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Par Caroline Châtelet Photo : Pascal Gély

Émotions de formes Se saisissant de Providence, roman d’Olivier Cadiot, le metteur en scène Ludovic Lagarde conçoit une partition mouvante, aux formes en alerte.

Fin janvier, à Hérouville-Saint-Clair, en Normandie. Dans la salle du Centre dramatique national de Caen, les spectateurs ont pris place. Parmi eux, un homme, la soixantaine débutante, et une femme, la trentaine trébuchante. Ils ont l’air de se connaître un peu. En attendant que le spectacle débute, ils discutent. De l’œuvre à venir ou, plutôt, indirectement, en évoquant l’une de ses références : Providence, d’Alain Resnais. Le film aux sept Césars, sorti en 1977 et considéré comme le chef-d’œuvre du cinéaste, a en effet donné son nom à un roman d’Olivier Cadiot. Paru en 2015 (aux éditions P.O.L.), l’ouvrage trouve aujourd’hui sa forme scénique dans l’adaptation qu’en livre le metteur en scène Ludovic Lagarde, avec le comédien Laurent Poitrenaux. Film => livre => pièce de théâtre : qu’est-ce qui dans chacune de ces trois formes autonomes résonne, perdure ? Trop tôt pour le savoir – le spectacle n’a pas encore débuté, vous dit-on – alors ils parlent du film, donc. Celui-ci s’ouvre et se clôt, dans la pure tradition d’un certain cinéma hollywoodien, sur des images d’une villa cossue. Cette propriété, dans laquelle un vieil et célèbre écrivain vit retiré, c’est Providence. Âgé, malade, insomniaque, Clive Langham « écrit », en une nuit de souffrances, d’alcool, de rêves et de cauchemars mêlés, un roman, son ultime, dans lequel il convoque – tout en leur donnant d’autres rôles  – les membres de sa famille. Le lendemain,

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jour de son anniversaire, ses deux fils et sa belle-fille le retrouveront pour déjeuner dans le jardin de sa propriété. Revenant sur cette question du rêve, l’homme soixantenaire confie que Providence est non seulement son film préféré de Resnais, mais aussi l’un des plus beaux existant sur le songe, dans sa capacité à en retranscrire les spécificités, les passages tout en fluidité d’un lieu et d’un état à un autre. La femme trentenaire explique, elle, avoir été saisi par la mise en jeu de l’échec des relations entre le père et ses fils. Si les frustrations et difficultés à dialoguer ne prennent pas les mêmes formes la nuit que le jour, celles-ci se prolongent, mutant, évoluant. L’écriture fictionnelle devient un outil pour tenter de réparer les ratés, les incompréhensions, même si elle ne fait souvent que les révéler, voire les déplacer. Histoire de ne contrarier personne, disons que ces deux spectateurs ont raison. Providence est un film génial par sa transcription d’un état de rêve – dont l’intensité dépasse souvent la vie réelle –, et par le portrait d’un homme solitaire, perclus de remords et de meurtrissures à l’approche de la mort. Mais Providence offre aussi une réflexion passionnante sur le geste créateur, et déploie une métaphore autant qu’une mise en question de la création littéraire et de son processus. Une problématique que l’on retrouve dans le livre d’Olivier Cadiot. Constitué de quatre récits, l’ouvrage s’ouvre sur une interpellation, celle de Robinson – personnage central des romans précédents de Cadiot – à son auteur. Après l'apostrophe, où Robinson évoque autant l’abandon dont il est la victime que ses effets littéraires collatéraux, l’auteur va pouvoir en passer par d’autres personnages. Ainsi, les trois autres nouvelles suivent : un jeune homme devenant une vieille femme ; une jeune fille ; l’auteur, devenu un vieux monsieur retiré au bord d’un lac – référence évidente au film de Resnais. Dans le livre, ce premier texte a un rôle pivot :

NOVO 43  

43ème numéro de NOVO, le magazine qui n'a pas peur du noir (photo de couv : Bruno Boudjelal / Agence VU’)

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