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se profilait à l’horizon ; absolument rien qui laisserait penser que la Tanaka allait s’occuper du sort de son personnel. Cependant des informations circulaient quant au possible rachat de la Tanaka par une autre firme américaine ; des suppositions, on ne peut plus normales compte tenu des difficultés économiques rencontrées par divers grands groupes nippons pour sortir de la crise mondiale frappant certains groupes tout secteur confondu. Yukiko, Mizuho et Megumi parlaient entre eux des déboires de notre patron qui s’il n’avait pas été notre patron aurait fait carrière comme sumo. J’avais beau tendre l’oreille je n’entendais rien de bien croustillant à me mettre sous la dent ; qui plus est, tous ceux de mon service prenaient soin de se taire quand j’arrivais vers eux, les bras chargés de dossiers à inventorier. Ce travail ingrat je l’accomplissais avec Nyoko ; ici, les filles me fuyaient comme la peste, craignant d’entacher leur précieuse réputation. Toutes me fuyaient sauf Nyoko, intéressée par le monde du théâtre, de la mise en scène aux costumes. Les mauvaises langues rapportaient que j’étais une courtisane car le terme de geisha aurait été plus approprié ; beaucoup refusait de croire en mon mariage car flirtant avec Paul H. Pourtant Yutaka Inata révéla m’avoir vu déjeuner avec Hector Graham au patronyme identique au mien. Il y fit le rapprochement et cette information se propagea dans tout le building jusqu’aux femmes de ménage dont les courbettes en disant long sur leur connaissance. Hector Graham est mon époux, pourquoi le nier ? Si on était venu me trouver pour me poser une question du genre : Est-ce vrai que tu es mariée à Hector Grahm, le multimilliardaire de New York ? J’aurai répondu : Aussi vrai que deux et deux font quatre ! Mais aucun n’eut e courage de le faire, la vie privée des uns et des autres demeurait le cadet de nos soucis. Du moins en apparence.

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Profitant d’une accalmie peu avant la pause du déjeuner je me rendis dans le bureau de Paul pour y déposer un dossier partiellement traduit quand il y déboula sans crier gare, m’observa un court instant les lèvres scellées et ferma la porte derrière lui. « Du nouveau avec le dossier Takako ? Tu prends du retard Kay et je n’aime pas ça, comme je n’aime pas te rabrouer devant les autres puisque Noda trouve cela nécessaire pour garder le moral des employés au beau fixe. —Alors tu n’es pas obligé de le faire car entre nous je ne mérite pas toutes les critiques dont je fais l’objet en ce moment. C’est assez dur comme ça alors si tu t’y mets, je crains d’en perdre la raison. » Il glissa derrière moi afin de rejoindre son bureau et au passage me caressa les fesses. Ce contact me fit frémir et plus encore quand son regard me défigura. « Que penses-tu de Nyoko ? je vais lui proposer de nous rejoindre. Nous sommes à ce jour quatre et nous poursuivons notre recrutement. Elle pourrait convenir, tu ne crois pas ? » Il ne répondit rien, debout derrière son bureau déplaçant une feuille sur une pile de dossier. « Cela dépend de ce que tu vas lui donné à faire. J’ai étudié les CV que tu m’as envoyés et il y a cette petite Anglaise diplômée de commerce… —Belle Kipling ! Je savais que tu l’as trouverais bien. Elle nous a laissé une très bonne impression. Elle sera parfaite au marketing ! —Oui, j’ai relevé sa candidature et cet analyste financier américain. —Carl ! Oui il est complètement décalé, voire barré mais je l’aime bien. Il n’a pas peur de donner son opinion sur tel ou tel sujet. Qui d’autre ? J’insiste pour avoir Keychi Mima, ce quinquagénaire par très bavard mais Akiko n’en veut pas. Elle le trouve complètement perché. Mais si on prend le temps de le comprendre on s’aperçoit qu’il est très malin. C’est le roi des combines et il détonne. Certains geeks n’ont rien à lui

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apprendre, il est à des années-lumière de notre propre conception du monde. —Et pourquoi Nyoko ? Elle est plutôt du genre excentrique. Tu ne crois pas qu’une telle image pourrait nuire à l’image de ta société ? —Non, au contraire ! On veut une image à l’image du Japon d’aujourd’hui afin que tout le monde puisse s’y sentir bien et y trouver son compte. On ne veut pas que les potentiels clients qui visitent notre plateforme où viennent nous consulté se disent que nous ne partageons pas les mêmes valeurs qu’eux. Toi et Nobo n’auraient aucune pudeur vis-à-vis dette collaboration à venir. » Paul ne m’écoutait plus vraiment, assis dans son fauteuil et me fixait, assise sur le rebord de sa table ; Qu’attendait-il pour me remettre à ma place ? Le sourire aux lèvres, il restait là à me fixer, plongeant son regard translucide dans le mien. « Je te laisse une demi-heure pour l’auditionner. Mais ne le fais pas ici, au risque de te voir mettre à la porte par la direction. » Nyoko me suivit donc dans un bar à sushi. Elle était mon ainé, puisqu’âgée de trente deux ans. Une énorme fleur de lotus agrémentait son chignon vertigineux et elle portait une sorte de kimono moderne en guise de tunique. Ce côté originale pouvait décomplexée les plus réservée bien qu’elle ne soit jamais vraiment dans l’excès. « Nyoko, j’ai créé une société avec mes amies. Il s’agit d’une agence matrimoniale un peu particulière puisque nous accompagnons les futurs mariés depuis le début de leur rencontre jusqu’à leur mariage. J’ai fait le tour de toutes les employées de la Tanaka et tu es celle qui correspond le mieux à nos attentes. —Et je commence quand ? —Ah, ah ! Il te faut d’abord rencontrer les autres. Ensuite tu quitteras la Tanaka sans indemnisations cela va de soi puisque tu commenceras immédiatement avec nous. Pour l’heure cela doit rester confidentiel. Nous ne pouvons semer le chaos au sein de la Tanaka, tu comprends ? »

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Et plus tard je rejoignis Paul dans un bar à Sushi dont la vue nous permettait d’admirer Tokyo depuis les hauteurs. «Tu vas me manquer Kay. —Mais tu n’es pas encore parti ! Alors profites encore un peu de notre ville adorée. Cette vue là tu l’emporteras avec toi à la City ; je sais que tu as de l’imagination et je sais que tu nous verras l’honneur d’une visite une fois dans l’année, n’est-ce pas ? —J’espère que dans ton cas tu trouveras à t’épanouir professionnellement. Il est certain que tu vas t’éclater Kay et c’est bien ce qui compte non ? » Je m’endormis dans ses bras quand d’un bond je me redressais sur mon séant, le drap couvrant ma nudité. « Mince, il est quelle heure ? Je dois rentrer, j’ai un cours à donner à Bernstein…Tu aurais du me réveiller. Il est maintenant neuf heures et vraiment je ne suis pas un exemple à suivre ! On se revoit plus tard ! Je suis désolée de devoir partir comme ça mais j’espère que tu comprendras que les affaires passent avant tout le reste ! »

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CHAPITRE 4 Miyuki sonna à la porte de l’appartement et entra pour me découvrir en kimono et nus pieds, les cheveux hirsutes et le maquillage imparfait. « Installe-toi, j’arrive dans une toute petite seconde ! » La pauvre Mimi fut soulagée de me voir revenir cette fois habillée et coiffée. « J’ai eu une journée particulièrement intense et je me suis endormie toute habillée ce qui ne me ressemble pas. Alec déjeune avec sa future bellefamille. Alors, je voulais qu’il ingurgite le maximum d’informations. Il est plutôt bon élève. —Tu es amoureuse de lui ? —Bien-sûr que non ? Qu’est-ce qui te fait croire ça ? On occupe chacun une place bien distincte dans cet appartement et on échange vraiment peu tous les deux, excepté sur des éléments concernant directement la culture nippone. Et puis crois-tu vraiment que je puisse avoir le temps de batifoler avec quiconque ? —Kay ! Tu n’arrêtes pas de nous parler de lui à un point qu’on vient à se demande Akiko et moi si tu n’es pas entrain de le trouver à ton goût. —Akiko et toi ? Ecoutes Mimi, jusqu’a maintenant nous avons partagé bien des secrets ensemble et pas des moindres. Si vraiment il y avait quoique se soit entre nous, tu aurais été la première informée ! Maintenant on sort, je meure de faim ! » Au moment précis où nous allions sortir, Alec entrait deux sachets hermétiques à la main. Il venait de remonter de chez le traiteur du coin quand je cuisinais toute la semaine pour un régiment. Il fallait voir en cela un forte de trahison. Je les présentais l’un à l’autre, oubliant qu’ils se connaissaient déjà. « Vous êtes sur le point de sortir ? —Oui, enfin… non ! On aurait été chez le traiteur de toute façon. Mimi, si tu ne vois aucun inconvénient, nous allons déjeuner ici ! »

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Et dans la mesure du possible je les laissais tous deux faire plus ample connaissance. Mimi des plus mal à l’aise n’entretenait pas la conversation ; on pouvait dire qu’elle s’empressait de l’éteindre, les mains jointes entre ses cuisses, la tête enfoncée dans son cou. Difficile de savoir si Mimi lui plaisait, par politesse il la regardait mais trop longtemps pour ne pas voir là un signe d’intimidation. « Mon amie Mimi est passionné d’Art et compose de la poésie. Pas moins d’une vingtaine de compilations d’une centaine de Tanka (poème court de trente et une syllabes). On peut dire qu’elle a atteint un certain degré de perfection. C’est tout un monde spirituel qui s’ouvre à nous, auditeurs. —Vraiment, Alors je serais heureux de vous lire. —Mais ce que Mimi aime par-dessus tout c’est l’art de la céramique. A chaque exposition traitant sur le sujet elle y accourt. » Après le déjeuner Mimi partit plus tôt que prévu et dans la cuisine à nettoyer les ustensiles, je vins à réfléchir à Paul quand Alec interrompit mes réflexions. « Il me semble qu’on l’ait effrayée. La pauvre malheureuse a filé plus tôt que prévu, non ? —Oui, elle est un peu réservée. Tu ne devais pas déjeuner avec les Masuyama ? —Hori a eu un empêchement de dernière minute. J’ai préféré rentrer que de rester sur place. Cela ne sera que partie remise et puis je voulais approfondir certaines notions avec toi sur la façon de présenter des hommages. —Tout ce que tu voudras mais je dois aller au théâtre. J’ai des heures à complèter. « A quoi jouais-tu toute à l’heure avec ton amie ? —Qu’est-ce qui te déplait tant ? Mimi est adorable et très douce. J’ai pensé que tu apprécierais de l’avoir à déjeuner et sa conversation est des plus

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appréciables. Tout ce qui m’importe c’est qu’elle ait passé un bon moment. —Tu crois ? Parce que moi je n’en suis pas certain ? —Elle sort de deux relations compliquées et…. —Ne pose pas ce plat sur ce plan ! —Et où veux-tu que je le pose ? Ce plan est prévu pour cela justement, sinon à quoi sert un tel revêtement dans une cuisine ? Tu pars dans deux jours, je comprends que tu sois un peu nerveux mais ce n’est pourtant pas une raison pour te montrer détestable et s’il y a bien une personne qui doit râler dans cette pièce c’est moi ! Par négligence je viens de fiche en l’air mon kimono. —C’est regrettable. Je fais proposer à Hector de passer la soirée chez Masuyma. Tu es évidemment la bienvenue si tu as un autre Kimono décent à enfiler. —Chez Masuyama, rien que ça ! Ma réponse est oui ! Cent fois oui !

—Dans deux mois ! Le mois de janvier risque d’être trépidant. Pourquoi cette tête longue de six pieds ? Mimi je sais que je me suis promise de jamais tomber amoureuse de Paul mais c’est plus fort que moi, j’ai envie d’y croire ! Seulement il est….très envoutant, presque irréel quand on y songe. Il est comme une illusion d’optique et lui ne sera jamais que j’ai le béguin pour lui car j’ai refusé sa proposition naturellement. Une fois qu’il sera part, je le rejoindrais à Londres. —Il aura le sentiment que tu lui cours après. —Non, parce que Bernstein sera de retour dans la semaine et je compte ainsi le surprendre en jouant la carte du hasard.

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—Là, franchement tu me fais peur ! Tu es trop sûre de toi et que se passera-t-il si Bernstein reste indifférent à tes charmes ? Il pourrait ne pas comprendre ce que tu veux et pour le coup Paul te jugera complètement….changeante. —ne sois pas si défaitiste et souhaite-moi plutôt bon courage pour la suite, je risque d’en avoir besoin ! » Le mardi 1 er décembre salua donc le retour de Bernstein qui entra les bras remplis de souvenirs de la capitale britannique. Il y avait là des produits artisanaux dont le très réputé pudding, des scoones, des sucettes aux caramels, de la marmelade, etc. jamais je ne l’aurais imaginé plus avenant qu’en ce jour et je fus séduite par son sourire et ses manières si british. Il me remit également un livre de Walter Scott et pour le remercier de ses bonnes intentions je courus lui confectionner un délicieux diner. « J’avais songé ne pas souper ce soir mais si tu me prends par les sentiments, alors je m’incline. Et comment cela se passe à la Tanaka ? —Restructuration du personnel. En fin de mois je n’aurais plus de travail. Les derniers arrivés partiront les premiers ! le rang a ses privilège. Ah, ah ! Mais je me suis faite à l’idée de partir. —Vraiment ? Tu es incroyable. Je pensais vraiment que tu y ferais carrière, cela semblait être un bon poste. Navré de l’apprendre mais Graham avec les relations qu’il a pourrait te venir en aide, non ? —Oui. Sauf que….je compte retourner à Londres. Je comptais m’y rendre plus tard au cours de la prochaine année mais je me suis dis que l’occasion s’y prêtait. Mes cousins se sont chargés de vider notre appartement d’Okinawa et disons que le départ de ma mère m’a mis des fourmis dans les jambes. » Bernstein se perdit dans ses pensées et sa réaction me déconcerta. Devais-je continuer. Le bruit du hachoir contre le bois de la planche é découper aurait du le maintenant éveillé ; les fruits coupés en rondelles tombèrent dans l’eau froide prévue pour la cuisons du riez. Sur le brasero cuisait lentement le

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poisson en papillotes. Bernstein sortit de sa torpeur au moment où la manque fut découpée en morceaux. « C’est….étrange non ? Il n’y a pas si longtemps je faisais ta connaissance et aujourd’hui, maintenant que tu occupes une place importante dans ma vie, tu disparais. J’ose dire que je ne m’étais pas attendu à cela. Mais….tu as raison de vouloir partir, ton ami Paul a certainement de plus beaux arguments que moi de vouloir te voir rester. —Et bien…. » Les mots me manquèrent et le couteau en suspend dans l’air je restais à fixer Bernstein, abasourdie et incapable de me prononcer sur cette question de départ. « Tu me vois être anéanti. C’est….que je te voyais comme une amie. Ces dernières années avec le travail je n’ai pas eu beaucoup de temps pour fréquenter des gens de ma condition, de mon âge. Disons que j’ai trouvé à m’épanouir autrement en collectionnant des œuvres d’art par exemple et Londres t’attend après une si longue absence. —Enfin, il ne faut rien exagérer, répondis-je soulagée par ses aveux et j’allais jusqu’à le trouver très honnête, presque touchant ; il retroussa ses manches, enfila un tablier de boucher pour m’aider à la cuisine. On sourit en miroir et force de constater que je me trouvais bien près de lui. Sa sincérité restait ce que j’appréciais le plus chez sa personne, rien jamais ne le trahissais ; le moindre de ses sentiments se dépeignait sur son visage aussi ténébreux que le sien. Certaines femmes et je me classe volontiers dans cette catégories socioculturelles raffolent des bad-boys incarnant le mâle à l’état pur ; or Paul était un démon dans une enveloppe d’ange avec ses cheveux blonds et son regard translucide, Alec quant à lui était un ange sous cet aspect sombre au regard lointain et ce que j’avais considéré comme étant de l’arrogance n’était rien d’autre qu’un profond mal être face à ses congénères. Le rictus pointa sur ses lèvres ourlées et il se détendit complètement quand ma main se posa sur son avant-bras/

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« Je te laisserais quelques unes de mes recettes maintenant que je sais que tu en raffoles. Paul apprécie les plants nippons mais reste très attaché à son agneau à la menthe et autres plats du continent. Si seulement je pouvais mettre une partie de lui en toi je serais toute heureuse de cuisiner pour quelqu’un qui jamais ne critiquera mes essais ! Alors qu’as-tu fait à Londres ? Racontes-moi ! —je suis allé saluer mon père. Si tu lis la presse internationale, tu sauras qu’il s’est remarié avec une femme qui a à peu près ton page et qui pour couronner le tout vient d’hériter d’un grand domaine en Ecosse dans les Highlands. Naturellement mon père est fou d’elle et ne jure que par cette jouvencelle. —C’est qu’elle doit avoir de solides arguments à défendre ! As-tu toujours voulu travailler dans la recherche ? —Oui en vérité. Après que le cancer eut vaincue ma mère j’ai souhaité travailler dans ce domaine. Les laboratoires ont commencé à me faire de l’œil quand j’ai obtenu une bourse pour mes recherches à Cambridge. Je voulais surtout travailler au Japon après le succès de certains professeurs comme Yahagi et Nagayoi pour ne citer qu’eux. Mon père a vu d’un œil critique mon départ et a parlé de me déshérité. Tu constateras qu’il ne manque jamais d’humour Kay. Et comment va Hector ? Comment a-t-il pris-la nouvelle ? » Il m’entendit glousser. Les plats lentement cuisaient et il me tardait de savourer ces plats. Hector me voyait tous les jours au petit déjeuner. Il n’avait pas le choix que d’accepter ma décision. Non, en toute franchise je n’avais pas osé aborder ce sujet tant que Paul n’avait pas quitté la Tanaka. Pourquoi voulait-il le savoir ? « Ecoute Alec, ce n’est pas encore le moment pour lui en parler. Il serait prématuré de lui en toucher un mot car je ne parle pas d’aller m’installer là-bas. En aucun cas je cherche à créer la zizanie entre nous, tu comprends ? Légalement il est mon époux et cela

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pourrait l’affecter que je veuille retrouver mon amant dans la capitale britannique. —Parfait ! Alors cela restera entre nous ! » Le week-end suivant les filles vinrent me trouver après mon travail au théâtre. On fit du shopping et Akiko plus que jamais s’empressa de me donner des conseils sur l’amour. Il me fallait l’écouter et accepter ses chaudes recommandations. « Mais je ne suis pas encore partie, Akiko ! Je passerais les fêtes de fin d’année à Tokyo, ensuite j’aviserai. —Heureusement pour nous ! Crois-tu que les anglais fassent mieux la fête que nous autres ? » Déclara cette dernière en me frottant le dos. Une fois par mois, l’on se rendait aux bains publics pour se détendre après une semaine bien compliquée. Accroupie sur mon tabouret, je prenais le soin de savonner Miyuki qui la tête penchée en avant savourait pleinement cet instant. « Tu vas t’ennuyer là-bas, comme à chaque fois que tu t’y rends. Tu nous reviendras bien vite. —oui, j’en ai bien l’intention. Je réalise que mon obsession pour ce pays est inscrite dans mes gênes. Il n’y a qu’une chose à dire : on m’enterrera ici ! Et toi akiko, qu’el est ton actualité ? As-tu fait la connaissance du Prince charmant ? —Megumi a du te le dire. Je sais qu’elle t’a appelé dernièrement pour t’en faire part. Si ce n’est pas elle alors c’est Enori car elles étaient toutes deux présentes quand j’ai rencontré un Américain. On a fait connaissance au golf. On voulait se faire un dix-huit trous et il a surgit de nulle part. —je suis au courant mais je voulais une confirmation orale de ta part. Et comment est-il ? —C’est un ricain, renchérit Mimi, comment crois-tu qu’il soit ? Il a du lui sortir le grand jeu. —Mimi, à ta place je ne l’ouvrirais pas trop, rouspéta-t-elle en lui envoyant une gerbe d’eau. Il a été correct, tout ce qu’il faut pour entamer la conversation. Il vient du Texas et il te plairait sûrement Kay, parce qu’il est aussi instable que toi. —Et bien je te remercie pour cette comparaison.

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—Je t’en prie. Il voulait qu’on se voit ce soir mais je lui ai dit que le samedi soir c’est karaoké avec mes amies et ça a eu l’air de le soulager. Possible qu’il ait une femme au pays, ce qui expliquerait qu’il n’ait pas insisté pour m’offrir un verre de saké dans le dans un endroit bien à la mode. A croire que je ne méritais pas autant d’égard. —C’est un texan, ils sont connus pour avoir des manières un peu chevaleresques ! Le fin mot de l’histoire c’est qu’il voulait passer du bon temps dans une chambre d’hôtel avec toi et que tu as su résister Akiko, argua Mimi. C’est un sujet délicat mais on ne peut s’attendre à mieux. —C’est peut-être ce que je cherchais ! Au point j’aurais eu la confirmation que je suis toujours une bombe sexuelle ! » On partit tous trois dans un éclat de rire commun. On ne pouvait reprocher à Akiko de ne pas savoir rire d’elle-même ; soudain j’eus l’idée de la présenter à Bernstein et après que Megumi et Enori nous eussent rejointes, je saisis Akiko par le bras pour la conduire dans mon appartement où j’étais certaine que Bernstein y serait. Il l’observa avec attention, les sourcils froncés et comme tous avant lui il la trouverait délicate et raffinée, peut-être irait-il lui faire un compliment ou deux ? Et je guettais ce moment, faisant trainer l’ébullition de l’eau dans la cuisine. Ils parlèrent d’art et mon Akiko possédait de solides connaissances dans ce domaine. Tous deux se trouvaient être dans la pièce principale à chuchoter devant tel ou tel trésor de la période de Muromachi. Il semblait être captivé ou bien fasciné par son savoir. Elle en connaissait un rayon sur les périodes de l’antiquité, féodale et moderne ; ces connaissances-là ne s’improvisaient pas. Comme je revins avec le plateau à thé, akiko se hâta de servir Bernstein et cette marque d’attention l’ébranla. J’eusse espérer qu’elle connaissance un bonheur semblable au mien ; il me tardait de la voir mariée et Bernstein ne pouvait la décevoir en dépit de

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sa nationalité. Quelque chose me disait qu’ils étaient tous deux dans la bonne voie. « Parles-moi de bernstein, me lança-t-elle une fois dans la rue. Voit-il une femme en ce moment ? Enfin, je veux dire, est-il célibataire ? —Oh, oui tout ce qu’il y a de plus célibataire et….très riche ! —Oui tu m’en avais vaguement parlé l’autre fois mais je me l’étais imaginé autrement, vois-tu ? Il est plutôt bel homme et je ne mâchai pas mes mots. Son regard est captivant et il donne l’impression de te sonder, ce qui ma foi est fort déconcertant mais venant de lui, j’accepte cette légère entorse au code de bonne conduite. Crois-tu que j’ai pu lui plaire ? —Il est célibataire et se cherche une femme si possible comme to, à savoir : raffinée, distinguée et jolie ! Je pense qu’il se sent prêt à aimer. —Il te fait la cour ? —Non ! Où est-ce que tu vas chercher ça ? C’est mon colocataire et ami de Graham. Je ne m’abaisserais jamais à sortir avec un investisseur de Graham et lui n’a pas l’intention de décevoir son nouvel ami. Notre relation est des plus courtoises et ni l’un ni l’autre ne jouerait à ce petit jeu sordide. —Alors tu crois qu’il accepterait de me revoir ? » Elle semblait nerveuse, affectée par cette rencontre quand elle aurait du être allègre et divertie ; elle sera davantage son bras contre le mien en raison du vif froid nous mordant e visage, les mains et les oreilles. Akiko comme toute ses autres étaient devenues mes sœurs et il m’arrivait parfois d’appeler Akiko, Oneesan (grande sœur), ce qui la flattait. Son père travaillait comme ingénieur dans la centrale nucléaire de Fukushima et sa mère n’avait jamais travaillé ; ils s’installèrent dans la région de Kyoto pendant de longues années et Akiko rêvait d’une vie plus avantageuse, non pas qu’elle ait connue la misère mais bien parce que sa mère l’avait habituée à ce train de vie. Par conséquent elle ne s’imaginait pas vivre autrement que dans le luxe. Bernstein la comblerait de ce côté-là et je l’imaginais déjà la voir

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fondre de bonheur dans mes bras. Oh, merci Kay ! Merci du fond du cœur ! Tu es si merveilleuse avec moi et sans toi je n’aurais jamais trouvé l’amour en la personne de Bernstein ! Et alors je jubilerais face à cette victoire sans précédent. Pour l’heure je devais me contenter d’un : « Si tu me garantis qu’il est célibataire alors oui, j’accepte de le revoir ! —Oh, oneesan ! Je suis trop contente que tu l’aies repéré ! Tu vas comprendre que tu as fait le bon choix parce qu’il est vraiment super ! » Tard dans la nuit je rentrais, grisée par l’alcool et si bourrée par moment que je riais de mes maladresses. Les escarpins à la main et le manteau sous le bras je titubais dans le couloir pour tomber nez-à-nez devant Bernstein encore tout habillé qui s’efforçait de ne pas prendre un air horrifié en me voyant déboulé dans son salon à grande vitesse, mes effets personnels à la main. Je m’écroulais sur le sofa en poussant un long soupir d’aise. « Comment était ta soirée ? Il est plus de quatre heures, j’avais pensé que tu rentrerais plus tôt. Euh….comme tu ne m’avais rien dit, j’étais un pe inquiet. Tu es sûr que ça va ? —je viens de prendre la plus belle cuite de ma vie alec, avouais-je en bafouillant l’index devant mes lèvres. On a fait les bars de shubuya et euh….on s’et fait offrir des verres par les amis de Megumi et…on a dansé toute la nuit ! C’était….c’était…; vraiment bon enfant et….tu aurais du venir avec nous Alec ! A présent je voyais double et avachie dans le sofa je tendais de prendre une attitude digne. « Tu veux probablement un verre d’eau ? —Ah, non ! Je ne peux plus rien boire ! Ripostai-je en le menaçant du doigt. J’ai di aux gilles que je ne boirais plus avant la fin d’année et je me dois de rester clean ! il fait trop chaud ici. —Tu veux que j’ouvre un peu la fenêtre ? » Et en courant je partis restituer le relief d’un diner bien arrosé dans les WC aidée par Alec, là pour me ternir les cheveux. Je restituais tripes et boyaux par le nez et par la bouche et quand mon ventre se retrouva être

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complètement vide, je glissais dans une sorte de léthargie. Le reste m’échappa. Seulement quelques brides vinrent ponctuer mon esprit comme des images posées bout-à-bout sans aucun rapport les unes avec les autres. Alec me lava en une toilette sèche, m’habilla et me mit au lit. Il neigea le lendemain. Le temps n’insistait pas à sortir et vautrée sur mon canapé je songeais à Akiko et au bonheur qui serait le sien quand elle reverrait Alec lors d’un déjeuner en tête à tête. Prenant mon courage à deux mains je me rendis dans le bureau de ce dernier. En me voyant arriver, il cessa toute activité intellectuelle pour m’étudier à loisir. « As-tu bien dormi ? Je peux te faire un bon repas qi tu veux. Que veux-tu manger ? —Je me contenterais d’un bouillon de champignons noirs. Je dois te parler d’un sujet qui me tient à cœur. Il s’agit de mon amie Akiko. Oui, la jeune femme que tu as vue hier….Elle aimerait beaucoup visiter le palais impérial et comme tu as des relations hautes placées au Palais, je m’étais dit que….tu pourrais lui servir de guide. » Sa réaction fut différente de celle imaginée plus tôt ; le regard vide il me fixait avant de filer en cuisine. Il prépara le bouillon avec les champignons macérés dans leur jus. Il prenait plaisir à cuisiner et il le faisait plutôt bien à en juger au résultat. La cuisine n’étaitelle la combinaison d’éléments chimiques ? Il râpa de l’échalote au-dessus d’un tamis et quelques fines herbes ; le plus dur était la cuisson des champignons car trop cuits ils étaient alors indigestes et pas assez, il vous collait la nausée. « Tu penses vraiment que cela lui plairait ? Le palais c’est une série de protocoles et une jeune femme comme Akiko pourrait trouver cela fort ennuyeux. Mais je verrai ce que je peux faire mais il est impératif qu’elle tienne compte des usages du palais. Les courtisans sont quelque peu à cheval sur l’étiquette, tout comme nos dignitaires de Buckingham Palace. —Elle sera très contente de s’y conformer !

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—Et toi ? Tu n’aurais pas envie de visiter le palais ? Les jardons sont magnifiques mais cela ne vaut pas le Palais. Tu pourrais y trouver un public informé de tes nombreux talents en matière de divertissement et cela serait l’occasion pour toi de revêtir ton plus beau kimono. » Il dégagea le fond de sauce du feu pour y incorporer les champignons qu’il laissa refroidir. Dans l’eau frémissante et salée il incorpora un carré de bouillon de légume préparé la semaine dernière afin de parfumer mes plats. Et quand le tout fut prêt, il posa le bouillon devant moi. Il me rejoignit devant la table basse avec un bol pour son propre repas. La neige tombait toujours en gros flocons remuants, identiques à des plumes éventrés d’un énorme duvet. « Que feras-tu aujourd’hui ? Si tu veux nous pourrions allez au cinéma. On y joue des films indépendants et j’ai pensé que cela te plairait de t’y rendre avec moi pour passer le temps. —J’avais pensé hiberner. —Oh ! Et bien nous hibernerons ensemble. Hector passe sa fin d’année à new York n’est-ce pas ? Si tu pars à Londres et Hector à New York alors Tokyo me paraitra bien vide. Par ailleurs j’avais songé me rendre à Okinawa et profiter d’une cure thermale. Les eaux de cette île me feront le plus grand bien. N’est-ce pas là que l’on recense le plus de centenaires au monde ? Je ne prétends pas vivre cent ans mais j’avoue être intéressé par la perspective d’être reposé pour démarrer cette nouvelle année. —Mais pourquoi ne pas venir avec moi ? Proposaisje promptement. Le moment opportun venait d’être saisi et il ne pouvait refuser ma sollicitation. Et je poursuivis sur le même ton enjoué : Oh, oui Alec ! Cela serait une merveilleuse idée ! Londres est magnifique en cette période et ainsi je solderai semaine de congé pour t’accompagner pour en profiter ! —Cela me semble être une bonne idée. Je m’occuperai d’acheter les billets et tu n’aurais pas à t’en faire pour ce qui est de l’hébergement. Je m’occupe de tout ! »

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Quand je vis Hector chez mama dans notre bar habituel, il semblait être des plus préoccupés et immédiatement me tira dessus à boulets rouges. « Ainsi tu pars à Londres ? —Oui ! C’est exact ! Et toi tu comptes toujours célébrer en famille, à new York ? —pas vraiment non ! J’avais eu pour idée de rester ici, avec toi mais apparemment nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde. Enfin, tu as raison de vouloir retrouver ton père, c’est important que tu restes toujours en contact avec lui. Naturellement tu le salueras de ma part. Cependant, il n’était pas nécessaire que tu mêle Bernstein à ton projet. Il est trop complaisant pour te refuser quoique se soit mais je continue à penser que ce n’est pas une bonne idée. —Ecoute Hector, je…. —Tu es ma femme ! « Trancha ce dernier froidement, ce qui eut pour effet de me faire sursauter. « Je te demande pardon….seulement je tiens beaucoup à toi. Est-ce dur pour toi de le comprendre ? —Oui. Je te déçois constamment et tu sais que je ne pourrais jamais faire ton bonheur. C’est se mentir à soi même que de nier cette vérité. J’ai essayé de te faire accepter le divorce, tu aurais tout à y gagner de choisir une Américaine ayant fait ses études à Harvard ou Yale et dont la fortune personnelle est assurée par un respectable papa à la tête d’un empire ! Avec moi tu pers ton temps et tu serais tellement plus épanoui à avoir des projets communs avec cette dernière, crois-moi ! —Le divorce ne t’assurera pas l’amour de Paul H. Il éprouvera de la fierté à t’avoir conquise mais une fois qu’il t’aurait toute à lui, il se mettra à vouloir autre chose. Il ne te respectera pas. C’est pour mieux le séduire que tu pars à Londres ? —Il m’a fait la demande de vivre à Londres avec lui. A aucun moment toi, tu as jugé bon de me le proposer. Tu as du trouver plus sain de me voir galérer pour me loger, non ? Paul, contrairement à toi a fait ses preuves et il y a des chances pour que j’accepte.

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—Tu n’as pas les idées claires, conclut-il en soupirant. Ton problème Kay et j’arrêterai là, le problème c’est que tu es complètement perdue et tu as peut-être raison sur le fait que je ne devrais pas ainsi perdre mon temps avec toi, mais je ne te laisserai pas fiche ton potentiel en l’air pour une histoire…j’espère seulement que tu ne te trompe pas en faisant ce choix. En cas de coups durs, tu sauras où me trouver. » Londres n’avait pas changé depuis ma dernière visite ; toujours cette même métropole grouillante et cosmopolite. La Lexus noire avec chauffeur anglais d’origine africaine roula à travers ce dédale de rues encombrée. Je reconnais là les monuments à la gloire de l’Empire : St Paul et son imposant dôme, les toits de la Cityl, la Tour de Londres, Big Ben et plus encore. Assise près de Bernstein, mon cœur battait au rythme de ces nombreux visiteurs et résidents. Oui, Londres n’avait pas changé ! Il me tardait de revoir mon cher papa adoré et mon frère James Ellrroy, étudiant à Oxford que je n’avais pas vu depuis de longs mois. Quel beau jeune homme devait-il être ? La voiture logea les quartiers huppés de Belgravia et quand cette dernière s’arrêta devant un immeuble blanc aux charmes palladiens je ne pus retenir un Oh ! de surprise quand un majordome quitta le perron pour venir nous saluer suivit par un type qui s’empressa de prendre les bagages dans le coffre de la Lexus. « Mrs Graham, soyez la bienvenue à Londres ! » La porte d’entrée s’ouvrit sur un vaste vestibule et interdite j’interrogeais Alec du regard. Est-ce que tout cela lui appartenait ? Une gouvernante me conduisit dans mes « appartements ». Vraiment ? Il me semblait être à l’hôtel avec ce mobilier chic, ses lustres en cristal et ses tapis aux dimensions anormales. Mes appartements comprenaient une grande chambre, une salle de bain avec jacuzzi et vasque avec robinetterie en or, un petit salon donnant sur une garde-robe vide pour y ranger mes vêtements. Tout ce luxe me laissait sans voix.

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Alec me demanda si j’étais bien installée et je répondis par un franc éclat de rire. « C’est mieux que Buckingham palace ici ! Je ne vais pas oser m’installer, c’est trop classe quand quelque chose de plus modeste m’aurait suffit. » Il parut gêné comme si je venais de dire : Je déteste cet endroit ! Toute ce luxe ostentatoire, très peu pour moi. Peux-tu me donner l’adresse d’une auberge de jeunesse ? Il enchaina bien vite sur un autre sujet. « Mon chauffeur Bryant te déposera où tu veux. Voici son numéro de téléphone et pendant tout le temps que durera ton séjour, n’aies pas crainte de le solliciter. Il est là pour ça. » Ayant du temps avant de retrouver mon petit papa à son lieu de résidence, je partis flâner dans la capitale ; il y en avait pour tous les goûts et je trouvais des babioles pour les filles et pour Hector….je cherche toujours. Comment contenter un homme qui a déjà tout ? Les mains chargées de cadeaux chinées ici et là, je contactais Bryant quand le souvenir de Paul H. ne fut pas loin. Où était-il en ce moment ? Comment le savoir ? A Tokyo, les cadres et cadres supérieurs s’étaient montrés discrets ces derniers jours et Paul avait cru bon ne pas me tourmenter avec son départ. Cependant je savais par Kuramoto qu’il avait pris l’avion pour l’Europe. Sans vraiment y croire je fis sonner son portable et aussi étrange que cela puisse paraitre, il décrocha sans me laisser le temps de trouver une stratégie d’approche. « Oui, Kay ? Allô ? —Euh….oui, Paul c’est moi ! Je suis disponible en ce moment alors je m’étais dit qu’on pouvait se voir. Que dis-tu d’aller déjeuner ensemble demain midi ? —Si tu es à Londres, cela est possible. Es-tu à Londres kay ? » Impossible à présent de faire machine arrière, j’étais pour ainsi dire responsable de mes actes et je sais ce que vous penserez en me lisant : Jamais nous te plaindrons, c’est tendre le dos pour se faire battre . Seule la mère trouverait la situation bien cocasse. Ma

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fille a bien raison de ne pas le lâcher, il est riche et vit à Londres maintenant! En voyant mon petit papa, les larmes me montèrent aux yeux et on s’embrassa avec passion devant le seuil de son pavillon dans ce quartier ultra-chic de la capitale, là où tous les artistes se pressaient pour vivre dans ces coquettes maisons aux charmes d’antan. Il l’avait acquise pour un million sachant que ma mère convoitait également ce quartier. Possible qu’il l’eut achetée dans le seul but de la contrariée… On ne saura jamais, tout ce qu’il faut savoir ce qu’il en a fait une sorte de musée dédié au Japon. Si vous y passez vous ne manquerez pas de remarquer toute cette accumulation de pièces de décoraiton en provenance d’Okinawa et de Shunshu ; il collectionne les objets artisanaux tout comme Alec Bernstein bien que cela ne soit véritablement par le même budget mais notant tout de même que mon père privilège tout objet en bois laqué ; cela va des baguettes, des plateaux, des boîtes en bois. Et puis il possède de la céramique et matériel pour la calligraphie. Oui, il se fascine pour la papeterie et n’hésite pas à s’offrir des stages de calligraphies au Japon quand il aime à penser que cela lui permet de mettre à plat ses angoisses. Alors sitôt que vous poussez la porte d’entrée, vous êtes comme happé par ce voyage des sens et le bonnet enfoncé sur la tête, mon père me présenta sa dernière acquisition : à savoir des pinceaux et des pierres d’encre. Mon père et son épaisse barbe poivre-grise passe pour un vieux loup de mer. En le regardant on peu s’imaginer qu’il a fait le tour du monde à bord de son skipper. Mais à part le Japon, il n’a pas beaucoup voyagé contrairement à ma mère qui à chaque occasion nous emmenait mon frère et moi dans tous les coins du monde. « Et comment ça se passe à Tokyo pour toi ? Questionna ce dernier en me servant un petit verre de saké au milieu de ses livres et trésors. Ton frère me dit que tu as rencontré Bernstein et cela te fait quelle impression ? Ta mère a surement du y mettre son nez.

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—Oui il est adorable et j’ai fait le voyage à bord de son jet. Un putain de Falcom papa ! Et si tu voyais demeure…. c’est surréaliste et il a des domestiques pour le conduire où il veut, faire son ménage, le jardinage. C’est fou ! Je ne voulais pas lui donner l’idée que je puisse être impressionné alors je me retenais à chaque fois que je voyais quelque chose d’atypique mais quand j’ai vu ma chambre. Alors là….. C’est encore mieux qu’un palace papa ! —Alors tu ne comptes plus repartir à Tokyo ? » Le sourire s’effaça de mes lèvres et suçant mon doigt utilisé pour dévorer la port de crème de goyave, je crus bon le rassurer. « En fait, je suis venue voir Paul. C’était mon patron à la Tanaka. Tu sais je t’en avais parlé. C’était grâce à son intervention que j’ai pu décrocher un poste dans cette succursale. Je suis un peu comme toi papa, je m’accroche à tes rêves impossibles. Je ne peux pas dire que je sois amoureuse de lui, non, ce n’est pas ça mais il est rassurant d’être près de lui ; il émane de sa personne quelque chose de captivant. Je pourrais plus facilement tomber sous les charmes de Bernstein qui correspond mieux à mon idéal mais Paul est une énigme. Akiko dirait que : Peu importante l’amour tant que l’attraction est là ! Et, toi ça donne quoi avec tes recherches pour ton livre ? —j’ai eu peur. J’ai crains un instant que tu viennes à me parler de Brooke. Comme tu peux t’en douter, cela ne va pas fort entre nous. Elle me reproche de…me laisser aller. Je crois qu’elle se tape son éditeur. —Et que vas-tu faire ? —Je pense que je vais partir quelques mos au Japon pour réfléchir à tout cela. J’ai besoin de calme pour écrire mon bouquin. Je pensais à Okinawa. « Mon calme voulait le calme pour écrire. Il était de ces auteurs féconds seulement s’il pouvait écrire sur une ile déserte loin de toute civilisation et il disparaissait des longs mois sans donner signes de vie. Pour se justifier il disait que dans ces villages nichés en altitude il n’y avait pas de moyens de communication, ce qui avait eu le don d’exaspérer ma

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mère. Alors quand cette dernière demanda le divorce ni mon frère ni moi ne parut surpris de sa décision ; L’accepter fut une autre chose ; on ne pouvait en vouloir à cette femme de fort caractère de se trouver face à un mur, une impasse. A chaque fois pourtant elle avait espoir qu’il revienne. « De quoi parle ton livre ? » un timide apparut sur ses lèvres. Il détestait en parler avant de pouvoir en articuler les principaux axes. Il me servit un autre verre de sake pour lutter contre le jet-lag. « Et bien il pourrait parler d’une jeune paysanne amoureuse d’un samouraï. On s’éloigne un peu de mes sources d’inspiration mais là, j’envisage de le vendre comme une sorte de voyage spirituel entre le narrateur et le lecteur. Je te ferai lire le premier chapitre. Pour l’heure j’ai quelques brouillons qui ne m’offrent aucune satisfaction. » Et mon téléphone vibra dans ma poche. C’était Hector. Pourquoi Diable m’appelait-il ? Ignorait-il que je partais à Londres. « Veux-tu bien m’excuser papa, je dois prendre l’appel ! Oui, Hector ! —As-tu fait un bon vol ? —Oui, merci de t’en soucier. Je suis chez mon père. Avais-tu quelque chose d’important à me dire ? —J’ai un emploi pour toi dans un important groupe américain basé au Japon. Je viens de te l’envoyer par mail alors si tu as une seconde jettes-y un œil et rapportes moi ta réponse. Maintenant je te laisse. » Il raccrocha avant moi. Pourquoi ne pas seulement se contenter du mail ? Il fallait encore qu’il m’appelle. Mon père m’interrogea du regard au moment où je vins m’assoir tout contre lui, des plus abasourdies, juste déroutée par l’appel de Graham. Il n’y avait pas mieux selon moi pour plomber l’ambiance. Légalement il était encore mon époux et par ce fait, il s’autorisait à m’appeler craignant que je fasse probablement trop la fête à Londres auprès de mes ex. « Où en es-tu avec ton divorce, questionna mon père sans me lâcher des yeux. —Et bien Hector refuse de signer quoique se soit. C’es tun homme fier qui ne peut accepter que je le

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jette comme une vulgaire chaussette et il finira par lâcher prise quand il s’apercevra qu’il n’a rien à tirer de cette histoire qui n’aboutit à rien. —Il garde espoir parce qu’il t’aime. —Un peu comme toi et maman. Ce mariage était purement notoire. C’était sa stratégie, pas la mienne. on voulait seulement se marier pour la forme mais dans le fond lui et moi sommes trop indépendants pour vivre comme un couple ordinaire ayant leur quotidien à partager mais pas forcément leurs idéaux. Tu dois me trouver vénale mais ce divorce me mettra à l’abri du besoin pour les années à venir. —Alors je te plains. Qui accepterait de vivre sans amour ? L’expérience en vaut le détour. Laisses-toi aller et apprécie l’existence telle qu’elle vient. » On m’apporta mon petit-déjeuner au lit et je sus l’apprécier comme il se doit entre les appels à mes anciennes amies de collège et à mon frère. Tous acceptaient de me revoir sans forcément donner de lieu de rendez-vous. Toutes mes anciens amis travaillent dur pour gagner leur vie et certaines étaient encore à l’université à dépenser le fric de leur parent pour une éducation digne ce de nom. Ainsi je ne pouvais véritablement compter sur elles. « Oh tu comprends Kay, j’aurais accepté mais…. » Je vous laisse deviner la suite. Alec sourit en me voyant arriver dans la salle à manger où il prenait son petit déjeuner tout en lisant son journal papier. « As-tu bien dormi ? —Comme un bébé. Et toi ? —Oui, ça peut aller. Il y a une soirée d’organisée ce soir à la National gallery, une soirée très privée avec quelques personnalités d’ici et d’ailleurs. J’ai pensé que cela te plairait de venir avec moi avant que l’on ne remette les voiles pour le Japon. —Cela pourrait être sympa. Comment doit-on s’habiller à ce genre de manifestation ? Dois-je apparaitre en kimono ou bien en tailleur Gucci ? —Viens comme tu te sens être le mieux. Si c’est en Gucci, alors viens en Gucci.

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—Ah, ah ! je n’ai pas de tailleur Gucci, répliquai-je en portant un morceau de fruit confis à mes lèvres, et pour ce qui est de mes kimonos, je n’ai pas pour habitude de voyager avec. » Face à mon sarcasme il ne se démonta pas pour autant et toujours le sourire aux lèvres, poursuivit : « J’ai un compte à Versace pour ma nièce, mais aussi chez Dior et Chanel. Dis-moi où tu veux acheter et je t’ouvrirais un compte. —Es-tu sérieux ? —Cela te choque que je me montre si prévenant ? Mais si cela te dérange d’ouvrir un compte alors je te laisserai ma carte bancaire. —Euh…. » Je ne sus que répondre à cela. Il rougissait quand c’est moi qui aurait du me trouver bien mal à l’aise. Il retourna à sa lecture et moi à ma chambre. Il voulait m’entretenir. Quel mal à cela ? Dans le métro je ne cessais de penser à Alec et à ses manières de gentleman. A chaque fois qu’il se trouvait être près de moi je redevenais vulnérable. Je quémandais une cigarette à un piéton et poursuivis mon chemin, la tête prise dans un étau. Le fameux jetlag. J’eus l’impression de flotter, d’être là sans être vraiment là et traverser le cœur de Londres comme un poisson traverse un bocal. Plus ou moins inspirée je m’arrêtais dans une boutique pas trop naze pour acheter un teilleur et une paire d’escarpins dans la boutique voisine. Mon téléphone vibra. Encore Graham. « Je vais finir par penser que tu ne peux plus te passer de moi Hector ! —Et bien….je t’ai envoyé un second mail puisqu’apparemment tu n’as pas pris le temps de répondre au premier. Je dois atterrir à New York dans les heures qui viennent et l me faut absolument ta réponse Kay. Je peux t’aider à te faire rentrer dans cette firm avec un bon salaire et un bureau pas trop moche. Mais ‘il te plait, lis ce mail. —Je ne peux pas accepter. —Pourquoi Kay ? Expliques-moi pour quelles raisons ? Si tu comptes rester à Londres, fais-le-moi savoir, j’ai également des contacts là-bas.

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—Je vois Paul ce midi et je n’ai sûrement pas envie de penser à tout cela en mangeant Hector ! Allô ? Tu es toujours là ? Allô ? Appelles-moi plus tard si tu ne capte pas…. —Salue Paul pour moi. Il a été embauché dans une société de courtage à la City, c’est ça ? Kay….écoute ce que je vais te dire. Ecoute bien et fourre-toi ça dans le crâne. Je ne te lâcherais pas tant que tu n’auras pas un emploi convenable et que tu…. —Attends, attends ! Tu crois que je vais accepter que tu t’immisce de la sorte dans ma vie privée ? — Non toi, tu écoutes-moi ! Je compte bien te revoir à Tokyo et j’espère bien que tu y seras ! —Tu es vraiment sérieux là ? Tu devais signer ces foutus papiers de divorce et…. —Il y avait une condition à cela. Une seule que tu n’as pas respectée trop pressée de retrouver ton amant ! Mais ce n’est pas lui qui paiera tes factures, il n’a que faire d’une arrogante petite pétasse qui se cherche ! Fourres-toi ça dans le crâne une bonne fois pour toute ! —Quoi, c’est moi l’arrogante pétasse qui se cherche ? Alors je vais te dire ce que j’aurais du te dire depuis longtemps : va chier Graham ! Toi et tes principes à la con, toi et ton putain de fric ! Tu crois abuser tout le monde avec tes dollars mais cela ne marche pas avec moi ! Je veux seulement que tu cesses de m’emmerder Graham ! —Ok. Alors lis seulement ce mail et donnes moi une réponse valable et juste. Si je te crois capable de raisonner par toi-même sans être guidé par ton partenaire de jeux sexuels alors je…. » Et là, je lui raccrochais au nez. Il rappela et je décrochais prestement. « Ne me raccroches plus jamais au nez Kay ! Plus jamais tu entends ? je te disais que….. —je sais parfaitement ce que tu voulais me dire mais je n’ai plus envie de t’entendre sur ce sujet. —On peut parler d’autres choses si tu veux. Oui, c’est ça ! Parlons de Bernstein si tu veux ! Es-tu bien

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installée chez lui ? Il t’apprécie beaucoup et je le comprends, tu es une belle personne Kay. —Ne te fous pas de moi Graham. —Je suis sérieux Kay. Je suis heureux de te connaitre et je n’aurai pas espéré meilleure épouse. Vraiment. Et je m’en voudrais de ne pas t’aimer. » Les larmes me montèrent aux yeux. A quoi jouait-il ? Autour de moi les piétons passaient à vive allure, on se serait cru dans un film dans lequel le décor s’accélère afin de marquer la vitesse du temps. La main sur la bouche, je retenais mes larmes. La fatigue physique ajoutée à la fatigue morale et j’apparaissais tendue et émotive comme submergée par des hormones de grossesse. Bravo Kay, une seconde de plus et tu finis dans un mélodrame ! Aurait pu dire ma mère ne voyant cette scène se jouer devant elle. « Je veux que tu réfléchisse à tout ça, que tu te forges une opinion sur moi et que tu décides de ce qui est bon pour toi. C’est tout ce que je souhaite, crois mo et je ne te lâcherais pas tant que je n’aurais pas eu satisfaction. Es-tu toujours là Kay ? —Je dois te laisser. —prends seulement le temps de lire mon mail. » Paul m’accueillit à la porte du restaurant, les sourcils froncés. Avec ce foutu stress j’avais fait les boutiques et dévalisée pour plus de deux cent livres de fringues et accessoires. Comme vous pouvez le constater je gérais mal mon stress et accusais une demi-heure de retard. La musique de Vivaldi était censée me détendre et les clients bavardaient à voix basse, n’osant à peine parler au-dessus du maître d’hôtel venant faire l’éloge de son chef. On nous guida à une table non loin de la baie vitrée, dans une sorte de stalle typique des bistrots français et encombrée par mes nombreux sacs, je tentais de prendre un air parfaitement ravi face à cette promiscuité. « Je recrute en ce moment pour ma société de courtage. —Je suis contente pour toi. Crois-tu que la carte soit à la hauteur de la décoration ? J’ai passé une fin de matinée horrible. Tout allait bien jusqu’à ce que

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Graham prenne le téléphone pour me parler d’un poste dans une de ces boites pour lequel il est actionnaire. Je parie que tu commanderas du poisson, déclarai-je en étudiant longuement la carte. On n’y comprend rien, c’est du Chinois. Commande pour moi s’il te plait ! » Il ouvrit la carte à son tour en ayant pris soin de sonder mon regard de ses yeux translucides, presque spectral. Il inspira profondément. « Donc comme je te disais je recrute en ce moment. Des futurs caïds de la finance et je crains ne pas rester pour le désert. Soumis aux impératifs du métier. Tu ne m’en voudras pas ? —Oh ! Et bien autant ne pas commander et passer directement au café ! Ecoute Paul, je….je ne veux pas que tu penses que je te courre après parce que cela risquerait d’être embarrassant pour nous deux. Seulement je veux faire passer à Graham l’idée que je peux mener ma vie comme je l’entends et qui si demain je souhaite m’envoyer en l’air avec mon amant, personne ne m’en empêchera et surtout pas lui. —Je vois que d’un continent à l’autre le sujet ne change pas. Et à part ça ? Comment va-t-on père ? —Mon père ? Depuis quand t’intéresses-tu à mon père ? Non, après tout je m’en moque. Tout ce que je veux c’est passer du bon temps autour de cette table et on emmerde le reste ! —Quelle poésie Kay, je m’étonne que la Tanaka ne t’ait pas proposé de rester pour rédiger des haïkus au service marketing. Tu pourrais créer de magnifiques slogans pour Apple et consœurs. Tu veux boire du vin ? Il faut bien une première fois, non ? —Je ne t’ai pas attendu pour boire. J’ai certains amis qui diraient de moi que j’ai passé de longues heures à picoler dans les endroits branchés de Paris. Le Bourgogne, les Bordeaux n’ont plus de secrets pour moi. Mais vas-y commandes ce qu’i te plaira, je te suis. » Aucun appel ni SMS n’entra, excepté celui de Graham qui se souciait de ma personne. Paul me fixait perdu dans ses pensées. Il regrettait peut-être de m’avoir invité et plus encore quand je partis pour

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appeler ma belle-sœur Brooke, étudiante en sociologie et grande confidente de mes déboires sentimentaux. « Relax Kay, détends-toi un peu, tu as l’air complètement défaite là ! C’est le décalage horaire, ne t’en fais pas ! Une bonne nuit de sommeil et on n’y verra rien. James me dit que tu crèches chez Bernstein en ce moment et qu’il est affreusement riche ! Comment fais-tu pour te dégoter les plus riches ? Ecoute, ce soir on fait un truc entre potes ce, pourquoi ne viendrais-tu pas ?» Et je revins à la table derrière laquelle se tenait Paul pianotant sur son Smartphone. « Le Japon doit te manquer n’est-ce pas ? D’ailleurs j’ai un cadeau pour toi, en lui tendant un paquet, mais respecte la tradition nippone. Ouvre-le quand je ne suis pas là. En tous les cas, à la Tanaka c’est le bordel, plus que jamais c’est un véritable panier de crabes làbas et je ne pense pas commencer une nouvelle année en leur compagnie. Ma lette de démission est prête à partir avec les formules de politesse qui siéent à un tel événement. Ton départ comme ceux de nos cadres a jeté un pavé dans la mare. —Et que feras-tu si tu démissionnes ? Hector a-t-il l’intention de d’embaucher dans son empire ? J’ai commandé pour nous deux, soumettant au serveur l’idée que nous étions tous deux très pressés de passer au digestif. Comment apprécies-tu Londres ? Est-elle aussi sinistre et ennuyeuse comme dans tes souvenirs ? —c’est exactement ça ! A part mon père enfermé dans cette vie qu’il n’apprécie guère et ma belle-sœur Brooke, intrigante et passionnée étudiante, je trouve Londres comme une veuve recouverte de noir de la tête aux pieds qui ne cesse de vivre dans ses traditions à jamais perdue et qui refuse de passer à l’acte avec un amant aux talents si prometteurs qu’es la modernité. —Tu ne crois pas que tu exagères là ? Il y a de nombreuses opportunités à saisir ici et qu’est-ce que tu y comprendrais toi qui te peint le visage en blanc pour ressembler à ces geisha d’un autre temps ? Il est

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important pour toi que tu t’affranchisses de ce dogme pour voler de tes propres ailes. Et comment la cohabitation se passe avec Bernstein ? Il est bon seigneur et fond littéralement sous tes charmes. Tu es la personne la plus exotique et la plus stimulant qu’il sot pour le sortir de sa morosité si britannique. —Lui et moi on ne couche pas ensemble. Du moins pas encore ! Il a comme une sorte de code moral inscrit dans ses veines. Sauf ton respect mais que doit-on penser d’un homme qui a étudié à Eton puis ensuite à oxford pour suivre la tradition ? Il est coincé du cul et je compte le libérer de certaines contraintes sociales qu’il s’impose pour coller au plus près de son milieu. Pourquoi ce sourire ? —Envoie ta lettre de démission et viens vivre ici Kay, tu ne perdras rien au change crois-moi ! » Brroke passa à la Belgravia peu après ses cours et tomba des nues en découvrant l’imposante baraque de Bernstein ; si vous l’aviez vue au moment précis où le majordome ouvrit la porte….Brooke c’est blonde angélique, très preppy portant un gilet très ajusté sur son corps de déesse. De grands yeux en amande illuminent son visage livide. Mon père avait fauté une soirée avec une journaliste de la BBC et neuf mois après Brroke arriva avec ses belles boucles dorées et sa petite bouille de poupée. Comme vous pouvez vous en douter ma mère plia mais ne rompit pas, à cette époque il ne fut pas question de divorce ; elle était assez fière pour tenir bon face à débordement de sentiments aléatoires à l’encontre de mon père. Il avait de l’argent, une renommée internationale et une passion morbide pour ma mère. Brroke entra donc chez Bernstein la main dans la mienne et tourna sur elle-même pour ne rien oublier de photographier de ses beaux yeux gris ce qu’elle voyait être comme une demeure de roi. Elle se pinça pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas et des plus fébriles me suivit dans ma suite, celle réservée aux invités. « Non, mais tu déconnes ? Tout ça c’est pour toi ? Whouah ! je trouve ça incroyable ! Un type que tu ne

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connais à peine et qui te laisse tout cela à disposition….non mais tu as vu la talle de la salle de bain ? Ah, ah ! C’est de l’or, questionna cette dernière en observant la robinetterie, et il y a même un jacuzzi avec une télé écran plat….on dort là ce soir ! Oui c’est mieux qu’au palace. Tu te souviens des hôtels de New York où nous déposaient papa ? Non, mais tu as vu la taille du dressing ? A faire pâlir d’envie toutes ces starlettes de Beverly Hills ! J’espère pour toi qu’il est célibataire ! Cela serait dommage de devoir partager tous ces trésors avec une vieille cannée de St James ? Fais-mo visiter le reste ! » Cela nous prit une demi-heure pour tourner partout puis comme je devais me préparer pour la soirée à la National Gallery, Brooke allongée sur mon lit ne cessait de m’étudier perdue dans ses pensées. Ma sœur Brroke ne voulait pas repartir et restait là à me donner des conseils de beauté. « Et cela donne quoi avec Hector ? Tu vas vraiment divorcer ? —Oui j’aimerais ; cette relation ne mène à rien dans la manière dont chacun prend sa vie en main. C’est un cartésien et moi j’ai hérité de papa ce côte artiste. Fréquenter Paul m’a permis d’aborder la vie comme un capitaine à la barre de son vaisseau, il est le seul maître à bord et je refuse qu’un autre me dicte ma conduite. —C’est un Américain. A quoi pensais-tu en l’épousant ? » Brooke est bien la fille de sa mère pour le cas où vous ne la connaitriez pas encore ; même tempérament, même critique sur notre société et elles sont toutes deux amères, à la langue bien acérée et quand Kyoko régnait sur les finances et affaires de mon père, Tara n’ayant pas la langue dans sa poche, ma mère eut du monter plusieurs fois aux créneaux pour contre-attaquer avec ferveur cette femme très BCNG et voleuse d’époux ; « Tu ne l’as jamais aimé ? Questionna Brooke appuyée contre le chambranle de la porte. Alors tu as un cœur de pierre comme ta mère mais il faut croire

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que cela rend dingue les hommes, à en juger par les sentiments de papa pour ta mère, argua cette dernière en croquant dans de la raison posé dans la corbeille à fruits. Tu comptes le revoir un jour ou c’est définitivement foutu entre vous ? —on peut voir que ton école de journalisme y est pour quelque chose dans ta curiosité ? A moins que cela soit cette….Tara qui te demande de m’épier ? —Ma mère a du mal avec toi, déjà qu’on se coltine James tous les mois….tu sais qu’il veut faire un stage au parlement ? Peut-être qu’il voudra te solliciter poru travailler avec Bernstein-père, Donnes-moi l’heure s’il te plait, je dois aller prendre un godet avec mes potes futurs journalistes aux questions dérangeantes. Bon, et bien je te laisse (en jetant un œil sur son portable) Tu me rappelles avant de partir pour Tokyo ? » Je dormis de tout mon saoul quand mon téléphone sonna. Où étais-je ? Cet endroit je ne le reconnaissais pas. Le téléphone collé à la main je jetais un œil sur l’heure : neuf heures quinze. Le prénom HECTOR apparut sur mon écran. « Tu veux quoi ? —Juste te parler un peu, rapport à notre discussion de toute à l’heure. Je ne veux pas que tu… m’en veuille pour mes opinions. Une surprise t’attend à Tokyo. —De quelle nature ? —Tu verras. —Les papiers du divorce ? » Il ne répondit rien. «J’ai survolé ton mail concernant cet emploi. Ce ne sont pas dans mes compétences. Tu me surestime un peu trop et…. —Que fais-tu en ce moment ? Alec m’a dit que vous deviez sortir à une soirée privée organisée à la National Gallery, mais au soin de ta voix, je pense deviner que tu es au lit. Ce n’est pas plus mal que tu te repose un peu. tu as besoin de te reposer un peu pour ensuite avoir une bonne dose d’énergie pour les fêtes de fin d’année à venir. Je suis à New York et si j’ai un peu de temps je passerais te saluer à Londres. —Tu n’es pas sérieux là ? Questionnai-je en me redressant sur mon séant. Que viendras-tu faire à

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Londres ? Tu ne peux pas décider sur un coup de tête de venir à Londres, c’est absurde ! Toi aussi tu as besoin de te reposer. Hector, tu m’entends ? Hector ? —Je te laisse, repose-toi bien. » Il ne manquait plus que cela. Impossible pour moi de le voir débarquer ici sans crier gare et il le savait. Cela me rendit folle de rage. A solution pourrait être de partir pour l’Irlande chez mes grands-parents paternels ; eux m’accueilleraient avec joie non pas comme ma belle-mère, cette arrogante Tara ! J’appelai mon père et comme il ne répondit pas, je me rendis en courant chez lui pour y trouver Tara, les yeux fermés et encore fermés par une courte nuit de sommeil. «Papa est sorti ! il est à la campagne, tu sais qu’il y va souvent pour écrire au calme, loin de toute civilisation et depuis ton arrivée il se dit être prêt à rédiger son premier chapitre. Tu devrais renoncer à le voir quand il est comme ça, il refuse tout contact avec l’extérieur. Mais ne sois pas vexée pour autant, tu restes sa chouchoute ! » Mon idée de passer les fêtes de Noël à Londres serait un cuisant échec à marquer d’une pierre blanche dans ma biographe et acculée au fond d’une impasse je décidais de m’en remettre à Alec Bernstein pour ne pas sombrer dans la folie. Et ce dernier en me voyant arriver au salon, afficha un large sourire qu’il ne parvenait à dissimuler. « Alors ? As-tu trouvé ton père ? —Non, il est parti à la campagne pour y puiser son inspiration. Mais cela ne sera que partie remise. Je suis désolée pour hier soir mais en toute franchise j’airais été incapable de te suivre. Je suis tombée comme une masse. Comment étai-ce ? —Je n’y suis pas allé. J’avais du travail à finir. Si cela ne te dérange pas je vais avancer notre vol pour Tokyo. On me rappelle de toute urgence là-bas mais si tu le désire, tu ajourneras ton retour et je te laisserais de l’argent pour ton billet d’avion. —Oh, c’est bien que tu en parles. Je vais démissionner de la Tanaka et je viendrais finir mes

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études ici, à Londres. Je prends conscience de mes lacunes et si je veux prétendre à un emploi on ne peut plus honorable, alors je dois valider mes derniers semestres. La Tanaka ce n’était qu’une période de transition et j’ai un peu d’argent pour repartir de zéro.» Il ne souriait plus, perdu dans ses lointaines élucubrations mentales. Son regard me fuyait et impossible pour moi de savoir ce qu’il pensait de tout cela. Elle est complètement paumée ! Pourquoi vouloir étudier à Londres quand sa vie est à Tokyo ? Et je crus bon poursuivre. «C’est une bonne idée n’est-ce pas ? Peu importe ce que tu penses, je le fais de toute façon pour moi. Ensuite je trouverai un emploi dans ma branche de prédilection : la biologie. Quelque part tu m’as donné envie de me remettre dessus. Ce n’est pas évident de l’admettre mais je me suis un peu égarée en chemin. —Tokyo est une manne pour toi et puis tu es imprégnée par la culture de ta patrie. Tu ne peux pas tourner le dos à ce que tu veux le mieux et je ne parle pas seulement de la cuisine et du théâtre mais bien parce que tu fais partie du Japon de façon intégrante. —Il s’agit d’un semestre. Cela ne se remarquera pas là-bas. Mes collègues se consoleront de mon absence un temps et ensuite ils apprécieront de m’y retrouver au théâtre ou bien chez Sugino. —Et qu’est-ce qui me dit que tu reviendras à Tokyo ? Tu pourrais trouver à te plaire ici et y rester. Paul est ici n’est-ce pas et tu lui voue un amour sans faille. Par amour on commet parfois des actes irréfléchis. —Ah, ah ! Qu’est-ce qui te fait penser que je sois amoureuse de Paul ? En fait tu devrais te réjouir pour moi, je ne serais plus celle qui squatte ton luxueux appartement et qui s’immisce à grands pas dans ta vie privée. Il faut voir cela comme une nouvelle ère. —oui tu as raison et je m’en réjouis. Tu fais un bon choix que celui de vouloir poursuivre tes études et que cela soit ici ou à Tokyo c’est bénéfique pour toi. —Oui, c’est exactement cela ! C’est bénéfique !

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—Cependant je ne te suis pas vraiment. Pourquoi Londres quand tu as la chance d’avoir un appartement pour toi et une vie on ne peut plus exaltante à Tokyo. Que dois-je en conclure Kay ? Que tu cherches à fuir ton époux ? —Non ! Graham n’est mon époux que sur un vulgaire bout de papier mais où es-ce que tu vois qu’on vit ensemble ? Qu’on partage bien plus qu’un petitdéjeuner dans un bar ? Je sais que Graham m’appuiera sur ce projet et avant que tu lui en touche un mot, comme je sais tu le feras sitôt que j’aurais le dos tourné, il faut que tu sache que je suis tout à fait libre de mener ma vie comme il l’entend ! » De nouveau il se perdit dans ses pensées, puis un sourire apparut sur ses lèvres bien dessinées. Il m’avait toujours plu : ce côté si propre sur lui, si british dans ses manières et ses convictions et puis il avait une façon valorisante de me regarder et ce n’était pas un de ces regards concupiscents jetés entre deux sourires, lui était sincère et ne jouait pas le rôle du Don Juan sûr de ses talents de séducteur. « Quelque soit ton projet, je te soutiens. Et si tu as besoin de mon aide pour te trouver un appartement, il s’avère que j’en ai actuellement un de libre MayFair. Ainsi tu n’auras pas un sou à débourser. —Oh, non ! Je pense pouvoir me débrouiller par moi-même mais j’apprécie ton offre ! » Le plus dur fut d’annoncer cela aux filles, notamment à Mimi mais aussi étrange que cela puisse paraitre elle s’y était attendue et puis un bol d’air ne pouvait pas me faire du mal. « Tu as raison de vouloir en profiter et puis cette opportunité ne se présentera pas deux fois !Et puis on viendra te saluer à Londres si j’arrive à convaincre mon employeur de me laisser prendre quelques jours ! » Etant des plus nerveuses je pris un billet d’avion pour Dublin après avoir prévenu ma grand-mère Saorshe de mon arrivée ; voilà que Brooke veut m’accompagner afin de prendre leur large, loin de sa mère on ne peut trop envahissante persuadée que son père la monte contre elle. Allez comprendre ce qui se

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passe dans sa tête de journaliste ! J’ai dis à Brooke : « Tiens-toi prête, je passe te prendre à dix-huit heures et ne sois pas en retard, notre vol est à vingt heures ! » En poussant la porte d’entrée de chez papa, j’eus la désagréable surprise de l’entendre rire à gorge déployée et en m’approchant du salon je la vie en grande discussion avec Hector ; « Oh, regarde qui voilà ! Tu ne m’avais pas dit Kay que ton mari était si charmant ! —Es-tu prête Brooke ? Nous avons un avion à prendre ! —Mais valise est à l’entrée et détends-toi un peu, les vols pour Dublin ce n’est pas ça qui manquent ! je parlais à Hector de la petite fille parfaite que tu étais plus jeune. Photos à l’appui, dis-elle en me brandissant un album récupéré dans l’armoire de souvenirs de papa. Grande danseuse, bonne musicienne….une petite fille modèle comme notre société sait si bien en faire ! —As-tu fini Brooke ? Bonjour Hector. As-tu fait un bon vol ? On peut dire que tu n’arrives pas au bon moment, nous allions partir chez….enfin en Irlande ! —Je comprends oui et j’ai conscience de ne pas être à la bonne place au bon moment. —C’est exactement ça ! » Il y eut quelque chose au fond de ses yeux qui me dérouta ; Etait-ce de l’amour ? Il venait de se taper six heures de vol pour venir me voir et….On baisa dans la salle de bain de mon père comme deux amants en rut et cela n’avait pas été programmé. Seulement nous en avions tous deux très envie et tandis qu’il me limait avec ferveur je contemplai mon reflet dans la glace. Cela m’excita terriblement de penser qu’il était revenu pour prendre du plaisir avec sa future-ex. Il déboutonna mon chemisier et embrassa mon cou avant d’y planter ses dents. « Est-ce que ton Paul te baise aussi bien que moi ? Je ne te laisserai pas tout foutre en l’ar pour une vulgaire histoire de cul….tu es ma femme et il lui faudra l’accepter… et toi aussi ! »

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CHAPITRE 3 Ce riche et puissant homme d’affaires ne se déplaçait jamais sans ses gardes du corps ; il apportait les fonds pour tel ou tel commerce, gérait les litiges entre particuliers et particuliers et à lui seul représentait l’un des plus grands syndicats nippons. Satoshi n’avait jamais manqué d’argent. Il avait réservé une table dans un ryotei et il n’était pas seul mais avec d’autres : Keiko Konishi, Satoshi Ike, Shogo Hashimoto, Kenichi Sugai et Nobutaka Seyama. « C’est une entrevue purement informelle, détendstoi Kay Takiyana ! » Il m’appelait Takiyana alors que mon nom de baptême restait Graham, du nom de mon père. « Tu es ravissante, tout comme ta mère ! Le Japon a toujours su nous offrir ce qu’il y avait de plus beau sur terre et de plus meurtrier. La beauté conjuguait à l’horreur. Viens par ici, nous mourrons de faim ! » Satoshi demeurait un bel homme, grand et impérial. Il me présentait à tous comme étant sa nièce et après s’être installés à table, en face de lui, je ne parvenais à me détendre. « Allons Kay, es-tu heureuse de la vie que tu mènes ? Tu fais du bon boulot à la Tanaka mais ce n’est pas tout à fait ce que l’on attendait d’un tel esprit que le tien. Tu n’exploites pas assez ton potentiel cérébral…oui nous mangerons immédiatement, nous n’avons en fait très peu de temps, répondit-il au serveur. Alors Kay ? Ai-je raison de penser que tu veuilles épouser cet Anglais pour envisager un avenir plus glorieux en Angleterre ? —Paul et moi c’est plus… —je ne suis curieux de savoir ce que ce Paul a à t’offrir ? Vois ce que ta mère a fait de sa vie. Partir en Angleterre alors que nous l’avons mise en garde et revenir ici avec une jeune fille pubère est tout sauf un rêve. C’est un échec que tu ne peux reproduire dans ton propre intérêt. Kyoko n’en a fait qu’à sa tête et je crains que tu suives ses pas. Ce Paul Arrington, que sais-tu de lui ?

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—Et bien, il a étudié à Oxford… —Moi aussi, j’ai étudié à Oxford et ensuite ? A-t-il des frères et des sœurs ? Quel est sa couleur préférée ? A-t-il des phobies, des angoisses inavouées ? Est-il le genre d’homme à qui tu convierais ta vie ? Si je venais à placer une arme à feu sur ta tempe comment réagirais-tu ? Ah, ah ! Détendstoi Kay. Ton Paul a subi le même interrogatoire. Tu es ma nièce et mon devoir est de veiller aux intérêts des Takiyana, mère et fille. Et je me fais du souci pour toi. » On déposa des plats devant nous tant un mouvement bien coordonné, discret et opérant. Satoshi commença à manger. « Les dépenses énergétiques que connais-tu à ce sujet ? Ta mère m’a parlé de ton colocataire, cet ambitieux magicien qui travaille pour une firme implantée ici, au Japon. Cette société multinationale tend à devenir une superpuissance et lui peut t’y faire rentrer. Oui il s’agit de nucléaire mais pas seulement. On parle aujourd’hui de l’avenir de notre chère mèrepatrie. Les Américains n’y ont pas le monopole et en t’implantant là-bas, tu feras bien plus pour toi que pour ton pays. Tu comprends ? —Je vais étudier la médecine traditionnelle. J’ai réussi le concours d’entrée. —Ah, ah ! D’un claquement de doigt ! Tu es bien une Takiyana, c’est impressionnant. Très impressionnant comme cette équation que tu as résolue d’un claquement de doigt. Le Japon est un petit village et tout le monde connait tout le monde. Ce Paul a deux frères et une sœur. Sa couleur préférée est le vert. Il craint la mort et ce qui s’y rapporte et si je venais à te menacer…il fuirait en t’emmenant sous son bras. La fuite. C’est la clef de ses relations avec autrui. —Satoshi j’apprécie ce que tu fais mais rien ne me garantie que je serais heureuse si je suis tes conseils. —Ton père est aux abonnés absents. Sa démonstration d’amour se résume à t’envoyer de l’argent quand le besoin s’en fait ressentir. Il a perdu tout contact avec toi et s’il te voyait aujourd’hui il

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verrait une femme jolie comme un cœur, avenante et dynamique mais il ignorerait tout de tes récents exploits, tes rapports compliqués à Alec Sachs et ces fiançailles avec ton galant. Il est bien trop préoccupé par sa propre existence pour se soucier des soucis des autres, Kyoko l’a bien compris et a fait le choix de dissoudre ce mariage voué depuis toujours à l’échec. J’interviens donc en son nom et à la demande de ta mère. —Alors tu me reproches de manquer de lucidité ? —C’est exactement cela. Sachs a de grandes aspirations pour toi. —Oh ! Et on y revient ! Ma mère a œuvré pour que je retourne vivre chez lui parce qu’elle a vu en lui l’homme riche, la sécurité financière mais rien ne collera jamais entre lui et moi. Nous sommes si différent, en tout et je ne pense pas trouver à m’épanouir près de lui. C’est aussi simple que cela. —Tu n’en sais rien de la vérité. Lui a plus de perspicacité, de sensibilité que nul autre et tu refuses de le voir comme un mentor bien trop attachée à ton petit monde : ton chien, ton amie Miuyki, ton Paul et ton train-train quotidien. Mais le monde qu’il a à t’offrir est plus subtil, plus profond et vos âmes sont faites pour s’unir, s’assembler et former une unité bien plus prosaïque que les éléments et les forces majeures qui régissent ce monde. Vois-le comme la clef de tes songes et non comme un rival dont tu dois te débarrasser. Toute ton intelligence doit se combiner à la sienne pour créer et tu ne trouveras pas pareille osmose d’un coin à l’autre de cet univers même si tu devais communiquer avec les esprits les plus avancés. Rends-toi à l’évidence que le hasard fait bien les choses. » Le hasard et quoi d’autre ? La fin de la journée fut longue et épuisante ; fiancée à Paul je me sentis « violée » par Satoshi, kidnappée par Alec contre rançon. Acculée contre un mur, je n’avais rien pour me défendre et le cœur battant vite, je ne savais plus que faire, ni quoi penser.

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« Kay, tout va bien, dis-moi ? » Paul m’observait par-dessus la cloison et tirée de mes pensées par son arrivée, je tentais de sourire. « Oui, je…je vais bien. Je suis en pleine digestion. Et toi ? Euh…es-tu aussi à digérer ? —J’ai réservé une table pour ce soir. Vingt heures. Tu penses que tu ne seras plus en souffrance digestive ? —Oh non…pas ce soir…je travaille au restaurant, tu le sais bien. On est jeudi et je travaille toujours pour Hideki Sugino. Mais demain je serais disponible. Peuxtu reporter à demain ? —Avec qui as-tu déjeuné ce midi ? —Avec Satoshi. Il était de passage à Tokyo et m’a invité. Et toi ton déjeuner ? Etait-ce concluant ? —et qu’est-ce qu’il te voulait ? —On a parlé de choses et d’autres. As-tu signé ton contrat ? —Yasunari veut que tu lui rapportes son rapport. Elle l’attend depuis une demi-heure déjà et il semble que tu ralentisses la cadence. Sois gentille de te hâter. Dans moins de dix minutes nous avons un briefing et on ne peut travailler sans ce précieux rapport. —Elle n’a qu’à venir le faire elle-même si elle est si pressée ! Un rapport de trente pages donnés à la dernière minute, ce n’est pas professionnel ! Ensuite on s’étonne que je sois là à courir en salle de briefing pour le leur rapporter ! Paul si l’on doit changer quelque chose dans cette boîte cela serait indiscutablement la mauvaise foi de nos collaborateurs ! —J’en prends note Kay mais je te rappelle qu’ici tes commentaires ne sont pas les bienvenus, sauf si ta voix est appelée à se faire entendre. » Je rentrais à 23h 45 pour croiser mon colocataire dans la cuisine en robe de chambre et notre regard se croisa. « Comment s’est passé ta journée ? —J’ai connu mieux je te l’avoue. Au boulot je me suis embrouillée avec une collègue, une vraie joute verbale puis au restaurant j’ai jeté un verre de saké à un client qui me prenait de haut. L’un de ses sumos hargneux

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qui se croit tout permis. Et avant cela j’ai déjeuné avec un ami de la famille qui m’a fait l’éloge d’une vie bien réussie. Il souhaiterait me voir travailler avec toi. —Et toi qu’est-ce que tu en penses ? —Réfléchir à tout cela a gâché ma journée. Que sais-tu de moi ? —Comment ça ? —Sais-tu si j’ai des frères ou sœurs ? Sais-tu qu’elle est ma couleur préférée ? Mes angoisses et…ce qui pourrait me faire vibrer. Toi le génie, tu as forcément en toi les détails qui constituent mon univers en somme. —Tu as un frère James Ellroy Graham qui a dix-sept ans et qui a été admis à Cambridge. Tu aimes la couleur bleue qui évoque l’évasion mais tu apprécie également le rouge que tu ponctue à ta garde-robe pour te conférer une touche passionnée. Tu crains la solitude, la peur de l’abandon et tu vibres sur la musique, la danse, t’exprimant sur un plan physique qui te libère de tout stress. Tu fredonnes des mélodies quand tu cuisines, des airs certainement appris par ta grand-mère puisque d’un dialecte ancien. » Mes yeux s’humidifièrent. Il me connaissant tant que cela ? « Petite fille tu avais peur de ne pas être aimée et on t’a rejetée parce que tu étais différente des autres petites filles. Plus introvertie et plus réfléchie. Tu ne faisais pas confiance à ton père qui ne rendait pas heureuse ta mère. Pourtant elle semblait vouloir y croire. Combien de fois l’as-tu consolée, disant que tout finirait par s’arranger et elle te rejetait disant que les histoires des adultes ne te regardaient pas… Dois-je continuer ? » Il savait tant de choses sur moi. Cela en fut déconcertant. « Comment fais-tu pour… —Savoir tout cela ? Et bien je t’observe et avant de tirer des conclusions trop hâtives, j’analyse les données et je parviens alors à mettre une formule mathématique sur tout ce qui constitue son univers. C’est aussi simple que cela. —Je vais prendre ma douche. Je suis fatiguée d’avoir couru toute la journée. » Sous la douche je

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laissais l’eau couler le long de mon corps et mes longs cheveux dégoulinaient comme de longs rideaux de fil de soie noire. Sa chambre jouxtée la salle de bain ; allongé sur son lit, le PC sur ses genoux il tapotait sur son clavier quand en kimono je frappais à sa porte. « Paul m’invite au restaurant ce soir. Je me disais que toi et ton amie pourraient vous joindre à nous. —Et pourquoi donc ? —Dans quelques semaines nous partons en Angleterre pour…enfin il veut rencontrer mon père et visiter des appartements pour commencer à s’y installer et…je me suis dis que tu apprécierais de sortir avec nous. Je pourrais lui en toucher un mot. —Et ensuite ? —Et ensuite quoi ? » Sans y être invitée je m’installai sur son lit, le turban sur la tête ; lui continuait de taper son énième rapport sans se soucier de son environnement, du moins en apparence parce que je savais maintenant qu’il était réceptif à presque tout ce qui l’entourait. Pour me donner de la contenance, j’ouvris un journal économiste pour y jeter un œil avant de le rejeter au loin. « N’as-tu pas enfin de sortir pour te changer les idées ? —Non. J’ai beaucoup à faire en ce moment. —D’accord. » Je m’allongeai près de lui, la tête dans la pliure de mon bras. Il y avait des lignes et des lignes de calculs. Un cerveau comme le mien ne pouvait y voir clair. Je posai ma tête contre son épaule et ferma les yeux. Il sentait bon le patchouli ; cette odeur me fit voyager très loin. Je me vis sur le dos d’un éléphant dans une région d’Inde entourée par la jungle et pour décor, le Taj-Mahal. Dans mon sommeil je sursautai au contact de doigts sur mon visage. Etait-ce Paul ? En ouvrant les yeux mon regard croisa celui de mon colocataire. « Mais… quelle heure est-il donc ? Je me suis endormie dans ton lit. QUOI ! Il est six heures, mais…pourquoi ne m’as-tu pas réveillée ? Dans une heure je me lève. Zut ! Il ne fallait pas me laisser dormir ! »

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En cherchant à sortir du lit je me retrouvais par terre. Le choc fut semblable à un séisme de magnétisme 8 et les voisins ont du être tirés de leur sommeil par l’onde de choc. La douleur me saisit et en riant je m’affalais sur son lit des plus hilares. Et pour la première fois je l’entendis rire, du moins glousser, les lèvres serrées ; en cela une révolution, croyezmoi. « A croire que tu étais mieux ici. » A 20h 15, mon colocataire arriva Tara, une de ses collègues moins garde d’apparence que l’autre blonde ; celle-ci grande, mince à la peau mate me fit bonne impression. Je fus heureuse qu’il ait accepté de nous rejoindre, cela me changerait des amis si agités de Paul. Paul réserva dans un restaurant occidental, il n’aimait guère manger local et plus encore, avec les baguettes. Il lui fallait les couteaux et fourchettes, une assiette pour chaque service et des bouteilles de vin Français. « Alors comme ça Alec vous êtes de la même promotion que celle de Alec à Oxford ? Le monde est vraiment petit et je m’étonne presque que vous ne vous soyez pas revu plus tôt ! —C’est exact. Mais nous nous sommes en fait très peu croisés sur le campus. Nous ne partagions pas les mêmes cours exceptés pour les langues et les quelques disciplines sportives. Et vous Tara ? —Je connais Alec depuis quinze ans maintenant. Je suis arrivée à Tokyo avec ma valise et un malheureux visa. Il recrutait des scientifiques biologistes à l’époque, plus comme aujourd’hui. J’ai tenté ma chance dans la multinationale de Alec et je suis installée ici à défaut de pouvoir trouver l’équivalent ailleurs. Cette ville est la ville de tous les extrêmes. Je ne pensais pas m’y plaire comme je m’y plais actuellement. Et quand je retourne à Londres je n’ai plus qu’une hâte, celle de repartir. —Cela me surprend guère. Le Japon exerce cette curieuse attraction pour nous autres occidentaux. Des charmes que l’on ne trouve nulle part ailleurs. —Et vous repartez en Angleterre d’après ce que j’ai entendu dire ? » Mon colocataire fixait son verre

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devant lui, perdu dans ses pensées métaphysiques. A croire qu’on le saoulait déjà. —Oui une proposition de travail. Une offre qu’il m’est difficile de refuser. Mais peut-être qui sais-je reviendrons nous au Japon pour y passer le reste de notre vie ? Je ne peux pas priver Kay de ses racines. Et par ailleurs, j’ai l’intention de mourir centenaire au pied du mont Fuji. —Alors il te faudra accepter de manger avec des baguettes. C’est très rural là-bas. Peu d’occidentaux font le choix d’y vivre, ironisai-je en souriant d’une oreille à l’autre, mais peut-être lanceras-tu à toi seul une tendance. —Comment se porte votre père Alec ? Est-il toujours dans l’hombre du Premier Ministre ? Questionna Paul sans relever ma remarque. —Si les extra-terrestres ne l’ont pas enlevé je crois qu’il mourra à la Downey Street ou dans l’un de ses ministères poussiéreux. —Oh Alec et modeste sur ses origines. Tout le monde sait que son père fait beaucoup pour le gouvernement. C’est un homme fort passionné et passionnant. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de le rencontrer et je ne tarirais jamais d’éloges à son sujet. On ne s’ennuie jamais en sa compagnie. —Peut-être parce que tu es une femme et qu’il n’a de cesse de flatter la gente féminine. Si tu étais un homme tu verrais les choses autrement notamment du côté de ta couche. —Ne le fustige pas et admet que ton père est adorable ! —Hmm. Cela dépend des attributs que tu places sous le mot père. » Il venait de plomber l’ambiance ; Tara retira une renoncule de son ongle et Paul plongea son nez dans son verre de Gin. Quant à moi je trouvais le service bien long, dans un ryotei nous aurions déjà été servi depuis belle lurette. Passa un menuet de Boccherini dans la salle, quelques femmes gloussèrent autour de nous et le doux tintinnabulement des verres pouvaient vous faire oublier votre dévorante faim.

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« Votre mère est d’Okinawa, Kay ? Quel charmant coin ! Nous y avons été l’été dernier et se fut l’une de mes plus belles sorties. Les habitants sont si sensibles à l’accueil, sans parler de cette barrière de corail et de ses eaux transparentes. Alec et moi avons fait toutes les galeries d’art et les maisons de thé ; les grottes sacrées, les boutiques d’artisanat et les mémoriaux. Je me suis promis d’y retourner cet été pour ses forêts tropicales. Où vit votre mère ? —C’est ma grand-mère Akiko qui y vit. A une demiheure de Naha dans un petit village connu de personne. Si vous aimez vous perdre dans la nature, je vous conseille d’aller la saluer un jour, cela vous permettra de connaitre le relief de cette île plus en détail. —Ce n’est pas si reculé que cela ! Trancha Paul. Le village est correctement indiqué mais j’avoue que pour le reste, il faut une âme d’aventurier. » Dans cinq minutes, montre en main j’allais tomber dans les vapes sans parler de l’alcool qui déjà me faisait de l’effet. « Ma mère s’est taillée à San Francisco pour y rejoindre son mari. Elle a vendu son appartement et tous les biens qui s’y trouvaient. Elle a toujours eu horreur d’accumuler ses souvenirs. Que font-ils en cuisine ? L’attente est insupportable. Croistu que je doive y aller ? » Dépité, Paul leva les yeux au ciel. « Je trouve aussi, renchérit Tara. Ils ont probablement un problème avec le chef. Oh, tu te souviens Alec de ce restaurant à Paris ? On a une virée dans la capitale française il y a deux ans de cela et l’attente a duré de longues minutes, un véritable calvaire ; on se demandait ce qu’ils pouvaient bien fiche en cuisine. On avait cavalé toute la journée et on commençait sérieusement à grignoter tout ce qui se trouvait à portée de main quand le serveur s’est avancé à notre table pour nous annoncer que le chef venait de tomber et se fracturer le col du bassin. —Ah, ah ! Et qu’aviez-vous fait ? Etes-vous partis ? —Non ! Alec comme il est de nature très acharné a tenu à rester et se faire servir bien évidemment. De

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toute façon avec ou sans chef on nous aurait servi, mais je crois bien n’avoir jamais mangé aussi vite de toute ma vie. Ensuite on l’a regretté car je vous épargne les détails. Quoi ? Alec a horreur que je lui rappelle ses faiblesses de simple mortel. Une autre fois ce fut à New York… » Et quelle déception en voyant les assiettes arriver ! Deux légumes se battaient en duel avec le poisson. Une trahison gastronomique. Après deux bouchées j’avais terminé et lorgnait dans l’assiette encore pleine de Paul. « Et comment avez-vous connu Alec ? Sur votre lieu de travail ? —Pas du tout ! Nous étions voisins de palier. Il occupait un grand appartement à St James et moi une chambre de bonne à l’étage partagé avec deux autres étudiants. Je l’avais croisé à plusieurs reprises sans oser l’aborder. Je savais qu’il partait souvent à Tokyo pour son travail et comme j’étais à la recherche d’un stage pour ma thèse j’ai frappé à sa porte et la semaine qui suivit je partais avec mon visa pour le Japon. J’avoue cependant ne pas parler le japonais aussi mieux que lui. Et vous et Paul c’est à la Tanaka je suppose ? —Exactement ! J’ai passé trois entretiens avant d’avoir le poste. D’abord à mi-temps, puis en temps plein. Mais aujourd’hui je me destine à des études de médecine traditionnelle. —Vous avez tout à fait raison. Médecine ou pas, vous êtes douée pour les chiffres, la réflexion et…nous avons tous été bluffé par le résultat de l’équation posée par Alec. Il ne vous l’a pas dit mais vous passiez un test pour être embauchée chez nous ! C’est vrai, vous en avez les compétences. » Paul ne souriait plus. Cela faisait un moment qu’il n’était plus de la fête. A nous deux nous animions ce diner et je saluai Tara et sa grande ouverture d’esprit ; il en fallait bien pour supporter Alec et son caractère si spécial. « Et je ne comprends pas, vous étudierez ici ou en Angleterre ?

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—A Londres ! » Le sourire s’effaça des lèvres de Tara et les couverts en l’air, elle interrogea Alec du regard. « C’est assurément le lieu de tous les apprentissages. Les universités y sont très réputées et…je ne manquerai pas de monter pour une consultation une fois que vous exercerez là-bas. —De quelle équation parlez-vous ? —Oh ! Et bien Alec a eu la gentillesse de me faire travailler un peu et il s’avère que j’ai eu du bon sens. —Vous pouvez être fière d’Kay, Paul. Ce calcul n’était pas évident à aborder. » Lui me fixait intensément, la bouche entrouverte ; lui parler de cela revenait à le trahir. Il ne s’était pas attendu à ce que je veuille persévérer dans cette voie, lui qui me destinait à le seconder la City. Il pisa ses couverts et le coude sur le dossier de sa chaise me scannait littéralement. Puis son regard se posa sur Alec qui le fixait les sourcils froncés. « Oui j’en suis fier, cela va de soi. Venant d’Kay plus rien ne m’étonne. Elle fourmille d’idées et on se doit d’être très réactif. Mais c’est comme cela que je l’aime, poursuivit-il en me caressant la nuque, elle est tout ce que j’ai de plus beau en ce monde et il me tarde de nous voir installer à Londres. » Il baisa ma main, et moi de le serrer dans mes bras, émue jusqu’aux os. « Oui nous partons dans une semaine pour trois jours. Il va falloir nous trouver notre petit nid d’amour. D’ailleurs il faudra que tu nous aides Alec, tu as forcément des relations cherchant à se débarrasser de leur bien et qui seraient prêtes à les céder pour une bouchée de pain. —Oui Alec a plusieurs appartements dans la capitale, renchérit Tara, vous n’aurez aucun mal à vous loger provisoirement si vous ne trouvez pas l’appartement de vos rêves. Alec sera l’ami qui vous faille dans pareilles circonstances. Tout le monde connait la difficulté de se loger à Londres. N’est-ce pas Alec ? —Cela pourra se trouver. Il vous faudra me donner votre budget et je m’occuperai du reste.

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—Vous pouvez lui faire confiance les yeux fermés. Je lui dois mon appartement, trouvé en vingt quatre heures et que je ne regrette en rien. Une vraie petite merveille ! —On verra, coupa Paul, j’ai moi-même quelques opportunités immobilières dans la capitale. Libres à nous de les visiter et de faire notre choix parmi ces trésors architecturaux. Cela ne manque pas à Londres n’est-ce pas Alec ? —Cela va sans dire…Dick. Tu es bien placé pour le savoir. Ton frère est-il toujours dans le milieu ? A moins qu’il ait songé à jeter sa gourme. —Ton frère ? J’ignorai que tu avais un frère. Je connais l’existence de ta sœur mais un frère… » Il me dévisagea sans rien ajouter mais dans son regard je crus y décerner une forme de lassitude. Et moi de continuer : « Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ? —Je te l’expliquerai plus tard, ce n’est pas utile d’en parler maintenant. » Et plus tard c’est quand ? Je suis effondrée, sidérée car depuis le temps que l’on se connait il apparait que Paul a encore des petits secrets sous le manteau. Nous allons nous fiancer et lui me cachait délibérément l’existence de son frère. Tara voyant mon désarroi enchaîna gentiment sur autre chose. Pour moi, le diner était terminé et alors que nous aurions du continuer de notre côté, je prétextais être fatiguée pour rentrer derechef, peu de temps après mon colocataire et sa très appréciable amie. Enfermée dans ma chambre, je coupai mon téléphone de façon à ne pas être tentée d’envoyer des messages passionnés à Paul. Ma mère me disait qu’un homme ne devait pas avoir plus d’ennuis que soi et lui Paul apparemment cachait un cadavre dans un placard. « Hey, Alec ça va ? Tu veux peut-être que j’y allie ? —Non…c’est…restes un peu. » Allongée sur mon futon, ce frère absent m’obsédé. Je pensais tout savoir de lui ; je fis une sortie, direction la cuisine pour du lait de soja. De là j’eus des envies de cuisine. Il me soutenait à demi-mot dans

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mes projets, pas de grand enthousiasme et quand j’abordais l’épineux sujet des études de médecine traditionnelle, Paul embrayait bien vite sur un tout autre sujet. J’étais folle de rage. « Je vais y aller Alec. On se voit demain…prends soin de toi d’accord ? Kay ? Je m’en vais et si l’on ne revoit avant ton départ, je te souhaite une bonne continuation dans ta vie ! —Merci d’être passée Tara. Sans toi l’ambiance aurait été des plus électriques. Je ne dis pas seulement pour Alec, fidèle à lui-même mais plutôt pour Paul. Il est un peu tendu en ce moment. Mais j’apprécie que tu sois passée. »

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CHAPITRE 4 On se serra dans les bras et m’embrassa la joue. « Tu te poses trop de question, prends la vie comme elle vient. Tu es une belle personne et Paul a de la chance. On se reverra à Londres qui sait. Alec, je suis partie ! » La porte refermée derrière eux je retournai à la découpe de ma viande. Peu de temps plus tard Alec me rejoignit dans la cuisine et dans l’encorbellement de la porte m’étudiait avec intensité. « Tara t’apprécie beaucoup. —Je lui retourne l’appréciation. Elle t’aime beaucoup. Je l’ai vue te dévorer des yeux. Tu pourrais sortir avec elle et…la rendre heureuse. N’as-tu pas songé que tu pourrais faire son bonheur ? Tu veux du thé ? Il en reste un peu. Il faudra que je m’en procure davantage parce qu’à nous deux on pourrait ouvrir un salon de thé. Qu’est-ce qu’il y a ? —Je te regarde c’est tout. —Et tu dois penser que j’ai gâché la fin de soirée ? Paul a un frère et il n’a pas trouvé normal de m’en parler. Oui je suis remontée contre lui ! N’importe qui le serait dans ce contexte. On va se marier et…il a quoi ce frère pour finir ? Une main au milieu du front ? Un troisième téton ? —Il a fait de la prison, répondit prestement Alec. Puis la justice l’a acquittée faute de preuves mais il a détruit des vies. Il est peut-être normal qu’il ne veuille pas en parler. » Folle de rage je posai le coupeau sur le plan de travail. « Et toi, tu le savais bien entendu ! Tu le savais et tu as trouvé élégant de remettre cela sur le tapis. Quelle délicatesse de ta part ! —J’étais loin de penser que tu l’ignorais. —Oui naturellement, tu prends plaisir à contrarier tout ton monde ! Et tu prends vraiment ton pied à le faire ! J’ai toutes les raisons de t’en vouloir alors sois aimable de ne pas chercher à communiquer avec moi ! Il est tard et tu devrais retourner à ton ordinateur, là au moins tu n’emmerderas personne ! Et

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avant que tu t’en ailles sur ton sofa, dis-moi pourquoi il a été arrêté ? Tu dois forcément le savoir, toi qui sais tout sur tout ! —On l’a accusé à tort ou à raison d’avoir touché des mineurs. Cette affaire à fait les choux gras de la presse et Paul a préféré partir loin de ce remous médiatique pour que cela n’entaché en rien sa réputation. Tu n’as pas à t’en faire pour Paul. Il est fiable contrairement à son aîné. Tu peux te marier à lui sans crainte. Du reste il a de bons avocats pour veiller sur son intégrité. —Quoi ? Non, mais tu t’écoutes parler ? Et toi tu es parfait peut-être ? Ton père ne trimballe peut-être pas des casseroles derrière lui car à lui seul il pourrait remplir la une d’une feuille de choux ! Oh oui le scandale vous effleure vous autres les nantis de ce monde et toi, Alec tu te sens tout puissant parce que quelques soient tes bourdes, des esclandres et erreurs d’aiguillage il aura toujours un conseiller ou deux pour te sortir du pétrin ! —Désolé de ne pas être né dans une famille modeste comme la tienne. Crois-tu que j’ai choisi ? —Oui ! Tu choisis toujours la facilité ! Une vie bien rangée, pas de petite amie encombrante qui soulignerait des défauts parce que tu ne souffres d’aucune contrariété, Monsieur le Génie ! Trop fier pour admettre tes faiblesses ! Je te plains d’être si parfait. » Il était une heure vingt du matin et je n’arrivais pas à dormir. Je pris mon courage à deux mains et le retrouvai dans sa chambre. « Je n’arrive pas à dormir. —Et c’est de ma faute je suppose ! » Je fermais son pc et le posa par terre. « Oui ! C’est entièrement de ta faute, tu devrais le savoir ! D’abord le restaurant et ensuite…ça ! Tu veux que je te dise Alec, tu es vraiment… —Un goujat ? —Exactement ! Pourquoi ris-tu ? Tu es entrain de te payer ma tête ? Pourquoi ris-tu ? Alec !

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—Pardon, je trouve cela si absurde. Tu es là à me faire une scène au sujet de Paul et je n’arrive pas à comprendre ce qui te motive à te tenir près de moi alors que tu me tiens pour seul responsable de tes décisions à venir. N’es-tu donc plus capable de décider par toi-même ? Toute cette situation me contrarie plus qu’elle ne contrarie toi, alors maintenant va te coucher. » Assise sur le plan de travail je mangeai un yaourt avec mon doigt en lisant les actualités internationales sur le Daily Mirror. Dans peu de temps j’allais être citoyenne britannique et il me fallait être capable de discuter de tout sans paraître minimaliste dans mes explications. Mon coloc apparut déjà habillé pour ne pas dire prêt à partir. « Tu veux qu’on essaye de se voir ce midi. J’ai quelques disponibilités dans la semaine et…on pourrait manger un morceau toi et moi. —Tu aurais donc à te faire pardonner un crime, soulignai-je après refermé le journal du Daily Mirror, tu te donne beaucoup de mal pour essayer de coller les morceaux entre nous. Ah, ah ! Mais cela ne sera pas suffisant, je le crains. —Je suis pourtant de bonne foi. —Et si sûr de toi ! —Pas toujours je dois l’avouer. Il m’arrive de ne pas parvenir à me faire confiance. Ce midi, je suis disponible. —Et bien je suis contente pour toi ! Ce soir et pour le restant de la semaine ça sera : non ! » Mais vers onze heures je l’appelais et en moins de vingt minutes il fut en bas de ma tour —à croire qu’il avait campé dans notre quartier pour ne pas manquer ni mon appel, ni l’heure du rendez-vous— et quand je le vis arriver vers moi je me sentie étrange comme si je venais de trahir Paul. Or il n’en était rien puisque vivant déjà sous le toit que celui de Alec. Il ne chercha ni à se montrer amical, ni complaisant ; une fois de plus il restait lui-même en toute circonstance. On commanda un menu pour deux et du bout de nos

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baguettes nous mangions sous une pluie glaciale, à l’abri d’un auvent. « Il y a-t-il quelque chose que tu ignores de Tokyo ou Japon ? Tu es plus japonais que moi, on pourrait le penser. Ceci dit ton bonheur ne sera total que si tu épouses une jolie fille d’ici ! Ah, ah ! Ne me dis pas que tu n’y a jamais songé, je ne te croirais pas ! —Non contrairement à toi je n’y ai jamais songé. » Je partis dans un éclat de rire et la main devant la bouche, je ricanais. « C’est marrant tout de même. —Quoi donc ? La cuisson de ces yaki-udon. C’est un sacrilège. Ces nouilles doivent être imbibées du jus de cuisson des fruits de mer, des champignons et algues. On ne remarque guère le goût de la bonite et de la shitake. —Fin connaisseur. Je pourrais te faire des plus savoureux si tu acceptes de manger ce que je prépare. —J’ai gouté à toute ta cuisine mais toujours par petite touche. —Et pourquoi donc ? Tu sais que je serai très flattée si tu finissais mes plats. C’est ma grand-mère qui m’a initié à la cuisine Edo et je transmettrais cet héritage culinaire à mes enfants et petits-enfants s’il me sera donné de vivre assez longtemps pour les en initier. —C’est la première fois que j’entends cela. —Quoi donc ? —Tu veux des enfants, c’est honorable mais après vos journées de travail bien remplies je doute que tu aies assez de temps pour te consacrer à la cuisine et ce n’est pas Paul qui te prêtera main forte pour les travaux domestiques même s’il s’avérera être un bon père de famille. Autant faire appel à un traiteur japonais, cela te simplifiera la tâche ! —Mais cela me contrarierait énormément ! —Alors renonce à tes études de médecine pour intégrer une école de conduite, tu t’y épanouiras davantage. » Je me perdis dans mes pensées. Une école de cuisine ? Une fois de plus il se payait ma tronche. Les lèvres serrées, il ne souriait pas l’expression faciale

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figée et un rien désinvolte. De nouveau j’éclatai de rire, ce qui eut pour effet de le faire sursauter. « Alors dis-moi pourquoi tu m’as invité si ce n’est pas pour m’entendre parler de plats ! Et puis c’est toi qui as lancé le sujet. Moi j’allais dire que ce que je trouvais marrant c’est le fait que tu sois si amoureux du Japon mais qu’à côté de cela tu es…complètement… égoïste. —Merci pour ce compliment qui me va droit au cœur. —Quoi ? Ne me fais pas croire que tu ne sais pas que tu es égoïste, cupide et que tu tires toujours la couverture à toi !Tu voudrais te montrer affable que tu n’y arriverais pas parce que tout cela est instruit dans tes gênes, dans ta nature profonde, poursuivis-je en souriant, mon épaule contre la sienne. Vas-y ! Essayes de me faire un compliment ! Dis-moi pour une fois quelque chose de gentil, quelque chose qui sort de l’ordinaire…vas-y essayes. —C’est vraiment stupide. —Non, c’est un exercice comme un autre. Dis-moi une phrase, un mot, un épithète qui me fasse penser que tu m’apprécie finalement au-delà des apparences. —D’accord… (Il se concentra un petit moment) Si je dois te décrire pour dresser un portrait élogieux de ta personne je dirais que tu es…orgueilleuse. —Ah, ah ! L’orgueil n’est pas une qualité ! —Tout dépend du rapport à l’autre. Comme toute qualité il se doit ^d’être dosé pour éviter de tomber dans les pires excès et…pour moi tu restes une personne orgueilleuse. » Il parla si vite que j’en fus surprise ; il se hâtait de répondre comme fatigué par impromptu interrogatoire. Il eut le regard fuyant et sa respiration s’accéléra. Ce matin j’eus d’en l’idée de le conduire dans un temple bouddhiste zen ; il se devait de recouvrer une paix intérieure. Kyoko ma mère disait que nous avions parmi nos aïeux des samouraïs ce qui expliquerait son intérêt pour certains rites ancestraux. Chaque année elle se rendait à Kamakura

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pour son pèlerinage et m’y avait emmenée un bon nombre de fois. « Pourquoi me parles-tu de cela ? Penses-tu que le Grand Bouddha puisse sauver mon âme en me dictant ma façon de penser ? Je suis résolument convaincu qu’aucun déité ne pourra rien pour moi, ni ceux du bouddhisme ni celui la chrétienté. Il te faudra alors faire sans. —Tu es vraiment présomptueux ! —Et toi tu es agressive, provocante, belliqueuse. Dois-je te donner d’autres synonymes pour illustrer parfaitement ce que tu es en ce moment ? Si je ne te connaissais pas je dirais que tu cherches à attirer l’attention vers un sujet qui te tient à cœur. » Bouché-bée je le fixais perdue dans mes pensées. Et plus je pensais à Paul et plus j’avais peur de mes choix. En face de nous des Japonais mangeaient, la tête baissée au-dessus de leur bol fumant sur ce comptoir de Yatai. Aucun des autres clients ne semblait nous avoir remarqués. Nous étions si….communs. « Je ne cherche pas à te sauver de toi-même. Aucune prétention de ce côté-là seulement je déplore que tu sois si peu…laisse tomber. » A l’aide de mes baguettes je fouillais dans son plat de nouilles à la recherche de fruits de mer quand il resta un moment pétrifié. Il savait tout autant que moi que cela ne se faisait pas ici et pourtant je violais cette règle de bienséance. « Es-tu retournée au Mont Fuji depuis ? » il posa ses baguettes sur la nappe de bambou et fixa le cuisinier ; il brûlait d’envie de tout plaquer et de s’enfuir pour retrouver son univers si lisse et parfait. « Où veux-tu en venir ? Tu sais je t’apprécie Kay bien que parfois je te trouve complètement frappée, tu berces dans le mélodrame et cela n’est pas pour te servir. Il va être l’heure pour toi de rentrer. Refugiée sous ton parapluie tu ne prendras aucune goutte sur ton beau tailleur bleu-roy ! Je te laisse…on se revoit ce soir ? »

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C’est plus difficile que je ne l’eus cru. Miyuki et les filles ont fait un karaoké et Paul a décidé de nous accompagner. Les filles veulent absolument chanter et l’on doit se mettre d’accord sur la chanson à interpréter. Les filles Akiko Emori, Kyoko Megumi et Fubuky Ji sont d’excellentes amies que je connais depuis l’université. Elles sont toutes très chouettes et on passe toujours d’excellents moments ensemble. La main dans celle de Paul, je les écoutais débattre sur les tubes à interpréter. Cet endroit rempli de jeunes en bande adeptes du Big Echo (La chaîne de karaoké de Tokyo) venus pour chanter, boire et manger ; quelques occidentaux au milieu d’une clientèle majoritairement nippone mais tous sapés en Gucci et Armani. « Je suis vraiment contente que tu sois là mon amour ! Quand je t’ai parlé de ce karaoké je n’étais pas certaine que tu viendras et tu es là ! Tu vas voir cet endroit est dément ! —Il en donne l’apparence. Sommes-nous au milieu du genre de troisième type ? Là derrière nous… » Je me retournais pour voir des jeunes adeptes du Cosplay et heureux dans leurs costumes de personnages mangas. « Si je n’étais pas à Tokyo je pourrais vouloir avoir envie de partir en courant mais je suis à Tokyo en compagnie de la femme que j’aime. —Wouah ! Tu parles de moi là ? (Je déposai un rapide baiser sur ses lèvres) Je n’aurais pas apprécié de ne pas te voir, tu sais ; tu es si occupé en ce moment. Le boulot, tes cartons à faire et les papiers administratifs. J’ai du mal à croire que bientôt nous partons pour Londres, c’est…Ah, ah ! Très romantique ! » Il fronça les sourcils, piqua dans le plat de sushis disposé devant lui pour faire une remarque : « Ce qui ne manquera pas une fois à Londres c’est bien tous ses plats à base de poissons crus. Il me faudra réhabituer mon palais à autre chose de plus savoureux, disons. Possible que les premiers jours soient difficiles voir impossibles sur un plan gastrique.

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—Plus pour moi que pour toi ! Je n’ai jamais été fan de la bouffe britannique. Tout juste si on lui trouve un intérêt quelconque. » J’enfonçai un sushi dans ma bouche pour le narguer et lui de me dévisager, amusé par mon air provocateur. Les filles partirent chanter sur du Madonna et après deux verres, je ne fus plus en état de raisonner correctement. « Toute cette ville va me manquer ! Je ne pensais pas avoir à le dire mais Tokyo c’est une part de moi qui restera ici. —Une part de toi ? Comment ça ? N’es-tu pas heureuse de partir ? Je pensais que tu t’étais faite à l’idée de quitter le Japon. —Oui c’est le cas mais…je suis un tantinet angoissée, ce qui est compréhensible étant donné ma situation. —Ta situation ? Que dois-je interpréter Kay ? —Et bien la médecine et tout le reste ! » Avec intensité il me fixa sans sourciller ; il n’appréciait pas mes états d’âme et si ma mère s’était trouvée là, elle se serait tirée les cheveux en me traitant de bonne à rien ! Peut-être m’aurait-elle giflée, ou tirée par les cheveux pour me faire comprendre mon erreur. Kyoko aurait honte de moi, honte de ma lâcheté ; de mes angoisses non fondées. « Dis-moi ce que je dois savoir Kay, nous allons bientôt partir pour Londres et j’aurais l’étrange impression que tu me caches quelque chose et je dois avouer que cela est assez flippant. » Je retournais dans le nord de Tokyo. Mon coloc devait sortir à un vernissage à la Nezy Art Museum si j’ai bien compris ; il n’avait rien ajouté d’autre. Pour ma part la soirée ne s’était pas déroulée tout à fait comme je l’avais prévue. En ouvrant la porte la porte je tombais nez-à-nez sur mon coloc un manteau de cachemire sur le dos et une écharpe de soie autour du cou. Il m’interrogea du regard. « Tu ne devais pas être sortie ? —Et toi donc ? Répondis-je froidement.

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—Et Alec, c’est toi qui lis Dostoïevski ? » Et je vis sortir de sa chambre une radieuse brunette au regard franc. « Tu ne m’avais pas dit qu’on serait trois, ironisa cette dernière dans sa petite robe noire soulignant sa svelte silhouette. Il avait baisé avec elle sans nul doute. « Keira, je te présente ma colocataire Kay TakiyanaGraham, interprète à la Tanaka. Kay part en fin de semaine prochaine pour Londres, rejoindre sa mèrepatrie. » Elle me dévisagea, visiblement des plus agacée. Le genre de femme qui passe devant vous dans la rue sans vous remarquer. Son aura est tel qu’on ne peut l’approcher, ni même la toucher ; une sorte de déesse vivante ayant conscience de son immortalité, ce qui la rend acariâtre et hautaine. Aucun miroir ne suffirait à lui rendre son éclat et elle s’admire à travers le regard d’autrui. » —D’accord ! Il faut y aller Alec, on ne peut se permettre d’être en retard ! » Déclara cette dernière sans plus me prêter attention, récupérant ses effets personnels posés sur la console, tout ce que détestait Alec. Oui il avait baisé ensemble. Cela ne faisait pas l’ombre d’un doute. « Où est mon sac à main chéri ? Le moment est venu pour nous de ne pas faire attendre le ministre de la culture nippone. Es-tu prêt ? On prend un taxi ou la limousine passe nous prendre ? Oh, non Alec pas cette horrible écharpe ! Tous mes amis de Hectortie’s seront là sans parler de ceux de la National Gallery ! Et je n’ai pas traversé toute cette partie du globe en 24heures pour te voir habiller comme l’un des ces royalistes convaincus de s’abroger le pouvoir ! Vas-y comme tu es, de toute façon je n’aurais pas à te présenter. On y va ? » Un parfum entêtant…Tous deux avaient pris une flûte de champagne. Du don pérignon et des petites douceurs d’une épicerie française Ladurée. Je me rendis dans le lieu du crime. Oui, il s’était envoyé en l’air !

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J’allais me mettre au lit dans mon pyjama rose Hello Kitty quand mon téléphone sonna. Ma Mi-mi après m’avoir déposé en bas de l’immeuble fila poursuivre sa soirée avec les filles. Alors je pensais à Paul. C’était mon coloc J’ai laissé vibrer mon portable. La tête sous l’oreiller je laissais vibrer. De nouveau il essaya. Encore et encore, à tel point que j’ai du fermer mon appareil. Pourquoi m’appelait-il ? Il rentra vers 0232 AM et me surprit dans la cuisine à jouer à un jeu sur ma tablette informatique une tasse de thé fumant à disposition. « Comment s’est passé ta soirée ? —Pourquoi veux-tu savoir ? Cela te réjouirait beaucoup que je dise que cela fut une soirée merdique, ainsi tu te dirais qu’au moins l’un de nous aurait des choses à raconter ! Je suis sur un truc dément et j’ai atteint un bon niveau, tu veux voir ? —J’ai essayé de te joindre tout à l’heure. —Oui et pourquoi d’ailleurs ? J’étais susceptible de dormir. —Je voulais savoir comment tu allais. Tu devais passer le week end chez ton Prince charmant et… —…cela contrarie tes plans, j’imagine. Mon Paul a réservé des places pour se rendre à Okinawa mais il a oublié que ce week-end je descends avec les filles à Kyoto pour le Jidai Matsuri. C’est le 22 et il aurait du le savoir ! Cela m’a contrarié parce que j’en parle depuis toujours. Les filles et moi on y va tous les ans ! —Et tu ne comptes plus rien lui passer ? Tu es tendue en ce moment mais ce n’est pas une raison pour tout gâcher. —Ne me fais pas le couplet du bon ami qui se soucie des intérêts de la partie adverse ; cette solidarité toute masculine me dépasse. Je suis entrain de jouer à un jeu depuis maintenant une demi-heure en sirotant une bonne tisane et…bon ! (je fermai ma tablette informatique) D’accord je suis morte de tract et la seule personne ici qui pourrait avoir un point de vue objectif est au abonné absent. —Et tu ne crois pas qu’il pourrait être aussi nerveux que toi ? Tu n’as pas le monopole de l’incertitude ?

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—De…de quoi ? » Je croisais les bras sur ma poitrine, mon kimono fleuri trainant au sol. « Tout ce qu’il veut c’est de t’avoir tout à lui. Juste toi et lui, mon coloc inspira profondément, c’est des plus légitimes et tu ne dois pas en avoir peur. Du moins…tu pourrais ne pas trop le lui exprimer. Si tu l’aimes, tu pourrais accepter son invitation à Okinawa et laisser tomber pour une fois le Jidai Matsuri et le Kurama matsuri. Les sanctuaires Heian et Yuki peuvent attendre. —Et c’est toi qui dis ça ? Combien de pèlerinage astu fait depuis que tu es ici ? Aucun, bien vrai ! C’était bien joli de répandre les cendres de ta mère sur le Mont Fuji mais cela ne te dispense pas de montrer appréciable et non pas seulement avec les Escort-girls que tu ramènes ici ! » Grand silence entre nous. J’ai été trop loin. Mon colo déteint sur moi et les bras toujours croisés sur ma poitrine, je laissais son regard vert d’eau me sonder. « Oui, tu as très certainement raison Kay car en plus d’être arrogant et cynique, je suis perfide et corrompu. Bonne nuit. » On se rendit à Kyoto, les filles et moi, peu de temps après que je me sois mise à roupiller d’un sommeil de juste. Excitées comme nous étions, nous primes le Shinkansen de 10H15 pour arriver peu de temps après sous un froid glacial. Pour un peu on se serait cru en plein hiver. La parade se déroula sous nos yeux et là dans la foule je crus voir mon colocataire. Partout où je passais il me semblait le voir : dans la foule, à travers une vitre, dans le métro. Partout où je me rendais il s’y trouvait. Parfois il me semblait halluciner. Jusqu’à son odeur ! Il finissait par m’obnubiler complètement. « Ecoutes Kay, ti tu n’étais pas ma meilleure amie je pourrais penser que tu as un pète-au casque, me ditelle dans la cabine de Shinkansen nous ramenant à Tokyo le dimanche matin. Tu sais que tu ne peux lui prêter la moindre attention ; il est froid, peu cordial et te prend pour une de ces…névrosées un peu hautes en

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couleur ! Mais toi tu n’es pas tout cela et Paul l’a bien compris ! —Oui Paul est… —L’homme de tes rêves ! Le Prince Charmant dont tout le monde rêve ! Il est attentionné, passionné et il a ton chien ! Qui à Tokyo aurait accepté de prendre ton horrible chien en pension ? Et puis tu avas retourner à Londres ! Londres, ma chérie ! Finie la cohabitation avec un tordu, apathique et incapable de te prendre comme tu es ! A toi les beaux quartiers huppés de la capitale : St james, Holand Park et j’en passe ! Ce type est plein aux as, tu le sais pour avoir consulté son compte bancaire dans son appartement et après une brève recherche sur le Web. Que veux-tu de plus ? » Je me mordis la langue en étudiant la campagne. Les autres avaient filés au bar. Depuis que nous avions quitté Kyoto, Akiko et Miyuki n’arrêtaient pas de se prendre la tête pour des broutilles ; incapable de donner raison à l’une ni à l’autre. Il y a un homme entre elles ; un type, ami de longue date de Kyoko qui apparemment avait jeté son dévolu sur Myuki, ma sage Miuyki. Or Akiko pouvait avoir tous les hommes à ses pieds ; une beauté insolente et férue de mode, capable de filer à Milan, Paris, Londres ou New York seulement pour acheter une paire de Louboutin. Elle était un peu tarée dans son genre. « Tu vas épouser un gentleman ! Un vrai de vrai et toi tu fais la fine bouche. Ta mère ne le comprendrait pas et ta grand-mère Akiko non plus ! Tu n’as pas idée de la chance que tu as, alors si j’étais toi j’irai au plus vite rejoindre Paul et lui dire à quel point tu tiens à lui et que le reste n’a que peu d’importance. —Je sais tout ça Mi-mi mais… —Mais rien ! Sors toi les doigts du cul Kay et sauves-toi aussi loin que tu peux mais ne restes pas ici à Tokyo car sorti de cette ville, il n’y a rien pour toi ! —Tu exagères un peu. Le Japon c’est…toute ma vie ! Et tu le sais plus que n’importe qui. Oui j’aime Paul, je l’aime de tout mon cœur mais je crains qu’il me coupe à jamais de ma culture parce qu’il est si différent de

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moi. A aucun moment je me suis dis, ça y est voilà quelqu’un qui me comprend et tu veux savoir pourquoi ? —C’est faux, il te comprend plus que tu ne le crois ! —Oui mais… Il s’est bien caché de me dire la situation de son frère et…on parle de confiance là ! Il n’a pas jugé utile de m’en parler et c’est ça qui fait mal, tu vois ? —Oui et après ? Il s’est planté et c’est excusé ; tu ne peux pas toujours lui en vouloir ! Et toi, as-tu été sincère à cent pour cent avec lui ? Lui as-tu dit que tu avais baisé son copain par exemple ? » Je pris un air choqué, presque indigné et puis mon téléphone se mit à vibrer. A force d’en parler, il finissait par se manifester. Il disait que je lui manquais et qu’il voulait m’inviter chez lui. Miuyki poussa un cri de joie, les mains sur le visage. « C’est incroyable, tu lui poses clairement un lapin et lui te relance par cette invitation ! Tu vois, encore la preuve qu’il tient à toi. Ne le laisse pas filer entre tes doigts et saisis cette opportunité à plein bras ! » Le taxi me déposa au pied de l’immeuble la boule au ventre je composais le numéro du digicode pour ensuite pénétrer dans notre sanctuaire ; j’avais fini par m’habituer à cet endroit et le fait de le quitter pour autre chose me terrorisait à dire vrai. Plus j’approchai de l’appartement et plus je remarquais l’odeur de Keira, la petite amie du moment de mon coloc. Tous deux devaient avoir refaits le monde en mon absence ; ces deux tireraient des observations sur ma personne. Il y avait tant à critiquer qu’ils s’en donneraient à cœur joie et elle glousserait en apprenant que je portais des pyjamas et des sousvêtements de petite-fille. « Comment s’est passé ton week-end ? » Je ne répondis rien pour me ruer vers le frigo. Il était vide. Mon coloc avait tout jeté. « Tu as jeté toute ma bouffe ? —Je viens de te demander comment s’est passé ton bref passage à Kyoto et tout ce qui te préoccupe toi

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c’est de savoir si tu auras ton bol de nouilles prêtes à être réchauffé pour ton diner ! Tu es déconcertante. —Toi tu as les moyens de diner à l’extérieur avec toutes tes riches amies de Londres seulement de passage à tokyo pour des vernissages auprès de Ministre de la culture, mais pas moi ! Je dois encore me préparer à manger et diner seule à cette table ! —Et qu’as-tu fait de ton fiancé ? —Et toi la tienne ? Cette Keira, tu n’étais pas obligée de la ramener ici ! —Et en quoi cela te dérange ? Dans moins d’une semaine tu seras dans ton avion en route pour Londres. Par conséquent je n’ai plus à me soucier de froisser ton orgueil et ta sensibilité. Alors Kyoto, tu me racontes sans t’emballer ? » Je ne trouvais qu’un pot de soja en bocal et des litchis dans un sachet. Pas de quoi diner convenablement. Assise à la table haute, je m’occupais avec mes litchis, perdue dans mes réflexions ; elle avait du passer à l’improviste et lui de lui proposer mes restes de plat. Ils avaient diné sur la table en verre du séjour et cela m’embêtait qu’elle ait pu se régaler de mes plats. « J’ignorais à quelle heure tu rentrerais et si j’avais su que tu n’aurais pas mangé, je t’aurai laissé quelque chose à grignoter. Je suis désolé…Kay. Alors ? —Alors quoi ? Je n’ai pas très envie de parler ce soir. —Et bien, je…je retourne travailler…sur mon sofa. Et si tu as besoin d’un room service, tu n’auras qu’à hurler. » Il pleuvait comme vache qui pisse et derrière la baie vitrée je regardais Tokyo embrumée. Cinq appels en absence de Paul. J’allais le perdre, je le savais. Pourtant je brûlais d’envie de le revoir, de me laisser serrer par ses bras et plus encore selon mes dispositions. J’avais envie d’un thé. Nerveusement je tirais sur la manche de mon long pull chaussette quand mon colocataire me rejoignit, la robe de chambre sur sa chemise. Il venait pour son verre de lait de soja.

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« Tu veux que je commande quelque chose ? Ou bien on descend et l’on se trouve un endroit où grignoter. Es-tu partante ? —Non pas vraiment. Enfin, si…j’enfile quelque un trehch et je descends. » Dans le fast-food, nous attendions notre tour. Une sorte de snack où l’on mange coude à coude, lorgnant dans l’assiette du voisin. Des serveuses en tenue de soubrettes venaient prendre votre commande afin de soulager la foule de clients. Ici il était nécessaire de parler japonais. Trois mots suffisaient pourtant : le numéro du menu, la taille de son appétit (small, médium ou max) et si ou non nous voulions nous assoir. En fonction du nombre de places restantes, on vous attribuait une place. Ce soir-là nous eûmes la place n°45 et 46 et l’un à côté de l’autre, nous regardions passer les noctambules du dimanche. On restait un moment sans rien échanger jusqu’à ce que sa cuisse touche la mienne. « Est-ce que tu crois que dans une autre vie on ait pu être ami ? —Quoi ce n’est pas ce que l’on ait Kay ? De nouveaux amis ? Tu penses que nous devrions encore nous en mettre pleine la tronche pour prouver l’un à l’autre que l’on peut enfin se faire confiance ? Ceci dit on pourrait tout recommencer à zéro. —Comment ça ? —Et bien on pourrait d’un coup de baguette magique revenir en arrière au moment précis où je t’ouvrirais la porte de mon appartement. Toi tu serais là à ma porte, dans ta veste tweed à écusson et sac en bandoulière d’adultes attardée et… —Attardée ? Quel portrait élogieux fais-tu de moi ? Attardée ? —…et pantalon de cuir et santiags. Une vraie citoyenne de Sa Majesté Elisabeth ! God save the Queen ! Et là, je t’ouvrirais la porte. On se fixerait avec intensité et je te demanderai ce que tu cherches à Tokyo. Qu’est-ce que tu cherches à Tokyo ? —Une piaule pour ne pas finir dans la rue.

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—Et je répondrais : Sais-tu combien il y a de personnes dans ton genre ? Elles recherchent toute la même chose mais peu arrivent à destination non pas qu’elles aient empruntées le mauvais chemin mais bien parce qu’il ne s’est pas trouvé de tuteur sur leur route pour les guider dans leur voie, murmura mon coloc. Que penses-tu de cela ? —Je t’aurai pris pour un illuminé et je n’aurais pas eu tort. —Ensuite je t’aurai invité à rentrer et je t’aurai proposé un thé. Ce scénario aurait pu convenir à une occidentale élevée dans les hautes sphères de notre royaume mais pas à une Takiyana-Graham. Je sais que tu m’aurais éconduit. —Evidemment ! J’aurai pensé que tu voulais me tirer en contrepartie d’une chambre. Cela arrive plus que tu ne le crois et je remercie la providence de m’avoir tenu éloignée de ces malfrats. —Alors je t’aurai demandé ce que tu es venue chercher à Tokyo ? —Et toi ? Que fais-tu à Tokyo ? Je peux te retourner la question. —Enfin une question digne d’intérêt ! Avant de te rencontrer je dirais que j’étais ici pour le travail et maintenant que je te connais, je dirais que…que tu es devenu ma raison de vivre. » Merde ! Merde alors ! Il ne pouvait être sérieux…pas à une semaine de mon départ ! Il plaisantait sans le moindre doute et pour aller dans son sens j’éclatai d’un bon rire franc. En plus d’être arrogant, moche et vicieux, il était stupide ! Et je me tus en le voyant sortir un petit paquet qu’il glissa vers moi. « Je comptais te l’offrir au jour de ton départ mais comme tu reviens de Kyoto, j’ai pensé que maintenant serait judicieux. Qu’attends-tu pour l’ouvrir ? » Le papier était si beau que je ne pouvais me résoudre à le déplier et pourtant je le fis pour découvrir ce que j’étais venue chercher à Tokyo : la vérité. Je levai les yeux vers lui, des plus incrédules et l’œil brillant. Il s’était souvenu de ma passion pour les statues de bouddha, non pas celles que l’on trouvait

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dans le commerce pour les touristes mais bien pour les amateurs d’art, à savoir des statuettes de jade rose et jaune. Je ne saurais comment le remercier pour cette attention, lui qui était si peu prévenant. Réflexion faite je passais mes bras autour de son cou et appliqua mes lèvres contre ses joues creuses. Il sembla indifférent à ma démonstration de joie bien qu’un timide sourire pointa sur ses lèvres. « Je suis flattée pour ce cadeau. Tu as du dépenser des millions pour un tel trésor ? —Au moins. J’ai des contacts à la National Gallery comme tu le sais et il ne m’est pas difficile de me procurer de tels objets. J’ai pensé que tu aurais besoin d’un bouddha pour veiller sur ton karma une fois loin des temples de cette île. —Et tu crois vraiment qu’on puisse être ami ? —Pourquoi tu émets des objections ? Quelle définition fais-tu de l’ami en dehors de sa loyauté ? —C’est assurément quelqu’un sur qui je puisse compter. Quelqu’un sui sera toujours présent dans les bons comme les mauvais moments. Rien de plus. Ah, si ! Sa personnalité devra compatir à la mienne car il me serait impossible de songer à fraterniser avec un homme aussi différent de moi. —Un homme ? Combien d’amis de la gente masculine tiens-tu donc en haute estime ? Aucun, je suppose. Aucun n’aurait trouvé grâce à tes yeux, Kay. —C’est faux ! J’ai des amis- hommes en Angleterre et ici ! Tu n’as donc pas le monopole de mes contrariétés. Et pourquoi dis-tu que tu es ma raison de vivre ? Qu’est-ce qui te fais penser que je représente quelque chose pour toi ? Tu me connais à peine. —Ce n’était pas à prendre au premier degré. Je ne suis pas romantique à ce point-là en sachant exactement ce que tu penses des sentimentaux. Je disais cela pour te faire réagir et tu es tombée en plein dedans. Ta naïveté est des plus navrantes. » Je lui laissais des éclairs de rage. Jamais encore on ne me l’avait fait. Il pleuvait toujours sur Tokyo, le déluge. Les piétons passaient sous leur parapluie et on

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eut dit des champignons filant sur une ondée sans jamais se toucher ou pis, se percuter. « Comment Tra fait-elle pour te supporter ? Je ne me fais pas de souci pour les autres prétentieuses que tu m’as fait connaître mais tu devrais songer à modifier ton comportement si tu espères un jour te mettre en ménage. —Merci de t’en inquiéter mais la femme qui fera partie de mon quotidien devra me prendre comme je suis. N’est-ce pas ce que tu t’es dis au sujet de Paul ? —Non Paul est unique. Je n’ai pas eu à me poser cette question. » Cette sentence allait lui clouer le bec pour longtemps. Comme je finis par ma salade, il plongea ses baguettes dans mon bol pour en saisir des végétaux noirs, longs et visqueux. Rien ne l’écœurait et surtout pas mes plats sortis d’un livre d’anticipation de la veine de Lovecraft. Il prit un air discourtois comme si tout cela faisait partie d’un ordre établi depuis l’époque des samouraïs. Il avait ce regard que personne froid, ce regard de reptile ; ce serpent aux yeux verts et tirés en amande cherchait à m’hypnotiser. Or j’étais en toute vraisemblance attirée par ce reptile à la langue aiguisée et fourchue. Je me retrouvais aculée avec lui à ne plus savoir que faire. Le lendemain au boulot, j’étudiais Paul recevant l’accolade des autres de l’office. A Tokyo on ne se félicitait guère en public, les contacts physiques ne se faisaient pas mais ce jour-là je vis bien des mains se poser sur les larges épaules de mon amant. Lui irradiait et moi dans son sillage n’avait que le rôle d’épouse exotique, bien sage et toute dévouée à son mari.

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CHAPITRE 5 La Tanaka embauchait une nouvelle interprète que je devais former avant mon départ. J’ose dire qu’elle parlait anglais aussi bien que moi je parle le chinois et d’une stupidité affligeante, cette dernière originaire de Nagasaki toujours à l’affût d’un stagiaire susceptible d’être son époux me fit comprendre que toutes convoitaient la même chose : le mariage. Or cela me contrariait. Paul avait-il perçu cela de ma part ? Lui avais-je envoyé des signaux : cherche Anglais pour mariage ou bien : Asiatique célibataire disposée à s’expatrier loin de ce marasme relationnel. Je ne saurais dire. Dans moins de six jours, je partirais. Les billets d’avion retenus, les valises préparées et les cartons scellés je savais Paul pressé de partir. Il faisait souvent allusion à Londres et à l’existence qu’il mènerait là-bas. « Nathan veut qu’on dine ensemble ce soir. Oh ! Quelque chose de très simple entre potes, inutile de te saper comme tu le ferais pour une intronisation à Buckingham, comptes-toi d’être comme tu es habituellement. —Et comment suis-je habituellement ? Je ne sais rien de ce que je suis à tes yeux. —Enfin Kay, tu es…Kay et cela suffit à t’apprécier telle que tu es. Disons que tu es une authentique originale un brin fêlé et c’est exactement ce qui me plait chez toi. Chaque jour je te découvre davantage et je veux te faire savoir que tu comptes beaucoup pour moi et pas seulement parce que tu es désirable, bosseuse et talentueuse mais aussi parce que je n’ai pas peur d’être moi-même avec toi. Si je venais à faire semblant tu me congédierais et alors il me faudrait trouver une Kay ailleurs dans ce monde. » Derrière mon écran je me sentis ridicule après avoir douté de la sincérité de son amour. Ridicule et à la fois comblée. Cela me donna des ailes tout au long de la journée.

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« Tu n’es pas sérieuse quand tu dis vouloir te joindre à eux ? Ricana mon coloc en me voyant sortir de la douche, la serviette autour de la poitrine. —J’attends des encouragements de ta part et pas des réprimandes. J’ai eu un rapport consenti avec Nathan avant que Paul ne jette son dévolu sur ma personne. Je me dois d’accepter cette invitation car les amis de Paul seront mes amis ! —Un baratin comme le tien me rassure sur le fait que je sois à ce jour célibataire. Es-tu dans l’obligation d’accepter tous ses amis quand tu me disais si justement devoir choisir toi-même tes relations amicales ? Je constate alors combien tu es versatile et combien tu manques de bon sens. —Tu n’as jamais manqué d’être sincère avec moi pourtant si je rencontre Nathan ce soir c’est bien parce que je n’ai rien à me reprocher justement ! Tu n’es pas de cet avis ? —Et tu aurais des choses à te reprocher ? —Je viens de te dire que NON ! C’est quoi ton problème ? —Tu le sais Kay. Inutile que je m’exprime à ce sujet. —Tu pourrais. Cela changera un peu de tes préceptes à la con ! Maintenant laisses-moi je vais aller enfiler mon kimono ! » Oui enfin, à vrai dire, il s’agissait seulement d’un haut ! Une sorte de chemise kimono avec une ceinture obi trouvé dans une boutique hors de prix sur laquelle je passais un pantalon noir, slim et des bottines richelieu. Mon coloc s’activait en cuisine, il réchauffait l’un de mes plats avec lequel il allait y joindre des nouilles transparentes. Crime de lèse-majesté ! Ce plat suffisait à lui-même. « Je croyais que tu sortais diner avec Keira ce soir ! N’est-ce pas ce que tu m’as dit hier : je finis tard et je dine avec Keira ! Toi aussi tu t’avère aussi versatile que moi. Non seulement tu finis de bonne heure mais en plus tu changes ton fusil d’épaule. —Et bien tu n’es pas la seule à disposer des changements de dernière minute. Quelle heure as-tu donné à tes amants ? Je suis curieux de savoir

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comment tu vas te comporter avec eux ce soir. Je me demande quelle suite aurait donné ton idylle si tu ne m’avais pas rencontrée ? —Comment ça ? » Les bras croisés sur la poitrine je le déviais du regard. On se fixait comme des chiens de faïence et ce dernier finir par me défigurer, s’arrêtant sur mes lèvres peintes du rouge à lèvres carmin de chez Chanel offert par ma mère dans ses moments du remake Pretty Woman mettant en scène Julia Roberts. « Tu le sais autant que moi. On a fini par se trouver et mon objectif est bien celui d’éclairer ta lanterne. —Vraiment ? Je n’ai jamais fait allusion à ce que tu pourrais m’apporter si ce n’est de la contrariété à toute épreuve. Et puis je ne t’aime pas assez pour accepter que tu empiètes sur mon territoire. Nous ne sommes que deux colocataires, rien de plus. —Je ne t’en demande pas tant. » Il retourna à son four, les baguettes à la main et se mit à la table avec le flegme habituel dont il en était emprunt. Je m’assis en face de lui. Il me fixait, si fier dans sa chemise de soie noire. C’était un démon ! Mon coloc n’avait rien d’humain et pour m’en convaincre il me suffisait de plonger mes yeux dans les siens verts d’eau prêts à m’hypnotiser pour mieux abuser de ma faiblesse. « Admettons que je sois ton ami…qu’est-ce qui… qu’est-ce qui changera entre nous ? —Et que veux-tu voir changer ? Tu sais qui je suis et à quelle famille j’appartiens. Alors si tu étais…mon amie, tu devras te plier au protocole, assister à des galas de charité et apprendre à faire la révérence sans parler des tabloïds qui feront choux blanc de notre relation. Si toutefois des telles mondanités t’ennuient nous pourrions continuer à nous comporter comme aujourd’hui. Nous partagerions un appartement et nous poursuivrons nos incessantes prises de bec au sujet de Paul et de ses amis, tous aussi charmants les uns des autres au point d’avoir à trouver leur comportement tout juste passable.

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—Tu sembles déjà avoir envidages ce scénario. Paul est mon petit ami et… —C’est un compromis comme un autre. Tu aurais ton indépendance et tu pourrais entamer tes études de médecine, sans souffrir des sollicitations de ton petit ami en date. Je m’y connais un peu en biologie et je t’aiderai autant qu’il me sera possible de le faire. Tu ne me verseras aucun loyer et je pourvoirais à tous tes besoins. —Et que feras-tu de tes recherches à l’Institut ? —A l’ère numérique, ce n’est pas un problème pour moi de travailler à domicile. —Je veux rester à Tokyo. —Et qu’est-ce qui t’en empêche ? Ah ! je vois. Et ton amant si parfait ne l’aurait pas deviné ? Force de constater qu’il est pus égoïste que je ne l’aurai imaginé. La vie de couple se base sur des compromis n’est-ce pas ? Es-tu amoureuse au point de tout sacrifier pour lui ? En vaut-il vraiment la peine ? » Je me perdis dans mes pensées. En fait j’aimais Paul mais je n’étais pas prête à tout lui sacrifier. S’il m’aimait il le comprendrait. Je savais ce que je voulais et surtout ce que je ne voulais pas : voir les cerisiers en fleurs restaient, bien qu’éphémères, restait une motivation en soi et puis j’avais ici ma grand-mère Akiko et sa médecine, Miuyki et sa sagesse des plus exemplaires —mon petit rayon de soleil et cette amitié seule suffisait à me convaincre de rester sur place. Je l’appelais plusieurs fois par jour ; sans elle je n’aurais pas survécu à tant de tsunamis financiers, sentimentaux et relationnels. Paul était parfait ; un peu trop même. Si lisse, si gentil, il n’allait jamais au conflit, préférant s’écraser que d’avoir à me contrarier. Il n’avait pas cette effronterie si propre à Alec. « On en reparle plus tard, je dois y aller. » Trempée comme une soupe je rentrais vers minuit trente pour constater que mon coloc venait de sortir de sa douche et torse-nu il s’empressa d’enfiler son kimono bleu-roy.

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« Alors ta soirée ? Comment était cette réunion d’amants ? Non ! Ne me dis rien. Attends voir… (Il me fixa de ses grands yeux clairs) Tu n’es pas allée saluer ton ex-partenaire d’un soir et son meilleur ami, bien trop lâche pour lui en vouloir d’avoir jeté son dévolu sur la belle qui convoitait. Alors c’est ça, tu ne t’y ais pas rendue ? Tu as été au cinéma ? —On ne peut rien te cacher, dis ! J’étais sur le point d’y aller quand Paul m’a contacté pour me dire qu’il aura du retard ; et quand je lui ai demandé d’estimé son retard de combien, il m’a répondu environ trente minutes. Je ne suis pas programmée pour attendre aussi longtemps, alors je me suis désactivée, c’est aussi simple que cela. —J’ai un entretien au palais Impérial dans deux jours et j’apprécierai que tu viennes avec moi. Le palais comme tu le sais est ouvert deux fois dans l’année au public, le 23 décembre et le 2 janvier. Autant dire que les places sont très chères. C’est pourquoi j’ai pensé à toi. Tenue correcte exigée. Tu penses en être à la hauteur ? » Oh, merde ! Merde ! Merde ! J’allais rencontrer l’Empereur et sa cour ! Alors je n’ai pas fermé l’œil depuis et dans le salon dans mon magnifique kimono noir et rouge avec des motifs floraux jaune, orange et ocre je rayonnais ayant conscience d’être la plus jolie parmi ce parterre de Japonaises en costume traditionnelle. Ma mère comme ma grand-mère, ma tante, mes cousines auraient tout donné pour connaître cet instant privilégié et j’imagine déjà ma mère s’évanouir à l’annonce de cette nouvelle. Elle ne s’en remettra jamais et racontera à qui veut l’entendre que sa fille-chérie, l’unique héritière de son patrimoine génétique avait serré la main à l’Empereur. A mes côtés Alec profitait lui-même de chaque instant et penché à mon oreille me remettait des informations sur l’un ou l’autre des invités réunis dans le jardin derrière le cordon de journalistes. « Tu connais tous ces gens ? Ou bien as-tu potassé dans le seul but de m’impressionner ?

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—Mon père a travaillé à l’ambassade britannique de Tokyo une dizaine d’année et j’ai grandi avec certains d’entre eux. Ce sont pour la plupart, des camarades de bac à sable. Et puis je n’ai pas à t’impressionner, tu es depuis toujours à mes pieds. —N’en sois pas si convaincu… —Alec ? Quelle heureuse surprise ! Déclara un homme au front, impeccable dans son costume à queue de pie. Justement je parlais de toi à ton cher père ; oui nous étions il y a une heure de cela en visioconférence et ce dernier m’a fait savoir que si je te trouvais avant lui, tu étais cordialement invité à te joindre à son mariage. Une Comtesse apparemment. » Il se plaça entre lui et moi et la main sur l’épaule d’Alec l’obligeait à marcher près de lui. « Dis-moi que tu viendras, ton père est exécrable quand tu n’es pas là pour contrecarrer ses projets. Toi seul est capable de le raisonner. Passes donc avec ta fiancée. Comment va-t-elle d’ailleurs ? —Je ne vois pas de quoi tu parles. —Keira est à Tokyo et essayes de la sortir plus souvent. Elle est attachée à notre Ambassade et cela serait anticonstitutionnel de l’ignorer. Tu vois ce que je veux dire ? Ne devait-elle pas être ici aujourd’hui ? Et c’est qui cette poule de luxe que tu nous as dégoté ? C’est insulter Sa Majesté que d’apparaître au bras de sa maîtresse, sans parler du quand dira-t-on. Il devient urgent que tu recouvres la raison. —Je vois que tu n’as pas perdu ton sens de la diplomate, Dillon. C’est plus fort que toi, hein. Alors je vais te faire une confidence : Kay Takiyana-Graham est plus qu’une femme de petite vertu, du genre de celles que vous fréquentez et JAMAIS je ne tolérerai que vous lui manquiez de respect ! Dites à votre commanditaire que nous n’assisterons pas à ses noces. Il y a longtemps que je ne me soucie plus de ses questions relatives à sa virilité. Kay ! (Il me tendit son bras) Nous avons mieux à voir, crois-moi ! » L’Empereur et sa famille mit une heure avant d’arriver. D’un calme olympien se contentait de suivre des yeux la nuée de courtisanes sanglées dans leur obi

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de couleur ; on aurait dit un parterre de jasmin, d’orchidées, de lilas et il y en avait ici pour tous les goûts. Pour l’occasion ma mère aurait eu peine à choisir parmi ses onze magnifiques kimonos. Peutêtre aurait-elle optée pour sa tenue verte qu’elle conservait religieusement quelque part dans un endroit clos à l’abri de la poussière, de la lumière et des regards concupiscents. Et je fus présentée à l’Empereur… Ce fut comme assister au lancement d’une fusée d’un programme spatial américain et la vue embrouillée par tant d’émotion, je répondis à l’Empereur soucieux de savoir quel temps il ferait à Tokyo. De taille moyenne au regard intense, il passait pour un homme calme et certain de ses choix ; pas le genre à craindre son impopularité. Les Japonais le respectaient pour ses valeurs, sa proximité avec son peuple et son intérêt pour la culture ici comme ailleurs. Si on le voyait peu, il laissait presque toujours un souvenir impérissable à qui le rencontrait. « Elle est ravissante Sir Hastings, vous pouvez en être fier ! » Glissa-t-il à mon coloc avant de passer à un autre invité. Des plus fébriles je repris le bras de mon chevalier-servant quand une masse de courtisane vint sur nous, telle la marée montante pour me flatter sur mon kimono, ma coiffure, mon maquillage et le choix des fleurs dans mes cheveux. Dillon revint vers moi accompagné par deux autres Anglais, tirés à quatre-épingles. « Kay TakiyanaGraham, c’est bien ça ? Il se puisse que je vous ais sous-estimée Milady ! Sachez que vous serez la bienvenue à Buckingham Palace si l’occasion se présente. Et pouvons-nous savoir quelle fonction vous occupez en ce moment à Tokyo ? —Je viens de terminer mon contrat à la Tanaka et dans deux jours j’embarque pour Londres avec mon fiancé, lui-même en poste à la Tanaka. —Oh vraiment ? Dillon interrogea Alec du regard et un rictus apparut sur ses lèvres ; un rictus de soulagement. Ainsi vous quitter le Pays du Soleil Levant pour filer le parfait amour avec…quel est le

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nom de l’heureux élu ? Si toutefois vous acceptez de me divulguer cette information. (Comme je lui répondis, mon colocataire se fit plus distant, allant jusqu’à soupirer) Et bien les amis de Son Excellence sont nos amis ! A présent, je vais vous laisser à vos flagorneurs. Navré pour vous, glissa-t-il à l’oreille d’Alec ne pensant pas être entendu par moi. On dirait que vous arrivez trop tard Hastings, la belle aurait déjà fait son choix… » Et dans la limousine qui nous ramenait à nos quartiers, Alec ne pipa mot, enfermé dans un mutisme propre à sa personne. « J’ai adoré cette journée Alec et je voulais t’en remercier. Personne ne me croira quand je leur parlerai de ma rencontre avec l’Empereur. —Et pourquoi ça ? Ce n’est pas non plus un OVNI ou un petit martien atterrit par hasard sur cette île ! L’Empereur n’est pas un Dieu, il est aussi humain que toi et moi, se déplace sur ses deux membres inférieurs et satisfaits ses besoins naturels tout comme un semble mortel. Tu t’imaginais quoi, Kay ? Cette rencontre faisait-elle partie de ta liste de chose à réaliser avant de passer l’arme à gauche ? Dis-moi un peu ce qui figure en première place : épouser un riche Anglais qui te mettrait à l’abri du besoin pour le restant de tes jours et ta mère a du te dire que le divorce rapportait bien, c’est la raison pour laquelle tu acceptes de…ce n’est pas très original. —Pourquoi faut-il sans cesse reparler de cela ? C’est ton problème pas le mien si tu n’arrives pas à te mettre dans l’idée que je puisse aussi bien m’entendre avec un homme si plaisant que Paul. —Il ne s’agit pas de moi mais de toi ! Ces derniers temps tu le négliges, refuses de le revoir et tu acquiesces à tous mes plans dont celui de t’entretenir. N’ai-je pas raison ? Je t’ai proposé de t’entretenir Kay et tu es allée t’enfermée dans un cinéma pour réfléchir à ma proposition que tu envisages comme étant la meilleure des propositions. Vrai ou faux ? —Je ne te connais pas assez Alec et le peu que je connaisse de toi ne me donne pas l’envie d’en savoir

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davantage. C’est comme ça et tu n’y changeras rien. J’avoue être un peu opportuniste et toi aussi tu y as trouvé ton compte aussi longtemps qu’à duré notre colocation. Cette dernière s’arrêtera sous peu et je vois cette entrevue comme la dernière que nous aurons. Je ne veux pas que tu t’imagines autre chose. —Soit ! Nous parlerons plus que du temps qu’il fait à Tokyo et on s’en tiendra à cela, d’accord ? » Je restais une bonne heure au téléphone avec Paul pour les dernières formalités d’usage, entre autres notre point de chute à Londres. Excitée comme j’étais, je lui fis également part de la réception auprès de l’Empereur. Peu de temps après, Miuyki sonna à la porte de l’appartement de mon coloc et je lui ouvris pour la trouver en larmes, visiblement affectée par mon départ à venir. Depuis tout le temps elle avait pris sur elle mais là, ses nerfs et son pauvre petit cœur lâchèrent et il me fallait trouver les mots pour la rassurer : on se reverra bientôt, ou encore : tu seras toujours la bienvenue à Londres. Cependant elle fut sourde à mes encouragements ; elle qui depuis toujours avait su faire montre de sa sagesse. Le mot dignité ici n’avait plus son sens. Allongées sur la latte de ma chambre, je tentais de prendre sur moi pour ne pas éclater en sanglots. Je disais avoir fait le tour de Tokyo, j’avais envie de changement et Paul s’avérait être la clef de ce virement à 180° et le visage enfoui entre ses mains, elle hoquetait en disant ne pas pouvoir survivre à mon départ. Toutes deux, nous berçâmes dans le mélodrame. Véritablement poignant et plus encore quand elle lista tous les anecdotes concernant notre aventure dans la capitale. « Je devrais être heureuse pour toi Kay, véritablement mais je n’arrive pas à me convaincre que tu sois à 100% en phase avec toi-même. C’est vrai, tu…je ne devrais pas t’en parler mais ces derniers temps tu es devenue une autre Kay. Je ne t’avais jamais connue ici même dans tes pires moments. Dans ta tête c’est le flou le plus total et moi je vis cela comme un calvaire ; depuis tout le temps

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l’on s’est tout dit, n’est-ce pas ? Et aujourd’hui je ne suis plus certaine de ce que tu dois faire, ce qui est bon pour toi ou pas. —Oh pitié ! Il y a assez d’Alec pour jouer les troublefêtes ! S’agit-il d’un complot censé me faire ployer du côté de votre propre interprétation des faits ? Miuyki tu es ma meilleure amie, plus que cela, tu es une sœur pour moi et nous n’avons jamais vécu dans le mensonge toi et moi. Jamais ! Tu sais que j’accorde beaucoup de valeur à ton opinion mais Londres reste une bonne option, crois-moi. —Oui mais tu n’as pas besoin de tout cela pour être heureuse, pas toi ! L’autre fois j’ai cruellement manqué de lucidité ; je te connais suffisamment pour savoir que tu n’es pas taillée pour cette existence. Je ne parle pas de Paul mais de tout l’environnement que tu trouveras sur place, à commencer par ton nouveau mode de résidence : crois-tu être capable de vivre près d’un homme et te plier à ses exigences de mâle quand tu rêves de te concentrer à tes études ? Tu es indépendante et tu es une femme fière, forte qui ne te laissera pas dominer par un tiers ! C’est de cela dont je veux parler ! » Cela virait au cauchemar. Le mieux pour moi était de passer au Seppuku, bien que cette éventration soit interdite depuis 1868, je pouvais encore me procurer un sabre court, le wakizashi pour libérer mon âme. N’étant pas samouraï, il me restait le jigai afin de me trancher la carotide. Ma mère approuverait ce geste comme ma grand-mère et Miuyki il me fallait cependant trouver une arme, un tantô ; ensuite je me laverai l’entrejambe pour garder dans la mort une attitude décente. On frappa à la porte de ma chambre et après avoir déplacé le panneau, je croisais le regard d’aspic d’Alec. « Je sors une petite heure… —Et qu’est-ce que tu veux que cela me fasse ? —N’as-tu besoin de rien ? » Possible qu’il ait écouté notre conversation, l’oreille collée au mur ; cela me rendait folle de rage. Prestement je refermai le vantail

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pour retrouver mon amie sur la latte quand cette dernière se tenait déjà debout sur le point de s’en aller. « Si tu veux bien je passerais te voir demain. Vous devez avoir des tas de choses à vous dire avant ton départ. Toutefois je me tiens à ta disposition avant ton vol de demain soir, glissa-t-elle sur le point de pleurer de nouveau. On se voit demain Kay…vraiment désolé… désolée. (Elle m’embrassa rapidement et sortit) Alec, tu ne devrais pas la lâcher d’une semelle, elle vient de parler de Seppuku, l’entendis-je dire. Je crains que… —C’est bon pour le moment Miyuki, il va s’en aller alors ne te montre pas désopilante ; cela pourrait ensuite se retourner contre moi. » Il rentra vers 22h et derrière mon fourneau je préparais des plats Edo comme s’il eut s’agit du dernier repas du condamné En tous une dizaine de plats s’amoncelaient sur le plan de travail : concombres et algues, raviolis, grillades, riz aux crevettes, morceaux de poulet frit, pétales de gingembre marinés, croquettes de pomme de terre, pousses de bambou, anguille, méduse (les produits frais livrés dans la demi-heure, le bonheur pour qui cuisine à domicile) ; et puis je portais un grand soin à leur présentation. Tout reposait sous l’esthétisme. « Tu comptes manger tout cela d’ici à demain ? Je savais que tu avais bon appétit mais à ce point…Que comptes-tu faire de tout cela ? Dois-je te soumettre mon avis sur la question ? L’institut organise une collation demain et tes plats y seront grandement appréciés car tout le monde raffole des méduses macérant dans je ne sais quel liquide à l’aspect étrange. Bon…Je vais aller me coucher. Si l’on ne se voit pas demain, il ne me reste plus qu’à te souhaiter un bon retour au pays. A quelle heure est ton vol ? —En fin de journée, répondis-je sans lever le nez de mes plats. —A quelle heure précisément ? » Je levais mon nez de ma bouteille de soja pour le fixer avec intensité. Pourquoi voulait-il savoir ? Même regard intense de son côté. Il fouilla à l’intérieur de la

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poche de son gilet et me tendit un papier plié en huit et étroitement ficelé. Il s’agissait d’une clef ; une unique clef. « Quand tu auras besoin de t’isoler pour diverses raisons, tu sauras où aller. Il est important que tu puisses avoir un point de chute bien à toi. Si tu n’as rien contre la quartier de St James, cet appartement est pour toi. —Jusqu’au bout hein ! Alors je te remercie. » Mon téléphone sonna. C’était Paul. Mon cœur battait fort. Je lui avouais être très occupée : une fois les plats terminés je devais les mettre dans des boites pour les expédier à mes respectifs employeurs et amis, une sorte d’hommage à leur talent. Le tout me prit plus de deux heures et une heure de plus pour tout ranger, tout étiqueter et planquer dans le réfrigérateur. Au moment où je coupais la lumière de la cuisine je ressentis un étrange malaise. Reverrai-je un jour les cerisiers en fleurs du Japon ? Tous les matins je prenais le métro pour me rendre à l’université de sciences ; et puis j’avais trouvé un emploi dans le Soho Chinois dans une boutique tenue par Mrs Wang, spécialiste des plantes médicinales ; les clients aussi bien asiatiques que britanniques fréquentaient sa boutique, certains ne venaient que pour se faire une idée de la médecine asiatique, d’autres loin d’être néophytes dans cet art en savaient bien plus que moi dans ce domaine. Wang bien souvent laissait sa fille gérait la boutique et entre elle et moi c’était tendu : elle me voyait comme une sorte d’expatriée, nippone de surcroit, étudiante et sans le sous. Elle me prenait de haut, me donnant des ordres contradictoires puis me traitait de bonne à rien en mandchou. Il me fallut apprendre le Chinois de Pékin pour lui répondre dans sa langue natale et ainsi ne pas me laisser intimider par Gong-Li, cette petite péteuse persuadée de posséder un savoir digne de Confucius. Après une bonne journée dans les pattes, je rentrais repue de fatigue chez Brooke, l’ainée de ma bellemère, architecte de son état en chantier pour la réfection de la cathédrale Saint-Pierre entre autres et

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des menus travaux dans cette capitale. Brooke et moi on était plutôt bonne copine ; elle avait un an de plus et suivait les traces de sa mère en étudiant l’Art. Quant à mon père, ce grand barbu au nez cassé, il se revendique être Irlandais (ce qu’il est profondément à en juger par son accent du Westmeath et sa bonhomie) et se passionne depuis toujours pour la linguistique. Il est professeur de langues dans une université dans le quartier de Bloomsbury en plus de s’intéresser à la culture asiatique. Bien vite j’oubliais le Japon, ses sites exceptionnels ; j’oubliais presque l’ambiance survoltée de Tokyo, ses néons et tous ses adeptes du high-tech. Mon chien tire la tronche ici, à peine s’il accepte de se balader dans le quartier de Trafalgar Square. Brooke s’assit près de moi, un mug à la main et un cookie dans l’autre. « Ton père doit passer dans moins d’une heure parce que je lui ai dit que tu serais là, sachant que tu n’as pas cours et pas à tenir la caisse de ta droguerie chinoise. Tu sais j’ai dans l’idée de partir au Japon pour les vacances, tu aurais certainement des contacts pour moi. Ton richissime Anglais comment s’appelle-t-il déjà ? Hastings ? Quand je pense que tu refuse de vivre dans son appartement de Saint James…il y a un truc qui ne tourne pas rond chez toi, je cherche toujours mais je dois dire que je sèche. Moi je ne cracherai pas sur sa proposition. Au moins tu y aurais ta chambre et pas ce canapé dans ce ridicule petit salon. —Je mets un peu de piment dans ta vie, vois-tu ? Et si je te dérange n’hésite pas à le dire, je le comprendrais. Cependant je t’aide à payer ton loyer. Ta mère en devrait être ravie cela lui évite d’ajouter la différence au bout. Oui j’ai des contacts à Tokyo, Okinawa, un peu partout au Japon. Il te faudra me dire où et quand. —Et ça roule toujours avec Paul ? —qui ? Ah, Paul ! Et bien figures-toi qu’il est très occupé en ce moment, ne répond jamais à mes appels et quand je le vois il est si préoccupé par son job qu’il

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m’oublie le plus naturellement du monde. On est arrivé à Londres depuis quatre mois maintenant et on en est au point mort. Sois mignonne de ne plus me parler de lui tant qu’il n’aura pas décroché son putain de téléphone pour me donner de ses nouvelles. Après tout c’était son idée l’Angleterre. —Bon je crois que c’est toi qui devrais le relancer. C’est vrai, tu es trop passive et tu ne lui donnes pas l’impression d’être accro. Lui il recherche un peu plus de passion. Surprends-le un peu et n’attend pas que tout te tombe dans le bec. » Je suspendis mon geste, l’aiguille à la main. Je dévisageais Broole assise en tailleur dans le fauteuil club, soufflant sur son thé fumant. Que Brooke veuille me donner des conseils tirait du mauvais rêve : elle se paumait toujours en amour, elle sortait avec des hommes un peu immatures, décérébrés et incapables de la prendre au sérieux, elle qui depuis toujours ennuyait par son pragmatisme. « Si je lui courre après il me fuira, c’est mathématique. L’idée est de se faire désirer. Les hommes aiment chasser et je veux lui donner l’occasion d’exceller dans cette pratique. —Si vous avez couché ensemble c’est un peu râpé, excuses-moi de le souligner. Il est un homme de principe bercé par les traditions et… —Allô ! Tu vis dans quelle époque Brooke ? C’est fini le temps où les demoiselles attendaient sagement leur prétendant serrées dans leur corset et n’osant s’exprimer sur leurs sentiments de peur d’effrayer la société et ses bonnes mœurs. Nous avons couché ensemble et c’était plutôt pas mal. C’est bien ce que tu voulais entendre non ? —Alors fais-lui croire que tu as un nouveau petit copain et il rappliquera aussi sec. Ils aiment la compétition. » Là-dessus elle avait raison. Je devais me mettre à la recherche d’un nouvel ami et alors que je matais les Anglais dans la rue, mon Samsung sonna. Numéro inconnu. La bonne blague. Cela pouvait être Gong-li,

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assez sournoise pour me dire de rappliquer immédiatement. « Oui Allô ! Allo ? Gong-li c’est toi ? —Kay, c’est moi Alec ! —Alec ? Tu es donc toujours en vie ? Comment se porte le Japon sans moi ? Le taux de suicide a-t-il augmenté depuis mon départ ? » Il ne répondit rien. Avait-il coupé la communication ? Allo ? —Oui, Kay ! Je suis à Londres depuis hier et j’aurai besoin de mes clefs. J’ai égaré le mien et peux-tu me rejoindre à Saint James. Disons dans une demiheure ! » Il m’a raccroché au nez sans attendre ma réponse. L’enfoiré ! Après quatre mois je m’étais attendue à un meilleur rapport. Je filais donc vers ce quartier très fermé car aristocratique depuis toujours. Il attendait sur le trottoir, lé téléphone à la main. « Tu es en retard ! J’avais dit une demi-heure : —Bonjour quand même ! » Froidement il m’étudia de la tête aux pieds, les lèvres closes. Quel accueil ! Sans plus attendre je fouillais dans mon sac pour lui remettre sa clef au bout de laquelle j’avais attaché un ruban de satin violet. « Tu peux le garder. Je l’avais mis pour le distinguer des autres clefs dissimulées dans mon sac. Tu es ici pour combien de temps ? —Mon père se marie et… —Ah, oui ! Le fameux mariage ! Et bien tu lui transmettras mes vœux de bonheur ! Je ne vais pas te déranger plus longtemps. Alors bon retour et prends soin de toi. » J’allais tourner les talons. « Tu…tu veux qu’on aille prendre un verre quelque part ? » Je le suivis donc dans un salon de thé huppé ; avec mon bonnet de laine, ma grosse écharpe, mon pantalon stretch et mes santiags je passais pour une marginale. Il fixa mon t-shirt Bob l’éponge et un rictus apparut au coin de sa bouche. « C’est très guindé ici ! —Cela doit te changer de tes pubs populaires de Soho. » Ouah ! J’avais oublié sa froideur des plus

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autoritaires. Je consultais la carte et tomba estomaquée en y découvrant les prix des consommations ; je me contenterais d’un verre d’eau n’ayant pas les moyens de m’offrir un jus de fruit ici. Il soupira comme ennuyé par ma présence ici ; il me faudra meubler la conversation. « Tu as intégré l’université ? —Oui, le premier trimestre fut un réel succès. Les professeurs sont énergiques et il faut bien ça pour entamer le lourd programme. Pas moyen de laisser place à la créativité. La biologie et la chimie c’est vraiment du lourd. —Mais tu t’attendais à quoi Kay ? » Le serveur arriva, guindé dans son costume-uniforme. Je commandais donc mon verre d’eau et Alec prit un moka avec une pâtisserie française. Il fixait un détail de la table m’invitant guère à poursuivre sur mes études. Autour de nous les riches clientes gloussaient autour de leur thé en parlant des exploits de leurs petits-enfants. De la porcelaine, de l’argenterie et des lustres en cristal ; pas de quoi se sentir à l’aise dans cette ambiance baroque. Il se passa de longues minutes pendant lesquelles le silence fut présent à notre table. « Et toi ça va ? —Oui je vais bien. Merci de t’en inquiéter. » il répondit sans même me regarder. Le serveur revint avec une assiette et des couverts, puis arrivèrent l’impressionnant moka recouvert d’éclat d’amandes et la pâtisserie des plus appétissantes. De quoi vous mettre l’eau à la bouche. La salive me monta à la bouche. Je bus une gorgée de mon eau avant de retourner à l’étude de la salle dont je ferais ensuite les éloges à Brooke. « Je vis chez ma belle-sœur Brooke. Elle étudie l’Art et on s’entend plutôt bien toutes les deux. Elle est très facile à vivre. Mon chien l’est un peu moins mais…je crois qu’il ne s’est pas fait à l’idée de revenir ici. Les autres congénères du quartier ne le respectent pas autant qu’il le souhaiterait et…

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—Qui sont tes professeurs ? Hanks ? Turlington ? Schaeffer ? —Euh…j’ai Dillinger et Matthews. O’Connor, Stevenson et Turner. Des vétérans pour certains, les autres en sont à la première expérience dans l’enseignement. » Il coupa un morceau de son gâteau et fit glisser l’assiette dans ma direction. J’appréciais ce genre de démonstration de générosité. Je goutais au succulent gâteau pour y revenir une seconde fois. « Hum…c’est trop bon ! Tu sais que j’ai pris deux kilos depuis que je suis ici, Ah, ah ! La cuisine Edo me manque un peu. Il me faudra trouver un Japonais ici pour ne pas craindre de finir obèse. Comme je dois aider Brooke à payer le loyer je travaille chez un droguiste chinois. Mrs Wang, une petite femme acariâtre qui n’a pas la langue dans sa poche. Elle ne fait que rouspéter et sa fille qui tient également la boutique ne me porte pas dans son cœur. Ce n’est pas évident tous les jours mais cette expérience est essentielle. —Et comment Paul voit-il tout cela ? —Je l’ignore. Il est très occupé ces derniers temps et mes horaires semblent-ils ne sont pas compatibles aux siens. J’ai essayé mais…Il n’a plus l’air empressé de me revoir et j’ai fait le duel de cette relation qui de toute façon n’aurait mené à rien. Et toi ? —Et moi quoi ? —Je ne sais pas tu pourrais commencer par me demander si je vais bien après quoi je te répondrais que ce n’est pas tout à fait ce auquel j’avais pensé en venant ici. Je n’aime pas trop me plaindre mais je dois admettre que tout n’est pas rose. Je suis fâchée avec ma mère qui voit en moi une ratée puisque je n’ai pu mener à bien ma vie sentimentale ; mon père est adorable mais les relations entre lui et le reste du monde ne se font pas sans complications. Je dois alors me porter garant de sa bonne foi auprès de sa femme. En toute franchise je crois qu’il s’ennuie dans cette vie bien rangée. Il envisage de retourner au Japon avec Brooke. Et s’il part il est possible qu’il ne

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revienne pas. Et puis…dis-moi si je t’ennuie avec toutes mes histoires ! —Non je t’écoute. —Tu ne donnes pourtant pas l’impression d’être captivé par ce que je raconte. Je mets cela sur le jet lag, mais un peu d’attention de ta part ne serait pas superflu. Je disais donc qu’il est difficile pour moi de m’épanouir dans cette sphère familiale. Ma belle-mère se convainc que je suis une fouteuse de merde et nuisible à l’évolution de sa fille. Elle va jusqu’à employer le terme baroudeuse et se persuade que je n’irai pas au bout de mes études, soit disant parce que mon adorable mère l’a appelé il y a deux mois de cela pour lui faire savoir qu’elle m’avait trouvé un fiancé en Californie. Ah, ah ! Un monde de fou, vois-tu ! M’autorises-tu à gouter à ton moka ? (Sans attendre sa réponse je lui piquai sa cuillère pour y gouter et partir dans un orgasme culinaire). Ce n’est pas dégueu ! Miyuki dit que tu l’as emmenée en ciné. Tu as eu raison, c’est une chouette fille et elle t’apprécie beaucoup. Elle et moi on se capte au moins tous les deux jours via Facebook et si c’est sérieux entre vous, il serait sage de le lui dire le plus tôt possible. —J’ignorai que tu veuilles tenir une agence matrimoniale. Nous ne faisons qu’échanger sur le Japon, il s’avère qu’elle soit un excellent guide et ton amie et moi c’est purement platonique. —Ce n’est pas ce qu’elle a semblé me dire, coupai-je sèchement. Tu aurais du l’emmener avec toi. Miuyki rêve de revenir à Londres et tu aurais pu lui en donner l’occasion ! Vous avez visité plusieurs temples du côté du Mont Fuji et Okinawa, le château d’Himeji, Kobe, Kamakura, Nara, le Konomine-Ji et tout cela en un rien de temps. Si ce n’est pas là une invitation courtoise pour la séduire alors je me fais moine bouddhiste avant la fin de l’année ! » Ses yeux passèrent d’un point à un autre à vive allure comme cherchant à suivre la rapidité de ses pensées. Après tout il faisait ce qu’il voulait, cependant je trouvais étrange qu’il flirte si intensément avec Miuyki sans avoir la décence de l’emmener dans sa

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patrie d’origine. A sa place je me serais empressée de lui payer le billet d’avion pour qu’elle puisse assister à la noce de son père sans que leur union paraisse cependant formelle. Allez comprendre les hommes et notamment celui-ci ! Il but une gorgée de son délicieux breuvage et me tendit la tasse dans sa soucoupe. « Alors ? Combien de temps comptes-tu rester à Londres ? —Je reviens définitivement. » Je faillis m’étouffer avec le moka. La nervosité me gagna : je n’avais pas besoin de lui ici, déjà que mon existence était assez compliquée comme ça, il risquerait de ne pas arranger les choses. « Vraiment ? Et pourquoi ? En tant qu’amoureux du Japon je pensais bien que tu y reposerais pour l’éternité. Arriveras-tu à te faire à ce retour en Angleterre ? —Si tu y arrives, pourquoi pas moi ? Après ce damné mariage, je compte prendre racines à St James ou ailleurs. Je ne sais encore trop où me poser. —Ce n’est pas moi qui te renseignerai. Il y a bien Buckingham palace mais j’ai cru comprendre que les dignitaires de cette noble institution te sortaient par les trous de nez. Tu tiens absolument à rester dans le coin ? Cela me contrarie tu sais. —Je n’ai pas à te demander la permission. Je ne suis pas revenu pour toi car je suppose que tu m’as décrite comme ton colocataire un peu arrogant de Tokyo. Londres est assez grande pour que l’on ne s’y croise pas et…je suis là pour le travail. —Naturellement. Le travail. Alors je prends ce contact pour le dénouement de notre relation à Tokyo. D’ailleurs je ne vais pas trop tarder, je dois quelques heures de présence à Mrs Wang. —Veux-tu bien m’excuser une petite minute ? » Il quitta la table pour se rendre aux WC et seule à la table j’étudiais ma manucure en me disant que j’allais effacer cette couleur bleue pour une verte. Puis je sortis mon Samsung de mon sac pour entamer une

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partie de mah-jong quand il réapparut un peu trop rapidement pour progresser dans mon jeu. « On y va ? —Tu ne finis ni ton moka, ni ta pâtisserie ? C’est un sacrilège tu sais ! Bon, combien dois-je pour le faire d’eau ? Ne me dis pas que tu as déjà tout réglé ? Comme on dit les bons comptes font les bons amis et je ne veux rien te devoir. — Arrêtes un peu ton numéro de femme indépendante ! Tu n’as pas un sous et je tenais à t’inviter. (Il attrapa mon manteau pour m’aider à le passer et pris mon sac à bandoulière à la main) Où est-ce que tu te rends ? Je peux au moins te ramener sans que cela ne te colle un ulcère. »

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CHAPITRE 5 Il me déposa à la station Picadilly Circus et dans la foule de touristes et de Londoniens je me sentis comme violée dans mon intimité ; ce quartier était le mien et non pas le sien et qu’il soit là à m’ouvrir le chemin me contraria. Il avançait près de moi tel un amant plein de bonnes intentions pour sa dulcinée. Il poussa le vice à prendre mon bras, ce qui me déplut fortement. « Voilà ! Nos chemins se croisent ici ! C’est mon métro et…comme on ne sera pas rappelé à se revoir, je te souhaite une bonne continuation pour la suite. —D’accord. Prends soin de toi aussi Kay. » Il voulut m’embrasser mais je m’y dérobai in-extremis. Il fronça les sourcils, recula d’un pas, comprenant son malheur et disparut dans la foule. Prestement j’avançais vers la bouche de métro, m’arrêtai pour regarder derrière moi pour le chercher des yeux. Mais il était parti. Adieu donc Alec ! Et dans la rame je me sentis vidée de toute énergie. Il n’aspirait qu’à être mon confident mais je le repoussais telle une démoniaque créature faite d’écaille au sang froid, aux yeux de reptile incapable de sentiments et pourtant…je m’en voulais d’avoir été si odieuse. Il était en ce monde, le seul à croire en moi. Trois jours après je l’appelais. En fait je fis sonner son portable tout en cuisinant des nems avec Brooke initiée par la force des choses à la cuisine asiatique. Il n’a pas décroché. « Quel genre d’appel attends-tu Kay ? Tu es rivée sur ton portable depuis une heure. C’est Paul qui donne des signes de vie ? Je savais que tu renouerais avec ton prince charmant, cela ne pouvait pas se terminer ainsi ! » Il me rappela à l’heure du repas et le nez dans mes cours je laissais sonner, persuadé qu’il fit piqué au vif. Il rappellerait, pensais-je en trempant mes boules de coco dans la sauce. Il rappellerait, pensais-je en prenant ma douche et au moment du couché. Rien.

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Absolument rien. Et ce fut le néant jusqu’à la fin de semaine. Je renseignais un client Japonais de Tokyo sur les plantes à la vente quand mon Samsung se mit à vibrer. C’était lui ! Que devais-je faire ? Le mettre sur orbite en attendant mon départ ? Je délaissais le beau Japonais pour prendre l’appel. « Oui allô ? » Et Mrs Wang de s’énerver dans l’arrière-boutique, sortant de sa comptabilité pour me passer un savon : « Les clients sont là pour être servis Kay et si tu n’es pas d’accord avec le règlement, c’est la porte ! —Mrs Wang, c’est l’université qui m’appelle pour un devoir à remettre ! Vous ne voudriez pas que j’échoue à mes examens, Mrs Wang ? Oui, Alec, je t’écoute… Attends, je sors ! —Et tu l’as laisse sortir maman ? Elle ne fait déjà rien pour améliorer la tenue de la boutique et tu la laisses planter nos clients quand elle le veut ! » Gong-li ne pouvait pas s’empêcher de jouer les tommies pour la bonne marche de leur boutique. C’était plus fort qu’elle. En même temps quand Yoshiaki Nobumoto arrivait (presque tous les jours entre nous) Gong-li appréciait se retrouver seule avec lui pour le servir parce qu’il était beau, toujours bien sapé, parlait un anglais impeccable et en possession d’une petite fortune à en juger les dires de Mrs Wang. « Que voulais-tu me dire Alec ? J’espère que c’est important car je suis à deux doigts de perdre ma place ici. Mrs Wang est intraitable sur la discipline et je crois qu’elle me fera la peau d’ici peu. Alors ? —C’est toi qui voulais me parler non ? Tu as du te dire que ce n’était pas une mauvaise chose que je sois là finalement. Une façon pour toi de trouver un exutoire à ta minable existence. Ecoutes, Kay si tu veux me revoir tu n’es pas obligée de jouer les sournoises tu peux m’appeler à n’importe quelle heure, éventuellement me laisser un message afin que je te rappelle et surtout pas te comporter comme la pire des frivoles incapables de mettre un mot sur ses désidératas ! A toi de me dire ce que tu veux.

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—Euh…je n’avais rien de précis à te dire. J’ai du faire sonner ton téléphone dans un moment de… perdition. —Veux-tu qu’on se voit ? Oui ou non ? » Waouh ! Vu le ton qu’il mettait pour engager la conversation, je ne tenais pas à le renseigner. Je n’eus qu’une envie, celle de raccrocher. ‘ »Ecoutes, je peux te rappeler dans une heure ? » Il y eut un grand silence au bout du fil. «Pourquoi ne réponds-tu pas maintenant Kay ? Une réponse serait appréciable. Kay ? Si tu veux qu’on se revoit, dis-le franchement j’apprécierais. —Alors c’est non ! » Et je raccrochai sans le moindre état d’âme. Tant pis pour lui. Qu’il aille au Diable ! De retour au comptoir, Yoshiaki parut soulagé de me revoir. Sa longue mèche barrait son œil et l’ironie du sort voulait que je rentre à Londres pour trouver un Japonais digne d’intérêt. « Que faites-vous ce soir Kay ? On pourrait sortir au théâtre qu’en dites-vous ? Loin de moi l’idée de vous détourner de vos devoirs universitaires mais comme on est vendredi je me disais que vous apprécierez de sortir un peu. » Gong-Li fulminait, un volcan prêt à cracher sa lave et ses nuages toxiques dans tout le quartier et plus loin encore. Si vous l’aviez vu me lancer des éclairs de rage vous aurez compris qu’il était jouissif pour moi que d’accepter cette invitation. On sortit donc ensemble pour une pièce burlesque, humoristique et juste ce qu’il fallait pour me détendre. Mon Yoshiaki me plaisait beaucoup et je ne peux contenir mes sourires niais et mes éclats de rire. Après le théâtre, il m’offrit un verre dans un pub chargé de testostérones puisque se jouait un match de foot : Liverpool contre Chelsea. Afin de ne pas être compris des autres clients, nous nous exprimâmes dans notre langue natale. « Kay, comment se fasse-t-il que vous soyez célibataire ? N’avez-vous donc pas trouvé de fiancé à Tokyo ? Belle comme vous êtes vous avez du faire des ravages ! Une beauté occidentale combinée aux

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charmes de l’Asie, il en faut bien moins pour qu’un homme tombe amoureux. Racontez-moi Kay. —Que je te raconte quoi ? Ah, ah ! J’ai eu un petit copain. C’est un peu particulier d’ailleurs. Il travaillait avec moi à la Tanaka et…on s’est fiancé avant de quitter Tokyo pour venir ici. Depuis il n’y a plus rien entre nous. Ah, ah ! Pourtant cela avait l’air de coller entre nous et j’ai tout plaqué pour le suivre ici. Non en fait, je ne regrette rien. J’ai le reste de ma famille à Londres dont mon père et sa nouvelle épouse. Mon frère étudie à Oxford et…je me plais ici, c’est un paradoxe mais Londres c’est un peu chez moi. —Vous êtes très jolie Kay. On a du vous le dire un bon nombre de fois et vous n’allez pas me trouver très originale. Vos yeux sont extraordinaires et…vous suivez des études de sciences, ce qui prouve que vous en avez dans la tête. Le programme est proche de celui des astronautes de la Nasa. J’aime ça, cette idée de ne partir de rien et de réussir peut-être mieux que ceux qui sont nés avec des privilèges. Si cela vous dit on pourrait apprendre à mieux se connaître hors de la boutique de Wang. Je ne veux pas paraître cavalier en disant cela, mais vous me plaisez. —Je suis étrange tu sais. —Parce que votre fiancé peut arriver à tout moment et te rappeler à lui ? Je pars du principe que ce qui est à prendre est à prendre. Et si l’on ne doit rester que des amis alors on ne restera que des amis mais il serait stupide de vous laisser partir sous prétexte que vous vous dites étrange dans vos rapports à l’autre. Seulement jamais rien n’est facile qui plus est entre un homme et une femme. Pourtant on s’efforce de s’entendre car nous avons besoin l’un de l’autre. » Je passais la fin de semaine avec les miens dans un charmant cottage à trente minutes de Londres, banlieue ouest. J’ai toujours aimé m’y rendre pour le charme pittoresque, toute cette quiétude et les longues soirées au coin du feu à refaire le monde avec mon père, Brooke et sa mère. L’occasion pour mon bouledogue de prendre l’air quand il daigne cependant

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lever son royal popotin de son coussin. Mon frère est également là, Ellroy est plus que jamais je le trouve métamorphosé ; il est immense, me dépassant d’une tête et il a de la prestance acquise à Cambridge. Il est orgueilleux et prétentieux à souhait ; il tient cela de ma mère et quand il n’est pas là le nez dans ses livres, il parle de tout un tas de sujets impossibles à cerner pour le bon plaisir de mon père, seul spectateur des exploits universitaires de ce dernier si l’on juge la réserve que place son odieuse belle-mère à vouloir mettre un terme à ses élucubrations mentales. Tous s’accordent à dire qu’il est bel homme : de grands yeux en amande vert et des cheveux noirs et fins plaqués sur le côté ; bouche mutine comme la mienne, un rien boudeur et un teint frais et lisse. Alors que je dressais la table dans la salle à manger, mon père arriva nu-pied, sa barbe encadrant son visage taillé à la serpe pour se poser devant moi. Quand il arrive les lèvres pincées, je sais qu’il tient à me dire quelque chose de personnelle sinon il n’abandonnerait pas sa peinture pour venir me troubler dans la cuisine et la salle à manger. « As-tu des nouvelles de ta mère ? Vous êtes vous réconciliée ? —Non. Tu la connais. Elle aime toujours avoir le dernier mot et ne comprend pas que je puisse camper sur mes positions. De toute façon je ne m’attendais pas à mieux de sa part. Elle se sent trahie. Tu sais je t’ai tout donné Kay et tu ne trouves rien de mieux à faire que de me planter dans le dos ! L’imitai-je à la perfection. Et toi ? T’aurait-elle contactée pour te passer un savon ? —Elle ne se donnerait pas tout ce mal. A quoi ressemble son Américain ? Ellroy dit qu’il est…très attentionné. Un peu trop même. Or Kyoko n’a pas besoin de cela pour s’épanouir. Et as-tu des nouvelles de Hastings ? » Que mon père parle d’Hastings m’ébranla sans vous mentir. Il savait tout de lui à commencer par son caractère particulier, sa proposition de m’entretenir à ses frais et ses relations ambiguës avec Miuyki. Il

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suivait tout sans en donner l’impression et Brooke alimentait la rumeur en disant qu’Hastings n’avait jamais porté dans son cœur Paul, ce qui devait expliquer entre autres mon détachement vis-à-vis de sa personne. « Il est en Angleterre en ce moment. Mais il ne restera pas. —Et l’as-tu revu entre temps ? Quoi qu’il ait pu te faire, ne néglige pas cette relation dans ton intérêt personnel comme celui de ton frère. Le Royaume est un petit village et tous deux, vous aurez besoin de relations dans la politique, à Westminster. C’est un plus. Appelle-le et invite-le à boire un thé à l’occasion ! J’aimerai le connaître si tu n’y vois pas d’inconvénients. —De qui parlez-vous ? Questionna Ellroy, arrivant en traînant les pieds, les mains dans les poches si parfait dans son chandail soulignant sa silhouette d’esthète de la mode. Si vous parlez d’Hastings je veux être de la partie. Le père se marie ce week end, je le sais par un pote qui a ses entrées à Buckingham et je vais devoir faire un stage pour mon second trimestre. J’avais songé à l’un des cabinets du Ministère des Affaires Etrangères. Pourrais-tu me filer son numéro ? —Ne t’attends pas à ce qu’il te réponde, il est… spécial. Et sorti de sa petite personne, de son petit monde, il ne s’intéresse à personne. Nos relations sont quelque peu tendues et vas savoir pourquoi. Mais qui sait, peut-être acceptera-t-il de te faire auditionner pour ton stage ? Et puis vous n’êtes pas si différents l’un de l’autre. L’arrogance vous caractérise. » Alors que nous étions à table, au moment du dessert, mon Samsung vibra. C’était lui. Je mis l’appel en échec pour me concentrer sur la tarte aux myrtilles de ma belle-mère. « J’ai demandé à ne pas avoir de téléphone à table Kay et les consignes s’adressent également à toi ! Apprécierais-tu de nous voir moi et ton père prendre des appels quand nous partageons des moments en famille ?

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—Mais je n’ai pas décroché Tara ! Où vois-tu que j’appelle ? (Un nouvel appel rentra) De toute façon c’est un mauvais numéro, cette personne essaye désespérément de me joindre et… —Raison de plus pour couper ton téléphone ! Ellroy, tu ne prends pas de tarte ? Tu vois Daniel, si tu montrais l’exemple, nous n’aurions pas tout à ramener à Londres. Brooke prendra le reste. Je ne veux pas de perte. Et bien…vous ne savez pas ce que vous manquez, il est délicieux mon gâteau ! » Je me planquais dans la serre pour fumer une cigarette du paquet d’Ellroy ; ce dernier fumait pour se donner un style, il voulait faire cool auprès de ces autres potes conservateurs, un peu curieux quant au mode de vie des gais-lurons populaires de la Middleclass. Un troisième appel passa et je décrochai. « Allô ? —Je ne te dérange pas ? Je sais que je ne choisis par forcément le bon moment pour t’appeler mais je voulais te parler. —A quel sujet ? On s’est déjà tout dit ! —Kay, je…je rentrerai plus tôt ce soir et j’aurai besoin de tes lumières pour rédiger un rapport en japonais. Tu penses qu’on pourrait essayer de se voir ? A l’heure de ton choix bien entendu. Euh…pour éviter que tu aies à prendre le métro, une voiture pourrait venir te chercher à ton adresse. Donnes-la moi et je la transmettrais au chauffeur. » Je noyais la cigarette dans un arrosoir. « C’est rétribué ? —Je te demande pardon ? —Oui je suis étudiante vois-tu et j’ai besoin d’un peu d’argent. Je te demande si c’est rétribué, parce que je ne me déplacerais que si l’on me paie. Normal, non ? Pour ce qui est de la voiture, essayons de préserver la couche d’ozone avec toutes ces émissions de CO2 que pourrait envoyer ton véhicule dans l’atmosphère. Je ne suis pas à Londres pour le moment mais Brooke et moi on décampe vers six heures généralement. Alors à six heures quarante nous serons à la Victoria Station.

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Tu n’auras qu’à m’appeler à partir de sept heures dix ! Je te laisse, je suis en famille ! » Il me donna rendez-vous au 43 de la Belgravia et en voyant la berline Allemande stationnée devant la porte, je me mis à penser à ce chauffeur censé venir me chercher à la Picadilly Circus. Cela pouvait-être ce modèle de véhicule ? Je sonnais à la porte quelque peu fébrile et après de longues minutes d’attente, une femme m’ouvrit la porte. Une séduisante brunette dans une robe blanche. Cette dernière me dévisagea de la tête aux pieds. « Alec, c’est pour toi ! C’est ta petite interprète, je suppose. Bon on reparlera de tout cela dans la semaine Alec ? Demain par exemple ? (Il apparut près d’elle et cette dernière lui passa le bras autour du cou) Ce fut pour moi un plaisir de te revoir et je suis contente que tu sois enfin revenu parmi nous, murmura-t-elle en lui caressant le dos, je t’appelle plus tard mon chou. (Elle le lança des éclairs et se dirigea vers la porte) Tu salueras ton père pour moi, la noce fut à la hauteur de nos attentes. » Tout ce luxe me pétrifia, on se serait cru dans un musée. Il y avait là de quoi ravir les collectionneurs d’Art. Je n’osai à peine avancer craignant d’accrocher quelques vases de Chine, les appliques de cristal, les meubles en acajou et de cerisier et au milieu de cette avalanche de faste. Il me débarrassa de mes effets personnels. « Veux-tu boire quelque chose ? —Non, j’ai…ça va pour moi. Tu…tu vis ici ? —Plus vraiment. J’y reçois des amis, en les logeant ici cela m’évite de les avoir sur le dos. Plus sérieusement, cet endroit est l’endroit où j’entasse de vieux souvenirs. Faute d’un grenier à St James, c’est celui-ci, tout à fait convenable qui me permet de mettre un peu d’ordre dans mon désordre. On dirait que cet environnement te surprend. » Je ne répondis pas car sans voix. « Il y a combien de pièces ici ? C’est une sorte d’hôtel particulier, n’esce pas ? Finalement je veux bien un verre d’eau… »

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Il se rendit au bar pour revenir bien vite, me tendit le verre le regard en coin. On se fixa comme chien de faïence. Il devait penser que je manquais cruellement de constance dans mes décisions. Des plus interrogateurs il m’invita à m’assoir sur un sofa, archi moelleux. « Alors ta journée ? As-tu réussi à t’entendre avec ta belle-mère ? —Je l’adore ! Elle et moi c’est…un succès garanti. Je te sens très envieux sur les rapports que nous puissions entretenir nous deux. Et toi ? Ce mariage ? —Ma nouvelle belle-mère me sort par les trous de nez. Je n’ai rien à t’envier là-dessus. Je pense que mon Don Juan de père aurait pu se contenter d’un rapide flirt avec cette galloise mais il ne peut s’empêcher de vouloir se convaincre d’être un bon parti. C’est une femme de caractère qui n’a pas l’intention que je m’immisce dans leur existence. La politique reste un formidable panier de crabes, ajouté Alec en croisant les jambes, le verre de Porto à la main. Autant dire que je me suis ennuyé. Je m’ennuie dans ce genre de réunion où chacun essaye de tirer son épingle du jeu. —D’où tes appels en direction de mon portable. Tu devais te dire que je m’ennuyais aussi ? Mon frère cherche un stage et je me disais que tu pourrais me rendre ce service. —Au nom de quoi ? » Il me jeta un regard noir, les lèvres closes. Fin de la discussion. Je n’avais pas l’envie de polémiquer avec un type blasé et incapable de rendre service gratuitement. Mon téléphone vibra. C’était Yoshiaki. Si je ne répondais pas il penserait que je ne chercherais pas à le revoir ; or depuis deux jours il n’avait eu de mes nouvelles. « Yoshi ? Comment vas-tu ? Questionnai-je en japonais. Justement je pensais à toi. Attends une seconde….(Je quittais le sofa pour me tenir éloigné des oreilles indiscrètes) Pour l’heure je ne suis pas chez moi mais je pense y être dans moins d’une heure. Tu pourras me rappeler après ?

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—Vraiment, tu as pensé à moi ? C’était en bien j’espère ? —Ah, ah ! Crois-tu vraiment que mes yeux s’illuminent sitôt que je pense à toi ? On n’en ait pas encore là. Ecoute, je dois te laisser mais on reste en contact. —Si tu veux oui. Alors je t’appelle dans une petite heure, OK ? » Après avoir raccroché, je restais dans le couloir à m’étudier dans le reflet du grand miroir du hall de style baroque. Je n’avais pas encore fait le deuil de ma rupture sentimentale que je m’engageais déjà vers une autre relation bien moins compliqué en apparence que la dernière en date. Je me sentais comme ainsi dire, insipide et à la réflexion, écœurante car inconstante. Mes cheveux ondulés recouvraient ma chemise à carreaux. De nouveau étudiante, je n’aspirais qu’à un pâle reflet de moi-même. « Peut-on commencer Alec ? Je n’ai pas toute la soirée à te consacrer. Tu me parlais d’un texte à traduire. » Il me désigna de l’index un guéridon sur lequel se tenait un rapport. En tout une trentaine de pages. Rien que cela. Je venais de passe une médiocre journée de week end en compagnie de mon père et de sa rabatjoie d’épouse pour me retrouver à jouer les traductrices dans un somptueux hôtel particulier de Belgravia ; ceci dit en passant je ne pouvais me plaindre du décor mais le travail qui m’attendait là s’annonçait bien rasoir. Telle allait être le cours de ma soirée, travaillé pour autrui à retranscrire des textes techniques dans la langue de mes ancêtres. Sans plus attendre je m’y attelais, le téléphone posé devant moi. « Cela n’es guère captivant je te l’accorde mais j’avoue un respect sans limite pour tes talents. Si tu n’as pas besoin de moi, je te laisse à ce rapport. » Dans la pièce avoisinante il écouta du Brahms. Et après vingt minutes on sonna à la porte. Personne n’allait ouvrir. « Alec ? » On sonna de nouveau. C’était

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épuisant pour les nerfs. Il finit par aller ouvrir. « John ! Pile à l’heure ! —Et bien je sais que tu apprécie la ponctualité. Alors je suis ici, prêt à aller apprécier les concertos de Vivaldi en ta compagnie. Les occasions de sortir se sont faites rares ces derniers temps et je désespérais de ne plus pouvoir arpenter les rues de notre royale capitale. Mais n’est-ce pas Miuyki ? » Alors je relevai la tête et le type comprenant son erreur chercha une explication dans les yeux d’Alec. « Navré mademoiselle…je vous ai pris pour une vieille connaissance. Miyuki….croisée à Tokyo. Mais vous n’êtes pas cette personne…tu ne me présente pas Alec ? —John, Kay Takiyana-Graham et Kay, voici mon ami de longue date John Wilkes. —Euh…et bien…ravi de faire votre connaissance ! » Il me tendit une poignée de main. Il semblait aux antipodes de son Ami de longue date, plus amical, plus spontanée ; un petit maigrichon aux cheveux blonds tirant sur le blanc. Le genre de type qui sait rester dans l’ombre tout en brillant par son intellect. « C’est un réel plaisir, Kay. » Je lui rendis sa poignée de mains. Il soutint mon regard sans lâcher ma main. Il me rendit ma main sans pour autant cesser de me fixer. « J’ai cru comprendre que…vous aviez supporté Alec à Tokyo comme colocataire. —Oui c’est bien moi. Avez-vous eu écho de mon inconduite ? —Comment cela ? Alec comme vous le savez, est peu loquace. Il m’a seulement parlé de vous de façon très brève. Euh…je veux dire…il n’est pas rentré dans les détails. Qu’aurais-je du savoir sur vous, Kay ? Pour moi vous êtes une héroïne. Peu de personnes à dire vrai n’est entrée dans l’intimité d’Alec sans en payer les frais. Des amis japonais d’Alec, je ne connais que Miuyki. —Oh oui ! Elle est charmante n’est-ce pas ? Je m’étonne seulement qu’Alec n’est pas poussé cette relation plus au sérieux.

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—Oui je m’en étonne aussi. Il doit avoir ses raisons bien entendu. » Alec revint habillé d’un manteau et d’une écharpe. Ainsi il sortait, me laissant seule avec son dossier. « Kay, je crains que notre collaboration ne s’arrête ici, déclara Alec en me tendant mes effets personnels. N’ai-je rien oublié ? Quinze livres devraient rentrer dans vos frais. Revenez demain. —Demain ? Non, je…ce n’est pas possible et tu le sais ! —Il était convenu que tu travaille à la traduction de mon rapport. —Mon emploi du temps ne s’y prête pas. Tu peux toutefois me le confier pour le début de la semaine et une fois terminé je te le dépose à cette même adresse. Qu’en penses-tu ? —Reviens demain et je verrai ce que je peux faire pour ton frère. Ce soir, John et moi sortons pour Vivaldi et il n’est pas question que je manque de rendez-vous musical pour m’assurer une soirée morne et sans relief. Es-tu prêt John ? —C’est que…tu pourrais te montrer conciliant et lui laisser ton rapport. Et puis demain soir tu passes ta soirée avec Keira. Je doute que tu ais plus de temps à consacrer à ton amie. Tu vois bien Keira demain ? » Contrariée mais quelque part soulagée j’enfilai mon manteau aidée par Alec. « Ce rapport est important et il me le faut impérativement pour mardi, dernier délai. Kay a tout intérêt à revenir si elle tient à son salaire. » La bonne blague. Je nouai la ceinture à ma taille, folle de rage. « Garde tes quinze malheureuses livres et trouves toi une nouvelle traductrice Alec. Je ne reviendrais pas demain, ni tout autre jour d’ailleurs ! Bonne soirée messieurs ! » Si vous aviez vu la tête de mon ex-colocataire, vous auriez compris qu’il se trouvait être dans une impasse. Il devait pourtant savoir que je ne mangerai pas de ce pain. Je me contrefichais de ce rapport et de tous les autres à venir. Je n’étais pas la seule

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interprète dans ce royaume. Et puis j’en avais assez fait à Tokyo. Tous ces meetings, ces rendez-vous d’affaires avec les Américains, les Chinois et les Européens ; je voulais voir autre chose. Peut-être Times Square, Marble Arch, Big Ben, la Tour de Londres, Lexington et tant d’autres sites qui me feraient oublier pour un temps Tokyo et son extraordinaire exubérance. Deux jours plus tard mon frère m’appela. (Lui ne m’appelait jamais) Il avait obtenu une entrevue au Parlement avec un certain député dans un certain bureau. Je ne pouvais en croire mes oreilles et pourtant elles étaient bien ouvertes. Alec était derrière tout ça ; pas l’ombre d’un doute sur son intervention. Bien que je me dis qu’Ellroy avait bons nombres d’amis susceptibles de l’aiguiller quant à son avenir. « Et bien frérot il faudra fêter cela. Et quand donc à lieu ton entretien ? —La semaine prochaine. Tu le remercieras pour moi. Je dois te laisser, j’ai une lourde besogne à abattre si je veux sortir major de ma promotion. —Ah, ah ! » Le petit péteux ! Il me raccrocha au nez alors que j’allais lui demander s’il comptait venir nous saluer avant le dit-entretien. Je potassai mes cours avec deux collègues de l’université de médecine qui comme moi sortaient d’une licence, avaient réussi l’examen d’entrée en deuxième année devaient mettre les bouchées double pour maintenir leur place dans l’amphithéâtre. Les autres étudiants continuaient de nous voir comme des bêtes de fore parce que nous avions réussis où d’autres avaient échoués. Depuis toujours l’étiquette de « Petits génies » me collait à la peau. Ce qui autrefois fut une épreuve pour moi fut en ce jour un soulagement ; je m’étais faite de nouveaux amis aussi talentueux que moi. Dana cette blonde nordique à qui tout réussissait et Carl, un trentenaire qui reprenait ses études où il les avait laissé pour espérer travailler dans la recherche.

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« Et Babylone ouvrit ses portes aux deux impurs de ce peuple élu ! Yavhé n’aurait toléré cette infamie mais alors les Cieux s’ouvrirent sur ses terres désolées pour châtier les Humains de s’être montrés fourbes et non dignes de porter la Sainte Parole. Ah, ah ! C’est donc ici que Takiyana vit ? Lança Dana en se précipitant à l’intérieur de l’appartement les épaules alourdies par le poids des manuels. Je m’attendais à quelque chose de plus…exotique. —Elle veut dire plus surannée avec une décoration chinée aux puces de Soho, du linge puant jeté pêlemêle entre les cartons de pizzas vides et les sacs de poubelles datant de la dernière ère glacière. —Pas moi que cela ! Quand tu disais vivre à la Picadilly Circus je m’attendais à voir une chambre de bonne et quand je vois dans quelle merveille tu vis, je comprends que tu ais fait le sacrifice de ton ancienne résidence du Nord de Tokyo pour ce bijou d’architecture ! Tu as l’eau courante, le tout-à-l’égout, une cuisine équipée, une superbe vue sur le quartier, railla cette dernière en jetant un œil par la fenêtre à guillotine, et des charmants voisins. Que demander de plus ? —Un nouveau PC. Le mien vient de lâcher. Je vous sers quelque chose à boire ? » Dana ôta sa veste en échangeant un regard amusé à Carl. « Parce que tu fais salon de thé aussi ? la location chiffre à combien ? Neuf cent au bas mot ? Carl et moi on partage une malheureuse piaule avec un couple de Canadiens, un peu rock’n’roll. Ils sont complètement déjantés, ils te plairaient à coup sûr ! Déclara-t-elle en se vautrant sur le sofa recouvert d’un plaid écossais, un superbe tartan rapporté d’Edimbourg. Alors on bosse, où on fait semblant ? » Après deux heures, un café serré et des cochonneries à grignoter, Carl jeta l’éponge le premier. Il travaillait dans un laboratoire pharmaceutique ce qui l’obligeait à quelques heures de présence sur la rive gauche de la Tamise. Il ramassa ses cahiers et croqua dans un de ces immondes

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gâteau secs que l’on prenait habituellement trempés dans du Darjeeling. « Cours du soir à sept heures quinze. Salle 105 avec Connor. Dis que tu y assisteras Kay afin que je ne me retrouve pas seul avec Dana. Un peu d’empathie ne te fera pas de mal ou bien je dirais que tu as un cœur de pierre, insensible à ma détresse et il te faudra trouver autre chose pour regagner ma confiance. » Une fois la porte refermée sur lui, Dana éclata de rire, le crayon sous le nez. « Maintenant nous allons vraiment pouvoir travailler notre biologie comme il se doit ensuite nous irons nous saouler. C’est de bonne guerre non ? On ne t’a pas appris à boire au Japon ? Poursuivit-elle la main dans ses cheveux fins et d’un blond scandinave. Où est-ce que tu vas ? —Refaire du café. » Dans la kitchenette je tentais de recouvrir la raison. Tous ces chiffres me donnaient l’illusion de voyager à des miles de la terre. Un univers parallèle au notre où tout n’était plus qu’ordre et chaos. Je fouillais dans la boite à sucre dans laquelle je planquais mon paquet de cigarettes et à la fenêtre je tirais sur une clope en écoutant le ronflement de la cafetière. Dans la pièce à côté j’entendis rire Dana. Elle parlait seule, du moins le pensais-je ; en revenant dans la pièce cette dernière tenait mon téléphone à la main. « mais qu’est-ce que tu fais ? —Oui, elle est à côté de moi. Je vous la passe ? Ok je le lui transmettrais. Attendez ! (Elle moucha le téléphone de sa main) Es-tu libre ce soir pour un diner improvisé ? Elle me fait signe que non mais quand je lui dirais que vous êtes son prince charmant elle comprendra son erreur. Tout comme cette sotte de Cendrillon, elle craint ne pas entendre les douze coups de minuit qui la ramèneront à sa condition initiale. Ah, ah ! On dirait que vous vous intéressez à moi. Ah, ah ! Oui moi je suis libre, libre comme l’air. Oui, soyez sans crainte, je lui dirais ! Merci ! » Elle raccrocha. Que me voulait encore Alec.

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« Je me suis sentie obligée de décrocher. Il est charmant, ce Paul. —Paul ? (Mon cœur s’emballa) Pourquoi ne m’as-tu pas dit qu’il s’agissait de Paul ? —Parce que tu ne me l’as pas demandé ! Tu es allée t’assoir directement sans savoir avec qui je parlais. J’ai décroché parce que j’avais besoin d’une pause cérébrale et tu n’as pas à m’en vouloir. Ton ami te rappellera plus tard. Mais moi je crois que tu devrais le rappeler. Les hommes qui disent qu’ils rappelleront ne le font jamais, exceptés s’ils veulent un plan cul. Le sexe il n’y a que cela qui les motive. En même temps je ne me fais pas de souci pour toi. Ils doivent tous être à tes pieds. » N’en pouvant plus je frappais à la porte de l’appartement de Paul dans le quartier de Mayfair et il finit par m’ouvrir. Ce fut un peu comme ces films sentimentaux où après s’être quittés sur le quai, l’amant éperdu d’amour revint sur ses pas, sonne et tombe dans les bras de sa belle. Il enserra mon visage entre ses mains et déposa un long baiser sur mes lèvres. Je l’’aimais tant. Les larmes ruisselèrent sur mes joues. Allongée nue contre lui, je l’étudiais la tête soutenue par ma main. Qu’il était beau mon Paul ! Plus que jamais j’en étais éprise. Alors je me calais contre lui et les mains dans les siennes j’entrevoyais le paradis. Sans fournir aucune explication nous nous jetâmes l’un sur l’autre et par la suite chacun de ses coups de reins fut libérateur. «Pensais-tu à moi quand tu étais à Honk Hong. Si tu m’avais dit que tu partais pour la Chine je ne t’en aurais pas voulu. Craignais-tu ma réaction ? Cela se voit que tu viens tout juste d’aménager ici. Les pièces sont vides et froides, privées d’âme. Tu aurais du m’expliquer ta situation. —Tu aurais pensé que je cherchais à te fuir. Je savais que tu reprenais le chemin de l’université alors je n’ai pas osé saper ton enthousiasme. Et puis au dernier moment j’ai cru que tu resterais à Tokyo, déclara-t-il le sourire aux lèvres, oui je ne voulais pas

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être celui qui t’arracherait à tes racines. Cet autre Alec avait en mon sens plus d’attrait que moi. —Mais qu’est-ce que tu racontes ? Alec n’était que mon colocataire. Sa fascination pour le Japon tenait du pathos et il est abject, insensé, borné et calculateur. Je suis à jamais libéré de son emprise et cela devrait te rassurer toi qui disait qu’il vampKayait tous ceux qui avaient le malheur de l’approcher. Je blâme ses actions autant que sa personne. Mais parlemoi plutôt de toi. Comptes-tu définitivement t’installer ici ? —J’en ai l’intention oui. Nathan et moi avons nos investisseurs. Des chinois et des Américains. Nos capitaux sont en de bonnes mains et nous avions signé il y a trois jours un bail commercial non loin de la Tate Gallery. Un ancien entrepôt qui pour l’heure nous servira de fourre-tout. Notre projet ne manque pas d’envergure et je serais flattée que tu nous apportes ta bénédiction. —Ah, ah ! Et que devrais-je faire pour cela ? Lancer une bouteille de champagne contre la façade de votre bâtiment afin de lui porter chance. Et quel nom allezvous donner à votre navire ? Tu sais moi, tout ce qui est officiel. Cependant si tu as besoin d’une interprète japonaise tu sais que tu peux toujours compter sur moi. » Il dégagea les mèches de mon visage pour me baiser le front. C’était comme un retour au foyer après des années passées en exil. La pluie battait les vitres de l’appartement désert où chaque ombre semblait une géante comparait à son original. Je me sentais heureuse près de lui. De tels plaisirs ne devaient jamais cesser. « Et l’université comment est-ce ? Je savais que tu réussirais ton concours et que ton examen ne serait qu’une partie de plaisir pour toi. —La compétition fut rude. Cela c’est joué à peu de points. Il y a eu si peu d’élus en comparaison au grand nombre d’appelés. Mais ceci dit tu peux continuer à être fier de moi. Ne l’es-tu pas ? »

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En guise de réponse il sourit. Depuis la Tanaka, ses sourires suffisaient à me rendre toute fébrile voire idiote. Le jour où je tombais sous son charme se fut lors d’un important meeting ; ce jour-là je portais non pas un kimono mais un tailleur-jupe, le modèle jupe crayon que j’enfilai pour les grandes occasions. Un tissu bleu roy parfaitement bien cintrée soulignant ma taille fine comme une ceinture obi le ferait. Chemise blanche en soie achetée une petite fortune avec l’argent de mon père et des escarpins noirs Louboutins achetés à Paris par ma mère. Yashumi Horikoshi m’avait dit : « Tu ne fais que traduire Kakiyana, pas d’interprétation approximative ! » Je m’étais dis que cet enfoiré de Horikoshi me prenait pour une dilettante, une guide touristique ne prenant pas au sérieux l’importance d’une bonne traduction. Or nous devions par vidéoconférence répondre aux Américains de la Microsoft Ltd sur la qualité de nos services. Une dizaine de membres se tenait là, autour de la table dont Paul et pendant tout le temps que dura l’entrevue ce dernier fut d’humeur taquine. Je compris ce jour-là que mon destin serait lié au sien d’une façon ou d’une autre. « J’a toujours été très fier de toi. En doutes-tu ? —Parfois oui. Tu es comme tous ces autres Anglais : avare en compliments. En un autre siècle je dirais que ton éducation edwardienne, très rigide en est la cause. Et puis j’ignore ce que tu penses réellement de moi. Beaucoup me voit comme une excentrique. Es-tu de cet avis ? —Muyiki est une excentrique ! Toi tu es juste Kay Takiyana-Graham, la femme que j’aime. Une beauté d’Orient à l’extraordinaire regard plein d’arrogance. Tu es fière et c’est ce que j’aime en toi. Tu es comme cette montagne Fuji, inébranlable et majestueuse dont beaucoup s’acharnent à vouloir faire l’ascension. —je suis loin d’être taillée dans le roc. Ma force je la tiens de mes faiblesses. As-tu une connexion internet ? Je dois saluer de vieilles amies du pays levant ; »

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Avec Miuyki je restais plus d’une heure trente en ligne via une plate forme téléphonique et comme à chaque fois l’émotion fut au rendez-vous. Elle me donna des nouvelles des filles, celles qui n’étaient pas derrière elles lors de la connexion et avec soulagement je constatais que rien ne changeait làbas : il y avait toujours autant de monde au Shibamata, les jardins impériaux ne désemplissaient pas, le triangle des arts de Roppongi continuait toujours à recevoir les artistes d’aujourd’hui et de demain ; la Tour de Tokyo était toujours debout, le parc Inokhashira restait toujours le lieu des réjouissances des urbains ; la bouffe locale faisait toujours plus d’adeptes et j’appris que deux ou trois ryokan venaient d’ouvrir non loin de chez les filles. En fait pour faire simple, Tokyo demeurait Tokyo. Je m’y sentis exclu malgré ses fréquents appels en direction de ma ville de prédilection. Derrière mon écran je voyais les filles rire et s’esclaffer et il fut injuste que je ne sois pas de la partie. Une fois les filles parties, Miuyki se livra sans détours. « As-tu des nouvelles d’Alec ? Je suis sans nouvelles de lui depuis un petit moment déjà et je m’en étonne un peu. Tout se passait plutôt bien entre nous, je veux dire sur le plan amical bien entendu. —Tu ne devrais rien attendre de lui parce que lui n’attend rien de toi. Il est fidèle à lui-même alors ne te berce pas d’illusions, ce n’est pas pour maintenant ton billet d’avion aller-simple pour Londres. Tu devrais peut-être passer à autre chose. Voir moins grand et moins compliqué. —Tu as certainement raison d’un certain côté mais je reste persuadé qu’il est un type bien. Tu t’évertues à le dépeindre comme un taciturne, un égoïste et aigri mais je vois bien ce qu’il t’a apporté et comment tu as trouvé à t’épanouir à ses côtés. —Attends ! Tu peux répéter cela ? Tu crois vraiment que je m’épanouissais à ses côtés ? Il est mégalo, suspicieux et ne tient aucune modération dans ces propos, sans te parler de ces propositions douteuses, voire fortes contrariantes ! Tu en as été épargnée

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Miuyki parce que tu sembles être plus lucide, moins fragile et influençable que moi mais je crains que cette vérité ne soit pas à tes goûts. Evites-le autant que tu peux ou bien tu en perdras la raison. Il a ce je ne sais quoi de machiavélique. —Ok ! Ok mais ne dit-on pas que la chance sourit aux audacieux ? Tu n’as jamais manqué d’audace et je ne te crois pas capable de rester à distance de cet homme. Tu n’aurais rien à gagner en agissant de la sorte. —A parce qu’il s’agit de moi maintenant ? Je te rappelle que j’ai tourné la page et que je suis passée à autre chose pour ta gouverne ! il ne sera plus question de le revoir si ce n’est pour partager un café dans un endroit huppé de la capitale mais ne t’attend pas à me voir l’appeler pour une toile ou…un Opéra, tient ! Ma vie est assez compliquée comme ça pour avoir à supporter cet arrogant fils-à-papa ! » Ma mère m’appela, ayant appris par mon père qui le tenait de Brooke que je m’étais remise avec Paul. Au bout de la ligne, elle souriait ; son sourire s’entendait et elle me posa une centaine de questions sur Londres, l’université, mon emploi dans ce pharmacopée et les succès à venir d’Ellroy dont j’en étais en partie responsable. Vautrée sur le canapé, le manuel d’anatomie sur les genoux je voulais en finir au plus vite avec cette communication. Carl et Dana m’attendaient à l’université pour les cours du soir et je ne pouvais manquer le début de ce cours. Les professeurs restaient susceptibles car très à cheval sur les horaires. « Il faudra que tu viennes me voir à San Francisco et j’y tiens beaucoup. Ellroy et toi êtes toute ma fierté. Tu le sais n’est-ce pas ? —Maman j’ai cours dans moins de quarante minutes… —Et quand aura lieu les noces ? Kay ? Il faut que tu passes par le mariage ! Tu vis à Londres, chez ta bellesœur et cette situation est à envisager sur du court terme. Tu ne peux continuer à dépendre de ta bellemère ! Je ne veux pas qu’on dise de toi que tu es une

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pique-assiette. Débrouilles-toi par toi-même et n’ai jamais rien à demander à cette femme. Elle gère déjà le portefeuille de ton père et…il est hors de question qu’une Takiyana d’Okinawa ait à demander la charité à quiconque ! Tu auras mon appui financier si tu obtiens de ton Paul une date de mariage et… » Je lui raccrochai au nez. Nous aurons d’autres occasions de discuter de cela. Elle tenta de me rappeler, je laissais sonner. Dans le métro je voyais ces jeunes couples enlacés, s’embrassant fougueusement ou plus discrètement dans la rame. Les stations défilèrent les unes après les autres. Mon sac serré contre mon ventre, je relisais un cours quand la une d’un journal retint mon attention. On y voyait le père d’Alec au bras d’une ravissante femme. Lord Hasings, les débuts d’une glorieuse saga ! Je plissais les yeux et j’aperçus Alec, impeccable dans un costume queue-de-pie, trois pièces et tenant par le bras cette Keira rencontrée à Tokyo portant pour l’occasion un grand chapeau à plumes. Mon voisin de gauche voyant que je fixais curieusement la une, ricana. « Un charmant couple n’est-ce pas, ces Hastings ! Le fiston est à la tête d’un colossal empire. On parle de dix milliards de dollars, peut-être plus ! Cela donne des idées n’est-ce pas ? Ah, ah ! Dix milliards, rien que cela ! » Je tentais un sourire crispé avant de revenir à mes textes. Lui et moi n’étions pas du même monde. Il n’avait que faire de ma petite personne ; du jour au lendemain il ferait comme pour Miuyki, il me laisserait sans nouvelles de lui. S’il avait aidé mon frère c’était seulement pour la forme. Une sorte de béa avant de retourner à son polo avec le prince héritier de la couronne. Et puis il filerait ensuite à Hectorties en compagnie de Keira pour passer acquéreur de quelques bibelots permettant à eux seuls à financer l’achat d’un appartement dans les quartiers populaires. Ma mère avait raison sur un point : les Takiyana avaient pour eux leur fierté. Les samouraïs parleraient d’honneur.

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Après l’université, soit après dix heures, je filais dans le quartier de Saint James et sonna à la porte de son appartement. J’allais partir quand la porte s’ouvrit enfin. « Kay ? Mais pourquoi n’as-tu pas appelé ? —Pour la simple bonne raison que j’ai effacé ton numéro de téléphone. » Il me dévisagea de la tête aux pieds. De la musique se fit entendre. Un aria de Puccini. Et puis cela sentait bon chez lui. Derrière son épaule j’aperçus de riches tentures murales cramoisies éclairées par des appliques de style baroque. Un avant-goût de son patrimoine mobilier. « Je passais dans le coin et je… —Alec ? Qui est-ce ? » Je reconnus la voix chaude de Keira. Je devais faire simple : de courts remerciements concernant mon frère et sayonara ! Plus jamais je ne lui devrais le moindre service. Notre collaboration s’arrêtera à la porte de cet appartement. Comme il fronça les sourcils, j’accélérai le rythme. « …je tiens à te remercier pour mon frère. Voilà ! Merci ! » J’allais faire demi-tour. « Veux-tu rentrer un instant ? Je viens de cuisiner et je viens de déboucher un délicieux Bourgogne. » Cela valait peut-être le détour : je ‘l’imaginais très mal dans une cuisine. Il devait restait perplexe devant un livre de cuisine, se demandant comment utiliser les ustensiles de cuisine pour en venir à bout de la recette. Bien vite sa cuisine avait du se transformer à un chantier fermé au public. « Non, mais embrasses Keira pour moi. Si toutefois elle se souvient de moi, ce que je doute. J’y vais ! » La porte s’ouvrit sur Keira. Cette dernière m’étudia froidement. En temps normal une personne civilisée et respectueuse des convenances m’aurait demandé de mes nouvelles après m’avoir saluée mais pas cette garce, pétrie d’humilité. « Tiens donc ! Ta petite colocataire de Tokyo ! C’est marrant dans mes souvenirs vous paraissiez moins

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fade. Est-ce le climat de notre Europe qui ne te sied pas au teint ? Et que fais-tu à Londres ? —J’étudie la médecine. —Oh ! Charmant ! Je comprends le soudain intérêt d’Alec à financer la restauration de l’université des sciences de Londres. Il ne te l’a pas dit ? Il passe pour un généreux donateur et moi pour la plus stupide des partisanes de son entreprise. Je suppose qu’’Alec a eu la bonne idée de financer tes études ? Il ne pourrait en être autrement avec Alec. N’est-ce pas mon chéri ? Altruiste et si philanthrope à ses heures perdues. Et tu aimes Londres ? —Ne l’ennuie pas avec tes questions. Elle n’est peutêtre pas d’humeur à entendre tes tergiversations mentales. Et ne devais-tu pas partir ? Ton avion décolle de bonne heure demain et aussi cruel soit-il, il te faudra remettre à plus tard tes visites mondaines. Je ne voudrais pas que tu manques ton taxi. —C’est gentil à toi. Vois Kay tu as le champ libre pour le consoler de mon absence. Il a besoin qu’on les rassure quant à ses capacités de mâle Alpha. Il tient cela de son père il semblerait. Une marque de fabrique, dirons-nous. Tu seras d’accord pour dire que notre Alec se suffit à lui-même. —Ne devrais-tu pas être partie ? Nous reporterons à plus tard cet élogieux portrait que tu fais de ma personne. De toute façon Kay n’est pas tout à fait dupe, elle a plus de clairvoyance d’une pythie de Delphes et j’apprécie au plus haut point son dédain pour l’immoralité. Ce qui à ce jour te fait défaut. » Tel le puissant sirocco, elle fit une pirouette connue seule des femmes blessées dans leur orgueil, attrapa ses affaires et disparut sans même me regarder. Un rapide baiser sur la joue d’Alec et loin devant le sillage olfactif laissé par son parfum disparut dans l’escalier. « Elle s’en remettra. Viens. » Et je le suivis dans son appartement, accueilli par Puccini, l’odeur du plat en cuisine et le confort proposé par cet immense appartement dont je n’entrevoyais pas le bout ; une enfilade de pièces de dimensions différentes, très cossues à la façon des boudoirs de l’Ancien Régime. Je

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posai mon écharpe et mon sac sur un repose-pied de style Louis XV et tomba en admiration devant ces angelots en plâtre, ces miroirs gothiques et ses étampes mis en valeur par des luminaires aux effets contrastés. Il débarrassa la petite table basse de son salon-boudoir et n’osant poser mes fesses sur le divan Empire, je restais debout, fixant les appliques aux pampilles de cristal. Ils reflétaient si bien la lumière. « Juste un verre d’accord. J’ai déjà diné, déclarai-je en le voyant poser le plateau d’argent sur la table, contenant des carafes de spiritueux. Et puis je dois potasser un peu mes cours. C’est encore frais dans ma tête et si je ne planche pas un peu avant d’aller me coucher je crains tout oublier demain au réveil. C’est… charmant ici. Tu meubles tous tes appartements avec autant de bons goûts ? Cela n’a rien à voir avec la décoration minimaliste proposée à Tokyo. —Que veux-tu boire ? —Un porto. Où est-ce que je peux me rafraichir ? » Il me conduisit aux toilettes et en sortant de là, je fus prise d’une envie de visiter les lieux. Je poussais la porte d’une pièce servant de bureau-bibliothèque ; le genre d’endroit que tout littéraire apprécierait pour son agencement et la quantité d’ouvrages proposée et sur le mur entre une œuvre de grand maître hollandais je vis une photo prise au palais impérial de Tokyo. J’apparaissais dans mon magnifique kimono noir. C’était étrange de se voir là, à peine reconnaissable avec ce chignon compliqué, cette tenue traditionnelle. Craignant d’en découvrir plus je me hâtai de regagner le salon pour me ruer sur mon Porto que j’avalai cul-sec. « Voilà. Le devoir m’appelle ailleurs. Tu ne m’en veux pas si je pars maintenant ? Ce fut un plaisir…indiques moi la sortie, je crains ne pas pouvoir retrouver mon chemin. —Sérieusement ? » Il sourit, la cheville posée sur sa rotule. J’enroulai mon écharpe en laine cousue par mes soins puis ma veste militaire à gros boutons en laiton et épaulettes frangées. Il me fallut quelques

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secondes pour savoir qu’il m’offrait de rester en dépit de mon dédain pour l’immoralité. « J’ai cuisiné tu sais. Pas mieux que toi mais je me lance un peu dans la cuisine. Menu de ce soir : risotto alla milanese avec curry et au poulet. J’ai du Chardonnay mais mon Bourgogne risque de s’éventer si je ne le déguste pas ce soir. —Tu as fait du risotto ? —En Cathédrale, oui. Passons à table, je vais te servir. Allons Kay, tu ne vas pas bouder mon risotto Alla Milanese pour une histoire de cours à mémoriser quand je sais que ta mémoire est infaillible ? Laisses toi seulement tenter. Personne n’en sera rien et Brooke sera appréciée cette soirée de calme privée de sa charmante et tendre colocataire et bellesœur ! » Assise à table devant mon assiette vide, je salivais en le voyant apporter mon assiette de risotto présentée avec soin comme dans un restaurant milanais. Il me servit son Bourgogne dans un grand verre ballon et il fut à peine assis que j’attaquais derechef, non pas mon plat mais la discussion. « J’ai renoué avec Paul. Je voulais que tu le saches. Il était à Honk Hong pendant tout ce temps. » D’un bond il se leva pour aller changer Puccini par Vivaldi et ses concertos. « Tu as le droit de me dire ce qui ne va pas dans mon plat. Toute critique sera acceptée, étudiée et faire l’objet d’une étude poussée dans l’art culinaire selon Alec Hastings. —Tu as entendu ce que je viens de dire ? —Au sujet de ton ex-fiancé ? J’ai déjà entendu tout ce qu’il fallait entendre à ce suet. Alors pendant tout le repas je suppose que j’aurais le droit d’entendre le fin mot de l’histoire concernant son départ précipité pour la Chine. Si c’est le cas, passons directement au dessert. —Ah, ah ! Tu crois vraiment que je vais te saouler avec ce sujet ? Je sais très bien ce que tu penses de lui, alors je vais t’épargner. Hum…ton risotto est délicieux ! Je suis sincère Alec, c’est du grand art

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selon toi avec cependant une absence de sel. Tu vois je l’aurai un peu plus relevé mais…cela reste délicieux. Quoi ? Tu es fâché pour ton risotto ? Oh Alec…on oublie le sel et…on peut se concentrer sur ton Bourgogne. Quoi ? A j’ai compris. Tu es en colère parce que je couche avec Paul, c’est bien ça ? —Oui. J’avais pensé que toi et moi on baiserait ensemble. Je suis en rut et c’est bien ennuyeux. John, mon ami John que tu as rencontré l’autre soir dit que je devrais me montrer plus romantique comme quand on se trouve au bout d’une impasse et que le seul choix qui s’offre à vous est l’abnégation. Alors oui, je sus viscéralement contrarié. Je pensais te saouler et passer à l’acte le plus rapidement possible. —Cela a le mérite d’être clair. Ta petite amie ne doit pas s’ennuyer avec toi. —Je n’ai pas de petite amie. —Ah oui c’est vrai ! Pas de Myuki, pas de Keira, encore moins de Tara et pourtant tu sembles si bien entouré. Dis-moi comment n’es-tu pas depuis passé à l’acte. Tu as envie de sexe avec moi ? Alors tu es éliminé. Je trouve seulement dommage de gâcher ce délicieux risotto et ce mélodieux Bourgogne pour tes envies d’entrejambe. En ami tu crains alors en tant qu’amant, j’ai peur de ne pas y trouver mon compte. John aurait du te dire qu’on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre. Le mot qui doit correspondre à cela serait : débauche. —C’était spontané. —Ah, ah ! Avec toi tout est spontané. Tu ne sais pas réfléchir avant de parler et…Ah, ah, ce que tu as dit tout à l’heure à Keira était tout simplement magistral. Je n’aurai pu trouver mieux pour te décrire. On voit que tu as l’habitude de te sentir chez toi partout. Ah, ah ! —Je…je t’aime. —Ah, ah ! Tout cela est fascinant. Tu es un détraque, un fils-à-papa et sincèrement tu ne pensais pas que j’allais venir chez toi dans l’unique but de me mettre à poils, écarter les cuisses et te laisser agir le bien de ta race.

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—On ne fume pas ici. » J’allumai ma cigarette sans piper un mot. J’étais, avouons-le, prise d’une frénésie de discussion enflammée. « je vais t’expliquer quelque chose parce que visiblement tu n’as pas compris. Je ne fais pas de représentation de moi, tu vois du genre : charmante et tendre pette fille facile qui accepterait de vivre à tes frais, parce que cela ferait de moi une parfaite petite geisha. Tu as une très mauvaise influence sur moi tu le sais ? —Alors je vais m’applaudir et pousser un cri de guerre. Mais aussi je pourrais m’excuser d’avoir formules mes propos avec maladresse. A Tokyo je n’étais pas moi-même. Disons que…j’ai eu peur de te perdre. —Que c’est larmoyant ! Tu aurais pu passer à la vitesse supérieure en me proposant de te marier avec moi, par exemple ? —Et tu aurais accepté ? » Je gloussai puis jetai ma cigarette dans mon verre. Je ne pouvais pas boire au risque de finir sous la table. La tête me tournait et la nausée me gagna. J’allais trop loin et cela était déplaisant pour lui comme pour moi ; surtout pour moi. « J’e t’ai attendu à l’aéroport mais tu n’es jamais venu. A tout instant je m’attendais à te voir débarquer. Mais tu n’es pas venu, alors je me suis résignée à vivre sans toi. Tu veux donner des leçons de conduite à chacun mais tu sembles incapable de les appliquer toimême. Je parle trop, n’est-ce pas ? Tu voudrais me faire taire que tu n’y arriverais pas. Paul est lâche selon toi mais lui n’a pas craint me dire qu’il tenait à moi et cette sécurité, cette affection je ne l’ai pas trouvé en toi. Maintenant il est trop tard. Je finirais à l’eau comme tu peux le constater. —Je veux te donner du plaisir. —Alors frappes moi que je ressente quelque chose. Frappes moi fort et insulte moi selon vaudra mieux que des actes d’amour et de passion qui jamais ne viendront de te part. Tu as plus de quinze milliards de

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dollars de fortune et (J’allumai une autre cigarette) pas un seul de tes dollars ne suffira à te faire aimer de moi. —Tu es présomptueuse. —Et toi tu es incapable de te plonger corps et âme dans ce que tu crois être la réponse aux questions existentielles que tu te poses au sujet de la place que tu occupes dans le cosmos. Je…je vais rentrer. J’en ai trop dit et toi pas assez, mais personne ne pourra te changer et moi je n’ai pas la prétention de le faire. » Je quittai prestement pour me diriger aux toilettes et là j’ai vomi tout mon repas, mes deux verres de Porto et mon Bourgogne dans la cuvette. J’avais perdu l’habitude de boire. La tête me tournait. Je vomis de nouveau, par jets cette fois-ci. Pathétique. Les larmes me gagnèrent les yeux. L’estomac en vrac, j’étais au plus mal ; la prochaine fois je ne prendrais pas les petites pilules-miracles de Dana sensé renforcé sa concentration. En définitif cela se combinait fort mal à l’alcool et la fatigue nerveuse à la vue des prochains examens trimestriels. Alec me tendit une serviette. « Tu dois vraiment me trouver…pathétique. Cela ne m’arrive jamais en temps normal. Je tiens plutôt bien l’alcool, crois-moi….Oh, pardon ! (Je vomis de nouveau) C’est vraiment moche à voir. Cela tue le romantisme non ? » Il s’accroupit devant moi et dégagea mes cheveux de mon visage. «Tu devrais peut-être aller te reposer. On remettra notre diner à plus tard. » Je toussai sans que plus rien ne sorte. Un hoquet plus tard, je me tins appuyée contre la lunette des WC et la tête dans le creux de mon bras je tentais de me concentrer sur le visage d’Alec. Il semblait serein et détendu. « Tu m’en veux ? —Pourquoi ? D’avoir restituer mon délicieux risotto ? Tu n’es plus en état de faire quoique se soit. Lèves-toi si tu peux. Je vais te faire un brin de toilettes et te mettre au lit. »

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Il me soutint jusqu’à la salle d’eau. Versailles ! Le Palais des >Glaces. Il y en avait partout ! Sans parler de cette robinetterie en or ! Il me déshabilla et en sous-vêtements devant lui, je le laissais me passer une lingette humide sur le visage. Il était si tendre, si prévenant. « Cela restera entre nous, hein ? Tu ne diras à personne ce qui s’est passé et ce que j’ai pu te dire ce soir, parce que je ne suis pas vraiment moi en ce moment. Il y a trop de choses dans ma tête. C’est un peu le chaos là-haut et peut-être que cela rira mieux quand j’en aurai terminé avec tout ça. Je veux dire… l’université. » Il dégrafa mon soutien-gorge et sans s’émouvoir me nettoya la gorge. C’était froid et excitant. Ses doigts sur ma peau dénudée. Les sourcils froncés il ralentit ses mouvements pour se concentrer sur mes nibards aux mamelons pointant dans sa direction. Il en effleura un par maladresse. « Ce que j’ai fait est d’un égoïsme monstrueux. Je n’aurai jamais di te parler de tout cela. Je suis désolée et…si tu voulais m’accepter comme amie, j’en serai heure, parce que j’ai été sévère avec toi, OK. Je suis bien la fille de ma mère et elle a dit que les Takiyana sont des gens fiers et elle me met de la pression, tu vois ce que je veux dire. Je dois faire un bon mariage. J’ai une intense vie sexuelle avec Paul. L’idée est excellente et on pourrait tous s’assoir dans une grande table, porter un toast et un long discours sur les engagements entre une femme et un homme, tu vois ? La liberté a du bon, il faut en convenir. » Il fixait mon sein avec curiosité. N’avait-il jamais vu de sein de toute sa vie ? Moi je trouvais cela chouette ; cet intérêt soudain pour mon anatomie. « Vraiment désolée que cela ai pu t’affecter parce que ce n’est pas mon attention. Enfin, Ah, ah, ah ! je suis une fille bien… — J’n’en ai jamais douté. Maintenant je vais te mettre au lit et il ne sera pas utile que je te raconte une histoire pour t’endormir. Enfile mon kimono pour

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le moment, je vais essayer de te trouver quelque chose de seyant. » La chambre d’ami me plu énormément. Sobre et très fonctionnelle. Je m’écroulais sur le lit, une sorte de matelas de plume si moelleux que mes yeux se fermèrent immédiatement à son contact. Alec me borda et éteignit la lumière. D’un bond je me levai. Neuf heure treize ! Merde ! Merde ! Et merde ! Je courus et me prit la porte en plein nez. Merde ! L’appartement semblait privé de son propriétaire actuel et en tempêtant je cherchais mes affaires. Je trouvais Alec dans son bureau occupé sur son PC. « As-tu bien dormi ? —Tu te fiches de moi ! Pourquoi ne m’as-tu pas réveillée ? Je dois me rendre à l’université pour et vue l’heure qu’il est, je n’ai plus aucune chance d’être admise en cours ! —J’ai pris le soin d’appeler le doyen pour signaler ton absence. Il a compris et ne t’en tiendra pas rigueur. Cela ne figurera pas dans ton dossier universitaire. Tu dois mourir de faim au vue des événements d’hier. Tu trouveras tout ce qu’il faut dans la salle à manger. —Et mes vêtements, où sont-ils ? Je ne trouve plus rien. —J’ai tout lavé et tu dois savoir pour quelles raisons. Il y en avait partout sans parler de l’odeur. Il n’y a plus aucune raison de parier sur ton hygiène. Tu pourrais prendre une douche ou u bain et ensuite glisser dans tes vêtements propres. —Est-ce qu’on…est-ce qu’on a baisé toi et moi ? —Voyons Kay, cesses de me voir comme un mauvais garçon tout juste bon à profiter de la faiblesse d’autrui. » Avec cette gueule de bois je n’avais plus envie de rire. La tête dans un étau j’eus l’impression de suer à grosses gouttes. Je m’assis sur une méridienne et resta coi. Je ne me souvenais plus de rien. Comment m’étais-je retrouver ici ? Il s’accroupit devant moi. Son regard ne me disait rien qui vaille. Il paraissait si

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heureux de lui comme s’il avait eu le loisir de me voir nue et je n’ose imaginer la suite. « J’ai un peu de paracétamol si cela peut te soulager. Je t’en propose un ? —Jures-moi que tu ne m’as pas touché. —A ta place je m’abstiendrais à l’avenir de combiner des neuro-psychotropes avec de l’’alcool. Les deux ne font pas bon ménage : perte de mémoire partielle, sensations de grosses chaleurs, vertiges, perte de la motricité légère et les effets secondaires restent multiples et variables selon les individus. Nous avons discuté hier soir, enfin, surtout toi, cela tenait du monologue et ensuite tu as restitué ton diner dans mes toilettes. Je t’ai nettoyé, ôté le surplus collant dans tes cheveux pour te mettre au lit. Pour ma part j’ai terminé mon travail pour l’Institut. J’aime être à jour. —Pourquoi suis-je sur le mur de ton bureau ? —Et pourquoi ne le serais-tu pas ? Cette photo m’a été envoyée par un des préposés du Palais Impérial et je me devais d’en faire quelque chose. Tu ne crois pas ? Aurait-il fallu que je te demande ta permission ? La photo devait d’être envoyée mais puisqu’ils n’avaient que mon adresse, elle me fut directement adressée. Mais je peux encore l’ôter du mur si cela t’ennuie tant. » Je passais du tirage à Alec et d’Alec à la photographie. Avec quelle intensité me fixait-il ? Il se redressa, posa la main sur mon épaule et retourna derrière son bureau. « je suis un homme de tradition qui garde un œil sur le futur. A ce sujet il y aura prochainement un pot organisé par mon institut et j’apprécierai que tu m’y accompagnes. Il y a toutes sortes de gros bonnets làbas et cela constituera une solide rampe d’accès pour ton avenir professionnel. C’est une piste à ne pas négliger pour dénicher tes futurs employeurs de stage. J’ai conscience que ton retour auprès de Paul ne facilitera pas nos échanges à venir, cependant je… (Il se caressa sa mèche de cheveux, cachant en ce

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geste sa nervosité) je ne pourrais seul affronter cette horde de scientifiques. —je vais aller me laver. » Après ma douche, j’allais filer discrètement quand Alec me rejoignit dans le couloir. « Tu allais partir sans me dire au revoir ? —Alec je…je suis venue te faire mes adieux dans un sens. Mon frère a obtenu ce qu’il voulait dans un sens et…j’ai tout ce qu’il faut maintenant pour être heureuse. Je n’attends rien plus et surtout pas de ta part. J’ignore encore ce que j’ai pu te raconter hier soir mais quoi qu’il en soit tu ne dois pas porter aucun crédit à ce que j’ai pu t’avoir dit. Il va être dix heures vingt et j’ai assez abusé de ton hospitalité pour avoir à rester une minute de plus en ces murs. —Parfait ! Que dis-tu du mardi et du jeudi ? On pourrait se faire un cinéma ou un restaurant, ou bien les deux. On pourra se faire des films, des musées ou tout autre chose qu’il te plaira de faire. Si je t’enlève un soir ou deux, crois-tu que les yakusha me prendront en chasse sous prétexte que je t’ai détourné de tes devoirs universitaires ? —Oui tu t’exposes à de gros ennuis. Ces durs-là ne sont pas des tendres et ce ne sont pas tes milliards qui y changeront quoique se soit. » Il éclata de rire. « Mes Milliards ? Te voilà bien informée. Il ne s’agit pas de mon argent personnel mais celui de mon père ; j’en hériterai d’une partie certaine qu’il me faudra diviser en nombre de parts égales avec les morveux que mon odieuse belle-mère aura la générosité de lui donner. Naturellement mon père paiera la rançon même après que ces hommes m’aient coupé en morceaux. Toi seule t’en sortira peinarde car soulagée que ce fardeau que je représente à tes yeux. —C’est tout à fait cela. —Alors on est d’accord pour le mardi et le jeudi ? » Je me perdis dans mes pensées, plutôt dans l’étude de sa chemise très près du corps sous laquelle on pouvait entrevoir ses pectoraux. Rasé de prêt, coiffé en arrière et bel homme dans son costume gris, je ne

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pouvais rester insensible à son allure de gentleman. Il attendait ma réponse qui ne venait pas. J’aperçus mon reflet dans la glace du couloir et ce que je vis me surpris : je rayonnais comme éclairée par un feu intérieur. « Tu aimes tout contrôler n’est-ce pas ? Tout planifier. Si je t’échappais de nouveau, partirais-tu à ma recherche ? Laisserais-tu Paul m’épouser ? —Si tu te poses encore la question c’est que tu doutes encore de mes sentiments à ton égard. Si ton bonheur est à ce prix, je ne vois pas pourquoi j’aurais à m’interposer entre loi et lui. Je ne peux être sur tous les fronts et ta carrière me semble être le plus important des combats. » La mémoire m’était revenue et la honte me couvrit en songeant à toutes ces révélations que j’avais pu lui faire au sujet de mes sentiments, mon départ de Tokyo et l’espoir de le voir à l’embarquement. En semaine je ne voyais guère Paul ; nos respectifs emplois ne coordonnaient pas l’un à l’autre mais cela ne nous empêchait pas de nous appeler ponctuellement ; jamais bien longtemps ceci dit et cela me convenait. Dana et Carl multipliaient leur passage chez Brooke. Mes récents résultats à l’université ne me satisfaisaient pas ; mes notes restaient insuffisantes vis-à-vis des autres de deuxième année et je ne voulais pas qu’on dise de moi que je n’étais qu’une opportuniste, une dilettante. Je devais redoubler d’ardeur. Pour cela je laissais tomber mon boulot chez Mrs Wing pour postuler dans une boite privée, une sorte de laboratoire bien mieux rémunérée selon les arguments de Carl qui y travaillait depuis quatre ans. Vu ses bagages, sa riche expérience professionnelle je pouvais me fier à son opinion. Carl était l’un de ces maniaques obsédés par la recherche et bardé de diplômes allant dans ce sens, il voulait en plus de ces licences, maitrises et un doctorat en médecine voulait se perfectionner dans le domaine scientifique. Je savais qu’en travaillant à ses côtés j’allais gagner en rigueur.

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«Notre Kay n’a pas la tête à ses études en ce moment. Elle flirte avec Hastings tout en fricotant avec Prince Charmant nommé Paul, comme Paul Cœur de Lion mais avec moins de convictions religieuses que ce dernier. Hasting est le fils d’un Lord et pair de ce royaume, tu peux croire ça Carl ? Takiyana a tiré le gros lot. —Quoi vous sortez ensemble ? —Elle ne veut pas l’admettre mais elle en pince pour ce Hasting. —La ferme Dana ! Tu ignores de quoi tu parles, c’est vrai quoi ! On a diné une fois ensemble et… —Elle a salopé ses toilettes en vomissant tripes et bile. Quelle élégance ! Je comprends que ce dernier tarde à vouloir la revoir. » Carl eut un tic nerveux, il en était parasité. Alors que Dana écrivait ses formules de chimie sur son cahier, lui me défigurait, le regard vide. Il expira profondément avant de replonger dans son café. « Deux semaines sans nouvelles de son galant, voilà qu’elle dépérit. C’est comme si on venait de lui annoncer qu’elle n’assisterait pas au lancement de la nouvelle gamme de soin de Dior ou autre fantaisie de ce genre. C’est le moment de lui demander ce que tu veux Carl, elle est aussi malléable que le mercure. On pourrait lancer un pari : celui de la voir tomber sous le charme de ce richissime fils de Lord. Tu verras qu’elle ne restera pas longtemps de marbre. » Je devais progresser en leur compagnie et après les cours je plongeai dans mon costume bleu et escarpins pour me rendre à l’Institut situé à l’East London, non loin de la Tour de Londres. Pour deux heures de présence par jour j’avais droit à l’accès au rez-de-chaussée, aux vestiaires à la cafète et à rien d’autre. Les stagiaires ici passaient inaperçus, tout juste si on leur adressait la parole. On m’avait dis lors de mon embauche que je n’aurais à accomplir que les tâches propres au standard, rien vraiment en rapport avec la science alors que Carl lui bénéficiait d’un badge lui permettant de courir d’un laboratoire à un autre ; normal il était embauché depuis trois ans dans

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ce modeste édifice pour suppléer aux travaux de deux pointus chercheurs. Je brûlais d’impatience de monter aux étages 2 et 3 pour voir ces hommes à l’œuvre. Il y avait un Japonais qui travaillait là, le Docteur Keychi Mima, une pointure dans son domaine. Il portait la barbiche et de longs cheveux tombant en mèches ébouriffées sur ses sourcils. Alors que je lisais un magazine féminin pour passer le temps il descendit à mon desk, pianota sur le mélaminé sans me lâcher des yeux. « Monsieur Mima ? » Il me regardait, perdu dans ses pensées. « Une Takiyana d’Okinawa ? —C’est exactement ça ! Mais je tiens plus d’une Graham que d’une Takiyana, déclarais-je en refermant mon magasine. J’ai grandi ici, à Londres avant de repartir pour le Japon et précisément à Okinawa. » Il me fixait immobile. « Tu étudies la médecine avec Carl ? —Oui, enfin non ! Nous avons un cours en commun en fait. La chimie moléculaire. —Ce n’est pas un peu difficile pour une fille comme toi ? —Comment ça ? J’ai une licence en biologie et...je me débrouille. » Il partit sans rien ajouter d’autre. Pour une fille comme moi ? S’il m’avait surpris à feuilleter ce magazine il paraissait normal qu’il me prenne pour quelqu’un de superficielle. Le téléphone sonna et je remis mon casque pour prendre l’appel. « Centre de Recherches de Shaswell, bonjour ! —Passez-moi le bureau du Docteur Sewell s’il vous plait ! —Et qui dois-je annoncer ? —Hasting. Alec Hasting. » Mon cœur s’emballa. Alec ? A peine croyable ! Il fallait qu’il appelle ici. « Alec c’est toi ? —Et à qui ais-je l’honneur ? —Et bien tu ne me reconnais pas ? C’est moi Kay. Ne quitte pas, je te transferts. » Je basculai l’appel en

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direction du bureau de Sewell mais l’appel fut mis en échec et je récupérai la ligne. « Il est occupé. Il y aurait-il un message à lui laisser ? —Non. Dis-lui de me rappeler. » Il raccrocha prestement. Alors ça….Pas un bonjour, pas un : Comment vas-tu Kay ? Bien remise de tes exploits ? Rien qui me laissait penser qu’il voulait me revoir. Saloperies ! Je m’étais confiée à lui et voilà le résultat ! Fais chier, m’entendis-je dire tout fort. Oui enfin, cela pouvait clairement se concevoir, il avait du avoir pris le temps de peser le pour et le contre avant de déduire qu’il ne recherchait pas à fraterniser avec une femme aussi versatile que moi, qui plus est ayant une liaison avec un autre homme. Alors on est d’accord pour le mardi et jeudi ? Tu parles. Il ne m’avait pas appelé, à aucun moment pour me fixer un rendez-vous (que j’aurai décliné évidemment mais un rendez-vous quand même, merde !) Mon égo en prenait un coup. Dans moins de vingt minutes je partais. J’avais donc encore vingt minutes pour me prendre la tête avec mes cours de biologie quand la porte s’ouvrit sur… devinez qui ? Alec Hasting portant une chemise de cuir à la main. « Bonjour Kay, peux-tu m’annoncer auprès de Sewell ? —Euh…oui….(Je composai le numéro de sa ligne) Docteur Sewell, je sais que vous n’aimez pas être dérangé pendant vos heures d’activités mais j’ai devant moi Mr Hasting qui demande à vous voir. —Et bien installes-le confortablement, offres-lui un café par exemple. Contentes-toi de faire ton travail. J’arrive… » Je pris un jeton pour lui proposer un café. « Tu travailles ici maintenant ? —Bien vu. Je fais quelques extras dans la semaine. Tu veux un café ? —Cela ne sera pas nécessaire. Il y aura le meeting dans deux jours. tu es toujours partante ?

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—Le quoi ? Cela m’est complètement sorti de la tête. Mais disons que non. J’ai d’autres chats à fouetter. Si tu ne veux pas de café, je retourne derrière mon desk. Je finis dans moins de dix minutes et… —Tu viens diner avec moi ce soir ? On est jeudi et je pourrais te cuisiner quelque chose de simple mais sophistiqué. Que dis-tu d’un délicieux gratin et d’un bon millésime ? Je t’enverrai un taxi pour huit heures, si toutefois tu es d’accord. Alors on dit ce soir huit heures ? —Non écoutes je dois travailler ! Voila Sewell, bonne continuation ! » Empalée sur Paul je jouissais proche de l’orgasme. Il m’étrangla tout en m’envoyant de violents coups de reins. C’était bon…on ne se retrouvait plus que pour baiser, le reste du temps il n’avait pas le temps. Cela me convenait. Nous étions un couple sans vraiment en être un. Ou alors je dirais que nous étions devenus l’un de ces couples actuels, vivant chacun de leur côté sans avoir à rien sacrifier à l’autre. Dans ses bras, je me sentais ardente, enflammée et plus que jamais heureuse. « Que fais-tu demain soir ? J’aimerai passer la fin de semaine avec toi. Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? —J’aimerais également, mais pas maintenant. — Alors dis-moi quand que je puisse m’organiser. Tu n’es pas le seul à avoir un emploi du temps bien chargé. Où vas-tu ? Tu ne peux donc pas rester au lit cinq minutes au lit avec moi et apprécier la vue que l’on a de cette estrade ? —J’ai une tonne de travail à faire. Tu m’excuseras. » Il quitta le lit après déposer un rapide baser sur mon front. Allons bon…On était vendredi soir et un peu trop rapidement j’avais décommandé mon week end en famille. La faute à cette Brooke qui disait préférer me savoir dans les bras de Paul que dans les griffes de sa mère. On sonna à la porte. A peine eussé-je le temps d’enfiler une robe de chambre que retentit la voix de Nathan. Mon cœur tressauta. Nathan, mon amant de

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Tokyo et il passa dix bonnes minutes avant que je n’ose sortir de la chambre, habillée et coiffée d’un chignon décoiffé. « Salut Nathan ! Si j’avais su que tu passerais j’aurai décommandé Paul pour me réfugier dans mes études. Comment vas-tu ? —Et toi-même ? Toujours aussi ravissante à ce que je vois. » Flattée j’enserrai Paul dans mes bras. Lui avait-il raconté nos exploits dans cet hôtel ? Je préférais ne pas savoir. Il me fixait comme si je me fusse trouvée nue devant lui. Il était préférable que je m’en aille. Il me laissa rentrer par le métro. J’étais folle de rage parce qu’il n’avait pas cherché à me retenir. Il aurait pu se montrer plus galant quand même ! Brooke sortat ce soir avec une bande d’étudiants qui se voulaient être branchés (comme un peu tous les Londoniens entre nous) et elle m’avait laissé à manger sur la table : une assiette de chili con carne avec un mot d’excuses disant qu’elle aurait pu laisser davantage mais ce fut sans compter sur le vorace appétit de ses amis. Pendant un bref instant je ne sus que faire et les jambes repliées sous mes fesses je fixais les carreaux battus par la pluie de ce début de soirée. Dans un moment de désespoir je voulus appeler Alec. A neuf heure vingt je lui envoyais un message relatif à mes cours. Il mit une demi-heure à répondre : qui est-ce ? Il avait effacé mon numéro de son répertoire. Va te faire foutre, tonnai-je en jetant min téléphone dans la panière à l’linge sale. Pour me changer les idées je pris une douche, glissa dans mon pyjama et rentra dans mon lit. Croulant sous mes cours, je me souvins avoir laissé mon Samsung dans la panière. Trois messages attendaient d’être lus. Le premier : Si c’est toi Ron, vas te faire mettre !! Et le second : Je ne suis pas dispo ce soir pour m’amuser avec toi. Et le troisième : si tu tiens à la réponse, maile-moi. Désespérée je fermai mon téléphone en soupirant. Je décidais cependant de rentrer dans son jeu. Que faistu ?

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—Quoi que fais-tu ? Je suis avec qui tu sais. —A croire que tu ne t’en lasse jamais. —Comment ça ? Peux-tu être plus explicite ? —Non ! Pas enthousiaste pour ce que tu attends de moi. —Voyons Kay, si tu crois que je suis comme n’importe quel diable misogyne. » Merde ! Il m’’avait reconnut. Devais-je poursuivre dans ma lancée ? Il fit sonner mon portable. D’un bond je me levai, arrangea mes cheveux et prit l’appel, une cigarette coincée entre les lèvres. « Oui allô ? Pourquoi m’appelles-tu ? —Parce que tu sembles en pleine détresse affective. J’ai des récepteurs posés sur la tête, des sortes d’antennes qui me font dire que là où tu te trouve tu songes à foutre le camp. Mon intuition estelle fondée ? —Oui, je suis dans mes cours et sérieusement je m’emmerde. —Tu veux te confesser ? —Pas vraiment tu remarqueras que je suis un modèle de vertu. La confesse tiendrait plus de l’apologie sur une vie débridée que….’j’ai un double appel, attends ! Oui Paul ! Je suis déjà en ligne avec un…collègue de l’université. Que veux-tu me dire ? —Kay, je…je pars demain pour la Chine et euh… j’ignore combien de temps cela me prendra puisque je passerais par le Japon à mon retour. —Par le Japon ? Que vas-tu faire au Japon ? —Je traite des affaires, c’est son mon job. J’aurais voulu te saluer avant mon départ mais mon avion décolle de bonne heure demain matin. On se verra à mon retour d’accord et on verra des tas de choses bien, tu verras. C’est possible qu’on arrive à s’accorder de temps à autre et…je crois en nous. Seulement laisses-moi un peu de temps, tu veux ? —Euh…oui. Ce n’est pas exclu. Alors amuses-toi bien. (Je raccrochai pour reprendre Alec sur l’autre ligne.)Alec, tu es toujours là ? Je…euh…De quoi parlions-nous ? Ah, oui je parlais de l’incapacité qu’ont certain à s’enliser dans des situations difficiles. C’était

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Paul. Il part demain matin pour la Chine et…je viens à regretter le Japon. Au moins là-bas j’y avais mon identité. J’avais du temps pour cuisiner, pour aller refaire le monde avec les filles ; ici tout est différent. Je n’ai pas le temps d’apprécier la lumière du jour et j’ai eu tort de penser que j’y arriverais. Parce que je n’arrive à rien, pas même à garder Paul près de moi. (Les larmes ruisselèrent de mes yeux) Il ne me voit que pour la baise et si cela me convenait je dois admettre que cela comprend des failles. Tu es toujours là Alec ? —Oui tu as raison, tu peux laisser tomber ; ton mec comme tes études ! J’aimerai me concentrer sur autre chose si tu veux bien. —Oh ! Et bien je t’écoute ! De quoi veux-tu parler ? » Il me rendit nerveuse ; de nouveau il me prenait de haut. « Ah, ah Tu es vraiment bordélique dans ta vie Kay, tu tends à tout compliquer dans tes rapports avec autrui. Le profil même de l’enfant gâté ; au-delà de cela tu te complains à cette petite vie quand tu pourrais avoir plus. C’est ce qui m’agace profondément chez toi. Tu tends le dos pour te faire battre, redescends un peu sur terre et grandis un peu ! —Cela à le mérite d’être clair. Désolée si je t’ai perturbé. A l’avenir je vais essayer de ne par te perturber et ne fais pas semblant de vouloir t’impliquer dans mon avenir si tu veux fiche le camp à chacun de mes efforts pour t’approcher et me montrer aimable avec toi. C’est vrai ! Tu n’as pas idée de la difficulté que cela représente pour moi de prendre mon téléphone pour te contacter. Cela ne fait qu’alimenter ma colère envers les salauds de ton genre. —Et ensuite Kay ? Tu vas raccrocher, te mettre à chialer sous ta couette ? Remues-toi un peu ou bien tu resteras toujours la mièvre Kay Takiyana-Graham incapable de prendre la moindre décision. —Ouah ! Est-ce que c’est moi ou ton humeur sort de l’ordinaire ?

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—Tu m’emmerdes avec tes histoires, c’est tout. Peut-on en rester là ? —Cela ne serait pas du luxe si tu te montrais plus complaisant. —Bonne soirée Kay. » Il me raccrocha au nez. L’enfoiré. Je sortis de mon lit hors de moi. Je ne savais plus quand je n’avais pas été aussi contrarié, vexé et en colère contre moi, contre lui, contre Paul ! Alors je m’habillais pour sortir. Il me fallait me changer les idées. Je pris le métro pour St James et sonna à la porte de son appartement sans même m’annoncer. On devait avoir une discussion de visu ; c’était primordial. Keira ouvrit la porte et en me voyant son visage prit un air épouvanté. « Oh, non ! Il ne manquait plus qu’elle ! Alec ! Ne me dis pas que tu as fait venir ta nouvelle meilleure amie quand tu savais que nous devions sortir nous deux ! C’est plus fort que toi, hein ! —De quoi parles-tu ? Entendis-je derrière la porte. —Alec m’a appelé et je… » Elle me claqua la porte au nez. Le courant d’air souleva mes cheveux. De nouveau je sonnais plus déterminée que jamais. Il y eut des bruits de pas derrière la porte mais pas d’éclats de voix. La porte s’ouvrit sur Alec qui me dévisagea avec attention. « Pourquoi es-tu là Kay ? T’aurait-on mis à la porte de ton appartement ? Laisses moi deviner…tu t’ennuyais alors tu t’es dit que tu pourrais trouver un moi un passe temps adéquat à sa solitude si fragrante qu’elle t’est insupportable. —Je veux seulement avoir une conversation claire avec toi. Je n’ai pas apprécié ton dernier appel et je voulais que les choses soient claires entre nous. —Rentres donc te coucher Kay, j’ai assez à faire avec Keira. —T’inquiète je vais m’en aller, je voulais juste… L’autre furie surgit un verre de vin blanc à la main, m’étudia froidement, les bras croisés sur sa poitrine plate.

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« Si tu n’es pas là pour baiser avec lui alors à quoi tu lui sers ? Tu lui fais ton ménage ? Tu lui racontes des contes avant de le border ? —Kay me sert d’exutoire sur lequel passer mes nerfs. Kay est mon nouveau putching ball et sa présence ici est tout à fait souhaitable ; on pourrait la voir comme une sorte de thérapeute. Fin de la discussion. Kay va s’en aller de toute façon. —Oui je préfère entendre cela. Cette fortuite intrusion pourrait gâcher l’imbibition de mon vin. Bonne soirée Kay ! Alec… » De nouveau elle disparut. Faire tout chemin pour n’avoir aucune explication de son comportement allait me contrarier pour les semaines à venir. Il devait voir que je ne blaguais pas ; à moins de manquer de persuasion il ne pouvait s’en tirer ainsi. En même temps je me trouvais quelque peu ridicule : il y avait ce témoin en la personne de Keira, lui faire une scène devant elle relevait d’une forme sévère de psychose. Non je ne m’abaisserai finalement pas à cela. J’avais ma fierté, merde ! « Où est ce que tu vas ? —Et bien je sors…j’avais dans l’idée de me faire un ciné. Boire un dernier verre avant de rentrer me mettre au lit, la tête vidée et disposée en entamer le week end avec sérénité ! Et puis tu as déjà effacé mon numéro de ton répertoire, ce qui sous-entend que tu ne veux plus que je t’embarrasse avec mes histoires. N’est-ce pas ce que tu disais toute à l’heure ? Tu m’emmerde avec tes histoires ! Alors on est quitte. » Enfin, c’était dit ! Quelle jubilation ! Il faudrait que j’en parle à Miuyki. Non pas à elle ! Plutôt à Brooke ! Elle n’avait pas d’idées censées sur le sujet. « Que vas-tu voir au ciné ? —Cela ne te regarde en rien. —Si tu veux toujours passer demain soir, j’ai un passe-visiteur pour toi. Accordes-moi une seconde. Viens rentre ! J’en ai pour une petite seconde…sois aimable de ne pas la dévorer Keira ! »

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La bonne blague. Je fouillais dans mon sac à paillettes pour en sortir mon Samsung quand Keira me dévisagea froidement. « Tu fais quoi dans la vie déjà ? —J’étudie la biologie. —Ah oui c’est vrai. Tu te destine à être médecin c’est ça ? Alec dit que tu veux ouvrir ton cabinet de médecine traditionnelle, poursuivit-elle le sourire ironique aux lèvres. J’aime bien ta chemise à jabot et cette jupe venue d’un autre univers parallèle. Ta garde-robe doit fourmiller de tenues toutes plus improbables les unes des autres. Un look bien étudié si on en juge par ses hauts de chausses et ses mules ouvertes. Combien de talons ? Huit centimètres au moins. Si tu n’obtiens pas ton doctorat tu pourras toujours être modeuse à Soho. Et puis ces couettes et ce bibi. Tu ne manque pas d’originalité. Alec aime les femmes conventionnelles, tu devrais pourtant le savoir. Il a reçu une éducation très rigide qui ne correspond pas du tout à ton monde très Kawaï. En somme très Manga ! Une facette du Japon que j’ai appris à étudier. Et cela te plait ? —Quoi donc ? La mode ? —La biologie. Tu es vraiment à côté de tes pompes. » Elle m’étudia plus en détail jouant nerveusement avec le pendentif de son collier. « A te voilà déjà ? Tu devrais être heureux de constater que l’on ne s’est pas entretuer. Qu’est-ce que c’est ? —Un passe pour la conférence de demain. —Ta conférence annuelle ? Tu l’invites à ton conférence ? Ouah ! Elle devra t’être redevable à vie ! Tu t’immisce dans ses études et…j’ignorai que tu fusses s’y généreux envers ta nouvelle amie. —Merci Alec. Je peux emprunter tes toilettes ? » En y sortant Keira veillait dans le couloir, toujours son verre à la main, le chandail posé sur ses frêles épaules. « Tu sais par où sortir maintenant ? Tu comprendras qu’on ne te retient pas à diner ce soir, c’est à peine si Alec te tolère en dehors de ses heures

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de travail. On ne sera pas appelée à se revoir, alors bonne continuation à toi ! Alec ? Où vas-tu ? —Je la raccompagne dehors, c’est la moindre des choses, non ? » On marcha dans la rue sans rien échanger. J’avais laissé son passe-visiteur dans ses toilettes et je savais qu’après ce soir nous ne reverrions plus. Il insista pour descendre avec moi sur le quai de mon métro. L’attente y fut insupportable. Je m’efforçai de ne pas croiser son regard. La rame arriva et y monta avec moi, m’accrochant le bras. « Tu as peur que je me perde où quoi ? —Oui tu es du genre à te perdre en cours de route, sinon tu ne serais pas venu me voir. N’ais-je pas raison ? » Notre reflet apparut dans le plexiglas ; nous étions en tout point différent l’un de l’autre ; déjà dans notre choix vestimentaire et puis…j’étais trop bien pour lui. Il ne me lâchait pas des yeux, aucune pudeur dans son étude. Il sourit. Pourquoi souriait-il ? Les yeux rivés sur les arrêtes desservis par la rame, je ne voyais plus que ces points lumineux verts passant les uns après les autres aux points rouges. « Tu ne m’as pas dit à quel arrêt tu descendais ? » J’enfonçais mes écouteurs dans mes oreilles. Il se perdit dans ses pensées et moi dans ma musique ; il finit par s’assoir près de moi, me prit un écouteur intra-auriculaire et se concentra sur la musique de Cocorosie. Violation de domicile. Je coupais le son pour ne pas lui en faire profiter. Et puis j’’allais descendre pour mieux filer entre les usagers. A grandes enjambées il me suivit sans se démonter pour autant. A l’extérieur la pluie avait recouvert la chaussée sur laquelle les phares des véhicules formaient de longs traits lumineux vite effacés par les passages des pneus. « C’est mon quartier. Nul besoin d’aller plus loin. Et puis tu as quelqu’un à sortir ce soir alors ne la fait pas attendre ! » *

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« Ils n’avaient rien de bon à t’offrir ces scélérats ! Que de belles promesses ! Satoshi le savait mais tu ne l’as pas écouté, préférant t’enfuir avec le premier venu ; encore une chance que tu ne sois pas enceinte. Le déshonneur nous aurait alors tous submergé et plus aucun homme n’aurait voulu de toi au pays. Tu es bien trop naïve. Tout le monde au village le savait mais ta mère la première disait que ce voyage forgerait ton caractère. Tu te donne trop vite, tu veux toujours en faire trop ! Tu es bien mieux ici, je l’ai toujours pensé. Naturellement après tes études, je t’aiderais à t’installer ici et tous tes frais seront à ma charge. —Akiko, je vais bien tu n’as pas à t’en faire. Seulement je… —Ecoutes bien ce que je vais te dire. Satoshi ne porte pas ton petit copain actuel dans son cœur. Il le trouve trop inconstant et si tu veux mon avis, il fera son possible pour contrarier ses plans en lui refusant l’association de collaborateurs d’ici ; il espère mieux pour toi que cette relation sans lendemain. —Akiko pitié ! Peux-tu seulement me dire si tu acceptes d’accueillir mon père et ma belle-sœur quelques jours ? Ils ne sont pas embarrassants et ils savent se tenir à table n’ignorant rien des traditions de notre pays. Mon père tient à faire ce voyage et brooke n’a jamais mis les pieds à Okinawa. —Es-tu vraiment amoureuse de cet homme ? Je te connais trop bien pour savoir que tu ne l’es pas. Pourquoi as-tu quitté Tokyo si tu n’étais pas sûre de tes sentiments ? On dirait que ta vie d’avant te manque. Tu es encore en âge de faire des erreurs et personne ne te blâmera pour cela. Et il viendrait quand ton père ? » Mon père m’invita à déjeuner sur l’Oxford Street. Nous le faisions souvent, déjeuner ensemble. mon amour de la gastronomie je le tenais de Daniel ; il ne cuisinait pas mais savait apprécier une bonne assiette, un bon vin et cette passion nous est commune. Il avait un solide appétit, il pouvait ingurgiter des plats entiers sans jamais prendre un gramme. C’est notre moment

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à nous et à personne d’autre et pour rien au monde je ne m’y déroberais. Nous parlions de toute chose : littérature, art, cinéma…de ma mère. Son souvenir la hantait, il pensait encore à elle. Il n’en parlait pas ouvertement mais faisait souvent allusion à leurs années de bonheur dont je fus le témoin. Daniel l’aimait toujours et il la voyait comme l’unique amour de sa vie. Il s’attachait au Japon comme un bernique à son rocher ses yeux brillèrent sitôt que j’évoquais Akiko ; cette dernière l’avait toujours aimé et comprit. A maintes reprises il avait témoigné son amour pour sa fille, la difficile Kyoko. « Ta famille descend d’une grande famille de samouraï et je vais pondre un livre sur ce sujet. Je mettrais en relief des siècles de féodalités. Ce sujet m’a toujours fasciné et l’aide d’Akiko me sera très précieuse. —Tu vas te remettre à écrire ? Et comment cette idée t’es venue ? —Depuis toujours mais je dois dire qu’à ton retour le projet a germé dans mon esprit et mon acharnement paiera. Il est possible que je parte m’installer au Japon, quelques temps. Ce n’est pas au gout de Tara mais il me faut du recueillement pour écrire. J’aurais besoin de toi pour me relire, corriger ma plume, mon style. Si tu me fais cet honneur, tu auras la chance de voir ton prénom au-dessus du mien sur la couverture de ce livre. —Voyons papa, je n’écris pas ! je n’ai jamais écris une seule ligne de toute ma vie ! C’est à toi seul que revient ce talent. Je pourrais y apporter quelques corrections mais ne me demande pas t’écrire ta préface, je ne suis pas du milieu et aucun ne me connais comme étant un écrivain ; alors que toi…tu as écrit une trentaine de livres et d’essais dont deux romans sur le Japon. —Tu es modeste Kay. Tu as toujours eu des tas de talents. Tu dessines à la perfection, tu peins remarquablement bien et tu pourrais t’essayer à l’écriture.

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—Je me destine à la médecine traditionnelle et pour cela je dois valider deux longs semestres et aussi paradoxal que cela puisse paraître je me mets à aimer cela. La chimie est à la base de tout et cette science est fascinante. Mon ami Carl et je t’ai déjà parlé de lui dit que je pourrais être une candidate de choix pour travailler sur les travaux du biochimiste John Wilkes. Ils attendent mes résultats avant de se décider. » En pensant à cela je sus que je venais de réduire mes chances de travailler avec Wilkes en ayant refusé de me rendre avec Hastings à cette conférence annuelle. A chaque fois que j’y pensais je m’insultai de tous les noms ; la fierté des Takiyana. Et puis Wilkes m’avait parlé de ce colloque et pas qu’une seule fois. Il disait que les places y étaient très chères : 5000livres par personne (afin de servir à financer des recherches dans divers secteurs). En plus du prix on avait dorloté ces scientifiques venus du monde entier et logeant tous au Savoy, ce mythique palace. Des noms figuraient sur une liste d’attente depuis deux ans et Hastings avait raison de m’en vouloir. Or deux semaines s’étaient écoulées sans avoir des nouvelles de lui. Pourquoi m’en inquiétais-je ? N’était-il pas le fils d’un important homme de Westminster ? « Et tu te vois consacrer le reste de ta vie à la recherche ? —Une partie de ma carrière oui. Ensuite je serais capable de combiner le pouvoir des plantes entre elles pour soigner aux miens les pathologies de mes futurs patients. —Alors je suis fier de toi ma chérie, répondit ce dernier en piquant un morceau d’agneau dans mon assiette. Je suis heureux que tu puisses croire en toi, à ta bonne étoile. Auras-tu l’opportunité de retourner au Japon au cours de cette année universitaire ? —akiko pense que je n’ai rien à faire ici. Londres c’est la grisaille, le vieux parlement et toutes ces vieilles institutions. Possible que je m’y rente cet été pour parfaire mes connaissances des plantes et qui mieux que ma grand-mère pourra m’initier à cet art si complexe ? Les cerisiers en fleurs me manquent, il me

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faut me ressourcer ailleurs et si possible loin de ce pays humide où l’on boit le thé sans cérémonial. Et puis Brooke finira par se lasser de ma présence. Assez de pourparler avec Tara qui n’a nul intention de me voir rester dans les girons de sa fille-adorée. —Si c’est ça le problème, il me reste quelques économies en banque pour te trouver une piaule non loin de ton université. —Non il ne s’agit pas de cela…satoshi Furiya ne tient pas à ce que j’épouse Paul et il lui a fait comprendre en gelant ses rapports avec de potentiels investisseurs japonais parce qu’il le trouve trop inconstant. Depuis toujours il gère les affaires de ma famille et tant que je continuerais à l’apprécier, il lui mettra des bâtons dans les roues. Je sais de quoi est capable Furiya et je sais qu’il refusera de m’apporter son soutien si je venais à l’épouser. J’en avais parlé à Brooke comme de bonnes vieilles amies autour d’une tasse de thé et elle a cru bon en parler à Tara qui évidement a pris peur. Elle a dit qu’elle ne désirait pas de Yakysa dans ses relations, persuadée que Furiya s’adonne à l’extorsion de fonds auprès de firmes nippones. Elle est si ignorante de ces choes-là que cela frise la provocation. Comment lui faire comprendre que Satoshi n’appartient pas à cette mafia d’Osaka ? Toujours est-il qu’elle craint de les voir débarquer ici pour ficher la pagaille dans nos normes existences. —Ah, ah ! Cela ne m’étonne pas de Tara. Elle ne comprendra jamais rien aux folklores du Japon. C’est peine perdue alors laissons-la dans son ignorance. Quant à ce Satoshi il veut ce qu’il y a de meilleur pour toi, ta mère et Akiko. Tu devrais te fier à son jugement, il ne pourra t’être que bénéfique. » Alors que je revoyais mes cours de chimie derrière mon desk apparut le professeur Wilkes, tout sourire ; ses grosses montures écrasant son regard d’illuminé. « Miss Takiana vous êtes une petite cachotière : Je viens d’apprendre que vous êtes une intime de Hastings et quand comptiez-vous m’en parler ?

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—Je ne sais pas Docteur, disons que ma vie privée reste à l’extérieur de cet institut ! —Ah, petite sournoise ! Appelez-moi John, voulezvous ? Déclara-t-il les avant-bras posés sur la console de mon poste de travail. Le Docteur Keychi Mima aurait besoin d’une assistante dans les plus brefs délais. Vous vous y connaissez un peu dans la nanotechnologie ? —C’est au programme oui. Nous avons trois longues unités visant à exploiter les microsystèmes et leur fonction. Comme je me destine à la médecine, il faut aborder l’élaboration des prothèses, le ciblage et la destruction des cellules cancéreuses, la protection bactérienne, les muscles à base de nanotube de carbone. —Alors avec Mima vous aurez un cours accéléré. Il veut quelqu’un d’efficace ayant des notions dans le cryptographie quantique ; ce domaine vise principalement dans la sécurité des donnés bancaires et militaires mais Mma aime brouiller les pistes. Il les utilise pour réduire de plusieurs ordres les durées de calcul. Cela vous effraie-t-il ? —Non, pas le moins du monde. —Alors vous savez où le trouver. » Après avoir traversé un dédale de couloir j’accédais enfin à son bureau. L’œil dans son microscope il me fit signe de m’assoir près de lui. Il resta un moment assis sans même lever le nez. Il me fallait observer et ne pas poser de questions ; cela était mal perçu pour nous autres Japonais. —Je travaille actuellement sur des puces à protéines et pour se faire j’ai recours à des nano traceurs phosphorescents qui suivent l’évolution progressive des cellulues vivantes. Par ce rayonnement ultraviolet je peux ainsi les distinguer selon leurs tailles. J’ai besoin de vous pour lire les résultats que liront ensuite votre ami Gowman et Wilkes. Ils travaillent tous deux sur la régénération de tissus cellulaires et osseux. Cette application plaira à coup sûr à une Takiyana d’Okinawa. »

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On frappa à la porte de l’appartement de Brooke. Mon regard croisa celui d’Alec. « Oh, non ! » Je refermai la porte sous son nez. Il sonna de nouveau. « j’ai cru voir surgir un fantôme ou bien le pâle souvenir d’un ennuyeux fils-à-papa. Que veux-tu Alec ? Et surtout comment as-tu eu mon adresse ? —Londres est un village. Tu me laisses entrer ? » A contre cœur je lui ouvris la porte, nouant plus fermement la ceinture de mon kimono autour de la taille. « Donc c’est ici que tu campes, j’imaginais l’endroit moins ensoleillé, plus lugubre en fait. Des murs aux teintes sombres et humides. Enfin…comment vas-tu Kay ? —Oh ! Plutôt bien. Et toi ? » Il ne répondit pas, se contentant de me fixer longuement, les mains dans les poches. S’il voulait s’assoir je me devais de virer mes affaires du canapé. « Tu as du café ? —Ce n’est pas un pub ici Alec ! J’ai du thé en grande quantité mais le café est rationné. Tu peux venir t’assoir ici si tu veux et sois indulgent vis-à-vis du ménage. Alors, dois-je te préparer un thé ? J’ai du Darjeeling, du Ceylan, du thé vert, du noir, du corsé. Dis-moi ce que tu veux et je te l’apporte. —J’ai appris que tu bosses avec le Docteur Keychi Mima depuis une semaine maintenant. Je suis un peu contrarié que tu n’ais pas cru bon m’en parler ; —je te demande pardon ? Depuis quand dois-je te rendre des comptes ? Je ne t’ai demandé de me prêter main forte pour ce qui est de mon intégration à l’Institut, que je sache ! —Je le fais parce que j’en ai envie. Où est le mal ? J’avoue avoir valorisé ta candidature. Ils t’auraient mise sur liste d’attente et quand enfin ils t’auraient appelé, tu serais déjà à pousser ton déambulateur dans un sinistre lieu de perdition pour retraités. Alors oui j’aurais apprécié que tu aies eu la courtoisie de m’en parler. » Je restais sans voix. Il se leva pour repartir.

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« Je ne te dérange pas plus longtemps. Tu dois forcément être très occupée, mais si toutefois tu as quelques minutes de temps libre je serais heureux de te sortir un peu. Que dis-tu d’un bon café quelque part ? » On se rendit donc au Green Park non loin de St Jame’s Palace, il est vrai que nous aurions pu nous contenter de Leicester Square ou de Soho’s square mais le quartier de Westminster valait bien le détour avec son parlement, l’imposant Big Ben, Buckimgham Palace et Scotland Tarl ; un quartier chargé d’histoire. Cela devait ne guère me dépayser de Trafalgar Square avec la National Gallery, le Palace Theatre et la fameuse place de Picadilly Circus. Avec Alec je voyais Londres autrement, une façon de remonter le temps. Alors je m’imaginais être l’une de ces élégantes du temps de Charles Dickens se déplaçant dans leur fiacre, vêtue à la dernière mode. Et en parlant de mode je fus excitée par toutes ces belles choses exposées en vitrine : Gucci, versace, Chanel et des créateurs talentueux composant pour leur riche clientèle. Par curiosité j’entrai dans l’une de ses boutiques, chaleureusement accueillie par les vendeuses tirées à quatre épingles. « Puissé-je vous être utile Madame ? —C’est bien aimable à vous mais je ne suis là que pour regarder, me faire une idée des nouvelles tendances à venir en matière d’élégance. —Si cela convient à Madame. » Alec me rejoignit au portant. « On dirait que cette robe te plait. —Elle est hors de prix ! Et ce n’est pas avec ce que je gagne à l’institut que je sois en mesure de me l’offrir. Il y a pourtant tant de belles choses ici… —Je peux te l’offrir. Je serais même très heureux de contribuer à ton bonheur vestimentaire. Prends-la avec autre chose comme…ce pull ! C’est bien ton style non ? Et comme un rien t’habille… (il posa le pull angora contre ma poitrine) La matière est plutôt agréable sans parler de la couleur. Je te l’offre avec la robe que tu convoite.

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—je ne sais pas Alec… —Madame s’il vous plait ! Déjà il brandit les articles vers la vendeuse au large sourire ravi. Cette robe et ce pull ! » Déjà j’essayais un coquet bibi à voilette. « Et le chapeau que madame porte, ajouta ce dernier en brandissant sa carte de crédit, tout cela dans un joli paquet cadeaux. Il y aurait-il autre chose qu’il te plaise Kay ? » J’haussai les épaules en me disant qu’il me faudrait plus souvent faire du shopping en sa compagnie. Il n’était pas du genre à regarder à la dépense. Il y avait pour plus de 1500 livres d’achats et quelque peu gênée d’avoir ainsi abusé de son portefeuille je déposai un rapide baisé sur sa joue. Un radieux sourire apparut sur son visage. Nous devions prendre un café quelque part mais par pudeur je cherchais des yeux un snack qui pourrait faire l’affaire mais dans ce quartier ce fut cause perdue. « Mon père veut écrire un livre. Sur les samouraïs. —Que grand mal lui fasse ; Je pensais que tout avait été écrit sur le Japon. —Il m’a demandé de l’aider à rédiger son bouquin et j’ai pensé à un roman sentimental, celle d’un beau guerrier et d’une paysanne faisant pousser le riz quelque part dans le Honshu. Toi tu ne semble pas emballer par le projet, souriais-je en plongeant ma cuillère dans sa mousse au chocolat. Tu aimerais que j’écrive ? —Tu fais ce que tu veux. —mais tu es toujours de bon conseil et tu serais vexée si je ne me réfère pas à ta suprême intelligence. Tu aimerais que je te doive soumise ? » Il fronça les sourcils, l’expression figée. « Pourquoi tu ne m’appelles pas plus souvent ? —Et quelle serait la bonne fréquence selon toi ? —A toi de me le dire c’est toi qui recherche ma présence, pas l’inverse. Alors ? il y aurait-il des raisons pour que tu ne le fasse pas ? Je n’ai jamais été trop fan de mousse au chocolat mais je dois dire que celle-là me ferait croire en Dieu... J’ai rêvé

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souvent de toi la nuit. C’est étrange comment on accorde de l’importance au subconscient. C’est probablement à cause de l’Institut. Un problème de cause à effets ; —Je sors avec quelqu’un en ce moment. —Oh ! Une homo sapiens ? —Cela va faire pratiquement quatre mois et elle est originaire de Shikoku. —Oh, une fille de chez moi ! » Je crois bien ressentir de la colère, de la jalousie ; une humiliation sans précédent. Il me fallait réagir de sang froid, sans rien exprimer de ma peine. « C’est cool. Et…c’est sérieux vous deux, Je veux dire, vous avez des projets d’avenir ? —je compte l’installer ici. Et oui ! Nous avons des projets comme celui de fonder une famille et contribuer à l’évolution économique du Japon en investissant dans les arts, la technologie et les sciences. Ensuite nous fonderons une famille, plein de bébés aux yeux bridés et à vocation de rentrer dans n’importe quelle institution de ce pays ou de l’autre par la grande porte. —Oui je l’entends bien ! Et elle est quoi celle-là ? Elle vend du kammameshi (plat à base de riz) dans une échoppe de Tokyo ? —Non, elle est diplômée du MIT et a mis au point une molécule de protéine capable de modifier des souches cancérigènes. Douée comme elle est, il est possible qu’elle obtienne un jour le Prix Nobel. » Cette remarque eut tôt fit de me vexer. Le Prix Nobel, rien que cela ! « Ses parents doivent être fiers d’elle ! Je suppose que papa a dépensé jusqu’à son dernier shilling pour la faire entrer dans le prestigieux MIT ? Que fait son généreux père ? Laisses-moi deviner, Docteur en science ? —Non, il est ministre de la Culture à Tokyo. Je crois qu’elle te plaira beaucoup. —Elle n’est pas faite pour me plaire !

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—Evidement ! Mais ton avis compte comme celui de Keira ou de Tara. J’ai dans l’idée de me marier et Hori pourrait être celle-ci. —Oh non, pitié ! Ne me demande pas d’être votre témoin de mariage ? Ou votre demoiselle d’honneur, je ne veux pas être mêlé à cette romance ! On me le reprochera ensuite. Tu ne finis pas ta mousse ? » Hori ne m’aime pas et ne m’aimera jamais ; Alec organisa un apéro-dinatoire dans son appartement de Belgravia et tous ses amies y furent confiés dont Keira en grande discussion avec un type au long nez, vraiment hideux ; Hori me salua froidement et tourna prestement la tête après mon compliment sur son expérience réussie au MIT. Une cinquantaine de personnes déambulaient dans le salon, une flûte de champagne à la main. J’en étais à mon deuxième verre quand Keira me sauta dessus ; «Je persiste à penser que tu as moins de chance que moi. Oui il pleut comme vache qui pisse et ta robe est aussi transparente que la mienne. Qu’est-ce donc ? De la mousseline de soie ? C’est un modèle que tu as fait toi-même ? —Naturellement. Je suis trop fortunée pour m’offrir autre chose que les robes de ma propre création ! Serais-tu envieuse ? —Non, de toi jamais ! répondit-elle le plus ironiquement possible. Qu’avons-nous à craindre d’une femme qui a peur de son ombre ? Comment se fait-il d’ailleurs qu’on t’ait invitée ? Alec disait ne plus vouloir entendre parler de toi. —Alors il faut croire qu’il a changé d’avis. —Ah, ah ! Alec n’a aucune raison de changer d’avis. Tu es toujours restée la même, souligna-t-elle me défigurant de la tête aux pieds, le verre posé contre sa joue. Ah, ah ! Rentre chez toi, on voit bien que tu n’es pas à ta place ! Depuis que tu es rentrée personne ne t’a calculé…tu es trop quelconque. » Elle me faisait penser à cette pétasse de classe élémentaire avec qui je fis ma scolarité. Bettina qu’elle s’appelait. Elle ne pouvait pas me voir parce qu’elle me trouvait trop différente des autres, trop peu

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conventionnelle et un peu étrange il faut l’avouer. Souvent je passais mes récréations enfermée dans les WC. Un moment difficile à passer. Ma mère ne me croyait pas quand je lui disais que les filles étaient méchantes avec moi. « Si elles sont méchantes avec toi, c’est que tu as du bien l’avoir cherché ! » Keira me faisait penser à cette salope de Bettina. Il est vrai que je n’étais pas dans mon élément ici ; tout ce monde guindé et imperméable à ma présence. On ne pouvait s’immiscer dans la conversation sans qu’on vous jette un regard de mépris ; ils parlaient tous de choses inconnues de mon intellect et le temps passant lentement je résolus de rentrer quand dans le couloir d’entrée un dandy entra suivit par deux autres tout aussi élégants. « Alors c’est elle ? C’’est bien elle John ? » Et l’ami d’Alec surgit pour me jauger. « Alors nous tenons à vous remercier car vous nous l’avez métamorphosé ! N’est-ce pas vrai John ? C’est un nouvel Alec que nous avons là ! Il est courtois, appelle pour donner de ses nouvelles, parle de la pluie et du bon temps…une totale réussite. Vous en avez fait un homme heureux. —Vous devez certainement me confondre avec une autre. —Non ! Vous êtes bien la petite Japonaise de Tokyo ? Vous avez fait des miracles sur la personne de mon odieux cousin et je tenais à vous féliciter en personne. Seul l’amour pouvait apporter ce résultat. Nous pensions qu’il ne trouverait jamais l’amour. —Merryn, murmura John pour le rappeler à l’ordre. —Quoi ? J’ai di quelque chose qu’il ne fallait pas ? —Ce n’est pas la bonne personne. Hori est là-bas, murmura ce dernier en désignant du doigt la fille du ministre debout près d’Alec. « N’est-ce pas…alors c’est…c’est mon erreur. » Dans le métro je tenais mon aumônière serrée sur mes genoux. Quelle humiliation avais-je subies ce soir ? Les larmes me montèrent aux yeux. Les effets du champagne lentement retombaient et après avoir pris le métro à Hyde park Corner, je descendis à la

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Picadilly Circus. Tout allait de travers ; porter cette robe achetée par Alec ne me mit pas en valeur. Et puis…j’étais mal coiffée, mal chaussée et trop maquillée. Mon téléphone sonna. « Oui j’écoute ! —C’est Alec…comment vas-tu ? Je n’e t’ai pas beaucoup vu ce soir. —Oui, je…je n’étais pas trop dedans. Et…tes amis sont cools ceci dit. » Grand silence entre nous. Des noctambules passèrent devant moi en poussant des cris de joie, les filles sur le dos de leurs compagnons. Cela aurait pu être moi. Assise sur un banc j’allumai une cigarette en fixant mes souliers en velours rouge. « Où est-ce que tu es ? —Sur un banc. J’ai besoin de prendre l’air. Et toi ? Toujours au milieu de tes invités ? —Demain, je…il est tout à fait possible que je dispose d’une heure ou de deux vers l’heure du déjeuner et si tu veux qu’on se retrouve pour une ballade. On pourrait faire du shopping qu’en dis-tu ? Ta robe fit sensation ce soir. Mes amis ont été enchantés de te rencontrer. John t’a trouvé très charmante. —John ? Ton John ? il ne m’a pas parlé de la soirée ! Alors je serais surprise de penser qu’il m’ait trouvée charmante ! En tous les cas Hori l’était. Un véritable cerisier en fleurs ! Demain je ne pourrais pas mais j’apprécie que tu ais pensé à moi ! » Nerveuse, je me hissai sur la pointe des pieds pour espérer voir surgir Paul au milieu de passants. Enfin, il apparut…j’avais dans l’idée de le larguer, mettre un terme à notre relation des plus absurdes. Ces derniers temps je le voyais comme un vampire tapi dans l’obscurité ; cependant quand je le vis impeccable dans son manteau noir à col de fourrure, je fus saisi par la passion. « Comment vas-tu mon amour ? —Oh ! Toi tu sembles ravi ! Qu’as-tu de bien à m’annoncer ? Déclarai-je en me laissant fougueusement embrassé par mon amant. Allez, viens

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tu m’en parleras devant un bon Bourgogne, je meure de faim ! » La carte fut indéchiffrable. Nous avions choisi un restaurant français non loin de l’Oxford Circus ; on y fut reçu avec soin, traité comme des rois et servis comme des pachas ; tentures murales, appliques de bronze et meubles d’époque : Louis XV avec tout le luxe baroque qui faisait la réputation des Français. on nous servit donc le Bourgogne en accompagnement d’un premier plat joliment présenté mais contenant peu de chair. « Tu crois que je vais grossir avec ça ? Alors comment c’était la Chine ? » Il souriait, les lèvres closes. Son regard d’un bleu limpide me saisit tout comme son allure général ; un mélange si parfait d’élégance, de retenu et d’éclat. Boutons de manchette, chemise de soie et pantalon sur-mesure. « Je suis un peu tendue en ce moment, avouai-je la main posée sur la poitrine. —Et pourquoi donc mon cœur ? —J’ai de nouvelles responsabilités au travail comme tu le sais et cela me prend par les tripes. Tu sais que beaucoup n’auront jamais cette chance, celle de travailler à l’Institut et moi…j’y suis ! Keychi est plutôt content de mon travail. Il dit que j’ai un avenir certain dans la chimie. » Mon téléphone sonna. C’était Alec. Mon cœur s’emballa. « Tu ne décroches pas ? —Non, c’est…ce n’est pas urgent. Alors ? Parles-moi un peu de tes investigations auprès des Pékinois. —Tu es radieuse. Transformée. C’est à peine si je te reconnais. On dirait que cet emploi te réussit. J’ai trouvé des investisseurs et j’ai des contacts en Californie qui acceptent de me faire confiance. Mes débuts sont plutôt prometteurs. Les Chinois me parlent de fusion si je suis tenté d’acheter des fonds américains, d’injecter des millions de dollars de capitaux dans des firmes électroniques pour séduire

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les Chinois. C’est un gros morceau mais Nathan m’est d’un grand soutien. » On nous apporta des escargots au persil et au beurre. Un délice pour le palais. « Tu sais qu’il a la mainmise sur le Japon. Il est actionnaire majoritaire dans trois sociétés côtés en bourse et il sait tirer son épingle du jeu en mettant les Japonais à ses pieds. Le monde des affaires est en constant mouvement et si la chimie finit par t’ennuyer, tu pourras toujours me rejoindre dans mon entreprise. » Mon téléphone sonna de nouveau. Encore Alec. Je ne pouvais le prendre maintenant. « Mon cœur, je…j’aimerai qu’on se marie. N’étais-ce pas aussi ton souhait ? —Oui…je pensais que tu avais renoncé à cette idée. —Non. Jamais. Seulement j’ai été très occupé ces derniers temps et je n’avais pas la tête à nous. Mais cela va changer. Dès aujourd’hui. Tu pourrais commencer par venir t’installer chez moi. Tu seras libre de t’attaquer à la déco, tu auras quartier libre et tu ne regarderas pas à la dépense. Je connais ton goût en matière de raffinement alors fais de cet endroit quelque chose qui te ressemble. » JE FIS COURIR Octave à Holland Park. Depuis que j’avais emménagé chez Paul il y avait de la place en grande quantité pour nous deux. Il avait fini par obtenir l’appartement qu’il convoitait à Holland park et je savais que nous y serions bien. Peu de temps après mon arrivée dans le bel appartement aux grandes fenêtres, Paul partit pour la Californie, me laissant débattre seule des prix du tapissier et peintre. Comme il m’avait laissé carte blanche je voulus laisser libre court à mon imagination. J’aimais l’idée de mélanger les genres et le résultat fut à la hauteur de mes espérances. Paul serait heureux de s’y reposer. Le temps fut au beau fixe ; je devais rejoindre Alec à Hyde Park et y arrivait avec vingt minutes de retard. « Tu n’es pas venu avec ton horrible chien ?

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—Tortionnaire ! C’est le mot, arguai-je en lui bondissant au cou. Tu as une mine superbe ! Et toi, tu ne me demande pas comment je vais ? —A ce que je vois tu vas bien. —Oui, je vais même très bien ! J’ai décidé de ne plus me prendre la tête pour des broutilles et d’avancer droit devant ! Tu vas être content de saluer la nouvelle Kay, tu sais je suis un peu comme ces fleurs, j’ai atteint ma germination. —J’ai quelque chose pour toi. —Vraiment ? Et en quel honneur ? » Il me tendit un petit paquet. Quand je l’ouvris j’y découvris un bracelet du genre étrusque avec une tête de serpent aux yeux taillés dans du diamant. « C’est magnifique ! Mais pourquoi un tel cadeau ? —Tu veux qu’on marche un peu ? » Accrochée à son bras je trottais hissée sur mes hauts talons. Quand enfin on s’assit à un banc je pus soulager mes orteils en les massant. Satanées chaussures ! Des cyclistes passèrent devant nous. Hyde park pour l’heure n’eut rien de romantique et pis encore quand des pigeons se posèrent devant nous en s’envoyant de taquins coups de becs. Je rêvais d’un bain chaud pour me faire oublier la douleur causée par ses nouvelles chaussures. « Pourquoi t’infliger pareille douleur ? —Par coquetterie. Hori n’a-t-elle pas recours à pareils artifices ? Non j’oublie Miss MIT doit certainement se déplacer en sur-chaussures ! Comment va-t-elle d’ailleurs ? Tu ne m’as pas donné des nouvelles de toi depuis deux semaines. As-tu fini par l’épouser ? —Tu es jalouse ? —Si je suis jalouse ? Pas le moins du monde ! Paul et nous avons emménagé ensemble la semaine dernière. A Holland park. L’appartement est magnifique ! Tu devrais y passer à l’occasion. » Il détourna la tête et resta un moment à fixer je ne sais quoi. « Et le boulot comment ça se passe ? —Oui cela se passe bien, merci de t’en inquiéter ! —Et comment va ton père ?

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—Bien. Merci pour lui. » Son regard semble vider de toute expression et il donnait l’impression de se contenir. Puis il croisa les bras sur sa poitrine et baissa la tête pour l’avoir entre ses jambes. Fallait-il que je continue à sourire ? Alors je lui parlais de mon père partit pour le Japon où il comptait vraiment y puiser l’inspiration nécessaire à la rédaction de son bouquin ; tara et lui ne parvenaient plus à accorder leur violon et Tara de me tenir responsable des lubies de mon père. Je voyais bien qu’Alec ne m’écoutait plus et quand ma main se posa sur son avant-bras il ne réagit même pas à ce contact. « Brooke et moi partons au Japon pour la fête des Fleurs, la Hana Matsuri. C’est la fête nationale en hommage de Bouddha. On ne pourra trouver meilleure occasion pour s’y rendre. Seras-tu aimable de nous confier ton appartement le temps de notre séjour ? Alec ? —Non, il est…il est occupé. Paul n’a-t-il pas dans l’idée de subvenir à tes besoins ? —Tu es impossible, Alec. Tant que nous ne sommes pas mariés je tiens à conserver mon indépendance financière. Pourquoi souris-tu ? Y vois-tu un paradoxe ? Si ce n’est toi je trouverai bien quelqu’un d’autre susceptible de m’aider, disons seulement que j’aurais gagné du temps en recourant à tes services. Je ne sais pas pour toi mais moi je mangerai bien quelque chose avant de retourner à mes occupations favorites ! » On se posa dans un snack. Assiette de bacon avec des pommes de terre persillée, des œufs miroir l’assiette état des plus appétissantes, haute en couleurs avec une note de fantaisie. Alec me fixait derrière son assiette de rumsteck et poêlée de légumes parfumée d’épices. Il me regardait comme il le faisait d’habitude : avec curiosité. Pour m’analyser sil s’en remettait à son bon sens et à son expérience des femmes, me comparant certainement à toutes celles qui ponctuaient son quotidien et ses longs silences, si au début me déconcertaient, n’avaient plus raison de m’inquiéter. A Tokyo nous étions deux

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figures de faïences posées l’une en face de l’autre, chacun vacant à ses occupations sans déranger l’équilibre et le confort de l’autre ; à Londres, la distance nous obligeait à chercher dans l’autre cette partie de soi oublié quelque part au Japon. De nouveau il fronça les sourcils, le geste en suspend. Devais-je lui lancer un verre d’eau en plein visage pour le sortir de sa torpeur ? « Je vais devoir effectuer un stage ce trimestre-ci et naturellement j’en ai fait la demande à keychi. Le problème est qu’il reçoit une dizaine de demandes par semaines et si je dois me positionner en fonction des autres, ma demande a peu de chance d’être admise. Et puis j’ai envie de voir autre chose que les pathologies hépatiques. Les protéines sanguines et tout le reste pourraient finir par m’ennuyer. —Je croyais que cela te plaisait ? —C’est toujours le cas mais j’aimerai faire autre chose. N’as-tu pas quelque part des collaborateurs susceptibles de m’instruire sur un autre chapitre ? —Si tu acceptes de partir au Japon, je peux te trouver un bon maître de stage. Comme tu viens d’emménager chez ton petit copain je doute que tu veuille quitter Londres pour l’Asie. Ton Paul ne comprendrait pas. —Mon Paul ? —Oui c’est bien comme cela qu’il s’appelle. —Pourquoi prends-tu un air dégouté en le nommant ? C’est tout toi ça ! On pourrait penser que finalement tu as enterré la hache de guerre mais toi tu le vois toujours comme une plaie innommable ; c’est ça qui m’agace chez toi. N’es-tu pas heureux de mon bonheur ? A t’écouter on ne le croirait pas. je ne t’ai pas fait de scène quand tu m’as présenté ton Hori. J’ai su rester à ma place. —Qu’as-tu à dire sur elle ? je t’écoute. Je serais surpris que tu ne la trouve pas à ton goût. Tu pourrais apprendre beaucoup en la côtoyant. J’irai même jusqu’à penser que tu sabotes tous tes futurs plans de carrière. Elle pourrait t’être d’un grand soutien pout ta thèse à venir. Tu es trop fière pour l’admettre.

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—Je peux encore me passer d’elle, vois-tu ! —Si tu le prends comme ça, tu resteras toujours une médiocre praticienne. Tout t’est offert sur un plateau d’argent. Pourquoi un tel snobisme de ta part ? » Je posai mes couverts pour mieux le jauger. Un ange passa. Seuls le bruit des autres conversations alentour et celui des couverts. Ses yeux se posèrent sur le bracelet qu’il venait de m’offrir ; son petit cadeau devait m’endormir, taire mes suspicions quant à son acharnement à vouloir m’avoir à sa disposition. « A elle aussi, tu lui offres des bijoux ? —je la gâte à ma façon. Ses attentes sont différentes des tiennes et contrairement à toi, elle connait le sens du mot gratitude. —Quoi ? Elle te fait quelques gâteries pour te remercier de tes petites attentions ? —Non, sur ce point-là elle semble avoir plus de retenue que toi. —Parce que j’en manque selon toi ? —Il faudrait que j’interroge Paul à ce sujet mais j’avoue avoir mon idée sur la question » Mon téléphone sonna. De nouveau sauvé par le gong. C’était Dana qui me demandait avec sa gouaille ordinaire si je comptais un jour revenir en cours. Elle exagérait ; elle exagère toujours car bien que je ne sois pas aussi douée qu’elle, je n’en suis pas moins une étudiante assidue ! On s’insulta copieusement. Puis une fois que l’on eut raccroché je repris mes couverts décidée à finir mon assiette. « Je te dévie de trouver plus intéressante que moi ! —Je l’ai pourtant trouvée. Hori est véritablement charmante et plus terre-à-terre que toi. Un trait de personnalité que j’apprécie plus que l’aptitude à se remettre en question ; de dont tu es incapable. —je sais. Tu me le reproches si souvent que…ton amie keira est d’ailleurs de cet avis. On voit que vous partagez les mêmes idées en matière de relations sociales. Sache pour ta gouverne que je suis heureuse de la vie que je mène. Je marche la tête haute et une fois mon diplôme en poche, tu n’auras plus à te

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soucier de mon avenir. Je ne suis pas forcée de partir mais mon destin n’est pas celui de rester ici. Le Japon me manque et je lèverai le camp avant même que tu ne te rendes compte. En gage de gratitude à ton égard je te remettrais mon premier salaire. Tu n’attends rien d’autre de moi j’espère ? » On sortit de cette cantine pour se rendre à la station de Tottenham Court Road et comme nous devions nous séparer, je pris mon courage à deux mains pour déposer un rapide baisé sur sa joue. Surpris il plongea son regard dans le mien et j’y lus autre chose que de l’agacement ou du mépris. « Ce week end je me mets au vert. Si tu veux te joindre à moi, j’apprécierai. —Je pensais que Hori te suffisait. Non, je…c’est à peine si tu me tolères une heure alors quelques heures en ta compagnie et je promets de saper ta quiétude propice à la réflexion. —On s’en contentera de travailler tes cours. Tu prépares tes examens de fin de trimestre et il n’y aura aucun de mes amis à te souffler dans les bronches. Tu acceptes que je me préoccupe de tes études ? —Oui je trouve cela cool. —Seulement cool ? Tu cherches à me chiffonner ? Ce n’est sûrement pas le mot que j’attendais : cool. Tu es une petite ingrate. —Je sais, répondis-je un grand sourire sur les lèvres. Et c’est bien comme ça que tu m’aimes ! » Il me dévisagea, arrêtant son regard sur mes lèvres. Il pleuvait et sous l auvent de la station on se fixait avec intensité. Nous étions si près l’un de l’autre qu’on pouvait à tout moment se retrouver en pleine étreinte. Une menace pour mon avenir avec Paul. Etrange comme je pouvais être attiré par lui. Je l’aimais beaucoup, plus que je ne le devrais et mon attraction pour lui augmentait au fil de nos rencontres. Il est vrai qu’à Tokyo j’avais espéré qu’il m’extirpe des bras de Paul mais sa pudeur l’en empêcha. Il se tenait sur la réserve sans que je sache pour quelle raison ; la peur de se perdre probablement. Mon sourire s’effaça pour passer à une

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moue boudeuse. Désolé pour lui mais je m’étais engagée auprès d’un autre. « C’est bien là le problème. —Quoi donc ? Tu parles par des énigmes et je serais curieuse de savoir ce qui se trame dans ta tête. Qu’est-ce qui me prouve que tu es honnête ? —Je ne te force pas la main. —Parce que tu sais que j’ai un emploi de temps de ministre. A cette heure-là je suis sensée revoir mes cours avec Dana et non pas te tenir la jambe près de cette station de métro. Tu lui vole la vedette et cela va finir par se faire remarquer. Evitons toute ambiguïté à notre sujet. Je veux bien que tu m’appelles, tant que cela reste raisonnable. On peut continuer à déjeuner ensemble certains midis si tu veux et poursuivre nos prises de tête sur des sujets divers tels que Paul et son incapacité à prendre des décisions et ton Hori dont je refuse de suivre les pas. ce n’est pas cela qui m’empêchera de dormir. —Tu sais Hori et moi c’est… —Il faut vraiment que j’y aille, maintenant. dana est à cheval sur les horaires. Un véritable sergentinstructeur. —Ok. Je…je peux t’embrasser, pour…te saluer ? » Sans attendre ma réponse il déposa un rapide baisé sur ma joue. C’était hypnotique et terriblement excitant. Son souffle chaud contre ma peau…Un second baisé suivit le premier, posé à la commissure de mes lèvres. C’était bon…Oui, Alec m’excitait véritablement et je le voulais…juste une fois. « C’est bon…je veux dire…il faut que j’y aille Alec ! —Prends soin de toi d’accord ? » J’eus l’idée un peu farfelu pour ne pas dire provocatrice d’inviter Alec et Hori à une diner dans notre nouveau nid d’amour. Et ce fut un combat de longue haleine ; il fallait d’abord convaincre Paul, ce qui entre nous fut une chose aisée. Alec fut moins facile à convaincre et il fallut deux semaines pour le convaincre de passer avec Hori. Pour les recevoir je fis ce qu’il fallut pour ne pas les perturber de leurs habitudes culinaires. Après le choix du service je

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songeai à un repas digne de la table de la reine et cela me prit deux pour tout préparer des entrées au dessert. Paul salua cette initiative et fut heureux de me trouver derrière les fourneaux, il allait jusqu’à me trouver admirable et respectueuse. Je ne voyais toujours pas ce qu’il sous-entendait par admirable, j’étais juste moi-même, soucieuse de rendre la pareille à Alec. Il était mon ami et le meilleur qu’il m’est été donné d’avoir. Point final. Ils arrivèrent à l’heure indiquée et après les avoir fait entrée dans le couloir, Hori fut la première à me témoigner des signes d’affection en me remettant un cadeau à la façon nippone. Je le saluai en japonais en l’appelant « Grande sœur » avant de l’introduire dans le salon. Horu fut différente de la personne froide et distante rencontrée il y a deux mois de cela. La transformation fut radicale. « J’adore votre décoration Kay ! Cette palette de couleur est remarquable ! Il te faudra me remettre le nom de ton décorateur d’intérieur, j’envisage dans les mois à venir à transformer mon appartement de Mayfair. Le mien est passé de mode et Alec est le premier à s’en plaindre. C’est véritablement charmant ! » Ce compliment m’alla droit au cœur. Paul s’était montré bien moins expressif. Il n’avait pas même jeté un œil sur les factures des divers prestataires. « Je n’y manquerais pas Hori ; Viens que je te fasse visiter ! » Nous laissâmes nos hommes entre eux et rien n’échappa à la critique élogieuse de la petite amie d’Alec. Elle voyait tout, jugeait tout ; je saluai sa perspicacité et son goût prononcé pour les bons éléments décoratifs. Elle voulait tout savoir et menait ses investigations avec tact et maîtrise. Elle vint à me poser des questions sur le Japon et la façon à laquelle j’avais connu son Alec. Apparemment il ne lui avait rien dit sur moi comme jugeant pas nécessaire de la renseigner sur ce sujet. De retour au salon, elle répondit aux questions de Paul sur Oxford. Tous trois y avaient étudiés ; on

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n’aurait pu croire entendre de vieux amis rassemblés atour d’un apéro disserter sur l’enseignement reçu sur place. Des anecdotes à la pelle. Profitant de leurs souvenirs communs je ramenais les petits fours pour accompagner le Don Pérignon. Alec s’exprima plus que de coutume et j’en fus soulagée. Hori menait la conversation appuyée par Paul, confortablement installé dans son fauteuil club, un cigarillo à la main, la cheville posée sur sa jambe. Ils auraient ou tenir la soirée avec ce même sujet quand Hori m’interpella. « Et où as-tu étudié toi, petite sœur ? —A l’Université internationale d’Okinawa puis dans celle de Tokyo où j’obtins ma licence en biologie. Ni l’une ni l’autre n’est aussi prestigieuse d’Oxford j’en conviens mais l’enseignement n’y fut pas désagréable. —Ma petite colombe est modeste, déclara Paul en m’attrapa par la taille. Dis-lui que tu as eu une mention complémentaire, ce qui n’est pas donné à tout le monde. —Une mention en quoi ? Questionna Hori des plus étonnées. —En génétique, répondis-je assise sur l’accoudoir de Paul occupé à me caresser le dos. J’ai choisi la génétique en sachant que cela que cela me rapporterait le plus de points, ce qui je dois dire m’a permis de conserver mes notes pour mon admission à l’université de sciences de Londres. —C’est du costaud. C’est bien que tu y sois arrivée. —Mon Kay est une battante. » Les doigts d’Alec se resserrèrent sur son verre de whisky. Il décroisa les jambes pour les recroiser sur l’autre jambe et expira profondément. Il ne pouvait supporter qu’un autre s’octroie ses mérites ; n’étaitce pas lui qui m’avait remise sur le droit chemin ? Je lorgnais dans sa direction sans trop insister. « Il est regrettable que tu aies manqué le colloque annuel. Les chasseurs de tête paient très chers pour avoir la possibilité de dénicher les futurs chercheurs de demain. Alec aurait du insister. —Elle est assez grande pour savoir ce qu’elle fait !

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—Oui Alec n’est pas du genre à insister, le coupai-je, laissant Paul descendre vers ma petite culotte. Finalement il a du être soulagé que je n’y sois pas allée. Il manque cruellement d’arguments pour me résumer auprès de ses confrères. Contrairement à toi je n’ai pas eu la chance de passer par Oxford ou le MIT. Qui plus est mon père ne fait pas partie des dix plus grandes fortunes du Japon. » Paul ôta sa main de mon dos. Un silence importun risquerait de mettre à mal notre réunion syndicale. « Les chasseurs ne se concentrent pas uniquement sur votre CV ; ils voient plus large, fort heureusement, argua Hori. Le succès est à portée de tous et n’est pas uniquement réservé à l’élite. Du moins pas comme nous l’entendons. » J’éclatai de rire. «Vu le prix de l’année universitaire, on peut parler d’élite ! Beaucoup malgré leur talent n’ont pas les moyens de rejoindre les bancs de notre sacro-sainte institution et les candidats débourseront le double pour voir leur nom figuré en haut d’une page destinée aux recruteurs américains, japonais, chinois et allemands. Pourquoi ne pas l’admettre une bonne fois pour toutes ? —Où veux-tu en venir Kay ? Commencerais-tu à te sentir à l’étroit dans ton costume d’universitaire ? Railla Alec indigne par mes propos. Travailler à l’Institut te donne des ailes mais fais gaffe à ne pas te retrouver comme Icare foudroyé dans son élan. Un peu de pudeur ne te ferait pas de mal, si tenté soit-il que tu aies une conscience professionnelle. Cela ne te va pas de cracher dans la soupe et je ne peux supporter d’en entendre davantage. —Alec s’il te plait ! Kay j’entends ton point de vue mais nous ne pouvons refaire le monde, ceci n’est pas en notre pouvoir. Ajoura Hori comprenant une partie de ce que sous-entendait Alec ; il avait soudoyé les doyens de l’université et les gros bonnets de l’Institut et cela le rendrait fou que je puisse le fustiger en public. Et elle poursuivit : notre système actuel a besoin de têtes pensantes et la confiance ne peut être

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établie sans un minimum de fiabilité et c’est ainsi que nos institutions fonctionnent. » Je ne trouvais rien à répondre et d’un bond quittait l’accoudoir de Paul pour me réfugier dans la cuisine. Le silence de Paul en disait loin sa susceptibilité, les révélations que je lui avais faites et toutes celles que j’avais tues ; les conversations reprirent de plus bel dans le salon et derrière mes fourneaux je me sentis diminuée, ridicule dans ma façon d’être et la main sur le front je tentai de recouvrer la raison. J’agissais en petite fille gâtée-pourrie. Quelque part dans ma tête j’entendis la voix de ma mère murmurer son désarroi. En plus d’être idiote, tu es fêlée ma pauvre petite ! Est-ce ainsi que je t’ai élevée ? Akiko la première aurait honte de ton comportement ! Vraiment, tu viens de déshonorer notre famille…comme d’habitude ! Et les jambes coupées je n’avais plus la tête à ce repas. Je revins vers eux en trainant des pieds. « Ma douce tu comptes à pic. Hori m’interroge sur la Tanaka et qui mieux que toi peut s’exprimer en toute impartialité ? —Oui Paul dit que tu y étais interprète. J’ai tant entendu parler de la Tanaka que je brûle d’en savoir plus. La Microsoft ne veut pas faire de vagues avec le scandale liés aux contrats. Il fallut mieux pour vous deux d’avoir quitté le navire avant qu’il ne prenne l’eau la Microsoft se porte garant de la solvabilité de sa firme. En ce moment la Tanaka se trouve être en pleine procédure de cession avec ses divers partenaires. On peut tout simplement vivre dans l’ignorance mais la politique de l’autruche affecte un bon nombre de protagonistes qui se doivent de réparer les pots cassés. —Mieux ne vaut pas parler de corde dans la maison d’un pendu, ricana Paul en resservant les verres vides. Mon boss m’a demandé de choisir entre témoigner sous serment ou quitter la Tanaka. A croire que l’immunité ne concerne pas les cadres supérieurs de cette multinationale. —La Tanaka n’est pas à un scandale près. Elle a toujours su se faire des copains auprès de la presse,

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murmurai-je trempant mes beignets de crabe dans la sauce soja. La presse japonaise fait toujours chou gras avec ce genre d’éclat. Je ne vois pas quoi ajouter d’autres, Je ne me fais pas l’avocat du diable. —Et qu’en dit Satoshi Furiya ? Il est bien de votre famille non ? Votre oncle ? —Tu me vois comme une fanatique Hori ? —Il injecte de millions d’actions dans les plus grosses boites du Japon et des Etats-Unis. Si je manque d’indiscrétion fais-le-moi savoir. Seulement comme Alec je m’interroge sur les tenants et les aboutissants d’une telle organisation. Diviser pour mieux régner, c’est son crédo non ? » Paul jeta un regard noir à Alec. Hori savait que faire pour jeter un peu plus d’huile sur le feu. Un génie oui, capable d’étudier, d’analyser et tirer des conclusions irréversibles. Je voyais clairement où elle voulait en venir. Elle réveillerait le dragon en chatouillant ses naseaux et lui cracherait du feu sur ce qu’il avait de plus précieux : sa foi en ma personne. Ainsi je sus que Satoshi avait parlé à Alec concernant le suivi de mes études. Il avait eu le temps de le rencontrer à Tokyo tandis que je me réhabituais à la vie de Londres. Ori l’avait depuis deviné. Elle venait du Japon et en tant que fille du ministre de la culture, elle savait où fouiner et comment obtenir les aveux des hauts fonctionnaires britanniques dont les sbires du député Hasting. Je n’étais pas idiote, sachant que mon ancien colocataire avait financé mon entrée à l’université ; il avait œuvré avec prudence et Paul ne l’aurait jamais su si cette Hori n’avait ouvert la bouche. « J’ignore ce que Furiya a dans la tête. Il pourrait coucher avec votre mère que je m’en ficherais. La recrudescence des vols de biens nationaux comme les trésors de l’Empereur du Japon pourrait bien mieux vous intéresser que ces sabotages boursiers entre les associés de Furiya ! —cela n’est pas faux petite sœur, mais en tant que scientifique j’aime ce qui tient du rationnel. Alec est également de ce pont-de-vue, il hait autant que moi les vérités abscondes, les dissimulations et les théories

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dubitatives qui n’aboutissent jamais à rien. Furiya sait que c’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleures crèmes. Il a toujours financé les centres de recherches et… —Hori, tu commences sérieusement à plomber l’ambiance. —Non, Alec laisses-la parler. Je serais heureux de l’entendre sur ce sujet. » Coupa derechef Paul des plus affectés. La colère se lut au fond de ses yeux. « Je finirais seulement par ce point : ton oncle a le bras long et j’ai cru savoir que votre frère étudie à Oxford et actuellement jouit d’un statut de stagiaire à Westminster. Il n’y a-t-il rien que Furiya vous refuse ? —C’est exact ! Ma grand-mère l’a élevé comme son fils et il serait correct de sa part de nous rendre la pareille en facilitant nos entrées respectives dans ce monde. » Paul me fixa, les lèvres serrées. Avant même que l’on emménage ensemble, il s’était rendu près d’Akiko pour lui demander sa bénédiction, c’est un fait. Ainsi il avait pensé toucher le cœur de mon oncle en respectant les vieilles traditions du Japon. Cela fut vain puisque Furiya ne l’entendait pas de cette oreille ; lui visait plus haut, convoitant Westminster. Hasting restait un excellent passe-droit et il ne se gêna pas pour le rallier à sa cause. Cela ne fut guère difficile : Alec courrait derrière des chimères. Or il connaissait mes sentiments à son égard ; il ne les ignorait pas, comme il ne pouvait ignorer mon désir de vivre avec Paul (sans en comprendre cependant les raisons) et il le respectait ce qui faisait de lui un homme de confiance, de principes, croit dans ses bottes ; cela me rassurait quant à ses intentions. Et voilà qu’Hori s’interposait entre nous, réduisant à jamais nos chances de devenir de bons amants. Ils partirent à onze heures trente. Notre repas fut gâché par les révélations de cette garce d’Hori. Alors que je débarrassais la salle à manger, Paul me rejoignit dans la cuisine et s’adossa contre le mur sans me lâcher des yeux. « C’est qui cette Hori ?

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—je savais qu’elle te plairait. Oxford. Le MIT. Un papa ministre et tout ce qu’il faut là où il faut ! La soirée fut des plus réussies, tu ne crois pas ? Alec a causé un peu et pas seulement pour m’accuser d’être responsable de la famine dans le monde. Otes-toi de mon frigo ! Si tu ne m’aides pas, ne reste pas dans mes pattes ! —Tu vas à l’université demain ? —Comme presque tous les jours. Je te fais un thé ? —Il la connait depuis quand ? —Qu’est-ce que j’en sais ? Alec est assez secret sur ses relations. En tous les cas il semble avoir trouvé chaussure à son pied. Ils sont identiques en tout point ; même désinvolture, même contrôle d’eux-mêmes et puis cette arrogance : si tu vas te coucher n’éteins pas la musique, je vais veiller une heure ou deux. Tu es certain de ne pas vouloir d’un thé ? —Tu le revois quand Alec ? Tu comptes déjeuner avec lui dans la semaine ? —Je n’ai pas exclu. Qu’est-ce que tu veux me dire à son sujet ? Tu brûles de t’exprimer à ce sujet, alors fais-le ! L’autre Hori a déjà semé le doute dans ton esprit de mâle-alpha incapable de se dominer quand il s’agit de propriété. —Et cela t’excite ? Viens par là. » Il m’attira à lui, souleva ma robe et ôta ma culotte. Bien vite il fut en moi sans préliminaires. Il grogna appréciant de me prendre à sec ; il me sentait crispée et il aimait cela, ce rapport de force l’excitait physiquement. Je cherchais à prendre sa bouche mais à chacune de mes tentatives il se dérobait pour mieux s’enfoncer en moi, me clouer à lui avec force. J’hoquetais de douleur, me hissant sur ses épaules pour éviter ses robustes coups de reins. Alec devait probablement faire la même chose à sa conquête du moment. Je l’imaginais la sodomiser avec colère, la bâillonner pour ne plus l’entendre et la fourrer encore et encore. Paul m’étrangla. Les mains sur les siennes, je cherchais à recouvrer mon souffle. Paul était en colère. J’allais m’évanouir. Il jouit furieusement. A bout de force je m’écroulai sur son épaule.

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CHAPITRE 6 A Okinawa je retrouvai mon Akiko. Voyager à travers le Japon en cette période de l’année relevait de la pure folie. Les billets d’avin se monnayaient un prix d’or et pour des raisons de pratique je pris l’avion directement à Tokyo sans m’arrêter dans la capitale saluer mes vieilles connaissances. Il me tardait de rentrer à la maison et serrer fort Akiko dans mes bras. Paul disait vouloir me rejoindre 24heures après mon dépar, soit le 9 avril. Je n’y croyais pas un instant : il avait d’autres chats à fouetter que celui d’atterrir en pleine campagne, au milieu de nulle part. j’eus penser que tout le village aurait été là pour m’accueillir mais à la place de cela je ne trouvais personne chez ma grand-mère. Il y avait un mot à mon attention posé sur la table en merisier, disant : Ne m’attend pas pour souper, je suis chez Makoto. En cas d’urgence voir avec Hoei. Je lui ai dit que tu passerais…Que cela ne tienne ! Je me fis couler un bon bain quand j’entendis le ronflement d’un moteur de voiture. La serviette sur la tête je vis une mercedez garée devant la demeure d’Akiko. « Et l’enfant du pays est revenu ! » Satoshi se tenait devant moi. —Il m’avait bien semblé entendre un bruit de voiture et je pensais au retour dd’Akiko. Je vois que les travaux de la maison ont pris de l’ampleur. Ajouter cette aile à toutes les autres, c’est bien plus que grand-mère pouvait imaginer. —Ah, ah ! Akiko a toujours eu le gout du luxe et n’a jamais refusé la technologie au service de son confort. As-tu fait bon voyage ? » Il me serra dans ses bras, une solide et franche étreinte. Il m’éloigna de lui pour mieux me jauger et le kimono blanc autour de la taille, je lui rendis son sourire.

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« Tu es de plus en plus jolie comme ces cerisiers qui mettent du temps à pousser mais qui encensent les sens par leur couleur et leur délicieuse odeur. Tu tiens cela de tes ancêtres, une solide et fière branche… (Il se perdit dans ses pensées) Ton père est ici. A Naha précisément. Il envisage de s’installer ici n’est-ce pas ? —Il est imprévisible. Il se remet à écrire et c’est ici qu’il est le mieux. —Quand ta mère est venue nous voir pour nous dire qu’elle se mariait avec cet Anglais, Akiko a mis longtemps à accuser le coup. Ta mère n’en a fait toujours qu’à sa tête et ce qu’elle voulait c’était l’épouser. A l’époque il était en poste à Saigon et le Japon ne fut qu’une mégère option dans ses projets. Kyoko l’a convaincue d’être la femme qu’il pouvait espérer avoir et peu de temps après elle devint Mrs Graham avec des envies de…passion. Daniel a toujours eu un franc succès avec les femmes. —je dirais plutôt que ma mère ne laisse personne indifférent. Laisses-moi cinq minutes je vais enfiler quelque chose de plus seyant tu n’as qu’à faire comme chez toi ! » Assis derrière la table il s’était servi un whisky et le cigarillo coincé entre les lèvres. Akiko planquait son tabac dans le meuble bas derrière les bouteilles de saké. Je pris alors un paquet d’américaines pour me poser près de lui. « J’ai dans l’idée de partir quelques jours à Londres. Notre Elllroy s’est fait de bons amis là-bas dont certains membres du parlement. C’est plus que nous l’aurions imaginé pour ton benjamin. Cela fera certainement revenir Kyoko dans le coin. Je la connais suffisamment pour savoir qu’elle apprécie avant tout qu’on la voit comme étant à l’origine de votre succès à tous les deux. Et qu’en est-il pour Hasting ? —Quoi Hasting ? je travaille avec Keychi Mima sur la nanoscience comme tu le sais. Cela occupe tout mon temps libre et plus encore si tu veux savoir. Pas le temps de faire plus.

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—alors j’ai pris la liberté de le faire venir ici. Disons pour des raisons professionnelles. Son avion atterrira demain de bonne heure et je te mettrais mon Falcom à ta disposition pour que tu ailles le récupérer à Tokyo. C’est purement professionnel. Ses compétences sont très grandement appréciées par mes hommes et j’avais pensé à juste titre que tu accepterais de travailler avec lui. Si tu acceptes et bien…je te serai ton éternel débiteur. A combien estime-tu ce service ? » Son jet arriva à quinze heures trente et en d’une superbe blonde Timidement je levais la main pour souligner ma présence ; on me coiffa au poteau. Des types de son institut à supposer ; tout n’était pas forcément lié à Furiya. Voyant qu’il ne se souciait pas de présence, je tournai les talons. « Attendez ! Pardon, poussez-vous ! Kay ? J’ignorai que tu serais là et que me vaut cet honneur ? Tu savais que je devais venir ? —Oui je tiens cette info de mon oncle et il m’a chargé d’aller te chercher. Cela n’a rien de personnel, répondis-je en regardant sur les côtés. As-tu fait bon vol ? —Oui j’étais des plus extatiques. Probablement à l’idée de revoir le Mont Fuji. Et toi ? Nous n’avons qu’un jour de décalage. Tu as une mine superbe. Tu es à Tokyo en ce moment ? —Non à Okinawa. Je n’aurai pas trouvé à m’héberger et la seule adresse que j’avais s’avère être occupée, alors je suis à Okinawa. Trouveras-tu la sortie sans moi ? Je dois te laisser maintenant, tu as de toute façon ton comité d’accueil. On se voit dans la semaine si toutefois tu peux te libérer. Le pourras-tu ? Il me faut planifier à l’avance, ce que tu es capable de faire si on n’en croit ta présence même sur cette île. Alors ? —Alors quoi ? —Et bien, on se revoit quand ? Mercredi ou vendredi de cette semaine ? Quand repars-tu ? » Il me saisit le bras pour m’éloigner des autres passagers du vol et des accompagnateurs venus les

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chercher tout comme moi pour Alec. Il me semblait que tous nous regardaient ; or au Japon personne ne regardait personne, on se contentait d’avancer tel un banc de poissons remontant le courant à vive allure. A quoi pensaient-ils en nous voyant tous deux remonter le courant ? —Ton oncle a pris le soin de me réserver une chambre d’hôtel non loin du palais impérial et pour des raisons pratiques il serait judicieux que tu m’y accompagnes. Ainsi nous étudierons nos respectifs emplois de temps ! » La suite était grande et offrait une vue imprenable sur le palais ; on se serait cru dans un magazine vantant les trésors architecturaux du Japon et derrière la baie vitrée j’étudiai le panorama tendant l’oreille à la discussion téléphonique d’Alec. Il parlait de boulot, de contrats ; il n’avait fait que cela depuis l’aéroport et quand il n’était pas à consulter ses mails, à jeter un œil sur son PC il téléphonait à un certain Taylor. Cela ne sonnait pas du tout Japonais. Il allait être dix huit heures et vautrée sur le canapé, je piochais dans la corbeille à fruit quelques amandes. La décoration de la suite restait très design, le décorateur jouait avec la couleur, les formes mieux que n’importe quel graphiste et ce vide organisé me déroutait ; j’étais habituée au chaos, au désordre. Ma présence seule ne suffirait pas à combler ce vide. « Si tu as soif, commandes quelque chose. » Lentement je me levais. Je voulais voir les filles ce soir ; elles m’avaient tellement manquées que je ne pouvais ne les voir. Ensuite nous irions au karaoké et nous dépenserions sans compter ce soir. Je ne pouvais les faire attendre plus longtemps. « Je vais y aller. —Attends ! Ykie, je t’appelle plus tard. Dis à Taylor de s’occuper du reste ! (En japonais) Tu as bien cinq minutes ? Cela serait idiot que…que l’on se quitte ainsi. Accepterais-tu de diner avec moi ce soir ? —Je suis comme tu le vois, sur le point de partir. On m’attend et je viens déjà de te consacrer deux heures ; j’estime qu’il est temps pour moi de rentrer. Tu

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n’auras qu’à m’’envoyer un mail pour tes dispositions, moi je file. —J’ai quelque chose pour toi… » Lentement je me retournai vers lui. Il gagna la chambre dont le lit disposé sur une estrade avait l’air des plus confortables avec ses coussins de satin gris et son couvre-lit de fourrure. Il revint à moi en tendant un paquet de papier kraft recouvrant du papier de soie en trois épaisseurs et là je tombais des nues en voyant un kimono de soie. Une pure merveille. J’en fus ébahie. « Est-ce bien à moi que tu devais l’offrir ? C’est… c’est un cadeau d’une valeur inestimable. L’aurais-tu volé à la collection personnelle de l’Impératrice ; —Non, je l’ai débattu aux enchères. Cela aide d’avoir pour amie la fille du ministre de la Culture et comme ex-petite amie, une préposée aux Trésors du Japon. —Je ne peux accepter ! » Je lui tendis le kimono en sachant que je regretterai mon geste. Il ne cilla pas, tourna le dos pour retourner à son portable. Non, il ne pouvait me l’offrir ! Qu’avaisje fait pour mériter pareil présent ? Assis devant la table basse il étudiait un rapport posé sous ses yeux puis son regard glissa vers le mien. Il pensait que je ne le voyais pas me regarder ; Il se racla la gorge et se leva ; je le suivis du regard. Il fouilla dans son manteau pour en tirer son portefeuille pour en sortir une liasse de billets. « Amuses-toi bien d’accord ? Prends cet argent Kay, tu commences sérieusement à me mettre mal à l’aise. Prends-le, allez ! —Pourquoi fais-tu cela ? Je veux dire le Kimono, maintenant ton fric. —J’ai seulement envie de le faire. Cela ne demande pas d’explications. Pour cet argent, on va dire que c’est en dédommagement de ta journée, murmura ce dernier en plaçant la liesse dans la paume de ma main. Et le kimono c’est pour ton anniversaire à venir. Tu es ben née en avril n’est-ce pas ? Le 15, tu vois je n’ai pas oublié. »

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Prestement je détournai la tête. Non, il n’avait pas oublié ma respiration s’accéléra, plus que jamais j’eus envie de le serrer dans mes bras. Je posais le kimono délicatement sur le canapé ; il était lourd car fait dans les plus belles étoffes et tissé par les mains de maître-tisserand, les plus doués de ces civilisations passées. « Combien as-tu payé pour le kimono ? —C’est personnel. —Personnel comme soudoyé les doyens de l’université de sciences ? Ou bien personnel comme payé de ta poche pour que mon frère puisse toucher du doigt les étoiles ? Tu sais je commence à te connaitre Alec et quand tu veux obtenir quelque chose tu y mets le prix. Mon oncle est heureux que tu l’’es sollicité et même si l’idée devait paraître être la sienne, je sais que tu es derrière tout ça. —Je ne cherche pas à le dissimuler. Je n’ai pas tes aptitudes à la ruse. —Pourtant tu te débrouille très bien. —C’est me flatter Kay. Tu ne devais pas sortir ? Je ne te retiens pas plus longtemps, car moi-même je suis appelé à m’habiller pour un diner avec l’Empereur ce soir. Un repas officiel bien entendu mais un repas tout de même quand j’envisageai de passer une soirée peinard devant un bon bouquin. —Et que lis-tu en ce moment de si sensationnel qui te fasse snober l’Empereur ? —J’ai grandi entre la Reine d’Angleterre et le Princes de Galles. Par conséquent ce genre de soirée m’est habituelle voire ennuyeuse. » Quel prétentieux ! J’ai grandi entre la Reine d’Angleterre et le Princes de Galles . Non mais quel pédant ! Ouais ! je devais me réjouir de l’avoir comme ami ; ma présence n’était nullement requise ; il avait son Hori et cela, va s’en dire, me contrariait. Grandmère Akiko disait que je perdais mon temps à Londres avec pareil homme. « Il ne te regarde même pas ! Bien occupé à étudier son nombril et toi tu t’obstines à le trouver complaisant ! Ce n’est pas digne d’une takiyana ! »

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« Je peux profiter de ta salle de bain une petite minute ? » Je m’y refugiais pour me rafraichir un peu et surtout laissé l’argent sur le rebord du lavabo. Son téléphone vibra au moment où je partais. Alors je déposai un rapide baiser sur sa joue, ramassa mes affaires et fila. La retrouvaille des filles fut poignante. Il y eut des cris de joie, des larmes, des embrassades. Aucune des trois n’avait changé et il me semblait les avoir quittées la veille. Akiko, Ryoko et Miyki furent d’humeur festive et Tokyo fut de nouveau notre univers, notre retraite, notre monde à nous où plus rien ne semblait avoir de limite. On s’offrit un détour par l’imposante tour de Tokyo, on traina sur le Rainbow Bridge pour quelques clichés mémorables ; on se rendit au Kabukicho, le rendez-vous des noctambules car l’endroit où se tenait la plus grande concentration de néon de tout le Japon. Oui, j’étais chez moi. On a picolé plus que de raison après avoir diné dans un réputé Ryokan dans lequel nous fut servi par moins de vingt plats. Et puis on a levé nos verres de saké à nos retrouvailles ; saké, bières japonaises et… Une violente migraine me saisit. Où étais-je ? Pas la moindre idée. Enfin si, je finis par reconnaître cette chambre. C’était la suite louée par Alec. Lentement et douloureusement je sortis de mon lit, le drap autour de ma taille ; j’avais dormi nue et mes cheveux tombaient sur ma poitrine. Je ressemblais fort à un monstre aquatique qu’à une naïade. « As-tu bien dormi Kay ? » Alec se tenait sur son canapé, le PC sur ses genoux. Dehors le ciel gris menaçait de déverser des torrents de flotte sur le jardin impérial. La tête en vrac, je m’écroulais sur le sofa et allongée là, je sentais l’alcool remonté le long de ma pharynx. « Quelle heure est-il ? —Il est midi quinze. Le service d’étage pourrait te monter quelque chose, déclara-t-il sans même me regarder. De toute façon je n’étais pas appétissante : un zombie terrassé par la lumière diurne et le manque de viande fraîche.

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Alec me ramena un verre d’eau dans lequel se dissolvait un effervescent. Je me redressais pour le boire cul-sec. Lui me fixait devant trouver dommage que je me mette minable. Teint olivâtre, lèvres fanées et haleine de phoque ; odeur de transpiration et relents d’alcool. La tête entre les mains, je tentais de me souvenir de la soirée de la veille. « Comment ais-je atterri ici ? —Miyuki m’a appelé. Elle se faisait du souci pour toi. Tu ne te souvenais plus de l’endroit où tu créchais et elle a jugé utile de m’appeler. Ensuite elle m’a aidé à te mettre au lit et…voilà comment tu as atterri ici. —J’ai été malade ? —Un peu ouais. Tu as attendu d’être aux toilettes pour tout restituer. A croire que je te fais cet effet-là Kay. Tu peux encore te reposer, rien ne presse » Je m’endormis là face à lui. Je mettais cela sur le compte de la fatigue nerveuse autant que physique ; les mois passés à étudier, le décalage horaire, le vol de Tokyo à Okinawa et d’Okinawa à Tokyo ; la sortie avec les amies. Et à mon réveil, les grands yeux verts d’Alec me fixaient. Le serpent sortait de son trou profitant de quelques rayons du soleil pour apparaître. Dormir, j’en avais encore besoin. « Qu’est-ce que tu regardes Alec ? —Je me disais qu’on pourrait aller au Sensô-Ji. A moins que tu ne sois pas enclin à prier tes dieux. Les remercier pour ce qu’ils t’ont offert. Tu leur dois bien cela. Je sais que c’est le rendez-vous des amoureux mais je pourrais me faire bouddhiste le temps de ce court pèlerinage en hommage à la Bodhisattva Kannon. Qu’est-ce que tu en dis ? —L’idée est canon. Mais il me faudra trouver une nouvelle tenue. » Il ne fut pas surpris de me voir porter une robe très Audrey Hepburn une grosse fleur dans les cheveux et des compensés aux pieds ; on se pressa donc vers le plus vieux temple de Tokyo construit pour la première impératrice Suiko Tennô et nous dûmes faire face à une foule hétéroclite et prolixe. On s’engouffra dans le sanctuaire et on y fit des offrandes. Le brûleur fut prit

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d’assaut par les visiteurs, pèlerins et curieux ; la main dans celle d’Alec j’avançais vers une représentation de Bouddha. « Je t’ai vu prier Alec, j’ignorais que tu connaissais la gestuelle du bon bouddhiste. C’est comme prétendre vouloir être quelqu’un d’autre. Allez, je te taquine, déclarais-je en le bousculant de l’épaule. Ma mère est bouddhiste et mon père est catholique ; en fait il tient plus du protestant mais il l’ignore. En revenant au Japon j’ai redécouvert l’enseignement délivré par Bouddha et…oh, tu as vu ? Ils vendent des statues Jizo en bronze ! Qui t’a appris à prier Alec ? —Ma mère. Elle était une fervente bouddhiste. Ce qui n’était pas du coût de mon paternel. Chez les hastings, on est protestant depuis Henri VIII. Elle a du lutter contre l’intolérance et le proxénétisme religieux. —Ah, on va de surprise en surprise ! Pourquoi ne pas l’avoir confesser avant ? Déclarai-je en déambulant dans le jardin Impérial. Je le pris par le bras sans cesser de sourire. Et qu’as-tu demandé à notre dieu ? Une nouvelle Rolls Royce ? Ou, attends… un nouvel appartement à Chelsea ? Cela m’éclate de penser que tu pries. Les hommes comme toi ne se soucient guère des tracas des citoyens lambda comme moi. C’est vrai non ? Tu es jeune, richissime ; tu as un bon job et une foule d’admirateurs. Que vouloir de plus ? —une femme qui ne soit pas trop curieuse, qui me poserait les bonnes questions au lieu de tourner autour du pot comme un chien autour de sa queue. Je la vois intelligente et futée, enfin quelqu’un qui me surprenne et qui ne soit pas la pâle copie d’une autre personnalité croisée au détour d’un chemin. —Ah, ah, ah ! Comme Hori, non ? Paul et moi on trouve que vous allez très bien ensemble. Oui, vous êtes très bien assortis. Cette même impertinence et puis vous ne supportez pas la contrariété ; tout doit se dérouler comme vous l’avez prévu et je serais curieuse de voir à quoi ressembleront vos bébés. Elle veut des enfants n’est-ce pas ? Je la vois bien avec des mouflets, des têtes d’ampoules qui seront doués

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en musique, en mathématiques et qui bien-sûr pousseront leurs études à Harvard. —Les tiens ne seront guère différents. —Oh si Alec ! Ah, ah ! Ils seront plus terre-à-terre mangerons les plats Eddo que je leur préparerais, ils écouteront de la pop-rock et de la musique orientale, s’habilleront dans les friperies et naturellement ils seront ouverts d’esprit. Ah, ah !3 Il fixait au loin, arrêtant son attention sur les rameurs glissant sur le cours d’eau. Le ton ironique que j’avais pris le laissa de marbre ; à cet exercice je n’en sortais pas victorieuse. Mon bras glissa autour de sa taille et ma tête se posa contre son épaule. Il ne réagit même pas. « Tu parles souvent de moi avec Paul ? Tous les mois vous vous réunissez dans votre salon au style élisabéthain autour d’une bonne tasse de thé pour vous gausser de mon caractère. C’est bien digne de toi ; c’est marrant mais cela ne me surprend guère. La critique est aisée avec toi. Je n’aime pas cette façon que tu as de te comporter avec moi. —Je te demande pardon ? Tu ne serais pas entrain d’inverser les rôles-là ? C’est moi qui devrais avoir quelque chose à redire pas toi. —Arrgh ! Et Dieu que tu es égocentrique ! Tout ne doit tourner qu’autour de ta petite personne. Je crois que je devrais te laisser repartir chez toi, près des tiens à Okinawa. Ta cousine se marie n’est-ce pas ? Tu me reprocherais ensuite de t’avoir détournée de te devoirs familiaux. Et puis j’ai du boulot. Je ne te cache pas que j’ai pris du retard avec ces divers imprévus. » Dans le jet qui devait atterrir à Nara je suivais la progression des nuages. Dans moins de vingt minutes nous atterrirons ; le temps suffirait à Alec pour rédiger son énième rapport. Je l’avais mis au défi : s’il osait me provoquer à Okinawa en travaillant comme il l’avait fait au cours de ses 24 heures, je refuserai de retourner à mes études. Cela devait marcher. Il allait rencontre ma famille et…j’angoissais terriblement à l’idée de la lui présenter. Akiko en fut la première à en

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faire les frais. Il est fidèle en lui-même et en toutes circonstances. « Il y aura tes cousins Minehary, Masafumi et Sateki. Je leur ai dit que tu viendrais seule comme Paul ne donnerait pas signe de vie avant longtemps. Alors ton cousin Sateki te servira de chevalier servant pour la journée. Tu devras le convaincre d’épouser la fille de Momo, c’est un excellent parti. Lui t’écoute au moins et ne prendra pas à la légère tes recommandations. Et l’autre Anglais, combien de temps compte-t-il rester ? On n’aura pas de place pour accueillir tout le monde ici. —Il partira demain Akiko, ne t’inquiètes pas ! Et il sait se faire discret ; tu ne remarqueras même pas qu’il est partit. » Masako et ses filles arrivèrent ; la maison d’Akiko passa bien vite de dix personnes à trente et il fallut s’occuper de tout ce petit monde, des plus âgés aux plus jeunes. Contrairement à toute attente, Alec semblait être heureux ; je le voyais s’adresser aux plus timides, tenir le crachoir aux tantes commères, consoler mes petites cousines et intéresser les plus téméraires à la chimie. Il souriait. Alec souriait. Il aida en cuisine, participa à la confection des plats ; il ne craint pas de se mouiller, de prendre des risques et certaines de mes cousines allèrent à le trouver complaisant. A l’origine nous devions les marier à nara mais pour des problèmes de logistique, il fut plus simple de rassembler tout le monde ici, dans ce village au charme pittoresque. Midori ne le lâcha pas d’une semelle ; depuis toujours elle rêvait de partir à Londres et Alec constituait un solide laissez-passer. Je passais le Kimono offert par Alec et quand Akiko me vit, elle siffla entre ses dents. « Combien gagnes-tu donc à Londres pour ainsi porter un tel kimono ? Tu ne peux le mettre pour les noces de ta cousine cela reviendrait à lui voler la vedette, gardes-le pour ton propre mariage, tu n’en seras que plus flattée. Ou bien il doit être fou amoureux de toi ton soupirant, Kay ! Viens ici que je te regarde…une soie de telle qualité. Une pièce unique et

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si j’étais toi je ne le lâcherais pas celui-la. L’Empereur lui-même n’aurait pas offert plus belle pièce à son épouse. Je commence à bien l’aimer ton Paul. » Je n’eus pas le courage de la contredire. Je retrouvais Alec en compagnie de Makiyo, une autre grand-tante, mère d’une dizaine d’enfants dont le plus jeune venait de fêter ses 23 ans. Il n’avait plus l’air de se soucier de moi, trop heureux de faire son petit effet auprès de ma famille. Le couple de futurs mariés arriva vers deux heures de l’après-midi ; elle, Makiyo et lui Nobuo, tous deux beaux comme des cœurs. On les maria selon la tradition, lui tout de noir vêtu et elle arborant son shorimuky et sa grande coiffe. Après quoi on mangea en grande quantité. Plus tard Makiyo vint me saluer. « Akiko dit que tu as un fiancé très fortuné qui t’offre un kimono à plusieurs millions. Pourquoi ne l’as-tu pas emmené avec toi, je rêve de rencontrer celui qui fait battre ton cœur. Comment est-il ? Si Akiko le trouve bel homme c’est qu’il doit vraiment l’être. Et lui là-bas qui est-ce ? Il est venu avec toi ? C’est marrant mais…non rien ! Enfin, si…cela à un rapport avec ce type. Quand je l’ai vu, je me suis tout de suite dit que je le connaissais sans pour autant me souvenir du contexte quand soudain…je me suis souvenue. Il est venu à Okinawa peu de temps après ton départ pour Londres et il disait vouloir acheter des terrains ; C’est un promoteur immobilier ou un truc dans le genre ? Ecoute, si tu es au courant de quelque chose… —Makiyo, il vit à Londres et il n’a pas pour dessein de venir s’enterrer ici. Il est plutôt issu d’un milieu aisé si tu vois ce que je veux dire. Je dirais même très aisé et Okinawa est le cadet de ses soucis. » Cependant je voulus en avoir le cœur net. Je vins à lui pour lui tendre un verre de saké. Il me le prit sans rien dire et surtout sans même me regarder. « ne trouves-tu pas cela trop long ? Ce n’est pas dans tes habitudes de rester aussi longtemps inactif ! —Tu n’as pas à t’inquiéter pour moi, je survivrais à bien plus que cela. Vas donc rejoindre tes

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admirateurs ; ils se languissent de toi. Quant à moi j’ai rempli les termes du contrat, alors je vais prendre congé de tous tes cousins et splendides cousines pour aller reposer ma tête. Tu ne m’en voudras pas n’est-ce pas ? —Euh, je…alors on se voit plus tard ? —C’est cela Kay Je ne t’empêcherais pas de célébrer comme il se soit les noces de ta charmante cousine ! —TU…tu comtes acheter ici ? » Il fuyait la discussion m’ayant vu auparavant discuter avec makiyo ; il savait que je savia et il ne voulait pas avoir à se justifier auprès de moi. « Non ! Je me suis juste enquis du prix du terrain. Qu’il y a-t-il de mal à cela ? Je ne fais que me renseigner. Bon et bien si tu n’as plus besoin de moi tu sauras où me trouver. Ne fais pas cette tête-là Kay, je ne serais pas bien loin. » On festoya jusqu’à très tard dans la nuit et au petit matin arriva Alec en kimono, il passait presque pour un japonais. J’appris plus tard il avait passé la fin de sa soirée avec mes cousins d’Hakkaido et inutile de vous dire que je me sentis trahie. Midori heureuse de le revoir oublia ses prétendants pour s’approcher de son nouveau meilleur ami ; je la vis œuvrer avec talent pour le rendre accroc à ses caresses et la main posée près de son entrejambe, Midori minaudait au creux de l’oreille d’Alec. Il n’avait pas l’air gêné par les avances de la coquine Midori, au contraire il semblait avoir changé de peau. Alec le coincé devenait Alec le galant. Notre regard se croisa. M’appelait-il à la rescousse ? Or je ne quittais pas mon coussin posé sur le tatami et les mains posées sur les cuisses, je pensais à Paul qui aurait du se retrouver près de moi à la place d’Alec. Au moins j’aurais eu quelqu’un avec qui discuter d’autres choses que des potins de famille. Alec et Midori quittèrent leur place pour passer derrière le fusuma (porte coulissante) et l’envie de partir me mettre au lit ne fut pas loin. Dix minutes plus tard quand il revint dans la pièce pleine de jeunes en quête de réjouissances nuptiales,

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je détournai la tête, concentrant mon attention sur le shoji, cette autre cloison donnant sur la passerelle de bois extérieure et remplie par les fumeurs. Le thé à la main, je fumais de rage. « A quoi songes-tu seule dans ton coin ? Qu’elle charmante invitée fais-tu ? Allo, je te parle Kay ! Tu es fâché parque j’ai préféré leur conversation à la tienne ? Il est vrai que j’ai craint que tu me prennes la tête en parlant de certains détails de ta vie. Alors ? Tout sourire verra-t-il banni de cette assemblée ? Tu donnes dans le pathos ma chère, ressaisis-toi ! —Je suppose que cette bonne humeur t’est suggérée par Midori ? Dois-je l’avertir que tu n’attends dors et déjà rien d’elle ? Juste entrevoir un peu d’idolâtrie au fond de son regard. Tu finiras par la jeter comme une malpropre et tu es une sorte de goujat, de poltron ; Midori les aime plutôt sentimentaux et du genre fidèle, si tu vois ce que je veux dire ? » Il fronça les sourcils et assis près de moi en concave reçut l’information. Il paraissait amer, froissé dans son amour-propre. « Que suis-je supposé entendre Kay ? Tu me ferais passer pour l’amant volage ? Ce n’est pas moi qui part une heure discuter avec Monsieur j’ai une belle paire de moustache ! Il te plait celui- la et je crois possible que tu ne finiras pas ta nuit seule. Il est en permanence à te relooker et tu n’en as pas l’air offusquée. Il t’excite n’est-ce pas ? Avoue-le, Paul t’aurait habitué à une certaine fréquence qu’il te semble difficile de rester complètement tout à fait sèche. —Arrête. Tu deviens grotesque, murmurai-je en le regardant du coin de l’œil. —Tu aurais pourtant envie qu’on étouffe ce feu brûlant en toi. Sinon pour quelles autres raisons m’aurais-tu fait venir ? Tu t’es dit qu’on aurait tout à gagner en devenant amants ; toi tu garderais ton Paul ad vitam aeternam et on se retrouverait ici et là pour assouvir tes pulsons sexuelles. » Je fixais sa bouche et lui la mienne. Oui j’avais envie de lui…il me révulsait comme il m’attirait terriblement.

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Le bruit de la cloison me fit tourner la tête. Akiko arriva pour m’annoncer les jeunes mariés s’en allaient ; nous devions alors les saluer et planifier le reste de la nuit. De nouveau j’essayais de joindre Paul. Il restait sur répondeur et je me refusais à laisser un message, du genre : rappelle-moi, tu me manques ! C’est si bateau et si rasoir « Alors ? As-tu des nouvelles de ton Don Juan de fiancé ? —Je te demande pardon ! » Il me dévisagea interdit, comme si venait de se rendre compte avoir dit une boulette. Il se reprit bien vite pour ne pas laisser les doutes s’installer. « C’est un Don Juan, reconnais-le ! Il a une certaine aura et il n’a pas besoin de consulter un coach en séduction pour attraper un gros poisson. Toutes les femmes frétillent autour de lui comme des chiennes en chaleur, l’ignorais-tu ? Il a toujours eu du succès et certainement plus aujourd’hui qu’hier. Mais détendstoi il te restera fidèle aussi longtemps que tu le seras toi. » Ce genre de métonymie me laissa de glace. Il savait jouer avec le feu. A Londres il avait été « adorable » voire abordable ; il avait craint à tout instant que je partis pour le Japon, ce qui l’aurait contrarié cela va s’en dire. A Okinawa il ne craignait pas de se montrer détestable : où aurais-je filé ? Ses yeux verts d’eau me devisèrent et il émit un sourire dont je n’étais pas habituée. Cela me désorienta. « Si tu veux vider tes bourses, il y a Midori. Je ne crois pas…avoir envie de toi Alec. Il y a quelques mois de cela j’aurais dis oui mais là, je….je te suis contrariante n’est-ce pas ? Tu pensais que cela serait simple avec moi. Ah, ah ! Si tu es là c’est uniquement à la demande de Satoshi. Il voulait qu’on parle boulot tous les deux mais il est quasiment impossible de te tirer hors de ta nourriture spirituelle, alors j’ai pensé que tu apprécierais de te divertir. —C’est marrant. Satoshi m’a tenu le même discours. Kay a passé quelques mois difficiles à Londres, il serait aimable de votre part de la divertir.

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Ce sont là ses propos. Il veut que je te divertisse comme de coutume. Il est plus facile de me tirer de mon quotidien pour voler au secours ‘d’une Kay en détresse ; —Pourquoi tu t’en prends en moi ? Cette situation ne t’es pas si inédite que cela ? —Elle est inédite. Me retrouver amoureux de la petite amie d’un ancien de dortoir d’Oxford ! » Il venait de le lâcher. Il était amoureux de moi. Mon cœur battait à cent à l’heure et abasourdie, je fixai un détail de son montsuki (kimono traditionnel). Je pouvais enfin mourir en paix. Cette révélation me donna tout espoir ; peut-être cesserais-je de le voir comme une vipère ? « C’est inédit pour moi aussi, répondis-je en souriant, alors si tu as encore des reproches à me faire, vas-y je suis tout ouï! » Il resta muet de stupeur. Il venait lui-même de se trahir et ma réponse fut pour lune invitation à la confidence. Il rougit certainement et pendant un bref instant je vis une vive lueur au fond de son iris. Le bonheur se lit dans son regard translucide et alors que je lui tendais la main, au sens figuré du terme, il prit conscience de ses sentiments à mon égard. Plus rien ne serait jamais comme avant. Enfin….le supposaije. « Oublies cela si tu veux. Ni l’un ni l’autre n’est libre de toute façon et je compte épouser Hori pour des raisons que tu n’ignores pas. Pour résumer, elle représente un certain idéal que je ne suis pas certain de trouver ailleurs. Ce n’est rien d’autre que la célébration de ce qui est noble, pur et qui ne peut-être dissous. » Une fois de plus il me laissait sur la paille. A chacune des fois où nous avions eu l’occasion de nous aimer, il avait reculé ; il reculait encore et il reculerait toujours poursuivi par de vieux démons. Le lendemain j’appris qu’il avait quitté la maison d’Akiko peu avant huit heures et son départ m’affecta et plus encore quand j’appris qu’il n’avait pas laissé de message à mon intention ; bien qu’à l’heure numérique

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j’aimais savoir qu’on pensait à moi autrement que via les ondes. « Il a été fort aimable ton Hastings. Je l’imaginais autrement tu sais ; avec un physique plus monstrueux mais je dois avouer qu’il n’est pas désagréable à regarder, déclara Akiko en me servant du thé avec précaution. Il aurait voulu rester mais il n’a pu faire autrement. En même temps tu m’avais averti qu’il ne resterait pas longtemps. Que vas-tu faire maintenant ? Où iras-tu ? Ton père est je ne sais où et je doute que tu veuilles rester à Okinawa quand Tokyo te tend les bras. Seulement si tu pars maintenant promets-moi de ne pas perdre ton temps, si c’est le bon tu n’as pas une minute à perdre ! » Retourner dans le quartier dans lequel j’avais évolué avant de partir pour Londres me fut étrange, comme le fait de retourner dans l’immeuble d’Alec. Des plus tendus je sonnais à la porte, me faisant violence pour ne pas paraître agitée. L’attente fut longue quand enfin la porte s’ouvrit sur Alec ; « Salut, je…euh….on m’a dit que tu serais ici. Euh, oui…j’ai appelé quelques contacts à toi et..tu veuilles qu’on aille manger un morceau quelque part ? —Tu me piste ? Qui as-tu soudoyé pour avoir cette information Kay ? Peu importe je vois que tu ne plus te passer de moi. Je t’aurai bien dit d’entrer mais il convient d’évoquer le fait que bientôt je serais le fils du ministre japonais de la culture. Naturellement tu feras partie du cortège. Pour ce qui est de mon témoin, je cherche encore. Tu as des idées sur la question ? —Euh…je ne connais aucun de tes amis et même si j’en connaissais un, je…. —Oui tu les as tous dédaignés, mes amis comme mes collaborateurs ! Encore une fois je ne te plaindrais pas. Parfois tu mérites que l’on te fesse pour t’ôter le goût de la démesure. Je ne serais pas là de la journée alors tu trouveras tout ici pour t’éviter l’ennui et si toutefois tu avais l’envie de sortir je te laisse ma carte (il fouilla dans son portefeuille) le code

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est 9113. On ne te causera pas d’ennui au moment de la signature, j’ai anticipé ce détail. —Tu as quoi ? —Oui ton nom est attaché à mon compte. Je sais ce que tu vas dire mais je…je voulais te…tu sais je…il arrive de me faire du souci pour toi. Disons que…la vie à Londres est chère tout comme ici d’ailleurs et je serais attristée si tu venais à mendier auprès d’un autre. —Quoi ? Non, écoute, on va en rester là ! Je passais seulement dans le coin, voir si tu voulais qu’on déjeune ensemble et toi, tu… » Sans y être invitée je rendrais prestement dans son appartement. Pas de travaux, de modifications ; toujours l’ordre, le côté aseptisant avec peut-être plus de lacher-prise. Je reconnus là quelques uns de mes objets personnels laissés là car devenus inutiles comme une vieille carte de menus, un mini-paravent chiné dans le marché d’Ameyoko ; une vieille estampe qu’il avait pris soin de faire encadrer. Je crus bien ne jamais être partie. D’ailleurs mon réflexe ne fut-il pas d’ôter mes talons pour glisser dans des chaussons Hello-kitty. Comme je souriais Alec finit par se détendre. « Je m’en vais pour les Etats-Unis. J’ai un vol ce soir. —Les Etats-Unis ? Mais que vas-tu faire là-bas ? Questionna-t-il en panique. Il ne semblait plus maître de lui-même ;Et tu reviens quand ? As-tu une date de retour ? Est-ce que tout va ben Kay ? Ta mère auraitelle des soucis ? » Je décidai de jouer de sa faiblesse, car voyant son air ahuri je ne peux y résister. La bouche entrouverte, il me fixait de son regard de reptile. On aurait di qu’il avait une attaque ; c’était jouissif. Sa respiration s’accéléra et sa poitrine se gonfla sous sa chemise. Nerveux il éclata de rire, laissant dévoiler ses pattes d’oie et toutes ses autres rides d’expression ; « Et bien on peut dire que tu as la bougeotte en ce moment. J’espère pour toi que tu ne souffriras pas du

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jet-lag. As-tu un point de chute à San Francisco ? Autre que le foyer de ton beau-père ? —Tu sembles soucieux dit. Je fais faire mon stage là-bas, six mois dans un Institut de recherche pour les cosmétiques. Je pourrais alors mettre mes connaissances en nanotechnologie aux services de ce pôle de recherche. Si mon entretien est concluant c’est jackpot pour moi. La Californie n’est finalement pas si loin du Japon. Tu m’en verras navrée de ne pas assister à tes noces. Il te reste du café ? » Et dans la cuisine je revins à ma passion pour la cuisine Edo ; il y avait là tous les ustensiles et les bols de bambou, la dizaine de baguette en ivoire et en nacre ; les tamis pour le riz et bien d’autres choses excepté du café. Alec ne se tenait plus dans le salon. Il y avait bien du thé en vrac. Je mis l’eau à frémir et ouvrit la fenêtre coulissante pour mettre le nez dehors. La rue se découpait à nos pieds, derrière ces immeubles à divers niveaux. En tournant la tête je le vis dans l’encorbellement de la porte, les sourcils froncés. « Seras-tu là à mon retour ? Je ne pense pas en avoir pour longtemps. Je vais seulement serer quelques mains. Ensuite que dis-tu d’aller au théâtre ? —Non pas ce soir. Tu as de nouveaux voisins ? J’ai vu sur ta boite aux lettres. Cela doit t’être étrange de revenir ici, c’est plus populaire que St james et moins conservateur que certains de tes lieux de prédilection. Qu’est-ce qu’Hori pense de cet endroit ? Elle doit le voir comme l’antre du diable, un lieu de perdition coincé en banlieue nord. Je constate qu’il y a toujours du thé en grande quantité, notais-je en fouillant dans les boites de conserve des plus hermétiques. Tu compte vendre ici ? —Si tu me le demande oui. » Je tournai la tête, quittant le plan de travail et mes feuilles de thé pour le dévisager de la tête aux pieds ; il savait que je bluffais pour les States alors il bluffait en retour. « Combien ? —Combien quoi ?

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—Et bien à combien le vendrais-tu ? Je pourrais trouver des amis susceptibles de te faire une offre. Huit cent mille ? Neuf cent milles ? —C’est trop cher pour toi et je doute que ton Paul veuille du réchauffé. Tel un loup alpha il aime être le premier à marquer son territoire et ce n’est sûrement pas à ton partenaire du moment que je le vendrais. Il ne saurait que faire d’un tel bien comme il ne sait pas que faire de sa petite amie devenue bien encombrante si l’on en juge son aptitude à rester plus de trois jours au même endroit. » Calme. Je devais rester calme. « A quelle heure pars-tu ? —Sans plus attendre. La limousine devrait être arrivée. Je te manque déjà ? Surtout ne bouges pas, on se revoit toute à l’heure, déclara ce dernier en baisant mon front, tu as tout ce qu’il faut pour ne pas mourir d’ennui. Si tu es disposée on pourra faire quelques emplettes au centre commercial avant d’assister à un combat de sumos et d’apprécier un bon Kyoogen. » La porte se referma derrière lui. Battue à plates coutures, prises à mon propre jeu. Je remis mon trench et ses talons à lanières, attrapa mon sac pour sortir sans lui laisser de mots d’adieu. On tomba bans les bras l’un de l’autre. « J’ai oublié le cadeau pour Hori, où ai-je dont la tête ? Ne me dis pas que tu t’en allais ? Alors ? Tu n’as pas apprécié mon thé ? —Ah, ah ! Non je vais rentrer. J’étais seulement venue te saluer mais j’ignorai que tu aurais d’autres occupations. J’oublie parfois que tu mène une vie à cent à l’heure et j’ai la nette impression d’être la seule à avancer au ralenti. Ah, ah ! J’y vais ! —Et tu t’en vas où maintenant ? » On se rendit donc au théâtre et on rit de bon cœur. C’était réjouissant et complètement inédit pour nous deux. Nous étions comme un couple à la recherche de plaisirs terrestres. J’ai toujours su apprécier le théâtre comme le Nô, le Kyogen et le Kabuki, Bunraki ; accrochée à son bras je ne pouvais résister à ces

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farces scéniques. La main sous le menton il battait la mesure d’une mélodie imaginaire. La main dans la sienne je me sentais revivre, non pas que j’étais morte mais bien parce que j’étais chez moi avec un homme que j’avais appris à apprécier. Il répondit à mes stimulii par d’autres stimulii tout aussi explicites. A son bras je me sentais fière et heureuse ; il me souriait plus que raisons et cela me rendait heureuse. Je pris un dernier verre chez lui. Les jambes repliées sous les fesses, le saké à la main je ne le lâchais pas des yeux. « On réserve quelque part ? TU as bien l’adresse d’un ryokan réputé. Tu étais un peu dans le milieu avant. Je te fais confiance sur ce point-là. Qu’est-ce qu’i ne va pas ? Tu me racontes ou bien tu restes à me figer de la sorte ? Ai-je un bouton sur le nez ? » Prestement je l’adossai contre le dossier du canapé et grimpa à califourchon sur ses jambes pour embrasser ses lèvres, comme ça sans avoir prémédité mon coup. Il a les lèvres douces et chaudes ; je le sentais crispé sous mes baisers ; n’avait-il jamais embrassé personne avant moi ? Il gardait les mains en l’air sans oser me toucher. Je trouvais cela vexant et plus encore la bouche qu’il maintenait fermer. Comme je m’attaquais à sa braguette, il serra mes poings entre ses mains. « Ce n’est pas une bonne idée Kay. —Quoi ! Tu n’as pas envie de moi ? » Je saisis ses mains que j’amenai à mes seins ronds et fermes. Il ne pourrait résister de marbre et je simulai le coït. Il se cambra sous mes mouvements de hanche, allant jusqu’à se raidir comme assis sur un braisier. « Tu as envie de moi ? Murmurai-je à son oreille. —Je suis pour la monogamie et… » Foutaises ! Il était bien le fils de son père : un Hastings. Je soulevais son menton pour l’obliger à me regarder. « Oui bien-sûr tu es pour la monogamie et je te félicite d’entendre cela. Cette confession n’est sans nul propos une sage décision. Si l’on doit sortir ce

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soir, je veux souper comme une ogresse et je te laisse le choix de l’endroit ; je pars me rafraichir. » Il choisit un ryoteil avec un gracieux jardin paysager et salons privés. L’élite japonaise s’y pressait et alors que nous allions passer à table, un type vint saluer Alec. Ils se connaissaient en toute vraisemblance et bien qu’il me présente brièvement, l’attaché ministériel resta à me fixer longuement. Alec sortait avec la fille d’un ministre et il ne sut que penser du tableau que nous lui proposions ce soir-là ; je paraissais être une distraction pour Hastings. Une geisha vint charger le diplomate qui me salua bien bas, le regard méprisant car chargé de concupiscence. « Tout Tokyo semble te connaitre Alec, il ne se passe pas une heure sans que l’on t’arrête pour te saluer, murmurai-je en serrant son bras contre le mien. Hâtons-nous de passer à table ! Je meure de faim ! Tu en fais une tête ! N’est-ce pas toi qui a choisi cet endroit, après tout je suis ton obligée. Essaie de sourire sinon l’on tourne en plein mélo Alec. » On nous servit quantité de plats posé sur la table de merisier et cela me plu. Depuis trop longtemps j’avais été privée de nourriture saine ; à Londres on mangeait gras et épicé ; non loin l’idée que je veuille critiquer la gastronomie britannique et ses influences indiennes, africaines et asiatiques mais notons toutefois l’attrait suscité ces dernières années par les plats nippons et leurs produits de qualité. Comment ne pas apprécier nos soupes de riz, nos pattes gélatineuses et notre tofu ? On se laisse facilement tenter par du poulet servi avec des oignons, nos crevettes en sauce, nos anguilles grillées ; les plats servis à la vapeur cuits dans une marmite en argile, notre riz au curry, saumon grillé et prune marinée le tout nappé de thé. Tant de fantaisie, de délices comme le calmar, le soja, le chou, bardane sautée, etc. Force de constater qu’Alec connaissait le nom de chaque plat ainsi que leur composition et en matière culinaire il fut prolixe au point de me surprendre. « Je n’aurai pas la chance de te revoir avant longtemps Kay. Des obligations professionnelles qui ne

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me réjouissent guère, je l’avoue. Comme tu dois le savoir j’ai fait l’acquisition dernièrement de terrain constructible à Okinawa, non loin de la demeure d’Akiko. Le hasard a voulu que le terrain soit peu onéreux dans cette partie de l’île et je me suis donc porté acquéreur de plus d’un hectare. Cet endroit est incontestablement reposant car loin de la civilisation. —Mon père devrait t’entendre. Il est actuellement en plein voyage spirituel. On ignore où il se trouve et la Japon semble l’avoir aspiré de l’intérieur. Et pourquoi Okinawa ? C’est pour ainsi dire à l’autre bout du monde. Tu t’en lasseras bien vite, tu n’es pas natif de cette région et les Anglais n’y ont aucun pied-à-terre ; c’est fort rustique et pour un lord comme toi….Qu’en pense Hori sur le sujet ? —Je l’ignore. Nous n’avons pas dans l’idée de faire compte commun et si par imprudence je devais joindre son nom au mien, il me faudra bien plus d’un avocat pour gérer mes finances. Je ne tiens pas à faire d’elle une impératrice japonaise ? Cela se serait et sans vouloir l’offenser et… —Pourtant tu comptes bien l’épouser ? Faire d’elle la mère de tes enfants. Alors tu devrais t’habituer à partager avec elle plus qu’une simple passion pour les sciences. Tu ne me parle jamais d’elle. —Peut-être parce que je n’en ressens pas le besoin. Comme je te disais, je vais rester un petit moment à Tokyo et…j’aimerai que…Enfin, je…je sais de quelle façon tu as décoré l’appartement de Paul et j’avais pensé remeubler le mien. Naturellement je te paierai pour ce service. Cet argent, enfin cette rétribution te permettra de gagner ton indépendance avant que tu ne décroches ton premier contrat avec un laboratoire ou un institut de taille. —Mon indépendance ? Et de quel style l’apprécierais-tu ? Laisses-moi deviner….Un style assez sobre pour plaire à la majorité et assez original pour défrayer les chroniques. On dira partout que tu as perdu les pédales. Ah, ah ! Et quand suis-je censée commencer ? Je m’apprête à commencer un stage pour valider mon trimestre universitaire et Les Etats-

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Unis pourraient être ma destination. Tu as certainement là-bas des amis qui pourraient… —Tu pourrais travailler avec nous ! Tu commencerais le plus rapidement possible et je superviserais ton travail. Qu’en dis-tu ? En toute vraisemblance tu ne manifeste aucun désir de rentrer pour l’heure à Londres et si tu me laisses gérer la paperasse, je pourrais te chapeauter pour le reste de tes études. Disons que tu aurais la certitude de trouver un emploi une fois ta thèse rédigée. Nous avons besoin de chimiste ayant des compétences dans la nanotechnologie. Dans quelques mois tu vaudras un paquet de dollars. Tu ne m’écoutes déjà plus. —Si seulement je ne voudrais pas gâcher ce délicieux repas. Keychi Mima dit que je pourrais obtenir un poste à l’Institut Avec lui je fais du bon travail et tout me parait plus accessible. C’est vrai, au départ je pensais que Carl voulait seulement se montrer aimable avec moi. Gorman n’attend jamais rien de personne, seulement il veut transmettre son savoir que l’on sait illimité en physique quantique et mathématiques appliquées. On fait du bon travail lui et moi. Tu veux que je te dise pourquoi ? Nous n’attendons rien l’un de l’autre. Pourquoi fronces-tu les yeux de la sorte ? —Carl Gorman a autrefois travaillé pour nous. Un bon élément je dois dire. Il est méthodique, Et tu n’aurais pu trouver mieux en matière de mentor. —Que cette conversation m’ennuie. Pour tout dire je m’emmerde. J’avais pensé à quelque chose de plus festif mais mis à part la qualité des plats disposés de façon très amusante sur ces plateaux, je ne vois pas ce qui me pousserait à vouloir prolonger ce diner. Alors comme ça tu tiens à moi ? —Qu’est-ce qui te fait croire cela ? Je t’apprécie certes mais pas au point de ne pas pouvoir me passer de toi. Tu es déçue n’est-ce pas ? —Non. J’ai la réponse aux questions que je me posais. Ah, ah ! Quelle est la suite du programme ? Tu veux m’emmener sur une barque pour une virée nocturne au palais impérial ? Racontes-moi un peu,

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que je ne me laisse pas envahir par l’émotion. Alors ? Où m’emmèneras-tu ? » Au petit matin je fus prise d’une violente migraine. On me caressait la tête et cela ne fit qu’empirer mon mal Alec. Alec se tenait près de moi sur son lit. J’avais la tête en vrac. Tout oscillait autour de moi, comme en pleine tempête. Ses doigts se posèrent sur mes joues. Depuis quand m’observait-il ? Je ne saurai dire. Il y avait quelque chose de changer dans son regard. Avait-on couché ensemble ? Allongée sur le ventre, je fus incapable de lutter contre ses caresses ; pour un peu je me serai crue dans un jardin exotique avec ces airs à la flûte et le doux bruissement de l’eau sur les pierres polies depuis des millénaires. J’entrevis des cerisiers en fleurs. Mais ce maudit mal de crâne m’empêchait de voir davantage. Ses doigts partirent à la recherche de ma nuque, de mes omoplates ; c’était si bon. « Quelle heure est-il ? Finissais-je par glisser la bouche pâteuse. —Midi trente. —Quoi ! MERDE ! » D’un bond je me levais pour courir ventre à terre vers la salle de bain. J’avais un avion à prendre. Il me fallait rentrer pour Londres. L’eau froide me réveilla pour de bon. Merde ! Merde ! Une douche plus tard, je débarquais devant Alec, folle de rage. Les cheveux encore trempés et sans maquillage ; je finirais tout cela dans le taxi. Dix messages en absence : ceux des filles auprès de qui je devais passer récupérer mes valises. La merde quoi ! « Pourquoi ne m’as-tu pas réveillée ? Mon avion décolle dans moins d’une heure ! Je n’aurais pas du sortir avec toi, accepter ce verre et ce dinée….je suis foutue. Paul m’attend à Londres et….tu aurais du me réveiller. Où est mon sac ? Je suis certaine qu’il a essayé de me joindre pour savoir si je suis en chemin (pas de nouvelles de lui sur mon portable) Il ne va pas tarder à le faire. —Tu pourrais repousser ton départ à plus tard. Qui se souciera que tu sois rentrée à Londres quelques heures plus tard ?

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—Peut-être pas toi ! Mais figures-toi que je suis attendue là-bas ! » Et Akiko m’appela. Je pris l’appel. Elle disait être en bas de l’immeuble avec mes affaires. Je saluais l’ingéniosité des filles qui les poussaient à prendre de bonnes décisions. Alec me tendis mon sac à main et m’aida à enfiler mon manteau tandis que je prenais des renseignements auprès du Point traffic de Tokyo. A combien allait nous revenir le trajet en taxi ? « Les filles ne font pas tarder Alec, alors je te remercie pour tout ! Vraiment, je…j’ai vécu de bons moments avec toi et je ne suis pas prête à les oublier. Je dois filer. —Oui si tu ne peux pas faire autrement. Quand comptes-tu revenir ? —Quoi ? Je suppose, pas avant un petit moment. A mon grand regret mais on se retrouvera à Londres n’est-ce pas ? —Tu veux que j’y sois ? —Je n’ai pas dit cela ! Je dis seulement qu’on sera susceptible de se revoir là-bas. Bon…je dois filer. Au revoir ! (je déposai un rapide baiser sur sa joue) Prends soin de toi d’accord ? » Akiko me serra dans ses bras et jeta un regard noir à Alec, le tenant seul responsable de mon retard. Or je savais qu’elle avait des vues sur lui depuis qu’il avait essayé de fréquenter la douce Miyuki, d’ailleurs elle ne se trouvait pas être là ; je la comprenais. Quand tant de déception vous ébranlait autant ne pas s’affliger plus violentes peines ! J’allais rentrer dans le taxi quand il me retint par la taille pour me glisser une enveloppe dans la main. « Tu l’ouvres une fois dans l’avion. Le faire avant ne rimerait à rien. » Akiko ne cessait de me regarder. Elle pensait que j’avais trahi Paul pour mon ancien coloc. Son regard accusateur était des plus explicites. Ne pouvant résister à l’envie d’ouvrir l’enveloppe je le fis pour tomber sur un numéro de compte à la National Bank et des identifiants internet. Puis les clefs d’un logement, celui de son hôtel particulier à Belgravia. Akiko n’en pouvait plus et ouvrit la bouche.

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« Est-ce que tu as fait la chose avec lui ? —Pourrais-tu être plus précise ? Tu veux savoir si j’ai couché avec lui ? C’est un vrai gentleman. Il m’a emmené au théâtre, au restaurant et…nous sommes de vieux amis, répondis-je en tapotant sur mon Smartphone la page web de la banque. Il sort avec la fille du ministre de la Culture et il n’a jamais eu l’intention de faire de moi sa maitresse. Pourquoi me regardes-tu comme ça ? —C’est l’homme de ta vie Kay et tu vas gaspiller ton temps et ton énergie pour un type à l’autre bout du monde qui se fiche bien de savoir avec qui tu dines quand lui se tape ses secrétaires ! C’est vrai Kay, tu es complètement obtue. —De la part d’une femme qui est incapable de s’engager, je ne sais pas qi je dois accorder le moindre crédit à ce que racontes ? —Je te trouve sincère. C’est toi qui a peur de t’engager Kay parce que quand cela devient sérieux, tu t’en vas en courant. Paul n’est qu’un écran pour cacher tes sentiments envers cet homme que tu aimes tant. A croire que tu aimes souffrir ! Il fait bien plus pour toi que le ferait ce crétin de Paul ! » Je fermai mon Samsung pour plonger mon regard dans celui d’Akiko. Pour qui se prenait-elle ? « Il s’est approché de Miuyki ta meilleure amie pour mieux te plaire mais toi tu ne l’as pas vu ainsi ! —Alors dis que je suis complètement stupide qu’on puisse passer à autre chose ! —Tu es complètement stupide ! Lui n’a pas peur de prendre des risques, de tout plaquer pour toi ! Il te faut l’admettre une bonne fois pour toutes ; un jour il sera trop tard et je ne pourrais supporter de te savoir malheureuse et rongée par les remords. Tu peux encore aller retrouver et vivre l’a vie que tu as toujours rêvé de vivre. » Les larmes me montèrent aux yeux. « Il s’ennuiera avec moi Akiko. Je le divertirais un temps et il se lassera de moi, arguai-je en ricanant nerveusement. Il n’a jamais manqué de rien ; il a vécu comme un prince en fréquentant les meilleurs de ce monde et les

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cerveaux les plus performants. Il voudrait faire de moi une projection de lui. Hori est exactement ce qu’il attend d’une femme : c’est un cerveau sur pattes. Le genre à ne pas se prendre la tête sur les questions existentielles et il ne la laissera sûrement pas tomber pour moi. J’ignore dans quel monde tu vis Akiko mais moi j’ai arrêté de croire aux contes de fées ! —C’est moi qui vis dans un conte de fées ? Paul te trompe depuis le début et tu refuses de l’admettre : il est si parfait à tes yeux ! La femme dont tu pensais être son amie et sa maîtresse et…. Il a un gosse avec elle. —Tu mens ! Tu mens ! » Cette révélation me rendit folle ; quelque chose en moi venait de se briser en mille morceaux. Akiko mentait ! Elle ne pouvait tenir ses informations pour vrai. « Oh arrêtes Kay ! Il n’a jamais été honnête envers toi, ce qu’il vise c’est ton oncle Satoshi Furiya. Il s’est servi de toi. Il savait qu’il y aurait une enquête à la Tanaka, il savait que la Microsoft Cie ferait du nettoyage. Il s’’est alors dit que personne ne lui chercherait des noises s’il arrivait à se fiancer avec toi. Je ne devais pas te le dire mais ce secret était si dur à garder. Je suis désolée Kay…tu as le droit de pleurer. —Qui d’autre est au courant ? —Tu n’aimerais pas le savoir. Je risque mon amitié en parlant. Personne n’aime les messagers ! » Le visage enfouit dans les mains je retenais mes larmes. « Miuyki voulait t’en parler et Alec est venu la voir à Tokyo pour l’en dissuader.il disait qu’il réglerait cette histoire seul. Miuyki a passé des moments difficiles. Il disait vouloir te mettre à l’abri du besoin ; il n’a jamais eu confiance en Paul et…il a fait tout cela pour toi. » Je demandais à stopper la voiture pour aller vomir sur le bas côté. Trafic dense et Akiko craignant que je me jetai sous les roues des voitures. Mon univers entier s’écroula. Akiko me serra fort dans ses bras. La fin de toutes me croyances et le début de la renaissance.

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Un karaoké avait lieu. Je dessinais de pousser la chansonnette sur Papa don’t preach de Madonna. J’étais au top, on aurait pu faire mieux en matière d’autosuggestion. Je me frottais contre l’entrejambe d’Alec. Hori regardait, le regard chargé de reproches. Alec souriait en pleine érection. Miuki et les autres ne perdaient rien de mon show digne de celui d’une chauffeuse de salle. A la fin du show, Hori me lança un regard noir. Rien de plus normal que celui de vouloir célébrer son célibat à Tokyo devant une bonne bouteille. J’avais appelé Paul il y a deux jours de cela pour lui demander s’il comptait me taire la vérité au sujet de son passé. On passa deux heures au téléphone, deux misérables heures pour s’entendre dire que je comptais beaucoup pour lui. Des foutaises ! J’étais libre et je comptais bien le fêter. Nous étions une vingtaine au Lotus pour cette occasion. Des anciens de l’université, des anciens collaborateurs et pour l’occassion je portais une tenue en latex, mettant en valeur ma poitrine et mes fesses, des oreilles bugs bunny rose et des talons aiguilles. Le tout loué par les soins de Miuyki. On se prit en photos, on trinqua sévère et je fus bien vite ivre. Hori invita Alec à rentrer. Allait-il la suivre ? Akiko vint me trouver pour me dire qu’ils partaient et avec peine je me dirigeai vers la sortie soutenue par Rokuro, un ancien collaborateur et ami de longue date. Bourrée je l’étais et j’assumais mon état. « Oh ! Il ne faut pas que tu partes, Alec ! (je passais mes bras autour de son cou) C’est prématuré….je t’aime vraiment, murmurai-je à son oreille, tu m’as permis d’ouvrir les yeux sur des tas de trucs. Je ne sais pas comment te remercier. Il faut que je te serre dans mes bras….j’ai le cœur qui bat fort. Je suis contente de t’avoir trouvé. » Hori passa le bras autour du sien. « Il faut y aller Alec ! » Je le lâchai pour la défigurer elle. J’étais bourrée et mon centre de gravité faisait défaut. « Tu ne peux pas savoir la chance que tu as Hori ! Alec est quelqu’un de précieux, c’est un prince,

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déclarai-je en me pliant en une profonde révérence. Tu as vraiment beaucoup de chance. Je sais qu’on ne sera jamais de bonnes amies Hori mais saches que je n’ai rien contre toi. (Je m’accrochai au cou d’Alec pour mieux glisser vers la chaussée). Je perds l’équilibre… la faute à ces talons. Je vais rejoindre les autres, alors….je t’aime beaucoup Alec, déclarai-je en lui enserrant le cou. U es un merveilleux compagnon, fisje remarquer en sanglotant. Franchement j’aurai trouvé stupide de ne pas te le dire. » Déjà Akiko et les autres vinrent jouer les troublefêtes et me séparèrent de lui. Sa main retint la mienne mais pas suffisamment fort pour que j’y persuade un signe. Après son départ je fus inconsolable. Boire me permit de vider ma tête mais faisait également la douleur à la surface. Je compris que je ne pourrais vivre sans Alec Hastings. On s’était trouvé. Akiko et moi prîmes une location 0 picadilly Circus. Depuis longtemps Akiko disait vouloir travailler en Europe, son choix de Londres fut comme une évidence. On s’entendait plutôt bien et partager une chambre ensemble ne nous posa pas de problème. Elle trouva un emploi dans un centre culturel nippon et moi je continuais le mieux à l’institut avant d’entamer ma seconde année à l’université. Déjà deux ans, pensais-je en dressant la liste des choses à faire pour la semaine. Quand on sonna à l’interphone. « Oui qui est-ce ? —Le livreur de pizza ! Ouvres la porte Kay c’est moi…Alec…Alec Hastings ! » Mon cœur battit à vive allure et je lui ouvris la porte. Il n’avait pas tardé à réapparaitre dans la capitale britannique ; trois semaines après notre départ de Tokyo il était là devant moi, habillé de façon étrange pour un gars de la haute. « Comment c’est passé ton retour ici ? —pas trop mal je dois dire. Désolé de te décevoir mais tu n’auras pas à me consoler ! Akiko s’en est très bien chargé toute seule. Je ne pensais pas que j’y arriverais mais je m’en sors plutôt bien. Ne fais pas attention au désordre, on est encore dans les

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cartons ! Je te propose un thé ? Vas-y assieds toi où tu peux ! —Oui tu as l’air d’avoir le moral, remarqua-t-il croisant les jambes, confortablement assis sur le sofa rapiécé du salon. Je suis content de le constater par moi-même. Ok je ne vais pas y passer par quatre chemins. (Il se leva d’un bond pour se rendre vers la fenêtre) Je cherche un logement. Disons que j’ai invité Akiko à venir s’installer chez moi à Belgravia et…je suis un coloc qui paie bien. Ma requête doit te sembler absurde mais j’ai toujours aimé ce coin de Londres. —Ah, ah ! Oui c’est totalement absurde ! Et Akiko a accepté je suppose ? —Elle n’a pu résister à l’idée de….découvrir Londres autrement. L’appartement est de 950 n’est-ce pas ? il est plutôt clair et spacieux. Où est la chambre ? —Il n’y a pas de chambre supplémentaire. Tu devrais savoir qu’à ce prix on ne pouvait s’attendre à mieux. Akiko et moi dormons toutes deux sur ce convertible, l’autre annexe nous sert de dressing. —C’est très intéressant. Alors je dormirais dans le dressing. —Tu n’es pas sérieux ? Tu veux vraiment cette chambre ? C’est une pièce aveugle. —Je m’en accommoderais. Et bien ? L’entretien estil concluant ? » Je me perdis dans mes pensées. Soit il se moquait de moi, soit il avait complètement perdu la tête. Je récupérais les mugs sur la table basse pour aller les rincer dans le coin cuisine, le temps pour moi de mettre la bouilloire en marche. Les mains en appui sur le rebord de l’évier je le fixai des plus perplexes. « C’est un peu mal insonorisé ici et la logeuse ne tolère pas le bruit après 8 heures. Elle n’est guère arrangeante et surtout pas concernant les ordures et l’entretien des parties communes. La connexion à internet est assez lente et…il y a plein d’insectes grouillant. On est loin de Buckingham palace ici. Je doute que tu survives Alec. —Je suis un colocataire sérieux. Si tu veux des références….

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—NON ! Cela ira. Combien de temps….combien de temps comptes-tu rester à Londres ? Je veux dire dans cet appartement ? —Un petit moment. Excepté si tu me vires pour mieux. » Bientôt l’odeur d’Akiko fut effacée par la sienne. Il revenait le soir, bien souvent après huit voire neuf heures et partait le matin bien avant moi. Pendant deux mois cela fut ainsi : des mots laissés sur la table, la porte du frigo il partit une semaine en Allemagne, paya ses loyers à jour et tenait l’appartement propre. Il était discret et bien souvent je me crus seule dans l’appartement. Le week end il s’en allait (certainement saluer Hor)i et revenait le dimanche pour se coller à son ordinateur. Il faisait la cuisine, nettoyait derrière lui et à aucun moment je ne me plains de lui. Hori. Je n’osais plus parler d’elle, encore moins évoquer son nom dans une conversation. Il recevait des SMS et des mails de sa petite amie. Cette relation me rendait jalouse et je les imaginais se retrouver dans les beaux quartiers de la capitale. Il me faisait travailler à mes cours, me donnait des cas pratiques et disait que nous réussirons ensemble. Ensemble ? J’étais heureuse avec lui, un bonheur sans tâche jusqu’à ce que Yoshiali Nobumoto ne refasse son apparition. Je finissais de m’habiller dans l’idée de sortir quand Alec apparut, les sourcils froncés. « Comme tu le sais je pars quelques jours au Japon. L’occasion pour toi de recevoir tes amis sans devoir te cacher de le faire. Vivre ici comporte quelques inconvénients comme la nécessité de conserver une certaine vertu dirons-nous. Comme tu t’es mise sur son 31, j’imagine que tu comptes conclure ce soir. » I disparut dans sa chambre, jeta son sac de voyage sur son lit et moi d’y entrer pour attraper ma veste d’officier à galons dorés. Il resta silencieux, ne se préoccupant plus de moi. Toutefois il semblait préoccupé. « Akiko est passée ce matin. Elle dit qu’elle est choyée avec toi. Elle croule sous les bonnes attentions de ta part et il va sans dire qu’elle n’a pas l’intention

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de repartir, quitter Belgravia pour Picadilly c’est impensable. Tu lui aurais offert des bijoux dernièrement ? En tous les cas elle aurait apprécié ce geste. Tu flirte avec mes meilleures amies et je devrais te laisser leur donner de faux espoir tu crois ? —Akiko contrairement à toi aime le luxe et l’ostentatoire. Qui aurait-il de mal à vouloir le bien autour de soi ? » Sournoisement je l’étudiais ; depuis qu’il vivait ici, je le voyais comme le type qu’il était vraiment : un perfectionniste à toute épreuve. Ne pouvait-il pas être capable de vivre sa vie sans rien prouver à personne et surtout rien à lui ? Son existence toute entière était un défi et ses chances d’accéder au bonheur se jouaient à pile ou face selon qu’il fréquentait une femme de son milieu ou pas. « Akiko est la joie réincarnée alors j’ai plaisir à la gâter. Tu en ferais de même si tu avais un copain dans le coin sensible à tous tes égards. Ce soir tu seras à ton aise pour te prouver que tu peux encore séduire. Comment est Yoshiaki ? » Je l’interrogeai du regard avant de quitter la pièce après avoir transféré tout le contenu de mon sac dans un autre. Il me fallait partir au risque de manquer l’ouverture du guichet au théâtre. « J’aimerai discuter de cela avec toi mais je dois y aller… » Je rentrais vers minuit pour m’apercevoir avec effroi que je n’avais pas mes clefs. La petite sotte ! Yoshiaki devait être rentré, rien de plus normal ; après le théâtre on partit boire un verre et par décence me raccompagna à la porte de l’immeuble sans oser faire plus. Alors je composai le numéro d’Alec. Peine perdue, il devait être entrain de s’envoyer Hori. Il me restait Akiko. Elle ne répondit pas. je l’imaginais être sortie à un vernissage, à l’opéra ou chez un richissime amant. Alec finit par me rappeler, dix minutes à peine après mon appel. « Kay, que puissé-je pour toi ? —Absolument rien j’avoue mais….as-tu une porte de secours pour moi. Je me retrouve enfermée dehors et….c’est stupide ! J’ai du avoir laissé mon trousseau

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dans mon autre sac…j’ai essayé de joindre Akiko mais elle a un emploi de temps de ministre maintenant qu’elle réside au Belgravia. Alec, tu es toujours là ? —Ok, je vais te remettre un numéro, celui d’un bon pote. Il prendra soin de toi en attendant que je revienne. » Le bon pote en question était John. Il vint me chercher sur le palier de l’appartement et m’invita donc à le suivre chez lui. Il essaya de me mettre à l’aise mais j’étais tendue comme un string et incapable d’aligner deux mots sans bafouiller. Lui plus nerveux que moi restait à fixer le vide sans chercher à mener la conversation. Il s’éclaircit la voix avant de tremper ses lèvres dans son immonde thé. « Tu n’es pas obligé de le boire, il est particulièrement indigeste mais il permet de passer le temps. En tous les cas tu as gagné mon respet Kay, d’abord en faisant d’Alzc ton ami ensuite en avalant une gorgée de cet infâme breuvage qu’on essaye de faire passer pour du thé. Comment…comment cela se passe avec lui ? —On travaille tous les deux de façon intensive et on ne fait que se croiser. C’est un bon colocataire et je n’ai à aucun moment eut besoin de me plaindre de lui. C’est un étrange revers de fortune. Ah, ah ! On a passé quelques mois intenses à Tokyo, on s’est perdu de vue et il est revenu me proposer cette colocation. J’aurai refusé si j’avais été encore fiancée à Paul mais c’est avec l’esprit libre que j’accepte te tourner une nouvelle page d’un nouveau chapitre. Avec Alec rien n’est jamais définitif. Il se plait à ne pas tout dévoiler et sait à la perfection se retirer du jeu quand il estime le moment opportun. Un véritable maître du suspens. —Il n’a jamais été aussi perdu qu’à ce moment de sa vie. Ces deux dernières années ont été pour lui de terribles épreuves, une suite ininterrompue d’événements imprévisibles et irrationnels pour un cartésien qui se respecte. Il ignorait qu’il fut dur d’aimer, de lutter et d’apprendre à surmonter la défaite. De la part d’un homme qui n’a jamais connu l’échec, c’est du domaine de l’absurde.

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—mais il semble de nouveau croire en sa chance avec Hori. —Hori ? Si on parle bien de la même personne ils ne sont plus ensemble depuis trois mois. Elle lui aurait posé un ultimatum. Elle n’aurait pas apprécie….euh…je parle trop. Hori est plus qu’une petite amie, elle est son mentor et quand on les voit travailler ensemble on s’étonne qu’ils ne soient pas connus plus tôt. Tout comme lui, elle est entêtée, bornée et très douée. Seulement il veut se convaincre qu’elle ne le laissera pas tomber pour une meilleure offre. —C’est le fille d’un ministre. Il parait normal qu’elle soit sollicitée par de riches et beaux héritiers. » Il se perdit dans ses pensées. Il allait ajouter quelque chose mais se reprit a dernier moment. Voyant que l’ambiance virait au malaise, je pris mon partit de me montrer charmée par la vie que menait John. « J’adore ton appartement ! —Vraiment ? Il aurait pourtant besoin d’être rafraichi. Je suppose que tu dois être aussi à ton aise à Picadilly ? Ce quartier est très dynamique et c’est ce qu’il faut à Alec pour qu’il sorte un peu de la routine pompeuse et peu stimulante dont il est accoutumé. C’est comme prendre un grand bol d’air pour lui. —Ces photos ont été prises à Paris, questionnai-je en fixant un cliché posé sur un affreux meuble, mélange entre un buffet et une commode d’un style et d’une époque indéfinissable. C’est toi le photographe ? J’ai remarqué tous ces clichés dans le couloir et la cuisine, une sorte de portfolio de tes nombreux voyages. Moi à part le Japon j’avoue ne pas être allée bien loin. A vrai dire je ne connais rien de l’Europe, de l’Amérique….de l’Afrique et l’Océanie. —J’ai gardé un très bon souvenir du Japon. Il y a làbas une certaine forme de pudeur et d’exaltation,. Je comprends Alec à présent ; une fois qu’on y a gouté, on éprouve des difficultés à revenir en arrière. Je veux dire…dans un monde plus rationnel. Il s’en dégage une telle féerie, une telle magie…j’en perds mes mots. Lui se fait violence à rester ici ; je l’ai toujours entendu

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dire qu’il ne remettrait plus les pieds en Angleterre. Cette vie et les fréquentations qu’i y fait ont tôt fait de le rendre neurasthénique. » Alec ne devait rentrer que le dimanche soir. Alors je passais la journée du samedi avec Akiko, cette dernière insista pour me recevoir à Belgravia. Or lors de ma première visite il ne me fut permis de voir que le rez-de-chaussée ; du moins qu’une petite partie car le reste en fin de compte relevait de l’indescriptible. J’avais conscience de la fortune de Hastings mais cette débauche de luxe me laissa sans voix : tableaux de maître, pièces de collection, robinetterie en or ; lustres en cristaux, etc. sans parler de toute cette armada d’employés de maison. Akiko issue de ce qu’on appelle communément la middle-class ne s’en remettait toujours pas. Ses yeux brillaient de mille feux et elle ne parlait pas, elle chantait tel un rossignol. « Il m’a fait savoir que je pourrais apporter des modifications à l’intérieur de son hôtel, mais je n’ose pas, j’aurais l’impression de…dénaturer l’original. Et toi qu’aurais-tu fais à ma place ? —Et t’aurait-il remis le numéro d’un compte à la National Bank ? » Si elle avait répondu par l’affirmatif, j’aurai éprouvé un vif sentiment de trahison. Oui plus d’un milliard à la National Bank mais comment le saistu ? J’appréhendais sa réponse. D’ailleurs elle ne répondit pas de suite, se contentant de servir avec délicatesse le thé dans un service en porcelaine avant de me fixer de ses grands yeux plein de curiosité pour l’espiègle que j’étais. « Tu aimerais que je te dise oui ! C’est tellement excitant pour toi de te sentir en compétition. Tu l’as lui au quotidien et je suis profondément navré qu’il ne se passe rien entre vous. Après tout peut-être est-il trop tôt ? Si tu n’as pas l’intention de t’en faire ton amant, sache que je Japon sera heureuse de le recevoir en ma modeste demeure ! Il ne sera pas dur de le séduire, il aime tout ce qui se rapporte de près ou de loin à notre Empire. Il a un sale caractère et est présomptueux mais je crois que c’est ce qui le rend

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charmant. Pourquoi me regardes-tu comme ça ? Il n’est pas encore marié à cette Hori et je veux m’assurer qu’il veuille un peu plus d’une gardienne sage et discrète comme je le suis. —Ah, ah, ah ! Tu es faite pour cette vie ma chérie ! Prendre le thé dans ce service de porcelaine de Sèvre, prendre un bain dans un jacuzzi avec écran plasma pour ne rien manquer de ta série préférée. Maintenant que tu as goûté à la soie et au satin il va t’être difficile de revenir dans le coton et l’acrylique. Tu es jolie femme, pour ne pas dire très jolie ; sans complexe et de bonne compagnie. Alec aura la distraction de t’avoir dans son lit s’il venait à me trouver barbante, murmurai-je sans la lâcher des yeux. Une récréation de plus dans sa vie si pompeuse, pour reprendre les termes d’un ami. Ne le vois pas comme un potentiel petit ami, il ne fera que te briser le cœur. —Si l’amour ne t’a pas réussi, n’en dissuade pas les autres Kay ! —C’est tout ? On ne sait pas vu depuis quinze jours et tout ce que tu trouves à me dire c’est ça ? tu aurais pu m’épargner mais tu as toujours aimé me rappeler combien je manque d’ambition. Maintenant que je suis célibataire et que Paul a disparu à jamais de la circulation, tu t’empresse de vouloir tirer une morale à cette histoire pur réveiller nos priorités. —Miuyki est trop complaisante avec toi. Elle n’a jamais vraiment osé te parler franchement, sans prendre de pincettes ; cette méthode n’est pas la mienne. On n’a rien à gagner en se cachant la vérité et je n’e t’ai jamais caché aimé l’argent et ensuite ? Faudra-t-il me blâmer d’en vouloir ? Jusqu’à aujourd’hui cela ne te dérangeait pas que j’en parle, alors pourquoi ce subit changement ? » Allongée sur mon divan je dialoguais avec Mimi. J’aurais apprécié l’avoir avec moi à Londres mais son contrat l’empêchait de se joindre à moi ; cela ne serait que partie remise et je lui réservais une virée dans le Royaume-Uni à défaut de la France ou de l’Italie. Un sujet en emmenant à un autre, je vins à lui parler d’Akiko et de son obsession du beau. On ne pourrait

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pas la changer. On discuta deux heures, chacune devant un bon thé au jasmin. La porte s’ouvrit. « Kay c’est moi ! » Il le disait toujours en rentrant. Mon cœur s’emballa et je saluais Mimi pour plonger dans mes chaussons. Il était dans le frigo, une bouteille de lait à la main. « Sois sans crainte, je ressors. Oh seigneur ! Où est le reste de lait ? J’avais l’intention de cuisiner ce soir. Oh trois fois rien mais je m’en voudrais d’aller chez mon ami les mains vides. Je pensais faire quelque chose d’original. Je vois que je te fais sourire. Oui je dine avec quelqu’un de spécial ce soir, disons très spécial et je ne voudrais pas avoir l’air d’improvisé. Tu as une mine superbe. —Merci, tu n’es toi non plus pas mal, je dois dire. Tes fréquentations actuelles arrivent à faire de toi un gentleman d’un genre nouveau. Sais-tu que tes efforts pour être charmant ont sur attiser la curiosité plus que l’avidité d’Akiko. Elle ne jure plus que par toi. Je me disais bien aussi…. » Il stoppa ses incessants va-et-vient pour me fixer, le sourcil circonflexe. Son regard parlait pour lui : Tu te disais quoi ! Dépêches-toi de causer et cesse de jouer les intrigantes ! J’avoue trouver cela plaisant de le torturer de la sorte. J’ouvris le frigo à mon tour pour en extraire un pot de riz au lait dans lequel je plongeai mon doigt. L’appartement était sans dessusdessous : j’avais repris possession des lieux grâce au secours d’Akiko et depuis je ne cessais de courir de la machine à laver, du lave-vaisselle à la planche à repasser. En semaine il me serait impossible de jouer les bonnes fées du logis. Et lui n’avait pas pris le temps d’ôter ni sans manteau, ni son écharpé. Comme c’était triste de ne pouvoir se poser un instant et souffler un peu ! « Ils ont quoi de spécial tes amis de ce soir ? Jamais je ne t’ai vu aussi nerveux. Tu peux encore acheter un gâteau et t’épargner cette corvée. Jusqu’à maintenant j’ignorai que tu te donne à ce point à tes amis. Il me vient à l’esprit que ton ami John est un

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excellent ami et tu devrais te vanter d’avoir un ami aussi loyal que lui. —Et je m’en vante. Il est aussi fidèle qu’une dévote épouse et ignore tout des bassesses de ce monde, une vraie oie blanche. —Et il t’encourage dans ta quête du grand amour ? » Il éclata de rire. « Du grand amour ? Ah, ah ! Qui te fait croire que je cherche absolument à me caser ? Je sais que n’importe quelle femme tomberait sous le charme des millions de livres stockés dans les banques de Genève ; ces mêmes qui se féliciteraient de ma générosité pour ne pas dire grande naïveté. D’autres diraient que j’accorde de la confiance trop rapidement mais jamais il n’a été question d’épouser l’une ou l’autre de ces femmes aussi intelligentes, rusées et pédantes soient-elles ! Non vraiment ! J’aspire à des jours heureux loin de cet infernal tohubohu de ces capitales. Où est la cannelle ? — Il n’y en a pas. si tu as dans l’idée de faire un gâteau aux noix, renonces tout de suite ! La cuisson sera longue et…comment veux-tu faire la pate ? Questionnai-je en enfilant un tablier. Une viennoiserie conviendrait mais il faut s’attendre à ce que tes amis apprécient une mousse légère et onctueuse après un diner riche en calories et bien arrosé. De toute façon, les Anglais s’en tiennent à la légèreté. Attends, laisses-moi faire…tu ne disais pas avoir autre chose à faire ? —Charmante proposition que je décline. Le sentiment de honte me rongera des nuits entières si je venais à te laisser faire. —Comme tu veux ! » Je retirai le tablier. Par la fenêtre donnant dans la cour, je vis notre voisin de palier revenir en tenant son vélo à la main. Alec ne l’aimait pas, il l’appelait Queue de l’âne et ce dernier me tournait autour, il me courtisait et cherchait à en savoir plus sur moi en interrogeant les autres résidents de cet immeuble. Quand Alec me sortit de mes pensées ; il suivit mon regard avant de se figer dans une impression de désespoir, d’écœurement. Il

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retourna à ses ingrédients, ustensiles et batteries de cuisine. Il faisait un barouf de tous les Diables à chercher un malheureux fouet au milieu des autres outils. « Ainsi vous avez refait le monde John et toi ? C’est plus fort que lui, il ne meut s’empêcher de jouer les prédicateurs. Il a du être confesseur dans une vie précédente. Il est de loin le seul ami valable ici et si je l’apprécie autant c’est parce qu’il est ma conscience. Mon Jimini Cricket, un truc dans ce genre. Et…que lui as-tu confessé ? —A peu près tout et rien, répondis-je les bras croisés sur la table, on a discuté autour d’un immonde thé et je le considère comme un vieux pote, l’ami que j’aurais tant souhaité avoir pour me soutenir dans les moments difficiles. » Il souleva le nez de son bol à mixer. Il attaquait son dessert en costume noir et chemise de soie. Un contraste saisissant dans cette petite cuisine kitch aux inspirations très fifties. S’il y avait bien une pièce à refaire…je commencerais par celle-ci. Le salon finalement avait quelque chose de très douillet comme la petite chambre occupée par Alec et puis les sanitaires et la salle de bain laissaient à désirer mais dans cette partie de Londres, il fallait s’estimer heureux de s’en tirer pour peu cher. J’avais eu cette adresse grâce aux relations de mon père ; à aucun moment je ne pouvais me montrer félonne et pousser le vice jusqu’au caprice. «Sors-tu ce soir ? Ton galant t’emmène-t-il quelque part ? —Non. C’est un peu tôt pour parler de nous en tant que couple. Il est plaisant, agréable et je n’arrive pas à me décider, savoir si je dois le garder comme bon ami ou bien de faire de lui un amant. J’’en parlais à Mimi avant que tu n’arrive et elle m’encouragerait à cela comme John le fait à chacune de tes contrariétés sentimentales. Quoique dans ton cas, cela soit différent. —Vraiment ? Et du genre ? Questionna-t-il en me lançant un noir regard.

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—Et bien, j’ai toujours eu dans l’idée de fonder une famille. Du moins un foyer pour commencer et Yoshiaki….se donne beaucoup de mal pour me courtiser. Il voudrait qu’on passe plus de temps ensemble dans le seul but de retourner au Japon en ma compagnie. Sa famille est plus traditionnaliste que la mienne et il est certain qu’il sera apprécié de grand-mère Akiko, un peu moins de ma mère mais il est certain qu’il fera mon bonheur si j’acceptais ses avances. » Son gâteau fut des plus appétissants. Deux heures plus tard il revint. « Kay, c’est moi ! » Je trempai dans mon bain, une cigarette à la bouche et un verre de vin à la main. Il entra sans frapper dans la salle de bain ; horrifiée je tentais d’attraper une serviette pour cacher ce qu’il y avait à cacher. « Tu pourrais au moins frapper ! —Pour quoi faire ? La porte était ouverte et il n’y avait pas d’écriteau précisant : frapper avant d’entrer ! Pas d’instruction pas de bonnes intentions ! Du vin et des cigarettes, est-ce vraiment nécessaire à ton hygiène ? Tu me demande pas comment c’es passé ma soirée ? Tout aurait bien pu se passer si la petite amie de mon père. Fichtre ! Si la femme de mon père ne s’était ramenée brandissant un gâteau plus gros que le mien. Lors de ces ventes de charité, on mise plus sur l’aspect que si la qualité. —Pauvre chéri ! —Elle est persuadée que tu as fait le gâteau à ma place ; le plus horripilant est qu’elle connaisse un tas de trucs sur toi. Elle est du genre à engager des détectives privés. Alors ne t’étonne pas si des photographes peu scrupuleux tirent ton portrait à ton insu. A vrai dire je ne maitrise pas ce genre d’exaction mais s’il le faut nous porterons plainte. Cette femme va chercher à ‘intimider. —Et pourquoi ? On ne sort pas ensemble que je sache et j’ignorai que moi, ton ancienne colocataire puisse à ce point l’intéresser. —Je le croyais aussi. Mais

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—Ah, ah ! Comme ça ? Quoi ? Tu es sérieux ? Alec soit tu es bourré, sois tu es complètement à côté de tes pompes. Set-ce que je veux t’épouser ? —C’est la question oui. Mais question est on ne peut plus sérieuse. Normalement quiconque recevrait cette demande répondrait par « Oui », mais apparemment j’ai manqué mon entrée. J’aurais pu me montrer plus romantique on te faisant livrer une gerbe de fleurs ou bien commander un avion publicitaire ou je ne sais quelel autre mise en scène qui viserait à te déconcerter mais je préfère la jouer plus sage en ce qui me concerne. Un simple oui en guise de réponse fera l’affaire » Déconcertée je le regardais me scruter. Il me sondait cherchant à lire ma réponse dans mon esprit. Enfin…quelle drôle d’idée avait-il eu là ? « D’accord. Vu ce silence je suppose que la réponse et non et tu dois te demander quelle mouche a bien pu me quitter mais saches pour ta gouverne que tout va bien pour moi, je ne subis aucun désordre psychique et je n’ai pas bu une goute d’alcool de la soirée. Je te laisse à ta réflexion Kay et quand tu auras une réponse on ne peut plus claire, tu sauras o ù me trouver. » Le nez à la fenêtre de la cuisine, je tirai sur ma cigarette tout en envoyant un SMS à Mimi. Alec demandait de l’épouser….j’en étais à ma troisième cigarette. Il me demandait de l’épouser…Il sortit de sa chambre pour venir se servir un verre d’eau. « Tu ne m’as pas demandé comment était ma soirée. Je rentre de bonne heure et cela ne t’interpelle pas ? Alors je vais te répondre. J’ai passé une horrible soirée. Et comment fut la tienne ? —Tu étais sérieux quand tu disais vouloir m’épouser ? » Il me considéra avec intensité, le verre à la main. « Oui je le suis. Tu es diablement attirante et

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pas seulement sur le plan physique. Toi et moi n’avons fait que flirter pendant ces deux dernières années et il serait temps pour nous de passer à la vitesse supérieure. Un mariage me semble être un bon compromis. Faut-il nécessairement coucher ensemble pour s’apprécier l’un et l’autre ? —En général les couples passent par cette étape avant de concrétiser leur désir de s’unir de façon sérieuse. Au moins cela permet de pimenter ses relations. Si le sexe est un jeu c’est avant tout une sorte de parade nuptiale. —Une parade nuptiale ? Qu’est-ce que tu me baratines là ? Je veux que tu sois la mère de mes enfants, n’est-ce pas là un argument imparable pour faire de toi une femme comblée ? Oui j’ai dans l’idée de te faire des gosses. —Vu comme ça c’est très romantique. —Nous avons eu le temps de nous séduire et d’accepter les vices de l’un ou l’autre. J’accepte tous tes petits travers comme tu acceptes les miens. On ne peut se mentir à soi-même, il y a attirance charnelle et notre grande capacité à entendre l’autre nous conforme dans le choix de notre respectif partenaire. Mais si je dois te prendre plusieurs fois dans cet appartement pour te convaincre que je suis un bon partenaire sexuel je pus m’y plier et te voir demander grâce. —Cela ne sera pas nécessaire. —Alors il ne nous reste plus qu’à trouver un pasteur pour bénir notre union. —Je n’ai pas dit que j’acceptais ! Tu sais que je sors d’une relation sentimentale un peu spéciale et….j’ai aimé Paul. —mais aujourd’hui tu ne l’aimes plus. Cet homme t’a manqué de respect à bien des égards. Tu n’as pas à t’en vouloir de quoique se soit, tôt ou tard tu l’aurais découvert au grand jour ; mieux valait que cela soit le plus tôt possible afin de ne pas t’affliger une peine de cœur dont il t’aurait valu plusieurs mois pour t’en remettre. —J’ai vraiment aimé Paul.

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—Je n’en doute pas. —Je ne pense pas être prête à ouvrir mon cœur comme je l’ai fait pour lui. Je n’ai pas ta capacité à m’en remettre aussi facilement. Toi tu vis cela avec légèreté, je n’ai pas l’intention d’être la numéro 3 ou bien la 4 sous prétexte que tu ne parviens à te décider. —Tu es la numéro 1. Je croyais que tu savais compter Kay. Je n’ai fait que t’attendre, espérer que tu me remarques enfin et que tu me donnes une chance de te conquérir. Chacune de mes tentatives se sont soldées par de cuisants échecs. A aucun moment je n’ai renoncé à toi. Il m’est impossible de renoncer à toi. —Je suis versatile, d’humeur changeante. Ce qui fait mon bonheur aujourd’hui sera différent demain. Je ne suis pas certaine de pouvoir faire ton bonheur Alec, tant que je n’ai pas résolu certains problèmes existentiels. —Nous y pourvoirons tous deux. Je t’aiderai à trouver une place dans cette société et je serais…je serais heureuse de faire ton bonheur. —Je suis sur le point de….démissionner. —Démissionner ? Je l’ignorais. Pourquoi ? —J’ai dans l’idée de repartir pour Tokyo….définitivement. je ne suis pas faite pour cette vie et c’est me mentir à moi-même que de vouloir affirmer le contraire. J’ai contacté mon père et il est actuellement à Okinawa. Je crois qu’il aurait besoin d’un coup de main pour son livre. C’est encore là-bas que je suis le mieux. » Il resta silencieux un bref instant, le temps pour lui de rassembler ses esprits et le temps pour moi d’écraser la clope dans le cendrier improvisé dans une canette de lait soja. Il aurait ou se contenter de cela, opiner du chef et dire : je comprends très bien Kay, tu reviens de loin sentimentalement parlant et je n’ai pas l’intention de te fiche la pression . Mais à la place de cela il me jeta le contenu de son verre en pleine figure. Ce fut la douche froide et abasourdie je mis du temps à analyser son geste.

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« Putain de merde ! Qu’est-ce qui ne cloche pas chez toi ? Merde ! C’est quoi ton problème Alec ? —ne fais pas celle qui l’ignore, je ne le supporterais pas. Tu veux que je sois franc avec toi Kay alors je vais l’être autant que faire ce peut. Tu as un sacré problème de conscience et je ne suis pas Freud pour te psychanalyser. Il y aurait tant à dire sur toi et en même temps….rien. Tu te mets à fumer quand tu es contrariée et cela est très décevant. Décevant de ta part, cela sous-entend que tu es désespérée. Sans parler de tes maigres prestations à l’Institut. —Tu mets ton nez dans mon travail maintenant ? C’est très classe ! —Elémentaire ma chère Kay, élémentaire ! Tu crois peut-être que je t’aurais laissé saboter le travail de longue haleine de mes comparses, mettre ma crédibilité en question et t’en tirer argent comptant comme une stagiaire dilettante qui ne se soucie peu de plaire puisque placée sous une bonne étoile. Je ne te laisserai pas gâcher ton potentiel pour ce que je qualifierai de trouble obsessionnel de la pensée. —Possible. Cela n’a rien à voir avec toi, répondis-je séchant mes cheveux et mon visage à l’aide d’un torchon. Penses-tu continuer à tout vouloir maîtriser ? —Naturellement ! J’ai investi sur toi comme on parie sur un étalon prometteur, un futur champion des courses hippiques qui me rapportera des millions une fois lâché sur les courses. J’attends, comme tout bon investisseur, à un retour sur l’investissement. Alors si je dois te cravacher pour t’obliger à sortir de ton boxe crois bien que je n’hésiterai pas une seconde. Quoi ? Cette image te déplait-elle ? —Pourquoi moi ? Tu dirais quoi si je te disais que…. —….que tu fantasmes sur moi ? Avoue que tu es soulagée que je sois là dans cet appartement miteux avec toi. Il est certain que tu aurais pu te contenter d’Akiko, la délicieuse, romantique et authentique Akiko mais tu aimes qu’on te botte le cul. Tu éprouves un certain plaisir à ce jeu de dominant-dominé. Si je ne peux pas t’acheter avec mon argent je peux encore le

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faire avec mon arrogante nature. Ce qui te place dans une position d’assistée. Je peux émettre des hypothèses bien délirantes sur toi mais je m’arrête à l’essentiel qui est ton amour pour moi. —Tu as soudoyé Akiko comme Myuiki avant elle et je… —Sois franche avec moi. Jamais tu n’aurais épousé Paul. Vous étiez si mal assorti. J’aime à penser que tu as joui de la situation ; ce fut très excitant pour toi de t’enfiler un type ayant fréquenté Oxford, plein aux as dont le frère berce dans les malversations en tout genre avec en prime une vie privée des plus scabreuses. Tu t’es envoyé son ami à Tokyo. Comment s’appellait-il déjà ? Nathan ? Le ténébreux Nathan. Et Paul a pris peur en sachant que tu t’étais envoyé son pote. —Où veux-tu en venir ? Je ne te suis pas. —Oh si tu sais très bien ! Cela te plait de briser les couples. Une revanche à prendre sur le passé. Tu n’as toujours pas digéré le divorce de tes parents et tu en veux encore à ton arriviste de mère. Son mariage battait de l’aille ; un mari bien trop amoureux et pas assez ambitieux quand elle ambitionnait d’obtenir plus. Elle t’a inculqué le dégoût de l’argent, cette vie matérialiste que tu déplores tant. Tu aurais éconduit Paul peu de temps avant votre dit-mariage pour lui prouver que tu n’es pas elle. Sournoise petite Kay ! Tout cela dans le seul but de contrariée ta mère que tu tiens responsable de ta misérable existence et de tes troubles affectifs. Magnifique non ? Par conséquent tu repousses mes avances parce que je suis riche, honteusement riche et parce que tu crains de ressembler à Kyoko, ta mère si affriolante et toujours si parfaite, récemment mariée à un richissime américain. —Je vais aller me coucher. J’ai une éprouvante journée à venir demain. » Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et le lendemain à l’Institut, j’ai fait une chose horrible. J’ai cherché le numéro de Nathan dans la base de mes contacts. Il ne me fut pas difficile de le trouver en appelant une

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agence de recherche à Tokyo ; on me mit sur sa piste à Londres et j’appelai sa secrétaire qui me renseigna sur ses récentes activités. A onze heures mon téléphone sonna. Un numéro anonyme. « Oui allô, j’écoute ! —Kay c’est toi ? » Mon cœur battit à rompre. C’était bien lui. Nathan. Dans le coin du laboratoire, je me redressai sur mon séant pour prendre un air contenu et la main cependant crispée sur le combiné, je tentais un sourire. « Oui c’est bien moi. Je voulais savoir comment tu allais. —Et bien écoutes, je vais bien. Je suis à Londres en ce moment. Tu veux qu’on déjeune ensemble cette semaine ? je suis disponible vendredi, mais donnesmoi tes disponibilités, je tenterais d’aviser. » On se rejoignit le midi de ce même jour. Il est vraiment bel homme. La brasserie, une sorte d’ancien Club pour membre de la gentry nous ouvrit ses portes et on s’installa à table après quelques banalités d’usage ; il était à Londres pour la semaine. Mon appel fut une réelle coïncidence si l’on se rapporte à son emploi du temps de ministre. « Alors comme ça tu es redevenue célibataire ? Paul et moi avons rompu tout contact depuis votre soudaine rupture, avoua-t-il le franc sourire sur les lèvres, dévoilant ainsi ses rides d’expression. Je pensais que tu le savais. Je veux dire….son ex-petite amie et tout le reste. C’est un homme mystérieux. Tu veux un apéritif ? Oui, nous prendrons un Martini et un porto (au serveur) Après quoi je te laisserai choisir le vin. Ils proposent des bons crus français ici. Mais si tu ne tiens pas à t’enivrer en ma compagnie nous resterons à l’eau plate. —Je ne suis pas là pour te parler de Paul. Je considère que c’est de l’histoire ancienne. Je veux seulement baisser avec toi. Cette idée t’aurait-il effleurée l’esprit ? Tu as certainement du te dire que j’appelais pour cela, uniquement pour m’envoyer en l’air avec toi.

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—En partie, oui, cette idée m’a effleuré l’esprit. Jolie comme tu es tu dois certainement avoir de nombreuses sollicitations. Et tu fréquentes toujours le grand Hastings ? Je sais qu’il a acheté du terrain à Okinawa. C’est bien là où tu as grandi non ? On peut dire que Tokyo est un petit village perdu sur cette île qu’est le Japon. Le voilà propriétaire terrien d’un lopin. Et à quand ses fiançailles avec la fille du ministre de la Culture ? On en parle beaucoup à Westminster, sans parler d’un communiqué officiel de presse, on peut parler du mariage du siècle. Y seras-tu conviée ? —Il te faudra te tenir à jour ; ils ont rompu toute relation. —Vraiment ? Répondit-il des plus sceptiques. Dans le milieu on le connait pour être un fervent armateur d’art. Il faut bien être une Hori Masuyama pour intéresser notre Alec hastings. Oui je m’intéresse de très près à mes futurs investisseurs. Le fréquentes-tu toujours ? —NON ! Enfin….on se voit de temps à autres. Quand repars-tu pour le Japon ? —Il réside toujours à Belgravia ? —Comment le saurais-je ? Répondis-je sèchement. Il n’est pas du genre très loquace. Je suppose que oui. (On vint nous apporter nos consommations) Alec fait ce qu’il veut de sa vie, je n’ai pas à te renseigner sur ses activités et sa vie privée. —Ah, ah ! Pourtant tu viens de me dire qu’il était en froid avec masuyama. Tu l’as baisé lui aussi ? Non ? Pourtant je le croyais follement épris de toi. La dernière fois que je l’ai vu, il donnait l’impression d’être possédé. Ce n’est pas un marrant, il faut y convenir mais il est très sensible à tes charmes. Pourquoi ce regard blasé ? Cela te dérange qu’on vienne à parler de toi ? J’aime savoir avec qui je vais m’envoyer en l’air. C’est une règle que j’aime à respecter. Pas toi ? —Tout ce que je dois savoir sur toi je le sais déjà. —Alors tu laisses très peu de place au mystère ? Je ne te savais pas si psychorigide. Je ne veux pas que tu t’attache à moi, quand bien-même tu serais la

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première grande fortune de ce monde et la huitième merveille. Et tu veux savoir pourquoi ? Si je deviens ton amant, je ne suis pas sûre d’y gagner quoique se soit. —je ne veux pas de liaison sur du court et moyen terme. Pourquoi ne pas convenir d’un lieu et d’une date qui ne soit pas ni adresse ni à heure fixe ? —Tu me fais marcher là ? » Il me prenait de haut ; il fixait mes lèvres avec concupiscence et quand il me cloua au mur avec violence, je ne pus me détourner de ses lèvres. Ce fut intense et brutal. On avait loué une chambre à l’heure dans un de ces beaux quartiers où l’on servait de riches clients des Emirats arabes, des russes nouveaux riches et des parvenus jouant les grands seigneurs avec leurs sacs Vuitton et leurs manières très aristocrates. Dans cette suite au luxe clinquant donnant sur la Tour de Londres, je m’abandonnais à sa passion comme jamais encore. Après quoi chacun repartit de son côté. Et je l’ai rappelé. Ne me demandez pas pourquoi mais je l’ai fait. Absurde. Certainement mais nécessaire selon moi. Je voulais savoir. Il était à Londres. Une chance pour moi. On se donna rendezvous à la City après nos respectives heures de travail. En le voyant mon cœur s’emballa de nouveau ; à croire que ce que j’avais ressenti pour lui n’était pas mort et après des banalités d’usage, on se fixa comme chien de faïence. « OK. J’ai revu Nathan aujourd’hui. On a déjeuné ensemble. C’est quelqu’un de bien et…nous avons couché ensemble. En fait quand nous étions à Tokyo. Je voulais que tu le saches. Mais c’était avant qu’on sorte ensemble. je ne sais pas si vraiment….Tu vas penser que je fais mon mea culpa mais….je voulais être claire avec toi parce que je sais que vous avez échangé et que certaines informations auraient pu circuler. Tu dois me trouver étrange. —Pas plus qu’une autre. J’essaye seulement de comprendre ce qui a cloché entre nous. A aucun moment je n’ai doute de toi. Mas apparemment ce

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n’était pas le cas pour toi et ce n’est pas faute d’avoir tenté de te mettre en confiance. —Je te demande pardon ? Sauf ton respect ce n’est pas moi qui ais une ex planquée quelque part avec un mioche sous le bras ! —Mais qu’est-ce que tu racontes là ! Je n’ai jamais eu d’ex plantée quelque part ! Qu’st-ce que tu ne vas pas inventé Kay ? Je te croyais plus…Comme je te l’ai dit, je n’ai jamais douté de toi une seule seconde et je t’ai fait confiance. —Tu m’as faite confiance ! —Oui je t’ai fait confiance, pour le boulot, pour ton chien, pour l’appartement. Je voulais que tout soit transparent entre nous. Alors dis-moi ce qui a merdé entre nous. J’ai besoin de savoir Kay. Je n’ai pas l’intention de mettre la tête sous le sable ou de faire le mec désinvolte et indifférent aux déboires de son ex petite copine, seulement je vois cette rupture comme une défaite. —Ah, je suis soulagée de te l’entendre dire. C’était difficile pour moi tu sais : quitter Tokyo, me remettre à mes études tout en renouant avec ma belle famille. J’ai vécu des moments de remise en question, ceci dit ça va mieux maintenant, pour moi. —Vraiment ? —Oui. » On se fixa de nouveau dans le blanc des yeux. On apporta nos consos et on trinqua : A l’avenir incertain ! Porter un toast, c’est si britannique tout ça. Il se rapprocha de moi comme s’il ne voulait être entendu de personne et le bras derrière mes épaules, il se pencha à mon oreille. « Je suis heureux de te l’entendre dire. Je ne voulais pas te bousculer, sachant que tu est attachée à tes racines et en même temps je trouvais ça très bien que tu rebondisse sur tes pieds. Comme moi j’ai pu le faire en quittant la Tanaka. Tu sais parfois on mise un gros paquet de fric dans l’espoir d’en obtenir des dividendes mais parfois on laisse des casseroles derrière soi. Et…comment cela se passe pour toi dans ton pôle de recherches ? —Pas trop mal je dois dire. Et toi ton travail ?

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—Oui les affaires tournent plutôt pas mal pour moi. J’ai pignon sur rue ayant racheté une firme de la City cotée en bourse. Je ne m’en sors pas trop mal malgré des débuts difficiles. Mes associés font de l’excellent travail et ce rôle de manager coriace et autoritaire me convient plutôt bien. —C’est cool. —Quoi ? C’est quoi ce regard Kay ? Tu voudrais que je te dise que j’ai tout foiré, que ma vie professionnelle est un immense gouffre et que notre séparation y a contribué. On a tous les deux pris une voie différente et il est temps pour nous de passer à autre chose. Nos illusions nous ont tous les deux conduits à se voiler la face. Et je suis profondément heureux que l’on puisse ne pas s’en vouloir. C’est un signe de maturité et la preuve que l’on se respecte l’un, l’autre. » A la lueur des luminaires et écoutant un aria mélodieux pour ne pas dire divin, je cuisinais un bœuf au curry et des bolées de légumes vapeurs et nouilles baignant dans la sauce du bœuf ; un divin festin. La porte s’ouvrit. « Kay je suis rentrée ! » Je n’ai pas répondu, j’ai même augmenté le son de ma station Smartphone. Sa tête apparut dans l’encorbellement de la porte. « Je trouble quelque chose ? C’est le moment de dire : Comment s’est passé ta journée Alec ? Je ne demanderais pas tant, alors un salut conviendrait. —Akiko m’a menti, déclarai-je calmement, elle disait que c’était pour mon bien….moi je trouve cela assez déguelasse et vous deux depuis le début me prenez vraiment pour une parfaite névrosée, incapable de décider par elle-même. C’est pour ton bien, tu parles ! Je devrais vous trainer en justice pour diffamation. Tu peux te taper toutes les femmes que tu veux Alec, mais toi….tu choisis de jeter ton dévolu sur moi. —Et en quoi Akiko t’aurait menti ? —Ne fais pas l’ignorant. D’abord il y aurait cette ex et son mouflet. Je ne peux pas croire ça Alec, pas de ta part. Tu sais je commençais à te croire quand tu disais vouloir m’aider. Avec le recul je me dis que j’ai

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vraiment fait fausse route parce que de toute façon tu m’aurais aidé envers et contre tout. —Qu’est-ce que ce baratin Kay ? On dirait que tu paniques, tu manques d’oxygènes et bientôt je vais devoir te réanimer. Et tu décides quoi ? Remonter bien vite à la surface et t’accrocher au cou de ton sauveteur de Paul ? J’ignore ce qu’Akiko a pu te raconter et j’ignore si elle a utilisé mon nom à des fins purement personnelles. Maintenant tu vas te mettre à suspecter tout le monde ? —Si Akiko l’a fait pour satisfaire son désir de supériorité, sois honnête et avoue que tu as comploté avec elle ou pas pour éloigner Paul de moi ! —C’est exactement ça. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Tu as déjà toutes tes réponses de faites. Empresses toi d’aller le retrouver Kay, personne ici ne t’empêchera de vivre le parfait amour avec cet homme ! » Il n’est pas venu diner. Vers dix heures, une fois que la cuisine fut prête je frappais à sa chambre mais il ne me répondit pas ; allongé sur son lit il semblait être tétanisé et son regard fixé le néant. « Alzc ? » Pas de réponse. « Je peux rentrer ? » Aucune réponse de son côté ; à croire qu’il s’est mis en mode OFF et aucun moyen de capter son attention. J’avais été loin dans mes raccourcis : Akiko avait pu me mentir —en même temps elle savait que si cela s’apprenait je risquais de lui en vouloir à mort, qui risquerait de perdre une amitié pour une simple histoire de boyfriend ?--, ensuite, il reste possible que mon coloc actuel n’est été au courant de rien. Comment le savoir ? « Ca va Alec ? On dirait que tu es shooté comme l’un de ces camés d’un quelconque centre de désintoxication. J’ai mal aux yeux tu sais. La lumière de ton PC me crame les yeux, tu devrais songer à régler l’intensité de la luminosité, déclarai-je en posant ma tête sur son épaule. Et tu travailles sur quoi en ce moment ? Tu ne t’arrêtes jamais ? Programmer pour faire ces choses-là. Cela te dérange que je sois prêt de toi ?

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—Tu sais bien qu’il n’y a rien que je puisse te refuser. Cela fait partie du contrat. —Quel contrat ? » Il me fixa ; et moi de glisser mon bras sur son ventre. J’étais bien là, près de lui. Sa présence m’apaisait finalement, une sorte de catharsis et je trouvais cela bon d’essayer avec lui. J’étais détendue, mon bœuf au curry en était la raison. Je le serrais fermement comme pour me convaincre de sa présence. Il me rendit cette étreinte et ses lèvres allèrent se poser sur mes cheveux. Ce fut comme si je plainais au-dessus des cieux tel un papillon qui jamais ne souhaite se poser sachant que son existence se résumerait qu’à cette journée. Je sais qu’un jour tout sera terminé ; il est écrit quelque part que toute bonne histoire a une fin et la mienne, devrai-je dire la notre, ne déroge pas à cette maxime. « Je finirai vieille tu sais. Une vieille japonaise au milieu de sa pharmacopée. Une vieille rabougrie fumant la pipe comme grand-mère Akiko. Peut-être aurai-je des enfants et petits-enfants. Quand je suis près de moi, je m’imagine un futur où chaque chose aurait sa place, ou tout serait immuable, comme le battement du cœur. Akiko justement me disait que les rails du train finissent toujours par nous emmener quelque part. Il nous faut seulement savoir dans quel train on monte. Dis, on pourrait aller à un concert un soir, qu’est-ce que tu en dis ? —Euh…. Je vais rentrer. (Il s’assit sur le rebord de son lit. Douche froide pour moi. Après des semaines de colocation voilà qu’il voulait mettre un terme à notre collaboration. Oui je m’attendais à quoi au juste : salut je suis un cœur à prendre mais ne tentez rien sinon je m’enfuis dans les bras de mon ex ! Quand il quitta son lit pour sortir de son attaché-case son chéquier, je pris peur. « Cela devait arriver Kay et il n’y a personne à blâmer dans cette affaire. Je vais te faire un chèque pour mon préavis. Un dédommagement financier qui te permettra de bien vite me remplacer.

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—Tu n’es pas sérieux là ? Questionnai-je en le retenant par le bras. Tu es ici chez toi ! Alec ? » Je le serrai tout contre moi ; mes lèvres se posèrent sur la commissure des siennes. Je l’ai embrassée de façon désespérée ; tout ne pouvait être fini entre nous. J’avais oublié comme il est difficile d’aimer. Ma mère avait appris pour mon premier petit copain et elle était rentrée dans une colère folle me traitant de tous les noms d’oiseaux. Selon elle j’’étais une putain. Grand-mère Akiko disait que sa fille agissait pour mon bien. Oui il me fut difficile d’aimer. Si de nouveau il me serait accordé d’aimer, pourraisje revivre hors de ce gel qu’est l’amour ? «Alors on en reste là ? » Lui ne répondit rien. Le sol sembla se dérober sous mes pas. Je songeais au petit enfant qui marche maladroitement vers sa mère lui tendant le bras ; ce petit enfant c’est moi. Elle avait été heureuse avec moi. On avait passé des moments de joie jusqu’à la puberté. Une fois elle était entrée dans ma chambre pour me tendre une de mes petites culottes à dentelle. « Qu’est-ce que c’est que ça ? Où as-tu trouvé cela ? » Elle m’avait giflé sans attendre ma réponse. « Je n’ai pas élevée une trainée ! Tu ne seras en aucun cas une petite garce prête à s’abandonner au premier venu ! Tu es une Takiyana, tâches de ne pas l’oublier ! » Un frisson parcourut mon dos et je fermai les yeux. « C’est ce que tu voulais n’est-ce pas ? L’univers va faire la dissipation, les atomes s’écartent entre eux, toutes comme les galaxies. Tu sais que je ne peux tolérer le désordre, ce chaos spécifique à ton existence. Personne ne sait ce qu’il adviendra de toi Kay mais je n’ai plus qu’à te souhaiter le meilleur. » J’attendais sur le quai de métro. On me bousculait et moi je ne bougeais pas, fixant avec attention les rails de cette station. Je devais revoir Akiko dans un pub de Soho mais elle n’est jamais venue. J’ai du essayer de la joindre par dix fois sans que cette dernière ne daigne décrocher. Alec est partit depuis deux jours et depuis deux jours je suis sans nouvelles de lui ; une sorte de cauchemar éveillé. Ma Miuyki est

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elle aussi impossible à joindre ; mon père, ma bellesœur, personne ne semble joignable. J’ai essayé mon frère mais je tombe systématiquement sur répondeur. Je n’avais pas empoché le chèque d’Alec ; cela me faisait trop de peine de devoir le virer sur mon compte car cela montrerait une faiblesse de ma part, celle de mettre un terme à cette relation. J’avais mal au ventre, autrement dit je vivais mal cette rupture. Et mon téléphone sonna dans mon sac. « Allô ! Akiko ? —Oui c’est moi. Où est-ce que tu es ? Je t’entends très mal. Kay ? Kay ? Trouve-toi un endroit calme si tu tiens à discuter. » C’est ce que je fus en choisissant de du reste des scientifiques occupés à débattre sur leurs travaux. Je fis signe à Karl qui prit un air contrarié. Il disait trouver détestable de travailler avec moi ces derniers temps. J’e n’tais pas à mon travail. Je lui avais tout raconté et ce fut comme s’il fut soulagé par cette annonce. Enfin les choses sérieuses allaient pouvoir commencer. On ne s’entendait pas sur beaucoup de sujet ; il était dur et autoritaire, difficile à raisonner car persuadé d’avoir toujours raison —comme beaucoup de sa profession, pour ainsi dire—, il n’y avait pas un jour où l’on s’en fichait plein la tronche. Plus les saisons passaient et plus il devenait difficile d’avoir un semblant de communication avec ce dernier. Et voilà qu’Akiko venait de troubler une de ces importantes réunions inter-pôles de l’institut. « Tu voulais me parler Kay ? Je suppose que tu es responsable de tout cela ? Alors tu peux en être fière. —Oh, oh ! De quoi parles-tu ? —Alec m’a viré de chez lui. Il m’a filé du fric et il m’a dit : Débrouilles-toi ! Tu vois ce que je veux dire ? La vérité c’est que tu ne peux pas concevoir que l’on puisse être heureux dans cette vie Kay, parce que toi, tu es incapable de prendre ce qu’on te donne. Si ta vie est merdique n’essaye pas d’en dégouter les autres ! —Ne me l’a fait pas à l’envers Akiko, répondis-je froidement, tu m’as menti sur toute la ligne et tu as le toupet de me dire d’aller me faire foutre ! Tu veux que je te dise ? Tu as fichu la merde entre Miuyki et moi,

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entre Alec et moi et entre Paul et moi. Tu sais ce qui me contrarie le plus Akiko ? C’est que tu as tout manigancé pour que je me retrouve seule. —Qu’est-ce que tu racontes Kay ? Tu as littéralement perdue la tête ! Ressaisis-toi et arrêtes un peu de reporter tes fautes sur les autres ! Tu es bien comme ta mère Kay et cela n’ira pas en s’améliorant ! —Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Pourquoi parles-tu de ma mère ? —Oh ! Ne fais pas l’autruche ! Il serait temps pour toi de grandir ! Tu as toujours été une petite fille gâtée pour qui l’argent n’a jamais manqué ! Et ensuite tu voudrais me donner des leçons de vie ? Chacun fait avec ce qu’il peut et cette conversation m’ennuie sérieusement. Je te laisse à tes réflexsions, sayonara ! » Ma soirée fut gâchée comme tout le reste ; incapable de cuisiner je me contentais d’une soupe de crevettes aux algues et d’un lait de coco. Pas de nouvelles d’Alec. Devant mon poste de télé, je fixai l’écran sans rien écouter aux actualités de la BBC1et je basculais sur les variétés sans grand succès. La main sur la bouche je tentais de retenir mes larmes ; rien n’y fit, je fondis en larmes. Fiévreusement je tapotais le numéro de ma mère. Elle tarda à décrocher. « Allo, Kay ! Qu’est-ce que tu veux ? Questionna-telle froidement. J’espère que tu as une bonne raison de m’appeler, je suis très occupée en ce moment ? Alors ? Ton frère m’a appelé lui pour me dire que ce Hastings vivait chez toi. Et tu n’as pas cru bon me prévenir, hein ! Moi ta mère ! Tu comprends que je sois remontée contre toi. Je dois te féliciter pour tes exploits car enfin tu aies parvenu à te faire respecter, poursuivit-elle en souriant. Il t’aura fallu du temps pour comprendre comment marche ce monde. Seuls les plus forts survivent et je t’épargne mon long discours sur la théorie de Darwin. Comment cela se passe-t-il entre vous ? —Quand est-ce que Jim t’a appelée ? Cette information est caduque et…. » On frappa à ma porte.

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Alec se tenait derrière la porte. « Maman je te rappelle ! » Fébrilement j’ouvris la porte ; « Salut Kay ! Je peux rentrer ? —Oui bien-sûr, répondis-je en nouant la ceinture de mon kimono bleu roy. Tu veux un peu de thé ? J’avais l’intention d’en prendre avant d’aller me coucher et il y en aura assez pour nous deux. —Sauf que je ne reste pas. je suis attendu ailleurs. Une prochaine fois….peut-être. Tu as une mine effroyable. Tu pourrais effrayé un croque mort avec ton apparence. Je viens pour récupérer le reste de mes affaires comme tu peux t’en douter. J’ai laissé ici quelques objets qui m’appartiennent. —Cela veut dire que tu n’as pas l’intention de revenir ? —Je t’ai fait un chèque…. —….que je n’ai pas encaissé. Tu sais que tu pourrais rester ici. Akiko et moi avons eu une longue discussion. J’apprécie vraiment ce que tu as fait pour elle et tu lui as permis de rêver. Une femme comme elle se nourrit de beaux rêves. Bref.Tu es sûr de ne pas vouloir de thé ? Tu sais que le mien est le meilleur de toute l’Asie et du Commonwealth. Qui est assez fou pour refuser mon thé ? —Non je ne suis pas intéressé et au risque de me répéter, je suis….Pas ce soir. —Un autre soir, dans la semaine si tu veux. » Il me fixa intensément avant de me tourner le dos. Attendu ailleurs. Hori Masuyama devait jubiler ; son fiancé lui revenait ayant retrouvé la raison. Non sans mal je l’imagine glisser ses mains sous la chemise d’Alec pour le caresser et lui glisser des mots d’amour à l’oreille. Jamais plus il ne sera question de moi. Je fis chauffer mon eau et Alec me rejoignit, retourna une tasse qu’il glissa vers moi. Finalement il acceptait ce thé. Un thé qu’il regrettera sement ce choix et Hori lui rappellera ses faiblesses passées. Des plus silencieux il glissa son regard de reptile le long de mon visage, les sourcils froncés et les lèvres pincées. « Comment cela se passe au boulot ?

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—Comme d’habitude. Carl est fidèle à lui-même et Keychi ne sait rien dire d’autre que ces foutus mots scientifiques résonnant comme une insulte pour les novices exécutant un travail de bagnards pour une poignée de cacahuètes. Cette profession est aux antipodes de ce que j’attendais en venant ici. A la fin de ce stage, il est fort possible que moi aussi je fasse mes valises pour faire plus que d’être un vulgaire rat de laboratoire. La chimie me fait planer certes mais…il n’y a pas d’avenir ici pour moi. Carl dit que je manque d’ambition et il n’est pas le seul à le penser. Tu sais que je finis par décevoir tout le monde. Heureusement que personne n’a trouvé nécessaire de miser sur moi. —As-tu des nouvelles de ton père ? —Non mais je ne m’en inquiète pas. il peut rester des mois sans donner de nouvelles, surtout quand il écrit. Et puis il est à Okinawa, ce n’est pas comme s’il était à l’autre bout du monde à imagier comment reconquérir son ex-femme. Ah, ah ! Tu dois te dire que mes respectifs géniteurs est une bande de détraqués à la recherche de sensations fortes. Et toi, ton père ? File-t-il toujours le plein amour avec sa ravissante compagne du moment ? —Pas de nouvelles de lui et je ne m’en porte pas plus mal. On a passé un accord tous les deux. —Du genre ? —Il ne supporte pas l’idée que je pusse vivre dans ce quartier et dans cet appartement miteux avec une femme bien différente du genre de femmes que j’ai fréquenté jusqu’à maintenant. Lui et moi avons pour l’heure rompue tout contact et cela vaut mieux ainsi. —Si tu le dis. Je suis navrée de l’entendre. . —Ah, ay ! Ce n’est pas si mal, sourit ce dernier laissant apparaitre des pattes d’oie de chaque côté de son regard. Euh….je pars prochainement pour Tokyo. C’est…purement professionnell. Je dois vérifier des cotes et… (Il se racla la gorge) Je te demande pardon pour l’autre soir. J’ignore ce qu’il m’a pris. Je suis un peu soupe au lait en ce moment. Les parents Masuyama me mettent la pression au sujet de leur fille

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et je ne peux aire usage de mon influence pour l’éviter. » Qu’il vienne à parler d’Hori me vexa ; je n’aimais pas quand il me parlait d’elle. Assise en face de lui je faisais tourner ma tasse entre mes mains. Dans le Sun il y avait deux pages sur le Japon ; des colonnes parlant des musées et des collections impériales ; ces galeries retraçaient l’art japonais depuis 1500 ans. Mon père aimait s’y rendre à chacune de ses visites au pays. En fait si je ne l’appelais pas si souvent c’était bien parce que je craignais de tout plaquer pour l’y retrouver. Quelque part je tenais cela de lui, cette façon de toute prendre par-dessus l’épaule ; ce dédain et cette insouciance étaient bien les siennes. « Tu comptes passer par Okinawa ? —Non. Pourquoi veux-tu que je passe par Okinawa, répondit-il en souriant ; je voyais poindre de l’ironie sur son visage. Je me rends seulement à Tokyo. » Chacun se perdit dans ses pensées. « Et Tu comptes l’épouser ? —Qui ? —Tu le sais très bien Alec et tu n’as pas besoin de ma bénédiction pour vivre la plus sincère des histoires d’amour avec Horo. Je crois qu’elle est la femme de ta fille et je ne suis pas la seule à le penser ; cependant il n’était pas vraiment nécessaire de passer par ici pour t’en convaincre. Elle te comprend mieux que personne et vous aspirez tous deux aux mêmes choses. Il faudrait être aveugle pour ne pas l’admettre ! Maintenant où te rends-tu ? —Quelque part où j’aspire à quelques tranquillités. » Il partit sans même me saluer. Je ne ferai jamais le poids face à Masuyama et son ministère. Je ne suis pas parvenue à m’en faire une raison. A qui pouvais-je parler ce soir ? Quelque part à Londres Akiko devait fêter dignement son passage au Savoy au milieu de tous ces milliardaires. Avachie contre la tête de mon lit j’appelai Paul. Il dégaina immédiatement ce qui me laissa au dépourvu. « Allô Kay ! —Je…je ne te dérange pas ? Oh, tu es dans un pub ?

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—Oui je suis parti prendre un verre avec des relations du boulot. Que voulais-tu me dire ? Kay ? —Non….non, laisse tomber ! Je ne sais pas ce qu’il m’a pris d’accord ? Je n’ai plus qu’à te souhaiter une bonne soirée. » Et j’ai raccroché sur le champ. Le lendemain on toqua à la porte de l’appartement. Nous étions samedi et j’avais projeté de descendre voir Octave hébergé chez Tara. Cette dernière comprendrait que je ne me précipite pas la voir chaque week end ; en plus des reproches acerbes, elle me poserait des questions sur Daniel, le grand absent. Il n’était pas loin de 08h 45 et je me demandais qui osait me réveiller de si bonne heure. J’eus la réponse en voyant Akiki derrière la porte. « Qu’est-ce que je peux pour toi ? —Je suis désolée Kay ! Vraiment désolée qu’on n’en soit arrivée là ! C’est vrai, parfois je vais loin dans mes propos et mes attitudes, mais au fond de moi tu sais que je ne sus pas méchante. Je voulais seulement que tu te secoues un peu. —En divulguant de fausses rumeurs sur Paul ? —Crois ce que tu veux. Je t’apprécie beaucoup Kay et comme je n’ai pas été honnête envers toi je m’en excuse profondément. Je peux rentrer ? » Et bien fais comme chez toi, eussé-je envie de dire en la voyant entrer, balayer des yeux chacune des pièces qu’elle traversa avant de me poser la question fatidique concernant Alec : était-il partit ? Ma réponse sembla la surprendre et alors que je préparais mon thé, elle ne me lâchait pas des yeux. « Je suis toujours à l’hôtel. C’est un bel endroit où chaque client est un Empereur. Mais te connaissant tu trouverais l’endroit trop guindé. Je me suis trouvé des amis sur place et avec eux je projette de sortir, voir du monde. Comme tu peux t’en douter je n’ai pas l’intention de rentrer à Tokyo de sitôt. Il y a tout pour faire mon bonheur ici. du travail, des hommes sympas et disponibles pur de longues entrevues et je ne compte pas rester à ne rien faire. Je compte sérieusement trouver un emploi. Peut-être comme interprète pour commencer.

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—As-tu des nouvelles de Miuyki ? —Quoi ? Elle ne te l’a pas dit ? —Son père est mort la semaine passée. Elle respecte la semaine de deuil en se coupant du monde. Ensuite elle envisage de faire un pèlerinage pour honorer la mémoire de ses anciens. Si tu veux la joindre, il te faudra prendre un billet d’avion pour Tokyo. De combien d’argent disposes-tu ? —Et bien j’ai mon salaire, ce qui représente la moitié d’un salaire hebdomadaire habituel et c’est tout. A la fin du mois il ne reste plus grand-chose et si je ne trouve personne avant la fin de la semaine, il me faudra quitter cet endroit pour plus modeste. Londres est horriblement chère et je n’ai pas les moyens de rester ici. —Et ta belle-sœur Brooke doit être revenue n’est-ce pas ? —ils sont déjà trois à vivre dans son appart et ma belle-mère ne tient pas à ce que je dévergonde sa fille. Tu sais bien que j’ai tous les tors ! —Que dirais-tu si je revenais vivre avec toi ? Après tout l’on s’entendrait bien nous deux ! Cela te permettrait de ne pas être jetée à la rue pour causes d’impayés et moi je pourrais trouver à rebondir si je trouve un emploi qui soit dans mes compétences. J’ai postulé à la National Gallery et à la tate. Je connais une relation d’Alec qui appuiera ma candidature si je venais à postuler en tant que conservatrice du patrimoine nippon. Les amis d’Alec m’estiment suffisamment pour se montrer serviable envers moi. —Ce n’est pas une mauvaise idée. Mais à l’avenir je ne veux plus que tu mettes ton nez dans mes affaires, ni de près, ni de loin ; il en va de notre amitié et ici il n’y a que toi vraiment qui puisse me tolérer. Et puis tu connais mes habitudes, mon régime alimentaire et quantité de détails sur mon existence qui me laisse penser qu’on peut cohabiter ensemble sans se taper dessus. » Tokyo me manquait. Et de savoir Alec là-bas sans moi me laissait un gout détestable de rouille dans la bouche. Comme j’étais sans nouvelles de lui je me

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consolais en me disant que tôt ou tard il reviendrait et que tout serait pardonné. Mais comme le notait akiko, son absence révélait d’un auguste désir de prendre le large et me lasser gérer mes vieux démons. Et mon imbécile de frère de tout révéler à ma mère. A quoi bon tenter de la joindre ? Aucun de mes appels n’aboutit et je continuais l’université, mon travail à l’institut avec une morne détermination. Pourtant quand il appela je décrochai promptement. « Allô Kay ! C’est mo Alec. Comment te portes-tu ? —Bien je dois dire. J’ai eu une journée difficile. Le commun des mortels semble-t-il. Et toi ? Qu’as-tu de chouette à me raconter ? Je brûle de tout savoir sur ma mère-patrie ! —comme tu le dis si bien ma vie se rapproche également du commun des mortels ! Chaque jour subit sa peine et en ce moment même je ne suis pas très convaincu du bien fondé de mes récents agissements. Parles-moi de ta journée. —Et qu’elle partie de ma journée aimerais-tu particulièrement entendre ? —Ne joue pas les intrigantes. Dois-je la résumer pour toi ? Alors allons- ! Comme d’habitude ton réveil a sonné à sept heures, tu as pris un bon petit déjeuner composé de toast, œuf à la coque et café ; ensuite tu t’es douchée pour enfiler une tenue propice à tes déplacements : escarpins légers et paire de tennis pour galoper plus aisément dans le métro. J’aime penser que tu continues à porter Shaliimar qui apporte une touche de sensualité orientale. Tu as pris le métro de huit heures dix et vingt minutes plus tard tu en es sortie pour rallier ton université de sciences dans laquelle tu y es restée six heures. Déjeuner sur le pouce avant de rallier l’institut. Et c’est là que la machine s’est enrayée si j’ai bien saisi ! —Tout à fait ! Tu sais que je me donne beaucoup de mal à l’institut mais on m’en demande toujours plus. —C’est que tu fais de l’excellent travail Kay ! J’ai toujours dit que tu avais du potentiel. Après ton semestre tu pourrais prétendre à des études plus poussées comme un doctorat par exemple ou bien tu

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pourrais venir travailler ici avec moi. On a besoin de profils comme le tien et je ne voudrais pas qu’un autre laboratoire te débauche. Je sais que tu rêves de revenir au Japon alors tu n’auras pas meilleure proposition que la mienne. —Et tu m’appelles uniquement pour me dire cela ? —naturellement ! Tu n’es pas ma petite amie et encore moins ma fiancée. En l’occurrence je ne peux pas te bercer de fausses illusions en évoquant d’autres sujets plus terre-à-terre comme l’expression de quelques sentiments glissés ici et là. Qui plus est je sais que pareille démonstration affective t’ennuierait, tu es trop….prude et cela tient de tes origines japonaises où il n’est pas bon d’exprimer ouvertement tes sentiments. As-tu revu Paul depuis ? —Non, répondis-je d’un ton sec. —Mais tu l’as appelé n’est-ce pas ? Tu voulais savoir ce qu’il ressentait après vos dernies échanges et cela a du te rassurer qu’il ne pense pas à toi en des termes négatifs. En même temps tu es vexé qu’il ne cherche pas à te revoir. Vous aviez tant partagé ensemble. Le retour d’Akiko dans ton appartement soulage ta consience ; tu n’arrives pas à la détester pour ce qu’elle t’a fait subir ; mais quelque part tu te dis qu’elle reste le seul lien entre ton passé et ton présent et cela te console de la savoir près de toi. Il pourrait en être autrement de la part d’une femme en grande dépendance affective. —Vraiment ? Et tu te crois mieux placé pour en parler ? Ce n’est pas moi qui vit une relation plus que décalée avec la fille-chérie d’un ministre ! En même temps cette existence est coïncide exactement à tes attentes : une vie privilégier avec son lot de cérémonial. Cela t’excite d’être sous les feux de la rampe avec en prime tous ces ronds de jambe, ces diners officiels et toutes ces personnalités hautes en couleur que l’on ne crois qu’une fois l’an et qu’on a plaisir à revoir pour échanger sur des investissements immobiliers ou en art. vos seuls centres d’intérêts sont vos nombrils et jamais ! Alors

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ça jamais, je n’arriverai à te plaindre ! Sur ce, je dois te laisser, j’ai une tonne de travail à faire ! » Et je raccrochai prestement. Au Japon il y resta trois semaines et moi comme une tarée je scrutai la presse internationale pour tenter des lires les fiançailles de Lord Hasting et de masuyama et au fond de moi je craignais d’y lire cette manchette annonçant un mariage à venir. Akiko avait trouvé du travail dans une galerie d’Art auprès d’une relation d’Alec et cela me rendait folle de rage —non pas qu’elle ait trouvé du boulot mais qu’elle puisse s’y épanouir en compagnie du dénommé James M. qui lui promettait bien plus qu’un emploi correctement rémunéré ; à savoir le double de mon salaire à l’institut—, et son bonheur me sautait aux yeux. J’avoue avoir tenté de recontacter Paul et dans un moment de confusion, d’égarement et de perte d’estime de soi connu de toutes personnes ayant rompu, je planifiai un rendez-vous-déjeuner. Il arriva avec du retard, très froid et peu enclin à la discussion ; les premières minutes passées j’inspirai un grand coup pour me lancer dans une plaidoirie, celle de ma propre personne placée sur le banc des accusés. « Tu sais j’étais dans une mauvaise passe. Mon entrée à l’université, le fait de devoir retrouver du travail sans la moindre qualification en corrélation avec mes ambitions et….j’ai eu des moments difficiles. Tout comme toi avec ta boite à monter j’imagine ? —On est ici pour passer un bon moment Kay alors cette partie là de notre histoire commune est à reléguer au rang d’antiquité. Je n’ai pas pour habitude de ressasser le passé. Nous avons tous deux prit des chemins opposés et quelques soient tes choix je n’ai plus les entendre ! » La honte me couvrit. De toutes mes relations sentimentales, celle de Paul demeurait la plus difficile à conclure. Il me semblait que tout n’avait pas été dit, une part de mystère assombrissait notre amitié à venir. Autour de nous, les autres clients déjeunaient de bonne humeur et je lorgnais du côté des couples, me

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demandant ce qu’ils avaient de plus pour assoir leur passion. « Tu sais qu’alec est parti au Japon pour se fiancer ? Il y est depuis trois semaines déjà et…. —Ah, ah, ah ! Alec, hein ? Le GRAND Alec hasting t’a abandonné pour une quête plus juste ! Il ne pourrait en être autrement de sa part. On ne lui a jamais connu aucune relation digne de ce nom et tu voudrais me faire croire qu’il aurait enfin trouver le bonheur avec la file du ministre Masuyama ? Oui comme tu le constate je garde toujours un œil ouvert sur les échanges diplomatiques passés entre les sujets de la Couronne et les sujets de l’Empereur japonais ! Ironisa ce dernier jetant un regard interrogatif vers le serveur Je pensais vraiment que vous sortiriez ensemble. —Vraiment ? Et qu’est-ce qui t’a fait croire cela ? —Nous aurions pu être heureux Kay si Alec n’avait pas croisé ta route à Tokyo. Tu as fait le choix de le suivre ici à Londres et je ne peux te blâmer pour cela. Il a ce quelque chose en lui qui ne laisse personne indifférent. Je parle entre autre de son arrogance et de son sens obtus de la persuasion. —Tu me reproches alors d’avoir manqué de clairvoyance ? J’étais amoureuse de toi Paul mais à un moment charnier de mon existence je me serais attendue à plus de soutien de ta part. —Du soutien ? Ah, ah ! Tu en as eu ! Qu’aurais-je pu faire d’autre ? —Un appartement vide ? C’est cela que tu appelles du soutien ? Tu sais pertinemment que j’ai horreur de me sentir seule. Cela m’a toujours mise mal à l’aise ! Tu aurais du t’en apercevoir et colmater cette brève quand il en fut encore temps ! —Ne me dis surtout pas ce que j’aurais du faire ! Et à t’écouter je suis le seul responsable de cet échec, n’est-ce pas ? —Non Paul ! Si je t’ai appelé c’est pour passer un bon moment avec toi pas pour être là à ressasser le passé !

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—C’est exactement ce que j’attends également de ce repas. —C’est cool ! Alors commandons ! Répliquai-je en hélant un serveur qui me fit signe qu’il venait de me voir. Et comment se passe ton nouveau job ? N’est-ce pas trop éreintant ? Cela ne t’ennuie pas que je te parler de boulot ? Mais on peut cependant parler d’autres choses comme tes récents déplacements en Asie. Tu t’es rendu en Corée dernièrement. Ainsi tu fais des infidélités au Japon ! —Si on peut voir ça comme ça. —Comment faut-il le voir ? Le voila celui qu’on attendait tant ! » Le serveur prit notre commande ; ce pub venait d’ouvrir et on en parlait dans les presses locales comme d’un endroit de tous les plaisirs culinaires. A place to be ! C’était le nom de ce pub affichant complet depuis un mois déjà. Si j’avais perdu quatre kilos au cours de ces derniers mois je comptais bien les reprendre ce midi-là. Mon téléphone se mit à vibrer dans mon sac et discrètement j’y lus le nom d’Alec. Que me voulait-il ? Pouvais-je répondre quand Paul se tenait devant moi ? tant pis pour lui….j’éteignis mon téléphone sans lui laisser le temps de penser que j’allais décrocher. « Tu vois quelqu’un en ce moment ? —Non. Mon compte est à zéro. Et toi ? » Une question en amenait toujours une autre ; c’était épuisant comme genre de procédé Il finirait par me trouver sans conversation. Elle est stupide ou bien elle le fait exprès ? Devait-il penser en me regardant me débattre face à ce certain malaise. « Tu as rougi quand tu t’e penchée sur ton téléphone alors j’en déduis que tu as quelqu’un dans ta vie ! Te rend-il heureuse au moins ? —Non, je n’ai vraiment personne, répondis-je maintenant des plus rougissantes. N’importe qui peut m’appeler sans que cela puisse passer pour un rencard. —Tu es donc célibataire ? » Allait-il me reprendre ? Me donner une seconde chance ? Bouché-bé il me fixait avec une certaine

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intensité. Mon cœur se mit à battre furieusement dans ma poitrine. Est-il donc possible qu’il m’aime encore ? Je lui connaissais ce regard ; il me l’avait tellement offert à Tokyo, du temps où nous étions collaborateurs et amants. Je me mordis la lèvre et détournai mon regard afin qu’il ne puisse pas y déceler ma vulnérabilité. « Je vois quelqu’un en ce moment. » Mon malheureux cœur implosa ans ma poitrine. Combien de souffrance une femme pouvait supporter dans sa vie ? Fallait-il continuer à se battre ou bien renoncer une bonne fois pour toutes ? « Ah, bon ?....Je suis… contente pour toi. Vraiment. Et…depuis quand ? —Elle est originaire de Kyoto. Elle est adorable. » Les mots me manquèrent et pour dissimuler ma peine je me ruais sur le pain pour le porter à ma bouche. Il avait trouvé quelqu’un et Japonaise de surcroit. Si j’avais eu une pelle, je me serrais moi-même enterrée vivante. Aucun mot ne sortit de mes lèvres. C’était vraiment horrible à vivre. « Je la fréquente depuis six mois et je la connais depuis notre séparation. Je ne pensais pas pouvoir y croire, pas après une telle rupture mais Kimi est du genre à vous faire oublier bien des tourments. —C’est cool pour toi. Cela changera la donne. Il vaut mieux une Japonaise de souche rurale qu’une hafu. Je n’ai jamais aimé ce terme hafu mais c’est bien ce que je suis, non ? Une 50% de sang japonaise et une 50% d’autre chose qui ne soit pas locale. A Okinawa on me montrait du doigt tu sais, des yeux trop clairs et pas assez bridés….j’ai eu droit à des tas de surnoms avant que ma mère ne donne naissance à un petit garçon. Je l’ai détesté tu sais. Les vieilles commères du village disaient qu’il s’en sortirait dans la vie….Et qu’est-ce que Kimi fait dans la vie ? —Elle travaille avec moi. Elle gère les relations avec l’Asie et elle te plairait à coup sûr. Je serais heureux que tu la rencontre. —Tu peux me demander ce que tu veux mais pas ça….j’ai trop souffert Paul. Veux-tu bien m’excuser, je vais me rafraichir un peu…. » Et je fiai aux toilettes

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pour ouvrir mon téléphone. Appeler Alec. Je devais l’appeler. Je tombais sur sa messagerie. « Putain de merde ! Putain ! » Mes nerfs lâchèrent et je fondis en larmes. De retour à l’appartement, la gardienne de l’immeuble me courut derrière pour me remettre un pli en provenance du Japon. L’adresse de l’émetteur : Alec Hasting (…) Tokyo. Et mon cœur s’emballa. J’ouvris le pli pour tomber sur un vase des plus somptueux portant l’inscription manuscrite en calligraphie japonaise : « Bons baisers d’Okinawa ! Un peu de terre de ta terre de naissance pour ne pas oublier tes racines ! » J’en fus toute émue et pleura de nouveau. Je voulus qu’il soit là pour me consoler mais seule dans cet appartement je ne parvenais à me calmer. Mon téléphone sonna et vautrée sur le canapé, l’oreiller sur la tête, je saisis mon Samsung. « Oui, allô ! Alec ? J’ignorais quand tu rappellerais. Je voulais te remercier pour le vase. C’est un présent d’une valeur inestimable. —Oui un modeste souvenir, répondit-il en se raclant la gorge. Heureux qu’il te plaise. Je ne suis pas très sentimental mais quand j’ai vu ce vase dans une salle de vente j’ai tout de suite pensé qu’il serait du plus bel effet sur la console de ta cheminée. —Une salle de vente ? Tu as dû te ruiner ! tu aurais pu trouver une copie dans un marché citadin. Enfin bref…tu fais ce que tu veux de ton fric ! —Tu as une petite voix. Est-ce que tu es certaine que tout va bien ? Kay, je te sens être bouleversée comme après l’annonce d’une triste nouvelle. Laissesmoi deviner ! Ton adorable collègue Carl a encore cru bon te fustiger ? Ou si ce n’est pas lui….tu as recontacté ton ex pour apprendre qu’il file le parfait amour avec une autre ? Kay ? D’accord j’ai vu juste. Et tu n’as aucune épaule sur laquelle pleurer ? Pauvre petite chatte ! Vas te faire une toile et un bon resto ; peu importe l’ordre mais vas te changer les idées. —Donc tu as été à Okinawa ? —Non ! J’ai payé quelqu’un pour s’y rendre à ma place ! Oui, je suis passé à Okinawa et le résultat de

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ma visite se tient dans ce vase d’époque. Je ne suis pas très disponible en ce moment, tu comprendras que je douve mettre un terme à cette conversation. —Alec….c’est idiot mais….si tu t’étais trouvé là, je t’aurai invité à boire un verre ou deux. Peut-être qu’un resto aurait suivi et…. un cinéma qui sait. Je pourrais me contenter d’Akiko mais ces derniers temps elle fait des heures supplémentaires avec l’un de tes amis. Alors oui ! Je ne sais pas sur quelle épaule pleurer. Mais ça ira mieux demain, j’en suis persuadée. Je vais te laisser….A bientôt ! » Toujours vautrée sur le canapé je matais des sitcoms, allongée la tête dans la commissure de mon bras. A neuf heures quarante, on sonna à la porte. Akiko avait encore du oublier ses clefs. Mais à défaut d’Akiko se tenait Alec. Que faisait-il ici alors que je le croyais au japon ? « J’étais dans le coin et je me suis dis que tu aimerais la présence d’un bon ami. —Euh….oui, entre ! » Nos retrouvailles furent froides pour ne pas dire glaciales. Pas d’embrassades, de poignées de main, de baisers à la française ; rien qui ne laissa penser que nous étions deux amis. J’étais en kimono, nu pied ; nue sous mon kimono et je tenais un verre de bière japonaise à la main. « Tu aurais pu te trouver mieux pour te saouler. —Je fais avec ce que j’ai sous la main. Celle-ci n’est pas déplaisante mais rien avoir avec votre ale. Je t’offre à boire ? » Il fronça les sourcils pensant que j’avais tout simulé pour l’attirer à moi. Il avait déjà du avoir à faire à cela : des expertes du mélodrame criant au désespoir. Je retournai à mon sofa et m’y écroula au milieu de mes coussins à l’effigie d’un bouledogue coiffé d’une couronne, de Buckingham palace, d’un plan des tubs londoniens ; il resta devout, tirant sur sa veste de tailleur. « Tu portes des lunettes maintenant ? —Oui c’est pour le côté intellectuel. Depuis quand es-tu rentré ? C’est charmant à toi d’être passé. Tu pensais probablement que je m’ouvrirais les veines,

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attachant de la valeur aux actes de sacrifice ? Je n’en suis pas là Alec. Tu es sûr de ne pas vouloir bore ? J’ai un peu de hojicha, du genmaicha importé la semaine dernière, j’ai du sencha, un pot entier ; du gyokuro, celui que tu préfères et bien entendu du matcha. Mais j’ai également du saké. Du ginjo. —Non, je ne désire rien. —Laisses-toi tenter par un gyokuro ! Assieds-toi et détends-toi ! Lançais-je en l’invitant à s’installer dans le fauteuil club. Je n’en ai pas pour longtemps. » Prestement je me rendis en cuisine, prépara ma théière et le bol pour le thé ; il me fallait attendre que l’eau boulle et pendant de laps de temps j’étudiai Alec resté dans la pièce voisine. Nerveux il arpentait le salon, tirant nerveusement sur sa veste. A tout instant il menaçait de partir. Une fois l’eau refroidie, je la versai sur le thé e poudre et attendis, les deux mains jointes sur la bouche. Lui aussi allait partir si je ne faisais rien pour le retenir. « Comment c’était le Japon ? Questionnai-je à travers la cloison. —Comment veux-tu que se soit ? Il va bientôt être dix heures et ton adorable colocataire n’est toujours pas rentrée ! Tu lui as donné ton consentement pur la soirée de ce soir. Il est raire qu’on accepte le bonheur chez une tierce personne, surtout si cette personne fut la cause de tous présents malheurs. Tu sembles pardonner bien vite ou bien tu as fini par comprendre que tout cela ne venait pas d’elle mais de ton addiction au pathos. » J’inspirai profondément et je n’eus pas la patience d’attendre que l’eau refroidisse pour el versé sur le thé. Cette réflexion me rendit furibonde. Je posai brutalement le plateau sur la table basse et croisa les bras sur la poitrine. « Le goût pour le pathos hein ? —Exactement. Tu veux m’impliquer dans tes affaires ; une fois de plus je décèle en toi la peur et l’inextricable besoin de te trouver un exutoire à tes démons. Tu aurais besoin d’un bon thérapeute Kay et en dépit de mes compétences, je reste impuissant face

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au mal qui te ronge. Fin du spectacle. Je vais rentrer car une journée éreintante m’attend demain. —D’accord….je ne te retiens pas….tu sauras trouver la porte. » Il plongea ses yeux cristallin dans les miens tout aussi limpides et il devait y sonder l’immensité du désespoir. Il passa près de moi et légèrement me bouscula. Fin du spectacle, oui. Il ferma la porte derrière lui. De nouveau je restais seule. Affreusement seule. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Dans l’amphithéâtre, tous les étudiants partaient les uns après les autres. Pendant deux heures je n’ai pas entendu un mot de cours sur les molécules et ma voisine de derrière se pencha vers moi, le sourire aux lèvres. Elle était jolie comme un cœur, blonde et pulpeuse ; une petite Frenchie comme on les aime, un rien provocante et sophistiquée. « Que comptes-tu faire l’année prochaine ? As-tu des projets d’envergure comme tous ces futurs prix Nobel ? Blagua-t-elle en ramassant ses affaires. Moi je poursuis à la Sorbonne pour un trimestre avant de rejoindre le College de France. Tu es assez douée, tu pourrais envisager de rejoindre Oxford. Ils ont une unité spéciale, une sorte de programme pour les surdoués de ton acabit. C’est bien ce que tu es, une surdouée ! —Détrompes-toi Juliette, je suis tout ce qu’il y a de plus normal. —Allons bon ! Un génie qui se prend pour un moinsque-rien ! Que c’est très vulgaire mais tellement toi ! Ah, ah ! Excuse mon insolence mais parfois tu me défrise. Les potes et moi on va passer le week-end à Paris. Tu pourrais lâcher prise et te joindre à nous ! Tu seras logée, blanchie et nourrie par mes soins. Qu’estce que tu en penses ? Dis oui, Kay ! On a tous besoin de faire un break avant les prochaines évaluations et Paris est la destination de tous les oublis Et qui sait ? Peut-être y trouveras-tu l’inspiration ? » J’allais accepter l’invitation. Le départ avait lieu le samedi matin mais le vendredi soir alors que je fermais mon sac de voyage, Alec sonna à la porte. Je

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ne lui aurais pas ouvert mais la curiosité me convaincu de le faire ; déjà je regrettais cette décision qui plus est quand il pénétra dans l’appartement sans même me saluer. « Je suis passé par l’Institut et tu n’y étais pas ! —Oui j’ai pris ma journée. Nous avons eu un différend Carl et moi. Il s’avère qu’il est très jaloux et… cela ne rend pas possible nos travaux. Il m’a demandé de choisir entre lui et l’’intitut, je devrais renoncer à l’institut aussi absurde que cela puisse paraître mais Carl est….un tantinet nerveux quand il travaille avec moi. On en serait venu aux mains si on ne nous avait pas séparés. C’est une stupide femme qui gaspille notre précieux temps avec ses histoires de préceptes à la con ! Je ne peux plus ! J’ai fait ce qu’il fallait pour améliorer nos relations mais en vain ! —C’est tout ce que tu as à dire pour ta défense ? Pour nos vedettes de l’Institut tu ruinerais ton potentiel en rabâchant tes cours tel un âne bâté et cela a pour effet de les agacer pour rester poli. Tu comptes t’en aller en week-end ? Toi qui ne bouge jamais plus depuis que ton petit père s’est tiré au Japon suivre sa destinée hors norme. Paris ? C’est… original comme destination. —Ah, ah ! Juliette, une fille de l’université, brillante étudiante avec qui j’ai sympathisé. On a pondu un compte-rendu d’étude pour lequel nous avons obtenu le meilleur résultat ! Elle rejoindra les bancs de la Sorbonne à la fin de ce trimestre, c’est toutefois mieux que cette université poussiéreuse et sans grande renommée. Ne touches pas à mes affaires veux-tu ! Je veux pouvoir retrouver mon organisé désordre une fois de retour au pays ! Et toi ? Que faistu ce week-end ? Réception à Windsor je présume ? Ou intronisation d’un membre de l’Ordre de la jarretière ? Mon frère se fera une joie de t’y escorter. Il y a ses entrées maintenant qu’il suce la queue de ce député….comment se nomme-t-il déjà ? —C’est un vrai régal de t’entendre déblatérer des évidences, grosses comme toi ! Arrêts de m’envoyer toutes ces choses à la tronche, cela devient malsain.

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Quant à ton frère, je ne me fais pas le moindre souci pour lui. Il est comment dire….aventureux ? —C’est mon frère ! Répondis-je fièrement en roulant un pull dans mon sac Longchamp offert par Miyuki avant mon départ récent pour Londres. Et tu n’as pas trouvé un air de ressemblance entre James et moi ? Pour un fin analyste des comportements humains, j’avoue être déçue. Ah, ah ! —Pas tant que moi ! Paris c’est un peu Beyrouth pour qui n’a aucune idée qu’occupe le libertinage dans cette ville aux allures de lupanar. —Comme ça ? Paris, c’est la Ville-lumière ! Je compte m’envoyer en l’air avec le premier venu, peut importe qu’il soit nain, estropié et….renfrogné ! J’ai vraiment envie de me taper un Français pour pouvoir inscrire sur ma pierre tombale : Ici ci-git une courageuse aventurière prise du désir de mordre la vie à pleine dents ! Et je compte ne rien laisser aux rivales comme Akiko ! —Et j’assisterais à tes funérailles, sois-en rassurée ! En parlant de funérailles. As-tu des nouvelles de ta très chère Miuyki ? Dieu du ciel ! Qu’est-ce que ce bordel ? Je m’en vais et les courriers s’accumulent ! Ton bailleur ! Ton bailleur….encore ton bailleur ! Ton université….l’Institut ! Encore ton bailleur ! Tu peux m’expliquais de quoi il s’agit ? Pourquoi autant de lettres de cette société dite de location de biens immeubles ? —C’est une longue histoire. Je voulais rendre l’appartement. Il me revient trop cher. J’ai envoyé un premier courrier et puis Akiko est revenue. J’ai donc renvoyé un second courrier disant mettre quelque peu égaré en cours de route. Seulement le bailleur ne l’a pas entendu de cette oreille et m’a sommé de quitter les lieux manu militari alors j’ai saisi un organisme chargé de gérer ce genre de litiges. Ils m’ont alors écrit pour dire que j’avais un délai à respecter avant de quitter les lieux. Voilà où j’en suis, en plein dans les procédures ! Et puis….je doute qu’Akiko veuille revenir. Elle prend l’appartement quand cela l’arrange. Elle paie

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le loyer c’est déjà ça mais de sa part je peux m’attendre à ce qu’elle me rende les clefs sans le moindre préavis. —C’est angoissant n’est-ce pas ? Ton cercle d’amis semble se réduire comme peau de chagrin. Et ton adorable demi-sœur Brooke n’est plus à demeure pour te consoler. Tu veux qu’on dine ensemble ce soir ? Je devais sortir avec John mais ce dernier a des choses bien plus importantes à faire que de devoir me suivre dans les rues animées de notre capitale ! —Je me lève de bonne heure demain, répondis-je froidement car après son énième attaque faite contre ma personne, voilà qu’il voulait faire passer la pilule en m’annonçant Bon prince vouloir passer la soirée en ma compagnie. Je quittais le séjour sur mes socques, glissant tel un cygne sur la rivière des jardins impériaux du Japon. Plus loin je m’arrêtais pour l’observer en catimini. Oui il semblait très préoccupé ces derniers temps. Bonjour ! Au revoir ! Pas un appel en journée et la nette impression d’être la Grande oubliée. Plus que jamais, il est vrai, je me sentais seule à Londres. Visiter Paris me permettrait de me remonter le moral. Je revins passant par la cuisine pour attraper le nécessaire à thé et je vins m’accroupir devant la table basse sans me soucier d’Alec, le nez à la fenêtre donnant sur la cour et sa vigne vierge, ses matous se léchant sur les marches et les poubelles entassées là en attendant le passage matinal de la gardienne. « Oui je prendrais du thé si tu veux bien ! Je penche pour du sencha aujourd’hui. T’en reste-t-il assez pour satisfaire ma soif ? » Je ne répondis rien. Quelque chose en moi me disait de cesser d’être aimable, toujours avenante, prête à me comporter comme une hôtesse de bar pour clients fortunés payant rubis sur ongle. Cela m’horripilait : cette façon hautaine qu’il avait d’annoncer les évènements comme si lui seul avait la maitrise des destins. On fera ceci ou cela quand cela me chante ! Je servis uniquement ma tasse, quand Akiko rentra tambour battant.

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« Alec ! Si j’avais su je me serais hâtée de rentrer ! Tu es superbe ! Comment s’est passé ton séjour chez nous autres Tokyoïtes ? Mais, ne restes pas planter là ! Je vais m’occuper de toi ! Kay, comment peux-tu le laisser planter là ? Questionna cette dernière belle, rayonnante et sexy dans un tailleur-jupe-crayon et lui de relooker son derrière. Je vais te faire un thé. Tu m’en diras des nouvelles ! Et elle s’empressa de me substituer mon nécessaire à thé pour le préparer devant lui, telle une geisha expérimentée et jolie comme un cœur. Alors quand donc es-tu revenu ? Tu sais avant toute chose, je dois te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi ! Souligna-t-elle portant la main sur sa poitrine, si dévouée Akiko. Sans ta précieuse aide, je ne serais pas à Londres à vivre pleinement cette expérience sans gaspiller ce précieux temps. Ami dévoué pour la vie , ajouta-t-elle en japonais. Tu le veux comment ton thé ? » Discrètement je partis m’enfermer dans ma chambre. Quand Akiko arrivait quelque part, on s’empressait de vouloir faire sa connaissance. Elle avait ce pouvoir d’attirer le regard sur elle ; Akiko aimait plaire et elle ne se l’était jamais cachée. La séduction était un art dont elle savait en tirer profit. Et je l’entendis pouffer de rire, j’entendis Alec rire, un léger gloussement ravi. Ils parlèrent ensemble une bonne demi-heure et moi allongée sur mon lit finissait un bouquin de Virginia Woolf. Puis on toqua à ma porte. « On descend au pub Akiko et moi. Tu veux te joindre à nous ? » Je le dévisageais froidement. Il finirait par se le taper ; cela se sentait. Tout ce qui était asiatique suscitait son intérêt et moi n’étant qu’une hofu….Lentement je fermai le livre pour me concentrer sur la fenêtre à guillotine. Il pleuvait et cela visiblement tenait du romantique de ce cinéma des années 50. I’m singing the rain ! Autant retourner à mon Mrs Dolloway tant j’en éprouve une certaine nausée. « Akiko tient à me remercier pour tout ça et comment selon elle qu’en m’invitant à boire un verre dans son endroit favori du moment ? Tu ne comptes

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pas sortir n’est-ce pas ? Aurais-tu perdue ton sens inné de la solennité ? On prend seulement un verre et ensuite je te ramènerais ici. A quelle heure te lèves-tu demain ? —Je suis presque déjà endormie, répliquai-je en m’enfonçant davantage sous ma couette et il s’assit près de moi. Avec Akiko on sait quand on sort mais jamais quand on rentre ! Alors ça sera sans moi. —Tu as assez d’argent pour ton week end parisien ? Si tu as un souci, de n’importe quelle nature, je reste joignable à n’importe quel moment. » Je me retournais vers lui, la tête appuyée dans la main. Il ne me regardait même pas, fixant la porte entrouverte devant lui. « Je compte vraiment passer du bon temps à Paris. Qui sait peut-être me trouver un homme pour combler certaines de mes désirs les plus inavoués. J’ai envie de sexe et comme ce n’est ni sur mon lieu de travail, ni au milieu de ces étudiants rats de labo que je trouverais à m’éclater, il ne me reste plus qu’à espérer une belle rencontre. Et peut-être y trouverais-je un amant ? —Prends ma carte de crédit ! Tu auras besoin de beaucoup de liquidités si tu veux arriver à te faire plaisir. —Tu te trompes de personne. Moi c’est Kay et je me contente de plaisirs simples et jusqu’à maintenant je m’en sors plutôt bien. Vas ! Akiko doit être à t’attendre ! Bon week end à toi Alec et amuses-toi bien ! » A deux heures du matin j’entendis du bruit dans l’appartement. Akiko ne faisait pas autant de bruit quand elle rentrait, excepté quand elle était bourrée comme un coing. Ayant une envie pressante à satisfaire, je quittai mon lit, nue comme au premier jour de ma vie. Alec se tenait là dans le salon, audessus de mon sac voyage. Que faisait-il au juste ? « Qu’est-ce que tu fais là ? » Il écarquilla les yeux en me voyant, à poils devant lui, le fixant froidement car pris en flagrant-délit de je ne sais quoi ! Dans cette semi-pénombre il ne manifesta pas le moindre

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inconfort jusqu’à e que je mette à avancer vers lui ; il continuait à soutenir mon regard sans oser regarder autre chose que mon iris. « Est-ce que c’est moi qui t’ai réveillée ? —Non ! Je me serais levée de toute façon mais peux-tu me dire ce que tu fichais avec mon sac ? —Je crains que tu aies manqué de capitaux alors j’ai fait le nécessaire. Akiko m’a remis ses clefs, puisqu’elle a trouvé à se faire raccompagner et dorloter par une de mes relations. Cette vie semble parfaitement lui convenir. —Je peux me débrouiller sans toi. —Je n’en doute pas. Seulement je serais contrarié si je te savais en difficultés ; contrarié et attristé. Si je venais à parler d’autre chose tu ne me croirais pas, alors je me contente d’agir en toute discrétion et parcimonieusement afin de ne pas éveiller le moindre soupçon sur ma personne. Tu risques d’attraper froid. —Tu as tout à fait raison. Je vais me remettre au lit. Tu n’auras qu’à laisser les clefs dans la boite aux lettres, je m’en chargerais demain avant mon départ ; Là, vois-tu je suis claquée alors ne m’en veux pas si je ne reste pas. » Et je retournais au lit, non plus marchant comme un zombie car réveillée par cette soudaine apparition. Il poussa doucement la porte de ma chambre pour venir se blottir contre moi ; mon cœur battait fort. Devais-je le repousser ? Lui faire comprendre que notre amitié était à ce prix. Envers et contre tout, il se tenait près de moi sans oser lui-même y croire. Il devait attendre ma réaction qui ne vint pas. Il me serra davantage ce qui eut pour effet de me crisper complètement. « Tu t’ennuie n’est-ce pas ? Je t’ai encouragé à reprendre ses études ici à Londres et te voilà coincée dans cette métropole pour un petit moment. Je sais que tu as rêvé mieux, alors parles-moi de toi. Tu comptes définitivement t’en aller, c’est bien ça ? Et aurais-tu trouvé le courage de me le dire ? —C’est Akiko qui a encore ouvert sa bouche ? Akiko est adorable mais elle n’a jamais appris à se taire !

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—Je n’ai pas été long à faire le rapprochement entre ton bailleur, cette ambiance au boulot et cette étudiante qui t’arrange une excursion à Paris. Et puis et surtout il y a eu cette histoire d’amour contrariée. Toute la force de notre amitié repose sur la confiance que nous avons su placer en l’autre. Néanmoins tu….tu ne semble plus vouloir me faire confiance. » D’un bond je me redressai pour allumer la lumière et le fixer, folle de rage. « Pourquoi….pourquoi as-tu pris la peine de revenir ? Tu étais à Tokyo à filer le parfait amour avec cette si parfaite Hori ! La TRES populaire Hori Masuyama qque tout le monde s’arrache au Japon ! La vedette du moment, la chouchoute de la presse, le pygmalion des artistes et l’idole de la jeune génération de néo-branchée de Shinjuku ! Tu n’avais aucune raison de revenir ! Et ne me dis sûrement pas que c’est pour ton amour de la patrie que tu es revenu ; je ne te croirais pas ! —Tu es jalouse d’Hori ? —Certainement pas ! Mentis-je en m’asseyant sur le rebord du lit et pour y enfiler une veste kimono et une culotte. « Toute cette scène c’est pour la jalousie que tu éprouves pour Hori ? Il est vrai que je la convoite. Qui ne s’intéresserait pas à pareil esprit ? Elle est brillante et fascinante, beaucoup la voit comme une redoutable femme d’affaire, dotée d’un grand sens de l’altruisme. Mais toi tu n’as vu qu’en elle, qu’une intellectuelle de plus, compliquée et nombriliste ! Tu aurais tant à gagner en la fréquentant. —Et pourquoi aurais-j à tolérer vos petites amies du moment ? Je rêve, là ! Cela ne fait pas le moindre doute ! Gémis-je debout près du lit, la tête entre les mains. C’est un cauchemar et je vais bien vite me réveiller….un putain de cauchemar….Tu n’as rien à faire ici, alors je te demande de t’en aller. Vas-t-en immédiatement ! Tonnai-je indiquant la porte de l’index. Tu viens chez moi à une heure pas possible, tu glisses sur mon lit comme de rien n’était et tu oses me parler de ta petite copine du moment !

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—C’est toi qui en as parlé ! De toute évidence, tu aimes à en parler. —Quel toupet ! On va dire que j’aime à en parler ! Avouais-je les bras croisés sur ma poitrine. Et après ? Elle fait partie de ton univers non ? Si j’avais un petit copain j’en parlerais aussi mais comme ce n’est pas le cas et bien je parle de la vie sentimentale des autres ! Quoi ? Pourquoi ris-tu ? —D’accord, faisons un pari ! Seras-tu capable de ne pas en parler pendant un mois. Si tu gagnes….je t’offre un appartement à Mayfair et si tu perds…tu viendras vivre avec moi à St James. —Vivre avec toi ? » Avait-il dit vivre ? Je me perdis dans mes pensées. Il ne pouvait être avec Hori sinon il n’aurait pas mentionné cela ; par là même m’offrir un appartement à Mayfair quand il envisageait de se marier…. « Tu acceptes le deal ? —Non ! Enfin….Tu as parlé de vivre avec toi ? —Tu as parfaitement bien entendu oui. C’est toujours mieux que Belgravia tu dois te dire. Pas un mot à ce sujet et tu gagneras à nouveau tout mon estime. —J’ignorai l’avoir perdu ! Mais maintenant que j’y pense….tu as toutes les raisons de me trouver exécrable ! Je te résiste et cela ne te plait pas. » Il partit dans un franc éclat de rire —il se payait ouvertement ma tête en riant de la sorte—, à moi de ne pas me laisser déstabiliser par pareille bonne humeur. On ne devait pas s’en faire pour moi. Seulement les voisins allaient peut-être se réveiller pour constater le bruit et venir sonner à la porte. Désolé mais nous essayons de dormir et votre ancien colocataire rit un peu trop fort selon toutes convenances ! Et je quittais la chambre à coucher talonnée par Alec. On approchait des trois heures du matin et aucun de nous ne montrait des signes évidents de fatigue. « Tu sais, je pars dans cinq heures pour Paris et je tiens à être en forme ! —Je t’y emmenerais.

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—Moi je n’y tiens pas ! J’ai mes relations de l’université et avec elles au moins j’ai la certitude de passer un bon moment. Elles ne sont pas là à râler et m’accuser de perfidie comme toi tu le fais en ce moment ! Oui j’avais l’intention de me casser ! Vivre loin de cette putain de ville qui est loin d’être refuge parce que j’y croise les fantômes de mes ex et que tout me rappelle ici la gosse que j’étais affublée d’une mère hystérique et mélomane ! Si je pouvais être très loin d’ici, je n’hésiterais pas une seconde ! Je laisserais tout en plan et je partirais ! J’en suis capable tu sais ! —Mais tu ne le feras pas. Tu aimes tellement le chaos, l’absence d’ordre à en juger ton appartement. Et puis tu as besoin de moi, maintenant plus que jamais. Vas-tu te l’avouer ? Tu arrives à une certaine dépendance affective à mon égard et si tu voulais partir, tu ne le pourrais pas. Tu as peur de me perdre…. —Que tu es présomptueux ! » Et je sursautai au moment où ses mains attrapèrent mes cheveux pour els réunir sur ma nuque. Son index se posa sur mes lèvres. Profiterait-il de la situation pour m’embrasser ? J’avais envie de ce baiser mais….prestement il s’éloigna de moi pour aller s’assoir dans le fauteuil. Avec Alec je connaissais la frustration : pas un baiser, pas une étreinte, pas d’appels à heures fixes ; il s’en allait après seulement dix minutes passées en ma compagnie et m’envoyer des cadeaux hors de prix que le commun des mortels ne pouvaient pas s’offrir. Il avait réussi à faire de moi une femme dans l’attente, vivant de fantasmes et de craintes. « Je compte t’emmener demain, chez ma grandmère. J’aimerai que tu fasses sa connaissance. Je lui ai un peu parlé de toi et elle s’impatiente. —Tu lui as parlé de moi ? En quel honneur lui as-tu parlé de moi Alec ? —Il y a deux ans de cela à peu près. Tu venais de t’installer chez moi et….je lui ai dit que tu étais versatile, bordélique et très remuante. Il est

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primordial pour moi que tu la rencontre car elle a toujours énormément comptée pour moi. Demain, elle sera à Londres. Elle y descend une fois l’année et….je veux que tu la rencontre au moins une fois, après quoi je ne te demanderais plus rien. » On l’attendit à St James, dans le grand appartement d’Alec ; il ne cessait de gesticuler dans tous les sens et moi de surveiller mon portable. Annuler Paris pour rencontrer la grand-mère d’Alec, c’était curieux de ma part. Il passa devant moi sans même me voir. Il ne cessait, je vous le dis, d’arranger les fleurs dans leur vase, une chaise ; remettre en équilibre un coussin et ajuster un pan de rideau. Quand la porte sonna. Je les entendis tous deux discuter dans le corridor. « Kay ! (Il s’éclaircit la voix) Dada, je tiens à te présenter Kay Graham-Takiyana et Kay, voici ma grand-mère Judi dite Dada par nous tous ! mais pour moi c’est Dali, j’aime de différencier des autres ! » La femme me fixa, sans me lâcher des yeux. Une sorte de vieille revêche, un peu coincée et aimant porter zibeline, collier de perle et tout ce qui se faisait de plus aristocrate dans cette capitale britannique. Elle ne me salua même pas et tourna prestement la tête quand je murmurais un : « Enchanté madame ! » « Comme tu le sais mon petit chat, je suis passée voir mon horrible sœur cadette et nous avons bavardé un long moment au sujet de ton père évidemment. Il ne peut s’agir d’autre chose que ton père quand on vient à parler des frasques de Westminster ! Je hais ces bonimenteurs ! Sois aimable de m’apporter à boire, je meure de soif ! Du whisky fera l’affaire, mon petit chat ! ((Elle se retourna vers moi, le sourire disparut de ses lèvres) Vous plaisez-vous à Londres ? Une jeune femme comme vous ne doit surement pas manquer de distractions ! Oui je fume ! Cela vous surprend-il ? J’ai grandi à New delhi ma chérie et j’ai bercé dans la contre-culture si on peut appeler cela ainsi ! Tout ce qu’il y a de conventionnel. J’ai toujours pensé que le haschich est un parfait remède à mes angoisses diurnes. —Non, je….

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—Alors comme ça vous deviez partir pour Paris ? Navrée de contrarier vos projets mais Alec a du vous dire que je suis souvent en déplacement. En ce moment je suis en Afrique. Alec a du te le dire non ? Je suis dans l’humanitaire. C’est bien plus intéressant que de rester bavarder avec de vieilles pintades de St James et d’ailleurs ; toutes plus insupportables les uns que les autres. Grace aux dons que nous récoltons, nous permettons aux enfants d’avoir de l’éducation et un avenir bien plus prometteur que celui proposé par leur modeste condition. Votre père est écrivain d’après ce que je sais ? Et votre mère…. —Je ne lui connais aucune profession stable. Elle se contente de subsister à son foyer, année après année ! » Judi me dévisagea froidement et reprit son sourire quand Alec revint dans la pièce, le service à thé dans un plateau en argent. « Tu as pensé aux glaçons mon petit chat ? Tu sais que je l’apprécie uniquement on the rock ! Alec est très porté sur ma médecine. Une perle ! Quand je songe à tout le fric que je dépense pour ces charlatans qui se disent Docteurs et qui sont incapables d’enfoncer une aiguille dans une veine sans vous arracher des cris de douleur ! —Hum. C’est la seule garantie que j’ai pour que tu te tiennes calme Dali. La dernière fois tu as été exécrable si je me souviens bien. Tu voulais du whisky alors que nous étions au brandy. Sacrilège ultime que d’exiger du whisky quand nous sommes à nous échauffer le gosier avec de l’Hennessy de vingt ans d’âge ! —Je n’ai pas ta maîtrise absolue tes convenances mon petit chat ! Un jour ou l’autre tu me remercieras d’avoir su éclairer ta lanterne. —Allons donc, siffla ce dernier en s’asseyant dans un fauteuil bien moelleux. Je peux encore tolérer le whisky en cette fin de matinée mais le haschich….Kay va penser que je contribue à la déforestation de certaines cultures d’Afrique du Nord au profit de bien d’autres certainement plus lucratives.

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—Certainement ! Coupa-t-elle sèchement. Épargnemoi ton sarcasme de scientifique quand jamais je me suis sentie aussi vivante qu’aujourd’hui ! Fumer procure une telle sensation de légèreté…. —mais notre Bali est aussi portée par les œuvres sociales ! Coupa Alec en voyant que la conversation tournait à l’apologie de la drogue. Parles-nous un peu de ce que tu fais en Afrique. —N’essayes pas de changer de sujet ! Tu es bien comme ton père. Une incroyable langue de bois au service des Tories puisque apparemment il ne sait rien faire d’autre que de travestir la vérité ! Je doute que ta charmante colocataire ne veut pas entendre de quelle façon on soigne les lépreux des bidonvilles de Lomé ! —Non ! C’est certain, répondit-il calmement, les bras étendus sur les accoudoirs de son fauteuil. Mais peut-être est-il usage de lui faire la conversation ? (Il haussa les sourcils dans sa direction) Kay comme tu le sais à volontairement manqué son train pour te saluer Dali et j’espère que tu ne vas pas t’en tenir à tes importations clandestines de substances illicites au profit de tes bonnes actions pour le tiers-monde ! —Il est sarcastique n’est-ce pas ? Comment fais-tu pour le supporter ma colombe ? Plus d’une fois j’ai éprouvé le désir de lui coller une fessée, historie de m’assurer qu’il ne porte plus de couches. Parfois je me demande s’il ne conviendrait pas mieux de te renvoyer en pension pour que tu y apprennes à faire ton lit ! Tiens Kay ! (en me tendant son stick) Il est excellent, crois-moi ! » Et je le portais à mes lèvres en me disant que j’avais atterri dans une maison de fous. Après la première bouffée, mon esprit s’embruma et j’eus des difficultés à revenir à moi. Oh putain ! Elle l’avait chargé celui-là ! Miuyki nous en fumions en provenance de Thaïlande mais pas d’aussi puissant. Ce fut comme….baiser dans un ascenseur. On monte, on monte et quand l’orgasme arrive, on se libère complètement. « Cela ne me dérange pas ! —Quoi donc Kay ?

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—D’avoir volontairement manqué mon train pour Paris. De toute façon je dois commencer à faire mes cartons. Alec et moi avons fait un pari, celui de ne plus prononcer un certain nom avant la fin du mois. Et j’ai perdu mon pari. —Vraiment ? Il ne me semble pas t’avoir entendu le prononcer. —Ah, ah ! Ton petit-fils Dali veut que j’aille m’installer avec lui. Or il est promis à une autre dont on ne peut prononcer le mot comme cet autre personnage maléfique dans la saga Harry Potter ! —Promis à une autre ? » Et d’un bond il se leva comme pour mettre un terme à cette conversation. Je m’endormis sur le pétard, le trouvant fort à mon goût. Il me retira le stick des lèvres. « Kay déraisonne Dali et c’est par ta faute Dali. Tu ne seras pas la première que mon adorable grandmère tente de pervertir par ses douceurs dignes d’un grand chaman. Pourquoi ne pas sortir prendre l’air ? Il a cessé de pleuvoir et profitons de cette accalmie passagère pour se rendre à La terrasse. —Oh non Alec ! Tu sais que je ne mange plus français depuis cette vilaine intoxication au marais. Satanés Français et leur cuisine qu’ils disent être authentiques et pleines de vertu pour nos artères ! On va déjeuner dans une de mes adresses et c’est moi qui régale ! Non ! Ne discute pas ! tu sais que j’ai horreur quand c’est toi qui prend les choses en main ! » On se posa au Gizeh, ‘l’un de ces gargotes égyptiennes où l’on mangeait épicées et gras. Pendant tout le trajet Alec et Dali se prirent le bec une multitude de fois. Comment interrompre poliment leurs retrouvailles ? Une poigne de fer cette Dali ! Au Gizeh, tous la connaissaient : patron, employés, clients. On nous installa dans un box à l’éclairage tamisé, parfait pour un couple sur le point de conclure mais pour nous trois, cela tirait d’un mauvais film où l’empoisonnante parente gérait votre menu de l’apéritif au digestif. Dali voulait me faire gouter à tous

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les plats. Après que nous eûmes commandé Bali quitta la table pour aller saluer une vieille connaissance. « Tu penses survivre à ce repas ? Tu sembles débitée. —C’est l’impression que je te donne ? Ah, ah ! Non je pense que je suis affamée mais face à la complexité des plats je doute parvenir à faire bonne chaire. » Il se rapprocha de moi, si près qu’on se touchait et les yeux dans les miens, il me fixait les sourcils froncés. « Je savais que cela ne te plairait pas. On peut toujours changer d’adresse, tu sais et Dali nous trouverait rien à redire ; dans son cas ce n’est pas la première fois qu’elle quitte une table en plein repas ou peu avant qu’on ne commence à servir. Quand elle s’en va saluer un ami, rares sont les fois où on la voit revenir. Elle est comme ça et on n’y changera rien. » Sournoisement sa main se rapprocha de la mienne ; je fis semblant de ne pas le remarquer. Changer de crémerie, oui, l’idée me plaisait. Sa main se posa sur la mienne. Je tressaillis et la porta immédiatement à mon oreille, faisant mine d’y replacer une mèche de cheveux. « Elle a du caractère cette Dali. —Tu ne crois pas si bien dire. Tu ne veux pas me regarder ? » Si je pouvais le faire mais après sa furtive étreinte, je me montrai un peu fébrile, pour ne pas dire intimidée. « Je suis content que tu sois là. Cela me fait vraiment plaisir tu sais. —Oui c’est finalement une bonne chose que Dali ait pu me rendre humaine à tes yeux. C’est vrai quoi ! Sinon pourquoi faire appel à elle si ce n’est pour t’assurer que je ne sois pas le fruit de ton imagination, une créature chimérique quand je ne suis pas une réincarnation d’une âme démoniaque. Es-tu maintenant rassuré ? » Il ne répondit rien, me fixant avec intensité. Etrangement j’eus envie de lui ; le sentir en moi glissant et glissant dans mon entrejambe. Je suppose qu’il eut le même désir à en juger par son regard aux

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pupilles dilatées ; or lui contrairement à Dali et moi n’avait pas fumé. Il fixa mes lèvres et mo les siennes. Si je m’étais rendue à Paris j’aurai forniqué avec le premier beau gosse que j’eusse croisé dans un bistrot parisien afin de m’assurer de ma libido que je pensais en mode OFF. Ma main se posa sur sa cuisse et il sursauta. Sa main retrouva la mienne qu’il serra avec empressement. « Tu veux qu’on aille ailleurs ? —Alec ? Ca alors ? » Une femme surgit de nulle part. Une brunette aux boucles soyeuses et à forte poitrine. « C’est bien ce qui me semblait ! Il me semblait bien t’avoir vu passé ! Alors qu’est-ce que tu deviens ? Cela fait un bail, dis-moi ! Tu ne me présentes pas ? —Si….si ! Helen, je te présente Kay ma colocataire de Tokyo et Kay, voici Helen, une ancienne collaboratrice ! —Oui en fait nous étions à oxford ensemble. On a eu le même tuteur de stage et les mêmes premiers emplois ; Il a été le témoin de mon ex pour notre damné mariage et…je ne m’attendais pas à te trouver ici ! J’ai croisé Johnny tantôt. Il m’a dit que tu revenais de loin avec ton putain de cancer. C’est vraiment moche….mais je suis content que cela aille mieux pour toi. » Son cancer ? Il avait eu un cancer ? Mon cœur se pinça dans ma poitrine. Il y a toujours un dindon de la farce. N’étais-je pas digne d’intérêt pour qu’ainsi on me cache une chose aussi grave ? Une fois de plus je me sentie rabaissée, trahie et…vidée de tout espoir. Comment me voyait-on ? Une gamine ? Dont on ne se préoccupe pas de ses états d’âme. Oh non ! On ne voudrait surement pas te choquer petite ! « Tu vas définitivement t’installer ici ? Questionna cette dernière C’est tout de même mieux pour tes soins, ce n’était que folie de partir aussi loin ! —Et comment vont les enfants ? Charles a neuf ans maintenant ? Et Harry, six. Tu les embrasseras pour moi, d’accord ?

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—Mais tu passes à la maison quand tu veux ! Tu sais que tu y seras toujours le bienvenu ! Je vous laisse. Ma douce existence s’interrompt dans dix minutes à peine. Ravie de t’avoir connue Kay ! » Une fois qu’elle fut partie, je rassemblais mes affaires pour ficher le camp au plus vite. Il n’était pas possible d’être aussi sotte ! Arrivée dans mon appartement je fondis en larmes et m’écroulait par terre, la tête dans les mains. Je regrettais amèrement de l’avoir rencontré. Pis que le mensonge, cette façon de déguiser la vérité ! Dali avait raison les chiens ne font pas des chiens ! En panique j’appelais Brooke qui gentiment débarqua ventre à terre. « Oh Brooke ! Je suis fatiguée de me battre contre tous ces hommes qui ne valent pas qu’on s’intéresse à eux ! il avait un cancer ! Un putain de cancer et il ne m’en a jamais parlé ! Comme si je ne comptais pas pour lui ! Et moi j’ai tout lâché pour venir à Londres ! Tu peux croire ça ? —Mais il n’a rien dit pour te protéger d’une certaine façon. C’était son choix tu sais, tu ne peux pas le blâmer pour cela ! Je sais que tu as morflé avec cette rupture et tu sais que je t’ai donné raison, déclara-telle en me serrant dans ses bras tout en me caressant la tête, Paul était un peu trop sûr de lui et tu l’aurais épousé sans te poser la moindre question ! Mais quant à Alec, il ne t’a faite lui aucune promesse d’avenir ! Il était déjà engagé ailleurs et vois cela comme une preuve d’amour de ce part. il n’a pas voulu t’inquiéter ! —Qu’est-ce que tu en sais ? Il a eu des milliers d’occasions pour m’en parler et moi je…j’étais prête à lui ouvrir mon cœur….je lui ai ouvert mon cœur ! J’ai mis carte sur table et….je pensais que…cela serait différent avec lui ! On était censé être honnête l’un envers l’autre, c’est un accord tacite mais il n’a pas respecté cet accord par égoïsme ! Il n’est rien qu’un égoïste doté d’un égo surdimensionné ! D’abord il a essayé de m’acheter avec son fric et quand il a vu que cela ne marcherait pas, il a rusé autrement, toujours pour atteindre ce même but, faire de moi sa maîtresse

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d’un soir ! Il m’a prise pour une geisha ou je ne sais quoi ! —Arrêtes un peu avec ça ! Tu réduis tout à un rapport de force avec le fric ! La faute à Kyoko et ses idées de grandeur ! Tu ne t’ais pas dit qu’il visait peutêtre autre chose ? Il se savait probablement condamné et il s’est tourné vers moi dans un moment critique de sa vie. Tu aurais réagi pareillement si tu t’étais trouvée être à sa place ! Ne te formalise pas làdessus et cours le retrouver ! Ne gâches pas tout avec tes principes idiots et cette fausse opinion que tu te fais de lui ! Cela aurait pu être plus simple entre vous mais toi tu l’as décidé autrement ! —Parce que c’est de ma faute maintenant ? Je ne sais pas pourquoi je t’ai dit de passer ! Tu es aussi perfide que lui ! —Penses ce que tu veux de moi ! Tu sais pourtant me trouver quand tout fout le camp dans ta vie ! Je suis toujours là pour prendre tes appels quelque soit l’heure et tu me parles de perfidie comme l’ingrate que tu es parfois ! De toute façon quoique je dise tu feras toujours le contraire ! Il est le seul à te voir comme tu es vraiment quand ta mère et ton propre frère sont fâchés contre toi. Et tu sais pourquoi Kay ? Parce que tu ne sais jamais ce que tu veux ? Tu as toujours gâché tes talents ! Tu n’as jamais su te remettre en question ! —La ferme Brooke ! Tu es bien la fille de ta mère ! Mon père s’est cassée au Japon et je doute qu’il ne revienne en Angleterre lassé par cette existence rigide imposée par Tara, championne dans la catégorie casse-couille ! Et je pèse mes mots !» Un bref silence s’installa entre nous. Comment pouvais-je l’attaquer sur ce terrain-là ? Ignoble je l’étais, il fallait en découler avec la vérité. La prendre en pleine tronche c’était toujours vexant. Elle rassembla ses affaires et sans un mot gagna la porte. « Attends Brooke ! Je suis désolée de m’être emportée. Tu sais en ce moment ça ne va pas fort pour moi. On me joue des sales tours et selon je

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devrais le prendre avec philosophie ? L’’enseignement de Confucius, très peu pour moi. —Laisses tomber Kay. Ne te reproches surtout rien ; tu es parfaite et le monde entier te veut du mal. Je ne peux rien pour toi ! Je ne peux plus te donner de réponses. Je te laisse cogiter là-dessus. Ciao ! » J’allais sonner chez Alec. Une femme vint m’ouvrir et cette dernière me dévisagea de la tête aux pieds. Qui était-ce donc ? Une amie d’Alec certainement en peignoir et cheveux défaits. « Alec est-il là ? —Pourquoi ? Qui le demande ? Questionna-t-elle les bras croisés sur sa poitrine. Tu dois être Kay, la petite garce opportuniste dont on rabâche les oreilles depuis un certain temps ? Tu sais j’ai sérieusement envie de te foutre un pain mais ma bonne éducation me dissuade cependant de le faire. Tu débarque de ton Japon et tu viens ficher la pagaille ici, chez nous comme si le monde entier se plierait à tes exigences. —Où est Alec, —Qu’est-ce que cela peut te faire ? Tu n’as plus rien à faire ici, alors tires-toi ! » Telle une sangsue je ne suis pas partie, m’accrochant fermement à l’idée de lui parler en un dernier face-à-face. Une heure après, je le fis sortir avec cette femme, bien sapée, le chignon remonté sur son cou de cygne. Ils marchèrent de conserve sur le trottoir, elle accrochée à son bras quand par moment le trottoir se trouvait être investi par la foule des premiers noctambules. Il ne semblait pas être abattu, au contraire il souriait et avançait allégrement posant de temps à autre son bras dans le creux des reins de la femme. Je ressentis de la jalousie et le souffle coupé, je les suivis jusqu’à la Royal Academy of Arts devant lequel du monde attendait. Ce n’était pas n’importe qui ; des députés de Westminster reconnaissables par leur façon d’occuper l’espace. Autour de ces derniers les journalistes s’en donnaient à cœur joie. J’écarquillais les yeux afin d’essayer d’y apercevoir mon frère. En vain ! Sa présence m’aurait bien arrangée.

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Naturellement on ne me laissa pas entrer. « Il vous faut un laissez-passer Mademoiselle ! C’est une réception privée ! » Au loin je vis Alec serrer des poignées de main des plus décontractés ; elle, le suivait comme son ombre distribuant des sourires par-ci par-là. A ses yeux j’étais la garce opportuniste dont tous causaient avec entrain. Alors je me disais que je pourrais tenter une approche plus subtile en passant par la porte de service….Autant renoncer de suite : je n’avais pas l’étoffe d’une héroïne de roman sentimental prête à tout pour retrouver un amant. « S’il vous plait ! J’accompagne cet homme là-bas ! Alec Bernstein ! Si vous ne me croyez pas, il vous le confirmera lui ! » Le gorille à l’entrée me jaugea indifférent. Il avait des consignes dont celle de ne laisser que les invités de prestige. « ALEC ! » Criais-je par-dessus le gorille. « S’il vous pait mademoiselle ! Ne m’obligez pas à recourir à la force. » Tout de suite les menaces. « Mais appelez-le si vous ne me croyez pas ! Je réside en ce moment chez lui et j’ai passé la matinée avec sa grand-mère Judy ! Si elle avait été là, elle vous le confirmerait aussi ! Et mon frère travaille avec son père à Westminster. Son nom est Graham-Takiyana ! —D’accord ! Allez-y ! » Quoi ? Avais-je bien entendu ? Quel est le mot qui subitement avait lâché sa vigilance ? D’un bond je me faufilais au milieu de ces gens. « Alec ! —Kay ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Il me saisit par le bras pour me conduire en retrait de ses nombreux amis, tous triés sur le volet. Avait-il honte de moi ? « Je suis désolée pour toute à l’heure….je n’aurais pas du partir et te laisser bec dans l’eau ! J’ai été ridicule et…. —C’est un fait. J’aurais apprécié une explication de ta part et des excuses en bonne et due forme pour ma grand-mère. Il a fallu que je maquille ton départ en une annonce fortuite et je dois dire que tes manières sont

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inqualifiables. Tu ne peux pas agir ainsi quand tous se mobilisent pour te faciliter la tâche. —Oui, répondis-je simplement serrant ma bandoulière de mon sac sur mon épaule. J’ai merdé et je te demande pardon. » Intrigué il me fixait bouche-bée. Et bien OUI, je pouvais encore passer par des excuses afin de ne plus passer pour la garce de service ! Je me mordis les lèvres et le regard fuyant j’allais mettre un terme à cette courte interruption dans ses mondanités. « Ok. Maintenant je vais rentrer. Demain c’est dimanche et je vais me mettre au vert. J’ai besoin de m’oxygéner un peu….bonne soirée ! —Attends, je….tu veux boire un verre ? Maintenant que tu es là, tu te dois d’aller picorer au buffet. Je te ramènerais après si cela peut te rassurer. —Si tu m’empêches de boire, je peux m’arrêter à un verre ! » Et dans la grande salle de réception, il m’ouvrit une coupe de champagne dans une jolie flûte de cristal ; on nous tendit une assiette de petits fours. C’était un délice….à s’en lâcher les doigts. Alec souriait en me voyant ainsi manger. Il fut interrompu dans son étude par l’intervention de Dillon croisé auparavant à Tokyo au Palais Impérial. Ce dernier m’étudia froidement. « Tiens, tiens ! Kay Graham-Takyana, quel heureux hasard ! Vous me remettez n’est-ce pas ? On s’est jadis croisé auprès lors d’une réception à Tokyo. Vous étiez plus à votre avantage qu’aujourd’hui dans votre kimono traditionnel mais inutile de vous dire que mes yeux ne me trahissent pas ! —Dillon, nous aimerions passer une bonne soirée. Est-il possible que tu ne t’épuises pas ce soir avec tes salamalecs ! —Je peux essayer Alec. Ta charmante cousine dit que tu pars prochainement vers le Pays du Soleil levant ? Questionna ce dernier en glissant un regard vers la femme croisée auparavant dans l’appartement d’Alec. Ainsi il s’agissait de sa cousine ; sentant qu’on parlait d’elle, la brune incendiaire arriva, les lèvres pincées.

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« Tu t’amuses bien ce soir ? —Avant que vous n’arriviez, oui. » Les deux intrus m’étudièrent froidement et Dillon de poursuivre sans me lâcher des yeux. « Justement je faisais remarquer à ton charmant cousin qu’il partait bientôt faire sa demande à la belle Hori Masuyama. Comment se porte-t-elle d’ailleurs ? On l’a dit sur le point d’investir des millions de sa fortune personnelle dans l’érection d’un bâtiment à la gloire de l’Art. C’est étrange qu’elle n’ait pas daigné passer. Elle nous a faite une bonne impression lors de sa dernière visite et la reine en personne l’ trouvée digne d’intérêt. —Alec aime qu’on lui complique la tâche ! Railla cette dernière, fouillant dans son sac à la recherche de son blackberry. D’aussi loin que je me souvienne il a toujours aimé les défis et plus il y a des obstacles et plus il raffole tenir la barre. —Je ne pense pas être aussi avide de challenge que toi Irene. Je te lasse le monopole de l’acharnement conflictuel. —Ah, ah ! La preuve en ce frugal instant, tu n’as pu t’empêcher de faire venir ta pseudo-conquête de Tokyo, comme si tu ne pouvais nous épargner tes aventures ! Dillon est également de mon avis pour dire que tu cherches à nous provoquer délibérément. C’est tout toi ça ! —Irene, ne prend pas tes grands airs avec moi ! Je compte passer une bonne soirée alors sois aimable de ne pas cracher ton venin dans ma direction ! Je ne m’en porterai pas plus mal. Merci d’être passé me saluer Dillon, cela sera tout, vous pouvez tous deux disposer ! » On partit avant le discours d’un tel concernant leur réception et dans la rue, un peu grisée par le champagne, je lui tins le bras. On marcha silencieusement et hissée sur mes escarpins, je les ôtai pour me poser un instant sur un banc donnant sur green Park. J’avais envie de lui avouer tout ce que j’avais sur le cœur mais je n’y parvins.

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« Il parait que mon père avance bien dans son manuscrit sur les Samouraïs et je suis heureuse qu’il soit parvenu à trouver un endroit où composer loin de toute civilisation. Quand il écrit il a besoin de se sentir seul. J’ai écris quelques romans moi aussi quand j’étais plus jeune. Je crois que le style s’apparente à celui de Virginia Woolf que j’ai dévoré des nuits entières ! Tu dois me trouver trop prétentieuse, Ah, ah ! (Il ne m’écoutait pas) J’ai également écrit des Haïkus. Mais ma mère les trouvait véritablement mauvais ! Elle n’avait pas son pareil pour apporter une critique face à mes tentatives littéraires ! Alec, tu m’écoutes ? —Au sujet de ton père et de tes tentatives de romans avortés par faute de soutien maternel ? Un véritable appauvrissement de l’esprit par la matrice même de ce monde. Dois-je continuer à te plaindre ou bien focaliser mon attention sur le couple d’homo posé sur le banc en face du nôtre ? —Donc tu fais semblant de m’écouter ! C’est tout toi ça ! » Il se leva d’un bond. « Je te ramène chez toi, comme convenu ! —Il y a urgence ? Péril en la demeure ? Tu n’es pas emballé par l’idée de faire banc commun avec moi ? Ta charmante cousine me traite de garce opportuniste et si je dois assumer cet épithète faisons en sorte de poursuivre notre discussion sur le temps qui passe ou bien sur mon nombril ! —Sauf que je ne compte pas passer la soirée avec toi. Inutile de te donner de faux espoir et plus vite je te ramènerais et plus vite je pourrais me considérer comme libre de droit. Remets tes chaussures s’il te plait ! Il serait inconvenable que l’on me voie avec une va-nu-pieds de ton genre ; partout l’on dirait que je suis tombé bien bas. » Vexée je restais coi ; il ne changerait pas d’avis. Je le connaissais suffisamment pour savoir qu’il ne changeait pas facilement d’avis. Il s’impatientait là, debout devant moi, le col de son manteau relevé sur sa nuque ; il inspira profondément en me montrant le

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chemin à suivre pour sortir de ce bar —cela aurait pu être une bonne soirée, romantique comme nous autres femmes fleur bleu les aimons, mais force de constater qu’une fois de plus je resterai sur le carreau—, et la mort dans l’âme je le suivis jusqu’à la station de Green Park. Dans le métro nous fûmes loin l’un de l’autre. A l’Oxford Circus, il osa enfin m’attraper le bras. Pas certaine qu’il soit fou épris de moi ; seulement il aimait chasser et je lui donnais du plaisir il faut croire. Une proie difficile à saisir et la garantie en prime de pouvoir jouir de mon trophée pendant de longs mois à venir. Comment manœuvrer pour ne pas perdre des plumes ? Il me raccompagna jusqu’à la porte de mon appartement. « Tu es certain de ne pas vouloir rentrer ? —Oui c’est exact ! Je ne suis pas encore prêt à endosser le costume de l’amant délaissant fiancée et foyer pour une vulgaire histoire de fesses ! —Ce n’est pas ce que je te proposais ! —Et pourtant tu en as envie Kay ! Tu mettrais au placard tous tes principes pour une nuit passée dans mes bras ; Finalement le mieux pour toi aurait été de te rendre à Paris, tu aurais trouvé à t’éclater cela va s’en dire. Ah en fait ! Je pars dans deux jours pour Tokyo et par conséquent il n’y a aucun gagnant à notre pari. Tu ne t’attendais sûrement pas que je te paie un appartement à Mayfair, n’est-ce pas ? Quant à vivre avec toi….pas certain que ce mode de résidence convienne à tous deux. Sur ce, bonne soirée ! » Alors que j’étais à mes tubes à essai et autres protocoles scientifiques, Juliette se fit annoncer et elle arriva suivit et précédée par tous les célibataires du pôle en quête d’aventures et reconnaissables par leur langue pendante. Ils bavaient et déroulait le tapis rouge devant ma nouvelle confidente : Juliette, notre frenchy à la beauté insolente affichant un large sourire conquérant, distribuant des flatteries à gauche et à droite à qui étaient suffisamment ouverts pour les recevoir. Je la laissais terminer ses

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présentations avant de fermer la porte derrière ce parterre de rats de labo en pleine érection. « Ainsi, c’est ici que tu bosses ? Je voyais ça plus….poussiéreux mais on va que vous exploiter le nec plus ultra en matière de technologie, nota cette dernière en posant manteau, sac à main et porte-vues sur la table. Tu sais que tu es une petite cachottière. Je viens d’apprendre tout à fait par hasard que tu comptes postuler au Japon. Ton collaborateur Dylan m’a dit qu’on te faisait des yeux doux là-bas. Tu comptais me le dire quand ? —Oui enfin, ce n’est pas officiel. En fait, ça ne l’est pas du tout ! Pour faire court je suis amie avec Bernstein et ce dernier songe à me faire entrer dans sa firm mais pour l’heure, je me contente de faire mes preuves ici avec au moins la certitude d’avoir de bonnes références en la matière. —Bernstein comme le député ? Tu ne fais vraiment pas les choses à moitié toi ! Je sais que son fils Alec travaille ici et là-bas ; j’ai lu tous ses travaux et ses essais. Autant dire des pavés pour le moins incompréhensibles pour un cerveau ordinaire. Comment est-il ? Mis à part sa grande fortune, est-il… accessible ? —Il est à l’image de ses parutions : incompréhensible, indigeste et pas génial sur le plan relationnel. Une fois de plus je passe pour l’étudiante un peu zélée incapable de se contenter de peu. On était ensemble à Tokyo dans son appartement dont il me louait une chambre assez spartiate, du genre qu’on trouve au Japon. Tu vois un peu le genre ; une pièce où l’on peut poser une latte, pas de mobilier et….une baie vitrée condamnée de l’extérieur. D’autres occidentaux auraient parlé de cage à lapin mais pour nous autres Tokyoïtes, c’est du grand luxe. » Elle m’étudiait sans cesser de sourire. « Et c’est pour lui que tu as refusé de nous suivre à Paris ? Les potes t’en veulent tu sais. Ils se faisaient une joie de partir avec toi. Certains sont des aficionados de la culture japonaise pour ne citer que les mangas et la bouffe Edo. Tu sors avec lui ?

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—Non. Il est fiancé. » Juliette partit dans un franc éclat de rire. « Et tu crois que ça le dérange lui ? Tu es folle de ce mec mais tu ne veux pas te l’avouer ! —Ah, ah ! Il ne m’a jamais laissé indifférente oui mais delà à le voler à sa fiancée….Lui et moi ne sommes pas du même milieu et dans son cercle, on ne mélange pas les serviettes et les torchons ! C’est ainsi que l’on dit chez toi n’est-ce pas ? —D’accord ! Balle au centre, on va finir par un bon plan pour toi. Mon colocataire se barre à la fin de semaine et j’ai donc une chambre vacante. Je pense que cela pourrait te plaire. C’est une sorte d’Auberge espagnole avec ses codes et ses étudiants de divers endroits d’Europe ou d’ailleurs. Si tu le souhaite la chambre est pour toi. Rien que pour toi. Tu vois on apprend à se serrer les coudes. Et bien….on dirait que cette nouvelle ne te réjouit guère ! » Il est vrai que l’appartement était spacieux et très propre ; situé au dernier étage avec vue sur la City il offrait de grandes ouvertures sur Londres Alors que je me préparais à partir la propriétaire du bien m’appela. Elle n’envisagea pas que je puisse partir. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle me caressa dans le sens du poil, disant que je ne trouverai jamais mieux ailleurs ; j’étais selon cette dernière une bonne locataire, discrète et bien élevée. Et elle ajouta qu’il était plaisant que j’occupe les locaux en compagnie de Sir Bernstein. Enfin, je comprenais le fin mot de l’histoire : Alec avait une fois de plus interagi en ma faveur. Il ne pouvait décidément rien faire sans que je fus de la partie. Contre toute attente, Paul m’appela. J’étais dans mes études. Je tombais des nues en voyant poindre son nom sur mon écran de Samsung. Que faire ? Que dire ? Je pris l’appel. « C’est moi Kay, je ne te dérange pas ? —Si ! Enfin non ! Je suis dans mes cours. Comme tu peux t’en douter ma vie d’étudiante nécessite quelques obligations. Et pour toi ? Tout va bien ?

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—Je suis dans ton quartier, tu veux qu’on déjeune ensemble ? » NON ! Non ! Et Non ! Ma réponse allait être NON ! « Oui sans problème. Et tu seras disponible quand ? » Après avoir raccroché je me sentis minable. Comment avais-je pu dire OUI ? Je me martelais la tête à l’aide d’un magazine. Fichtre ! Comme toujours je me surpassais dans mes niaiseries. Ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort ! Tu parles, Balthazar ! Alors j’arrivais au lieu indiqué avec vingt minutes de retard, histoire de lui faire prendre conscience que je n’étais pas à sa merci. On s’embrassa assez froidement je dois dire et rapidement je m’installais à table prenant soin de poser mon téléphone devant moi, pour souligner le fait que je n’étais pas à 100% présente. Overbookée j’étais et overbookée, je resterais ! « Alors comment va ton frère ? —Mon frère ? Tu fais dans les relations fraternelles maintenant ? L’autre Graham-Takyana se porte bien je présume. Et toi, ta nouvelle petite chérie ? Kimi c’est ça ? C’est important qu’on se sente bien dans un couple. Les premiers mois sont décisifs. Alors ? Pourquoi ce choix de restaurant ? C’est un peu différent de ce dont je suis habituée. On pourrait presque se croire dans un décor bollywoodien. Ne serais-je pas surprise de voir apparaitre un tigre du Bengale ou un singe prêt à chaparder tout ce qui passe ? D’où connais-tu cette adresse ? —J’ai quelques contacts à la City. Et pas des moindres. On parle de gastronomie sur nos temps libres et j’avoue que cette adresse est des plus plaisantes. —Oh ! Et bien…. (Je fermais le menu d’un geste mal assuré) c’est une histoire de bouffe. Je n’ai plus les moyens d’assurer à ce niveau-là. Je me contente de soupe Edo et je m’en porte pas plus mal. Au moins j’évite les matières grasses et le sucre qui constituent la principale ressource en énergie de ce pays. On n’a rien à envier aux Américains de ce côté-là.

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—Et qui a un petit copain ? Quelqu’un sur qui tu pourrais jeter ton dévolu sur cet homme comme naguère Alec ? Je remarque combien tu es sensible à leurs marques d’affection, poursuivit-il en caressant sa cravate. Comme tous ces beaux parleurs il te fera miroiter de belles perspectives et toi tu tomberas dedans à pieds joints ! » Pour qui se prenait-il à la fin ? Sans le lâcher du regard, j’arrivais à le trouver odieux. Il avait cet air complaisant et détaché, l’air de dire : tu vois, je te connais mieux que toi-même te connait ! Je retournais dans le menu sans rien contester. « Comment est Kimi au lit ? Te donne-t-elle du plaisir ? Je pense savoir qu’elle ne t’a jamais rien donné de mieux que quelques fois espoirs ! Avec un nom comme le sien, elle doit certainement appartenir à une maison de plaisir d’Osaka. » On s’enferma dans les toilettes pour baiser. Une fois de plus j’étais faible. On se déshabilla à grande vitesse et il me pénétra là contre ce mur. Il me sembla déjà jouir quand il me serra fermement dans ses bras musclés. Notre coït fut furieux ; il m’étrangla tout en me clouant au mur et à chacun de ses coups de reins je faiblissais. Je jouis mais un peu trop vite. Il me bâillonna la bouche de sa main avant de jouir à son tour. Quand il prit ma bouche je sus que j’étais mal barrée. De retour à table je n’osai plus le regarder. Lui me fixait avec intensité. « Que dis-tu de l’Opéra ? On pourrait s’y rendre quand dis-tu, hein ? Je sais que tu étudies beaucoup mais sortir un soir ou deux ne nuira en rien à ton avenir. Une fois ton diplôme obtenu, tu as le projet de repartir t’installer au Japon n’est-ce pas ? Et des nouvelles de ton père, en as-tu ? —Pas autant que je voudrais. Quand mon père écrit il oublie tout le reste. Pour lui l’essence de vie se résume à la création et la création réside à l’isolement. Il a toujours été philosophe et adepte des préceptes de bouddha, notre grand maître spirituel. Et

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la spiritualité c’est le domaine de mon père. C’est un être de mystère. —J’aimerai….j’aimerai qu’on tente quelque chose de différent toi et moi. J’aimerai qu’on prenne un nouveau départ Kay, qu’on reprenne tout depuis le début. On s’entendait plutôt bien à Tokyo avant que le doute ne te ronge ; ce qui est normal quand on a ton âge mais saches que ce que je ressens pour toi est….je ne parviens pas à t’oublier. Voilà. Je viens de le dire. Acceptes-tu de m’accorder de nouveau ta confiance ? » Le weekend suivant ma mère m’appela. A croire qu’elle avait un sixième sens, des antennes tournées vers Londres lui disant quand appeler et quand me féliciter quand il y avait matière à s’enorgueillir. « Je suis en ce moment à Londres pour une vente aux enchères qui se tient au Macy’s et on dinera ensemble si tu le peux. Une de mes amies tient un restaurant Edo à la Knightsbride et on prendra le temps qu’il faille pour faire du shopping ! Il te faut de nouvelles fringues non ? Et ce n’est sûrement pas avec ta paye d’étudiante sans le sou que tu pourras te donner les chances de te faire remarquer! » Ma mère n’avait pas changé d’un poil ; il lui fallait tout gérer et après avoir sortit son American Express et dévaliser les rayons d’Harrods, elle demanda à faire livrer l’ensemble à l’adresse de Paul. Telle son ombre son ombre je la suivais ; à Tokyo on nous aurait pris pour une Geisha et une maiko passant gracieusement sur leur socque et tous de déplacèrent pour nous laisser passer. Comme à sa grande habitude, elle m’abreuva de conseils au point qu’après deux heures passées en sa compagnie je ressentis un violent mal de crâne. En épluchant mon courrier je tombais sur une enveloppe portant le cachet de St James’s Palace. Mon cœur battit furieusement. Il s’agissait d’une invitation d’ordre privé à un souper en compagnie de Son Honorable Lord Bernstein. C’était une blague ? Un numéro a appelé. Ce que je fis en tremblant. Je me

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présentais pas moins de trois fois avant de tomber sur mon frère. «Oh allô Jimmy ! C’est moi, Kay ! Je….je viens de recevoir une lettre des plus officielles me disant être invitée à….un diner en compagnie de….ton député. Je cherche à comprendre. Alors éclaires un peu ma lanterne. —Et que veux-tu savoir au juste ? Il m’a posé des tas de questions sur toi et je n’ai pas su lui répondre vois-tu ; ceci aurait donc attisé sa curiosité. Non plus sérieusement j’avais le choix entre celui d’inviter mon petit copain du moment ou bien une toute autre personne assez excentrique pour égayer un peu cette soirée ! J’ai pensé à toi évidemment car c’est un peu grâce à toi que j’ai pu dégoter ce stage ; alors dis-moi que tu viendras ! » Kyoko tint à nous offrir le déjeuner. Elle ignorait que mon frère était gay comme elle ignorait que mon ancien colocataire de Tokyo m’avait durement éconduite. Je m’en remettais dans les bras de Paul mais au fond de moi je me sentis dépossédée d’une amitié que j’aurais imaginée durable et sincère. « Toi ma fille à St James’s palace ? Je savais que tes relations te conduiraient loin. Nous allons nous offrir une bouteille de saké pour fêter l’événement. Mes enfants chéris, vous me comblez tous deux de joie ! Déclara-t-elle en serrant nos mains dans les siennes. Et puis nous fêterons ce franc succès ! —Et son retour avec Paul, lança James. —Quoi Paul ? As-tu quelque chose à me dire ? —Quand pars-tu ? Demain non ? Je pense dire que ton séjour ici fut à la hauteur de tes espérances. Maintenant tu te dois de retourner auprès de ton mari, non ? Et nous vaquer à nos occupations ! —Attends ! Tu t’es remise avec Paul ? Questionna Jimmy des plus sceptiques. ET depuis quand ? Tu lui trouves quoi de bien à la fin ? Oh oui vous étiez peutêtre cul et chemise à Tokyo mais ici à Londres, tu pourrais aspirer à mieux. Quant est-il d’Alec ? Il t’apporte tellement sur le plan professionnel et c’est tout l’intérêt pour toi de rester en bon terme avec lui.

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il se tourna vers la serveuse. Kokode netto de denwa ga dekimasu ka ? (Est-ce qu’on peut téléphoner par internet ici ?) Je reviens dans un instant. Un problème diplomatique à régler. » Seule avec ma mère, j’inspirai profondément. « C’est tout Jimmy ça ! Il se borne à penser que je suis aussi ambitieuse que lui. Alors à quelle heure est ton avion ? Tu ne comptes quand même pas t’éterniser ici, non ? Si ? Ton chéri doit-être à t’attendre dans sa somptueuse demeure de Palm beach ? Oui, tu ne devrais pas trop compter sur la discrétion de Jimmy. Il travaille au parlement mais sa véritable mission est celle d’infiltrer les lignes ennemies. —Ne te montre pas si cynique envers ton beaupère. Il n’est peut-être pas si parfait que tu aurais pu l’espérer mais tout ce qui compte pour moi c’est une bonne assurance vie, répondit-elle en souriant. Elle aussi s’adonnait au cynisme. Et pourquoi de nouveau te taper Paul ? —Maman, je suis sérieuse ! Lançai-je en piochant dans le bol de shumai (boulettes de porc cuit à la vapeur) On essaye tous de ne pas refaire les mêmes erreurs, c’est comme ça pour se donner le sentiment de ne pas avoir échoué et cette fois-ci, je ne referai pas les mêmes erreurs. Paul et moi c’est….il me fait craquer ! Je ne sais pas comment le dire mais je ne voudrais pas passer à côté du grand amour quand ce dernier me tend les bras. Et pourquoi ce sourire ? —Je suis surprise de t’entendre dire ça. Tu es incapable de faire le moindre compromis et ce genre de relation n’est pas fait pour toi. Cela semble même grossier sortit de ta bouche. Paul est….Paul. » Elle ne pouvait effacer le sourire de sa bouche, cela passait pour de la provocation. James revint se mettre à table, le téléphone à la main. Avait-il manqué quelque chose ? Je ne crois pas non. Et puis le fait qu’il m’ait balancé auprès de Kyoko….Je lui en voulait quelque part d’avoir craché le morceau. Vautrée sur mon canapé, les jambes pliées en tailleur je potassai mes cours quand mon téléphone sonna. Il devait s’agir de ma mère pour me dire qu’elle

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était bien arrivée à destination. J’allais laisser sonner quand une petite voix dans ma petite tête me poussa à prendre l’appel. Or l’appel provenait du Japon, un certain Sunoko Yamamoto de l’Institut de recherche en bioénergie de Tokyo. D’un bond, le cœur battant je me levais d’un bond. Il me proposait un emploi et demandait à me rencontrer. Naturellement tous les frais seraient à leur charge. Le cœur battant de plus en plus fort, je ne sus que répondre. C’était assez inattendu et complètement….incroyable ! Il me faudrait plusieurs heures pour parvenir à encaisser le coup. Oui, évidement que je voulais cet emploi ! Des plus nerveuses je ne parvenais à recouvrir la raison. J’allais pouvoir rentrer dans la compétition et me faire un nom dans ce milieu très fermé. Sans plus attendre je fis ma valise tout en appelant Paul. Lui disait qu’il se trouvait être comblé pour moi. Mais au son de sa voix je devinais qu’il n’en était rien. De nouveau il craignait de me perdre. « Je passe seulement un entretien d’embauche Paul ! Il est fort possible qu’ils ne retiennent pas ma candidature, j’ai si peu d’expérience dans ce domaine. Ah, ah ! je suis toute fébrile et je n’arrive toujours pas à m’en remettre ! C’est tellement….Tu es toujours là Paul ? —Ecoutes ma chérie, je….j’ai encore du boulot et cela ne t’ennuie si je te rappelle plus tard. Disons dans une heure ? —Ok ! De toute façon je suis moi-même très occupée ! Alors on se dit à plus tard ! » Prestement je raccrochai pour appeler Miyuki. Et la prévenir de mon arrivée. Elle se réjouit pour moi en me disant qu’il y aurait de la place chez elle à Tokyo car ses précédents locataires venaient de partir pour Los Angeles. Et quand elle vint me chercher à l’aéroport international de narita. Comme deux gamines nous sautions en guise de salut. Le bonheur de la revoir ne laissait pas les autres passagers indifférents ; on riait de bon cœur et il fut difficile de parvenir à nous maitriser. Et puis elle me présenta Dylan son nouveau

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petit copain, un Américain de Seattle ici pour son commerce. Il tenait plus du Suédois que de l’Américain mais tout de suite il me plut ; il était spontané et naturel. Bras-dessus bras-dessous, on quitta l’imposant aéroport pour gagner la voiture de Dylan, direction le centre de Kokyo. Ici rien n’avait changé. Toujours cette ambiance survoltée, ses longues files de voitures klaxonnant à tout-va, ses panneaux publicitaires, ce monde dans les rues ; ses spots en néon et les brides de conversation traversant la vitre de la vieille voiture de Dylan. Il nous fallut une bonne heure pour traverser Tokyo et atteindre le logement de Mimi. Je n’arrivais pas à comprendre comment trois personnes avaient pu tenir dans ce minuscule appartement. « On est à proximité de tout ici et on a tous la chance d’avoir un ami aussi fortuné que ton ancien colocataire Kay ! Et que devient-t-il d’ailleurs ? As-tu des nouvelles de lui ? Questionna cette dernière assise sur sa latte, les jambes repliées sous ses fesses. Tu sais qu’Akiko m’appelait uniquement pour me dire qu’il lui faisait des yeux doux, mais je ne l’ai pas cru. Elle a l’art et la manière de tirer la couverture vers elle. Etes-vous maintenant en bon terme, elle et toi ? —Pas tant que ça mais on apprend à se tolérer. J’ai bien envie de sortir tu sais ! ce endroit est agréable, propre mais tellement petit qu’il finit par me rendre claustrophobe. Allez, on sort et c’est moi qui t’invite ! » On dansa toute la nuit et on a bu saké sur saké ; gueule de bois assuré. Mon réveil sonna. Impossible pour moi de l’arrêter. Ma main tombait systématiquement dans le vide. Mimi ronflait à côté de moi, la couverture couvrant à peine son corps. Ce n’était pas mon réveil, mais un appel. « Allô ? Allô ? » Ma tête tournait. J’eus l’impression d’être sur un bateau en plein tangage. Allongée sur le ventre, je sentis la nausée me gagner. « Kay, c’est moi, Alec ! J’ai appris que tu étais à Tokyo alors si tu veux qu’on se voie. Kay ? Tu es

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toujours là ? » En plus du tangage, il y eut le roulis. Impossible pour moi de recouvrer la raison et me concentrer sur ce que j’allais dire. « Euh….j’ai…un entretien….demain. Enfin…lundi. Je ne reste pas longtemps sur Tokyo. Et toi ? Tu comptes rentrer un jour ? Tu es un peu loin de chez toi ici. —Je crois que c’est ici chez moi. Je ne compte pas rentrer avant longtemps. —Je vois… » Je fermai l’œil droit, la tête dans le coussin. Mimi se tourna vers moi, toujours endormie. « Et qu’est-ce que tu vois Kay ? —Hum….on est sorti cette nuit et…je n’arrive pas à comprendre ce que tu me dis. J’ai un entretien et….je ne pourrais pas venir te voir. Je reprends l’avion après…. —On pourrait manger ensemble ce midi ou bien, ce soir ? Je passerais te chercher à l’heure que tu veux. Disons aux alentours de midi. Kay ? —Oh ! Euh….On essayera de se voir à Londres, d’accord ? Paul et moi, on essayera de t’inviter à mon retour, si…tu décides de revenir un jour….ou l’autre. Maintenant….je vais dormir un peu….A plus tard ! » Le réveil fut difficile. A trois heures Mimi et moi dormions encore. Et la première pensée qui me vint à l’esprit fut Alec. Alec ? Je devais déjeuner avec lui, non ? Je courus donc vers la salle de bain, le téléphone à la main. Oui il m’avait bien contacté et si mon esprit ne me jouait pas des tours nous devions déjeuner ensemble. Il tarda à décrocher. Merde ! Je laissais un message sur son répondeur, prit une rapide douche froide et glissa dans des vêtements propres. A bord du taxi qui me conduisait chez lui je ne cessais de tenter de le contacter afin de m’excuser de mon retard. Il allait me tuer et je le comprendrais. Je n’étais qu’une garce ! Telle une forcenée je sonnai à son interphone et profitant de la sortie d’un résident je m’engouffrai dans l’immeuble sans crier gare ! Apparemment il ne devait pas être chez lui mais cela valait la peine d’essayer, si toutefois il s’y trouvait. La porte finit par s’ouvrir.

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« Oh, Alec ! Je….je suis désolée ! Tu….tu m’attendais et….tu dois vraiment me trouver insupportable et je te donne raison. Miuyki et moi sommes sorties hier soir et nous avons un peu trop bu, ça c’est indéniable. J’ignore seulement comment nous sommes rentrées, mais je tiens vraiment à m’excuser pour ce déjeuner manqué. —Quel déjeuner ? Tu as décliné toi-même mon invitation, tu ne t’en souviens pas ? —ah ! Vraiment ? Il me semblait que…il va vraiment falloir que j’arrête de boire si je ne suis plus capable de savoir ce que je dis. Et bien….tu as peut-être une minute ou deux à m’accorder ? A moins que tu veuilles que je repasse plus tard ? —Alors, seulement cinq minutes ! » La décoration de son appart avait changé. Fini le minimaliste ! Je le trouvais plus attractif car plus lumineux, plus agréable avec ses camaïeu de couleurs, ses tableaux de jeunes graphistes de Tokyo. J’adorais ! On se serait cru à une exposition sur l’art nippon avec ces étampes du mouvement shasei-ga, ces masques, le bestiaire des esprits, les armes du bushi et une armure de guerriers ; des instruments de musique, des kimonos beaux comme des tableaux, ces éventails, boites à secrets et porcelaine. « C’est un véritable musée ici ! —A qui ne le dis-tu pas ? J’emmagasine un peu pour pouvoir ensuite le rapatrier à Londres. Ces objets sont très anciens et il serait prématuré de devoir m’en séparer aussi tôt. —Tu as très bon goût. On est baigné dans l’ésotérisme, l’ordre et la beauté. J’adore ça. Hori doit se féliciter de t’avoir initié à l’ordre des samouraïs. Mon père le premier tomberait des nues devant tant de beauté. Je parle entre autres de cette armure. Elle appartiendrait au clan Matsudaira, branche fondatrice du shogunat des Tokugawa. Oui, je suis moi-même passionnée par cet ancestral héritage. Je supppose qu’il s’agit d’une copie. Oh, ce luth est incroyable ! Tu as vu ces détails ? Un vrai travail d’orfèvre. Je suis fan….comment va Hori ?

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—Je l’ignore. Euh…; écoute Kay, je t’adore mais là, je dois mettre un terme à ton enthousiasme, j’ai une tonne de choses à régler avant mon départ pour Londres alors….je suppose que tu venais là pour me remercier de ton entretien à venir ? Cette entrevue n’est pas déterminante, seulement Sunoko m’a parlé d’élargir ses horizons en embauchant de nouvelles recrues soucieuses d’apporter un peu de valeur ajoutée à sa multinationale. J’ai pensé à toi comme potentielle stagiaire. C’est un petit plus qui sera du plus bel effet dans ton CV des plus atypiques. Cependant il te faudra convaincre Paul de te laisser revenir au pays, vrai ? Si j’ai bonne mémoire je le vois comme un type près épris de sa belle. —Ce n’est pas faux ! Mais ce n’est qu’un stage comme tu viens de le signaler, arguai-je en étudiant de près une étampe. J’ai toujours aimé l’Art japonais. Il y a tellement de suggestion. J’ai vu qu’on organisait une exposition sur l’Art pendant la réunification du Japon en 1392 après que le clan des Ashikaga remporte la guerre civile. Il est possible que mon père y soit. » Il fronça les sourcils tout en me sondant. Enfin je parvenais à capter son attention ! Il me suffisait de parler du Japon pour qu’aussitôt son regard se mette à briller de mille feux. Le Japon le fascinait et tel un môme suspendu à vos lèvres, il restait attentif à toutes les anecdotes qu’on pouvait lui offrir. « Je sais qu’il est à Okinawa mais pour rien au monde il ne manque les expositions. Quand repars-tu pour Londres ? Je me suis dis que tu pourrais me louer ton appartement pour le cas où je décrochais ce stage. Tu vas me trouver très intéressée mais vu ma situation économique il n’est pas pensable que je loue quoique se soit ici, sans parler des colocations devenues hors-de-prix. —Mrs Hawthorne s’y installe, elle et son fils pour une période indéterminée. Son avorton de gamin a douze ans et….son japonais es catastrophique. Une horreur ! Moyennant des cours particuliers de japonais tu pourrais sous-louer ce logement. C’est

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toujours mieux que rien. Ellen est adorable tu vas voir et je pense que vous trouverez à vous entendre. —Oh, des cours de japonais ! Je ne suis pas certaine de vouloir donner des cours à un morveux. Tu sais les gosses et moi….Enfin….si je n’ai pas le choix. Et que fait-elle dans la vie cette Ellen ? —Elle est attachée diplomatique à l’ambassade britannique. —Vraiment ? Rien que ça ! C’est….c’est pas rien. —De quoi parles-tu ? Tu as besoin de fric non ? Qui plus est tu cuisines, plutôt bien : plats traditionnels et tu es passée maitresse dans l’art du thé. Tu es raffinée, très distinguée et tu parles très bien, un ravissement pour les oreilles. Un vrai rossignol quand tu décides à pousser la chansonnette. Ellen est très sensible à ce genre de talent, déclara-t-il en lorgnant le cadran de sa Rolex. Tu seras une parfaite à ce poste et si cette proposition ne te plait pas, il te restera toujours les ryokan du très populaire quartier de Hibiya ». Le sourire s’effaça de mes lèvres. Au même moment il ferma son PC, le débrancha et attrapa sa redingote. A contrecœur je le suivis jusqu’à l’ascenseur et de l’ascenseur au trottoir devant lequel stationnait une imposante berline noire avec chauffer, évidemment. Je ressentis un profond malaise en voyant un japonais le saluer sur la plage arrière. Ce dernier me fixa de son regard noir avant d’oser me saluer froidement. Nous n’étions pas du même monde, lui portait cravate et beau costume, sans parler de son teint hâlé et ses cheveux gominés tirés en arrière. « Bon retour à toi Kay ! » Quoi ? C’est tout ? Il aurait pu dire un truc comme : Bon courage à toi pour demain et je te souhaite une bonne continuation pour la suite ! J’ai été ravi de te revoir ! Rien de tout cela, le néant. Il aurait été bien plus loquace s’il s’était trouvé face à Hori. Il monta à bord du véhicule. C’est étrange comme j’eus mal au ventre. Cela me brûle de l’intérieur et cette situation n’annonce rien de bon. On ne pouvait se séparer ainsi ; c’était comme un divorce dont l’in des époux n’aurait pas eu son mot à dire. Pour

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me chasser Alec de la tête je pris un billet de cinéma pour aller m’enfermer dans une salle obscure où se jouait une comédie sentimentale américaine. Pas d’acteurs connus au générique et le sous-titre japonais ne correspondaient guère aux véritables dialogues d’origine. C’était mauvais bien que l’idée d’origine fut audacieuse. Devant moi un couple s’enlaçait, sage et à la fois impatient de songer à mieux. La fille se retourna vers moi gênée par ma présence. Visiblement. Elle murmura quelques mots à l’oreille du jeune homme à lunettes qui alors se tourna vers moi. Souvent on me regardait ainsi et je lisais dans leur regard une certaine forme de suspicion. Alors je devais jouer les indifférentes face à ces attaques. Si Alec s’était trouvé être là je me serai dis : Il leur envoie de mauvaises ondes et il serait tout à fait à l’aise dans le rôle d’hypnotiseur. Après le cinéma je décidais de manger un morceau dans le quartier de Aoyama ; rien d’extraordinaire à cela. J’avais faim et c’est ici qu’ils servaient le meilleur calmar séché de tout Tokyo. L’occasion pour moi de téléphoner à mes anciens employeurs. Ils étaient débordés, à peine si j’eusse droit à un : comment vas-tu Kay ? On n’apporta le calmar séché avec une bonne bière et le nez dans le journal local je scrutai les offres d’emploi pour me distraire, rien de plus. Une femme en kimono vint à moi pour me tendre un prospectus. « S’il vous plait Mademoiselle ! » Elle s’adressa à moi en anglais. Or j’’étais japonaise, du moins j’avais hérité du patrimoine génétique de ma mère. Comment pouvait-elle me prendre pour une occidentale ? La pluie tombait à verse dans la rue, transformant la chaussée en véritable bassin naturel. Des jeunes hommes rallièrent le restaurant en gloussant et ils me saluèrent. Toute la journée j’avais essayé de joindre Paul pour tomber sur son répondeur à chacune de mes tentatives. Parfois la vie avait son lot d’amertume. Miuyki m’accueillit en souriant, arborant le t-shirt d’un de ses personnages de jeux vidéo. J’avais croisé son petit copain dans l’escalier ainsi que la gardienne

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de l’immeuble passant la majeure partie de son temps à surveiller les allées et venues de ses résidents. « Alors comment était ta journée avec Alec ? Oh, non ! Ne me dis pas qu’il t’a posé un lapin ? —Un truc dans le genre oui. Je suis passé le voir chez lui mais il état attendu ailleurs ; tu sais je lui ai parlé de son appartement en vue du stage à venir. Le problème est qu’il n’a manifestement pas envie de me voir l’’occuper. L’une de ses bonnes relations l’occupe et il m’a gentiment proposé de faire ménage ensemble. tu vois l’horreur. Il repart pour Londres. Il ne m’a pas dit quand mais….il ne reste pas au Japon. Quelque part c’est mieux comme ça non ? —Euh…..je crois que tu devrais lui dire que tu tiens vraiment à lui. il ne doit pas uniquement se contenter de ressentis, c’est un grand garçon et contrairement à tous les petits copains que tu as eu, c’est le plus mâture. Il ne t’a jamais fait de scandale, de procès d’intention et il t’accepte telle que tu es ! C’est un bon point non ? —Il est fiancé. —Mais toi aussi tu es fiancée ! Que fais-tu de Paul ? Promets-moi Kay de lui en parler avant que tu commences de t’engager sérieusement avec cet autre Don Juan. Pour une fois que ton cœur se met à battre pour autre chose qu’une assiette de yakisoba (assiettes de nouilles de sarrasin sautées). Ah, ah ! » Mon rendez-vous avec Yamamoto fut un cuisant échec. On me reçut une heure après l’heure indiquée sur le mail. Il y avait là Stojiro N, Ayako K, Misuzu A, Mosaji M, Yukiho P, Toicho Y et pas de Sunoko Yamamoto. Une dizaine de candidats m’avait précédé et ile venaient des Etats-Unis : harvard, Princetone, Yale, et du MIT, peu de candidats britanniques exceptés œil de fouine venait d’Oxford et un autre boutonneux à lunettes de Cambridge. Ambiance très déstabilisante. Dans les couloirs tous échangèrent sur le programme universitaire et aucun ne jugea convenable de m’adresser la parole. En entrant dans la grande salle de meeting, aucun des membres de la sélection ne me salua, trop absorbés par leur propre réflexion sur le

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sort de leur institut s’ils venaient à faire le mauvais choix du stagiaire. Ils se passèrent mon CV de mains en mains. Toichi se pencha à l’oreille de Yukiho avant de me poser une question : « Etes-vous apparenté à satoshi Furiya ? Répondez seulement par oui ou par non ! » Qu’est-ce que Furiya venait faire là ? J’aurais aimé qu’ils me demandent de me présenter et toutes les questions que l’on espère avoir dans ce genre d’entrevue. « Non ! » Répondis-je prestement mais ce Toicho semblait ne pas y croire. « Mr Furiya dit personnellement vous connaitre, déclara l’unique femme du peloton Masaji en pensant mon CV à Misuzu le doyen de ce casting. La femme aux oreilles décollées poursuivit : Il a mentionné vous avoir vu grandir à Okinawa. Vous êtes bien native d’Okinawa n’est-ce pas ? —A vrai dire du Mont Fuji, mais oui…..je suis originaire de là-bas. » Grand silence dans la salle. Derrière la baie vitrée je voyais les immeubles de Shinjuku ouest. Ce Toichi ne me lâchait pas du regard. « Et quelles sont vos rapports avec Sir Alec Bernstein. ? —Bernstein ? Je….nous étions colocataires à Tokyo et….ensuite à Londres. » Ces derniers chuchotèrent entre eux. Ne comprenaient-ils pas le sens du mot colocataire et non ! Nous n’avions jamais couché ensemble ! Et tous me fixèrent avec curiosité. Est-ce que ce genre de questions avait un sens caché ? « Alec est un bon ami, trouvai-je bon d’ajouter. Toichi de lancer cette sentense : « Cela sera tout Miss Takiyana-Graham. Merci de vous être déplacée ! » Quoi ? C’est tout ? Sans rien ajouter d’autres ils me laissèrent partir. L’angoisse totale en somme. Ils avaient été jusqu’à interroger Furiya ; à moins que se soit lui qui les aient sollicités, c’était bien ce qu’on attendait d’un tel homme. Loyauté et bon sens moral.

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Akiko fut honoré par mes cadeaux ; elle et toutes mes tantes, oncles et cousins. On se pressait autour de moi pour me remercier. Mes cousins Satchi et Mineharu voulurent en savoir plus sur l’origine de ma fortune. Tous pensèrent à Paul mais seule Akiko voyait juste. « Non, ce Paul aussi fortuné soit-il n’est pas aussi généreux ! Notre charmante Kayoko Takiyana-Graham vient de se trouver un emploi bien rémunéré. Au lieu de dilapider cette nouvelle ressource occupe-toi plutôt à la faire fructifier. Cela fait mauvais genre, les femmes qui dépensent trop par ici. Ta mère, cette sorcière de Kyoko sera te donner de bons conseils en la matière. Ne le prend pas mal, mais Kyoko a beau être ce qu’elle est, elle ne reste pas moins une brillante femme d’affaires ! Tu devrais aller saluer ton père. Il est revenu du Japon ce matin et dors dans la vieille maison d’Atsuko Ohno. » Cousine Masafumi m’accompagna jusqu’à la minka où résidait mon père. Cette dernière arborait une blonde chevelure aux pointes teintées de roise et des tenues plus qu’excentriques, cette gravure de mode disait vouloir partir pour Londres elle aussi pour y parfaire ses études. « Le type que tu as invité l’autre fois pour le mariage de Nobuo et Makiyo passe souvent ici. tout le monde le connait ici. il construit une villa sur la côte a à peine douze miles de Naha. Le site est magnifique et tout le monde en parle ici. il a fait venir les meilleurs architectes de Tokyo et décorateurs. Pourquoi l’as-tu lassé tomber celui-là ? Il est fils de Lord, ce n’est pas rien ! Tes enfants auront eu de meilleures chances de réussite qu’en étant seulement les gosses de ce Paul. Ah, ah ! Je plaisante bien-sûr ! Moi j’ai toujours préféré Paul….il est beau garçon et on s’amuse bien ensemble. Carol est ici normalement…. » Elle toqua à la porte et il arriva en s’essuyant les mains. « On m’a débusqué ! Entrez les filles ! Je pensais que je te verrai à Tokyo. Où étais-tu donc cachée ? »

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Travailler auprès de Yamamoto fut horrible. Contrairement à l’Institut de Londres, les professeurs ici ne communiquaient jamais, pas un mot ! Je devais me contenter d’observer et ne poser aucune question. Après trois jours à collectionner des paillettes je vins à m’ennuyer seule au milieu des éprouvettes, pipettes et tubes à essai, microscopes et autres. On me laissait seule pendant deux heures et après une semaine je vins à regretter mon rôle d’interprète auprès de Grant. « Je peux rentrer ? » Cette voix me fit sursauter. Alec se tenait dans l’encorbellement de la porte. Pétrifiée par l’émotion, je restais là à ne plus pouvoir bouger. Mes jambes refusèrent de me porter et aucun son ne sortit de mes lèvres. « Sur quoi travailles-tu en ce moment ? —Euh, je…. » Il se pencha au-dessus de mon microscope. Les larmes me montèrent aux yeux et la gorge sèche, je tentais de recouvrir un semblant de lucidité. « Ah je vois ! Ce n’est pas le meilleur travail qu’on puisse demander d’exécuter à un stagiaire. Mais il faut bien commencer par quelque chose. Je travaille audessus avec des crétins de Berkeley. Des champions de la frime et des….peu importe, je les ai sur le dos aujourd’hui et demain. Après quoi je m’en vais sur un autre site. Tu as des commentaires à faire ? —Co….comment ? —Oui ! Ton problème du jour est de séparer les bons gamètes des moins bons. Alors tu as forcément des commentaires à faire. Je dis ça pour le cas où tu t’ennuierais ici, que tu oublierais la véritable raison de ta présence à l’Institut ! Je suis partagé entre l’idée de te secouer comme un poirier pour sortir le meilleur de toi-même et celui de te laisser seule féliciter pour ton nouvel emploi comme interprète pour le compte de

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Furiya. A combien est chiffré ta dernière prestation ? On est de loyaux et bons amis Kay, alors on peut tout se dire n’est-ce pas ? » Il leva le nez du microscope pour me fixer avec intensité. Il sentait bon, il a toujours senti bon ; excessivement bon. Et ce détail révéla le désir que je nourrissais pour lui. il s’attendait à ce que je le réponde mais une part de moi restait fragilisée par sa précédente attitude. Ne m’avait-il pas manqué de respect en ne me donnant plus aucun signe de vie ? Nous avions vraiment compté l’un pour l’autre et ce dernier décida de vivre avec Hori alors que je restais persuade qu’il ne ressentait rien pour elle. « Je préfère travailler seule si cela ne te dérange pas. —Je ne comptais pas m’éterniser non plus, j’ai bien d’autres chats à fouetter, déclara-t-il en se levant avec une certaine décontraction. Je vois bien que tu n’es pas dispose à parler et comme je ne désire pas prolonger ton supplice…. En définitif il apparait que je ne suis pas le bienvenu ici, mais ce n’est que partie remise. Je loge au-dessus comme je te l’ai dit ! » Une fois partie, je quittais en urgence ma blouse pour ma veste et je partis. J’avais besoin de prendre l’air et comment si ce n’est ’à Tokyo pouvait-on changer d’atmosphère ? Je m’arrêtai dans la première échoppe que je trouvais pour y commander mon déjeuner en plein milieu d’après-midi. J’y restais une demi-heure, les coudes posés sur la table, fixant le bois du mobilier quand un homme s’assit près de moi. A une pette distance certes mais suffisamment près pour me gâcher mon repas. « Comment sont les nouilles ici ? » Mon cœur s’emballa. Oui c’était bien lui, Alec ! « Qu’est-ce que tu fais ici ? —Qu’est-ce que tu me proposes Kay ? j J’avais bien pensé à du Nabe Yaki udon mais il risque d’être moins bien réussi que le tien. Toutefois je pourrais me rabattre sur du Ramen. Tu en penses quoi ? —Je n’en sais rien.

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—Ce n’est pas m’aider ça ! Même pas la moindre idée sur la question ? Je te croyais plus expérimentée sur le sujet. —Tu m’as suivi ? —Oui. Ce n’est pas le comportement le plus intelligent qui soit mais, oui, je t’ai suivi. Vas-tu me dénoncer aux autorités ? Murmura-t-il penché vers moi. Si c’est le cas j’aurai beaucoup de choses à avouer. Je conçois que tu sois horripilée par mon audace, cela n’a rien de très propice aux échanges mais je n’ai rien trouvé de mieux pour ne pas complètement te perdre de vue. S’il te plait, reste assise (en me retenant par le bras) Je ne jouerai pas le jeu de l’amant transi mais celui de l’ami désespéré de n’avoir davantage de nouvelles de sa partenaire…; dans un cadre professionnel j’entends bien. S’il te plait….merci. » De retour sur ma chaise haute je refusai de le regarder, le nez sur les striures du bois et Alec de se rapprocher de moi. Son odeur atteignit mon nez et en proie à une vive émotion je serrai plus fortement mon sac posé sur mes genoux. Il ne portait aucune alliance au doigt excepté sa chevalière. « Comment se porte ta femme ? » Il ne répondit rien. « Je vais commander un Tempura soba. Tu veux autre chose ? (Il revint bien vite) Hori et moi sommes séparés. Désaccord sur de multiples sujets. Le mariage a été annulé, ce qui devrait te soulager ; Je suis actuellement sur le marché du célibat. —Et je suppose que tu l’as bien vite remplacée avec l’une de tes hautes relations d’ici ou d’ailleurs ? Ou bien la femme que tu recherche si ardemment n’existe pas ? Tu es trop exigeant Alec et il est tout à fait possible que tu finisses ta vie seul à force de vouloir la perfection ! —A quelle heure finis-tu ce soir ? Veux-tu qu’on dine ensemble ce soir ? —Non sans façon. Tu devrais savoir que je fais quelques extras pour Furiya. Je suis par conséquent overbookée alors qi tu veux un rendez-vous, adresses-

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toi directement à Furya c’est lui qui gère mes relations publiques. Maintenant je dois y aller, je ne voudrais pas passer pour démissionnaire ! » Il disait ne plus être marié. J’aurais du accueillir la nouvelle avec verve, pleurer des larmes de joie ; à la place de cela j’encaissai mal le coup. Ce soir-là dans le grand appartement vide et spacieux de Satoshi je fis une chose horrible. La vue de la terrasse donnait sur la paisible rivière Edo et en contrebas, la maison divisée en appartements offrait un magnifique jardin aux plantes taillées, sa vaque de pierre ; ce jardin promenade n’avait rien à envier aux autres jardins de la capitale. Bien que personne n’y flâner par manque de temps (ou bien parce que les deux autres locataires n’étaient pas à Tokyo pour des raisons professionnelles), on y trouvait un espace sec avec son carré de jardin sec et un petit point d’eau dans lequel évoluait des carpes. Pour finir avec la d’exception de ce bien d’exception, je logeai au dernier étage dans un appartement qui me faisait oublier les intérieurs cossus et chargés de la capitale britannique. Ici Miyuki et moi étions logées comme des reines. Les shojis partageaient les pièces entre elles et laissaient passer la lumière à toute heure de la journée, les autres cloisons permettaient un peu plus d’intimité en jouant avec l’espace. Conscientes de notre chance Mimi et moi nous profitions de chaque instant comme s’il eut s’agit du dernier. Je voulais lui faire plaisir et pour cela, j’ai dépensé raisonnablement mon argent pour meubler au mieux notre nouveau chez-nous. J’ai appelé Hector Grant dans un moment de faiblesse peut-être, sans penser qu’il décrocherait en homme d’affaire qui se respecte. Il y eut un blanc au début de la conversation. « Allo ? Qui est au bout du fils ? —C’est moi Kay. Comment allez-vous ? —Bien. Mais pourquoi appelez-vous Kayoko ? Tout va bien pour vous ? Vous avez encaissé le chèque, alors il y aurait-il un souci quelconque ?

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—Non, pas le moins du monde. Je viens de commencer mon stage à L’institut de Sciences de Tokyo et….je suis logée à titre gratuit chez Furiya. Seulement voilà l’argent que vous m’avez si généreusement donné, j’aimerai le placer et je me demandais si vous aviez la possibilité de m’aiguiller avec que je fasse fructifier cet argent ? —Il faut savoir qu’avec cette somme vous ne pourrez malheureusement gagner la sympathie des traders. Ceux qui disposent des plus grosses parts, comment vous le dire, sans que cela affecte votre réflexion de novices, vous ne pourrez envisager que le marché des obligations. Il faut tenir compte du fisc. Une partie de votre salaire vous sera déduit en fin d’année civile et Tokyo comme New York ou Londres ne déroge pas à cette loi. Vouloir le placer est une bonne chose mais ce n’est pas là votre seul revenu et sauf votre respect Kay et pour être tout à fait franc, dépensez-le ! Amusez-vous ! La bourse est complexe, ceci dit je pourrais contacter l’un de mes traders pour vous proposer des OPA. Est-ce tout ce que vous vouliez savoir ? —Quand revenez-vous à Tokyo ? » Silence au bout du fil. « Mon assistant personnel m’a booké quelques jours en fin de mois. Ainsi nous pourrons échanger de vive voix. Je vous envoie un mail pour vous donner mes dates, arrangez-vous pour être disponible. Avez-vous reçu le mail ? —Oui ! A l’instant ! Oui, effectivement je vois vos dates. Je m’arrangerais donc pour me montrer disponible. Je ne vais pas vous retenir plus longtemps, j’ai un mémoire à présenter et je n’aimerais pas manquer le MIT par négligence. —Ce fut un plaisir Kay ! Bonne nuit à vous si je tiens compte du décalage horaire ! » Deux jours plus tard Miuyki me réveilla en pleine détresse. Un porteur arrivait avec un pli à mon attention. Je signais le reçus et ouvrant le recommandé j’y découvris une clef de voiture. Marque : Mercedes. Avec un mot me disant de passer

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récupérer VOTRE voiture à l’adresse indiquée. N’en croyant pas mes yeux j’embarquais Mimi dans le quartier d’Omotesando. Le vendeur disait m’attendre et me conduisit à la voiture en question. C’était une roadster ! Toutes deux nous partîmes dans un rire nerveux avant de sautiller comme des folles. « C’est bien sa voiture, hein monsieur, Questionna Mimi en transe. —Oui mademoiselle, Mr Grant a tenu à offrir à Miss Takiyana-Graham cette voiture afin de faciliter tous ses déplacements. Et l’entretien du véhicule seront à la charge de Mr Grant, c’est ce que le contrat de vente stipule. Avec mes compliments Miss TakiyanaGraham ! —Vite, Kay ! On va faire un tour ! » Le moteur ronflait, une délicieuse vibration qui n’eut pas finie de nous griser. La Roadster se conduisait facilement et les rues de Tokyo furent à nous. On se sentit toute-puissante à bord de ce bolide et Mimi, le nez à la portière prenait le vent en souriant. On la poussa à vive allure pour le plaisir de la conduite et après avoir essayé toutes les options qu’elle proposait nous rentrâmes à Tokyo des plus conquises. Fini l’exigu métro ! Place au GT Roadster Mercedes ! « Ravi qu’elle vous plaise Kay ! J’ai hésité avec une Audi mais je me suis dis que ce modèle là avait toutes les raisons de vous séduire. Mais si toutefois vous désirez la changer pour un modèle moins tape-à-l’œil je ne m’en montrerais pas vexé ! —Vous plaisantez ! Elle est parfaite ! Je ne sais comment vous remercier Hector, je vous suis redevable à vie ! —N’exagérez pas Kay, ce n’est que bagatelle. Un gadget monté sur roues, rien de plus ! Ecoutez, ma belle j’ai une vidéoconférence avec les Chinois, alors je dois malheureusement vous laisser. Au moindre souci n’hésitez pas à me contacter ! » Trois jours plus tard ce dut ma mère Kyoko qui sonna à la porte avec sa secrétaire (un luxe qu’elle se permettait) Saiyori qu’elle me présenta comme étant son assistante. J’allais partir à l’Institut mais cette

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visite inopinée allait compromettre ma matinée de travail. « Satoshi ne s’est pas fichu de toi. En as-tu conscience ? Saiyori, vas nous préparer un thé ! Je la forme et ce n’est pas de tout repos. Elle est diplômée d’Harvard et elle a compris que pour réussir il lui fallut mieux enterrer ses projets pour briller dans la lumière. C’est également le conseil que je te donne. Tes études est une chose mais il te faut assurer tes arrières en consolidant ta nouvelle position de nouvelle protégée de Satoshi. Cet Américain qu’il t’a présenté est ta nouvelle chance. Lui au moins s’est honoré comme il se doit. Tu as perdu assez de temps avec ces Anglais pour ne pas avoir à saisir cette chance. Alors cette fois-ci ne me déçois pas ! Quand tu auras assez d’argent sur ton compte en banque, là et uniquement là, tu pourras te permettre de songer à t’amuser. Saiyori ! Nous partons ! Laisses tomber le thé ! —Combien de temps comptes-tu rester à Tokyo ? —Tu es déjà pressée de me voir partir ? Je suis ici dans le cadre d’affaires. Plus que jamais je suis à l’écoute du marché financier et je compte m’offrir ce que je n’avais jamais espérer obtenir du temps où je vivais avec ton père : un portefeuille d’investisseurs bien à moi ! C’est l’unique garantie que je ne finirais pas ma vie sous un pont après un mariage désastreux et deux marmots à élever. Mon expérience devrait également te servir de leçons ! » La vie loupée de ma mère. Nous en avions fait les frais James Ellroy et moi. Le divorce avait ruiné mon père, ma mère était repartie vivre à Okinawa. Au lycée de naha, je n’avais pas d’amies. Je vivais dans la peur de la décevoir. Il n’y avait rien que je fasse qu’i ne la satisfasse ; elle me voyait comme la pâle copie de Carol : trop romantique, grande rêveuse et quand Akiko n’était pas là à me consoler, mon petit frère s’en chargeait avant que Kyoko fasse de lui ce qu’elle voulait. Un idéal masculin plein d’ambition et mué par le snobisme.

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Je pris à apporter chez Hideki qui insista pour m’offrir le repas. Puis j’allais sonner chez Alec devinant qu’il ne pouvait petre chez lui. il ouvrit la porte et me laissa rentrer dans dire un mot. « Je rapporte le diner ! J’espère que tu n’as pas mangé….comment s’est passée ta journée ? » Retourné sur son PC il ne m’écoutait pas. Si je partais maintenant il ne s’en apercevrait même pas, trop absorbé par son travail. Parfait….je décidais se servir le thé et les plats toute nue. Une fois bien à moi de le faire réagir. A genoux près de lui je commençais à préparer les feuilles de gyokuro quand enfin il me vit. « Je pense que tu n’auras rien contre un peu de thé ? —Kay, je….tu pourrais t’ébouillanter….je….je ne crois pas que se sot une bonne idée. » Je laissais le thé s’infuser puis le fit couler dans les Chawans prévus à cet effet. Décidée à le posséder complètement je refermai l’écran de son PC avant de l’enjamber. Je le sentais crispé et avant même qu’il eut pu ouvrir la bouche, ma bouche se trouva être sur la sienne. La suite fut sans descriptif. Il m’envoya au septième ciel et jamais je n’eus soupçonné qu’il puisse être un merveilleux amant. Chacun de ses coups de reins me fit décoller. Je passais donc la soirée en orbite sans parler de la violence de mes orgasmes ; Nous nous réveillâmes à midi, lovés l’un contre l’autre. Discrètement je sortis du lit, récupéra mes affaires et fila sur la pointe des pieds. Je ne voulais pas apporter d’explication à cette nuit d’ivresse et je ne voulais surtout pas qu’il me dise que cette nuit avait beaucoup compté pour lui. Il m’appela deux heures plus tard mais je laisser le téléphone sonner. Mon attention devait uniquement se porter sur Hector et pour être certaine de ne pas céder, j’effaçais le numéro d’Alec de mon répertoire téléphonique. A l’’Institut se fut une vigilance de tous les instants ; impossible pour moi d’avoir l’esprit tranquille ne fusse qu’une minute. J’allais jusqu’à soudoyé les membres du personnel et les professeurs

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afin de connaitre avec exactitude l’emploi du temps d’Alec. Je tenus à ce jeu deux semaines jusqu’à ce que j’apprenne par l’un de ses confrères qu’il était à Okinawa pour la semaine. De la savoir là-bas me dérangeait profondément. Peut-être s’arrangerait-il pour aller saluer ma famille ? Et Hector revint à Tokyo. Satoshi et moi l’accueillîmes sur le toit de son building où arrivait un hélicoptère transportant les acolytes de Grant qu’il nous présenta tour-à-tour. « Le cadre est idyllique je vous l’accorde mais ce n’est pas l’idéal pour une conversation digne de ce nom ! Je vous laisse mes collaborateurs Mr Furiya et je vous prends Miss takiyana-Graham si vous me le permettez ! S’il vous plait Miss Takiyana-Graham ! » Donc je le précédais dans l’hélicoptère, la main posée sur mon chignon craignant que le mouvement rapide des rotors ne me décoiffe. Il était encore plus beau que dans mes souvenirs et pour un peu je me serrai jetée à ses pieds pour lui témoigner mon estime, voire plus encore. « Satoshi est maintenant mon ami ! Une réelle collaboration s’est fait sentir, il n’y a pas un moment où je n’ai besoin de ses compétences et je sais que vous me comprenez quand je dis qu’il règne sans contexte sur les multinationales du Japon et à plus grande envergure sur nos sociétés cotées en bourse en tant qu’actionnaire majoritaire. Sa soif de pouvoir est sans limite et je serais curieux de savoir quel rapport vous entretenez avec lui. —C’est un ami de la famille. Un très bon ami. D’aussi loin que je me souvienne il a toujours été là pour les miens. Ma grand-mère maternelle le considère comme son fils. Et lui comme le patriarche de la famille. Au Japon nous sommes attachés à certaines valeurs et le cercle familial est l’une des plus sacré. De tout temps nous vouons un culte particulier à nos ancêtres. —Donc j’écarte toute liaison sentimentale que vous auriez pu nourrir avec ce dernier ! Il est vrai qu’au début je vous croyais amants.

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—Ah, ah ! Satoshi est un membre à part entière de la famille, si je peux m’exprimer ainsi ! Il serait scandaleux de nous prêter une liaison que l’on qualifierait d’incestueuse. Ai-je bien répondu à votre question ? » Perdu dans ses pensées il ne me répondit pas, me fixant sans pudeur. Mon attention se porta quant à elle, aux toits de Tokyo et au Mont Fuji que l’on distinguait au loin. « Kay je serai comblé si vous acceptiez d’être mon épouse. » Je manquais de me faire dessus. Son épouse ? « Vous me plaisez beaucoup, suffisamment pour envisager de vous demander en mariage et je vous devine ambitieuse, très intégrée dans la société au point d’avoir pour confident Sir Alec Bernstein en qui je voue un profond respect. Vous avez 24 ans et la tête pleine de projets si j’en crois votre oncle présumé, votre Satoshi ! Il m’est alors très facile de vous imaginer partager mes rêves. Nous avons en commun un amour commun pour les jolies choses ; l’argent n’est pas au centre de vos préoccupations, ce qui vous rend encore plus désirable à mes yeux. » Comme je ne répondis rien, il poursuivit : « Kay. Je vous sais déterminée à ne pas exprimer vos sentiments à un tiers, d’autant plus quand ce dernier vous plait. Cependant je sais voir en vous, cette retenue est votre arme principale et votre leitmotiv. Vous vous êtes dites en me voyant : Je ne dois pas tomber amoureuse de cet homme sans cela je risque de perdre toute crédibilité ! Vrai ? —Cette expérience est inédite pour moi. —faux ! Vous vous êtes fiancée à un certain Paul madsen, consultant à la Tanaka. Avant de comprendre que votre intérêt ne se portait pas à ce genre d’aventure, disons bien loin de votre concept de l’amour. Je sais sonder l’esprit de mes interlocuteurs Kay et je suis passée maître en ce domaine. Or nous avons tous deux raison de penser que la société attend de nous autre chose qu’un rapport de force quand nous attendons de l’autre de la circonspection.

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Je suis votre alter-ego et il me plairait de faire un long chemin avec vous. Ce mariage pourrait nous révéler l’un à l’autre. Tentons-nous l’aventure Kay ou bien continuerions-nous chacun de notre côté ? »

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CHAPITRE En urgence je rentrais à Londres. On s’était fait cambrioler et Akiko n’était pas en mesure de gérer cela seule. Elle me disait de rentrer alors que je me trouvais être en stage. Hector me mit son falcom IV à ma disposition. A vive allure je composai le numéro de la porte cochère, franchit en courant la cour pour recomposer un second code et grimper l’escalier quatre-à-quatre. Akiko ‘m’ouvrit la porte et force de constater qu’Alec se trouvait être derrière elle dans son manteau noir.

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[Chapitre] [Epilogue]

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Dépôt légal : [octobre 2015] Imprimé en France

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Colocataire du Mont Fuji