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Grèce, Turquie : le naufrage du droit d’asile D’Irak, d’Iran, du Soudan ou d’ailleurs, des milliers de réfugiés se présentent chaque année aux frontières orientales de l’Europe. En guise d’assistance, ils doivent souvent affronter de nouvelles persécutions. Clément Girardot * u bout du long exil des réfugiés, l’Europe fait figure de havre de paix. « Je parle souvent avec ceux qui ont transité par la Turquie avant de gagner l’Europe. Ils me disent qu’ici en Turquie c’était très dur. En ce qui concerne les droits de l’Homme, tout le monde est libre ou presque en Europe. Alors qu’ici, s’il se passe quelque chose, nous n’avons même pas le droit de manifester », observe Sébastien, requérant d’asile congolais débouté. Il vit à Istanbul depuis 10 ans, coincé. La frontière gréco-turque est une porte d’entrée privilégiée vers l’UE avec ses milliers d’îles. Derrière le cadre idyllique, une réalité peu glorieuse. « La police grecque nous a tous battus. Ils nous ont dit de ne plus revenir »**, témoigne Daoud, un jeune Afghan de 14 ans. Ensuite, les gardes-côtes grecs ont crevé le bateau et confisqué le moteur et les rames. Les migrants naufragés sont contraints de retourner en Turquie à la nage. Selon un décompte de l’ONG Fortress Europe, 490 migrants seraient morts dans la mer Egée depuis l’an 2000. Mais ce chiffre est basé sur les informations publiées dans la presse. Le nombre réel de morts est vraisemblablement beaucoup plus élevé.

Fatih Pinar

A

Centre de détention de requérants d’asile, Erdine.

Syrie, l’Irak et l’Iran mais plus aléatoires pour les pays lointains : « Ils t’arrêtent, ils te gardent deux semaines ou deux mois et ils te mettent dehors », remarque-t-il. Dans les deux pays, les migrants détenus sont privés de leurs droits les plus basiques, des cas de torture ont été signalés et les policiers refusent souvent de prendre en compte les demandes d’asile. Des ONG se mobilisent contre l’arbitraire et certaines affaires sont remontées jusqu’à la Cour européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg.

La prison ou l’expulsion

Une législation obsolète

Pour dissuader les demandeurs d’asile, la Grèce les renvoie illégalement en Turquie par la mer ou la terre. Les réfugiés expulsés sont arrêtés par les gardes-frontières turcs et détenus à nouveau dans des condition inhumaines près de la frontière à Edirne (cf. photo) et Kirklareli ou à Istanbul. Sébastien a été arrêté à plusieurs reprises. « C’est dur », avoue-t-il pudiquement. Il se plaint surtout du manque de nourriture, mais les conditions d’hygiène sont aussi exécrables. Pour des raisons financières, les expulsions sont fréquentes vers la

En Turquie, c’est le Haut Commissariat de l’ONU pour les Réfugiés (HCR) qui traite la quasi-totalité des demandes d’asiles car la législation nationale ne protège que les réfugiés en provenance d’Europe, soit presque personne. La Turquie est en effet un des rares pays à avoir conservé la limitation géographique de la convention de Genève relative au statut des réfugiés de 1951. Les réfugiés, une fois reconnus par le HCR, restent temporairement en Turquie dans l’attente d’une installation dans un pays occidental. L’UE

pousse la Turquie à réformer son système pour que l’Etat prenne ses responsabilités. Ankara n’est pas prêt à jouer le rôle de garde-frontière de l’Europe sans des garanties financières et l’assurance d’une adhésion future. Le sort des réfugiés pèse peu dans ce marchandage diplomatique. Entre 2004 et 2008, 33 000 demandes d’asile ont été déposées en Turquie, 70 000 en Grèce où seulement 302 demandeurs d’asile (0,04%) ont obtenu le statut de réfugié durant cette période. Voilà pour les chiffres officiels car beaucoup de réfugiés transitent clandestinement. Ils prennent d’autant plus de risques qu’en cas d’arrestation en Grèce, leurs empreintes sont entrées dans la base de données Eurodac. Il est alors impossible de demander l’asile dans les autres pays européens. Sans droits ni reconnaissance, les souffrances des réfugiés s’éternisent aux portes de l’Europe. * Clément Girardot a mené une longue enquête journalistique sur l’asile en Turquie. Pour en savoir plus : asileturquie.blogspot.com ** Témoignage recueilli par Human Rights Watch.

SEPTEMBRE 09 LA VIE PROTESTANTE


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