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Du 9 au 23 mars 2012 LA CITÉ

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LA CITÉ Du 9 au 23 mars 2012

Grand angle

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En Géorgie, une jeunesse bien orthodoxe L’Eglise orthodoxe attire la génération post-communiste en quête de repères. Huit ans après la révolution des Roses ayant amené au pouvoir, en 2004, le pro-occidental Mikheil Saakachvili, la jeunesse est le reflet des aspirations et contradictions de cette vieille nation chrétienne, entre désir d’émancipation et préservation des traditions. texte: Clément Girardot photos: Nicolas Brodard

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une trentaine de kilomètres de Tbilisi, blotti dans une vallée, le village de Norio semble assoupi par l’hiver. Une route enneigée continue et serpente à travers la forêt jusqu’au monastère de Gvtaeba. Restauré en 1993, il fut fondé au VIe siècle par Saint-Antoine de Marktopi. Au sommet de la crête voisine se tiennent une tour et une grande croix à l’emplacement où le moine syrien vécut seul pendant quinze ans. Gela Barshovi, 22 ans, aime venir prier dans ce lieu paisible et isolé. Toutes les deux semaines, ce jeune employé du Ministère des finances fait le voyage depuis la capitale pour célébrer la messe de dix heures. Issu d’une famille où la foi tient une place importante, il est devenu très pratiquant à l’âge de 18 ans. «La religion orthodoxe est la base de tout dans ma vie, affirme-t-il, je vais à la messe samedi et dimanche, je prie trente minutes par jour et je fais le carême.» Gela est un représentant emblématique de cette nouvelle génération des 18 à 35 ans, qui a grandi après l’effondrement de l’Union soviétique, et pour laquelle la religion orthodoxe tient une grande place dans la vie quotidienne. Dans ce pays caucasien de 4,5 millions d’habitants, les jeunes se singularisent par une pratique intense. Selon une étude effectuée par le Caucasus Research Resource Centers en 2010, les Géorgiens de 18 à 35 ans sont nombreux à participer aux offices religieux: 46% s’y rendent au moins une fois par mois, alors qu’ils sont 33% dans la tranche d’âge de 36 à 55 ans à être aussi assidus, et 21% pami les personnes âgées de plus de 56 ans. «Depuis la fin du communisme, l’orthodoxie est en plein essor, tout comme le nombre de croyants, notamment parmi les jeunes», se félicite Gela, qui fréquente aussi bien le monastère de Gvtaeba que les églises de Tbilisi: «Les jeunes sont plus croyants que les personnes ayant vécu sous le communisme. Ces dernières sont fières que leurs enfants soient pratiquants même si elles ont du mal à venir à l’église. Elles n’arrivent pas à changer leur mentalité.» Shorena Turkiashvili, sociologue à l’Université d’état de Tbilisi, s’est longtemps trouvée en porte-à-faux avec ses propres étudiants qui ont grandi dans un environnement plus

religieux et nationaliste que le sien: «Je suis orthodoxe depuis seulement trois ans, avant j’étais athée. Quand j’entrais dans le premier cours du semestre, c’était très tendu, se souvient-elle. Un des étudiants me demandait souvent: ‘Vous êtes athée?’ Si tu ne fais pas les louanges de la religion orthodoxe ou si tu veux comparer deux religions sur un pied d’égalité, certains jeunes te considèrent comme une ennemie. Depuis que je porte une croix, ils me perçoivent comme une des leurs et acceptent mieux ce que je dis.» Elle constate un regain de la pratique religieuse et de son affirmation, également dans l’espace public. Dans les rues de Tbilisi, de nombreux passants font trois fois le signe de croix lorsqu’ils croisent une église. Avant d’entrer dans la cathédrale historique de Sioni, les fidèles embrassent les pierres du porche. Zoura Koubalia, 23 ans, est sacristain dans cette cathédrale. Il passe environ dix heures par semaine dans ce haut lieu de l’identité nationale géorgienne. C’est un peu trop pour sa mère qui s’inquiète de le voir partir tôt le matin, déjà fatigué. «J’aide le prêtre pendant la messe, je distribue les hosties, je suis au service de tous ceux qui viennent à l’église», explique-t-il. Située dans le vieux Tbilisi, Sioni a longtemps été la principale église du pays, jusqu’à l’inauguration de l’immense cathédrale de la Trinité en 2004. Quand il n’enfile pas sa robe de sacristain, Zoura aime gratter les cordes de sa guitare électrique. Il admire Jimmy Hendrix, Joe Satriani et Santana. Mais il admire surtout Ilia II: «Le patriarche est une personne exceptionnelle, sa vie et sa modestie sont un exemple. C’est grâce à lui que la religion orthodoxe est devenue si populaire.» Agé de 78 ans, Ilia II est à la tête de l’Eglise orthodoxe depuis 1977. Il est très apprécié des jeunes qui partagent abondamment ses photos et vidéos sur les réseaux sociaux. Mais Zoura a aussi des préoccupations plus matérielles. De même que 35,5% des 15-24 ans, il est au chômage. De temps en temps, il effectue des petits jobs dans l’hôtellerie mais il aimerait trouver un emploi stable. La vie quotidienne de la majorité des Géorgiens reste très précaire malgré une croissance estimée à 5,5% en 2011. Comme Zoura, dont la famille a dû fuir la ville de Sokhoumi lors de la

guerre d’Abkhazie en 1993, la jeunesse actuelle a grandi dans la période trouble des années 1990, marquée par la guerre civile et les pénuries. Selon la sociologue Shorena Turkiashvili, les origines du phénomène actuel remontent à cette décennie durant laquelle les leaders d’opinion affichaient ostensiblement leur religiosité. «Après 1991, l’élite de la société montre ouvertement sa piété. Les mafieux, très respectés alors, donnaient aussi cet exemple.» Face à la déliquescence des institutions et en l’absence d’autres espaces publics adaptés, les églises sont devenues des lieux de socialisation pour la jeunesse: «A l’époque il n’y avait rien à faire, surtout dans les périphéries ou à la campagne. Même maintenant, les distractions sont rares. Durant cette crise, les jeunes pouvaient se rencontrer en allant à l’église et au marché.» «j’aimerais qu’il en soit autrement» La principale artère de la capitale géorgienne est l’avenue Roustavéli. Bordée d’anciens bâtiments de style néo-classique avec quelques touches orientales, elle rassemble théâtres, magasins, musées et restaurants: c’est le cœur de la vie sociale tbilissienne. Tako Gabaidze, 20 ans, vient souvent prendre un casse-croûte au Café Entrée qui propose des viennoiseries françaises. Cette étudiante en business à l’Université américaine de Géorgie ne fréquente guère les églises, sauf lors des excursions qu’elle effectue aux quatre coins du pays. «La religion est une part importante de l’identité géorgienne mais j’aimerais qu’il en soit autrement, déplore-t-elle. C’est en quelque sorte automatique, tu es Géorgien, donc tu es orthodoxe.» Bien que baptisée, elle préfère se dire agnostique. Les minorités musulmanes, arméniennes, juives, catholiques et protestantes constituent, ensemble, 20% de la population géorgienne. La plupart des amis de Tako ne sont pas religieux et elle avoue qu’il est parfois difficile de débattre avec les jeunes pratiquants. «Dans ce pays, la religion et la tradition sont vraiment très connectées», affirme-t-elle. Depuis vingt ans, le développement d’un nationalisme religieux s’est accompagné d’un repli identitaire. Cela a engendré une forme de pensée unique se cristallisant autour des traditions géorgiennes, telles que la séparation des rôles entre hommes et femmes, le mariage ou la virginité. Sur tous ces sujets, le Patriarcat de Géorgie, institution nationale de l’église orthodoxe, tient un discours très conservateur qui s’est largement propagé dans la société. La majorité des jeunes acceptent ces règles mais elles suscitent un débat de plus en plus vif, notamment à propos de la virginité des filles. «Selon les normes sociales et religieuses, il faut rester vierge jusqu’au mariage, explique Tako. J’en parle avec mes amis mais c’est un tabou pour la plupart des gens. Et puis, si l’on demande aux filles d’être vierges, pourquoi est-ce que les garçons pourraient faire ce qu’ils veulent! Les jeunes souffrent de ces règles. La plupart d’entre eux pensent qu’il faut se marier pour avoir une relation

Mais de plus en plus de jeunes femmes privilégient leurs études et leur carrière. La répartition traditionnelle des rôles et la mentalité conformiste qui l’accompagnent ne correspondent plus à la vision d’une partie de la jeunesse urbaine qui voyage, est multilingue et reçoit des informations du monde entier par Internet. Tako raconte: «J’ai plusieurs amis qui sont partis vivre à l’étranger. Ils sont revenus très différents. Au début, ils étaient très déçus, repliés sur eux-mêmes car ils ont vécu un choc culturel à leur retour. Après, ils ont réalisé qu’il est possible d’agir pour changer ce que l’on n’aime pas.» Derrière les colonnades monumentales de son entrée, l’Université d’état de Tbilissi est un labyrinthe kafkaïen de couloirs et d’escaliers. Avec 18 000 étudiants, c’est la plus grande université du pays. élevée dans une famille «orthodoxe, comme tout le monde...», Tamta Sikharulidze, 20 ans, est étudiante en relations internationales. Croyante mais non pratiquante, elle observe avec circonspection la ferveur de certains de ses camarades: «J’ai un ami qui va à l’église, qui a même pensé devenir moine. Il étudie l’Histoire et il a écrit une dissertation tentant de prouver que les rois géorgiens étaient les descendants de Dieu!»

2 1. tamta sikharulidze, 20 ans,

étudiante en relations internationales à l’université d’état de tblissi © tbilissi, 9 décembre 2011

2. tako gabaidze, 20 ans,

étudiante en business à l’université américaine de géorgie © tbilissi, 13 décembre 2011

3. besik liparteliani, 25 ans, journaliste diplômé du séminaire de tbilissi © tbilissi, 10 décembre 2011

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intime avec quelqu’un. Donc, il y a beaucoup de mariages précoces (entre 15 et 20 ans, ndlr.) et nombreux sont ceux qui divorcent dans les années qui suivent.» De plus, une grande pression est mise sur les jeunes épouses pour qu’elles aient rapidement un bébé, certaines doivent pour cela arrêter leurs études. «La majorité des Géorgiens pensent qu’il est bien d’avoir beaucoup d’enfants, rapporte Tako. Pour les femmes, le rôle principal consiste à les élever et en avoir autant que possible.» Paradoxalement, le taux de natalité de la Géorgie est plutôt bas, en comparaison des pays de l’Union européenne.

«En Géorgie, on mêle trop vie laïque et vie religieuse», analyse-telle. En mai 2010, un groupe d’orthodoxes radicaux comprenant des étudiants a manifesté devant l’Université Ilia Chavchavadze de Tbilissi accusée de diffuser une idéologie anti-orthodoxe. L’institution venait d’accueillir la présentation d’un livre jugé blasphématoire et le recteur avait refusé l’ouverture de salles de prières pour les étudiants. Dans la vie quotidienne, Tamta observe que les étudiants font parfois le grand écart entre les normes sociales ou religieuses et leurs désirs personnels: «Je pense que la plupart ne sont pas religieux car les comportements sont contradictoires.» Beaucoup de jeunes mènent une sorte de double


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1. gela barshovi, 22 ans,

employé du ministère des finances © norio, 11 décembre 2011

2. nini tziashvili, 19 ans, étudiante en lettres classiques à l’université d’état de tbilissi © tbilissi, 10 décembre 2011

3. zoura koubalia, 23 ans,

sacristain à la cathédrale de sioni © tbilissi, 9 décembre 2011

vie pour préserver les apparences. La pression pour se conformer à un modèle dominant est forte: «Il y a une norme pour la femme géorgienne et une norme pour l’homme géorgien, estime Tamta. La société essaie de te transformer pour que tu rentres dans un moule. Mais il y a beaucoup d’hypocrisie aussi, les gens font quelque chose par obligation et, deux minutes après, ils vont faire l’inverse.» Construite sur le même modèle architectural que les modestes églises anciennes, la cathédrale de la Trinité est hors-norme. Haute de soixante-huit mètres, elle occupe une surface d’environ 5000 m2. Seule au sommet d’une colline, elle est le symbole du renouveau orthodoxe. Une fois la nuit tombée, elle ressemble à un vaisseau spatial prêt à décoller. Nini Tziashvili, 19 ans, se joint à la foule des fidèles qui se recueillent devant les magnifiques icônes serties d’or. Pourtant, elle n’apprécie guère cette ambiance impersonnelle où les gens viennent prier sans avoir une démarche spirituelle sincère: «De nombreux jeunes vont à l’église pour se rencontrer ou simplement parce que c’est à la mode!» L’étudiante en lettres classiques préfère le silence et l’intimité des monastères où elle se rend plusieurs fois par an: «Il y a des moments où je me demande si je veux avoir une vie laïque ou monacale. J’ai cette envie de rester dans le monastère car quand je suis là-bas je prie tout le temps, je suis au calme et je me sens bien.» Cheveux au carré teints en rouge et fan de Pink Floyd, elle n’a pourtant pas l’allure d’une jeune pratiquante respectant les codes vestimentaires rigoristes: couleurs sombres et robes longues pour les femmes. «On dit que j’agis de manière paradoxale parce que j’ai des idées insolites. Par exemple, une fois je me suis rasée la tête et tout le monde me regardait bizarrement.» Nini assume ces «comportements supposément contradictoires»: être orthodoxe ne veut pas dire suivre un modèle préétabli: «La religion chrétienne donne aux Hommes le libre choix. Chacun prend la responsabilité de sa liberté, que ce soit sur la virginité ou d’autres sujets.» Même si elle n’a jamais imaginé avoir des relations sexuelles avant le mariage, elle ne pense pas que l’orthodoxie soit très restrictive: «La religion ne te dit pas que l’amour ou les sentiments sont interdits, au contraire. Dieu a créé l’univers avec l’amour. La religion n’interdit pas d’avoir un petit ami, les limites ne sont pas écrites.» Les contraintes

viendraient plutôt des familles, du respect des traditions et des préjugés. Malgré les positions officielles du Patriarcat de Géorgie, très conservatrices et hostiles à la culture occidentale, de nombreux croyants font la part des choses. Besik Liparteliani, 25 ans, est diplômé du séminaire de Tbilissi, situé dans un ancien bâtiment en face de la cathédrale Sioni. Il aimerait devenir prêtre mais il doute, car il est déçu par le fonctionnement réel de l’église. Assis dans une salle de classe remplie d’icônes, il se souvient de ses premières années d’études: «Au début, je ne voulais pas avoir des contact avec les autres religions car il y a une tendance xénophobe dans l’Eglise Géorgienne.» Puis, il s’est ouvert à d’autres croyances, il a beaucoup lu et a fait la connaissance des théories œcuméniques. Son esprit critique s’est alors aiguisé: «L’Eglise géorgienne dit que l’homosexualité est un grand péché et la condamne vivement. Mais il existe aussi des théologiens protestants qui prouvent que ce n’est pas contraire à religion.» Marginalisé au sein du séminaire, il utilise sa plume pour partager ses idées dans la presse. Il critique surtout le machisme, le manque de transparence et le désir de contrôle social de l’institution religieuse. Il reproche aussi à certains prêtres de choisir ce métier non par vocation mais parce qu’il assure une situation professionnelle stable et relativement bien rémunérée. Alors que la situation économique du pays demeure incertaine, l’Eglise orthodoxe ne connaît pas de crise des vocations. Besik espère pouvoir entamer un Master de sociologie religieuse en Allemagne. Beaucoup de Géorgiens, jeunes ou moins jeunes, partent pour trouver du travail en Russie ou en Europe. Depuis l’indépendance en 1991, la Géorgie est devenue une terre d’émigration, sa population a baissé de 20%. Déçus par Mikheil Saakachvili, de nombreux jeunes espèrent qu’un changement de pouvoir apportera de meilleures perspectives d’avenir. Des élections parlementaires sont prévues en octobre 2012, puis ce sera au tour des présidentielles en 2013. L’opposition, réunie dans le mouvement baptisé «Rêve géorgien», cherche à récupérer les frustrations de la jeunesse. Celle-ci sera sûrement au centre des prochaines campagnes électorales. Dans les deux camps, les candidats auront aussi à cœur de se montrer comme de bons pratiquants, un faux pas susciterait une grande polémique et pourrait coûter la victoire. Dans le centre de Tbilisi, en surplomb du fleuve Koura se trouve la statue du roi Vakhtang Gorgassali qui fonda la ville au Ve siècle. Son règne fut marqué par de nombreux combats contre les Perses. La statue est présente sur les cartes postales de la ville, avec en arrière-plan l’église historique de Métékhi. Ce sont deux symboles forts. Pendant des siècles, les destins du Royaume de Géorgie et de l’Eglise orthodoxe ont été indissociables. Sous l’oeuvre évangélisatrice de Sainte-Nino, la Géorgie est devenue le deuxième état, après l’Arménie, ayant adopté officiellement le christianisme en l’an 326. L’orthodoxie a servi de ferment identitaire pour unir la nation géorgienne et lutter contre les invasions arabes, perses, mongoles et ottomanes. Puis elle a symbolisé la résistance à la russification et à la dictature soviétique. Victime de persécutions et de destructions durant la période communiste, l’église orthodoxe est redevenue une institution centrale dans la nouvelle république, indépendante depuis 1991, comme l’avait appelé de ses vœux son premier président Zviad Gamsakhourdia. Mort en 1993 dans des circonstances floues, son épitaphe comporte ces mots: «La voie de la nation géorgienne est celle du Christ: la voie épineuse de la crucifixion et de la résurrection inéluctable».

Géorgie une jeunesse orthodoxe  

reportage pour la cité