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oct. — nov. 2018


Aux amoureux du beau papier, la papeterie LANA ouvre son magasin d’usine. Étudiants, artistes, designers, graphistes, sérigraphes, typographes, relieurs, dessinateurs de lettres ou simples amateurs, un monde sensuel et sonore s’ouvre à vous. Venez découvrir notre papier bouffant, claquant, nerveux, doux, charnu, nacré, grainé, tramé, filigrané, calandré, vélin, coton ou vergé.

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LUXEMBOURG ART WEEK 2018


MAILLON TH ÉÂ TR E D E S TR A S B OURG S C ÈN E EU R O P ÉEN N E

LES SPÉCIALISTES

LE VENT DE LA RÉVOLTE Émilie Rousset France création

MY REVOLUTION IS BETTER THAN YOURS Sanja Mitrović Serbie

BERLIN – SYMPHONIE D’UNE MÉTROPOLE Ruttmann/Tronthaim Allemagne

HYMN TO LOVE

Marta Górnicka Pologne

EINS ZWEI DREI

Martin Zimmermann Suisse

LEONCE UND LENA Thom Luz Suisse première française

RED HAIRED MEN

Alexander Vantournhout Belgique

BACCHANTES – PRÉLUDE POUR UNE PURGE

Marlene Monteiro Freitas Cap-Vert, Portugal

DANS LA PEAU DE DON QUICHOTTE

La Cordonnerie / Métilde Weyergans, Samuel Hercule France

WINTERREISE

Kornél Mundruczó / Proton Theatre Hongrie Orchestre philharmonique de Strasbourg première française

LE BRUIT DES ARBRES QUI TOMBENT

THE WAY SHE DIES

Nathalie Béasse France

Tiago Rodrigues / tg STAN Belqique, Portugal

BEYTNA

OPTRAKEN

Omar Rajeh / Maqamat Liban

Galactik Ensemble France

GOB SQUAD’S KITCHEN (YOU’VE NEVER HAD IT SO GOOD)

Fouad Boussouf / Compagnie Massala France, Maroc

NÄSS (LES GENS)

Gob Squad Allemagne, Grande-Bretagne première française

ÇA DADA

REQUIEM POUR L.

Silvia Costa France, Italie

Fabrizio Cassol, Alain Platel, les ballets C de la B Belgique

£¥€$

Alexander Devriendt / Ontroerend Goed Belgique première française

EMPIRE

Milo Rau Suisse

RVP - RITUEL MOTOMACHIQUE

François Chaignaud, Théo Mercier France

PAKMAN

Post uit Hessdalen Belgique

ET AUSSI : Exposition

UN SIÈCLE SANS ENTRACTE

Une histoire du Wacken, 1924-2019

ATELIERS EN SCÈNE

Alice Laloy France

DANS LE PAYS D’HIVER HUMANOPTÈRE

Clément Dazin France

CHRONIQUES D’UNE RÉVOLUTION ORPHELINE

Leyla-Claire Rabih France

MAILLON.EU +33(0)388276181


ours

sommaire

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@chicmedias.com 06 86 17 20 40 Secrétaire de rédaction : Cécile Becker Relecture : Cécile Becker D. a. : Star★light Ont participé à ce numéro : REDACTEURS Françoise Abela-Keller, Florence Andoka, Nathalie Bach, Cécile Becker, Nicolas Bezard, Valérie Bisson, Marie Bohner, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Jean-Damien Collin, Helena Coupette, Elise Deubel, Sylvia Dubost, Christophe Fourvel, Xavier Frère, Julie Friedrich, Sylvain Freyburger, Lisa Grimaud, Pauline Joerger, Paul Kempenich, Nicolas Léger, Camille Locatelli, Guillaume Malvoisin, Séverine Manouvrier, Fanny Ménéghin, Mylène Mistre-Schaal, Adeline Poidevin Segura, Antoine Ponza, Nicolas Querci, Léa Signe, Martial Ratel, Yves Tenret, Claire Tourdot, Aurélie Vautrin, Nathanaelle Viaux, Pierre Walch. PHOTOGRAPHES & ILLUSTRATEURS Eric Antoine, Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Julian Benini, Laurence Bentz, Sébastien Bozon, Alexis Delon, Thibaud Dupin, Chloé Fournier, Benoît Linder, Stéphanie Linsingh, Stéphane Louis, Patrick Messina, Renaud Monfourny, Nicolas Moog, Elisa Murcia-Artengo, Zélie Noreda, Arno Paul, Bernard Plossu, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Henri Vogt, Nicolas Waltefaugle. IMPRIMEUR Estimprim / PubliVal Conseils Dépôt légal : octobre 2018 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2018 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. Ce magazine est édité par ChicMedias & médiapop ChicMedias 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 37024 € – Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane bruno.chibane@chicmedias.com – 06 08 07 99 45 Responsable administratif : Gwenaëlle Lecointe administration@chicmedias.com – 03 67 08 20 87 médiapop 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 € – Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr – 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr ABONNEMENT Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France : 5 numéros — 30 € Hors France : 5 numéros — 50 €

ÉDITO

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INTERVIEW DU MOIS

10 — 17

Claire Tabouret

FOCUS

18 — 32

La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

PORTFOLIO

34 — 39

Christophe Urbain

SONS

40 — 47

La Ouêve 41-42 Einstürzende Neubauten 43 Enrico Pieranunzi 44 Jean-Luc Guionnet 45 Patrick Schneider 46-47

SCÈNES

48 — 65

Émilie Capliez et Mathieu Cruciani à la Comédie de l’Est 49-51 Les Carnets d’Avignon 50-53 Pauline Haudepin au TNS 54-55 Philippe Poirier et la Fièvre de la danse 56-57 VIADANSE 58-59 Le Grand cerf bleu à la Manufacture 60-61 Jean de Pange à Scènes Vosges 64 Le Carreau 65

ÉCRITURES

Alaa el Aswany

67

66 — 73

Cloé Korman et Nora Philippe 68-70 Petites Fugues 71-73

ÉCRANS

74 — 89

Nicolas Philibert 75-77 Camille Vidal-Naquet et Félix Maritaud 78-79 Les femmes dans le cinéma de genre 80-81 EntreVues 2018 : les noirs dans le cinéma américain 82-84 Yellow Submarine de George Dunning 83 André S. Labarthe 86-89

ARTS

90 — 99

Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon 91-93 Reportage à Motoco 94-99

InSitus

101 — 112

Tour d’horizon des expositions de l’Est

DIFFUSION Contactez-nous pour diffuser Novo auprès de votre public.

SELECTA

Disques 114 Livres 116

www.novomag.fr

TELEX

118 — 120

La sélection de la rédaction 5


rainy days

Festival de musiques nouvelles Philharmonie Luxembourg 13.–25.11.2018 rainydays.lu

get real

Premieres and works by Georges Aperghis, Joanna Bailie, Franck Bedrossian, Huihui Chen, Micheline Coulombe Saint-Marcoux, Sivan Eldar, Evelyne Gayou, Rama Gottfried, Johannes Kreidler, Aurélie Nyirabikali Lierman, Genoël von Lilienstern, Yan Maresz, Enno Poppe, Alberto Posadas, Stefan Prins / Daniel Linehan, Éliane Radigue, Rebecca Saunders, Matthew Shlomowitz, Chris Swithinbank, Annette Vande Gorne, Francesca Verunelli and others With Einstürzende Neubauten, ensemble mosaik, Ensemble Resonanz, Hiatus, Klangforum Wien, Nadar, Noise Watchers, Orchestre Philharmonique du Luxembourg, Phace, Quatuor Diotima, Synergy Vocals, United Instruments of Lucilin, Baldur Brönnimann, Christina Daletska, Florian Hoelscher, Miriam Overlach, Nacho de Paz, Emilio Pomàrico, Benjamin Vandewalle, Bas Wiegers, Agata Zubel and others Exclusive automobile partner

Media Partner


PLEIN LA TÊTE

Par Philippe Schweyer

La médiathèque était le seul endroit de la ville où je pouvais passer la journée à bouquiner sans rien consommer. Je n’avais jamais compris le classement utilisé par les bibliothécaires, mais je faisais confiance au hasard et je me suis arrêté devant le rayonnage des auteurs dont le nom commençait par « BU ». Büchner, Bukowski, Burgess, Burroughs, Buzzati se serraient les uns contre les autres, en attendant que quelqu’un veuille bien les emprunter. Une femme avec un grand chapeau s’est approchée. Elle avait l’air un peu dérangée. – Je cherche Brautigan ! Vous n’avez pas vu Brautigan ? – Il ne doit pas être loin. BRAU vient juste avant BU… Ses grands yeux tourbillonnaient comme des papillons surpris par le rayon laser d’une boîte de nuit. – Pourquoi cherchez-vous Brautigan ? – C’est un poète et il s’est suicidé à 49 ans. Je suis fascinée par tous ces écrivains qui mettent fin à leurs jours ! – Vous pensez à qui ? Hemingway ? – Il n’y a pas que lui. Gérard de Nerval s’est pendu à 46 ans. Il y a aussi Virginia Woolf, Mishima, Maïakovski, Stefan Zweig, Primo Levi, Romain Gary, Édouard Levé… – C’est gai. – J’aime beaucoup Édouard Levé. Je me suis éloigné pour me plonger dans Les Puissances des ténèbres d’Anthony Burgess. Le bouquin était imposant, mais j’avais tout mon temps. Alors que je commençais ma lecture, j’ai remarqué une jeune femme qui sanglotait sans quitter son livre des yeux. Comme si elle avait lu dans mes pensées, la femme au grand chapeau est revenue vers moi. Elle serrait contre sa poitrine un exemplaire de La Pêche à la truite en Amérique, un sacré bon titre. – Vous aimeriez savoir pourquoi elle pleure ? – J’imagine qu’elle doit lire un bon livre. – Pas du tout. Elle lit le dernier Marc Levy. La femme au grand chapeau s’est éloignée en éclatant de rire, tandis que la pleureuse posait son livre sur ses genoux pour se moucher. Je me suis rapproché pour regarder par dessus son épaule. En fait, elle lisait la correspondance amoureuse d’Albert Camus et Maria Casarès. – Vous ne trouvez pas ça gênant de lire ces lettres ?

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La pleureuse m’a regardé avec de grands yeux, mais je ne me suis pas dégonflé. – Ces lettres n’auraient jamais dû être publiées. – Vous les avez lues ? – Non, puisqu’elles ne me sont pas destinées. – Personne ne m’a jamais écrit des lettres pareilles. – C’est pour ça que vous pleurez ? – Longtemps après la mort de Camus, Maria Casarès confiait qu’une fois qu’on n’a plus été seule, on ne l’est plus jamais. – Vous êtes seule ? – Non puisque j’aime les livres. Je suis retourné à ma place. Les femmes qui aimaient les livres étaient difficiles à approcher. Pour elles, la vraie vie n’avait peut-être pas autant de saveur qu’une belle histoire. Alors que je reprenais péniblement ma lecture, la bibliothécaire est venue s’asseoir à côté de moi. – J’adore les hommes qui lisent. Ici on ne voit pratiquement que des femmes. Elle sentait bon le shampoing ultra doux à l’amande douce et fleur de lotus. – Moi, j’aime les femmes qui aiment les livres. – Peut-être, mais il n’y a pas plus séduisant qu’un homme qui lit. – Les écrivains ne vous font pas tourner la tête ? – J’ai un faible pour les écrivains ratés. – Et les chanteurs ? – Les chanteurs sont hors concours. Ces derniers jours, je repense à ma jeunesse en écoutant mes vieux CD de Rachid Taha dans ma voiture. - Vous comprenez l’arabe ? – Les chanteurs n’ont pas besoin de traducteur pour transmettre des émotions et Rachid Taha fait partie de ma vie depuis toujours. – J’aime votre shampoing ultra doux à l’amande douce et fleur de lotus. – En fait, je me lave tout le corps avec un shampooing aux extraits d’aloé vera bio. J’étais touché de savoir que cette femme qui sentait si bon, écoutait Rachid Taha toute seule dans sa voiture. Je rêvais d’émouvoir des milliers de bibliothécaires inconnues, mais je ne savais pas chanter. Par contre, avec mon regard de chien battu et des idées de roman plein la tête, j’étais un écrivain raté tout à fait crédible.


18 19

Jeunesse Création

Du 7 au 9 novembre 2018

Traduction, adaptation et mise en scène : Guillaume Clayssen Collaboration Artistique : Claire Marx Création Lumière : Julien Crépin Création sonore : Samuel Mazzotti Costumes : Sevérine Thiébault Stagiaire costumes : Barbara Tardeux Scénographie : Delphine Brouard Construction scénographie : Jean-Paul Dewynter

Avec : Johan Caussin Frédéric Gustaedt Julien Crépin Raphaël Milland Samuel Mazzotti

Salle Me Je Ve

Michel Saint-Denis 07.11. à 20h30 08.11. à 19h 09.11. à 20h30

Production : Compagnie Des Attentifs Coproduction : Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie / La Brèche à Cherbourg et le CirqueThéâtre d’Elbeuf, Comédie de l’Est (CDN de Colmar), Saison Voltaire, Théâtre Montansier, Espace 110

LA DANSE À 2 PAS DE CHEZ VOUS BRUNO BOUCHÉ / DAMIEN BRIANÇON & ÉTIENNE FANTEGUZZI / HÉLA FATTOUMI & ÉRIC LAMOUREUX / MARK TOMPKINS, PHILIPPE POIRIER, RODOLPHE BURGER & LA CIE DÉGADÉZO / PERE FAURA / ANDRÉYA OUAMBA / GAËLLE BOURGES / GEORGES APPAIX / JOKE LAUREYNS & KWINT MANSHOVEN / OLGA DE SOTO / MARLENE MONTEIRO FREITAS / ALESSANDRO BERNARDESCHI & MAURO PACCAGNELLA / AMALA DIANOR / THOMAS LEBRUN / FANNY DE CHAILLÉ /

Comédie De l’Est Centre dramatique national d’Alsace 6 route d’Ingersheim 68000 Colmar Réservation : 03 89 24 31 78 ou par mail : reservation @comedie-est.com Direction : Guy Pierre Couleau

Retrouvez toute la saison sur comedie-est.com

FABRIZIO CASSOL & ALAIN PLATEL / EMMANUEL EGGERMONT / ROBYN ORLIN / MARTIN SCHICK / MARCO DA SILVA FERREIRA / JAN MARTENS / ARNO SCHUITEMAKER / MEYTAL BLANARU / ANN VAN DEN BROEK / IGOR ET MORENO / GIUSEPPE CHICO & BARBARA MATIJEVIC / FOUAD BOUSSOUF / VIDAL BINI POLE-SUD, CDCN 1 rue de Bourgogne - F 67100 Strasbourg +33 (0)3 88 39 23 40 POLE-SUD.FR /   

SIGNELAZER.COM | PHOTO © CHARLOTTE ABRAMOW

Jeunesse


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19 novembre au 1er décembre 2018


Claire Tabouret, la peinture et le monde Par Emmanuel Abela et Héléna Coupette (avec l’aimable contribution de Line Fabing-Keller) Photos : Mike Rosenthal

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Avec un entretien en deux temps, Claire Tabouret nous livre les clés d’une œuvre en mouvement.

Temps 1 : 16.10.16, Strasbourg. Claire Tabouret est en transit, elle revient d’Italie et se rend à Paris. Elle en profite pour rendre visite à ses grands parents à Strasbourg. Le rendez-vous est fixé un dimanche matin, à 11h, au Café Brant.

Dans une interview au Musée de l’Orangerie, tu relates ce moment où tu découvres les Nymphéas de Monet toute petite. Décris-nous ce premier instant de confrontation à la peinture qui spontanément fait sens pour toi et crée cette vocation : peindre. Il s’agit de quelque chose de physique. J’étais vraiment très jeune et donc dans l’incapacité de réaliser ce que représentait une vocation à l’échelle d’une vie. Pourtant, de suite, je comprends la peinture de manière physique, intrinsèque, organique. Je comprends que je peux parler ce langage. Comme une sorte d’évidence. Dès l’instant où je suis confrontée aux Nymphéas, le manque se fait immédiatement ressentir. Depuis, j’ai cherché à peindre le plus possible pour retrouver ce premier état de stupeur rencontré avec la peinture de Monet. On imagine la petite fille de 4 ans, devant les Nymphéas. Il y a quelque chose d’impressionnant, ne serait-ce qu’au niveau de la taille. Te sens-tu submergée à ce moment-là ? Oui, je pense que la sensation était très physique. J’étais une toute petite fille face à ces grandes toiles qui l’entouraient. Et qui entouraient tout. Dans le contexte difficile de guerre, elles avaient été conçues comme un lieu très protecteur, de méditation, à l’intérieur de la ville. On le ressent énormément. D’où l’idée pour moi que la peinture peut constituer un refuge. Un refuge qui se matérialise chez toi dans l’atelier. Ce n’est pas le cas de tous les artistes, mais depuis très longtemps je suis attachée à l’atelier. Avoir un atelier – la solitude de l’atelier –, « une chambre à soi », ça fait partie de cette aventure de la peinture. 11

Comment s’est manifesté chez toi le besoin de peindre ? Les gens arrivent à l’art par bien des chemins. Moi, j’y suis arrivée par le besoin de faire, de toucher, de mettre de la couleur. De peindre vraiment, le plus possible. Lorsque tu peins, tu vas vers quelque chose d’inconnu, tu ne sais pas encore ce que ça va te renvoyer. L’espace familier de l’atelier te permet-il de retomber sur tes pieds ? Je ne considère pas l’atelier comme un parachute. Faire de la peinture aujourd’hui nécessite d’accepter des contraintes étonnantes. Dont certaines très anciennes : un châssis, des pinceaux, le fait de créer une image en deux dimensions. C’est justement ce jeu de contraintes qui me permet d’évoluer de manière libre. Il s’agit pour moi ni de me cacher ni de me protéger, mais bien au contraire, dans l’espace clos de l’atelier, de lâcher totalement prise. Justement, tu recrées cet espace enveloppant de ces Nymphéas qui te submergent… Oui, il y a évidemment le fait que je me sente bien à l’atelier tout simplement, que je m’y sente heureuse. J’aime partir de l’agitation du monde, en tant qu’observatrice qui lit et voit tout ce qui se passe, puis prendre du recul, à l’écart, dans l’atelier. C’est un aller-retour permanent qui me permet de retranscrire les choses d’une manière différente. Dans la production récente, nous décelons de la sensualité. Ta peinture devient mouvante. Oui, elle est mouvante parce que je travaille des couches transparentes. On y découvre toute cette vibration. J’ai un rapport très instinctif à l’acte, cette chose qui ne s’explique pas, et ne s’apprend pas non plus. J’ai le souvenir d’un tableau de jeunesse, abstrait avec deux cercles rouges sur fond blanc, absolument fascinant… Comment amènes-tu cette sensation ? Je pense que le temps explique cela. C’est vraiment étrange le rapport au temps. Je crois que le


temps de l’atelier est magique. Il n’a rien à voir avec le temps de la vie où l’on se dit « à telle heure il faut que je sois là », parce qu’une heure c’est une heure. Ce temps de l’atelier te semble extensible… Oui, il m’arrive d’avoir une nuit pour terminer des pièces qui doivent partir rapidement, parfois ça semble infaisable, mais je fais confiance à la magie du temps ; s’il doit se passer quelque chose, ce temps devient une bulle et ma vie peut changer. Une heure, quelques heures, une nuit d’atelier, ce laps de temps devient une tranche de vie parce que je viens de découvrir quelque chose qui me fait basculer dans une nouvelle série ou un nouvel ensemble. Il t’arrive également – comme on le voit dans certaines vidéos – de poncer ce qui a été fait, non pas pour repartir de zéro, mais de repartir de cette chose irréductible qui reste à la surface. Oui, je pars de toutes ces choses qui ont été posées et qui se sont accumulées. Comme des traces du passé qui ne sont plus apparentes… On évoque beaucoup la lumière à propos de tes toiles, mais il y a une chose qu’on évoque peu, c’est le silence. Elles sont étonnamment silencieuses. La peinture est immobile, mais cette impression de silence est liée au fait que mes peintures sont particulièrement figées. On se situe dans des instants de glaciation. C’est effectivement silencieux, et en même temps ça rugit. J’ai beaucoup travaillé les regards, particulièrement ces dernières années. Je m’attarde sur ces grands yeux ouverts qui ne s’éteignent jamais. Comme ces personnes qui vous fixent sans cligner des yeux. Oui, le silence est là, la présence est constante. Dans la série des Makeup, le maquillage dépasse. On pense à ces jeunes filles qui ne savent pas encore l’ajuster. Ça semble soit cacher quelque chose de la personnalité soit démultiplier celle-ci. C’est assez récent. Déjà, on passe d’un portrait de groupe à un visage seul. Dans le fait de s’appliquer un maquillage, il y a l’idée de masque. Mais ce qui m’intéressait c’était aussi de considérer finalement que ce maquillage pouvait être de la peinture. J’ai observé sur YouTube ces adolescentes qui postent des tutoriels : elles sont douées, elles jouent avec la lumière, en adoptant des techniques empruntées aux peintres et sculpteurs. Je suis sûre qu’elles n’en ont même pas conscience. Cette approche très peinture m’a intéressée. Si on pense à ces jeunes filles qui se maquillent pour la première fois, on peut considérer cela comme

un premier plaisir lié à la matière, avec cette couleur qu’elle dispose partout sur le visage. Notre premier châssis est notre visage finalement, avec cette liberté qu’on s’accorde. Ce qui m’intéresse également c’est le grincement qu’on peut associer à cet acte-là : un rouge à lèvre qui n’est pas correctement appliqué te fait passer de la beauté ou de la séduction à la folie, à la violence et même au viol. C’est extrêmement codifié. Au millimètre près. Un millimètre de côté, et ça devient terrifiant ! Je joue ainsi sur ces deux registres, à la fois ce geste primitif d’une peinture libre et toute cette contrainte derrière. Depuis mes premières séries, je suis passé aux adultes, je m’intéresse aux maquillages de guerre, à ces peintures sur le visage qui renvoie à la dimension rituelle, à toutes ces choses qui inspirent la force. Et toutes ces figures que l’on découvre carrément masquées, dans un registre SM ? Elles constituent des œuvres de transition. Avec ces masques je voulais resserrer le propos sur l’essence du regard en me disant : « C’est ça le nœud de l’affaire ! » Comment regarder, comment être regardé, comment regarde-t-on le monde ? C’est pour ça que mon rapport aux choses est très visuel. Le fait de masquer les portraits c’était essayer de ne faire tenir les choses que par le regard. 12


Makeup (red mouth), 2016 Acrylique sur bois 51 × 40,5 cm Photo : ©bluntbangs.bizs Makeup (red and purple), 2016 Acrylique sur bois 51 × 40,5 cm Photo : ©bluntbangs.bizs

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C’est aussi ce qu’on retrouve dans tes amazones, masquées et carrément dans une position agressive. Après je pense qu’il y a dans mon travail, quelque chose qui peut-être apparaitra de plus en plus au fil de ma vie, c’est une sorte de narration autobiographique que je ne mets pas forcément en avant parce que ce n’est pas direct, mais ce sont toujours des métaphores de ce qui m’entoure ou de ce qui m’arrive. Ces amazones à cheval tournent le dos au spectateurs ; elles sont masquées parce qu’elles ne savent plus trop qui elles sont. Elles n’ont plus envie d’être regardées. Comme je peins toujours de façon quotidienne, cette œuvre de transition fait référence à un moment où je ne sais plus où j’en suis. Finalement la seule chose qu’on ne peut pas cacher c’est le regard. Ou alors il faut le détourner, mais le regard ne te quitte jamais… J’ai travaillé sur cet ensemble durant toute une année. Même s’il reste peu de toiles, j’ai pris le temps de laisser murir les choses. C’est surtout cela qui m’habite en ce moment. Il y a cette idée de tourner son dos. Je me suis appuyée pour cela sur l’œuvre d’une peintre qui m’a toujours beaucoup intéressée : Agnès Martin. Elle est connue pour avoir réalisé des grilles bleu ciel et roses pastel, avec des couleurs toujours très pâles, de manière extrêmement minimaliste, en systématisant le format carré d’1m50 sur 1m50. Elle est partie vivre dans le désert du Nouveau Mexique, en retrait du monde, en ermite, simplement, chichement. Alors qu’elle a été reconnue à New York vers la fin de sa vie, elle a continué à se maintenir à l’écart du tumulte. Un jour un journaliste lui a demandé ce qu’elle préférait dans son atelier, elle lui a répondu : « Le moment où vous sortirez ». Dès qu’elle se retrouvait seule en fin de compte. Un jour, elle a affirmé : « Moi je peins avec mon dos tourné au monde. » Ce qu’elle voulait retranscrire c’était ses visions. Elle s’asseyait très longtemps sur sa chaise à contempler le désert puis subitement elle avait cette vision de lignes bleues, roses, jaunes qu’elle matérialisait sur la toile. C’est très beau, très simple et ça vibre beaucoup. C’est ce qui m’intéresse beaucoup chez elle : voir quelque chose de l’intérieur et le réaliser.

Vois-tu les choses de l’intérieur ? Pour moi, il y a deux directions en art : le dedans et le dehors. Agnès se dirige constamment vers l’intérieur alors que moi je suis en permanence tiraillée entre ces directions contraires, ces allersretours entre l’atelier, la solitude, le monde, l’actualité. Toutes ces choses se mêlent. Pour le coup, c’est l’une des rares qui se soit attachée de manière abstraite à la beauté, la joie et l’amour. Elle décrit très justement ces moments de pure magie, comme le matin quand tu te lèves et tu es content sans savoir pourquoi. On sent de l’admiration pour cette femme… Oui, je suis pleine d’admiration pour elle. Elle a vécu très âgée [1912-2004, ndlr], et a continué à travailler jusqu’à la fin. J’aime les gens qui se construisent ainsi jusqu’au bout avec une grande humilité. Un de ses derniers tableaux s’appelle I Love Love et donc voilà cette femme qui, à plus de 94 ans, peint ce tableau sublime rose et jaune et le nomme I Love Love. Elle me permet de questionner les différentes places que l’on peut occuper : on se cache, on tourne le dos, on se décale, on se met au milieu, on essaie de conquérir. Mais il m’arrive parfois d’être dans des postures assez agressives. J’ai une carrière qui n’arrive pas par hasard. C’est aussi parce que je la veux. Elle clairement, ça ne l’intéressait pas, elle a choisi de ne pas jouer ce jeu. Moi je me montre plus conquérante. Mais en même temps ça me questionne, parfois je me dis : cela vaut-il vraiment la peine, ne suis-je pas tentée de tout quitter ? On voit bien qu’au fur et à mesure ta peinture bouge. Ce mouvement est quelque chose que tu inities toi-même ou est-ce quelque chose qui arrive un peu à ton insu ? C’est un peu à mon insu. Je pars à Los Angeles, je peins des amazones qui tournent le dos, sans trop savoir pourquoi. Puis après je réfléchis un peu et je me dis que je les peins parce que j’exprime le besoin de me créer des héroïnes féminines, conquérantes. Cela m’a peut-être manqué au cours de l’enfance et de l’adolescence. Je les peins pour m’accompagner dans mon chemin. Quand je peins c’est un vrai voyage intérieur, c’est presque une psychanalyse. Il faut effectivement accepter de ne pas savoir pourquoi vous faites les choses. Ce qui est important pour moi aussi c’est de surprendre mon public. J’aime qu’il se dise : « Qu’est-ce qui va arriver ensuite ? » C’est pour ça que je vise vraiment cet objectif : chaque tableau amène le suivant. Peut-être qu’un jour, il y aura une rupture radicale. Mais pour l’instant, c’est vrai que ça se construit en permanence. Avec un fil conducteur… 14


Temps 2 : L’interview de 2016 est restée inédite, on cherche à la compléter. Mais Claire a changé de numéro de téléphone, elle semble si loin. L’échange se fait par mail lors de son dernier passage à Paris.

Nous évoquions il y a deux ans de cela cette installation à Los Angeles. Entretemps, tu as fait l’acquisition d’un lieu très isolé dans la montagne. Cet isolement volontaire t’a-t-il permis de te concentrer davantage sur ta production plastique comme tu le souhaitais ? Ce fut une décision très impulsive, très spontanée. Partir loin, ailleurs, découvrir un autre climat, une autre langue, une autre culture, un autre fuseau horaire… Cela représentait l’autre bout du monde. Il y avait en effet pour moi l’envie de m’éloigner de l’agitation nouvelle autour de mon travail. Autant ce nouvel intérêt qui m’était porté était extrêmement stimulant – une merveilleuse reconnaissance 15

qui me remplissait de joie et d’énergie –, autant je sentais aussi que le lieu où faire œuvre ne se situait pas là, dans cette agitation, et qu’il me fallait faire un pas de côté. À Los Angeles j’ai trouvé de l’espace. De l’espace dans la ville, qui n’a pas cette densité verticale de villes comme Paris ou New York, mais qui conserve au contraire de nombreux espaces en friche entre les immeubles, et l’immensité du ciel est constamment présente dans le paysage urbain. De l’espace dans mon atelier, un grand hangar de 400 m2. Mais aussi et surtout de l’espace dans la tête, pour de nouvelles idées. Nous avons lu entretemps que tu faisais allusion à l’« atelier à soi » en référence à l’ouvrage de Virginia Woolf et sa Chambre à soi. La référence ne présente rien d’innocent dans la mesure où cet essai pamphlétaire avait pour vocation de situer les conditions d’accès des femmes à la création artistique. En effet, Virginia Woolf décrit extrêmement bien l’importance de ce lieu, la Chambre à soi. Mais


peignais à côté de femmes plus grandes que nature en cuirasse ou à cheval, des portraits d’Agnès Martin dans des paysages du désert du Nouveau Mexique. Comme une autre manière d’habiter le monde, comme un autre rapport à l’espace. Aujourd’hui, tu abordes les relations amoureuses dans ce qu’elles révèlent de complexité et de compromis. Cette manière d’aborder des thématiques plus personnelles, plus ouvertement intimes, estce devenu une voie naturelle pour toi ? Une part de moi a toujours été disséminée dans mon travail. Il me semble que je pars toujours de quelque chose de très personnel pour arriver, par la peinture à quelque chose de plus universel. En ça je me sens proche de l’artiste Bas Jan Ader [un artiste conceptuel, performer et photographe néerlandais tragiquement disparu en mer en 1975, ndlr]. Ses œuvres mêlent autobiographie et narration, de manière conceptuelle et poétique…

Battleground, 2016 Acrylique sur toile 220 × 170 cm Photo : ©bluntbangs.bizs

aussi la douleur terrible d’en manquer, lorsque l’on a une sensibilité à fleur de peau. L’atelier est pour moi aussi important que la peinture. Il m’arrive d’aller à l’atelier juste pour y réfléchir, même si je n’y peins pas, j’y trouve les conditions nécessaires à l’apparition de nouvelles visions. Depuis, ta représentation de la femme, justement, a évolué de manière assez radicale. Lors de notre premier entretien, tu nous évoquais la nécessité pour toi de te créer des « héroïnes féminines conquérantes qui t’avaient manqué pendant l’enfance et l’adolescence ». Quelle fonction attribues-tu aujourd’hui à ces héroïnes ?  Je pense que ce qui m’intéressait dans cette figure de l’héroïne, c’était de détourner avec un peu d’humour cette tendance de l’art contemporain à héroïciser la figure de l’artiste. L’artiste en posture conquérante, tout en virilité et en muscle, dans son immense atelier avec ses hordes d’assistants... J’en ai fait une version féminine d’abord pour moi, mais qui au fond se moque un peu de tout cela. En parallèle, dans l’exposition Battelgrounds [une exposition solo en 2016 à Paris chez Bugada & Cargnel, ndlr], je 16

De manière plus générale, tu formules d’autres interrogations sur la relation à l’autre : tu as beaucoup abordé la notion de groupe avec les tensions qui s’y exercent. Là, tu recentres le propos sur le couple. Ce couple constitue-t-il une autre forme de groupe, soumis aux mêmes règles avec lesquelles il faudrait composer ? C’est vrai que la relation à l’autre est centrale dans mon travail... Après le groupe, le couple. La relation amoureuse abonde dans la littérature, la musique, la danse… Un peu moins souvent en peinture. Il s’agit pourtant d’émotions d’une intensité sans pareil, de la passion à la tragédie, il y a toute une variation d’états aussi forts les uns que les autres, j’ai eu envie de m’y plonger. Je suis presque surprise que cela arrive si tardivement dans mon œuvre tant il semble que c’est le sujet de tout. Est-ce que je peins pour être aimée ? Pour qui peint-on ? Tu as eu l’occasion d’évoquer plus souvent Monet et les Nymphéas, et moins Picasso. Pourtant, l’une de tes nouvelles expositions t’a été inspirée par l’un de ses tableaux, La femme qui pleure. Une partie de l’exposition se tiendra également dans son atelier en Normandie. Pourquoi ce tableau précisément ? J’ai été invité à faire l’exposition de septembre à la galerie Almine Rech, et l’exposition d’octobre dans l’atelier de Picasso à Boisgeloup, et il m’a tout de suite semblé qu’il fallait concevoir les deux expositions comme un ensemble. En effet les deux expositions, par leurs rapprochements temporels, allaient être créées au cours d’un même été dans mon atelier à Los Angeles. Il ne me semblait pas possible de me dédoubler et de travailler deux histoires distinctes


en même temps. La première image qui m’est venue en tête en pensant à Picasso, c’était ces portraits de Dora Maar, sublimes et terribles. Des portraits de douleurs. Mais aussi des portraits cruels. Des peintures pour lesquelles j’entretiens ce rapport compliqué, de double identification, à la femme qui pleure mais aussi au peintre qui peint la tragédie. Je comprends ce réflexe, ce sursaut vital qui est de s’emparer de ses pinceaux face à une émotion forte. Le titre commun à ces deux expositions I Am Crying Because You Are Not Crying était une manière pour moi de donner la parole à la femme du tableau. Tu es passée à la sculpture. On imagine de nouvelles sensations plastiques. J’avais envie depuis un moment de me confronter au plâtre. J’avais déjà réalisé quelques céramiques en terre cuite, mais jamais je n’avais travaillé cette matière. C’était une manière aussi de créer une résonance avec l’atelier de Picasso car c’est là où il a réalisé de nombreuses sculptures. J’aime la simplicité du plâtre, de la poudre et de l’eau. Le rapport à la matière est très physique, il faut de la force, de l’énergie pour la sculpture. Je pense que cette force et cette énergie qui ont habité mon corps dans l’atelier cet été se retrouvent aussi dans les mouvements de lutte des peintures. Tu te livres au quotidien sur les réseaux sociaux, Instagram notamment, comme toute jeune femme de son temps. En effet, je suis présente et active sur Instagram, où je poste souvent des images et des courtes vidéos. J’aime ce médium pour son aspect très visuel, les rapprochements que l’on peut faire entre les images que l’on poste, qui par ailleurs existent seules. Il y a aussi quelque chose d’intéressant dans l’album photos qui se dessine au fil de leurs accumulations. Et pourtant, je déteste Instagram, et de plus en plus. C’est une application addictive, qui menace le goût de la solitude. Comme un œil permanent sur soi, les choses existent parce qu’elles ont été vues par d’autres. Si la solitude ne peut exister de la même manière – montrer aux autres que l’on est seule –, elle disparaitra et je pense que si la solitude choisie, aimée, volontaire disparait, c’est la fin de l’humanité. Je tourne autour de ce sujet dans mon atelier, la solitude VS les réseaux sociaux, l’image de soi dans le regard de l’autre... Et je peux imaginer en ce sens qu’Instagram se retrouve dans mon œuvre. I Am Crying Because You Are Not Crying, expositions de Claire Tabouret, première partie jusqu’au 6 octobre à la Almine Rech Gallery, à Paris ; seconde partie à partir du 20 octobre, au Château de Boisgeloup, à Gisors

Back to the world, 2016 Acrylique sur toile 183 × 122 cm Photo : ©bluntbangs.bizs

— Un atelier à elles — Il serait faux de penser que l’espace domestique est neutre. Traditionnellement genré, au point de renvoyer les femmes à la seule posture « d’ange du foyer », il a fallu attendre que quelques audacieuses s’emparent de leurs pinceaux, en même temps que d’autres prenaient la parole, pour casser ces cloisons contraignantes et démolir tous les stéréotypes. Héritée de Virginia Woolf, l’idée d’un lieu à soi comme vecteur de création est une nécessité pour Claire Tabouret. Lieu d’isolement et espace de liberté infinie, loin de toutes oppressions et préoccupations polluantes, la chambre à soi de l’autrice britannique se mue ici en un atelier de 400 mètres carrés, perdu sous le soleil californien. Immensité propice à la réflexion où l’artiste trouve « les conditions nécessaires à l’apparition de nouvelles visions » qui l’inscrit de fait dans la lignée d’Agnès Martin, Nikki de Saint-Phalle ou de Louise Bourgeois. Politique et poétique, la réappropriation d’un espace où exprimer son art a accompagnée dans les années 70 l’apparition d’une parole féminine emmenée notamment par le Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Donnant lieu à des œuvres engagées, où le thème de l’habitat renvoyait à celui de la domination, où le « chez soi » devenait l’endroit de l’émancipation. Une évolution de paradigme que l’on retrouvait notamment au sein de l’exposition Women House, cette année à la Monnaie de Paris. Ancrer les dimensions plurielles de l’espace domestique et les approches singulières liées à l’atelier à travers le travail d’artistes contemporaines, comme un moyen de légitimer la place des femmes artistes dans le champ de l’art. (H.C.) 17


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Entre théâtre et terrain Reconstituer sur scène un processus de déchaînement d’abus sexistes commis sur les femmes, en particulier les violences conjugales, tout en portant un message d’espoir pour essayer d’« altérer la réalité », voici le défi lancé par Gerard Watkins à sa compagnie Perdita Ensemble. Au-travers de la pièce Scènes de violences conjugales, créée en 2016, le metteur en scène a voulu montrer les mécanismes qui engendrent ces violences, et ceux qui trop souvent les laissent perdurer. Il a d’abord mené une enquête, en parallèle de l’écriture de la pièce, afin de confronter les bases de cette dernière à la connaissance du terrain que peut détenir la société civile, par exemple L’Observatoire de la violence envers les femmes du 93. Si la réalité que Watkins a rencontré en chemin correspond à celle qu’il projetait initialement dans son texte, cruelle et morbide, on lui a soufflé l’idée d’un engagement plus fort : s’éloigner du constat dramatique, pour mieux lutter contre les violences conjugales, abandonner la fatalité pour trouver une issue heureuse, au-delà du théâtre. Sur scène, il convoque deux couples, leur amour initial et leur quotidien, en une chorégraphie épurée où s’immisce parfois l’humour. Sans pardonner, il cherche à comprendre comment naît la violence, verbale, physique, de quelle manière elle est perpétrée puis perpétuée. Une séquence présente l’un des hommes en train de monter un meuble. Il n’y arrive pas, s’énerve violemment, le casse. Puis tente de rassurer sa compagne : « Je vais réparer, t’inquiète. » Est-ce le début de la fin ? Par Antoine Ponza Scènes de violences conjugales spectacle du 27 au 29 novembre, au Théâtre Dijon Bourgogne www.tdb-cdn.com

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La vague irrésolue Le Lyonnais Raoul Vignal est virtuose du finger-picking à la guitare acoustique, il nous a subjugué l’an passé avec un premier album, dont on s’était fait l’écho sans retenue dans Novo. Alors qu’il sort son deuxième album (voir page 114), il confirme tout le bien qu’on pensait de lui, avec toutefois une tonalité jazz supplémentaire qui renforce son propos folk initial. Il est ce joyau presque inespéré, qui nous renvoie à l’univers de Bert Jansch, mais aussi Nick Drake ou Tim Harding, avec cette manière très personnelle, étrangement française serait-on tenté de dire, qui l’émancipe de ses modèles anglo-saxons. Il reste à le découvrir sur scène, son passage à La Rodia nous en donne une belle occasion. Avec lui, laissonsnous porter par la vague. Par Emmanuel Abela ~ Photo : Anne-Laure Étienne RAOUL VIGNAL, concert le 28 novembre à la Médiathèque les Mots passants, à Saint-Vit, dans le cadre de La Rodia Hors les Murs www.larodia.com


conception graphique : Thierry Saillard / Ville de Besanรงon | photo : ThinkstockPhotos-505899114


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Rage de vivre « Je demande à la parole D’allumer la lumière Je me brûle dans les mots Pour noyer mon impuissance Pour foutre le feu à mes plaies Je me parle. » Mounia Raoui a décidé de prendre cette parole, la sienne, pour un spectacle intitulé Le dernier jour où j’étais petite. Dans une mise en scène coréalisée avec Jean-Yves Ruf, elle y évolue seule, avec une chaise pour tout décor. Partant de sa propre histoire, une comédienne en proie à la passion et aux aléas de son métier, elle décline sur un mode tragicomique les méandres d’une société où, pour certains, il est peut-être plus difficile de vivre que d’autres. « Pour cet art qui ne sert à rien », sa raison de vivre, la jeune femme se risque à tout, quitte à ne pas être comprise par ses parents, sans jamais les juger. Quitte à tout quitter quand il le faut en revenant augmentée de sa propre expérience et le désir de la partager à travers une écriture fiévreuse, profonde. C’est pourtant avec douceur qu’elle guerroie, avec ses mots, précis, implacables. C’est aussi un regard sans tabous sur la condition d’artiste dans un quotidien rarement aussi bien explicité. Il y a de la beauté et de l’intelligence partout chez cette actrice. Dans sa façon de dire ou de ne pas dire, dans ce qu’elle dit, dans la rage de vivre qu’elle incarne et des drames qu’elle balade, l’air de rien. Jean-Yves Ruf l’accompagne au plus près, au plus juste. Par Nathalie Bach ~ Photo : Pascal Victor LE DERNIER JOUR OÙ J’ÉTAIS PETITE, théâtre du 27 au 30 novembre au CDN Besançon www.cdn-besancon.fr 20

Là haut ! PihPoh, le rappeur belfortain joue presque à domicile, mais avant de rentrer au pays, le trentenaire a fait un détour parisien, dans les couloirs du métro. Il s’est exposé au grand jour en assurant les premières parties d’IAM, Abd al Malik ou Orelsan. En très peu de temps, il explose avec un rap engageant, mêlé de funk 80’s. Aujourd’hui, Pih Poh – hip hop en verlan – cartonne, remplit l’Olympia, fait la joie des festivaliers aux Eurockéennes, et obtient la caution des plus grands, dont Aznavour, qui le reconnaissait comme l’un des siens. Ce nouveau retour au pays s’annonce triomphal pour celui qui « se voyait déjà en haut de l’affiche ». À défaut d’y être, tout en haut de l’affiche, il partage celle de Gaël Faye, auteur unanimement reconnu et révélation mouvante des dernières Victoires de la musique, pour une soirée qui s’annonce de feu ! Par Emmanuel Abela GAËL FAYE ET PIHPOH, concert le 23 novembre au Moloco, à Audincourt www.lemoloco.com


OCTOBRE /NOVEMBRE 2018

DU 2 AU 3 OCTOBRE La Pomme dans le noir Clarice Lispector / Marie-Christine Soma DU 17 AU 23 OCTOBRE - À PARTIR DE 10 ANS Tristesse et joie dans la vie des girafes Tiago Rodrigues / Thomas Quillardet

www.cdn-besancon.fr / 03 81 88 55 11 Avenue Édouard Droz 25000 Besançon ARRÊT TRAM : PARC MICAUD

DU 13 AU 15 NOVEMBRE Je suis d’ailleurs et d’ici Violaine Schwartz DU 27 AU 30 NOVEMBRE Le Dernier Jour où j’étais petite Mounia Raoui / Jean-Yves Ruf


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Elysian Fields

Une obscure clarté Avec ce nom emprunté à la mythologie grecque, Elysian Fields tient ses promesses d’odyssée sonore. Si le dernier album du groupe Ghost of No (2016) délaissait déjà son héritage jazzy pour évoluer vers des ambiances plus folk, le duo composé de Jennifer Charles et Oren Bloedow confirme sa transition avec Pink Air (2018), exploration de la sensualité sous toutes ses formes. Beyond the Horizon, ballade vaporeuse contraste avec Tidal Waves, dont les rythmes saccadés rappellent le rock capiteux des Kills. Quelque part entre les chœurs et les accords électriques, la voix de Jennifer Charles trouve sa place sans rien perdre de son potentiel érotique. Les New Yorkais convoquent pour ce nouvel album des réminiscences grunge, non sans évoquer au passage Hole ou Garbage. Originaires de Brooklyn, paradis terrestre pour héros et poètes, le désormais ex-couple se plaît à naviguer entre les genres pour construire une musique à la fois éthérée et empreinte de lyrisme, sombre mais solaire. Parfaite représentation de la rencontre entre le paradis et l’enfer. En bonus d’une soirée très engageante, Cochrane en première partie, le projet de Thierry Cladé, ancien membre de Pavillon 26 et adepte d’un rock inspiré de Nick Cave, Johnny Cash et Jeffrey Lee Pierce, ainsi que des projections de la photographe et peintre Ayline Olukman, de retour sur nos terres, après avoir passé trois années à New York. Par Helena Coupette ELYSIAN FIELDS + COCHRANE + AYLINE OLUKMAN, concert le 26 octobre au Noumatrouff, à Mulhouse www.noumatrouff.fr 22

Mémoires de guerre Percutante vision que celle de ces anciens combattants reconvertis en acteurs le temps d’une pièce de théâtre aux allures de performance. Parce que rien n’est plus personnel que la mémoire, Lisa Arias décortique celle de cinq soldats argentins et anglais ayant combattu pendant la Guerre des Malouines. Finalement, davantage prétexte que propos, elle permet de comprendre et d’appréhender les conséquences sociales, psychiques, physiques que provoque une décision politique, un phénomène militaire. Une façon d’aborder l’histoire et la mémoire frontalement, sans détour. Les récits personnels de ces anciens ennemis, s’ils ne s’opposent pas – ce n’est pas le but – racontent chacun quelque chose de l’époque et coïncident pour livrer une lecture complète d’une guerre dont les Millenials n’auront quasiment jamais entendu parler. Par Helena Coupette CHAMP DE MINES, théâtre les 29 et 30 novembre à La Filature, à Mulhouse www.lafilature.org


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La Table Verte de KurtJooss

Ami, entends-tu… Curieuse errance que celle de l’Europe… Dans un espace politique incertain jalonné d’une centaine d’années, le diptyque Spectres d’Europe présenté par les ballets de l’Opéra du Rhin, interroge le passé et le destin de notre continent. De la fin de la Première Guerre mondiale à aujourd’hui, les mêmes questions de guerre et de résistance obsèdent l’Europe ; exodes, exiles, cynisme ou héroïsme sont débattus par les costumes noirs… Témoignant des violents combats de 14-18 et préfigurant la montée du nazisme La Table verte de Kurt Jooss, créé à Paris en 1932, pierre angulaire du tanztheater, illustre avec sarcasmes l’horreur des combats et l’oppression politique dans plusieurs tableaux nourris de l’esthétique expressionniste et d’emprunts aux danses macabres médiévales. Fireflies, création de Bruno Bouché en collaboration avec l’écrivain Daniel Conrod, sur une partition de Nicolas Worms, mène une réflexion politique autour de la figure du résistant et de la marginalisation. Cette chorégraphie imaginée pour les 32 danseurs de la compagnie des Ballets de l’Opéra du Rhin prend pour point de départ un réquisitoire de Pier Paolo Pasolini publié en 1975 dans le Corriere della sera, neuf mois avant son assassinat. « Le vide du pouvoir en Italie », rebaptisé L’article des lucioles, fireflies, insiste sur la volonté de résister à la marche de l’ordre établi quitte à demeurer en marge. Le geste poétique est imagé par les lucioles, insectes fragiles, erratiques et scintillants dans la nuit, fatalement voués à la disparition. Par Valérie Bisson ~ Photo : Agathe Poupeney SPECTRES D’EUROPE, danse du 11 octobre au 18 novembre à l’Opéra national du Rhin, à Mulhouse, Colmar et Strasbourg www.operanationaldurhin.eu

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Alice Zeniter © Astrid di Crollalanza / Flammarion

Histoire(s) Le Centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale nous conduit à nous interroger sur la mémoire, collective et individuelle. Raconter l’Histoire, c’est aussi raconter nos histoires, celles du quotidien qui nous ravissent et nous émeuvent. Avec la présence au Festival du Livre de Colmar d’une auteure comme Alice Zeniter, ce sont également des blessures qui remontent à la surface, celle des Harkis en l’occurrence dans le magnifique L’Art de perdre, tout comme celles tout aussi douloureuses des MalgréNous en Alsace ou des migrants. Raconter son histoire, c’est aussi s’inscrire dans la grande tradition de la littérature française, de Victor Hugo à nos jours. Par Emmanuel Abela FESTIVAL DU LIVRE, les 24 et 25 novembre à Colmar www.festivaldulivre.colmar.fr


ATE LI E R 25. PH OTO © TR I S TA M K E NTO N

Six vétérans nous font revivre la guerre des Malouines entre le Royaume-Uni et l’Argentine. Bouleversant !


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At the still point of the turning world © Benoît Schupp

De l’autonomie des marionnettes Martin Zimmermann © Augustin Rebetez

Le sujet dans le tableau Il faut plonger dans l’univers sensible, acrobatique et magique de Martin Zimmermann. Avec un musée ultramoderne comme prétexte à la rencontre d’un infernal trio, le chorégraphe et metteur en scène zurichois dévoile Eins Zwei Drei au Maillon. Dans une version contemporaine du classique trio de clowns, Martin Zimmermann rejoue le rapport à l’autorité et à la liberté, à la norme et à la folie. En directeur de musée aux airs dignes et sérieux, le Clown Blanc incarne l’ordre et le pouvoir, l’Auguste est l’impertinent collaborateur, la voix-off de la rébellion maladroite et le Contre-pitre s’invite comme visiteur du musée et s’invente œuvre d’art à lui tout seul, contorsionniste semant la pagaille, dérangeant et bouleversant l’ordre établi dans des décors sens dessus dessous. Mini-société en prise à ses conflits de pouvoir et d’intérêt, ce trio engendre des combinaisons de possibles presque infinies permettant de sonder différents états relationnels : de la vie solitaire à la relation de couple en passant par le trio infernal. Chacun se bat pour sa survie, les corps se mêlent et se démêlent, se heurtent aux conventions, aux murs, aux cadres et à leurs propres limites, et la pièce se joue des certitudes pour créer un univers mystérieux et surréaliste. Les trois danseurs et acteurs virtuoses, accompagnés par un pianiste prodige, rejouent une tragicomédie absurde et décomplexée avec un humour communicatif et une grande force visuelle. Par Valérie Bisson EINS ZWEI DREI, théâtre du 21 au 24 novembre au Maillon, à Strasbourg www.maillon.eu

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La marionnette effraie parfois, quand sa proximité figurative avec un corps et un visage humain semble trop proche, quand son squelette désarticulé renvoie à la mort, et que pourtant, elle peut s’éveiller encore. Elle peut aussi constituer l’objet d’une rêverie poétique plus matérialiste, d’une attraction pour un corps autant manié que menant une existence propre, sur scène ou en dehors. Renaud Herbin, le directeur du TJP, a placé au cœur du spectacle d’ouverture de saison une réflexion sur l’essence de cette discipline. « Je suis fasciné par les lieux de stockage des marionnettes à fil, qui attendent d’être réactivées, après avoir joué », explique-t-il. D’autre part, le metteur en scène voit en son art une « double manipulation », celle du « corps suspendu » de la marionnette, qui elle-même « travaille le corps du manipulateur ». Son spectacle est donc composé de « tableaux vivants » qui « mettent en évidence les lois de la gravité », donnant aux marionnettes « une forme d’autonomie ». Un second marionnettiste, une danseuse et une musicienne (au chant et à la cithare) se partageront la scène. La musique y revêt « une dimension extrêmement importante, car elle porte l’image autant que l’inverse ». D’ailleurs, la bande-son du spectacle émane déjà de son titre, emprunté à l’ensemble Four Quartets du poète T.S. Eliot. Ce dernier « essaie de voir ce qu’il y a entre les choses », interprète Renaud Herbin. Invitation au public : « se laisser porter ». Par Antoine Ponza AT THE STILL POINT OF THE TURNING WORLD, spectacle du 16 au 21 octobre au TJP – Centre dramatique national, à Strasbourg www.tjp-strasbourg.com


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Deux temps Deux singes en hiver « Sombre et lancinante » : difficile de trouver meilleure définition pour qualifier la musique de Singe. Dignes héritiers de Miossec et de Taxi Girl, les deux primates trouvent naturellement leur place aux côtés d’une nouvelle garde, quelque part entre Paradis et Grand Blanc. Né d’un match sur Internet – Millenials oblige – Singe n’a qu’une année d’existence et déjà quelques projets bien définis. « Hyper dark » à ses débuts, le duo évolue vers des sons plus dansants, paroles en français de rigueur. Mélodies entêtantes et sonorités électroniques, Jimy et Loïc composent une pop mélancolique (Au commencement) sur fond de rythmiques mécaniques (Oiseaux de passage), mêlant les influences pour mieux se les approprier. Se revendiquant aussi bien de Talk Talk, Kas Product que de Palm Trax, les deux étudiants strasbourgeois s’inspirent de Bashung et de Dominique A dont on reconnaît le sens du phrasé au détour des morceaux (Sous ta peau, La Fôret) qui parsèment leur compte Soundcloud et qui composeront un prochain EP.

Une année très particulière pour Dominique A, elle avait été annoncée comme telle. Deux disques, l’un électrique l’autre acoustiques, deux tournées. Après le printemps, deuxième temps donc, avec la sortie de La Fragilité. Tout démarre avec une guitare, achetée il y a plus de 20 ans, qu’il reprend en main telle quelle avec ses cordes fatiguées. Il en résulte une poignée de chansons intimistes composées en même temps que celles qui figurent dans Toutes Latitudes. La chaleur de celles-ci répond à l’angulosité de l’autre, mais dans un tout qui forme une cohérence. On s’apprête à les découvrir sur scène dans un dispositif épuré, dont Dominique nous a donné un avant-goût lors d’un orage au printemps à La Laiterie. Certains s’en souviennent, il avait terminé a capella, dans un instant de grâce. Par Emmanuel Abela ~ Photo : Olivier Roller DOMINIQUE A, concert le 7 décembre à La Briquerie (ex-Salle des Fêtes), à Schiltigheim www.ville-schiltigheim.fr

Par Helena Coupette SINGE, concert le 20 octobre à l’Espace Django, à Strasbourg www.espacedjango.eu 28


Des galeries présentant la création contemporaine européenne d’aujourd’hui CONTACT : Dénia BEN EL HABBES Chef de Projet Tél : +33 (0)3 88 37 21 19 Mob : + 33 (0)6 73 48 33 52 Email : dbenelhabbes@strasbourg-events.com

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Cent bougies et un pot de départ En octobre 2019, le 14 précisément, l’Opéra National de Lorraine fêtera en grandes pompes ses cent années d’existence, en rejouant, à un siècle d’intervalle, le premier air qui résonna entre ses murs en octobre 1919 – le Sigurd de Reyer. Entretemps, une saison riche en événements comme en émotions, avec toujours cette volonté de mêler grands classiques du répertoire lyrique et créations contemporaines ancrées dans le réel. Dans le programme, Les Hauts de Hurlevent, Madame Butterfly, Aïda, La Divisione del Mondo ou encore La Belle Hélène côtoient ainsi des nouveautés homemade, comme 7 minuti inspirée de l’affaire Lejaby. Sans oublier bon nombre de concerts de l’Orchestre Symphonique et Lyrique, des interventions hors-les-murs et autres événements spéciaux, qui donnent à cette saison 2018-2019 des allures de bouquet final de feu d’artifice. Et d’une certaine manière, c’est un peu le cas, puisqu’en juin 2019, le charismatique directeur des lieux, Laurent Spielmann, passera la main après dix-sept années de bons, loyaux et prolifiques services à la tête de l’établissement « prolifique », car c’est notamment grâce à lui que l’institution décrocha le précieux et convoité sésame d’ « Opéra National » il y a quelques années. Matthieu Dussouillez, jeune trentenaire actuel directeur général adjoint de l’Opéra de Dijon, a d’ores et déjà été désigné pour lui succéder. Ce qui augure d’autres surprises – mais comme on dit, ceci est une autre (future) histoire… Par Aurélie Vautrin – Photo : L’œil créatif Opéra National de Lorraine Saison 2018-2019, à Nancy www.opera-national-lorraine.fr

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Baroque and co Alors qu’il était organiste titulaire dans des prestigieuses églises parisiennes et qu’on lui doit bon nombre de pièces sacrées ou profanes, François Couperin (1668-1733) a obtenu la gloire grâce à ses œuvres pour clavecin. On peut faire confiance au claveciniste Yoann Moulin pour se situer à la hauteur de ce maître, par ailleurs grand théoricien de l’instrument. D’autant plus qu’il est rejoint sur scène par un expert, François Joubert-Caillet, apôtre de la viole lors de ses nombreux concerts à travers le monde. Par Emmanuel Abela ~ Photo : Jean-Baptiste Millot COUPERIN : PIÈCES POUR VIOLE & CLAVECIN, concert le 21 octobre à l’Arsenal, à Metz www.arsenal-metz.fr


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À rebours Ne jamais être là où on l’attend. Ou peut-être si. Attendre, justement, de se trouver précisément à cet endroit. Celui du rêve, de la torpeur. Du trip un peu trop intense, des fêtes qui s’étirent jusqu’au matin. Fidèle à lui-même, Flavien Berger entretient la candeur – le visage juvénile n’y est pas étranger – qui compose son personnage de garçon un peu lunaire. Cohérent avec son projet, celui de considérer la musique comme une invitation au voyage, il continue d’explorer les méandres d’une pop électronique. Planantes et poétiques, à la manière de Daho dont on retrouve la même diction languissante, ces bulles musicales propices à la méditation, bousculent nos repères. Sous son impulsion, le temps s’allonge, se tord et se distant. À l’image d’un rêve cotonneux ou d’un périple halluciné sous substances illicites, on se laisse aller à ces rythmes lancinants quand la voix traînante fascine pareil à une litanie. Un voyage Contre-Temps qui prend différentes formes. La dimension expérimentale de certains morceaux laisse place à des sonorités plus mainstream lorsqu’il s’agit d’évoquer l’absurdité des amours virtuels, là où Brutalisme apparaît comme un souvenir fantasmé des plages d’Acapulco. Parfois mélancolique et toujours empreint de surréalisme, à la fois excentrique et élégant. Par Helena Coupette ~ Photo : Christophe Urbain FLAVIEN BERGER, concert le 19 octobre à La Laiterie, à Strasbourg et le 20 octobre à la BAM, à Metz www.artefact.org www.citemusicale-metz.fr 32

Le sourire de John Ils savent à peu près tout faire : adapter John Cage comme ils l’ont fait il y a quelques années, avec ces nappes qui ne sont pas sans rappeler le Floyd de la période Syd Barrett. De même pour Steve Reich et bien sûr Kraftwerk. Ce sont des concertistes, dans le sens où ils interprètent de manière concertante des œuvres qui rejoignent le répertoire, mais ils le font à leur manière, rock et électro, avec une approche que l’on pourrait juger iconoclaste, mais qui s’avère on ne peut plus respectueuse des œuvres jouées. Tout cela se fait de manière débridée, comme une invitation à la fête, et nous permet de nous fondre, parfois par la danse, dans l’esprit originel de la composition elle-même. Par Emmanuel Abela ~ Photo : DR CABARET CONTEMPORAIN, concert dans le cadre du festival Touch of Noir au centre culturel régional Opderschmelz, à Dudelange www.opderschmelz.lu


I Want to Break Free

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Saison anniversaire Opéra | Orchestre

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Joana Vasconcelos

5 octobre 2018 17 février 2019

une exposition du Musée d’Art moderne et contemporain

Aida, Verdi G. Carella — S. V. Holm

La Belle Hélène, Offenbach L. Campellone — B. Ravella

7 Minuti, Battistelli (Première mondiale) F. Lanzillotta — M. Didym

La Divisione del Mondo, Legrenzi C. Rousset, Les Talens Lyriques —  J. Mijnssen

Les Hauts de Hurlevent, Herrmann

Madama Butterfly, Puccini M. Pitrėnas — E. Bastet

Joana Vasconcelos, Choucroute (détail), 2018, Coll. de l’artiste © Unidade Infinita Projectos © Joana Vasconcelos / ADAGP, Paris, 2018. Graphisme : R. Aginako

J. Lacombe — O. Phelan


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Riposte

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Par Christophe Urbain


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Depuis plusieurs années, notre ami photographe Christophe Urbain s’attache au Carnaval sauvage de Bruxelles et au Carnaval de la Nouvelle-Orléans ; il se passionne pour ces rituels collectifs libérateurs. Avec un style épuré, il porte un regard différent sur ces êtres chimériques qu’il magnifie. Ces créatures deviennent l’incarnation des fantasmes d’une société tiraillée entre modernité et désir de retour à l’essentiel. RIPOSTE, exposition jusqu’au 20 octobre au CCAM / Scène nationale de Vandœuvre www.centremalraux.com 39


Terminées les querelles de chapelles, la musique se vit de manière décloisonnée, elle sert même de thérapie avec l’heureuse entreprise de La Ouêve. On peut se réjouir du retour d’Einstürzende Neubauten à la Philharmonie du Luxembourg tout en sirotant quelques notes de jazz, avant de faire un saut à la Laiterie, à Strasbourg, pour découvrir la programmation ciblée mais éclectique du discret Patrick Schneider.

MUSIQUE OUVERTE 40


La Ouêve

micro fictions Par Valérie Bisson ~ Illustrations : Laurence Bentz

La webradio La Ouêve s’attache aux effets thérapeutiques de l’écoute. C’est par le biais de À la recherche des titres perdus, une madeleine de Proust en forme de biographie musicale, que j’ai découvert La Ouêve, une webradio imaginée par Bruno Voillot et Arnaud Vallet. Véhiculant de la mémoire vive et redonnant leurs couleurs à de vieux vinyles ou autres CD rayés, des individus témoignent de leurs chemins de vie en musique. Ces « bio-songs » et autres projets autour du son et de la mémoire sont montés dans le cadre du Club thérapeutique de l’hôpital de jour l’Adamant… Bruno Voillot y travaille depuis 2011 et a imaginé à destination de ses patients cette webradio où chacun s’implique à sa mesure. Morceaux choisis. 41

Comment t’est venu ce projet de webradio, ce format quelque peu confidentiel ? La musique a toujours eu une place importante dans ma vie, très jeune j’écoutais la radio FM, c’était un monde en soi, une ouverture et puis j’ai découvert une station que nous pouvions capter depuis ma Saône-et-Loire natale et qui émettait depuis la Suisse, Couleur 3. Dans mon souvenir, c’était surtout des étudiants américains qui passaient des disques, des trucs dont j’ai oublié les noms mais c’était une bouffée d’oxygène comparée aux stations locales… Pendant mes études à Strasbourg, je passais une partie de mes nuits à écouter France Culture, les Nuits magnétiques et l’Atelier de création radiophonique, j’étais sensible aux bruits mais aussi aux silences, aux atmosphères générées par ces constructions sonores. Mon écoute a ensuite évolué avec Debussy, Lee Scratch Perry, Billie Holiday, les disques Ocora Radio France… Plus tard, à Marseille, encouragé par un ami artiste, je me suis mis à enregistrer des sons et à monter un projet autour de cela. Je suis arrivé en mars 2011 sur l’Adamant où cette idée de web radio a muri. L’Adamant est une structure à part dans le paysage de la psychiatrie française, voire européenne, cet hôpital de jour créé en 2010 a été entièrement imaginé par et pour les patients et les soignants. C’est par le biais d’ateliers que le patient reprend pied avec la réalité et le quotidien… Oui et de la musique encore, le nom de l’hôpital est lui-même inspiré de Adam and the Ants, groupe de musique dont le leader a une personnalité quelque peu borderline. L’idée ici n’était pas de prescrire ou d’imposer. Le Club thérapeutique de l’Adamant change la donne, indépendant de la structure hospitalière, il implique soignants et soignés. Notre situation géographique [l’Adamant est arrimé quai de la Râpée et prend en charge les 4 premiers arrondissements de Paris, ndlr] nous inscrit dans la vie locale et politique. On ne vient pas au Club sur prescription médicale, on ne rencontre pas de médecins, on ne dépend pas de la sécu ; le « patient » demeure son propre sujet. Les ateliers sont essentiellement tournés vers la culture et la créativité - ce n’est pas un hasard - il y a le bar associatif, les ateliers de


cuisine, une troupe de théâtre, un groupe de danse, un journal rédigé par les patients, le ciné-club et une énorme bibliothèque autogérée qui permet les rencontres du vendredi après-midi et que nous avons baptisé Rhizomes. Là viennent des écrivains, des réalisateurs, des philosophes, des artistes… On a reçu Gérard Garouste et Serge Bozon récemment. Ces rencontres mettent en miroir l’existence chez autrui de questions existentielles ou de maladies de la vie dans lesquelles on s’engouffre et se perd parfois. Ta webradio, La Ouêve, s’élabore pendant ces ateliers. Comment le patient perçoit-il ce travail sur le son ? L’approche auditive n’a pas été évidente, celle d’Internet encore moins ; certaines angoisses sont dues au fait que le son est un élément impalpable, flottant ; il a fallu l’apprivoiser. Quand les yeux ne sont plus convoqués, la perception change et devient plus indéterminée. C’est d’ailleurs ce qui me plait dans le rapport à la musique, elle n’est pas conduite par le régime des images, le son possède une dimension éthérée qui permet peut-être d’imaginer sans entrer dans des batailles d’interprétations, de sens, d’esthétique. On a d’abord travaillé sur les questions d’ambiance et de dimension contextuelle en se permettant d’imaginer un peu plus, de ressentir ce que ça nous fait. Cette question est importante en psychiatrie, « qu’estce que ça me fait ? », elle renvoie au contact avec le monde qui m’entoure, à l’humeur, la lumière, l’odeur… L’idée de « faire de l’écoute », d’écouter des 42

choses, peut être très compliquée et éprouvante, l’atelier radiophonique est un lieu où l’on ne s’agite pas, contrairement aux autres ateliers, il faut rester assis, ne pas bouger, ne pas parler… L’écoute ne va pas de soi, elle paraît statique et passive même si elle ne l’est pas. Le travail arrive après, dans la décomposition, l’analyse, il faut donner un lieu à un son, une époque, une saison, il faut cartographier des ambiances et expliciter, c’est une opération de distinction, une approche faite de nuances, de demi-teintes et de subtilités qui rend au sujet son autonomie. Brian Wilson, Phil Spector, Syd Barrett ou plus récemment Kurt Cobain et Amy Winehouse, tous ont manifesté des signes de folie évidents voire y ont succombé. Que nous dit la musique sur la folie ? Et si tu ne devais garder qu’un seul titre pour l’illustrer, lequel serait-il ? Je ne sais pas vraiment ce que nous dit la musique sur la folie. Il y a bien des chansons sur les troubles de l’humeur – Philippe Katerine, Bien Mal –, d’autres sur la mélancolie – Christophe, Les jours où rien ne va – et il existe des liens structurels entre la schizophrénie et la création, le drame étant de devoir recréer chaque jour un monde qui tienne debout, « s’originer » a bien à voir avec la question esthétique. Si je devais ne garder qu’un titre, ce serait celui de 13th Floor Elevators, You’re gonna miss me. laoueve.com


Einstürzende Neubauten Kein Kollaps Par Guillaume Malvoisin

Ainsi donc, le célèbre groupe berlinois nous revient avec un improbable Greatest Hits. Heureusement il y a l’indus. On imagine assez bien faire une blague à sa petite cousine en lui offrant le Greatest Hits de Phil Collins pour la boum de ses 15 ans et voir si elle s’émeut aux premières minutes de In The Air Tonight. On imagine assez bien entendre le Greatest Hits de Dire Straits et Money For Nothing remettre au goût du jour les bandeaux et poignets fluos, égérie en éponges des guitare héros et tennismen des années 80. Mais, là, dans le sombre de 35 années de discographie, radikale, un peu bankale et sacrément kapitale du groupe, le Greatest Hits joue la karte de la rétrospective kalembourgeoise. De l’indus, donc. Celle où nagent, depuis un tiers de siècle donc, Blixa Bargeld, N. U. Unruh et Alexander Hacke rejoints en cours d’histoire par Jochen Arbeit, Rudolf Moser et Felix Gebhard. Soit les six musiciens aktuels du groupe teutonkulte Einstürzende Neubauten. La Philharmonie du Luxembourg a eu bonne vue de mettre cette citation du site laut.de : « le plus grand poisson d’avril de l’histoire de la musique ». Depuis le 1er avril 1980, le groupe d’avant-garde n’a eu de cesse d’avoir la blague bétonnée, le kanular grinçant (l’effondrement du plafond de la salle des congrès berlinoise en 1980, en reste un exemple sulfureux). Le patronyme du groupe, en trad hexagonale, les nouvelles 43

constructions chancelantes, annonçait pourtant d’emblée la couleur, la musique elle sautait à la face du monde l’année suivante avec le premier album Kollaps (Zickzack, 1981). Capilotades industrielles et barrées, les morceaux foraient l’avant-garde du rock ardu comme de l’art de la scène, laissant facilement passer la petite bande de Bauhaus pour des pantins un peu corbeaux un peu commerciaux. Des albums comme Halber Mensch (Some Bizarre, 1985) et Haut Der Luge (Rough Trade, 1989) enfonçaient le clou au marteau-piqueur en laissant flotter un parfum étrange de stupre, d’idéologie peu sympathique et de regards noirs, forcément torves. En 1991, les métallos rejoignent même l’auteur est-allemand Heiner Müller, taulier de la Schaubühne de Berlin et héritier brechtien en chef, pour mettre en disque un Hamlet-Machine pétris d’engrenages grippés et de saillies chauffées à blanc (Rough Trade, 1991). Depuis on aura vu Blixa Bargeld rejoindre, puis quitter les Bad Seeds de Nick Cave et ramener dans l’écurie Neubauten, l’art du dire, l’art du bruit et l’art du regard noir, forcément un peu de travers. Les enjeux de la Musik n’ont pas pris un iota de jeu dans les rouages et la machine, à peine grossie de quelques kilos ou de raclement gutturaux, joue toujours les chantres pionniers d’un territoire calé entre le punk, la noise et les drones ambient. C’est ce même territoire qui récemment marquait violemment le centenaire de la Première Guerre mondiale chez les flandrins de Dixmude. Pas de guerre lasse, Einstürzende Neubauten bouge encore, le regard toujours noir et en format maxi-Best-Of. EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN, en concert le 13 novembre à la Philharmonie Luxembourg www.philharmonie.lu


Enrico Pieranunzi piano polygame

Par Benjamin Bottemer ~ Photo : Audrey Krommenacker

Enrico Pieranunzi a deux amours : le classique et le jazz. Et il n’a jamais voulu choisir. Il est l’un des pianistes européens les plus passionnants de sa génération, puisant au cœur de deux traditions, le bop et la musique classique. Collaborateur de Chet Baker, Lee Konitz ou Charlie Haden, Enrico Pieranunzi est l’un des rares européens à avoir joué trois fois en leader dans l’antre mythique du jazz new-yorkais, le Village Vanguard, y enregistrant deux lives : en 2017, sept ans après Live at the Village Vanguard avec Marc Johnson et Paul Motian, l’italien nous a offert New Spring avec le saxophoniste Donny McCaslin, le contrebassiste Scott Colley et le batteur Clarence Penn, musiciens parmi les plus enthousiasmants de la scène newyorkaise. « Entre musiciens européens et américains, on a un langage commun, la différence la plus forte se joue peut-être sur le tempo : les américains sont très forts là-dessus, avec beaucoup d’énergie, j’adore ! Avec eux, je me sens comme à la maison. » Enfant, Enrico Pieranunzi suit une éducation musicale classique et fait connaissance avec Bach, Chopin et Liszt tandis que son père guitariste l’initie à Gershwin et Cole Porter. En résultera une connaissance intime du répertoire romanticoimpressionniste européen comme de celui du jazz. Son disque Ménage à trois, réalisé en 2016 aux côtés de Diego Imbert et André Ceccarelli et où il reprend Satie, Fauré, Poulenc ou Debussy symbolise à merveille l’importance de ces deux musiques dans la vie du pianiste romain. « Le classique, c’est l’épouse, elle vous attend toujours dans votre foyer, sur le pupitre. 44

Le jazz, c’est la liberté, la transgression : la maîtresse ! Quand on la retrouve on se sent plus libre, peut-être un petit peu plus heureux. » Sa musique, sensuelle et virevoltante, est toujours empreinte de romantisme et de poésie. Vantant les bienfaits de l’interplay propre aux jazzmen, le maestro rappelle que l’improvisation était de mise chez Chopin, Liszt ou Scarlatti [dont il s’est réapproprié les sonates sur un disque pour le label Camjazz] avant qu’elle ne devienne sacrilège à la fin du XIXe siècle. « Le jazz a pris le relais car il est par essence une musique de l’oreille, de l’imitation avec laquelle tu peux aller partout, construire ta propre histoire. En musique classique, la liberté d’interprétation est plus limitée. » Selon Enrico Pieranunzi, jazz et classique se rejoignent sur un point : la difficulté de trouver un nouveau public. « Nous, musiciens, n’avons pas le pouvoir d’influence qu’ont les nouveaux médias, or ces derniers ont un problème relationnel avec le jazz et le classique. C’est une période de transition difficile. » Le romain continue à entretenir ses deux amours : avec son disque Monsieur Claude, paru en début d’année et consacré à Debussy, avec la même paire rythmique que sur Ménage à trois, il rend hommage à « un géant ». Et éclabousse de sa classe une scène jazz pour laquelle ce disciple de Bill Evans est lui aussi devenu un modèle. (Marly jazz festival le 17 mai)


Jean-Luc Guionnet qualifier le silence Par Guillaume Malvoisin Photo : Sébastien Bozon

Comment se met-on d’accord sur la création d’une œuvre comme Vollbild avec 25 musiciens comme ceux du Splitter Orchester ? Souvent les orchestres comme le Splitter Orchester sont composés d’improvisateurs, je considère donc que ma composition est un problème qui leur est posé. Son interprétation est une solution donnée à ce problème. Leur joues-tu des passages de cette composition ? J’ai écrit plusieurs pièces pour des orchestres qui refusent, comme celui-ci, d’avoir un chef. Transmettre l’idée de la composition est déjà la composition. Arrive ensuite la question du support sur lequel je vais leur transmettre cette idée : papier, dessin, informatique, indications verbales voire des exemples sonores. En assistant à la création de Vollbild, t’es-tu quand même reconnu dans ce qui se jouait ? Je ne demande pas à un musicien comme Robin Hayward de produire tel ou tel son, à tel ou tel moment. C’est à lui de décider si et quand tel ou tel son répond à la demande de la composition. La musique est sous la seule responsabilité de son tuba. La partie de trompette semble pourtant avoir été prédéterminée. Avec Vollbild, j’ai donné une quinzaine de tâches à accomplir aux musiciens de l’orchestre. C’est à eux de trouver comment elles doivent s’agencer dans le temps. Il n’y a pas de rendez-vous mais seulement des décisions sur le vif et des silences. 45

Comment on s’accommode du silence avec un grand ensemble ? Quand je compose une pièce pour un ensemble, je me demande quel type de silence je veux, quelle qualité de silence, et comment on va arriver à se mettre d’accord sur un silence d’orchestre. La qualité d’un silence ? J’avais composé un solo pour Adrien Mussolini qui est altiste. On s’est amusé à qualifier les silences, on en avait compté neuf. Il y a par exemple le suspens, le silence technique – qui peut être un moment où on ne joue pas car on a besoin de régler son instrument –, il y a aussi le silence plat où tout s’arrête à la surface des choses. Comment faire comprendre le silence qu’on veut à un musicien ? Avec des mots. On a beaucoup travaillé sur ce silence plat avec les musiciens du Splitter. Et sur l’absurdité qu’il induit : je dois jouer alors qu’il n’y aucune raison de le faire. Il faut jouer avec cette contradiction. C’est un silence de logique. En regard du silence, il y un lien très fort à la mise en espace. Cette composition est née quand j’ai trouvé la disposition des musiciens sur scène Il y a le chœur de clarinettes, le duo clavinette/piano. Et le reste suit une symétrie de droite à gauche. La musique est née, comme souvent dans ce que je fais, de l’espace. (Festival Météo le 25 août)


Patrick Schneider le rôle de l’ombre Par Emmanuel Abela ~ Photo : Christophe Urbain

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Patrick Schneider signe la programmation de la Laiterie, et tisse les liens d’un vrai récit. Il est plutôt discret, l’ami Patrick Schneider, si bien que depuis tout ce temps à la programmation de la Laiterie, nous n’étions pas complètement sûr de mettre un visage sur son nom. Et pourtant, il est là dans la Grande Salle ou au Club, très souvent au début des concerts ou au moment de la première partie, pour juger de la bonne tenue des choses et de la première réception du public. Il nous relate cet instant privilégié : « Comme j’ai la chance de programmer les artistes, j’ai besoin d’échanger avec eux, leur agent ou leur manager, mais j’aime surtout aller à la rencontre du public. » Il le précise lui-même, il se situe à « l’interface entre l’artistique et toutes sortes de publics. Finalement, dans une structure comme Artefact, je n’ai qu’un rôle de l’ombre. C’est normal, les gens ne viennent pas pour Artefact, ils viennent voir des artistes. Ils imaginent bien sûr qu’il y a des gens derrière cette salle qui fonctionne depuis 24 ans, un savoir-faire, une méthode en coulisse, mais ils ne cherchent pas à les connaître. » Il nous rappelle que la Laiterie a démarré de manière humble d’un point de vue financier, avant d’intégrer le réseau et de se faire identifier. « Il nous fallait montrer qu’on travaillait, et surtout qu’on travaillait bien. », rappelle-t-il. Mais c’est bien l’artiste qui reste juge. « Il donne le premier feedback. » Cet artiste arrive généralement tôt le matin, ou en début d’après-midi, il vit dans le tourbus dédié à sa tournée ; il rentre en salle, prend une douche et se met à l’aise, avant de s’attaquer à la balance, parfaire le son et la lumière, éventuellement donner des interviews « à l’ancienne », discuter avec le staff, dîner et se rendre sur scène. « Très vite, il nous dit : nous sommes dans le bon lieu, c’est comme ça qu’on nous l’avait vendu : l’accueil est bon, les gars parlent anglais, ils déchargent vite, la salle est en place et les repas sont excellents ! » De plus, il sent que le lieu a une âme et constate grâce aux affiches que certaines idoles ont joué dans la salle. Bref, il se sent bien parce qu’il est accompagné dans un outil qu’il juge fonctionnel. Le lieu obtient sa réputation auprès des tour managers et des artistes, mais aussi bien sûr du public qui reste au rendez-vous. Le secret est simple, Patrick nous le livre en programmateur avisé : « Dès le début, j’ai misé sur la quantité et la diversité. » 47

Concernant la quantité, il s’agissait de s’en sortir financièrement. Il nous rappelle qu’à l’inverse des pratiques actuelles, une association avait été constituée au départ, s’appuyant sur l’expérience de concerts organisés à Strasbourg, les Fleshtones ou Buzzcocks par exemple, c’est elle qui est allée « décrocher l’histoire sur un coup de cœur ». Mais elle n’était pas subventionnée, elle se devait de trouver l’équilibre. La présence des deux salles, et notamment celle du Club réaménagé en 2005 lui pose des soucis d’ordre technique et pratique du fait de leur rapprochement, mais leur utilisation en simultané lui permet de jouer sur des équilibres internes à la programmation, à savoir un artiste de renom dans la Grande Salle et un artiste plus confidentiel dans la petite. Les Strasbourgeois peuvent le constater ; il leur arrive de se rendre au Club par l’arrière et de croiser la foule des grands soirs, avec des queues impressionnantes à l’avant, que ce soit pour du hip-hop ou du metal. « Pour moi, il serait difficile de me passer des doubles concerts, alors que certains de mes collègues dans d’autres villes peuvent privilégier une salle plutôt que l’autre, mais ils sont dans une autre logique d’action culturelle avec un vrai cahier des charges, ça n’est pas la même histoire. » C’est là qu’on constate une spécificité qu’on ne soupçonnait pas de La Laiterie qui fait sans doute aussi sa richesse et qui explique une programmation éclectique qui affiche ses cohérences à l’interne. Des lignes de force se créent, de manière subtile, si bien que chaque public, plutôt électro, hiphop, dub, metal ou simplement rock y trouvera son compte. « Ça c’est le fait que se sont réunis des amoureux de la musique, auto-constitués, autour d’un projet. » Sa programmation, il la construit seul, et sur la base des relations qu’il tisse depuis des années, « de fidélité et de prise de risques ». Si l’on prend l’exemple de l’« urbain », il s’inscrit dans la tendance du moment, mais « l’aborde de manière différente avec une proposition plus large dans la composante. » On le voit clairement puiser dans ses contacts, répondre à des sollicitations spontanées des tours managers pour nous créer du récit, comme c’est le cas lors de cette rentrée avec ce focus sur la production française (Flavien Berger, Hyphen Hyphen, Grand Blanc, Minuit, L’Impératrice, Tahiti 80, Eddy de Pretto, Jeanne Added, Gaël Faye, Clara Luciani), un ensemble très complet et surtout très varié qui raconte quelque chose d’aujourd’hui. Si on se retourne sur les près de 25 années de programmation, on constate que ces récits s’imbriquent les uns les autres de manière complexe mais structurée. Avec la présence de Jeff Buckley, Radiohead, Daft Punk, les White Stripes, Aphex Twin, Anna Calvi, artiste désormais fidèle qui revient le 23 octobre, La Laiterie a été, et reste au rendez-vous d’une histoire beaucoup plus vaste : celle de la musique. artefact.org


FAIRE SCÈNE DE TOUT PARTOUT Au cours de cette rentrée, théâtre et danse nous enveloppent magnifiquement : à Colmar, Strasbourg, Nancy, Forbach, Épinal ou Belfort, on déclame, danse et s’extasie. Histoire de prolonger l’été, retour sur l'aventure de onze compagnies du Grand Est en Avignon en juillet dernier.

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CDE

Nouvelle vague Par Nathalie Bach ~ Photo : Pascal Bastien

Dès janvier 2019, Émilie Capliez et Matthieu Cruciani prendront la direction de la Comédie de l’Est, centre dramatique national à Colmar. Cette année quatre centres dramatiques nationaux ont vu leur direction renouvelée. Deux femmes pour Vire et Reims, un homme pour Ivry et un binôme, vous. La parité comme le fruit d’une volonté politique ou un cheminement de l’histoire ? Émilie Capliez : Sur ces sujets-là, j’aurais tendance à dire qu’il faut des deux, même si oui un peu de volontarisme est nécessaire tout en restant lucide sur le fait que tout cela prend du temps. Il y a plein de diodes qu’il faut allumer et dans ces diodes voir comment on réussit pour chacun et chacune à s’insérer dans l’endroit qui est juste par rapport à nous. Mais les choses évoluent c’est indéniable et réjouissant. En ce qui me concerne, j’avoue m’épanouir dans ce binôme avec Matthieu, nous aimons travailler à deux, nous le faisons depuis tant d’années, c’est si harmonieux que pour nous la question ne s’est jamais posée. Matthieu Cruciani  : Ces femmes dont fait partie Emilie n’ont pas été parachutées, j’entends la question, et il faut une volonté politique à un moment, mais sans chercher plus loin elles sont là pour leurs compétences tout en reconnaissant que les choses ne se font pas encore aussi naturellement qu’elles le devraient. 49

Vous avez un destin pour le moins très lié. Vous êtes tous les deux comédiens et metteurs en scène, vous avez été artistes associés à la Comédie de Saint-Etienne pendant 7 ans… E.C. : En réalité nous nous sommes rencontrés sur les bancs de l’école de la Comédie de SaintEtienne en 1999 avant de devenir permanents de la troupe et de créer un premier collectif. Nous avons toujours eu du goût pour porter nos projets, chacun à notre tour dans cet esprit d’alternance de complémentarité. M.C. : Sans jamais cesser de changer de fonction, en passant de la mise en scène au jeu et vice et versa. Nous nous sommes aperçus que tout cela fonctionnait, alors nous ne cessons d’avoir envie d’inventer, de continuer à dérouler la pelote Le nom de votre compagnie fondée en 2010, The Party, semble à lui seul augurer d’un certain état d’esprit. On a pu y voir une création autour d’un texte de Virginie Despentes s’articuler en parallèle à une création destinée au jeune public E.C. : Que ce soit en littérature, en cinéma, en B.D et plein d’autres matières il y a une appétence, un vrai plaisir de s’approprier les choses et d’en faire du théâtre. Je crois que cet éclectisme nous fonde, que nous l’avons développé au fur et à mesure que ce soit dans les formats ou avec le répertoire. Et c’est assez joyeux de se dire que l’on va pouvoir investir tout ce travail et cette esthétique élaborée en compagnie au service d’une structure comme la Comédie de l’Est. M.C. : Il y a une expression que nous aimons bien, c’est celle « d’étonner les représentations » dans ce travail à deux et dans la manière de le faire. Nous l’avons souvent constaté à l’échelle de notre courte carrière de quinze ans, il y a une mue, que ce soit dans l’image des directeurs de CDN à gros cigares ou celle des artistes dont il faut cesser de penser qu’ils doivent forcément être névrosés, obsessionnels, monomaniaques, à vivre dans la souffrance et les ténèbres. Alors oui, on peut avoir envie de monter Virginie Despentes mais aussi concevoir l’adaptation d’une bande dessinée comme va le faire Émilie avec Little Nemo ou celle d’une comédie américaine que je présenterai avec The Swimmer.


Nous parlions ce matin encore de nos premières amours pour les Pixies, John Cage ou Verdi. Il y a quelque chose qui peut être très ample dans le spectre. The Party, c’est aussi ça, le côté festif, solaire mais profond, la joie, à l’image d’une des puissances nietzschéennes, ce qui n’enlève pas les complexités. On sent le désir d’abolir une certaine forme de verticalité dans votre fonctionnement, de brasser tous les arts en touchant un public très varié. Cela nécessite beaucoup d’énergie et de moyens financiers. E.C. : Cela pourrait être intimidant mais en fait ce sera la continuité de notre travail. Le fait que nous soyons tous les deux acteurs offre peutêtre cette ressource et cette agilité de penser les projets sur mesure qui quelquefois ne nécessitent pas forcément de grands moyens mais peuvent être très réactifs. M.C. : Nous partageons cette idée aussi avec François Bégaudeau qui sera notre auteur associé. Il est possible d’écrire quelque chose en trois jours, de le monter en quatre et d’en faire un spectacle qui tourne, ce qui n’empêche les productions plus sophistiquées. La simplicité rafraichit. Je ne crois pas non plus qu’il faille plaire à tout prix et à tout crin. Bien évidemment, si un spectacle ne marche pas, il 50

faut en prendre acte, mais vraiment je n’aime pas les algorithmes de confort, le public a besoin d’être surpris, quoiqu’on en dise. De la même façon, Émilie et moi avons toujours été comédiens et metteurs en scène, et combien de fois nous a-t-on demandé de choisir, mais pourquoi scinder les arts quand ils peuvent se nourrir l’un et l’autre ? D’autant que par exemple, d’être passé à la mise en scène au moins une fois pour un acteur le rend moins compliqué, il connait la difficulté… E.C. : Et pour rebondir sur ce point, tous les artistes de notre collectif ont au moins deux casquettes, nous avons un attachement réel à cette particularité. J’ai beaucoup d’admiration pour les acteurs qui sont uniquement acteurs, et encore plus pour les actrices mais dans ce métier difficile où on dépend tellement du désir des autres c’est important je crois de ne pas se cantonner à un seul endroit de la création. Cela rend plus fort, plus libre aussi. Vous proposez une façon bien à vous de déployer votre singularité. E.C. : Peut-être parce que nous n’avons pas simplement écrit notre projet pour un CDN, nous l’avons vraiment élaboré pour la Comédie de l’Est, pour cette équipe, pour ce territoire, avec le désir de construire la rencontre de façon organique, sans saupoudrage et de penser les choses dans leur glo-


balité. Par exemple en ce qui concerne les actions culturelles dont fera partie Encrage, les formes de l’itinérance ou la création hors les murs ne se bornent pas juste à proposer des spectacles chez les habitants, mais de leur proposer de la résidence, d’assister aux répétitions et au final de créer une pièce en collectant leurs paroles. Tout cela doit faire sens. Nous avons été formés à la Comédie de Saint-Etienne, c’est inscrit dans notre ADN. On a beaucoup écrit, de façon parfois un peu systémique, sur le corporatisme des CDN. M.C. : C’est un réseau, et il y en a d’autres. Avignon peut être un lieu qui permet de savoir avec qui nous avons envie de travailler. Mais il y a également les scènes nationales, les scènes conventionnées, les grands théâtres de ville, les théâtres nationaux. En revanche nous avons à cœur de collaborer avec des compagnies régionales en proposant à des artistes émergents comme Paul Schirk, David Séchaud ou Juliette Steiner de nous rejoindre. Là, nous pouvons les aider en trouvant pourquoi pas un ou deux CDN afin de les coproduire, je ne crois pas que ce soit néfaste ou que ce soit du corporatisme. Il est important aussi de trouver des points d’accroche avec d’autres structures environnantes qui ne sont pas des CDN. Rien qu’ici, à Colmar, il y a la Salle Europe, le Grillen… tout en s’appuyant sur des partenariats comme l’Opéra national du Rhin, le théâtre de Bussang… Ce décloisonnement, cette mise en partage, cette mutualisation, c’est quelque chose je crois qui nous semble indispensable E.C. : Il s’agit aussi de répondre de façon moderne à cette notion de troupe à laquelle nous avons toujours été très sensibles, comment et avec qui on arrive, en l’occurrence Pierre Maillet, Sharif Andoura, Cécile Laloy, Olivier Martin-Salvan et effectivement d’y associer les artistes de la région. C’est un rassemblement qui questionne le désir d’ouverture, de liberté et de rayonnement. Le cahier des charges est important, votre activité artistique aussi, ne craignez-vous pas d’être submergés ? M.C. : Les CDN, c’est le théâtre et la décentralisation, donc si tu aimes le théâtre et la province, que tu as envie de réfléchir à une politique culturelle de démocratisation et si c’est chevillé au corps, le cahier des charges n’est pas plus effrayant que ça. La vraie contrainte c’est d’essayer de faire bouger les lignes mais sur les grands fondamentaux et en postulant sur ce poste le deal était très clair dès le départ, nous en savions l’enjeu. Ce qu’il y a d’intéressant aussi c’est que chaque CDN est un prototype, chacun fonctionne à sa façon, ce qui signifie que le cahier des charges n’est pas normatif non plus E.C. : C’est vrai que pour les avoir longuement pratiqués, nous connaissons ces outils là d’une autre manière qui nous permet peut-être d’exercer de façon presque intuitive

M.C. : C’est aussi un pari. La question sous-jacente est de savoir si une institution va épanouir les artistes qui vont accéder à ces outils de production ou au contraire les démonétiser ou les faner. Rien ne nous a jamais été donné, nous sommes à l’abri d’aucune erreur et nous sommes là pour apprendre. La seule chose, c’est que nous y croyons, tout simplement, sans cela nous ne l’aurions pas fait. Vous mettez le théâtre jeune public à l’honneur. Pensez-vous un jour que l’art influera de manière naturelle ? E.C. : Je ne sais pas mais on y travaille. Que ce soit avec les amateurs ou avec les enfants, ce qui m’intéresse c’est d’avoir une vraie relation avec eux et leur faire comprendre qu’à un moment ils ont la capacité d’être artistes en étant juste eux-mêmes. Avoir une histoire et avoir envie de la raconter, c’est du théâtre. C’est-à-dire devenir leur propre champ d’investigation et retirer toutes ces idées préconçues sur l’art, le théâtre. D’ailleurs les spectacles pour la jeunesse sont certes proposés à partir d’un certain âge mais il est important qu’ils soient tout publics. Oui, il y a des exigences mais il n’est pas indispensable d’avoir le cerveau d’un enfant de huit ans et les degrés de lecture sont essentiels. C’est aussi une manière de décloisonner le théâtre et de permettre de s’autoriser cette vision. « Faire théâtre de tout… » M.C. : Oui, et il y a une phrase de lui [Antoine Vitez, ndlr] que nous aimons particulièrement : « Le théâtre devrait être la parole et le geste d’une société. » Je pense d’ailleurs qu’il avait envie d’écrire « peuple »… L’enjeu n’est pas tant que cela infuse dans les veines de chacun, mais que tous en aient la chance, de multiplier les occasions de jonction et si possible avec ceux qui y sont le moins préparés. Comme disait Deleuze, quand tu vas dans un musée, ne prends pas trois heures devant chaque toile en te persuadant qu’il faut que ça te plaise. Ça connecte, ou pas. De façon générale et tout votre travail en est empreint, votre attachement à l’écriture est intense. M.C. : D’après Barthes, « on est ce qu’on dit ». On est la langue qu’on parle. Pour ma part, je suis tissé d’écriture, je ne me suis découvert qu’à travers la littérature. E.C. : Et l’histoire, et le langage. Les mots. Qu’avonsnous envie de dire ? Justement, en un mot, qu’avez-vous envie d’insuffler à la Comédie de l’Est ? E.C. : La joie ! M.C. : C’est ce que j’allais répondre ! Et à tous les niveaux, si possible. COMÉDIE DE L’EST, à Colmar comedie-est.com 51


Carnets d’Avignon Par Nathalie Bach

Onze compagnies du Grand Est en Avignon, récit de deux jours sur site. Il est cinq heures ce 9 juillet et devant le principe de réalité qui s’inscrit violemment in corpore, il est bien possible que je ne puisse ni partir et encore moins me lever. Le bras déjà happé par une attelle, le dos est bloqué, totalement. Il faut réfléchir, vite. Et abandonner les projections initiales où je filerai sur mon vélo jusqu’à la gare de Strasbourg la belle. La proche station de tram est tout autant inenvisageable. Je commande un taxi, il faut se réinventer. Et comme tout fait toujours sens, je ne peux donc ni écrire, ni vraiment bouger. Oncle Sigmund, nous en causerons plus tard. Un vieux fond de morphine me sauve la mise. Tout va finalement très vite et très bien. Nous partons avec la douce Sandra et l’entraînante Gaëlle, remarquables d’organisation et de gentillesse. Nos autres compagnons nous rejoindront par la correspondance de Mulhouse. Dans un large sourire, mon camarade Hervé Lévy [rédacteur en chef de Poly, ndlr] s’offre de porter mon sac. Le bar du train grave l’odeur des cafés, du soleil déjà tenace et des visages encore fermés. Les trains de 6h51 ont le cœur lourd de sommeil. À 10h pourtant, un cataclysme s’annonce. Les navettes prévues sont annulées. Moyennant un paiement cash auprès de l’éhontée compagnie, des coquins de Saoudiens nous les soufflent sous le nez. Imperturbable, Sandra passera un nombre incalculable de coups de fils. En gare d’Avignon, cinq taxis nous arrachent à la chaleur en temps et en heure. L’un des chauffeurs engueule sa femme

au téléphone, un autre pile sec « Eh couillon ! Tu crois quand même pas que je vais te laisser passer ! » L’estomac au bord du gouffre, nous arrivons dans un crissement de pneus. L’hôtel s’appelle « Yes ». 13h30. Le déjeuner de presse a lieu au 83Vernet, l’endroit est charmant. J’aperçois au loin une partie de la vivace équipe de la Région Grand Est. Le ton est chaleureux mais j’ai oublié que je ne pouvais serrer la main à personne. « Que vous arrive-t-il ?» « Je ne sais pas. » Ma réponse m’interroge. Les questions fusent, combien quoi à qui pourquoi comment… Pascal Mangin, président de la Commission Culture du Grand Est, et Jean Rottner, Président de la région, sont concrets mais très vite la vraie, la seule discussion qui les anime sera le théâtre. La passion est bien au rendez-vous, l’aventure peut commencer. 15h. Premier spectacle. La moitié du public s’endort rapidement. Mes bâillements m’arrachent des larmes, les apparences sont sauves. 17h15. La compagnie vosgienne Rêve Général présente Les préjugés. Spectacle en deux temps avec en première partie un texte de Marilyn Mattei Fake suivi d’une pièce de Marivaux Le préjugé vaincu écrite il y a près de trois cent ans. Le premier mouvement s’embourbe un peu, même si la question de la faculté d’exister à travers les réseaux sociaux est intéressante. Mais la suite est un régal abso52


La Compagnie Li (luo)

lu. Comme libérés, les comédiens, Appoline Roy, Clotilde Maurin, Bruno Dubois, Martin Lenzoni et Ulysse Barbry déploient la sublime langue de Marivaux en une suite tourbillonnante et follement talentueuse. L’ingénieux changement de décor à vue se transforme en chausse-trappe et boites à malices. La mise en scène et la direction d’acteurs de Marie Normand est d’une précision démoniaque, il est plutôt rare de maitriser le rythme à ce point. Un peu perplexe, je l’interroge sur la nécessité du premier texte. J’ai bien compris le parallèle qu’elle a voulu signifier entre la jeunesse du XVIIe siècle et celle d’aujourd’hui en explorant le thème de l’amour, mais Marivaux ne pouvait-il pas entrer derechef dans l’oreille du public ? Elle me répond que pour l’avoir éprouvé, le texte de Marilyn Mattei constituait un pont quasi indispensable avec le public adolescent dont elle a grandement l’habitude. Bon, après tout, c’est celui qui le dit qui y est, elle sait d’où elle part, même si bien sûr je pense qu’elle se trompe. Peu importe, c’est formidable.

19h15. Troisième spectacle, Chili 1973. Hervé a adoré… 21h00. On nous a fait la surprise. Et le cadeau. Et pas n’importe lequel. Dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, le Thyeste de Sénèque revisité par Thomas Jolly s’annonce sous un ciel entre chien et loup. Bien plus tard, je lirai des dizaines de critiques, bien entendu très controversées. S’il y a bien une chose de plus en plus difficile à supporter c’est la morgue et l’incapacité à reconnaître la beauté, parce que toujours, d’une façon ou d’une autre et lorsqu’elle est vraie, elle s’impose. Longtemps debout dans un bruit sourd d’émotion et d’applaudissements, il nous faudra un certain temps pour reprendre une conversation. À la sortie, Pascal Mangin se met un moment à l’écart, une clope à la main. 3h00. Insomnie. Évidemment.

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9h30. Les rencontres s’organisent avec les compagnies, mais aussi avec les conseillers et conseillères régionaux. Entre quinze cafés et dix packs d’eau, nous courrons tout en parlant dans les rues, le vent est encore doux.

ne peux m’empêcher de me méfier des dérives d’un langage clivant. Je rêve tout à coup d’un skype avec Antoine Vitez, Jean Vilar, Jeanne Laurent et tous les autres, de déboiter toutes les entités pour mieux les faire se rejoindre, je rêve…

12h00. Premier spectacle de la journée… Mon camarade a adoré…

17h. Je rebuissonne jusqu’à La Parenthèse Belle Scène Saint Denis. J’ai découvert la brûlante écriture de Mounia Raoui il y a quelques semaines. Dans le jardin ombragé, elle est seule dans une mise en scène qu’elle a coréalisé avec Jean-Yves Ruf, elle a intitulé son spectacle Le dernier jour où j’étais petite Le soleil vient par moment caresser les pans jaunes qui servent de décor. Il y a une chaise, les cigales, et puis elle, Mounia dont les mots sont le prolongement sans fards d’elle-même, un combat, un manifeste. Elle est intense Mounia Raoui, intense et politique, intense et poétique. Et drôle. Et totalement bouleversante.

13h00. Je buissonne jusqu’à l’Artéphile pour voir Le Mensonge du Singe de Christophe Tostain. Un texte, et quel texte, proféré par le talentueux Fabrice Michel assis près d’une heure dans un fauteuil. Ou la lente dérive d’un homme perdu vers la radicalisation. Tout y est remarquable, de la direction d’acteur au travail graphique, du son à la vidéo, j’ai l’impression d’être passée dans une centrifugeuse. 14h15. Le temps d’un petit fractionné je finis mon sandwich. Les compagnies tractent fébrilement sous le soleil, pour chacune d’entre elles chaque heure qui passe est primordiale. Je suis presque à la Caserne des Pompiers. Juste avant d’y entrer un rapide coup d’œil dans le rétro d’une voiture. ça fait bien vingt minutes que je me sens regardée d’une façon particulière. Une longue trainée de pistou a séché sur ma joue droite. 14h30. La signature de conventions avec les compagnies implantées dans le Grand Est et soutenues par la Région a lieu à la Caserne des Pompiers où sont présentés la majorité des spectacles. Les enjeux sont importants, l’émotion dicible. 15h00. Un débat est proposé par la Région aux professionnels du spectacle vivant. C’est pointu, passionnant et le travail de L’Agence Culturelle d’Alsace se décline avec précision. Tout en les écoutant, je me demande tout de même ce qui s’est passé dans le langage depuis quelques années. Le mot « professionnel » par exemple, fourre-tout employé à tour de bras, l’expression « acteur culturel », que j’ai toujours considérée comme un chapardage sémantique. D’ailleurs on ne dit jamais « actrice culturelle », ça ferait mauvais genre. Je me souviens avoir interrogé Jean Rottner, notamment par rapport à ces appellations de « comités d’experts » ou de « coaching » proposé par les institutions. « Peut-être, a-t-il souri, mais nous sommes rentrés dans une véritable industrie, avec un marché, une concurrence plus rude que jamais. Tout ce que je peux dire, c’est que nous sommes là pour soutenir ces compagnies financièrement mais aussi de façon méthodologique. Notre rôle est vraiment de les accompagner sur un long terme avec tous les outils nécessaires. » C’est vrai, les temps sont durs, je 54

18h00. Cocktail Grand Est à La Maison de La Tour. Tout le monde est épuisé mais ne pense plus qu’à çA. 20h00. çA. La demi-finale de la Coupe du Monde. Sur la place, devant le Palais des Papes nous nous jetons sur la première terrasse encore vacante. Les têtes tordues devant les écrans géants, les derniers masques tombent. Entre cris et hurlements de joie, on s’embrasse. Le spectacle est partout. 22h45. Du cul, du nu, du jamais vu m’avait-on laissé entendre à propos de la Compagnie Li(luo) venue de Tomblaine. Pourquoi ne pas m’avoir dit surtout que Go Go Go Said the Bird (Human Kind Cannot Bear Very Much Reality) – titre tiré de T.S Eliot – était une splendeur. Nous sommes cette fois au premier étage du théâtre des Hauts-Plateaux, la nuit a porté la chaleur à son comble. En carré autour de la petite scène, le public est aussi bruyant qu’un enfant fatigué. Personne ne les a vus arriver. Les corps de Camille Mutel et Philippe Chosson remplissent soudain le temps, l’air et l’espace de leur absolue nudité. Pendant les cinquante minutes de ce close-up, il sera impossible de ne pas avoir l’une ou l’autre partie de leur intimité sous les yeux, ou le nez, c’est selon. Personne ne détourne le regard, personne ne s’y trompe, le code est bien celui de la pudeur, dans la pornographie elle n’existe pas. Fable ou poème chorégraphié, les deux danseurs y évoluent selon des rituels référencés. De Georges Bataille à Nagisa Oshima, et toujours en empruntant au butô « la virtuosité de la peau et la démystification de la chair », la mise en scène de Camille Mutel déshabille par strates les vieilles culottes du monde occidental. Oui mais voilà, la dernière


culotte jetée, tu ne jouiras point. Ou alors dans très très longtemps. Depuis le début du spectacle la chanteuse Isabelle Duthoit éructe, feule ou agonise dans des sons que l’on n’avait pas entendus depuis L’Exorciste. En contrepoint à l’érotisme du couple, c’est peut-être aussi par cette démarche, supportable, ou pas, que la visée artistique de Camille Mutel est atteinte. Et politique au sens où l’entend Daniel Larrieu, une audace, un point de vue, un engagement fait aussi du mélange des arts dont se sert magnifiquement la jeune femme. Mais surtout cet émoi, ce don absolu pour ce mot tout seul, offert ici dans le dénuement le plus extrême et le plus difficile, le seul mot qui vaille, le seul qui compte. L’amour. À la sortie, l’ambiance est électrique, passionnelle. Mon autre camarade, Kevin, lui, travaille pour un journal à Metz. Avec un drôle d’air, il demande s’il peut me poser une question un peu gênante. Il hésite, je l’encourage. « Voilà, je me demandais, enfin voilà, est-ce que tu penses que le danseur a vraiment mis l’œuf dans la…, enfin dans le… de la danseuse ? - Mais enfin Kevin, évidemment, où veux-tu qu’il l’ait mis d’autre ? - Oui mais après elle a continué à danser avec alors ? Comment elle a fait ? » Cette histoire d’œuf le poursuivra toute la soirée. 4h00 du matin. Visiblement, moi aussi. Insomnie. 7h30. Têtes d’œuf dans le café et zombies du matin, la joie intuitive du prochain spectacle. 9h30. Rien que l’expression “Cirque aérien” me fait rêver. Ils sont venus de Chalons en Champagne avec leur compagnie Les Escargots Ailés. Leur spectacle Loin et si proche s’adresse au jeune public et dieu merci sans aucune velléité pédagogique. Dans un espace restreint, les acrobaties burlesques et trapéziennes d’André Mandarino sont scandées par la musique créée en direct par Karim Billon dit Ya-Ourt. Entre samples et beatbox, il y est question d’objets perdus mais le spectacle repose sur une telle poésie que tout est possible. Le plus émouvant reste le lien émanant des deux hommes, au-delà du jeu et de la technique, ce sentiment transmis par eux de la plus belle façon. Fraternité. 11h. Suivant. Hervé a l’air content. Le public a adoré. Je n’ai rien compris. 12h15. « Tant que je me sentirai suivi par un double ou par un spectre, ce sera le signe que je suis. » Voilà cette phrase d’Antonin Artaud posé en exégète sur écran côté cour. En trois endroits distincts du plateau s’enflent et se correspondent en souffles et visuels

hypnotiques de ce qui pourrait représenter la folie d’un cerveau schizophrène ou peut-être tout simplement la topique freudienne. J’essaie de mettre de côté mon amour pour Artaud mais Possession-Killing Alice a une force fascinante difficile à expliquer. Je ne lirai le sujet que plus tard, une sombre histoire de plagiat octroyé par Artaud quand il découvre Jabberwocky, le texte de Lewis Carroll. Rendu fou, possédé, Artaud est sûr que cette œuvre est la sienne. Dévoré par cette certitude, il n’a plus qu’une idée, ne faire qu’un avec ce texte et le faire reconnaitre comme sien. Les effrayantes et bouleversantes marionnettes de la compagnie Yokaï (Charleville Mézières) respirent au cœur d’installations où la symbolique crée son art. Je repense à une phrase de Thomas Jolly. « Il faut non pas trouver le monstre en soi mais trouver l’humanité dans le monstre. » Ne sommes-nous pas d’ailleurs un jour ou l’autre tous massés devant la porosité de cette frontière, sommes-nous ce que nous sommes, sommes-nous ? À cette question, Possession-Killing Alice répond par une autre question. Un subtil jeu de miroir laisse un public soudain figé devant sa propre image. Le cheminement de Violaine Fimbel est d’une intelligence et d’une humilité rare, peu de spectacles autorisent cet abysse par cette forme, on n’en sort fort heureusement pas indemne. Tiens, je ne vois plus mon camarade… 13h30. Déjeuner au Jardin des Carmes, enfin en principe, nous sommes en retard. À peine assis il faut repartir, adieu joli saumon, panacotta et rosé bonbon, la navette vers la gare d’Avignon n’attendra pas. 14h51. Notre TGV est annulé, un incendie sur les voies. Des heures passées à squatter les quatre coins d’un des cafés de la gare. Nous patientons comme nous pouvons, un téléphone ou un journal à la main. Le Monde, entre autres, étrille l’Iphigénie monté par Chloé Dabert. Le succès, comme les trains ne sont pas toujours au rendez-vous, avec ou sans raison. 23h00. Nous arrivons à Strasbourg, chacun avec son viatique secret. J’ai la nuit pour moi, et tous les feux de joie joyeusement allumés vers ce noir dans lequel je dors si peu. Rien ni personne ne me réveillera, à part moi-même, et le bruit et l’odeur du temps dont il est délicieux de ne pas se défaire. Comme celui des décors changés en temps record entre deux spectacles, de la sueur des techniciens, du trac et de l’inouï courage de ceux qui créent et affrontent le plateau, du vivant qui inonde, in corpore. « Nous sommes tous des amateurs, on ne vit jamais assez longtemps pour être autre chose » 55


Pauline Haudepin

C’est un conte qui fait partie de votre enfance ? Non, mais j’ai l’impression que c’est l’un des contes tellement connus qu’il a toujours été là, comme déposé dans l’inconscient collectif et individuel. Ils se transforment, s’imbibent de ce que l’on vit un jour. Celui-là a rencontré opportunément mes inquiétudes et aussi une recherche d’écriture et de plateau que j’avais envie de mener et peu à peu les choses ont pris forme de cette façon. Et c’est devenu un paysage fictionnel inventé de toutes pièces. Je n’y ai d’ailleurs pas mis du merveilleux, mais de l’irrationnel.

GangstaGrimm

Par Nathalie Bach ~ Photo : Jean-Louis Fernandez

Avec sa deuxième pièce Les Terrains vagues, Pauline Haudepin ose et transpose sa propre version inspirée de Raiponce. Par quoi avez-vous été tant interpelée dans le conte de Grimm au point d’en écrire votre propre pièce ? Comme beaucoup de contes, Raiponce est initiatique, notamment sur le passage de l’enfance à l’âge adulte. L’histoire est très centrée sur l’enfermement de la jeune fille dans la tour par la sorcière. C’est quelque chose qui m’a intéressée immédiatement mais au départ c’était simplement le plaisir de transposer tous les motifs du conte dans un univers plus contemporain tout en gardant une forme d’onirisme arraché à l’espace et au temps. Ça s’est imposé presque comme un jeu. La sorcière serait un producteur de drogue, la jeune femme enceinte qui échange son enfant contre une salade serait une toxicomane, le prince errant un jeune pyromane qui serait un personnage traversant… et tout s’est construit petit à petit sans que j’identifie les choses émotionnellement donc sans savoir ce qui me raccordait au conte. Ce n’est qu’en écrivant que j’ai découvert ce qui m’en rapprochait, notamment la violence de cet enfermement et comment dans cet enfermement un imaginaire est obligé de se déclencher pour survivre. Les thématiques du conte sont devenues celles qui me touchaient moi et pas forcément celles qui portaient le conte d’origine. 56

Vous souvenez-vous de ce qui a déclenché le mouvement de l’écriture ? Curieusement je pensais peu au théâtre parce que ça me semblait être la forme la plus difficile, j’aurais pu en faire une nouvelle ou un roman pour densifier le côté noir-blanc du conte. J’avais peur que le plateau aplatisse les thématiques surtout avec cet univers un peu fantastique proche de la science-fiction que je voulais associer à cette transposition. C’est vraiment en rencontrant les acteurs, qui sont aussi ceux de ma promotion à l’École du Théâtre National de Strasbourg que j’ai eu envie de m’appuyer sur eux. Le fait d’écrire pour des corps vivants était le meilleur moyen finalement d’éviter les archétypes du conte. Et que ces figures imaginées prennent chair, sang et qu’elles soient investies quelque part de la puissance du réel. C’est vraiment cette rencontre qui a déclenché l’écriture. Pour l’instant j’ai la sensation d’être davantage une metteuse en scène qui écrit plutôt qu’une écrivaine qui ferait de la mise en scène. La nuance est dans le fait que j’ai du mal à aller au bout d’une écriture s’il n’y a pas une promesse de plateau. Pour y voir clair. Partager son imaginaire de façon aussi libre est enviable. On a le sentiment que vous le préservez souverainement. C’est une guerre que je me mène pour m’y autoriser. Comme celle que je mène pour écrire, donner une forme à l’informe. Et aller de l’autre côté du miroir. Ça c’est une expression qui me parle. Une façon d’échapper au réel ? Clairement. Enfin plus exactement y trouver ma porte d’entrée, et la choisir. Les Terrains Vagues ont été cathartiques ? Oui, il y a une charge très sombre et le fait de voir le spectacle me donne l’impression de voir tout mon intérieur, d’avoir créé un monstre. C’est aussi jouissif. Chaque personnage va au bout de son tunnel, tous les tunnels se mélangent et finissent par créer une architecture. On m’a demandé s’il y avait une morale mais c’est un mot que je ne comprends pas très bien.


Votre pièce fait-elle allusion à une certaine forme de déshumanisation ? Dans le sens où c’est la peur d’une conformité qui viendrait de l’extérieur et dont les personnages cherchent à s’échapper. C’est un espoir qui est une façon de pouvoir continuer à questionner l’endroit de l’innocence, donc du terrain vague au sens métaphorique du terme et la possibilité de la réinvention du monde tout en ayant une appréhension du monde encore lacunaire parce qu’on est encore ignorant. Comment retrouver le degré zéro alors que nous sommes saturés d’images, de signes. À quel endroit fuir, même temporairement Vous parlez souvent de vos inquiétudes. A priori le titre Les Terrains Vagues évoque un lieu d’angoisse. Ici, je lui donne une acception positive, je trouve le mot « vague » très beau, indéterminé. Ce qui m’angoisse et cela peut être un de mes démons, c’est le non-agir, la peur qui paralyse, ce qui peux m’arriver seule dans ma chambre à regarder les mouches. L’intranquillité est au contraire fertile, c’est un état d’éveil. Je suis persuadée que ce sont ceux qui font qui ont raison, malgré tous les doutes, les erreurs. Vous êtes à la fois comédienne, auteure, metteure en scène. Avec tout cela, vers quelle destination avez-vous envie d’aller ? Ce sont les branches du même arbre qui construisent mon rapport au monde et ma manière d’avancer et il est tout aussi important pour moi de dessiner le

visage d’une aventure collective que de me laisser entraîner. J’ai énormément besoin des autres pour ne pas me laisser enfermer dans quelque chose. Créer ma compagnie me semble aujourd’hui se présenter à moi mais j’ai besoin de ne pas être assignée à un lieu, à une esthétique. Créer pour créer me pétrifie parce que ça donne des objets morts. Et en même temps par rapport à cette aspiration presque névrotique à ma liberté il y a la nécessité de rendre les projets possibles, d’être soutenue, de tisser des liens, des partenariats. Ce qui m’intéresse au théâtre, c’est le renouvellement d’aventures collectives, c’est un modèle de comment vivre qui se réinvente à chaque fois, ce qui est merveilleux et douloureux. C’est un « pour toujours » qui dure le temps d’une création que j’ai envie d’expérimenter encore plein de fois. Je crois que c’est à partir de là que doucement je vais pouvoir commencer à définir mon « comment vivre » à moi avec les gens qui répondront à cet appel. Construire une maison, et qu’elle tienne. Un mot qui vous définirait ? Je suis incapable de répondre du tac au tac. Voilà, c’est ça. Lente, je suis lente. LES TERRAINS VAGUES, pièce de théâtre du 14 au 24 novembre au Théâtre National de Strasbourg www.tns.fr

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Philippe Poirier Dead can dance Par Valérie Bisson

En 1518, les Strasbourgeois se sont mis à danser à en mourir : une exposition et une performance rendent compte de l’événement. 58


Transes universelles, contamination à l’ergot de seigle, épilepsies contagieuses, tarantelles, catharsis collectives, rave party, hallucinations ou autres possessions mystiques… Autant de “pétages” de câble communautaires qui ont marqué l’histoire de leur mystère et qui continuent à échapper définitivement à la raison. Mis en lumière l’année passée avec le livre de Jean Teulé, Entrez dans la danse, le singulier événement strasbourgeois de 1518 est aujourd’hui disséqué par le Musée de l’Œuvre NotreDame. L’exposition 1518, la fièvre de la danse, approfondit l’exploration de cette insondable énigme et expose une documentation variée. Pour inaugurer cet événement, le chorégraphe Mark Tompkins et sa compagnie I.D.A., la Cie dégadézo et les musiciens Rodolphe Burger et Philippe Poirier proposent une performance collective sur la place du Château, en coproduction avec Pôle Sud – CDCN de Strasbourg et le CIRA. Philippe Poirier revient sur ce processus particulier de création. Vous signez la musique de l’inauguration de l’exposition mais aussi la scénographie et les très belles fresques qui illustrent le parcours de 1518, la fièvre de la danse. Quel est votre regard sur cet évènement qui a 500 ans ? J’ai d’abord eu beaucoup de plaisir à me plonger dans cet univers, et notre travail en commun avec la commissaire de l’exposition et conservatrice du Musée de l’Œuvre Notre-Dame, Cécile Dupeux, m’a permis de mieux connaître des dessinateurs exceptionnels comme Urs Graf, Israhel Van Meckenhem, Niklaus Manuel et, bien sûr, Hans Baldung Grien. Il y avait à cette époque à Strasbourg une grande effervescence autour de la production d’images. Un imprimeur comme Hans Grüninger, chez qui j’ai puisé une bonne partie des dessins, a édité quelques 300 ouvrages entre 1480 et 1520. En observant de près ces gravures, j’ai décidé d’en agrandir certaines et de les peindre en fresques colorées sur les murs de l’exposition. Elles montrent ainsi l’extraordinaire beauté de leur trait et livrent un inconscient visuel flottant sur toute l’exposition qui pourrait bien, même si nous en savons peu de choses, coïncider avec celui des danseurs dont nous voulons parler. Face à cette puissance d’expression, la mort est omniprésente au Moyen Âge, elle est familière. Ne serait-ce pas ce qui s’exprime dans ce phénomène de transe anarchique et inexpliquée ? Le recours à la danse est un fait courant à cette époque. Toutes les occasions sont bonnes. Même la mort se danse. On danse pour fuir les contraintes sociales, culturelles ou privées. Danser est un allègement et permet d’échapper au monde, à la morbidité. Les gens touchés par cette épidémie semblent fragiles et démunis. Ils ont une grande réceptivité et sont décrits comme souffrants, le regard perdu, absents à eux-mêmes, agités

de mouvements désordonnés. Il y a une grande différence entre remuer son corps et danser – qui veut dire se mouvoir sur un rythme à l’aide de figures codées. Ici, il s’agit d’une force vitale qu’on ne sait plus maîtriser car le Moyen Âge n’est déjà plus une société primitive. On a perdu les codes et les rituels prenant en charge les énergies individuelles. On les retrouvera in extremis dans la religion en plaçant les danseurs sous la protection de saint Guy. Quel est le propos de la danse inaugurale ? Mark Tompkins et sa compagnie I.D.A, avec la Cie dégadézo, a mis en place quatre ateliers d’improvisation avec une cinquantaine de danseurs durant lesquels cette danse désordonnée a été pensée et réfléchie. Ils ont travaillé sur des comportements, des attitudes, des organisations d’espaces relatifs à ce qu’on sait sur l’épidémie. Les gens dansaient jusqu’à avoir les pieds en sang ou à tomber d’épuisement et reprenaient de plus belle… Il fallait à la fois laisser la place à cette démesure solitaire tout en l’inscrivant dans un espace qui reconstruit finalement une autre forme de communauté – de solitaires. Les chorégraphes ont également réfléchi à la manière d’intégrer le public dans l’espace de danse avec l’idée de le laisser entrer et sortir pendant trois heures. Les danseurs guideront et accompagneront les amateurs de manière libre et chaleureuse. La technique n’est pas conviée, la danse sera adaptée à chacun et l’improvisation aura le maître mot. Comment interviendrez-vous au niveau musical ? Nous préparons avec Rodolphe Burger des séquences musicales à partir de samples électroniques que nous mixerons aux énergies croisées de nos deux guitares électriques, ce dernier élément étant expressément la commande de Mark Tompkins pour cette performance. Ce ne sera évidemment ni une rave techno ni une danse du Moyen Âge mais une composition qui s’improvisera selon l’évolution de l’ensemble, donnant la mesure ou au contraire s’échappant de toutes contraintes rythmiques. Nous ne savons pas du tout comment cela va se dérouler, quel niveau d’intensité nous allons atteindre, ni comment cela va se terminer. L’idée n’est pas de restituer l’événement de 1518, mais plutôt de rendre visible quelque chose de l’ombre qui se porterait à la lumière. LA FIÈVRE DE LA DANSE, « danse collective dans l’endurance et la joie » le 19 octobre, Place du Château à Strasbourg + exposition du 20 octobre au 24 février au Musée de l’Œuvre Notre-Dame, à Strasbourg www.pole-sud.fr www.musees.strasbourg.eu

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Illustration peinte par Philippe Poirier d’après une gravure du Freidank publié par Sébastien Brant en 1508, Des abeilles agressent un diable (Poème moral) Musée de l’Œuvre Notre-Dame – Arts du Moyen Âge


VIADANSE Trans-Europ-Express Par Valérie Bisson

Depuis trois ans, VIADANSE fait circuler ses projets sur tout l’Est de la France, et parfois au-delà. Héla Fattoumi et Éric Lamoureux ont été nommés à la direction du Centre Chorégraphique National de Bourgogne Franche-Comté à Belfort en mars 2015. Rebaptisé VIADANSE, le centre chorégraphique conceptualise une 3e génération de CCN. Il est dynamique et axé autour de la constitution de réseaux allant de la Franche-Comté à la Bourgogne, du Grand Est à la Suisse et au-delà. Ce projet trace des axes forts de création et de diffusion en diversifiant les propositions et en travaillant à la construction d’un entrecroisement de production et d’accompagnement d’artistes. Entretien avec Éric Lamoureux. Le Centre Chorégraphique National de Bourgogne Franche-Comté à Belfort a été rebaptisé VIADANSE lors de votre arrivée. Pourquoi ce nouveau patronyme ? Avant d’arriver à Belfort, Héla et moi avions pressenti de ce territoire quelque chose de riche et d’ouvert et nous avons tout de suite eu envie de le rebaptiser ; la nouvelle région se profilait et on s’est dit que ce terme, VIADANSE, génèrerait une dynamique, une énergie et une possibilité d’appropriation régionale beaucoup plus aisée que ce nom de Centre Chorégraphique National de Bourgogne et de Franche-Comté basé à Belfort… La danse étant une discipline qui permet les rencontres, les traversées, et qui est toujours curieuse de 60

coïncider avec les autres disciplines, arts plastiques, musique, sociologie, etc. il était évident que nous construisions notre projet dans cet esprit d’ouverture et de croisée des chemins. VIADANSE a pour ambition de réinventer le lien avec les publics, en particulier les jeunes, et de rechercher de nouvelles voies en matière d’éducation artistique et culturelle, les chemins vers la danse. Nous avons d’ailleurs trouvé ici une culture du travailler ensemble très forte et singulière et l’accueil a été exceptionnel. VIADANSE, VIARÉZO, OPENVIA cette idée de voies, de routes est présente dans l’ensemble de vos projets. Est-ce pour briser l’image de territoire enclavé de Belfort ? Nous arrivions de Caen et nous avons été surpris de constater que c’était nous qui venions d’une enclave. Belfort est, certes, aux confins, au Finistère, mais elle est aussi transfrontalière, et beaucoup plus encline aux ouvertures et à l’aventure. C’est un territoire très poreux aux extériorités, fier et avenant. Le temps passe vite, nous sommes à Belfort depuis trois ans et notre intuition a été la bonne ; ce suffixe « via », qui évoque une voie de passage, de circulation, est parfaitement approprié, VIADANSE est en adéquation avec ce territoire qui recèle énormément de richesses humaines et culturelles ainsi qu’une dynamique singulière. Nous jouissons en plus d’un centre chorégraphique et de moyens techniques exceptionnels. VIADANSE et tous ses projets tentent d’amplifier une dynamique de démocratisation culturelle dans le cadre de l’éducation artistique et culturelle et de mieux répondre aux nouvelles réalités économiques et à la réorganisation territoriale. Vous travaillez avec des scènes, des chorégraphes, des danseurs de tous horizons, aussi bien de l’ouest que de l’est et aussi au-delà des frontières, c’est un beau projet d’ouverture et de curiosité… Au niveau de la direction, notre particularité tient dans une direction bicéphale, nous avons chacun, Héla et moi, un mode d’être au monde, une culture, une identité différente qui se réaffirme dans une identité-relation de trente ans et qui permet une


dynamique de croisements, d’enchevêtrements sans cesse renouvelée dans nos projets et nos créations. Nous insistons sans cesse sur le dialogue et avons créé deux projets dans cette idée : TDC, territoire dansé en commun, pensés avec nos amis suisses des cantons du Jura et de Bern afin de former des personnes ressources pour parler d’une danse qui serait accessible à tous. L’autre projet est VIARÉZO, la danse ayant du mal à trouver les conditions de sa fabrication en termes de production et de diffusion. C’est toujours un combat et on a souhaité avec Héla fédérer d’autres structures et établir un réseau informel pour mutualiser nos moyens. C’est le cas avec Pôle Sud et le Ballet de l’Opéra du Rhin pour la région de Strasbourg, mais aussi MA avec Granit jusqu’à L’Espace des Arts de Châlons-sur-Saône en Bourgogne Franche-Comté, pour n’en citer que quelques uns. Nous sommes aussi à l’écoute des autres projets et l’idée est d’imaginer que Belfort est au centre d’un vaste territoire et que de ce centre se fasse une irrigation en étoile. Beaucoup d’artistes en résidence, une collaboration avec des artistes associés, vous reste-t-il un peu de temps pour engager un processus créatif ? Les résidences font partie des missions des CCN, le projet des artistes associés a été mis en place par le ministère de la culture avec un budget fléché, nous finalisons notre première association avec Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou de la Compagnie Chatha,

la collaboration avec ces artistes tunisiens a duré trois ans. Nous avons pu les accompagner sur plusieurs productions et aussi sur le plan administratif. Nous sommes très heureux car ce dispositif va être pérennisé à VIADANSE avec l’arrivée pour trois ans de Valéria Giuga et sa Cie Labkine. Nous restons néanmoins concentrés sur nos propres projets, nous menons plusieurs projets participatifs et partons pour une belle saison de tournées. Nous présenterons, entre autres, pour les 20 ans du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg OSCYL Variation, une danse avec des objets mobiles inspirés des sculptures de Hans Arp, c’est une performance très ludique et poétique qui bouleverse la perception. Nous présentons également en avant-première française et gratuite à VIADANSE, une pièce pour 4 femmes, Bnett Wasla, les filles de Wasla, avec le tout jeune ballet de Tunis qui vient d’être inauguré, ce qui est un symbole extrêmement fort et qui nous tient beaucoup à cœur. OSCYL VARIATION, le 7 octobre au MAMCS, à Strasbourg ; le 8 décembre à l’Opéra de Dijon BNETT WASLA, avant-première le 10 novembre à VIADANSE, à Belfort ; première en France le 14 novembre à Macon SWING MUSEUM, le 6 décembre au TJP, à Strasbourg www.viadanse.com 61

Bnett Wasla, recréé par Héla Fattoumi Éric Lamoureux


Animal social

« Nous sommes nés d’une succession d’échecs » : c’est ce que proclament avec ruse Laureline Le Bris-Cep, Gabriel Tur et Jean-Baptiste Tur. Comme Constantin Treplev, l’aspirant dramaturge de La Mouette de Tchekov, qui cherchait à créer des formes nouvelles, les membres du Grand cerf bleu ont commencé leur carrière par un échec... qui s’est avéré plus fécond qu’ils ne l’imaginaient. Non-mouette Les membres du Grand cerf bleu,  formés au sein des écoles nationales que sont l’Erac de Cannes, l’Académie de Limoges et la Comédie Française, se sont rencontrés en 2014. « On devait monter La Mouette avec treize comédiens... mais ça n’a pas fonctionné et on a fini par se retrouver tous les trois,

Par Benjamin Bottemer ~ Photo : Kathleen Meier

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racontent-ils. Après une proposition de José Alfarroba du Théâtre de Vanves, on a décidé de raconter notre propre situation, parce qu’elle collait à l’histoire de La Mouette. » Comédie mordante autour de la création, de l’art et de l’amour, où les échecs sentimentaux succèdent aux impasses artistiques, la pièce mythique de Tchekhov inspire au collectif non pas une adaptation mais plutôt « une variation » : l’histoire de trois jeunes comédiens qui échouent à monter leur pièce. Tragi-comique, moderne, distillant humour et poésie du cheap, Non c’est pas ça ! sous-titrée Treplev « variation » interroge la course à la réussite et décrit les rêves inassouvis. « On entend souvent dire que nous sommes une génération sans idéal, on exerce une pression de plus en plus grande à réussir dès le plus jeune âge : c’est aussi ce dont on parle dans Non, c’est pas ça ! » explique le trio. Écrite, jouée et mise en scène à six mains, la pièce, ou seule une petite partie du texte original est reprise, sera selon ses créateurs une « non-Mouette » puisque finalement il n’y a pas grand chose qui fonctionne dans cette histoire. Passionnés voire habités, frénétiques ou affligés, les trois artistes en herbe installés dans un camping sur fond de la musique du DJ ne savent plus très bien s’ils cherchent à incarner des personnages ou si ceux-ci les contaminent. « En tant qu’acteurs qui débutent, les prises de risques sont bénéfiques, explique Gabriel. Les ratages, à un moment où l’on peut se les permettre, où l’on a aucune recette, c’est très bénéfique. » Dans cette « non-Mouette », on se dit finalement qu’il y a tous les enjeux, les éléments recompilés de la pièce de Tchekhov, œuvre sur l’échec qui fut elle-même un immense four lors de sa première. Amer Noël Après cette première aventure à trois, le Grand cerf bleu souhaitait se tourner vers une création originale, détachée d’un texte mais toujours centrée autour d’un mythe, ce que La Mouette a fini par devenir. Le collectif va donc « passer d’un mythe théâtral à un mythe social » : Jusqu’ici tout va bien nous place le soir du repas de Noël, lorsque les membres d’une famille se retrouvent pour ce rite théâtralisé, une matière enthousiasmante pour le Grand cerf bleu. Car tout ne va pas vraiment se dérouler pour le mieux, et le débat autour du choix des assiettes pourrait bien basculer dans le drame. « On n’est pas dans la comédie de mœurs, prévient Jean-Baptiste. Mais il y a du grotesque, l’idée de rire du malheur des gens, comme chez Tchekov finalement, qui insistait sur le fait qu’il créait des comédies. » Le collectif y aborde le thème du consensus, d’un bonheur obligé et mis en scène. A la différence de Non, c’est pas ça !, Jean63

Baptiste, Gabriel et Laureline ont travaillé auprès d’autres acteurs, de générations différentes. « Ça nous a obligé à reprendre certaines places, celle du metteur en scène qui observe par exemple, alors que sur Non c’est pas ça ! le travail d’écriture et au plateau se faisaient simultanément » décrit Jean-Baptiste. S’abreuvant d’ouvrages comme Le Père noël supplicié de Claude Levi-Strauss ou les écrits d’Édouard Levé, le Grand cerf bleu aborde aussi bien la famille, la notion de théâtralité (« à Noël, chacun se remet dans la peau du personnage qu’il a quitté l’an dernier » notent-ils) que des aspects plus oniriques, autour de cette fête aux origines païennes qui nous relie à la nature et au rêve. « Le vécu, les histoires que chaque comédien nous a apporté constituaient un matériau très riche, explique Laureline. On ne veut pas donner l’impression d’être des jeunes qui veulent créer des nouvelles formes entre eux. On tient à l’idée de transmission. » Suivez les flèches ? La prochaine « cible » du Grand Cerf bleu est à nouveau une légende : ils s’apprêtent à organiser avec le Théâtre de la Manufacture de Nancy, dont ils sont les artistes associés pour cette saison, les premiers ateliers autour du personnage de Robin des bois, en vue d’un futur spectacle. Explorer les légendes, c’est leur truc, finalement ? « On aime travailler sur des sujets qui peuvent parler à tous et sur lesquels chacun peut avoir quelque chose à dire, explique le collectif. Au théâtre, tu peux aussi venir chercher une énergie, c’est bien de ne pas avoir besoin de références pour entrer dans l’histoire. On veut faire un théâtre populaire. » Le Grand cerf bleu va partir à la rencontre de militants, de policiers ou de détenus afin de nourrir leur réflexion autour d’un Robin des bois dépeint tantôt comme un héros, tantôt comme un barbare dans les contes populaires, chez Disney ou dans les chansons de geste médiévales. Parmi les questions qui émergent déjà dans leur esprit : comment devient-on malgré soi un contre-pouvoir, à l’image de la bande de Robin des bois, marginaux poussés à la révolte... un peu par accident ? « Rater une pièce, rater sa vie, ses proches, la révolution... en tout cas, chez le Grand cerf bleu, le ratage, ou plutôt l’accident, on le provoque : c’est le meilleur moyen de repartir ensuite dans une nouvelle direction. » JUSQU’ICI TOUT VA BIEN, pièce de théâtre du 6 au 10 novembre au Théâtre de la Manufacture à Nancy. www.theatre-manufacture.fr legrandcerfbleu.com


Vous vous êtes déjà plongé en 2009 dans une adaptation des écrits de Koltès. Pourquoi y revenir ? À l’époque, le livre venait de sortir aux éditions de Minuit, et l’on m’a demandé de travailler avec une dizaine d’élèves du Conservatoire sur une version théâtrale. On était déjà dans une forme de monologue en mouvement. Ça a été une formidable aventure : à la base c’était « juste » un projet scolaire de fin d’année, mais on l’a joué à Paris, Avignon… Le temps a passé, et j’ai eu envie de faire l’inverse : un monologue avec un seul acteur. Quel lien avez-vous avec Koltès ? Il me fascine. C’est lui qui m’a donné envie de faire de la mise en scène, c’est le premier auteur que j’ai monté… J’ai grandi dans la même ville, fréquenté les mêmes endroits – son parcours de vie est tellement impressionnant. C’est si précieux de pouvoir, grâce à des œuvres, être en contact direct avec la pensée, l’écriture, l’intimité d’un homme aussi original, singulier, hors du commun.

Koltès intime Par Aurélie Vautrin ~ Photo : Elsa Ruiz

Près de vingt après sa disparition, Jean de Pange fait revivre les mots de Bernard-Marie Koltès.

Pourquoi mettre en scène ses lettres ? Parce qu’elles permettent de découvrir un Koltès off. La personne derrière l’auteur. Et puis làdessus je rejoins complètement François Koltès, son frère, qui a choisi de les rendre publiques : elles sont d’une qualité littéraire exceptionnelle, même si elles n’ont pas été pensées pour cela, et c’est ce travail d’écriture qui justifie à mon sens la publication et l’adaptation scénique. Bon, si ça trouve, Koltès ne serait peut-être pas content d’entendre au théâtre des mots qu’il écrivait à sa maman ou à ses copains… C’est vrai que l’on est très proche du journal intime, voire de l’autobiographie. Koltès avait réussi à ressusciter l’écriture théâtrale. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Exactement, il avait renoué avec un vrai projet d’écriture dans une période où le théâtre de l’absurde prévalait. Koltès, c’est une langue, un plaisir de la réthorique, une singularité, parfaitement à cheval entre la très grande modernité et le classicisme le plus total. Aujourd’hui encore, notre théâtre interroge la langue, c’est-à-dire ce qui nous constitue, la façon de résonner, de penser les gens, le monde. Mais en vérité, Koltès n’a jamais cherché à changer quoi que ce soit, il a toujours lutté pour trouver son style. Etre à l’avant-garde, il s’en foutait complètement ! Pire, il disait qu’il n’aimait pas le théâtre… Un brin provocateur, n’est-ce pas ? MOI, BERNARD, pièce de théâtre les 18, 19 et 20 décembre au Théâtre Municipal, à Épinal www.scenes-vosges.com

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Le Carreau en quête d’identité(s) Par Aurélie Vautrin

La scène nationale du Carreau de Forbach et de l’est mosellan a choisi d’orienter sa programmation 2018-19 vers l’Identité… Un (gros ?) mot qui résonne ô combien dans l’actualité. « Pour cette nouvelle saison, nous avons voulu parler de l’identité au sens large » explique Laurence Lang, secrétaire générale au sein de l’équipe du Carreau, cette structure pluri-disciplinaire dans laquel le théâtre, la danse, le cirque et les créas jeune public se mêlent avec élégance chaque année. « À la fois l’identité géographique, sociale, culturelle, sexuelle, sexuée… Et bien sûr la question du genre et tout ce qui en découle. Un vaste sujet d’inspiration pour les artistes actuels…  » Ça tombe bien, mélanger les genres, justement, fait partie depuis toujours des exigences de la salle, multiplier les approches, les discours et les émotions. Tout en programmant la crème de la crème – les spectacles qui font battre leur cœur un peu plus vite, qu’ils ont découverts, commandés ou co-produits. « L’idée, aussi, est de montrer qu’une scène pointue et exigeante n’est pas restreinte à un petit nombre de parisiens, mais bien ouverte à tous, et qu’il y a véritablement un public ici avide de 65

création contemporaine. » Germanophones inclus puisqu’au Carreau, les spectacles sont traduits ou surtitrés dans la langue de Goethe… Une subtilité que l’on doit évidemment à la proximité d’avec la frontière allemande, ce qui ouvre évidemment la voie aux échanges de cultures. Coup(s) au cœur « Le temps fort de la saison, c’est la venue en février de Wadji Mouawad, avec Tous des Oiseaux », une pièce mi-fable, mi-fresque, mi-romance coup de poing façon quête identitaire en plein conflit au Moyen-Orient. « Et puis le spectacle est en plusieurs langues, anglais, allemand, arabe, hébreu, surtitré français… Ça nous semblait un signe fort, et nécessaire. » Dans un autre genre, le créateur des Deschiens Jérôme Deschamps sera là courant décembre avec Bouvard et Pécuchet, son adaptation joyeusement burlesque du roman inachevé de Flaubert, regard corrosif et décalé sur notre drôle de société actuelle inclus. « Et puis il y a aussi Carmen(s), relecture contemporaine du classique de Bizet, où se mêlent différentes danses, flamenco, hip-hop, asiatique… Ou encore Sylvia, une pièce écrite par Fabrice Murgia sur la difficulté d’être une femme artiste, d’ailleurs co-produite par le Carreau… » Sans oublier également Loustik, le festival jeune public créé main dans la main avec la fondation pour la collaboration culturelle francoallemande, qui aide nos chérubins chéris à aiguiser leur regard sur l’art contemporain (et à les décoller un peu de leurs écrans aussi.) En prime sur toute la saison, un partenariat avec le voisin de palier du Carreau et cinéma de quartier, pour diffuser les films ayant marqué les artistes durant leurs créations. Ou comment multiplier les échanges, les partages, les croisements, autour d’une idée – et de plusieurs identités communes… carreau-forbach.com


LITTÉRATURE

Sources d’un espoir véritable comme chez Alaa El Aswany et son magnifique “J’ai couru vers le Nil”, Stéphanie Chaillou ou Bruno Pellegrino, deux auteurs qui décrivent les rouages complexes au cœur de l’intime, les livres prennent vie lors d’une discussion dans une classe de 4e avec une écrivaine, par ailleurs enseignante en français, et une auteure-réalisatrice : Cloé Korman et Nora Philippe.

LIBÉRÉE 66


Alaa El Aswany

personnages en liberté

Par Emmanuel Abela ~ Photo : Benoît Linder

Avec un certain aplomb, nous n’avons pas hésité à lui glisser en aparté : « Ce livre ne nous a pas bouleversé, il nous a transformé. » Mais on ne la raconte pas à Alaa El Aswany, et si cet auteur égyptien fait mine en français de nous remercier, il ne croit pas un traître mot de ce qu’il associe à une vague flatterie de circonstance. Et pourtant, il est vrai que J’ai couru vers le Nil nous a transformé. Il nous a surtout fait prendre conscience de la vanité des choses. Nul n’échappe à l’implacable ; cette machinerie qui broie les gens, qu’elle s’appelle religion, pauvreté ou plate courtoisie. Dans ce récit choral qui imbrique les destinées de tant d’acteurs du Printemps arabe au Caire en 2011, un général chef de la Sécurité et sa fille Dania partie prenante des manifestations, Khaled, l’étudiant en médecine dont elle est amoureuse, Achraf le grand bourgeois copte, Akram sa domestique et amante, sans oublier Asma et Mazen, dont on découvre au fil des pages la correspondance, constituent les maillons souvent très forts d’un drame qui se joue en temps réel. Devant le public venu nombreux assister à la rencontre à la BNU dans le cadre des Bibliothèques Idéales, à Strasbourg, Alaa El Aswany se cache derrière l’autonomie de ses personnages : « Tout ce que vous lisez, je n’ai pas décidé de le faire figurer. Après deux ou trois chapitres, mes personnages m’échappent, ils évoluent en toute indépendance. Ils décident de faire ce qu’ils veulent ; parfois, ils font des bêtises, mais je ne peux pas les arrêter. Ils expriment des points de vue. Il m’arrive d’être d’accord, mais souvent je ne le suis pas. » Il est vrai que ces personnages ont droit à un égal traitement dans le livre, bourreaux et victimes, sans jugement. La sécheresse des descriptions pourrait s’apparenter à une forme de cynisme ; or il n’en est rien. Elle restitue la vie, dans sa plus pure quotidienneté, les personnages prenant corps sous nos yeux, comme ils s’incarnaient en pleine réalité. « Je n’écris jamais pour démontrer quoi que ce soit. La seule chose qui importe pour moi, c’est de créer des personnages vivants. Des personnages que je sens exister. » El Aswany s’amuse de l’effroi qu’il provoque : « Je m’excuse ! », dit-il en souriant, tout en prenant conscience que derrière ce sourire, c’est bien le drame d’une nation qu’il nous fait vivre au présent, un peu comme il l’avait documenté en temps réel à l’époque des événements de la place Tahrir. Au final, que reste-t-il ? Lui-même se dit « optimiste malgré tout », comme s’il feignait de croire à l’issue heureuse de ce drame. Il a sans doute raison, une chose reste irréductible au chaos ambiant : le désir, qui se manifeste avec une force érotique redoutable, au détour de relations nourries. On redécouvre ce qu’on tentait vainement d’oublier : rien ne peut détruire ce désir, pas même la mort. J’AI COURU VERS LE NIL d’Alaa El Aswany, Actes Sud

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Cloé Korman et Nora Philippe

l’imagination en contre-pouvoir Par Caroline Châtelet ~ Photo : Renaud Montfourny

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À l’occasion de la publication de Dans la peau d’une poupée noire, Novo rencontre les élèves auteurs ainsi que Cloé Korman et Nora Philippe, instigatrices de cet ouvrage. Mardi 25 septembre, 11h30. Ce jour-là, Cloé Korman [écrivaine et enseignante en français] et Nora Philippe [autrice et réalisatrice] se rendent au collège Jean-Pierre Timbaud de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, pour y rencontrer les auteurs de l’ouvrage Dans la peau d’une poupée noire. Pendant le trajet, et en évoquant au passage une incertitude – « Cette rencontre étant sur un temps extra-scolaire, je ne sais absolument pas combien seront présents... Il est probable qu’il y ait peu d’élèves » –, Cloé Korman souligne l’importance de ce moment. Il s’agit de préparer la soirée du jeudi 4 octobre, au cours de laquelle le livre sera officiellement lancé à La maison rouge, fondation Antoine de Galbert, à Paris. « Dans l’esprit du projet, il est important que les élèves soient acteurs de la présentation. » Ce livre, Dans la peau d’une poupée noire – édité chez Médiapop, qui publie également le Novo que tu tiens dans tes petites mimines, cher lecteur –, est le fruit d’un atelier mené lors de l’année scolaire 2017-2018 auprès de quatrièmes. Comme le raconte Cloé Korman, l’idée de cet atelier est née lors de l’exposition Black Dolls, présentée au printemps 2018 à La maison rouge. Issues de la collection de poupées noires de la new-yorkaise Deborah Neff, les deux cents poupées exposées ont été réalisées par des femmes noires entre 1840 et 1940 aux ÉtatsUnis. Leur création s’inscrit, donc, dans le contexte historique où à l’abolition de l’esclavage en 1865 succède une période de violente ségrégation raciale. De toutes tailles, requérant différents tissus, aux multiples nuances de noirs, simples pour certaines, plus élaborées et ornementées pour d’autres 69

– mais toutes très soignées dans leur facture –, ces poupées représentent des femmes, des hommes, des enfants, des vieillards. Certaines, très intrigantes, sont des « topsy-turvies », soit des poupées sans jambes constituées de deux bustes et visages – un blanc et un noir –, le bas du vêtement permettant de camoufler l’une des deux figures ; tandis que d’autres sont affublées d’un « masque » noir permettant de recouvrir leur face blanche. Il se dit dans ces poupées toute l’ambiguïté des relations entre populations blanches et noires, ainsi que la violence subie par ces dernières. Connaissant la commissaire de l’exposition Nora Philippe, et saisie par la puissance du propos, Cloé Korman décide de faire écrire les élèves de ses deux classes de quatrième. « Je me suis dit que ce serait cohérent pour parler de racisme et de stigmatisation sociale avec une distance historique » – un choix qui prend tout son sens lorsqu’on sait qu’un tiers des habitants de Bobigny sont des étrangers. D’abord, Cloé Korman leur a « montré des photographies des poupées. Je leur ai dit que je souhaitais qu’ils choisissent une poupée et réfléchissent à raconter son histoire, à écrire sa biographie imaginaire. » Puis, et outre l’intervention de Nora Philippe en classe pour parler des poupées, de leur statut complexe – à la fois jouet et objet de revendication – du contexte historique, les élèves se sont rendus à La maison rouge, où chacun a pu lire sa biographie devant « sa » poupée. Certains pourront voir dans cet atelier un exercice d’écriture lambda. Sauf que comme Cloé Korman le rappelle, « Après avoir présenté le projet aux élèves, je me suis interrogée sur les poupées qu’ils avaient eues durant leur enfance. De quelle couleur étaient-elles ? » Une question essentielle – que chacun.e d’entre nous peut se poser – et qui rappelle que ces objets, comme tant d’autres, révèlent, portent, prolongent, les impensés et mécanismes de construction des stéréotypes de la société qui les produit. Comme l’a évoqué Nora Philippe dans une interview, ces poupées noires mettent « en lumière la résistance des Afro-Américains de l’époque à des standards racistes, érigeant la blancheur en modèle, et la profondeur de leur réflexion sur la représentation des Noirs. » Tout comme le cinéma de genre américain a été le lieu d’émergence de contre-stéréotypes [cf. entretien avec Mélanie Boissonneau, p.82], ces poupées sont les dépositaires d’une lutte pour retourner le stigmate, se défaire de représentations avilissantes et péjoratives, et ont permis à leur créatrice de se saisir de leur histoire, en se représentant en tant que sujet. Mais déjà, nous arrivons au collège. En entrant dans l’établissement, nous croisons par hasard une élève de l’atelier, Clarisse Déon – dont le texte, qui clôt le livre, offre un geste de résilience émouvant.


À la salle des professeurs, tandis que Cloé échange avec ses confrères, un enseignant, mi-figue miraisin, lance à Nora en désignant l’affiche de la soirée du 4 accrochée au tableau d’informations : « Je viens à La maison rouge uniquement si elles ne sont pas là ! On dirait des poupées de films d’horreur... » « Quand on les voit, elles ne font pas peur », lui répond du tac au tac Nora Philippe. « Tout un imaginaire lié au vaudou et au cinéma d’horreur est attaché à la poupée noire, alors que leur histoire c’est, aussi, celles de parents noirs souhaitant que leurs enfants aient de beaux jouets. » Un échange qui, au-delà de l’anecdote, révèle les clichés ancrés... D’ailleurs, à écouter Nora Philippe, c’est bien cela qui l’a intéressé dans la collection Deborah Neff. « Je me suis dit qu’il fallait que ces poupées voyagent. Les histoires de femmes qu’elles révèlent, ces histoires de minorités colonisées, de personnes inaudibles dans l’espace public, nous avons urgemment besoin de les entendre en France. Ces objets nous concernent, politiquement et humainement. » Non seulement La maison Rouge a tout de suite accepté ce projet, mais l’exposition a rencontré de très beaux échos, suscitant « des prises de conscience, des témoignages. Le livre Dans la peau d’une poupée noire est l’une des marques de cette réappropriation. » Et la jeune femme de souligner que « Les ancêtres des femmes qui ont fabriqué ces poupées sont très possiblement les ancêtres des garçons et des filles noires ayant grandi en Guadeloupe, ou dans les ex-colonies françaises, et qui sont aujourd’hui en France, à Paris, à Bobigny. C’est ce qu’on appelle « l’Atlantique noire », une unité plurielle et complexe née de l’histoire de l’esclavage. » Cette idée d’un ressaisissement d’une histoire enfouie, déniée, oblitérée, c’est ce qui surgit avec évidence – et émotion – à la lecture de Dans la peau d’une poupée noire. Dans les vingt textes, adjoints de portraits de leur(s) auteur(s) – certains sont écrits à quatre mains – et des poupées, se déploient des biographies extrêmement diverses, inventives. Mais revient, lancinante, la question de la souffrance subie et de la violence volontaire. Face à cette vérité « plurielle, invérifiable », atteinte par les auteurs, Nora Philippe confie avoir retrouvé « le récit des enfants américains du XIXe avec leur poupée noire. On sait que ces poupées ont symbolisé la résilience, la réparation, l’émancipation, mais que dans les mains des enfants blancs, elles étaient victimes de sévices. » Surprises et bouleversées par ces écrits, les deux jeunes femmes ont été vigilantes à ne pas « Réécrire, feutrer, adoucir. Nous ne sommes pas intervenues sur la matière textuelle, notre défi a été le montage des textes. Nous sommes parties de récits frontaux à d’autres, avec des ouvertures lumineuses vers d’autres possibles. » Et ce projet, qu’a-t-il produit chez les élèves ? Ce fut l’enjeu de l’échange du jour où, belle surprise, plus des deux tiers des auteurs

— Les élèves se sont saisis d’un pan de l’histoire, l’histoire de l’esclavage — Cloé Korman étaient présents. En une petite heure, interrogés par Cloé Korman et Nora Philippe, tous ont donné leur impression, exercé leur regard critique, se sont interrogés sur leur ressenti, en vue de la soirée du 4. De toutes les interventions – certaines, percutantes, telle Moudatou Bah affirmant au sujet de sa poupée que « son histoire était dessinée sur elle », ou Yaye Diallo qui s’est « mise dans la peau de la poupée pour imaginer son histoire » – ce qui ressort est une joie, une fierté, un enthousiasme. Joie de retrouver leur enseignante – actuellement en congé maternité – et de se revoir tous. Fierté de découvrir le livre et de se préparer à le présenter. Enthousiasme, surtout, à se replonger dans ce projet, à s’interroger collectivement. S’il est impossible de savoir quelles répercussions cette expérience aura intimement sur chacun, Nora Philippe et Cloé Korman rappellent, sur le chemin du retour, que « les élèves se sont saisis d’un pan de l’histoire, l’histoire de l’esclavage ». Pour des adolescents « confrontés sans cesse dans leur existence à des structures qui ont des effets racistes, il est essentiel de s’emparer de cette histoire des résistances, et de s’y réfléchir » Évoquant ensuite le témoignage de Yaye Diallo, Nora Philippe souligne : « Ce décentrement de parler de l’autre en parlant de soi est l’exercice même de la fiction. En tant que romancière et enseignante, Cloé a réussi à leur faire toucher du doigt ce bonheur immense que la littérature peut produire : parler de soi en parlant de l’autre, et inversement. Le jeu avec la poupée ne fait que cela – c’est à la fois un objet littéraire et un écran de possibles –, et les élèves ont saisi que l’imaginaire et l’imagination sont des armes d’une puissance incalculable pour lutter contre les stéréotypes... » DANS LA PEAU D’UNE POUPEE NOIRE, Biographies imaginaires des poupées de la collection Deborah Neff, éditions Médiapop, novembre 2018.

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Les Petites Fugues l’humilité du motif Par Christophe Fourvel

Parmi les auteurs présents au festival Les Petites Fugues, un choix de deux proses à la beauté fragile. Deux livres : Le Bruit du monde de Stéphanie Chaillou [Éditions Notabilia] et Là-bas, août est un mois d’automne de Bruno Pellegrino [Éditions Zoé], parus l’hiver dernier, seront, parmi d’autres, à l’honneur du prochain festival Les Petites Fugues. Deux saisies précieuses opérées au passage des vies, et que l’on se refuse à voir ensevelies sous l’amas chatoyant des parutions de l’automne. Réjouissonsnous de pouvoir rencontrer Stéphanie Chaillou et Bruno Pellegrino lors de leurs itinérances de novembre. Certes, bien des écrivains, parmi les vingt invités de cette édition, mériteraient aussi notre attention mais s’il nous semble indispensable d’épingler ces deux proses dans notre herbier littéraire, c’est peut-être qu’elles réfléchissent, plus que d’autres, une beauté fragile et une humilité du motif. Les romans de Stéphanie Chaillou – commençons par elle –, sont des portraits d’hommes ou de femmes abimés par quelque force puissante et malsaine du collectif que l’on nommera la société, le déterminisme social, les lois de l’économie. Le Bruit du monde, raconte ainsi une vie. Celle de MarieHélène Coulanges, née en 1964, « à la campagne ». Philippe Roth a écrit un jour un roman intitulé Un homme, cherchant alors à épurer son univers romanesque pour restituer sur fond blanc le contour simple et entier d’une vie. Le livre de Stéphanie Chaillou pourrait s’intituler sobrement «  Une femme ». Certes, l’auteur a dû, moins que Philippe Roth, dégraisser son imaginaire, sa plume l’ayant toujours conduite à des formes ciselées – j’aurais

pu citer Annie Ernaux – mais « Une femme » dirait bien l’histoire simplement et magnifiquement contée d’un être issu du peuple et déposé sur le chemin de la vie avec sa besace pleine de peur, de doute et de honte. Marie-Hélène Coulanges, dite Marilène, puisque tels sont son nom et son surnom, est issue d’une famille de paysans dont les champs et avec eux comme souvent, la joie et l’avenir, sont hypothéqués. Au départ, cela ne se dit pas mais suppure partout où la sensibilité de l’enfance apprend à se poser. Quand Marilène comprend qu’elle est pauvre, elle n’a pas les mots pour le dire. Sa compréhension s’opère en deçà du langage. En deçà des concepts et des réalités qu’ils recouvrent. Marilène ne connaît ni pauvres, ni riches, ni domination. Marilène connait des gens. (…) Alors, quand Marilène comprend qu’elle est pauvre, cela s’opère comme un rassemblement subit d’images et de sensations. Ce qui est épars devient rassemblé. Les repas du soir. La voix de sa mère. Les regards des gens dans le village. Le son des cloches le dimanche. Le silence de son père, son dos voûté. La nourriture. Les vêtements. La tristesse des visages. Les joies brèves. Tout cela s’agence subitement. Et devient un mot que Marilène ne connaît pas encore mais qu’elle apprendra plus tard. À l’école. Par la voix de bouches étrangères. Voilà peut-être, très justement exprimé, l’essence d’une mélancolie, soit la manière dont une eau saumâtre se répand et dépose sa teinte durable sur toutes les surfaces qui composent le monde miséreux de l’enfant. Rien ne peut vraiment détruire le palimpseste amer qui la désigne un jour au monde. Notre histoire ne se raconte jamais du seul point de vue politique ou sociologique ; ses rouages complexes défaillent au cœur de l’intime, et c’est un même tâtonnement, une même amertume, le sentiment d’une même maladresse qui travaillent la sexualité, l’amour, les relations affectives que le jeu social. Ainsi, quand Marilène entreprend des études brillantes auxquelles son milieu d’origine ne l’avait pas préparée, elle jette, chaque jour, quelques pelletés de plus sur le remblai qui fortifie sa solitude. Elle intègre une classe prépa à Paris, se coupant donc de son milieu d’origine, pour entrer sans conscience de classe, sans désir revanchard dans un nouveau monde qui ne pourra être le sien. 71


Sa vie est une errance existentielle, une quête qui ne sait pas ce qu’elle cherche. La force du livre de Stéphanie Chaillou est de ménager, dans une forme de transparence, l’intégrité des mécanismes de précision sous sa poésie. Car il y a comme toujours, un déterminisme crû qui conduit la vie de MarieHélène Coulanges, alors même que l’on croirait celle-ci confiée à une sensibilité à vif. Le Bruit du monde est donc l’histoire de cette vie tentant en vain d’écarter de son chemin d’adulte la mosaïque d’images, d’émotions, de sensations qui dès la naissance l’ont faite pauvre alors même qu’elle n’avait pas les mots pour le dire. Pour ainsi solder un héritage impossible à circonscrire et chasser le goût et l’odeur du mot « pauvre » dans sa bouche et ses narines, Marie-Hélène va tour à tour rejeter la responsabilité de son mal-être sur les autres et sur soi, passant de l’inhibition à la violence sociale, jusqu’à peut-être rencontrer ce qui est non pas le remède miracle mais l’onguent le plus sûr : l’écriture et les mots. Elle parviendra 72

alors à s’atteindre, à s’apercevoir dira-t-on plutôt, à la lumière de ce regard intime dans lequel elle osera enfin se dénuder. D’écriture, il en est évidemment aussi question dans le très beau livre de Bruno Pellegrino, Là-bas, août est un mois d’automne, puisqu’il s’attelle à réinventer les dix dernières années de la vie du poète vaudois Gustave Roud, né en 1897 et mort en 1976. Outre des poèmes, l’homme discret, pour ne pas dire reclus, nous a laissé un journal tenu pendant cinquante-cinq ans et dont la rédaction s’arrête l’année de la mort de sa sœur Madeleine qui fut la compagne de toute sa vie. Fils d’agriculteur, Gustave Roud ne prendra pas la relève paternelle, grâce ou à cause d’une tuberculose. Il donnera quelques cours pendant une période qui se compta en semaines et puis sinon, rien d’autre qu’une existence et son lent décours, l’écriture, le jardin, le regard amoureux et précis sur la nature et les hommes de la terre, qu’il photographie torse nue et les muscles saillants pendant


Stéphanie Chaillou Photo : © Louise Oligny Bruno Pellegrino Photo : © Éditions Zoé

leurs travaux journaliers dans les champs. La vie de Gustave et de Madeleine passe ainsi, tenue à l’humble et difficile dessein de parfaire la manière lente et savante d’éprouver l’épaisseur des jours. Le livre de Bruno Pellegrino se contemple comme une image à peine mouvante, un « Paysage avec personnages », qui fondamentalement, ne donne la prévalence à aucun des éléments. Certes, il arrive à Madeleine et Gustave de se présenter à nous dans une insondable solitude : Une femme et un homme, oui, mais cela n’a rien à voir. Ce qui les lie est d’un autre ordre, d’une tout autre puissance. Leur tâche, pour les années à venir, est de perpétuer ce qui peut l’être — très peu de choses — et d’accompagner le reste à son terme. Ce qu’elle et lui sont l’un pour l’autre est encore plus simple : le dernier vivant, la dernière ­vivante. À croire que ces deux-là n’existent qu’à la seule fin de prendre congé. Mais pour l’essentiel, l’écriture opère comme un glacis nappant la maison et ses habitants de son même vernis, fusionnant sous la grande horloge universelle les durées des êtres et des jardins, du bâti et des saisons. Non pas une biographie mais le devenir commun, le destin partagé des hommes, des femmes, des arbres et des animaux. Le temps s’écoule et flétrit contre la paume de sa grande main notre peau et les pétales du printemps ; il est l’artisan des modifications du paysage et des corps, de tous les craquèlements de la matière ; il use les réalisations humaines et entreprend les fenaisons, la déliquescence comme la métamorphose des territoires. C’est ainsi qu’il 73

est donné à certains hommes de vieillir, soumis aux ravissements et aux impératifs du monde sensible, illuminés par la beauté d’un couchant ou conviés par chaque saison à l’entretien d’un potager. Audelà de cette entreprise naturaliste première et parfaitement maitrisée, l’auteur engage, en sus de cet art de fondre hommes et paysages, un dialogue subtil avec son modèle, révélant ainsi le jeu théâtral indissociable de toute écriture biographique : Làbas, août est un mois d’automne. Les matins sont frais, le soir on ne s’attarde plus sans châle ou couverture sur le banc devant la maison ; au verger, certaines arbres tirent déjà sur le jaune. Mais quitte à prendre mes libertés avec les faits historiques et météorologiques, je décide que cette année l’été insiste, les températures remontent, la terre chauffe, l’herbe se recroqueville comme aux pires heures de juillet. Par ces incursions comptées du narrateur dans la maison ordonnée de Gustave et de Madeleine, le livre s’autorise un ruissellement d’impertinence rieuse que l’austérité du motif n’aurait pas autorisée d’elle-même. Le livre rappelle bien sûr, du même coup, la part insaisissable de toute vie, fut-elle donnée entière au soleil doux et apaisé d’un mois d’août montagnard, ou transfusée sous sa forme plus limpide d’un journal intime. LES PETITES FUGUES, festival littéraire itinérant, du 19 novembre au 1er décembre, en Franche-Comté www.lespetitesfugues.fr


CINÉMA Le cinéma conserve sa part de vitalité : en témoignent les réalisations de Nicolas Philibert, de Camille Vidal-Naquet et tous ces films de genre qui accordent leur place aux femmes. Coup de projecteur sur EntreVues à Belfort, le festival qui porte les justes aspirations de notre temps : focus sur les Noirs dans le cinéma, les beatles et le regretté André S. Labarthe, dont on relit avec délice quelques notes si précieuses.

➃ VIVANT 74


Nicolas Philibert la précision et l’attention Par Caroline Châtelet ~ Photo : Olivier Roller

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À l’occasion de la sortie de son onzième longmétrage, De chaque instant, rencontre avec le documentariste Nicolas Philibert. Invité à la trentième édition des États généraux du film documentaire à Lussas, en Ardèche, Nicolas Philibert est de prime abord, pour la spectatrice que j’étais, passé pour très pointilleux. Aux différentes questions et remarques sur son dernier film qui lui furent adressées lors d’un atelier sur le cinéma direct (cinéma documentaire caractérisé par la légèreté des moyens techniques, le son synchrone et un rapport direct aux personnes filmées), le réalisateur a répondu de la sorte : « Cette idée « d’immersion » ne me convient pas vraiment » ; « Je ne suis pas d’accord avec cette vision d’un lieu clos, ni avec celle de « conte », qui est une idée qui me poursuit depuis Être et avoir » ; « Non, le temps long n’est pas une condition sine qua non », etc. Une précision tatillonne, voire butée, qui s’est prolongée pour partie lors de l’interview : « Non, ce n’est pas ça » ; « Drôle de question » ; « Je ne peux pas dire cela ». Au fil des échanges, ce comportement n’est pas tant apparu comme une manière de se prêter de mauvaise grâce à l’exercice de la rencontre, que comme un souci d’exactitude méticuleux. Peut-être pourra-t-on voir dans ce scrupule une conséquence de l’affaire Être et avoir. Suite à ce film de 2002 – ayant bénéficié d’un très grand succès critique et public – sur un instituteur et sa classe unique, le réalisateur a vécu neuf années de procédures judiciaires, l’enseignant voulant faire reconnaître son statut d’auteur et d’artiste-interprète – le comble pour un documentaire... Peut-être, surtout, cette méfiance est-elle l’expression de la position d’un réalisateur dont tous les documentaires, qu’ils s’invitent à Radio France, dans une école, ou dans une institution psychiatrique, sont traversés de la même pudeur et de la même manière de privilégier la parole et les gestes qui les accompagnent sur les discours. Dans De chaque instant (sorti en salles le 29 août dernier), Nicolas Philibert a filmé des élèves infirmier.e.s. dans leur centre de formation de la Croix-Saint-Simon, à Montreuil, et en stages dans différents établissements hospitaliers. Classique dans sa forme, maîtrisé, le film révèle patiemment et avec finesse la particularité de ces métiers, fondés sur une vigi76

lance et une attention perpétuelles, et confrontés à des sentiments tels que l’impermanence, l’impuissance, la fugacité de l’existence. Un paradoxe qui s’incarne magnifiquement dans le chapitrage du film en trois parties autour de vers du poète Yves Bonnefoy : « Que saisir sinon qui s’échappe / Que voir sinon ce qui s’obscurcit / Que désirer sinon qui meurt, Sinon qui parle et se déchire ? » Autour de De chaque instant, rencontre avec Nicolas Philibert. Vous racontez avoir eu le déclic de De chaque instant après un ennui de santé qui vous a conduit à l’hôpital. Vos films puisent-ils toujours leur source dans des expériences vécues ? Ce n’est pas systématique. L’origine d’un projet peut être liée à une rencontre, une expérience vécue, un article lu dans le journal, une histoire que quelqu’un me rapporte, que sais-je ? Je ne sais pas toujours très bien ce qui est à l’origine d’un projet et d’une certaine manière, je ne cherche pas à le savoir. La temporalité de la naissance d’un film est variable et n’est jamais le fruit d’une élaboration intellectuelle. Ce qui m’importe c’est d’avoir, plus qu’un sujet, un point de départ. Je ne suis pas quelqu’un qui décide de faire un film à partir d’un « vouloir dire », et je n’aime pas trop en savoir sur un sujet avant de m’y atteler. Le désir est moteur, et pour le maintenir intact, il vaut mieux ne pas trop en savoir. L’ennemi, pour moi, c’est l’intention : si celle-ci est trop manifeste, visible, cela ne m’intéresse pas. Vous dites que faire un film participe de « perdre un peu de votre peur », c’est-à-dire ? De nombreuses raisons qui se superposent, se croisent, me poussent à faire des films – perdre certains préjugés, certaines illusions, etc. –, et celle-là en est une. Je fais des films pour aller à la rencontre du monde, des autres et de moi-même, pour comprendre dans quel monde je vis. Quelle serait cette peur pour De chaque instant ? La peur de la mort ? Je ne peux pas dire cela, non. Peut-être est-ce une envie de rendre hommage à une profession qui est dans l’ombre, tout à la fois reconnue, admirée, et en même temps méprisée. Si vous interrogez n’importe qui dans la rue, tout le monde admire les infirmiers. Pourtant, ils sont souvent malmenés, méprisés et considérés dans la hiérarchie de l’hôpital comme des petites mains. Or, le soin digne de ce nom exige de la part de celles et ceux qui le font de ne pas être de simples exécutants, mais des personnes ayant encore du désir pour ce travail. Bien souvent, le management, la productivité, le productivisme, la rentabilité exercent de telles pressions qu’ils tuent le désir. Si il n’y a plus de désir on devient un bon petit soldat qui exécute, sans beaucoup de cœur à l’ouvrage. C’est tout bête, mais cela concerne tous les champs de l’activité humaine.


D’ailleurs, vos films suivent souvent des personnes « en désir de » : désir d’apprendre pour les enfants dans Être et avoir ; désir de l’adresse à l’autre dans La Maison de la radio, etc. Cette idée est perceptible parce que bien souvent je filme des personnes, des situations d’apprentissage, ou des séquences dans lesquelles les protagonistes sont confrontés à des obstacles qu’il s’agit de franchir. Dans La Moindre des choses, film dans lequel les patients et soignants d’une clinique psychiatrique [la clinique de La Borde, ndlr] se rassemblent chaque année pour monter un projet de théâtre, il s’agit de leur part de travailler ensemble, de réfléchir et de construire quelque chose à plusieurs, d’apprendre à s’écouter, se donner la réplique. Pour les patients, il s’agit de se donner en spectacle – ce qui n’est pas toujours simple –, d’apprendre un texte, de s’inscrire dans une scène de théâtre. Il y a derrière tous ces efforts le désir de se montrer à la hauteur d’une ambition, de surmonter sa peur, ses craintes, ses doutes. Vous avez pensé la structure de De chaque instant au montage. La structure arrive-t-elle fréquemment à ce stade du montage ? Oui et non. Si en tournant, souvent, je pense au montage, cela ne veut pas dire que j’ai, au moment de tourner, une idée nette et précise de la structure du film. Cela signifie que en tournant, j’associe énormément et qu’une idée en amène une autre, puis une troisième. La narration, la construction, tout cela se fait souvent au montage. Pour De chaque instant, dès que j’ai commencé à imaginer ce film j’ai pensé qu’il y aurait trois registres de narration ; les cours et les travaux pratiques, les stages sur le terrain, et les retours de stages. Quand je tournais, je me disais que je pourrais multiplier les allers et retours entre ces registres. Ce n’est qu’au début du montage que j’ai choisi de faire au plus simple, pensant que construire le film sur ces trois parties distinctes donnerait à l’ensemble un mouvement général sous la forme d’un crescendo. Avec la troisième partie tout un contexte économique et social se dessine : étudiants cumulant les petits boulots pour vivre, étudiants isolés, étudiants subissant du harcèlement… En imaginant ce film j’ai aussitôt considéré qu’il aurait une dimension politique, non pas au sens étroit, partisan du terme, mais dans le vrai sens du mot. Simplement, je ne fais pas des films pour

asséner un message et dire au spectateur ce qu’il doit penser. Je ne suis pas dans les slogans, mais j’ai choisi de donner à entendre des gens qui sont dans l’ombre et dont le travail est fortement touché par les pressions économiques, qui sont durement touchées par la réalité de l’hôpital, du soin, des difficultés économiques et multiples. Le soin n’échappe pas au capitalisme. Vous dites avoir eu lors du tournage de De Chaque instant en mémoire La Moindre des choses. Pensezvous fréquemment à vos films précédents lorsque vous tournez ? Il m’est arrivé de penser à La Moindre des choses parce que c’est un film qui se tient dans le champ de la santé, et aussi car je l’ai projeté à l’ensemble des étudiants en soins infirmiers et à leurs formateurs, pour qu’ils sachent un peu qui j’étais et à quoi ressemblait mon travail. Ça a été une façon de me présenter à eux. Mais quand je suis en train de faire un film je pense au présent et au film en train de se faire. Je ne suis pas dans la rémanence, je n’aime pas réfléchir de très près à mes films passés, ni trop regarder derrière moi. Quelquefois le passé est encombrant, et ce qui m’importe c’est d’aller de l’avant. Cela renvoie à une question que vous soulevez fréquemment : « Qu’est-ce qu’on laisse derrière soi ? » Pour vous, est-ce une question de cinéma ? Entre autres. Le cinéma a à voir avec l’éthique et l’esthétique et les deux sont étroitement liées. Qu’est-ce qu’on laisse derrière soi  ? Comment traite-t-on les gens qu’on filme ? Cela compte de se poser ces questions. Les personnes qu’on filme, ce n’est pas du matériau dont on ferait ce que l’on veut. Il y a le film, mais il y a tout le reste. Il y a une belle citation de Serge Daney [journaliste et critique de cinéma décédé en 1992, ndlr] qui dit précisément cette chose-là : « Il y a de plus en plus deux types de cinéastes. Ceux qui ont le sentiment que tout a déjà été filmé, qui se donnent pour mission de travailler à partir des images déjà là comme un peintre passe une couche de peinture supplémentaire. Et puis, il y a ceux qui ont toujours présent à l’esprit que ce qu’ils filment existe en dehors du film, et n’est pas seulement du matériau filmique. À partir de là commence la morale, toujours l’idée de risque. » DE CHAQUE INSTANT, film documentaire de Nicolas Philibert

— Le cinéma a à voir avec l’éthique et l’esthétique et les deux sont étroitement liées — 77


Camille Vidal-Naquet et Felix Maritaud À fleur de peau

Par Mylène Mistre-Schaal ~ Photos : Christophe Urbain

Tourné à Strasbourg, Sauvage est le film sensation de la rentrée. Rencontre avec son réalisateur et son acteur principal.

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Pour son premier long métrage, Camille VidalNaquet colle à la peau d’un garçon des rues et suit ses errances. Felix Maritaud incarne ce héros singulier, qui vend son corps sans perdre son âme. Sauvage. Rien à voir avec le jus poivré d’une grande maison française, dont les affiches bardent régulièrement nos abris-bus. Si ce n’est cette oscillation revendiquée entre l’âpreté et une certaine noblesse. Sauvage, de Camille Vidal-Naquet, sent la sueur et la terre après la pluie, il arpente l’asphalte, la rue et ses fulgurances. Sauvage, c’est l’histoire d’un garçon, peu importe son nom, qui se prostitue dans la rue. Rien de plus. Beaucoup plus. Le film évoque aussi la liberté, la pesanteur des conventions et l’amour… avec une juste distance. « Dans mon approche, il y a finalement peu de place pour la psychologie et l’analyse, ce n’est ni un documentaire, ni un reportage. Je ne voulais pas être dans le respect des règles cinématographiques classiques, j’ai suivi un flux, une énergie, c’est ce qui comptait » raconte le réalisateur, dont le film a été présenté à la Semaine de la Critique. Le personnage principal, la vingtaine rugueuse, sourcils broussailleux au-dessus d’un regard à la fauve douceur, est incarné par Felix Maritaud, désarmant. Un bomber gris au col crasseux, invariable uniforme rapiécé à l’agrafeuse, nous rappelle que le trottoir n’est pas que son lieu de travail, mais aussi celui de sa précarité. « Il est totalement en marge… le plus important pour moi était de le portraiturer en décalage complet avec les autres garçons. Il n’a pas une relation matérielle au métier, il cherche autre chose » précise Camille Vidal-Naquet. Au gré des passes, c’est un peu comme s’il butinait, tant bien que mal, sa dose de tendresse. Le récit déroule une vie de bribes à la temporalité indéterminée, tantôt de jour tantôt de nuit, seul ou accompagné, dans l’action ou dans l’attente d’un client. Ne laissant qu’une idée floue du quand ou du pourquoi. A peine devine-t-on le prénom, Léo, de celui qui accroche nos yeux. Héros sans passé ni futur mais dont le présent a un goût d’intensité brute, sans filtre. Pour Félix Maritaud, « Léo est primitif, à l’essence même des choses. C’est un personnage qui arrive à toucher une forme d’absolu, il a l’absolu de l’immédiateté. » Au fil des plans, une lueur farouche allume parfois le regard de cet être singulier et difficilement saisissable. Un vrai travail d’apprivoisement pour celui qui l’incarne : « Je me suis rendu disponible à lui, à sa lumière, avec sa candeur comme fil conducteur. Candeur, je crois qu’il y a quelque chose dans la racine de ce mot qui évoque la bougie, comme une flammèche dans un univers très sombre, un petit truc qui éclaire le reste… » Une étymologie, qui, si elle est subjective recèle toute l’incandescence d’un personnage à la force fragile. Le film puise ses ressources dans l’impulsivité des corps et des émotions. La caméra, au plus proche, glisse sur les chairs, capture les regards, effleure

le paysage humain. Elle enregistre les textures de peau et ses variables : sublimée par les lumières hallucinées d’une boite, malmenée par la maladie ou le désir des autres, auréolée d’érotisme ou violentée sans ménagement. L’épiderme devient le baromètre de la tendresse ou de la rudesse des rapports humains. Le corps est parfois à vif et nos émotions aussi. D’un point de vue cinématographique, «  prendre de la distance aurait été synonyme d’observer, impliquant une certaine forme de jugement  » précise le réalisateur. «  J’ai préféré la caméra portée pour sa plus grande mobilité, je l’ai voulue très caressante. Je ne voulais pas quitter le personnage, mais regarder l’acteur exister... » Sauvage raconte un jeune homme éperdu, qui dessine les contours d’une liberté qui lui est propre. Plus herbe folle que fleur de bitume, comme une variété rare dans la jungle urbaine. 79


Femmes et cinéma Métamorphoses désirables Par Marie Bohner

Retour sur le Festival européen du film fantastique de Strasbourg, et la conférence sur la place des femmes dans le cinéma de genre. L’affiche de la 11e édition du Festival européen du film fantastique de Strasbourg (FEFFS) représente une femme guerrière, frontale et déterminée, mais aussi le fantasme exotique récurrent de la femme asiatique. Les femmes solaires dans l’horreur illuminent la rétrospective Chromosome XX préparée par Consuelo Holtzer, Directrice artistique adjointe du FEFFS – 10 films de 1942 à 1987 révélant selon elle des « beautés toxiques et des femmes enivrées de carnage ». Le FEFFS enfonce le clou en proposant une conférence intitulée Femmes et cinéma. Les femmes et leur représentation, sujet brûlant pour le cinéma de genre ? Dans la foulée du mouvement #MeToo qui a secoué l’industrie du cinéma et au-delà, mais aussi dans celle de la consécration de Grave de Julia Ducournau en 2017, nommé dans 6 catégories aux Césars et couronné du Grand prix à Gérardmer, la place des femmes à l’écran questionne et fait débat. Le slasher – sous-genre de film d’horreur, 80

où un tueur psychopathe élimine un à un les personnages –, héritier de la scène de la douche de Psychose et dans lequel, comme le signale Mélanie Boissonneau, conférencière avec Yola Le Caïnec, « plus on est objet du désir masculin, plus on a des chances de mourir vite », aurait-il fait long feu ? Proposant, devant une salle majoritairement féminine, un tour d’horizon de l’image du deuxième sexe dans le cinéma de genre français, Mélanie Boissonneau commence par un rappel des faits : « Il faut bien avoir à l’esprit que les femmes ne représentent que 32% des personnages visibles [et parlants] à l’écran. Pourtant, elles sont indispensables à l’horreur, en tant que victime du monstre tout d’abord, et surtout sous la forme de pin-up hurlantes (terme n’ayant rien de péjoratif), qu’on appelle les scream queen, et dont les pionnières sont sans doute Fay Wray ou Elsa Lanchester au début des années 30. » Ainsi, dans les codes du film de genre, les femmes sont les victimes quand les hommes sont monstres et/ou héros. Mélanie Boissonneau s’est appuyée sur des réalisateurs du cinéma français : Pascal Laugier (Martyrs et Ghostland, triplement récompensé à Gérardmer cette année), Lucile Hadzihalilovic (Innocence et Evolution, Prix du jury et de la critique à Gérardmer en 2016), Julien Maury et Alexandre Bustillo (À l’intérieur, Livide), pour détailler la façon dont la renaissance du cinéma horrifique français depuis les années 2000 dessine des portraits de femmes parfois androgynes, en filiations ambiguës avec l’enfance et la maternité. Quant à Yola Le Caïnec, elle est partie de la rétrospective Chromosome XX pour expliquer le parcours de femmes puissantes et meurtrières, du regard de l’homme à la découverte d’un désir qui leur est propre. Dans les deux cas le message semble être : les stéréotypes ont vécu – peut-être d’ailleurs n’ont-ils jamais existé que sur la partie bien visible de l’iceberg du frisson. La rétrospective Chromosome XX a mis en valeur des femmes qui échappent au rôle que le cadre contraint (de la société, du désir intrusif masculin, du réalisateur même parfois) leur promet pour se mettre en quête d’une identité bien à elles – le meurtre et la mort étant des étapes du chemin plutôt que des destinations. « Le fantastique permet à la mort de ne pas être la fin, mais plutôt un commencement », précise Yola Le Caïnec, toute joyeuse de l’aubaine. « L’inversion des rôles que les héroïnes [de la rétrospective] proposent dans le jeu érotique n’est pas leur objectif, mais un moyen qu’elles se donnent pour accéder à leur identité. » Ce qui l’a d’abord intéressée chez les femmes de la littérature et du cinéma fantastique, de La Morte amoureuse de Théophile Gautier aux Lèvres rouges de Harry Kumel, c’est l’image de la femme vampire, la goule, celle qui entre en résistance. Résistance permise par la sur-vie.


C’est par l’élément liquide, récurrent dans la plupart des films évoqués, que les héroïnes cherchent la métamorphose qui leur accordera une nouvelle vie. Stéréotype encore ? La femme : l’intérieur versus l’extérieur, l’humidité, la lune, la caverne, l’élément liquide contre la solidité masculine ? L’image semble éculée. L’eau amène cependant avec elle la possibilité de la dissolution, et donc de la métamorphose. Ainsi le Carnaval des âmes, culte pour George A. Romero autant que pour David Lynch, transfigure la noyée par une dissolution qui lui ouvrira les portes d’un nouveau monde – à l’abri du péril du désir masculin. Une constante semble dominante : si la femme – victime – devient bourreau, on n’oublie jamais totalement sa nature première. Le spectateur – femme ou homme – se tient ainsi dans une proximité inquiétante avec un bourreau (quel est le terme féminin pour ce mot ?) qui suscite la compassion. La Féline de Jacques Tourneur agit par amour, en prenant même le soin de prévenir de sa possible fureur. Elle propose un nouveau cadre d’amour à son homme, que celui-ci n’est pas capable d’entendre. L’héroïne du film de genre pourra-t-elle être un jour 100 % vile, égale d’un Michael Myers dans Halloween ? Cela sonnerait-il le glas du patriarcat dans la structure des films de genre ? Les résonances de #MeToo commencent probablement à peine à se faire entendre, dans le cinéma de genre, comme ailleurs…

La Féline de Jacques Tourneur (1942) Carnaval des âmes de Heck Harvey (1962)

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Noirs et cinéma, revisiter le genre Par Caroline châtelet

Dans le cadre du volet cinéma et histoire, Entrevues Belfort consacre un cycle à la représentation des noirs dans le cinéma de genre américain.

Born in Flames, Lizzie Borden, 1983

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EntreVues 2018

En six films, les co-programmatrices Mélanie Boissonneau et Adrienne Boutang – toutes deux enseignantes et chercheuses – permettent de découvrir comment le passage par le genre a permis de contrer le racisme latent et de retourner les stéréotypes véhiculés par la production cinématographique dominante. Des Race Movies – films faits par, pour et avec des personnes de couleur – de la première moitié du XXe siècle, aux films de la Blaxploitation (contraction de « black » et « exploitation ») des années 70, en passant par le cinéma New Jack, genre des années 90 dont le chef de file est le réalisateur Spike Lee, et jusqu’à nos jours, le cycle permet de saisir la complexité d’une histoire, ses pulsations, l’inventivité et le renouvellement de ses formes. Et de réaliser la résonance de ses thématiques avec l’actualité, américaine, comme française… Rencontre avec Mélanie Boissonneau. Le cycle porte sur le cinéma de genre américain spécifiquement. Qu’est-ce qui se raconte là qui ne se raconte pas ailleurs ? L’idée de ce cycle est de voir comment le cinéma de genre a pu ou peut proposer des alternatives à un cinéma mainstream, lui visible dans toutes les salles et destiné à un public très large. Notre hypothèse est que le contexte économique et de réception du cinéma de genre, ainsi que ses esthétiques et ses formes, ont autorisé des expressions plus libres et percutantes. Et puis certains messages ou revendications ont pu être camouflés d’autant mieux qu’ils étaient encadrés par l’alibi du genre. Mais les six films que nous présentons sont très différents, dans leur forme et également dans leur économie : cela va des films des années 50 destinés à un public noir américain jusqu’à Get Out (Jordan Peele, 2017) – énorme succès public et critique – ou Candyman (Bernard Rose, 1992), qui sont sortis sur tous les écrans. Ce que nous souhaitons montrer c’est, aussi, comment les noirs américains ont investi le cinéma et comment le cinéma de genre leur a permis d’occuper une place qu’ils ne pouvaient pas occuper dans le cinéma hollywoodien. Les films réunis embrassent plusieurs décennies d’histoire du cinéma. Pourquoi ce choix ? Nous voulions éviter de ne traiter que de la Blaxploitation, pour montrer qu’il y a eu avant et après cette période des années 70 un cinéma afroaméricain. Il faut cesser avec cette idée que ces questions ne sont traitées que dans un laps de temps court et avec le recours à une esthétique très définie. Cela s’inscrit dans une histoire plus vaste, et des genres très différents (fantastique, western, etc.) ont été explorés. Le dernier film de Spike Lee (BlacKkKlansman : J’ai infiltré le Ku Klux Klan), par 83

exemple, est relié à toute une histoire des images. Après la difficulté est de trouver des copies, la plupart des films n’ayant pas été conservés. La mauvaise ou non-conservation de ces films tient-elle à leur statut ? Difficile de répondre en particulier pour ces films, mais d’une façon générale, il y a de toute façon un problème de conservation pour nombre de films. Beaucoup des films sortis dans le réseau de salles principales dans les années 30, par exemple, même des films fantastiques avec les acteurs Boris Karloff ou Bela Lugosi ont été perdus, et d’autres très mal conservés. Les films de genre étant plus fauchés et confinés à des circuits particuliers, cela a effectivement dû ajouter à la problématique de conservation. Si l’on prend les films réalisés par les femmes, une sorte de déni de leur existence par l’industrie hollywoodienne fait que beaucoup moins de soins sont apportés à leur préservation. De la même manière, le fait qu’il n’y ait pas d’auteurs et réalisateurs noirs reconnus par l’industrie hollywoodienne a dû jouer. Et puis il faut tenir compte du fait que ce sont des films d’exploitation, et que par définition ils n’étaient pas censés s’inscrire dans le temps de leur production. Quels films désignez-vous par le terme « d’exploitation » ? Quand on parle de « films d’exploitation », on pense toujours à la Blaxploitation ou Sexploitation des années 70 – aussi car Quentin Tarantino a notamment rendu hommage à ces films-là –, mais il y a eu des réalisations antérieures à cette période. Dans les années 30 existe à Hollywood un réseau de salles principales possédées par les majors (les grands studios américains), qui détenaient ainsi toute la chaîne de production du film, de sa réalisation à sa diffusion. En parallèle un circuit underground de producteurs indépendants est présent, et dont le système évoque l’univers forain : itinérance, présence d’un bonimenteur, etc. Ce circuit projetait du cinéma d’exploitation, soit des films avec moins de moyens, et qui exploitaient ce qui marchait dans le cinéma des majors (sexe, drogue, violence) mais en le rendant explicite. Tout était prétexte à montrer ce qu’on n’avait pas le droit de montrer dans les réseaux principaux. Si l’on prend The Birth of a Race, réalisé en 1918 par John W. Noble, ce film est une réponse au racisme de Naissance d’une nation (David W. Griffith, 1915). Les films de genre et d’exploitation ont-ils souvent été des réponses à des films véhiculant des stéréotypes ? Dans les films vus pour préparer la programmation, comme dans les Race Movies des années 40,


réotypes très ancrés, comme le fait que les noirs américains soient en danger en présence de forces de l’ordre. Il y a également un renversement des stéréotypes, puisque le personnage masculin noir joue le rôle de la « finale girl » – rôle réservé à une femme blanche –, soit la jeune femme qui survit et échappe à la mort.

School Daze, Spike Lee, 1988

les polars répondent à des clichés que l’on trouve alors dans les polars hollywoodiens. Des contrestéréotypes vont se mettre en place et les films de ces années-là déjouent en effet souvent les représentations racistes qu’on trouve concernant les rares personnages noirs des films de cette époque. Au sujet de la génération de Spike Lee, ce cinéma de dénonciation apparaît à la fin des années Reagan-Bush, alors que les écarts sociaux n’ont cessé d’être creusés, les noirs étant les premières victimes de cette répression. Chaque mouvement de création a-t-il suivi les pulsations politiques de la sorte ? C’est ce que nous souhaitons montrer aussi à travers ce cycle. Concernant Get Out de Jordan Peele (2017), outre qu’il faut toujours poser la question du racisme intrinsèque des États-Unis, et le fait que ce pays s’est construit sur la ségrégation (éléments que Spike Lee rappelle à longueur d’interview), ce n’est pas un hasard que ce film sorte en 2017, alors que le mouvement Black Lives Matter a fait irruption dans la campagne présidentielle américaine, dénonçant le racisme systémique (et la multiplication des crimes racistes perpétrés par des policiers). Tout cela ressort dans le film de façon très frappante, et Jordan Peele joue sur le climat d’angoisse actuel, il exploite des sté84

Get Out est-il un exemple singulier ou voyons-nous arriver une nouvelle génération de réalisateurs et de films contrant les stéréotypes et le racisme ? Ce film est assez atypique, et très lié à son réalisateur et au contexte de production. Si la sortie de Black Panther, film réunissant uniquement des super-héros noirs et réalisé par Ryan Coogler pourrait laisser croire qu’il y a du changement, ce n’est pas le cas. C’est comme pour les femmes : la présence d’une Jedi fille dans Star Wars ou du personnage d’Imperator Furiosa dans Mad Max ne modifient pas la situation de nombre de réalisatrices, de comédiennes, et la représentation des personnages féminins. Cet été une étude américaine intitulée « les inégalités dans 1100 films populaires » (Inequality in 1,100 Popular Films) et menée sur les dix dernières années a été publiée. Si l’on regarde les personnages hommes dans ces films, 70,7% sont blancs, 12% noirs, 6% hispaniques, 6% asiatiques et 5% « autres ». Pour les réalisateurs, c’est encore pire : en 2007, on compte 7,1% de réalisateurs noirs et 0% de réalisatrices noires ; en 2017 4,6% de réalisateurs noirs et moins de 1% de réalisatrices noires. Concernant les femmes, 43% des films de 2017 n’ont pas de personnages féminins noirs. Ou encore : en 2007, il y avait 13% de personnages noirs dans les films américains et en 2017, 12,1%. Tous ces chiffres permettent de relativiser les succès de films comme Black Panther. Oui, il y a des films dont on parle, qui ont un énorme succès et c’est tant mieux, mais ils ne doivent pas masquer la réalité de la représentativité. Et puis ce qui est terrible c’est que – tout comme pour les femmes – la présence de personnages noirs amène à s’interroger sur leur présence. Nous allons tenter d’expliquer que les films choisis pour le cycle ne s’excusent pas d’être là. Si nous les interrogeons sous cet angle de l’oppression et des discriminations ils sont représentatifs de genres et questions esthétiques et politiques beaucoup plus vastes. Films du cycle : Get Out, Jordan Peele, 2017 Candyman, Bernard Rose, 1992 The Spook Who Sat by the Door, Ivan Dixon, 1973 Dirty Gertie from Harlem USA, 1946 + Hot Biskits, 1931, Spencer Williams Born in Flames, Lizzie Borden, 1983 School Daze, Spike Lee, 1988


EntreVues 2018

Yellow Submarine plongée surréelle Par Emmanuel Abela

EntreVues propose un coup de projecteur subjectif sur les chefs d’œuvre de l’animation, dont Yello Submarine. Dans l’histoire de l’animation, Yellow Submarine de George Dunning tient une place à part. Si la première diffusion du film n’a pas soulevé les foules, il est rapidement devenu ce trésor caché que se partagent des générations de fans. Bien sûr, il y a l’effet Beatles mais le cercle de réception du film dépasse les amateurs des fab four, et ravit en temps réel tous les curieux en mal d’étrangeté et de non sense. Le pitch est simple : les Blue Meanies se sont emparés de Pepperland, ils ont enfermé le groupe local dans une bulle et pétrifié la population ; un amiral, Lord Fred, part à Londres à la recherche d’un autre band, qui ressemble étrangement au Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band, pour l’aider à chasser les Blue Meanies. Il s’en suit un road-trip initiatique en sous-marin jaune qui parcourt les chansons les plus psychédéliques des Beatles dans des espaces hallucinés : les mers du temps, des sciences, des monstres, des trous et du rien. On se délecte de la variété de traitements, qui empruntent aux avant-gardes de son temps : surréalisme, pop art bien sûr, mais aussi op art, de manière très plastique. L’approche visuelle déconcertante, initiée par le visionnaire Heinz Edelmann, ouvre la voie à une figure comme Terry Gilliam qui multipliera les collages à la Max Ernst pour le show Monty Python’s Flying Circus ; elle suscitera bien des vocations chez les futurs auteurs des Simpsons, South Park, Pixar et compagnie. Elle sert de pierre d’angle à une génération qui remet en question les codes imposés par Walt Disney pour explorer des voies nouvelles de l’animation, esthétiques et pensées. Alors qu’on célèbre les 50 ans de sa réalisation, il est bon de se replonger dans l’univers fantasmatique d’une œuvre majeure, qui garde tous ses effets intacts, avec une force de sidération première et immédiate.

La Tortue rouge de Michael Dudok de Wit (2016, 1h21) La Jeune fille sans main de Sébastien Laudenbach (2016, 1h16) Souvenirs goutte à goutte d’Isao Takahata (1991, 1h59) L’Impitoyable lune de miel (I Married A Strange Person) de Bill Plympton (1997, 1h15) The Yellow Submarine de George Dunning (1968, 1h30) Les Trois inventeurs de Michel Ocelot (1980, 13 min) Le Héron et la Cigogne de Youri Norstein (1974, 10 min) Crac de Frédéric Back (1981, 15 min) Le Village (The Village) Mark Baker (1993, 14 min) Pulcinella de Giannini et Luzzati (1973, 11 min) Hammam de Florence Miailhe (1991, 8’) Au premier dimanche d’août de Florence Miailhe (2000, 10’) Les oiseaux blancs les oiseaux noirs de Florence Miailhe (2002, 4’) La Planète sauvage de René Laloux (1973, 1h12) Otesanek de Jan Svankmajer (2000, 2h12) Vaterland, A Hunting Logbook (Vaterland – Lovecky denik) de David Jarab (2004, 1h40) Le Voyage de Monsieur Crulic d’Anca Damian (2011, 1h10) Le Garçon et le monde d’Alê Abreu (2013, 1h35) 85


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EntreVues 2018

André S. Labarthe la chair des mots Photo : Patrick Messina

Le cinéaste André S. Labarthe nous a quittés cette année. À l’occasion d’une sélection de films en guise d’hommage, réédition d’un de ses textes phares parus dans la revue LimeLight. 87


Il est une manière de lire, délicieusement sacrilège, mais que les écrivains connaissent bien, qui est d’isoler une phrase et d’en prélever la syntaxe, comme on enlève l’arête d’un poisson, de la tête à la queue, sans en briser la chaîne. Le plaisir de la chirurgie s’ajoute alors à celui de la gastronomie et nous apprenons que la chair des mots peut changer de saveur selon la logique de leurs enchaînements.

L’homme assis ressemble à une chaise. Sauf chez Rodin. La fiction sous le documentaire, comme sous le pavé la plage. Pour un cinéma instrumental (Welles), par opposition au bel canto (Pagnol). Les films de Bresson. Ni beaux ni efficaces : exacts. Trois filles sans leur mère (synopsis). Une fenêtre s’est ouverte, poussée par le vent. Nostalgie tourbillonne dans la chambre, s’enroule sur elle-même, aspire l’air du dehors, retombe sur la moquette en l’éclaboussant de couleurs : rose, jaune, vert pâle. Un peu de bleu pèse dessus et s’assoupit. Nostalgie a fait son lit et bonsoir ! Nostalgie doit tout au sommeil de la couleur. Chlorure s’éloigne en dansant vers la cuvette des W.-C. dont elle fait chanter la porcelaine. La fille qui fait dring sourit à son image. Apprenons à filmer les corps. L’âme suivra. Eustache et Wenders ont compris qu’on ne vous croit jamais plus sincère que lorsque vous avez l’air malheureux. Hélas ! Aucun des deux ne semble avoir eu un bon rapport au miroir. Théâtre impossible. Le rideau se lève sur un jardin ensoleillé qui s’égoutte après l’averse. Au milieu d’une allée mal entretenue, un fauteuil à bascule bouge doucement, comme si quelqu’un venait de le quitter... Scène impossible, car le théâtre peut être tout sauf une image.

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Avec la fenêtre et le miroir, la découpe fait son entrée dans le visuel quotidien. Avec le cadre du tableau puis l’écran de cinéma, c’est la gestion méthodique d’un réel coupé en deux qui commence. C’est parce qu’il peut tout montrer que le cinéma n’apparaît jamais aussi puissant que lorsqu’il refuse ce pouvoir. Ici devrait suivre un éloge de la frustration. Dès qu’un personnage devient plausible, c’est qu’il est habité de préjugés. Cinéma parlant et cinéma parleur. Le philosophe et le perroquet. C’est probablement vers la fin du XIXe, avec le concept encore informulé de mise en scène, que l’œuvre d’art s’ouvre à la modernité. Disons, pour aller vite, à l’heure où Mallarmé prend la décision de mettre en page le poème qu’il écrit (le Coup de dés). Qu’est-ce que cela signifie ? D’abord que le lecteur n’est plus désormais considéré comme celui qui vient, après-coup, apprécier et savourer les mérites d’un ouvrage qui existerait avant lui, c’est-à-dire sans lui. Désormais, le lecteur (s’agissant du cinéma, nous l’appelons le spectateur) n’est plus extérieur à l’œuvre, il en est une pièce maîtresse avec une fonction précise. Très exactement : il est celui qui produit le sens de l’œuvre. C’est ici que commencent les difficultés. Le sens échapperait-il au créateur ? Pas tout à fait. Le créateur, en effet, est un fabricant de pièges. Il agence des mécanismes, ménage des tensions, organise des parcours, des haltes, règle des fascinations, accélère ou freine des élans, rythme des durées... Travail proprement instrumental que Bazin a été le premier à percevoir chez des pionniers comme Welles, Rossellini, Tati, et que l’on pourrait formuler de la manière suivante : ce que met en scène le créateur moderne, c’est le spectateur (le lecteur, le regardeur, l’auditeur). Si donc celui-ci produit le sens de l’œuvre, il ne produit pas n’importe quel sens. Et c’est ici, dans la lumière de ce nouveau partage des fonctions, que les vieilles notions de responsabilité et d’engagement demanderaient à être réexaminées. Et réaffirmées.


Combien de cinéastes, pris à leur propre piège, voudraient pouvoir dire à leurs interprètes : « Cette scène, je vous demande non de la jouer, mais de la jouir ! », oubliant que la jouissance appartient sans partage au spectateur. Dans sa juste admiration pour Renoir, Rivette élabore un cinéma qui ne cesse de déborder dans ses marges pour les inclure dans un système en expansion continue. Le cinéma de Rivette ne structure pas le hors-champ (comme fait celui d’Hitchcock, ou de Bresson), il le laisse s’infiltrer par toutes les failles du récit. Conséquence de cette particularité à peu près unique dans notre cinéma : la violence qui emporte les protagonistes naît moins d’une tension que d’une latence. TV. Le Grand Échiquier, Apostrophes, etc. Que cache cet empressement général à vouloir avoir réponse à tout ? De l’orgueil ? Un aveu d’impuissance ? Ou bien la peur vertigineuse du vide que creuserait, devant quelques millions de téléspectateurs, une question soudain laissée sans réponse ? THÉÂTRE (dispositif). Un couloir désaffecté de métro. À l’une des extrémités, on a disposé une vingtaine de chaises : c’est la salle. À l’autre, ce qui tient lieu de scène : une estrade de trois mètres carrés où bougent sept comédiens qui jouent nus, avec des chapeaux sur la tête. Entre la scène et la salle, la distance est telle que le spectateur est dans l’impossibilité de discerner ce qui se passe là-bas, à l’autre bout de ce long couloir auquel on a conservé son éclairage au néon d’origine. Seul le son – par la répartition des micros et des haut-parleurs – atteint directement et intimement le spectateur, comme si la pièce se déroulait ici-même, à quelques dizaines de centimètres de ses oreilles. Les acteurs peuvent s’exprimer à voix basse, comme au confessionnal, on perçoit jusqu’à leur respiration, jusqu’aux frôlements auxquels l’exiguïté de la scène (autant que la nature de l’action) les oblige. Toutefois, il arrive que cette intimité soit troublée par le passage d’un métro qui traverse la station voisine et dont le fracas est instantanément transmis aux haut-parleurs. Tout, on le voit, est conçu pour pousser le spectateur à vouloir se rapprocher de la scène, à vouloir voir plus et mieux : le son (en lui fournissant nombre d’indices sur ce qui se passe là-bas) et la distance qui le tient, nous l’avons dit, beaucoup trop éloigné de la scène pour qu’il en distingue autre chose qu’un mouvement vague.

Un accessoire va lui permettre de répondre à son désir et à la double frustration que lui impose le dispositif que nous venons de décrire : les jumelles. Elles lui sont distribuées à l’entrée de la salle, avec son billet. Seulement, voilà : ces jumelles sont préréglées de manière à ne répondre à sa curiosité qu’en lui proposant une image tellement grossie de la scène (un détail tellement agrandi) qu’il lui est à peu près impossible de la rattacher à l’ensemble auquel elle appartient. Près du cœur, loin des yeux. Ou trop loin ou trop près. C’est dans l’entre-deux utopique de ces deux situations également intenables que se joue la pièce. Mais n’est-ce pas le sort de tout théâtre ? CINÉMATHÈQUE. Revu quelques beaux et grands films hollywoodiens des années 30. Qu’en dire, sinon que les baigneuses ressemblaient à des aviatrices ? C’est peu. Menteur en scène : quel cinéaste, à l’exception des primitifs, ne se reconnaîtrait dans ce calembour, de Welles à Bresson, de Bergman à Godard ? Et à Cocteau, avec la manière inimitable qu’il avait d’imiter les autres ? Des échelles, des échelles à perte de vue : le lait. Ces notes en témoignent : tantôt je me perpétue, tantôt je me fragmente. Réflexion de mammifère ?

Extrait de À Corps perdu, évidemment, LimeLight – Éditions Ciné-fils, 1997 Ouvrages d'André S. Labarthe disponibles sur shop.zut-magazine.com FANTAISIE LABARTHE, une sélection de films de André S. Labarthe, avec Les Idoles de Marc’O (1968), l’inédit Kazan (1972), Enfants coureurs du temps (1983), Bataille à perte de vue (1997), Cassavetes (1998)…

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EntreVues 2018

La télévision a inventé l’écran quelconque.


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Art

En tant qu’artiste ou simple amateur, l’art se vit sur site, en atelier, en galerie ou dans les musées. Il mérite qu’on se déplace. Dans Novo, une triple invitation : le Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon rouvre ses portes, Motoco à Mulhouse vit une nouvelle ère, l’ensemble des structures sur l’Est de la France et au-delà nous propose de belles expositions à foison.

mouvement 90


MBAA

Dessiner un musĂŠe

Par Florence Andoka ~ Photos : Nicolas Waltefaugle

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Dirigé par Nicolas Surlapierre, le Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon rouvre ses portes. Les architectes Pierre Marnotte, Louis Miquel, puis Adelfo Scaranello ont créé au fil des siècles le bâtiment qui abrite aujourd’hui le Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie. Comment s’articulent leurs gestes au sein de cet édifice ? Lorsqu’il reçoit, en 1965, la commande du musée, Miquel n’essaie pas de s’intégrer à l’architecture du XIXe siècle de Marnotte, il la contrarie. Marnotte est passionné de symétrie, il aime les volumes très simples. Miquel fait tout le contraire, il décentre sans cesse son geste architectural, pour qu’on perde ce sentiment de symétrie. Miquel prend modèle sur le musée à croissance illimitée avec la spirale à section carrée de Le Corbusier, mais aussi le Guggenheim de New York et la Casbah d’Alger où Miquel a vécu longtemps. La Casbah est un labyrinthe et Miquel essaie de reproduire cet aspect de manière très poétique dans le musée. Le geste d’Adelfo Scaranello est celui d’une réconciliation entre ces deux architectures antithétiques qui sont devenues illisibles au fil du temps, parce qu’on a eu besoin de cimaises. L’architecture de Miquel, progressivement obstruée, a perdu les mouvements de la lumière, c’est ce que Scaranello a compris et a souhaité retrouver. Scaranello appelle d’ailleurs la lumière le cinquième mur. En quoi les travaux ont-ils consisté du point de vue de la conservation ? De nombreuses œuvres n’avaient pas été restaurées depuis le XVIIIe siècle. La restauration qui permet d’être au plus près de l’œuvre induit parfois un changement de regard. Un de nos chefsd’œuvre, L’Ivresse de Noé de Bellini, était devenue entièrement jaune, en restaurant cette toile on a retrouvé un ciel qui avait disparu, avec une belle perspective atmosphérique. Cette œuvre que l’on croyait réalisée juste avant la mort de Bellini est à présent reconsidérée par la critique qui se demande s’il ne s’agit pas d’une œuvre de jeunesse. Vous choisissez pour la réouverture de proposer aux visiteurs Maîtres carrés, une exposition sur les architectes du musée. Votre geste en faveur de 92

la visibilité et du questionnement de l’architecture n’est pas ordinaire. Quels sont les enjeux de cette exposition inaugurale ? C’était l’occasion de comprendre ce bâtiment très atypique avec ces deux architectures imbriquées, mais c’était surtout à mes yeux l’occasion de faire une contre-exposition d’architecture. Je n’aime pas les expositions d’architecture, je m’y ennuie horriblement, alors je trouvais intéressant de me donner cette contrainte, comme un challenge. Maîtres carrés, n’est pas une exposition d’architecture, ce n’est pas une exposition sur les deux premiers architectes du musée, je ne raconte pas la vie de Marnotte ou celle de Miquel, je crée des archipels de références. C’est une histoire que je raconte avec deux protagonistes : Marnotte avec son goût pour Hubert Robert, Vitruve, Pierre Adrien Pâris, Piranèse, et Miquel qui aimait la peinture de son ami Jean de Maisonseul, celle de Le Corbusier ou encore l’œuvre de l’artiste Brut Baya. Pour faire de l’architecture, il faut autre chose que des connaissances sur le relief, le climat, l’orientation, la structure, le béton. Il faut quelque chose de plus poétique pour faire un édifice qui reste, et qui soit finalement plus lié à l’art qu’à l’histoire de l’architecture. J’ai essayé de rendre cette exposition très visuelle en confiant la scénographie à l’artiste Aurélien Imbert. Nous présentons également une deuxième exposition : Dessiner une Renaissance. Dessins italiens des XVe et XVe siècles, parce qu’il n’y avait pas eu de présentation de notre fonds italien depuis 1974. J’aime rappeler que le cabinet d’art graphique du musée est l’un des plus beaux de France. C’est un élément important de l’identité de cette institution au même titre que ces architectures enchâssées. Vous présentez également des œuvres contemporaines au sein des collections permanentes. Cette déambulation s’intitule Et le désert avance. De quoi s’agit-il ? Je souhaite interroger ce qui a disparu au cours de l’Histoire de l’art. Qu’est-ce qui distingue une œuvre d’art contemporain d’une œuvre d’art ancien ? Il n’y a peut-être plus la jouissance du récit, ou très différemment. Ce qui est apparu, c’est que nous sommes obligés de faire confiance à l’artiste qui dit que ceci est de l’art. J’aime l’art contemporain, parce qu’il nous permet de vivre avec toutes nos absences, avec tout ce qu’on n’a pas sous les yeux. Ça nous console de tout ce qui a disparu. Je décèle une spiritualité laïque parmi les œuvres, ainsi l’accrochage résonne dans nos collections avec de nombreuses figures religieuses, il s’agit de présenter une sorte de Bible, mais dérisoire. Certains artistes au sein de ce parcours vivent à Besançon et ce sont de bons artistes. J’aime avoir le pouvoir


de nommer, et mettre sur le même plan que Bronzino, de jeunes artistes comme Gregory Olympio et Benjamin Desoche. S’ils continuent à travailler peut-être qu’un jour ils seront pareils. C’est un pari, et ça me rend très heureux de donner cette chance. Bien sûr, il y a des risques, parce qu’il y a tant de choses qui nous éloignent de l’œuvre d’art, de sa création comme de sa lecture. On a plus de chance de ne rien laisser dans l’existence que de laisser une œuvre. Le risque est de se laisser distraire, or l’art à mes yeux n’est pas un divertissement.

suis nostalgique du récit du soir de la mère à son enfant et je crois beaucoup à la place du texte dans une exposition. Il me semble que tout fait texte, les titres comme les cartels et qu’il faut y accorder une attention poétique. J’accorde une place essentielle à la médiation de l’œuvre d’art par le texte. MUSÉE DES BEAUX-ARTS ET D’ARCHÉOLOGIE, à Besançon, réouverture à partir du 16 novembre www.mbaa.besancon.fr

Des auteurs ont écrit des cartels pour les œuvres. Est-ce une manière d’esquisser un dialogue entre littérature et arts plastiques au sein même de l’espace muséal ? J’aime qu’on me raconte des histoires, c’est pour cela que j’ai choisi de faire de l’histoire de l’art. Je 93


Motoco, vu de l’intérieur Par Anne-Sophie Tschiegg Photos : Anne-Sophie Tschiegg et Pierre Fraenkel

Motoco a changé de statut, une amie peintre nous fait visiter les lieux. En décembre dernier, je cherchais un lieu où exposer dans la ville que j’avais quittée 34 ans plus tôt. Tous mes limiers m’envoyaient immanquablement vers Martine Zussy. « Elle connaît tout le monde ! » J’ai rencontré Martine-Zussy-que-tout-le-mondeconnaît, je n’ai plus cherché de lieu où exposer, je venais de découvrir Motoco et ma vie a basculé. J’ai rédigé mon dossier de candidature le cœur battant, je ne me suis même pas demandé comment j’allais faire et où j’allais vivre : j’étais ferrée. Dans mes propres pas, mon adolescence m’a pété à la gueule, j’ai retrouvé la même ardeur, les doigts dans la prise et la châtaigne électrique, le cœur qui bat, l’âge des possibles et le petit pogo dans les jambes. La ville qu’on appelait la Manchester française pour ses cent cheminées, ses miséreux insolents et plus tard ses rockeux fond-de-cave : Mulhouse ! Motoco (MOre TO COme) c’est 8500 m2 de brique chaude et mate, une ruche avec des gens qui y bossent et parfois piquent, sept actionnaires sérieux-mais-pas-que, une directrice ubiquiste, beaucoup d’amour, des torgnoles, de la force brute et surtout une Tetra chiée d’énergies et de talents rassemblés. 94

Des chiffres qu’on dit vite et pas tous : bâtiment 75 de la friche DMC, 135 artistes de toutes générations et disciplines (premier au Guinness book des lieux français), plus de 10 nationalités, un studio d’enregistrement, un pôle image, bientôt un studio de sérigraphie, un atelier de menuiserie, un autre de céramique, j’en passe (beaucoup) il faudrait un numéro spécial. Cette nef, c’est la réponse à tout ce que j’attendais : le besoin premier de qui cherche à la fois un abri sans être enfermé et l’indépendance sans être isolé. En sauvage pathologique, j’ai mis un mois à pouvoir sortir de ma vaste case sise au deuxième étage et six mois plus tard je n’ai pas encore vraiment osé m’aventurer au premier où se trouvent la plupart des ateliers. Il faut dire que la Muse conspire derrière chaque pilier, la révélation poétique vous saute à la gorge mieux que sur Claudel à Notre-Dame, ça intimide. Le dimanche de Pâques vers midi, j’ai trouvé devant ma porte un boxeur plein gants, torse nu sous un manteau de fourrure, matraquant sa Ursonate sur un punching ball bombé or. Aux beaux jours, il n’est pas rare de croiser un sculpteur géorgien qui surgit


en tenue d’apparat sur son ibérique pommelé puis plonge nu dans les nénuphars avant de reprendre tranquillement son travail tandis que son cheval broute le serpolet. En bas la musique sort d’instruments monumentaux qui crachent des flammes dans un tonnerre sublime. C’est là la pittoresque simplicité du lieu. Mais qu’on ne s’y trompe pas, on est très loin d’un folklore de plus pour dilettantes, je n’ai jamais vu autant de gens travailleurs, obstinés à trouver leur Vérité comme on dirait dans le manuel du SavoirSublimer. On ne se la pète pas : on cherche. Par-

fois on trouve. Ou on tombe. Et on recommence. L’inouï, le pompon superlatif, c’est que tout ceci se passe dans un réel confort. Grâce à une seule personne qui joue de la machette pour virer les ronces du chemin ou vous crée cash le tutoriel : Trouve Ton Désir Et Vire Ta Ronce Toi-Même : Martine Zussy. Faut la voir pour la croire : l’énergie qui irradie et la posture enracinée, élastique la silhouette, sourire aux oreilles – mais fleur de peau, vibratile, fragile aussi comme tous les grands bouleversés. Puis la voix que tant d’auditeurs de radio MNE attendaient 95


le lundi matin pour le Motoco Morning, suave et caliente, du genre qui connait la vie et ne mégote pas. La première fois que je l’ai entendue parler aux résidents je me suis dit qu’elle devait être une artiste de si bien savoir ce dont « ils » avaient besoin, ce qu’on pouvait leur proposer et ce que mêmepas-en-rêve. Le lendemain j’ai pensé qu’elle devait venir du social, ou un truc du genre pour comme ça consoler, épauler, encourager, comprendre. Le soir, je l’ai vu sortir des chiffres, des tableaux excel, des rimes business plan, pognon, pas question que les artistes fassent du bénévolat, ah ça jamais, le prévisionnel sur 5 ans est explosé, on est en train de faire ce qui était prévu dans 3 ans. Et puis politique à chaque coin de ses phrases, avec mesure mais inhérents à l’air qu’elle respire : le collectif, le déontologique, l’anti chacun-pour-soi. L’intelligence.

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Elle touche sa bille dans tant de domaines qu’on se dit qu’elle a été inventée pour Motoco, Motoco qu’elle réinvente chaque jour. Je me suis dit merde, c’est qui ça ? En fait c’est tout cela rassemblé. L’écart entre le possible et le souhaitable, elle le connait ô combien mais n’en tient pas compte : ça n’est qu’en faisant qu’on ajuste. Elle vous démontre en acte que la seule énergie du désir peut rendre réel le projet le plus utopique. Elle fait définitivement partie du clan que je considère comme supérieur à tous les autres : celui des audacieux qui ne craignent pas de perdre, pour qui un échec n’est qu’un contretemps, et une réussite un signe des astres sur lequel on ne s’éternise pas, le projet suivant occupant déjà toute la place.


Ça n’est pas pour rien que la municipalité la missionne en 2016 pour voir ce qu’il se passe dans cet alambic qui prend l’eau. Elle en avait déjà vu d’autres « à part policière, je crois que j’ai tout fait », avait fait ses preuves, inventé, relevé, transcendé, multiplié. Je descends lui poser des questions. Rez-de-chaussée. Une table et un cendrier au milieu du hall de 1200 m2, glacé en hiver, brûlant en été, la tête dans son ordinateur, le téléphone qui sonne chaque minute, chaque demi minute plutôt, des appels les plus saugrenus aux plus délicats, les gens qui débarquent, je la vois en joueuse de squash qui répond à chacun avec précision et régularité, avec la même implication attentive, drôle ou émue. Efficace (ce mot la contient toute). Que ce soit un SDF égaré, un actionnaire en tapis volant, un artiste qui sanglote qu’on lui a volé son âme, une célébrité qui vient présenter son livre, Le Prince des Laumes qui veut faire un événement (principale source de revenus pour Motoco, ce qui permet de maintenir les prix des loyers des ateliers au plus bas), des fous d’amour qui veulent s’y marier, le président du Conseil Régional, le pape ou le ministre de l’environnement, elle est là. En face. (Et quand une poubelle brûle à 3 heures du matin, c’est qui qu’on appelle ?)

« J’ai eu la chance d’être payée pendant un an par la collectivité pour tout sentir, tout éprouver, j’ai pu prendre mon temps pour comprendre. J’y ai mis tout ce que je pouvais, j’y passais mes week-end et patiemment j’ai appris. J’ai repris un chantier, je fais un bout de chemin de cette histoire, et tout à coup aujourd’hui j’ai l’impression qu’il y a du sens qui s’impose individuellement et collectivement y compris hors Motoco, j’ai amorcé quelque chose, il faut que je le stabilise, que je l’ancre. Et si c’est ancré quelqu’un d’autre le reprendra et ça s’enrichira d’autres choses. Je suis une travailleuse de l’ombre. Contrairement aux artistes, moi j’ai besoin de cadre, s’il n’existe pas je le crée pour le pousser tout le temps [geste natatoire avec les bras, l’espace s’élargit, on VOIT plus grand], chaque fois c’est ça. Je suis quelqu’un d’hyper analytique, je fonctionne en cases mais j’adore récupérer des chaos. » Là elle est servie. « D’abord Motoco réunit des univers qui me sont familiers : le business, l’art et le politique. Dans les deux premiers il y a des fonctionnements que j’abomine et d’autres que j’adore. Quant au politique c’est un monde que je critique beaucoup mais qui m’importe fondamentalement. Là je suis à la connexion de tout ça et c’est merveilleux. Et puis nous sommes une mini société. Ce qu’on est en train de monter, pour moi c’est presque duplicable à l’échelle d’une ville. Toutes les démarches démocratiques 97


— Martine Zussy en 8 dates —

m’interrogent et aujourd’hui j’expérimente des choses ici que je ne pourrai expérimenter nulle part ailleurs sur des fonctionnements collectifs et c’est juste incroyable. Dans le fondement même de cette nouvelle donne [le passage à la gestion privée, ndlr], il y a une forme de dictature qui est annoncée, posée, alors qu’une démocratie a été revendiquée, on y a travaillé pendant des mois, on a essayé et à un moment je dis non, ça ne marche pas. Alors à partir du moment où je prends le rôle du décisionnaire, du porteur du portefeuille et du responsable du portefeuille et que je dis voilà : c’est comme ça et pas autrement et bien finalement, on parvient à quelque chose de très contributeur. Dans les faits, c’est hyper démocratique mais d’un point de vue juridique et organisationnel ça ne l’est pas. Et ça pour moi, c’est juste incroyable, c’est la force de l’humain ! Quand tu arrives à toucher l’humain et bien le juridique tout le monde s’en branle, aujourd’hui on a dépassé ça, enfin on tend vers ça et pour moi c’est un truc extraordinaire. Et qui fait modèle. Ça n’est pas encore stable pour l’instant et pourtant magiquement : ça tient. Et avec le sourire. Au final c’est un fonctionnement presque familial. Financièrement je suis dans une transparence totale ce qui a permis de mettre en veilleuse la défiance face à un système d’exploitation comme le nôtre. Le risque c’est que ça s’arrête, ça changera la vie de 130 artistes point barre oui mais si on réussit ce que ça génère c’est co-los-sal ! Tu vois la capacité de l’envol ? L’essentiel pour moi c’est l’engagement et la préoccupation humaine. »

1970 : naissance le jour de la rentrée des classes à 14h 1979 : première expérience de clown au sein du cirque Achille Zavatta 1990 : découverte de l’urbex et de la photo dans les friches parisiennes 1999 : première veillée dans le monde de Ponti avec deux bébés dans les bras 2008 : création du club de l’immatériel et trophée de l’observatoire national de l’immatériel de la meilleure initiative avec des TPE et PME 2010 : création du Festival Mulhouse, terre des Nouveaux Possibles ; 10.10 : sortie de la scène du premier TEDxAlsace 2013 : coup de foudre déclencheur de nouveau désir de bien commun, et bien plus encore. Jeremy Rifkin ouvre sa porte à Energies de citoyens qu’elle crée avec cinq entrepreneurs utopistes 2016 : 6 mois pour obtenir le code naf de la Quincaillerie Moderne qui ne vend ni clous ni vis Premier job sans eau potable et dans une chaleur humaine qui fait oublier la température négative 98


Elle s’enthousiasme des succès de chacun, donne la becquée, gronde, applaudit, elle a un t-shirt « Chuis pas ta mère » et un tablier « C’est kiki commande ? » Capitaine versus Mamma, pragmatique ascendant visionnaire, elle endosse et donne donne donne. Tous, artistes, actionnaires, clients et prestataires compris, quand nous la voyons tracer sans se soucier des beignes, ça a forcément valeur d’exemple et ça oblige. Il faut nous surpasser. Je pense à Anne Dufourmantelle : risquer LA vie plutôt que risquer sa vie, se laisser déborder par la passion, s’ouvrir à l’inouï de l’événement qui s’offre. Son génie à faire advenir les choses a l’impact d’un changement d’altitude : on respire à plein poumons et les ailes s’ouvrent. Alors forcément ça finit par se savoir puisqu’un projet mené à bien est un projet dont on parle et dans le cas particulier, c’est chaque fois hyperbolique. Ça arrive de partout, les files d’attente s’étirent à toutes les portes, chacun veut « en être », peu importe où, juste baigner un instant dans cet incubateur à possibles qui vous oblige à rassembler toute votre intelligence pour renouer avec l’indien que vous vouliez être à 14 ans et en faire votre vie. « Je sais que nous sommes un moteur, même si on est roots et que de temps en temps on a l’air de gitans, quand on a des investisseurs qui viennent en costards douze pièces sur le site et qu’ils se posent la question de quelques millions, quand ils rentrent dans Motoco ils ont les yeux qui papillonnent, c’est presque ça le test d’entrée : t’as pas les papillons dans les yeux, t’as rien compris. » La suite ? « Pour moi à terme on est sur un écosystème qui propulse des artistes, ils viennent dans cet espace qui permet le partage et la découverte d’autres visions, ils montent trois marches et ils partent. Mon premier rêve et c’est pour ça que je me bats avant tout c’est que l’activité artistique puisse continuer à bénéficier de conditions plus que favorables, je voudrais que Motoco soit un incubateur, un passage vertueux d’où les artistes ressortent grandis. La partie commerciale malgré tout est au-delà de l’équilibre financier de Motoco, elle me semble avoir un intérêt pour certains artistes, pas tous. Il y en a qui flirtent avec la scénographie, l’animation, le petit produit et ces déclinaisons peuvent apporter une valeur financière et une valeur d’expérience à des artistes… mais la gestion doit leur être épargnée sinon ils perdent ce qu’ils sont. Là il y a presque un rôle d’éditeur à jouer, pas financier, au-delà. La richesse des gens qui arrivent fait qu’on se réoriente en permanence, d’autres choses que j’ignore vont se générer, c’est ça la force du projet. J’aimerais que cette créativité, cette presque ambiance familiale que nous avons maintenant à 150, nous puissions l’avoir à 600, 700 personnes à l’échelle du site [l’ensemble de la friche fait plus de 100 000 m2, des projets divers

— Motoco en 5 dates — 2012 : création de Motoco par Mischa Schaub avec une cinquantaine d’artistes 2015 : gros travaux pour mise aux normes du RDC 2016 : liquidation de l’association Motoco 2017 : gestion transitoire par la ville de Mulhouse et recherche d’une nouvelle structure d’exploitation 2018 : Reprise privée de Motoco par la SAS Motoco&co Septembre 2018, 133 artistes résidents, 50 événements depuis le début de l’année et plusieurs milliers de visiteurs accueillis.

y verront le jour, ndlr]. La chance c’est que ce patrimoine historique conditionne déjà ceux qui sont tentés d’y développer des activités. J’espère que ce quartier DMC vivra le jour, la nuit. J’aime ne pas avoir de vision, j’aime me dire que ce sont les gens qui viendront qui inventeront la suite de l’histoire. Il faut aussi être vigilant à la puissance de ce lieu qui t’absorbe, c’est comme un refuge, il faut toujours s’obliger à garder une ouverture vers l’extérieur, il m’est arrivé de ne pas en sortir pendant plusieurs jours à dormir sur les canapés. Mais il faut ouvrir, l’air doit y circuler. » Il est tard, quelques résidents descendent, tourbillonnent, on parle technique, sérigraphie, des idées s’échangent, on rit, on débat, on s’apprend, ça vrille sur l’épilation intégrale, le vitalisme chez Bergson et le rêve d’être majorette. Quelqu’un réapparaît en costume improvisé, lancer de bâton impeccable, tu seras majorette mon fils. Et tous s’y mettent. Avec le seul vrai sérieux qui soit : celui des enfants de moins de sept ans. On fait des recherches, l’origine de la plume et de la botte blanche, on se dit qu’on ferait bien une petite formation du type Grumman F14 section d’assaut en majorette-attitude, on connait une ancienne championne majorette, on s’interroge sur la fermeture du body pour les garçons, c’est sûr on va le faire. Et on mènera à bien cinquante autres projets sérieux ou loufoques sans perdre de vue chacun son travail personnel qui occupe tout le terrain. Ce soir il n’y a pas d’événement, le hall est vide, on est heureux, le rire de collégienne de Martine traverse l’espace. La vie est belle. 99


Tous les visages de la musique

BAM & TRINITAIRES oct nov 2018 Flavien Berger • Grand Blanc • Kiddy Smile • Kikesa • Napalm Death • Jazzy Bazz Joris Delacroix • L’Impératrice • Les Sheriff • Lonepsi • Lorenzo • Mass Hysteria 47Ter • Mega Ω Mega • Matt Elliott & Vac rme • Sniper • Musiques Volantes : Dopplereffekt • Nova Materia • The Mauskovic Dance Band • Viagra Boys • … citemusicale-metz.fr N° L.E.S. Metz en Scènes : 1-1112122 (Bam) 1-1112123 (Saint-Pierre-aux-Nonnains) 1-1112124 (Arsenal) 1-1112125 (Trinitaires) 2-1112126, 3-1112127. N° L.E.S. l’Orchestre national de Metz : 2-1111982, 3-1111981.

ESPACE D’ART CONTEMPORAIN ANDRÉ MALRAUX 4 rue Rapp 68000 COLMAR ENTRÉE LIBRE du mardi au dimanche de 14h à 18h, excepté le jeudi de 12h à 17h. renseignements au 03 89 24 28 73 ou artsplastiques@colmar.fr

Laure Tixier

IL SE PEUT QU’ON S’ÉVADE EN PASSANT PAR LE TOIT

du 20 octobre au 23 décembre 2018


in situ Jodi, vue d’exposition, Kunsthaus Langenthal Photo : Seraina Wirz

Sortir du désenchantement du numérique À première vue l’œuvre de Benjamin Grosser nous évoque une tapisserie bariolée de motifs pop, parmi lesquels les smileys, cœurs et pouces bleus qui fleurissent quotidiennement sur la toile. Mais derrière ces symboles rieurs, se dessine le projet d’une lutte contre les géants du web qui formatent et capitalisent sur nos émotions. Dans le même esprit frondeur, un florilège d’une trentaine de web-artistes, hackers anticonformistes et softwares créatifs, sont conviés pour réinventer un web plus alternatif ! (MMS) Du 13 octobre au 19 janvier 2019 à l’Espace multimédia Gantner, à Bourogne www.espacemultimediagantner.cg90.net 101


in situ Le Cerisier (1940), huile sur bois, 92 × 72,9 cm Roman Family London © Balthus

Balthus Avec Balthus, le temps, comme figé, prend une texture toute particulière. Celle d’un geste suspendu, d’un index pointé ou d’une attente mélancolique. Ses toiles ont quelque chose d’insondable, comme dans La Rue, décor fascinant où bruisse une activité un brin factice aux silhouette pétrifiées. En une quarantaine de toiles, la Fondation Beyeler revient sur la longue carrière du peintre qui parcourt presque tout le XXe siècle, non sans en occulter les ambiguïtés parfois dérangeantes. (MMS) Jusqu’au 1er janvier 2019, à la Fondation Beyeler, à Bâle (Riehen) www.fondationbeyeler.ch 102


in situ

Mitsuo Shiraishi Ténèbres lumineuses Pour cet artiste japonais, installé à Mulhouse en 1992, les deux cultures, asiatique et européenne, cohabitent à merveille. Il puise dans les maîtres d’une poésie picturale occidentale, Odilon Redon ou Edward Hopper, de quoi alimenter des paysages pleins de mystères. Libres et apaisés, mais porteurs de la fragilité du monde. (E.A.) Du 20 octobre au 13 janvier 2019 au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse www.musees-mulhouse.fr

Sans titre, Huile sur bois, 54,5 × 65 cm, 2018

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in situ

L’Atelier contemporain / Timelight Rien de tel que de faire appel, de temps en temps, à des cartes blanches pour alimenter de belles expositions. Ainsi, la Fondation Fernet-Branca s’attache-t-elle à des contributions singulières, celle de François-Marie Deyrolle qu’on connaît pour ses éditions soignées de L’Atelier Contemporain – il a sélectionné les artistes Ann Loubert, Marius Pons de Vincent, Daniel Schlier, Camille Brès, Clémentine Margheriti, Aurélie de Heinzelin – et l’association Le Tube qui présente dans le cadre des 20 ans du MAMCS une sélection d’artistes frondeurs et déroutants, dont Coralie Lhote, Marie Primard, Jonathan Naas, Anna Tjé, Claire Guetta et Océan Delbes. Le nom du projet : Timelight, une réflexion collective sur le disco. Comme la fulgurance d’impulsions fortement électrisantes. (E.A.) L’atelier contemporain, du 17 octobre au 4 novembre, à la Fondation Fernet-Branca, à Saint-Louis Timelight, du 24 octobre au 4 novembre, à la Fondation Fernet-Branca, mais aussi au CEAAC, au Faubourg 12, à l’Aeden Gallery, à Strasbourg www.fondationfernet-branca.org

Marius Pons de Vincent, E.V et G.G, huile sur bois, 81 x 65 cm

Claire Guetta, Raphaelle Queer

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in situ

Georgia Kotretsos, The Phototropics: Myths, Ways, & Tales | #1 Ithaki, Greece | Friday, April 22nd, 2016, 38°20’19.99”B 20°44’18.63”A’, Diptyque, Inkjet prints, 2016

Mon Nord est Ton Sud Exposition-écho à celle présentée par le Museum für Neue Kunst de Fribourg cet été, Mon Nord est Ton Sud nous donne une leçon de géographie subjective. La perception d’un territoire est souvent bien plus relative que nos atlas le proclament, à l’image de ces espaces que chacun investit de ses envies, de ses clichés ou de ses fantasmes d’exotisme. À leur manière, 9 artistes internationaux pointent les contradictions inhérentes à notre lecture d’un lieu et de ses réalités plurielles. (MMS) Jusqu’au 11 novembre, à la Kunsthalle, à Mulhouse kunsthallemulhouse.com

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Les Gorgan (1995-2015) Déjà présentée aux Rencontres d’Arles et au Musée national de l’histoire de l’immigration, l’exposition documente la relation amicale au long cours entre le photographe Mathieu Pernot et une famille rom arlésienne. à la Filature l’exposition se concentre sur sept membres de la famille : Johny et Ninaï (les parents), Rocky, Giovanni, Priscilla, Ana et Doston (5 de leurs 8 enfants). Au-delà de leur appartenance à une communauté et de leur photogénie évidente, c’est le destin singulier de chaque membre de la famille qui intéresse le photographe et rend cette exposition fascinante. (P.S.) Jusqu’au 14 novembre à la Filature à Mulhouse www.lafilature.org Johny et Vanessa, Avignon, 1997 © Mathieu Pernot

Laure Texier Les sociétés humaines cultivent les utopies, lesquelles se matérialisent parfois dans l’urbanisme. À travers ses sculptures, dessins et vidéos, l’artiste parisienne Laure Texier détourne ces utopies, avec un certain sens de l’humour, comme l’indique le titre de cette exposition Il se peut qu’on s’évade en passant par le toit. Une invitation souriante qui n’en dit pas moins des choses essentielles sur ce que nous sommes. (E.A.) Du 20 octobre au 23 décembre, à l’Espace d’Art Contemporain André Malraux, à Colmar www.colmar.fr

Laure Texier, Il se peut qu’on s’évade en passant par le toit.

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Edit Oderbolz, Pose, 2016, Fer à béton, peinture, dimensions variables Vue d’exposition : Edit Oderbolz, Kunsthaus Baselland, Muttenz/Basel, 2016

Water Your Garden in the Morning En architecture, la notion d’espace revêt une dimension affective très forte, mais au-delà de cela, elle s’inscrit dans des considérations sociales élargies. L’artiste suisse Edit Oderbolz en a pleinement conscience et en fait son matériau de recherche. Pour sa première exposition personnelle, elle investit le Crac Alsace avec la volonté de relier ses espaces, les deux étages, l’intérieur et l’extérieur, de manière organique et sensible. (E.A.) Du 14 octobre au 13 janvier au Crac Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com

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House for a painting C’est l’histoire d’une rencontre propice à la contemplation qui naît presque simultanément aux Journées de l’Architecture. L’architecte belge Inessa Hansch (Paris) et la peintre allemande Susanne Kühn (Freiburg/Nuremberg) réalisent à quatre mains des intérieurs que le regard viendra habiter. Espaces communs à vivre en tridimensionnel + œuvres individuelles. (M.B.) Jusqu’au 31 janvier 2019, FRAC Alsace de Sélestat www.frac.culture-alsace.org Inessa Hansch et Susanne Kühn, BANK, 2015 (détail brun), VG Bild-Kunst Bonn 2018. Photo : Bernhard Strauss

Namibia Sur la côte ouest de l’Afrique australe, un territoire au passé tumultueux connaît un essor artistique sans précédent. Une jeune génération en dresse de subtils tableaux, revisitant l’art primitif ou l’influence occidentale, à la recherche d’une expression digne de sa singularité. Rencontre d’une nation aux visages et aux paysages troublants. Jusqu’au 26 mai 2019 au Musée Würth, à Erstein musee-wurth.fr Frans Nambinga, Hosea Kutako International Airport, 2015. Photo © Volker Naumann

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Joana Vasconcelos, I Want to Break Free Les napperons crochetés de grand-maman s’attifent avec les scoubidous de notre enfance à grand renfort d’un humour aussi coloré que baroque. Autant d’objets du quotidien complètement débridés par l’artiste portugaise comme l’envol des cravates d’Airflow ou les surprenants escarpins casseroles dont l’éclat métallisé interroge : renvoient-t-ils à une domesticité ludique ou aliénante ? Un joyeux décalage, qui, sous les plumes et les paillettes, porte un regard plus acéré qu’il n’y paraît sur notre société. Une bouffée d’évasion ! (MMS) Jusqu’au 19 février 2019, au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg (MAMCS) www.musees.strasbourg.eu

Joana Vasconcelos, Choucroute, 2018, Chariot de coiffeur, crochet en laine fait à la main, ornements, polyester, 128 × 72 × 37 cm, Collection de l’artiste © Unidade Infinita Projectos © Joana Vasconcelos / Adagp, Paris, 2018

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in situ

Elsa Farbos, Cool Coal Loop Les échanges artistiques se poursuivent entre le CEAAC à Strasbourg et le centre d’art praguois MeetFactory. Alors que le tchèque Jakub Jansa a été accueilli à Strasbourg en 2017, Elsa Farbos a vécu une résidence à Prague. Tous deux se retrouvent pour deux expositions personnelles, lui avec son travail sur les archétypes du monde d’aujourd’hui ; elle, avec sa manière si personnelle de s’imprégner de la matière telle qu’elle est utilisée, « usinée », par les hommes dans leur environnement. Ici en l’occurrence les matériaux qu’elle a découverts dans les mines à ciel ouvert de Most ou dans la zone industrielle de Silésie : des minéraux, du charbon et du plâtre. (E.A.)

Elsa Farbos, Cool Coal Loop

Jusqu’au 28 octobre au CEAAC, à Strasbourg www.ceaac.org

Formento & Formento, Allie #19, 2017, 50 × 80 cm, édition de 10 exemplaires, Courtesy Galerie Goutal

St-Art La foire européenne d’art contemporain ST-ART poursuit son implication dans la mise en valeur du métier de galériste. Aussi, pour cette 23e édition, elle accueille quelques régionaux de l’étape mais surtout des participants venus de toute l’Europe. On attend tout particulièrement la jeune galerie aixoise Goutal, attentive à l’essor de la photographie contemporaine, avec des artistes comme Formento & Formento, Ole Marius Joergensen ou encore Pierre Vogel. (J.F.) Du 16 au 18 novembre au Parc des Expositions, à Strasbourg www.st-art.com 110


in situ

Fabrique des contre-savoirs On vit à l’heure où l’opinion de chacun s’exprime de manière débridée. Avec cette exposition collective construite autour de l’artiste conceptuel britannique John Latham (1921-2006), les certitudes sont éprouvées par le détournement des circuits de l’information au profit d’une réflexion nouvelle sur l’expérience et les modes d’acquisition de la connaissance. (E.A.) Du 9 novembre au 10 février, au Frac Lorraine, à Metz www.fraclorraine.org

John Latham, Time House

Filip Markiewicz, Celebration Factory Filip Markiewicz avait déjà marqué les esprits en représentant le Luxembourg lors de la 56e Biennale de Venise. Son aisance à imprégner l’espace de sa sensibilité engagée transparait à nouveau dans Celebration Factory et nous confirme que semer le débat fait partie intégrante de son ADN artistique. Emblématique, sa version 2017 du billet de 100 euros, dont la devise « Euro, fear, hope » flanquée d’un portrait de Donald Trump questionne directement l’Europe, ses failles et ses contradictions. (MMS) Jusqu’au 9 décembre, au Casino Luxembourg www.casino-luxembourg.lu Markiewicz, 100 euro, 2017 pencil on paper, 280 × 150 cm Installation view Kunsthalle Tübingen. © Filip Markiewicz

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in situ

Martine Feipel et Jean Bechameil, Electric Eclipse, 2017 Résine acrylique, moteur robotique, son 385 × 226 × 25 cm – Photo : Andrés Lejona © Martine Feipel et Jean Bechameil

Luxembourg ART WEEK 2018 Pour la quatrième fois, la Luxembourg ART WEEK vient réchauffer l’hiver débutant en consacrant une semaine à l’art d’aujourd’hui. Une sélection de 50 galeries luxembourgeoises et européennes, constituent un panel international d’exposants établis ou émergeants. Loin d’être un simple espace de vente, la manifestation s’enrichit de conférences, débats et expositions… pour élargir ses horizons ! (MMS) Du 9 au 11 novembre à la Halle Victor Hugo, à Luxembourg Du 9 au 15 novembre, à Tramsschapp luxembourgartweek.lu

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Saison 2018 | 2019

Record of ancient things Chorégraphie : Petter Jacobsson et Thomas Caley

Transparent Monster (première à Nancy) Chorégraphie : Saburo Teshigawara

Centre chorégraphique national de Bourgogne Franche-Comté à Belfort

VIADANSE Direction Fattoumi/Lamoureux

18/19

Flot (création) Chorégraphie : Thomas Hauert

OUVERTURE DE SAISON

14, 15 et 16 novembre 2018 | 20h 18 novembre 2018 | 15h À l’Opéra national de Lorraine

AVANT-PREMIÈRE EN FRANCE LE 10 NOVEMBRE À VIADANSE 1ÈRE EN FRANCE LE 14 NOVEMBRE AU THÉÂTRE, SCÈNE NATIONALE DE MÂCON

ballet-de-lorraine.eu / t. 03 83 85 69 08 N° licences entrepreneur du spectacle : 1-1057128 / 2-1057129 / 3-1057130 Graphisme © Jean-Claude Chianale / Photo © Arno Paul

JEUDI 4 OCTOBRE À 19H30 À VIADANSE

CRÉATION 2018 - BNETT WASLA

ARTISTES ASSOCIÉS - CES GENS LÀ ! AÏCHA M’BAREK & HAFIZ DHAOU - CIE CHATHA

OPENVIA LE 16 NOVEMBRE À VIADANSE 1ÈRE LE 21 NOVEMBRE À INSTANCES AU FESTIVAL DE DANSE ESPACES DES ARTS, SCÈNE NATIONALE DE CHÂLON/SAÔNE VIADANSE - CCNBFC À BELFORT - 3 AVENUE DE L’ESPÉRANCE, 90000 BELFORT + 33 (0)3 84 58 44 88 contact@viadanse.com - www.viadanse.com - www.facebook.com/viadanse © Zélie Noreda - Conception de la Charte graphique VIADANSE Studio Martial Damblant

bertille bak chto Delat Gil & moti, Jan kopp Georgia kotretsos katrin ströbel Youssef tabti clarissa tossin maarten Vanden Eynde

EntréE librE www.kunsthallEmulhousE.com Du 20 octobre 2018 au 13 janvier 2019 (sauf mardis et jours fériés) de 13h à 18h30 Entrée libre


selecta audio

RAOUL VIGNAL Oak Leaf / Talitres Son premier album The Silver Veil nous a accompagnés une année durant, partout où nous allions : à pied, en bus ou en voiture. Et à chaque fois, l’émerveillement restait intact sans qu’on ne puisse se lasser aucunement. Alors quand ce deuxième album nous est parvenu, on s’est dit que c’était presque trop tôt. Mais à la première écoute, le ravissement était égal. Nous retrouvions cette intimité qui nous avait tant plu, avec cette fois une orchestration augmentée, comme si le jeune Lyonnais lorgnait du côté du jazz afin de magnifier – était-ce possible ? – son folk si particulier. La basses et la clarinette viennent enrober sa guitare acoustique, comme un glaçage mi sucré mi acidulé. Cette touche supplémentaire, qui montre qu’en plus de la virtuosité la maturité est là, manifeste une chaleur nouvelle. Jusqu’à présent, le secret Raoul Vignal a été plutôt bien gardé, mais là, avec ce qui s’apparente à un nouveau classique, le monde a enfin le droit de savoir. (E.A.)

ELEPHANT MICAH Generica / Western Vinyl Il se passe parfois des choses tout à fait étranges, Outre-Atlantique. Dans la catégorie des prodiges insolites, Joseph O’Connell tient une place de choix. Avec son projet Elephant Micah, qu’il mène en solo avec la complicité de son frère Matthew, il mêle allégrement folk lo-fi et musique quasi concrète avec des balades minimales et malaisées perturbées par des effets sonores puisés au cœur du fantasme. Avec l’aide du Mutant, un synthétiseur digital de poche inventé pour l’occasion, il éprouve délicieusement nos sens avec le savoir-faire mélodique d’un Lou Barlow. (E.A.) 114

RIVULETS In Our Circle / Talitres Parfois la vitalité naît là où on l’attend le moins : au cœur de la mélancolie. Nathan Amundson, originaire de Minneapolis et actuellement résidant à Denver, la cultive de manière surprenante sur des bases seventies slowcore qui n’ont rien à envier à Low, un groupe qui l’a adoubé dès ses premières tentatives au début des années 2000. À la manière du regretté Jason Molina de Songs Ohia et Magnolia Electric Co., auquel il semble vouer un culte, il puise au tréfonds de lui-même une énergie qui ne s’exprime que dans la retenue. La déflagration est intérieure, elle n’en fait pas moins de dégâts. (E.A.) TOMBERLIN At Weddings / Saddle Creek Depuis la sublime Bridget St John, a-t-on entendu pareilles confessions ? Pas sûr. Et même si les expériences d’un folk intimiste au féminin sont légion, la candeur de cette jeune native de Floride nous saisit d’effroi : une orchestration à l’os – que ce soit à la guitare ou au piano – souligne l’extrême rugosité de récits qui plongent au plus profond du souvenir. Il y a une forme de radicalité dans sa manière d’épurer à l’extrême, beaucoup de sincérité et de la vulnérabilité aussi, cette chose qui nous emporte sans qu’on puisse lui résister davantage. Une distance qui nous rapproche immanquablement. (E.A.) VIOLAINE COCHARD ÉDOUARD FERLET Plucked’ N Dance / Alpha Classics / Outhere Music Autant l’avouer, on trouve que ces deux-là ont un certain culot. Non seulement ils associent piano et clavecin – une si merveilleuse idée ! –, mais ils s’en amusent, détournant au passage des thèmes inspirés de compositeurs espagnols, turcs, russes, italiens, anglais, hongrois ou français, ou des danses populaires. Ils mêlent tout cela au fond du creuset, et nous livre le subtil breuvage avec virtuosité. Ils le font ainsi, comme si de rien n’était, en toute désinvolture. L’entreprise est d’autant plus belle qu’elle est hautement souriante. (E.A.)


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TOUS LES VISAGES DE LA MUSIQUE


selecta livres

DES LIENS De Giordano Bruno Allia Giordano Bruno est un sacré zozo. Ce philosophe, considéré comme celui de l’infini, a osé franchir le pas en concevant ce qui constituait pour lui un Univers sans limites, ce qui ouvrait la porte à un monde de liberté. Ça lui en a coûté la vie en 1600 – brûlé vif, la langue clouée sur un mors de bois pour le réduire au silence. Mais avant de devoir se défendre devant l’Inquisition, il avait livré un opuscule, Des liens, qui ont une valeur testamentaire, mais qui par le propos peuvent expliquer une pensée connectée. S’attachant au lien, il s’interroge sur le lieur, mais aussi le lié, et bien entendant sur le contenu même du liant. Chaque entrée, chaque phrase mérite d’être explorée, explicitée dans ce qu’elle rayonne à l’infini justement. C’est délectable, et tellement en phase avec les vraies aspirations de notre temps : un bijou, en quelque sorte. (E.A.)

MOI CE QUE J’AIME C’EST LES MONSTRES D’Emil Ferris / Monsieur Toussaint Louverture En un seul ouvrage monumental, Emil Ferris est propulsée au rang de génie de la bande dessinée. Lors d’une convalescence qui devait la laisser paralysée, elle s’attelle à l’ouvrage de sa vie, véritable tour de force graphique surchargé d’émotions fortes. Son dessin foisonnant et vibrant où la vie se niche partout, l’esquisse au réalisme. L’auteur nous conte l’histoire de Karen, une enfant des bas-fonds du Chicago des années 60 qui se réfugie parmi les monstres dont elle aimerait faire partie. Ode à la différence, à l’amour, à l’art, Moi ce j’ai que j’aime c’est les monstres est une gigantesque claque. (B.B.) 116

LÈVRES DE PIERRE De Nancy Huston / Actes Sud Deux livres en un, mais indissociables tant ils semblent se répondre. Deux parcours, celui, troublant, d’un certain Saloth Sâr, un garçon cambodgien qui se débrouille comme il peut avant de se rendre à Paris et d’opérer la transformation qui le conduit à devenir… Pol Pot ; celui également, tout aussi troublant, de Nancy Huston elle-même qui se raconte en Mad Girl, en référence à la Bad Girl d’un roman précédent. Des lignes parallèles, mais nulle jonction, si ce n’est une construction de l’esprit en temps réel, qui arrive à des conclusions bien différentes sur la vie. (E.A.) CE GENRE DE FILLE De Sylvie Bocqui / Arléa Que faut-il de patience, d’observance et d’amour pour devenir auteur ? Que faut-il d’ivresse pour faire respirer une histoire d’amour ? Combien faut-il de mots pour rendre la vie visible ? C’est un peu à toutes ces énigmes que répond la strasbourgeoise Sylvie Bocqui dans son deuxième roman. Ce genre de fille est d’un genre qui ne se laisse pas apprivoiser, dans une prose poétique qui fait empreinte, la narratrice se remémore son premier amour fait de ferveur et d’identification puisque l’objet de son désir est une autre femme. L’écriture, sensuelle, singulièrement sensuelle, a le goût du sel sur la peau et l’odeur de l’immortelle dans les cheveux. (V.B.) MOI AUSSI JE VOULAIS L’EMPORTER De Julie Delporte / Pow Wow Au milieu de plusieurs noms féminins, c’est le masculin qui l’emporte, même s’il n’y en a qu’un. Cette injustice-là, toutes les filles la vivent dès l’âge tendre : ah bon, comme ça, entre les deux, ce serait toujours le même qui gagnerait ? Les dessins aux crayons de couleur explorent les tracasseries quotidiennes d’une jeune femme libre et insoumise, hypersensible et forcément artiste. Les tracés filigranés plein de vitalité, de poésie et d’acharnement illustrent ses réflexions en demi-teintes sur la condition féminine étayées par des mentions de femmes artistes ayant eu le feu prométhéen ; pas de répit pour les braves, elle aussi l’emportera… (V.B.)


29e fes tiva l du livre de Colmar

Les Grands Turbulents

RACONTER L’HISTOIRE

Portraits de groupes 1880 - 1980 Présenté par Nicole Marchand-Zañartu

En librairie le 9 novembre www.mediapop-editions.fr

CENTRE DRAMATIQUE NATIONAL STRASBOURG / GRAND EST

 LA SCÈNE CORPS-OBJET-IMAGE POUR TOUTES LES GÉNÉRATIONS

AT THE STILL POINT OF THE TURNING WORLD CRÉATION / RENAUD HERBIN LUTKE FESTIVAL / LJUBLJANA / LE 14 SEPTEMBRE 2018 — LA FILATURE / MULHOUSE / LES 9 & 10 OCTOBRE 2018 — TJP / STRASBOURG - GRAND EST / DU 16 AU 21 OCTOBRE 2018 — LE GRANIT / BELFORT / LE 16 JANVIER 2019 — CENTRE CULTUREL ANDRÉ MALRAUX / VANDOEUVRE-LÈS-NANCY LES 21 & 22 MARS 2019

24 - 25 novembre 2018 parc des expositions samedi 9h-19h • dimanche 9h-18h parking, ateliers et spectacles gratuits • entrée libre > festivaldulivre.colmar.fr


telex

Untitled, 1970 Sol LeWitt © Adagp, Paris, 2018 avec la permission de la collection MJS, Paris.jpg

Françoise Saur Deux remarquables expositions de Françoise Saur voisinent à Guebwiller. La médiathèque présente de somptueux tirages argentiques, une vidéo et les planches d’impression du livre Les années Combi, tandis que ce sont des femmes magnifiques photographiées en Alsace, en Algérie ou au Laos qui sont exposées au musée Théodore Deck. Jusqu’au 11 novembre à la médiathèque et au musée Théodore Deck à Guebwiller Le lauréat Nous sommes ravis d’apprendre que nos amis de l’exigeant Festival International des Cinémas d’Asie (FICA) à Vesoul se voient remettre le prestigieux Korean Cinema Award lors de la cérémonie d’ouverture de la 23e édition du Busan International Film Festival (Corée du Sud). Une belle marque de reconnaissance qui récompense 25 ans de festival. La dînée de Metz Trois fois par an Accélérateur de particules organise un repas collaboratif dans un lieu insolite, communiqué la veille, pour permettre à 40 convives de découvrir et de soutenir le travail de 3 artistes. À l’issue du repas l’un des projets est financé à hauteur de 500 euros. La Dînée aura lieu pour la première fois à Metz le 17 octobre avec le soutien de la Ville de Metz. accelerateurdeparticules.net

CUT Les amis de Cut ont besoin d’un coup de main, et un peu d’argent. Alors, ils ont ouvert une cagnotte pour « un futur vibrant ». Les informations sur cutleblog. wordpress.com ou sur leur facebook. Make it new Dans l’Histoire de l’art, on constate bien des récurrences, et avec un peu d’ouverture d’esprit, on admet aisément que des motifs jugés très contemporains apparaissent déjà dans des œuvres, plus anciennes, de l’époque médiévale par exemple. Cette carte blanche offerte à Jan Dibbets permet d’élaborer un dialogue entre les avant-gardes formelles – les minimalistes Carl Andre, Sol Lewitt ou d’autres artistes contemporains comme François Morellet ou Niele Toroni – et les pages magnifiques d’un ouvrage illustré du XIe. L’occasion de réviser bien des jugements. Du 5 novembre au 10 février à la BnF François Mitterrand, à Paris. bnf.fr Master Critique-Essais Les jeunes diplômés du Master Critique-Essais, écritures de l’art contemporain de l’Université de Strasbourg lancent le 3e numéro de la revue RADAR, à l’occasion d’une série de manifestations sous le titre #WEMERGE : des performances musicales immersives le 17 octobre à l’Aubette 1928, une Mise en corps, une performance collective et participative le 18 octobre chez eux, au Palais Universitaire et enfin le lancement proprement dit, le même jour, au Shadok. revue-radar.fr 118

Édouard Wolton La galerie Octave Cowbell présente l’œuvre d’Édouard Wolton. Laquelle repose sur une étude historique, esthétique et philosophique de la représentation du naturel. Jusqu’au 13 octobre. www.octavecowbell.fr Les Maître Cubes Et si les artistes, maîtres du monde, décidaient de le mettre, le monde justement, en cube, et nous autres, en boîte, qu’est-ce que cela donnerait ? La réponse sous la forme d’une exposition collective de trente artistes du Grand Est plutôt emballante. Jusqu’au 28 octobre au Séchoir, à Mulhouse. www.lesechoir.fr Cinéma d’Amérique Latine Venezuela, Brésil, Colombie, Chili, les fantômes sont partout. Ils disent les traumatismes enfouis, le deuil impossible, la souffrance silencieuse, les crises politiques qui se succèdent jusqu’à engendrer le chaos (aujourd’hui au Venezuela) avec ses désastres collatéraux. C’est l’histoire d’un continent qui se construit et se cherche dans la violence depuis si longtemps. Du 26 novembre au 1er décembre au Kursaal de Besançon. kursaal.besancon.fr


Paul Kiddo, Kolmanskop d’un autre angle, 2014, acrylique sur carton sur bois Collection Würth, Inv. 16630, photo : Volker Naumann, Schönaich

Fondation FeRnet-BRanCa Saint-Louis – alsace 1500m2 pour l'art contemporain

17.10 — 04.11 2018

L’atelier Contemporain François-Marie Deyrolle Camille Brès, aurélie de Heinzelin, ann Loubert, Clémentine Margheriti, Marius Pons de Vincent, daniel Schlier 2 rue du Ballon 68300 Saint-Louis (Fr) 03 89 69 10 77 / www.fondationfernet-branca.org ouverture du mercredi au dimanche de 13h à 18h

24.10 — 04.11 2018

Cartes blanches

timelight L’Association Le Tube océan delbes, Claire Guetta, Coralie Lhote, Jonathan naas, anna tjé, Marie Primard


telex

André GILL, Les chansons des grues et des boas, portrait charge de Victor Hugo, 1865, Lithographie © Maison Vacquerie - Musée Victor Hugo, Villequier - CD.76

Guerre aux démolisseurs En 2018, Besançon célèbre le 10e anniversaire de l’inscription des fortifications de Vauban sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. La Maison natale de Victor Hugo et le musée du Temps proposent durant cette année phare une exposition consacrée à Victor Hugo et à la défense du patrimoine autour de trois écrits majeurs de l’écrivain, Guerre aux démolisseurs !, Notre-Dame de Paris et La Bande noire. Jusqu’au 27 janvier. www.mdt.besancon.fr Chloé Malcotti Les derniers travaux (films, photographies et installations) de Chloé Malcotti explorent l’impact des grandes industries du XXe siècle sur leur territoire d’implantation, sur le mode de vie des ouvriers et des habitants, sur l’écologie et la topographie de l’environnement. Dans le cadre d’une exposition hors les murs de l’École d’art de Belfort, elle mettra en espace ses deux derniers projets liés aux sites de la Rhodiacéta à Besançon et Rosignano Solvay en Italie, qui ne sont pas sans résonner avec l’histoire industrielle de l’Aire urbaine. Jusqu’au 17 novembre au 19, Crac. www.le19crac.com

Daido Moriyama, Sans-titre, Tokyo, Japon, photographie issue de la série « View from the Laboratory », 2008. © Daido Moriyama Photo : Foundation, Courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)

© Stephan Gérard

Idylle La première édition, en 2017, avait permis à 3500 personnes d’assister gratuitement à des spectacles dans la Nièvre et la Haute-Saône. Raison de plus de renouveler l’expérience. Du 12 octobre au 5 novembre, dans huit territoires du Jura et de l’Yonne, pas moins de huit compagnies se produiront : la Carotte, les Sept Marches, le Nez en l’Air, l’Atelier de l’Exil pour le Jura ; Théâtre de la Petite Montagne, Petite Foule Production, Collectif TO et MA, Barbès 35 pour l’Yonne, avec des formes très libres. Le but ? Faire cela tous les ans ! bourgognefranchecomte.fr

FÉROCES / JOSÉPHINE Sur ce nouvel EP du trio bisontin cinéphile, la nouvelle vague fait place au cinéma français des deux dernières décennies. Joséphine, le prénom d’Alice Isaaz dans Espèces menacées, succède à Anna Karina et à Patrick Dewaere sur la pochette. Côté musique, les influences post-rock et post-hardcore du groupe se font plus discrètes et laissent la part belle aux arrangements électroniques parsemés de dialogues de films comme chuchotés à nos oreilles. Un disque hypnotique à écouter en boucle tout l’automne. www.mediapop-records.fr

Franck Leibovici Le célèbre artiste français, théoricien et poète expose Vitraux et tampons – l’histoire du pixel – à la Chaufferie. L’occasion pour lui de développer un nouveau volet des Law Intensity Conflicts, le cycle de performances, conférences et de publications, initié en 2014 avec le sociologue Julien Seroussi auteur de l’invention de la justice internationale. Jusqu’au 11 novembre. www.hear.fr

Daido Moriyama, Un jour d’été Figure majeure de la photographie contemporaine, Daido Moriyama ancre sa pratique artistique dans les travaux de Nicéphore Niépce et les racines de la photographie. Chez lui, au Japon, un agrandissement du Point de vue du Gras est accroché au-dessus de son lit, afin de pouvoir l’observer chaque jour. Cette dévotion de l’artiste pour la première photographie au monde l’a conduit, au fil de sa carrière, à réaliser des travaux sur les traces de l’inventeur ; de Tokyo à Chalon-sur-Saône et Saint-Loup-de-Varennes jusqu’à Austin au Texas. À partir du 20 octobre au musée Nicéphore Niépce. www.museeniepce.com

La Librairie des Bateliers Alors que les travaux se terminent sur les quais avoisinants, la Librairie des Bateliers, à Strasbourg, poursuit son cycle de rencontres avec la présence de Virginie Reisz le 17 octobre, d’Alexandre Vialatte le 10 novembre, de Bruce Bégout le 17 novembre et Christine Peltre le 23 novembre.

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29.09 – 09.012.2018

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Ableton Brasserie Simon Lux-Échafaudages Le Casino Luxembourg est soutenu financièrement par

Heures d’ouver ture Lundi, mercredi, vendredi, samedi, dimanche : 11 h 00 – 19 h 00 Jeudi : 11 h 00 – 23 h 00 / Fermé le mardi. Entrée gratuite

41, rue Notre-Dame L-2240 Luxembourg www.casino-luxembourg.lu

Celebration Garage, 2018 | Film still (Edsun) | Vidéo 4K, 18’ | © Filip Markiewicz | Courtesy AEROPLASTICS gallery, Bruxelles

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Les disques parlent de nous ; ils racontent nos vies. À Colmar, Elio Falcone réinterprète les pochettes de ses vinyles fétiches. Le résultat en une sélection saisissante de 33 trente-trois.

#1 Elio Falcone Mes trente-trois

25€ 64 pages | 1er tirage 100 exemplaires ISBN 978-2-9544852-8-7

En vente La Vitrine Zut 14, rue Sainte-Hélène Strasbourg | contact@chicmedias.com www.shop.zut-magazine.com Elio Falcone 2, rue des Sévères 68180 Horbourg-Wihr 09 52 88 24 80 | falconeelio@free.fr 33

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Médiapop 8, rue Gutenberg | Mulhouse 06 22 44 68 67 | ps@mediapop.fr

chicmedias éditions Collection Mes disques à moi

MANSON’S CHILD CATALOG Double vinyle avec plus de 20 titres + inédits… + MP3

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« Transparent » : l’été sera frais avec le tube du trio alsacien Scarlatine (culturebox)

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ME 17.10.18

20H00

ILL CONSIDERED JAZZ

JE 18.10.18

20H00

Giuseppe Licari THE PROMISED LAND

CABARET CONTEMPORAIN ÉLECTRO

VE 19.10.18

20H00

KHALIL CHAHINE

KAFÉ GROPPI - ALBUM RELEASE WORLD JAZZ

MA 23.10.18

20H00

BLACKOUT

ILL - INDEPENDENT LITTLE LIES ARTS DE LA SCÈNE - THEATER

ME 24.10.18

20H00

NOUS SOMMES LES VAMPIRES DU CAPITALISME

COMPAGNIE GHISLAIN ROUSSEL - PROJETEN ARTS DE LA SCÈNE - LECTURE

JE 25.10.18

20H00

AMBROSE AKINMUSIRE QUARTET JAZZ

Simone Decker CLASHTEST

22.09.2018 - 25.10.2018 FESTIVAL PASS

50€

ACCÈS À TOUT ES LES MANIFESTAT IONS (+FR AIS/V VK-GEBÜHREN)

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Retrouvez l’ensemble de la programmation sur www.bourgognefranchecomte.fr/idylle

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LES ARTISTES S’INVITENT DANS L’YONNE ET DANS LE JURA

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DU 12 OCTOBRE AU 10 NOVEMBRE 2018

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NOVO 51  

51ème numéro de NOVO, le magazine qui se prend pour une revue (anisée).

NOVO 51  

51ème numéro de NOVO, le magazine qui se prend pour une revue (anisée).

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