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nUMÉRO 22

12.2012

la culture n'a pas de prix


DON

QUICHOTTE ou l’illusion perdue

DIRECTION MUSICALE

Myron Romanul CHORÉGRAPHIE

Rui Lopes Graça Marius Petipa Ballet de l’OnR

Céline Nunige et Baptiste Gahon, BOnR © Photo Nis&For ©òGraphisme OnR ©òLicences 2-1055775 et 3-1055776 © saison 2012-2013

Orchestre philharmonique de Strasbourg

STRASBOURG OPÉRA 8, 9, 11 et 12 janv 20 h 13 janv 15 h

COLMAR THÉÂTRE 2 fév 20 h 3 fév 15 h

MULHOUSE FILATURE 9 et 12 fév 20 h 10 fév 15 h

www.operanationaldurhin.eu


ours

sommaire nUMÉRO 22 12.2012

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com u 06 86 17 20 40 Direction artistique et graphisme : starHlight Ont participé à ce numéro : reDaCTeurs

Géraldine Bally, Cécile Becker, E.P Blondeau, Olivier Bombarda, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Sylvia Dubost, Nathalie Eberhardt, Laura-Maï Gaveriaux, Anthony Ghilas, Pauline Hofmann, Xavier Hug, Virginie Joalland, Claire Kueny, Nicolas Léger, Stéphanie Linsingh, Guillaume Malvoisin, Céline Mulhaupt, Stéphanie Munier, Adeline Pasteur, Nicolas Querci, Mickaël Roy, Vanessa Schmitz-Grucker, Christophe Sedierta, Fabien Texier, Claire Tourdot, Gilles Weinzaepflen PHoToGraPHes

Éric Antoine, Vincent Arbelet, Janine Bächle, Pascal Bastien, Julian Benini, Jef Bonifacino, Aglaé Bory, Christelle Charles, Pierre Chinellato, Oliver Clément, Caroline Cutaia, Hugues François, Elli Humbert, Stéphane Louis, Marianne Maric, Ani Mijatovic, Elisa Murcia-Artengo, Yves Petit, Olivier Roller, Marie Quéau, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle, Sophie Yerly CoNTriBuTeurs

Bearboz, Catherine Bizern, Ludmilla Cerveny, Baptiste Cogitore, Joanna Fiduccia, Chloé Fournier, Christophe Fourvel, Sherley Freudenreich, Jérôme Laufer, Albert Marcoeur, Pierre Périchaud, Julien Rubiloni, Chloé Tercé, Vincent Vanoli, Fabien Vélasquez, Fabrice Voné, Sandrine Wymann CouVerTure

Photographie d’Anne Immelé, Jeune fille, Stuttgart, 2003. Image extraite de la série «Les Antichambres» (2003-2007) www.anneimmele.fr Retrouvez entretiens, photos et extensions audio et vidéo sur les sites Novomag.fr, facebook.com/Novo, mots-et-sons.com et flux4.eu ce magazine est édité par chic Médias & médiapop

Chic Médias u 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 12500 euros u Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane u bchibane@chicmedias.com 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire médiapop u 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 euros u Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer u ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 – www.mediapop.fr imPrimeur

Estimprim ~ PubliVal Conseils Dépôt légal : novemvre 2012 ISSN : 1969-9514 u © Novo 2012 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. aBoNNemeNT www.novomag.fr

Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. aBoNNemeNT France

6 numéros u 40 euros 12 numéros u 70 euros aBoNNemeNT hors France

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Édito

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Le monde est un seul / 21, par Christophe Fourvel 07 Pas d’amour sans cinéma / 12, par Catherine Bizern 09 Bréviaire des circonstances / 2, par Vanessa Schmitz-Grucker Le temps des héros / 4, par Baptiste Cogitore 13

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Focus L’actu culturelle du Grand Est à vive allure 16 La sélection des spectacles, festivals, expositions et inaugurations à ne pas manquer Une balade d’art contemporain par Bearboz et Sandrine Wymann : exposition Arte Povera. Une révolution artistique à Bâle 42

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rencontres Enrique Vila-Matas, un corps et une figure littéraire 44 Abbas Kiarostami, un réalisateur à l’esthétique exigeante 46 Olivier Assayas, un cinéaste hanté par le début des années 70 48 Cass McCombs, un observateur qui préfère s’effacer derrière sa guitare 50 Toy, la nouvelle sensation psychédélique made in UK 52 Breton, un collectif londonien qui redonne des couleurs au rock anglais 53 Rubin Steiner, un musicien vagabond qui fait un détour par les années 80 54

Magazine Le 6ème festival GéNéRiQ riche en surprises entre Rhône et Rhin 56 Petter Jacobsson, un Suédois de 48 ans à la tête du Ballet de Lorraine 58 Mariame Clément s’attaque à un monument : La Flûte Enchantée de Mozart 60 Joanna Fiduccia, une commissaire américaine au CRAC Alsace 62 Vincent Romagny, nouveau commissaire invité au CEAAC 64 Une librairie underground londonienne redécouverte au ZKM 66 Les arts numériques s’épanouissent en Franche-Comté 68 Monica Guillouet-Gélys, directrice de La Filature, tisse des liens à Mulhouse 70

entreVues Cahier spécial entreVues à l’occasion du 27ème festival international du film de Belfort 73 Catherine Bizern ne veut pas d’un cinéma qui endorme les consciences 74 Jean-Pierre Mocky : rencontre décapante avec un cinéaste farouchement indépendant 76 Pour l’historien Laurent Heyberger, la morale ne permet plus de conceptualiser l’argent 80 Rencontre avec Catherine Millet invitée à Belfort pour fêter les 40 ans d’art press 82 Deux films jalons dans la programmation art press : l’Évangile selon Saint Matthieu et Une Sale Histoire 84 Habitué du festival, Clément Cogitore signe la bande annonce de la 27e édition 86 Alex Beaupain parrain du prix One + One 88

selecta Disques

88

/ Livre

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/ DVD

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les carnets de novo Traversée, par Albert Marcœur 94 Copains d’Avant / 4, par Chloé Tercé / Atelier 25 95 Chronique de Los Angeles, par Joanna Fiduccia 96 Movies to learn and sing / 5, par Vincent Vanoli et Fabrice Voné

98

3


+ + + + + + +

=

100 ans de John Cage 4’33’’ de silence 20 harpes 300 tabourets en carton 1 Liquid Room 1 voyage sans paroles 1 journée portes ouvertes 50 Toy Pianos good luck rainy days 2012 Festival de musique nouvelle 24.11.–02.12.2012

www.rainydays.lu


édito pAR PHiliPPe sCHweyer

Vingt ans après

C’est une fête. Un anniversaire. Un prétexte pour se retrouver. Vingt ans déjà que tout a commencé. Une aventure associative au long cours avec ses hauts et ses bas. Vingt ans d’amitié et de musique. Des groupes se sont reformés pour la soirée. Ils jouent aussi fort qu’avant. Comme aucun n’a percé, on avait fini par s’imaginer qu’ils étaient mauvais. Mais ils sont bons. Terriblement bons. Pour la première fois depuis une éternité, on voudrait à nouveau jouer, mais surtout faire partie d’un de ces groupes. Revivre le shoot d’adrénaline et la sensation folle d’être le centre du monde. Dans l’air désenfumé, ne flotte ni tristesse ni regrets. La joie de se retrouver entre amis est plus forte que tout. Vingt ans sont passés. L’utopie s’est étiolée. La magie s’est envolée. L’énergie est partie en fumée. Les amis se sont dispersés. Certains sont morts, d’autres ne sont pas venus. On a oublié de les inviter ou ils n’ont pas eu la force de venir. Difficile de savoir. L’alcool ranime le feu. L’alcool fait remonter les souvenirs. L’alcool réchauffe les cœurs. On se prend dans les bras. On a oublié quelques noms, mais pas les visages. Certains ont vieilli un peu vite, ont cramé leur vie par les deux bouts. Ceux qui viennent de loin sont ceux qui se souviennent le mieux. Pour eux le temps s’est figé. Vingt ans après, on se demande vaguement ce qui nous réunit encore. Une certaine idée du collectif ? Un goût prononcé pour le bruit et la fureur ? Le souvenir de soirées mémorables devenues légendaires ? On aurait voulu être Balzac, Dumas ou Kerouac pour écrire le roman de ces vingt années trop vite envolées. On aurait voulu avoir du souffle pour sublimer nos grandes et nos petites histoires. On aurait voulu recoller un à un les morceaux de vies qui ne se rejoignent plus, raconter la réussite des uns et le malheur des autres. Les coups de folie. Les rêves brisés. Les tragédies intimes. Les espoirs enfouis. L’amour en fuite. L’amitié comme ultime refuge dans un monde condamné à l’anéantissement. L’amitié qui électrise une fois encore l’atmosphère. L’amitié qu’il faut savourer coûte que coûte. L’amitié qui se moque des frontières. L’amitié qui passe par un regard ou un simple signe de tête. Et même si on n’a rien de nouveau à se dire, on est content d’être là. Encore une fois. En vie.

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Le monde est un seul n°- 21 Par Christophe Fourvel

nos maisons 2 Pour Anne Provoost, Alain Bertrand et Juan Antonio Iglesias, résidents

Notre monde, qui ne croît pas beaucoup en l’art, ménage parfois sur son territoire des petits écrins élégants pour les artistes. Ainsi, il lui arrive d’offrir aux écrivains des maisons de charme pour leur permettre d’écrire. De ne rien faire qu’écrire. Ou presque. La Villa Marguerite Yourcenar, située dans le département du Nord, en est un exemple. Nichée dans un grand parc public et protégé, à 6 km de Bailleul, elle accueille des écrivains d’Europe pour des périodes de un à deux mois. Certes, Marguerite Yourcenar n’a effectivement passé dans ce parc que quelques vacances enfantines et le château familial fut détruit dès la Première Guerre mondiale, à quelques dizaines de mètres de l’emplacement de la « villa ». Mais peu importe, le XXème siècle a causé suffisamment de ravages, ici, pour que nul ne cherche plus l’authenticité des murs. Dans les monts de Flandres, on marche sur les morts. On y atteint la Belgique au bout de quelques pas. Là, un résidu de frontière décline son folklore suranné et laid, puis la route se défait de ses commerces et file jusqu’à Ypres, une ville médiévale détruite et reconstruite à l’identique : un gour de sang où résonne chaque jour la sonnerie aux morts, en hommage à des soldats tombés dans les brûlures d’un gaz à jamais associé au nom de la ville. La villa Yourcenar ne trempe pas dans cette mélancolie d’infini après-guerre, même si son parc jouxte un cimetière anglais. On la sent plutôt d’un climat, d’une luminosité, d’une identité flamande ancestrale dont la subtilité semble devoir toujours échapper aux étrangers.

— carnets de nOVO —

Elle est un havre de sérénité. Construite sur les restes des écuries yourcenariennes, elle comprend trois chambres, une salle de télévision, une cuisine, un salon bibliothèque. Une salle de réception aux murs couverts par les portraits des écrivains qui y ont séjourné. On y ausculte les regards, les traits d’amis ou de connaissances un peu plus jeunes, des airs slaves, nordiques, grecs. On y attend 19h30 pour dîner. Une gouvernante veille à ce rituel du soir, y choie les esprits hagards ou subtilement inquiets, parfois, dans ce trop plein de temps. On y dort dans la chambre « Hadrien », « Zénon » ou « Alexis ». Les écrivains élus improvisent à trois un quotidien partagé avec les langues et les envies disponibles. Le génie du lieu, comme on dit, commande le reste. C’est un endroit pour écrire, indiscutablement. Mais aussi, sans doute, pour y faire des choses essentielles mille fois remises ou jamais envisagées. On peut ainsi y apprendre le nom des arbres du parc. Adresser de longues lettres sur papier à des amis trop vieux qui n’aiment pas Internet. Écouter les intégrales d’un compositeur. Lire Pentti Holappa, Georges Séféris et ce poème qui dit : je ne sais pas grand chose des maisons ; je me rappelle leur joie et leur tristesse parfois quand je m’arrête. La poésie, bien sûr, nous touche encore plus fort dans ces moments qui tintent, de toute leur fragilité, à la cloche du temps. Entendre résonner ce petit coup de gong, c’est peut-être ce qui manque tant à ceux, parmi nous, qui répètent inlassablement : « J’aimerais apprendre l’arabe, le chinois ou le japonais » ; j’aimerais m’initier à l’œnologie ou lire À la recherche du temps perdu, sans jamais ni trouver le temps de s’y plonger, ni la concentration nécessaire. » Ceux-là devraient bénéficier d’une résidence de quelques mois. Pour entreprendre l’ombre qui accompagne leur vie. Pour méditer un seul poème de Jules Supervielle : Encore frissonnant Sous la peau des ténèbres, Tous les matins je dois Recomposer un homme Avec tous ce mélange De mes jours précédents Et le peu qui me reste De mes jours à venir. (1) Oui, c’est cela : recomposer l’homme ou la femme que nous sommes, en y accordant plus d’attention qu’un vulgaire jour de semaine. À la villa Marguerite Yourcenar, on devient un personnage de poème. (1) In : La Fable du monde, disponible dans la collection Poésie/Gallimard

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THÉÂTRE, DANSE / ITALIE

DOPO LA BATTAGLIA (APRÈS LA BATAILLE)

MISE EN SCÈNE PIPPO DELBONO

WWW.MAILLON.EU

03 88 27 61 81 | FACEBOOK.COM/LEMAILLON

Photo © Lorenzo Porazzini

VEN 30 NOVEMBRE + SAM 1ER DÉCEMBRE / 20H30 DIM 2 DÉCEMBRE / 17H30 MAILLON-WACKEN


Pas d’amour sans cinéma n°- 12 Par Catherine Bizern

Je déteste les mères …

« Je veux maman » lâche finalement le bellâtre japonais alors qu’il a torturé la jeune femme tout au long de Quand l’embryon part braconner et qu’il a brusquement décidé de l’égorger. Il geint, l’arme à la main, « ce que je cherche c’est la femme totale… aussi belle et gentille que maman… je veux maman », cette mère splendide qui, sait-on déjà, s’adonnait à l’adultère devant les yeux de son enfant... Jusqu’alors le film de Koji Wakamatzu était un enfoncement sans fin dans une perversité sadique jusqu’à rendre exsangue tout spectateur. Mais le génie de Koji Wakamatzu est plus cruel encore, plus salvateur aussi : le bellâtre pervers n’est qu’un geignard pathétique et navrant, misérablement infantile… et tandis que la jeune femme peut se débarrasser de son cauchemar et s’acharne sur son corps à coups de couteau, je recouvre enfin lucidité et discernement… Finalement je l’ai échappée belle… moins sûr qu’il en soit de même pour lui. Ces mères adultères et ces mères incestueuses, symboliquement ou non, souvent ce sont les mêmes, même lorsque ce n’est pas dit, à moins que la disparition du père ait définitivement réglé la question – ainsi la digne mère de Claude dans Les deux Anglaises et le continent qui préfère voir Claude butiner de fille en fille et ainsi n’en aimer aucune, aucune autre qu’elle-même. Le film n’en dit rien mais je peux tout à fait imaginer Claude vieillissant, revivre en boucle le schéma incestuel originel… au bras de femmes de plus en plus jeunes, ou confortablement installé dans une petite histoire bourgeoise. Mais Claude au moins survit-il à sa mère. D’autres n’ont pas cette chance, ni Sébastien dans Soudain l’été dernier littéralement déchiqueté par les jeunes mendiants qu’il avait attiré à lui ni le jeune Roy dans Les Arnaqueurs tué par sa mère Lilly elle-même, peut être parce que cette fois il veut s’en affranchir tout à fait en refusant de lui donner son argent.

Soudain l’été dernier, le fils Sébastien avait pourtant tenté de se séparer de sa mère Violette. Peut-être parce que soudain, cet été-là, il préféra, pour l’accompagner dans son voyage en Europe, son affriolante cousine Katherine à sa mère vieillissante, sans doute plus à même d’attirer à lui une cour de jeunes autochtones séduisants. Mais on ne défait pas ainsi l’équilibre fragile qui permet de survivre à la terreur et au vide. Si Violette avait construit avec son fils une relation exclusive qui magnifiait Sébastien et le protégeait de la mort et de l’amour, Katherine n’avait rien d’autre que sa superbe plastique et sa chaste tendresse à donner en barrage à l’angoisse… C’est-à-dire pas grand chose. Aucune sublimation possible par l’écriture pour Sébastien face à son désir cru du corps des hommes. Alors, Sébastien, attiré par l’expérience limite est livré en pâture aux jeunes adolescents affamés… Violette défend avec férocité une mémoire immaculée de Sébastien, mais elle tente surtout de poursuivre coûte que coûte la vie de couple céleste qu’elle formait avec lui, comme elle y a sacrifié la vie de son mari, elle est prête à sacrifier celle de sa nièce, rivale clairvoyante dont elle voudrait effacer l’esprit d’un coup de lobotomie, et finalement s’y sacrifier elle-même jusqu’à la folie. Dans les Arnaqueurs, Lilly, elle, ne perd pas la raison, c’est une battante. Son fils Roy se débat avec sa propre histoire : ses nuits sont torrides dans les bras de Myra, sa petite amie ; mais Myra est le double de sa mère, même physique, même âge, même métier. Myra et Lilly, deux belles arnaqueuses, deux rivales jusqu’au meurtre, qui jouent chacune leur tour du désir incestueux de Roy. Courageux, Roy dit non et c’est un non de trop. Non à Myra qui lui dévoile son désir pour sa mère, non à Lilly qui joue de ce désir pour lui prendre son argent… et qui, puisqu’elle lui a donné la vie (deux fois), peut bien la lui reprendre… En la regardant pleurer son fils sans vie, tout en ramassant frénétiquement l’argent, on ne peut s’empêcher de penser que chez les mères aimer et tuer c’est un peu la même chose. Seule compte leur propre volonté de vivre, comme une libido sans borne. MOTHER aussi rêve d’une libido sans limite, rêve d’un être pur, parfait, « libre de toute conscience, de tout remord, ou d’une quelconque moralité ». Alors MOTHER, l’ordinateur de bord qui pilote le Nostromo, la mère absolue et dématérialisée d’ d’Alien, source de toute connaissance, guide le vaisseau vers le nid originel des aliens pour à travers eux faire enfanter ses propres enfants… par l’abdomen si possible !

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— carnets de nOVO —


Bréviaire des circonstances n°- 2 Par Vanessa Schmitz-Grucker

Illustration : Pierre Périchaud

L’impossibLe été (chap. 3-4) -3-

-4-

C’était une nuit froide d’été. Du sable bleu avait envahi la courtine. Ça ruisselait le long des escarpes. Et le long des contre escarpes. Ça dégoulinait des poternes usées, là-haut, au nord de l’étoile. Il y en avait partout. À l’ouest, des toupies géantes s’amusaient à dévaler les pas de souris et se laissaient rouler jusqu’au glacis. Des petites oreilles blanches ont poussé le long du chemin. Elles écoutent ce qui se passe au pied des orillons. J’ai vu une mongolfière se poser sur une poivrière. Et un défenseur isolé dans le fossé. Des fantassins se terrer dans une traverse. Et la cavalerie s’est mise à battre bruyamment le pavé de la Porte de Colmar. Le chemin a préféré capituler sous l’invasion de cette faune déglinguée. Le temps est humide. J’ai longtemps marché sur ce chemin étroit. Je le connais par coeur. Même quand il change, je le connais. J’ai marché dans le sable bleu, il était chaud. Ses grains roulaient sous mes pieds entaillés. Combien de fois ai-je fait le tour ? J’ai des escarres aux poignets et le front brûlant. Combien de fois ai-je fait le tour ? Des bernaches cravants cherchent leur chemin à mes côtés. Elles marchent à cloche pied, elles sautillent, elles s’éloignent puis reviennent vers moi pour échanger quelques mots. Mais mes lèvres sont gercées et je ne suis pas venue ici pour parler. Je suis venue pour partir. Et au lieu de partir, j’ai tourné en rond encore et encore. Combien de fois ai-je fait le tour ? Je me souviens juste avoir tourné en rond. Et quand j’ai cru être partie, je suis revenue.

- Dis maman, tu te souviens ? Tu te souviens de la casemate dans laquelle on jouait au pied de la colline ? - C’était pas une colline. À peine un amoncellement de terre et de caillasse. - Je sais. Arrête de toujours m’interrompre. Je sais. Mais on était gosse et on était si petits que j’ai même dû croire, un jour, que c’était une montagne. On jouait dans une casemate sombre et poussièreuse mais elle était à nous et dans nos yeux humides, elle brillait comme une citadelle dans laquelle on pouvait enfin survivre. Nous marchions à côté du monde. À l’abri des tirs ennemis. Nous pensions avoir assez de munitions pour repeindre la planète en rouge mais nous n’avions pas une seule raison de croire en cet endroit déserté et... - Où tu veux en venir ? - Au bas des escaliers de l’entrée, à droite, il y avait un rideau. Un rideau à rayures, je crois. On m’avait fait jurer de ne pas ouvrir ce rideau. Il y avait, m’a-t-on dit, un énorme champignon vénéneux derrière. Il me semble l’avoir vu. Il faisait deux fois la taille d’un homme. Existait-il vraiment ? - C’est pour ça que tu m’emmerdes ? T’es grande maintenant, tu sais bien que ce sont des histoires d’enfants. - Oui, je sais. Mais on m’avait aussi dit qu’il montait la garde d’un long couloir au bout duquel un homme était retenu prisonnier depuis la guerre et qu’il était toujours là, en vie. Je l’imaginais à genoux, les mains aux barreaux, implorant de l’aide. J’ai souvent rêvé que j’étais face à lui, paralysée, impuissante, incapable de le délivrer. Je n’ai jamais vu son visage parce qu’il baignait dans une lumière verte. Mais je me souviens de ses appels doux et rassurants. Parce qu’il était confiant. Parce qu’il était soulagé de me voir là. Il pensait que j’avancerais et que j’ouvrirais la grille. Mais je n’avais pas la clef et je n’ai jamais osé avancer. Je n’ai jamais avancé, maman, je n’ai jamais avancé... Maman, j’ai presque trente ans et je me demande encore trop souvent : qu’est-il devenu le soldat prisonnier, abandonné dans la lumière verte ?

— carnets de nOVO —

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C D E 12 /13 C D E 12 /13 C D E 12 /13 La solidarité La différence La tolérance

start : 9.10.12 start : 9.10.12 start : 9.10.12 C D E 12 /13 C D E 12 /13 C D E 12 /13 La solidarité La différence La tolérance

start : 9.10.12 start : 9.10.12 start : 9.10.12 Comédie De l’Est Centre dramatique national d’Alsace

Direction : Guy Pierre Couleau

Réservation : 03 89 24 31 78 comedie-est.com

6 route d’Ingersheim 68027 Colmar


Le temps des héros n°- 4 Par Baptiste Cogitore

Contre une Civilisation solaire « Bientôt nous sombrerons dans les froides ténèbres ; / Adieu vive clarté de nos étés trop courts ! », écrivait déjà Baudelaire dans Chant d’automne (1857). La France serait en plein déclin. Pire : notre civilisation tout entière ferait naufrage. Elle n’a pas survécu au « choc » (clash), théorisé par Samuel Huntington en 1996. Dans cet essai, l’analyste théorisait la « refondation de l’ordre mondial » après l’effondrement soviétique, sur des bases non plus politiques, mais « civilisationnelles ». Le monde serait ainsi un grand plateau sur lequel chaque civilisation avance ses pions pour manger l’autre. Pas d’entente ni de mélange possibles. Et le meilleur (le plus « évolué », le plus fécond, le plus agressif ou le plus compétitif) finit par l’emporter : cette vision néolibérale s’applique de la science à la démographie en passant bien sûr par l’économie. Le mythe du déclin de « l’Occident », lieu où le soleil ne finit plus de se coucher, est donc porteur de guerre. Guerre militaire pour contrer les menaces invasives de l’ennemi qui cherche à se répandre. Guerre économique contre l’adversaire qui nous envahit sur les marchés du libéralisme mondial. En un mot, penser l’évolution de notre société comme un long déclin permet de justifier tous les impérialismes : croître ou mourir. Depuis des années, nous nous sentons mourir. Or nous survivons à nos propres phobies. L’histoire française est nourrie de ce mythe du déclin, dont l’un des avatars est le chevalier Gauvain, dans la Légende du Graal. Ses forces déclinent avec le soleil, mais se régénèrent la nuit. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Dans Variété I (1924), Paul Valéry écrivait cette phrase célèbre, née du constat effrayant que la Grande Guerre avait balayé les derniers restes d’un humanisme éteint. Paul Valéry n’a rien d’un belliciste. Pourtant, quelques

— carnets de nOVO —

pages plus loin : « L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’està-dire : un petit cap du continent asiatique ? ». Le chantre de Sète glisse de l’écœurement moral à l’inquiétude existentielle, ontologique. Que deviendrons-nous, Européens ? À la même époque, la France s’inquiète de sa démographie stagnante face à l’Allemagne ennemie, qui a le double inconvénient d’être à la fois ruinée et féconde. Paris mène une politique nataliste acharnée, pour combler le grand trou de 1914-1918. La dénatalité, c’est-à-dire le déclin démographique, devient alors une hantise durable : faute d’enfants, pas assez de soldats. Pour Vichy, il faudra d’ailleurs régénérer la famille française – pilier de la Révolution nationale du Maréchal –, en encourageant les femmes à faire davantage d’enfants : Pétain instaure la fête des mères et promet même d’être le parrain du seizième enfant de chaque famille qui en aura quinze autres vivants ! Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus démographique : avec deux enfants par femme, la France a l’un des meilleurs taux de fécondité européens depuis 35 ans. Après avoir migré dans le champ de la morale dans les années 1960 (« décadence »), il touche maintenant l’économie (« décroissance »). Mais il s’y articule toujours autour des mêmes mécanismes de la menace, de la peur et de la violence. Le 10 septembre, François Fillon expliquait ainsi sur Europe 1 que les Français devaient travailler plus pour « sauver l’économie française ». « Ce qui nous menace aujourd’hui », disait le candidat à la présidence de l’UMP, « c’est le déclin. C’est le déclin de la civilisation européenne, c’est le déclin de l’économie française ». Celui qui refuse de travailler plus devient donc complice de l’extinction de sa propre culture... Le 8 octobre, c’est Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif qui déclarait lors d’une visite d’usine dans le Pas-de-Calais : « On ne veut plus importer, mais on veut produire en France (...) Si demain, il n’y a pas de base industrielle forte, nous serons en déclin ». Consommer étranger, c’est encore trahir. Nous serons toujours en déclin. À force de penser notre existence comme un affrontement d’astres contraires, notre civilisation comme une étoile qui naît, s’étiole et s’éteint, nous ne pouvons que logiquement redouter notre disparition.

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N° de licence d’entrepreneur du spectacle : 1050935-936-937 star★light ~ Photo : © Matti Niemi

MAÎTRE PUNTILA ET SON VALET MATTI COMÉDIE DE L’EST

JEU. 06 + VEN. 07.12 20:30 WWW.LACOUPOLE.FR

03 89 70 03 13

Joëlle Bellenot, Florence Bruyas , Christine Coste, Christian Destieu, Sophie Goullieux, Vincent Lévy, Jacques Peiffer, Thomas Perraudin, Marie Rameau, Marianne Requena et les élèves du Lycée Auguste Renoir de Paris.

& CERAMIQUE #2

Musée de la Faïence - Sarreguemines

Du 03 novembre 2012 au 27 janvier 2013 15 rue Poincaré - Sarreguemines (57) Tljs sauf lundi, 10h-12h et 14h -18h www.sarreguemines-museum.com


Ariane & Barbe-Bleue Dukas

Orchestre Dijon Bourgogne Chœur de l’Opéra de Dijon DIRECTION MUSICALE

Daniel Kawka

Constellations

MISE EN SCÈNE

Lilo Baur

UNE EXPOSITION, TROIS LIEUX DU 17 NOVEMBRE 2012 AU 26 JANVIER 2013

Auditorium OPÉRA

Explorez la collection d’œuvres d’art numérique de l’Espace multimédia gantner

opera-dijon.fr

LES INÉDITS DU 17 NOV 2012 AU 26 JAN 2013 ESPACE MULTIMÉDIA GANTNER • BOUROGNE

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1, rue de la Varonne • 90 140 Bourogne Entrée libre • 03 84 23 59 72

Visuel : Bearboz – Conception : médiapop + star★light

23 NOV. 2012 —— 13 JAN. 2013

www.kunsthallemulhouse.com

Visuel : DR • N° de licence 2-1017942 - 3-1017943

HÔTEL DE BENJAMIN NUEL DU 17 NOV AU 22 DÉC 2012 LA GALERIE • LE GRANIT, SCÈNE NATIONALE, BELFORT SOUND STRIP / FILM STRIP DE PAUL SHARITS DU 7 AU 16 DÉC 2012 FESTIVAL OSOSPHÈRE • STRASBOURG

7/12 9/12 11/12

20h00 15h00 20h00 03 80 48 82 82


focus

1 ~ FUNKY BOY “JEUNE, j’étais bien décidé à ne jamais aller travailler ! Je voulais détruire l’idée bourgeoise du bonheur”. Funky Boy, un livre révolutionnaire d’Yves Tenret, le bad boy des lettres françaises, chez médiapop éditions. r-diffusion.org + mediapop.fr 2 ~ TALENTS CONTEMPORAINS La Fondation Schneider invite les artistes à concourir dans les catégories “installation” et “sculpture” jusqu’au 15/12. fondationfrancoisschneider.org 3 ~ NATHYI Ô [GRAFIK] BAZAR ! Gravure + Objet unique + Bijoux du 1er au 21/12 au Continuum à Strasbourg. continuum-sxb.com 4 ~ SYNAGOGUE DE DELME Expo personnelle de Marie Cool & Fabio Balducci jusqu’au 15/02 à la Synagogue de Delme. cac-synagoguedelme.org 5 ~ AVOIR 20 ANS A COLMAR Hiéro Colmar fête 20 ans de rock et de ciné avec un fanzine classieux déjà collector. Au sommaire : des conversations éclairantes, des anecdotes hilarantes, des photos en pagaille, de merveilleux dessins de Vincent Vanoli et un jeu de l’oie rigolo imaginé par Joan. hiero.fr

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6 ~ SALLINGER Joué en espagnol par des comédiens argentins, le drame de Koltès est plus percutant que jamais. Le 4/12 au Théâtre à Montbéliard. 1213.mascenenationale.com

11 ~ NAKED Henri Walliser, le plus rock’n’roll des graveurs à l’ancienne, expose ses nus bruts de décoffrage à la Bibliothèque de Mulhouse jusqu’au 22/12. www.mulhouse.fr

7 ~ SERGIO MOSCONA La galerie Modulab invite l’artiste argentin Sergio Moscona à Metz jusqu’au 12/1.

12 ~ FLUXUS À l’occasion du 50ème anniversaire de Fluxus, Ben Patterson, instigateur de Fluxus à Wiesbaden en 1962 et Charles Dreyfus présentent un éventail miniature de pièces historiques devenues des classiques de la musique Fluxus. Au MAMCS à Strasbourg. musées.strasbourg.eu

8 ~ GwEN VAN DEN EIjNDE Gwen Van den Eijnde expose du 17/1 au 24/2 au Kunst Raum Riehen à Bâle. www.gvde.net 9 ~ jEUNES PREMIERS Dans le cadre de l’exposition Regionale, Camille Giertler, responsable de l’Aubette 1928, Madeline Dupuy, responsable de l’Artothèque de Strasbourg et Sophie Kauffenstein, directrice d’Accélérateur de particules, invitent des artistes suisses, allemands et français à l’Aubette à Strasbourg du 30/11 au 31/12. regionale.org 10 ~ PLACES ASSISES Le Bureau du dessin présente “Places assises” à la Kunsthalle Mulhouse, une proposition des professeurs et artistes : Édouard Boyer, Jean-Jacques Dumont, Jean-Claude Luttmann, Étienne Pressager et Alain Simon invitant 75 étudiants. Jusqu’au 13/1. regionale.org

13 ~ MULTIPLES My.monkey invite Ergastule à présenter sa collection de multiples, fruits d’un programme de résidences d’édition. À Nancy du 13/12 au 17/1. mymonkey.fr 14 ~ TANA Tana a rassemblé quatre ouvrages dans un coffret. On y retrouve trois figures familières : Matthieu Remy (Les lieux du Rock avec Charles Berberian), Marie Meier (L’enfer du Rock avec Philippe Manœuvre) et Lucie Lux (Rock’n’Sex avec Miss Candy). tana.fr 15 ~ DEMI/MOOR Expo collective à la halle verrière de Meisenthal jusqu’au 23/12. halle-verriere.fr

16 ~ INTERFACE Interface présente la collection complète des éditions horsd’œuvre jusqu’au 22/12. Pour le vernissage le 24/11, le public pourra goûter des horsd’oeuvre concoctés spécialement pour l’occasion en fêtant la sortie du 30ème numéro. interface-art.com 17 ~ FRAC FOREVER Le Centre Pompidou-Metz invite le Fonds régional d’art contemporain de Lorraine à l’occasion du 30ème anniversaire des Frac. centrepompidou-metz.fr 18 ~ RAYON D’OMBRE Fabrizio Corneli expose jusqu’au 20/1 à l’Espace d’art contemporain André Malraux à Colmar. 19 ~ AU-DELà DU TABLEAU Le 19 rassemble des artistes “qui ont abandonné la convention du tableau pour conquérir une liberté plus grande tant en ce qui concerne les supports, les matériaux que les outils de l’œuvre”. Jusqu’au 30/12. le19crac.com 20 ~ SOUS TOUTES SES FORMES, L’HUMAIN Le 19 présente les œuvres de Diana Quinby et Mathias Milhaud ainsi que des pièces de quatre artistes de la collection du Frac Franche-Comté jusqu’au 13/12 à l’école d’art Jacot à Belfort.


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21 ~ L’AILANTE OU LA CONSTRUCTION D’UNE RUINE Le photographe Myr Muratet et le graphiste Mathias Schweizer confrontent leurs travaux et font le même constat lucide : nous fonçons droit dans le mur à vitesse grand V. lafilature.org 22 ~ IMMACULÉE CONCEPTION Marché de créateurs les 8, 9, 15, 16 et 17/12, de 15h à 19h, à la Semencerie à Strasbourg. lasemencerie.org 23 ~ CARTES POSTALES Plongée dans le Besançon du début du XXe siècle avec l’exposition d’une collection de cartes postales anciennes récemment acquises par la Ville. Du 30/11 au 3/3 au Musée du Temps à Besançon. musees-franchecomte.com 24 ~ SYLVIE FANCHON Exposition au musée des Beauxarts de Dole jusqu’au 17/2. 25 ~ LA REVUE DE LA BNU Sixième livraison de la revue de la BNU qui se penche sur la question de la (re)présentation des savoirs avec un inédit de François Bon et un entretien de David Cascaro, directeur de la Haute école des arts du Rhin, avec Laurent Le Bon, directeur du Centre Pompidou-Metz. bnu.fr

26 ~ COMME UN LION Avant-première et rencontre avec le réalisateur Samuel Collardey le 20/12 à l’Espace à Besançon. scenenationaledebesancon.fr 27 ~ DANSE Soirée spéciale «Danse» le 26/11 à Belfort dans le cadre du festival EntreVues. ccnfc-belfort.org 28 ~ (E)SCALE Michèle Theureau a travaillé sur l’idée de prendre les 24 expos déjà montrées chez Robert comme matière à réflexion. chez-robert.com 29 ~ OBjECT\ION L’Artothèque ASCAP invite la talentueuse Capucine Vandebrouck, repérée récemment dans le project-room du Crac Alsace, à investir la galerie Gilles Perrin avec ses sculptures, installations, photographies et autres œuvres inédites. À Montbéliard du 18/1 au 22/2. ascap25.com/culture 30 ~ ARTE RADIO ARTE Radio, pionnière du podcast en France avec plus de 1600 créations originales, fête ses dix ans. Désormais, on écoute ce qu’on veut, quand on veut, où on veut et comme le dit le slogan officiel de la radio : « Écoute, c’est ton patron qui paye ». arteradio.com

31 ~ LES AMAS D’HERCULE Les artistes réunis au Parc Saint léger tendent à capter un monde dont les changements d’état constants seraient comme des métaphores de nos vies, ordonnées par quelque mécanisme magique et secret. A Pougues-les-Eaux jusqu’au 10/2. parcsaintleger.fr 32 ~ BRUNO BOUDjEDAL “Algérie, Clos comme on ferme un livre ?” Expo de Bruno Boudjelal du 20/10 au 20/1 au musée Nicéphore Niépce à Chalon. museeniepce.com 33 ~ wILDER MANN Exposition photographique de Charles Fréger à la galerie TH13 à Berne jusqu’au 12/1. 34 ~ BLACK MOVIES Du 18 au 27/1 à Genève, le festival Black Movie s’entiche d’une méduse pour batifoler dans les eaux dangereuses du cinéma d’auteur international. blackmovie.ch 35 ~ TINGUELY@TINGUELY 20 ans après la mort de Jean Tinguely, une nouvelle présentation qui occupe tout l’espace du musée entend renouveler notre regard sur son travail. Au musée Tinguely à Bâle jusqu’au 30/9/13. tinguely.ch

36 ~ EDGAR DEGAS La fondation Beyeler consacre une exposition remarquable à l’œuvre tardive (de 1886 environ à 1912) d’Edgar Degas, véritable pionnier de l’art moderne, jusqu’au 27/1 à Riehen près de Bâle. fondationbeyeler.ch 37 ~ DIEU EST UN FUMEUR DE HAVANES Avec un projet qui s’intéresse aux notions de croyance et de fétichisme, le Mudam clôture le cycle des expositions autour de sa collection. mudam.lu 38 ~ LATIFA ECHAKHCH Goddbye Horses, exposition de Latifa Echakhch au Kunsthaus de Zürich jusqu’au 24/2. kunsthaus.ch 39 ~ UNGROUND L’installation audio-vidéo “Unground” de Gast Bouschet et Nadine Hilbert est judicieusement présentée dans les caves du Casino Luxembourg du 8/12 au 6/1. casino-luxembourg.lu 40 ~ STADTKINO Le Stadtkino à Bâle propose une programmation impeccable pour la fin de l’année avec des cycles consacrés à Andrei Tarkowski et Robert Redford. stadtkino.ch

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par Guillaume Malvoisin photo : Vincent arbelet

focus théâtre Dijon Bourgogne, 3 spectacles du 7 au 31 décembre à dijon. www.tdb-cdn.com

Fin d'année au relais-chattot dijonnais François Chattot et le Théâtre Dijon Bourgogne tentent une expérience de mesmérisme façon grandes largeurs en programmant coup sur coup trois spectacles où joue le patron, bientôt parti pour une autre aventure de service public. Quartett, Folie courteline et Que Faire ? (le retour) ou l'art rétro-postérieur de la bande-annonce.

Egotrip de directeur sur le départ ? En apparence seulement. Si le public avait des yeux dans le dos, il y verrait mieux entre les gouttes d’illusion distillées par Chattot et son équipée depuis 2007. Cette fin d’année remet au clair sa marotte de shoot savant/populaire bien secoué sur un lit de politique/poétique. S’il fallait un rappel à ce qu’on a pu voir au TdB en 6 ans, les figures tutélaires convoquées en décembre rendront ce service. Langhoff / Courteline / Lambert, triumvirat d’un lieu qui n’a jamais rien perdu de sa moëlle malgré le ressassement chattolien. Retour de Matthias Langhoff, donc. Après le royaume pourri du Danemark où errait un Hamlet en retard sur luimême, c’est un Quartett joué à deux au Théâtre du Par vis Saint-Jean. Coup double pour Chattot. Bien entendu, occasion de réexposer le lien humainement solide qui le lie à Langhoff, maître-ami adoré comme peut l’être Hourdin. Mais occasion d’un remettre une louche sur ses années de formation à la Comédie Française. De la Grande Maison descend Muriel Mayette, actuelle administratrice générale, pour entrer dans cette danse « sauvage, jeune et cruellement comique » dessinée par Heiner Müller, quant à lui maître du-dit Langhoff. Grand écart, là aussi seulement en apparence, avec la reprise de Folie Courteline agencé par Ivan Grinberg, par ailleurs secrétaire Gé en poste au TdB. Ce qui relie cela à ceci, c’est une langue puissante qui se fout de résoudre quoi que ce soit et trône sur le bonheur d’être précise, inventive et explosive. Ici, porté par un quatuor de comédiens terribles, Folie Courteline montre, en autres, que Courteline s’est assuré une descendance sérieuse que ce soit dans les cabrioles ménagères de Boris Vian ou les saltos plus abruptes et actuels d’un Charles Pennequin. Trop souvent ramené au

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vaudeville occupationnel pour vieilles personnes, Courteline défouraille sérieux sur l’homme et sa bêtise. Ça porte au rire aussi sérieusement que certaines madeleines trop cuites portent au cœur. On a beaucoup parlé ici de Que Faire ? (le retour), jukebox à pensées electro-pop fabriqué par Benoît Lambert. Lambert, nouveau taulier de la maison Saint-Jean, voit avec cette reprise une passation de pouvoir idéale où Chattot et Martine Schambacher font les pitres géniaux et incendiaires sur des airs sifflés par Descartes, Beuys, Lénine, Proudhon, Nina Hagen et Vaneigem. D


par emmanuel abela

focus FranÇois et sophie ruDe, exposition jusqu’au 28 janvier au Musée des Beaux-arts de dijon mba.dijon.fr

la noblesse des sentiments Il est étonnant de constater à quel point la première moitié du XIXe siècle ne cesse de se raconter différemment. Derrière l’immense figure de François Rude, on découvre une œuvre indissociable de la sienne, celle de son épouse, Sophie Rude, et la destinée d’un couple exceptionnel.

La Duchesse de Bourgogne arrêtée aux portes de Bruges, Salon de 1841 Huile sur toile, 183x150 cm Musée des beaux-arts de Dijon © Musée des Beaux-Arts de Dijon / François Jay

Rares sont les couples d’artistes ; plus rares sont les couples d’artistes qui œuvrent avec une vision esthétique commune ; plus rares encore sont les couples qui engagent leur art avec la même ferveur dans le champ politique de leur temps. Et pourtant François et Sophie Rude sont tout cela à la fois : un couple qui a avancé en parallèle aussi bien d’un point de vue sentimental, plastique que politique. Lui, en tant que sculpteur, elle en tant que peintre, tous deux reconnus en leur temps. La distinction vient des traces qu’ils ont laissé tous deux dans la mémoire collective. François Rude a toujours conservé sa part de légende, notamment grâce au haut-relief qu’il a réalisé pour l’Arc de Triomphe, La Marseillaise ou Le Départ des Volontaires, une figure qui fait office d’icône nationale. Malheureusement, le travail de Sophie Rude a été longtemps oublié, sans doute parce que l’Histoire n’a pas toujours cherché à reconnaître le talent des femmes, notamment à une époque qui ne leur était pas favorable artistiquement. La grande exposition commune qui leur est aujourd’hui consacré au Musée des Beaux-Arts de Dijon répare cette lacune ; elle resitue le parcours exceptionnel de ces deux figures originaires de la ville au cœur d’une période extrêmement mouvementée ; elle montre les liens étroits qui unissent leurs deux points de vue, chacun dans son domaine respectif. On découvre tout au long de leurs parcours que leurs œuvres ne cessent de se répondre que ce soit dans l’exploration de thèmes historiques ou plus allégoriques. On les sent tous les deux réceptifs aux idées nouvelles, révolutionnaires bien sûr, idées auxquelles ils apportent une contribution plastique non négligeable, affirmant un penchant naturel pour l’emphase romantique. À ce titre, les œuvres de Sophie Rude, dans leurs développements formels touchent par l’intimité des émotions individuelles ; les grands tableaux s’attachent aux sentiments sans doute plus que chez ses équivalents masculins. Les récits historiques mais aussi les œuvres religieuses dépassent le classicisme ambiant pour aborder une forme d’expressivité, mais aussi de douceur, qui renvoie à l’Antiquité, mais aussi à des modèles italiens renaissants. Il en va de même pour ses portraits qui loin des poncifs du genre cherchent quelque chose au fond de l’âme de la personne représentée. C’est troublant et hautement novateur pour la période. Cette artiste à laquelle on s’attache immanquablement a anticipé les préoccupations esthétiques – immédiateté et quotidienneté – des artistes de la seconde moitié du XIXe siècle ; elle a été et redevient en cela influente aujourd’hui encore. D

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par Vanessa schmitz-Grucker

par emmanuel abela

Le FraC s’inVite au ConsortiuM, exposition jusqu’au 13 janvier au consortium, dijon

john CaLe, concert le 9 février à la Vapeur, à dijon www.lavapeur.com

focus

dialogue croisé

the close watch

la rencontre est inédite : depuis près de 30 ans, le Frac Bourgogne et le consortium suivent des chemins distincts mais bel et bien parallèles, ils se retrouvent pour de belles conversations entre les œuvres.

tout d’abord comme musicien contemporain, puis comme violoniste du Velvet underground, en solo et en tant que producteur, John cale n’a cessé de construire une œuvre ouverte, déconcertante par bien des aspects.

La nouvelle équipe du FRAC Bourgogne, avec à sa présidence Claude Patriat, revient aux objectifs fondamentaux des FRAC : développement de la création artistique contemporaine et patrimonialisation mais surtout décentralisation et démocratisation de l’accès à l’art contemporain. Le rôle des FRAC a évolué et il était, de fait, vital de se poser la question des nouveaux champs d’actions et des nouveaux partenariats. C’est chose faite au centre d’art de Dijon, Le Consortium, où les deux structures se rencontrent à l’occasion d’une exposition rassemblant près de 90 œuvres dont une dizaine provenant des quelques 750 œuvres rassemblées par le FRAC Bourgogne depuis 1984 à l’instar de cette toile de Gerhard Richter, première œuvre acquise par la structure. Ces œuvres dialoguent, se répondent ou s’opposent pour permettre au public une meilleure appréhension du travail des artistes présentés. Les œuvres de Man Ray et Andy Warhol y côtoient celles de Catherine Sullivan ou encore de Pierre Huyghe. Ce partenariat entre le FRAC et Le Consortium qui participe à l’expérimentation et la réflexion dans le domaine des actions artistiques et culturelles contemporaines ne présente rien d’anodin. On parle déjà, à terme, de la création en Bourgogne d’un pôle international d’art contemporain. D

John Cale conserve une place tout à fait à part dans l’histoire du rock : issu des avant-gardes et du groupe Fluxus, cet Écossais a su faire évoluer la pop jusqu’à des limites hautement bruitistes au sein du Velvet Underground et alors qu’on le soupçonnait de vouloir pousser plus loin ces explorations, on a découvert un extraordinaire mélodiste doublé d’un songwriter particulièrement sensible aux arrangements soignés. Aux côtés de marginaux de son espèce – on pense à Brian Eno, mais aussi à Kevin Ayers ou Alex Chilton –, il a inventé au cours des années des formats pop déroutants parfois mutants, mais avec toujours une grande élégance. En tant que producteur, on lui doit quelques instants pionniers déterminants, la réalisation du premier Stooges dès 1969, du premier Jonathan Richman & The Modern Lovers et bien sûr Horses de Patti Smith, trois disques qui ont considérablement bouleversé le paysage américain, anticipant sur la vague punk à venir. Mais en esthète, John Cale a également participé à des enregistrements auxquels on l’associe peu, le second disque de Nick Drake par exemple, Bryter Layter, ce qui situe la variété de ses tentatives musicales. Avec une ferveur qui ne s’est jamais démentie tout au long de sa carrière, il poursuit une longue tournée entamée depuis plusieurs années dans une configuration rock très électrique. À le voir sur scène, on mesure sa volonté de sans cesse bousculer les idées reçues et de nous conduire dans un ailleurs musical inconfortable, entre pop, musique électronique et contemporaine. D

Gerhard Richter, Merlin, 1982 – Collection Frac Bourgogne Niele Toroni, Pièces d’angle. Empreintes de pinceau n°50 répétées à intervalles réguliers de 30 cm, 1975-1984 – Collection Frac Bourgogne Photo : André Morin, Paris

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par cécile Becker

par cécile Becker

ariane & BarBe-BLeue, opéra le 7 décembre à 20h, le 9 à 15h et le 11 à 20h au Grand théâtre, place du théâtre à dijon www.opera-dijon.fr

VoiX-LÀ, festival vocal les 21, 22 et 23 décembre au théâtre de Gray www.ville-gray.fr + www.contrezut.com

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liberté chérie

donner de la voix

Ouvrage lyrique majeur peu connu, l’opéra ariane & Barbe-Bleue est présenté à l’Opéra de Dijon en version scénique. Dirigé par Daniel Kawka et mis en scène par Lilo Baur, il se base sur un livret de Maeterlinck mais se permet quelques libertés, comme son personnage principal : Ariane, femme libre.

Criée, chuchotée, parlée, scandée, la voix offre un répertoire parfois insoupçonné. Elle est toujours là, prête à bondir et devient l’instrument privilégié du chanteur ou de celui qui raconte. Le festival Voix-là offre un panorama de cette chose en chacun de nous.

« D’abord, il faut désobéir, c’est le premier devoir quand l’ordre est menacé et ne s’explique pas », nous dit Ariane. Comme un fil, celui d’Ariane, cette exergue parsème ce conte en trois actes, ode à la liberté et à l’indépendance. Ariane, interprétée par la belle soprano Jeanne-Michèle Charbonnet, fait fi des règles en choisissant de ne pas traverser les six premières portes, et de passer la septième, l’interdite. La voilà alors dans les souterrains du château où elle trouve les cinq premières femmes de Barbe-Bleue qui y sont emprisonnées. Bravant sa peur, elle tente de les faire revenir à la lumière mais se retrouve confrontée au syndrome de Stockholm : les femmes sont dans un tel état d’enfermement mental que la vie sans leur bourreau leur semble désuète. La délivrance. Nécessaire ? Parfois inutile. Elle s’accepte et se vit. Ariane les laisse donc à leur propre sort, elle quitte le château laissant les autres épouses dans le confort de l’obéissance aveugle. Si la dramaturgie est centrée sur Ariane, l’intelligence musicale de Daniel Kawka – chef d’orchestre invité par les plus grands orchestres – la met en lumière à travers une orchestration précise et émotive. Le chœur est lui plus souvent utilisé que dans le livret afin d’insister sur l’opposition entre l’isolement et la liberté. Des couleurs musicales plus fauves que l’orchestration de Debussy, interprétées par l’orchestre Dijon Bourgogne. Musique, femme et liberté. D

Il ne se passe pas seulement des choses dans les grandes villes et Gray compte bien donner de la voix pour le prouver. Pauline Weber, attachée à la communication du festival explique : « Gray est une très jolie ville, c’est un peu la belle endormie. Il y a ce théâtre, une merveille, construit au XIXème siècle, restauré à l’identique et rendu public en 2006, nous voulions l’investir et discuter avec ce lieu atypique. » Le festival Voix-là naissait avec la volonté d’aller à la rencontre du public et du patrimoine de Gray, dans ce petit théâtre, chaleureux, et intimiste. Résultat : un plateau de professionnels monté autour de la voix, d’ici ou d’ailleurs. Des scènes jeune public, notamment le 21 décembre à 11h avec Les nouveaux caractères et Du coq à l’âne, d’après le conte des frères Grimm, un récit en musiques et en ombres, du classique façon Offenbach avec Les Brigands, le 23 à 15h, qui réunissent Coquefer et Tulipatan, composées par Offenbach avec 10 ans d’écart, en un opéra empreint d’anachronismes et de fantaisies digestives. Entre lyrisme, baroque et contemporain l’ensemble Sequenza 9.3 n’a pas choisi. Tous solistes, ses membres font de leurs spectacles de véritables aventures risquées et exigeantes. En fin de festival, l’on reviendra progressivement à notre époque avec Voxset, quatre filles, trois garçons, a cappella donnant un nouveau souffle aux plus grands monuments de la musique disco et pop des années 70 à 2000. Trois jours, trois concerts, de grandes et belles découvertes. Voilà. D

Opéra de Dijon, pré-maquette Ariane & Barbe-Bleue ©Gilles Abegg

Ensemble Sequenza 9.3 © Guy Vivien

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par Guillaume Malvoisin

focus épÎtre auX jeunes aCteurs, cdn Besançon Franche-comté, théâtre du 8 au 11 janvier 2013, à Besançon www.cdn-besancon.fr

territoire de poésie Engoué d’eaux de baptêmes et de subversion vive, Olivier Py transforme une commande théorique en poème dramatique où les attendus théâtraux explosent sous chaque pas. Pendant qu’il fait le pitre dans les jupons orléanais de Miss Knife, Py monte l’Épître aux jeunes acteurs au CDN de Besançon.

« Je vais vous dire ce qu’est le poème. Et puissent mes mots devenir les pièces de monnaie posées sur les paupières des morts pour payer à Charon leur passage. » Ces mots ne sortent pas de l’Épître mais de l’intro au Visage d’Orphée, pièce de 3 ans sa cadette. Sous cette chute sonore, trop courte pour être cataracte et trop abrupte pour devenir litanie, qu’est le mot poème, Olivier Py cache sa dynamite, ses explosifs frelatés à force de tendre vers la vérité. Il est question, bien sûr d’échange et de faux monnayeurs, de la mort aussi. Et du spectateur rendu au vivant par la grâce du mot prononcé

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par l’acteur. « je ne suis pas seul, je suis innombrable tant que j’entends la voix de ma propre parole (…) voilà le secret : l’acteur ne dit pas la Parole, il l’entend. » Et Py l’a entendue cette parole, au-delà de la commande par le directeur du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris d’un texte théorique à destination des jeunes acteurs. Py fait l’alchimiste et sort sa pierre philosophale pour sertir cette demande dans les anneaux d’un long texte quasi liturgique, bien vivant, secoué d’une galerie de personnages désordonnés, pleins d’indiscipline et de cahots. À sa création en mars 2000, les jeunes élèves-acteurs ont pu donner la réplique à l’auteur. Il faut se pencher avec gourmandise sur le titre complet : Épître aux jeunes acteurs pour que soit rendue la Parole à la Parole. Catholique résolu, Olivier Py traque depuis des années l’épiphanie de théâtre, l’émerveillement des plateaux, sans le cantonner aux tonalités graves des églises du jour. Py est féru du retour de la Parole en scène, traversant le corps des acteurs. Dans cette version, le dramaturge donne soin aux corps de John Arnold, vieille tragédienne en bas de pente, et de Samuel Churin, homme multiple et innombrable, de soulever les foules, de les mettre en marche dans ce que peut être le théâtre, dans ce qu’il a de subversif, d’intranquille et de miraculeux. Christophe Maltot, nouveau directeur du CDN de Besançon Franche-Comté, écrit dans l’édito de la plaquette de cette saison : « Je souhaite voir surgir sur la scène de notre première saison ce territoire de langue et d’imagination, de pensée et de poésie. » Fort possible que le CDN connaissent quelques apparitions en période d’épiphanie fourrée à la frangipane. D


par adeline pasteur

par adeline pasteur

uChronies ou Des réCits De CoLLeCtion, exposition jusqu’au 6 janvier à la saline royale – cité des utopies, arc-et-senans (25)

FLoriLège, exposition jusqu’au 15 septembre, chefs d’œuvre du musée des Beaux-arts et d’archéologie de Besançon

focus

exposition fiction

Quintessence

Et si l’essence d’une exposition avait pour origine les récits fictionnels de trois auteurs contemporains ? Le collectif Le Bureau a ainsi imaginé Uchronies, une présentation fondée sur des histoires bâties de toutes pièces, qui auraient pu être celle de cette collection d’œuvres franco-tchèques.

À l’aube de sa fermeture pour deux années de travaux, le musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon rassemble un « florilège » par les plus belles pièces de sa collection. Dessins, toiles et sculptures s’offrent aux visiteurs jusqu’à l’automne 2013.

Les auteurs Thomas Clerc, Alexis Guillier et Jiri Skála ont fait jouer leur plume et leur imagination pour cette exposition. Ils ont bâti des récits sur le principe des univers parallèles, pour envisager différentes origines à cette collaboration artistique et offrir ainsi un contexte novateur aux œuvres présentées – une sélection des collections du Frac Franche-Comté et de la Galerie tchèque Klatovy/Klenová. Initialement présentée en République Tchèque en 2011, l’exposition Uchronie ou Des récits de collection poursuit son itinérance et sa fiction. Il ne s’agit pas pour les commissaires d’illustrer les textes par des œuvres mais de faire en sorte que celles-ci soient la base du contexte et de la réflexion. L’accrochage entre ainsi en résonance avec ces histoires parallèles : les trois fictions cohabitent dans les espaces d’exposition, permettant ainsi d’offrir plusieurs contextes aux œuvres, l’idée étant de multiplier les lectures possibles et les imaginaires qu’elles pourraient susciter. Les créations de Zbynek Baladrán, Julien Berthier, Hugues Reip et Adam Vackar, produites spécialement pour le projet, viennent appuyer le potentiel fictif des collections générées à l’occasion de ce croisement franco-tchèque. Le choix de la Cité des Utopies pour cette exposition prend tout son sens… D

Le musée bisontin a envisagé cette exposition comme un parcours didactique, explorant les grands siècles de l’art et offrant ainsi une vision d’ensemble, réjouissante pour les amateurs et passionnante pour les néophytes. Les pièces sont, pour beaucoup, le fruit des dons du collectionneur Jean Gigoux. L’exploration commence en Italie, des primitifs du XIIIe siècle jusqu’à la Renaissance, puis ce sont les peintres du XVIe siècle qui sont mis à l’honneur, autour de Lucas Cranach notamment. Il n’y a qu’un pas pour plonger ensuite dans l’univers du Caravage au classicisme, avant d’aborder le Temps des Lumières, puis les néoclassiques, romantiques et réalistes. Le parcours s’achève sur les modernes du XXe siècle : Bonnard, Matisse ou encore Picasso. À noter, le prêt par le musée d’Orsay d’une œuvre remarquable de Claude Monet : Le Jardin de l’artiste à Giverny ou le Jardin de Monet (1900). Un carré de dessins, principalement flamands et hollandais, offre l’occasion d’admirer des pièces méconnues de Jacob Jordaens, Ferdinand Bol ou encore Peter Paul Rubens. Et bien sûr, Besançon étant réputée pour son « terreau » favorable à l’archéologie, le musée a fait le choix judicieux de réorienter sa muséographie sur la ville, proposant des vestiges de la Préhistoire à l’époque médiévale, en passant par l’oppidum gaulois et la Cité Romaine. Des chefs-d’œuvre savamment choisis. D

Allan Sekula Shipwreck and worker, Istanbul, 1998 – 1999 / tirage Cibachrome (Collection Frac Franche-Comté) © droits réservés

Simon Vouet, Le ravissement de Sainte-Madeleine © MBAA Photographie : Charles Choffet

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par Mickaël roy

focus jorge peris, taMaris, exposition du 16 novembre 2012 au 10 mars 2013 au Musée du château des ducs de Wurtemberg www.montbeliard.fr

Foyers de résistance(s) Première exposition personnelle en France de l’artiste espagnol Jorge Peris, taMaris s’organise à la manière d’un laboratoire d’expériences artistiques et naturelles. De quoi faire écho au dynamique projet culturel d’Aurélie Voltz, directrice des Musées de Montbéliard, qui depuis bientôt deux ans s’emploie à relier avec pertinence la création contemporaine aux collections historiques et scientifiques de son institution. Et vice versa. Visite guidée d’œuvres choisies.

« J’ai pris l’architecture comme matériau » lance Jorge Peris pour présenter l’étrange monticule qui se laisse approcher au centre de la pièce. Accessible dès l’entrée de l’exposition, cette « cheminée » naturelle, créée in situ en regard du contexte immédiat du Musée du Château des ducs de Wurtemberg, faite de 2,5 tonnes de sel naturel solidifié, étonne par la précarité de sa constitution. Entreprise impossible ? L’artiste

compte bien pourtant « tout faire pour qu’elle fonctionne » avant le début de l’exposition. Évoquant métaphoriquement un « foyer », un espace d’activité et de production d’une énergie qui traverserait l’ensemble de l’exposition, cette installation marque le point de départ d’une réflexion sur les ressources propres aux forces de la nature. Inépuisables ? Le rostre de l’espadon tout proche, à la fois aiguisé à son sommet et friable à son extrémité, monté sur un socle... de sel, et ainsi consacré à la façon d’une forme sculpturale, n’est-il pas là pour nous rappeler que la nature a toujours su imaginer des formes de défense intrinsèques à son règne ? Si un mystérieux doute vous submerge, retournez-vous et laissez-vous conter la poésie de trois objets (une baguette magique ?, un arc et une canne), qui, de facture artisanale si ce n’est industrielle et pourtant éminemment organique, magnifiques dans leur fragilité, s’envisagent comme les artefacts d’une activité humaine, passée, absente, offrant, en creux, l’idée d’une nature triomphante. Puis, suivez les tuyaux. Ceux de la cheminée, bien sûr. D’abord, une douzaine de gravures naturalistes du XIXème siècle acquises par l’artiste à Madrid, encadrées à la manière d’objets de curiosités. Victimes d’hybridations colorées et de greffes d’éléments naturels, elles semblent témoigner de la face hostile d’un monde animal autrement majestueux et fabuleux. Tout près, une nouvelle installation traduit précisément cet enchantement de la nature : une étagère dans laquelle sont venues se lover pas moins de six-cents chrysalides ! Pour « que d’ici la fin de l’exposition, naissent des papillons » se réjouit Aurélie Voltz. D’un état, l’autre, il n’y a qu’un pas. À l’image de la dernière œuvre du parcours qui fait appel à nouveau au sel, ce « matériau fou, alchimique, utilisé pour évoquer la cristallisation de la pensée » comme se plait à le rappeler l’artiste pour qui la monstration participe de la métamorphose. Quand les idées deviennent formes ? D Batailla di bacterias, 2009 Moisissures sur papier – 21 x 29,7 cm Courtesy de l’artiste Photo : DR

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par claire tourdot

focus MoMiX, FestiVaL internationaL jeune puBLiC, du 1er au 10 février à Kingersheim (soirée cabaret avec ustensibles le 2 février) www.momix.org

un monde plus beau Pour sa 22e édition, Momix invite une trentaine de compagnies à prendre possession des scènes de Kingersheim et de Navarre. Rassemblant petits et grands, le festival international jeune public part à la découverte d’un théâtre contemporain vivant et humaniste.

Le village des petites boucles

10 jours, 30 compagnies, 40 représentations tous publics et 30 représentations scolaires... Ça va bouger cette année à Momix ! Initié par le Centre de Rencontre d’Échange et d’Animation (Créa), le festival s’attache à ouvrir l’imaginaire du jeune public en l’initiant à la poésie et en lui transmettant les clés pour un monde plus beau et responsable. En somme, un grand moment de célébration. Mais que fête-ton au juste ? Pour commencer, le rassemblement autour de la jeunesse de multiples troupes internationales : Belges, Espagnols, Québécois et Allemands croisent leur vision du divertissement sur les planches des scènes du Grand Est.

Triangle d’Huningue, Filature de Mulhouse, Passerelle de Rixheim, les lieux se multiplient aux alentours du cœur du festival situé à Kingersheim. En augmentant la visibilité de l’événement ce sont aussi les temps d’échanges intergénérationnels qui se renforcent. « Momix s’adresse au jeune public mais aussi plus globalement à toutes les générations : nous souhaitons que les créations soient des moments de découverte autant pour les enfants que pour les adultes » explique Philippe Schlienger, directeur artistique. Avec une lecture à double niveau, les différents spectacles sauront toucher parents et enfants. Emmenez-y sans hésiter votre tribu : certains sont proposés à partir de 18 mois et d’autres réservés aux adolescents. « Le programme est exigeant, original, contemporain mais avant tout accessible ». Grâce à des créations aux esthétiques et disciplines multiples (cirque, théâtre d’objets, danse) Momix s’invente une identité plurielle. Ce n’est plus seulement le théâtre jeune public qui est mis en avant mais toutes les formes d’arts susceptibles d’éduquer la nouvelle génération. Dans ce sens, le festival continue de stimuler notre imaginaire à travers plusieurs expositions : il sera ainsi possible de découvrir l’œuvre de Kitty Crowther au Créa, le monde de Lili Aysan à la Bibliothèque Centrale de Mulhouse mais aussi les différents prototypes d’affiches pour cette 22e édition dessinés par les élèves de la Haute école des arts du Rhin. À noter, l’animation d’une émission radiophonique quotidienne par des jeunes apprentis reporters sur le blog du festival et un certain nombre de radios locales. De quoi éveiller tous nos sens. Festif, humaniste et pédagogique, le festival Momix rassemble tout autant qu’il divertit. D

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par xavier Hug

focus ZeiChnen ZeiChnen, toujours toujours, exposition du 23 novembre 2012 au 13 janvier 2013, à la Kunsthalle de Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com www.regionale.org

Fixation de l’image en mouvement Rendez-vous incontournable de la création plastique organisé par seize institutions de la région de Bâle, d'Alsace et du pays de Bade, la Regionale fait courir chaque fin d’année les curieux comme les professionnels pour prendre le pouls de ce(ux) qui fait (font) aujourd’hui l’art de notre temps.

À Mulhouse, Sandrine Wymann, directrice de la Kunsthalle, a choisi cette année de s'associer à la “tête chercheuse” bâloise Sophie Yerly pour inviter des artistes Allemands, Suisses et Français qui renouvellent la pratique du dessin. L’intention curatoriale est scénarisée ainsi : Une ligne grise. À peine perceptible, vaguement tracée sur un coin de feuille blanche. Elle s’élance timidement, acquiert de l’assurance et s’affirme dans un ton assombri. La voie est libre, la ligne chemine, elle trouve les directions à suivre, les espaces à préserver. Elle connaît intimement les règles de l’équilibre et s’enfuit quand une

respiration s’impose. Elle s’épaissit, saisit de la noirceur, s’applique à occuper quelques centimètres carrés. Son rythme s’accélère. Elle va et vient, tourne et s’enroule autour d’un centre qu’elle évite pour ne pas sombrer. Son corps s’étire et s’emmêle, elle ne sait plus trop par où s’échapper. Elle se répand et se perd, elle n’est presque plus ligne, elle est surface et noire. Une tache noire. Gageons que la diversité sera de mise. En effet, que le dessin existe de façon autonome ou qu’il soit une étape du processus créatif, il est un réel laboratoire de création, étroitement lié à toutes les disciplines et à tous les supports. Figure alsacienne par excellence, Tomi Ungerer sera d’ailleurs de la partie. Ce sera une excellente occasion pour redécouvrir un pan de son œuvre trop souvent occulté par son image d’illustrateur jeunesse. En même temps, la Regionale donne à retrouver certains artistes coutumiés de la manifestation, ce qui permet de situer leur évolution au fil du temps. La très grande diversité des lieux d’exposition, seize au total, disséminés sur un axe de deux cent kilomètres qui court le long du Rhin, peut s’appréhender comme un atelier transfrontalier puisqu’il n’est pas rare de retrouver des artistes ici et là mais dans un tout autre registre d’œuvres. Enfin, la Regionale est prétexte à la multiplication de soirées thématiques, de rencontres avec les artistes, de conférences. Ainsi, la Kunsthalle présente, en prolongement du vernissage, une sélection de 18 films courts à la Filature. D Lena Ericksson Der Kompass - von Hier und von Dort Gestrandet, Kongresszentrum Bitec, Bangkok, 4décembre 2008 Série de dessins © Lena Eriksson

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par Géraldine Bally photo : Kurt Van der elst

par emmanuel abela

L’âMe Des terMites, les 6 et 7 décembre à la comédie de l’est, à colmar http://comedie-est.com

LoustaL, un itinéraire en BanDes Dessinées, jusqu’au 21 janvier au Musée des Beaux-arts et au Musée Historique de Mulhouse

focus

Mystère dans la termitière

Élégance et décadence

Une leçon de biologie. Une tranche de vie. Des souvenirs et une quête survoltée d’un futur intouchable. Josse de Pauw, figure majeure du théâtre flamand, offre au public une pièce passionnée où l’intensité de l’histoire laisse libre cours à l’imagination. Que la magie opère !

Loustal développe un univers graphique qui se caractérise par un trait à la fois ferme mais révélateur d’une certaine fragilité. Une exposition rend compte de l’itinéraire particulier de cet auteur et illustrateur discret, mais qui a su imposer sa vision toute singulière de la BD.

Donner sur une scène de théâtre un cours de science sur la vie des termites et autres protozoaires n’est pas monnaie courante. Pourtant, c’est de cette manière très scolaire que débute la pièce L’âme des termites. Inspiré de l’ouvrage La vie des termites de Maurice Maeterlinck, Josse de Pauw se lance dans un essai scientifiquement poétisé qui ne tarde pourtant pas à déraper. Sur les planches, ils sont trois. Un narrateur et deux musiciens (Jan Kuijken et George van Dam). Les douces mélodies du violon et du violoncelle font office de fond sonore, se calquant parfaitement sur les variations d’intensité du récit. Car non, il ne s’agit pas seulement d’un cours de biologie. Le désordre s’installe soudain sur cette scène sommairement aménagée. Introspection, retour dans les souvenirs d’un passé disparu : l’image du théâtre classique laisse place à un genre nouveau, reflet de nos existences tourmentées. L’acteur lâche prise, les spectateurs aussi. Des fragments de vies sont scandés, l’humour s’entremêlant à un discours désopilant. Cette litanie lancinante nous plonge dans un univers troublant aux confins de l’Afrique noire, un pied dans un futur encore incertain, l’autre dans un passé chaotique. Parfaitement orchestrée, la pièce ne fait finalement que ressembler à un enchevêtrement ingénieux, digne d’une termitière. D

Il y a une extrême chaleur dans les images colorées de Loustal. Qu’on les croise sous la forme de BD, d’illustrations, sérigraphies ou dans des éditions, elles habitent notre univers mental avec une extrême familiarité depuis qu’elles nous sont apparues voilà plus de 30 ans avec des albums comme Barney et la note bleue, Cœur de sable, etc. La belle exposition au Musée Historique et au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse nous permet de faire le lien entre toutes les thématiques abordées par cet auteur prolifique, qui a débuté dans Métal Hurlant, puis (À suivre) avec comme scénariste Philippe Paringaux, l’ex-rédacteur en chef de Rock&Folk : l’Afrique, le jazz, le romantisme, l’exotisme, le roman noir et bien sûr les Etats-Unis. Grâce à une belle sélection de couvertures et planches originales issues de ses albums les plus remarquables, on découvre les cadres singuliers de cet ancien étudiant d’architecture et son goût prononcé pour une forme d’angulosité, entre expressionnisme et pop nonchalante. À l’égal d’un Yves Chaland, d’un Serge Clerc ou d’un Jean-Claude Götting dans les années 80, Loustal continue de faire école et de dessiner les contours d’une forme particulière de modernité graphique qui l’identifie à jamais. D

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par sylvia dubost photo : seldon Hunt

focus gisèLe Vienne À strasBourg Jerk, du 23 au 25 janvier à pôle sud This is how you will disappear, les 30 et 31 janvier au Maillon Kindertotenlieder, les 8 et 9 mars au tJp-Grande scène www.g-v.fr

le système Vienne Entre danse, théâtre et arts plastiques, Gisèle Vienne construit un univers passionnant et singulier, à la cohérence thématique et esthétique remarquable. Dans les trois spectacles qu’elle présente (enfin) à Strasbourg, comme dans tous les autres, les éléments du système Vienne sont indissolublement liés.

BeauTé

+ aDolesCeNCe

La beauté peut être perfection. Découler de l’ordre et de l’harmonie, comme Gisèle Vienne le met en scène dans Une belle enfant blonde ou Eternelle idole. Elle peut être apollonienne, ou dionysiaque, en tout cas, chez Gisèle Vienne, elle est partout, depuis son premier spectacle en 2004, autant comme sujet que comme moyen. Metteur en scène, chorégraphe, scénographe de ses spectacles, elle construit sur le plateau des paysages à couper le souffle, tableaux vivants ou sculptures en mouvement dans lesquels évoluent des figures qui semblent sorties d’un rêve (à moins que ce ne soit un cauchemar) ou d’un récit mythologique. Un théâtre d’images souvent inquiétant, toujours parfaitement maîtrisé. + DesTruCTioN La beauté pure ne dure jamais. Elle porte déjà en elle sa fin. Et la ruine, le chaos, peuvent aussi être beauté. Gisèle Vienne l’a bien montré dans I Apologize ou Kindertotenlieder, terrible questionnement sur la représentation de l’effroyable et de la mort à partir de l’iconographie traditionnelle autrichienne. Mais la destruction arrive parfois sans grandes et belles images. Dans Jerk, Vienne a laissé Jonathan Capdevielle seul en scène avec deux marionnettes, pour raconter par le menu (et comme un conte) le parcours du serial killer Dean Corll et de ses deux complices adolescents dans les Texas des années 70.

This is how you will disappear

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Beauté + destruction = adolescence. This is how you will disappear, créé en 2010, reconstitue l’équation à travers la rencontre d’une jeune gymnaste, flanquée de son entraîneur, et d’un rockeur, dans une forêt embrumée qui deviendra le théâtre de la tragédie. Encore une fois, Gisèle Vienne a travaillé avec la complicité de l’écrivain Dennis Cooper, auteur de presque tous les textes de ses pièces. Et donc co-auteur des personnages, presque toujours des enfants ou des adolescents, des êtres en devenir que le monde n’a de cesse d’abîmer, en voulant les façonner, le corps et l’esprit. + marioNNeTTe Gisèle Vienne observe le processus. Les images qu’elle crée sont sans doute le reflet de sa propre sidération, pourtant elles conservent avec leurs sujets une certaine distance. Vienne joue avec les représentations et la position du spectateur. D’abord philosophe et musicienne, elle s’est tournée vers la marionnette, la forme qui permet de réunir toutes les autres et dont la gestuelle et le rapport au réel influencent tout le travail de Vienne… La poupée, c’est à la fois la beauté, la mort et l’enfance. D


par sylvia dubost photo : christophe urbain

focus WhistLing psyChe, du 10 janvier au 2 février au tns à strasbourg www.tns.fr

troubles identitaires Florence Nightingale et James Miranda Barry. Deux femmes médecins au XIXème siècle, deux pionnières que l’histoire a oubliées, deux identités troubles dont l’auteur Sebastian Barry imagine la rencontre. Un texte dense et riche, que Julie Brochen met en scène.

La rencontre entre ces deux femmes : réalité ou fiction ? Elles auraient pu se croiser. On a retracé leurs déplacements, c’était plausible. Barry a imaginé leur rencontre. La grandeur de ces femmes n’a pas été reconnue, même si on retrouve facilement la trace de Florence Nightingale dans les annales de la médecine. James Miranda Barry était une aïeule de Sebastian Barry. Sa famille est très présente dans l’histoire irlandaise. Il revisite son arbre généalogique et redonne à ces personnages une vie fictionnelle, pas biographique mais très documentée.

Que se racontent ces deux femmes, quand elles se rencontrent ? Et bien, elles se racontent ! Elles s’affrontent car Barry en veut à Nightingale d’avoir réussi là où elle a échoué, elle fulmine de n’être rien. Les sujets de la pièce vont croiser les questions que soulève le titre, Whistling Psyche. Celle de l’identité : Nightingale a choisi d’être médecin à l’époque où cela posait un vrai problème pour les femmes. Quant à James Miranda Barry, on lui a volé son identité quand elle avait 13 ans. Le général Miranda, un ami de son oncle, eut l’idée d’en faire un garçon pour qu’elle puisse faire ses études de médecine. Il voulait ensuite la faire revenir en Amérique du Sud pour qu’elle recouvre sont identité et devienne médecin. Mais il est mort trop tôt, elle s’est donc fait piéger son identité toute sa vie. Psyche est aussi le nom qu’elle a donné à tous ses caniches… Elle a vécu une vraie histoire d’amour avec le gouverneur du Cap, qui aimait les hommes. En tout cas, c’est ce que raconte Barry. On peut douter de tout et croire à tout ! Qu’est-ce qui vous a séduit le plus, l’écriture ou les personnages ? Les deux ! Je suis totalement fanatique de cette écriture diffractée. On pense à Synge, c’est très irlandais. Il y a une sorte de verve romanesque, les personnages sont très bien dessinés. Il n’est pas édité en France car il y a un gros problème de traduction. C’est une écriture captivante, le texte est presque comme une enquête. Je ne m’étais jamais posée la question de la femme auparavant. Là c’est intéressant car elles ont agi sur les mentalités avant qu’on s’en rende compte. Elles se sont emparées d’un métier d’hommes et en ont fait leur vie : la vocation n’a pas de sexe. Les deux défendent une autre vision des choses, l’une de façon contrainte, l’autre de façon libre. D

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par emmanuel abela

focus Le petit FugitiF, ciné-concert le 8 février à la salle du cercle, à Bischheim www.salleducercle.ville-bischheim.fr

le blues de Joey Parmi les trésors du cinéma mondial, le petit Fugitif de Morris Engel, est ressorti en salle en 2009. À cette occasion-là, le guitariste Pierre Fablet a eu l’idée de l’adapter en ciné-concert, seul avec une guitare acoustique mythique des années 30 pour de jolies sensations blues.

Truffaut savait ce qu’il devait au Petit Fugitif de Morris Engel. Il l’affirmait volontiers : « Notre Nouvelle Vague n’aurait jamais eu lieu si le jeune Américain Morris Engel ne nous avait pas montré la voie avec son beau film. » Il est vrai qu’à la ressortie de ce film fondateur du cinéma indépendant américain en 2009 chez Carlotta, on a pleinement mesuré le tribut payé par le cinéma mondial à ce véritable petit chef d’œuvre. Une histoire simple : Joey s’enfuit parce que les gamins du quartier lui font croire qu’il a accidentellement tué son grand frère d’un coup de carabine ; dès lors, il se rend à Coney Island, l’immense plage dédiée aux manèges et à l’amusement. La caméra s’attarde sur la foule, les petits gestes quotidiens des anonymes ; elle capture des instants de vie dans un noir et blanc somptueux, dans un dispositif qui se situe déjà entre fiction et documentaire. On s’attache spontanément à ce môme à mi-chemin entre le Kid de Chaplin et le jeune Antoine Doinel des 400 Coups qui, une fois l’instant de torpeur passée, réorganise sa petite vie entre les manèges et les tours sur un poney, récolte des bouteilles vides sur la plage, les revend et se rêve en cowboy moderne.

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Comme nous tous, le guitariste Pierre Fablet est tombé sous le charme de cette fable moderne au point d’en proposer une version ciné-concert en solo, muni d’une guitare National Style O, un modèle de 1933 acheté aux États-Unis. Dialoguant avec la bande son du film qu’il fait disparaître, puis réapparaître à des moments clés du film, il développe un son bluesy acoustique, minimaliste et chatoyant, sur la base de ses propres compositions – « Elles sont nées en regardant le film », nous précise-t-il – et de quelques standards du genre, signés entre autres Bukka White ou Fred McDowell. Il joue volontiers avec la variété très nuancée des sentiments exprimés par Joey qui s’accommode finalement de la situation dans laquelle il s’est retrouvé plongé malgré lui. « Oui, on constate une diversité aussi bien dans les thèmes que dans les climats : des moments de cavalcade suivent des moments plus mélancolique. Tout cela m’a suggéré des variations dans les tempi. J’ai souhaité que la musique accompagne le film, mais le film reste devant ! » D


par claire tourdot

focus this Must Be the pLaCe, exposition sur l’œuvre photographique de pieter Hugo, du 14 décembre au 17 mars à stimultania à strasbourg www.stimultania.org

saga africa Après La Haye et Lausanne, le travail du photographe sud-africain Pieter Hugo arrive enfin en France, et pour notre plus grand plaisir à Strasbourg. sans détour, il immortalise les minorités d’un continent en devenir, entre respect des traditions et désirs de modernité.

C’est par la porte de la marginalité que Pieter Hugo a décidé d’entrer pour brosser le portrait de l’Afrique subsaharienne. Une coupure de journal, une photo prise par un portable, tout est prétexte à la représentation du non-conformisme présent sous diverses formes dans ce grand continent en pleine mutation. Parfois engagé, parfois beaucoup plus mesuré, le photographeéthnologue capture l’image d’une Afrique fière et multiple. La forme du portrait lui permet d’approcher l’Homme en tant qu’objet brut et central : les pauses sont frontales, franches et surtout assumées. Série phare de l’exposition : The Hyena & Other Men. Pieter Hugo nous raconte l’histoire d’hommes qui, accompagnés de leur hyènes, boas ou babouins, gagnent leur vie en faisant des spectacles de rue. Des clichés qui révèlent une société partagée entre mythes et modernité. Le voyage se poursuit au Niger avec Nollywood, énorme cité industrielle cinématographique, où acteurs en costume d’aliens et de guerriers côtoient de façon surréaliste la quotidienneté dans les rues de la capitale. Plus loin, au Ghana, le photographe s’attarde une immense décharge de déchets électroniques et informatiques – le dépotoir de l’Occident. La vision des gens venus récolter les matériaux contenus dans les différents composant offre une vision d’Apocalypse. Dans le même pays, il fait la connaissance de chercheurs de miel affublés de costumes en feuillage, vestige de croyances passées. À travers ces portraits, toute l’histoire d’un continent en devenir nous est rapportée : comment allier la vitesse d’un monde en constant mouvement et l’héritage de traditions ancestrales ? Comment vivre en marge d’une telle société ? Chez Stimultania, c’est cette force de l’image qui a d’emblée fixé la ligne conductrice à la scénographie de l’exposition. « Il ne faut pas oublier que le format des photos est exceptionnel, 2 mètres sur 1 mètres 60 pour certaines. Nous avons imaginé un espace ouvert où les photos pourront s’exprimer comme sur une pleine page » explique Florie Brunet, coordinatrice à Stimultania. Une façon de souhaiter la bienvenue à cette nouvelle scène photographique africaine, encore trop méconnue. D

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par cécile Becker photo : christophe urbain

focus L’ososphere À La Coop, nuits électroniques, expositions, performances du 7 au 16 décembre, 1, rue de la coopérative au port du rhin à strasbourg. www.ososphere.org

ni friche ni soumise Le Port du Rhin, on le voit pas, mais il suffit simplement de se retourner. Cet endroit méconnu des Strasbourgeois, regorge de bâtiments sublimes qui nous ramènent à l’histoire de la ville et nous donnent à penser à son futur. Parmi eux, La Coop, que l’Ososphère investit durant 10 jours. Visite.

Le voici devant nous : le chai construit par Adolphe Schulé et vidé en 2006 avec sa baie vitrée qui vient scander la façade du bâtiment. L’accès principal n’est pas visible encore empli de verdures, autour, deux chapiteaux seront installés et formeront deux des trois dancefloors. Le troisième, au rez-de-chaussée du chai parsemé de colonnes de béton, ne pourra accueillir que 500 personnes. Aussi beau soit-il, ce bâtiment nécessite qu’on s’adapte à lui : « La problématique a été inverse, explique Thierry Danet, directeur de l’Ososphère. Nous sommes partis d’une logique d’exposition dans laquelle

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nous avons dû faire entrer un dancefloor. La sécurité et l’accessibilité ont été les premiers paramètres techniques à prendre en compte. » Un travail de titan, mais aussi de conservation. Thierry Danet poursuit : « Les discussions se sont ouvertes en mars et nous avons eu la réponse en août. Nous avons vraiment cherché à faire comprendre à l’équipe de La Coop que nous ne voulions pas travestir le lieu. Ce bâtiment a des choses à dire. Nous ne sommes pas insensibles à son histoire. » Au premier étage, un premier espace d’exposition avec ces fameuses baies vitrées ouvrant sur un territoire industriel, la siroterie et un espace fermé qui accueillera le café conversatoire. Un peu plus haut, surprise : un enchaînement de cuves reliées dans lesquelles étaient stocké le vin. Des escaliers tout autour, au centre, un bureau comme suspendu où le temps s’est arrêté. Une bouteille de vin traîne encore sur la table, dans quelques semaines l’art sonore de JeanFrançois Laporte viendra lui répondre. Au troisième étage, un espace ouvert semblable à celui du rez-de-chaussée qui sera transformé en boîte noire pour le besoin des expositions. Plus d’une quarantaine d’artistes s’imprégneront du lieu : Paul Souviron et Antoine Lejolivet avec leur Super Surfaces, des catalogues mettant en lumière des liens formels, conceptuels et contextuels ou Antoine Schmitt et son City Lights Orchestra, symphonie de lumières sur ordinateurs. Sans oublier la musique avec Etienne de Crécy, entre autres, le 14 décembre et la fine équipe Kompakt, Breakbot, Kavinsky ou encore Pachanga Boys le lendemain. Christine Ott viendra clore ces 10 jours accompagnée de Servovalve pour une création musicale et graphique. Entre découverte du lieu, performances, expositions et concerts, un programme dense et réjouissant. D


par xavier Hug

par claire tourdot illustration : Kathleen rousset

arnoLD oDerMatt, exposition du 14 décembre au 3 mars, à la chambre, strasbourg, en coproduction avec le centre photographique de lectoure et l’espace Fernet-Branca (qui accueille l'exposition jusqu'au 9 décembre) www.la-chambre.org

C’est seuLeMent Que je ne VeuX rien perDre – La Dispute, théâtre le 23 janvier au taps Gare-laiterie à strasbourg

focus

playtime

paradis perdu

L’Histoire de l’Art n’en finit pas de charrier son lot d’artistes déclassés, bruts, découverts tardivement, alors même que leur travail contenait en germe tout un pan de la création institutionnelle.

Qu’elle est l’origine de l’inconstance ? L’homme ou la femme ? Voila la question existentielle à laquelle tente de repondre Marivaux dans la dispute. À partir de cette pièce/expérience, la compagnie Champ 719, cherche à atteindre une nouvelle approche théâtrale des œuvres classiques.

Arnold Odermatt est de ceux-là. Né en 1925 dans le très catholique canton suisse de Nidwald, Odermatt mène une paisible existence de policier après s’être essayé à la boulangerie. Seule la photographie, qu’il exerce depuis l’âge de dix ans, semble occuper toute son attention passionnée. Il emmenait son Rolleiflex à double objectif partout avec lui et photographiait les gens de sa région, dans leur simplicité rustique, et les paysages, majestueux et indomptables, puis sa femme et ses enfants. Cette marotte était toutefois accueillie avec indifférence par son entourage, jusqu’au jour où, au début des années 1990, son fils, Urs Odermatt, metteur en scène et dramaturge de stature internationale, les redécouvrit. Voilà pour la légende hagiographique. Le reste appartiendra bientôt à l’Histoire. Cette exposition se propose justement de revenir sur la « légende Odermatt », à travers une sélection mêlant clichés de la vie personnelle et professionnelle pour découvrir les différentes facettes de sa pratique, dont les clichés pleins d’humour grave révèlent aussi un sens aigu du cadrage et de la mise en scène que n’aurait renié ni Jacques Tati ni Weegee. D

Un Prince et une princesse se disputent pour savoir qui de l’homme ou de la femme a donné l’exemple de l’inconstance. En découle une expérience terrible : jusqu’à leurs 18 ans, deux filles et deux garçons seront isolés du monde et élevés par des nourriciers. La pièce démarre à la sortie de cette retraite forcée, au moment fatidique de la rencontre. L’innocence des adolescents laisse place à la perversité de la Cour manipulatrice qui par ses interventions, falsifie les sentiments des jeunes gens. Sous les yeux du spectateur, c’est tout l’apprentissage de la vie qui est réinventé par la découverte de l’amour, de l’autre mais aussi de soi-même. Derrière une intrigue simple se cache un foisonnement d’interrogations complexes. En découvrant l’autre, c’est tout d’abord eux-mêmes que les adolescents rencontrent : peut-on exister en soi ? Ou a-t-on besoin de l’autre pour vivre ? Ne vous attendez pas à la légèreté du traditionnel marivaudage, La Dispute est une œuvre singulièrement noire écrite par un Marivaux en fin de vie. Dans son laboratoire scénique, la compagnie Champ 719 s’est appropriée cette œuvre classique pour en tirer un questionnement autre, guidé par l’instinct et la sensation. D

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par Vanessa schmitz-Grucker

focus L’appeL De La Forêt, exposition jusqu’au 13 mai au Musée Würth, à erstein www.musee-wurth.fr

l’arbre qui cache la forêt Après une première présentation à la Kunsthalle Würth à Schwäbisch Hall sous le titre Waldeslust. Baüme und Wald in Bildern und skulpturen der sammlung Würth, l’exposition est adaptée au musée Würth à Erstein sous le titre l’appel de la forêt. arbres et forêts dans la collection Würth.

Le titre résume à lui seul le propos de l’événement. Dans l’appel, il y a à la fois quelque chose de mystique, de symbolique, de spirituel mais il y a aussi un lien entre peur et attraction. L’appel de la forêt est le désir qui naît de la peur. Depuis les contes médiévaux hantés de figures maléfiques aux tableaux romantiques de Caspar

Max Ernst, Der Wald des Schlafwandlers (La forêt du somnambule), 1934 Huile, gouache, frottage sur papier, marouflés sur toile, Gouache, frottage au Papier, 36 x 25,5 cm – Collection/Sammlung Würth, Inv. 4528 © ADAGP, Paris 2012

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David Friedrich, nos rapports à la forêt oscillent entre attraction et répulsion. Les toiles présentées ne sont pas de simples représentations. Elles sont des symboles, des métaphores de la psyché humaine. Le temps de l’exposition, des artistes aux sensibilités divergentes sont rassemblés pour rendre compte de la diversité des approches. Figuratives ou non, elles questionnent toutes nos rapports à la nature et au paysage. Fantasmes enfantins dans l’œuvre de Baselitz ou Hockney, introspection mélancolique chez Longo ou encore interprétation minimaliste chez Lüpertz, l’art moderne et contemporain n’a pas fini d’épuiser le thème de la nature. Il est, certes, question de la notion de paysage, et même du renouvellement de son genre, mais le propos va bien audelà de ces considérations sommaires jusqu’à rappeler que la nature – l’arbre et la forêt – est devenu, sous le terme Land Art, un matériau en elle-même. Le spectateur n’est plus le contemplateur de cette nature. Il est littéralement happé, entraîné dans les profondeurs des illusions recréées par les artistes. Loin de notre quotidien souvent trop urbain, la nature nous renvoie, parfois avec violence, à nos propres interrogations, à nos propres angoisses ou à nos rêveries. Ernest Ludwig Kirchner l’avait bien compris quand il peignit Sous-bois avec touches de roses au premier plan dans lequel s’enchevêtrent lignes, plans et couleurs avec toute la violence expressionniste des œuvres allemandes du début du XX e siècle. La figure humaine, pas plus que l’espace urbain n’est absente. Parler de forêt, c’est d’abord parler de l’homme : de ses choix de vie, de ses croyances, de ses doutes et de sa volonté, fondatrice de nos civilisations modernes de soumettre la nature. C’est donc une exposition qui joue la carte de l’humain, des émotions et du ressenti. Tout en proposant à la fois des pièces uniques et inédites comme L’arbre emballé de Christo et des artistes peu connus tel que le sud-américain Lester Campa. Le parti-pris scénographique est d’une efficace sobriété. Rien ne vient gêner ou troubler la lecture des œuvres accrochées les unes en écho aux autres. Il n’y pas de progression chronologique mais une affirmation forte des sensibilités d’artistes qu’un siècle sépare parfois. D


par cécile Becker

par cécile Becker

DeCaLages, festival du 15 au 26 janvier dans les relais culturels du nord de l’alsace www.scenes-du-nord.fr

Le Mystere Des Choses, toMBés Du CieL, LégenDes et MiraCLes, exposition du 8 décembre au 17 mars au musée de l’image d’Épinal, www.museedelimage.fr

focus

Vous avez dit décalé ?

la vérité est ailleurs

En 1993, les Scènes du Nord se structurent en créant une association regroupant sept relais culturels du nord de l’Alsace : programmations communes, accompagnements de création, et tournées. En 2008, le festival Décalages naît avec pour particularité la présentation de spectacles hybrides.

Le ciel, l’espace, ces entités supérieures que nous ne connaissons qu’à moitié sont les objets de tous les fantasmes. Seul espace infini qui nous entoure, il est de ces choses que nous n’explorerons peut-être jamais en totalité et devient alors matière à imaginer. Le musée de l’Image, conquérant, s’aventure dans cet ailleurs.

Un voyage insolite parmi des créations scéniques, des esthétiques croisées, une modernité affirmée, le festival Décalages continue de faire découvrir de nouvelles écritures en Alsace du nord. En ouverture de festival, le 15 janvier au relais culturel de Wissembourg, Gildas et compagnie revisitent le répertoire de Claude Nougaro et en font un électron libre entre vidéo, théâtre et concert. Le 18 janvier à l’espace Rohan de Saverne, Hamlet devient un super-héros avec ce ciné-théâtre créé par la compagnie La Cordonnerie. Le jeune garçon décide de venger le meurtre de son père et souhaite rétablir la vérité au royaume du Danemark. À La Saline de Soultz-sous-Forêts, le 25 janvier, l’on retournera dans les années 60-70 avec le spectacle Paranoïd Factory Project, l’histoire d’une toxicomane de 52 ans se prostituant pour vivre, entre art et féminisme radical. Une petite thématique magie est également explorée avec Encore quelques illusions au Théâtre de Haguenau le 22 janvier, entre disparition, téléportation, lévitation et mentalisme et à la Castine de Reichshoffen le 26 janvier où la représentation Synapses nous emmène au cœur de l’étrange et devine nos pensées. Une programmation itinérante, dense et variée qui explore en long, en large et en travers les possibilités scéniques d’aujourd’hui. D

Au musée de l’Image, nous avons vu tomber du ciel La Pluie et Les Neiges, éléments manifestes. Cette fois, le musée expose une pluie de mystères et quelques réalités. Que pourrait-il encore tomber ? Des météorites ? Effrayant. Des avions ? Plonger vers le sol ou atterrir en douceur. Le reste n’est que littérature. Dans la mythologie grecque, Zeus avait main-mise sur cet espace de l’au-dessus, dans les livres de religion, l’on parle d’un Dieu et toutes sortes d’anges, gardiens ou rebelles, qui descendent parfois sur terre. Questions de croyances et de légendes, le ciel reste un espace en suspens où l’on invente même des vies extraterrestres. Si les OVNIS restent de l’ordre de l’imaginaire, il arrive que nos certitudes soient remises en question par l’inexpliqué. Le musée de l’Image se penche sur ces territoires entre réel et imaginaire et propose un regard, le sien et celui de Corinne Mercadier, photographe travaillant sur les paysages abstraits en montant des mises en scènes étranges où se côtoient personnages énigmatiques et objets lancés représentant le temps. Cette exposition fascinante montée en partenariat avec Arsenal – Metz en Scènes, le planétarium d’Epinal et la Galerie Les filles du Calvaire à Paris remet en doute nos certitudes et aiguise notre imaginaire. D

Corinne Mercadier, Faena 2, série Solo Le spectacle (Super) Hamlet

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par emmanuel abela

par xavier Hug

Corps sous inFLuenCe, jazz à l’écran, cycle de conférences, projections cinéma et concerts le 29 novembre aux trinitaires, à Metz www.lestrinitaires.com

CéCiLe Massart, La ConsCienCe Du paysage du 8 novembre au 8 décembre, à la galerie de l’esplanade, Metz http://esamm.metzmetropole.fr

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Blue screen Le jazz, musique de l’instant s’apprécie en concert, mais aussi à l’écran, quand il souligne la violence des sentiments. Une programmation inventive révèle les relations intimes qu’il a toujours entretenues au cinéma. Le jazz est vivant, il est une musique vibrante qui se vit généralement comme une expérience de l’instant ! Il habite de nombreuses œuvres cinématographiques qu’il magnifie parfois. On se souvient naturellement du solo de batterie d’Art Blakey dans la dramatique scène de poursuite en voiture dans les Tricheurs de Marcel Carné, mais bien d’autres films révèlent en arrière-fond des compositions jazz au point que celles-ci ont parfois une incidence sur la rythmique des images à l’écran. Comment envisager Husbands de John Cassavetes par exemple sans ses fulgurances blues ? Le film a été construit sur la base d’une improvisation jazz – à la manière d’un Jack Kerouac improvisant ses poèmes –, avec son thème central et ses nombreuses digressions ; cela se traduit à l’écran par un montage serré, heurté, qui accorde son importance à des instants de flou sublimant l’escapade londonienne coupable de John Cassavetes et de ses amis Peter Falk et Ben Gazzara. Le vent de liberté qui souffle sur l’œuvre ne tarde pas à sombrer dans une profonde mélancolie. Le jazz à l’écran est l’occasion de plusieurs projections – Le Départ, une rareté de Jerzy Skolimowski, le réalisateur de Deep End –, mais aussi de concerts et d’une conférence de Gilles Mouellic, professeur en études cinématographiques et musique, auteur de Jazz et cinéma, et plus récemment Improviser le cinéma. D

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indignation paysagère Sur fond de polémique écolo-énergétique, la galerie de l’École Supérieure d’Art accueille dans le cadre du festival Je t’aime… ich auch nicht le travail de sensibilisation aux déchets radioactifs que mène Cécile Massart. Après trois éditions consacrées aux échanges musicaux entre la France et l’Allemagne, le festival messin prend la nature comme thème pour mieux en explorer les contours spécifiques selon qui s’en emparent. La grande scission s’opère au cours de la seconde moitié du xviiie siècle qui voit la France accorder à la nature une confiance rationnelle, en lien direct avec les Lumières, tandis que l’Allemagne épouse une nouvelle esthétique, le Romantisme, où la fonction de l’art cherche à en dévoiler les faces cachées. Depuis, Becquerel, la fission de l’atome, Tchernobyl, Areva et Fukushima sont passés par là. Quel rapport, allez-vous me dire ? Justement, le principal sujet du travail de Cécile Massart est centré sur la mémoire du déchet nucléaire et son avenir. Au moment où l’Allemagne anticipe sa reconversion énergétique, la France persiste et signe. Après s’être intéressée à l’identification et à l’archivage des déchets radioactifs, l’artiste veut rendre lisible dans le paysage cette strate archéologique pour éveiller la responsabilité de chacun. Un travail à forte connotation politique dont seul le temps dira quel est l’impact réel et si il possède une effectivité au-delà de sa propre existence. D


par Benjamin Bottemer photo : Émilie salquèbre

focus Qui ViVe, de christophe Manon et sandrine Gironde, théâtre du 15 au 18 janvier au ccaM de Vandœuvre-lès-nancy. www.centremalraux.com

l’âme du guerrier Le texte de Christophe Manon Qui vive rencontre pour la première fois la scène, sous la direction de Sandrine Gironde, de la compagnie l’Escalier : un texte dense pour un récit intense sur notre rapport à la révolte et à sa violence, à la cruauté, à l’espoir aussi.

Dans cette pièce qui est comme un voyage dans les épisodes tourmentés de l’histoire, guerres, révolutions, jusqu’au terrorisme, le personnage incarné par Jean-Marc Bourg est seul face au public, pris entre deux feux : celui de son désir d’engagement et de révolte et la volonté de préserver son humanité en restant passif. « Ce moment de basculement où le personnage s’interroge est très beau, décrit Sandrine Gironde, la metteuse en scène. J’ai voulu un rapport très franc, très direct avec le public. » Décrit comme un récit d’anticipation, « presque de science-fiction », Qui vive nous

entraîne dans des conflits réels, essentiellement ceux de la Commune et de la Guerre d’Espagne, entre rêve et réalité. « On joue avec les perceptions du spectateur, qui peut se demander si ce que traverse le personnage est réel ou imaginaire, explique Sandrine Gironde. Cela faisait partie de mes premières intuitions, pour emmener le spectateur dans des endroits très sensoriels. » Au niveau de la mise en scène, trois grandes phases se succèdent : un prologue en forme d’appel à la revendication, avec un acteur absent, mais qui constitue paradoxalement selon Sandrine Gironde « un vrai face-à-face avec le public. Au début, cette couleur révolutionnaire peut presque sembler désuète. Puis vient l’ambiguïté. » C’est la guerre qui constitue la seconde partie du voyage, de cette « traversée ». « On assiste à l’ambivalence, à l’horreur, à la cruauté du personnage envers les autres et envers lui-même ; c’est un moment où il est très seul. » Finalement, le chaos débouche sur le rêve, avec la rencontre d’une femme, de l’espoir, de l’amour. « Le rêve réinvente tout, mais on ne sait pas où est la réalité de ce à quoi on vient d’assister. » Encadré par un dispositif scénique en forme de cercle brisé, utilisant le son et la vidéo, Qui vive est d’abord centré sur son texte, selon Sandrine Gironde : « Il ne faut pas que la forme empiète sur le fond. Le public chemine dans un paysage, visuel ou presque radiophonique parfois, mais la priorité c’est le rapport à la langue. C’est un texte qui parle d’amour avant tout, profondément humaniste, jusque dans les contradictions de son personnage. » D

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par Benjamin Bottemer

focus ring, festival de théâtre du 21 novembre au 1er décembre dans différents lieux à nancy et son agglomération. www.nancyringtheatre.fr

comme des aimants sur les planches Les Rencontres Internationales Nouvelles Générations, RING pour les intimes, entament leur seconde édition à Nancy et dans son agglomération. Un jeune festival de théâtre, ouvert sur des formes neuves et audacieuses, souhaitant se développer pour devenir un rendez-vous incontournable en Lorraine.

Attirer un public pas forcément familier des autres salles obscures, celles du théâtre, est l’objectif clairement affiché par RING, dirigé par Michel Didym et Jean Balladur, respectivement directeur et directeur adjoint du Théâtre de la Manufacture à Nancy. « On vise des publics nouveaux, notamment les jeunes, explique Michel Didym. L’esprit d’ouverture est omniprésent dans les créations que nous sélectionnons, qui laissent une grande place à la musique, avec des classiques revisités également. Ce sont des points d’attraction qui peuvent permettre de renouveler les publics. » Jean Balladur rappelle qu’il faut toucher les nouvelles générations sans se couper des autres publics. « Il y a des formes nouvelles, des équipes jeunes, des spectacles accessibles à un jeune public, mais on ne fait pas pour autant dans le jeunisme lorsque l’on propose des formes scéniques moins classiques que d’habitude. »

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Parmi plus de 20 spectacles présentés à la Manufacture ou à l’Ensemble Poirel à Nancy, au TOTEM de Maxéville, à l’Espace Chaudeau de Ludres, au CCAM de Vandœuvre-lès-Nancy entre autres, se croisent le rock, le spectacle de marionnettes, le cirque, le hip-hop, un spectacle pyrotechnique déambulatoire, des concerts, des pièces intimistes ou aux dispositifs scéniques déjantés... et des auteurs et comédiens venus des quatre coins de France et du monde : belges, chinois, italiens, allemands, britanniques, grecs... « Au vu de ce qui existe autour de nous, il était naturel d’avoir cette idée d’un festival privilégiant l’innovation » explique Jean Balladur. Au bout de seulement deux éditions, RING « commence à atteindre son objectif, selon Michel Didym. On est en train de forger le concept et de s’en donner les moyens, financiers notamment. Ce n’est pas évident dans un contexte où la culture n’est plus une priorité ; ça nous oblige par exemple à nous transformer en agents pour trouver plusieurs dates à des compagnies que l’on souhaite faire venir de loin. Pour les prochaines éditions, il y a des gens en Amérique latine et en Chine que j’aimerais beaucoup accueillir. » RING fait preuve d’ambition ; un festival comme une vitrine des nouvelles créations, mais dont l’objectif final est d’attirer le public dans les théâtres tout au long de l’année. D


par claire tourdot photo : Gert Kiermeyer

par claire tourdot

BuDDenBrooKs, théâtre/marionnettes, du 16 au 17 janvier au carreau à Forbach www.carreau-forbach.com

photo & CeraMiQue #2, exposition, du 26 octobre au 27 janvier au musée de la Faïence de sarreguemines

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Héritage familial

image et terre

Vitrine d’une société bourgeoise en decadence, les buddenbrook, retrace l’histoire d’une famille marchande à la fin du XIXe siècle. La compagnie allemande Puppentheater Halle adapte le chef d’œuvre de Thomas Mann au théâtre en imaginant un spectacle de marionnettes plein de surprises et d’intensité.

Fini la soupière de grand maman ! À Sarreguemines, ancien bassin industriel faïencier, la céramique sort des buffets à vaisselle. Associée à la photographie, elle se fait œuvre d’art en detournant le quotidien et l’utile.

Dans son roman Buddenbrooks paru en 1901 (et qui lui vaudra le prix Nobel de littérature en 1929), Thomas Mann racontait le déclin de l’ensemble d’une famille de la haute société allemande et de son entreprise. Avec un réalisme digne des meilleurs lignes de Zola, il peignait le tableau des mœurs d’une époque désuète où chacun se voyait suivre un chemin tracé d’avance selon la norme de sa position sociale. En reprenant ce classique de la littérature, la compagnie Puppentheater Halle relève le défi audacieux de recentrer le cadre sur la fratrie Buddenbrooks : Christian, Tom et Tony. Les trois enfants de la dernière génération tentent tant bien que mal de démêler leur destin face au poids de la transmission parentale. Sur scène, sept marionnettes hyperréalistes confectionnées à partir de latex sont manipulées à vue par autant de comédiens sans artifices. En rompant l’illusion marionnettique, c’est tout une nouvelle dimension de cet art du divertissement qui se développe : un dialogue s’amorce entre le comédien et la marionnette, tous deux présents sur scène. Surgissent alors peu à peu les grandes questions à l’origine de l’œuvre : Sommes-nous maîtres de notre destin ? Doit-on respecter l’héritage légué par nos pères ? Ou encore plus largement, comment trouver le sens de sa vie ? D

Le musée de la Faïence de Sarreguemines présentait cet été, dans une première partie historique, les liens entre photographie et céramique. Nous y apprenions qu’au milieu du XIXe siècle, cette terre argileuse était un support de choix, solide et durable, pour des clichés tant familiaux que commémoratifs. Avec ce second volet, l’exposition présente onze artistes, tous attachés à la Lorraine, ayant fait le choix de pérenniser la tradition de la photocéramique. Changement d’époque, changement de position : il n’est plus question ici de reproduire le réel mais de vivre une expérience esthétique, à partir de la confrontation entre la terre et l’image. Chaque création est un pas vers la quête d’une « transfiguration du banal », pour reprendre les mots du critique d’art Arthur Danto. Questionnant pour la plupart la condition humaine – l’inconscient, le souvenir, le mutisme –, les œuvres gardent en elle une part de mystère, lointain échos de la transparence de l’émail... Cerise on the cake, Jacques Peiffer, plasticien (et meilleur ouvrier de France !), a proposé pour l’occasion à plusieurs artistes régionaux de prolonger leurs œuvres « sources » par une édition céramique : « Plus marginale par sa complexité technique, la photocéramique demeure un univers exploratoire, à l’aube de découvertes associant la pérennité aux nouvelles propositions de l’imagerie ». D

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par emmanuel abela photo : steven speliotis

focus rainy Days, festival de musique nouvelle du 24 novembre au 2 décembre à la philharmonie, à luxembourg www.rainydays.lu

le sourire de John cage La Philharmonie consacre le festival Rainy Days à l’œuvre irradiante de John Cage : les soirées spéciales, les performances diverses et bien sûr les nombreux concerts révèlent l’actualité de son message comme une réponse aux préoccupations esthétiques du moment

Y a-t-il démarche artistique plus enthousiasmante que celle de s’inscrire dans la filiation de John Cage ? Son sourire traverse son œuvre à peu près autant que le rire traverse celle de Mozart. En ces temps d’incertitude, ce sourire nous semble un peu plus nécessaire encore ; il magnifie une démarche d’ouverture au monde qui s’appuie sur une solide culture extrême-orientale, mais aussi sur les conclusions que le compositeur a tiré de cette expérience qu’il avait vécue dans une chambre anéchoïque à Harvard : le silence n’est pas silence, il n’est qu’une disposition de l’esprit, il n’est pas non plus cette toile de fond sur laquelle se détacheraient les sons, il est indissociable de ces sons et se retrouve lui-même constitué de la somme des bruits qui nous environnent et qui parfois échappent à notre contrôle. À partir de ce constat, il a construit sur une idée simple que tout est musique, les sons organisés tout comme les bruits environnants. La liberté créatrice s’en trouve exaltée, émancipée, sublimée. Aujourd’hui, l’omniprésence du compositeur dans les festivals prouve l’absolue nécessité de ce message de liberté : on peut tous se reconnaître à la fois dans ses pièces et son attitude ; derrière la désinvolture affichée par cette immense figure, ce que reçoit le public c’est la sagesse mesurée de cet homme à la tendre mélancolie qui affirme tout à la fois la vitalité et la vanité de l’acte créateur. Loin de toute posture, son enseignement continue de susciter bien des vocations chez des artistes qui affichent une certaine distance humaniste aussi bien dans les domaines de la musique, que des arts plastiques ou de la vidéo. On se souvient que le poète Allen Ginsberg affectionnait la notion de “candeur” – ce mot français prononcé à l’américaine –, il en va de même pour John Cage : innocence et réserve dans l’attitude, conviction dans l’action, et finalement un certain sens de l’autodérision. Les éléments sont réunis, ils semblent trouver un écho favorable à un moment où l’on manque de repère, comme si on faisait table rase, et que le message initial devienne enfin audible dans toutes ses nuances. Quand on lui posait la question du message fondamental de Silence, son ouvrage le plus célèbre, il répondait : « Tout est permis si l’on prend zéro pour base. » Avec lui, repartons donc de zéro, retournons au sourire premier. D

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W VWDU


Arte Povera. Une révolution artistique, exposition au Kunstmuseum de Bâle jusqu’au 3 février

Leider muss diese Installation unvollständig bleiben. Das Veterinäramt Basel-Stadt hat die Präsentation ines Goldfisches in der vom Künstler vorgesehenen Wasserkaraffe nicht bewilligt. Wir appellieren an die Vorstellungskraft der Besucherinnen und Besucher ! Unfortunatly this installation in incomplete. The Veterinary Services Basel-Stadt did not approve the carafe in which the artist intended to display the goldfisch. We appeal to the visitor’s imagination ! Nous ne pouvons malheureusement pas vous présenter cette installation de manière complète. Le service vétérinaire de Bâle-Ville n’a pas autorisé la présence d’un poisson rouge dans la carafe prévue par l’artiste. Nous prions les visiteurs de bien vouloir se l’imaginer ! 42


Rétrospective tant qu’il est encore temps Par Sandrine Wymann & Bearboz

Beim diesem Präparat eines Stumpfkrokodils (Osteolaemus tetraspis) handelt es sich um ein vom Bundesamt für Veterinärwesen (BVET) beschlagnahmtes Ewamplar, das dem Internationalen im Handelshabkommen CITES interliegt. Cites (The Convention on International Trade in Endangered Species of Wild Fauna und Flora ; auch Washingtoner Artenschutzabkommen genannt) ist ein Abkommen, das den Handel mit bechohten Tier – und Pflanzenarten reguliert und überwacht. Das Ziel ist ein nachhalitiger Handel, der den Fortbestand der Arten in der freien Natur nicht gefährdet. Das Exemplar wurde dem Kunstmuseum Basel vom BVET für die Ausstellungsdauer zur Verfügung gestellt. Mehr Informationen zu diesem Thema finden Sie unter www.cites.ch This preserved specimen has been seized by the Federal Veterinary Office (FVO) because the Dwarf Crocodile (Osteolaemus tetraspis) is subject to the regulations of the international trade agreement CITES. Cites (the Convention on International Trade Endangered Species of Wild Fauna and Flora ) is an agreement that regulates and controls international trade in endangered animals and plant species. The goal is to enable sustainable levels of trade that ensure the future of natural populations of the given species. The FVO has lent this specimen to the museum of arts in Basel for the time of the exhibition. For more information visit www.cites.ch Le présent spécimen de crocodile nain (Osteolaemus tetraspis) a été confisqué par l’Office vétérinaire fédéral (OVF) car il est soumis aux dispositions de la CITES, convention sur le commerce international des espèces de faune et de flores sauvages menacées d’extinction. Le but de cette convention est de réglementer le commerce des espèces menacées pour assurer leur survie dans la nature. L’OVF a prêté ce spécimen au musée d’art de Bâle pour la durée de l’exposition. Pour plus d’informations visitez www.cites.ch 43


Rencontres par Nicolas Léger photo : Pascal Bastien

Rien de plus difficile que de cerner un être enclin à la multiplicité, à la disparition et à l’imposture. Enrique Vila-Matas, invité aux Bibliothèques Idéales pour son roman air de Dylan, est de ceux-là. Rencontre avec une figure contemporaine de la littérature.

Cherchez l’écrivain Un écrivain est à la fois un corps et une figure littéraire. Il nous faut d’abord le chercher là où il se plaît à se cacher et à régner : dans ses textes et ses lectures. Enrique Vila-Matas, en effet, n’hésite pas à s’emparer de citations, de vies d’autres auteurs. Les mots d’autrui deviennent entre ses mains des « moteurs de vie », c’est-à-dire bien sûr des prétextes à la création, mais aussi de rencontres, de voyages, d’interprétation et de compréhension de sa propre existence. Ils se muent en galeries explorant le sol de l’existence. Fidèle à cet esprit d’imprégnation, l’auteur nous confie qu’il écrit en écoutant des bandes originales, des albums de Tom Waits ou de Dylan en boucle sur Spotify. Pour autant, la profusion des références n’a chez lui rien d’un name dropping : elle laisse apparaître un paysage aux mille entrées comme celles de l’encyclopédie. Tel Dante suivant Virgile, Vila-Matas marche dans les pas de ses guides que sont Fitzgerald, Hemingway, Nabokov ou Kafka, pour ne citer qu’eux. Apercevant une lueur ou une ombre, il opère un détour, s’en approche, et parfois se rencontre : « Là est la grandeur de l’écriture : se trouver, se découvrir dans ce travail. Je cherche une maison sur ce chemin ». Authenticité et connaissance de soi n’ont rien d’évident, loin de là. Cette quête est un des thèmes clés d’Air de Dylan, où un narrateur anonyme rencontre Vilnius, jeune cinéaste obsédé par l’échec et littéralement envahi par la mémoire de son père défunt. En prêtant un faux « air de Dylan » à ce personnage, embarqué dans une odyssée intime, Vila-Matas rend hommage au don de travestissement et de fuite de Bob, icône contemporaine. Car Dylan, c’est Ulysse : il est Personne, c’est-àdire aussi bien tout le monde. À proprement parler, l’Homme est devenu Figure ou Trope. Doué de « polytropie », il a ce pouvoir de métamorphose et de ruse qu’accordait le dieu Hermès à ses élus. Au sein du Club des « polytropes », Borges, grand écrivain du Labyrinthe et du Miroir, comptait Shakespeare, véritable natura naturata, s’engendrant perpétuellement. Et Air de Dylan prend, entre autres, Hamlet et sa profonde interrogation existentielle pour palimpseste.

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Vilnius est un Hamlet déchiré par son héritage et son identité. Au creux de cette toile, Vila-Matas est partout et nulle part à la fois. Il se terre au centre de son roman, il s’insinue dans chacun des personnages : dans le fantôme de ce père avant-gardiste barcelonais, dans son fils fasciné par l’échec et l’indolence, ou derrière la silhouette d’un narrateur qui veut cesser d’écrire. À l’image du reste de son œuvre, la question de l’identité et de la multiplicité ne s’y déploie pas simplement comme un jeu virtuose ou une habile construction hermétique. Reposant sur la polyphonie et sur une temporalité désordonnée, l’intrigue est en définitive une tentative de réponse à l’énigme même de la condition humaine. Prendre la mesure de la difficulté que nous avons à nous définir est un geste lucide et courageux. Le monde est un théâtre où nous sommes à la fois acteurs, spectateurs et décor de nos vies. Notre identité se fragmente en une série d’exigences sociales, amicales, amoureuses, familiales, imposées parfois et souvent épuisantes.... Mais se chercher, c’est fuir, changer et se mouvoir afin peut-être de se trouver au détour de ce gigantesque carnaval existentiel. Car admettre le mensonge et l’illusion peut aussi être une fête :

Là est la grandeur de l’écriture : se trouver, se découvrir dans ce travail. Je cherche une maison sur ce chemin


l’humour et la légèreté d’Enrique Vila-Matas nous le rappellent. Homme souriant et aimable, il paraît toujours prêt à livrer un bon mot ou une anecdote : « Dylan s’était un jour amusé à jouer seul au carrefour de grandes avenues new-yorkaises affublé d’un masque à son effigie. Fatigué, il l’a ensuite enlevé sous le regard béat des badauds qui auparavant débattaient encore sur la qualité de l’interprète qu’ils avaient sous les yeux… ». Plus qu’une anecdote, une allégorie. Le lecteur est happé comme Alice suivant le lapin blanc dans son terrier, s’engouffrant dans une contrée nouvelle où son monde en apparence réglé s’éclaire sous un jour nouveau dans le désordre des reflets. Mais une fois entré dans le terrier de l’écrivain, vous verrez que ce lapin-là n’en sait guère plus que vous. Un sentiment de retard irrattrapable lui colle au corps. L’écriture est une fuite et un jeu de

miroir que Vila-Matas perpétue avec panache et humanité : le mouvement toujours, et non la contemplation. Cherchez un être capable de générer des formes littéraires d’une singularité touchante, forte, et vous aurez la chance de rencontrer Enrique Vila-Matas. Rencontre humaine qui est l’épreuve de ces mots nietzschéens dans toute leur force : « Le corps est l’édifice de plusieurs âme ». ❤

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Rencontres par Emmanuel Abela & Vanessa Schmitz-Grucker Photo : Éric Antoine

Notre œil appelle la géométrie

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Un drame plastique Quand le réalisateur iranien Abbas Kiarostami pose sa caméra à Tokyo, il en résulte Like Someone in Love, un film contemplatif, à l’esthétique exigeante, loin des artifices du nouveau cinéma. Perçoit-on de la gravité dans le regard d’Abbas Kiarostami, même derrière ses lunettes de soleil ? Rien n’est moins sûr… Il y a surtout une attention portée à son interlocuteur, au moment où la réponse est traduite du persan en français. Ne cherchez pas à croiser le regard de la traductrice, c’est bien celui de Kiarostami scrutant la moindre de vos réactions que vous croiserez immanquablement. Sans doute a-t-il procédé ainsi pour juger la justesse de ses acteurs, qui évoluaient dans une langue, le japonais, qu’il ne comprend pas – ce qui ne l’empêche pas d’en révéler au passage la bien douce mélodie. Peut-être même cherche-t-il inconsciemment à fixer le cadre de notre conversation pour en évaluer les possibilités de plans. Une démarche naturelle pour lui qui avait débuté par la peinture et qui aujourd’hui construit spatialement ses films avec le point de vue de l’architecte ? Peut-être est-ce plus simple encore : il y a de fortes chances qu’à l’instar des personnages de son dernier long métrage il ne cherche simplement à créer du lien et à inscrire l’instant vécu sur la durée, aussi bien pour lui que pour nous. Dans Like Someone in Love, on découvre dans le récit des jeux de symétrie : des scènes se répondent, de même pour les dialogues. Ce sentiment est confirmé par un usage renforcé du champ / contre-champ... C’est un point fondamental, en effet. Pour moi, un film doit s’inscrire dans une géométrie. Notre regard est habitué à la géométrie. Tout ce que vous voyez est géométrique. C’est le cas même pour les peuples qui ne nomment pas la géométrie ; si vous leur proposez quelque chose qui ne respecte aucune règle dans l’espace, leur regard s’en trouve gêné. Notre œil appelle la géométrie. C’est bien pour cela qu’un film qui n’a pas été conçu de manière géométrique ne peut pas être regardé pour moi. Récemment, un spectateur s’est montré contrarié par mon usage systématique du champ / contre-champ. Il trouvait que la séance d’ouverture était filmée de façon monotone, il se demandait pourquoi on ne voyait que les deux personnages, il ne comprenait pas pourquoi je ne tournais pas autour des personnes, pourquoi je ne variais pas les points de vue. Je lui ai dit que cette exigence, c’était celle du nouveau cinéma, que notre œil maintenant est habitué à tourner autour des personnages. On coupe sans raisons, on change d’angle sans raisons, on fait se succéder des plans de façon gratuite. La première séquence du film dure quatorze minutes et elle n’est faite que de deux plans. Je n’avais aucune raison de changer de point de vue. Là par exemple, nous nous parlons depuis un moment, mais nous

nous voyons du même angle depuis le début, si je devais filmer cette scène je ne vois pas ce qui m’autoriserait tout à coup à vous montrer en plan rapproché. Pour la conversation dans la voiture entre le vieil universitaire et le jeune homme, la scène a été filmée dans des conditions réalistes. Lorsque nous sommes assis dans une voiture, c’est ainsi que nous nous voyons, à cette même distance. Il n’y a donc aucune raison d’utiliser là non plus de plan rapproché. Ces règles ont toujours existé dans le cinéma, je n’ai rien inventé. On revient à un cinéma classique qui au regard des nouvelles habitudes peut paraître ennuyeux mais qui, à mon sens, est plus juste. Vous ne trouverez jamais de plans superflus dans mes films. Le cinéma a sa propre architecture. À partir du moment où j’ai construit un plan, il n’y a rien qui ne puisse être retiré, je l’ai conçu dans une économie qui fait que tous les éléments sont nécessaires au rendu final. Ces choix créent aussi une proximité. Il y a une volonté de parler de l’universalité des sentiments quel que soient le lieu et les cultures… C’est exactement ce que je ressens aussi. Dans votre film, nous sommes en présence de personnes qui se coupent volontairement de leur famille ; elles essaient de recréer quelque chose de l’ordre du lien. Mais c’est précisément quand elles entrevoient enfin cette possibilité que naît le drame… Il y a d’autres aspects bien sûr, mais rien n’est plus près de la vérité que cette formulation. Le drame se noue dans cette tentative de sortir de la solitude. On fait du mieux qu’on peut mais il est parfois des distances qu’on ne rattrape pas. Pourquoi dans le titre cette référence au jazz des années 50 ? L’atmosphère générale du film, ainsi que la mise en scène renvoient à une autre époque. J’imagine que c’est aussi parce que les années 50, une décennie très évocatrice pour l’acteur principal, Tadashi Okuno, correspondent à ma propre jeunesse. Il se trouve que ce type d’histoire d’amour peut revêtir un caractère complètement désuet. Aujourd’hui, nous ressentons peut-être les mêmes besoins affectifs mais ne les exprimons sans doute plus de la même façon. ❤ Propos recueillis le 12 octobre au Régent Petite France, à Strasbourg, à l’occasion de l’avant-première de Like Someone in Love au cinéma Star St Exupéry

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Rencontres par Emmanuel Abela & Céline Mulhaupt photo : Éric Antoine

La jeunesse est un art Rencontre avec le réalisateur Olivier Assayas à l’occasion de la sortie de son film après Mai, qui dépeint de manière intimiste et avec de forts accents autobiographiques la période bouillonnante du début des années 70. L’occasion de plonger dans les souvenirs de jeunesse d’un des réalisateurs majeurs du cinéma français contemporain…

La lumière, la clarté, caractérisent de nombreuses scènes de votre film. Est-ce que c’est l’image que vous gardez de cette période ? En tout cas, il y a quelque chose qui a à voir avec la nature. J’ai grandi à la campagne, près de Paris, mes souvenirs de cet âge-là sont donc marqués par une circulation entre la ville et la campagne. Il y a quelque chose d’assez sensuel au fond. Nous étions engagés dans la politique de l’époque, mais dès qu’on sortait du lycée, on était dans la nature. Il y a aussi des choses qu’on a oubliées aujourd’hui, ou du moins qui ne sont plus mises à leur juste place, c’est le rapport de cette époque avec la nature. Dans le gauchisme, il y avait un rejet de l’urbain, et surtout l’envie d’aller vers la nature. C’est une période où il y a eu une résurgence des traditions anciennes, une nostalgie de la société rurale. Il faut bien se rappeler que le gauchisme, la free press, la musique de l’époque, ont été nourris par ce fantasme-là. Par exemple, au lieu de dire à mon chef-opérateur Eric Gautier ce que racontait le film, je lui ai fait écouter du folk anglais, qui possède un petit côté pastoral. C’était vraiment la note que je voulais trouver pour le film. Depuis qu’on travaille ensemble, il sait que j’ai une grande attirance pour la lumière de l’impressionnisme. Dans mes premiers films il y avait une part de romantisme sombre, mais plus ça va, plus j’ai envie de clarté, de lumière. Et c’est dans Après Mai que j’ai eu l’impression d’aller le plus frontalement vers ça.

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à plusieurs moments du film, cette lumière se transforme en feu… Oui, c’est vrai ! Quand on écrit un film, il y a toujours une sorte de rime inconsciente qui se crée. On se rend tout à coup compte qu’une idée a fait son chemin, toute seule. Pour ce film, je ne me rendais pas compte à quel point le feu était présent. Evidemment, c’est en lien avec la façon dont la jeunesse se consume. Contrairement à celle de Mai 68, la génération du début des années 70 est assez méconnue et on oublie qu’un certain nombre de combats ont été menés. Etait-ce pour vous une manière de rendre hommage à cette génération qui est restée très active, très combattante durant toute la période ? En tout cas, ça a été une manière de prendre en charge une histoire collective qui n’était pas racontée. Raconter l’histoire collective, ce n’est pas mon truc, mais cette période a été celle de mon adolescence, et parce qu’elle m’a marquée, j’ai été sensible au fait qu’elle n’a jamais été racontée correctement. Je me serais très bien contenté que quelqu’un le fasse à ma place, mais ne voyant rien venir, j’ai compris que j’étais porteur de cette histoire et de ce qu’elle a de générationnel. Le début des années 70 est souvent décrit comme “les années de plomb”, comme la traduction de l’échec de Mai 68 et de ses idées. Bien sûr, quand on était adolescent en 1970-1971, la perspective était parfaitement différente. Mai 68 est un point de repère, mais on ne l’a pas vécu, on le perçoit un peu comme un événement météorologique. C’est une génération qui a été marquée par l’exploration des voies ouvertes par Mai 68, mais qui a aussi payé un tribut relativement lourd, en s’engageant pour certains dans des voies destructrices.


Pour ce film, je ne me rendais pas compte à quel point le feu était présent Vous dites vous être appuyé sur la personnalité de vos acteurs pour façonner les rôles. Comment fait-on pour construire des personnages d’il y a 40 ans à partir de jeunes gens d’aujourd’hui ? Ça part évidemment de croquis, de souvenirs. Mais ce que je construis n’est pas de nature autobiographique, c’est là que j’essaie de trouver des interprètes qui, par un certain biais, peuvent s’identifier aux personnages, ou en tout cas se reconnaître dans les passions de ces personnages. Je me fie aussi à leurs personnalités, à leur instinct, à leur manière d’être, ce qui est toujours plus fort que ce que j’ai écrit dans le scénario. De toute façon, les personnages qu’on a essayé de tisser dans le scénario n’ont qu’une petite part de vérité ou de réalité. La vérité ou la réalité, ce sera leur incarnation qui leur donnera corps. Pour chaque film, il y a toujours un double scénario : celui qui est écrit et celui qui n’est pas écrit, c’est-à-dire l’enregistrement documentaire de ce qu’il se produit lorsque je filme des personnages traversés par des dialogues, des situations, des destins.

Concernant la bande originale, on a l’impression qu’elle relève de choix très intimes : Soft Machine, Captain Beefheart, Syd Barrett, Kevin Ayers... Je voulais trouver une façon de rendre hommage à ce qu’on a appelé l’underground des années 70, et notamment à la musique qui venait d’Angleterre. Je ne voulais pas me servir de la musique générationnelle de cette époque, mais plutôt de la musique qu’appréciait une minorité de passionnés. Ceux qui écoutaient Syd Barrett ou Kevin Ayers étaient attirés par quelque chose de très marginal, contrairement à la majorité des gens qui écoutaient plutôt Pink Floyd. Je voulais surtout que les choix musicaux du film soient au diapason avec les personnages, avec l’histoire que j’avais envie de raconter, c’est-à-dire celle de gens portés par les idées d’une minorité agissante et créative. J’aurais été incapable d’utiliser la musique de Syd Barrett ou de Nick Drake comme musique illustrative dans un autre de mes films, j’y accorde trop d’importance. Mais là, elle a naturellement trouvé sa place, parce que je l’ai remise exactement dans le cadre dans lequel je l’ai découverte. Vous n’avez d’ailleurs pas hésité à placer certains morceaux en entier… Mais il le fallait ! Tout à coup, en rapport avec la peinture, il y avait un truc qui marchait, qui était évident, pour la première fois. C’était assez miraculeux, j’étais ravi d’enfin pouvoir intégrer ces morceaux dans un de mes films. ❤

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Rencontres par Cécile Becker photo : Ani Mijatovic

Messager de l’enchantement Des rencontres déterminantes, il y en a peu. Des rencontres marquantes, un peu plus, disons que leurs raretés favorisent l’impulsion. Ces histoires-là, il faut être capable de les raconter. Pour Cass McCombs, ce sera par la musique. Pour moi, ce sera par ce portrait instantané. Rencontre à Londres, en plein été, à Dalston, là où le soleil se dissimule derrière les immeubles aux briques rouges.

Même si j’aime beaucoup lire les interviews de musiciens, je trouve que c’est monotone de parler de musique plutôt que d’en jouer

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À Londres, chaque échange pourrait faire l’objet d’un texte. Pe ut-ê tre simplement parce que ces instants sortent d’une routine confortable, ou parce que le dépaysement invite à l’émer veillement et attise la créativité. Ce pourrait être alors la ritournelle de Cass McCombs, nomade compulsif, cherchant à créer du lien à chaque nouvelle rencontre. Parler de lui ou se mettre en avant relève d’une figure périlleuse à laquelle il s’exerce peu. Par timidité mais aussi par souci de justesse, il excelle dans son rôle d’observateur et préfère s’effacer derrière sa guitare ou derrière le talent de ses musiciens. Au Birthdays où il donne le soir même un concert, il disparaît parfois derrière un mur laissant libre court aux divagations musicales de son guitariste ou aux performances ponctuelles d’une danseuse. En interview, il cherche constamment à se dérober au regard des autres. Il faudra que l’on soit seuls, que l’on cherche l’endroit parfait qu’on ne trouvera jamais. Nous voilà marchant sur Stoke Newington Road, tout en réalisant l’interview. Il s’interrompt à plusieurs reprises : « Cet endroit est étrange, je n’aime pas trop les gens ici, allons ailleurs. » Une échappatoire pour parler de lui le moins possible ? Élémentaire. Sachant que le personnage exècre les interviews – il avait exigé de n’accorder que des interviews manuscrites, puis qu’à des journalistes femmes – je m’étais préparée à l’éventualité d’une interview saccagée. Il m’expliquera plus tard : « C’est simplement une manière pour moi de m’amuser du système, de le défier en quelque sorte. Je déteste les situations superficielles dans lesquelles certains musiciens se mettent


constamment. Je n’ai rien à prouver. Même si j’aime beaucoup lire les interviews de musiciens, je trouve que c’est monotone de parler de musique plutôt que d’en jouer. Je ne me sens pas légitime à le faire et encore moins à parler de ma vie personnelle. En fait, j’en ai marre des questions stupides. La bêtise m’ennuie profondément. Il arrive que les interviews soient une souffrance. » Une fois passée l’angoisse de lui infliger un autre mauvais moment, j’ai le sentiment que la rencontre atteint rapidement son paroxysme : nous nous retrouvons là comme deux personnes qui ne se sentent jamais suffisamment adroites pour exprimer précisément des idées, des histoires ou des ressentis, par la musique ou le texte. Quelques jours plus tôt, je recevais un mail d’un guide, qui, me sentant en eaux troubles, m’avait adressée cette phrase de Ray Davies qui n’a depuis, jamais cessée de me tourmenter : « Quand vous avez de grandes idées, parfois ces idées sont supérieures à vos capacités à les exprimer. » Y voyant un signe, j’ai débuté l’interview avec cette citation. Après un long silence, visiblement troublé, Cass McCombs répond : « C’est drôle parce que ce matin on m’a demandé si j’avais déjà écrit des chansons que je ne me sentais pas capable de jouer en live, cela s’applique à presque toutes mes chansons. Mes chansons, en live, ne représentent jamais l’inspiration que j’invoque en les écrivant. Mais jouer de la musique c’est surtout une question de connexion

avec les musiciens. Plus que ma propre capacité à transmettre une idée, l’important est de créer un esprit de groupe. Je crois que l’individualité ne vaut pas en musique. » Il préfère parler de « quelqu’un » dans ces chansons, quelqu’un qui pourrait être lui, mais avec une distance suffisamment posée pour que l’on ne fasse pas d’amalgame : « La chose personnelle à laquelle je tiens le plus est de devenir un meilleur musicien. » Si Cass McCombs se « réinvente continuellement », il se dit « dévoué à son instrument » : « Ce que je cherche à comprendre avant tout, c’est pourquoi un jour, une guitare a atterri entre mes mains. Ma musique trace son propre chemin, elle vit d’ellemême. Je me sens comme un messager, c’est aussi pour cela que je préfère jouer dans des petites salles, là où je pourrais toucher les gens si j’en avais envie. » Prochain arrêt : ailleurs. Découvrir, toujours et « doucement, faire un nouvel album ». « Où puis-je voir le magazine ? » J’arrache une feuille de mon carnet de notes et lui tends un “www.novomag.fr” griffonné à la va vite. Il s’en servira pour écrire sa set-list. Un bout de papier qui disparaîtra bien sûr entre les mains d’un fan à la fin du concert. Aussi vite disparu qu’apprivoisé. ❤

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Rencontres par Cécile Becker Illustration : Jérôme Laufer

Space ritual Toy est la nouvelle sensation psychédélique made in UK. Avec son titre Motoring, ce groupe londonien s’installe sur les radars avec un premier album éponyme, entre expérimentation et quête d’une identité hallucinée. Interview “colin-maillard” au téléphone.

Non, je n’interviewe pas Colin. « C’est bon, vous êtes en ligne avec Panda! » Panda ? Panda Bear ? Pas le temps, il parle. Le batteur ? Le guitariste ? Qui est-il ? Peut-être un imposteur. Qui sait ? Jouons un peu. Panda est le bassiste de Toy, qui après vérification est donc Maxim Barron, que tout le monde surnomme du nom de ce gentil ours aux yeux cernés de noir. Panda décroche. – Coucou, ça va ? – Très bien et vous ? – ... – Allo ? Vous m’entendez ? – Oui, oui. – Comment se passe la tournée ? – Génial. On s’amuse beaucoup. On a joué à Berlin, à Hambourg et là, on est en route vers la Suisse. Tout est très naturel entre nous. On a grandi ensemble, on écoute la même musique et Toy est le groupe qu’on a toujours rêvé de monter. – D’ailleurs, tout est allé très vite, votre premier album a été sélectionné album du mois par Rough Trade. Peut-être parce qu’on a eu l’impression d’entendre un son familier : de la musique psychédélique des années 90, mais assez pointue... – Nous avons été très surpris de l’accueil. C’est vrai qu’on vient de la musique des années 90, mais plus le temps passe, plus on s’intéresse aux courants des années 80, 70, puis 60. On ne fait rien consciemment, on ne cherche pas à être affilié à un genre, mais plutôt à explorer.

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– J’ai lu que vous n’en pouviez plus d’être comparés à The Horrors et que personne ne vous avait demandé à qui vous vous compariez vous-mêmes ? Je vous le demande. – (Rires). Je dirai Hawkwind, on adore ce son des années 70, psychédélique et puissant. Ou alors Stereolab, si on se sent un peu fatigué. [Rires] – Vous avez récemment remixé l’excellent No Ladder de Coves sorti sur le label Cross Keys Records. Estce important pour vous d’aider de jeunes groupes ? – C’était génial de remixer ce morceau. Les Coves font vraiment des trucs supers. On aimerait faire plus de remix dans ce genre, comprendre le son de quelqu’un d’autre et l’appliquer à notre son est un défi intéressant. Faire jouer des petits groupes est important pour nous tout comme écouter les nouveautés. On passe notre temps plongés dans la musique. Oh merde ! Excuse-moi Charlie... –…? – Pardon, je viens de cramer le pull du batteur avec ma cigarette... On continue ? – Oui, j’ai l’impression que vous êtes toujours dans ce processus de création... – On sortira sûrement un EP avant la fin de l’année et un album l’année prochaine. On change notre manière d’écrire la musique, on essaye de nouvelles choses, de nouvelles techniques, pour nous éduquer surtout. – Vous n’allez pas un peu vite en besogne ? – L’important pour nous est de faire de la musique et on aime ça plus que tout, alors pourquoi pas en faire tout le temps ? ❤


par E.P Blondeau photo : Vincent Arbelet

Musique pour temps difficile En simplement quelques mois le collectif londonien Breton a redonné des couleurs à la créativité du rock anglais. Rencontre avec le leader Roman Rappak, en français dans le texte.

Roman, je sais que tu parles très bien le français… J’ai besoin de m’entrainer [son français est pourtant impeccable, ndlr] Oh non, j’ai beaucoup perdu ! En fait, j’étais dans un lycée français à Varsovie, le lycée René Goscinny [il remarque l’étonnement de son auditoire, ndlr] Hé oui, ça change de Victor Hugo ou Charles de Gaulle ! [rires]

Quel a été le déclic par la suite ? Le fait d’écrire des musiques de petits films ou d’installations vidéos nous a disciplinés. Nous voulions continuer à faire des B.O., mais pour le dancefloor ! Oui, c’est ça, une musique de film qui ferait danser.

Vous rentrez tout juste d’une première tournée américaine. Si tôt ça aurait pu constituer un piège, non ? Je vois ce que tu veux dire. Nous avons surtout été très surpris : les salles étaient pleines et les gens connaissaient les morceaux. Tu vois, nous sommes partis aux USA sans idée préconçue, il n’y avait pas de plan de conquête ou je ne sais quoi. C’était simplement un nouveau chapitre pour nous.

Vous avez aussi commencé en faisant de nombreux remix, cela a dû aussi nourrir votre musique… Comme les surréalistes ou William Burroughs par exemple, qui empruntaient puis reconstituaient une matière, nous prenons des éléments, les divisons, les coupons, puis les partageons. Au final, c’est la véritable expression de ce que l’on veut faire artistiquement.

Il y a presque cinq ans vous jouiez déjà avec Adam Ainger. à quoi ressemblait votre musique à l’époque ? Oh la, c’était affreux [rires]. Quand je réécoute les démos, les morceaux ne faisaient pas loin de dix minutes et c’était très psychédélique. Je pense qu’on se concentrait surtout sur les rythmes et les boucles, pas vraiment sur la construction des morceaux.

justement, l’écriture de morceaux pour un collectif, cela ne doit pas être toujours évident… Écrire ce n’est jamais facile, même lorsque tu es seul. L’avantage de Breton, c’est que chacun peut amener une boucle, une ébauche ou même un riff qui devient incontrôlable quand nous le faisons évoluer ensemble en répétition. C’est ce que j’aime, avoir des titres qui ont leur propre âme, lorsque personne ne les a finalisés à l’avance. à mon sens, le morceau Interference est une réussite totale, de la composition jusqu’au clip… C’est drôle que tu me parles de ce morceau… Pour nous aussi, il tient une place à part. J’avais acheté ce disque de musique classique des années 30 à Brighton… Il y avait une urgence, dans les sons de violons et de violoncelles. Alors, j’ai décidé de les traiter comme un producteur de hip hop. On a demandé à un compositeur allemand d’arranger le morceau, comme s’il s’agissait d’un cadavre exquis. Ce morceau a désormais sa vie propre. ❤

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Rencontres par Pauline Hofmann photo : Christophe Urbain

Un peu d’ordre dans ce foutoir Rubin Steiner fait un détour par les années 80. Le Tourangeaux prolifique vagabonde d’un style musical à l’autre. Nous avons essayé de le faire retourner sur terre, mais ça n’a pas toujours été facile.

Le titre de l’album, Discipline in Arnachy, c’est un peu ton mode de travail ? Tout à fait, c’est exactement ça, je n’en dirai pas plus. Mettre de la discipline dans ce bordel. Beaucoup de critiques comparent cet album à du LCD Soundsystem… J’aime beaucoup ce que fait James Murphy. Oui, il y a un morceau, Try this one, qui est un hommage flagrant et assumé. Nous avons déjà joué avec lui, il est très sympathique, mais ça s’arrête là. Le calendrier nous avantage : LCD, c’est fini, et au moment où je sors l’album on dit : « Voilà la relève ! ». Moi je me dis « good timing », donc on en profite. Ça me fait plaisir qu’on me compare, mais là, ça n’a fondamentalement rien à voir. Déjà, ce qu’on fait c’est bien mieux [rires]. Hier, un pote m’a envoyé un article qu’il a trouvé sur Internet qui dit que je rentre au Panthéon des grands génies français. On en arrive à ce genre d’absurdités ! C’est la surenchère du n’importe quoi ! Depuis douze ans, tu es passé du nu jazz, à l’electro-rock, et là tu es new wave. Il est impossible de qualifier ta musique, tu changes à chaque album. Apparemment, c’est pathologique. [rires] En fait, il y a une partie du processus de création musicale qui est très intime. Il faut garder un peu de mystère [rires]. Après, on a tous un travail à côté. Et pour faire ce disque-là, je n’avais pas beaucoup de temps ni de place. Du coup, ça s’est beaucoup fait avec des synthés. La technique a un peu influencé le style musical de cet album. Il y a un morceau de mon premier album [Lo Fi Nu Jazz, ndlr] qui ressemble beaucoup aux morceaux de Discipline in Anarchy. On pourrait en conclure qu’il y a une sorte de continuité dans tout ce bazar. Si on prend les albums un par un, il y a toujours une sorte de logique entre certains morceaux qui se retrouvent dans l’album d’après. En fait, c’est un grand rébus, une grande énigme.

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Rubin Steiner, c’est un nom qui sonne très allemand … Tu n’as pourtant aucun lien particulier avec nos voisins d’Outre-Rhin. Le tout début de l’histoire, c’est dans les années 90. Je faisais un fanzine. Avec des groupes de Tours, des mecs plutôt rockeurs. Nous avions tous plus ou moins des projets électro à côté. Nous avions sorti une cassette sur laquelle tout le monde avait placé un morceau électro sous un pseudo. C’était un peu de la rigolade. Et je m’étais inventé le nom de Rubin Steiner parce que c’était un truc qui n’avait rien à voir avec ce que j’étais. Un personnage inventé totalement à l’opposé de moi. Et l’Allemagne, c’était bien parce que je ne parle pas un mot d’allemand, je ne suis quasiment jamais allé en Allemagne. Et pour moi, l’exotisme, c’est l’Allemagne. ❤


CENTRE EUROPÉEN D’ACTIONS ARTISTIQUES CONTEMPORAINES

Doppelgänger 1/3 Bru a nt & S p pa nga ro, Cé cil e Da uche z, Koe nra ad Dedo bbe l e er, Cla a ire Fonta Fo nta taine ne & Karl Holmqvist, Karl Holmqvist, David Lamelas, Toshio To Tos h io Ma hio Matsu tsumoto, Corin Sworn Commissariat : Vincent Romagny

Exposition du 10 novembre 2012 au 6 janvier 2013 Ouverture du mercredi au dimanche de 14h à 18h / Fermeture les jours fériés Entrée libre Projection de Funeral Parade of Roses (1969) VOST et For the Damaged Right Eye (1968) de Toshio Matsumoto à l’Auditorium des Musées de la Ville de Strasbourg (Mamcs) le 22 janvier à 19h - Entrée 6 € / 4,5 €

Conception médiapop + STAR★LIGHT

Jorge Peris, Tamaris, 2012

Photographe : José Peris

7, rue de l’Abreuvoir - 67000 Strasbourg +33 (0)3 88 25 69 70 communication@ceaac.org www.ceaac.org

LE CEAAC EST MEMBRE DE

JoRge PeRis

TamaRis Du 16 NovemBRe 2012 au 1o maRs 2013

Musée du château des ducs de Wurtemberg


GéNériq 2012, festival à Belfort, Épinal, Besançon, dole, Baume-les-dames, dijon, Quetigny, Mulhouse, Kingersheim, saint-louis www.generiq-festival.com

pAR emmaNuel aBela & CéCile BeCker

SubStance active C’est l’hiver. L’environnement devient gris et triste, et pour couronner le tout : cette toux persistante. Besoin d’un antibiotique ? Qu’est-ce qu’on vous a dit ? Ce n’est pas automatique, préférez le GéNéRiQ. Après s’être exporté en Colombie, le festival revient avec une 6ème édition toute en proximité, en collaborations avec les salles du Grand Est et en surprises, comme chaque année.

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First Aid Kit À force d’être dévoyé par des artistes peu scrupuleux, le folk nous semblait presque perdu. C’était sans compter ce duo de jeunes sœurs suédoises, qui renouent avec l’essence même d’un genre auquel elles redonnent toutes deux ses lettres de noblesse. Tout en étant connectées à la scène actuelle – elles étaient précédemment signées sur Rabid Records, un label cogéré par le duo électronique The Knife, et ont fait des apparitions au côté des Fleet Foxes –, les Söderberg sisters ne se privent par pour autant de regarder en arrière : bien sûr, le hit Emmylou nous renvoie à l’univers de l’immense artiste Emmylou Harris qui, que ce soit avec Gram Parson ou en solo, avait profondément renouvelé les codes esthétiques de la country, mais ça n’est pas tout ; le folk psychédélique des formations pionnières telles que l’Incredible String Band ou Fairport Convention semblent également faire partie de leur background lumineux. Et si ça n’est pas le cas, c’est qu’elles réinventent toutes seules cet univers de la fin 60’s ou de la première moitié 70’s avec candeur parfois, avec génie souvent. (E.A.) → First Aid Kit, le 29 novembre à 20h à la salle des portes à Saint-Louis BRNS

First Aid Kit

Tous ceux qui croisent leur route sont d'accord : les quatre Bruxellois de BRNS [prononcez “Brains”] marquent les esprits. Avec des rythmes ensorcelants et des chants hypnotiques, ces multiinstrumentistes azimutés retournent à la source d’un rock arty à la XTC et marchent sur les traces de Battles ou Django Django. La structure de leurs chansons est pop, mais la construction par étage atteint vite des sommets. Excentricité, tribalité et ingéniosité semblent les maîtres mots d’une approche expérimentale qui prend tout son sens quand les quatre se mettent à l’unisson : ils démarrent lentement, se connectent progressivement les uns aux autres et montent très vite pour exploser ensemble, entrainant leur auditoire dans un tourbillon de sons. Il y a une ferveur communicative dans cette manière d’aborder la scène et ce petit quelque chose d’immédiat qui capte l’attention et met le public en émoi. (E.A.) → BRNS, le 21 novembre à 20h30 à La Poudrière à Belfort, le 22 novembre à 23h30 au Studio Micro Climat à Épinal, le 23 novembre à 21h en appartement à Dijon, le 24 novembre à 20h au Consortium à Dijon et le 30 novembre à 22h au PDZ à Besançon

The Dandy Warhols « Yeah you look so groovy, and the chicks all scream, it’s like a 60’s movie, you know the one I mean. And you look so cool, and you look so hot, and you look so wasted, and, baby, I know why ». Ces paroles issues de Not If You Were the Last Dandy on Earth – chanson écrite en réponse à Not If You Were the Last Junkie on Earth des Dandy Warhols par Anton Newcombe (Brian Jonestown Massacre) – illustrent aussi bien le rapport amour/haine de ces deux groupes emblématiques des années 90 que la personnalité narcissique de Courtney Taylor-Taylor. Coïncidence ? Cette année, les deux groupes reviennent sur le devant de la scène avec chacun un nouvel album. Pour les Dandy, ce sera un This Machine effleurant un rock gothique sans jamais toucher la superbe des premiers opus et leur pop offensive, mais accédant de manière ponctuelle à la légèreté qui leur est propre. Les Dandy Warhols – « groupe électro-psychédélique à guitares qui donne envie de faire l’amour et de jouer des claviers nu » – s’illustrent sur scène de leurs chansons dandy et printanières et n’ont rien perdu de leur énergie. We Used to be Friends et l’on risque encore de l’être un peu. (C.B.) → The Dandy Warhols, le 30 novembre à 20h au Noumatrouff à Mulhouse et le 1er décembre à 20h30 à La Rodia à Besançon Thomas Schoeffler JR Comme le chantait Alain Bashung, il existe un Elsass Blues. Une expression à double tranchant qui décrit aussi bien un goût immodéré pour la nostalgie qu’un style de musique brut et honnête, une expression qui collerait donc parfaitement à la musique de Thomas Schoeffler JR. Alsacien largement inspiré par la Bible, il perpétue avec brio la tradition du One Man Band accompagné de sa guitare, son harmonica et de percussions au pied. Aussi bien dans la performance que dans le texte, Thomas Schoeffler JR nous fait envisager notre région comme une longue route poussiéreuse où l’on pourrait bien croiser des ivrognes en mal d’amour. Entre folk, blues et country, ne cherchez plus, nous tenons là notre Bob Dylan ou Johnny Cash des temps modernes, qui en plus arrive à faire frapper du pied, sourire et émouvoir, seul sur scène. Des moments rares et précieux. (C.B.) i → Thomas Schoeffler JR, le 23 novembre à 20h30 à La Poudrière à Belfort, et le 1er décembre à 14h à la Maquette du Tram à Besançon

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FEMMES BUCHERONS, installation/performance, du 24 au 29 novembre place Stanislas à Nancy www.ballet-de-lorraine.com

Depuis un an, Petter Jacobsson a succédé à Didier Deschamps à la tête du Ballet de Lorraine. S’il n’en est pas à son coup d’essai – il a été à la tête du Ballet Royal de Stockholm de 1999 à 2002 – c’est toutefois une véritable nouvelle aventure qui se présente à lui. L’avenir, la France, son équipe, sont autant de choses avec lesquelles il doit composer. Rencontre.

L’important c’est l’avenir pAR virginie Joalland

PHOTO Julian Benini

On le décrit comme peu bavard, et pourtant l’homme n’est pas avare de mots. Il s’exprime plutôt aisément en français, même si ici et là quelques « you know » témoignent de certaines hésitations. On ne lui en tiendra pas rigueur car non content de maitriser notre langue, il possède aussi parfaitement le sens de l’hospitalité. Pour preuve, dans son bureau, deux banquettes confortables s’offrent à ses visiteurs, c’est là qu’il appréciera mener la discussion. C’est là aussi qu’il faudra faire abstraction du reste de la pièce. Plutôt défraichie, elle dénote avec l’allure dynamique et juvénile de notre hôte. Lui semble s’en accommoder depuis un an même s’il a quelques projets de rénovation. Et ce n’est pas là la seule partie du bâtiment qui sera affectée, c’est

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tout un chantier qui attend les locaux du ballet. « Je veux rendre le lieu plus agréable, proposer un vrai accueil au public, l’inviter à rester prendre un verre et discuter après les spectacles. » La transformation a déjà commencé avec l’ouverture d’un studio sur la rue. « Maintenant les gens peuvent s’arrêter et regarder. Il faut qu’ils comprennent qu’il se passe des choses ici, que ça vit. » La proximité du public avec le ballet est l’une des préoccupations principales de Petter Jacobsson. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a mis en place en avril dernier l’événement Lab/bla/bal, qui proposait une série de temps forts et de rencontres avec les spectateurs lors de soirées peu ordinaires. L’expérience sera d’ailleurs renouvelée en juin prochain. Le directeur est satisfait

de ce premier succès qui le conforte dans sa politique de démystification du ballet. « Il ne faut pas sous-estimer le public dans la compréhension de ce qu’il voit, ce n’est pas qu’un consommateur. Notre travail est un peu mystérieux mais il faut que les gens comprennent que ce qu’on fait n’est pas étrange, c’est naturel. » Son autre priorité est le travail avec son équipe. « Je sais que l’arrivée d’un nouveau directeur perturbe. J’essaie d’être le plus clair possible avec les danseurs pour qu’ils comprennent toujours mon cheminement. Il y a toujours un fil rouge dans ce que je fais. » Il ne prévoit pas de « bouleverser » le ballet, ce qu’il entend c’est de poursuivre en partie le travail de Didier Deschamps, d’inscrire son équipe dans la continuité de cette évolution


J’essaie d’être le plus clair possible avec les danseurs pour qu’ils comprennent toujours mon cheminement

mais aussi de « donner de la responsabilité aux danseurs en leur transmettant les outils nécessaires à l’expérimentation. » Mais s’il assure travailler en douceur pour ne pas chambouler équipe et public, pour lui « L’important, c’est l’avenir ». Cette phrase résume à peu près toute sa logique. « Le passé, c’est figé, c’est fait, on ne peut plus rien y faire. Même si on ne peut pas se projeter sans y penser, c’est l’avenir qui compte. » Et se projeter, le directeur le fait sans encombre et avec beaucoup d’ambition. C’est ainsi qu’il a mené sa propre vie jusqu’ici. Après un parcours classique, à 29 ans et en quête d’évolution, il est parti explorer les multiples possibilités de la danse contemporaine à New York. Avec lui, l’avenir du ballet s’annonce donc audacieux et résolument

moderne. Et, pendant qu’il chérit le CCN de Nancy, Scentrifug, la compagnie suédoise qu’il a créée en 2005 avec l’américain Thomas Caley, elle, dort. La fin de son sommeil n’est pas programmée mais Petter Jacobsson ne s’en inquiète pas. Il assure qu’« elle se réveillera quand il le faudra  ». Il n’a pas oublié non plus ses origines, ainsi la Suède n’est jamais loin comme l’atteste la saison 2012-2013. Elle sera notamment dans la performance Femmes bucherons présentée du 24 au 29 novembre, place Stanislas à Nancy. « Avec

cette installation, j’ai voulu rapprocher la France et la Suède, l’urbain et le rural. » Ainsi, aux côtés des 70 « femmes bucherons » bénévoles venant de toute la Grande Région, six suédoises manipuleront la hache et la bûche sur la célèbre place nancéienne pour évoquer une journée de travail autour du bois. Cette performance signera le début d’une nouvelle programmation marquée par le travail de femmes chorégraphes. Une exploration en terre féminine afin de répondre à l’interrogation suivante : « Est-ce qu’il y a une différence entre une œuvre écrite par un homme ou par une femme ? » La réponse appartient au public qui pourra poursuivre sa réflexion tout au long des trois programmes de la saison. Celle-ci se terminera par une touche scandinave avec le travail d’une chorégraphe norvégienne sur l’interaction entre danse classique et danse moderne. Le « tout féminin » saura t-il convaincre le public ? Voilà un pari risqué que ne craint pas de relever Petter Jacobsson. Seule certitude : son goût pour les créations innovantes et risquées rythmera encore quelques saisons le ballet lorrain… i

Est-ce qu’il y a une différence entre une œuvre écrite par un homme ou par une femme ?

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LA FLÛTE ENCHANTÉE, les 7, 9, 11, 18, 20, 23 décembre à l’Opéra de Strasbourg ; le 6 janvier au Théâtre de La Sinne, à Mulhouse ; le 20 janvier au Théâtre, à Colmar www.operanationaldurhin.eu

Tabula rasa pAR emmanuel abela

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PHOTO pascal bastien


Pour sa cinquième aventure à l’Opéra du Rhin, Mariame Clément s’attaque à un monument : La Flûte Enchantée de Mozart. L’occasion de se poser la question de la morale en des termes très actuels.

Quand on s’attaque à un tel monument, exprime-t-on la moindre appréhension ? La “moindre appréhension”, c’est peu de le dire. C’est absolument terrorisant. Je pense que quiconque prétend ne pas avoir peur en mettant en scène La Flûte Enchantée ment. On suppose qu’il faut faire abstraction de tout ce qu’on sait et tout ce qu’on a entendu… Nous pouvons nous en rendre compte au moment du travail en amont  : nous sommes chargés par tout ce qu’on a vu et entendu, mais également par ce qu’on sait être les attentes autour d’une telle œuvre. Et en même temps, on prend conscience de la difficulté qui est liée au matériau en luimême, lequel joue sur plusieurs niveaux. Il y a un côté conte de fée, mais ça n’est pas que cela : les enjeux moraux, éthiques, humains, sont pour Mozart et le librettiste Schikaneder essentiels. Même si ça n’était pas une œuvre connue ça ne serait pas plus simple pour autant, et on doit prendre en compte cet horizon d’attente paralysant. Il n’est pas évident de faire en sorte que le cliché ne fasse pas écran : on cherche avant tout à montrer des êtres humains, pas des marionnettes. Les interprètes euxmêmes ont tous joué le rôle plusieurs fois. La question qui se pose c’est comment se servir de ce qui a été fait avant tout en sachant qu’on s’en sert justement. Vous avez affirmé qu’il fallait “faire confiance à Mozart”. Comment se sert-on de lui comme d’un guide dans cette œuvre foisonnante ? Malgré tout ce qu’on sait d’un compositeur et ce qu’on a pu lire, la vision qu’on en a est toujours fantasmée. Le Mozart que je sens est un Mozart dont je rêve, moi ! Qui peut affirmer comment il était réel-

lement ? Il est vrai cependant qu’il y a des œuvres pour lesquelles on se sent accompagné, et avec Mozart on a toujours le sentiment qu’il est là. On tient forcément là un immense personnage mythique, mais ça n’explique pas tout : ces opéras sont tellement humains, avec le langage de la musique en parfaite adéquation avec le langage du texte, qu’on a l’impression de toucher à des choses très profondes. Ça n’est un effort conscient que de se poser la question “qu’est-ce qu’il penserait Mozart ?”, mais de fait quand on travaille sur une œuvre de Mozart on est absolument soufflé par le côté impitoyablement juste de la musique et des situations. Pour la Flûte, on a tendance à y voir des éléments caricaturaux, mais c’est faux : on y trouve un matériau inépuisable et même un air simple comme celui de Papageno suggère qu’on creuse pour y trouver de nouvelles strates et de nouvelles couches. En revanche, Mozart ne laisse pas la place pour tricher ou faire de l’effet ; si l’on tente ce genre de chose, on se prend une claque avec un rire sardonique en retour. Avec lui, on se retrouve très petit, il faut rester très honnête, humble et ouvert. Ce qui surprend c’est l’actualité des questions qui se posent dans cet opéra, des préoccupations de la fin du XVIIIe mais aussi d’aujourd’hui… Ce qui est intéressant, ce sont justement les enjeux de cet opéra, des enjeux très brûlants. Avec l’idée de faire jouer cela en Égypte s’exprimait la volonté de faire table rase : on parle de bonté, de moralité et de justice, mais hors d’un contexte chrétien. Qu’est-ce qui est juste, injuste, où se situent le bien et le mal ? L’œuvre est d’autant plus moderne que chez Mozart, rien n’est noir ou blanc. Elle se présente comme manichéenne avec des contrastes très forts, le jour / la nuit, la lumière / les ténèbres, les

hommes / les femmes, mais elle est pleine de nuances de gris ; elle correspond très bien aujourd’hui à ce sentiment de la perte des repères, de confusion, et en même de soif de moralité et d’éthique. Et puis, il y a cette opposition entre Sarastro et la reine de la nuit, une opposition qui n’est pas symétrique dans la mesure où l’un est nommé, l’autre ne l’est pas ; Sarastro est un personnage, donc un être humain, un Mensch avec sa rationalité et ses doutes ; la reine de la nuit est une puissance dans une certaine mesure, comme son absence de nom l’indique. Pour moi, elle correspond à la puissance de la nature, absolument menaçante et en même temps menacée –  en tout cas, victime ou fragile. Nous avons pensé que ce rapport de l’homme à la nature était une manière de revoir les enjeux moraux de la Flûte, une manière extrêmement juste… Et extrêmement nuancée… Oui, nuancée et actuelle. L’opéra s’interroge sur comment fonder une morale, un problème très XVIIIème, mais adapté à aujourd’hui. Avec Julia Hansen, au décor et costumes, nous nous sommes inspirés de films et de romans post-apocalyptiques, La Jetée de Chris Marker, Stalker de Andreï Tarkovski – une inspiration visuelle – et le livre The Road de Cormac McCarthy dans lesquels une catastrophe a eu lieu – on ne sait pas comment elle a commencé ni où elle a commencé ; là, on propose au public une situation similaire : on part sur ces bases post-apocalyptiques, et on cherche à savoir ce qui se passe. Papageno est une sorte d’homme naturel, on ne sait pas d’où il vient, il est un survivant. Qu’on se rassure cependant, la vision est loin d’être sinistre et l’humour est très présent, mais nous découvrons un monde dévasté et on se pose la question, avec le regard de l’enfant : comment fait-on pour créer de la morale en repartant de zéro ? i

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Coquilles mécaniques, exposition jusqu’au 13 janvier 2013, au Crac Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com

DÉSORDRES EXQUIS pAR Claire Kueny

Pour la dernière exposition sous sa direction, Sophie Kaplan a confié le CRAC Alsace à la jeune commissaire américaine, Joanna Fiduccia. Son exposition, Coquilles mécaniques, nous offre une délicate transition avec ce que nous avions l’habitude d’y découvrir.

Arrière-plan Michael DeLucia Double Cylinder (White/Black), 2012 244 x 244cm © Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

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PHOTO Elli Humbert


L’exposition Coquilles mécaniques est issue de la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre… Euh, non, rewind ! L’exposition est issue de la rencontre fortuite de L’homme et la coquille de Paul Valéry et de la musique pour piano mécanique de Conlon Nancarrow. La commissaire invitée du CRAC Alsace, Joanna Fiduccia y interroge les limites de la compréhension du monde humain : quelle part de liberté prend la nature sur la technique, la création sur les mathématiques et l’émotion sur le concept ? Une sensualité et sensorialité profonde se dégagent des œuvres et habitent les lieux, sensibilité mise au jour par des artistes tout à fait nouveaux dans le paysage de l’art contemporain français ! À propos de cette exposition, nous pourrions parler de partitions. Comment créez-vous vos « partitions » ? J’aime l’idée de ne pas employer le mot « expositions » afin de rester dans le champ lexical musical. Tout d’abord, je tiens à préciser qu’organiser une exposition ne consiste pas pour moi véritablement à « créer ». Je ne suis pas artiste, j’ai une formation d’écrivain, historienne et critique. Grâce à cette pratique, j’ai eu la chance de pas mal voyager en Europe et aux États-Unis, ce qui m’a permis de dialoguer avec des artistes. C’est dans ce sens là que j’envisage ma pratique de commissaire, comme un prolongement des réflexions et des recherches menées en tant que critique et historienne de l’art. Lorsque je conçois une exposition, je cherche avant tout à encadrer des pratiques, à mettre en conversation des œuvres, à leur laisser de l’espace pour qu’elles puissent avoir de l’autonomie vis-à-vis des thèmes que je propose, pour qu’elles puissent les dépasser. En anglais, j’aime utiliser le terme de « bookends » [serres-

livre]. Pour Coquilles mécaniques, les deux pôles qui orientent les artistes sont issus de ma recherche sur les coquillages et les pianos mécaniques. D’où vous vient cet intérêt pour le piano mécanique ? Il date d’il y a un peu plus d’un an, lorsqu’une amie historienne de l’art et musicienne m’a présenté la musique de Conlon Nancarrow. J’ai tout de suite été très émue par la dynamique, et surtout le paradoxe de ces musiques qui n’ont, à l’écoute, rien de mécanique, mais relèvent essentiellement de la sensibilité. Alors qu’elles sont jouées par une machine – l’être humain est dans l’incapacité de reproduire de telles musiques  – elles ont un effet somatique, physique, voire charnel. Son nom m’est resté en tête et j’ai continué à écouter sa musique. À l’automne, j’ai commencé à réfléchir sur les coquilles et les coquillages, après avoir lu L’homme et la coquille de Paul Valéry. De manière tout à fait inattendue, je me suis rendue compte que les mêmes mécaniques liaient les coquillages à la musique de Conlon Nancarrow : ils sont organisés de manière très réfléchie et calculée, alors même qu’ils ont une nature débridée. Ces deux découvertes, dues au hasard de la recherche, sont tombées dans mon panier au même moment. La proposition que j’ai faite au CRAC a donc été totalement intuitive au départ. Ce qui est passionnant et stimulant, c’est qu’il y a toujours, avec l’art –  mais c’est le cas également avec l’écriture –, des coïncidences, quelque chose qui est de l’ordre de la rencontre inopinée entre différentes idées dans la réalisation d’un projet. C’est souvent ce qui permet de faire émerger et avancer les idées. Les notions de hasard, d’intuition et du dépassement sont d’ailleurs très présentes dans votre exposition. Avez-vous également été « dépassée » par l’exposition, au sens positif du terme ? Oui, exactement. C’est pour ça que je parle de l’exposition comme d’une forme de support ou d’encadrement, dont on ne maîtrise pas tout ce qu’elle contient. Quand j’écris des textes, je mets en place des arguments. Or, une exposition n’est pas, à mon sens, un argument et c’est la raison pour laquelle j’aime particulièrement monter des expositions. Cela me donne

la possibilité de mettre en place quelque chose d’incommensurable, de « dépasser » ma pratique d’historienne et critique, grâce aux œuvres elles-mêmes. À une plus grande échelle, oui, je me sens dépassée par les œuvres et par l’expérience. C’est ce dépassement, cet excès, cette extravagance, que j’aime dans les œuvres et dans la réalisation d’une exposition et qui me poussent à faire des propositions comme celle-ci. Hasard, intuition, liberté, dépassement, décalage, rencontre fortuite… À l’écoute récurrente de ces notions, deux références me viennent également à l’esprit : le Coup de dés de Mallarmé et la « rencontre fortuite » de Lautréamont. Y a-t-il, selon vous, dans votre exposition, quelque chose qui surgit de l’esprit Dada ou surréaliste ? En effet, absolument ! Surréalisme et symbolisme, intuitions et correspondances... J’adore l’invocation de Lautréamont. Il est moins question de Dada dans l’exposition, puisque ce mouvement entreprenait une destruction et un désordre total, contrairement aux surréalistes qui cherchaient à dénicher un ordre inédit, voire incompréhensible, du sous-conscient à travers des procédés parfois très protocolaires, comme le cadavre exquis par exemple. On pourrait aussi évoquer le surréalisme dissident de Bataille et les écrits de Caillois sur le camouflage et les pierres, etc. Toutes ces références ont formé une base de connaissances pour réaliser cette exposition. Cela dit, si la plupart des artistes s’engagent plus évidemment dans la tradition du conceptualisme des années 1960, on peut peut-être se poser la question de savoir si ce conceptualisme – c’est-à-dire le conceptualisme qui mène au désordre, à l’humeur, à la poésie, à une sauvagerie inattendue – rétablit un rapport avec le surréalisme. Ça reste à voir ! i

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Double jeu pAR claire kueny

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PHOTO Pascal bastien


En tant que nouveau commissaire invité au CEAAC, Vincent Romagny initie un cycle de trois expositions autour de la figure du Doppelgänger, un double dont ce féru de littérature et de philosophie explore bien des facettes. Comment en êtes-vous venu à faire des recherches sur le Döppelganger ? Il ne s’agit pas de recherches sur le Doppelgänger, mais des recherches qui peuvent se rassembler sous cette figure, selon différentes modalités  : le divisé, le double et enfin la multitude. L’idée n’est pas de travailler à partir d’un relevé des occurrences du double –  on n’en finirait pas…  –, mais de considérer le Döppelganger comme l’effet d’un processus. Le Döppelganger ici, ne relèvera pas de la réminiscence temporelle, de la copie, du jeu si actuel du retour des formes modernes ou classiques. Ce n’est pas un résultat, une fin en soi, c’est un mode de production de l’œuvre, de nos vies, de nos psychés. C’est un terme intraduisible que l’on rencontrera dans un article de journal comme dans un ouvrage de sciences humaines. Il échappe à une définition stricte. Il renvoie surtout à l’idée d’une dissociation du sujet – sa dimension esthétique et romantique est indéniable. Il n’y a de Doppelgänger que dans la solitude, pas dans une répétition avérée : justement dans une répétition impossible, sans cesse repoussée... Mon intérêt pour cette question remonte aussi à mes études de philosophie et en particulier à un cours de métaphysique sur la question de l’un et du multiple : comment passe-ton de l’un aux autres ? Y a-t-il relation de dépendance, de dégradation, etc. ?

Trois expositions seront-elles suffisantes pour aborder ce sujet ? Largement. Non que le sujet puisse être épuisé, mais au-delà on risque franchement la redite ! Le cycle d’exposition me permet surtout de concrétiser des recherches qui sans cet aboutissement deviennent sans objet, un pur papillonnage… Je passe beaucoup de temps en bibliothèque et sans projet d’exposition ; l’attention et la concentration passent d’un sujet à l’autre, d’un artiste à un autre, d’une œuvre à une autre… Cela est très plaisant mais insatisfaisant. Et puis, le commissaire d’exposition est quand même un individu qui passe son temps à penser – fantasmer est plus juste – des projets d’expositions qui ne voient que très rarement le jour… Là, ce seront trois expositions qui pourraient être trois chapitres d’une même exposition, ou bien encore les trois variations d’une même exposition. Avec cette notion de Döppleganger, exprimez-vous un intérêt particulier pour ce qui est de l’ordre du symbolique, du métaphysique ou du spirituel ? Je tâche en fait de m’éloigner de ces connotations symboliques du Doppelgänger car je souhaite l’aborder comme une structure, non comme un motif. Je m’intéresse plus à la dimension métaphysique – au sens classique et non folklorique du terme – qu’à sa dimension symbolique – l’esprit, le fantôme, etc. Mais j’assume totalement le fait que le premier champ d’existence du terme soit l’homme : paradoxalement ces expositions traitent de l’homme du quotidien, pas de mythologie ! Les artistes que j’ai invités ne travaillent pas directement sur la question du double, mais leurs œuvres m’intéressent parce qu’il me semble qu’elles en sont des effets, qu’elles en portent non les stigmates mais qu’elles en sont la trace. Quand bien même ces artistes ne revendiquent pas cette interprétation. Mais bon, le commissaire d’exposition est bien là aussi pour donner ses interprétations, pour autant qu’elles ne trahissent pas le sens de l’œuvre.

La notion de döppelganger est très en lien avec la psychologie (le sosie, le double maléfique, la schizophrénie). Quelle place ces réflexions prendront-elles dans vos expositions ? Le lien n’est pas direct mais il est bien là  : la dissociation psychique, qu’elle soit pensée comme constitutive pour la psychanalyse, ou pathologique pour la psychiatrie avec l’exemple du schizophrène, est l’une des premières images que l’on associe au Dopplegänger. Mais, avant la fracture, je pense cette forme, la dissociation, comme constitutive. Vous évoquiez précédemment une « dimension romantique indéniable » pour ce projet qui oscille entre un certain rationalisme, entre autres marqué par l’objet vinyle, et une forte sensibilité. L’art d’aujourd’hui ou la vision que l’on se fait de l’art d’aujourd’hui serait-elle teintée de romantisme ? Il est vrai que le Doppelgänger est la figure romantique par excellence. Historiquement, elle se substitue à la notion classique du sosie, qu’elle intériorise en quelque sorte. Je ne sais pas si l’art de nos jours est romantique, tant il est aussi encore moderne ou se réfère au modernisme. Mais le romantisme est une source d’inspiration énorme ; il est surtout le moment de la naissance du roman comme forme. Et les références littéraires sont pour une bonne part dans ce projet, Claude Simon, Pasolini, Artaud. C’est aussi et surtout en cela que la référence au romantisme vaut. Et peut-être aussi une forme d’incomplétude dont j’espère qu’elle ne désarçonnera pas le spectateur à qui seront proposés des « ensembles » d’œuvres de chaque artiste. Mais les écrits romantiques n’étaient par essence fragmentaires que parce qu’ils visaient ni plus ni moins à rendre compte du Tout. La boucle sera-t-elle vraiment bouclée à la fin du cycle ? Les boucles ne se bouclent jamais, elles se décalent. De même qu’on ne remonte jamais aux sources d’un projet, pour reprendre le titre d’un projet éditorial que je mène en parallèle de ce cycle. Le véritable enjeu de ce cycle est de créer l’occasion d’une recherche ensuite partagée ; il devient en cela un prétexte. Commencer un projet, c’est ouvrir un champ d’études. Rien ne m’indique au départ quelle sera la forme finale, mais je m’applique à ce que mes expositions révèlent par les œuvres les savoirs qu’elles contiennent. i

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Better Books. Art, Anarchy and Apostasy, exposition du 3 novembre au 6 janvier au ZKM, Musée d’Art Contemporain de Karlsruhe www.zkm.de

Underground of the Underground pAR Vanessa Schmitz-Grucker

Inutile de chercher la vitrine néo-dadaïste à l’angle de Charing Cross Road à Londres. Better Books n’existe plus. Fondée en 1946 par l’éditeur Tony Godwin, cette librairie indépendante, tour à tour dirigée par Bill Butler, Barry Miles et Bob Cobbing, s’était rapidement imposée comme le haut lieu de la scène underground londonienne des années 60. Menée par l’écrivain Rozemin Keshvani, l’exposition Better Books : Art, Anarchy and Apostasy revient sur les temps forts artistiques de ce lieu atypique et sur les différentes personnalités qui en ont fait bien plus qu’une petite librairie : un véritable laboratoire artistique aux expériences avant-gardistes et pluridisciplinaires. On se souvient d’Arts Lab ou de Gallery One mais Better Books a bien failli tomber dans l’oubli. Elle est pourtant à l’origine de la métamorphose du paysage de la création artistique contemporaine.

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De 1964 à 1967, les happenings s’enchaînent sur des idées obscènes et abjectes de Nutall ou encore Markowitz. C’est lui qui lance le premier happening et donne le ton à cette culture subversive. En décembre 1964, Bruce Lacey, du Group H, vêtu d’un gilet pare-balle fait irruption et ouvre le feu dans le sous-sol. Les murs, élevés pour l’occasion, sont criblés de trous desquels s’écoule du faux sang. Des corps ensanglantés s’effondrent et du fond apparaissent Keith Musgrove et Heather Richardson en blouse chirurgicale. Ils extraient une femme enceinte du sous-sol pour la déposer sur une table d’opération au milieu de la foule. Des cris horrifiés retentissent dans

la salle depuis des bandes sonores alors que les deux artistes extirpent, avec minutie, viscères et autres organes du ventre de la jeune femme. La performance fait grand bruit, la scène étant prétendument inspirée d’un fait divers survenu en Suède quelques semaines auparavant. Dès lors, anarchistes et dissidents n’auront de cesse de fréquenter ce petit angle de rue. Les Rolling Stones et les Pink Floyd font partie des visiteurs, en 1965, de l’installation sTigma. Poésie radicale et éclatement du dialogue, dans la droite lignée d’Alfred Jarry si cher aux surréalistes, mettent à mal la structure de la pensée et revendiquent une rupture totale avec les idées d’avant-guerre jugées trop lisses et trop conventionnelles. Tony Godwin avait, d’ailleurs, ramené de San Francisco les idées subversives et les ouvrages censurés de la libraire City Lights dirigée par Lawrence Ferlinghetti. Lectures, performances, projections, toutes les manifestations susceptibles de nourrir la contre-culture londonienne, à une époque où nombre d’intellectuels américains fuient les États-Unis pour manifester leur opposition à la guerre du Vietnam, éclosent au sous-sol du 94 CharingCross Road. L’exposition, présentée dans un premier temps à Londres, se focalise essentiellement sur la période 1962-1967 au moment où Better Books est au summun de la subversion.


3 questions à Rozemin Keshvani, écrivain et commissaire de l’exposition Better Books Après Londres, l’exposition est présentée au ZKM de Karlsruhe. Pourquoi ce lieu précisément ? J’avais moi même suggéré l’idée de cette exposition à la Flat Time House à Londres. Mais il faut savoir, tout d’abord, que nombre d’artistes allemands étaient impliqués dans le projet Better Books. Mais surtout, Better Books a eu une influence considérable sur le développement des nouveaux médias dans l’art. C’était vraiment le haut lieu des réflexions sur les nouvelles technologies. Alors le ZKM est venu à nous. Et de toute évidence, l’Allemagne était un relais des idées de Better Books dans les années 1960.

Quel est le propos de cette exposition ? Je voulais d’abord que Better Books, le lieu mais aussi ses acteurs soient redécouverts. Il y a des choses qui ne doivent pas se perdre, c’est un véritable travail de mémoire et d’Histoire. Le but de l’exposition était de mettre en avant l’importance historique de ce moment. C’est un des premiers lieux où l’on a vu naître des formes d’arts pluridisciplinaires et collectives. Ce point historique est fondamental. Mais la deuxième raison était de comprendre le contexte pour comprendre cet art et ces œuvres nées de collaborations et d’intérêts communs. On pourrait se méprendre sur ces œuvres aujourd’hui. Je veux qu’on comprenne vraiment d’où elles viennent. Je les ai contextualisées. Il y avait un véritable lien entre l’art et le langage, ne serait-ce que

Better Books, 92-94 Charing Cross Road ©/photo: Richard Friedman, Oakland

parce que c’était une librairie. Et il y a eu une vraie collaboration entre les poètes, les artistes et les écrivains. C’était un lieu avec une liberté inouïe, tout était permis, rien n’était censuré. Comment avez-vous sélectionné les pièces présentées ? En réalité, la naissance de cette exposition était presque accidentelle ! Pour moi, il était juste question de faire un travail de recherche sur les artistes et leurs travaux, notamment d’Art Labs et de Gallery One. C’est ainsi que je suis tombée sur Better Books où ont eu lieu au sous-sol les toutes premières performances. J’ai ensuite collecté, sans fil conducteur précis, une somme incroyable de documents qui étaient condamnés à l’oubli. C’était une opportunité formidable que de présenter ces travaux. i

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Festival Ars numerica + CONSTELLATION du 5 au 20 novembre dans le Pays de Montbéliard www.mascenenationale.com +www.espacemultimediagantner.cg90.net +www.ososphere.org

Immersions numériques pAR Mickaël Roy

PHOTO Xavier Voirol

À l'occasion du festival Ars Numerica organisé par MA-Scène nationale du Pays de Montbéliard et de la triple exposition Constellations initiée par l'Espace multimédia gantner, Novo fait le point sur les arts numériques en Franche-Comté. « L’édition 2012 du festival reflète ce qu’est Ars numerica au sein de MA-Scène nationale » indique, en marge du premier atelier créatif (il s’agissait de fabriquer un stylo musical), Patrick Zanoli, responsable du pôle arts numériques au sein de cette nouvelle plateforme culturelle du Pays de Montbéliard. Dédiée au spectacle vivant et à ses versants les plus actuels, elle regroupe depuis 2011, L’Allan - Scène nationale de Montbéliard, L’Arche - Scène conventionnée jeune public de Béthoncourt, Ars numerica, anciennement programme arts numériques de la Ville de Montbéliard et s’apprête à accueillir La Mals - Théâtre de Sochaux. À la lecture du programme du festival Ars numerica, on comprend que l’ensemble des rendez-vous artistiques (théâtre, concerts, jeux vidéos, danse, ateliers, conférence, exposition...) est à l’image de l’architecture refondue de la Scène nationale : transversale, pluridisciplinaire et soucieuse de pédagogie. Désormais partie prenante d’un projet artistique plus vaste, le programme de soutien aux arts numériques embrasse les préoccupations des autres disciplines de la Scène nationale du Pays de Montbéliard afin de proposer une « véritable immersion technologique et artistique ». Pour preuve, le multimédia est ici célébré à la croisée des pratiques : celle du jeu – et donc du quotidien, dans l’exposition

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PLAY !, celle de la création musicale et de la performance technique avec Pendulum Choir, un concert de neuf voix a capella et de dix-huit vérins hydrauliques ou encore à travers une forme de théâtre « immersif » avec L’Argent, que le public pourra retrouver très prochainement à La Filature - Scène nationale de Mulhouse. Soucieuse de mettre en œuvre un rayonnement géographique élargi, la programmation du festival à initié des partenariats, notamment avec le Conservatoire de Montbéliard pour un atelier jeune public de conception d’une machine musicale, et avec l’Espace multimédia gantner pour un prêt d’œuvres de sa collection sur la thématique du jeu vidéo aux côtés d’une douzaine de consoles « historiques » de 1975 à 2008 ! Autant d’exemples pour envisager les arts numériques aujourd’hui comme de nouveaux vecteurs capables d’amener un public renouvelé à approcher la création contemporaine de façon décloisonnée. Dans un paysage culturel « régional » somme toute déjà acquis à la cause de l’art d’aujourd’hui à la suite « du mythique CICV (Centre international de Création Vidéo) », qui entre 1990 et 2004 connu une renommée internationale dans le domaine du multimédia, la cause n’est jamais achevée. Ici poursuivie dans le Pays de Montbéliard pour faire du numérique, se-


lon Arnaud Santos, directeur des relations publiques de MA-Scène Nationale, « un outil pour appréhender le monde, à une période où les technologies sont nomades », le festival Ars numerica participe d’une longue aventure de sensibilisation à l’emprise du numérique sur nos sociétés, en le faisant passer d’outil du quotidien à moyen artistique. Le pari est lancé : sublimer l’utilisation et la réception des nouvelles technologies en « croisant des démarches artistiques qui ouvrent sur de nouvelles fictions ». Dix kilomètres à vol d’oiseau plus loin, l’Espace multimédia gantner situé à Bourogne, œuvre à la diffusion de la culture numérique au cœur d’un territoire rural. Création municipale en 1998 dédiée à l’art contemporain, il intègre les services du Conseil Général du Territoire de Belfort en 2001 pour devenir en 2012

un outil pour appréhender le monde, à une période où les technologies sont nomades le « seul établissement en France à pouvoir briguer à la fois le statut de médiathèque et de centre d’art contemporain ». Avec trois expositions par an, la mise à disposition du public d’un fonds documentaire riche de 10 000 références, ainsi qu’à travers un engagement fort de médiation culturelle et de diffusion sur le territoire, une politique de production et d’acquisition d’œuvres d’art numérique dont la première phase a été engagée en 2004, l’institution affirme son caractère hybride et singulier tant par son statut que par sa mission. Alors qu’il

participait en 2012 à l’ambitieux projet « Digital Art Works », réflexion transfrontalière sur la conservation de l’œuvre à l’ère numérique aux côtés de partenaires prestigieux (le ZKM de Karlsruhe, l’ESAD et le CEAAC de Strasbourg notamment), l’Espace gantner crée à nouveau l’événement en présentant en cette fin d’année un point d’étape sur son activité avec la triple exposition Constellations, un regard porté sur les quinze dernières œuvres acquises depuis 2008, issues d’une collection comptant aujourd’hui une cinquantaine de pièces. Imaginée en réseau, la programmation prend d’abord place à Bourogne où sont présentées pour la première fois six œuvres « inédites » de la collection, abordant les univers du voyage et du jeu. Se poursuivant parallèlement au Granit - Scène Nationale de Belfort, l’exposition est cette fois-ci dédiée au travail du jeune créateur Benjamin Nuel à partir du projet Hôtel, mêlant jeu vidéo d’artiste, série évolutive diffusée conjointement sur le site internet d’ARTE et sculpture en écho à un monde virtuel au bord du gouffre. Enfin, jouant de passerelles vers d’autres territoires également engagés dans le questionnement du numérique comme objet artistique, l’Espace gantner participe au festival Ososphère de Strasbourg en investissant début décembre l’espace industriel de La Coop avec quelques installations dont la teneur n’était pas encore dévoilée alors que nous écrivions ces lignes... De quoi éveiller la curiosité d’un public invité à aller à la rencontre de « propositions pointues associées à des œuvres qui font le lien avec les pionniers de l’art multimédia », selon le vœu de Valérie Perrin, directrice de l’Espace gantner. i

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LES VAGAMONDES, festival des cultures du Sud, 15 au 19 janvier, La Filature, Scène nationale de Mulhouse www.lafilature.org

Lundi 5 novembre, coup de phil de Filhip : – Alors, t’es dans le TGV Rhin-Rhône ? – Non, je suis dans le bateau. – !? Mais tu devais pas aller à la Filature ? – Ben si. J’y suis. Dans le vaisseau amiral de la culture mulhousienne. – Hum. Je vois. Mon téléphone va encore sonner... – Tu n’auras qu’à dire que mon mauvais esprit n’a pas de prix ?

Jouons un peu pAR Caroline châtelet

PHOTO aglaé bory

« Vaisseau amiral de la culture  »  : c’est lors d’une interview donnée en avril dernier à L’Alsace que Jean Rottner emploie la formule. Au-delà de son caractère emphatique et un brin belliqueux, l’expression rappelle l’attachement du maire de Mulhouse à la Filature. S’il était besoin... Car le déchirement des tutelles (État et Ville) au sujet de la nomination du successeur de Joël Gunzburger à la tête de la scène nationale a rythmé l’hiver 20112012. Après moult rebondissements (peu reluisants), les tractations ont abouti en mars dernier à la nomination de Monica Guillouet-Gélys, précédemment directrice de l’Agora, scène nationale d’Évry. Mais si l’arrivée de Monica Guillouet-Ghélys permet de clore un feuilleton mouvementé, elle s’inscrit également dans une période de renouvellement du paysage culturel local et régional. 1) Local, avec l’arrivée du chef d’orchestre Patrick Davin à la tête de l’Orchestre Symphonique de Mulhouse, du chorégraphe Ivan Cavallari au Ballet

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du Rhin et de Fabien Simon au festival Météo (lui aussi débarqué de l’Agora). 2) Régional – entendez « grande région » –, avec depuis janvier 2011 des changements de direction pour trois autres scènes nationales : le Granit à Belfort (Novo #16), M-A Scène nationale à Montbéliard (Novo #17) et la scène nationale de Besançon (Novo #21). Annonciateurs de dynamiques inexplorées, ces renouvellements prennent de multiples visages, épousant les enjeux propres à chaque lieu. D’ailleurs, si l’on voulait brosser à grands traits ceux des scènes nationales, on pourrait tenter l’affaire suivante : là où Thierry Vautherot doit faire rayonner son théâtre dans Belfort, Yannick Marzin lier plusieurs structures réparties sur l’aire urbaine de Montbéliard, Anne Tanguy travailler à la fusion de deux salles bisontines, Monica Guillouet-Gélys doit, elle, (re)tisser des liens. Liens distendus entre la scène

nationale et son territoire, entre le lieu et ses publics, mais aussi entre le projet et son équipe. Comme elle l’explique, « en dépit de son nom, la Filature s’était un peu refermée sur elle-même, installée dans son cocon. Aller présenter la saison dans les quartiers, par exemple, n’avait jamais été fait jusqu’à présent. » Arrivée à plein-temps mijuin 2012, la directrice a rapidement mis plusieurs projets en chantier : « Je suis plutôt une bosseuse et là, je n’ai pas traîné. L’équipe étant elle-même en attente d’une direction avec un projet artistique, un organigramme et des explications claires, j’ai commencé par structurer cela. » Pour cette première saison, l’idée de lien semble assez naturellement se diffuser. Symboliquement, d’abord,


avec, outre le clin d’œil de la mise à nu de la tranche du programme de saison, l’installation plastique évolutive de l’artiste Anne-Flore Cabanis. En se déployant dans le hall d’accueil, l’œuvre permet autant de relier les différents volumes que de rappeler la spécificité de la Filature : « le bâtiment accueille également une médiathèque spécialisée dans les arts de la scène, l’Orchestre Symphonique de Mulhouse et l’Opéra national du Rhin. Cette pluridisciplinarité donne l’une de ses particularités au projet, c’est une vraie chance et il est rare de pouvoir offrir au public une proposition aussi complète que cela ». Concrètement, les liens avec l’Opéra et l’Orchestre sont réaffirmés et leurs programmes respectifs

ramenés en premières pages de celui de la Filature, tandis que d’autres relations se tissent. Relations avec des artistes, via l’association des deux auteurs et metteurs en scène David Lescot et Joël Pommerat à la Filature ; relations avec des structures, telles le TNS et le Maillon à Strasbourg en vue de l’organisation mutualisée d’un festival transeuropéen ; relations avec le public, via un développement des actions culturelles et artistiques et la création d’un journal à parution trimestrielle. Côté programmation, la variété des propositions conforte l’idée d’une Filature ouverte à tous les arts. Ainsi, si le théâtre domine – comme dans la majorité (totalité?) des soixante-dix scènes nationales

françaises – les autres champs ne sont pas en reste, et la danse et la musique sont très présentes. Au sujet d’un choix qu’on aurait tôt fait de vouloir expliquer par son passé de danseuse et de musicienne, Monica Guillouet-Gélys répond : « Cela fait tout de même vingt-cinq ans que je ne le suis plus... Non, c’est un équilibre qui se tient et cette saison va me permettre, aussi, de modéliser les autres. Si tant est qu’elles doivent l’être. » Se disant encore en phase d’installation « je prends mes marques », la directrice porte une attention vigilante à la réception de ce début de saison : « Je suis étonnée de l’accueil, il y a une vraie écoute. Après, si une partie du public sait ce qu’il vient chercher, nous devons aussi lui proposer ce qu’il n’attend pas. » Gageons que cet inattendu se trouvera pour partie dans les Vagamondes. Axé sur les cultures du Sud, ce festival créé par Monica Guillouet-Gélys à Évry se redéploie à l’occasion de sa transplantation mulhousienne. « La création des pays du Sud et du tour de la Méditerranée est très riche. Sachant que cette scène est multiple, les Vagamondes offrent un panorama allant du Maghreb à l’Orient, au Proche-Orient et jusqu’à la Grèce et l’Italie. » Pas question pour autant de tomber dans les clichés du gentil folklore et, outre des temps misant sur la convivialité, la programmation invite pour l’essentiel à découvrir « des artistes dont les préoccupations sont traversées par des questions contemporaines sociales, économiques, politiques. » Parmi les équipes venues d’Espagne, de Grèce, d’Italie, d’Iran, du Liban, du Maghreb ou encore du Portugal, citons les italiens de la compagnie Motus, dont le spectacle Alexis. Une tragédie grecque interroge dans une forme fulgurante la possibilité de révolte. Prévus en ouverture de l’année 2013, les Vagamondes ancrent du même coup la vingtième année de la Filature dans une actualité politique forte. Qui trouvera certainement d’autres prolongements au fil des saisons futures... Mais lorsqu’on l’interroge sur des projections plus lointaines, Monica Guillouet-Gélys préfère rappeler avec prudence son arrivée encore récente : « j’ai ouvert beaucoup de chantiers en arrivant, notamment en organisant l’outil de travail. Après il faut aussi garder des forces, voir jusqu’où nous pouvons aller sans nous épuiser. L’essentiel c’est, aussi, de savoir rester créatifs... » i

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MASCULINES Fattoumi � Lamoureux (Création à l’Arsenal)

Arsenal 3 avenue Ney 570 0 0 Metz t. + 33 (0)3 87 74 16 16 www.arsenal-metz.fr

Licences d’entrepreneur du spectacle : 1-1024928 / 2-1024929 / 3-1024930

Ven. 11 + sam. 12 jan. 2013 : 20h0 0

© Virginie Meigne

D A N S E


e entrevues belfort

À Côté D'une CoMpétition internationaLe Qui

réVèLe De jeunes Cinéastes et nous proMet De BeLLes DéCouVertes, noVo s'est intéressé À QueLQues teMps Forts D'entreVues. À BeLFort, Le puBLiC Va À La renContre De son CinéMa.

festival international du film

24.11 —— 02.12 CinéMa pathé BeLFort WWW.FestiVaL-entreVues.CoM

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Coûte que coûte

PAR CéCILE BECKER PHOTO CARoLINE CUTAIA

27 fois pour un cinéma qui ne laisse pas coi. c’est encore la crise, celle qui, selon catherine Bizern, déléguée générale et directrice artistique d’entreVues, a été sur toutes les bouches lors de l’édition précédente. il fallait faire quelque chose, surtout « ne pas rester assise », sans toutefois aborder ce thème de manière totalement révolutionnaire. l’argent. l’argent guide le monde mais n’a aucune valeur. une question morale. Quand le capitalisme se montre en images.

À entreVues, CeLui Qui DéCiDe C'est Le Désir De CinéMa

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Cette année, l’argent traverse la programmation du festival EntreVues, un festival tourné plutôt vers la découverte du cinéma que vers le chiffre. Qu’avez-vous voulu affirmer à travers cette transversale ? C’est très important d’avoir de l’argent pour faire un festival, on est souvent confronté à quelque chose que disait Orson Welles au sujet du cinéma : « Qui paie décide ». Or à EntreVues, celui qui décide c’est le désir de cinéma, c’est une exigence de programmation, une recherche constante de cohérence et une volonté de permettre la découverte tous azimuts et coûte que coûte. En temps de crises, pensezvous que le cinéma puisse calmer les tensions ? Au contraire. Si j’ai choisi de développer une programmation autour de l’argent, je n’ai choisi pratiquement que des films qui finissent mal, où il n’y a pas de happy end. L’idée était de montrer le côté obscur de la force. Je ne pense pas que le cinéma permette de changer le monde mais je ne veux pas que le cinéma soit là pour endormir les consciences. On pourrait penser qu’il faudrait développer une programmation autour de la comédie, pour donner la pêche aux gens, je pense qu’il faut mettre le doigt là où ça fait mal. Les œuvres comiques qui sont des œuvres qui vont du côté du désespoir, il n’y en a pas énormément et c’est pour ça que Jean-Pierre Mocky et Rob Zombie sont intéressants. Pas de rachat possible. Comment le cinéma de jean-Pierre Mocky prend-il part à ces questions d’argent ? L’idée de Mocky est double : d’une part, en temps de crise, les artistes doivent être de grands turbulents, pour moi c’est ce qu’il est. La deuxième chose, c’est que Mocky est virulent sur la question de l’argent. Du film Un drôle de paroissien à son Mentor, il y a quelque chose autour de la débrouille mais aussi de l’argent comme moteur. Tout cela apporte une note très drôle, burlesque, comique et facétieuse à cette programmation. Après, je suis allée chercher un autre turbulent, Rob Zombie, un grand cinéaste. Cela faisait longtemps


Il y a aussi cette programmation Art press, pour les 40 ans du magazine... C’est également une manière de replacer le cinéma dans l’histoire de l’art, et dans l’histoire de l’art contemporain, que ce magazine explore depuis les années 70. Il y a de très fortes amitiés qui lient Art press et EntreVues : Dominique Païni, André S. Labarthe. Beaucoup de cinéastes que nous présentons dans la compétition font des installations vidéos qu’ils présentent en galerie comme Clément Cogitore ou Clarisse Hahn. Ils proposent un point de vue d’artistes dans leurs images et dans leur narration vidéo.

je ne VeuX pas Que Le CinéMa soit LÀ pour enDorMir Les ConsCienCes

qu’on avait envie de faire quelque chose sur le cinéma de genre. Après avoir regardé un certain nombre de films de Mocky, on s’est rendu compte que sans être des films d’horreur, ils jonglent avec la fantastique, la mort... Avec les zombies. Quelles sont les cohérences entre les diverses programmations et rétrospectives ? Il y a des endroits où c’est très évident : Mocky/Argent ou Zombie/Mocky. Mais on dessine des choses qui sont plus souterraines. Pour moi, cette année, c’est le festival du masque, chez Rob Zombie et Mocky il y a des masques et également,

dans beaucoup d’autres films que l’on a programmés. Il ne faut pas oublier que la programmation rétrospective raconte l’histoire du cinéma. Au fond, c’est ce que Janine Bazin souhaitait, elle disait que le cinéma était avant tout une histoire. C’est un système de références. J’ai pour habitude de choisir des artistes qui influencent beaucoup les cinéastes d’aujourd’hui, qui n’ont de cesse d’alimenter leur imaginaire. On peut avoir l’impression qu’il y a un décalage entre Jean-Pierre Mocky et la compétition, mais il a une manière de faire très proche de celle des cinéastes d’aujourd’hui : il tourne au numérique, très rapidement et avec un budget restreint.

Vous avez sélectionné ces films avec Catherine Millet, directrice de la rédaction d’Art press et son compagnon et collaborateur jacques Henric, quel sont leurs points communs ? Ce qui intéresse Catherine Millet, c’est la représentation du corps et la représentation ritualisée du monde. La mise en abyme par l’auteur est également un thème qui traverse cette programmation, comme Monteiro ou Nolot qui se mettent en scène de manière dangereuse. Dans leurs films, la question de la violence n’est jamais évitée, ils la traitent de manière frontale, c’est un aspect que l’on retrouve dans la compétition. Catherine Millet n’aurait pas encore vu Une sale histoire, vous vous attendez à quelle réaction ? Je suis très étonnée qu’elle ne connaisse pas ce film, mais je sais qu’il va l’intéresser au plus haut point parce qu’il y est question d’intime, de la façon dont on raconte l’intime et aussi dont on le transforme. C’est typiquement le genre de films qui traverse la réflexion de Catherine Millet. Cela fait beaucoup de films à découvrir en dehors d’une routine cinématographique... Le mot de la fin ? Même si nous sommes à la marge, comme disait Jean-Luc Godard : « La marge tient la page ». Notre compétition est liée à l’industrie du cinéma, par exemple, 10 des longs-métrages diffusés au festival l’année dernière ont été diffusés en salle. Chaque film est un OVNI mais un OVNI qui ne vient pas de nulle part.

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PAR PhILIPPE SChwEyER PHOTO CARoLINE CUTAIA

le festival entreVues rend hommage à Jean-pierre Mocky. l’occasion de rencontrer un cinéaste farouchement indépendant, artisan obstiné d’une « comédie à la française » grinçante et mal léchée aussi éloignée du « cinéma commercial » que du « cinéma d’auteur snob ».

MoCKy BANDE à PART Le 23 octobre à 14 heures, Jean-Pierre Mocky nous accueille dans son vaste bureau avec vue sur le Louvre. Des affiches de film joliment encadrées (Les Dragueurs, Un couple, Snobs !, Les Vierges, Un drôle de Paroissien, la Grande frousse…) nous ramènent soixante ans en arrière, à l’époque où ses premières farces étaient interprétées par Bourvil, Francis Blanche ou Michael Lonsdale… Après une heure et demie passée à remuer le passé sans nostalgie ni langue de bois, Jean-Pierre Mocky nous pousse gentiment vers la porte. Pas question de s’incruster plus longtemps. Entre les films et les téléfilms qu’il continue à enchaîner à un rythme infernal, la gestion de ses affaires et la sortie pour Noël d’un coffret DVD monumental, Jean-Pierre Mocky, toujours vert à bientôt quatre-vingt ans, n’a pas une seconde à perdre.

Vous êtes sans doute le plus italien des cinéastes français… On m’a appelé le Dino Risi français… J’ai tourné avec Antonioni comme acteur dans I Vinti (Les Vaincus) puis avec Maselli (Gli Sbandati). J’ai aussi été l’assistant de Fellini et de Visconti. J’ai fait beaucoup de choses en Italie où je suis resté cinq ans. Comment ça s’est passé avec Antonioni ? C’était en 1952. J’avais 19 ans. Antonioni était venu à Paris pour chercher des acteurs. Il m’a choisi après avoir hésité entre Belmondo et moi. Antonioni était un drôle de type. Fellini était beaucoup plus ouvert. Antonioni était un intellectuel, Fellini un homme de cirque et Visconti un noble. J’ai tourné une dizaine de films en Italie. Trintignant, Maurice Ronet et moi, on tournait là-bas parce qu’ils avaient besoin de visages qui ne soient pas typiquement italiens. Vous parliez italien ? Oui, je suis un peu polyglotte. Je suis d’origine slave et les slaves ont une certaine facilité à assimiler les langues. Je parle italien, allemand, anglais et un peu espagnol. L’Italie est mon second pays, j’y ai beaucoup travaillé et mes films y marchent très bien.

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De quel cinéaste vous sentiez-vous le plus proche ? Fellini parce qu’il travaillait en famille. À midi, c’est lui qui faisait la cuisine. Aucun metteur en scène européen ou américain ne fait la cuisine. Lui, il s’arrêtait à midi pour faire des pâtes ou du poisson. C’était curieux pour un metteur en scène de faire la cuisine… Visconti ne faisait pas la cuisine ? Pas du tout ! Lui c’était un seigneur, c’était un type qui vivait un peu comme un noble sous Louis XV. Il paraît que vous faites presque tout sur vos films… J’ai toujours monté mes films. Marguerite Renoir, la femme de Jean Renoir, m’a appris le métier au début. Puis la fille de Tati a été mon assistante pendant dix ans. Je fais aussi la musique. Je prends un compositeur, mais c’est moi qui fait l’orchestration et qui choisis les musiciens. Je suis aussi architecte puisque je construis mes décors. Les grands Américains comme John Ford ou Capra faisaient tout. Les jeunes réalisateurs ne connaissent plus rien. Ils ne savent même pas monter ! C’est dangereux de faire appel à un monteur. Un monteur peut très bien faire un film fasciste avec un film normal ! Moi je reste le maître de tout ce que je fais et je rejoins en cela le musicien, le peintre ou l’écrivain. Avec un producteur qui veut un film le plus rentable possible, le réalisateur ne peut pas être libre et cela aboutit à des films formatés.


Avez-vous pu être libre dès vos débuts ? Oui, j’ai eu la chance de rencontrer quelques producteurs qui m’ont aidé et qui étaient eux-mêmes indépendants. Je ne suis pas rentré dans les grands cadres de Gaumont, je n’ai pas été inféodé à un système capitaliste qui contrôlait ses réalisateurs. J’étais indépendant et un indépendant travaille avec des indépendants. J’ai été libre tout en travaillant avec des financiers un peu particuliers qui prenaient des risques et qui m’ont toujours laissé faire ce que je voulais. Avez-vous envisagé de partir à Hollywood ? Si je n’avais pas eu une grande famille, je serais certainement parti comme un émigrant des années 20. C’est surtout la possibilité de rencontrer des producteurs capables de prendre des risques qui me tentait. J’avais des copains qui étaient partis là-bas et qui avaient fait fortune. Le rêve américain a toujours été important pour les artistes. Ceci dit, je suis resté en France et depuis cinquante ans je travaille avec des producteurs assez particuliers, en marge, très bizarres… Il y a les films commerciaux et les films d’auteur pour intellectuels snob qui croient qu’ils sont plus intelligents que les autres, mais au milieu il y a moi et d’autres confrères qui faisons du cinéma populaire d’auteur. Le problème est que les intellectuels, et en particulier ceux qui prétendent enseigner aux jeunes ce qu’est le cinéma, louchent vers le cinéma d’auteur snob plutôt que vers le cinéma populaire indépendant. Ce qui les intéresse, c’est le cinéma de Haneke, de Angelopoulos, de Resnais… Le mérite du festival de Belfort, c’est de passer de Rohmer à Mocky sans s’intéresser exclusivement au cinéma pour intellectuel snob. Comment avez-vous choisi les films de votre rétrospective ? C’est la petite [Catherine Bizern, ndlr] qui a choisi, moi je n’ai rien fait. On présente en avant-première Le Mentor, un film que nous aimons beaucoup elle et moi et qui n’est pas sorti. Personne ne l’a vu en France, parce que je l’ai gardé pour moi. Il a été vendu au Japon et aux Etats-Unis, il est amorti, donc je le garde. Les gens savent que je fais des films, s’ils ne veulent pas les sortir, qu’ils ne les sortent pas. Modigliani était un peu comme moi. Il se levait le matin, faisait une toile puis la mettait contre un mur.

Trois ou quatre jours après, il en faisait une autre. Mais il ne les vendait pas à cause de deux ou trois marchands qui l’avaient envoyé au diable. Quand il est mort, pauvre évidemment, il y avait une centaine de toiles chez lui. Et c’est le type qui a hérité de ça qui en a tiré des millions. Vous avez eu d’énormes succès, ce n’est pas tout à fait pareil… Oui, mais ça ne m’a pas rapporté d’argent. C’était avec des films qui étaient remorqués par de grosses maisons. Je n’ai pas pu faire de gros succès en faisant dans l’anonymat, comme Godard, ce qu’on a appelé nos “films pauvres”. Jean-Luc est mon meilleur ami. Nous sommes des artisans et nous nous appelons “les derniers des Mohicans”. C’est le titre d’un roman que nous aimons beaucoup. Il n’y a pas beaucoup de réalisateurs comme nous, qui fabriquent des films, mais qui n’ont pas tellement envie de les montrer. Ce qui nous intéresse, c’est de fabriquer un produit, mais on n’a pas tellement envie que les gens le regardent parce qu’on sait qu’ils sont complètement chloroformés par la connerie ambiante. On les envoie comme à l’abattoir voir des conneries et ils y retournent ! Que voulezvous faire ? Nos contemporains sont devenus cons ! Ceux qui font des conneries ont raison puisque c’est ce qui marche. Voilà. Godard est vraiment votre meilleur ami ? Oui, c’est mon ami depuis toujours. On a débuté ensemble. A bout de souffle, Pierrot le fou étaient des films d’auteur avec un scénario, une histoire… Et puis un jour, Godard s’est dit qu’il ne pouvait pas faire mieux que John Ford dans un western, Clouzot dans un policier ou Fellini dans un film comme la Strada. Il s’est détaché complètement en faisant des choses que personne ne faisait. Il n’avait plus de concurrent, il avait son monde à lui. Il a fait comme Kafka ou Picasso qui a commencé à faire du cubisme alors que les autres peignaient des petites fleurs et des barbus… Godard, c’est le Picasso du cinéma. C’est un type qui fait des choses incompréhensibles. J’ai fait un film avec lui comme acteur… Oui, Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma qui sera projeté à Belfort… Godard a pris un roman de James Hadley Chase, un grand de la Série Noire. [rires]

Lisez le roman et voyez le film, ça n’a rien à voir ! [rires] C’est Chase lu par Godard, il n’y plus de Chase ! Il a complètement désincarné Chase ! Godard a compris qu’il ne serait jamais Fellini, Ford ou Visconti. Il s’est dit que s’il faisait La Mort à Venise il ne ferait pas mieux que Visconti et finalement il a détesté Truffaut qui était son ami, détesté Chabrol qui était son ami. Il lui a dit qu’il ne ferait jamais aussi bien que Clouzot et effectivement Chabrol n’a jamais fait mieux que Clouzot. Même Clint Eastwood qui est mon ami n’a commencé à faire des films qu’il y a deux ou trois ans. Avant il faisait du tout-venant, il faisait l’Inspecteur Harry… Je choisis des sujets que les autres délaissent, parce que ce n’est pas commercial, qu’ils ne savent pas faire ou que ça ne les intéresse pas. Ils préfèrent rester dans la tradition, devenir des sous-Clouzot, des sousAutant-Lara, des sous-Carné… Orson Welles reste parce qu’il n’a jamais fait la même chose que les autres. Notre ambition à Godard et moi, est de faire autre chose. 70% des cinéastes mondiaux sont des faussaires ! Il en reste 30% qui font des choses intéressantes, particulièrement dans des pays comme l’Iran où les cinéastes peuvent enfin tourner, même si c’est avec des difficultés, et nous révéler des choses que l’on ne connaît pas. La thématique de l’argent revient souvent dans vos films… L’argent et le cul sont les deux choses qui déterminent la vie. La plupart des gens qui veulent gagner des commissions dans des affaires, c’est pour emmener des gonzesses en week-end dans des trois étoiles, faire une croisière, finir la piscine, acheter une Porsche. C’est pour ça qu’ils travaillent, pas pour autre chose. Quand vous étiez en Italie, vous étiez comme ça ? J’étais jeune, j’avais des femmes, des voitures, mais ce n’était pas le but principal de mon existence. Il y a quelques types qui s’en foutent de l’argent, mais ils ne sont pas nombreux. Moi je ne cherche pas l’argent, parce qu’en dehors de le mettre dans mes films, je ne vois pas ce que j’en ferais. Vous avez un cinéma à Paris, le Desperado… C’est comme si j’avais une épicerie. Il ne faut pas croire qu’un cinéma rapporte des centaines de millions. On équilibre à la fin de l’année et tout le bénéfice qu’on peut en tirer c’est le Smic, pas terrible… Vous touchez des droits de diffusion… Quand un de mes films passe sur France 2, je touche 8 ou 10 000 €, mais quand c’est sur le câble, ce qui est mon cas le plus souvent, ça me rapporte exactement 157 € par passage, vous voyez que ce n’est pas terrible.

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Vous serieZ CritiQue, je Vous aurais Dit De rester CheZ Vous… je suis FâChé aVeC La CritiQue.

Qu’est-ce qui vous pousse à continuer ? J’ai fait soixante-deux films sans compter mes courts métrages. Quand vous êtes musicien, écrivain, peintre ou cinéaste, vous ne vous arrêtez pas. Les cinéastes commerciaux ont plus de succès que nous jusqu’au jour où on les jette comme des vieilles chaussettes. Nous, on ne peut pas nous jeter parce qu’on est dans un monde parallèle. Eux ne sont pas libres, moi je suis libre.

Comment faites-vous pour financer vos films s’ils ne sont plus diffusés en salles ? Ils sont diffusés en vidéo et à l’étranger. Le problème des exploitants, c’est qu’ils sont eux-mêmes pris dans un étau. Pour avoir les films qui leur permettent de faire leur recette annuelle, ils sont maqués. Les grandes salles ne s’appartiennent plus. Il reste ce qu’on appelle les salles indépendantes, mais

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elles subissent l’influence des snobs. Elles vont passer du Haneke ou du Resnais même si ça ne marche pas. Brusquement les gens se sont désintéressés de mes films. Est-ce lié à la critique ? Le critique est un intellectuel qui a une vocation de réalisateur, mais qui ne fera probablement jamais de cinéma, contrairement à Truffaut. Moi, je ne corresponds pas à leur truc. Comment voulez-vous qu’ils m’encensent alors qu’ils encensent les films qu’ils seraient sensés faire eux-mêmes ? Si ils sentent un rapport entre ce qu’ils voudraient faire idéalement et le film qu’ils voient, ils vont dire que c’est magistral parce que c’est ce qu’ils auraient fait. Alors, quand arrive un canard boiteux comme moi ! Il y a des homosexuels qui me reprochent de ne pas mettre d’homosexuels dans mes films ! Serge Daney vous aimait bien… Serge m’adorait ! J’adore les homosexuels, simplement je les connais peut-être moins bien que les hommes à femmes. J’étais un


C’est Vrai Que je resseMBLe À un itaLien pour Ce Qui est De L’esprit De LiBerté

des meilleurs amis de Jean Cocteau que je voyais tous les jours, j’ai travaillé avec Visconti… J’étais très copain avec Cocteau, je n’avais pas de rapports physiques avec lui, mais je passais mes après-midi avec lui. On ne vous imagine pas très bien ensemble… Je peux vous montrer les lettres qu’il m’envoyait. C’était platonique. Il avait une conversation extrêmement intéressante. Il habitait en face de chez moi dans les années 58-60, et comme je travaillais moins qu’aujourd’hui, j’allais souvent le voir. J’étais aussi très ami avec Jean Marais. Les critiques ne sont pas tous homosexuels, mais ils sont plus proches d’Ozon que de moi. Quelle que soit la connerie qu’il fait, c’est bien. C’est difficile de se battre. Je ne suis pas l’égérie des homosexuels, je ne suis pas non plus l’égérie des intellos. Je ne suis pas gauche caviar, je ne suis pas familier avec les gens qui dirigent les grands circuits de cinémas et qui jouent au golf… Vous ne vous dites jamais que les critiques peuvent avoir raison ? Je ne peux pas avoir de critiques, puisque je ne présente plus mes films ! [rires] J’ai eu de très bonnes critiques. Le critique de l’époque faisait la balance, il ne faisait pas de jeux de mots en disant que c’est bâclé… Il tenait compte du budget. Je hais James Ivory pour des raisons personnelles. Ce type est un esthète tellement fier, tellement pédant, qu’il veut une tasse de thé authentique dans son film, sinon il ne tourne pas ! Il mérite une paire de gifles ! Le cinéma c’est très bien, mais on ne va pas gaspiller de l’argent à cause de ce connard ! Après, un critique va dire que son film est bien léché. Comme si c’était une qualité ! Ce n’est pas une qualité de lécher un film, c’est idiot !

Il arrive que des critiques défendent de petits films… Quelquefois, mais le problème c’est qu’ils leur accordent moins d’importance. Vous êtes peut-être plus éclectique à Novo, mais vous êtes en marge. Vous n’êtes pas Le Monde ou Libération. Il y a un nouveau magazine, SoFilm, qui a voulu faire un numéro sur moi, mais j’ai refusé. Pourquoi ? Je ne veux plus avoir de rapport avec la presse. Si je vous reçois, c’est parce je ne veux pas casser la baraque aux amis qui m’ont invité à Belfort. Vous seriez critique, je vous aurais dit de rester chez vous… Je suis fâché avec la critique. J’ai connu de grands critiques, Serge Daney et Jean-Louis Bory, des homosexuels. Mes supporters étaient des homosexuels ! Ceux-là, ils m’ont toujours soutenu. C’était des gens très bien. Pas parce qu’ils disaient du bien de moi, mais parce qu’en général ils disaient des choses justes. Et Skorecki ? Lui c’est un grand admirateur, vous prenez encore un admirateur ! Il considère que je suis un des plus grands cinéastes vivants ! Les pasticheurs sont des gens qui ont vu énormément de films, particulièrement les anciens attachés de presse… Moi j’étais très ami avec Jean-Pierre Melville qui n’était pas critique, mais qui avait vu 101 fois Le Coup de l’escalier de Robert Wise. Il l’avait vu 101 fois ! Truffaut et Godard aussi allaient voir plein de films… Ces gens-là étaient noyés de films ! Comment voulez-vous qu’ils fassent un film original, ce n’est pas possible ! Vous n’avez jamais été cinéphile ? Non, je n’ai jamais vu un film plus de deux fois. Et je n’ai pas fait de films du même genre que ceux que j’ai vu deux fois. Ce n’est pas forcément les films que j’ai vus deux fois qui me sont restés.

Ça ne vous est jamais arrivé de copier un plan ? Je ne crois pas. Il y a un plan que je croyais avoir inventé et que j’ai vu dans un film de Man Ray de 1920. Il se trouve qu’il a fait le même plan que moi, mais bien avant moi bien sûr. C’est une rencontre, pas une copie. Alors que Tavernier, c’est hallucinant tout ce qu’il a pompé [rires]. Ce n’est pas de sa faute, je ne lui en veux pas, mais il ne m’aime pas parce qu’il sait que je dis ça. Si vous n’aviez pas connu le cinéma italien, auriez-vous fait les mêmes films ? C’est vrai que je ressemble à un Italien pour ce qui est de l’esprit de liberté, mais je ne fais pas Païsa, je ne fais pas le Voleur de bicyclette… Si j’ai pu être influencé par quelqu’un, c’est Fellini. La Cité des femmes, ça aurait pu être un sujet pour vous ? Je ne l’aurais pas fait de la même manière. Fellini s’étalait, c’était un descriptif, alors que je ne suis pas descriptif du tout. Au contraire, on m’a reproché d’être trop rapide, d’avoir des plans trop courts. Si vous voyez un film de moi de 1970, le rythme est le même que dans un film d’aujourd’hui. Vous venez à Belfort ? Oui, j’arrête mon tournage pendant quatre jours pour être à Belfort du 25 au 28 novembre. Cher ami, bon retour à Mulhouse… Mulhouse, j’y ai été quand j’étais militaire. J’ai fait mon service à Fribourg en Forêt Noire, mais j’étais à Mulhouse au départ… Vous étiez en Allemagne comme johnny… Lui, il triche sur son âge dans l’autre sens. Moi je suis plus jeune que je ne le dis, alors qu’il est plus vieux que ce qu’il dit. Moi, je suis né en 1933 et non en 1929. Lui, il prétend avoir 63 ans alors qu’il en a 73 ! Je me suis engagé pour partir plus tôt, mais c’est une autre histoire… J’étais le plus jeune engagé de France avec Delon qui s’était engagé en Indochine. Voilà monsieur, bon voyage, vous connaissez bien la petite qui organise le festival ? Oui, elle est super… Elle est bien, hein ? C’est elle qui a eu l’idée de m’inviter. Ben voilà, ce sera un grand plaisir de vous revoir là-bas. Allez, au revoir !

réTrosPeCTiVe HommaGe à JeaN-Pierre moCky

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L’argent par-DeLÀ Le Bien et Le MaL PAR BAPTISTE CogIToRE

Depuis des années, EntreVues marque son attachement à l’Histoire du cinéma engagé, en abordant dans ses « rétrospectives » des thématiques résolument politiques. Les deux dernières éditions étaient centrées sur l’Histoire coloniale. Auparavant, sur le monde ouvrier (2009), ou encore sur la « lutte armée, du terrorisme à la Résistance » (2007)... Cette année, on parlera gros sous et capitalisme en crise(s), d’Erich von Stroheim à Christian Petzold, en passant par Robert Bresson (L’Argent) et Jean-Luc Godard (une séance spéciale est consacrée à Film socialisme). Pour l’historien Laurent Heyberger, qui dirige les rencontres, « leur fil conducteur est le rapport parfois complexe entre les victimes et les coupables de ces crises ». Au-delà de la question morale, celle de la responsabilité individuelle et collective est posée, par un florilège d’œuvres qui ont souvent le mérite de dépasser une première approche manichéenne. Peut-être est-ce là l’enjeu des meilleurs films, politiques ou non.

Pierre Zaoui est philosophe et l’auteur de plusieurs ouvrages sur le libéralisme. Avec l’économiste Laurence Duchêne, il vient de publier L’abstraction matérielle : l’argent au-delà de la morale et de l’économie aux éditions La Découverte.

Les raison de la colère

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Dans L’abstraction matérielle, vous montrez que la morale ne permet plus de conceptualiser l’argent. Pourtant, n’est-ce pas par une critique moralisatrice que le cinéma a commencé pour montrer et raconter l’argent dès les années 1920 ? Notre premier questionnement autour de l’argent est toujours d’abord moral, qu’on soit philosophe ou non. C’est une fable de croire qu’on pourrait avoir d’emblée un rapport neutre avec l’argent, purement instrumental et purement a-moral. De ce point de vue, il est tout à fait logique que le cinéma ait commencé à poser la question

Le CinéMa sait restituer La Vérité Du FLuX De L’argent

en termes de morale. Il n’a pas le choix, et même les films les plus récents sur l’argent sont encore bâtis autour de problématiques morales. En revanche, ce qui distingue sans doute les bons films des mauvais, aujourd’hui comme hier, tient sans doute à la manière de poser cette question. De ce point de vue, le sommet du grand questionnement moral sur l’argent au cinéma, c’est sans doute L’Argent de Bresson : point de vue hyper-moral assumé, mais en même temps aucun plan moralisateur ; c’est ambigu jusqu’au bout. À un moindre niveau, même It’s a free world de Ken Loach, qui est clairement un film de propagande anti-libérale apporte finalement bien plus de questions que de réponses, et notamment la question de la liberté du choix moral qui ne va pas de soi pour la pauvre héroïne. À l’opposé, le sommet de la nullité, c’est sans doute Wall Street d’Oliver Stone : le film commence par une dénonciation grotesque de l’argent-roi et de la cupidité et finit par nous montrer que même les méchants peuvent, au fond, devenir gentils. C’est à pleurer. Autrement dit, ce n’est pas du tout la propagande qui nous dérange : c’est la bêtise, et il y a des films a-moraux qui sont au fond bien plus bêtes que certains films de propagande. Si Eisenstein avait pu adapter Le Capital comme il le souhaitait, on aurait sans doute eu un très beau film de propagande... Le cinéma peut-il nous aider à mieux comprendre les rouages de nos sociétés où l’argent est devenue valeur ? Si le cinéma a une capacité singulière à saisir les mécanismes de l’argent, c’est sans doute par sa nature d’image-mouvement et d’image-temps comme dirait Deleuze, qui est particulièrement adéquate à restituer la vérité de flux, de processus de l’argent. Par exemple, dans le récent film de J.C. Chan-

dor, Margin Call, il nous semble qu’est particulièrement bien saisie la double temporalité presque contradictoire d’une crise financière : Lehman Brothers va tout perdre en 24h et en même temps, tout est filmé sur un rythme extrêmement lent. Il ne se passe à peu près rien, parce que les flux financiers se sont totalement déconnectés de la temporalité des hommes qui ne sont au fond plus que les spectateurs du désastre en cours. Comme l’argent, le cinéma n’est-il pas une énorme machine à projeter (ou créer) du désir, politique ou non ? Le cinéma joue aussi à sa façon un tel rôle de suture entre l’intime et le politique, l’individuel et le collectif, puisque c’est à la fois un art de masse et un art d’auteur. De ce point de vue, il est certain qu’il joue aujourd’hui un rôle politique indéniable. Mais lequel ? Cela dépend à chaque fois de chaque film singulier. L’un peut libérer des désirs politiques inespérés tandis que l’autre peut les écraser ou les réduire à des formes assez pathétiques de jouissance privée. Au fond, c’est un peu la même réponse que pour l’argent : il n’y a pas de bon rapport en soi au cinéma – c’est seulement une question d’usages singuliers. Quelles politiques du cinéma voulons-nous ? Quelles politiques de l’argent voulons-nous ? Ce sont des enjeux exclusivement démocratiques.

CiNéma & HisToire / CaPiTalisme, TemPs De Crise(s) TraNsVersale / l’arGeNT

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si le nom de l’écrivaine et critique d’art catherine Millet est intimement lié à son livre La vie sexuelle de Catherine M., il l’est aussi à art press. À l’occasion des quarante bougies de la revue, le festival entreVues accueille le « choix d’art press », cycle de quinze films et une table ronde. rencontre avec la fondatrice et directrice de la rédaction catherine Millet.

art press, L’eXpérienCe Du regarD

PAR CARoLINE ChâTELET PHOTO oLIvIER RoLLER

Le FestiVaL prenD Des risQues CoMMe nous espérons en prenDre Dans nos engageMents et nos ChoiX

Comment avez-vous reçu la proposition de Catherine Bizern ? L’invitation est passée par Dominique Païni, l’un des collaborateurs les plus proches et réguliers d’art press depuis trente ans et en qui nous avons une confiance absolue. EntreVues, que ce soit dans ce qu’il représente, la personnalité de ses créateurs ou de ceux qui l’animent aujourd’hui, a une vocation proche de celle d’art press, puisque le festival prend des risques comme nous espérons en prendre dans nos engagements et nos choix. Les artistes qui intéressent art press dans le cinéma étant souvent concernés par le festival de Belfort, comme, par exemple, Clarisse Hahn qui y a reçu un prix en 2011, cela faisait plusieurs bonnes raisons de dire oui. Quel paysage du cinéma votre programmation dessine-t-elle ? Catherine Bizern, Dominique Païni, Jacques Henric et moi-même avons bâti cette liste très spontanément. Je pense que le résultat est subjectif et représente assez bien ce qu’est art press : un magazine perçu comme une entité repérée, avec une

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grande cohérence et à l’intérieur duquel s’expriment des voix et des goûts très différents. Dans le domaine de la critique d’art, vous pouvez trouver des articles sur l’artiste minimaliste Sol LeWitt et d’autres sur la peinture expressionniste. Pour EntreVues, cette liste de films qui va du baroque avec Peter Greenaway au minimalisme avec Bruno Dumont reflète l’équilibre et le mélange réalisé par la revue. Les thèmes qui traversent l’histoire d’art press, comme la représentation du corps et de la sexualité, sont également représentés. Vous dites être attirée par des œuvres formellement radicales et agressives. Les films proposés travaillent-ils ce rapport-là ? Oui, certains films de ma sélection personnelle illustrent tout à fait mes intérêts d’une façon générale. Par exemple, le radicalisme formel se trouve chez Bruno Dumont. Il y a un lien évident dans le rapport à l’espace entre ce réalisateur et la peinture abstraite, dans la vision de paysages nus, habités par le silence. Sur une autre forme


mais celui de radicalisme, la manière dont Jacques Nolot se met lui-même en scène et expose sa sexualité d’une façon directe m’intéresse bien évidemment. Vous dites appréhender une œuvre d’art à travers le moment de l’histoire où elle se situe et sa géographie. Cette question vous traverse-t-elle devant un film ? En ce qui concerne le cinéma, je pense être plus sensible à la représentation de l’espace qu’un cinéaste construit qu’à l’univers social dont le film est issu. Par exemple, pour un film japonais je serai intéressée par la manière dont le réalisateur restitue un espace que je peux percevoir comme japonais plutôt qu’à ce qui va caractériser le film comme issu de la culture japonaise. Dans D’art press à Catherine M., vous évoquez avec Richard Leydier le fait qu’une fois ouverte, une exposition n’appartient plus au commissaire qui l’a élaborée. Réaliser « le choix d’art press » procède-t-il de la même chose ? J’ai l’impression qu’une exposition, comme un livre, est un objet relativement fermé. Une fois celle-ci installée, son espace appartient au public et, d’une certaine façon, plus au commissaire. Dans

le cadre d’une programmation, l’objet même du film amène à s’en sentir moins propriétaire. Un film s’inscrit de manière ontologique dans le temps, il est partagé par un public (plus ou moins vaste) qui s’approprie une œuvre ayant déjà été vue par d’autres. Là où pour une exposition vous proposez des œuvres qui ne seront pas revues de sitôt – puisqu’ensuite elles vont retourner dans l’atelier de l’artiste ou chez le collectionneur, dans un lieu privé –, pour une programmation de cinéma, il y a, et de plus en plus, la possibilité de le rendre public. Une programmation n’est pas fermée, c’est un objet en devenir. Mais je n’aurais la réponse définitive à cette question qu’après EntreVues... Vous dites également qu’il y a dans votre vie, en tant que critique d’art mais pas que, un avant et un après votre visite de la grotte de Lascaux et votre découverte de Florence. Pourquoi ? Lascaux est une expérience existentielle, en ce qu’on se retrouve proche d’une œuvre réalisée des milliers d’années auparavant. Il y a là un sentiment unique de projection dans un temps extrêmement long devant une peinture à la perfection magnifique. Sous une autre forme, la Renaissance italienne offre également un sentiment d’absolu perfection par rapport à ce que

qui m’a directement touché étant jeune, c’est Godard

sont nos critères du beau. Lorsqu’aujourd’hui des œuvres mettent en place d’autres critères, elles le font selon moi en référence à celles mises en place au moment de la Renaissance. Nous sommes alors sensibles à une perversion de cette idée du beau, que nous transformons en une autre forme de beauté. J’ai tendance à penser qu’un critique d’art n’est pas crédible s’il n’a pas vécu ces expériences existentielles. Côté cinéma quels seraient les films qui ont modifié votre regard sur cet art ? Pour ma génération c’est Jean-Luc Godard. J’avais dix-sept, dix-huit ans, lorsque Pierrot le fou est sorti et ça a été un grand événement esthétique. Ses films ont constitué un choc, c’est avec eux que j’ai pensé que le cinéma pouvait être autre chose que ce à quoi nous étions habitués, que sa forme pouvait être révolutionnée. J’ai vu bien évidemment des œuvres importantes d’autres cinéastes, de Jean Eustache, de Jean-Marie Straub, etc., mais celui qui m’a directement touché étant jeune, c’est Godard.

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l'étendue, de la mère Dans la programmation art press : 40 ans de regard, de nombreux films posent la question de la relation qu’entretiennent art et cinéma. Parmi ces choix, deux films jalons, le magnifique Évangile selon Saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini et Une Sale Histoire de Jean Eustache.

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Rien n’est innocent chez Pasolini : en choisissant de faire interpréter à sa mère, Susanna, le rôle de Marie dans L’Évangile selon Saint Matthieu, il rend hommage à cette forme extrême de piété que cette institutrice n’a jamais cessé d’exprimer ouvertement ; il magnifie la relation intime qui le lie à cette mère aimée, situant

l’Œdipe dans un contexte jusqu’alors inédit au cinéma, celui de la Vierge et de son fils. Il renoue ainsi avec la tradition de la fin du Moyen-Âge qui a visuellement insisté et ce de manière parfois très explicite sur les liens d’amour qui unissent la mère et l’enfant. En œuvrant ainsi, il renforce l’émotion de la scène de la mort du Christ, poète christique annonciateur des temps nouveaux dont le supplice apparaît comme nécessaire aux yeux d’une société conservatrice. Avec un souci du détail plastique qui le situe dans la filiation directe du Caravage, le cinéaste insiste sur la représentation du drame, son réalisme et son instantanéité, tout en lui annonçant implicitement les souffrances à venir – mater dolorosa.

CheZ pasoLini, Le teMps De La Mère est saCraL. « J’ai réalisé que depuis, j’sais pas, quatre mille ans peut-être, on avait été complètement couillonné, qu’on avait essayé de nous faire croire que le désir d’un homme, ça dépendait de la beauté de la femme, et je me suis aperçu que c’était complètement faux, que cette beauté, c’était quoi, les yeux de gazelle, la bouche de je ne sais quoi, la silhouette ? Mais que c’était complètement faux, que c’était le sexe, et que le reste ne comptait pas. » La beauté de la femme réduite à son seul sexe ? Exit les vaines tentatives de séduction ? Balayés tous les efforts, place à l’inconfort ! La femme réduite à son seul sexe ? Cette conclusion, Jean-Noël Picq la tire de l’expérience qu’il relate dans Une Sale Histoire de Jean Eustache : dans un café de la Motte-Picquet-Grenelle où il va régulièrement téléphoner, il surprend un étrange manège ; des hommes se succèdent pour se rendre dans les toilettes féminines. Qu’y font-ils ? Ils évoquent l’existence d’un trou, un trou dans les toilettes féminines ! Le jeune homme s’y rend, mais ne trouve pas le trou. Il découvre qu’il faut s’allonger pour voir ; la position est inconfortable, mais elle offre une vue imprenable : tout droit sur le sexe des femmes qui s’assoient. Prenant sa place dans la ronde continue des hommes initiés, il compare, établit une typologie et tire un certain nombre d’enseignements sur les femmes bien sûr, les relations qu’elles entretiennent aux hommes et surtout sur ce qui fait le

fondement même de la séduction, selon lui : le sexe des femmes, et seulement cela ! Une jolie mannequin peut dévoiler un sexe terrifiant alors qu’une jeune femme éventuellement moins jolie peut se révéler attirante avec un très beau sexe. Les codes en sont bouleversés, et la société bascule dans un étonnant mouvement d’inversion de ses certitudes culturelles. Avec un brin de perversité, Jean Eustache a confronté au narrateur quatre auditrices dont Françoise Lebrun, l’une des deux héroïnes de La Maman et la putain, et Virginie Thévenin. Si certaines d’entre elles se forcent à trouver « l’histoire charmante », la réprobation reste manifeste. Jean-Noël Picq a rencontré longuement des difficultés par la suite, sa sale histoire étant jugé irrecevable par bon nombre de ses contemporains – un vœu exprimé implicitement par Jean Eustache qui rêvait de scandale, voire de bagarres à l’issue des diverses projections. Ce qui surprend dans le dispositif, au-delà du récit lui-même, c’est qu’une fois la scène filmée dans les conditions de l’entretien informel initial, le cinéaste fait rejouer la scène, mot pour mot, par des acteurs, avec Michael Lonsdale dans le rôle du narrateur et Jean Douchet dans le rôle du cinéaste. Sans gommer quoi que ce soit, l’effet est renforcé par un Lonsdale magistral – on repense immanquablement au rôle de M. Tabard qu’il interprète dans Baisers Volés –, il en devient saisissant dans cette version pourtant distanciée, d’autant plus que Eustache inverse les choses : au montage, il place la reconstitution en premier, et ne donne à voir la version originale à des spectateurs déjà familiarisés par l’étrange récit que dans un second temps. Le jeu sur le réel trouble un peu plus l’atmosphère globale de ce qui reste un cas unique dans l’histoire du cinéma. Après, on se pose la question de ce qui est dit fondamentalement dans le récit de Jean Noël-Picq et cette focalisation sur le sexe de la femme. On ne peut s’empêcher de penser à L’Origine du monde de Courbet, faux titre qui en dit long sur le double fantasme qu’on associe à cette image d’un corps sans tête, et d’un sexe féminin livré à notre regard : sexe procréateur, sexe qui procure le plaisir… Eustache nomme deux types de femmes dans le titre de son film culte, elle est Maman, elle est Putain – entendez par là qu’elle décide de sa propre sexualité, ce qui est le cas de Françoise Lebrun dans le film –, et de manière générique elle peut être La Maman et/ou La Putain. Avec Une Sale Histoire, il amorce un retour à l’origine, une sorte de volte-face œdipienne : la femme est désir, la femme est mère, la mère donne la vie parce qu’elle est désirée, elle reste désirée parce qu’elle est mère.

CheZ eustaChe, Le teMps De La Mère est CharneL.

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PAR EmmANUEL ABELA

au-DeLÀ Du réeL clément cogitore entretient une relation étroite à entreVues qui lui manifeste en retour une grande fidélité. programmé trois fois dans le cadre du festival avec des courts métrages et soutenu dans ses démarches plastiques par la revue art press, l’artiste et cinéaste alsacien, pensionnaire cette année de la Villa Médicis, a signé la bande annonce de cette édition 2012. On ne dissimulera guère l’attachement qu’on exprime à la fois à l’artiste et à l’homme. Nous avons eu l’occasion dans nos colonnes de formuler combien l’approche cinématographique de Clément Cogitore nous semblait prometteuse, et au-delà de cela absolument nécessaire à nos vies. Je me souviendrai à jamais de ma première vision de son moyen métrage Parmi Nous. Au moment de la scène finale, je me suis retrouvé embarqué comme rarement, avec le sentiment d’avoir manqué un élément, ne sachant plus que conclure de ce que je venais de voir : il n’est pas tant question du drame en lui-même que de l’espace dans lequel il se noue. La bascule s’opère, nos repères s’en trouvent bousculés, et l’émotion naît de ce sentiment d’évoluer dans un ailleurs qui nous échappe – sentiment sans doute inspiré par le profond déracinement de ces figures errantes qui cherchent en vain à se fixer ; un ailleurs qui nous confronte

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à la question de la transcendance, chose impensable pour nous mais que nous sommes bien obligés d’admettre à la vision de ses films, un peu comme en son temps à la lecture hallucinée du Temps Scellé d’Andreï Tarkovski. La frontière entre réel et irréel, matériel et immatériel, s’évanouit nous laissant, nous spectateurs, complètement effarés. Par un étonnant jeu d’équilibre, la vision terrifiante qui découle de cette issue est compensée par l’une des scènes qui la précèdent : un réfugié d’une cinquantaine d’années, interprété par l’immense acteur israélien Khalifa Natour, est arrêté au moment d’embarquer sous un camion ; il n’oppose aucune résistance, mais formule avec une conviction qui déconcerte : « Sachez maintenant qu’à chaque fois, je serai plus nombreux. Chaque fois je serai un de plus. […] Bientôt viendra un temps où vos bras seront trop faibles, vos voitures trop petites et vos avions trop

chargés. Bientôt viendra un temps où une foule s’installera aux portes de la ville, et vos enfants de vos fenêtres en entendront monter les cris. Nous nous tiendrons là dressés comme vos propres fantômes ! Et il n’y aura ce jour-là plus nulle part où nous ramener car toutes les mers auront déjà été traversées et toutes les frontières auront été franchies. » À chaque vision, on reste sidéré par la beauté subversif de ce propos qui confirme l’évidence d’un monde qui s’effondre, et l’espoir qui naît de ce chaoslà. Clément Cogitore, comme dans chacun de ses films – le remarquable Bielutine, dans le jardin du temps –, ébranle le confort de nos propres certitudes et nous entraine là où nous n’aurions jamais supposé nous rendre un jour ; avec lui, nous grandissons. C’est là toute sa force, et c’est ce qui fait la dimension salutaire de son cinéma.


Chanter Des Mots

Pourquoi mon cœur battait ? probablement de choses aussi simples que l’amour, l’errance vers soi-même et les coups durs. On écoute les chansons d'alex Beaupain comme des films... parrain du prix One + One à entreVues, qui récompense la meilleure bande son, nous lui envoyons des questions par mail, il y répond par un son enregistré, une première ! Vous écrivez les chansons des film de Christophe Honoré. Qu’est-ce qui vous intéresse dans le fait de faire chanter des comédiens ? Ce que j’aime chez eux, c’est qu’ils sont interprètes avant tout, ils incarnent des personnages. Comme j’écris des chansons françaises, je suis très attentif au texte. Leur technique est peut-être moins bonne, mais au moins ils ne chantent pas comme des ânes sans rien comprendre. Je trouve plus émouvant quelqu’un qui interprète un texte plutôt que quelqu’un qui chante parfaitement des notes. Tout ça à un point où ils m’ont appris à chanter mes chansons. À dire et chanter des mots écrits.

Quel film et quelle bande originale vous ont marqué ? Les films et les BO qui m’ont marqué, ça va souvent ensemble. Ma préférée du monde c’est sans doute la musique que Morricone a écrit pour Il était une fois en Amérique de Sergio Leone que je peux écouter en boucle et qui m’émeut toujours autant. J’ai toujours beaucoup aimé les couples de compositeurs-réalisateurs, peutêtre parce que j’en forme un avec Christophe Honoré : Rota /Fellini, Elfman/Burton, Badalamenti/Lynch ou Legrand/Demy bien sûr. Les compositeurs de musique de films que je préfère sont ceux qui ont eu la chance d’écrire une œuvre avec un réalisateur, j’ai toujours le sentiment que c’est sur le long terme que ce genre de collaboration finit par donner des sommets.

PAR CéCILE BECKER PHOTO ChRISToPhE BRAChET

Vous avez grandi à Besançon et passé quelques temps à Nancy, quels souvenirs en gardez-vous ? J’ai adoré grandir à Besançon, c’est une très jolie ville et les deux années que j’ai passé à Nancy étaient très agréables, mais je n’ai aucune espèce de sentiment régionaliste. Il y a une chanson de Brassens que j’aime bien, La ballade des gens qui sont nés quelque part, qui dit : c’est très joli tous ces petits villages et ces petits clochers, mais ce serait quand même mieux sans les trous du cul qui prétendent qu’ils sont les plus jolis du monde. [Rires]. À Nancy, on avait un appartement très beau près de la place Stanislas, c’était cool, c’était la vie d’étudiant. Le souvenir le plus marquant que je garde de cette région c’est le froid et la pluie. Mais ce n’est pas triste pour moi, je suis angoissé par l’été et plus rassuré par l’hiver. Ça vous fait quoi d’être le chanteur préféré de François Hollande ? Il a beaucoup aimé la chanson Au départ, un parallèle entre l’histoire de la gauche en France et une histoire d’amour. Pour l’une comme pour l’autre, c’est un peu une histoire de déception, donc ce n’est pas une chanson très favorable au parti socialiste. [Rires]. La première fois qu’il l’a entendue, je la jouais en acoustique au Théâtre du rond point, il en a reparlé après. Je sais qu’il m’aime bien non pas parce que ses conseillers en communication lui ont dit que ça faisait cool, mais parce qu’il a vraiment écouté la chanson, qu’il a vraiment été attentif aux paroles, et ça, ça me fait plaisir.

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Audioselecta

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suFjan steVens

silVer & GOld / asHMatic KittY – diFFer-ant

À nouveau prolifique, Sufjan Stevens ne cesse de surprendre. Cette fois, Pour mettre tout le monde d’accord, il ré-enfile son costume rouge et blanc ; oui, épaulé par son gang de Brooklyn, Sufjan revient avec un nouveau et plantureux coffret de Noël. Enregistrés entre 2006 et 2010, les cinq EP distillent bien sûr quelques cantiques traditionnels, mais le natif du Michigan propose cette année des morceaux des plus éclectiques. Même si Sufjan est « drug-free since 1975 », nous dit-on, une douce folie émane de l’ensemble : l’auditeur voyage de relectures en autocitations, de délires électro en sublimes reprises, d’épopées tribales en tentatives rock déglinguées, pour finir à dos de licorne au son d’un improbable hommage à Joy Division. Pour sa tournée festive à travers les US, il promet de révéler l’identité du Père Noël. Trop tard Sufjan : nous savons... (M.R.) i

the Durutti CoLuMn sHOrt stOries FOr pauline / ltM

On semble redécouvrir aujourd’hui l’importance de The Durutti Column, cette étrange formation de Manchester dirigée par une figure maladive, Vini Reilly. Il serait presque temps ! Cette publication d’un disque inédit enregistré pour et avec ses amis belges arrive à point nommé ; elle confirme que dans l’ombre de New Order ou des Smiths, il existait une autre voie pop, hautement intimiste et incroyablement mélancolique, construite avec une touche impressionniste aussi bien à la guitare qu’au piano. La présence au violon de Blaine Reininger du groupe californien – pourtant basé à Bruxelles – Tuxedomoon, nous replonge au cœur d’une période dont la richesse rejaillit par touches successives. (E.A.) i

taKen By trees OtHer WOrlds secretlY canadian – diFFer-ant

Il y a des sonorités qui chatouillent l’oreille. Peut-être est-ce même délibéré, mais avec cet hommage aux Îles Hawaïennes, la chanteuse Victoria Bergsman a réussi le pari de nous restituer l’expérience d’un voyage sensoriel et coloré. L’approche minimale accentue les éléments en périphérie de ces instantanés miniatures – là, les percussions, ici une guitare à la Durutti Column – : on en arriverait à se pencher pour ramasser les coquillages sur le plancher ou à tendre la main pour profiter de la brise ; le dépaysement est total, l’insouciance de mise. Ça ne durera peut-être que le temps d’une saison, mais ça tombe bien, c’est l’hiver. (E.A.) i

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aLLah-Las allaH-las innOVatiVe leisure – diFFer-ant

Peut-être le coup de cœur du moment, ce disque ne quitte plus nos platines depuis des semaines ! Loin de toute fioriture, un vrai retour au son west-coast 60′s, comme si la vie s’était arrêté quelque part entre juin 1966 et novembre 1968 pour cette formation californienne. Le fait qu’elle soit étroitement liée à la personnalité de Nick Waterhouse, révélation soul du début de l’année et producteur de ce premier album, n’a rien de surprenant : ensemble, ils explorent un son pur, avec moult effets fuzzy, de la reverb et de superbes guitares wha wha, à mi-chemin entre Love, les Electric Prunes et Felt. (E.A.) i

steaLing sheep intO tHe diaMOnd sun HeaVenlY recOrds

On adore avoir des nouvelles de Liverpool, et quand celles-ci nous sont envoyées par trois ravissantes jeunes femmes, on apprécie d’autant plus. Plutôt discrètes, cultivant leur jardin psychédélique secret loin des flashes et paillettes, ces trois artistes sidèrent par l’aplomb dont elles font preuve avec des compositions qui mêlent folk et electronica lo-fi. Nous penserions volontiers à Au Revoir Simone, et en même temps on sent que c’est une fausse piste, que ces trois-là lorgnent beaucoup plus du côté d’une tradition mélodique britannique qui s’accorderait sa part de dissonance. C’est aventureux, mais Dieu que c’est savoureux, l’une des très belles surprises pop de ces dernières semaines. (E.A.)


DvDselecta

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neige

de Juliet BertO et Jean-Henri rOGer / epicentre

On connaît Juliet Berto comédienne chère à Godard (Deux ou trois choses que je sais d’elle, La Chinoise, Weekend…), Rivette (Out one…) ou Tanner. Juliet Berto a également réalisé trois longs métrages : Neige (1981) et Cap canaille (1982) coréalisés avec Jean-Henri Roger et Havre (1986). Neige, film de série B vaguement policier, tourné à Pigalle et Barbès, est sans doute le plus réussi, malgré ou grâce justement aux maladresses qui le rendent touchant. En revoyant ce film sur l’errance, c’est toute une époque marquée par la circulation de la dope et plus particulièrement de l’héroïne qui ressurgit avec son lot de paumés. Que dire de plus, si ce n’est que Jean-François Stévenin y est impeccable et que sur la bande-son Bernard Lavilliers chante Pigalle la blanche. Toute une époque… (P.S.) i

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strip-tease (VoL. 16, 17 et 18)

a Man Within

MOntparnasse

William S. Burroughs est souvent considéré comme le poète Beat le plus rock. La foultitude des musiciens qui participent à ce documentaire l’attesterait bien volontiers : Sonic Youth, Patti Smith, Iggy Pop, Jello Biafra. Mais ça serait occulter l’immense écrivain, inventeur de la technique du cut-up, qu’on redécouvre dans son riche parcours, des premières tentatives littéraires aux premières publications Beat au cours de la deuxième moitié des années 50, de ses années parisiennes au côté d’Allen Ginsberg au star-system des années 80. Ce film restitue l’image d’un être lucide, conscient des enjeux de son époque, loin de tout cliché. (E.A.) i

Il fut un temps où l’on abandonnait ses amis en pleine soirée pour rentrer se vautrer devant la télé au moment du générique entêtant de Strip-Tease. Vingt ans après sa première diffusion sur France 3, le magazine créé par Jean Libon et Marco Lamensch pour la Télévision Belge et désormais réalisé en France, bouge toujours. Le coffret édité pour fêter cet anniversaire comprend son lot d’épisodes d’anthologie qui permettront à coup sûr de se marrer sans méchanceté (?) en suivant les tribulations quotidiennes des victimes consentantes (?) des journalistes de StripTease. Pour se marrer encore plus, on rêve d’un épisode tourné pendant un bouclage du magazine ZUT ! dans les bureaux de la société Chic Médias à Strasbourg. (P.S.) i

the King oF neW yorK d’aBel Ferrara / carlOtta

Il y a quelque chose de fascinant dans The King of New York : on se croit dans un espace familier, un polar comme les Américains en ont expérimenté plus d’un à la fin des années 70 et au début des années 80, mais ça n’est qu’un leurre. On se retrouve plongé dans un chaos ultime qui ne laisse pas de place à la rémission : les méchants sont méchants, mais ceux qui sont censés être les bons sont méchants aussi, si bien que la jouissance est totale à les voir tomber les uns après les autres, dans des conditions souvent atroces. Il en résulte un opéra sanglant d’un grand cynisme marqué par le désespoir de toute une génération. (E.A.) i

de YOnY leYser / KMBO

CharLy is My DarLing de peter WHiteBread / aBKcO

De ce documentaire, on ne connaissait que quelques trop rares extraits repris dans des biographies filmées des Stones. Réalisé sur le vif entre 1965 et 1966 au cours d’une tournée irlandaise, puis anglaise, il était resté trop longtemps inédit, et pourtant il constitue la preuve inéluctable qu’il n’y avait pas d’équivalent scénique à cette époque-là. À la manière de Don’t Look Back, le film de D.A. Pennbaker sur Dylan, on pénètre dans l’intimité, découvrant ainsi un groupe incroyablement créatif et surtout très enjoué, qui arrive à se couper de la tornade environnante. Voilà une belle initiative pour les 50 ans d’existence de notre quintette londonien. (E.A.)


BELFORT BAUME-LES-DAMES BESANÇON DOLE MULHOUSE KINGERSHEIM DIJON QUETIGNY PAYS DE MONTBÉLIARD SAINT-LOUIS ÉPINAL

AVEC THE DANDY WARHOLS FIRST AID KIT OXMO PUCCINO GREMS JAKE BUGG CROCODILES STUPEFLIP RED FANG VINCENT DELERM SUCCESS CABARET NEW BURLESQUE RICH AUCOIN LESCOP SALLIE FORD and the sound outside

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Lecturaselecta

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La BLogosphère de Bastien ViVÈs delcOurt, cOll. sHaMpOiinG

saint-eXupéry, histoires D’une Vie

alain VircOndelet et Martine MartineZ FructuOsO FlaMMariOn

Spécialiste de l’œuvre de Saint-Ex, Alain Vircondelet publie un nouvel ouvrage très complet. Avec des photos et des dessins inédits, ce livre nous plonge au cœur d’un destin légendaire. Antoine de Saint-Exupéry mena une existence trépidante jusqu’à sa disparition tragique en 1944. Lui qui rêvait d’être simple jardinier pratiqua tellement de disciplines que sa vie ressemble à ces poupées russes qui cachent mille et un secrets... Le lecteur découvre notamment que ce touche-àtout de génie s’est essayé au cinéma en travaillant avec Jean Renoir, comme en témoigne une lettre de 1941, reproduite dans l’ouvrage. La qualité de la documentation et la finesse de l’écriture sont deux atouts pour redécouvrir ce petit prince qui n’a jamais cessé de se replier dans sa Citadelle intérieure, pour mieux atteindre la terre des hommes. (F.V.) i

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Très en vogue, l’édition de recueils de dessins préalablement parus sur les blogs BD donne lieu (pour une fois ?) à une collection plutôt savoureuse de Bastien Vivès et en quatre tomes : Le Jeu vidéo, La Famille, L’Amour et un dernier né La Blogosphère. Adepte de la table graphique (et de “copiés/collés” qui lui valent parfois d’être traité de “fainéant”), Vivès met tout son talent d’observation au service d’un style truculent et des dialogues crus pas si éloignés d’un Reiser. Déformé par l’Internet et ses réseaux sociaux, tout le monde en prend pour son grade, les parents, les ados, les spécialistes, les flics jusqu’à cet entretien d’embauche : « Mademoiselle, vous avez déjà travaillé dans votre vie ? » « Bah oui, j’ai fait du facebook de 2008 à 2012 et du Twitter de 2009 à 2012... Y a un souci ? ». (O.B.) i

penser L’arChiteCture de peter ZuMtHOr / BirKHÄuser

Voilà une ouvrage qui séduit d’emblée : une belle facture nous invite à un voyage au cœur des volumes. Bien sûr, l’architecte suisse Peter Zumthor nous parle de lui et de certains de ses travaux, mais pas seulement : il évoque une architecture éternelle en des mots qui favorisent une lecture de tout type d’espace. Ça se vit comme une œuvre poétique, mais ça ouvre le regard et nous permet de situer le désir présent derrière toute démarche architecturale. C’est troublant, et révélateur de sensations nouvelles. (E.A.) i

Vous Dans La Montagne de FrancK dOYen / dernier tÉlÉGraMMe

Les poètes n’habitent pas le XIXe siècle. Ils sont résistants et traversent les zones minées du devenir pour produire un chant de combat. Franck Doyen, poète installé sur les rives de la Seille en Lorraine, livre une ode à la révolution poétique, avec comme il se doit sa traduction en espagnol, dans un graphisme soigné qui se renouvelle à chaque page grâce aux dessins de Karim Blanc. De la montagne, le combattant poète glisse vers les zones habitées, sans pour autant avoir réglé un problème d’intendance : « Cette sombre histoire de rangers défectueuses achetées aux puces de St Ouen a déjà fait couler beaucoup d’encre. » (G.W.) i

MeiLLeurs VŒuX De Mostar de FranO petrusa / darGaud

Frano retourne à Mostar en Bosnie plus de vingt ans après la guerre en Yougoslavie qui a ravagé le pays. Il se souvient d’une adolescence semblable à toutes les autres mais soudain, le contexte politique s’échauffe et la machine déraille... Frano le croate, son copain serbe Goran et sa copine musulmane Amra forment un trio symbolique d’une jeunesse prise dans un étau de haines qu’ils ne mesurent pas, injustement malmenée au lieu de s’épanouir. Concentré sur cette “enfance magnifique, que même la guerre n’a pas réussi à détruire”, Frano s’applique au travers de couleurs et dessins chatoyants à sublimer le souvenir. Son discours s’articule quant à lui avec pudeur, authenticité et tolérance. (O.B.) i


Loustal

Un itinéraire en bandes dessinées

Media Création / D. Schoenig

Musée des Beaux-Arts de Mulhouse

1 er déc. 2012 - 20 janv. 2013 tous les jours (sauf mardis et jours fériés) de 13h à 18h30

Entrée libre


Traversée Par Albert Marcœur

Photo : Vincent Arbelet

aBrégé D’astronoMie

— carnets de nOVO —

À l’occasion de Traversées, projet transfrontalier porté par Intermèdes Géographiques et le centre de culture ABC, Novo se fait l’écho de voyages sonores sur la ligne TER Besançon / La Chaux-de-Fonds. Pour la saison d’automne, l’un des artistes du projet, Albert Marcœur, livre un « abrégé d’astronomie » : Tout a démarré le jour où on s’est aperçu que le soleil bougeait. Il n’était bien sûr pas encore question de le voir décrire une courbe, encore moins tourner autour de quelque chose. Juste il bougeait. On avait remarqué qu’il suivait toujours le même chemin. Qu’il parcourait toujours ce même chemin à la même vitesse et qu’il projetait une ombre au pied de tous les individus, animaux et ustensiles verticaux. Et que cette ombre portée sur le sol était d’une part de hauteur et d’épaisseur variables, et d’autre part, n’indiquait pas toujours la même direction.

Alors on a dessiné la terre. Par terre. Une ligne droite. Et au milieu, on a planté un pieu. En plein milieu. Puis on a gravé des points, des signes tout autour du pieu. Là, c’est le soleil qui se lève. Ici, il rayonne au-dessus de nos têtes et là, il se couche. Lorsque l’ombre du pieu était la plus grande, c’était le moment des offrandes et quand elle indiquait la forêt, il fallait rentrer les bêtes. Les problèmes se posaient lorsqu’il n’y avait pas de soleil. L’ombre n’était pas visible et on était complètement perdu. Un jour de soleil, on prit l’emprunte de l’ombre et on confectionna une tige de forme identique dans ce qu’on trouva. Plusieurs noms furent proposés. On trouva l’aiguille. C’était bien trouvé ! Et pendant des millénaires, on chercha à la faire tourner, cette aiguille. Avec des poids, des leviers, des bouts de ficelle, des balanciers. Et puis un beau matin, on la vit tourner toute seule, régulière comme une horloge. On en construisit même une autre, d’aiguille, plus grande, qui tournait autour du même axe, plus vite que la petite. Mais c’est drôle, moi, je vois aujourd’hui mes nièces, mes neveux, ils ne savent pas lire sur des montres à aiguilles. Faut que ça soit écrit. Si c’est marqué 03H05, ils savent qu’il est 03H05. Si c’est des aiguilles, ... ils sont perdus. Julien Baillod, Jean 20 Huguenin, Albert Marcœur En écoute sur la Ligne des Horlogers (La Chaux De Fonds-Besançon Viotte) jusqu’au 20 décembre 2012. www.intermedgeo.com/traversees

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Copains d'avant n°- 4 Par Chloé Tercé / Atelier 25

— CARNETS DE NOVO —

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Chronique de Los Angeles n°- 1 Par Joanna Fiduccia

— carnets de nOVO —

Les fabricateurs d’art Pour vivre à Los Angeles, il faut simplement s’habituer à la route, s’abandonner à l’embouteillage, s’accorder à sa voiture comme une prothèse pour un corps inadapté aux dimensions de cette ville. Il faut renoncer à l’illusion que Los Angeles ressemble à une entité dont on peut saisir les bords et tracer les ligatures. La ville n’a pas de corps. Il s’ensuit que les plus heureux sont ceux qui arrivent à abstraire leurs rapports de l’espace qui les lie. Les points de contact ici sont concrets et pourtant discrets. Je suis dans le camion de Kathryn Andrews. C’est le soir, et on se rabat contre un essaim de feux arrières pour rejoindre son atelier. Comme la plupart des sculpteurs d’ici, Kathryn profite de l’industrie légère pour produire ses œuvres. À 45 minutes au sud se trouvent ses “fabricateurs d’art”. Elle les a tous trouvés par le bouche à oreille : le soudeur qui peut sublimer parfaitement une soudure ; le spécialiste de l’acier laminé à froid ; les fournisseurs travaillent pour les artistes, les usines ou le cinéma avec une indifférence qui frapperait sans doute tous ceux qui n’habitent pas à Los Angeles. Pour les habitants, c’est business as usual ; les liens inconciliables sont invisibles là où l’espace est insaisissable.

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L’emploi des “fabricateurs d’art” dans la sculpture est ancré dans une tradition minimaliste, ou le “fabricateur d’art” (selon ce qu’on raconte) était le signe de la disparition de la main de l’artiste et de la logique de la sérialité prolongée jusqu’aux rivages du travail : dans son anonymat apparent, le “fabricateur d’art” semblait aussi interchangeable que ses matériaux. Pourtant, comme la recherche des historiens d’art des dernières années l’a constaté, il y avait très peu d’indifférence en réalité. La sélection et l’engagement des “fabricateurs d’art” venaient se présenter comme un nouveau fondement de l’autorité des artistes. Ce pouvoir a pris une dimension désastreuse en 2010 quand la grande entreprise Carlson & Co., “fabricateur d’art” pour Charles Ray, Doug Aitken, John McCracken et Jeff Koons, a fermé ses portes ; une rumeur attribue la fermeture à la décision de Koons de déménager sa production en Allemagne. Toutefois ce pouvoir peut se manifester autrement. L’attention qu’Andrews porte aux “fabricateurs d’art” redistribue ses actes d’auteur dans des rapports humains et intimes. Il ne s’agit pas d’un travail collectif ; Los Angeles reste une ville diablement solipsiste. Il s’agit d’une sculpture conçue comme une accumulation de relations concrètes et sans soudures, soustraite de l’espace et des corps qui l’ont formée. Ils restent immergés dans le “non espace” de cette ville et la surface lisse de son travail. Cette sculpture est chez elle à Los Angeles. Visuel : Kathryn Andrews, Made in L.A. 2012, June 2 - September 2, 2012, Hammer Museum, Los Angeles, CA, Installation view. Photography: Brian Forrest. Courtesy of David Kordansky Gallery, Los Angeles, CA


VERNISSAG

E JEUDI 13

DÉC À 18H

BISCHWILLER HAGUENAU NIEDERBRONN-LES-BAINS REICHSHOFFEN SAVERNE SOULTZ-SOUS-FORÊTS WISSEMBOURG

VIDÉO

Visuel Kathleen Rousset, graphisme Polo

CHANT THÉÂTRE

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MUSIQUE MAGIE MENTALISME

26 www.scenes-du-nord.fr

TAPS SCALA DU MER. 28 NOV. AUerSAM. 1 DÉC. À 20H30 DIM. 2 À 17H

LES BÂTISSEURS D’EMPIRE OU LE SCHMÜRZ DE BORIS VIAN, ÉDITIONS DE L’ARCHE MISE EN SCÈNE PAULINE RINGEADE CIE L’IMAGINARIUM COLLECTIF STRASBOURG – CRÉATION 2012 www.taps.strasbourg.eu ou 03 88 34 10 36

JANVIER 2013


Movies to learn and sing n°- 5 Par Vincent Vanoli & Fabrice Voné

— carnets de nOVO —

« On s’est connu, on s’est reconnu on s’est perdu de vue, on s’est r’perdu de vue On s’est retrouvés, on s’est réchauffés, Puis on s’est séparés »

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Dit comme ça, c’est plutôt simple le tourbillon de la vie. Mais à force, comme l’évacuation de l’évier, il ne reste plus grand chose. Un peu d’humidité comme un soupçon d’émotion d’une existence qu’on aura sans cesse martyrisée. Pour toujours repartir d’un point vaguement zéro, alors qu’aujourd’hui, mine de rien, on a 40 ans. Rien devant, pas grand chose derrière, le bilan sonne aussi creux qu’une faillite avant liquidation. Il y a bien cette vie en mouvement, une sorte de courtoisie sociale ambulante et quelques phrases (140 signes maximum) pour farcir l’illusion. Mais plus personne ne voit les derniers signaux au milieu du désert. Et pourtant, il va falloir être fort et avoir des bras pour refaire tourner ces dames. De nos jours, les ruptures ne font guère plus que les bonheurs des marchands d’électro-ménager. La prochaine fois, ce sera sans mobilier. Mais d’abord, il faut faire place nette, tout effacer pour mieux recommencer. Année 0, une de plus.


F E S T IVA L À L A F I L AT U R E

L’ I N S O L e N T E C R É AT I V I T É D E S C U LT U R E S D U S U D théâtre, danse, performance, musique, rencontres…

du 15 au 20 janvier 2013 scène nationale – mulhouse www.lafilature.org

Création graphique : Atelier 25 / photographie © END et DNA

le festival les Vagamondes propose un dialogue entre les cultures du Sud à travers la valorisation de la création contemporaine. Cette première édition, en partenariat avec des structures culturelles de la région, sera l’occasion de regarder vers une partie du monde qui, loin de se réduire à une inquiétante actualité économique, fait preuve d’une insolente énergie créatrice !


24 NOVEMBRE 2 D É C E M B R E 2 012

27 E FES T I VA L I N T E R N AT I O N A L D U FI L M

NOVO N°22  

22ème numéro du magazine culturel qui n'a pas de prix

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