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Si on te demande pourquoi tu écrases des tomates en disant tes poèmes réponds : 1/ Devant l’entrée d’un camp palestinien, à Beyrouth, des hommes du Hamal arrêtaient ceux qui allaient au marché en leur montrant une tomate. Ils leur demandaient aussi de prononcer à haute voix son nom. Certains répondaient Banadoura et d’autre Bandora. Ceux qui avaient un mauvais accent étaient immédiatement arrêtés. Dans les faubourgs de Babel la façon fait la différence. Un simple accent déplace les armes. Un défaut de langue, un défaut de monde. Les oreilles tuent Le vieux mot du blé en herbe “Shibolet” nous avait appris la dialectique dans le Talmud. Il faut savoir siffler comme un verbe dans les mots. Les juges (12/5-6) dans la Bible évoquent l’épisode d’une guerre entre Ephraïm et Galaad. "Galaad occupa les gués du Jourdain pour couper la retraite à Ephraïm; et lorsqu'un fuyard d'Ephraïm disait : "Laissez-moi passer!", les gens de Galaad lui demandaient: "Es-tu d'Ephraïm?" S''il répondait: "Non!", on lui disait: "Prononce donc shibolet!". Il prononçait: " sibolet" sans l'articuler correctement. Sur quoi, on le saisissait et on le tuait près des gués du Jourdain. Il périt, en cette occurrence quarante deux mille hommes d'Ephraïm". « Shibolet » est un mot de passe comme « Bandoura ». Du blé à la tomate les hommes passent dans sa bouche. Les poèmes sont des mots de passe entre les hommes. La tomate est une métaphore écarlate du poème.


2/ Tomate est un mot nahuatl. Quand on mange une tomate on mange un mot indien. En écrasant une tomate on envoie du sang à la révolte des indiens du Chiapas qui traverse tout l’univers. La poésie opère les transfusions sanguines qu’elle peut. Parfois les communions sont rouges. Les théoriciens ne s'entendent pas sur ce qu'on doit nommer meurtre collectif, massacre génocidaire, crime contre l'humanité ou génocide proprement dit. À différentes époques, et un peu partout sur la planète, des nations ou groupes ethniques ont été ciblés pour être détruits. Le recours à cette solution extrême est plus fréquent qu'on pourrait l'imaginer. Au 20e siècle, l'humanité a connu le génocide des Arméniens, puis des Juifs et tziganes. Vinrent ensuite les massacres systématiques au Cambodge, en Yougoslavie et au Rwanda. Ce ne sont que quelques-uns des génocides de la modernité. Et il serait difficile de passer sous silence le massacre des Indiens d'Amérique centrale et du Sud, qui reste le plus grand massacre de l'histoire de l'humanité. En moins de 2 siècles, on estime que de 70 à 80 millions de personnes sont mortes sous les armes des conquistadores, ravagées par les maladies importées d'Europe ou tuées au travail alors qu'elles étaient réduites à l'esclavage. De quel poids peuvent peser quelques milliers de «sauvages» improductifs au regard de la richesse en or, minerais rares, pétrole, en élevage de bovins, en plantations de café, etc.? Produire ou mourir, c’est la devise de l’Occident. Les Indiens d’Amérique du Nord l’apprirent dans leur chair, tués presque jusqu’au dernier, afin de permettre la production . Un de leurs bourreaux, le général Sherman, le déclarait ingénument dans une lettre adressée à un fameux tueur d’Indiens, Buffalo Bill: «Autant que je peux l’estimer, il y avait, en 1862, environ 9 millions et demi de bisons dans les plaines entre le Missouri et les montagnes Rocheuses. Tous ont disparu, tués pour leur viande, leur peau et leurs os [...]. À cette même date, il y avait environ 165 000 Pawnees, Sioux, Cheyennes, Kiowas et Apaches, dont l’alimentation annuelle dépendait de ces bisons. Eux aussi sont partis, et ils ont été remplacés par le double ou le triple d’hommes et de femmes de race blanche qui ont fait de cette terre un jardin et qui peuvent être recensés, taxés et gouvernés selon les lois de la nature et de la civilisation. Ce changement a été salutaire et s’accomplira jusqu’à la fin.»


3/ Le 22 septembre 1979 dans un marché de San Cristobal une vieille maya vendait quelques poignées de tomates disposées en trois petites pyramides sur un drap blanc. J’avais voulu lui acheter les trois pyramides pour le repas unique d’une réunion nombreuse que nous tenions dans une maison secrète de la ville. Elle me regarda, étonnée,et refusa de me les vendre. Dans son espagnol, entrecoupé de maya, elle m’expliqua que ses tomates étaient destinées à être vendues toute la journée, et non tout de suite, à un seul client, aux premières heures de la matinée. Qu’allait-elle faire de sa journée jusqu’au soir, seule, sans tomate au milieu du marché ? Ainsi la vieille indienne, comme une mère des tomates, me vendit uniquement la quantité qu’elle avait décidé de m’impartir dans le faisceau des éternités qui allaient venir sur le marché des paroles. Le commerce de nos poèmes ressemble à un trottoir indien de San Cristobal, le lendemain d’une révolution de la dignité.


4/ En 1544, la tomate était connue en Europe grâce aux écrits d'un certain Mathiolus qui lui trouvait des points communs avec la Mandragore. Réputée aphrodisiaque on la baptisa pomme d'amour et en raison de sa couleur jaune, « pommo de oro ». Les Italiens la consommèrent dès 1550 alors que les autres pays européens la cultivait comme plante ornementale et la considérait encore comme vénéneuse à cause de sa famille des solanacées à laquelle appartient la belladonne et le tabac. Au XVIIIe siècle, au sud de Naples, des jardiniers italiens la cultivaient régulièrement et l'appelait alors "pêche de loup". Avant d’être assassiné, Pietro Paolo Pasolini avait mangé la veille, avec son ami, au fameux restaurant romain qui porte le nom de la Tomate. On connaît son menu par la police qui analysa son vomi. Le sang de Pietr Paolo Pasolini, sous un pont, au milieu du couteau du tueur, est la source dans laquelle nous lavons la page de notre présence, comme une chemise, pour ne pas aller nu. Son Christ communiste visite les bonnes paroles d’un pari du présent qui fondent notre espérance désespérée.


5/ Notre drapeau est une tomate écrasée à l’infini sur l’histoire des tempêtes à côté d’une poêle noire dressée sur le fini des bonheurs.


6/ Toute poète est un tomaturge, dans la surproduction des mots des littÊratures, au milieu de la faim inassouvie des poèmes de la vie.


7/ Soutine peignait des tomates sur de très vieilles toiles qu’il grattait en faisant disparaître les reproductions précédentes.


8/Ses feuilles, ses tiges et ses fruits non mûrs contiennent un alcaloïde toxique que l’on peut utiliser pour détruire ses ennemis.


9/ Robert Filliou a déclaré : « Nous mesurons sans arrêté : j'ai voulu mesurer les gens par des systèmes, non- métriques : par exemple ma taille est de 60 tomates et mon âge de 111115 voyages Paris-Copenhague en train »

305 Joseph Roth* nous rappelle, dans son dernier article publié avant sa mort en 1939, que BUCHENWALD ne s’est pas toujours appelé BUCHENWALD mais ETTERBURG. Un château entouré d’une enceinte de lumière lourde. C’est là que Goethe avait coutume d’y rencontrer celle qu’il aimait d’un amour platonique, Charlotte von Stein, sous un chêne libre et plein de lune comme un soleil provisoire. Lorsqu’on a déboisé ETTERSBURG pour y enfermer les esclaves du camp de concentration, les nazis laissèrent debout le vieux chêne de Goethe, défendu par une loi de protection de la nature. Les nazis ont coupé tous les chênes entre la cuisine des SS au sud et la blanchisserie au Nord ajoute Joseph Roth. Les premiers occupants de ce camp (communistes, juifs, sociauxdémocrates, républicains espagnols, polonais, russes, gitans ...) furent pendus à des gibets réalisés avec le bois des chênes sous lesquels Goethe lisait à Charlotte Stein les textes de “Faust” et du “Serpent vert”. Les nazis faisaient défiler nus, par moins quarante degrés, devant le chêne sacré de l’amour de Goethe, ceux qui récitaient un autre avenir que le leur. Parmi eux un juif communiste murmura, avant d’être pendu, ces paroles : “Qui chevauche si tard par la pluie et le vent ? C’est un père avec son enfant. Il le tient serré dans ses bras, il le presse et lui donne sa chaleur. - Mon fils, pourquoi te cacher le visage ? - Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes ? Le roi des Aulnes avec sa couronne et son manteau ? - Mon fils c’est une traînée de brouillard.” Les branches des arbres de l’ombre de Goethe furent utilisées pour le premier four crématoire. Une autre main juive avait écrit avec ses ongles, sur un des murs, cette phrase de Méphistophélès : “Je suis l’esprit qui toujours nie, et c’est avec


justice : car tout ce qui existe est digne d’être détruit ; il serait donc mieux que rien n’existât.” * La Chienne de Buchenwald écorchait vivant les prisonniers qui portaient des tatouages. Elle faisait tanner leur peau par d’autres prisonniers pour sa collection d’abat-jour et de tableaux passagers. A l’aube le commandant SS prenait le thé sous l’arbre de Goethe. La tête de mort cousu sur sa casquette buvait en même temps que lui. Il gardait ses gants de cuir pour saisir la tasse. Ses lèvres étaient en cuir. Lors de la libération du camps, les membres tordus des milliers de morts, qui dépassaient des fosses communes, étaient redevenus les branches des chênes que les bûcherons nazis avaient sciées. Il faut écouter les arbres parler entre eux si on veut savoir ce qui se passe dans les couloirs du temps. Certains ont des nids où nous rangeons nos poèmes à retardement. Un sculpteur fait trembler de petites statues d’oiseaux de pierre autour des barbelés. * Dernier article traduit de Joseph Roth (22/ 5/ 1939) par Nicole Casanova dans la revue...... *Faust, La nuit, traduction Gérard de Nerval.


Récital université tomates