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Midi-Pyrénées

Trimestriel (mars · avril · mai 2008) - 3 €

www.friture.net

MEDIA RÉGIONAL DES POSSIBLES

Se loger et vivre autrement, c’est possible ! Grand Projet de Ville de Toulouse Des millions sans concertation

Habitat groupé Des expériences urbaines et rurales

Initiatives

Portraits, portfolio, nouvelle…


Sommaire dans ce numéro :

Des

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alternatives au mallogement ›

La planche de Yann Normand

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Plus d’acteurs, plus de circuits et plus de file d’attente Panorama

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Un toit ce n’est pas tout

L’expérience de l’association Habitat Différent

L’édito

Au service des alternatives

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GPV : ça casse pas des briques

Pourquoi la politique de logement est-elle si complexe à mettre en œuvre

Choisir son logement et ses voisins

Coopérative d’habitation au Mirail (AERA)

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Les Pavillons Sauvages

ou l’art de réinventer la cité

Un éco-quartier pousse dans le Gers

Les expériences de démarche d’habitat collectif

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Une autoconstruction 100% locale

Révolution verte pour un habitat choisi Un mouvement en voie de structuration

Survol d’un projet d’une immense richesse

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Ex travellers

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Le Grand Projet de Ville arrive à son terme…

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Un rêve fait maison

Ce jour là…

Interview avec MCJaillet, directrice de recherche et du CIRUS-Cieu

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Une fuste en montagne Noire

Le jour où des alternatives d’avenir et responsables seront reconnues

Rurality show

Portfolio de Sylvain Ferrari

Les fondations de la solidarité

Les cages d’escalier ne mènent nulle part Nouvelle de Laurent Roustan

Encore prêts à rebondir Mange-Pomme, éco-quartier à Ramonville

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Un humaniste tout feu tout flamme Rencontre avec Frédéric Scheiber

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la Caques des toustous Le collectif d’artistes comme outil de résistance

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La planche de Yann Normand

yannexpo.canalblog.com › expos à venir : « l’art sur place » [en avril à villeneuve tolosane) et en mai tous les week-ends [place de la daurade à toulouse]

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Edito Friture, le retour

Un

magazine, un site Internet et un local au service des alternatives Enfin de retour et heureux de l’être ! Il n’était pas question de disparaître après l’accueil chaleureux réservé aux trois premiers numéros. Cette première expérience a suscité une dynamique autour de Friture. Un élan qui a prouvé qu’un tel magazine avait toute sa place dans le paysage de la presse régionale. Enfin de retour après une suspension de parution qui fut, comme prévu, salutaire. De nouvelles énergies éclairées nous ont embarqués vers un projet plus solide. Friture s’est enrichit d’un site Internet (www.friture.net) relayant l’actualité régionale des alternatives économiques, environnementales, sociales et culturelles. La chance s’est aussi invitée à bord : une généreuse personne, que nous aurons de cesse de remercier, nous a mis à disposition un incroyable local. Friture est donc aussi devenu un lieu de rencontres, projections, débats et soirées thématiques au cœur de Toulouse ! Votre magazine a donc grandi. Rassurezvous, l’état d’esprit est toujours le même et nous restons cette passerelle indispensable entre les circuits alternatifs et le grand

Sur

public. Ce n’est que la forme qui change. Désormais trimestriel, Friture déclinera un thème au fil des pages de chaque numéro. Pour ce retour, gros plan sur les alternatives au mal-logement en Midi-Pyrénées. À la ville ou à la campagne, individuelles ou collectives, des solutions existent. Des hommes et des femmes réinventent des habitats où mixité sociale, cultures et générations se croisent. Mais rien ne changera si les collectivités territoriales n’impulsent pas une politique de logement cohérente et concertée. Pas facile, à l’image du Grand Projet de Ville (GPV) de Toulouse, sujet auquel nous consacrons une large place. Sans parler du rôle de l’État qui, via une décentralisation nécessaire, se retrouve dans une situation paradoxale : comment s’impliquer tout en se désengageant ? Le savoir-faire existe, encore faut-il avoir la volonté. Bref, pour tout savoir sur Friture, achetez le magazine, surfez sur le site ou venez nous voir !

› Directeur de publication : Cédric Fleutiaux (cedric@friture.net) › Rédacteur en chef : Emmanuel Scheffer (redaction@friture.net) › Rédaction : Philippe Gagnebet, Bruno Vincens, Fatima Guevara, Christophe Abramovsky, Emilie Delpeyrat, Xavier Méric, Laurent Roustan, Stéphanie Amiot › Illustrations : Yann Normand › Photographies : Patrice Massacret, Sylvain Ferrari, Hervé Dangla, MaPi Scheffer, Frédéric Scheiber, Yves Cevennes › Mise en page et iconographie : Tim Bastian et Carine Bigot (atelier kunstart) › Publicité : Eloïse Dougère, Djamila Benzidane (publicite@friture.net) ›R  esponsable diffusion-communication-abonnements : Maÿlis d’Aboville (maylis@friture.net) › Imprimerie : imprimerie 34 › Tirage : 2000 exemplaires › Distribution : liste des points de vente sur www.friture.net › Webmastrice : Létizia Capecci est imprimé sur du papier recyclé. est édité par l’association 2bouts. › Bureau de l’association : Cédric Fleutiaux (président), Florian Vair Piova (secrétaire) › Conseil d’administration : Didier Labertrandie, Marie-Pierre Buttigieg, Philippe Gagnebet, Elodie Touret, Hélène Duffau, Christophe Abramovsky, Marie Chèvre, Djamila Benzidane, MaPi Scheffer, Emmanuel Scheffer, Yann Normand. Association 2bouts : 22 place du Salin – 31 000 Toulouse 09 · 54 · 62 · 04 · 01 - contact@friture.net N°ISSN : 1951-1558 Dépôt légal : à parution Commission paritaire : en cours Photo couverture : Patrice Massacret

Emmanuel Scheffer

www.friture.net

Retrouvez toute l’actualité des alternatives en Midi-Pyrénées Tenez vous informés des manifestations régionales et du local de Friture grâce à nos agendas Repérez d’un coup d’oeil les diffuseurs du magazine et les lieux alternatifs régionaux

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Ouverture Se loger et vivre autrement, c’est possible !

Le jour où des

alternativess d’avenir et responsables seront

reconnues Comme chaque année, la fondation Abbé Pierre publie son rapport sur le mal-logement. Celui de 2008 ne déroge pas à la règle du toujours plus. Le toujours plus de mallogés en France. Les chiffres sont effrayants : 3 318 5OO personnes non ou mal-logées, 5 948 000 en situation réelle de fragilité. Soit 9 248 000 de personnes fouettées par la crise. A l’échelle de Midi-Pyrénées, c’est trois fois et demi la population régionale. Les facteurs de la crise sont identifiés. La société n’a pas pris la mesure de la précarisation des ressources des ménages, le travail ne protège plus. En outre, elle n’a pas su évoluer avec la nouvelle mobilité structurelle des ménages. Enfin, le logement est devenu un produit financier qui a justifié la production d’un grand nombre de logements pas adaptés au niveau de solvabilité et aux besoins des ménages. En 2006, selon une étude du Credoc, seuls 6 % des logements mis en chantier étaient accessibles aux ménages les plus démunis, alors qu’ils représentent 30 % des foyers français. Dans cette crise, l’État porte une lourde responsabilité. Même si la décentralisation a transféré des compétences et donc des coûts vers les collectivités territoriales, la part que l’État a dépensée en 2007 pour le logement en pourcentage du PIB n’a jamais été aussi faible depuis trente ans. Pourtant, le logement ne lui a jamais autant rapporté l’année dernière.

Dans ce triste décor, se dessinent néanmoins d’autres réalités. Des possibles s’esquissent. Une prise de conscience s’opère et provoque des changements à l’échelle institutionnelle, législative, collective et individuelle. Au niveau local, décentralisation aidant, les communes et leurs groupements ont de plus en plus de compétences en matière de politique d’habitat. Chaque collectivité territoriale créé son Agenda 21. Certes, ces Agendas sont parfois des coquilles vides, mais ils ont le mérite d’exister et surtout d’offrir aux citoyens, associations et autres des outils à saisir. Des leviers à actionner pour faire place à une démarche participative des habitants dans une politique qu’ils n’ont que trop subie. Ce jour là… Emmanuel Scheffer · Photo : Hervé Dangla

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Ouverture Se loger et vivre autrement, c’est possible !

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Panorama Les acteurs institutionnels

Plus

La politique du logement est un sacré labyrinthe qui ne cesse de croître et de se complexifier. À chaque crise, un nouveau circuit de financement, une nouvelle filière et sa file d’attente qui va de pair. La décentralisation a multiplié les acteurs institutionnels créant un système où l’Etat a de plus en plus de mal à jouer un rôle efficace.

d’acteurs, plus de circuits et plus de files d’attente Dernier pic d’une crise qui dure, le juste combat médiatisé des Don Quichotte qui a débouché sur le droit au logement opposable, la loi Dalo entrée en vigueur le 1er janvier 2008. Une avancée juridique majeure qui « impose une obligation de moyens à une obligation de résultat : donner un toit à ceux qui n’en ont pas » admet le dernier rapport de la fondation Abbé Pierre. Marie Christine Jaillet(1) remarque

cependant : « la loi Dalo instaure une filière, mais quand on est dans une situation d’offre limitée qui ne répond pas aux besoins des ménages, on met en concurrence un certain nombre de filières d’accès au logement social bon marché. L’urgence a un effet en chaîne sur les autres filières. Le droit au logement opposable risque de devenir un droit à l’hébergement ». Quelle stratégie donc adopter pour faire

L’ETAT, ACTEUR INCONTOURNABLE MISSION DE CONCEPTION ET D’ORIENTATION Échelle régionale Direction générale de l’urbanisme de l’habitat et de la construction (DGUHC) › Conduite et mise en oeuvre des politiques d’urbanisme, d’habitat et de construction du gouvernement. Définit les instruments techniques, juridiques, économiques et financiers correspondants

Direction générale des affaires sociales (DGAS) › Chargée de l’élaboration, de la coordination et de la mise en œuvre des politiques d’interventions sociales, médico-sociales et de solidarité › Sous direction des politiques d’insertion et de lutte contre l’exclusion

MISSIONS D’EXECUTION ET DE REDISTRIBUTION Echelle nationale Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) › Conduit les projets de rénovation sur les quartiers fragiles › Coordonne le Programme National de Rénovation Urbaine › Soutien financier aux acteurs qui conduisent des opérations de rénovation urbaine dans les Zones Urbaines Sensibles

Agence nationale pour l’amélioration de l’habitat(ANAH) › Mission de promouvoir le développement et la qualité du parc de logements privés

Echelle régionale Directions régionales de l’équipement (DRE) › Programmation et répartition des investissements du ministère de l’équipement › Répartition du montant des crédits publics entre les différentes collectivités territoriales compétentes

Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) › Prévention des expulsions › Lutte contre l’indécence du logement et l’insalubrité › Accompagnement des familles dans les opérations d’amélioration de leur logement, de leur cadre de vie et de restructuration de l’habitat

Echelle départementale Directions départementales de l’équipement (DDE) › Programmation et aide à la pierre › Mise en œuvre des aides au logement ; aide sociale ; contrôle et veille ; politique de la ville ; gens du voyage

› Compétences obligatoires : Intervention en matière foncière, d’aménagement, de subventions foncières, pour la réalisation des logements locatifs sociaux ; définit un objectif de réalisation de logements locatifs sociaux › Compétences facultatives :aide à la pierre ; logement étudiant ; attribution des logements

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Panorama Les acteurs institutionnels face à la crise du logement ? Comment la prévenir ? Comment la juguler ? Malgré la clarté des facteurs de la crise (chaîne du logement bouchée, manque de

cohérence des différents acteurs de plus en plus nombreux, mauvaise anticipation des besoins…) les politiques du logement se prennent les pieds

dans le tapis. L’État et les collectivités territoriales dont les compétences en la matière n’ont cessé de croître ont une responsabilité certaine.

MISSION D’INSPECTION Agence nationale pour l’information et le logement (ANIL) › Chargée de l’animation et du développement du réseau (documentation, information, formation et études )

L’urgence met en concurrence les filieres d’acces au logement social Marion Unal(2), urbaniste, diagnostiquait en 2005 « une amplification de l’atomisation du système d’acteurs, la démultiplication des dispositifs d’intervention, la superposition des circuits de financement et des différentes aides conçues

Agence départementale pour l’information et le logement (ADIL) › Services au public : conseil juridique, financier, fiscal ; aide au logement des démunis ; présentation de l’offre de logement disponible › Services aux partenaires : information sur les besoins et les pratiques en matière de logement

à chaque crise ». Elle dénombrait vingttrois structures différentes d’intervention sur le logement, vingt-sept dispositifs d’aide aux producteurs, neuf types d’aides à personne. Responsable pour partie, la décentralisation qui, depuis 1982, a renvoyé certains nombres d’outils d’intervention de l’Etat vers les collectivités territoriales. Une décentralisation cependant nécessaire (lire l’entretien en page 13) mais qui pro-

voque une situation un peu paradoxale, notamment en matière de production de logement social bon marché : l’Etat assigne des objectifs dont les outils pour les atteindre sont aux mains des collectivités territoriales. Des objectifs, parfois considérés par ces dernières, comme peu réalistes en masquant leur manque de volonté par la réelle difficulté du contexte de production de logement social.

MISSION D’EXPERTISE ET DE CONCERTATION Conseil national de l’habitat (CNL) › Instance consultative placée auprès du Ministre chargé du Logement. › Etablit un bilan de l’action engagée pour garantir le droit au logement des personnes défavorisées.

Conseil économique et social (CES) › Assemblée constitutionnelle consultative placée auprès des pouvoirs publics.

Haut comité pour le logement des personnes défavorisées › Elabore un rapport annuel remis au Président de la République et au Premier Ministre.

Exemple avec l’article 55 de la loi SRU, prévoyant que les communes de plus de 3500 habitants, situées dans des agglomérations de plus de 50 000 habitants, doivent prendre des dispositions pour atteindre au moins 20% de logements sociaux sous peine de payer une amende. Midi-Pyrénées est, derrière la Corse, le plus mauvais élève en France. En 2006, seules quatre communes parmi les trente-quatre de plus de 3500 habitants de l’agglomération toulousaine dépassaient le taux de 20 % (Blagnac, Colomiers, Portet-surGaronne et Muret). Trente communes ne respectaient pas la loi dont Bruguière avec un zéro pointé, Labarthe-sur-Lèze à 1,80 % ou encore l’Union à 3,21 %. Mais pas de jugement à l’emporte-pièce, ce retard a plusieurs explications. Dans les années 50 et 60, les logements sociaux furent construits dans les bassins industriels de main d’œuvre que n’était pas Midi-Py-

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Panorama Les acteurs institutionnels

LES COLLECTIVITÉS TERRITORIALES MISSION DE CONCEPTION ET D’ORIENTATION Échelle régionale Conseil régional

Comité régional de l’habitat

› Définit des priorités en matière d’habitat, après consultation des départements et au vu, le cas échéant, des programmes locaux d’habitat adressés par les établissements publics de coopération intercommunale

› Lieu de concertation qui favorise la mise en cohérence des politiques locales. Il émet un avis sur la programmation des aides publiques au logement et sur la répartition des moyens financiers

Échelle départementale Conseil général : › Production et mise en œuvre : du Plan Départemental d’Action pour le Logement des Personnes Défavorisées ; Plan pour l’hébergement d’urgence des personnes sans abri ; schéma départemental d’accueil des gens du voyage ; les droits et obligations des fonds de solidarité pour le logement

Échelle intercommunale Établissements publics de coopération intercommunale (EPIC)

Conférence intercommunale du logement (CIL)

› Les communes et leurs groupements agissent essentiellement sur la production de logements en favorisant la mobilisation du foncier. › Intervention directe sur la création ou la mobilisation de l’offre foncière

› Défintit la répartition d’objectifs quantifiés d’accueil des personnes défavorisées

Echelle locale Communes › Compétences obligatoires : Intervention en matière foncière, d’aménagement, de subventions foncières, pour la réalisation des logements locatifs sociaux ; définit un objectif de réalisation de logements locatifs sociaux › Compétences facultatives : aide à la pierre ; logement étudiant ; attribution des logements

rénées. Autre élément, beaucoup de ces communes qui n’ont pas de logement social sont d’anciennes communes rurales confrontées au mouvement de périurbanisation du début des années 80. Elles ont essentiellement développé un parc de maison individuelle en accession qu’elles doivent aujourd’hui diversifier. Mais quel logement social ces communes produisent-elles ? Pas forcément des HLM bon marché qui répondraient pourtant aux besoins des ménages les plus modestes. Emmanuel Scheffer · Illustrations : Y. Normand (1) (2)

Directrice de recherche au CNRS et du Cirus-Cieu Urbaniste, auteur du rapport « Panoranma des acteurs et circuits du logemnet en France » pour le Centre d’analyse stratégique

MISSION D’EXECUTION ET DE GESTION Echelle départementale › Le Fonds de solidarité logement (FSL): accorde des aides financières aux personnes et aux familles en difficulté, afin de leur permettre d’accéder à un logement ou de s’y maintenir

Échelle intercommunale

Échelle communale

Centre intercommunal d’action sociale (CIAS) :

Centre communal d’action sociale (CCAS)

› Compétences des CCAS

› Analyse annuelle des besoins sociaux de l’ensemble de la population (familles, jeunes, personnes âgées, personnes handicapées et en difficulté )

MISSIONS OPERATIONNELLES Établissements publics fonciers locaux (EPLF) › Réalise des acquisitions foncières. Service de portage et de gestion des biens fonciers ou immobiliers pendant la durée d’un projet d’une collectivité

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Éclairage Grand Projet de Ville de Toulouse

: GPV  ça casse pas des briques Le Grand Projet de Ville, signé en 2000 entre les différentes collectivités et l’Etat, arrive à son terme. Entre démolitions, relogements, concertations et gestion sociale, le bilan est plus que mitigé pour un grand chantier urbain bien tardif.

Bagatelle 2004

ZEP, ZUS, ZFU, GPV, ANRU, DSU… N’en jetez plus ! Les sigles et autres dispositifs sont-ils le nouveau langage des quartiers, des cités, des banlieues ? Depuis que les pouvoirs publics ont décidé de prendre en main la destinée de ce que l’on peut appeler les ghettos urbains, relégués à la marge des centres-villes, de l’autre côté des périphs, du Mirail à Empalot, en passant par Bagatelle, Bellefontaine ou La Reynerie, on colle de nouvelles étiquettes aux quartiers sensibles. Stigmatisés, oubliés, laissés volontairement de côté pour rassurer le brave peuple, symboles des nouvelles inégalités, décors de la misère, laissés pour compte du progrès et de la modernité ? Que faire de la banlieue, comment remédier aux maux qui la rongent depuis une vingtaine d’années, héritage des politiques des années 50 et 60 et qui ont emballé dans un filet de doléances l’exclusion, les discriminations, le chômage, l’ennui, puis la colère et les révoltes ? En 1980, avec la fin du plein-emploi, la montée des précarités et des inégalités, et surtout celle des discriminations, le bon peuple travailleur n’est plus considéré comme tel. Les pre-

miers enfants des vagues d’immigration sont confrontés au chômage, au racisme, à une perte totale de repères, car au centreville les richesses s’accumulent. Depuis, les banlieues sont plus qu’au bord de la crise de nerf.

L’urgence a relégué l’essentiel Pendant vingt ans, on ne sait pas trop quoi faire de cet encombrant héritage. Même le métro, lancé en 1995, veut éviter au début ces zones étranges. Il faut par exemple le combat d’associations opiniâtres pour décrocher une station à Empalot. Il n’y a qu’à voir la large boucle sur les plans de celui-ci pour comprendre. Des « trente glorieuses », on passe aux « trente piteuses » comme le dit Azouz Begag. Et comme souvent, il faut une ou deux catastrophes pour secouer le sérail politique. La première, c’est la mort en 1998 du jeune Habib, tué accidentellement par un policier, pour révéler la colère latente. La seconde, c’est bien sûr AZF en 2001, et le grand boum qui touche en premier lieu ces quartiers. Pour Jean-Marc Izrine, militant syndical et salarié à La Reynerie, « c’est en 1999 que la relation avec les habitants a changé. Les politiques ont flippé et ont compris la montée de la colère. Mais au lieu de traiter le problème socialement, la Mairie a considéré certains îlots et bas d’immeubles comme criminogènes et a décidé de tous miser sur des démolitions ». Il faut dire que l’argent est tombé et que le GPV (Grand Projet de Ville) est doté d’un budget de plus de 300 millions d’euros, près de 500 dans sa dernière évolution. Et de plusieurs volets, dont un social, un économique et un purement urbain, dit de démolitions-reconstructions. A la manette, malgré le financement en grande partie assuré par l’Etat, c’est donc la Mairie de

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Éclairage Grand Projet de Ville de Toulouse Toulouse au traitement compassionnel qui est à la baguette. Bien entendu, la tâche est complexe, immense. Mais les pratiques municipales pour le moins étranges. La quasi-totalité des acteurs associatifs le diront : on les traite comme des irresponsables, des enfants, des ouvriers quoi… la première démolition, celle du 9 bis à La Reynerie obéit à une politique sécuritaire. Pour Jean-Marc Izrine, « les premiers plans de démolition ont été faits dans l’urgence, sur la base de plaintes déposées au commissariat. La démolition du 9 bis, c’était pour casser une certaine marge contestataire, d’environ 30 jeunes. Sauf qu’aujourd’hui, le groupe s‘est scindé et c’est le bordel dans plusieurs endroits au lieu d’un. » Au total, ce sont plus de 2000 logements qui sont destinés à la casse. Reste posée la question des relogements. A agir dans la hâte, on en a oublié que nombre d’habitants étaient très attachés à leur quartier, certains d’entre eux y habitent depuis plus de 40 ans. D’autant que la ville souffre d’un manque cruel de foncier, que les travaux de simples réhabilitations et entretiens stagnent et qu’il est difficile de reloger ces familles dans le quartier même. D’où le casse-tête infligé aux architectes, le flou permanent sur le volet participation et consultation des habitants et les délicates concertations sur le rachat

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Enjeu électoral et vision à plus long terme

des appartements où les destinations à prévoir (certaines villes de la Région telle que Cahors aurait même sollicité la Mairie pour « récupérer » 1000 familles et atteindre de fait son quota de logement social…).

Huit ans après la signature de ce premier GPV, les résultats sont donc très contrastés. En 2002, après la disparition de la police de proximité, ce sont les subventions aux associations qui ont connu un coup d’arrêt. Favorisant le clientélisme, mettant les responsables associatifs sous pression, cette mesure entrait dans la logique de droite voulant remettre les banlieues au boulot. Une sorte de « résilience collective » qui aurait pour objet de dynamiser ces territoires, et de faire lever tôt les gamins. Sauf que avec 40 % de taux de chômage par endroit, l’explosion des familles monoparentales, le délabrement de l’habitat, et une stigmatisation accrue, l’espoir s’est envolé peu à peu et a mené à ce que l’on a vécu à l’automne 2005. A Toulouse comme ailleurs, l’espoir des cités réside dans une dynamisation économique, une vitalité, une attention particulière. Sans approche sécuritaire, ni compassionnelle. En mettant en avant les envies et les compétences, bien présentes. En traitant ces territoires comme partie intégrante de la ville, en somme. Philippe Gagnebet · Photos : Hervé Dangla


Éclairage Grand Projet de Ville de Toulouse

Pourquoi

la politique de logement est-elle si complexe à mettre en œuvre Décryptage de la politique de logement du GPV avec Marie Christine Jaillet*. La chercheuse, elle-même habitante du Mirail, souligne la difficulté de la mise en place d’une politique de logement cohérente sur du long terme qui doit aussi répondre à l’urgence de la situation des habitants de ces quartiers. Pointée du doigt, la complexité d’une politique où les collectivités territoriales, peu habituées à collaborer, se mêlent de tout avec un certain manque de perspective sans toutefois manquer d’argent. Explications. *Marie Christine Jaillet est directrice de recherche et du CIRUS-Cieu (Centre interdisciplinaire de recherches urbaines et sociologiques – Centre interdisciplinaire d’études urbaines) rattaché au CNRS.

Friture : De quelle manière le GPV essaie de répondre à la situation compliquée des quartiers de Bagatelle, le Mirail, Bellefontaine et la Farouette ? Marie- Christine Jaillet : C’est effectivement très compliqué. Les quartiers sont stigmatisés et en voie de ghettoïsation. Ils regroupent des populations modestes, précaires, sans ressource et/ou issues de l’immigration. Il y a deux manières de répondre à la situation : améliorer les conditions de vie des habitants, leur permettre de trouver une place dans la société ; et/ou améliorer le cadre de vie. Les politiques que l’on a appelées les politiques de la ville, avant le GPV, essayaient de tenir ces deux objectifs. Le GPV et la loi Borloo qui a instauré la politique de rénovation urbaine ont cassé cette politique de la ville qui agissait sur ces deux fronts. Il y a donc d’un côté une politique de rénovation urbaine avec l’ANRHU et de l’autre côté tout de même une politique de cohésion sociale. D’autre part que demandent au fond les gens qui vivent dans ces quartiers ? Ils demandent d’abord d’être moins stigmatisés. Est ce qu’ils demandent tous à sortir de ces quartiers ? La réponse est non. Il faut sortir de cette vision construite par les médias selon laquelle les habitants qui vivent là ne veulent plus vivre dans les quartiers. Ce n’est pas vrai, ils ont à supporter le discours que les autres tiennent sur ces quartiers et cet effet de stigmate.

Photo  : Patrice Massacret

F : Que fait-on donc aujourd’hui ? M.C.J. : On démolit pour reconstruire pour lutter contre la ghettoïsation et améliorer le cadre de vie. Pourquoi pas. À condition que les habitants qui veulent rester le puissent et surtout que l’on reconstruise, à l’échelle de l’agglomération, l’offre HLM bon marché que l’on démolit dans les quartiers. Or à Toulouse et dans son agglomération, on souffre d’un déficit de logements sociaux et en particulier de logements sociaux bon marché. Donc pourquoi pas démolir dans les quartiers pour permettre une mixité si on reconstruit ailleurs des HLM bon marché.

Pourquoi pas démolir pour permettre une mixité si on reconstruit ailleurs des HLM bon marché.

Pour autant, il faudrait permettre aux habitants qui veulent quitter les quartiers de pouvoir les quitter. Or pendant longtemps, ceux qui voulaient ne pouvaient pas. Ils avaient un sentiment de relégation, d’assignation à résidence.

F : Comment le GPV gère le désir des uns de partir, des autres de rester ? M.C.J. : Les ménages qui habitent dans un HLM qui va être démoli ont des droits. Une charte encadre le relogement et globalement cette charte est respectée. Par ailleurs, ces ménages n’ont pas forcément tous demandé à partir. Un cer-

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Éclairage Grand Projet de Ville de Toulouse tain nombre d’entre eux souhaitent partir, dans ce cas-là, le GPV est une chance. Mais ce n’est pas vrai pour tous, certains sont obligés de quitter leur appartement et ne l’ont pas demandé. Et même s’ils sont relogés sur place et dans de bonnes conditions, pour un certain nombre, c’est difficile, particulièrement pour les personnes âgées qui ont construit leur vie dans leur logement. La question du relogement est une question complexe. Mais de manière globale, on peut dire que les locataires du parc HLM dont les logements vont être détruits sont relogés avec un soin relatif. Avec une difficulté néanmoins, ils peuvent être relogés dans un appartement plus petit et plus cher puisque l’on ne reconstruit pas systématiquement des HLM bon marché. F : Autre diversité, celle de ces quartiers qui sont différents les uns des autres. M.C.J : Dans le GPV, il y a des quartiers extrêmement différents où la question de la démolition ne se pose pas dans les mêmes termes. À Bagatelle, la démolition, d’un point de vue patrimonial, peut se justifier même si il y a une violence faite aux habitants souvent très attachés à leur quartier qui est décrit comme un village. Par contre au Mirail, où les appartements sont de bonne qualité, on démolit pour le besoin du projet urbain de restructuration des espaces qui est peut-être une nécessité. La démolition est donc vécue de manière plus difficile et injustifiée aux yeux des habitants du fait de la qualité des logements. En plus, on démolit aussi des copropriétés privées. Il faut indemniser le propriétaire, reloger un locataire, parfois un propriétaire occupant. On est là à un niveau de complexité plus grand. Les ménages locataires en copropriété sont en plus grande difficulté que les locataires HLM, qui ont souvent été exclus du parc HLM. Par ailleurs, dans un logement, il y a le locataire titulaire du bail et parfois un ménage hébergé qui n’a pas de droit à faire valoir dans le relogement. On est dans un niveau de complexité extrêmement grand.

F : Pourquoi ? M.C.J. : Parce que les ménages qu’il faut reloger et qui veulent rester dans le quartier sont ceux qui se sentent le moins prêts à quitter le quartier et qui vivent le plus fortement la sortie hors du quartier comme un risque. Le hors quartier est ailleurs hostile. Par contre, ceux qui demandent à partir sont ceux qui ont le plus de ressources financières, symboliques et sociales. D’où ce processus de paupérisation dans les parcs HLM qui restent, à côté desquels on va construire du logement de plus grande qualité où viendront éventuellement des ménages un peu plus aisés mais à qui il faudra donner l’assurance, par exemple, que leurs enfants iront dans des écoles qui ne mettront pas en péril leur parcours scolaire. Au final, le risque est d’avoir statistiquement produit de la mixité, mais pas forcément d’avoir produit à l’échelle du quartier de l’échange social. Avec le risque d’arriver à des espaces de plus en plus fragmentés par îlots.

Le risque est que le parc HLM bon marché qui reste connaisse

une spirale de paupérisation.

F : Qu’est ce que l’on démolit ? Pour reconstruire quoi et où ? M.C.J. : Dans le GPV, le problème qui se pose est qu’on démolit du logement HLM bon marché et que l’on va reconstruire des logements, mais pas simplement des logements HLM bon marché avec l’idée de faire venir d’autres catégories de ménages pour jouer la mixité avec des programmes d’accession à la propriété. Mais le risque est que le parc HLM bon marché qui reste subisse une pression très forte et connaisse une spirale de paupérisation. Ce qui est déjà le cas.

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F : On détruit des HLM bon marché, mais est-ce que par ailleurs l’offre HLM bon marché est suffisante pour reloger ces ménages ? M.C.J. : La question reste totalement ouverte. Où iront demain les ménages qui trouvaient néanmoins à se loger dans ces logements HLM bon marché ? Autrement dit, où sera l’offre HLM bon marché puisque l’on ne la reconstruit pas surplace par souci de mixité ? Est ce que dans les autres quartiers de Toulouse, dans les communes de la périphérie, et en particuliers, celles de la première couronne, on disposera d’une offre HLM bon marché qui viendra remplacer celle que l’on détruit. F : Est ce qu’il fallait s’engager dans des opérations de restructuration des quartiers ? M.C.J : Pourquoi pas, mais il fallait au moins avoir anticipé les effets et il aurait fallu construire avant de démolir, s’assurer que l’on disposait bien d’une offre permettant de reloger. Ce qui n’a pas été fait. Du coup, nous sommes dans un système qui est en train de se figer. Par ailleurs, dans la reconstruction, il y a un vrai pari : est ce que les opérateurs, des promoteurs privés accepteront, compte tenu de la notoriété de ces quartiers, d’aller construire au Mirail, à Bagatelle… ?


Éclairage Grand Projet de Ville de Toulouse Ils le font ou sont prêts à le faire en périphérie parce qu’il faut trouver des ménages qui acceptent de venir habiter ici. F : Quels acteurs institutionnels tiennent les rênes dans le GPV ? M.C.J : Avant, il y avait le Groupement d’intérêt Public (GIP) qui regroupait, entre autres, le Département, la Région et la Ville. La loi Borlo a redonné la main à la Ville. Mais la Ville a besoin de l’implication des autres collectivités territoriales en particulier sur le versus cohésion sociale : le Département est l’acteur de la politique sociale, la Région a les compétences en matière de formation, de politique culturelle, la communauté de communes a aussi pour compétence la politique de la ville. On est dans un système complexe d’acteurs où, au nom de l’urgence, on pourrait imaginer que les acteurs coopèrent. Certes ils coopèrent, mais dans un contexte politique de dissension et, chaque fois que l’on s’approche d’une élection, de mise en scène des différences et du combat politique. Ces politiques-là ont besoin d’une scène politique apaisée et d’une vraie coopération parce qu’il y a urgence. Les politiques sociales sont par essence partenariales et butent sur ces jeux politiques.

tence de la commune qui gère le foncier, de la communauté d’agglomération qui a les subventions d’aide à la pierre, le département qui a la maîtrise de l’action sociale. F : Finalement, la décentralisation n’a t-elle pas rendu plus compliquée la mise en œuvre de politiques plus cohérentes ? M.C.J. : Elle a rendu l’action publique plus complexe, mais néanmoins, elle a répondu à la fois à la nécessité de rapprocher les décisions de là où les politiques se font et de l’aspiration des citoyens. Il n’y aura pas de retour possible en matière de décentralisation, mais nécessairement il faudra que les collectivités apprennent à travailler ensemble. Cela prendra du temps. Or, il y a urgence.

Les politiques sociales sont par essence partenariales, mais elles butent sur des jeux politiques.

F : Un changement de bord politique aux municipales peut changer quelque chose ? M.C.J. : Le problème est que les relations entre les collectivités ne sont pas conflictuelles simplement parce qu’elles sont de bords opposés. La décentralisation a organisé un système complexe où chaque collectivité se mêle de tout. Aujourd’hui, l’action publique nécessite une coopération avec des collectivités qui n’ont pas une culture de la coopération. C’est typique sur le logement qui est à la fois une compé-

F : Et les habitants ? Les collectivités territoriales ont-elles appris

à travailler avec eux ? M.C.J. : Vous ouvrez une autre boîte de Pandore. Le problème est qu’un certain nombre d’habitants de ces quartiers sont dans des conditions de vie difficiles et investissent leur énergie dans l’organisation de leur survie au quotidien. Sans compter que les scènes de débats ne sont pas forcément des scènes où ils se sentent à l’aise, cela ne va pas de soi de prendre la parole. Donc comment on pense l’association de ces habitants à ces quartiers ? Comment on fait place aux associations durablement en tant que partenaires. C’est aller à l’encontre d’une tradition politique française qui privilégie le principe de délégation à celui de participation. Là encore, nous sommes sur une nécessité de changement culturel sur la longue durée. F : La difficulté du GPV n’est donc pas vraiment une question de moyens financiers ? M.C.J : Non, il ne manque pas d’argent. La question difficile est que la transformation d’un quartier prend du temps et le temps des habitants n’est pas celui du projet de transformation. Vivre à Bagatelle aujourd’hui dans un quartier où l’on a beaucoup démoli où la construction prendra du temps, c’est vivre dans une attente. Comment on pense ce temps de l’attente de ces habitants ? Comment on ménage les habitants dans un quartier où ils ont perdu une centralité, des voisins, un environnement auquel ils étaient habitués, ils sont au milieu de friches. Sur ce point, je pense que l’on n’a pas bien travaillé. Propos recueillis par Emmanuel Scheffer · Photos : Hervé Dangla

Définition du GPV : Le grand projet de ville est un projet global de développement social et urbain qui vise à réinsérer un ou plusieurs quartiers dans leur agglomération. Il permet la mise en œuvre d’opérations lourdes de requalification urbaine. Il s’agit d’améliorer les conditions de vie des habitants et de marquer en profondeur et de manière durable, la transformation d’image et de perception du quartier. Il comprendra des programmes portant sur : › la restructuration du bâti (renouvellement diversification de l’offre de logements, amélioration du réseau d’équipements publics de proximité, traitement des centres commerciaux et des dalles), › l’implantation de services publics et de services collectifs, › le désenclavement des quartiers et leur intégration à l’agglomération (amélioration de la desserte en transports, meilleure répartition des différentes catégories de logement). Source : Ministère du logement et de la ville

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Alternative urbaine Coopérative d’habitation

Choisir

s n logement et ses voisins

L’habitat coopératif consiste à concevoir son futur immeuble avec ses futurs voisins. Et de mettre en commun certains services : buanderie, chambre d’amis… Deux projets vont voir le jour à Toulouse et Venerque. Il existait déjà les coopératives de production. Voici les coopératives d’habitation. Le concept a été imaginé à Toulouse par l’association Aera (Actions, Etudes et Recherche autour de l’Architecture). Il s’agit de concevoir avec ses futurs voisins un habitat à partager. Pour le moment, le projet le plus avancé s’établira à La Rey-

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nerie, dans le quartier toulousain du Mirail. En 2010 verra le jour un immeuble de cinq étages et soixante logements. Un immeuble pas tout à fait comme les autres puisque chacune des soixante familles a défini ce que sera son appartement : surface, nombre de pièces, exposition… Et toutes ensemble ont décidé des parties

communes : atelier bricolage, salle polyvalente, terrasse collective avec kitchenette, buanderie avec machines à laver, bibliothèque, chambre d’amis… Cependant, chaque famille de coopérateurs n’est pas obligée de contribuer à tous les équipements collectifs. L’habitat coopératif est un projet « à la carte ». Un projet collectif qui abrite des projets individuels. Où on distingue espace collectif et espace privé. Dans son principe, il n’est pas nécessaire que tout le monde soit d’accord sur tout pour que le système fonctionne. Un processus de six mois est nécessaire pour, au fil des réunions, définir l’immeuble correspondant aux rêves de chacun. Dans cet habitat coopératif voulu par l’Aera, les futurs voisins se cooptent. Dans le cas de La Reynerie, il a suffi parfois d’une voix (à bulletin secret) pour que des candidats coopérateurs ne soient pas acceptés dans le groupe. L’Aera donne l’impulsion de départ de chaque projet. Il faut d’abord trouver le terrain, après concertations avec la mairie. Puis établir l’accord avec l’office HLM qui prend en charge la construction du bâtiment et crée une société civile immobilière. En s’acquittant de leur loyer, les coopérateurs rachètent peu à peu les parts

de l’immeuble et deviennent progressivement propriétaires de leur logement et des parties communes. Les coopérateurs accèdent donc à la propriété pour le montant d’un loyer modéré et en pouvant bénéficier de l’APL. Cet habitat coopératif s’adresse aux personnes qui répondent aux critères d’attribution d’un logement social. L’Aera vise ici à la mixité des populations, à du « développement social durable ». Parmi les coopérateurs de La Reynerie, on compte une proportion assez importante de familles immigrées et certaines habitent déjà le quartier. Ce n’est pas le cas de Marie-Pierre, ergonome, et de son compagnon, designer, engagés dans le projet : « Nous ne sommes pas obligés d’être amis avec tout le monde, mais on peut constituer des îlots d’affinités. » Il ne s’agit pas de créer une communauté, même si le projet expérimente une mise en commun de certains espaces et propose des relations de proximité plus solidaires. L’immeuble de la Reynerie sera édifié en 2009 et recevra ses habitants en 2010. Un habitat coopératif de trente logements se fera aussi à Venerque. D’autres projets sont possibles à Saint-Orens, Ramonville-Saint-Agne ou au Sequestre, dans le Tarn. Bruno Vincens


toi

Untout Social Autogestion

Un

toitce n’est pas

Les bien-logés ont tendance à croire que pour sortir un SDF de la rue, il suffit de lui trouver un toit. Pas si simple. L’expérience de l’association Habitat Différent, une des émanations du GAF (Groupe Amitié Fraternité) démontre que les dimensions humaine et sociale sont aussi importantes que les murs. Un logis ? Oui, mais sans perdre la liberté de mouvement acquise dans sa vie de bohême et de galère, ni la chaleur des groupes auxquels on s’est liés dans la rue. Un appart ? Pourquoi pas, mais au quotidien, quels liens établir avec un voisinage normé, réglé, dont le regard reflète qu’on n’est pas dans la droite marche de la société ? Mais surtout, comment affronter sa solitude entre quatre murs ? Depuis dix ans, Habitat Différent apporte à ces questions des réponses adéquates. Atypique et unique en France, l’association est principalement gérée par des SDF et anciens SDF.

Tout démarre en 1990, rue de la Madeleine à Toulouse, quand l’accueil du Secours Catholique, destiné aux familles est graduellement envahi par des SDF. Est alors créée « L’équipe SDF-Secours Catholique ». « C’est là qu’est né l’accueil pour les gens de la rue, mais avec la spécificité que cet accueil puisse s’ouvrir en coordination avec des gens de la rue euxmêmes » confie Jean-Louis, animateur et membre fondateur. L’entité qui deviendra

le G.A.F en 1993, n’a pas pour seul objectif le logement, mais de « prendre la personne SDF dans sa globalité ». Ateliers dessin et terre, sorties et repas en commun soudent le groupe. Il s’agit d’accompagner celui qui (re)vient souvent de loin, à construire son projet personnel. Cette démarche s’appuie sur le constat de nombreux échecs de SDF propulsés en appartement sans accompagnement. « Ils y étouffent et s’y emmerdent. Certains transforment tout en squatt et beaucoup en partent » poursuit Jean-Louis, « parce que l’espace-temps de la rue est tout autre et n’a pas de murs». Un logement est « habité » s’il répond à un projet cohérent et si la relation aux autres est satisfaisante. Aujourd’hui, dans les quatre lieux de vie de l’association, on préfère parler d’hébergement plutôt que d’habitat. Les lieux sont collectifs ou semi-collectifs et leur succès repose sur le respect de règles de vie commune et l’adéquation du groupe résidant. On veille au panachage des âges, des profils et chacun ressort grandi de cette mixité. Chaque maison a ses permanents responsables,

chargés de la gestion commune rythmée en réunion hebdomadaire. En tout, quarantecinq personnes (et leurs animaux) trouvent refuge entre « Naubalette », « Sept deniers », « Bayonne » et « Saint Martin ». Pour Habitat Différent, poser son sac-à-dos doit correspondre à un projet : se reposer un temps pour repartir ou vouloir vivre en squatt alternatif et s’essayer à une vie commune, développer un atelier créatif, ou pourquoi pas reprendre un travail et un appart. Coté logement, deux projets explorent de nouvelles pistes. La F.A.R, Ferme Action Réinsertion doit accueillir des SDF dépressifs pour soigner des animaux. Le D.A.C., Droit Au Camion se propose d’aider des jeunes à passer leur permis, aménager leur camion et offrir un accompagnement. Les uns cherchent une ferme d’accueil, les autres des camions. A suivre. Fatima Guevara · Photos : Patrice Massacret Accueil des demandes d’hébergement : « Habitat Différent G.A.F », 05 62 72 86 14 62 bis route de Blagnac- 31200 Toulouse Tous les vendredi de 14h à 16h du 1er vendredi de sept. au 2ème vendredi de juin

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Squat Les Pavillons Sauvages Ces derniers temps, les squats ont tendance à disparaître plus vite qu’ils n’apparaissent alors que la cité n’a jamais eu autant besoin de lieux à l’image des Pavillons Sauvages, friche toulousaine dont l’avenir reste incertain. Découverte.

Les

P avillons Sauvages

ou l’art de réinventer la cité La friche sociale et culturelle des « Pavillons Sauvages » résiste encore et toujours au programme immobilier de la Société Nationale Immobilière (SNI), filiale de la Caisse des Dépôts et Consignation. Dans le quartier des Minimes, entre le commissariat central et Airbus, juste en face, « Le Bidule » sobriquet délicat donné à la matraque du policier et aussi bistro fréquenté par les agents, c’est un squat animé qui joue les troubles fêtes dans la campagne municipale. Depuis plus d’un an, quelque vingt-trois irréductibles habitent dans ces anciens logements militaires, rénovés par l’Etat et laissés à l’abandon. Petite visite guidée. Le portillon est toujours ouvert pour le visiteur ou le voisin. Il couine légèrement. Une impression de campagne au cœur de la ville. Un jardin arboré et des petites maisons d’un étage aux fenêtres neuves. Des enfants courent tranquillement et des adultes s’affairent aux préparatifs du futur concert. D’autres, dans le bâtiment d’à côté, agencent la salle de répétition pour la pièce de théâtre. Une porte entre ouverte laisse apparaître la mini crèche qui attend l’agrément. Des jouets, des livres, tout un attirail pour les tout petits. Antoine, 25 ans sert de guide. « Ici, c’est le sleeping, pour les gens de passage, pour ceux dans la galère ». Gratuit, bien sûr. Là, des monticules de vêtements. Chacun peut venir en déposer et en prendre, gratuit aussi. A l’étage, ce sont les logements des 23 « pirates » des Pavillons Sauvages. Logements avec tout le confort, le chauffage en prime. Le potager attend quant à lui que le printemps arrive pour offrir haricots, tomates, poivrons, fraises et autres plantes aromatiques.

Un projet global, culturel, social et environnemental

Aux Pavillons Sauvages, le rêve est démesuré, inaccessible, surdimensionné, il se veut culturel, écologique et social. Sarah, heureuse maman du petit Niel, né il y a quelques mois dans ce lieu encore atypique, croit à la magie des rencontres, à la synthèse des genres. Face à la crise du logement et à la flambée des loyers, ils se sont installés illégalement dans ces pavillons vides, pour y vivre. Aucun des habitants ne se sent propriétaire. Ils savent qu’ils sont de passage. D’autres doivent leur succéder. Ainsi va l’idée de la solidarité, du lien entre les humains. Les Pavillons Sauvages offrent une réponse au manque de locaux associatifs et culturels. La salle

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Squat Les Pavillons Sauvages

des Musiques Libres et Indépendantes de Toulouse est gérée par une collégiale d’associations toulousaines (vingt-cinq à ce jour). Dans la salle de spectacle, on peut venir s’éclater sur du rock underground avec Erstaz, du rock hardcore avec Ritsos ou The River Card ou encore du rock punk avec Freedom. Plus de six cents musiciens et groupes de musiques qui fréquentent ce lieu. Des artistes passent et libèrent leur énergie. De la musique, du théâtre, du théâtre-forum, du clown, du hip-hop, un atelier photo, un autre de montage vidéo, l’expression artistique est sans limite. Parce que l’écologie n’est pas un vain mot pour ces utopistes ancrés sur le réel, Sarah énonce comme une évidence l’étendu des projets environnementaux : jardin potager et paysager, sentier botanique, parcours scientifique, mini éolienne, panneaux solaires, toilettes sèches… Au cœur de la campagne municipale, au moment où les bulldozers devaient intervenir et tout détruire, la mobilisation ne faiblit pas. La frichette «Les Pavillons Sauvages» récolte des soutiens de toutes parts. Tout d’abord du voisinage. Les habitants du quartier sont partie prenante dans le

projet, notamment concernant la mini crèche. De nombreuses associations bénéficient des locaux (Si T Libre, L’école Citoyenne, le DAL, ...), d’autres soutiennent l’idée (le Couac, le Tactikollectif, les Musicophages, Artfactories...). La mobilisation anime aussi la campagne des municipales. Jean Luc Moudenc (UMP) a demandé au Préfet le respect de la trêve hivernale et à la SNI de reconsidérer son projet. François Simon (L’Autre liste) s’est engagé pour la défense des pavillons Sauvages, ainsi que Pierre Cohen (PS) qui demande une réunion de concertation avec tous les partenaires. Pour sa part, Myriam Martin (Debout, ensemble la gauche qui ne renonce pas) soutient cette alternative «qui permet de promouvoir la culture populaire et de loger quelques familles», mais elle reste circonspecte quant aux réelles intentions de la municipalité. A l’heure où nous imprimons, rien ne permet de dire que le projet vivra après cette échéance électorale. Légitime pour beaucoup, illégal sur le papier, la friche sociale, culturelle et écologique des Pavillons Sauvages serat-elle seulement l’instrument des bonnes intentions politiques ou le départ pour une nouvelle façon de penser la ville, de réinventer la fonction urbaine ? Finalement, ces rêveurs ne donnent-ils pas une leçon de vivre ensemble dans une ville qui a tant besoin de mixité, d’échanges sociaux et culturels. Christophe Abramovsky · Photos : Patrice Massacret Contacts : LES PAVILLONS SAUVAGES 23 avenue Jean Dagnaux et 47 rue de Chaussas Les Minimes, 31200 Toulouse. Métro : Canal du midi frichette@olibanum.org · http://www.olibanum.org

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Témoignages L’habitat groupé

Un

éco-quartier pousse dans leGers

Les expériences de démarche d’habitat collectif sont toutes riches d’enseignement. Le choix de procéder différemment pour s’installer dans un village ou une banlieue doit partir d’une profonde motivation. Mais il faut aussi compter sur la commune d’accueil et sur le propriétaire du terrain.

A L’Isle-Arné, petite commune du Gers, Gérard, agriculteur devenu entrepreneur en éco-construction, décide de mettre son terrain de 2,5 ha à disposition, pour un projet d’éco-quartier. Ce projet écologique prévoit un lotissement de sept maisons individuelles sur un terrain de 1000 m2 chacune et un espace commun de 4500 m2. 3000 m2 seront consacrés à la construction de logements sociaux en location et en accession à la propriété. Un bâtiment ancien à colombages sert de bureaux et de salle de travail pour les associations partie prenantes du projet. Un autre bâtiment en ruine est le support de bon nombre de formations à l’écoconstruction. Le reste de la surface disponible est consacré aux voies d’accès et aux expérimentations. Pour coordonner l’ensemble du lieu, Gérard à créé l’association Pied à Terre en Gascogne. D’autres structures ont petit à petit proposé leurs compétences pour gérer les différentes activités : les Pot’irons assurent la partie culturelle ; le Collectif Au Pied Du Mur la formation à l’écoconstruction ; l’Atelier Blanc accompagne les propriétaires à la maîtrise d’ouvrage. Enfin, le lotissement écologique lui-même est constitué en association, la Centaurée. Particularité de ce projet d’urbanisme, il est participatif : tous les futurs habitants ont collaboré à un atelier d’urbanisme encadré par des professionnels. Première leçon pour toute démarche d’habitat groupé, il est important de noter l’absolue nécessité d’un accompagnement professionnel de l’habitat. Deuxième leçon, convaincre la commune de

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prendre le projet en charge en achetant le terrain. De nombreuses aides sont à sa disposition en ces temps de pénurie de logement, particulièrement dans la catégorie «logements sociaux», accessible pourtant à 80 % de la population. Mais cette démarche de L’Isle-Arné date de trois ans et les énergies s’épuisent. Lorsque le projet prend du temps à se mettre en place, les candidats disparaissent peu à peu. L’autorisation de lotir est longue à obtenir. Les administrations et les contraintes d’urbanisme freinent les différentes alternatives à un projet classique. Néanmoins, les activités associatives sur le lieu vont bon train. Les formations se succèdent et un projet de restaurant associatif est en cours de montage.

A L’Isle-Arné le cadre est sympathique, les voies d’accès rapides sont très proches et le train est à 2 km, ce qui rend les villes très accessibles. Sur ce petit territoire rural, les AMAP, les échanges avec les habitants des villages voisins, les participations aux événements de la région sont de plus en plus nombreux. Alors que la motivation pour un logement écologique et responsable n’a jamais été aussi forte et que l’accès au foncier devient si restreint, il faut encourager ce genre de démarche, lui donner du souffle pour que l’élan serve un nouveau mode de vie, celui d’une prise en charge de son habitat dans toute sa dimension territoriale. Xavier Méric · Photo : Xavier Méric


Témoignages L’habitat groupé

Encore prêts à

rebondir

Josette et Jean-François sont des Mange-pommiens. Autrement dit, des habitants d’un quartier de Ramonville (31), pas tout à fait comme les autres, baptisé « Mangepomme ». Certains le qualifieront d’éco-quartier, d’autres d’habitat groupé. Peu importe. Voilà près d’un quart de siècle qu’ont poussé quinze maisons sur un espace de 15 000 m2 dans le cadre d’une démarche collective de familles qui souhaitaient vivre différemment. Aujourd’hui, à quelques encablures de la retraite, le couple, riche de plusieurs expériences de vie en communauté, serait prêt à rebondir sur une autre aventure. Témoignages.

Après deux tranches de vie en Ariège et dans la vallée de la Lèze, aux débuts des années soixante-dix, Josette et Jean-François envisagent d’habiter en pavillons dans une zone périurbaine. Hors de question cependant de vivre dans un pavillon traditionnel. Après avoir convaincu l’adjoint à l’urbanisme de la mairie de Ramonville pour un terrain, le temps d’impliquer quinze familles, les futurs voisins mais déjà amis s’engagent avec la société HLM des Chalets pour monter le volet juridique. Chaque foyer est un coopérateur qui devient propriétaire à la fin du remboursement du terrain et de la maison. Les espaces communs, comme la voierie, les espaces verts et l’éclairage sont en gestion collective. Aucun règlement écrit ne vient chapeauter l’ensemble. « Tout s’est fait par tradition orale, explique Jean-François ».

nos propres lotisseurs, de choisir nos voisins par affinité. Sur ce point-là, c’est un succès, analyse Jean-François. Il est moindre pour les activités communes. Une fois chez soi, on s’installe vite dans l’individualisme ». Surtout depuis que les enfants des quinze foyers, ciment de la vie collective, ont presque tous pris leur envol. De ce constat a germé l’envie et le besoin d’une nouvelle expérience. Josette explore des pistes depuis trois ans pour créer ou participer à un nouvel habitat groupé basé sur la mixité sociale, culturelle et intergénérationnelle. « Notre génération a vécu 68 et les années 70. On ne peut pas envisager de finir dans une maison de retraite, insiste-t-elle. Nous souhaitons organiser notre fin de vie ». Un projet ambitieux et difficile à monter, mais passionnant qui répond à une réelle problématique de notre société. Des portes peuvent donc s’ouvrir. Il faut tout de même savoir les pousser et saisir les outils institutionnels et juridiques. Pour finir, un petit conseil avisé délivré par ce couple d’expérience : «  être hyper motivés, dynamiques et comprendre qu’un projet sans terrain est difficilement crédible ». Emmanuel Scheffer · Photo : Patrice Massacret

Construire le cadre de sa retraite

Mais rien ne s’est monté en un claquement de doigts.  « Le projet s’est construit en cinq ans et a nécessité une énergie dingue », avoue Josette. De l’énergie, elle en a encore trouvée pour lancer les jardins familiaux de Ramonville et créer la première crèche parentale de Haute-Garonne. Voilà qui situe le dynamisme de ce petit bout de femme. L’éco-quartier de Mange-pomme est donc né en 1982. Le couple regarde cette expérience avec objectivité. « Le plan était d’être

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Environnement Une maison écologique

Une

autoconstruction

100% locale

Dans une prairie parfaitement tondue, au beau milieu de la Montagne Noire, s’élève une chaleureuse habitation que l’on nomme «fuste», rapport à ce type de construction qui vient du fut de l’arbre. Les années passées dans cette maison en pierre à quelques centaines de mètres de leur élevage de moutons sont derrières eux. Une nouvelle expérience d’habitat commence pour Annick, Jean et leurs enfants. Si on regarde par la lorgnette de l’éco-auto-construction, c’est une magnifique expérience de solidarité et une réalisation exemplaire qui s’est faite dans cette petite vallée. Tout a été pensé dans une logique de paysan, au sens de « ceux qui font le paysage ». Les bois de la construction ont été prélevés sur les forêts alentour, la laine des moutons a servi d’isolant en sous-toiture et dans les huisseries, et la prairie du terrain s’est retrouvée en toiture ! Oui, c’est à la bêche qu’on pose le toit dans cette aventure. Une toiture qui a l’avantage de réguler l’écoulement des eaux de pluie en offrant la meilleure intégration paysagère qui soit : une prairie sur le toit. La laine a son utilité dans l’isolation des menuiseries. En effet, elles sont détachées de leur encadrement pour respecter le principe de tassement propre à ce type de construction. Il faut compter environ deux ans pour voir se stabiliser la structure, par retrait naturel du bois et par tassement. Quel bonheur de faire participer les amis à la construction, de donner du travail aux artisans des environs avec la fabrication des porte-fenêtres, du parquet, toujours avec des bois de la région bien sûr.

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Mais comment chauffe-t-on une maison comme celle-là ? Avec un poêle à bois des plus classiques qui soit ! En effet, le bois isole assez bien mais fait aussi fonction de masse thermique en accumulant la chaleur. Et son effet régulateur hygrométrique n’est pas négligeable, ce qui est essentiel dans le confort thermique. Vous avez dit émission de CO2 ? L’écobilan de cet habitat a de quoi faire pâlir tous les labels, mais ce n’est pas le souci de leurs occupants qui n’ont rien fait d’autre qu’une maison, avec les moyens disponibles, sur un terrain qu’ils vont vivre au quotidien, corps et âmes. Xavier Méric · Photos : Xavier Méric


Ruralité Habitat choisi « Un toit, une terre », voilà un slogan qui rappelle les revendications du Mouvement des Sans Terre au Brésil. Il résume pourtant assez fidèlement la teneur des discussions de la Coordination pour un habitat choisi, tenues début janvier près du Mas d’Azil, en Ariège.

Révolution verte

pour un habitat choisi

Ils vivent dans des yourtes, des tipis, des cabanes, des roulottes, des maisons en paille, en terre. Ils sont le plus souvent dans l’illégalité, car leur habitat n’a pas fait l’objet d’un permis de construire. Souvent menacés d’expulsion par arrêté préfectoral voulant lutter contre la « cabanisation », ces citoyens ordinaires ne cherchent pourtant pas querelle. Ils revendiquent le droit à vivre où bon leur semble, sans nuire… Aujourd’hui, ils veulent s’organiser pour défendre leur habitat. Construit à partir de matériaux naturels ou de récupération, ces logements en zone rurale veulent répondre au respect de l’environnement et s’inscrire dans le paysage. Ils ne sont reliés à aucun réseau d’eau ou d’électricité et prennent en charge la gestion de leurs déchets et eaux usées. Ils demandent même à payer une taxe d’habitation proportionnelle à l’empreinte écologique réelle (très faible au demeurant). Presque cachés, souvent inaperçus, ils ne gênent personne et sont pourtant indésirables. L’habitat choisi, tel qu’il est revendiqué, s’apparente à une philosophie de vie, à un autre rapport à l’espace et à la terre. Il est écologique, léger, auto-construit, responsable et s’accompagne d’une réflexion et d’une pratique de solidarité quotidienne. « Dans l’habitat choisi, il y a l’idée d’imaginaire », cette idée où chacun fait son nid à son image, à l’image qu’il se fait du monde, dans le respect du lieu et du voisinage. Utopie ? Peut-être. Liberté de choix. Sans nul doute. Car ce qui se dégage de ce mouvement pas encore organisé, c’est l’envie de choisir sa vie et de ne pas la subir, d’avoir un mode de vie autonome, là où chacun peut développer ses activités. Quand on leur colle l’étiquette de pauvres, ou même de SDF, ils se fâchent. Parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans le cadre de la société de consommation, ils ne sont pas pour autant des marginaux. Parce qu’ils utilisent davantage la coopération, l’échange de service, la solidarité informelle, ils n’appartiennent pas pour autant à une secte. Parce que leur habitat n’est pas construit avec des matériaux achetés dans les supermarchés du bricolage ou dans les grandes enseignes des marchants de matériaux,

leurs cabanes ne sont pas non plus insalubres. Parce qu’ils ont inventé ou réinventé des systèmes de récupération de l’eau pluviale, de traitement des déchets, de phytoépuration de l’eau, de valorisation de la terre sans pesticide, de production d’électricité autonome, ils ne sont pas des originaux. Même quand ils vont faire leur besoin dans des toilettes sèches, ils ne sont pas ignorants des règles d’hygiène. Aujourd’hui minoritaire, ce mouvement pour un habitat choisi en milieu rural est en voie de structuration et représente sans nul doute une réelle alternative à la crise du logement, et au delà, à bien des problèmes sociaux et environnementaux. Christophe Abramvosky · Photos : Yves Cevennes Pour plus d’infos : www.macabane.info Association des Habitants de Logements Ephémères ou Mobiles : www.halemfrance.org

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Ecovillage Emmaüs

Les

fondations de la solidarité Vers une Humanité équitable. De cette maxime, Emmaüs du Tarn et Garonne a fait un festival dont la première édition s’est déroulée en septembre 2007 à Ville Dieu du Temple. Un moment fort pour la soixantaine de compagnes et compagnons d’Emmaüs, hébergés dans la communauté, et le florilège d’associations qui ont participé. Une étape décisive, aussi, dans l’émergence d’un projet d’éco-village Emmaüs autour de l’actuel site. Aujourd’hui, jeudi 14 février, une quinzaine de personnes se retrouvent autour de la table dans l’actuelle salle de vie de la communauté. L’objet de la réunion : ce projet d’éco-village autour duquel s’est structurée une équipe et des compétences : l’Atelier Blanc, Études et

Chantier, Jeunesse et Reconstruction, Relier, un psychologue et autres indispensables accompagnants. À chacun son rôle et une émulsion se crée. Andréa Caro Gomez, chargée d’animer le projet, lance joliment les débats : « écovillage rime avec partage ». Tout est dit et pour faire court, cet éco-village pourrait être qualifié de projet social d’habitat collectif écologique et culturel. Encore faut-il ne pas oublier la dimension économique de la communauté d’Emmaüs. Bref, cette belle équipe essaie de concevoir et construire un espace de vie en marche justement « vers une humanité équitable ». Une utopie qui peut en effrayer quelques-uns. Bruno Thouvenin, de l’Atelier Blanc, rappelle ainsi « l’importance de présenter le projet étape par étape pour éviter de faire peur ». La première étape étant l’élaboration du projet, et la deuxième améliorer l’existant. Il précise aussi : « Des petites choses sont à poser pour construire un éco-village.

La communauté Emmaüs, épaulée par des associations compétentes, a pour ambition de construire un éco-village à vocation sociale. Survol d’un projet d’une immense richesse qui ouvre des possibles. Il faut interroger son quotidien pour construire une confiance et tout deviendra une évidence. Mais on risque de casser cette confiance en visant trop haut ». Et de poursuivre : « L’idée est de trouver un équilibre entre le désir des gens de la communauté et le potentiel du territoire », précise Bruno Thouvenin. « Quand on listera tout ce qu’on peut mettre dedans, l’éco-village se concrétisera ».

Le souci d’ouverture et de mixité sociale ressort. Les idées fusent en la matière : intégrer au village des personnes autres que les compagnons, favoriser l’intergénérationnel, accueil de résidences d’artistes, centre de massage, taï-chi, construction d’un lieu central comme un bar associatif ou lieu culturel… . Au fil des discussions, trois entités semblent se dessiner : le village d’accueil existant, le futur éco-village et un espace plus mixte et ouvert qui tisserait un lien avec l’extérieur. Avant toute chose, la question du foncier est à régler. Que peuvent-ils construire sur le terrain de dix hectares ? Jusqu’où l’illégalité est-elle tolérée ? Les réponses se situent dans la relation de confiance avec la commune et le territoire. A ce niveau, le festival « Vers une humanité équitable » prend toute son importance en terme de communication envers les institutions. Et Bruno Thouvenin de conclure : « les institutions créent des Agendas 21, positionnons le projet dans un environnement qui est en train de changer ». Emmanuel Scheffer · Photos : Emmanuel Scheffer

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Portrait Frédéric Scheiber

Un

humaniste

tout feu tout flamme

Frédéric Scheiber brûle sa générosité. De l’énergie, il lui en faut pour mouvoir ses grandes jambes ; il lui en a fallu pour arriver là où il se trouve aujourd’hui  à trente-cinq ans : photographe, carte de presse en poche, une famille sous un toit et toujours des projets d’escapade. Rencontre. Au fond de sa chambre, à quinze ans, une carte du monde accrochée au mur, il rêvait déjà de voyages et de fonder une famille. Le parcours fut plus chaotique que prévu. En 1992, il enjambe la Manche et fréquente la vie agitée des squats en Angleterre. Retour deux ans plus tard dans l’Hexagone, il s’inscrit à l’école de journalisme de Toulouse (EJT). Frédéric voulait devenir journaliste reporter d’image, JRI comme on dit dans le jargon.

Voir le portfolio de Philippe Guionie dans le N°3 de Friture (2) Lire l’article en page 20 (1)

Diplôme en poche, son père le met dehors. Commence alors une vie de bohème. « Je me retrouve dans la peau d’un SDF. Je dormais à gauche à droite, chez des amis, où je pouvais » glisset-il sans s’appesantir. Pas un SDF, seulement dans la peau d’un SDF. Nuance. À vingt-quatre ans, sans sous ni toit, il veut devenir grand reporter. Dans une main son sac de vie, dans l’autre son sac photo. Pas confiance en lui, pas de réseau, mais réaliste,

il lâche : « personne n’allait m’envoyer à l’étranger pour un reportage. Je me suis lancé, tant qu’il était encore temps, dans un Défi Jeune ». Son sujet : les missionnaires Pères Blancs en Afrique. L’apprenti reporter bourlingue au Burkina Faso, en Tanzanie, au Kenya, en Afrique du Sud… Le projet ne va pas jusqu’au bout. Peu importe, Frédéric est dans le bain et se sent comme un poisson dans l’eau en terre africaine. En 1999, il adopte Louise, deux ans, la fille de son amie qui travaille au GAF (Groupe Amitié Fraternité). Le voilà papa et photographe, un peu en galère, mais sur le bon chemin. Ou plutôt sur des bons chemins, toujours cette énergie en bandoulière. Un peu chien fou, il mord la vie et photographie ceux et celles qui le touche. « Je me sers de mon appareil pour vivre quelque chose avec mon sujet ». Il évoque son ami et photographe Philippe Guionie(1), « plus organisé que moi qui suis fouillis ». Frédéric parle vite et sa courte vie si chargée défile en flash. Les photos de scène, Marciac, Vic Fezensac, Jazz sur son 31, ses voyages avec la mouvance altermondialiste, Anil ce gamin des rues en Inde… . Il sillonne, en quête d’un photojournalisme humaniste. Malgré la difficulté, il commence « à se reconstruire ». On devine une partie de ce qui fut cassée. Juste une partie. En 2002, il pousse les portes du GAF(2) et donne des cours de photo aux SDF chaque mardi après-midi. Au fil du temps, un projet de livre naît pour faire connaître la démarche originale de cette association. Avec un vieil appareil russe, un Lubiter rafistolé avec des bouts de scotch, il cherche à saisir les regards des SDF. « Je n’avais toujours pas de sous et je m’étais fixé quatre photos par sujet, explique-t-il. Je ne voulais travailler qu’avec la lumière naturelle et saisir un regard ». Le projet s’étale sur le temps. Depuis septembre 2004, il travaille, entre autres, pour 20 minutes. Il convainc le Secours Catholique et Emmaüs de préacheter le livre. Trois mille cinq cents Euros sur la table, son travail est édité. Comme aboutissement, une exposition photo et une rencontre entre le GAF et les différents acteurs sociaux au Centre méridional de l’architecture de la ville de Toulouse. Pas autour de sa personne, au point qu’il en oublie de coucher son nom sur la couverture de son livre. Tout feu tout flamme. Emmanuel Scheffer · Photos : Frédéric Scheiber Information et contact : Tél. : 06 78 19 83 15 · f.scheiber@netcourrier.com http://groupe-amitie-fraternite.blogspot.com/

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rêve

Un

Une maison plutôt qu’un camion ? Le projet de Vanessa a d’abord laissé Mathieu sceptique : « Je voulais continuer dans mon 508 », se souvient Mathieu, « Vanessa, elle, en avait assez des flics qui vous disent chaque matin d’aller stationner ailleurs ». La maison contre le camion, le camion contre la maison. Après un an de pourparlers, Mathieu capitule : le voilà enfin mûr pour une vie sédentaire qu’il a longtemps redoutée. « Je craignais de tomber dans la normalité, avec son inévitable boulot-dodo », concède Mathieu, « il suffisait de trouver le juste milieu ». Ou plutôt de l’inventer. Après sept ans de travelling, le couple de trentenaires a pris son temps pour concevoir un projet à sa mesure. Une maison qui lui ressemble, vraiment. Ont-ils eu peur de tourner définitivement la page ? Le tandem a d’abord cherché des terrains non-constructibles pour y installer un mobil-home ou un chalet, plutôt qu’une maison en dur. « Au bout du compte,

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Portrait Ex-travellers

fait maison

nous nous sommes aperçus que les terrains constructibles n’étaient guère plus chers ». Bingo ! Au beau milieu du vignoble gaillacois, Vanessa rachète, dans un souci d’égalité avec ses frères, une parcelle constructible à son père. Une bien belle parcelle, d’un hectare, qu’il faut d’abord débarrasser d’un encombrant héritage. Morceaux de tôles, carcasses de ferrailles sur le retour, Vanessa démonte pièce par pièce l’empire de briques et de broc de son grand-père. « Avec l’aide de notre entourage, on nettoie depuis un an environ », déclare Mathieu, « on voit enfin le bout du tunnel depuis janvier ». Le chantier, le vrai, peut enfin commencer. Malgré les efforts consentis, l’envie est toujours là, mais l’argent ? Titulaire du permis poids-lourd depuis sept ans, Mathieu travaille la nuit comme routier. Albi-Avignon, Avignon-Albi, douze heures par nuit. « On recherche l’argent quand on en a besoin », résume Mathieu », « on voulait une maison,

C’est au cœur du vignoble gaillacois que Vanessa et Mathieu ont coupé le moteur de leurs deux camions. Après sept sept ans de vadrouille, le couple construit lui-même sa maison. Rencontre. alors on s’est bougé les fesses pour en trouver ». A juste titre. Leur emprunt auprès de la banque se limite donc à 60 000 euros… suffisant pour construire la maison dont ils rêvent. Plan, permis de construire, tranchées, fondations, c’est Mathieu qui s’est improvisé en maître d’œuvre. Facile quand « on a appris la débrouille dans son camion ». Même si, au fond, ils en sont sûrs, « on va se prendre la tête comme si on avait encore nos 17 m² ». Avec le soutien de l’entourage et une bonne dose de système D, le couple va s’offrir une surface de 200 m², dont un bon tiers servira à l’aménagement du garage. « On pourra y abriter notre futur mini-bus », renchérit Vanessa. Un mini-bus, oui, pour transporter la famille que Vanessa et son compagnon s’apprêtent à fonder : les ex-travellers attendent un heureux événement pour le mois d’août. Emilie Delpeyrat · Photo : Emilie Delpeyrrat


Nouvelle de Laurent Roustan

Les

cages d’escalier

ne mènent nulle part

« Les enfants, venez-là, c’est l’heure, madame Ladame va nous ouvrir ! «. Goran et Linda jouaient comme tout le temps auprès des arbres de l’avenue, ils sont dégueulasses, les arbres de Toulouse, ils poussent sur des mégots de cigarettes, des papiers gras et de la pisse de chien. Gregor trouvait que les arbres avaient du mérite, mais il se demandait s’ils auraient pu tenir en pleine campagne, avec de la terre normale. Depuis qu’il était arrivé en France, il y avait 15 ans, il n’avait connu que les villes, les squatts et les logements précaires, des chambres d’hôtel, des foyers des jeunes travailleurs, des Sonacotra, et une seule fois, à Paris, un minuscule studio avec tout repliable: un lit repliable, une table repliable, un canapé repliable, et même des chiottes repliables. Il était inconcevable d’avoir tout de déplié en même temps, il n’y avait pas la place, la vie de Gregor était rythmée par les dépliements et les repliements de meubles, voire de pièces entières. Métro, déplie, boulot, replie, dodo, redéplie : Paris, c’était l’enfer. A Limoges, il a partagé un petit studio dans un vieil HLM avec Jennifer, une fille bizarre qui travaillait à l’armée du Salut. Les murs étaient comme du papier, on entendait tout : le bâtiment entier dépendait des humeurs de l’hypocondriaque du second, s’il était mal ou bien luné, s’il arrivait à dormir ou pas, s’il travaillait ou s’il était au chômage. Quand il travaillait, c’était le pire, tout le monde marchait sur la pointe des pieds. Mais bon, quand on n’a pas les moyens, on est bon pour les HLM, on ne vit pas là par plaisir, ça n’a pas été étudié pour. Pour Gregor, ça a été tout le temps les HLM, et encore quand tout allait bien, et encore, encore, quand on ne passait pas plus de temps sur les listes d’attente. Et aujourd’hui, ça continuait, Gregor avait perdu patience, le toit n’arrivait jamais avant la fin du boulot, alors pour passer le temps, parce qu’il faut bien faire quelque chose de sa vie, il a rencontré l’amour, puis la paternité, puis il a rempilé pour les deux, il y a au moins six ans de ça, l’âge de Linda, la toute petite, et huit ans pour Goran. Huit ans déjà qu’il connaissait Leïla, sa femme. Elle était assise

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sur les marches de l’immeuble et regardait les sonnettes. «Elle aurait dû sonner, déjà, grommelait-elle. - Mais non, ne t’en fais pas, elle va sonner, il n’est pas tout à fait dix heures du soir», répondait Gregor. Il comprenait la lassitude de Leïla : depuis qu’ils s’étaient rencontrés, ils avaient connu toutes sortes d’existences, courant après le travail qui était toujours précaire, et courant de plus en plus, même avec deux gosses sur les bras. La flexibilité de l’emploi les faisait galoper de ville en ville, à la chimérique rencontre d’un emploi stable, d’un appartement, d’un endroit où vraiment pouvoir poser ses guêtres. Et avec les enfants, ça ne s’était pas arrangé, on changeait de catégorie, il fallait une adresse pour les allocations, et les allocations pour avoir une adresse... Et le facteur travail qui venait se rajouter au tout. Même si le facteur te retrouvait toujours, comme les percepteurs, le travail un beau jour n’était plus sur le seuil. Sans domicile fixe... Gregor sourit à cette pensée en ramenant ses enfants à leur mère. Il s’assit en pensant encore, comme il le faisait tous les soirs, à cette hypothétique maison qu’il habiterait avec sa famille, près d’un champ, ou d’une rivière, mais qu’importe, du moment que les plantes cernaient le béton, et non pas le contraire. La sonnette couina, grésilla et souffla: «Allo, les enfants, vous êtes là ? - Oui, on est là, madame Ladam, répondit Leïla. Vous nous ouvrez s’il vous plait ?» Tira la bobinette et la porte fenêtre se mut. «Venez me voir, j’ai du thé et des gâteaux», dit madame Ladam avant de raccliquer l’interphone. Madame Ladam, c’était la bonne fée de la famille de Gregor. Ils avaient sympathisé à la supérette du quartier, et quand elle avait su dans quelle situation ils se trouvaient, à attendre un logement de la mairie et à chercher chaque soir un coin où dormir, elle leur avait proposé de venir dormir chez elle. Ou presque : « J’habite un immeuble de sept étages, avec ascenseur. Vous pourrez dormir dans les

cages d’escalier, personne ne les utilise vraiment. Vous serez tranquilles pour la nuit, après vous pourrez sortir.» Gregor et les siens voyaient en madame Ladam une bienfaitrice, elle qui pourtant ne leur aurait jamais proposé la chambre libre qu’elle avait, celle de son fils défunt. C’était un sanctuaire qu’il ne fallait pas toucher, et Gregor aussi bien que Leïla l’avait compris. D’ailleurs, ça n’était pas la première fois qu’ils dormaient dans les cages d’escalier, cela faisait partie de la panoplie de la parfaite famille qui se débrouille comme elle peut. Ils mangèrent les gâteaux de madame Ladam et burent son thé, même les enfants qui y mirent du lait. Dans les cages d’escalier, le temps de trouver une position convenable pour dormir, il valait mieux avoir le ventre solide et chaud, et la tête paisible. «Vous êtes bien gentille, madame Ladam, lança Gregor en vidant sa tasse. Vous n’êtes pas obligée de faire ça... -Vous avez de bonnes bouilles, et ça ferait mourir mes copines de colère, si je leur disais : «Mais comment, tu fais dormir des étrangers ? Mais ma pauvre, un jour ils te sauteront dessus, et ils te piqueront tous tes sous, et tu vas voir»... Vous, Gregor, vous allez me sauter dessus ? Laissez-moi rire... - On ne sait jamais, rigola Leïla (Gregor aimait la voir gaie). - De toutes façons, je n’ai pas un sou ni chez moi, ni ailleurs. Ça ne vous coûterait que de nouveaux emmerdements. Non, ce qui me plait chez vous, c’est égoïste : c’est que ça me fait voyager. » Ah, s’il y avait des madame Ladam partout, pensait Gregor en installant son sac de couchage dans la cage d’escalier, le sommeil serait plus paisible. Oublier dans un gâteau, une gorgée de thé et quelques mots d’une vieille femme, oublier qu’il y a des vies qui ne sont qu’un palier entre deux escaliers, soit l’on monte, soit l’on descend, à choisir entre le ciel et la rue... Avant de fermer les yeux, Gregor trouvait que ça manquait de nuances. Laurent Roustan · Illustration : Yann Normand


Culture Collectif

Graulhet :

la Caques des toustous,

le collectif d’artistes comme outil de résistance

Quand créer devient un enjeu majeur, voire même un mode de vie, la recherche d’un espace à la mesure de sa production devient une nécessité pour bon nombre d’artistes, avec ou sans l’appui de partenaires publics. Les friches industrielles offrent des caractéristiques correspondant aux exigences de la diffusion et de la production artistique surtout lorsqu’elles se situent dans une approche pluridisciplinaire et collective. C’est ce qu’ont choisi les Plasticiens volants, le cirque Pistil, le Bal des fous ou Volubilo, en s’installant à Graulhet (Tarn) ville dotée d’un fort potentiel en friches industrielles (tanneries, mégisseries). La Caques des toustous est une expérience «  ’ateliers-logements » menée par des artistes qui ont décidé de racheter en 2005, une mégisserie de 6 000 m2. Le bâtiment était vendu aux enchères pour la somme de 56 000 euros, le collectif s’est structuré en SCI afin de l’acquérir. Idée ingénieuse qui permet aujourd’hui à 10 artistes de conjuguer espace de création et logement autour d’un lot de 7 bâtiments dont une maison, 2 séchoirs et 4 entrepôts. Le lieu est impressionnant : des volumes à n’en plus finir réinvestis avec ce qu’il faut d’inventivité et de talent.

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Après un passage à Mix’Art Toulouse, à Berlin, à Marseille et à Barcelone, Anne-Lise Goret, plasticienne-vidéaste, s’est associée à cette expérience motivée par un besoin de s’installer sur un lieu de recherche mais aussi de « développer un réseau de partenaires autour de la vidéo ». Elle s’est aménagé un atelier de sérigraphie et de couture dans un des bâtiments et mène actuellement des ateliers de vidéo et de film d’animation avec l’association Volubilo qui intervient dans le cadre d’un CUCS (Contrat urbain de cohésion sociale qui succède au contrat de ville) auprès des habitants du quartier d’En Gach. Le cirque Pistil fait également appel à elle pour des affiches qu’elle grave sur du plâtre. La Caques des toustous regroupe un vivier d’artistes dont le projet est aussi de s’ouvrir à d’autres artistes et associations : pour ce faire, des espaces communs sont prévus (une salle de réunion, une galerie de 200m2, un atelier collectif pour des artistes en résidence, une

salle de projection, un espace polyvalent), les modalités d’accueil restent à définir. À côté de cette belle « mise en commun », des espaces privatifs coexisteront (logements, atelier métal, son, performance, studio photo) afin que chacun conserve son espace. Même si tout n’est pas rose tous les jours, que la rénovation semble pharaonique et que le fonctionnement en collectif nécessite des réajustements permanents, l’initiative a le mérite de proposer une alternative au désenchantement ambiant, en parfaite autonomie ! Stéphanie Amiot · Photos : MaPi Scheffer Le collectif de la Caques des toustous 21 av Jules-Ferry - 81300 Graulhet - Tél. : 05 63 34 97 75 Mathias Imbert, musicien, contrebassiste, Imbertimbert Anna Mano, sculpteur, designer, Trucs et autres Karine Besnard, photographe, webdesigner, Des souris et des femmes. Samira dit Mimi, chanteuse, musicienne. Sylvia Minni, photographe. Mohamed Benmerah, cyberdoc. Jean Michel Carbonneaux, luthier, La lutherie sans frontière. Anne-Lise Goret, vidéaste, sérigraphe, Volubilo.


Alimentation biologique et écoproduits

Biocoop Mirabelle à Foix 05 61 03 66 57

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05 61 04 99 60

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05 65 61 60 56

Biocoop Le Charançon à Millau 05 65 61 25 81

Lou Cussou à St-Affrique 05 65 49 53 98

Campana à Onet-le-Château (Rodez) 05 65 78 42 57

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Biocoop BioPurpan à Toulouse 05 34 36 61 01

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Friture n°4