Issuu on Google+

PROVINCE DE LUXEMBOURG

RĂŠseauLux

Les Assises Du lire au livre Marche-en-Famenne 4 octobre 2011

Les actes


Les photographies sont de Christian DEBLANC (SDAC)


Avant-lire Luxembourg 2007, capitale culturelle de l’Europe. Chacun s’en souvient, et personne n’a oublié la contribution de la Belle Province, à Athus, où un village éphémère de culture intense a été dressé en juin de ladite année, tout bâti de conteneurs. Plus de 300 artistes, toutes disciplines confondues, s’y étaient mis à l’oeuvre pour le régal du public : du photographe au peintre, du comédien au chanteur, du poète au musicien... On le verra par la suite sur le terrain, si le Mai’li Mai’lo culturel, organisé en 2010 et 2011 aux Musées du Fourneau Saint-Michel, a éclos des coeurs de la Grappe Culture, c’est un peu dans l’esprit du PEC de 2007... Né dès 2000, le concept de Luxembourg 2010 est depuis lors devenu Réseaulux, sous la présidence du Gouverneur, Bernard Caprasse. C’est de ce concept, résolument tourné vers l’avenir et le développement provincial, qu’a surgi le Mai’li Mai’lo qui allait lui-même enfanter plusieurs grappes – en particulier la Grappe Culture –, regroupements de services, d’associations, de personnes qui souhaitaient évoluer dans la direction voulue par chacune de ces grappes. La présidence de la Grappe Culture revint, logiquement, à Philippe Greisch, Député provincial en charge de la Culture. Il en sera un moteur parfaitement rodé.

-3-


Les objectifs? D’abord établir un état des lieux complet, tous secteurs culturels confondus. Ce fut initié à Redu, avec toutes les communes luxembourgeoises qui avaient accepté le principe, concrétisé à Arlon, comme on le lira plus loin. Un site internet a vu le jour rapidement, avec, pour chaque commune, les liens vers le théâtre, les artistes, les créateurs, les services et institutions ou associations à caractère culturel. Culturelux.be s’est, quelque temps après sa création, intégré à au-fait.be, l’agenda culturel luxembourgeois par excellence. Après les États généraux de la Culture, à Arlon en 2009, ceux du théâtre amateur et semi-professionnel en 2010, quoi de plus naturel, en 2011, que de se tourner vers le livre, pour lequel l’évolution numérique pose question, tout comme l’apprentissage de la lecture, du bien lire... Le présent livret donne à son lecteur un aperçu des échanges qui ont eu lieu sur le site commun au Centre culturel de Marche et à la Bibliothèque provinciale qui abrite aussi le Service du Livre Luxembourgeois. Bien ancrées dans son concept, les Assises Du lire au livre ont bénéficié d’une aide budgétaire de Réseaulux. Chacun pourra suivre les interventions des participants, sous deux formes : le livre et la vidéo qui en est le complément. Il n’a pas été possible, cela va de soi, de rendre tous les dialogues tenus dans chacun des ateliers. Les modérateurs vous proposent cependant une synthèse élaborée par les secrétaires qui ont mis leur compétence au service de tous.

-4-


Six thèmes porteurs sont dès lors évoqués : la promotion du livre, l’édition et la diffusion du livre, l’apprentissage de la lecture et ses difficultés, aimer lire, la création littéraire et, enfin, après le papier... Que tous les témoins qui ont animé ces ateliers, ont apporté leur savoir et leur expérience, soient ici remerciés. Sans oublier les 260 personnes qui sont venues des quatre coins de notre province (et d’ailleurs aussi, soulignons-le), ni tous ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à la réussite de nos Assises. Nous disons un merci tout spécial à Marc Quaghebeur qui, au pied levé, a remplacé – sur le thème prévu s’il vous plaît! – un orateur désisté la veille, mais a aussi donné une dimension très vaste à ces Assises, en rappelant que toutes les francophonies du monde devraient pour le moins avoir des relations culturelles, littéraires en particulier. Une ouverture que les participants n’ont pas manqué de relever. Un nouveau défi qui commence à habiter certains esprits...

Jean-Luc GEOFFROY Pour la Grappe Culture

-5-


Accueil par M. Bernard CAPRASSE, Gouverneur de la Province de Luxembourg

Je suis heureux d’être parmi vous ce matin. Je tiens une fois de plus à rendre hommage à Philippe Greisch qui, comme Responsable de la Grappe Culture dans « Luxembourg 2010 » et dans « Réseaulux » ensuite, accomplit depuis quelques années un travail remarquable. Cet éloge s’adresse aussi à ses équipes, et singulièrement aux fonctionnaires provinciaux. Sans l’intervention de la Province, la vie culturelle luxembourgeoise serait très difficile.

-7-


Le bilan de la Grappe culture est impressionnant : le site internet Culturelux, le Colloque Culture à Transinne, puis le Colloque Printemps culturel, et les Etats Généraux du Théâtre en sont de bons exemples. Il y a aussi Mai’li-Mai’lo, formidable projet, remarquable succès ! Près de 5.000 personnes ont déambulé dans les allées du Fourneau Saint-Michel pour apprécier les différents spectacles d’acteurs, d’artistes fédérés par l’initiative. Le colloque de ce jour s’inscrit dans la même perspective. Luxembourg 2010! Réseaulux ! La force des réseaux ! Travailler ensemble de manière transversale, en préférant la coopération à la compétition! Cela stimule l’intelligence et l’innovation! Les luxembourgeois l’ont compris ! Ils sont plus de cinq cents à travailler de la sorte de manière permanente en un vaste réseau qui maille le territoire. Le thème de ce jour vient à son heure. Lecture ! Chère lecture ! Je te dois sans doute une part importante de ce que je suis. Adolescent, en effet, tu fus ma seule compagne lors de ces longues soirées passées dans ma chambre au Collège dont je ne revenais chez moi qu’une fois toutes les trois semaines. J’ai dévoré des centaines de livres. Ils ont, j’en suis convaincu, déposé en moi un terreau qui a tout au long des années fertilisé mon imagination, structuré ma pensée. Cette passion, nombreux sont ceux de ma génération qui, pour des raisons similaires, – l’absence d’autres -8-


loisirs les résume – la partagent ! Il convient de la transmettre aux nouvelles générations ! Mais au fait lisent-elles moins ? On le dit. Pour ma part, je ne suis pas pessimiste. Elles lisent sans doute autrement. Ainsi, elles sont familières des supports électroniques. Ordinateurs, « iPod », « iPhone », « iPad », liseuses « Kindle » et autres sont leurs quotidiens ou le deviendront inéluctablement. À nous de nous adapter à la modernité afin de conseiller, d’orienter les jeunes qui la côtoie naturellement. Les nouvelles technologies ouvrent de nouvelles et phénoménales perspectives. Il convient cependant de développer l’esprit critique à l’égard des contenus qu’elles véhiculent ! Telle doit être notre mission vis-à-vis de la jeunesse. Je ne crois pas cependant que l’édition traditionnelle soit pour autant condamnée. Ainsi, de mon côté, je ne me départirai pas du contact charnel avec le livre. J’aime le toucher, le renifler, j’adore lorsque le dos craque, lorsque les pages sont sous mes doigts. J’accepterai cependant que ce plaisir soit plus rare. Il sera plus choisi qu’avant. Nombre de livres utilitaires pourront trouver place dans la liseuse électronique que je me propose d’acquérir ! Mais dès aujourd’hui, j’accède chaque jour aux encyclopédies et bibliothèques virtuelles. Ces mutations renouvellent aussi le questionnement classique sur l’accès à la culture et singulièrement à la lecture. -9-


Comment éviter à nouveau l’exclusion devant les coûts de ces nouveautés ? Quel est le point de vue des éditeurs, des libraires, des auteurs ? Voici brièvement énumérées quelques considérations en guise d’introduction à cette journée dont je sais déjà qu’elle sera féconde.

Bernard CAPRASSE, Gouverneur de la province de Luxembourg Président de Réseaulux

-10-


Introduction par M. Philippe GREISCH, Député provincial en charge de la Culture Monsieur le Gouverneur, Chers collègues, Madame la Directrice générale, Mesdames et Messieurs les écrivains, éditeurs, libraires, enseignants, bibliothécaires, Mesdames et Messieurs, en vos titres et qualités, Permettez-moi de commencer mon allocution par la lecture d’un texte de Jérôme PEIGNOT, poète et essayiste. « On n’y songe jamais assez mais lire est un prodige. Il faut s’adonner, s’abandonner à la lecture. Il faut se livrer à -11-


elle comme aux plus grands transports… Et allez alors, allons-y ! Un, deux, trois : c’est parti ! Nos yeux dévorent les phrases. Nous sommes comme un souffle : nous attisons la fournaise des mots. Lire, c’est avancer, basculer d’un mot dans l’autre, bouler sur les lignes, faire la roue. Lire vous gonfle d’une stupeur maîtrisée, du vertige de se retrouver au bout de soi, sauvé. Lire, c’est étouffer, demander grâce, une trêve, parce que c’est trop beau. » Mais pour en arriver là, vous en conviendrez, il faut avoir eu le bonheur d’apprendre à lire, d’abord pour sa survie, ensuite, pour le plaisir que la lecture procure. Je suis particulièrement comblé de vous voir si nombreux à Marche-en-Famenne, aujourd’hui, dans ce merveilleux complexe qui regroupe la Maison de la Culture Famenne-Ardenne, le Centre sportif de la Ville de Marche, le Service provincial du Livre luxembourgeois, ainsi que les Bibliothèques et Ludothèques provinciales (dont la très dynamique section locale). Pareille proximité encourage bien entendu les échanges structurés tels que préconisés par RéseauLux (anciennement Luxembourg 2010). Comme l’a rappelé Monsieur le Gouverneur, RéseauLux constitue plus que jamais un ambitieux projet, aux regards multiples, pour notre province ; un projet qui s’inscrit délibérément dans la transversalité, la créativité et la modernité, dans le respect de la réalité de notre contrée rurale. -12-


C’est en 2007 que la Grappe Culture a vu le jour au sein de Luxembourg 2010, dans la foulée de Luxembourg et Grande Région, capitale européenne de la culture. Quelques dates : - le 21 octobre 2008, nous avons réuni les mandataires des 44 Communes à l’Eurospace Center de Redu (une trentaine de communes étaient présentes), en vue d’échanger et de débattre des problématiques culturelles globales telles qu’elles se posent en province de Luxembourg. - le 17 mars 2009, un superbe symposium intitulé « Colloque du Printemps culturel » a été organisé à la Maison de la Culture d’Arlon. Dans la foulée d’une conférence captivante du Professeur Michel QUÉVIT, se sont tenus six ateliers, destinés à préciser les grands enjeux culturels du moment et à creuser des pistes d’actions concrètes sur le terrain provincial. - la même année, le 7 novembre 2009 (toujours à la Maison de la Culture d’Arlon), nous avons organisé « Les États généraux du théâtre en province de Luxembourg ». Nous sommes allés à la rencontre du milieu artistique contemporain et avons entendu quatre intervenants en séance plénière : Christine GUILLAUME, Directrice générale de la Communauté française, Katty MASCIARELLI, Directrice d’un Centre de Théâtre-Action, Jacques DEDECKER, Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et littérature française et Bernard BEUVELOT, metteur en scène. Les ateliers de l’après-midi étaient centrés sur la création en -13-


région, la production et la diffusion, ainsi que sur le binôme théâtre et société. Il me plaît de souligner qu’un des résultats tangibles des échanges évoqués s’est traduit dans l’établissement d’une cartographie détaillée des structures culturelles (centres culturels, musées, bibliothèques...) des Communes de la province de Luxembourg. C’est un outil pratique, né de notre volonté de favoriser la communication et l’information au bénéfice de tous les citoyens. Intégré au site www.au-fait.be, l’agenda culturel numérique est piloté par les soins du Service de la Diffusion et de l’Animation Culturelle. Le colloque de ce jour intitulé «Les Assises du Lire au Livre : quels enjeux pour l’avenir de notre société» se place en droite ligne des manifestations précédentes et vient les enrichir. Durant cette journée, nous allons en effet lier sous des angles multiples les questions de l’accès de tous au livre et à la lecture : lire pour le plaisir, pour découvrir, comprendre, évoluer, se déterminer, se libérer, s’intégrer … C’est une belle occasion pour nous arrêter sur un secteur dans l’ensemble encore trop discret quant à sa place essentielle dans notre société. À ce sujet, je pense pouvoir souligner, Madame la Directrice générale, que le Décret du 30 avril 2009 relatif au développement des pratiques de lecture organisé par le réseau public de la lecture et les bibliothèques publiques et qui est axé sur la construction d’un projet adapté à la réalité du territoire, rencontre au mieux les préoccupations de la Grappe Culture de RéseauLux. -14-


Notre volonté est aussi d’insister sur l’importance que revêt la lecture littéraire. La littérature est un moyen de comprendre le monde, mais aussi de nous connaître, de construire notre identité. Permettez-moi de faire mienne la réflexion de Danielle SALLENAVE à ce propos : lorsque manque l’expérience de la fiction littéraire, de l’univers romanesque, il manque à « la vie » d’être une « vie avec la pensée, une vie réfléchie, une vie examinée »(Le Don des Morts, Gallimard, 1991). À méditer ! chers amis enseignants et étudiants. Il nous apparaît, en effet, capital de satisfaire le goût du romanesque des jeunes et de les encourager à exercer leur imaginaire à partir des mots. Accéder aux textes, à la littérature, suppose au préalable, bien évidemment, l’acquisition de la compétence de lecture. Quelles méthodes d’apprentissage de la lecture choisir? Quelles stratégies d’incitation à lire? Maîtriser la lecture n’est pas chose aisée, ni pour l’enfant en âge d’école primaire, ni pour l’adulte en réinsertion (aux cours de FLE ou d’alpha). Nous avons fait le choix de favoriser l’intégration dans nos institutions culturelles (et spécialement dans nos bibliothèques) des personnes éloignées de la lecture qui souhaitent commencer ou recommencer un processus d’alphabétisation, ainsi que des populations étrangères très souvent avides d’apprendre le français. La province de Luxembourg soutient les initiatives de Lire et Écrire et du Miroir Vagabond. Enfin, comment éviter d’aborder dans nos ateliers la question de l’évolution de la lecture dans un environ-15-


nement qui devient chaque jour davantage numérique. Les activités de lecture sont-elles en voie de devenir plus complexes en raison de la transformation des outils technologiques et de la diversification des supports? Il nous appartient aussi de nous pencher sur les enjeux de ces changements et de considérer dans quelle mesure ils offrent la possibilité d’acquérir de nouvelles expériences de lecture. Car, Mesdames et Messieurs, il nous faut bien reconnaître que le livre est en pleine révolution, en pleine mutation. Avec l’internet qui bouleverse tout ; qui bouleverse à la fois son écriture, sa fabrication, son commerce et son usage. Le livre ne se fait plus, ne se distribue plus, ne se vend plus comme avant. Le livre va même plus loin : il se dématérialise, il disparaît. Ne reste plus que son essence, que le message. Qui circule presque à la vitesse de la lumière. Dès lors, tous les professionnels du livre ont à reconsidérer leur métier ; à s’adapter à ces changements profonds. Cette journée devrait, nous l’espérons, leur permettre de se rencontrer, de discuter, de se réinventer… De faire cause commune ! Et l’occasion est belle aussi pour les acteurs de ce qu’on appelle la lecture publique de repenser leur rôle ; de reconsidérer l’acte de lire, ce que George STEINER appelle « une lecture bien faite ». Je cite : -16-


« Quelles sont les modalités du rendez-vous entre chacun de nous et (…)ce que nous appelons, au seuil de l’ère électronique et à la fin de l’âge de Gutenberg, un livre ; ou, pour employer le jargon actuel, un texte, un événement de textualité? ». Qu’est-ce que lire? Qu’est-ce que faire lire? Qu’est-ce donc qu’une lecture bien faite? Il me reste à remercier chaleureusement les intervenants référents dont les propos ne manqueront pas de nourrir, bien mieux que je n’ai tenté de le faire, les réflexions qui vont être soulevées dans les différents ateliers : Madame Christine GUILLAUME, Directrice générale de la Culture au Ministère de la Communauté française; Monsieur Marc QUAGHEBEUR, écrivain, poète, critique et essayiste, Directeur des Archives et Musée de la littérature (Bruxelles) ; Malheureusement, pas Monsieur Vincent ENGEL, écrivain, critique et essayiste, Professeur de littérature contemporaine à l’U.C.L., qui nous a informés, hier aprèsmidi, qu’il ne pourrait être présent. Nous en sommes vraiment désolés. Merci à tous les acteurs présents à ce Colloque (et plus spécialement aux nombreux témoins qui animeront les ateliers) Merci à Jean-Pierre PIRSON qui a accepté d’animer la journée avec le dynamisme qu’on lui connaît. Je salue bien entendu les interventions pleines d’esprit de la Compagnie Alvéole et du Grand Asile. -17-


Je remercie également RéseauLux, les membres de la Grappe Culture et la Maison de la Culture FamenneArdenne dirigée par Hubert FIASSE, qui a mis cet espace à notre disposition. Merci aussi au personnel du Service du Livre luxembourgeois et des Bibliothèques et Ludothèques provinciales. Pour terminer et avant d’écouter Madame GUILLAUME, je ne résiste pas à la tentation de citer Victor HUGO : « Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir, apaiser, mettez des livres partout ». Je vous souhaite à toutes et tous une excellente journée.

Texte de Victor HUGO :

À qui la faute? Tu viens d’incendier la Bibliothèque? — Oui. J’ai mis le feu là. — Mais c’est un crime inouï ! Crime commis par toi contre toi-même, infâme ! Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme ! C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler ! Ce que ta rage impie et folle ose brûler, C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage -18-


Le livre, hostile au maître, est à ton avantage. Le livre a toujours pris fait et cause pour toi. Une bibliothèque est un acte de foi Des générations ténébreuses encore Qui rendent dans la nuit témoignage à l’aurore. Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités, Dans ces chefs-d’œuvre pleins de foudre et de clartés, Dans ce tombeau des temps devenu répertoire, Dans les siècles, dans l’homme antique, dans l’histoire, Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir, Dans ce qui commença pour ne jamais finir, Dans les poètes ! quoi, dans ce gouffre des bibles, Dans le divin monceau des Eschyles terribles, Des Homères, des Jobs, debout sur l’horizon, Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison, Tu jettes, misérable, une torche enflammée ! De tout l’esprit humain tu fais de la fumée ! As-tu donc oublié que ton libérateur, C’est le livre? Le livre est là sur la hauteur ; Il luit ; parce qu’il brille et qu’il les illumine, Il détruit l’échafaud, la guerre, la famine Il parle, plus d’esclave et plus de paria. Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria. Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille L’âme immense qu’ils ont en eux, en toi s’éveille ; Ébloui, tu te sens le même homme qu’eux tous ; Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ; Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître, Ils t’enseignent ainsi que l’aube éclaire un cloître À mesure qu’il plonge en ton cœur plus avant, Leur chaud rayon t’apaise et te fait plus vivant ; Ton âme interrogée est prête à leur répondre ; Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre, Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs, -19-


Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs ! Car la science en l’homme arrive la première. Puis vient la liberté. Toute cette lumière, C’est à toi comprends donc, et c’est toi qui l’éteins ! Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints. Le livre en ta pensée entre, il défait en elle Les liens que l’erreur à la vérité mêle, Car toute conscience est un nœud gordien. Il est ton médecin, ton guide, ton gardien. Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l’ôte. Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute ! Le livre est ta richesse à toi ! c’est le savoir, Le droit, la vérité, la vertu, le devoir, Le progrès, la raison dissipant tout délire. Et tu détruis cela, toi ! — Je ne sais pas lire. Victor Hugo.

-20-


Allocution de Madame Christine GUILLAUME, Directrice générale de la Culture Fédération Wallonie-Bruxelles Monsieur le Gouverneur, Monsieur le Député provincial, Mesdames, Messieurs, en vos titres et qualités, Je remercie la Province de Luxembourg d’avoir bien voulu aujourd’hui m’inviter à prendre la parole à l’occasion de votre journée de réflexion du Lire au livre, quels enjeux pour la société de demain. Nous vivons aujourd’hui une époque excitante où les acquis culturels passés vivent des changements fondamentaux par l’évolution des techniques, des processus de communication, et où l’évaluation des politiques passées et la diversification des acteurs nous amènent à revoir notre action. Les valeurs et les enjeux pourtant n’ont pas changé. -21-


En effet, il s’agit toujours de veiller à former et éduquer tout au long de la vie : l’école en est un des relais essentiels. Il s’agit toujours de développer au maximum la conscience citoyenne des personnes et des groupes en les aidant à prendre part aux enjeux de société , à s’impliquer dans la vie sociale et culturelle, à susciter l’expression et la création, à favoriser la conservation des patrimoines; l’accès à la culture pour tous reste bien une des priorités que les gouvernements ont poursuivis les uns après les autres et plus près de nous, la Ministre Fadila Laanan. Dans tous les secteurs de la vie culturelle, des efforts ont été déployés depuis 40 ans, pour professionnaliser les opérateurs, leur offrir des législations de plus en plus abouties et spécifiques. La politique culturelle s’est ainsi construite progressivement afin de rendre compte de l’éclosion de nouveaux enjeux, du dynamisme des opérateurs culturels, du talent de ses créateurs. Il n’est pas inutile de rappeler, qu’à de rares exceptions, les politiques culturelles menées en Fédération Wallonie-Bruxelles depuis 40 ans ont été mises en œuvre pour répondre à des demandes du terrain. Elles ont rarement été le fait de plans prédéfinis, destinés à traduire à travers une politique volontariste des enjeux identifiés au niveau des gouvernements. Depuis quelques années, nous sommes confrontés, comme je le disais au départ, à une série d’enjeux et d’évolutions qui bousculent nos pratiques et nous forcent à repenser nos modèles… Celui des secteurs d’activités tout d’abord et du rapport au territoire -22-


De plus en plus, nous sommes témoins d’initiatives prises par des opérateurs qui ne se contentent plus d’aborder un projet par un seul axe, celui d’une discipline, celui d’une forme d’action culturelle. De plus en plus, les artistes, les opérateurs mélangent les pratiques, croisent les publics, mettent à mal les bonnes vieilles catégories d’activités sur lesquelles étaient fondées les législations et la structure de l’administration de la culture ; les interlocuteurs sont multiples, les actions sont transversales. Plus que jamais, le décloisonnement est à l’ordre du jour et il n’est plus de projet qui ne se métisse et qui n’allie les genres et les formes, les publics de certaines institutions avec celles des autres, quand c’est tout simplement le croisement de logiques régionales avec des logiques transfrontalières et internationales qui sont élaborées et défendues. Même si cette évolution est quelque peu déstabilisante car elle dispose encore de peu de balises, j’y vois cependant un souffle d’énergie puissante, qui pousse à dépasser les carcans et force, à l’heure ou tant d’acteurs de terrains existent , dépendant de différents niveaux de pouvoir, à tenter d’aborder les publics, les professionnels et les opérateurs dans une perspective de développement plus global. Il ne s’agit pour aucun, de perdre son identité, ni de nier sa spécificité. Il est par contre question de donner un sens plus fort à une action qui est menée, parce qu’elle est fondée sur des collaborations, des complémentarités et des partenariats en tout genre, qui optimalisent les projets, les harmonisent et leur donnent une plus grande pertinence. Elles obligent par ailleurs, et j’y vois un bon -23-


signe, les administrations à se parler davantage pour maximaliser leurs interventions. En effet, au-delà de la perspective de l’offre culturelle qui a longtemps nourri les politiques publiques, il est nécessaire d’aborder la question des droits culturels des populations et de structurer, un temps soit peu, nos interventions, pour une répartition des moyens et des ressources, mieux équilibrée et adaptée. Tel est le chantier que nous avons abordé dans le cadre du projet des Assises du développement culturel territorial, aux fins d’élaborer, arrondissement par arrondissement, un diagnostic partagé des ressources culturelles, en collaboration avec les acteurs locaux, qu’il s’agisse des pouvoirs publics ou des opérateurs culturels. L’objectif est bien de croiser, par une approche transversale, toutes les données qui permettent de rendre compte des services et de l’offre culturelle proposés afin d’établir un plan de développement culturel concerté, tant avec les pouvoirs publics qu’avec les opérateurs impliqués par un tel projet. Trois axes sont envisagés dans le travail entrepris. La gouvernance, c’est-à-dire le croisement des politiques menées aux différents niveaux, quelle concertation, quelles économies d’échelles, quels partenariats… Le développement territorial : quelles sont les réalités de terrain, quelles sont les ressources locales en terme d’aménagement, de mobilité des publics, d’affectation des espaces, quels sont les équipements etc. Le développement culturel : quels sont les organisations et les structures culturelles qui produisent de l’offre et quelle offre? que manque- t- il? -24-


Ces assises ont commencé à Bruxelles en ce début d’année…elles se sont poursuivies par l’arrondissement de Namur en juin et celui de Thuin au mois de septembre. Elles se poursuivront le 15 décembre dans la province de Luxembourg, en principe, à Libramont…. Je vous invite tous à y être présents. Alors, pourquoi ce long préambule pour en arriver au sujet de ce jour… Parce que sur le territoire, sur un territoire à définir, tous les opérateurs qui disposent d’un lieu, tous ceux dont l’action vise la population, ont un rôle à jouer, dans la nouvelle dynamique culturelle qui s’installe. On le sait à présent, le nouveau décret du 30 avril 2009 sur la pratique de la lecture, s’inscrit d’ores et déjà dans ces logiques transversales. En attendant l’arrêté d’application de ce décret qui a été voté en juillet, les plans pluriannuels de développement de la lecture ont préparé, depuis 3 ans, les bibliothécaires à cette nouvelle dynamique, les ont amenés à se former et à approcher sous un angle nouveau leur métier de base, avec des hauts et des bas…un métier à revoir mais un projet passionnant à partager. Martine Garsou, DGA des livres et lettres a témoigné lors de la journée de formation et de débat à la Marlagne, il y a quinze jours de l’impact transversal de cette politique Celle-ci fut un succès par le nombre de projets rentrés : En 2008 : 49 projets introduits, 26 retenus. En 2009 : 62 projets introduits, 34 retenus. En 2010 : 27 projets introduits, 19 retenus. -25-


Au total : 138 projets introduits, 79 projets soutenus. Par la variété des thématiques proposées On a ainsi pu constater que les grands axes développés par ces projets sont liés à : - l’éducation permanente via un travail, par exemple, sur la citoyenneté, sur l’expression, les témoignages au travers notamment d’ateliers d’écriture, ou encore sur le développement de l’esprit critique. - la réduction de la fracture numérique, en menant des actions diversifiées dans les EPN à destination de différents publics (jeunes, seniors, …), en organisant des initiations et des formations aux nouvelles technologies, ou encore en travaillant avec le public de l’insertion socio-professionnelle. - l’apprentissage du français, notamment grâce à des partenariats avec des organismes d’alphabétisation. - l’approche différenciée de publics spécifiques : petite enfance, ados, aînés, habitants de certains quartiers ou communauté d’origine étrangère, personnes à mobilité réduite, … - la promotion du livre et de la lecture via des programmes d’animation dont les objectifs sont au centre des plans de développement. Environ 29 % des projets pluriannuels sélectionnés ont proposé un programme d’actions permettant au réseau local de lecture de présenter et d’organiser l’ensemble de son action de manière cohérente et structurée sur 3 ans. Certains portent une attention particulière à des publics spécifiques, par exemple à l’enfance et à la petite-enfance. -26-


25 % ont visé de nouveaux publics non atteints par le réseau local tels que les personnes retraitées, la population de quartiers peu desservis, les adolescents, les petits enfants et leurs encadrants (ONE, crèches, gardiennes, institutrices maternelles), les personnes à mobilité réduite, … 20 % ont cherché à atteindre la population en mettant l’accent sur de nouveaux objets comme la bande dessinée, un fonds documentaire sur l’histoire locale, ou l’échange entre les citoyens via la collecte inter-communautés et intergénérationnelle d’éléments de leur culture orale, ou en mettant l’accent sur de nouveaux services tels que par exemple un point emploi, un service écrivain-public, un service d’accompagnement individualisé à la recherche documentaire, …. 16 % ont visé la création et le fonctionnement d’un espace public numérique. 9 % ont mené des actions à destination de publics peu alphabétisés en français ou illettrés. Les types de partenariat qui ont été développés sont également intéressants à analyser: La plupart des projets ont inscrit dans l’organisation de leur action des partenariats avec d’autres associations et institutions : synergies avec la vie associative – jeunes et adultes : 33 % , avec les secteurs artistiques, les centres culturels : 18 % , avec les CPAS, les divers programmes d’action visant la formation continuée, l’insertion sociale : 31 % , avec le milieu scolaire : 11 % , avec les autres opérateurs du Réseau public de lecture : 5 %. -27-


Toutes les provinces ou régions ont été représentées et 423.800 € ont été affectés aux 26 projets sélectionnés en 2008. 540.370 € affectés aux 34 projets retenus en 2009, 299.435 € affectés aux 19 projets sélectionnés en 2010. Soit au total : 1.263.605 € affectés aux 79 projets. On le constate donc, les bibliothèques et les bibliothécaires sont et seront amenés à jouer un rôle de plus en plus transversal dans le développement de la lecture, à l’échelle d’un territoire et de ses différents acteurs, qu’ils soient ou non culturels et éducatifs. À côté des bibliothèques, les librairies jouent un rôle aussi essentiel sur le territoire de la Fédération WallonieBruxelles et la labellisation d’un certain nombre d’entre elles, tel que nous l’avons initié depuis trois ans, participe à cette volonté de renforcer celles qui poursuivent l’objectif d’une diversité de l’offre, d’une présence substantielle d’auteurs de la Fédération Wallonie –Bruxelles, de l’accessibilité, de présence d’outils de recherche bibliographiques et de formation permanente. Nous comptons actuellement 59 librairies labellisées dont 6 dans la Province de Luxembourg et une ici à Marche : l’Odyssée. Les aides qui leur sont octroyées portent tant sur des animations, en présence ou non des auteurs, des prêts sans intérêt que sur des propositions de formation. Si le développement culturel territorial est un des tout grands enjeux de cette décennie, l’impact des nouvelles technologies sur tous les métiers de la chaine du livre sont et seront également déterminants dans la -28-


manière d’aborder nos objectifs de formation à la lecture, de promotion des auteurs et de démocratisation de la culture. L’impact au niveau du marché du livre, s’il est moindre que celui vécu dans le domaine du cd et du dvd se traduit malgré tout par une diminution, en euros constants par rapport à 2010. En cause : - le recul parmi les acheteurs de livres, de la part des « grands lecteurs » (ceux qui achètent plus de 20 ouvrages par an) ; - la concurrence, particulièrement auprès des jeunes, des nouvelles formes de loisirs - la disponibilité croissante de contenus gratuits sur internet En tout état de cause, année après année, les ménages consacrent une part toujours moins importante de leur revenu à l’achat de livres. C’est pourquoi, il est essentiel de revoir nos stratégies car si on lit moins de livres, on n’en lit globalement pas moins notamment par le biais de tous les nouveaux outils de communication et nos efforts doivent porter sur tous les secteurs où la lecture est un support indéniable de la communication, de la connaissance, de l’expression et du partage d’expériences. Ils conduiront, nous l’espérons, les publics, à s’ouvrir, par ce biais, aux richesses de notre production littéraire, et à la diversité des ressources éditoriales, au patrimoine qui constitue notre histoire. -29-


En 2010, le livre numérique a connu un développement considérable et la Fédération Wallonie – Bruxelles a marqué son intérêt pour cette nouvelle orientation des métiers de la chaine du livre en organisant plusieurs rencontres et journées du numérique. Face à ce phénomène, les librairies, les bibliothèques, les éditeurs sont amenés à revoir totalement leur stratégie et notre politique de soutien doit être davantage orientée vers des aides à la numérisation et un soutien structurel à leur redéploiement. Pour faire face à ces différents enjeux, un plan d’action pour le développement numérique de la chaine du livre en Fédération Wallonie - Bruxelles a été créé au sein de l’administration, créant une plate-forme de concertation aux fins d’aborder, avec les différents acteurs de la chaine du livre, les défis du numérique. Mesdames, Messieurs, des perspectives nouvelles s’annoncent pour tous les acteurs culturels, reflets à la fois de l’évolution des métiers, des pratiques et du paysage culturel ; l’avenir que nous sommes peut-être incapables d’imaginer se construit chaque jour. Pour y faire face et l’accompagner dans son émergence, il nous faudra plus que jamais continuer d’affirmer les valeurs qui sont les nôtres, qui sont celles de l’émancipation des hommes et des femmes, leur épanouissement personnel, intellectuel et affectif dans une société démocratique, diversifiée et solidaire.

-30-


Pour cela l’exercice des droits à la culture, dans toutes ses dimensions, toutes sa diversité, toute sa richesse devra être garanti et protégé. C’est ce à quoi toute politique de soutien à la lecture doit et devra contribuer. Je vous souhaite une bonne journée de réflexion et d’échanges. Je vous remercie

-31-


Allocutions de Marc QUAGHEBEUR, Directeur des Archives et Musée de la Littérature

L’édition littéraire. Indéfiniment dans les interstices du monopole parisien ?

La question qui nous rassemble est en fait celle des Francophonies. Il s’agit à mon sens, de la véritable problématique d’avenir de notre langue – et donc en partie de notre destin, ici même. Répondre à ce défi postule que nous nous prenions enfin en main nousmêmes, sans nous en remettre à un Grand Autre. Qu’il n’y ait rien à attendre de l’actuel locataire de l’Élysée dont les propos sur La Princesse de Clèves vont bien plus loin que l’anecdote qui dopa les ventes du chefd’œuvre de madame de La Fayette – il s’agit par ailleurs d’un changement dans la tradition française qui a toujours lié pouvoir et littérature – est secondaire par rapport aux enjeux de l’aujourd’hui. L’avenir du français, dont nombre de nos ancêtres sont les enfants et les inventeurs depuis aussi longtemps que les Français,


passe par l’espérance et la volonté de voir un jour nos cousins français accepter de devenir francophones. C’està-dire d’être eux aussi des enfants des Francophonies. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’à l’intérieur du territoire de la République – ce qui est logique en un sens mais en dit long sur ce qu’il faut bien appeler l’idéologie de la langue –, les œuvres littéraires issues des Antilles font partie des littératures francophones, et non de la littérature française. C’est que leurs assises sont autres, tout en participant au système et aux valeurs de la République. C’est que l’universel dans lequel s’est proférée la littérature de la France est un universel abstrait – tout sauf foncièrement pluriel. Nous sommes en fait, et depuis très longtemps – et pour des raisons à l’égard desquelles il n’y a pas à porter de jugement moral rétroactif –, devant des faits historiques singuliers, liés à une construction nationale qu’il s’agit d’analyser et de dépasser. Car ces réalités historiques sont devenues des essences – ce qui finit par engendrer une immobilité périlleuse. Lorsqu’en sus, ces mythologènes ne correspondent plus du tout au réel, l’affaire devient encore plus problématique. Elle nécessite donc des alternatives. Et d’autant plus que l’emprise de ces façons de dire et de concevoir les territoires et les modalités de la langue française pèse toujours à l’égal du passé. Au beau temps de mes études de philologie romane, à la fin des années 1960, nos vénérés maîtres, André Gosse entre autres, nous apprenaient que Lorrains, Wallons ou Picards faisaient partie d’une aire latérale (de la France) alors que c’est en nos terres que se sont retrouvés certains des plus anciens -34-


monuments de la langue ; et que c’est au cœur de notre mémoire linguistique que se sont conservés certains vocables que nos cousins ont abandonnés. En quoi constituerions-nous une aire latérale sinon parce que nous acceptons et intériorisons, même en terme de linguistique, un schéma de type théologique, qui n’est plus de saison ni de raison. Ce schéma est le fruit d’une autre Histoire que la nôtre mais constitue aussi le cheval de Troie d’une hégémonie. Cette façon de penser et d’organiser procède en effet, directement, de la façon dont s’est faite l’unification française – moment historique important, au demeurant, de l’Histoire de l’Europe. Tout sauf naturel, ce processus d’unification est une construction politique, longue et lente (sous Louis XVIII, la moitié des départements français ne parlait toujours pas français). Cette forme de construction historique, qui a choisi de se réaliser à travers la centralisation la plus poussée du monde, a donc privilégié l’Un et l’assimilationnisme plutôt que le pluriel. Les modèles qui en procèdent et l’accompagnent ne sont donc pas forcément ceux qui conviennent aux réalités d’autres francophones, dont les nôtres. Ce processus historique s’est en revanche produit dans un territoire qui rassemble, aujourd’hui encore, le plus grand nombre de locuteurs du français – ce qui joue, bien évidemment, sur les rapports de force à l’intérieur d’une langue. Tel n’est point le cas des autres langues impériales européennes. Les Portugais sont 10 millions (auxquels on peut sans doute ajouter un chiffre équivalent d’immigrés – il en est un petit nombre dans le Grand-Duché voisin) alors que le Brésil approchera -35-


bientôt les 200 millions d’habitants. Si l’on compare l’Espagne et le Mexique, on va presque du simple au double, à quoi s’ajoute tout le reste de l’Amérique latine non lusophone. Les sujets européens de sa Gracieuse Majesté sont dans une proportion d’un à quatre par rapport aux États-Unis, à quoi il faut au moins ajouter une partie du Canada, de l’Afrique du Sud, l’Australie et la Nouvelle Zélande, etc. Il s’agit donc bien d’une situation historique, et non pas d’un inéluctable. Comme il est logique, un tel rapport de force va de pair avec des dispositifs symboliques et organisationnels – et donc éditoriaux – qui sont ceux dans lesquels nous vivons. Ces dispositifs symboliques comme ces schémas intellectuels ne cessent de se reproduire, parfois même là où on pourrait s’attendre à ne point les retrouver. Le mode d’approche de la littérature qui prédomine aujourd’hui dans les universités francophones de Belgique (l’interprétation bourdieusienne), présente les littératures française et francophones comme Centre et Périphéries. Ce constat n’est pas faux si l’on examine le système éditorial et culturel de la langue française mais n’apporte que des éléments très partiels d’analyse des textes. Il induit en outre – et renforce à sa façon – une vision impériale de la langue et de la littérature, presque essentialiste, qui est précisément ce qu’il s’agit de modifier. Et précisément parce qu’il repose, pour une part, sur des bases discutables, aujourd’hui surannées. Un monde roman aussi ancien que le(s) nôtre(s) ne serait qu’une périphérie ? Comment pourrait-il dès lors prendre en charge sa propre Histoire ? Si toutes les Francophonies constituent, aujourd’hui encore, des périphéries par rapport à un Centre unique -36-


– centre lui-même unique par rapport au territoire de la République puisque le Centre n’est pas la France mais Paris –, il va de soi que la réalité éditoriale actuelle des Francophonies, comme leur avenir culturel, procède toujours, fondamentalement ou pour partie, de ce schéma et de cette situation que chacun a plus ou moins intériorisés comme une évidence alors qu’ils ne vont pas de soi. La preuve de la singularité du schéma francofrancophone se retrouve non seulement dans les comparaisons que j’ai effectuées avec d’autres langues impériales mais aussi avec d’autres langues européennes importantes. L’édition de langue allemande – et nonobstant le poids et l’emprise de la République fédérale – se vit aussi à Bâle, à Zurich ou à Vienne. En République fédérale, elle ne se concentre pas sur les seuls Berlin ou Francfort. Même chose en Italie. On publie bien sûr à Rome, mais plus encore à Milan. On publie également à Turin, à Palerme ou à Naples. Nous Francophones dépendons toujours, en revanche, prioritairement de ce qui se fait et se voit reconnu à Paris. Quelles que soient l’intelligence et la culture de certains de ses acteurs, le VIe arrondissement de Paris ne saurait aujourd’hui, à lui seul, répondre aux défis du Monde. Il aurait donc intérêt à entrer dans une dialectique, au sein d’une même langue, avec d’autres pôles éditoriaux et symboliques. Mieux vaudrait lire et relire, de temps à autre, le prologue, dans Les Chênes qu’on abat, du dialogue entre André Malraux et le général de Gaulle dans la retraite de la Boisserie. Cette situation historique nous concerne d’autant plus directement que l’invention comme la situation -37-


éditoriale sont celles-là : et que l’une comme l’autre supposent, tant des échanges et des synergies transfrontalières et transacadémiques que des capacités d’autonomie. Les critères de prise en compte et de publications de textes qui s’écrivent aujourd’hui dans la région tragique des Grands Lacs d’Afrique Centrale peuvent n’être pas exactement les mêmes que ceux qui prévalent à Bruxelles, Lausanne ou Paris. Cette situation Centre-Périphéries, les Francophones ont continué de l’accepter, même après les Indépendances. Celles-ci ont certes entraîné, y compris en Belgique et en Suisse, une prise en compte, plus ou moins importante, du corpus de chaque pays. S’est néanmoins maintenu, ou instauré, un rapport bilatéral entre chacune des Francophonies et Paris. Nous n’avons donc pas inventé de véritable circulation transversale intrafrancophone, à l’heure des réseaux qui plus est. Cela vaut pour l’Europe, comme pour le Maghreb, pour l’Afrique centrale ou les îles de l’Océan indien ; pour le Canada même. Dans la presse, à Rabat ou à Casablanca, vous trouverez des commentaires sur des livres marocains publiés au Maroc à côté de ce qui concerne la littérature française de France, mais rien sur ce qui se passe en Algérie ou en Tunisie. Nous sommes loin de faire mieux, faut-il le dire. Que savons-nous, en lisant La Libre Belgique, Le Soir ou l’un des quotidiens du groupe Vers L’Avenir, de ce que les éditions Zoé publient par exemple à Genève ? Trouvez-vous cela normal, nécessaire et intelligent ? Pourquoi, dès lors, en sommes-nous là ? L’affaire va loin, comme j’ai pu m’en rendre compte à maintes -38-


reprises. Même un livre comme celui de l’écrivain suisse, Étienne Barilier 1, consacré à un parcours planétaire des réflexions qui ont vu le jour après le 11 septembre (en Europe, en Amérique, dans le monde arabe et en Asie) n’a pas franchi les portes de bronze de nos œillères, en dépit des efforts que j’avais déployés pour sa prise en compte. Or, ce livre est bien plus pensé que les nombreuses approximations d’un Bernard-Henri Lévy, par exemple. En son temps, ce grand prêtre des lettres parisiennes que fut notre compatriote Alain Bosquet n’agissait pas différemment, lui qui annonçait à tout candidat à la réception parisienne qu’il ferait tout pour qu’il n’y ait pas d’article sur son livre si celui-ci était édité en Belgique. Ces façons d’être et de faire constituent aujourd’hui plus qu’une hypothèque. Elles obèrent la chance unique qu’offre la pluralité des littératures francophones, une chance qui ne durera pas indéfiniment. *** Que s’est-il passé à partir des XIXe et XXe siècles ? À mes yeux en effet, il n’est pas de Francophonies au sens strict avant la bataille de Waterloo, le Traité de Vienne et la construction des États-Nations européens qui vont plonger dans le carnaval noir de 1914-18. Et cela, même s’il existe, tout au long des siècles, des écrivains non français de langue française ou des vieux territoires, tel le nôtre, dans lequel l’écriture en français est très 1

Étienne Barilier, Nous autres civilisations... : Amérique, Islam, Europe, Carouge-Genève, éditions Zoé, 2004. -39-


ancienne. C’est que les Francophonies en tant que telles naissent d’une part, du lent déclin (il ne concerne toutefois nullement la culture pendant près de 150 ans) de l’hégémonie française sur l’Europe et de l’échec du Premier Empire ; d’autre part, de la logique conjuguée de l’idée d’État-nation liant langue, État et territoire et de celle de la langue comme Volksgeist ; de l’impossibilité, enfin, pour des pays tels que la Belgique et la Suisse (mais aussi Haïti) de se retrouver dans ces schémas tout en ayant à « faire avec », comme le disent fort bien certains usages populaires non estampillés de la langue. Dans ce contexte d’émergence et de désexistence relative, alors que le XIXe siècle français produit une pléiade d’écrivains majeurs, que la Belgique est une des premières puissances industrielles de la planète et voit surgir, à la fin du siècle, une génération d’écrivains qui connaît une reconnaissance internationale, que se passet-il, en gros, au niveau de l’édition francophone dans le royaume ? La première moitié de l’après 1815 voit le sens de l’adaptation, la position structurelle (périphérie proche) et le système de libre concurrence se conjuguer dans le développement massif en Belgique de contrefaçons françaises. L’édition belge fonctionne donc très bien ; elle se vend un peu partout en Europe. Stendhal, qui se trouve en Italie, lit dans ce type d’édition les titres qui paraissent à ce moment-là à Paris. Ils lui arrivent aisément et coûtent moins cher que leur version parisienne. La liberté politique qui caractérise la Belgique produit elle aussi des effets dans l’édition. Elle amène des opposants français à Napoléon III ou d’anciens -40-


Communards à publier à Bruxelles. C’est dire que la Belgique éditoriale, tout en ayant une production propre, occupe d’abord – structurellement et volontairement – une marge. Elle n’est jamais sortie de ce schéma depuis deux siècles. Étant entendu qu’aujourd’hui, avec la prolifération des concentrations capitalistes, les marges sont devenues beaucoup plus restreintes. Elles se sont même réduites à peau de chagrin. Les hasards de cette vie éditoriale, ressemblent certes à des occasions manquées. Cela n’infléchit pas foncièrement l’analyse, très rapide hélas, que je suis en train d’effectuer. L’exemple d’Hugo et des Misérables publié à Bruxelles au temps de l’exil de l’écrivain dans les îles anglo-normandes eût en effet pu donner lieu à suite puisque l’édition Lacroix avait l’intention de publier Les Rougon-Macquart de Zola – ce qu’il ne put mettre à exécution du fait de spéculations immobilières hasardeuses du côté de Biarritz. Cela étant, rien ne dit qu’après la chute du Second Empire, on ne se fût pas trouvé, in fine, devant la situation qui prévalut. Car le problème, je le répète, est structurel et culturel. Passons à la fin du siècle, moment où surgissent tout d’abord en Belgique des écrivains naturalistes importants, Eekhoud et Lemonnier, qui ne sont pas condamnés à être pour autant de petits écrivains naturalistes. Cette acception, toujours d’usage chez certains universitaires, coule dans le marbre le jeu Centre / Périphérie. Les années 1880-90 sont aussi le temps – et ces écrivains-là ont plus largement franchi encore, que leurs collègues naturalistes, le seuil de la renommée en dehors des frontières du royaume – des écrivains symbolistes de la -41-


génération léopoldienne : les Rodenbach, Elskamp, Van Lerberghe dont les œuvres sont loin d’avoir toujours un véritable équivalent en France. Le temps donc d’Émile Verhaeren et de Maurice Maeterlinck. Ce dernier était riche et le deviendra plus encore. Or cette grande bourgeoisie belge de la fin du XIXe siècle, qui va donner à la langue française et à l’Europe certains écrivains majeurs – l’un d’entre eux décrochant même le prix Nobel –, ne produit pas l’équivalent d’un Gaston Gallimard. Aucun de ces fils de famille ne s’est dit « tiens je vais utiliser l’argent familial pour créer une grande maison d’édition », ce qui sera le cas – mais pour le théâtre – à la génération suivante, du fils de la biscuiterie Delacre. En soi, cela peut paraître curieux. En même temps cela paraît très logique, car nul d’entre eux ne remet en question le primat symbolique et institutionnel parisien. Ces Belges, qui baignent dans l’aura de Mallarmé et dans l’ouverture du Mercure de France sont en outre convaincus d’apporter du différent et du vivant à l’universel français auquel ils finissent d’ailleurs par participer sans avoir à se dénier, ce qui ne sera plus le cas après 1918. Ils veulent être des écrivains et sortir des limites marchandes de leurs pères ou grands-pères. Cela passe par Paris, et par Paris d’abord. Il ne s’agit pas de dire qu’il ne se produit rien, alors, au niveau éditorial. Ainsi va-t-on assister en Belgique à une aventure merveilleuse mais limitée, celle de l’éditeur Edmond Deman dont on a célébré les fastes au Musée Rops à Namur. Les Archives & Musée de la Littérature avaient soutenu et publié, dans les années 1990, la -42-


biographie réalisée par Adrienne et Luc Fontainas de cette figure attachante et singulière. Emblématique de la quête de l’Art et du Rare, cette activité fut par excellence celle d’une marge. Les livres publiés par Edmond Deman sont tirés à peu d’exemplaires. Ce sont des éditions parfaites, comme les illustrations qui les accompagnent. Manet en est, et Mallarmé qui se voit donc publié à Bruxelles, et admirablement. Cela ne change rien pour autant à la donne. Après la Première Guerre mondiale, on le sait, rien ne sera plus tout à fait comme auparavant. La Belgique littéraire n’échappe donc pas à la fermeture des nations sur elles-mêmes. Elle intègre à sa façon la crispation franco-française de la victoire tout en mythifiant la communauté de langue et en jouant de processus de dénégation de Soi qui créent le fossé avec un peuple qui connaît alors une vraie ferveur patriotique. L’on se dote ainsi de maisons qui marqueront le cours éditorial durant plus de 50 ans. Elles creuseront le champ belgobelge mais ne rayonneront pas hors frontière ni n’accueilleront force écrivains étrangers. La Renaissance du livre, côté catholique, Labor, côté socialiste, en ont été des emblèmes (parmi d’autres). Ces maisons, qui ont disparu récemment, voulaient assumer la production littéraire francophone de la Belgique à un moment où, pour passer dans les mailles des filets littéraires parisiens, mieux valait faire oublier qu’on était belge. Cette attitude, qui fit florès, déforça une part du projet en cours après 1918 – en révélant la logique contradictoire. Maeterlinck, lui, s’était toujours refusé à ce type de palinodies déshonorantes. Il n’entre -43-


point à l’Académie française puisqu’il eût dû, à l’époque, abandonner sa nationalité et la troquer pour la française. Dans cet entre-deux-guerres, où l’on met en place de nouvelles maisons d’édition qui vont faire du belgobelge, on voit, en même temps, se développer – ou s’imposer – des maisons parfois anciennes comme Casterman avec la BD et Tintin. Une nouvelle fois, et logiquement par rapport au schéma structurel qu’il s’agit de modifier, nous avons affaire à un genre parallèle que la critique française considère comme hors corpus : comme de la paralittérature. Les rotatives tournent certes, au maximum ; des marchés sont conquis. Cela demeure sans effet sur le littéraire canonique dans lequel la maison d’édition tournaisienne n’investit d’ailleurs pas foncièrement. Comme si l’idée de se positionner hors de France dans ce qui constituait une des clefs de l’identité et de l’imaginaire français se serait située entre le crime de lèse-majesté et l’impossible avéré. L’aventure verviétoise des éditions Marabout après la Libération ne déroge pas aux règles qui dessinent le paysage. Occupation d’un créneau relativement marginal laissé aux Périphéries (le « pocket » ; comme les récits fantastiques et d’aventures, etc.). Blocage relatif du marché français. Absorption et déperdition ultérieures. Le potentiel éditorial dont nous parlons, il faut en outre le souligner, ne s’était pas concentré à Bruxelles. La Wallonie possédait en effet de beaux fleurons, certains des plus importants mêmes. J’en ai cité deux. Nous savons qu’il en existait bien plus. *** -44-


Frappant aussi de constater comme ne s’est pas produite l’alliance entre des industries qui marchaient, et les pouvoirs publics dont l’aide a toujours concerné le belgo-belge. Ce fait allait s’accroître avec le processus de fédéralisation de l’État belge. De ce moment, il se fait que je fus un acteur. Je me permettrai donc de relater l’une ou l’autre expérience qui me paraissent indicatives ou significatives d’une situation et d’une Histoire dont je persiste à croire qu’elle peut et doit être changée ; qu’elle n’est pas un Destin. Il s’impose donc pour changer cette Histoire et en analyser les situations, d’en décoder et enseigner les constituants et de se battre avec les représentations et les comportements constitutifs qui amènent à un certain type d’aliénation. Ces motifs imaginaires se trouvent souvent, et plus qu’ailleurs, véhiculés par les « élites » littéraires ou intellectuelles. C’est que la centralisation parisienne confinant au monopole sur la langue et la littérature conduit « naturellement » ces élites soucieuses d’émerger et de rayonner, à passer par des fourches caudines qui les amènent, subtilement ou violemment, à renier leur(s) collectivité(s) d’origine. Lorsqu’il s’est agi de lancer des structures de collection patrimoniale, totalement absentes il y a moins de 40 ans, je me suis tourné vers trois maisons de bon niveau, fort différentes les unes des autres par ailleurs – et en amenant, qui plus est, la promesse de la manne publique (pour couvrir le risque ou faire accepter le défi). Complexe était une jeune maison ouverte aux sciences humaines, au monde, à la culture. Y soufflaient l’espoir et l’énergie de 1968. Je m’entendis répondre que, -45-


Maeterlinck mis à part, il n’y avait pas d’écrivains belges dignes de ce nom. Je suis allé également chez Duculot, qui publiait le Grevisse. Cette maison avait de l’intérêt pour l’Histoire, pour la Belgique et pour certains aspects pointus de la littérature – la maison gembloutoise avait par exemple publié, peu auparavant, un beau volume sur Lautréamont. Las, du Belge, je ne pus que m’entendre dire que c’était trop risqué ! Je me suis également rendu en 1977 chez Casterman où je rencontrais un homme, lui aussi intelligent, cultivé et ouvert, Jean Delfosse, qui avait été de l’aventure de La Revue Nouvelle et dirigeait d’excellentes collections. Je plaidais. Casterman avait un système de diffusion, et des rotatives performantes. L’extrême politesse des réponses n’en arrivait pas moins au même constat que chez les autres : trop risqué ! Or il y avait, je le répète, une garantie des crédits d’État. Nous nous trouvons donc bien face à une logique. Longue, lente et constante, elle consiste à ne pas prendre en charge, à partir de ce qui est sans doute la plus vieille Francophonie du monde, le corpus propre – voire plus. Or, comme l’a rappelé tout à l’heure Christine Guillaume, ce petit territoire possède une productivité culturelle et littéraire extrêmement importante. Mais la marge persiste à refuser de s’occuper foncièrement de ce qui paraît ne concerner que le Centre. En découle dès lors le fait que ce qui relève du littéraire en Belgique revient généralement à des éditeurs relativement marginaux (i.e., en ne disposant pas de grands moyens financiers). L’alternative des transversales francophones qui se dessine après les Indépendances fut tout autant délaissée alors qu’au même moment, un des fleurons de -46-


l’édition belge – l’édition religieuse – perdait une part importante de son fonds de commerce : les missels, que la nouvelle liturgie issue du concile Vatican II avait relégués au rang de vieilleries. Il est tout aussi important de rappeler qu’à l’époque, l’Académie royale de langue et de littérature françaises avait voulu imposer le concept de « littérature française de Belgique » alors que celui-ci perdait toute pertinence avec l’émergence des Francophonies. Que se passe-t-il donc, dans le champ qui nous préoccupe, au moment de l’invention des Communautés et Régions en Belgique – c’est-à-dire dans la décennie qui va de la parution, à Paris, du numéro des Nouvelles littéraires intitulé L’Autre Belgique (qui dit adieu à la Belgique de papa) aux manifestations d’Europalia Belgique en 1980 (elles mettent notamment en place une librairie consacrée exclusivement aux Lettres belges francophones) et commence à redessiner le panorama littéraire pour aboutir au Manifeste wallon de 1983. Dans la foulée du bref récit que je viens de faire de mes tractations (en 1977) auprès de trois éditeurs, il est évident qu’à mes yeux, la question de l’accès au patrimoine littéraire, préalable à sa réappropriation, passait par des solutions éditoriales et des solutions compétitives. Il s’agissait donc de mettre en place des systèmes permettant d’avoir accès à notre patrimoine et de produire des auteurs contemporains, à l’intérieur de structures d’un certain gabarit. Sur le patrimoine, il faut se souvenir qu’en 1977, même Maeterlinck ou Verhaeren ne se trouvaient plus qu’en bouquinerie, grosso modo. On est arrivé à une forme de réussite, particulièrement au niveau symbolique ; la dimension industrielle, elle, est demeurée quelque peu en rade. -47-


Ce fut tout d’abord l’invention de « Passé Présent » par Jacques Antoine (et l’accélération qui lui est donnée par nous à travers Europalia 80) ; suivie de la création d’« Écrits du Nord ». C’est, dans la foulée, la création chez Labor de la collection de poche « Espace Nord » qui opère une véritable percée dans les années 1980. L’accompagnent la collection pédagogique « Un livre, une œuvre » et la collection savante « Archives du futur», qui a précédé « Espace Nord » et « Un livre, une œuvre ». Jacques Antoine doit toutefois déposer son tablier au tournant des années 1990 mais voit son travail poursuivi par Lysiane D’Haeyère, qui devra renoncer elle aussi au milieu des années 2000. C’est le moment où Labor arrive aussi en fin de course. Le départ de Jacques Fauconnier à la tête de cette maison, au tournant des années 1980-90, avait par ailleurs grevé une partie du travail pédagogique entrepris dans la décennie écoulée. Les aléas de la vie de nos maisons d’édition ont donc pesé, sans pour autant le détruire, sur ce processus. Celui-ci n’a jamais réussi par ailleurs, faute d’accord(s) avec de grosses maisons, à atteindre vraiment le marché français. Pas uniquement du fait d’un protectionnisme qui va de pair avec le centralisme dont je parlais tout à l’heure. On vit donc assez rapidement des maisons françaises rééditer des titres qui avaient revu le jour grâce à nous… Cela m’amena à songer à une collection francophone incluant la Belgique. La première négociation se fit à Bruxelles, au restaurant «Le Docteur», entre le directeur de l’Âge d’homme et celui de Labor. Elle visait à commencer par une collection de poche belgo-suisse qui s’ouvrirait ensuite à d’autres Francophonies, à commencer par le -48-


Québec. Les deux hommes ne purent s’entendre. Je repris le projet, autrement. Je le proposai à Hubert Nyssen, à la fin des années 1980, à Strasbourg. Cela donna la collection « Babel» ; et le transfert, dans cette collection, d’une série des meilleures ventes des titres «Espace Nord» (présence massive dans les 20 premiers titres). Nous avons donc contribué, et intellectuellement et financièrement, au début de la collection «Babel». Celle-ci est toutefois très vite devenue l’affaire quasi exclusive d’Actes Sud, qui en a d’ailleurs fait quelque chose de remarquable, mais de foncièrement éloigné du projet francophone qui avait été à sa base. L’erreur qui fut la mienne est d’avoir voulu passer par une structure se trouvant en France, même si un Belge s’en trouvait à l’origine. La réalité, et ce sont des éléments d’Histoire sur lesquels il est intéressant que nous réfléchissions, ce sont les limites (et les refus) à l’intérieur du jeu belge – cet étrange mélange d’absence d’ambition et de retrait prudent par rapport au domaine symbolique par excellence de notre langue –, comme les pesanteurs d’un système externe pluriséculaire. Hanté par la nécessité de structures d’action permettant d’intervenir dans le champ éditorial pour aider à y développer des structures performantes dans nos domaines, et de les rendre autonomes, je proposai, au milieu des années 1980, la création d’un Fonds d’aide à l’édition. Le ministre qui en accepta le principe et en dégagea les crédits ne voulut pas, en revanche, les concentrer, comme je le lui avais suggéré – proposition qui n’eût concerné que des périodes limitées – sur des objectifs précis balisés dans le temps. À mes yeux, cela permettait d’avoir des formes de capitalisation et de démarrage ; puis, comme je l’ai dit, de laisser croître. Le -49-


Fonds fonctionna sur d’autres principes. Il répondit à des demandes ponctuelles. Il ne modifia pas le champ ni ne permit de créer des alternatives par rapport aux «majors» français. Ces quelques exemples me paraissent indiquer que nous devons sortir de la position de décalage, qui nous permet certes d’occuper des créneaux que les Français n’occupent pas, mais non point de créer de véritables alternatives francophones. Deux exemples peuvent, une fois encore, nous aider à y réfléchir. La collection théâtrale d’Émile Lansman, expérience tout à fait remarquable, ou les publications de la Maison de la Poésie à Amay connaissent un rayonnement et une relative absence de concurrence parce qu’elles s’intéressent à des domaines marginaux pour l’édition française, peu rentables en sus. Autre chose est bien sûr, du roman… Si nous prenons l’histoire de l’édition belge francophone des 30-40 dernières années (mais en Flandres ce n’est pas mieux, ce qui vaudrait la peine aussi d’être interrogé), la plupart des acteurs sur lesquels les pouvoirs publics ont pu miser, et avec lesquels nous avons travaillé, ont été absorbés ou ont perdu leur identité, voire ont disparu. D’autres, telle Luce Wilquin ou Les Impressions nouvelles, ont certes, et fort heureusement, vu le jour. La question me paraît toutefois devoir être approfondie, et jusqu’en nos modes de fonctionnement. Lorsque Marabout s’est trouvé en difficulté, pour une bonne part à cause du problème de la diffusion -50-


(problème sur lequel il y aurait aussi matière à s’interroger longuement), les pouvoirs publics ont voulu intervenir. Il s’agissait encore du Ministère de la Culture française. Les Régions existaient déjà. L’Inspection des Finances a dès lors considéré que ce problème économique était une compétence régionale, ce qui n’est pas faux mais partiel (on aurait quand même pu trouver des synergies). Tout cela déboucha sur une conclusion claire : nada. Si l’on y regarde de près, à chacun des effondrements économico-culturels du champ, nous n’avons pas eu les moyens de faire face réellement aux questions ou avons dû y répondre en interne. À chaque initiative nouvelle, nous nous sommes trouvés ensuite devant des impasses relatives. Par rapport aux objectifs que nous pourrions tenir, jusqu’à présent nous n’avons donc pas mis en place des dispositifs à la fois suffisamment légers et importants pour permettre la constitution de maisons d’édition francophones non françaises aptes à occuper d’autres créneaux que les marges. Ce problème va bien plus loin que la Belgique, au demeurant. C’est là-dessus que je terminerai mon exposé. *** Aujourd’hui, pour que la vie circule dans notre langue ; pour que l’on puisse intéresser nos enfants et petits-enfants à la littérature, il s’agit de sortir de schémas d’approche dépassés ; et de pouvoir enfin prendre en compte l’extraordinaire situation qui est la nôtre. Le français est réparti un peu partout dans le monde, sans y être dominant. Il existe donc dans des -51-


pays dont il ne constitue qu’une des langues. Ces situations plurilingues variées concernent un peu l’Europe ; beaucoup l’Afrique ; une petite partie des Amériques ; et quelques petits morceaux d’Asie et d’Océanie. Un corpus de textes tout à fait extraordinaires en procède. Il permet de se promener dans le monde comme dans des Histoires, en une même langue. On y découvre ainsi des façons tout à fait différentes et singulières de vivre, de penser, d’aimer. Or ces textes ne circulent pas entre nous. Ils ne circulent pas du fait du schéma centralisateur et de son corollaire, le bilatéral. De ces positions de périphérie dont j’ai parlé tout à l’heure, en conséquence. Du fait aussi peut-être – et de nouveau c’est logique à un certain niveau – des politiques publiques. Celles-ci se sont en effet inscrites dans les schémas structurels existants, qu’elles n’ont pas vraiment remis en cause. Nous avons aussi, un peu partout, aidé à la publication de tel ou tel titre ; de telle ou telle collection devant valoriser les auteurs du pays concerné. Nous n’avons pas créé pour autant de réseaux francophones. Nous avons donc perpétué de fait une situation postcoloniale de la langue et de la littérature. Pour sortir des positions dites périphériques et d’un rapport bilatéral avec le Centre qui minorise toujours, de fait, celui qui l’accepte (ce système ne s’arrangera pas avec les concentrations capitalistes – à supposer que les maisons d’édition françaises ne soient pas elles-mêmes un jour phagocytées par les maisons anglo-saxonnes ou par d’autres), il nous faut inventer des circulations francophones transversales. En somme, aboutir à -52-


pouvoir un jour être édité, comme Belge, à Tizi-Ouzou ; comme Québécois, à Lausanne ; et comme Français, à Kinshasa. Si l’on arrive à cette situation plurielle, quelque chose de différent se jouera dans la langue, comme dans la littérature. Les uns comme les autres ne dépendront plus d’un seul type de critère d’appréciation ; d’un mode dominant de narrativité. Pourquoi, dans le monde francophone, la narration classique continue-t-elle toujours par exemple, après une parenthèse modernissime bien trop expérimentale pour être devenue publique, d’avoir une telle ampleur ? Lorsque vous lisez un roman russe, vous partez je ne sais pas où et ne vous en plaignez pas. Pourquoi en va-t-il autrement dans notre langue ? Personnellement, je trouve cela beaucoup plus amusant que la narration classique, réaliste, médiatique. Cela peut évidemment se discuter. Dernière remarque : comment se fait-il que cette invention de structures éditoriales capables de nous sortir tous du monopole de l’Hexagone en soit toujours pratiquement au point presque mort ? Et cela, cinquante ans après les Indépendances africaines. En dépit d’essais louables (en Algérie, au Maroc ou en Tunisie par exemple), essais qui dépassent rarement les frontières du pays concerné mais ressemblent à de nombreux égards à ce que nous avons connu en Belgique, des décennies durant ; en dépit, d’autre part, de l’existence (et des moyens) des instances devant servir la Francophonie, force est de constater que rien de fondamental, susceptible de modifier le chiffre d’or du système, n’est advenu. -53-


Les causes et les relais en sont bien sûr nombreux. L’on me permettra tout d’abord de pointer l’ambigüité du vocable Francophonie qui sous-tend l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie) au vu des pays qui en font partie. Un autre terme eût sans doute mieux servi la cause. L’on me permettra en outre de pointer la manie du singulier, là où l’on se trouve par excellence devant un pluriel. Il existe des Francophonies culturelles, complexes, différentes – dont la nôtre (elle-même tout sauf une). Il n’existe en revanche pas de lieux où les connecter et les faire vivre. Que l’Algérie ne fasse pas partie de l’OIF est le droit de ce pays. Elle n’en est pas moins une Francophonie culturelle majeure. À mes yeux, les Francophonies culturelles sont les seules qui existent réellement. Elles n’ont que peu à voir avec la vision de l’Europe française, fascinante mais qui appartient au passé. Elles sont une réalité et un avenir, fragile, menacé, potentiel. Si l’on accepte de sortir des schémas actuels de fonctionnement… Je terminerai par une anecdote – celles-ci me paraissant souvent révélatrices. Roger Dehaybe, qui fut un des grands serviteurs de la Communauté française de Belgique (au CGRI), fut aussi Administrateur général de l’Agence de coopération culturelle et technique, l’ancêtre de l’OIF. Pour le sommet de Beyrouth, il avait créé une commission de réflexion sur l’édition francophone que j’avais été chargé d’animer. Une quinzaine de personnes en firent partie. Nous avons bien travaillé, me semble-til. Nos propositions n’avaient rien de révolutionnaire. Elles mettaient en cause certains privilèges dans le marché, comme certaines scléroses de fonctionnement. Au sommet de Beyrouth, d’un document de 20 pages, il est resté deux lignes. -54-


L’invention des Francophonies ne passera pas par des discours mais par des actes. Des actes à travers lesquels nous nous prendrons en charge et créerons des réseaux avec les autres pays francophones. Pour y arriver, c’est une volonté transformatrice qui doit se mettre en œuvre. Et ce sera – ou pas – une volonté politique qui la relaiera. Francophones, encore (et enfin !) un effort !

-55-


Quelques perspectives pour le devenir de nos lettres au sein des Francophonies En 1975, je l’ai dit tout à l’heure, le patrimoine littéraire francophone belge n’existait pas dans le commerce ou sommeillait dans les réserves des bons libraires. À certains égards, cela offrait parfois des occasions extraordinaires. J’ai ainsi acheté l’édition originale de Blessures de Paul Willems à Tournai, chez Decalonne, à cinq francs belges. Depuis, le marché, bien évidemment, a monté ; et le volume existe dans la collection « Espace Nord ». C’est alors que vont se lancer, et la collection « Passé Présent », et les œuvres poétiques complètes de Marcel Thiry, et le processus consistant à rééditer deux textes, subsidiés, après le choix effectué par les Parlementaires du Conseil de la Communauté française dans une liste de huit titres. Par la suite, l’action systématique de la Communauté française a permis de constituer un patrimoine littéraire -56-


belge francophone accessible. À quoi il convient d’ajouter des initiatives privées, comme la série Tout Simenon aux Presses de la Cité, ou la série Toine Culot chez Racine qui réédite également Jean Mergeai. On dispose ainsi, aujourd’hui, d’un socle d’à peu près 500 textes ou bouquins. Cela dit, ces textes ne présentent pas tous la même importance selon que l’on envisage les divers enjeux de distribution de leur lecture. Quand nous avons créé la collection « Espace Nord », il s’agissait à la fois de donner au Belge cultivé le moyen de retrouver les textes qu’il aimait ou qu’il avait à découvrir – ce qui fut le cas pour la plupart des gens de ma génération – mais aussi de permettre aux établissements secondaires, de disposer d’un corpus de textes permettant l’enseignement de nos auteurs – et cela, même si les programmes ont toujours été en la matière d’une frilosité extrême, pour ne pas dire coupable. Il s’agissait en outre, à travers les postfaces des volumes, de donner une approche universitaire sérieuse du texte réédité. Cela devait permettre de construire progressivement un corpus scientifique qui irait de pair avec la collection « Archives du futur » pour les grandes monographies et les éditions critiques ; et, à l’époque, avec des documents pédagogiques dans la collection « Un livre, une œuvre » que dirigeait Daniel Blampain. Les préfaces étaient confiées à un écrivain, dans un processus de réappropriation et de circulation collectives par conséquent. Aujourd’hui, le rapport des adolescents à la lecture n’est plus le nôtre – pour nous, la lecture c’était Dieu en quelque sorte – ni même celui de l’époque du lancement -57-


des collections structurelles. Il nous faut donc procéder autrement. Dans le corpus de textes déjà réédités, et tout en continuant à éditer, à prix de vente réduits, d’autres textes du corpus (on pourrait très aisément les publier à tirage restreint vu les nouvelles méthodes d’impression, comme nous en avions discuté avec le dernier directeur de Labor), il faut sans doute choisir une série de textes – bien évidemment Pelléas, mais bien sûr d’autres œuvres – qui bénéficieraient d’un appareil pédagogique souple et varié (pas de ceux où l’on impose au prof son cheminement), d’une série de documents permettant de travailler les choses avec les étudiants dans les collèges, les lycées ou les athénées ; et de créer ainsi une sorte de corpus réduit, basique, accessible et désirable. Non pas un Panthéon tombé du ciel mais une matière vivante, avec des transversalités, françaises et francophones. Pelléas, on peut le mettre en synergie avec Bérénice de Racine ou La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette mais aussi avec Partage de Midi de Claudel et Les Nuits de Strasbourg d’Assia Djebar. Il s’agit d’amener en outre les étudiants à sortir du génie tombé du ciel et à approcher la matérialité de la création d’un texte. J’essaye ainsi, pour le moment, à travers une opération-pilote que je souhaite étendre l’an prochain, et notamment au Luxembourg, d’amener des classes à découvrir les archives littéraires de textes qu’elles étudient ou étudieront. Il y a aujourd’hui, me semble-t-il, et c’est un paradoxe – mais ce sont souvent les paradoxes qui font progresser l’Histoire – quelque chose d’intéressant à jouer, au moment où l’ordinateur va faire disparaître les manuscrits – sauf pour les nouveaux savants qui liront les -58-


disques durs à supposer qu’on les ait gardés et qu’ils n’aient pas été piratés par un hacker. Approcher donc les traces matérielles du travail de l’écrivain, entrer dans son atelier. Ce travail autour des archives devient d’autant plus envisageable que la numérisation de certains documents rend possible un travail qu’aucune exposition ne saurait concurrencer. Il présente l’avantage de désacraliser l’archive. On peut de la sorte espérer sortir enfin de cette notion romantique du génie (des génies, il n’y en a pas beaucoup, si ce n’est d’autoproclamés) qui a fait tellement de ravages, sans tomber dans la négation de l’œuvre. Il convient aussi, me semble-t-il, de développer une démarche comparative, et comparative intrafrancophone. Les surréalismes belge et français, par exemple, diffèrent à bien des égards, ce qu’explique et qui explique l’Histoire. Les Suisses, eux, sont demeurés rétifs à cette esthétique. Voilà des questionnements qui peuvent ouvrir à de nouvelles perspectives de compréhension du monde. À travers certains comparatismes, on voit en outre qu’il y a des œuvres qui tranchent. Quand j’étais jeune, à Amsterdam, au Rijksmuseum, la Ronde de nuit de Rembrandt était exposée dans une salle où se trouvaient d’autres rondes de nuit. Là, on voyait bien qu’il se passait quelque chose d’autre chez Rembrandt alors qu’à l’origine c’est une scène de genre. On voyait que s’y produisait la métamorphose de l’Art. Plutôt que d’assommer les gens d’assertions d’autorité, mieux vaut leur faire découvrir des réalités à travers un processus fonctionnant sur les différentiels. L’écriture est un acte lent, compliqué, artisanal, d’où émergent parfois des chefs-d’œuvre. Grâce aux archives -59-


littéraires, on peut donner à voir comment l’écrivain arrive à quelque chose de meilleur, de plus singulier. Parfois, il coupe trop et, à la limite, ne publie pas la meilleure version. Parfois, en revanche, la décantation crée la grâce. Tout cela dessine un autre type de rapport à la littérature. Après ces remarques sur notre patrimoine littéraire, et les moyens comparatistes pour y faire accéder, j’en viens à un second type de considération. Comment articuler l’historique, le local historique, et les formes universelles ? Des formes universelles qui ne soient pas l’universel abstrait qui a découlé, pour faire court, de la Révolution française et d’une histoire nationale, celle de la France. On sait aujourd’hui la quasi-impossibilité d’étendre au monde qui nous entoure et qu’il s’agit de construire les principes sur lesquels s’est fondée cette unification. Qu’on le veuille, ou non, il y a d’abord pour l’enfant un enracinement local. C’est également le cas pour un écrivain. Je signale toujours, par exemple, la dette que je dois à Unimuse à Tournai. Le Service du livre luxembourgeois qui nous rassemble aujourd’hui fonctionne sur un principe de cet ordre ; sur cette nécessité, qu’il faut défendre bec et ongles, sans s’y limiter bien évidemment. Il n’y a ni dialectique ni ouverture sans conscience apaisée de Soi. Quelque chose donc qui parte du lieu, du vécu, mais qui ne s’y circonscrive pas uniquement tout en permettant de s’y enraciner. Cela doit déboucher, à un moment donné, sur des réflexions de fond au niveau didactique. Comment avoir une insertion locale, comment avoir des corpus de textes – par exemple en primaire – qui ont -60-


à voir avec une réalité immédiate ? Puis, comment entrer dans le triple corpus – français d’une part, francophone de Belgique de l’autre, francophone dans le monde enfi?n Si l’on adopte des mécanismes d’approche comparative, je le répète, on fera progresser les Q.I. de nos élèves. Comparer Lemonnier et Zola, c’est quand même très intéressant. Le faire ensuite avec le Suisse Édouard Rod puis l’Italien Verga et le Portugais Eça de Queiros donnerait sans doute d’autres attitudes individuelles et collectives, d’autres aptitudes de rapport au monde. Si l’on accepte le principe de la prise en compte dans l’enseignement des complexités et de la diversité, on ne peut que constater que les littératures francophones permettent d’y faire accéder de façon merveilleuse. Pourquoi y sommes-nous toujours rétifs ou frileux ? De la même façon que l’enracinement local doit se trouver à l’origine de l’enseignement, une phase ultérieure consiste dans la multiplication des circulations, ce qui permet de mieux mettre au monde ; de faire advenir dans du réel. *** Voilà le premier volet de remarques que je souhaitais faire et qui concerne l’enseignement. Le deuxième volet a trait au champ littéraire belge actuel. Comment le décrire ? Nous avons toujours quelques grands vieillards. Henry Bauchau aura 100 ans en 2013. Il se montre toujours actif puisque deux nouveaux livres doivent sortir incessamment. Il faudrait comparer son œuvre à celle des autres ancêtres de la Francophonie, Aimé -61-


Césaire qui nous a quittés et le Cheikh Hamidou Kane. À Bauchau, il faut ajouter Guy Vaes, plus jeune d’une décennie, et qui pourrait bien nous ravir encore d’un livre surprenant comme il les affectionne. Parmi les figures tutélaires, on peut également citer Dominique Rolin, mais elle a cessé d’écrire, et Jacqueline Harpman. Toujours actives, les figures de Jean Louvet dont on fêtera, l’an prochain, les cinquante ans de Théâtre, et dont les Archives & Musée publieront le tome 3 du Théâtre Complet ; André Schmitz que l’on a fêté il y a peu au Pont d’Oye ; Pierre Mertens, dont on attend le procès avec Bart De Wever ; Jean-Claude Pirotte qui va recevoir le prix Apollinaire, etc. Cela n’est pas rien pour une petite communauté humaine telle que la nôtre, et je suis loin d’avoir été exhaustif. Il faudrait y ajouter la génération qui suit de près ce second ban des figures tutélaires. Les Jean-Pierre Verheggen, Jean-Marie Piemme, Paul Emond, Jacques De Decker, Christian Hubin, Gaspard Hons, Françoise Lalande, Colette Nys, Michel Voiturier, Werner Lambersy ou Jacques Sojcher. Ils émergent, en gros, dans les années 1970, et n’ont jamais cessé depuis d’alimenter le vivier. Ceux qui émergent ensuite, et sont parfois de la même génération, Nicole Malinconi ou Jean-Louis Lippert, par exemple, attestent cette fécondité sans ressortir pour autant au postmoderne qu’illustre entre autres la figure emblématique de Jean-Philippe Toussaint. Difficile en revanche de classer dans le postmoderne le chemin décidément singulier d’Eugène Savitzkaya. -62-


L’on sait comme on vit ensuite surgir, avec un accent particulier dans la prose, nombre de femmes – Caroline Lamarche, Amélie Nothomb, Sophie Buysse, Geneviève Berger, Diane Meur, et tant d’autres – les hommes n’étant pas pour autant absents du parcours (Vincent Engel, que je suis amené à remplacer au débotté en est un fort bel exemple). L’on entre ensuite, avec le nouveau millénaire, dans une nouvelle génération, plus décalée, à l’instar du monde où nous sommes, mais toujours inventive. Mon propos, en cette circonstance, n’est toutefois ni d’énumérer un nombre maximum de talents, ni de célébrer tel ou telle, ni même d’analyser les diverses strates et méandres de notre champ littéraire. Toujours vivace, c’est un fait, il innove peut-être moins que par le passé. Mais, est-ce surprenant dans le contexte de banalisation et de déshistoricisation d’une Europe qui a refusé de choisir son destin et de le prendre en mains ? Avec certains de ces auteurs encore vivants, nous avons déjà entamé, aux Archives & Musée de la Littérature, un travail de mémoire et d’avenir. Telle cette édition complète de l’œuvre de Louvet que j’évoquais tout à l’heure. À l’édition des textes, et de leurs différentes versions, s’ajoute un gigantesque travail de description des conditions historiques dans lesquelles les pièces ont été écrites ou qu’elles relatent. Pour une partie d’entre nous seulement, les grèves de 1960 constituent encore un référent concret. Comment parler sans cela du Train du Bon dieu ? Comment, de même, pour le XIXe siècle, évoquer La Légende d’Ulenspiegel sans un minimum de renvois aux années 15501580 en nos pays? -63-


Tout cela pose des questions d’enseignement qu’il faudrait approfondir et étayer, puisqu’il ne s’agit pas de renoncer à l’historicité des textes mais d’examiner les moyens d’y arriver avec les étudiants, dans les conditions de l’aujourd’hui. Et d’autant plus qu’une série d’écrivains vivants, qui ont une œuvre assez importante derrière eux, peuvent parler de ce moment où l’histoire et la littérature s’articulaient dans le texte, de façon plus ou moins visible et lisible. Si je me permets d’insister, c’est qu’il me semble qu’une caractéristique du champ actuel tend à nier l’historicité des textes – ce qui ne saurait surprendre quand on voit les manœuvres du capital financier, dont le management est le cheval de Troie. Pour lui, l’anonymisation générale des êtres et des choses est le parfait déduit de ses forfaitures et de ses impostures. La littérature, que ses séides, après avoir détruit l’enseignement de l’Histoire et des Histoires, seraient ravis d’évacuer du corpus d’enseignement – souvenons-nous de Nicolas Sarkozy et de sa sortie contre La Princesse de Clèves –, ne demeure-t-elle pas un arrièrepays? À travers la subjectivation des faits dans le creuset de l’écrit, une prise de conscience demeure donc possible, comme une appropriation personnelle. Horresco referens… Encore faut-il en trouver les chemins. Encore s’agit-il de montrer comment l’Histoire se lit, se dévoile ou se cache dans les textes. *** À cet égard, le postmoderne peut également donner à penser. Il a donné certaines œuvres importantes dont celle de Toussaint, je le répète. Reste que le postmoderne en soi, qu’est-ce que cela veut dire ? On est toujours post quelque chose, non ? Ici, en revanche, cela signifierait -64-


qu’on n’a pas d’avenir ; que la notion de modernité est à jeter aux orties… Il est vrai qu’en son nom, quelques solides horreurs ou erreurs du siècle – qui se peuvent commenter – ont été commises. Quant à jeter l’enfant avec l’eau du bain… C’est cette modernité que l’on voit attaquer de plein fouet par toutes les extrêmes droites réunies, et pas seulement en terres d’Islam. On peut moderniser sans être ou sans tenter d’être moderne. Pour ce qui nous concerne, il se pourrait bien que le postmoderne ait pour fonction de nous y amener. Ainsi se trouve-t-on devant une étrange situation, celle qui aurait pour objet de nous amener à cesser de penser et de choisir, de se laisser (re)prendre par un communautarisme qui dit d’autant moins son nom qu’il paraît consentir aux fantaisies de l’individu. Ce flou interprétatif, global, cette sorte de : oh, tout ça se vaut, tout ça s’équivaut – ce qui, bien évidemment, est faux – est profondément lié à un état de société ; à un état qui entend nous faire intérioriser les structures dominantes qui nous exploitent, en nous faisant croire qu’il y va de notre bonheur ou de notre survie. La modernité avait une dimension éthique. Nous n’échappons pas aux effets de ce moment dans le champ littéraire francophone de Belgique – et d’autant moins que la plupart d’entre nous, s’ils publient des romans, les publient le plus souvent à Paris. Or l’Histoire ne paraît pas souvent s’y être inscrire (même s’il existe, ces derniers temps, certains signes encourageants tels Mauvignier ou Jenni). Tout cela n’est pas en soi négatif, -65-


il faut le préciser. Ce qui l’est, en revanche, c’est l’absence d’instrument théorique pour approcher ces façons de remodeler le monde à notre insu ; de réapprendre la critique et la dialectique. De ne pas croire à un nouvel essentialisme. *** La situation du roman en Belgique n’est pas simple, en outre pour ce qui est de son édition. Elle est beaucoup plus morcelée, en Belgique et hors Belgique, que celle du théâtre, par exemple, qui dispose des éditions Lansman; ou de la poésie, où persistent certaines structures mais où se pose la question du renouvellement du lectorat. La situation de l’édition romanesque à Bruxelles et dans les Wallonies s’est aggravée au fil des ans, avec la disparition successive d’une série de structures éditoriales dont j’ai notamment parlé dans mon premier exposé. L’autre question est bien sûr celle de la percée de leurs collections en France, et dans les Francophonies, comme de leur capacité à accueillir non seulement des textes belges mais aussi des textes francophones. Malgré les coups dont il est ou a été victime, le champ continue cependant de vouloir persister, ce qui est bon signe. Vincent Engel a ainsi repris, à La Renaissance du Livre, la collection « Le Grand Miroir ». Les Impressions nouvelles de Jan Baetens et Benoît Peeters défendent Sandrine Willems ou Luc Dellisse. Dans cette province, deux éditeurs ont, eux aussi, décidé de relever le défi. Et cela, après le travail de Luce Wilquin dont le parcours commence à aligner de belles années de combat farouche. Avec, pour chacun d’eux toutefois, la question d’une vraie diffusion ou de nouvelles formes de -66-


diffusion. La réception des romans de Sandrine Willems demeure par exemple assez confidentielle, malgré la qualité de ses textes. Qu’en sera-t-il, chez Luce Wilquin, du dernier roman de Françoise Lalande, récit tout à fait remarquable : La Séduction des hommes tristes ? Comment faire surgir de tels textes dans les cours ? Et comment les faire rayonner en dehors de nos frontières tant que nous n’aurons pas mis en place ces structures francophones transversales dont j’ai parlé tout à l’heure ? À partir du moment, en sus, où nous ne disposons pas suffisamment d’instruments critiques pour aujourd’hui. Une critique qui doit pouvoir allier l’objectivité de l’approche à la subjectivité du lecteur – la littérature étant désir. Là aussi, me semble-t-il, nous avons de vrais chantiers pour les beaux métiers de l’enseignant, du libraire, du bibliothécaire. Peut-être le net et le numérique permettront-ils de faire circuler ce type d’information transversale et de doubler les barrages persistants de l’édition française. Dans la presse française, jusqu’à ce jour, nous n’avons quasiment jamais de commentaires consacrés à des livres qui ne sont pas publiés en France. Nous ne faisons hélas pas mieux chez nous à l’égard des autres Francophones puisque nous ne rendons compte, en dehors du belge, que de ce qui nous vient de Paris. Grosso modo, ne faisons-nous pas de même dans l’enseignement ? Nous n’avons en tous les cas pas encore amorcé le grand tournant de l’enseignement des littératures française et francophones. Il offrira à nos lettres un vrai champ de rayonnement. -67-


Atelier 1

La Promotion du Livre

Témoin-ressource et modérateur : Olivier WEYRICH Secrétariat : Brigitte HEUSE

Quelques pistes de réflexion : Qu’en est-il de la promotion du livre en Fédération Wallonie-Bruxelles? À partir de son expérience d’éditeur régional, Olivier Weyrich fait un état des lieux réaliste des moyens dont l’auteur dispose pour diffuser son ouvrage en Fédération Wallonie-Bruxelles. -69-


En sachant qu’un auteur francophone reste un auteur diffusé régionalement (référence à l’intervention de Mr. Quaghebeur), il faut savoir qu’un auteur s’adresse à un public de 4,5 millions de francophones. Parmi ces 4,5 millions, combien de personnes sont des lecteurs avec des goûts et des attentes différents et donc des acheteurs potentiels d’une œuvre précise? L’édition en Belgique francophone a un public plus restreint que l’édition française et encore plus restreint par rapport à l’édition anglo-saxonne. Un auteur qui vend 1000 exemplaires de son œuvre doit être satisfait. Sachant cela, il est important, pour assurer le succès d’un ouvrage et le promotionner de manière efficace, de tenir compte de la zone de distribution géographique et de cibler précisément le public à atteindre. Ensuite, l’auteur joue un rôle primordial (Qui est-il? Quel est son réseau? Quelle est sa personnalité? Est-il « médiatisable »?). Il faut aussi décider de la manière dont l’ouvrage sera traité dans les médias en fonction des contacts de l’éditeur et de l’auteur et le faire au bon moment, quand l’ouvrage est disponible en librairie. Enfin et c’est peut-être le plus important, l’auteur doit savoir au départ ce qu’il souhaite pour son livre (atteindre un certain public, en vendre le plus possible,…).

-70-


Le débat : Suite à ces informations, les auteurs présents se sont posé des questions quant à la manière de diffuser et promouvoir leur œuvre. Il est primordial de sélectionner correctement le véhicule de l’information en fonction du public cible. Un article, même minuscule, dans des revues telles que Moustique, Femmes d’aujourd’hui ou Télépro assure à l’auteur d’être vu par le plus grand nombre. Il faut savoir aussi que les périodiques édités par les mutualités touchent des publics très importants. L’Internet est aussi un outil de promotion incontournable. Le Service du Livre Luxembourgeois offre aux auteurs régionaux une vitrine parfaite par l’intermédiaire de son site Internet et sa présence dans les salons et autres manifestations littéraires. Il permet également de se faire connaître au moyen des blogs : celui de l’auteur, ceux de critiques littéraires. Le multimédia permet aussi la promotion des ouvrages par mailing. Mais l’Internet ne résout pas tout pour l’auteur. Les adresses mail de certaines bibliothèques, par exemple son saturées de demandes d’auteurs régionaux et souvent, ces messages sont passés à la trappe. Il faut savoir que les éditeurs sont aussi sur-sollicités de même que les médias (presse, radio ou télévision).

-71-


En ce qui concerne la presse écrite, dans 65 % des cas, ce sont les informations communiquées par l’auteur ou l’éditeur qui sont publiées telles quelles en copié-collé donc, le contenu de la fiche de présentation doit être soigné. Un accès plus large à ces médias dépend essentiellement des relations personnelles de l’éditeur ou de l’auteur. L’éditeur doit également tenir compte du moment où l’ouvrage va paraître. La promotion ne doit pas être noyée dans d’autres événements plus marquants. Dans notre région, pour arriver à diffuser un ouvrage, l’auteur doit se vendre lui-même chez les éditeurs, dans les salons, les bibliothèques, les écoles. L’avenir d’un ouvrage dépend beaucoup de la personnalité et de l’implication totale de l’écrivain mais il peut dépendre aussi de facteurs tout à fait extérieurs et imprévisibles. La promotion d’un ouvrage sera totalement éclipsée si un événement marquant intervient durant cette période. La diffusion et la promotion, et donc le succès d’un ouvrage, dépendent aussi de la bonne volonté du libraire. Si celui-ci pour des raisons X ou Y ne met pas l’ouvrage dans ses collections, la qualité, l’intérêt de l’ouvrage, la meilleure promotion qui soit dans les meilleures conditions possibles, tout cela n’aura servi à rien ! De plus, un livre a une durée de vie. Le lancement, la période de communication sur un ouvrage dure de 8 à 10 mois. Ensuite, il faut compter sur le bouche à oreille -72-


et le travail de l’auteur lui-même pour prolonger la communication. À ce stade, les bibliothèques peuvent prendre le relais et communiquer sur l’ouvrage par des séances de présentation, dédicaces, ateliers,…

Conclusion : Il est impossible de prévoir, malgré toutes les stratégies de promotion d’un ouvrage, quelles en seront les répercussions. Dans le métier de l’édition, tout fonctionne à l’affectif : les relations interpersonnelles entre auteurs, éditeurs, diffuseurs, promoteurs (médias), vendeurs et le public sont le moteur essentiel.

-73-


Atelier 2 :

L’édition et la diffusion du livre

Témoins-ressources : Jean HENROTIN (Éditeur); Mme Caroline CULUS et M. Vincetn ROMAIN, des Éditons Émile LANSMAN; Luc PIERRARD, Librairie OXYGÈNE. Modérateur : Éric GELHAY Secrétariat : Agnès TRULLEMANS

Émile Lansman, éditeur de pièces de théâtre à La Louvière depuis plus de 20 ans a acquis une grande renommée en francophonie. C’est un passionné qui privilégie l’écriture contemporaine et fonctionne aux coups de coeur. Il aime lancer avec son centre d’écriture -75-


des textes pas toujours aboutis, mais à haute valeur littéraire et scénique parce que c’est une étape dans la construction d’un auteur. Un texte théâtral est très vivant et change parfois lorsqu’il est joué. Jean Henrottin était imprimeur dans la région de Tenneville. Il y a 15 ans, il est devenu éditeur grâce à l’impulsion d’André-Marcel Adamek. Comment choisit-on un manuscrit? Le comité de lecteurs, composé de gens très différents, vérifie si c’est bien écrit, si l’histoire se tient. Que se passe-t’il lorsque le bouquin est imprimé? Le délégué commercial présente sa diffusion. Le libraire choisit. Il peut, le cas échéant, retourner les invendus. Est-ce qu’on s’enrichit comme éditeur en Belgique? Non, c’est une passion. L’éditeur avance l’argent. Les gens y mettent leurs tripes, il se passe quelque chose d’humain avant tout. Quel est le rôle du distributeur? Il doit faire connaître, convaincre. Lansman se distribue en Belgique mais utilise un distributeur en France parce que c’est une garantie pour le paiement. Il existe trois grands distributeurs en Belgique qui se partagent 90% du marché. L’éditeur Weyrich a crédibilisé l’édition en Province du Luxembourg en proposant de beaux livres bien présentés. On peut même dire qu’il y a eu un « avant » et un « après » Weyrich. Un enseignant tient à signaler, puisqu’on parle des relations entre auteurs, éditeurs et lecteurs, l’influence d’un autre maillon de cette chaîne : les enseignants qui forment à la lecture et à l’écriture. -76-


Le représentant de la Maison Lansman souligne l’influence du lecteur sur l’éditeur. Des animateurs ont souvent demandé l’écriture d’un certain type de pièces. De même qu’Internet, avec le choix des internautes, donne rapidement une indication sur le choix des lecteurs. Les auteurs apprécient également d’avoir le retour des bibliothécaires et du Service du Livre Luxembourgeois par exemple en province de Luxembourg. L’Internet est-il en passe de supplanter l’éditeur? Non, l’éditeur reste incontournable pour défendre le texte et, surtout, conseiller l’auteur. À Tellin, l’éditeur Trace de Vie fonctionne sans distributeur. Avec de petits tirages, il arrive à épuiser toutes ses éditions, va rencontrer les libraires et est attentif à la qualité littéraire. À Libramont, le libraire Pierre Bodson remarque que les lecteurs de Neufchâteau sont différents de ceux de Libramont. Il aime promouvoir des auteurs locaux mais ce sont les gros formats commerciaux comme Musso ou Levy qui le font vivre. Les enseignants doivent être attentifs aux prix des livres qu’ils font lire aux élèves. Chez Lansman, on apprécie les fiches et les coups de coeur des libraires, on reconnaît qu’il y a de très bons libraires en Province du Luxembourg. Comment sont les relations entre éditeurs et médias? Difficiles selon l’éditeur Lansman car les gens pensent que le théâtre se voit et ne se lit pas. Il est difficile également pour l’éditeur Henrotin d’intéresser les grands médias, mais il faut relativiser l’impact des critiques littéraires sur l’acheteur potentiel. Nous ne -77-


devons pas non plus croire que tant de perles rares nous passent sous le nez au profit de coups commerciaux car le bouche-à-oreille a un fameux poids. Pourquoi n’y a-t-il pas de prix unique du livre en Wallonie? Parce qu’il n’y a pas encore eu de décision politique à ce sujet. Quels sont les critères des éditeurs lorsqu’ils reçoivent un manuscrit? Il doit être complet, sur papier et en français. Il est également important d’avoir une présentation de l’auteur et une idée du contexte. Les auteurs sont tenus au courant et parfois dirigés vers des éditeurs plus appropriés, l’avis des lecteurs (Comité) est tenu secret. Et si l’on veut éditer à tout prix à compte d’auteur ou sur le net? Le livre « papier » à compte d’auteur a très peu de chances de toucher un nombre minimum de lecteurs : il ne peut connaître d’autre diffusion que celle faite par l’auteur lui-même dans son entourage Un éditeur qui reconnaît un texte le légitimise, le défend, offre son appui et ses conseils. Un texte qui n’est pas accompagné a très peu de chances. Et l’évolution numérique? Elle permet de sortir des exemplaires à la demande et facilite la prise de risque de l’éditeur. En conclusion, il faut retenir une chose commune à tous les participants : c’est la dimension passionnelle de tous ces métiers, la possibilité, la fierté qu’ont les participants à défendre la qualité, à être attentifs aux coups de coeur.

-78-


Atelier 3

Apprentissage et difficulté de la lecture

Témoins-ressources : Marie GALLARDO, STILMANT Céline DELPORTE. Modérateur : Rita STILMANT. Secrétariat : Nicole GÉRARD.

Rita

Un facteur d’intégration (scolaire, sociale, culturelle,…) ou condition de survie? Techniques, méthodes et astuces pour dépasser les difficultés? -79-


Présentation succincte des organismes : Miroir vagabond asbl : Céline Delporte, coordinatrice des cours de français (alpha et FLE) la bibliothèque de Marche. ASBL implantée à Bourdon (Hotton). Le Miroir Vagabond développe de nombreuses actions dans le nord de la Province de Luxembourg. L’association est composée de différents « secteurs » : Un secteur « Centre d’Expression et de Créativité» (CEC) Un secteur « Formation » Un secteur « Milieux de vie » Un secteur « Reflets d’Exils» (service d’accompagnement psychosocial des demandeurs d’asile) Une compagnie de théâtre-action (Théâtre des Travaux et des Jours) Les principaux objectifs du Miroir Vagabond sont l’intégration des différentes populations (avec une attention particulière portée aux personnes «fragilisées»), l’insertion socioculturelle et socioprofessionnelle (Le Miroir Vagabond est reconnu comme OISP – Organisme d’Insertion Socioprofessionnelle), la découverte de la différence, la création d’événements citoyens et «fédérateurs», toujours avec, en toile de fond, l’outil artistique et ce, quel que soit le secteur. Le Miroir Vagabond propose des formations en français, encadrées par une quarantaine de personnes bénévoles : - à la bibliothèque de Hotton où les groupes sont composés de 98 % de demandeurs d’asile -80-


- au sein de la bibliothèque de Marche où évoluent 80 % de demandeurs d’emploi et 20 % d’élèves libres, soit des personnes demandeuses d’asile ou toute autre personne n’étant pas demandeuse d’emploi. Un des groupes s’épanouissant à Marche propose de l’alphabétisation. Les autres groupes sont indifféremment composés de personnes diplômées que de personnes ayant été peu scolarisées. ASBL Lire et Écrire Luxembourg : Rita Stilmant, directrice. Lire et Écrire Luxembourg asbl, organisme d’insertion socioprofessionnelle, promeut le droit à l’alphabétisation pour tous. Sont accompagnés des adultes pas, voire peu, scolarisés, n’ayant pas acquis les compétences de base censées être acquises au terme de six années primaires. Au quotidien, l’association travaille avec des femmes et des hommes ne sachant pas lire, en le comprenant, un texte simple, en lien avec leur vie quotidienne. Lire et Écrire Luxembourg n’est pas une école. Les formateurs n’ont aucun programme à appliquer. Ils partent des compétences, projets, objectifs et réalités de chacun des apprenants. Ils veillent à ce que ceux-ci puissent développer leur confiance en eux et se muer en acteurs de leurs apprentissages. Ceux-ci s’enracinent dans ce qui fait sens pour chacun tout en permettant à la dimension collective et à l’indispensable dynamique de groupe de se déployer. Mouvement d’Éducation Permanente, Lire et Écrire Luxembourg voit la lecture, l’écriture, le calcul, la -81-


communication comme autant d’indispensables outils à l’exercice d’une citoyenneté active dans tous les domaines (professionnel, social, culturel, familial, économique, politique). L’enjeu est donc de permettre à l’apprenant de comprendre, d’analyser pour, enfin, pouvoir agir en pleine connaissance de cause. La dimension participative apprenante est l’essence même de toute démarche. Les formatrices et formateurs de Lire et Écrire Luxembourg épaulent les apprenants à Barvaux, Vielsalm, Bastogne, Libramont, Neufchâteau, Bertrix, Paliseul, Florenville, Virton, Athus et Arlon. Dans ces antennes, on retrouve des groupes «Alpha» (lecture, écriture) et des groupes «Alpha Oral» (apprentissage de la langue parlée). Lire et Écrire Luxembourg apporte un soutien pédagogique aux formateurs en alphabétisation via les formations de formateurs et son centre de ressources de Libramont (siège social). Enfin, des démarches de sensibilisation sont menées à bien aux quatre coins du Luxembourg avec, pour objectif, la prise en compte des réalités d’illettrisme dans tous les secteurs dessinant la société. Pédagogie différnciée - nouvelle : Maria Gallardo, directrice de 6 écoles primaires de Chiny Postulat : nous sommes tous capables de réussir. La pédagogie est d’inspiration Freinet, mais aussi Montessori, Steiner,… et s’enrichit des formations. Il n’est pas question de points, mais d’évaluation formative (chaque enfant s’évalue par rapport à lui-même et non par rapport aux autres), de construction des appren-82-


tissages, axée sur le respect de l’enfant, de ses rythmes et compétences. Le climat d’apprentissage est constructif. Dès lors, l’enfant a une bonne estime de lui, il se sent soutenu. La notion de plaisir est, elle aussi, très importante. Marie Gallardo défend le principe suivant : toute pédagogie est au service de l’enfant et non l’inverse. Les six écoles accueillent de nombreux enfants n’ayant pas trouvé leur place dans un enseignement davantage traditionnel, parfois en échec scolaire, issus de tous milieux sociaux. Elle conclut en verbalisant quelques mots et expressions clefs de la matinée : Qu’est-ce qu’un Livre? Communication avec les autres Rêve = lecture Confiance en soi Modification des rôles Rapport de territoires Collaboration entre organisateurs Transversalité Donner du sens Débat : Au terme de ces présentations, succintes, les participants ont été invités à réagir. À interroger. À échanger. -83-


- Ces enfants placés au centre de l’action pédagogique, sont-ils prêts pour le secondaire? Ils réalisent un travail de fin d’études en fin de sixième primaire, qu’ils présentent à la classe ainsi que devant les parents. C’est la classe et l’enseignant qui évaluent ce travail. Cette pédagogie développe les qualités suivantes : bonne organisation de leurs devoirs, autonomie, bonne communication, aptitude au travail en équipe, esprit d’entraide, de collaboration et capacité d’auto-évaluation. Elle ne les prépare pas au « chacun pour soi », à la compétition. - Ce n’est pas l’unique réponse… Des enfants sont aussi heureux d’apprendre en dehors de cette pédagogie… Il faut des points… La société est une compétition, c’est la réalité ! Effectivement ! D’ailleurs, on ne parle pas d’une pédagogie, mais de pédagogies. Sont en outre mis en exergue, l’être à l’autre, les dimensions d’écoute, d’accompagnement… Quant au fait qu’il faille des points, des mises en compétition, est-ce inéluctable? Ne peut-on pas changer? Il s’agit, ici, de choix de société : quelle formation pour les enseignants? Quels accents? -

Qu’est-ce qu’éduquer?

La notion de confiance, de relation, de prise en compte des compétences, le fait d’être dans l’accompagnement, de permettre à chacun de trouver du sens -84-


aux apprentissages sont primordiaux. Baigner dans un climat de respect, participer à une analyse réflexive, voir ses objectifs et projets pris en compte sont autant d’éléments essentiels pour l’apprenant. - Constat : il y a beaucoup d’enfants en difficulté, en décrochage scolaire pour qui retrouver l’estime de soi est primordial… Pour y parvenir? Partir, avec la personne, de là où elle est. Oeuvrer, avec elle, en s’appuyant sur ses savoirs, savoir-faire, savoir-être, compétences. Et, refuser le redoublement. Car redoubler, c’est refaire la même chose, or l’individu concerné a acquis, il a progressé. Il est essentiel de travailler avec chacun, différemment, de manière à soutenir une montée progressive en compétences. -

Et pratiquement?

Il est moins question de responsabilité individuelle que de responsabilité systémique : le système scolaire mérite d’être interrogé : quelles formations pour les enseignants? Quelles organisations dans les écoles? Quelle capacité, de créativité? Quelles ressources pour les enseignants? Quelles réponses sont apportées aux difficultés? Quelle place pour l’écolier, l’apprenant? Prendre le temps d’identifier les difficultés, de les analyser, jusqu’à être en capacité de définir quelles réponses mettre en place? En premier lieu, il s’agit d’identifier les freins de l’apprentissage : dyslexie? Dysphasie? Problèmes de vision, d’ouïe? Mais aussi : manque de confiance en soi, -85-


enfermement dû au jugement des autres, tensions groupales fortes, difficultés familiales, difficultés à trouver une place, sa place à l’école… autant de réalités ne permettant pas d’être à l’apprentissage. Ensuite, il est essentiel d’identifier de quelles ressources chacun dispose : adjuvants internes, externes? (Des associations, organisations, logopèdes, bénévoles,…) La possibilité de suivre l’une ou l’autre formation? Et, plus fondamentalement, se mettre à l’écoute, faire preuve d’empathie, échanger avec l’autre, mettre des mots. -

Témoignages :

Jean-Claude, apprenant à Lire et Écrire : Enfant, il n’a pas trouvé sa place à l’école. Le jugement que portaient les autres, un instituteur peu attentif, l’absence de soutien de ses parents qui l’ont encouragé à faire le sot, pour l’inscrire dans l’enseignement spécial et bénéficier, ainsi, des allocations majorées, n’ont pas dessiné des conditions propices à l’apprentissage de la lecture, l’écriture, le calcul. Au fil des années, toutefois, Jean-Claude a appris un métier. Il a d’ailleurs travaillé pendant des années. C’est suite à une perte d’emploi que son parcours scolaire chaotique l’a rattrapé : désormais, pour décrocher un job, il faut établir un CV, une lettre de motivation. C’est à cette époque que Jean-Claude, encouragé par les services d’intégration, a poussé la porte de Lire et Écrire : «Cela n’a pas été facile !» Mais l’accueil, le non jugement (« On ne nous colle pas d’étiquette »), le respect offrent de bonnes conditions d’apprentissage. -86-


Aujourd’hui, Jean-Claude a terminé la formation. Il intervient, de manière ponctuelle, sur le projet ‘Livres pour l’Alpha’. Il travaille avec des auteurs en vue de l’élaboration d’un guide d’accompagnement à l’écriture. Ce projet que porte Lire et Écrire Luxembourg asbl, soutenue par les éditions Weyrich, est issu de constats de formateurs, bibliothécaires, libraires, du manque de livres « fictions» pour des adultes faibles lecteurs (régulièrement, ils ont recours à des livres pour enfants). Des auteurs tels que Claude Raucy, Jules Boulard ont relevé le défi. Tassadit, apprenante au Miroir Vagabond : Vivant en Algérie, elle n’est jamais allée à l’école, car celle-ci n’était pas obligatoire. Aujourd’hui, être capable de lire une médication, aider ses enfants dans leur scolarité, plus d’autonomie dans les moyens de transport et la recherche d’un emploi sont autant d’éléments qui la motivent pour l’apprentissage du français. - Claude Gaspard (Bastogne)/Smart Reading intervient sur une méthode de lecture rapide, avec plus de plaisir. Pourquoi une lecture rapide? Pourquoi cette méthode, une méthode? Ce qui préoccupe, ce jour, c’est moins l’apprentissage fonctionnel, qu’une approche globale qui va permettre à la personne d’apprendre à apprendre. D’emblée une attention à l’individu dans sa globalité va être accordée. - Comment travailler au quotidien avec des adultes inscrits dans une démarche d’apprentissage de la langue? -87-


Partir d’une méthode, a priori, n’a pas de sens ! Le formateur s’attache à les accompagner. Il travaille, avec eux, en tenant compte de leurs compétences, zones d’intérêts, besoins identifiés. Les notions de plaisir, de sens sont essentielles : lire un livre à son enfant, lire une recette de cuisine et la réaliser, comprendre l’actualité, un courrier, écrire une lettre… . L’apprenant évolue, à son rythme, sur son parcours d’apprentissage. Résumé : Nous sommes dans une société de l’écrit. Sans une maîtrise de la lecture, de l’écriture, nous sommes en marge. Parler d’apprentissage, parler de difficultés, voient les uns et les autres s’interroger, interroger : les parcours, la méthode, la responsabilité. Or il y a moins des parcours que des freins, il n’y a pas une méthode, mais des méthodes, au service des enfants, des adultes. Les méthodes dont il a été question tout au long du débat sont basées sur le climat, la relation, la confiance en soi, l’évaluation formative, les compétences, le non jugement, l’échange et plus fondamentalement, la construction ensemble, la notion de sens, le respect, la prise en compte de la personne dans sa globalité. Les témoins ont parlé de travaux, menés au niveau des formations, non pas sur un mode transmissif, mais bien au gré de démarches tenant compte des rythmes de chacun, de ses compétences, des ses objectifs et des freins -88-


avec lesquels il doit composer. Les formateurs, enseignants sont des accompagnants. On est dans la dynamique de groupe, une dynamique solidaire.

-89-


Atelier 4

Aimer lire

Témoin-ressource : Claude RAUCY Modérateur : Jean-Luc GEOFFROY Secrétariat : Sophie BRIDOUX et Doriane DESPAS Comment transmettre et partager le goût de lire? Comment susciter le plaisir du livre avant de savoir lire? Né en 1939, l’écrivain Claude Raucy a beaucoup écrit pour la jeunesse et a enseigné le français durant des années à l’Athénée royal de Virton. Aujourd’hui à la retraite, il continue à se rendre dans les écoles pour aller à la rencontre des jeunes et parler de son métier. -91-


Claude Raucy a partagé son expérience de la lecture avec les enfants et les jeunes en tant que professeur, écrivain et père, puis grand-père. En tant que professeur : Durant sa carrière, Claude Raucy a essayé plusieurs méthodes pour faire aimer la lecture à ses élèves. - La première consistait à faire établir des fiches de lecture avec un résumé de l’œuvre, une présentation des personnages, une définition des mots difficiles, etc. Cette méthode fut très vite abandonnée car ennuyeuse. De plus, avec Internet, les élèves allaient directement recopier des résumés sans même avoir lu le livre. - Il a essayé un autre procédé qui consistait à faire lire un certain nombre de pages par mois, l’élève étant coté suivant le nombre de pages lues. Ce ne fut pas un très grand succès non plus car les élèves trichaient et inventaient des titres. De plus, les parents n’appréciaient pas non plus cette manière de procéder. - La liste des livres « indispensables » fut ensuite tentée. Une liste de 10 livres à lire pendant l’année scolaire, quand les élèves le voulaient, était proposée. Les lectures étant « imposées », cette méthode peut amener au dégoût du livre. Cependant, il est quand même important de faire lire les classiques… Méthode partagée… - Il a ensuite proposé aux élèves de choisir un livre et, quand ils le voulaient, d’en faire une présentation à la manière d’une publicité. Cette méthode a très bien fonctionné. D’une part, elle faisait appel à leur créativité et d’autre part, elle leur permettait de faire le pont avec une réalité qu’ils connaissaient parfaitement : la télévision. -92-


- Il a également eu recours à des petits « trucs » tels que amener un livre en classe, le laisser un peu « traîner» afin de susciter la curiosité des élèves, leur lire à voix haute une dizaine de pages. Une bibliothèque était aussi mise à leur disposition dans la classe même afin que le livre fasse partie de leur environnement et de leur quotidien. - Il propose encore de faire venir un écrivain dans la classe. En tant que père et grand-père : Dès leur plus jeune âge, Claude Raucy a poussé ses enfants à lire. Ils étaient entourés de livres. Vu comme une « obligation parentale », cela n’a pas eu l’effet espéré. Peut-être aurait-il dû leur interdire, cacher ou enfermer les livres. Cela aurait pu susciter une réaction de leur part et les pousser à braver l’interdit… En tant que grand-père, le livre et la lecture sont abordés de manière tout à fait différente. Claude Raucy raconte des histoires à ses petits-enfants, et ce afin de leur donner du plaisir et de « concurrencer » la télévision et leurs autres occupations. En tant qu’écrivain : Un roman doit raconter une histoire qui passionne le lecteur jusqu’au bout. Le livre doit plaire, tant au niveau de son style, de ses personnages ou de son aspect physique. Pour Claude Raucy, l’aspect physique est très important. Le premier contact avec le livre est un contact physique. La couverture doit accrocher. Le format, le nombre de pages ou encore le type de caractère utilisé -93-


sont également des éléments auxquels il faut tenir compte. Pour illustrer ce propos, il a apporté quatre éditions de son livre « Cocomero », présentant chacune une couverture différente, et a demandé à l’auditoire quel livre il lirait s’il ne devait se fier qu’à la couverture. Les couvertures les plus récentes, plus colorées, eurent plus de succès.

Conclusion Les grands points à retirer : -

Le livre est un objet. Ce doit être un bel objet, qui doit plaire, attirer. Il doit raconter une histoire et doit apporter du plaisir. Le livre doit faire partie de l’environnement de l’enfant, que ce soit à la maison ou à l’école. La lecture ne doit pas être une obligation, les enfants doivent avoir le choix de leur lecture. Qu’importe ce que l’enfant lit, l’essentiel est qu’il lise.

Débat - discussion Les différents participants ont ensuite échangé leurs propres expériences, méthodes et points de vue. Quelques pistes et idées ont été lancées : - le goût de lire doit être donné dès le plus jeune âge. Quand on donne le goût de lire à de jeunes enfants, ils le gardent toute leur vie ; -94-


-

il faut aller vers les enfants avec les livres et leur montrer que la lecture peut être ludique ; il est important de susciter la participation des enfants ; l’enfant doit être accompagné dans ses lectures, même lorsqu’il sait lire ; à l’activité de lecture peut être associée une activité d’écriture ; discuter des lectures, en parler pour permettre de voir le livre autrement ; il est également important de prendre en compte les difficultés de lecture ; la lecture à voix haute est une démarche intéressante, même auprès des grands enfants, voire des adolescents.

Deux points ont suscité un débat. - La question des fiches de lecture. Beaucoup de participants sont contre cette pratique car elle représente une contrainte, un contrôle et est souvent perçue comme ennuyeuse à réaliser. Il peut donc en résulter une réelle aversion envers la lecture. D’autres personnes présentes ne sont pas du tout d’accord. Tout dépend de la manière de proposer ces fiches de lecture. Elles peuvent avoir un coté ludique. Il est possible de proposer des fiches libres et personnelles et non selon un schéma. - La question des lectures imposées à l’école. Certains sont pour car les grands auteurs doivent être lus. D’autres sont contre car ces lectures et le fait qu’elles soient imposées peuvent amener le « dégoût » de lire.

-95-


Atelier 5

La création littéraire

Témoins-ressources : Anne-Maie TREKKER, Armel JOB, Daniel SIMON. Modérateur : Daniel SIMON Secrétariat : Virginie GUILLAUME Quelques pistes de réflexion : Anne-Marie Trekker et Armel Job témoignent de leur expérience d’écrivain. Armel Job explique qu’il se définit comme un romancier, fabricant d’histoire, et non comme un écrivain, qui puise en lui-même pour écrire son livre.

-97-


Débat : L’envie d’écrire est motivée par des sentiments multiples comme l’envie de traduire, de transmettre son savoir, ses passions, ses souvenirs, son vécu, l’envie de partager les choses, les relations, les expressions. De plus en plus de personnes écrivent car le premier outil accessible depuis l’école est le crayon et l’apprentissage de la littérature. Le moteur du romancier est de chercher des histoires avec une démarche d’artisan, de récolter dans des notes, des anecdotes et des souvenirs de visage lui permettant de rédiger son histoire. Écrire permet de voir les choses autrement. Quand on lit un roman, on n’en sort pas indemne car on se met dans la peau du personnage. Les décors sont très importants pour l’écriture. Quand on crée un personnage fictif, on s’attache à ses personnages mais on doit aussi en faire le deuil lorsqu’on le tue dans le livre. Les lecteurs doivent également faire leur deuil du roman avant de se replonger dans un autre. Les écrivains ont peur du tarissement qui peut venir des contraintes comme la qualité d’écriture, une date limite. Ces contraintes sont pour certains des aides à l’écriture et pour d’autres, ce sont des idées impensables -98-


car ils aiment la liberté. Pour éviter les blocages, l’écrivain doit avoir de l’audace. Le monde des adolescents est noir, proche du suicide, très dure dans les écrits. Certains pensent qu’en ne parlant pas des choses dures, les enfants sont curieux et abordent ces thèmes. Quand on écrit à l’ordinateur, on perd ses brouillons, ses corrections. Pour savoir si on a fini son roman, son livre, il faut le sentir, se faire confiance. Que faire pour aller au-delà du lecteur et devenir actifs? Le lecteur est un acteur du livre à travers les tables de lecture.

Conclusions et prospectives : La création littéraire, c’est partir de rien et terminer avec quelque chose. Chacun, dans ses écrits, transcrit soit son être, soit se raconte une histoire. Pour écrire, il n’y a pas d’enseignement, c’est l’audace qui prime.

-99-


Atelier 6

Au-delà du papier

Témoin-ressource : Laurence HOUSIAUX (Éditons Luc Pire) ; Alexandre LEMAIRE (Service de la Lecture publique) Modérateur : Jean-François FUEG, Directeur du Service de la Lecture publique Secrétariat : Martine JACQUEMART Quelques réflexions : Le monde du livre bouillonne et inquiète car il demeure beaucoup d’inconnues quant à l’avenir. Quel service offrir au public dans le créneau du numérique? -101-


Chez Luc Pire, il n’y a pas de réel objectif de vente au niveau du numérique ce qui explique qu’aucune promotion réelle ne soit mise en place pour l’heure. Les livres sont automatiquement numérisés au moment de l’édition et proposés en version numérique et en version papier. Cela n’engendre pas vraiment un coût supplémentaire pour l’éditeur mais propose une alternative supplémentaire au client. Le livre numérique permet plus de liberté au niveau des prix à fixer. Ce qui explique parfois le coût intéressant de l’achat en ligne de l’ e-book. À remarquer cependant que les livres qui marchent le mieux en numérique ne sont pas nécessairement ceux qui marchent en support papier. Les maisons d’édition doivent se tenir prêtes pour le marché futur. Les catalogues d’éditeur sont de moins en moins sur support papier (coût oblige) Actuellement certaines maisons d’édition en profitent pour numériser les titres de leurs auteurs pour proposer une réédition version électronique des œuvres intégrales à coût moindre car sans investissement papier et encre. L’intérêt de la numérisation peut être également approchée d’un point de vue technique : la lecture numérique permet une adaptation des paramètres de lecture (taille des caractères) non négligeable vu le vieillissement de la population. Certains éditeurs d’ouvrages spécifiques tels que les documentaires scientifiques proposent des livres numériques avec des liens mis à jour fréquemment, ce qui apporte un plus au niveau documentaire. La numérisation des œuvres permet également de proposer d’autres produits, par exemple une seule -102-


nouvelle issue d’un recueil alors que sur support papier, l’achat du livre entier est un passage obligé. Au niveau commercial, le web touche une tranche de clients potentiels non atteints via le circuit classique. Les réseaux sociaux représentent un outil de communication très important. Au niveau de l’offre de lecture, l’avenir est à la plateforme multi-éditeurs, aux catalogues enrichis des bibliothèques voire aux super catalogues (Samarcande) et aux réseaux sociaux du livre. L’ensemble de ces outils ont le même objectif : limiter les démarches de l’usager. Ces outils apportent un changement dans la présentation de l’information mais également au niveau de la richesse de celle-ci. Un apport non négligeable est également la possibilité d’échanges d’avis liés à l’ouvrage. Le nombre d’ouvrages édités augmente de façon exponentielle. L’importance de la rentrée littéraire 2011 en est une belle illustration. Si dans les mois, voire les années qui suivent, l’édition devient majoritairement numérique, il y a un risque certain de voir une véritable explosion au niveau des publications. Ce qui amènera une multiplication des informations pertinentes ou non au sein des catalogues d’où un réel danger de cacophonie au niveau de l’information. C’est à ce niveau que le bibliothécaire a son rôle de médiateur de la lecture à jouer en effectuant au sein de cette surinformation des tris quant à la pertinence du contenu, en hiérarchisant les informations pour permettre à l’usager de bénéficier d’une proposition de lecture ou de documentation pertinente sur format numérique. -103-


D’un point de vue légal, on ne peut que constater qu’actuellement il est aisé de contourner les procédures mise en place pour protéger les droits d’auteur. Il est important de travailler davantage à la possibilité de traçabilité des ouvrages téléchargés. L’auteur quant à lui a les possibilités d’éditer son livre sur Internet avec souscription en ligne sur certains sites. Sur AMAZON, il existe la possibilité d’éditer à compte d’auteur. Une crainte évoquée lors de cet atelier est le risque de voir un formatage des individus via les profils numérisés. Le Web = liberté? oui mais… attention à la liberté de l’individu : les recommandations de lecture pourraient enfermer le lecteur dans un profil. Il peut toutefois être appréciable de se voir conseiller même si l’autonomie de choix du lecteur doit rester une priorité. Les bibliothécaires rappellent que légalement on ne peut conserver l’historique de prêt d’un lecteur. Cependant, il semblerait que celui-ci ait déjà été utilisé dans le cadre de certaines enquêtes.

En conclusion Quel avenir pour les librairies et les bibliothèques? Le libraire restera l’artisan conseil privilégié pour le « beau livre » qui conservera son support papier. Le livre papier restera encore un objet de plaisir et d’esthétique. Ce qui n’empêche pas la crainte de voir le livre papier devenir un produit de luxe relevant alors davantage de la bibliophilie. Il est évident que le métier va évoluer -104-


mais on peut davantage parler d’une adaptation que d’une révolution. Le bibliothécaire, acteur non commercial dans la filière du livre continuera à diffuser et promouvoir la lecture à destination du grand public et intensifiera son rôle de médiateur du numérique afin de réduire la fracture numérique.

-105-


Table Avant-lire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -3Accueil par M. Bernard CAPRASSE. . . . . . . . . . . . . . -7Introduction par M. Philippe GREISCH. . . . . . . . . -11Allocution de Madame Christine GUILLAUME. . -21Allocutions de Marc QUAGHEBEUR.. . . . . . . . . . . -33L’édition littéraire. Indéfiniment dans les interstices du monopole parisien?.. . . . . . . . . . . . . . . . . . -33Quelques perspectives pour le devenir de nos lettres au sein des Francophonies.. . . . . . . . . . . . . . . -56La Promotion du Livre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -69L’édition et la diffusion du livre. . . . . . . . . . . . . . . . . -75Apprentissage et difficulté de la lecture. . . . . . . . . . -79Aimer lire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -91La création littéraire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -97Au-delà du papier.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -101-

-107-


PROVINCE DE LUXEMBOURG Département de Enseignement, Éducation, Formation, Nature et Culture Achevé d’imprimer en décembre 2011 pour le compte des

Éditions Chouette Province

Service du Livre Luxembourgeois Chaussée de l’Ourthe, 74 B-6900 MARCHE-EN-FAMENNE

? 32 (0)84/31.34.78 www.servicedulivre.be D/2011/4025-03/3 Éditeur responsable : P.-H. GOFFINET, Greffier provincial, Square Albert 1er, 1 - 6700 ARLON


Les Assises du Livre