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numĂŠro 16

10.2011

la culture n'a pas de prix


ours

sommaire numéro 16

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com u 06 86 17 20 40 Direction artistique et graphisme : starHlight Ont participé à ce numéro : REDACTEURS Gabrielle Awad, Cécile Becker, Anne Berger, E.P Blondeau, Olivier Bombarda,Caroline Châtelet, Baptiste Cogitore, Sylvia Dubost, Nathalie Eberhardt, Xavier Frère, Kim, Louise Laclautre, Nicolas Léger, Stéphanie Linsingh, Guillaume Malvoisin, Adeline Pasteur, Marcel Ramirez, Amandine Sacquin, Christophe Sedierta, Fabien Texier, Gilles Weinzaepflen. PHOTOGRAPHES Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Stephen Dock, Stéphane Louis, Denis Mousty, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle, Sophie Yerly. CONTRIBUTEURS Bearboz, Catherine Bizern, Ludmilla Cerveny, EM/M, Christophe Fourvel, Sophie Kaplan, Nicopirate, Julien Rubiloni, Vincent Vanoli, Sandrine Wymann. COUVERTURE Jef Bonifacino www.jefbonifacino.fr Retrouvez entretiens, photos et extensions audio et vidéo sur les sites novomag.fr, facebook.com/novo, plan-neuf.com, mots-et-sons.com et flux4.eu Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop Chic Médias u 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 12500 euros u Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane u bchibane@chicmedias.com 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire médiapop u 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 euros u Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer u ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 – www.mediapop.fr IMPRIMEUR Estimprim ~ PubliVal Conseils Dépôt légal : septembre 2011 ISSN : 1969-9514 u © NOVO 2011 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. ABONNEMENT www.novomag.fr novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France 6 numéros u 40 euros 12 numéros u 70 euros ABONNEMENT hors France 6 numéros u 50 euros 12 numéros u 90 euros

Édito

10.2011

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Le monde est un seul / 15, par Christophe Fourvel 07 Pas d’amour sans cinéma / 6, par Catherine Bizern 09 Cinérama / 10, par Olivier Bombarda 11

FoCUS L’actu culturelle du Grand Est à vive allure 12 La sélection des spectacles, festivals, expositions et inaugurations à ne pas manquer 15 Une balade d’art contemporain : Exposition Louise Bourgeois à la Fondation Beyeler 34 Bestiaire / 6, par Sophie Kaplan 37

RENCoNtRES Valérie Donzelli à Strasbourg 38 Barry Gifford à Besançon 40 Howe Gelb à Vandœuvre-les-Nancy 44

MAGAZiNE John Cale en concert à Besançon et Strasbourg 46 Exposition Alain Dister à Besançon avec le Centre d’Art Mobile 48 EM/M (www.emslashm.com) 50 Dialogue entre David Cascaro et Yves Tenret à l’occasion de la publication de Faire Impression 52 Variations labyrinthiques au Centre Pompidou-Metz 54 Le Consortium ouvre ses portes et Xavier Douroux en parle mieux que personne 56 Thierry Vautherot est le nouveau directeur du Granit à Belfort 60 Dans les coulisses de le fabrication d’Agrippina à l’Opéra de Dijon, épisode 1 62 David Marton renouvelle la mise en scène d’opéra, à voir au Maillon à Strasbourg 64 Winshluss, alias Vincent Paronnaud, co-réalise Poulet aux Prunes avec Marjane Satrapi 66

SElECtA Disques et livres 73

lES CARNEtS dE Novo Tout contre la bande dessinée, par Fabien Texier 77 Songs To Learn and Sing, par Vincent Vanoli 78 Egarements / 26, par Nicolpirate 79 Bicéphale / 7, par Julien Rubiloni et Ludmilla Cerveny 80

SpÉCiAl SÉlESt’ARt 2011 16 pages pour tout savoir sur la Biennale de Sélestat 83

DIFFUSION Vous souhaitez diffuser novo auprès de votre public ? 1 carton de 25 numéros u 25 euros 1 carton de 50 numéros u 40 euros Envoyez votre règlement en chèque à l’ordre de médiapop ou de Chic Médias (voir adresses ci-dessus). novo est diffusé gratuitement dans les musées, centres d’art, galeries, théâtres, salles de spectacles, salles de concerts, cinémas d’art et essai, bibliothèques et librairies des principales villes du Grand Est.

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édito par philippe schweyer

ARoUNd tHE CloCK

C’est mon premier vernissage depuis la rentrée. Une amie s’approche, un verre à la main : - Alors tes vacances ? - Très bien. Vraiment très chouette. - T’as vu quoi ? - La mer, le ciel, les étoiles… - Oui, mais quoi d’intéressant ? T’as bien dû voir des expositions… - Même pas. C’est vraiment vital pour toi de voir des expos ? - J’ai besoin de ça pour m’ouvrir au monde, réfléchir… - Moi, j’aime mieux me laver les yeux en contemplant l’eau d’un lac de montagne après une randonnée. - T’es bizarre aujourd’hui… - Je connais des gens qui ne vont jamais voir d’expos et qui n’ont pas l’air si malheureux… - Ne me dis pas que tu as fait l’impasse sur la Biennale de Venise ? - Si justement. - C’est bête, tu aurais adoré The Clock, le film de Christian Marclay ! Il dure 24 heures et est constitué de 3 000 extraits de films synchrones avec le temps réel. Quand il est minuit à ta montre, il est aussi minuit dans le film. C’est dément ! Quelques jours plus tard, devant un autre buffet, je croise une autre amie : - Tu vas aller voir le film de Marclay à Beaubourg ce week-end? - J’en ai tellement entendu parler que c’est comme si je l’avais déjà vu. - Ce mec est un génie. Orson Welles à côté, c’est du pipi de chat… - Bof, moi aussi je peux réaliser un chef-d’œuvre mondial si je veux… Mon idée, c’est de monter bout à bout des centaines de séquences qui se passent dans des aéroports. - Génial ! - L’intrigue débutera à Bâle-Mulhouse, puis se poursuivra à Roissy, Rio, New York, Hong Kong, Moscou, Dakar, Zürich… Ce sera le tour du monde d’un cinéphile avec, bien sûr, les séquences d’A bout de souffle et de La Peau douce tournées à Orly, mais aussi un bout du Grand Blond avec une chaussure noire. - La scène où Pierre Richard débarque dans l’aéroport avec sa tronche d’ahuri sur la petite musique de Vladimir Cosma ? - Oui, la flûte de pan. A peine un personnage atterrira dans un aéroport qu’un autre personnage tiré d’un autre film décollera du même aéroport pour une nouvelle destination ! Et ainsi de suite pendant des heures… - Hum… - Mon film passera en boucle dans les avions. Les hommes d’affaires vont adorer. - Elle est pas bête ton idée, mais comment tu vas faire sans assistant ? - Mince, t’as raison, je ne vais quand même pas faire tout le boulot tout seul ! Des fois, je ne sais pas ce qui me passe par la tête… C’est vraiment n’importe quoi.

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LE CHEMIN SOLITAIRE

Arthur Schnitzler / tg STAN | Belgique

ŒDIPUS / BÊT NOIR

Jan Decorte / Wim Vandekeybus / Ultima Vez | Belgique

GINA

BIRDS WITH SKYMIRRORS

ADISHATZ / ADIEU

Lemi Ponifasio / MAU | Nouvelle-Zélande

Jonathan Capdevielle | France

PUDIQUE ACIDE / EXTASIS

LES QUATRE JUMELLES CRÉATION

Eugénie Rebetez | Suisse

ARS MORIENDI

Capriconnection & Schola Cantorum Basiliensis / Anna-Sophie Mahler / Anthony Rooley | Suisse

ANTIKLIMA (X) CRÉATION

Werner Schwab / Mathias Moritz / Dinoponera / Howl Factory | France

FESTIVAL PREMIÈRES

Mathilde Monnier / Jean-François Duroure | France

Copi / Jean-Michel Rabeux | France

JOURNEY HOME

Stefan Kaegi / Rimini Protokoll Allemagne

CIRQUE

IN DE MAÏS

INFUNDIBULUM

Les SlovaKs Dance Collective Slovaquie, Belgique

BODENPROBE KASACHSTAN

Jeunes metteurs en scène européens

Feria Musica | Belgique

Boris Charmatz | France

David Van Reybrouck / Johan Dehollander | Belgique

SALVES

LA LOI DU MARCHEUR

Maguy Marin | France

Nicolas Bouchaud / Éric Didry | France

Adrien M / Claire B France

UN PEU DE TENDRESSE BORDEL DE MERDE !

LA CASA DE LA FUERZA

QU’APRÈS EN ÊTRE REVENU

FLIP BOOK

Dave St-Pierre | Canada

Jean-Baptiste André / Association W France

Angélica Liddell | Espagne

L’ENTÊTEMENT

THÉÂTRE

Rafael Spregelburd / Marcial Di Fonzo Bo / Élise Vigier | France

DIE HEIMKEHR DES ODYSSEUS

MIDDLE EAST

Claudio Monteverdi / David Marton / Schaubühne Berlin | Allemagne

Franck Nuyts / Philippe Blasband / Johan Dehollander / LOD | Belgique

YOUR BROTHER. REMEMBER? Zachary Oberzan | États-Unis

WWW.LE-MAILLON.COM

CINÉMATIQUE

03 88 27 61 81

MUSIQUE BALKAN BRASS BATTLE

Fanfare Ciocarlia vs Boban & Marko Markovic Orchestra Roumanie, Serbie

ATELIER POSTE 4 — photo Jose Fuste Raga

DANSE


Le monde est un seul 15 Par Christophe Fourvel

SanS RanCune, MiSteR Bond… Le vingt-et-unième siècle est cruel avec nos héros. Ceux-ci ne semblent plus capables de redresser les torts ; d’anéantir l’ennemi ; de sauver la planète. Ils étaient magnifiques, pourtant, face aux Indiens et aux Russes. Ils savaient traquer le tueur, le corrompu ; celui qui avait du sang de justes sur les mains. Mais on ne peut raisonnablement plus accomplir une si noble mission sans se rendre soi-même coupable d’exactions impardonnables. L’art, dit-on, est le reflet du monde. Or, nul n’est sensé ignorer que depuis la chute d’un mur à Berlin, le monde est devenu complexe. Trop complexe pour nos héros. Il leur faudrait savoir qui, des agences de notation ou de certaines banques, voire de certains gouvernants sont les plus responsables de la crise. Est-ce que les terroristes peuvent être d’authentiques croyants ? Peut-on dialoguer avec les dirigeants des dictatures et l’occident a-t-il encore la moindre leçon à donner au reste du monde ? Peut-on avoir deux parents du même sexe ou envisager deux états avec une seule ville pour capitale ? La notion même de viol stricto sensu s’avère subtile à établir et quand bien même nous optons pour un schéma immuable et banal (l’homme pur agresseur, pur salopard comme au temps du Far West), la complexité de l’analyse n’en est que déplacée (car pourquoi alors, un homme de pouvoir par exemple, brûlerait-il la maison incommensurablement luxueuse de sa destinée pour une éjaculation sans brillance ?). Il se peut que dans le communisme, tout ne fût pas mauvais. Que les éoliennes aient des effets nocifs sur l’homme, que Robert Boulin ne se soit pas suicidé et que Marilyn Monroe fut écrivain. Or, nous savons tous que nous n’appartenons au fond qu’à un seul monde et qu’il est difficile d’en changer. Les anciennes gloires ne reviennent jamais tout à

fait. Nous pouvons donc conclure que nous en avons fini avec un cinéma, une littérature qui avaient l’arrogance de générer beaucoup d’argent en articulant leurs ressorts scénaristiques sur les piliers solides d’un monde dual, manichéen, fini. Sans rancune Mister Bond, ce temps est terminé. Nul ne se laissera bientôt plus duper par la désignation sommaire des bons et des méchants. L’art et la société vivent dans cette belle complicité : quand le monde cesse d’être limpide, les hommes renoncent à être tout blanc ou tout noir mais cultivent subtilement le métissage des âmes. Ils deviennent à la fois cruels et tendres, coupables et innocents, aimables et détestables, responsables et soumis à tout un ensemble de déterminismes. En découle, bien évidemment, une monumentale complexification de leur caractère. Voilà donc l’heure du triomphe public de l’homme Faulknerien et Bergmanien sur leurs homologues Mussoiste ou Schwarzeneggerien. Même notre Président incarne ce changement. Le voilà devenu, selon les dires, plus Bressonien que de Funesien. C’est dans ce contexte que doit se comprendre l’immense succès du film iranien de Asghar Farhadi, Une séparation. Bientôt 900 000 spectateurs français ont prêté attention à cette histoire de deux familles engluées dans leurs conflits frontaux et intimes. Le film a cette particularité en passe de ne plus en être une : les êtres s’opposent sans que l’on ne puisse prendre parti pour aucun des clans. Ce mélange inextricable de bons et de mauvais sentiments irrigue ainsi le fil des vies. Une séparation est un film sur l’amour, le désir de partir, la transmission, l’hérédité, la responsabilité publique, familiale, la foi, la difficulté sociale, la lutte des classes, le mensonge, la vérité, la peur. Autant de combats essentiels sur le chemin de nos vies et qui rebutent cow-boys et agents secrets. C’est ce qu’ont dû ressentir tous les spectateurs qui sont allés voir ce film. Bye bye Mister Bond. Décidément, l’époque est bien à l’optimisme.

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Pas d’amour sans cinéma 6 Par Catherine Bizern

the MiSSion attRaCtion The Mission de Johnnie To (1999) sera projeté dans le cadre de la programmation "Mauvais garçons" du prochain festival EntreVues à Belfort. www.festival-entrevues.com

Dans le domaine de l’attraction, on parle de phéromones. Mais au cinéma, les phéromones ne jouent pas ! Lorsque le film commence ce sont des personnages pittoresques. James le petit gros, cheveux gominés un tantinet débraillé qui imperturbable bouffe des cacahouètes à longueur de journée. Mike le bellâtre blondinet comme sorti d’un manga japonais, solitaire, esthète, altruiste, veillant sur la cohésion du groupe comme sur le lait sur le feu. Visage ingrat, la peau granuleuse, une légère moustache, et des lunettes qui font la classe, Curtis pourrait être enrobé s’il ne faisait pas attention à sa ligne, il pourrait être gay aussi. Roy, le nerveux du groupe, sec, vif, impulsif patron de deuxième zone, déterminé et impatient. Et Shin, une allure de jeune premier, le plus jeune de tous, charmant, facétieux et malin, épaté d’être là. Ils ne sont pas cinq. Ils sont deux, deux et un : Roy et Shin, Curtis et James, Mike. 2-2-1, un dispositif tactique à la 4-4-2, ce sont des tueurs professionnels. Engagés par le patron de la pègre de Hong Kong parce qu’il se fait canarder à chaque fois qu’il quitte sa maison cossue, ils ont endossé un costume Armani. Ce sera désormais un team infaillible.

Je les regarde. Immobiles ils sont en pleine action, à attendre que l’ennemi se découvre, prêt à tirer ; Dans un couloir ils entament une partie de foot du bout des pieds avec une boulette de papier et démontrent leur art de la trajectoire. Dans la cuisine, ils se lèvent, le regard, sans ciller, fixement attaché au patron venu se faire un thé tranquillement. Ils fument, ils boivent… Ils parlent peu, se font des blagues. Roy inflige une correction sévère à Curtis, Roy est tenu en joue par James tenu en joue par Shin tenu en joue par Mike, tous trois le bras tendu, immobiles. Ces hommes sont dénués d’agressivité. Et on ne devine chez eux aucune once de méchanceté. Ils sont efficaces, professionnels, intelligents et gentils. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont idiots, car un idiot il y en a un aussi dans le film, hors du coup, hors du jeu. Harmonie, élégance et morale, ils sont aimables et je les aime. Leurs déplacements comme une chorégraphie, leurs gestes comme ceux de danseurs contemporains. Le plan est un espace qu’ils dessinent entre eux. Ces hommes prennent la pose et pas seulement pour la précision des coups de feu. Pas seulement pour la performance – pureté de la mise en scène. Ces hommes prennent la pose pour que je les regarde, que je prenne plaisir à les regarder. Ils se donnent à moi. Ces hommes sont des blocs de corps. Je les vois prendre position et attendre sans se départir de leur propre conscience de soi : l’immobilité, comme secret de la virilité, le pouvoir des hommes comme celui de dilater le temps. Je les regarde et je me dis que j’aime les hommes. Je les regarde et sans phéromones ils me font un effet fou, chacun et tous pour un, tous pour un autre. Car dans le fil de ma projection personnelle, un sixième homme s’est immiscé dans le groupe. Ce n’est pas un garde du corps, il ne porte pas de costume Armani, et sans doute n’a jamais tenu une arme au poing. Il est entré dans l’image et instinctivement je les ai reconnus tous. À la faveur d’une chose infime, impalpable et pourtant extrêmement attractive. Je ne sais pas vraiment laquelle. Peut-être une manière d’habiter son corps d’homme, une manière de (me) regarder droit dans les yeux. Que j’imagine être la même.

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Cinérama 10 Par Olivier Bombarda

Putty Hill de Matt Porterfield utilise le réel comme source d’écriture directe du récit lui-même : l’acteur n’est plus un artiste dont la profession est de jouer un rôle au cinéma, il est un individu filmé qui se livre face à un documentariste. La multiplicité des actants devant l’objectif dresse à travers eux le profil d’une société circonscrite dans une ville, Baltimore, où chaque recoin est imprégné des difficultés de vivre, où apparait l’écart entre les nantis et les exclus de même que leurs différences en fonction de leurs origines. La démarche de Matt Poterfield vise l’exploration d’une réalité subjective, explicitement neuve, comme pour combler une des carences du documentaire en terme d’abstraction. * « Le caractère mystérieux, que je nomme l’âme de tout groupe d’humanité et qui varie avec chacun d’eux, on l’obtient en éliminant mille traits mesquins, où s’embarrasse le vulgaire. Et cette élimination, cette abstraction se font sans réflexion, mécaniquement, par la répétition des mêmes impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous les aspects et toutes les époques d’une civilisation. » Maurice Barrès, Un Homme libre

C’est le quotidien et la routine qui édictent les couleurs et le tempo du film sans se fixer véritablement. Putty Hill intègre de ce fait l’imagination en éveil du spectateur comme une invitation aux travaux pratiques, au modelage d’une œuvre participative dont les préceptes de fabrication fonctionnent tel le reflet d’un miroir : le spectateur comme l’acteur n’a pour lui qu’un unique garde fou, la mort d’un adolescent, bribe fictive qui circonscrit les liens profonds et uni les familles et les amis. La difficulté d’exprimer les sentiments révèle des blessures béantes seulement réconfortées par la simplicité des relations humaines. Les plus belles scènes du film témoignent ainsi des douleurs juxtaposées où la consolation passe obligatoirement par le rapport avec l’autre, seule échappatoire au dépérissement des êtres pour leurs régénérations. La scène de baignade en forêt d’une esthétique au demeurant somptueuse et celle, dense, du regroupement final, font office de communions universelles des individus par-delà les limites de l’État du Maryland : elles offrent par leur justesse et leur simplicité le portrait immuable d’une civilisation toute entière. * « Le cinéma a trois fonctions vitales. Primo : divertir, et c’est une noble entreprise. Secundo : faire réfléchir grâce à une fiction qui ne privilégie pas seulement le divertissement. Tertio : être un miroir de l’existence. » Jonathan Demme

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focus

1 ~ tout MuLhouSe Lit Du 15 au 23/10, Tout Mulhouse lit s’intéresse à la musique et plus particulièrement au rock (mais pas seulement) en invitant Benoit Sabatier (Technikart), Michel Embarek (Best), Gilles Verlant, Olivier Cachin, Pierre Mikaïloff, Théo Hakola etc. Le 21, Lola Lafon propose un concert-lecture au Noumatrouff, tandis que Pierre Alferi sera accompagné de son ami Rodolphe Burger, pour une performance littéraire et musicale intitulée Cinépoèmes le 22 (photo). Réservation : 03 69 77 67 17. www.bibliotheque.mulhouse.fr 2 ~ BootLeG Le studio 923a s’empare de la galerie Toutouchic de Metz. www.letoutouchic.com

5 ~ inCRediBLe india « L’Inde des Maharajas » avec ses parfums et ses ambiances façon Palais des Mille et Une Nuits s’invite au Salon international du tourisme et des voyages à Colmar du 11 au 13/11. www.sitvcolmar.com 6 ~ Ce n’eSt Rien Etienne Pressager expose jusqu’au 15/10 à la galerie Octave Cowbell à Metz. www.octavecowbell.fr 7 ~ LeS uStenSiBLeS Expo, projections, ciné-concert et blind test au menu de la 4ème édition du festival du film d’animation mulhousien au Noumatrouff le 1/10. www.ustensibles.fr

3 ~ LeS JouRneeS de L’aRChiteCtuRe “Architecture sur mesure”, un thème aux multiples dimensions et possibles interprétations pour la 11ème édition du festival trinational. www.ja-at.eu

8 ~ on éCRit ou on danSe ? Stage proposé par Christophe Fourvel (écrivain) et Geneviève Pernin (danseuse-chorégraphe) les 24 et 25/9 à Besançon. Info : l’atelier d’écriture des Sandales d’Empédocle, conduit par Christophe Fourvel, se dédouble à la rentrée. Rens : c.fourvel@sfr.fr

4 ~ La RePuBLiQue deS ReVeS Le Crac prolonge l’expo des œuvres choisies par Gilles A. Tiberghien (Novo N°14) dans les collections des Frac du Grand Est. A Altkirch jusqu’au 30/10. www.cracalsace.com

9 ~ denSitéS Festival Densités les 21, 22 et 23/10 au Pôle Culturel de Fresnes-en-Woevre (55). Musique, danse et performance avec Tony Buck, Mats Gustaffsson, Jim Denley, etc. www.vudunoeuf.asso.fr

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10 ~ iMaGeS inéditeS Dans le cadre de la 3ème édition de Photographes en Alsace, Pascal Bastien, Christophe Chabot, Nikola Curavic, Paul Kanitzer (photo), Stéphane Louis, Philippe Lutz, Vincent Munier et Éric Vazzoler exposent à la Filature jusqu’au 23/10, Denis Greff à la médiathèque de la Filature, Jean-Jacques Delattre et Luc Georges à la galerie Hors Champs, Pierre Chinellato à la Cour des Chaines et Sébastien Bozon à la Bibliothèque Grand Rue à Mulhouse. www.lafilature.org 11 ~ FRançoiS BouiLLon Expo du 21/9 au 22/10 à la galerie Greset à Besançon. www.jeangreset.com 12 ~ MiSSion Photo La Chambre expose le résultat de la Mission photographique du territoire de Strasbourg menée avec Gilles Leimdorfer. Ces images seront également affichées sur une cinquantaine de colonnes Morris. Ateliers, stages et table ronde complètent l'événement. Du 14/10 au 27/11 à Strasbourg. www.la-chambre.org 13 ~ tRanCheS de Quai #16 Soirée festive et artistique au Quai, école supérieure d’art de Mulhouse le 24/11. www.lequai.fr

14 ~ GRuBeR Elève de Gustave Moreau, Jacques Gruber révolutionna l’art du vitrail. Le musée de l’Ecole de Nancy propose jusqu’au 22/1 une expo aux galeries Poirel qui rappelle l’étendue et la diversité de son œuvre et un parcours dans la ville pour découvrir la splendeur de vitraux spécialement restaurés. www.ecole-de-nancy.com 15 ~ PSYKiCK LYRiKah Le rappeur Arm sera accompagné de Robert Le Magnifique et du magnifique Olivier Mellano pour un apéro concert attendu à la Poudrière à Belfort le 29/9 à 18h30. www.pmabelfort.com 16 ~ deniS SaVaRY aVeC Jean-YVeS JouannaiS Expo et performance au Granit à Belfort jusqu’au 5/11. www.legranit.org 17 ~ Bien uRBain Parcours artistique dans (et avec) l’espace public à Besançon jusqu’au 30/9. www.bien-urbain.fr 18 ~ MonoZuKuRi L’école d’art de Besançon accueille l'exposition Monozukuri du 27/9 au 13/10. www.erba.besancon.com 19 ~ heMiSPhèRe Sud Expo à l’école d’art Jardot à Belfort du 30/9 au 26/11. www.le-dix-neuf.asso.fr


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20 ~ RoCK PRintS Henri Walliser expose à la Bibliothèque Humaniste de Séléstat du 14/10 au 19/11. 21 ~ ConteS et Cie Spectacles pour les enfants et les adultes du 2/10 au 6/11 dans tout le Territoire de Belfort. A ne pas rater : Le village des petites boucles de Mami Chan le 9/10 à 17h à l’Espace multimédia gantner à Bourogne. www.cg90.fr 22 ~ entReVueS Les “mauvais garçons” seront à l’honneur du 26ème festival EntreVues avec une rétrospective alléchante concoctée par Catherine Bizern. www.festival-entrevues.com 23 ~ PaVé danS Le MaRChé Le Pavé dans la Mare à Besançon lance un site Internet destiné à la vente d’œuvres d’art contemporain. www.mart-office.com 24 ~ nuit BLanChe Le 30/9, pour sa 4ème Nuit Blanche, la Ville de Metz invite les artistes à retrouver l’espace d’une nuit le temps du jeu en jouant dans et avec la ville. Playtime ! (voir Novo n°15) www.nuitblanchemetz.com 25 ~ MuSiQueS LiBReS 11ème festival musique et essai du 28 au 30/10 et le 3/11 à Besançon. www.aspro-impro.fr

26 ~ MetRonoMY Croisés aux Eurocks avec notre ami photographe Vincent Arbelet (photo), Metronomy délivera sa pop aérienne et acidulée à la Vapeur à Dijon le 5/10. www.lavapeur.com 27 ~ Ciné-FiLS “La loi du marcheur” d’après les entretiens de Serge Daney avec Régis Debray. Du 11 au 13/10 au Nouveau Théâtre à Besançon. www.nouveautheatre.fr 28 ~ PieRRe FeuiLLe CiSeauX 3ème édition de «Pierre Feuille Ciseaux» à la Saline royale d’Arc et Senans du 3 au 9/10. www.pierrefeuilleciseaux.com 29 ~ SoPhie Zénon La photographe Sophie Zénon expose à l’Espace d’Art Contemporain de Saint-Louis (68) «In Case We Die», une recherche plastique sur la mort. www.sophiezenon.fr 30 ~ VeStiGeS de VoYaGeS Le Musée historique de Mulhouse invite à découvrir les traces des hommes qui ont arpenté le sol alsacien durant cent mille ans, de la préhistoire à nos jours. 31 ~ noCh FLaMenCa ! Le Moloco et MA Scène Nationale proposent une soirée de flamenco exceptionnelle le 30/9. www.lemoloco.com

32 ~ LYdia LunCh Soirées no wave à Strasbourg et Mulhouse avec les projections de Llik your idols (photo) à Stimultania (28/9) et au Noumatrouff (30/9) et les concerts de Lydia Lunch au Hall des Chars (29/9) et au Noumatrouff (30/9). www.hiero.eu + www.noumatrouff.fr 33 ~ VoCodeR Zeus B Held de la Rockschule de Freiburg parlera du vocoder, sa spécialité depuis les années 70, à la médiathèque Malraux à Strasbourg le 4/11 à 18h30. 34 ~ MondeS inVentéS, MondeS haBitéS L’expo Mondes inventés, Mondes habités rassemble des artistes attentifs à la mécanique du monde et sensibles à son énergie potentielle. Au Mudam, Luxembourg du 8/10 au 15/01. www.mudam.lu 35 ~ Le VRai SPoRtiF eSt ModeSte Alain Bublex met en vis-à-vis deux expériences récentes menées autour de la notion de prototype. Au Parc Saint-Léger à Pougues-les-Eaux du 8/10 au 18/12. www.parcsaintleger.fr 36 ~ PeteR KnaPP Le musée Niépce de Chalon met en lumière la donation de Peter Knapp jusqu’au 2/10. www.museeniepce.com

37 ~ aRt aL dente L’écrivain et plasticien Gilles Plazy proposera ses comptines culinaires au public de la Nuit du Kunsthaus. Le 12/11 à Zürich de 19h à minuit. www.kunsthaus.ch 38 ~ MaX BeCKMann Le Kunstmuseum expose un des plus grands peintres de la première moitié du XXe siècle. A Bâle jusqu’au 22/1. www.kunstmuseumbasel.ch 39 ~ Found in tRanSLation L’expo Found in Translation, chapter L au Forum d’art contemporain du Casino à Luxembourg rassemble les œuvres de vingt-neuf artistes du 1/10 au 8/1. www.casino-luxembourg.lu 40 ~ notRe VaLLée Dialogues de lignes et de courbes entre la danse et les œuvres de l’expo Notre Vallée le 13/10 à 18h30 au Musée du château, en partenariat avec le CCNFC. www.montbéliard.fr 41 ~ LeS VeiLLeuRS de BeLFoRt L’envoyé spécial de Novo sera le 2ème veilleur de Belfort le 19/9 à 7h15 (récit à venir dans Novo N°17). Il reste des places pour faire partie des 731 participants de ce beau projet imaginé par Joanne Leighton. http://lesveilleursdebelfort.ccnfcbelfort.org

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RONAN & ERWAN BOUROULLEC BIVOUAC

photo : studio Bouroullec, conception graphique : ÉricandMarie

07.10.11 > 30.07.12

un parcours décoratif Galeries Poirel – Nancy 16 sept. 2011 22 janv. 2012

une exposition organisée par le musée de l’École de Nancy

www.ecole-de-nancy.com

> Roubaix, musée de la Piscine I photo A. Leprince > graphisme Frédéric Rey

centrepompidou-metz.fr


par cécile becker photo : aja emma

focus noVoSoniC, festival du 20 au 25 octobre, La Vapeur et différents lieux, à dijon www.myspace.com/novosonic

on the road again dirty Beaches est un trentenaire né à taïwan et vivant à Vancouver. il a le rock de Suicide et le roll d’elvis Presley, un mélange auquel s’ajoute une attitude digne du clochard céleste de Kerouac : toujours inspiré par la route, il ne se sent chez lui, nulle part.

Un univers teinté de voyage et un goût prononcé pour l’immodéré : le projet solo d’Alex Zhang Hungtai parle de voitures, d’amour et de mort sur fond de paysages hantés. Hantés par les fantômes des années 60 puisque le bellâtre cherche ses samples dans les formations du passé. Sur le magnifique Lord Knows Best, on reconnaît par exemple la ritournelle hypnotisante du Voilà de Françoise Hardy. Toutes ses références font partie d’un univers très particulier où cinéma et musique se confondent. Sa façon de construire une chanson se rapproche de celle que les cinéastes utilisent pour écrire un scénario : Dirty Beaches part de l’image d’un personnage, d’une scène précise et monte un concept sonore autour de ces clichés en niveaux de gris. Son dernier album, Badlands, s’inspire d’ailleurs de la jeunesse de son père. Il recrée la musique de l’époque et construit un monde fictif à la manière d’un Lynch. La mélancolie est son thème favori, et pour la symboliser rien de tel qu’un enregistrement maison soutenu par la distorsion d’une guitare et quelques crachins noisy. Avant cet album, Dirty Beaches explorait déjà les possibles du DIY (Do It Yourself) comme le prouvent une poignée d’EP quasiment introuvables, et très expérimentaux. Il arrive d’ailleurs qu’il en poste sur son blog (dirtybeaches.blogspot.com) toujours alimenté en perles musicales, cinématographiques et graphiques. Le jeune loup s’évertue à mettre en avant les productions de ses amis comme Ela & Shawn (Night People) ou US Girl en mettant en ligne des mixtapes, et va même plus loin en montant des projets d’album splits. Il est libre et sa musique s’en ressent. Pour l’écouter, l’endroit rêvé serait une route américaine désertique ou une plage californienne. En live, sa musique se transforme en une performance sans fin, il n’est jamais à court

d’idées ou de surprises. Le voir sur la scène du Consortium sera de l’ordre de l’expérience initiatique. Dans le cadre de Novosonic, d’autres cadeaux avec la venue de Deus, du petit génie Mondkopf et de la perle Myra Lee. Toujours dans une volonté de dénicher les talents, le festival « trouve des groupes novateurs ou des formations au genre inattendu. C’est une prise de risque qui rend Novosonic attractif et qui permet son succès » nous confie Cédric Mousselle à la communication. Novosonic pour toujours. D

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par cécile becker photo : thierry laporte

par sylvia dubost

RiChaRd iii de William Shakespeare, mise en scène de david Gauchard le 17 novembre au Théâtre de Montbéliard 1112.mascenenationale.com

FRaC : neXt GeneRation #2, exposition, jusqu’au 19 octobre à l’iuFM de Franche-Comté à Besançon www.frac-franche-comte.fr

focus

oui à la folie ! Cet homme est fou, immoral. il trahit, bafoue. Lui c’est le Richard iii de Shakespeare dont le pouvoir sans limites a été mis en scène par david Gauchard. une pièce sur le mal et sur la destruction mise en musique par olivier Mellano. C’est une pièce chaotique, presque maléfique que le metteur en scène David Gauchard a voulu résolument contemporaine. Outre l’aspect toujours très près du réel propre au théâtre de Shakespeare, la pièce réinterprétée mêle jeu classique et musique détonante. Autour du personnage central interprété par Vincent Mourlon se répondent un rappeur : Arm, et le musicien Olivier Mellano, artiste hyperactif qui a collaboré avec Dominique A ou Miossec. Séduit par l’aspect noir d’un personnage mu par la folie des grandeurs, il a « essayé par la musique de composer le halo abstrait de cette béance ». Le musicien a lu entre les lignes d’une traduction d’André Markowicz et y a fait « résonner ses aspirations artistiques » tout en prenant en compte les limites techniques d’un tel exercice : « Si l’on décide de mettre de la musique, il faut évidemment que le texte reste audible. Et le texte implique quelque chose d’absolument radical, parfois difficilement compatible avec cette contrainte. » Une création musicale moderne qui vient ajouter une profondeur à une pièce classique, une dualité présente dans le travail d’Olivier Mellano : « Je recherche les télescopages esthétiques en tant qu’auditeur et en tant que musicien, il n’y a aucune raison d’opérer des séparations. » Car pour lui, l’avenir du genre c’est Le théâtre et son double d’Antonin Artaud, un autre théâtre, révolutionnaire ou les codes sont bouleversés. Où, tout simplement, le théâtre prend vie. D

Les nouveaux habits des Frac Le Frac Franche-Comté présente le bâtiment qu’il habitera l’année prochaine ainsi que les projets architecturaux de quatre autres Frac dit, comme lui, de deuxième génération. Comme les réacteurs nucléaires, les Frac ont désormais un modèle de deuxième génération. C’est Jean-Jacques Aillagon, alors ministre de la culture, qui annonce son lancement en 2003, par le biais d’un plan d’investissement de 15 millions d’euros. Les Fonds régionaux d’art contemporain viennent alors de fêter leurs 20 ans. Fer de lance de la décentralisation en matière d’art contemporain, ils ont pour mission de constituer des collections et de les diffuser sur l’ensemble de leur territoire, afin de rendre accessible au plus grand nombre les formes les plus récentes de la création. Tous ne disposaient pas immédiatement d’un espace d’exposition. Le Frac Lorraine, à Metz, ne s’est ainsi installé dans ses murs qu’en 2004. Il est l’un des premiers Frac deuxième génération, qui devaient combler les dents creuses laissées par la première vague d’équipement tout en réhabilitant ceux qui n’étaient plus adaptés. Les bâtiments sont souvent plus imposants que ceux de la première génération : le Frac Franche-Comté, réalisé par Kengo Kuma, comptera ainsi 600 m2 d’espace d’exposition, un centre de documentation, des ateliers pédagogiques, une salle de conférence, un café-brasserie, une boutique et deux studios réservés à l’accueil d’artistes. Les autres projets architecturaux présentés ici (Bretagne, Centre, Nord-Pas de Calais, Provence-Alpes-Côte d’Azur) sont encore plus spacieux… Des équipements de cette taille alors que les budgets de la culture sont en chute libre indiqueraient-ils une volonté de concentrer à nouveau les activités artistiques ? D

La Cité des Arts et de la Culture le long de l’avenue Gaulard à Besançon © Kengo Kuma & Associates / Archidev

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par adeline pasteur

focus RoBeSPieRRe, en concert de soutien à Radio Sud, avec Yules, The electrix & The Wan le samedi 1er octobre à La Rodia, à Besançon. http://soundcloud.com/robespierremusique

nouvelles têtes on avait laissé Robespierre à sa guillotine, sans s’attendre à le retrouver deux siècles plus tard sur la scène de la Rodia... Cinq musiciens bisontins ont emprunté son patronyme, pour laisser libre cours à une pop décomplexée. détails d’une rencontre en toute simplicité, à leur image.

voix. De là est née la volonté d’étoffer le groupe : « Je voulais travailler depuis longtemps avec Sylvain, le batteur de Generic, confie Boris, et rapidement nous nous sommes aussi mis en quête d’un claviériste et d’un bassiste. » Des rôles assumés aujourd’hui respectivement par Fabien (ex-Somadaya) et Cécile (My Lady’s House).

On aurait aimé les attendre au tournant, les Robespierre. Les piquer au vif en leur demandant, par exemple, si leur nom cachait une ambition de révolutionner la pop… Oui mais voilà, la réalité nous a rattrapés : nous nous sommes retrouvés face à cinq artistes d’une spontanéité désarmante, animés non pas par la volonté d’en « mettre plein la vue », mais uniquement celle de partager de bons moments, ensemble et avec le public. Parlons d’histoire, puisqu’il s’agit tout de même de Robespierre : tout a démarré entre Simon (chanteur de Tennisoap) et Boris (ancien guitariste de Ginkgo). Tous deux issus d’univers plutôt rock, ils cultivaient pourtant une vraie passion pour la pop, dans l’esprit des Sparklehorse, Syd Matters ou Pinback. Boris avait quelques compositions en poche, et Simon y a ajouté ses lignes de

SIMPLE ET ÉVIDENT Dans le team Robespierre, pas d’ego démesuré ou de rêves de gloire à assouvir : « nous avons déjà tous passé plusieurs années dans nos groupes respectifs et aujourd’hui, notre seule volonté est de nous faire plaisir, pas de nous « vendre » à tout prix, avoue Simon. On essaie de travailler sur quelque chose de frais et spontané. » Et Boris d’ajouter : « On le fait parce qu’on en ressent le besoin, c’est tout simple. Et je dois dire qu’on s’est tous bien trouvés sur ce point… » Les Robespierre s’apprêtent à jouer à la Rodia et préparent l’enregistrement de leur premier album, en peaufinant chaque détail tranquillement, à leur rythme. Au final, une question nous brûle quand même les lèvres : pourquoi « Robespierre » ? « On aime l’ambiguïté du personnage, ce dandy révolutionnaire très controversé… Et on tenait à un nom français, même si l’on interprète des chansons en anglais. Nous n’avions pas envie de passer pour ce que nous ne sommes pas. » Modestie et sincérité : la marque de fabrique de la pop made in Robespierre. D

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par emmanuel abela

par cécile becker

aLain ChaMFoRt, concert le 1er octobre au Théâtre de la Coupole, à Saint-Louis www.lacoupole.fr

theatRa, festival de théâtre amateur les 7, 8 et 9 octobre à Saint-Louis www.saint-louis.fr

focus

La distance du dandy on raconte que Claude François, fou de jalousie, éteignait ses lumières lors des premières parties qu’il assurait lors de ses galas. entre succès et longues périodes d’exil, alain Chamfort s’est imposée comme une figure à part. Alain Chamfort reste une énigme dans le paysage de la chanson française. Alors qu’il a débuté sur le label Flèche, dirigé par Claude François au début des années 70, et assuré la première partie de la star pailletée, sa rencontre avec Serge Gainsbourg en 1978 donne une toute nouvelle orientation à sa carrière. Après avoir été le poupon de ses dames, il opère sa mue et s’inscrit dans un registre nouveau, une sorte de Brian Ferry ou Robert Palmer à la française. Classe naturelle, rythmique disco, touche électro, il reste de ses deux albums enregistrés avec Serge, un hit entêtant, Manureva. À l’époque, du fait de son omniprésence à la radio, on ne mesurait pas l’invention de la chose étrange ; aujourd’hui, le titre s’impose comme l’une des plus belles réussites de l’époque. Isolé dans le paysage de la chanson française qui atteint alors des pics de médiocrité, Alain Chamfort ne cessera de naviguer à contre courant du mainstream, sans pour autant être récupéré par la vague. Loin de tout succès, il finit en eau trouble jusqu’à sa rencontre avec Bertrand Burgalat au début des années 2000, qui finit par le positionner comme un chanteur pop, un brin distancié, un brin cynique, qui publie quelques ritournelles, signe chez des maisons de disque puis se fait lourder, avant de voler de ses propres ailes avec une conviction intacte malgré les blessures occasionnées. D

ça joue Le festival Theatra fête son quart de siècle : 25 ans de découvertes théâtrales où ont défilé des troupes françaises et européennes toutes aussi créatives. Cette année, la ville de Saint-Louis remet le couvert avec une cinquantaine de représentations. Le festival Theatra c’est d’abord un travail gargantuesque de défrichage des petites perles théâtrales qui pourraient bien faire parler d’elles. Sous la forme de spectacles courts (45 minutes), les troupes sélectionnées vont se défier dans le but de décrocher un Louis d’Or, d’Argent ou de Bronze. Cette année, les compagnies viennent des régions françaises mais aussi d’Italie, de Belgique ou encore d’Allemagne : quand l’universalité du théâtre dépasse les frontières. Une des pièces les plus surprenantes de la programmation : Ma Solange comment t’écrire mon désastre, Alex Roux écrite par Noëlle Renaude et joué par la compagnie du Théâtre des Baladins. Basée sur un livre regroupant près de 8 heures de spectacle, la pièce est conçue comme un feuilleton. Le rapport écrit, oral est primordial et vient s’immiscer entre les lignes d’une société culturelle au début du XXIe siècle. La compagnie Quesako quant à elle, s’inspire du livre C’était mieux avant d’Emmanuel Darley, où Raoul Jambon, homme providentiel élu au suffrage universel se voit infiltrer par la famille Champagne dont l’image a été ternie. Une farce librement inspirée du pouvoir et de la politique actuels. Deux exemples parmi plus de 20 troupes présentes qui offriront leurs créations. Le festival invitera par ailleurs d’anciennes complicités : troupes à l’époque amateures qui sont devenues professionnelles, et s’invitera dans les rues de la Ville pour des intermèdes coquins. Un programme bien rempli. D

Ma Solange comment t’écrire mon désastre, Alex Roux, Théâtre des Baladins

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par cécile becker

focus BientÔt Le MétaL entRe nouS SeRa ChanGé en oR, exposition monographique jusqu’au 13 novembre à la Kunsthalle à Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com

Benoît Maire, et les autres artiste imprégné de philosophie et de références, Benoît Maire construit Bientôt le métal entre nous sera changé en or, une œuvre théorique mise au jour plastiquement dans cinq espaces. un concept au-delà du palpable qui s’enrichit par la réflexion des autres. Quoi de plus naturel, alors, que d’aller à la rencontre de ceux qui montent l’exposition, pour mieux l’appréhender.

Château, 2011 Installation comprenant plusieurs pièces de L’Esthétique des différends, matériaux et techniques diverses Vue d’installation : Foire de Bruxelles avec Cortex Athletico – Photo : Fabrice Debatty. Courtesy Galerie Cortex Athletico

La Kunsthalle sort tout juste de la torpeur de l’été. Petit à petit, elle mue pour accueillir l’œuvre de Benoît Maire. L’exposition débute dans quelques jours et se monte, sans l’artiste, qui viendra peaufiner les détails avant l’ouverture. Dans la pièce principale, nommée l’Espace nu, un plan dessiné par l’artiste est posé sur le sol. Conformément au plan, deux assistants s’affairent à mettre en place l’antichambre de l’exposition. Sébastien, assistant technique de Benoît Maire « perce, visse, colle » des tables qui présenteront les indices de l’exposition : objets énigmatiques qui trouvent leur sens dans la suite de l’exposition. Il coordonne les opérations pour que tout soit prêt lors de l’arrivée de Benoît Maire : « C’est une méthode de travail qui permet à l’artiste de prendre le temps de la réflexion ». Car la réflexion est centrale dans l’œuvre de Benoît Maire, elle se développe, s’affine. Cette réflexion, menée sur cinq pièces, a dû être modulée selon les possibilités de l’espace. Le travail de Brice, régisseur :

« C’est un vrai travail de fond, où l’on doit cerner la volonté de l’artiste et l’adapter au lieu. Ici, c’est primordial car l’espace a un sens, même s’il est caché ». Aujourd’hui, il termine le bureau installé dans la seconde pièce, L’Esthétique des différends, d’où l’artiste donnera des conférences et mettra forme à sa réf lexion plastique. Un espace vierge qui accueillera les pensées et références du public et de l’artiste. La pièce voisine, Le château, fait écho à L’Espace nu, remplie d’objets elle aussi. Là, les spectateurs pourront à peine circuler. Plus loin, le court-métrage réalisé par Benoît Maire Le Berger sera projeté afin de délivrer quelques clés de compréhension aux spectateurs, autour du personnage-concept de Cordélia sortie de l’univers de Kierkegaard. Au cinéma Bel-Air, cinquième pièce exilée, le film L’Ile de la répétition viendra clore cette constellation théorique : des personnages, postiches de philosophes ou écrivains célèbres, seront confrontés aux choix primordiaux de leur existence. Une narration complexe, forte en interactivité et lourde de sens, qui même encore à Sébastien, son assistant, « se dévoile un peu plus chaque jour ». Au public d’y trouver son concret. D

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par sylvia dubost photo : richard haughton

focus Raoul, théâtre-cirque, du 6 au 16 octobre au Théâtre national de Strasbourg et du 19 au 21 octobre à La Filature, à Mulhouse (à partir de 8 ans) www.tns.fr + www.lafilature.org

Le journal d’un homme seul en invitant pour la première fois à Strasbourg la star James Thiérrée, comédien-circassien, petit-fils de Charlie Chaplin, le tnS ouvre son théâtre au grand public

Mime-bricolo, clown-acrobate, James Thiérrée n’est pas un homme de paroles. C’est sans texte, ou si peu, avec des décors mouvants dans lesquels les personnages semblent toujours un peu perdus, qu’il a construit l’univers scénique onirique qui a fait son succès. À chaque spectacle, depuis La Symphonie du hanneton en 1998, il fait systématiquement salle comble et reçoit immanquablement une standing ovation. Son public est prêt à passer des heures de queue pour obtenir un sésame. Des critiques un peu bégueules ont classé James Thiérrée du côté du divertissement plutôt que de l’art. Il est vrai que la rapidité avec laquelle s’enchaînent les microsaynètes et la mécanique épatante des décors suscitent l’émerveillement plutôt que la réflexion. James Thiérrée n’est jamais très loin de l’effet catalogue, égrenant les bonnes idées et ses multiples talents. Mais la magie opère. Dans son dernier spectacle, le premier où il soit seul en scène, il campe un personnage qui a tout d’un naufragé. Raoul vit dans un drôle de tipi fait de grandes barres de métal (à moins que ce ne soit un chantier abandonné ?), entouré d’objets disparates qu’il semble avoir sauvé du bateau qui l’a emmené ici. Des objets avec lesquels il se bat en permanence. Dans son quotidien solitaire, rien n’est simple : boire un thé, lire un livre, s’habiller, dormir, tout est un combat, tout lui résiste. Mais Raoul ne lâche jamais l’affaire et sa pugnacité face à la tyrannie des ustensiles lui assure des journées bien remplies, par ailleurs ponctuées par les visites de gigantesques animaux aquatiques, d’envolées musicales et du chant de cigales apprivoisées. Raoul est un poète du quotidien : comme les enfants ou les simples d’esprits, ses journées, pourtant si banales, sont une succession de fabuleuses découvertes et d’aventures incroyables. Il s’invente une histoire à chaque action. Pour leur donner corps, James Thiérrée s’est mis pour la première fois à la danse et, dans une gestuelle unique qui tient à la fois du Mime Marceau, de Pina Bausch et de Break Machine, incarne à tous les êtres, humains ou non, qui peuplent l’imaginaire de Raoul. Autour, son refuge s’écroule lentement mais sûrement, et lorsque les machinistes surgissent en plein spectacle pour démonter des parties de décor, la fin de son rêve éveillé apparaît inéluctable. D

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par cécile becker

par cécile becker

SaLon du LiVRe, manifestation les 26 et 27 novembre au parc des expositions de Colmar www.salon-du-livre-colmar.com

67h du 67, animations en tout genre du 13 au 16 octobre, partout dans le Bas-Rhin www.bas-rhin.fr

focus

des forêts et des oiseaux Effroyables forêts ? C’est le thème, annoncé par le salon du livre de Colmar. Les auteurs de romans noirs, fantastiques ou de contes de fées s’en inspirent et le déforment à loisirs. Parmi une longue liste de participants, enki Bilal est attendu pour un ciné-concert qui s’annonce fantasque. Imaginez Enki Bilal dans une forêt du futur ou du passé, dessinant les Animal’z ou autres bêtes diaboliques affamées. Les traits de Bilal, vifs et maîtrisés, s’adaptent à tous les terrains tortueux, tant que le fantastique et l’imaginaire ne sont pas loin. Les histoires du dessinateur se déroulent dans des environnements souvent hostiles inspiré d’éléments naturels. Inspiré par le thème, il proposera son ciné-concert Cinémonstre, peuplé de créatures aux cheveux rouges et histoires fantastiques. Bilal mixera en live ses trois films Bunker Palace Hotel, Tykho Moon et Immortel, les ralentira, floutera, déconstruira et reconstruira guidé par la trame musical de Goran Vejvoda. Tous deux travailleront coude à coude pour remettre en cause le cinéma traditionnel et ses limites. En marge des dédicaces et rencontres où Pierre Pelot, Craig Jonhson, Paolo Rumiz, Daniel Picouly ou encore Claudie Hunzinger se croiseront, plusieurs événements viendront ponctuer une édition fantasmagorique. Un café littéraire sera animé par notre collègue préféré, Philippe Schweyer (Novo), des récréations autour du livre seront mises en place en milieu scolaire et l’Autre Salon construira des ponts entre les pratiques exercées en Alsace dans le monde de l’édition. Lire, regarder, aimer, écouter les livres, les fantasmer, c’est à Colmar qu’il faudra être. D

67 heures chrono Si Jack Bauer de la série 24 heures chrono se retrouvait au sein de l’événement du Conseil Général, les 67h du 67, pas sûr que cette fois, il s’en sortirait, tant la programmation est fournie. L’institution nous offre un plateau varié croisant toutes ses compétences : transport, éducation, culture, etc. et tout ça, sur tout le territoire du Bas-Rhin : top chrono. Le top départ d’une série de 67 animations s’étalant sur 67 heures, dans 67 lieux sera donné le jeudi 13 octobre par le Conseil général du Bas-Rhin, le but : sensibiliser les Bas-Rhinois sur l’action essentielle du CG. Nathalie Hummel, chargée de communication, explique : « Les habitants ont pu manifester leur méconnaissance du rôle et des missions de leur Conseil général à travers les dernières élections de mars, si on en juge la faible mobilisation des électeurs. Il est donc important d’expliquer très concrètement ce que les 44 élus et 3 800 agents effectuent au quotidien ». 67h du 67 est donc un événement où le public pourra découvrir les enjeux environnementaux, du logement ou du numérique, mais aussi la gastronomie du département à travers des ateliers, des conférences ou des balades. Fête de la science oblige, le Vaisseau ouvrira ses portes pour une découverte autour de la chimie. La culture n’est pas oubliée avec une grande sélection d’événements dont le délirant Bibliothèque mon amour à la bibliothèque départementale de Truchtersheim où humoristes et lecteurs interviennent. Au bac de Seltz, l’ambiance sera estampillée Mississippi avec un concert jazz, et pour les fêtards, le samedi 15 octobre à Sélestat une nuit électronique viendra secouer la soirée avec la présence notamment de Stromae : Alors, on danse ? D

Le Vaisseau où aura lieu la fête de la science, dans le cadre des 67h du 67

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par emmanuel abela photo : alain kaiser

focus La nuit de GutenBeRG, un opéra de Philippe Manoury les 24, 27 et 29 septembre à l’opéra, à Strasbourg et le 8 octobre à La Filature à Mulhouse www.operanationaldurhin.eu

L’écrit démultiplié L’opéra national du Rhin ouvre sa saison avec une création mondiale : La Nuit de Gutenberg, un opéra commandé au compositeur Philippe Manoury. Ce dernier confronte l’inventeur de l’imprimerie à l’ère d’internet dans le cadre d’une fresque qui interroge notre relation à l’écriture.

provisoires. Nous pouvons modifier, effacer tout cela à notre gré. Ça a son influence sur un mode de pensée qui s’appuie de plus en plus sur le transitoire.

La Nuit de Gutenberg est né d’une proposition de Marc Clémeur, directeur de l’opéra national du Rhin. Comment avez-vous reçu cette proposition de création d’un opéra sur Gutenberg ? Marc Clémeur cherchait à créer un opéra qui présente un lien avec Strasbourg ; il m’a proposé cette figure de Gutenberg. L’Imprimerie, qui constitue l’une des inventions parmi les plus radicales de toute l’histoire de l’humanité, a bouleversé totalement la civilisation. Ce qui m’a donc intéressé c’est de replacer ce personnage dans le contexte beaucoup plus large de l’écriture, avec un prologue qui se déroule en Mésopotamie et un récit qui nous conduit à l’ère d’Internet, avec les conséquences bénéfiques ou fâcheuses que la numérisation peut nous apporter. J’imagine que le fait de déplacer Gutenberg dans le temps vous a ouvert des perspectives formelles, poétiques. Formelles, je ne sais pas, mais poétiques ou sémantiques, oui sans doute. Dans cet opéra, se joue la confrontation de l’écriture avec l’image : nous vivons aujourd’hui sur des inscriptions qui ne présentent rien de permanent. Les outils sur lesquels on inscrit nos écrits sont des supports

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Ce personnage de Gutenberg rencontre une jeune femme à la personnalité complexe, Folia. Quel rôle lui attribuez-vous ? Cet homme qui prétend être Gutenberg est confronté à deux femmes, l’hôtesse que j’envisage un peu comme la Reine de la Nuit, une personne hystérique qui vit pleinement dans cette civilisation du zapping et qui théorise quelque chose de l’ordre du fascisme quand elle nous explique que la numérisation est un merveilleux outil de fichage des gens, et Folia, qui passe d’un monde à l’autre. Cette dernière affirme un attachement à l’ancienne culture du livre, mais fait également partie de notre monde. Il y a derrière cela l’idée chez moi que ce sont les femmes qui transmettent la culture ; elles sont les passeuses. Je n’ai pas voulu prendre partie pour l’écriture ni pour ou contre Internet. Mon propos est plutôt de m’interroger sur le passage de l’un à l’autre ; le personnage de Folia permet cette forme de transition. dans l’opéra, Folia lit le poème de Mallarmé, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Le choix ne présente rien d’innocent, c’est le poème qui ouvre à la modernité par le biais d’une forme de dispersion. Oui, par le principe des blancs. C’est sans doute l’un des poèmes les plus énigmatiques qui aient été écrits et qu’on peut opposer à une écriture sur Internet beaucoup plus prosaïque. Ce que Mallarmé a réalisé avec le Coup de dés est vraiment l’aboutissement d’une pensée abstraite qu’on peut faire débuter avec les Tables de la Loi de Moïse, quelque chose dont on peut parler mais qui n’est pas représentable. D


par cécile becker photo : enrico bartolucci

par cécile becker photo : kathleen rousset

StRaSBouRG - KinShaSa – Ré-enchanter l’afrique ?, manifestation du 16 au 26 octobre au Théâtre Jeune Public à Strasbourg www.theatre-jeune-public.com

MeS PouPéeS ont BeauCouP MaiGRi, eLLeS ne CoMPRennent PaS LeS LanGueS étRanGèReS, théâtre du 11 au 15 octobre à 20h30 et le 16 octobre à 17h au taPS Gare à Strasbourg www.taps.strasbourg.eu

focus

Congo My Body

Cirque et polenta

Le Congo, un pays souffrant d’une guerre civile encore rampante, aurait besoin d’un peu de douceur. un appel entendu depuis 2003 par le tJP et l’espace Masolo qui montent cette année un mois de spectacles vivants et de manifestations.

C’est l’histoire vraie d’une enfant de la balle : aglaja Veteranyi. originaire de Roumanie elle a suivi sa famille d’artistes de cirque à Zurich pour fuir la peur. Mais jamais elle ne se débarrassera de ses angoisses qui lui rongent l’estomac, sauf quand sa sœur lui raconte l’histoire de l’enfant qui cuisait dans la polenta.

D’un côté, il y a le TJP, de l’autre l’espace Masolo qui soutient la pratique de la marionnette et apporte un encadrement artistique aux jeunes, enfants de la rue et enfants-soldats démobilisés du Congo. Ensemble, ils travaillent depuis 2003 et tissent des liens entre les équipes théâtrales d’ici et de là-bas. Un croisement des pratiques et des cultures qui débouche au mois d’octobre sur un beau cycle consacré à Kinshasa adressé aux touts jeunes et aux plus grands. On passe des petites Berçeuses Kitoko, à Congo My Body de la Cie Kayzadanse, spectacle mêlant danse, chant et manipulation de marionnettes. C’est l’histoire de trois enfants au début des années 90 qui explorent les souvenirs qui ont marqué leurs corps et leurs esprits : avec les marionnettes symbolisant les soldats morts aux combats, ils crient, dialoguent, expient leurs maux. Un danseur hip-hop et deux marionnettistes, ex-enfants soldats du Congo racontent leurs expériences vécues : de la violence à la joie. Une leçon de vie. Et tout au long de ce cycle, les enfants pourront aussi découvrir les effets du colonialisme, au travers de King Kongo, une caricature post-coloniale tragique de l’arrivée d’un roi blanc, ponctuée de musique comique, mais aussi Ça va !, un spectacle abordant le mariage d’un homme où se croisent objets symbolisant la tradition et le désir de renouvellement. Des spectacles accompagnés de conférences et d’ateliers, pour rendre à ce pays l’histoire qu’on lui doit. D

Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta est l’autobiographie d’Aglaja Veteranyi né en 1962 à Bucarest dans une famille d’artistes du cirque. En 1967, la famille fuit la Roumanie, car la peur les encercle, pour s’installer à Zurich où le regard des autres les chagrine. Aglaja est terrifiée. Tous les jours. Tous les soirs, lorsque sa mère fait son numéro attachée par les cheveux : elle a peur qu’elle ne tombe. Alors pour lui faire oublier la douleur, sa sœur lui en raconte une autre : celle de l’enfant qui cuit dans la polenta. L’enfance passée, Aglaja est toujours terrifiée. Elle se réfugie dans les jupes de sa mère, elle a peur de tout, de la mort des autres, mais pas de la sienne. Car « mourir c’est comme dormir ». Et elle a choisi de dormir en 2002 à Zurich. La pièce, mise en scène par Josiane Fritz, basée sur le livre de cette enfant de la balle, est en cours de création et promet une langue intime, poétique et crue. L’histoire tourne autour de la peur qui morcelle le corps de la jeune fille à la manière d’un dessin d’Egon Schiele. Sa vie est racontée à travers des sons : ceux des murmures, des échos et des résonances, ceux aussi de la terre natale d’Aglaja Veteranyi. « Comment conjurer la peur ? » est une question au centre de ce spectacle aussi drôle, absurde que mélancolique. D

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par cécile becker

focus LeS SaiSonS, ciné-concert d’akosh S. et Gildas etevenard (idée originale : Fotokino) le 16 novembre à la Salle du Cercle à Bischheim www.jazzdor.com + http://salleducercle.ville-bischheim.fr

L’œil et l’oreille artavazd Pelechian est unique en son genre. il filme les paysages, leurs sons, les hommes mais fait l’impasse sur les dialogues. un lyrisme absolu, une sensibilité exacerbée, comme dans son film Les Saisons où l’on découvre le rapport sensuel des hommes à la terre et à l’animal. Ce triptyque poétique, akosh S. et Gildas etevenard, le mettront en musique et en bruit pour le plaisir de nos yeux, et nos oreilles.

Il y a dans le cinéma d’Artavazd Pelechian des images qui touchent, des bruits qui s’entrechoquent et des émotions intenses. Méconnu en Europe, le cinéaste a pourtant été encensé par Jean-Luc Godard et Serge Daney pour son œil singulier et ses techniques de montage peu communes, avec lesquels le réalisateur déstructure le réel. Une vision hors-norme qui bouscule le cadre admis du genre. Regarder un de ses treize films, c’est voir un autre cinéma, presque documentaire : les scènes ne sont jamais juxtaposées, il préfère les séparer, les éloigner pour leur rendre leurs forces. Et ses scènes, il les filme avec un œil de poète, un humanisme vibrant, sans ce soucier des dialogues car « le cinéma peut véhiculer certaines choses qu’aucune langue au monde ne peut traduire ». Le rendu est dense, puissant. Entendre son cinéma, c’est percevoir des bruits pourtant familiers et les redécouvrir : il sait restituer le son

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violent d’un torrent ou la belle banalité d’un bruit quotidien. L’harmonie entre l’image et le son, un exercice de funambule pourtant maîtrisé par Pelechian : « Je me suis efforcé de trouver un équilibre organique permettant l’expression unifiée simultanément de la forme, de l’idée, et de la charge émotionnelle par le son et par l’image. Il fallait que le son soit indissociable de l’image, et l’image indissociable du son ». Un défi pour les deux musiciens Akosh S. et Gildas Etevenard qui viennent rendre hommage à un cinéma remarquable. Akosh S. fervent de la « musique de terres » a collaboré avec de nombreux artistes dont Bertrand Cantat ou Serge Teyssot-Gay. Inspiré par le free jazz, il connaît l’expérimentation et la mélancolie, chères à Pelechian pour un résultat brumeux et lumineux à la fois. Son compère Gildas Etevenard aux percussions saura rendre aux matières sonores leur juste force et valeur. Sur les images apaisantes du film Les Saisons ils poseront leurs oreilles et leurs sons, le temps d’un voyage au cœur de moments déterminants de l’histoire arménienne, en compagnie d’un troupeau de brebis et des saisons qui passent. D


par cécile becker photo : c. traub

focus WoRd MuSiC, aMiRi BaRaKa, concert le 4 octobre à la Cité de la Musique et de la danse à Strasbourg www.pole-sud.fr

« unity & Struggle ! » Figure emblématique de la résistance noire, éditeur des icônes de la Beat Generation comme Jack Kerouac ou allen Ginsberg, LeRoi Jones devient amiri Baraka après l’assassinat de Malcolm X et s’engage avec son spoken word et ses influences jazz contre les injustices et les politiques du mal.

« Si Elvis Presley est le King, qui est James Brown ? Dieu ? », cette phrase teintée de contrastes, marque l’attachement d’Amiri Baraka à la musique noire américaine des années 50-60 mais aussi un antagonisme entre deux artistes, qui symbolise le malaise de l’époque. Son ouvrage : Peuple du blues : une musique noire dans une Amérique blanche tranche avec les discours politiquement corrects de l’époque. Sans sourciller, il met en avant le dilemme d’un art black mis au service de l’industrie capitaliste blanche. Une ère riche en perles musicales mais aussi en injustices : lui n’oubliera

jamais la ségrégation, les terrorismes latents et s’en imprègne depuis plus de 50 ans dans ses poèmes et références. L’homme aux multiples vies s’inspire de deux thèmes : les mots et la musique qu’il lie « grâce au jazz et à la poésie ». Le projet Word Music présenté conjointement par Pôle Sud, Musica et Jazzdor est un spectacle musical où Amiri Baraka, accompagné de quatre musiciens jazz, souhaite « connecter les mots et la musique, car ils sont tous deux une extension de l’autre : la musique est un langage et le langage dépend du rythme et est très musical », dans une visée toujours très politisée. As du spoken word, activiste, dramaturge et poète, il a toujours défendu les droits des noirs américains en y mêlant son art. Aux côtés des Last Poets (et du regretté Gil Scott-Heron), il inspire tout un pan de la culture hip-hop et sur scène utilise les mêmes leitmotiv que ses petits-frères Public Enemy ou KRS-One, dans un monde toujours régi par la loi du plus fort. Il explique : « Unity & Struggle (ndlr : unité et lutte). Nous avons besoin d’un front uni pour lutter contre l’exploitation ! Sur scène, nous essayons de défendre ces idées en expliquant nos pensées et en montrant qui sont nos amis, et qui sont nos ennemis ! » Il y a les bons, les méchants, l’art et l’engagement. Puis surtout, il y a la musique et son morceau préféré Creole Love Call de Duke Ellington dont il essaye de récréer la musicalité. Du jazz et des mots. D

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par emmanuel abela

focus a SeCond oF June, showcase le 13 octobre chez Colette à Paris ; publication du 33t en coproduction herzfeld / Specific avec release party le 25 novembre aux trinitaires, à Metz ; participation à la compilation terres neuves avec Malka Spigel, Mark eitzel, Richard Pinhas, etc.

tentation pop avec a Second of June, la mélodie prend bien des détours, parfois même obscurs, mais se révèle lumineuse. Le second album du groupe installe une forme d’immédiateté qui risque fort de le conduire vers les sommets.

Un groupe ne nait pas forcément d’une évidence, et si Grégory Peltier et Olivier Stula se sont croisés à la fac de lettres à Strasbourg et ont beaucoup parlé littérature et cinéma, ils écoutaient cependant des choses très différentes : de l’indie pop pour le premier, des groupes plus psychédéliques voire franchement krautrock pour le second ; de fait, Grégory écrivait des chansons et Olivier expérimentait dans son studio d’étudiant les possibilités de ses synthétiseurs, délaissant une basse qu’il pratiquait pourtant depuis l’adolescence. L’écriture de la B.O. d’un court métrage les amène à rapprocher leurs points de vue, et à franchir le pas : ils fondent A Second of June. Dès lors, Grégory soumet un disque avec ses démos à Olivier qui repère et isole un certain nombre de titres, lesquels vont alimenter un premier album publié en 2009 sur le label du collectif Kim. À la réécoute aujourd’hui, on sent que l’esthétique du groupe est déjà clairement posée, sur la base d’influences très diverses : les groupes de la Factory ou de chez 4AD, mais aussi certains groupes Creation du début des années 90. « J’ai une écoute douloureuse, parfois amusée, de ce premier enregistrement », nous confie Olivier. « Surtout,

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ça me permet de me souvenir des conditions d’enregistrement elles-mêmes. » « Ce qui parfois, poursuit Grégory, compte autant voire plus que la musique elle-même. » Ils insistent tous deux sur la nécessité de comprendre que le désir de faire de la musique ensemble l’emportait sur toute autre forme de considération, et que la dimension qui a pu être perçue comme froide dans les compositions était tout à fait fortuite ; en tout cas, elle n’était pas une voie d’exploration délibérée. « On cherchait des solutions en termes de son, et cette approche 80’s s’est imposée comme l’une des solutions possibles, mais là rien de prémédité, aucun calcul de notre part. » Il est vrai aujourd’hui, plus encore sur Psychodrama que sur le premier album, qu’ils semblent assumer pleinement cette orientation qui les conduit, avec l’apport d’Elsa Lion aux claviers et Josh Muller à la batterie, à chercher la pop là où elle se révèle comme une tentation irrépressible, y compris dans le post-punk. Il paraît étonnant d’écouter certains titres de Modern English ou Orange Juice, et de percevoir une forme de réminiscence inconsciente chez A Second of June, loin de tout mimétisme. L’album est sorti au printemps chez Herzfeld, mais il a vécu une belle vie sur nos platines tout l’été, y compris en voiture. La qualité mélodique des titres se révélant un peu plus à chaque écoute – pour autant de hits en puissance –, Psychodrama s’impose déjà comme un classique. D


par louise laclautre

par cécile becker

ConniVenCe 2, MondeS À L’enVeRS, PatRiCK neu, exposition jusqu’au 2 novembre au Musée de l’image, à épinal www.museedelimage.fr

RéSidenCeS CRoiSéeS, exposition jusqu’au 16 octobre au CeeaC et à la Salle Conrath (hôtel de ville) à Strasbourg www.ceaac.org

focus

une attitude à adopter

Partir, venir, créer

avec la seconde édition de l’exposition Connivence, le musée de l’image d’epinal s’est lancé le défi de concilier art contemporain et imageries populaires. Les œuvres contemporaines de Patrick neu s’allient au corpus d’images traditionnelles présentes dans le musée, pour créer un parcours, miroir de notre société.

Les résidences croisées entre artistes d’ici et d’ailleurs permettent à l’art alsacien de se développer et de se réfléchir. Cette année, ils viennent de dresde, Vilnius et Riga et échangent leurs villes avec des artistes strasbourgeois pour de nouvelles surprises.

Connivence 2 contrecarre les éventuels préjugés sur les imageries populaires : cette exposition mêle avec brio les œuvres fragiles et délicates de Patrick Neu aux images traditionnelles du musée. Le but n’étant pas de créer un contraste ou une quelconque rupture, mais au contraire, un lien et une complémentarité entre les deux. Les œuvres se découvrent, se lisent et s’appréhendent ensemble, exigeant de la part du visiteur une certaine attitude à adopter à leur égard. Cette année, les œuvres s’articulent autour du thème du « Monde à l’envers », un thème qui incite à la réflexion, une fois les codes établis mis à mal et renversés. Effectivement, au delà de la complémentarité artistique de l’exposition, celle-ci doit aussi nous permettre de « voir plus loin », comme nous le confie la conservatrice des lieux, Martine Sadion. Elle insiste également sur l’importance de sensibiliser les gens à la portée historique de ces images, dont la richesse est trop souvent méconnue du public. D’apparence simple et naïve, elles se révèlent en fait chargées des messages révélateurs des mœurs d’une époque. Mêlées à des œuvres contemporaines, qui parlent étonnamment davantage au public, elles se révèlent dans toute la modernité de leur propos. D

Les artistes rêvent constamment d’ailleurs. Un rêve qui s’inscrit dans leur art et qui avec un coup de pouce parfois, se concrétise en un voyage. Comme chaque année depuis 2005, le CEEAC rend possibles ces échanges entre des artistes strasbourgeois et européens, l’occasion de remettre nos villes en question. Anke Binnewerg par exemple, originaire de Dresde, est frappée lorsqu’elle arrive à Strasbourg par l’aspect militaire de la ville. Une vision loin de celle que vivent ses habitants. Pourtant, à travers un travail documentaire et photographique, Strasbourg devient « La plus grande forteresse d’Europe ». Un travail sur, et dans la ville, que Crescence Bouvarel, partie à Dresde, partage. À partir de cartes ou de plans de métro, elle recrée ses propres cartes exotiques sous forme de gravures. Il y a aussi Tadas Maksimovas de Vilnius dont le travail est volontairement assez mystérieux, puisqu’il n’en donne aucune description. Letizia Romani est partie travailler à Vilnius sur le concept du fil et de la répétition. La Strasbourgeoise Zahra Poonawala s’est, quant à elle, rendue à Riga pour travailler ses projets sonores. Outre un court-métrage Symphonie (in)ouïe qu’elle a réalisé, elle a pu créer une performance sonore dans une maison inoccupée. Son « binôme », Inga Meldere, donc originaire de Riga s’est, elle, penchée sur des moments de la vie quotidienne qu’elle met en peinture. Une édition majoritairement féminine pour un œil singulier sur la ville et tout ce qui la construit. D

Symphonie (In)ouïe de Zahra Poonawala

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par cécile becker photo : c. perrin

par stéphanie linsingh photo : jef rabillon

oh LeS BeauX JouRS de Samuel Beckett, spectacle musical les 15, 16, 17 et 18 novembre au Centre culturel andré Malraux à Vandoeuvre-Lès-nancy www.centremalraux.com

The RaKe’S PRoGReSS, opéra les 29 et 30 septembre et les 2, 4 et 6 octobre à l’opéra national de Lorraine, à nancy www.opera-national-lorraine.fr

focus

Sombrer en chantant Comment ne pas être marqué par l’œuvre de Samuel Beckett comme l’a été son visage par une vie dédiée au pessimisme ironique ? daniel Proia signe avec Oh les beaux jours un hommage musical au drame continuel de l’écrivain. « Tout est foutu mais on ne va pas en faire un drame » : Daniel Proia, le metteur en scène, résume en une phrase le travail de Samuel Beckett et sa dualité. Toute sa vie, l’expert ès théâtre de l’absurde a mis en exergue le pessimisme de la vie tout en le saupoudrant d’ironie et de dérision. Sa pièce Oh les beaux jours, minimaliste, souligne un conflit psychologique comme d’ailleurs le reste de son œuvre. Poète du malêtre, il a imaginé deux personnages coincés dans une drôle de situation : sur une étendue désertique, Winnie est à moitié enterrée dans un petit mamelon, Willie, lui, est caché et dort derrière le mamelon d’un sommeil presque imperturbable. Mais voilà qu’une sonnerie retentit. Winnie tente de réveiller Willie, rien n’y fait. Alors elle se parle à ellemême, elle chante, sort des objets de son sac : un revolver, des lunettes, un mouchoir, une brosse à dents, Willie finira bien par se réveiller ! Peut-être d’ailleurs, se réveillera t-il au son de la clarinette de Xavier Charles ou de la contrebasse de Camille Perrin, peut-être... Dans son interprétation, Daniel Proia a souhaité inclure un jeu de miroir : entre les situations, entre les personnages eux-mêmes, mais aussi entre les mots et la musique. Un équilibre toujours remis en question où les instruments répondent aux voix, aux sentiments et vice versa. Alors chantons, comme Winnie chantons, lorsque tout va mal. D

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au diable l’âme Stravinsky, compositeur pluriel, ouvre la programmation 2011/2012 de l’opéra national de Lorraine, avec The Rake’s Progress, Les Noces et Le Sacre du Printemps. Le cycle s’amorce avec la fresque d’un libertin en perdition. Des ballets aux musiques religieuses, des compositions pour orchestre aux opéras, la carrière d’Igor Stravinsky est faite de mutations stylistiques. Entre une messe et une cantate, à la croisée de la période néo-classique du compositeur russe et de sa période sérielle, un ovni : The Rake’s Progress, truffé de références aux Don Giovanni et Così fan tutte de Mozart. Cet opéra en trois actes de 1951, dans lequel s’entremêlent adroitement drame et éléments comiques, donne vie à une série de huit gravures évocatrices de l’artiste anglais William Hogarth et dépeint avec mordant les tribulations d’un garçon crédule appâté par le gain, le plaisir, la reconnaissance et la liberté. Tom Rakewell (ténor), « le bien débauché », doit épouser Anne Trulove (soprano), « véritable amour ». Mais il refuse l’offre d’emploi que le père de la jeune fille (basse) lui propose et préfère partir sans elle à Londres, sur les conseils d’un certain Nick Shadow (baryton), incarnation du diable, afin d’hériter de la fortune immense d’un oncle inconnu. Nick pousse Tom au libertinage et l’encourage à fréquenter le bordel de Mother Goose (alto), avant de le convaincre d’épouser une femme à barbe. Il exploite ensuite la naïveté du garçon et l’incite à dépenser jusqu’à son dernier penny dans une machine qui transformerait miraculeusement les pierres en pain. Se voyant déjà bienfaiteur de l’humanité, Tom se ruine et c’est alors que Nick lui propose une chance de rachat : une annulation de dette contre son âme jouée aux cartes. D


par cécile becker

focus PRoFiLS – internet, identités et histoires, exposition jusqu’au 28 octobre à la galerie My Monkey à nancy http://www.mymonkey.fr/

Facebook, mon amour outil chronophage, internet regorge de lol, de haterz, de blogs, d’abus, de réseaux sociaux mais aussi de perles. Ludmilla Cerneny, artiste 2.0, puise de son expérience interactive une inspiration plastique. autour de profils rencontrés au gré de ses addictions virtuelles est née Profils, une exposition documentaire qui colle à notre époque.

Il y a Marguerite, Benjamin, aussi Julien. Amis virtuels de Ludmilla sur Facebook, ils deviennent au travers de messages privés et autres événements facebooks amis IRL (comprenez In Real Life – dans la vraie vie). L’exposition propose de se familiariser avec huit de ces amis et leurs histoires communes : portraits photos sur fond blanc, images narratives ou descriptives se complètent, elle explique : « Dans mon exposition, je déterre des commentaires, des messages, des collages qui m’ont été envoyés ou que se sont envoyé ces personnes entre elles, pour les placarder sur un mur. Sur MySpace, on pouvait faire des choses alors que sur Facebook, on ne fait que regarder des choses. C’est passif et voyeur ». Fascination du vide ? Interactivité poussée à l’extrême ? L’Internet nouvelle génération pose des questions sociologiques, voire philosophiques. Le travail de Ludmilla témoigne d’une pratique parfois addictive pouvant mener à des dérives : « Les réseaux sociaux peuvent être fantastiquement excitants quand ils amènent à un jeu et peuvent être anxiogènes et dangereux dans certains cas. Je crois qu’il faut toujours se fier à son intuition et même si les données que l’on a sont partielles, on peut toujours pressentir d’une manière ou d’une autre, les bonnes ou les mauvaises choses. » Un profil, reste un profil, il y a ceux qui jouent la carte de l’honnêteté et ceux qui se créent un personnage sur fond de blagues préparées et mises en scènes photographiques : Martine à la plage, Martine en boîte de nuit... Ludmilla n’est pas naïve : « Le profil pour moi est une interface, complètement travaillée et contrôlée. C’est ce qui en fait quelque chose d’intéressant ». Derrière ses profils, il y a les amitiés bidon ou relations privilégiées, des histoires de rencontres pouvant déboucher sur des créations. L’exposition de Ludmilla se veut ni moralisatrice, ni apologique, derrière ces captures se cachent tout simplement les traces d’une vie mi fictive, mi réel. Une très bonne manière de river les yeux sur quelque chose d’autre qu’un écran, le temps d’une déambulation agréablement mise en musique. D

Marguerite par Ludmilla

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par cécile becker

focus MuSiQueS VoLanteS, festival du 3 au 13 novembre, un peu partout, et dans l’est à Metz et à Strasbourg www.musiques-volantes.org

envole-moi il va finir par devenir difficile de parler du festival Musiques Volantes, tant le festival se développe et s’étoffe au fil des ans. Cette année, la seizième édition s’envole vers de nouvelles contrées inexplorées (Strasbourg, Poitiers, Paris, Bordeaux etc...) et vers de nouvelles sensibilités. Jim et tom nous aident à y voir plus clair.

Gala Drop

Jim : « Salut » Tom : « Salut ! Tu fais quoi le 3 novembre ? » J : « Je vais au festival Musiques Volantes, tu sais le festival à Metz, Paris, Bordeaux, Montpellier, Strasbourg, Poit... T : « Je comprends rien là, c’est pas hyper possible d’être partout à la fois ! » J : « T’es con ! Je vais à Metz moi, mais ils organisent des concerts et manifestations dans tout un tas de villes françaises. » T : « Ah ok. Pardon. Et donc, tu vas voir quoi à Metz ? » J : « Je pense que je vais faire le tour des événements. Ça commence le 3 novembre aux Trinitaires et là BOUM, Gala Drop, ils sont Portugais, je sais pas s'ils ont plein de poils mais c’est vraiment génial. C’est instrumental : un mélange de krautrock, de psychédélisme et de synth pop, le résultat est assez rêveur et estival. Le même soir, il y a Kit, du garage assez foutraque, mais vraiment jouissif. Et tu te rappelles, on

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avait lu un article une fois dans Novo sur Filiamotsa soufflant Rhodes ? Une collaboration du duo batterie-violon. Ben, ils sont là aussi. Le lendemain, il y a un atelier autour des déchets électroniques, tu peux les détourner et fabriquer des trucs. Et le 10 novembre, j’pense que ma meuf voudra aller voir Scott Matthew au Centre PompidouMetz, c’est assez mélancolique... Mais le 11, là, ça pulse aux Trinitaires. Bass Drum of Death viennent jouer et eux, ça fait une paille que je veux les voir. Ils enregistrent dans une cave pourrie du Mississipi : batterie cheap, histoire d’alcool, de sexe. Du rock’n’roll comme on n’en fait plus... Le 12 novembre, c’est au tour de The Juan MacLean, le pote de James Murphy de LCD Soundsystem. D‘ailleurs, ça s’entend qu’ils sont potes, je me dis que c’est un bon moyen de pleurer la fin des LCD en allant le voir, t’en penses quoi ? T : « Ben je pense que t’as de l’argent pour aller voir tous ces trucs... » J : « 36 euros le pass et la prog est pas complète ! » T : « Ah ouais, cool. On pourra peut-être aussi aller faire un tour ailleurs, genre à Strasbourg ? » J : « Je sais pas encore ce qu’il y a, mais les mecs sont hyper forts, on risque pas d’être déçus. Il y en a pour tout le monde et tous les genres. Ils s’en foutent de savoir si machin est connu, ils proposent, et ça, c’est l’avenir de la scène... » T : « Carrément. Bon mec, je te tiens au jus, je vais réserver mes billets. Bye » D


par amandine sacquin

focus BLitZ, exposition du 10 novembre au 20 janvier à l’école Supérieure d’art de Lorraine, à Metz www.cg57.fr + esam.metzmetropole.fr

Résidence secondaire une année durant, de jeunes artistes mosellans ont pu se frotter à la capitale allemande et ses réseaux artistiques dans le cadre d’une résidence exclusive. Le fruit de leur travail sera exposé durant la désormais biennale Blitz, qui s’impose comme la nouvelle foire d’art contemporain en Lorraine.

Four and one ways to display an old Peruvian recording, 2011 Installation Exposition Vibrating Revivals, Künstlerhaus Bethanien, Berlin © Julien Grossmann

Décidément, le paysage culturel messin n’en finit pas de se développer et d’asseoir sa réputation. Une politique du dynamisme artistique promu par le Conseil général de la Moselle et qui a permis de donner naissance au projet Blitz. Cette foire d’art contemporain a vu le jour sur la base d’un programme de résidence mis en place depuis 2001, permettant à deux ou trois artistes mosellans de partir pendant un an à Berlin. Un soutien privilégié pour ces jeunes artistes, choisis par un jury d’élus et de professionnels représentant le Centre Pompidou-Metz, le centre d’art contemporain la Synagogue de Delme ou l’École Supérieure d’Art de Lorraine. Ce dispositif des bourses a permis depuis une dizaine d’année l’émergence d’une génération d’artistes mosellans sur une scène nationale, voire même internationale. La première édition de cette exposition s’est donc tenue en

2009 dans la galerie de l’ESAL, partenaire de l’événement. Elle se transforme cette année en biennale et vient à nouveau finaliser le travail d’une année de résidence. Pour l’occasion, les artistes ont été invités à penser leurs projets autour de la ville de Berlin, berceau de leur année de création. Celle-ci vient ainsi définir un thème à l’exposition, la ville comme lieu contradictoire, entre mémoire et disparition. Une confrontation avec la ville qui résonne bien avec Blitz, contraction maligne de Biennale, BerLIn et MeTZ. Des événements parallèles viendront également ponctuer la manifestation tels que des projections de documentaires et de films sur la ville de Berlin, des ateliers pour enfants, des visites guidées… Le rendez-vous est donc donné du 10 novembre 2011 au 20 janvier 2012 avec les artistes Aurélie Pertusot, Julien Grossmann (lauréat du Prix d’art Robert Schuman 2009), Jonathan Rescigno, Nicolas Muller et Jérôme Knebusch. D

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par emmanuel abela

focus Le deRnieR deS hoMMeS, ciné-concert sous la direction de Frank Strobel avec l’orchestre Philharmonique du Luxembourg le 29 septembre à la Philharmonie, à Luxembourg www.philharmonie.lu

Le réalisme magnifié en son temps, Le Dernier des hommes de Murnau était considéré comme le « meilleur film du monde » par les américains. La partition exécutée par l’orchestre Philharmonique du Luxembourg permettra de resituer l’actualité de ce chef d’œuvre du cinéma.

Plus que tout autre film muet, Le Dernier des hommes de Friedrich Wilhelm Murnau se prête au ciné-concert : sa gradation mélodramatique est très inspirante pour les compositeurs qui voient dans les différents tableaux matière à varier les sentiments. Le récit de ce portier de nuit d’hôtel qui vit une brutale déchéance, se double d’un traitement réaliste, loin des débordements expressionnistes, qui permet de jouer sur des émotions claires obscures. Réalisée en 1924, cette œuvre charnière qui conserve une place à part dans la filmographie du célèbre réalisateur allemand, constitue une amorce émotionnelle qui conduit au chef d’œuvre ultime, L’Aurore. On se prend d’affection pour ce portier magnifique, fier et surtout très orgueilleux, qui emplit l’espace de toute sa majesté ; on s’interroge avec lui quand il découvre la présence d’un

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autre portier, plus jeune et pas moins orgueilleux, qui semble occuper sa place désormais sans qu’il n’en ait été avisé ; on souffre avec lui quand on lui désigne son nouveau poste, et surtout on espère comme lui que ses mensonges ne seront pas découverts ni par sa fille sur le point de se marier, ni par un entourage plein de rancœur, prêt à lui régler quelques comptes. La plastique exceptionnelle d’Emil Jannings participe du travail d’identification : ses mimiques et son regard trouble, comme autant de signes extérieurs de sa chute, sont scrutés par une caméra mobile – l’une des premières utilisées au cinéma – forcément impudique ; ses rides constituent des failles abruptes dans lesquels s’engouffrent les compositeurs les plus inspirés. Rien de tel qu’un orchestre pour restituer au film sa vraie modernité, voire son extrême actualité. La révolution technique qui s’opère sous nos yeux mérite d’être révélée à nouveau, à sa juste valeur, par la musique, et l’étrange ballet des objets du quotidien ritualisés à l’extrême, clés, bouton, malle, autos, etc., ou l’onirisme de certaines séquences, offrent là aussi matière à titiller l’oreille autant que la vue, à glisser et éventuellement à disparaître progressivement dans un silence noir. D


LQGG



SAISON

Collectif 923A François Martig

23 ter rue de la Haye (f) 57000 Metz info@letoutouchic.com www.letoutouchic.com

du mercredi au samedi 14h00 Ă 18h00 (+ sur rendez-vous hors horaires)

Joachim Biehler MĂŠlanie Lecointe

Samir Mougas Martin Roulet

studio-piknik.com

WWW.LETOUTOUCHIC.COM


« Mon mot préféré est au jour d’hui » Louise Bourgeois, A l’infini – jusqu’au 8 janvier 2012 Fondation Beyeler, Riehen / Bâle

Par Sandrine Wymann et Bearboz

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« Je crois dur comme fer au format du journal, diary, je peux maintenant le relire. » Au détour des dessins de Louise Bourgeois, des lignes tracées en rouge pendant ses nuits d’insomnies, des textes griffonnés sur une enveloppe échappée de la corbeille, on peut lire cette courte phrase qui en dit long sur sa relation à l’enfance, à son histoire. A l’infini est une exposition conçue par Ulf Küster mais que Louise Bourgeois a voulue de son vivant et qu’elle a préparée avec le commissaire. L’exposition a donné son nom à une série de 14 peintures éponymes que l’artiste a réalisées à presque 100 ans, spécialement pour la Fondation Beyeler. Sur papier on observe d’interminables lignes, peintes en rouge, qui figurent la vie longue et imprévisible. Louise Bourgeois n’oublie jamais comment sa vie a commencé mais elle avoue œuvre après œuvre que la fin lui est totalement inconnue et étrangère. Cette série très tardive de 2008 est plus vivante que jamais, les lignes sont un réseau de veines qui se cherchent, se croisent et se ressourcent. La ligne, le fil, est un thème majeur de l’artiste. L’allégorie renvoie au temps, aux jours, aux heures qui se succèdent. Elle cède la place, dans certains croquis de la série The Insomnia Drawings à l’horloge ou à des motifs de montagnes, de vagues ou de fleurs répétés frénétiquement. La grande force de l’exposition est de nous renvoyer au personnage de Louise Bourgeois tout entier. Ses obsessions tant thématiques que matérielles, ses influences sont présentées à travers un choix d’œuvres qui soit dialoguent avec d’autres pièces de la collection soit renvoient aux différentes étapes de la vie de l’artiste. Une série d’empilements en bois ou en tissu, d’époques diverses, entre en jeu avec des tableaux de Fernand Léger, d’Henri Matisse ou de Paul Cézanne. Les formes se répondent, les matériaux se retrouvent. Les rapprochements sont plus ou moins osés mais toujours révélateurs de l’inscription de Louise Bourgeois dans une histoire dont elle reconnaît les maîtres et leurs héritages. Les thèmes se retrouvent d’une pièce à l’autre et ramènent courageusement mais aussi violemment, aux liens que Louise Bourgeois entretenait avec son enfance, sa mère et son père. L’homme est combattu, la mère est adorée. L’aiguille s’oppose au fil tissé. La chaise est dure mais la toile est rassurante. Ainsi s’est construite sa vie et c’est ce qu’elle livre avec précision dans Passage dangereux, œuvre de 1997 que l’on devine conçue pour être exposée, à la différence de certaines pièces vraisemblablement plus intuitives et nécessaires. Cette œuvre est un énorme travail de composition, d’assemblage et de placement des objets. Faite de grillage, une architecture s’élève sur un plan qui comprend un couloir, cerné par deux portes closes, et des alcôves qui le bordent de part et d’autre. A l’intérieur, sont soigneusement placés des chaises (nombreuses), des tapisseries, des corps mutilés. Les éléments se renvoient les uns aux autres par de multiples jeux de miroirs uniquement tournés vers eux-mêmes. L’infini et l’abîme réapparaissent sous des formes figuratives. Seule l’artiste a les clefs qui permettent de traverser l’espace de part en part. Le spectateur est invité à observer ce qui s’y trouve, il peut s’incruster entre les alcôves pour mieux ressentir l’oppression de l’agencement mais il se trouve toujours de l’autre côté de la grille. Il est en position d’étranger témoin de l’intimité de l’artiste. Dans un coin, au sol, dans la pénombre, une araignée en bronze, petite et en équilibre, est le seul être vivant qui habite la structure. Elle est, bien que discrète, l’être sur lequel repose tout l’édifice. « Je viens d’une famille de réparateurs. L’araignée est un réparateur. Si l’on défonce la toile d’une araignée, elle ne devient pas folle. Elle la tisse à nouveau et la répare. » Louise Bourgeois voit en l’araignée douceur, labeur et patience. Elle l’associe à sa mère à qui elle rend un hommage monumental avec Maman, sculpture en bronze de presque dix mètres de haut. Cette œuvre veille sur l’exposition dans les jardins de la Fondation. A la fois drôle et impressionnante, elle surprend par la légèreté qu’elle dégage et la confiance qu’elle suscite. Ses pattes sont légères et frôlent délicatement l’herbe. On aperçoit sous son ventre quelques œufs protégés par une poche tressée. L’insecte est éminemment maternel. Il accueille les spectateurs puis les renvoie, les éloigne avec égard de l’intimité d’une artiste qui s’est trouvée dans la nécessité de créer mais qui a toujours et longtemps préservé sa solitude.


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Bestiaire 6 Par Sophie Kaplan

un SinGe, une toRtue, tRoiS SoLeiLS et PLuS enCoRe Des cailloux qui sautent, des patates qui tombent comme des chats, des perroquets qui treuillent des tortues, des éclipses qui sont des jaunes d’œufs, des hommes qui sont des fantômes ou des jarres : voilà, parmi d’autres choses, ce qu’on pourra voir dans les deux expositions consacrées cet automne à João Maria Gusmão et Pedro Paiva à la Kunsthalle de Düsseldorf (1) et au Plateau à Paris (2). Depuis 10 ans, les deux artistes portugais construisent un univers singulier, qui s’appuie sur une approche scientifique du monde, à la fois empirique et souvent volontairement désuète, et recourent à des méthodes d’investigation empruntées à l’archéologie, à l’anthropologie ou à la géologie. Composée pour l’essentiel de courts métrages muets en 16 et 35 mm, leur œuvre compte également des photographies, des installations et des sculptures. Elle se nourrit de très nombreuses références littéraires que l’on retrouve sous forme d’extraits dans les catalogues qui accompagnent les expositions : Balzac, Cocteau, Borges, Pessoa, Wells, Verne, etc. Et l’on retrouve en effet dans l’imaginaire que développent les deux artistes ce mélange entre les animaux imaginaires de Borges, les voyages de Griaule et les expériences de Bouvard et Pécuchet.

L’une de leurs références les plus importantes est sans nul doute René Daumal. Ainsi, un large extrait du Mont Analogue constitue l’un des textes du catalogue édité par la Kunsthalle de Düsseldorf à l’occasion de l’exposition et l’une de leur exposition récente portait le titre d’ d’Abyssologie (3), science inventée par Daumal dans La Grande Beuverie et que les artistes ont reprise à leur compte. Intitulée quant à elle Alien Theory, l’exposition du Plateau plonge le spectateur dans une succession de salles noires dans lesquelles alternent des films et des camera obscura. L’ensemble, entre fiction et réalité, science, poésie et humour, trouble et interroge les limites de notre perception du réel. À la Kunstalle, sous l’énigmatique titre de Tem gwef tem gwef dr rr rr – emprunté là encore à Daumal –, sont présentés, aux côtés des films, un certain nombre de photographies et d’objets, qui rappellent à la fois les surréalistes et Gabriel Orozco. Participant d’un réenchantement du monde physique, l’œuvre de Gusmão et Paiva, dans laquelle le reflet de l’eau devient celui de l’or et inversement, poursuit la veine du réalisme magique via la mise en place de ce que les deux artistes appellent des « fictions poétiques philosophiques ».

(1) du 10 septembre au 9 octobre 2011 (2) du 22 septembre au 20 novembre 2011 (3) Para uma ciência transitória do indiscernível: A Abissologia, Torreão da Cordoaria Nacional, Lisbonne, 2008

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BIBLIOTHÈQUE HUMANISTE

Direction régionale des affaires culturelles Alsace


rencontres par emmanuel abela

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photo : pascal bastien


Le cinéma victorieux Après le Festival de Cannes, La Guerre est déclarée continue d’émouvoir des milliers de spectateurs partout en France, mais au-delà du récit de ce couple confronté à la maladie de son enfant, le film pose formellement quelque chose de nouveau. Rencontre avec la réalisatrice et actrice principale Valérie Donzelli. Pour La Guerre est déclarée, vous optez pour un traitement éclaté. Au-delà de la gravité du sujet, il y a une volonté de vous faire plaisir, et naturellement de faire plaisir visuellement… Oui, ce plaisir vient d’abord de mon plaisir de spectatrice, et des émotions que j’éprouve en voyant des films. Du coup, j’aime retranscrire au plus juste – au mieux – cette émotion. Vous optez pour une voix off très distanciée, à la manière de François Truffaut. Peut-on y voir des clins d’œil stylistiques ? Non, pas forcément. Le narrateur est très pratique dans les films. Dans La Reine des Pommes [son premier long métrage, ndlr], j’avais déjà utilisé le principe du narrateur. Dans La Guerre est déclarée, le narrateur permet d’objectiver un récit auquel il apporte une dimension qui s’approche du conte onirique. Par ailleurs, il nous rend service d’un point de vue narratif : il peut accélérer le temps, le ralentir à nouveau, etc. Avec le narrateur, les problèmes de montage sont beaucoup plus faciles à régler. Là, en l’occurrence, nous avons plusieurs narrateurs : un narrateur et une narratrice… Au départ, il ne devait y en avoir qu’un, mais le début du film était un peu compliqué à mettre en place : après la rencontre du couple, les premiers instants avec le bébé étaient détaillés, et du coup les personnages se trouvaient plus exposés. On avait le sentiment d’un deuxième démarrage pour le film. Le travail de montage a consisté à recentrer toute la première partie du film. Il nous a manqué une voix de narrateur pour cette première partie, qui a été écrite en salle de montage. C’est ma monteuse, Pauline Gaillard, qui a enregistré cette voix et je trouvais cela très joli. Du coup, nous avons deux voix, un homme et une femme, qui se relaient pour raconter cette histoire.

Dans le film, vous vous confrontez au réel de manière directe et vous recréez certaines des situations là où elles ont été vécues, notamment à l’hôpital. Le film est inspiré de l’histoire que nous avons vécue, et du coup l’idée de repartir dans les lieux où notre enfant avait été soigné, c’était aussi par souci de réalisme. Nous ne souhaitions pas fabriquer de décors, mais nous voulions filmer dans des décors réels. C’était déjà le cas pour La Reine des Pommes et mes courts métrages, parfois pour des raisons financières : ça coûte tout simplement moins cher. Mais là, il s’agissait pour nous de coller à la réalité de l’hôpital telle que nous l’avions connue. Chez vous, cette manière de capter le réel passe par une approche sensorielle. Les traitements sont éclatés, la musique est omniprésente, comment avez-vous évité le danger de la dispersion ? Quand on fait un film, il y a toujours un danger. Là, les personnages portent des prénoms de héros dramatiques – Roméo et Juliette –, le film est haut en couleurs – des couleurs très pop –, la musique est là, il y a une chanson, des accélérations, de la vitesse. Dans le film, on trouve beaucoup de choses et tout cela participait à la fois de la distance nécessaire par rapport au sujet, et en même temps de l’émotion que pouvait procurer le film. La cohérence naît de cette émotion. La Guerre est déclarée est surtout une très belle histoire d’amour. À la fin du film, on constate un recentrage sur le couple lui-même. Avec Jérémie [Elkaïm], quand on écrivait, on cherchait à faire un film très différent et on estimait que l’histoire que nous avions vécue avec notre enfant constituait la matière cinématographique qui nous permettait de raconter une histoire d’amour. L’histoire de ce couple est devenue la ligne directrice de toute notre écriture. Pour nous, il s’agissait d’entr’ouvrir une porte, d’y découvrir ce couple et de suivre son histoire. Ce qui nous plaisait c’était de construire le récit intime de ce couple, traversé par cette aventure-là. Un mot sur le travail d’écriture à deux ? Oh c’est simple, on écrit chacun de notre côté, on se relit l’un l’autre et on affine ensemble. Le résultat, c’est comme un enfant. Comme un autre enfant ? Oui, voilà ! Ce film c’est vraiment comme si nous avions fait un autre enfant. Il est un mélange de nous deux, et en même temps il a son identité propre. ❤

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rencontres par philippe schweyer

photos : nicolas waltefaugle

LE SPORt, La LittéRatURE… Et LES fiLLES

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RENCONTRE AVEC BARRY GIFFORD, L’AUTEUR DE SAILOR ET LULA, POUR PARLER DE LITTÉRATURE, DE CINÉMA ET DE SOUVENIRS D’ENFANCE SOUS L’œIL ATTENDRI D’ÉRIC VIELJEUX QUI A DÉJÀ PUBLIÉ TROIS DE SES RECUEILS AUX ÉDITIONS 13E NOTE. Printemps 2009 : 13e Note sort Régime sec de Dan Fante. La photo sépia aux contours arrondies et la typographie utilisée sur la couverture, la qualité du papier et le nom de l’auteur, fils prodige du génial John Fante : tout pousse à passer à la caisse. Les livres qui suivent (Putain d’Olivia de Mark SaFranko, Notre Dame du Vide de Tony O’Neill, Speed de Williams Burroughs Junior…) achèvent de rendre accro le lecteur en mal d’émotions fortes made in USA. Eric Vieljeux, l’homme à qui l’on doit ce coup éditorial que personne n’a vu venir, s’avère être le rejeton d’une célèbre famille d’armateurs (le logo de 13e Note est une adaptation de l’emblème de la compagnie maritime Delmas-Vieljeux, lui-même dessiné en hommage à la roue de Mulhouse). C’est en 2008, que cet armateur amateur de littérature et de jazz s’est mis en tête de monter de toutes pièces une maison d’édition pour publier Dan Fante, puis d’autres auteurs “extrêmes sous haute tension” jusqu’ici curieusement délaissés. Son business plan est un modèle de rigueur : au lieu de miser sur d’hypothétiques gains, il commence par calculer combien d’argent il peut se permettre de perdre. Trois ans plus tard, secondé par un équipage du tonnerre (Sandrine Belehradek, Adeline Regnault, Patrice Carrer, Gilles de Bure), il a déjà lancé dans le circuit plus d’une vingtaine d’ouvrages dont deux chefs-d’œuvre à lire de toute urgence (Superbad de Tom Grimes et Perv, Une Histoire d’amour de Jerry Stahl), quatre Dan Fante (Régime sec, Bons baisers de la grosse barmaid, Limousines blanches et blondes platines, De l’alcool dur et du génie) et trois recueils de récits écrits par Barry Gifford avec son sens des dialogues si particulier (American Falls, Une Education américaine et Vera Cruz sous les étoiles). Annoncés pour 2012 : un roman inédit de Charles Bukowski et les Mémoires de John Fante, écrits par son fils. Le 28 juin dernier, Barry Gifford était invité à Besançon pour une soirée chez Camponovo. Nous avons sauté sur l’occasion pour le rencontrer à l’heure de la sieste, accompagné par Eric Vieljeux que nous cherchions vainement à approcher depuis des mois. Attentionné et prêt à donner un coup de main pour faciliter le dialogue franco-

américain entre un reporter alsacien et un écrivain basé à San Francisco, Eric Vieljeux est manifestement ravi d’être sur la route en compagnie d’un des gros calibres de sa petite maison d’édition. T-shirt noir et biceps gonflés à bloc, Barry Gifford a exactement le physique de l’écrivain américain à qui on ne la fait pas. Mais, contrairement à la plupart de ses confrères publiés par 13e Note, il ne boit pas d’alcool, ne fume pas et ne prends même pas de drogues. Rien ne peut le détourner de son obsession : écrire pour retrouver la vérité des sentiments et des émotions envolés. dans Une Education américaine, on devine que certaines histoires sont inspirées par vos propres souvenirs d’enfance. La plupart des écrivains débutent en écrivant de manière biographique, en parlant de leur enfance. Pas moi. Je ne voulais pas écrire sur quelque chose de biographique avant d’avoir une perspective appropriée. J’avais besoin d’une certaine distance. Ce n’est qu’après de nombreux livres, de nombreux films et de nombreuses années que j’ai commencé à écrire d’un point de vue plus autobiographique. Ce qui est bien, c’est qu’avec cette distance, vous ne parlez plus des vraies personnes, des vrais endroits. Vous avez une manière différente de comprendre et vous pouvez en parler avec une sorte de perspective dépassionnée. Voilà ce qu’est Une Education américaine. Oui, certaines choses sont fondées sur des incidents réels, mais même ceux-ci sont transformés, même ceux-ci deviennent fiction. C’est une fiction totale, mais le « sentiment », comme vous dites, y est. Voilà la vérité. La vérité est dans l’émotion, qui est la seule vérité intéressante. est-ce qu’il y a des choses que vous avez vécues à propos desquelles vous ne pourriez pas écrire ? Probablement oui, mais peut-être que non. Parce qu’une fois qu’il y a assez de distance et si je peux filtrer mes souvenirs à travers une certaine lentille, alors je peux les voir avec objectivité et les utiliser. Par exemple, il se peut que Roy ait souffert dans la vraie vie, mais pas de cette manière. Avec la perspective, on comprend mieux pourquoi les gens font ce qu’ils font. Par contre, les situations doivent sembler réelles. Si elles vous semblent réelles, c’est que j’ai réussi. Y a-t-il des choses que vous vous interdisez d’écrire par crainte des réactions de votre entourage ? Absolument pas. Jamais. Si quelqu’un dit : « Pourquoi as-tu écris sur moi de cette manière ? », je lui demande : « Tu penses que c’est toi, cette personne terrible ? C’est vrai, c’est toi ? Ah bon… ». Dans ce cas-là, vous embobinez la personne…

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rencontres

Eric Vieljeux & Barry Gifford

il y a ce passage où la mère de Roy le gifle et lui crache au visage. C’est si dur que l’on se dit que cette scène ne peut pas être inventée… J’ai vu des comportements bien pires ! J’ai écrit Wyoming en me basant sur les voyages que j’ai faits enfant avec ma mère, mais les conversations sont de la pure invention. Le problème est de rendre correctement les sensations. Tout ce qui arrive dans le livre est agréable. Donc si ma mère lit ça, elle se sent bien : « Oui, nous avons passé un moment merveilleux… ». Mais si elle lit le chapitre dont vous avez parlé, elle ne se reconnaît pas. C’est elle qui a une mémoire sélective. C’est pareil si vous écrivez sur une de vos petites amies. Il y a eu de bons moments, puis de mauvais moments, puis vous en avez eu assez. Vous avez là vos trois actes pour

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une pièce, un film ou un roman. En lisant la première partie, votre ex petite amie va dire : « C’est vrai, nous avons passé de bons moments, c’était merveilleux, il me faisait des cadeaux, etc. » Puis elle lit la deuxième partie où vous dites que vous avez eu des problèmes, qu’elle ne faisait pas la vaisselle et qu’elle avait couché avec votre frère et là, elle va dire : « Non, ce n’est pas moi ça ! ». Puis elle arrive au troisième acte et là, soit elle va dire : « Eh bien, je suis bien contente d’en avoir fini avec ce mec qui n’en valait pas la peine. Il n’y a qu’à voir comme


il parle de moi » soit elle peut dire : « Il a raison, je ne l’ai pas si bien traité ». Cela dépend d’elle. Mais vous racontez votre vérité et si vous êtes bon, ce n’est pas si reconnaissable. C’est universel. Et ça m’énerve qu’on me demande si c’est autobiographique ! Une Education américaine est un livre profond, qui parle aussi de l’europe et qui nous emmène bien au-delà des histoires de gangsters et de filles faciles… Quand j’étais enfant, beaucoup de gens que je connaissais étaient des immigrants. Mon père venait d’Europe centrale. Les gens parlaient d’autres langues et racontaient des histoires en rapport avec d’autres endroits. C’était ça l’Amérique ! J’essaie de recréer, de réinventer un « milieu » qui n’existe plus. J’ai toujours été curieux. J’ai toujours voulu savoir d’où venaient les gens. un des personnages de veracruz sous les étoiles dit qu’il n’y a plus de génie depuis Fellini… J’ai toujours aimé Fellini et je me suis toujours intéressé au cinéma. Gamin, j’ai passé des heures à regarder de vieux films car je vivais la plupart du temps dans des hôtels. On me laissait très souvent seul et j’ai pris l’habitude de rester réveillé très tard. Je passais la nuit à regarder des films, le plus souvent en noir et blanc, et ça m’a aidé à développer mon sens de la narration. Dès mon très jeune âge, je pensais que j’allais écrire des histoires. J’entendais des histoires du monde entier dans les hôtels. Surtout quand je voyageais avec mon père. C’était principalement un monde d’hommes, presque tous immigrants. Quand ils parlaient, ils s’exprimaient dans un dialecte qui était comme un langage symbolique que je devais essayer de comprendre, de sorte que beaucoup était laissé à mon imagination. C’était la meilleure université pour un écrivain. Je n’ai pas été à l’université puisque j’étais déjà écrivain à onze ans ! Ce fut une époque formidable. C’était après la guerre. Et la même chose arrive maintenant en Roumanie. Après la chute de Ceausescu, ils ont leur “Nouvelle Vague” et tournent des films réalistes très durs. La créativité surgit des conflits. Où est la motivation si tout est merveilleux, si vous n’avez pas de problèmes et que le monde est idéal ? Le premier roman au monde, The Tale of Gengi, date de 1007. Il a été écrit par Murasaki Shikibu, une noble japonaise qui raconte les commérages et les intrigues à la cour. Leurs conflits étaient plutôt petits puisqu’ils ne connaissaient pas le monde extérieur. Si votre mère vous dit de manger vos boulettes de viande et que vous refusez, c’est votre conflit. La question est de savoir combien de pages vous êtes capable d’écrire sur des boulettes de viandes ! Vous vouliez déjà être écrivain à onze ans, mais on a du mal à imaginer Roy en train d’écrire. on l’imagine plutôt faire les 400 coups avec ses copains… Vous faites une terrible erreur si vous présumez que je suis Roy ! est-ce que vos copains savaient que vous vouliez devenir écrivain ? Certains copains savaient, mais ma vie à cette époque-là, ce n’était que le sport. Mes relations étaient fondées sur le sport. Les gens me connaissaient en tant qu’athlète, joueur de baseball, joueur de football américain ou boxeur. C’était ça ma vie et c’est ce qui m’a permis de survivre dans ce monde-là. Les deux choses que j’ai toujours aimées étaient le sport et la littérature… Et les filles ! Maintenant, j’aime seulement les filles [rires].

Les écrivains américains, particulièrement ceux publiés par 13e note, semblent avoir davantage de “vécu” que les écrivains français qui n’ont jamais fait de sport, par exemple… Je ne suis pas un intellectuel académique, j’ai toujours détesté l’école et elle m’a détesté. C’est le sport qui m’a permis d’être heureux. Ensuite, je suis allé en Europe à dix-huit ans. J’avais mes modèles : Jack London, Joseph Conrad… J’ai fait plein de choses, mais j’ai toujours tenu à ce que mes boulots n’interfèrent pas avec mon vrai travail. Je pensais que si j’avais quelque talent et de la chance, je serais payé pour ça et c’est ce qui arriva. Ces petits boulots m’ont permis de gagner l’argent dont j’avais besoin car j’ai eu des enfants tôt. En fait, j’ai eu beaucoup de chance car, étrangement, je n’avais pas de mauvaises habitudes. Je ne prends pas de drogues, je ne bois pas, je ne fume même pas contrairement à tous ces écrivains et tous ces artistes qui agissent comme Charlie Parker. Des tas de musiciens se droguaient pour jouer comme lui, mais ça ne marche pas comme ça. Il n’est pas nécessaire de se droguer. Les faiblesses vous détournent de vous-même et je suis trop égoïste pour ça. Quelque chose me faisait croire que j’avais quelque chose à dire. Ce qui est aussi une illusion ! Et il faut être un peu fou pour croire que l’on peut gagner sa vie en écrivant. Norman Mailer m’a dit qu’il y a seulement 1% des auteurs de littérature qui gagnent leur vie avec leurs livres. Si j’avais su ça, peut-être que je ne l’aurais pas fait. Je me faisais une idée romantique de la vie de Melville, Conrad ou London qui se baladaient à travers le monde tout en écrivant leurs livres. Moi, il fallait que je trouve ma propre voie. Comment avez-vous commencé à travailler pour le cinéma ? Le cinéma est venu à moi avec un projet d’adaptation de Port Tropique, mais le film ne s’est pas fait. Puis David Lynch est arrivé. J’ai retrouvé un article de Philippe Garnier qui date de 1996 dans Libération. il raconte qu’après Sailor et Lula, quand les producteurs voulaient vous faire venir en ville pour un déjeuner, vous demandiez 1 000 dollars plus les frais pour la consulte. Bien sûr que non ! Jamais ! Fuck Garnier ! Demandez à Garnier ce qu’il a fait des 1000 dollars ! Il est fou ? C’est une blague ? C’est ridicule ! après Sailor et Lula et Lost Highway, avez-vous d’autres projets avec david Lynch ? Non, David s’implique tellement dans la méditation… Il vit dans un autre monde. Par contre, je viens de jouer dans The Phantom Father, un film de Lucian Georgescu tourné au Brésil et tiré d’une des nouvelles de Veracruz sous les étoiles. C’est intéressant de les observer faire ce film avec un réalisme non pas magique, mais mystique, qui rappelle un peu Fellini. J’aime ça. C’est doux et gentil, vous ne voyez aucune violence à l’écran et c’est différent pour moi. ❤

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rencontres par Xavier frère

photo : denis mousty

SUR La PiStE D’UN GéaNt À LA MANIèRE D’UN JOHN WAYNE DANS LE CULTISSIME FILM DE RAOUL WALSH, HOWE GELB POURRAIT SERVIR DE GUIDE POUR (RETRACER) LA CONQUêTE DE L’OUEST MUSICALE. LE LEADER-SHERIFF DE GIANT SAND EMPRUNTE DEPUIS VINGT-CINQ ANS UN ITINÉRAIRE DISCRET, LOIN DES SENTIERS BATTUS ET DE LA RENOMMÉE. SON ÉTOILE N’A JAMAIS PâLI : IL EST CONSIDÉRÉ COMME L’UN DES PARRAINS DU ROCK ALTERNATIF AMÉRICAIN, DE NIRVANA À WILCO. 5 juin 2011, Vandœuvre-lès-Nancy. Dans une programmation axée majoritairement musique contemporaine, Musiques Action a déterré une perle rare : Giant Sand, depuis plusieurs années une des «priorités» de Dominique Répécaud, le directeur-programmateur. Lunettes fumées et casquette de pompiste US, Howe Gelb, « le plus vieil ambassadeur du rock du désert » vadrouille incognito dans le Centre Culturel André Malraux, tapote sur son MacBook, consignant sur son journal de bord Book of Lies (en ligne sur www.howegelb.com) les impressions de ses trois nuits nancéiennes, entre soirées au 2 palms et détours enthousiastes – et photographiés – place Stanislas. Howe Gelb est un artiste lunaire dont on peut difficilement décrire un concert, comme ce soir-là. Comment, même, raconter l’artiste ? C’est une question identique que se posait si justement un journaliste musical de Tucson à la sortie du 40e, 41e (?) album de Giant Sand (Howe Gelb lui-même ne sait pas) : « Comment voulez-vous écrire sur un musicien qui a passé plus de trente ans à défier les conventions musicales ? »

Voyager pour jouer, même après 25 ans de carrière, ça reste grisant ? Après la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, je me rends en Angleterre avec les Gypsies [ils ont sorti ensemble Alegria en 2010, ndlr]. C’est drôle de repartir avec eux et à la fois difficile parce que je dois me rappeler des paroles de nos chansons. Je n’aime rien préparer. J’ai préparé ma vie à ne rien préparer. J’imagine juste le meilleur, pour ne pas insulter le futur en planifiant ! d’où vient cette forme de paresse ? Au début, lorsqu’on démarre : il y a une sorte d’urgence. Comme être dans beaucoup d’eau et tenter de sortir la tête pour rester vivant. Mais désormais, je ne planifie rien, même pas les sets, tout vient d’un sentiment, d’une idée. Donc aucun set ne se ressemble. Il se construit avec les accidents, l’improvisation. Au milieu d’un morceau, on peut avoir quelque chose à résoudre, comme au beau milieu de la journée... Vous n’aviez rien « planifié » dans ce qui vous est arrivé ? Je n’ai même jamais eu de plan B, tout est arrivé naturellement, j’ai tout laissé flotter. Si j’avais mieux planifié, j’aurais sans doute obtenu plus de succès. Mais il faut être dans la représentation pour ça... et c’est totalement contre ma nature.

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Vous avez collaboré avec Vic Chesnutt, disparu il y a un an et demi... Vic, c’était un très bon ami, nous étions très proches. J’ai été très triste quand il est parti. Il s’est beaucoup battu, lui qui était toujours sur la corde raide. Mais c’est l’homme le plus fort que j’aie connu, le plus courageux, le plus talentueux... Que pensez-vous de ce retour au premier plan d’un certain folk-rock ? Il n’est jamais vraiment parti. Il suit son bonhomme de chemin... Quand on est vieux comme moi, on sait que le jazz est à la base de tout, on a l’information historique. On a observé tout ce qui se faisait quand on était jeune... Ces jeunes musiciens enthousiastes manquent de recul, il n’y a rien d’original... Même vieux, nous restons attirés par le son du jazz ! Mais ma grande fille m’a fait écouter de la nouvelle musique, et il y a de bonnes choses aussi. Des noms comme Fleet Foxes, Bon Iver, ça vous parle ? Oui. Bon Iver a fait notre première partie il y a quelques années, mais je n’ai pas suivi ce qu’il faisait. Fleet Foxes, c’est plutôt bien, mais ils font de la musique pour celui que j’ai pu être, plus pour celui que je suis. Avez-vous conscience d’être un artiste culte, notamment en France ? Oui. Être musicien, c’est ce que j’ai rêvé de mieux depuis que je suis tout petit, gagner sa vie en voyageant, etc. Et J’aime venir en France. Mais notre agent et notre label en France n’ont pas été suffisamment sérieux, et pour cette raison, la France ne nous a pas beaucoup vus ces dernières années... Je me souviens bien d’un festival à Paris en 1986, pour mon premier album, mais ce qui est sûr, c’est que je ne suis pas venu depuis plusieurs années... Vous vous faites rare dans les médias… Je n’ai pas travaillé là-dessus. Mais la presse veut toujours quelque chose de neuf à se mettre sous la dent. Quand vous êtes dans le paysage musical depuis si longtemps, l’excitation autour de vous a disparu... Je ne fais qu’un métier de col bleu (« blue collar »), c’est tout. Vous avez à travailler comme dans n’importe quel métier. Une vie (de) rock’n’roll, ce n’est pas le rêve qu’on imagine ? Je voulais faire de la musique, et je vis mes rêves. Donc je me sens très chanceux.

On rapproche souvent Calexico de Giant Sand, tout en précisant que le groupe de Burns et Convertino a finalement obtenu plus de succès que vous. Immérité ? Ils ont saisi la bonne opportunité, ici, au bon moment, avec un label qui tournait bien à cette époque. Nous avons passé de très bons moments avant, tous ensemble. C’était un peu comme mes deux fils au début des années 90. Tout était fantastique… John est très intelligent. Il a appris très vite, en intégrant par la suite les mariachis. Les gens ont adoré ce son du désert. J’aurais été heureux si on avait pu le faire ensemble, si on avait pu éviter cette séparation. C’est assez inconfortable de se rappeler cette période-là… Jœy a d’abord pensé à lui seul, à son ambition, et c’est une grosse différence entre nous. Il n’y a pas de jalousie. C’est derrière nous maintenant… Peut-on imaginer un jour une réconciliation ? Jœy vient d’avoir des jumelles, ça va le faire grandir, lui faire comprendre plein de choses : sur la famille, sur les sacrifices que ça engendre. Avoir un enfant, c’est la chose la plus importante du monde. Faire de la musique, c’est plus anecdotique. Je suis confiant, il va grandir, et on va se retrouver un de ces jours devant une tasse de café... ❤

Et si vous n’aviez pas été musicien ? J’aurais été un photographe aérien, j’aurais travaillé dans les satellites...

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JOHN CALE, en concert le 19 octobre à La Rodia à Besançon et le 3 novembre à La Laiterie à Strasbourg www.larodia.com + www.laiterie.artefact.org

Comme son idole Marcel Duchamp, John Cale a traversé l’Atlantique. Tout d’abord musicien contemporain, ensuite comme violoniste du Velvet Underground, en solo et en tant que producteur, il a construit une œuvre ouverte, parfois déconcertante. À son image. Retour sur son parcours à l’occasion d’une tournée française qui passe par Besançon et Strasbourg.

Honni soit qui mal y pense par emmanuel abela

Il est rapporté que George Maciunas, le fondateur de Fluxus, avait trouvé que John Cale était stuffy, autrement dit un tantinet guindé. L’anecdote nous renseigne sur plusieurs points : tout d’abord sur le fait que ce jeune artiste gallois fraichement débarqué à New York pouvait inspirer une certaine méfiance, sans doute du fait de sa classe naturelle, et ensuite et surtout que son attitude pleine de conviction et de retenue échappait volontiers à la compréhension de certains de ses contemporains, fussent-ils les trublions d’une pensée nouvelle comme ce fut le cas pour George Maciunas.

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Dans le Fluxus Codex, n’est recensée en tout et pour tout qu’une seule pièce de John Cale : un fluxfilm, le n°31, baptisé Police Car, décliné dans des versions longues (1h40) et courtes (40’ ou 1’26), et dont des extraits de bobines ont été intégrés à la fluxyearbox 2, en 1968, au moment où sa notoriété, du moins dans le milieu artistique new yorkais, est acquise au sein du Velvet Underground. Ce film considéré sans doute avec excès par Daniel Caux comme l’instant Rosebud du cinéma d’avant-garde fait figurer deux sources lumineuses, sous formes de halos discontinus, dont la répétition va jusqu’à obséder le spectateur. Mais si la contribution de John Cale à Fluxus reste tout à fait confidentielle, deux rencontres sont déterminantes pour lui lors de son arrivée à New York en 1960, celle de John Cage et de La Monte Young. De Cage, il avait lu Silence, ouvrage-étalon déclencheur de bon nombre d’expériences au début des années 60. La correspondance que John Cale a engagée avec le compositeur et la performance qu’il a exécutée au piano

à ses côtés, les 18 heures et 40 minutes de relais sur les Vexations d’Érik Satie en 1963, le confortent dans ses impulsions initiales, libres et éclatées. Mais c’est bien La Monte Young, « archétype d’une sensibilité purement américaine », qui s’affirme comme son influence majeure au même titre que Marcel Duchamp, comme il le formule dans sa remarquable Autobiographie. Le Trio pour Violons de 1958, œuvre rare et fondatrice de la musique minimale, le marque profondément  ; flatté de voir ce jeune homme étudiant en musique classique faire le voyage du Pays de Galles aux Etats-Unis en passant par Londres pour le rencontrer, le compositeur n’hésite pas à l’intégrer à une formation composée de lui-même, de son épouse, Marian Zazeela, Tony Conrad et Terry Riley, avec parfois l’apport d’Angus MacLise et du mathématicien Dennis Johnson. Les expériences menées au sein du Theatre of Eternal Music et du Dream Syndicate – deux voix, deux violons et un violon alto – confrontent le jeune Gallois aux possibilités de l’électrification.


de raffinement. Lui qui résiste au folk épuré ne rechigne pas à magnifier l’écriture pop sous des effets divers empruntés aux expérimentations électro-acoustiques, les feedbacks notamment qu’il développe à l’envi avec son violon. Aujourd’hui encore, il affirme son amour des mots de Reed et n’hésite pas dans son Autobiographie à révéler quelques regrets : ce sentiment de quelque chose d’inaccompli et surtout l’idée que le meilleur restait à produire. * Les carrières solos de John Cale et Lou Reed confirment ce sentiment. Tous deux avançaient dans des directions voisines, oscillant entre radicalité sonique et sublime mélodique et se rejoignent volontiers à distance quand ils publient chacun un chef d’œuvre en 1973, Paris 1919 pour John Cale et Berlin pour Lou Reed, créant inconsciemment l’axe New York-Paris-Berlin, dans le sens – inversé – d’une géographie occidentale universelle. Il est évident qu’il serait réducteur de résumer la carrière de John Cale à ce seul chef d’œuvre – maudit en l’occurrence, puisque rapidement retiré du marché par sa maison de disque, Reprise. Au cours des 70’s, marqués par des allersretours entre l’Europe et les Etats-Unis, ils multiplient les aventures discographiques exceptionnelles, installant progressivement une œuvre à la lecture complexe, aux détours multiples, mais avec une extrême cohérence quand il s’agit de faire reculer les limites de la pop. Il rejoint en cela d’autres pionniers du genre, dont ses amis Kevin Ayers et surtout Brian Eno. Tout comme ce dernier, il participe à tous les soubresauts esthétiques d’une époque en produisant les premiers albums séminaux des Stooges, du facétieux Jonathan Richman et de ses Modern Lovers et bien sûr de Patti Smith.

On le sait, une autre rencontre est décisive, celle d’un jeune songwriter de 22 ans, Lou Reed, avec lequel John Cale fonde The Velvet Underground. L' intéressant, c’est de constater dans la relation entre les deux hommes, alors qu’on a tendance à les opposer, à quel point ils sont en capacité d’inverser leurs rôles : pop song délicate et avant-garde électrique, dandysme et

perversité, l’un entraine l’autre et vice versa, les deux conduisant ensemble leur étrange créature vers des sommets avec la volonté de bousculer l’ordre rock’n’roll établi. Il est amusant de signaler que le modèle pour John Cale du songwriter ultime n’est autre que Ray Davies des Kinks, qui offre un écho familier à sa culture britannique d’une forme possible

* Aujourd’hui, nul mythe pour John Cale. Juste une figure essentielle du rock qui a su créer des passerelles entre sa culture musicale classique, ses tentations avantgardistes, et la culture pop de son temps. Aujourd’hui une poignée de pop songs magnifiques, notamment celles qu’il a écrites en solo, et dont on se délecte comme de modèles presque indépassables, Andalucia sur Paris 1919 ou I Keep a Close Watch sur Helen of Troy. Aujourd’hui, un être rebelle et extraordinaire showman, cheval noble, élégant et fougueux, qui ne rechigne ni devant les obstacles, ni devant le feu. i

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ALAIN DISTER, exposition Beat Generation du 26 octobre au 12 novembre à la Galerie Jean Grest en partenariat avec le Centre d’Art Mobile

Alain Dister était là au moment où les choses se passaient. Il a rencontré les plus grands artistes de son temps, musiciens et poètes. Le critique rock et photographe fait l’objet d’une exposition construite autour de ses portraits des poètes Beat à Besançon.

Révolution de l’esprit par emmanuel abela

photo Bernard Plossu (Alain Dister, Paris 1978)

Quand cinq soldats américains s’installent chez les parents d’Alain Dister le 25 août 1944, au Vésinet en Seine-et-Oise, ils apportent avec eux des poulets congelés, des bas nylon, des Lucky Strike et des disques. « Plein de disques, en carton kaki souple et léger. Avec des musiques formidables et des chansons qu’ils reprennent en chorus en allant me border avec mes nounours tout neufs », se souvient Alain. Ces nounours s’appellent « bien entendu Boogie et Woogie », et les soldats lui sussuraient : Shoo Shoo Baby.

Faut-il voir dans ce récit un instant initiatique, quelque chose de l’ordre de la destinée ? Oui, sans doute. Nul hasard, si Alain Dister est ce Français présent là où il faut, quand il faut. Là où ça se passe au cœur des sixties flamboyantes – et même moins flamboyantes. Les Américains ont investi sa maison en libérateurs  ; lui investit l’Amérique en témoin : témoin d’un temps où tout semblait possible, où les poètes – ses poètes à lui, Allen Ginsberg en tête, bientôt ses potes – avaient initié une révolution de la pensée comme on en n’en a peut-être plus vécu depuis. * « J’ai vu les plus grand esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus […] » Allen Ginsberg, Howl * I saw the best minds, cite volontiers Alain en introduction à sa monographie It’s Only Rock’n’Roll publiée chez Marval en 1989. Oui, il les a vus les grands esprits, les “meilleurs” esprits, il les a interviewés,

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photographiés pour Rock & Folk : Jimi Hendrix bien sûr, auquel il a consacré le magnifique Ezy Rider au Seuil en 1995, mais aussi Brian Wilson, Frank Zappa et les Mothers, les Rolling Stones, Cream, le Dead, Janis Joplin, Otis Redding, Syd Barrett – sublime photo de Syd, avec et sans le Floyd –, Daevid Allen – Alain était un temps responsable du light-show de Gong –, puis Patti Smith, Brian Eno, Chris Cutler, Richard Hell, les Ramones, Laurie Anderson, les Clash. Il a gardé cette affection indéfectible aux Beatles, signé l’une de leurs premières monographies françaises après la disparition du groupe et comme je le disais précédemment, il a rencontré les poètes Beat  : Allen Ginsberg donc, Lawrence Ferlinghetti, Gregory Corso, Michael McClure… Presque tous, à l’exception d’un seul, Jack Kerouac. Figure recluse, isolée, déclinante physiquement  –  mais pas intellectuellement –, Kerouac ne participe pas aux rassemblements ; peut-être même les observe-t-il avec circonspection… Juillet 1966, Central Park, New York City : « Dans le Park je fais de vraies photos de mode en vue d’un hypothétique portfolio,


« L’univers est le lieu où bruit notre esprit » Michael McClure, Revolución

avec deux Irlandaises mignonnes à croquer. Sous l’œil intéressé d’une consœur, « vous êtes photographe aussi ? ». Elle vient de réaliser une série de portraits des… Rolling Stones. Souvenir d’une fugitive amitié, elle m’en a offert un. Deux ans plus tard, elle s’est mariée avec un Beatle. » Alain Dister, It’s Only Rock’n’Roll * Décédé d’un cancer le 2 juillet 2008, il reste d’Alain Dister de nombreux textes dont certains font l’objet de recueils, les articles publiés ici ou là, dans Rock & Folk, mais aussi dans Metal Hurlant, Libération, Fluide Glacial et Le Nouvel Observateur. Il reste ses très nombreuses photos. D’après le philosophe Louis Ucciani qui organise à la galerie Jean Greset à Besançon une exposition photo d’Alain Dister centrée sur les portraits des poètes Beat, il n’est peutêtre pas le meilleur photographe, mais il est celui auquel on manifeste une confiance absolue, d’où l’existence de portraits intimes, révélateurs de la formidable diffusion des idées nouvelles.

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www.lespressesdureel.com + www.lequai.fr Entretien complet à lire sur www.derives.tv ou à podcaster sur www.radiomne.com

TRANCHES DE QUAI Dialogue entre David Cascaro, directeur de l’epcc qui réunit les écoles d'art de strasbourg et mulhouse, et Yves Tenret, enseignant et écrivain, à l’occasion de la parution de Faire Impression, un portrait vivant des écoles d’art de province à partir de l’exemple mulhousien.

Yves Tenret : Comment t’es venu l’idée de ce livre ? David Cascaro  : À l’occasion des 180 ans de l’école, j’ai imaginé quelque chose de symbolique pour marquer le coup. Je voulais surtout montrer que c’était une école ancienne parce qu’avec le nom Le Quai les gens ne faisaient pas forcément la jonction avec l’école des beaux-arts et encore moins avec l’école de dessin de la Société industrielle de Mulhouse. Il me paraissait important de faire le lien entre une histoire du XIXe siècle, un petit peu cachée, recouverte dans l’inconscient mulhousien et une école prétendument dynamique, moderne et avant-gardiste, donc de rappeler que nos sources n’étaient pas forcément les beaux-arts et le ministère de la culture d’après-guerre mais plus avant, l’histoire industrielle. Il y avait aussi cette question, à mes yeux très importante, de la place des arts appliqués dans l’histoire de l’art française. Les écoles d’art sont un des creusets de cette histoire du design qui reste encore à faire, en France en tout cas.

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La majorité des écoles d’art sont nées de ce double besoin d’être à la fois un point de relais de l’académie de Paris et des lieux de formation pour les manufactures locales. À Mulhouse, c’est exactement ça puisqu’il s’agit de créer une école de dessin destinée à améliorer la fabrication des impressions textiles. Y.T. : Il y a une remarque sur l’autodidaxie qui est très intéressante dans ton texte : la génération des soixante-huitards a transformé les beaux-arts en un endroit qui n’est plus déconsidéré dans le milieu de l’art. Dorénavant, on a le droit d’apprendre sans passer pour un ringard. D.C. : Ce qui est assez étrange, c’est que les écoles des beaux-arts ont bien réussi du côté de la diffusion et de la reconduction de l’image romantique, puisque c’est elle qui domine encore, même après l’ère conceptuelle. La première question qu’on vous pose quand vous êtes directeur est :

« Mais que deviennent ces étudiants ? » Tout le monde est persuadé que nous les formons seulement à devenir des artistes. On en oublie, et ça c’est vraiment l’histoire de ces écoles de province, tout ce mélange de formation à la posture de l’artiste et d’apprentissage de métiers. 100% de nos étudiants maîtrisent des savoir-faire alors que ce n’est évidemment pas l’objet premier d’une école d’art. Les écoles d’art en région font cette synthèse en ayant hérité de la superposition de l’atelier d’art, de l’atelier de publicité, de gravure, de lithographie, qui ont chacun leur histoire. Ce qu’on a eu moins dans les écoles nationales qui était 100% art, ou 100% design, ou 100% arts appliqués, à l’exception de l’école des arts décoratifs de Paris qui est peut-être le vrai modèle des écoles des beaux-arts de province. Il faut systématiquement dérouler la somme immense des métiers qu’exercent nos étudiants pour que les gens comprennent notre rôle.


Y.t. : Tu parles de l’académisme versus l’avant-garde en faisant un parallèle ParisProvince… d.C. : Ce n’est pas tout à fait ce que je dis dans le livre. Je dis qu’on ne peut pas faire l’histoire des écoles des beaux-arts en région en négligeant cette question de la relation Paris-Province. Le modèle esthétique dominant viendrait de la capitale mais aussi plus prosaïquement de ce que produit l’arrivée en masse dans les années 1980 d’enseignants venant de Paris dans les écoles de région. Je m’interroge sur ce qui arrive à Perpignan, Bordeaux ou Nice quand se croisent des enseignants vivants dans la ville en question et des enseignants venant passer leurs deux ou trois journées de cours. Que se passe-til quand un directeur prend un poste en province mais continue à vivre à Paris ? Ce va-et-vient entre l’intérieur et l’extérieur est constitutif des écoles d’arts et de leur instabilité. Les écoles d’arts contribuent à alimenter la vie culturelle locale, mais le système français centralisateur avec une concentration du marché de l’art à Paris

favorise peu l’installation d’artistes en région. Ce livre est aussi né du dialogue avec toi puisqu’il est constitué d’entretiens, de tables rondes qui expriment la nature même d’une école d’art. Une école d’art, ce n’est pas une monographie. Une école d’art, c’est plutôt la somme de tables rondes. La table ronde est à l’image de ce que sont les écoles d’art. De la même manière, le livre est aussi né d’un dialogue avec un graphiste, Loran Stosskopf. Il a porté un soin extrême à la réalisation d’un objet qui reflète dans sa facture, son organisation visuelle, cette identité. Y.t. : Les autres vont nous dire ce qu’est ce livre. Il ne ressemble pas aux rares livres qui existent sur les écoles. Ce qui est très bien, c’est qu’il n’y aucune revendication identitaire ; c’est une description d’un objet qui est fluide. Le livre a une espèce de distance par rapport à son objet qui est franchement exceptionnelle. Il y a aussi une petite constellation de témoignages d’enseignants d’autres écoles et d’autres artistes.

d.C. : L’idée était de partir de Mulhouse, mais de se poser la question : dans quelle mesure Mulhouse peut refléter cette histoire des écoles d’art en région ? Cela contribue à une histoire des institutions culturelles. Y.t. : Le souvenir que j’aurais de ma traversée du sujet, c’est que l’école appartient à la révolution industrielle. Il y avait 5 000 habitants à Mulhouse en 1800 et il y en avait 100 000 en 1900. L’école fait partie de ça et c’est du Dickens… d.C. : Toi, tu dis Dickens, moi c’est plutôt Bouvard et Pécuchet ou Les Illusions perdues, avec le choix de la forme du collage. Faire ce livre a renforcé ma prise de distance par rapport à la capitale. Balzac est un excellent guide pour exprimer ce rapport Paris-Province. i Faire Impression est édité aux Presses du Réel par David Cascaro, avec la collaboration de Yves Tenret. Textes de Benoît Bruant, David Cascaro, Daniel Clochey, Joël Delaine, Joël Hubaut, Bernard Jacqué, Arnaud Labelle-Rojoux, Marc Partouche, Adrian Rifkin, Michel Samuel-Weis, Jacques Sauvageot, Yves Tenret, Jean-Paul Thibeau, Barthélémy Toguo, Marie-Claire Vitoux et Élisabeth Wetterwald. 352 pages, 25 €.

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ERRE, VARIATIONS LABYRINTHIQUES, jusqu’au 5 mars 2012 au Centre Pompidou-Metz www.centrepompidou-metz.fr

La seconde grande exposition du Centre Pompidou-Metz porte sur la thématique du labyrinthe et ses déclinaisons intellectuelles et plastiques : histoire de la pensée et histoire de l’art se fondent pour offrir au spectateur une expérience mémorable.

Nouvelle Erre par emmanuel abela

Autant le dire sans détours : nous avions vécu avec beaucoup de frustration l’exposition Chefs d’œuvre ?, un accrochage inaugural au Centre Pompidou-Metz censé fixer la ligne éditoriale du nouveau musée et qui faisait cohabiter avec une cohérence tout à fait relative des œuvres majeures et d’autres plus anecdotiques d’un XXe siècle rendu nébuleux. On connaissait les enjeux : poser quelque chose à l’égard du public, avec des points de repère identifiables, puisés dans les collections pourtant déjà connues du Centre Pompidou, à Paris. Mais la démarche nous semblait vaine, et nos complexes provinciaux ressurgissaient avec une amertume redoublée. Dès lors, nous ravalions notre rancœur et fixions un nouveau rendez-vous : l’espace existait, et il était en capacité de recevoir de belles propositions.

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À découvrir la deuxième exposition thématique, Erre, Variations Labyrinthiques, notre attente légitime est récompensée au-delà de nos espérances. Quel brio, quel génie dans la conception d’une des plus belles expositions qu’il nous ait été donné de voir ! L’émotion nous saisit d’emblée : un Marcel Duchamp de 1914, Network of Stoppages dans un espace introductif, comme si cette œuvre portait à elle seule la thématique toute entière. On a beau connaître ou chercher humblement à connaître Marcel Duchamp, on reste saisi. Cette œuvre fixe les orientations du XXe siècle, pose le questionnement à venir, fixe le point de départ, la figuration éclatée, et donne la – ou les – direction(s) à venir. Elle pose surtout la vanité de l’acte créateur, et nous invite à une vraie humilité. Avec cette œuvre qui consiste à faire tomber d’un mètre de hauteur un fil droit d’un mètre de longueur sur un plan horizontal et le laisser se déformer à son gré, puis de consigner les lignes obtenues, Marcel Duchamp ouvre la voie au hasard. Œuvre maîtresse, œuvre centrale, Network of Stoppages donne les clés d’une œuvre magistrale, elle donne les

clés d’un siècle – voire plus – de création artistique. Conservée au MoMA, à New York, sa présence-star justifie à elle seule la visite de l’exposition. La thématique du labyrinthe semble largement rabâchée, et l’on pouvait se poser la question d’un nouveau traitement. Le choix du titre de l’exposition, Erre, nous renseigne sur les développements possibles. Dans le mythe du Minotaure, le labyrinthe enferme –  autant qu’il protège – le monstre ; là, les commissaires, Hélène Guénin et Guillaume Désanges, ont éclaté l’espace mental du labyrinthe, libéré le monstre – celui qu’on cherche à “montrer” – et savamment construit leur raisonnement sur les questions de l’errance, de la perte et de la déambulation à travers une foultitude de pièces de toutes époques et des allers-retours plastiques entre un passé parfois lointain et aujourd’hui. Des dessins, peintures, sculptures, projets d’architecture, films, vidéos, envahissent l’immense espace des 2500 m2 du rez-dechaussée et de la galerie 1 du Centre ; ils sont regroupés par thèmes dans le cadre d’un parcours qui n’a pas de vocation


Julio Le Parc, Continuel-lumière écran en plastique, 1960-1966 © Adagp, Paris 2011 Photo : Rémi Villaggi-Metz

pédagogique, mais qui crée des instants repères, comme autant de déclinaisons thématiques intermédiaires, dont certaines se suffisent presque à elles-mêmes : “le labyrinthe architectural”, “l’espace-temps”, “le labyrinthe mental”, “Metropolis”, “des bouleversements cinétiques”, “captifs”, “initiation/édification”, “l’art comme labyrinthe”. Les grands noms sont présents, Vito Acconci, Carl Andre, Richard Long, Robert Smithson, Frank Stella, Art & Language, Constant, Kasimir Malevitch, Alexandre Rodtchenko, Robert Morris, Thomas Hirschhorn, Isidore Isou, Mike Kelley, Abbas Kiarostami, etc., mais tous

se fondent dans cet ensemble cohérent, un peu comme si chacune des pièces, pourtant de formes et de provenances extrêmement diverses, avaient été spécialement commandées pour l’occasion. Là, un modèle de circonvolutions intestinales, à l’usage des devins de Babylone, une tablette qui date du IIe millénaire av. J.-C., ici les dessins de Mark Lombardi consultés par le FBI après le 11-Septembre, là encore une vidéo de Raphaël Zarka ou l’installation Paper / Midwestern Ocean de l’artiste italien Gianni Pettena, réalisée pour la troisième fois depuis 1971, et enfin un large ensemble de pièces cinétiques de Julio Le Parc. Dans ces

espaces qui semblent se prolonger à l’infini, l’œil est sollicité, mais pas seulement : sans cesse titillé, parfois bouleversé, le spectateur vit une expérience sensorielle inouïe qui le renseigne sur des démarches artistiques exceptionnelles. i

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LE CONSORTIUM, exposition jusqu’au 10 novembre, à Dijon 03 80 68 45 55 – www.leconsortium.com

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REBATTRE LES CARTES par caroline châtelet

photos vincent arbelet

Après le Centre Pompidou-Metz en mai 2010, c’est au tour du Consortium à Dijon d’ouvrir ses portes. Une structure qui – au-delà de la divergence admise de ses projets et de ses statuts d'avec ceux de l’institution messine – partage avec cette dernière la même capacité de redéploiement de l’activité culturelle sur son territoire.

Au printemps a débuté l’ouverture des nouveaux bâtiments du Consortium, rénovés et agrandis par l’architecte Shigeru Ban. « Débuté », car plutôt qu’une inauguration officielle à peine la peinture sèche, c’est un lancement progressif qu’a choisi le centre d’art. Ce choix prudent pose comme nécessaire l’intégration naturelle du bâtiment et de ses activités dans le tissu associatif et urbanistique dijonnais. Comme si, consciente de la redistribution des cartes à venir, l’équipe désirait éviter toute déviance spectaculaire pour, au contraire, mieux préserver l’intégrité de son projet. Car avec l’installation dans les 4000 m2 d’un ancien bâtiment industriel agrandi – jusqu’alors connu sous le nom de « l’Usine » – c’est une remise à plat majeure de ce qu’est le Consortium qui s’annonce. Et les modifications à venir promettent autant d’influer sur le centre d’art, sur les autres départements du Coin du Miroir – association fondée en 1977 par Franck Gautherot et Xavier Douroux et dont les activités vont du graphisme à la mise en œuvre du programme des Nouveaux Commanditaires –, que sur une partie du monde culturel dijonnais. Les lignes ont d’ailleurs déjà commencé à bouger : de trois, l’équipe de co-direction est passée à six et Xavier Douroux, Franck Gautherot et Eric Troncy sont rejoints par Seungduk Kim, Stéphanie Moisdon et Anne Pontégnie. De même, les expositions collectives, depuis plusieurs années délaissées, réapparaissent au Consortium. C’est d’ailleurs un vaste ensemble de pièces que le public peut appréhender jusqu’en novembre, au sein d’un parcours permettant autant de découvrir des conversations inopinées entre des œuvres, de se plonger dans l’histoire du rock, que de voir ressurgir des pièces inscrites dans l’histoire des expositions du centre d’art. Rencontre avec Xavier Douroux.

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Quel regard portez-vous sur ces premiers mois d’ouverture de l’Usine ? D’abord, je voudrais qu’on ne l’appelle plus l’Usine. C’est nous-même qui l’avons nommé ainsi, mais ce nom m’a toujours semblé malvenu. Je n’aime pas les endroits qui renvoient à ce qu’ils étaient précédemment. Ce qui est bien dans « le Consortium » c’est qu’il n’indique ni une activité, ni un usage, mais un projet collectif. L’idée d’une coopération plus que la reconversion d’un lieu. Ensuite, nous prenons la mesure du bâtiment. Nous estimons qu’il y a aujourd’hui une dérive des architectes, amenant à une confiscation des projets au profit d’un effet d’image. Souhaitant, au contraire, que le bâtiment soit au service de notre activité, des œuvres et des artistes, nous avons été un interlocuteur très impliqué dans le chantier. Et aujourd’hui, il y a la perception qu’en ont les gens : celle qu’il échappe à l’autoritarisme d’un geste architectural et qu’il porte en lui une humanité, notamment avec la cour intérieure. Lors d’un précédent entretien, vous évoquiez un risque : que ce lieu devienne un mausolée vide. Le moyen d’y résister : votre expérience du chantier... Le chantier a été extrêmement important. J’ai appris cela de l’architecte Patrick Berger : la notion de chantier contient la possibilité de changement. Contrairement à un mausolée, dont la dimension finale est inscrite dans sa symbolique et sa forme, ce bâtiment peut évoluer. Il offre une facilité d’utilisation, une circulation simple et la possibilité d’en séparer ses parties. Ensuite, l’abandon de l’idée de consacrer une partie à des présentations permanentes et une autre à des expositions temporaires suppose de gérer le bâtiment dans une fluidité nouvelle. Enfin, ce lieu n’est qu’une partie du Consortium et le Consortium n’est qu’une partie de l’association. Qu’il constitue la part immergée de l’iceberg d’une activité économico-culturelle et artistique plus vaste doit théoriquement nous permettre de ne pas nous focaliser sur lui, et d’éviter de nous retrouver piégés par la nécessité de l’utiliser. En même temps, nous avions besoin de cette vitrine, pour montrer les artistes dans de bonnes conditions, mais aussi pour accueillir mieux nos voisins, parce que nous désirons que ce bâtiment rentre dans la conscience de vie des habitants.

Il s'agit d'imaginer que le musée est, peut-être, le dernier endroit commun où les choses nous appartiennent collectivement. 58

Est-ce pour éviter de figer les choses que l’ouverture est progressive ? Les trois journées portes ouvertes répondaient à cela. Nous ne souhaitions pas confronter les gens à une cohue, mais créer les conditions d’une rencontre. Nous avons simplement rédigé un texte, figurant sur le recto de l’invitation, en lieu et place des textes habituellement empruntés. Nous avons laissé le temps agir et progressivement les gens, la presse sont venus. Ensuite, n’étant ni dans l’alternatif, ni dans le refus de l’intervention publique et recevant de l’argent public, il est logique qu’il y ait une inauguration officielle [le 15 septembre dernier, ndlr]. Il est important que les représentants de l’État, des collectivités, prennent la mesure de ce lieu, en saisissent la nécessité. Moi qui revendique un nouveau lien entre l’art et la société, je revendique également la possibilité pour l’art de se couper de la société. Pour, le temps de l’invention et avant celui de l’expérimentation dans un lien avec la société, redevenir un laboratoire. Comment avez-vous construit cette première exposition ? Ce n’est pas une exposition. Nous ne voulions pas ouvrir ce bâtiment pour qu’on voit son architecture, nous voulions qu’il y ait des œuvres. Nous avons donc réfléchi en creux sur cette idée. Ainsi, l’ensemble des œuvres présentées ne fait pas exposition, mais à l’intérieur, une sorte de bloc donne

l’impression d’en être une. Alors qu’il propose plus une inversion des choses... Qu’est-ce qui fait « exposition » ? Lorsqu’on parle d’exposition, il y a un commissariat, un sujet – au mieux un prétexte –, mais ce sont le plus souvent des thèmes illustrés par un rassemblement d’œuvres. Là, il n’y a aucune thème général et rien ne justifie le choix des œuvres. Il y a notre sélection, basée sur l’intuition qu’en passant d’une œuvre à l’autre des transitions s’opèrent. Par exemple, lorsque vous arrivez dans la salle de Bertrand Lavier, vous voyez son « pylône chat » s’inscrire dans le paysage derrière les pièces de Cindy Sherman. Nous nous sommes aperçus que les couleurs présentes chez Sherman sont exactement celles de bâtiments qu’on aperçoit par les fenêtres de la salle de Lavier... Ce rapport de couleurs imprévu n’est pas un concept d’exposition. Ce sont des articulations qui, parfois sont pensées à l’avance, parfois sont le fruit du hasard, d’une intuition. Ensuite, en creux, à l’intérieur de cet ensemble d’œuvres se trouve la section Deep Comedy (la comédie humaine), proposée par l’artiste Dan Graham. Là, les œuvres réunies sont souvent drôles et parlent de l’amour, du passage à l’âge adulte, de la mort... tout ce qui fait la comédie humaine. Mais c’est le service minimum, c’est d’une bêtise absolue, l’idée étant de proposer une exposition collective subtile sur un thème très banal. Une manière, aussi, de critiquer les expositions à thèmes...


Comment avez-vous choisi les œuvres ? Cela s’est construit entre nous. J’ai un peu joué le chef d’orchestre et nous avons dû chercher des éléments – comme les sculptures du XIXe siècle de François Pompom et Emmanuel Frémiet – pour créer des effets d’articulation. La présence de ces deux artistes est symboliquement forte, puisque nous donnons notre collection au musée des Beaux-arts de Dijon. Avec l’idée que la ville, en tant que communauté, devrait être un musée. Non pas comme lieu figé, mais comme projet de bien commun dynamique influencé par les Lumières. Il s’agit d’imaginer que le musée est, peutêtre, le dernier endroit commun où les choses nous appartiennent collectivement. Et que sans tomber dans le conservatisme, il est possible de réintroduire les idées d’un lieu de bien collectif à l’échelle de la ville. Concernant les œuvres de Pompom et Frémiet, la non-neutralité de leur cimaise est assez drôle... Ce sont des tables, dont le profil évoque celui de tables anciennes. Je les ai trouvées par hasard dans la réserve du musée et il s’avère que leur découpe est très proche du profil de la porcelaine de Meissen de Daan Van Golden. Mais ce n’était pas prémédité. J’ai su que nous avions la rotule entre Rachel Feinstein – dont les maquettes d’un Gargantua commandé par des habitants de Précy-sous-Thil conversent avec les œuvres animalières de Pompom – et les silhouettes de Mozart de Van Golden seulement lorsque ses tableaux sont arrivés là. Que le profil de chacune de ces silhouettes renvoie à celui des tables est un pur hasard. Enfin, tout cela est très formel... La salle de Van Golden réserve une surprise : elle révèle une salle, surélevée, copiant à l’identique celle présente dans les murs du Consortium, rue Quentin... C’est presque une caricature... On m’a dit que c’était stupide, mais je suis comme Jerry Lewis, j’adore les choses stupides... Quand on quitte un endroit, il faut toujours en emmener un morceau. Donc j’ai emmené la mezzanine de l’espace du centre ville. Sauf que l’escalier permettant d’y accéder a disparu et la salle s’expose elle-même, presque par fétichisme... Il y aurait eu un conser vatisme à recréer à l’identique et le souvenir modifie toujours les choses... Après, j’accepte tous les qualificatifs. Il peut aussi s’agir de se prémunir contre le mauvais esprit... Je crois beaucoup aux spectres des œuvres dans les expositions. Au fait qu’une œuvre, pour peu

qu’elle ait eu un vrai rapport avec une salle, continue à la hanter. Tout cela est très lié à la mémoire et c’est, de même, ce qui nous amené à vouloir des cloisons fixes, pour que le changement vienne de la succession des expositions. Que ce ne soit pas le lieu qui évolue, mais ce qui s’y passe, permet d’emporter plus aisément le souvenir et la conscience des œuvres. C’est une façon de se défier du spectaculaire, du contenant, pour privilégier la concentration sur le contenu. À la fois, il y a un endroit où le spectaculaire joue, c’est dans la salle isolée des autres, très haute... Mais nous ne sommes jamais à 100% d’un côté, il faut articuler les choses pour qu’une forme d’harmonie, d’équilibre, de négociation s’opère. Tout comme pour Deep Comedy, il s’agit d’assumer une position pour mieux la retourner... Nous avons une culture proudhonienne, mais avec tout de même un peu d’hégelisme, de dialectique. Toute position incluant la possibilité de sa contradiction, il est bien que nous soyons nos premiers contradicteurs. C’est ce que nous avons tenté de faire dans ce moment d’ouverture. L’idée que l’art, les œuvres, les artistes établissent des conversations est-elle importante pour vous ? L’art est un moment de démultiplication des conversations, où on peut élargir le champ individuel de ce qui fait société pour atteindre quelque chose de plus ample, ambitieux. Nous manquons actuellement de moments politiques, il y a une désillusion vis à vis des activités militante et politique. La commande d’une œuvre d’art, ainsi que l’établissement dans l’exposition de cet espace de négociation et de conversation sont des moments politiques. Avec nos moyens, nous tentons d’offrir ces instants afin que les personnes dépassent la seule vision individualiste des choses. Vous avez cessé durant une décennie les expositions de groupe, préférant les expositions individuelles. Pourquoi y revenir aujourd’hui ? Parce que le bâtiment l’induit et parce qu’il y a une urgence pour nous à tenter d’en varier les effets déclencheurs, la dynamique interne. Nous assistons à un dessèchement aujourd’hui de l’exposition de groupe et du commissariat d’exposition en général. Mais il nous semble possible que des points de départ externes au champ de l’art deviennent intéressants dans le champ de l’art. Une future exposition, certainement

élaborée avec Michel Houellebecq, abordera le travail et en contrepoint la question des loisirs. La Carte et le Territoire de Houellebecq me fascine, dans ses références à Charles Fourier et William Morris, dans sa façon de traiter de la ruralité, du travail, de l’artisanat. Mais nous n’illustrons pas un thème, nous utilisons l’effet de levier offert par des points de vue extérieurs pour réunir des œuvres. Il y a tout un substrat de matière présent là, à l’état gazeux, et nous le figeons dans une apparition fantomatique, qui est une exposition de groupe. Puis, les choses repartent et d’autres personnes peuvent, à leur tour, s’en ressaisir. Envisagez-vous de faire des commandes ? Nous y songeons, la grande salle impose cela... L’air de rien, avec le bâtiment, le passage à six directeurs, nous rebattons les cartes, balayant sous un éclairage différent tout ce qui a été abandonné... Même récemment, comme la production, puisque après avoir produit beaucoup d’œuvres, nous avons mis en standby cette activité. Cela ne veut pas dire que nous n’y reviendrons pas, une fois trouvés les moyens d’en accompagner les évolutions. Nous sommes toujours dans ce rapport entre le virtuel, le conceptuel et le faire. Nous aimons faire et avons la chance d’avoir des instruments d’autonomie nous permettant de choisir les endroits, les moments et la manière du faire. Sur votre site internet, la page F.I.S.T. référence d’autres Consortiums, pourquoi ? C’est un gag. Je me suis aperçu que ce nom est très utilisé dans les sphères des nouvelles technologies, des technologies participatives, du jeu interactif... Nous allons publier aux Presses du réel les écrits de John Ruskin, penseur ayant énoncé dans les années 1880 des réticences à l’industrialisation très articulées intellectuellement. Là où « l’usine » est pour moi un terme dépassé, évanoui, le « Consortium » évoque un collectif, un archipel, une constellation. C’est ici que le fait d’avoir une maison d’édition est intéressant : en publiant Joseph Proudhon, Gabriel Tarbes, ou encore Ruskin, nous déplions un paysage intellectuel. Les liens entre tous ces auteurs procèdent d’une reconstitution fictive, après coup, mais au final aussi intéressante que la réalité historique. Les expositions ne peuvent plus faire cela... Vous dites, en effet, trouver une plus grande liberté dans le développement d’un programme éditorial que d’un programme d’expositions... Exactement. Mais maintenant que j’ai retrouvé cette liberté par le livre, je peux revenir à l’exposition de groupe. D’ailleurs c’est pour cela que j’y reviens par le livre, via Houellebecq, Ruskin, Morris. Ce sont comme ces matières qui se dessèchent et reprennent vie une fois passée par l’extérieur. Peut-être que l’exposition de groupe, revivifiée par d’autres secteurs, pourra revivre... i

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LE GRANIT, scène nationale, 1, Fbg de Montbéliard, à Belfort 03 84 58 67 67 - www.legranit.org

Je m’efforce d’atteindre un changement constant d’équilibre entre différents états.

– Quels sont les changements en cours dans le Grand Est ? – Le TGV Rhin-Rhône ? – Non. Enfin, si. Mais là, non. – Le Centre Pompidou-Metz et le Consortium à Dijon ? – Non. Enfin, si. Mais là, non... – L’arrivée de nouveaux directeurs dans certaines structures culturelles du Grand Est ? – Bingo ! On y va ?

JOUONS UN PEU #1

Rencontrer un directeur de scène nationale peut se révéler un exercice difficile. Ce dernier n’étant pas a priori un artiste – contrairement aux directeurs des centres dramatiques nationaux qui, eux, doivent l’être –, l’éloigner d’un discours institutionnel peut être ardu. Bon, vous me direz que cette opposition entre le « gestionnaire-technocrate-plus-ou-moins-crispé » et « l’artiste-saltimbanque-imprévisible-et-extrêmementvolubile » tient du pur cliché. Soit. Mais un directeur de CDN présentant au sein de sa programmation son propre travail, on risque plus de le voir se laisser aller à une adhésion directe, un désir personnel, ou à un manque de recul, c’est selon... Tandis que dans l’autre cas, il est plus naturel de s’attendre à une retenue policée, une appréciation globale, un refus de valoriser un spectacle au détriment des autres. Au risque, parfois, de se maintenir dans un propos convenu. Voilà où j’en étais de mes pensées en arrivant à Belfort afin de rencontrer le nouveau directeur du Granit et successeur d’Henri Taquet, Thierry Vautherot. Mais, tout comme le Granit, construit au bord de la Savoureuse, offre une architecture biscornue impossible à appréhender en un seul regard, la rencontre à venir, composite, déjouera au final ces craintes préconçues…

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par caroline châtelet

Avant de débuter l’interview, Thierry Vautherot propose un détour par la scène. L’occasion de jeter un œil au montage d’Entretiens d’embauche, l’un des spectacles de l’ouverture de saison, et de découvrir les sublimes formes et couleurs de la salle, désormais immortalisées sur la couverture du programme 2011-2012 du Granit. « L’idée était de mettre le dedans dehors », raconte Thierry Vautherot. « Dans une ville, le théâtre n’est pas un lieu connu de tous et nous voulons rappeler qu’il existe une très belle salle. » Rénové voici bientôt trente ans par Jean Nouvel, le bâtiment laisse au jour, à l’extérieur comme à l’intérieur, les phases successives de sa construction. Le théâtre entendu comme un espace de sédimentation, architecturale ou artistique... Une image qui correspond assez bien, au final, à la façon dont Thierry Vautherot, calme et réfléchi, conçoit son arrivée à Belfort. Montbéliardais d’origine, l’homme travaille depuis près de vingt-cinq ans dans des structures culturelles, « à la scène nationale de Tarbes en tant qu’administrateur, puis à celle de Chambéry, avant de devenir directeur adjoint du Volcan, au Havre. » Pour, enfin, diriger « entre 2001 et 2010 la Maison des Arts de

photo dorian rollin

Thonon. » Dans tous ces lieux, Thierry Vautherot retrouve à chaque fois « la pluridisciplinarité et le fait de travailler dans une ville moyenne, avec un public que je peux appréhender plus facilement, convoquer autour d’une culture multiple. » Ce qui l’a motivé à Belfort ? « Le “plus” du Granit repose sur l’activité de production théâtrale, avec la Coopérative. Connaître à la fois l’aspect pluridisciplinaire d’une programmation et approfondir le travail dans le domaine théâtral était un peu l’équation que je recherchais.  » Conscient de la force du projet d’Henri Taquet « très centré sur la production et l’accompagnement d’artistes de théâtre  », Thierry Vautherot souhaite également le faire évoluer. «  Aujourd’hui, pour diverses raisons, dont financières, nous devons nous ouvrir et trouver de nouveaux moyens pour maintenir l’accompagnement aux artistes. L’idée de réfléchir sur la notion d’aire urbaine m’intéresse


également. » Dans les faits, cette première saison « conserve le théâtre comme axe tout en laissant plus de place à la danse, à la musique, au jeune public ». Dans l’avenir, « l’ouverture » pourrait se matérialiser à travers le « pôle européen de création et de diffusion pour l’art vivant ». Ce projet, qui fédérerait diverses structures culturelles alentours, mise sur « la mutualisation pour accompagner la création transdisciplinaire. » Mais, là aussi, Thierry Vautherot reste mesuré – « tout reste à construire. Nous ne sommes pas dans un lieu transfrontalier fort et cela dépendra de notre volonté à tous » –, préférant citer les propositions concrètes à venir. Tel l’association avec la scène nationale du Pays de Montbéliard pour accueillir deux spectacles de la compagnie de théâtre l’Unijambiste et la carte blanche proposée aux musiciens de l’équipe avec l’aide des scènes de musiques actuelles, le Moloco et la Poudrière... C’est par cet exemple final que la prudence de Thierry Vautherot m’apparaît alors comme ce qu’elle est, celle d’un « arrivant », soucieux de ne pas présumer de projets en devenir. Un pressentiment confirmé par la fin de l’entretien et l’approche de l’exercice du portrait. Car une fois sorti du cadre strictement officiel, l’homme est plus détendu et nous échangeons, pêle-mêle, sur son goût en théâtre pour « des constructeurs d’univers, comme Matthias Langhoff, André Engel. Je ne suis ni spécifiquement pour un théâtre d’images, ni pour un théâtre de textes, mais pour un théâtre qui fait travailler toutes ces dimensions-là... » ; sur son CAP de menuisier grâce auquel il a pu « terminer ses études de psychologie » ; sur sa passion pour les guitares, passion partagée avec Dorian Rollin et donnant lieu à un dialogue compréhensible des seuls initiés ; sur l’évacuation des poissons se déroulant sous les fenêtres du Granit en vue de l’assèchement momentané de la Savoureuse ; ou, encore, sur la venue à Belfort ce jour de Nicolas Sarkozy. Pour l’inauguration d’un tronçon du TGV... i Quelques heures plus tard, dans le train – corail –, coup de phil de Filippe : « Alors, ça s’est bien passé ? – J’avais peur au début, mais oui, ça a été. - Bon, on continue, alors ? - Ok. Montbéliard ? - Banco ! »

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AGRIPPINA, opéra, les 8, 11, 13 octobre à l’Opéra de Dijon 03 80 48 82 82 – www.opera-dijon.fr

DerriÈre Agrippina #1 par caroline châtelet

photo vincent arbelet

Avant même l’ouverture de sa saison, l’Opéra de Dijon est tout entier tourné vers l’artistique : dans ses murs répète l’équipe d’Agrippina, opéra de Haendel créé en octobre prochain. L’occasion rêvée de s’offrir un détour dans les coulisses de sa fabrication. Un parcours en deux étapes – et deux numéros –, la première à rebours et la seconde au jour le jour...

Naissance d’une œuvre janvier 2009 Si tous les arts vivants se conçoivent plusieurs mois avant leur création, l’opéra est sans aucun doute le genre artistique connaissant la plus forte dilatation dans le temps. Ainsi, c’est en janvier 2009 que Laurent Joyeux, directeur général et artistique de l’Opéra de Dijon et Emmanuelle Haïm, chef d’orchestre, claveciniste et directrice artistique du Concert d’Astrée décident de monter Agrippina. Comme l’explique Laurent Joyeux, « ce projet est né de notre désir à tous deux de donner une suite à Orlando de Haendel [opéra créé en octobre 2010 à Lille et joué à Dijon en novembre 2010, ndlr] en allant vers des pièces qu’on n’entend que rarement. En discutant avec Emmanuelle, nous sommes parvenus à l’idée d’Agrippina. » Composé par un jeune Haendel alors âgé de vingt-cinq ans, Aggripina raconte l’histoire de la femme de l’empereur Claudio prête à tout pour que son fils accède au trône. Dans cet opéra baroque foisonnant, le machiavélisme se mêle au comique et, comme le décrit Emmanuelle Haïm, si « Agrippina n’a pas le choix : il faut régner

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pour ne pas mourir », le livret « réunit tous ces personnages “monstres” tels que Néron, Poppée, Agrippine... » dans des situations étonnamment drôles, proches « parfois du vaudeville ». Déformation professionnelle oblige, je ne peux m’empêcher de regarder l’opéra par le prisme du théâtre. Le théâtre étant l’art dont je connais le mieux les rouages, qu’ils soient artistiques, de production, financiers, voire techniques, le genre constitue mon mètre-étalon. Alors, au-delà de toutes questions artistiques, comment ne pas s’étonner de l’anticipation des projets opératiques ? Pour autant, Laurent Joyeux et Emmanuelle Haïm me précisent qu’un opéra de l’envergure d’Agrippina est lancé en général trois, voire quatre ans, avant sa réalisation ! Raison principale : l’engagement des solistes. Chaque rôle nécessitant un profil spécifique et le prestige d’un soliste asseyant celui de l’opéra monté, les interprètes pressentis doivent être sollicités très en amont...

Une création partagée Octobre 2009 Pratique quasiment inconcevable au théâtre, il est fréquent que le metteur en scène intègre le projet d’un opéra en cours de route. Emmanuelle Haïm souligne d’ailleurs « que certains aiment partir de la page qu’on leur propose  », point de vue confirmé par Jean-Yves Ruf, pour qui « ne pas choisir se révèle stimulant. C’est aussi un plaisir de pédagogue, une gageure d’emmener toute l’équipe au terme du projet. » Le 8 octobre, soit deux ans jour pour jour avant la création d’Agrippina, le metteur en scène Jean-Yves Ruf et Emmanuelle Haïm se rencontrent pour évoquer les distributions. Le choix de Ruf, jeune metteur en scène dans le monde de l’opéra, s’est imposé rapidement. Tandis que Laurent Joyeux évoque « la nécessité d’un homme de théâtre capable de décrire avec intelligence toutes ces intrigues de palais », Emmanuelle Haïm relève ses « affinités musicales, son intérêt pour l’interprétation et son travail de jeu avec les chanteurs ».


La construction de l’équipe de solistes sera ici le fruit d’une discussion à trois, réunissant Haïm, Ruf et Alain Perroux, alors conseiller aux distributions de l’Opéra de Dijon. Enjeux des échanges : trouver des chanteurs ayant bien évidemment les qualités vocales requises, mais dont les caractères peuvent correspondre aux personnages et à la vision du metteur en scène. Ce fonctionnement dans lequel le metteur en scène n’est pas à l’initiative d’un projet, s’il est largement admis dans le monde opératique interroge, au passage, les usages en cours dans l’univers théâtral. Il interroge notamment « le désir » ; une question posée comme inhérente à toute mise en scène de théâtre. Ne plus donner cet élément comme indispensable fait basculer le metteur en scène du côté de l’artiste à celui de l’artisan, du technicien. Et l’amène à construire son intérêt pour une œuvre au fil de son élaboration. Tout comme, peut-être à relativiser son « geste artistique »... Devant le nombre de metteurs en scène de théâtre se prêtant

régulièrement au jeu de l’opéra – de Patrice Chéreau à André Engel – on se dit que ce changement de point de vue ne doit pas être si traumatisant que cela... Décembre 2010 / février 2011 Pré-maquette & maquette Lors de la pré-maquette, les équipes techniques de l’opéra, les producteurs et co-producteurs rencontrent la maîtrise d’œuvre, soit l’ensemble des personnes impliquées dans la création du projet (chef d’orchestre, metteur en scène, décorateur, costumier, éclairagiste) et extérieures à l’Opéra de Dijon. Étape importante, la pré-maquette offre une première vision de la création, tout en permettant d’évaluer sa faisabilité, de débusquer d’éventuels problèmes et de repérer des difficultés de chants ou de déplacements que pourraient rencontrer les chanteurs. Une fois tous ces problèmes résolus arrive la maquette définitive. Ce moment de matérialisation concrète du projet donnera lieu à la traduction sur plans et à la construction des éléments scéniques, qui devront être prêts

pour le début des répétitions... Ces deux temps soulignent eux aussi la spécificité du monde opératique, à savoir l’imbrication plus qu’étroite entre la maison d’opéra et la création d’une œuvre. Me reviennent alors ces mots du metteur en scène – de théâtre –, Georges Gagneré : « Désormais ce ne sont plus les metteurs en scène qui ont le pouvoir, mais les producteurs »... À l’opéra, ces questions-là n’ont définitivement pas cours. Il est admis qu’une mise en scène d’opéra est initiée et portée par une institution (ou plusieurs) motivée certes par des raisons artistiques, mais également par le prestige qu’elle en retirera... 31 août 2011 Aujourd’hui la maîtrise d’œuvre arrive à Dijon. D’ici quelques heures, elle sera rejointe par les six solistes ainsi que par les trois figurants de luxe. Durant six semaines, l’équipe va enchaîner réglages, répétitions scéniques, musicales – avec clavecin, puis continuo et enfin avec l’orchestre –, essayage de costumes… i

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Die Heimkehr des Odysseus, opéra, les 17 et 18 novembre au Maillon à Strasbourg 03 88 27 61 81 – www.le-maillon.org

On peut l’affirmer sans risque : David Marton renouvelle la mise en scène d’opéra. Le jeune Hongrois, installé à Berlin et fidèle collaborateur de la Schaubühne, ne s’embarrasse pas de codes et revisite le répertoire en désorientant volontiers l’amateur.

Hors case par sylvia dubost

photo Heiko Schäfer

Il est la nouvelle sensation de l’opéra allemand. À moins que ce ne soit du théâtre ? David Marton n’a jamais voulu choisir entre les deux. Il préfère hybrider et débrider les genres, foulant au pied tous les codes pour accorder à sa mise en scène toutes les libertés. De fait, son style est unique. Fini l’orchestre : les musiciens montent sur scène avec les comédiens et les chanteurs, tout le monde chante, tout le monde joue, la justesse et la performance des artistes sont ici des enjeux mineurs. David Marton a tout d’un enfant prodige. Né en 1975 en Hongrie, il étudie la musique à Budapest avant d’émigrer à Berlin, où il achève une formation de chef à l’académie de musique Hanns-Eisler en 2004. Sa première direction musicale, il l’assurera alors qu’il est encore « étudiant », dans Preiset !, une production de la Schaubühne. Il participe ensuite, en tant que musicien et/ou directeur musical, à de nombreuses productions de la maison et met en scène son premier spectacle, Nackt entblößt, sogar, en sortant de l’Académie. Le suivant, Fairy Queen oder Hätte ich

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Glenn Gould nicht kennen gelernt d’après Henry Purcell et Thomas Bernhard, est son premier grand succès. Il met en scène au moins deux spectacles par an et en 20092010, Don Giovanni. Keine Pause d’après Mozart et Lulu d’après Frank Wedekind et Alban Berg lui valent d’être élu meilleur metteur en scène d’opéra par la revue Die Deutsche Bühne. Sa proximité avec la Schaubühne a sans aucun doute forgé son univers. On reconnaît chez Marton une esthétique très berlinoise, une filiation avec les univers de Christoph Marthaler et Franck Castorf avec lesquels il a beaucoup travaillé : des acteurs engagés sur lesquels repose tout le spectacle, une désinvolture toute germanique, un goût certain pour les dialogues abscons et une liberté face aux maîtres. Marton replace presque systématiquement l’histoire dans un intérieur difficile à dater, ramenant ainsi les sentiments exacerbés de l’opéra à la plate et éternelle banalité du quotidien. Il se permet de chambouler l’ordre des scènes : dans Wozzeck, l’opéra d’Alban Berg d’après Georg Büchner, il remet dans le


désordre du texte original les fragments réordonnés par le compositeur. Dans Don Giovanni. Keine Pause, il confie le rôle-titre, celui du plus célèbre séducteur de l’opéra, à une femme. « À une voix », se défend-il. David Marton n’est pas un provocateur, mais il revendique de pouvoir librement poser son regard sur une œuvre. Son avant-dernière création, Die Heimkehr des Odysseus (Le Retour d’Ulysse), est une relecture de l’œuvre de Claudio Monteverdi, l’un des tous premiers

opéras de son temps. Composé en 1640 pour le carnaval de Venise, il reprend les fondements de cette fête : le renversement des valeurs. Ulysse revient après 20 ans d’absence et à son grand dam, personne ne le reconnaît. Monarque et héros de la guerre de Troie, il est pris par ses proches pour un imposteur et un être dangereux. Même sa femme, la très patiente Pénélope, doute de lui. Son retour, tant attendu, devient une épreuve de plus… Pour Marton, c’est même la catastrophe absolue : quand

tout le monde s’est construit dans l’attente et dans l’impossibilité de se projeter, que devient la vie lorsque l’attente prend fin ? Dans ce spectacle-collage inspiré par Monteverdi mais aussi par Homère, Antonioni, Bertolucci, Wenders, Duchamp et les improvisations des comédienschanteurs-musiciens, Marton englue ses personnages dans un présent qui n’en finit pas. Et l’on rit comme rarement à l’opéra. À moins que ce ne soit au théâtre… i

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Poulet aux prunes de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, sortie nationale le 26 octobre.

Winshluss, prix du meilleur album à Angoulême en 2009 avec Pinocchio, est sous son vrai nom, le réalisateur Vincent Paronnaud. Comme un canon chargé de ferraille disparate, il joue des influences et des styles pour mitrailler le monde contemporain. Interview sur son parcours à la veille de la présentation à Venise de Poulet aux prunes, qu’il co-réalise avec Marjane Satrapi.

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Monsieur Mitraille par fabien texier

Comme beaucoup d’auteurs de la mouvance « indépendante », vous avez commencé par faire des fanzines ? Oui, Myxomatose que je faisais tout seul au lycée, imprimé avec la photocopieuse de l’administration. Actuellement à Strasbourg il y a un collectif qui s’appelle Psoriasis… Hé ! Hé ! Toujours les maladies de peau, forcément ! C’est durant vos études que vous avez rencontré votre futur compère Cizo ? Non, c’était dans un bar vers 18 ans [donc en 1988, ndlr]. J’ai quitté le lycée à 17 ans, je n’ai pas fait d’études, j’ai trop de problèmes avec l’autorité pour ça. Mon service militaire a été très ennuyeux, mais une riche expérience humaine. Il n’y a que là que j’aurais pu fréquenter des gens aussi différents culturellement, c’était le seul avantage de l’armée obligatoire. Parmi les soldats de métier particulièrement, il y avait quand même des vrais salopards, qui dénonçaient et fayotaient pour obtenir des faveurs. Là-bas j’étais considéré comme un anti-militariste, ils étaient persuadés que j’allais déserter, surtout que je revenais tard de mes permissions pour assister à des concerts. Ces problèmes d’autorité, ça se manifestait avec l’école, vos parents ? Non, c’est plus de l’ennui : je n’ai jamais pu rester coincé assis à un repas où la discussion était chiante. Mon boulot passe pour extrêmement provocateur, mais pour moi ce n’est pas le cas. C’est la société qui est devenue tellement molle, c’est pire ces dernières années avec un retour aux années 50 ou au XIXe siècle : sur l’économique, l’éducation, le social…

Quand votre travail a-t-il démarré en bande dessinée ? À 24 ans, quand je suis parti de Pau. Jusque-là je faisais plutôt du rock, ce qui correspondait mieux à mon mode de vie. On a fait six CD avec mon groupe Shunatao, mais à part un petit public, l’indifférence était totale. Dans une petite ville de province, il y aura toujours plus de place pour le rugby ou Intervillles que pour l’alternatif. À force, ça finit par rendre imperméable aux critiques comme aux compliments. Mais il fallait faire quelque chose sans quoi, j’aurais fini par me suicider. Vous êtes donc parti… À Paris où j’ai retrouvé Cizo. Ce n’était pas un dessinateur, mais il avait compris avant moi qu’il fallait vraiment travailler et qu’on pouvait s’exprimer avec des collages, des pictogrammes, que le dessin était moins important que l’histoire. C’était aussi l’époque où la bande dessinée indépendante se renouvelait et gagnait en ampleur. Oui il y avait l’Asso, Cornélius, Les Requins Marteaux, je suivais le mouvement de très loin. Je n’étais pas dans la veine autobiographique qui se développait alors. Dans vos livres le désespoir de l’artiste, les expédients auxquels il est réduit, sont très présents. Cela vous correspondait-il, jusqu’à ce que votre œuvre s’affirme vers 2000… C’est ce que je disais pour la musique, au bout d’un moment le manque de résonance vous atteint. On finirait vite comme le Douanier Rousseau à ce rythmelà. Au début j’étais au RMI puis j’ai fait des story-boards et scénarios de dessins animés pour vivre. C’est un bricolage, l’existence. Avez-vous essayé de proposer des projets « classiques » en bande dessinée chez les gros éditeurs à vos débuts ? Non, j’ai ciblé direct. J’ai travaillé notamment avec Jade [revue de référence indépendante des 90’s éditée par 6 pieds sous terre, ndlr]. Pas la peine de penser faire 40 pages si on ne les tient pas. J’ai fait de petites histoires. Je préférais construire un univers, ma narration. Je passe plus de temps à m’interroger sur le découpage et la narration qu’à dessiner.

Poulet aux prunes © Le Pacte

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Les Requins n’étaient d’ailleurs pas prêts pour le succès de Pinocchio… Oui, j’ai eu le prix à Angoulême, mais il n’y avait plus de livres à vendre. Ils n’ont pas la trésorerie pour sortir plus de 10 000 exemplaires d’un bouquin d’ailleurs assez cher à produire. Déjà là, ils ont pris un risque. Vous avez injecté votre propre argent chez eux ? Non. En fait, je leur laisse mes droits d’auteur en attendant. Ils m’en doivent beaucoup, mais je savais où je mettais les pieds : je n’ai pas envie de les plomber. Il y a une histoire entre nous. [Les Requins Marteaux ont une belle ardoise aidez les sur www.lesrequinsmarteaux.org, ndlr]

Pinocchio © Winshluss – Les Requins Marteaux

Le collectif est aussi important pour vous, les collaborations et emprunts sont monnaie courante chez votre principal éditeur Les Requins Marteaux… On a commencé avec eux vers 95-96 mais, surtout, avec Cizo et Felder, on a repris le magazine Ferraille en 2003 pour une version qui est devenue culte (numéros de la période repris en un volume de 870 pages chez les Requins*), on avait fédéré les auteurs des bonnes maisons d’édition de l’époque. Après Monsieur Ferraille (2001 avec Cizo), Smart Monkey (2004), s’est fait attendre, vous avez du mal à boucler vos livres ? Ce n’est pas parce que je fais rien que je ne réfléchis pas. Il faut que je sache ce que je vais raconter et comment. La technique, je la possédais déjà quand j’avais 18 ans.

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Pourtant Pinocchio est déjà dans Monsieur Ferraille, Pat Boon (2001), Super Negra (1999), Welcome to the Death Club (2002)… Il est certain que j’ai quelques obsessions ou névroses. L’idée d’un mur devant moi parce que j’ai les idées mais pas les compétences pour aller au bout. Je n’ai pas envie de prendre énormément de temps à sortir mes livres, mais il faut que je me donne les moyens. Prendre quatre ans pour Pinocchio ne m’a pas ennuyé. Il faut aussi parfois que je me force à terminer même si certaines choses ne sont pas abouties. J’avais envisagé une autre fin pour Pinocchio, mais je finissais les dernières planches dans une ferme humide du Tarn en tournant Villemolle 81, ça m’a aidé à mettre un point final. Quoi qu’il en soit je ne sors un livre que quand il est prêt.

Notamment des expositions que vous réalisez pour eux… On avait cette idée de Supermarché Ferraille dont tout le monde disait que c’était n’importe quoi, mais ils nous ont soutenu jusqu’au bout. À la base, on devait faire une exposition collective dans un local éclairé au néon avec du carrelage au sol : autant faire un supermarché  ! Une exposition de planches, c’est super ennuyeux, sauf s’il s’agit du travail de quelqu’un comme Kirby (le dessinateur roi des comics, ses planches sont particulièrement spectaculaires*). L’expo a bien marché donc on l’a refaite en mieux, notamment avec des boîtes de conserve vides qui n’explosaient pas comme les boîtes de tomate qu’on avait utilisées. Ça a tellement bien marché qu’une exposition de street art vous a plagié ! Ils faisaient venir des types de Los Angeles, ils ont dû se dire que c’était des ploucs de province qui avaient fait ça, pas de danger [Les Requins Marteaux étaient alors basés à Albi, ndlr]. C’est toute l’histoire de l’art… Villemolle 81, au début c’était une expo ? Oui on avait quinze jours dans le Tarn pour la monter. On voulait faire un petit film pour elle, mais c’est devenu Villemolle 81. Notre dernière exposition, c’est Le Syndicat d’Initiative de Villemolle qu’on a fait d’après le film. Pour le film, on s’inspirait des sons et lumière façon Puy du fou qu’organisent les villages pour se


rendre attractif, c’est même grâce à ça qu’on a eu certains costumes ! J’ai été visiter ces syndicats d’initiatives où l’on montre toujours la même chose : une roche volcanique, une espadrille, seule la mise en scène compte, et on a reproduit la chose. Comme vos livres, vous avez aussi beaucoup retravaillé Villemolle 81. Oui je travaillais avec un monteur qui était là sur son temps libre et une machine qui plantait, ça laissait du temps. On a rajouté des séquences animées pour pousser le film au maximum sans devenir psychopathes, même si ce n’est pas un chef d’œuvre ! Dans toute votre œuvre, vous empruntez des styles, des esthétiques qui viennent d’un peu partout : Disney, la propagande, la publicité… Disney ou les supermarchés dans mon enfance, j’adorais. C’est justement ce que je massacre le mieux. Pour la propagande, j’ai l’impression qu’elle n’a pas évolué, il n’y a qu’à voir le discours ultra-libéral qu’on entend à longueur de journée. Je prends juste le vieil emballage graphique pour habiller le propos actuel. En grandissant, on s’aperçoit que contrairement à ce qu’on nous a appris, ce ne sont pas les gentils qui gagnent à la fin et que la société est fondamentalement injuste. Liberté, Égalité, Fraternité, j’y ai cru à ces conneries étant gamin ! Enfin, Égalité surtout. Les séries B ou Z, le cinéma américain, constituent un autre pan de références pour vous… J’adore les films de genre comme Zombie. Quand un film est réussi avec un budget de 5 000 $, ça veut dire que le réalisateur est vraiment bon : John Carpenter par exemple qui tourne Halloween (1978) dans un simple lotissement pavillonnaire. Cet enchevêtrement d’influences dans Pinocchio a aussi pu être interprété comme la volonté de faire une sorte d’histoire de la bande dessinée. C’est un livre à tiroir où effectivement cet historique de la bande dessinée est aussi présent, il y a Superman comme Scott McCloud [auteur de L’Art invisible, ndlr]. J’ai aussi utilisé des archétypes de l’énonciation comme ces fascistes loups,

Monsieur Ferraille © Winshluss – Les Requins Marteaux

clowns, de l’Île Enchantée. C’est un cliché au même titre que ma dénonciation de ce régime. Je crois à cette condamnation, mais en même temps elle m’échappe. J’utilise les archétypes pour prendre de la distance avec mon propos, c’est aussi ça qui touche les lecteurs, c’est une forme d’ironie triste qui marque tout le livre. Persépolis (2007) que vous avez coréalisé avec Marjane Satrapi, adapté de sa bande dessinée, échappe à ce ton. À l’époque ou le film est sorti, je me souviens d’un long article ou Vincent Paronnaud était cité, mais à aucun moment le journaliste ne faisait le rapport avec Winshluss. Vous êtes pourtant, dans des styles très différents, deux auteurs phares de la bande dessinée indépendante ! Ça m’a donné une bonne leçon d’humilité. Si j’avais fait Persépolis pour briller en société, je me serai suicidé ! Mon travail n’a pas été pris en compte [par les médias, ndlr] mais moi je sais qui a fait quoi sur le film. Je partageais le même atelier

avec Marjane, comme elle savait que je travaillais dans l’animation, elle a fait appel à moi. Je me suis mis au service du projet sans essayer de le tirer vers mon univers. Trouver comment raconter quelque chose qui ne m’appartient pas n’est pas déplaisant. Votre apport a-t-il changé de nature dans Poulet aux prunes, votre nouvelle coréalisation toujours adaptée d’une bande dessinée de Satrapi ? C’est un cinéma beaucoup plus lourd à gérer : j’ai appris un nouveau boulot. L’essentiel est en prise de vue réelle avec un peu d’animation, parfois c’est un bon foutoir ! Mais le résultat est proche de ce qu’on imaginait, très inspiré des films académiques des années 50. Sans la contrainte d’un graphisme qui appartient entièrement à Marjane comme sur Persépolis, j’avais plus d’espace pour m’exprimer. Ma présence déteint forcément sur certains passages qui ne sont pas très loin de Villemolle 81. Cela dit, nous partageons une vision du burlesque qui est presque la même. Déjà d’autres projets en vue ? Une adaptation de Smart Monkey en court métrage d’animation et une bande dessinée de vulgarisation sur l’Ancien et le Nouveau Testament. i

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Benoît MAIRE

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audioselecta

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EINKAUFEN

WINTER FAMILY

EINKAUFEN – HERZFELD

RED SUGAR – ICI D’AILLEURS / DIFFER-ANT

L’équation d’Einkaufen reste sans solution. Les « deux anciennes prostituées slovènes » du label Herzfeld, comme elles se présentent sur MySpace, ne laissent aucun indice en sortant un album huit titres sous forme de chiffres romains : XIII, XII, VII, qui plus est, désordonnés. Plus électrique et froid que les sonorités auxquelles le label nous avait habitué, l’album conceptuel d’Einkaufen nous entraîne dans un univers étrange et jouissif, où féminisme latent et voix veloutées se répondent. Les paroles trash et poétiques en français, ou ponctuellement en allemand, sont adressées à la gent masculine qui en prend pour son grade. Une pépite insaisissable. (C.B.) i

Pour qui les a vus en concert, les Winter Family constituent une expérience incroyable : une humanité débordante, une poésie réduite à sa plus simple expression mystique. Entre Brooklyn, Jérusalem et Paris, le duo poursuit à contre courant sa quête d’un romantisme décharné, comme si le temps ou les éléments extérieurs n’avaient pas de prise sur sa profonde mélancolie. Nulle noirceur en revanche, mais une vitalité communicative, laquelle nous est distillée, susurrée, comme la promesse d’un avenir qui débute ici. (E.A.) i

STEPHEN MALKMUS AND THE JICKS MIRROR TRAFFIC – DOMINO

Au fil des ans, on y voit un peu plus clair dans le travail de déconstruction qu’opère Stephen Malkmus, ex-leader de Pavement et génial songwriter. Chez lui, la pop est maltraitée, tiraillée, étirée, décomposée et recomposée avec une maestria qui déconcerte par bien des aspects. Elle se nourrit de jazz, se confronte aux avantgardes des années 60, tout en se rappelant d’où elle vient : les braises du post-grunge, prêtes à être ravivées d’un simple souffle. Mirror Traffic s’inscrit ainsi dans la continuité des enregistrements précédents, ce surdoué atteignant une nouvelle fois des sommets. (E.A.) i

MAISON NEUVE JOAN – TALITRES

Belle surprise de cet automne naissant, Maison Neuve colle à son époque : si la pop pleine de candeur de ces musiciens qui se partagent entre le sud-ouest de la France et Stockholm semble hors-temps c’est qu’elle évite les écueils d’une voie trop tracée et crée ses propres addictions chez l’auditeur. À l’écoute, ce dernier se surprend à doubler les vocaux, tant leur évidence l’habite spontanément ; de même qu’il se surprend à fredonner certains airs rapidement devenus familiers. Il y a quelque chose d’universel qui séduit d’emblée – une forme de tristesse latente, un charme inouï –, et nul doute que cette formation pleine d’humilité trouvera désormais une place privilégiée. (E.A.) i

BAXTER DURY HAPPY SOUP – REGAL / EMI

Il n’est pas que le fils de Ian Dury, il est le fils prodige. Baxter Dury nous avait prédit neuf ans d’attente après son excellent album Floorshow sorti en 2005, il en a finalement pris six pour revenir avec Happy Soup. Une longue période de « constipation pyschologique » où il a pris le temps de s’éloigner de ses influences jazz et soul pour se rapprocher d’une production épurée. Claviers vintages, beats simplistes, basses parfois maladroites mais bienvenues, Happy Soup est un potage de « psychédélisme de bord de mer », comme il le décrit, relevé d’un spoken word nicotiné, d’un accent délicieusement british et de la douce voix de l’Australienne Madelaine Hart. Avec un format toujours aussi court, il privilégie une écriture sans fioriture, presque impressionniste. Un album élégant où les perles se succèdent : le bonbon acidulé Claire, le bijou pop Afternoon et la bulle psychédélique Picnic on the Edge. Une bouffée d’air chaud. (C.B.) i

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lecturaselecta

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LES SEX PISTOLS, L’HISTOIRE INTÉRIEURE DE FRED ET JUDY VERMOREL LE MOT ET LE RESTE

Quelle réalité derrière la part de mythe qui entoure les Sex Pistols ? Que peut-on nous apprendre que nous sachions déjà ? La réponse est : à peu près tout le reste. À lire cet ouvrage, le premier à avoir été publié en janvier 1978, donc précisément au moment du split à l’issue d’une tournée américaine désastreuse, on se rend compte que nous maîtrisions les faits marquants, mais pas le détail. Ce recueil de documents d’époque nous livre un quotidien. Il est amusant de constater que derrière la lame de fond punk qui a emporté le Royaume-Uni se cachent des hommes, Johnny Rothen, Steve Jones, Paul Cook, Glen Matlock et Sid Vicious, et qu’ils ne sont ni meilleurs ni pires que d’autres, qu’ils vivent vaguement un rêve de rock-star à une époque où tout cela ne signifie plus rien. Où plus rien ne signifie rien. En cela, c’est pathétique mais presque touchant. (E.A.) i

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TROIS SURPRISES à BORD DU BAHNHOF ZOO

ZOMBILLÉNIUM T.2 : RESSOURCES HUMAINES

DE MANUEL PIOLAT SOLEYMAT

DE ARTHUR DE PIN – DUPUIS

GALAADE

Accroché à l’outil plume d’Illustrator, Arthur de Pins poursuit dans l’hilarité les zombies déjantés de son univers Zombillénium. Sans tabous, au service de dialogues mordants qui s’amusent beaucoup de réalités économiques et sociales réelles pour mieux les pervertir dans le loufoque, ce deuxième volume solidifie le socle de sympathie émanant déjà du premier tome. En repoussant les limites de l’absurde et de la méchanceté bien plus loin ici, De Pins crée ainsi un joyeux contraste entre l’aspect particulièrement propret de sa forme et son discours amer : à suivre ! (O.B.) i

Léonce Janssen sort la nuit et va danser. Ce qui pourrait n’être qu’une escapade anodine se révèle un geste mû par un impérieux désir. Une volonté d’aller « au-delà des cyprès », pour s’étourdir jusqu’au vertige dans l’exaltation de la danse, quel qu’en soit le prix. À l’image des motifs de cette fuite demeurant nécessairement énigmatiques, Manuel Piolat Soleymat dessine dans Trois surprises à bord du Bahnhof Zoo un récit qui sans cesse échappe. Rythme syncopé, essoufflement ou fluidité des paroles révèlent la tentative de saisir ce geste autant que le mouvement de cette entêtante danse. (C.C.)

ÉDITIONS LE CLOU DANS LE FER

LES LUMIÈRES DE LA FRANCE LA COMTESSE ÉPONYME

R-DIFFUSION

DE JOANN SFAR – DARGAUD

La question est la suivante : un chroniqueur poésie est-il en droit de publier un papier sur ses propres ouvrages ? Grave problème de déontologie, qui ronge de culpabilité notre cerveau droit, marqué par un luthérianisme aggravé. Cela nous amène à écrire une chronique métalinguistique, n’abordant pas son sujet, sinon de biais, par son titre. On imagine donc un arbre de Noël peuplé de têtes réduites en guise de boules, signifiant par cette image toc-choc, les festivités nées d’une rencontre improbable entre quête métaphysique, lyrisme dépouillé et humour débridé. (G.W.) i

Sfar en très grande forme, que l’on préfère dans la folie des petites cases qu’enferré dans la platitude du grand écran, porte haut le nom d’une nouvelle série : ”Les Lumières de la France”. Conte « philosophique » mais surtout libertin, ancré au XVIIIe siècle, cette première partie se déverse en personnages égayés, lâches, vils et veules sertis en bouche de mots délicieux et dégoulinants, propres à divertir les plus austères stoïciens. Cette liberté de ton accompagnée du chatoiement des couleurs et dessins, fait de cet album une réussite à ne manquer sous aucun prétexte. (O.B.) i

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Renseignements +33 (0)3 897 00 313

Actuelles XIII Photo Raoul Gilibert, graphisme Polo

L’écriture de théâtre aujourd’hui Soirées présentées par Blanche Giraud-Beauregardt et Cyril Pointurier, artistes associés aux Taps Taps Gare (Laiterie) du jeu. 24 au sam. 26 novembre à 20h30 Lectures en présence des auteurs :

La Dernière Danse des morts de Lakhdar Mokhtari L’Émission de Sabine Révillet STE de Sabryna Pierre

Les Taps info. 03 88 34 10 36 www.taps.strasbourg.eu


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info. 03 88 34 10 36 www.taps.strasbourg.eu


Tout contre la bande dessinée Par Fabien Texier

L’AssociAtion : (re)nouveAu coLLectif ? On spéculait en 2010 sur un tournant pris dans l’édition alors que s’accentuaient les tensions entre labels des majors et indépendants. Elles se cristallisaient dans l’opposition violente entre deux fondateurs de l’association, Lewis Trondheim (directeur de la collection Shampooing chez Delcourt) et Jean-Christophe Menu (directeur de L’Association). Depuis, le conflit a éclaté à l’occasion de la grève entamée par les salariés de L’Association, protestant contre le licenciement de quatre des leurs, et la concentration du pouvoir entre les mains de Menu. Après bien des péripéties et de profondes blessures infligées aux uns et aux autres, la guerre s’est soldée par la « victoire » des salariés et des anciens fondateurs de L’Association contre Menu. Ce dernier a refusé le compromis avec la nouvelle équipe et démissionné avec fracas (il travaille aujourd’hui à la fondation d’une nouvelle structure éditoriale). Il ne nous importe pas ici d’établir un compte macabre des pertes, ou de chercher des coupables, mais bien d’esquisser un état des lieux.

Au bureau de l’association, sa direction, trois fondateurs : David B., Lewis Trondheim et Killoffer. Les affaires courantes, toute la gestion technique de la maison, la D.A. sont assurées collégialement par les salariés. Un processus long qui demande des efforts à chacun, mais où l’on a la certitude d’être écouté, le bureau étant amené à trancher en ultime recours. La situation financière paraît saine à l’équipe qui veut rester attentive sur les coûts induits par les tirages, les mises en place, les salaires (tous les emplois sont conservés). C’est un comité éditorial qui valide, propose et suit les projets. Outre le bureau déjà cité (moins Trondheim déjà engagé au côté de Delcourt) on y retrouve uniquement des auteurs ultra légitimes : Mattt Konture, Étienne Lécroart, François Ayroles, Mokeït, Ruppert & Mulot, Baladi et Jochen Gerner. Cette rentrée voit la publication des derniers livres entièrement édités par Menu : Viva la vida de Baudoin et Troubs, La Bande à Foster des Sud-africains Botes & Hattingh. À venir, des livres de : Pralong, Vanoli , Baladi, Sardon, Josso, Guibert, Joe Daly, Pirinen… que l’ancien directeur n’aura pas suivis. Enfin, en novembre, paraîtront les premières publications de la nouvelle Association : l’intégrale de L’Ascension du Haut-Mal, le chef d’œuvre de David B., et un collectif consacré à l’histoire de L’Association. Envisagé un temps comme un règlement de compte à publier chez Delcourt, le livre validé par le comité éditorial devrait finalement prendre une réelle envergure. En train de reprendre son souffle, l’Asso reconstituée n’annonce pas de grands projets. La ligne graphique développée par Menu devrait être conservée, ses apports plus personnels à la ligne éditoriale comme le patrimoine, les écrits théoriques et les projets hors-piste (tels l’l’Ab Bedex Compilato de Valium ou le Panorama du feu de Gerner) devraient trouver des promoteurs au sein de l’actuel comité éditorial. La revue Lapin (re)devient annuelle. Seules révolutions à ce jour : l’ouverture d’un site Internet basique (www.lassociation.fr), et l’abandon des aussi onéreuses que symboliques étiquettes-code barre. Si cette Asso paraît devoir conserver sa légitimité, pourra-t-elle redevenir un moteur de la bande dessinée indépendante ?

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Songs to learn and sing Par Vincent Vanoli

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Ă&#x2030;garements 26 Par Nicopirate

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Bicéphale 7 Par Julien Rubiloni & Ludmilla Cerveny

à trAvers Je me suis vu en face Habité d’une multitude Ne sachant vrai ou farce Adopté quelle attitude J’ai eu grande inquiétude De tromper mon vrai visage Projeter par la fenêtre Mon âme bien moins sage Si tous ces autres gens Falsifiaient leur mémoire Comment, être prudent S’abstenir de tous déboires J’ai vu tout blanc Par ma fenêtre J’ai vu tout noir Sans cesser d’être Faut-il que je sois sans couleur Pour capter la vie sans douleur

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DANSE � MUSIQUE � THÉÂTRE � ARTS VISUELS OCTOBRE \ NOVEMBRE 2011

REGARDS SANS LIMITES / BLICKE OHNE GRENZEN PATRICK GALBATS � FRANÇOIS GOFFIN � HENRIKE KRECK � CHANTAL VEY SAM 01 › SAM 15 OCTOBRE PHOTOGRAPHIE

LES PLATEAUX LORRAINS �e ÉDITION VEN 07 OCTOBRE \ 19:00 SAM 08 OCTOBRE \ 17:00 MANIFESTATION

PLUS DE 40 AUTEURS, ARTISTES ET MUSICIENS

L’ÉGARÉ JEAN�KRISTOFF CAMPS MER 19 + VEN 21 OCTOBRE \ 20:30 JEU 20 + SAM 22 OCTOBRE \ 19:00 THÉÂTRE SONORE / MAGIE (CRÉATION)

VÁCLAV HAVEL / BOHDAN HOLOMICEK DESTINS COMPLICES VEN 21 OCTOBRE › SAM 19 NOVEMBRE PHOTOGRAPHIE

LE POÈME DE LA RUPTURE CIE VENTS D’EST MAR 08 + MER 09 NOVEMBRE \ 20:30

Tout Mulhouse

Lit !

JEU 10 NOVEMBRE \ 19:00 THÉÂTRE / DANSE / MUSIQUE (CRÉATION)

OH LES BEAUX JOURS CIE ROLAND FURIEUX MAR 15 + MER 16 + VEN 18 NOVEMBRE \ 20:30 JEU 17 NOVEMBRE \ 19:00

EN MUSIQUE... DU 15 AU 23 OCTOBRE 2011 A la Bibliothèque Grand’rue, 19 Grand’rue, Mulhouse Station Tram Porte Haute Dans les bibliothèques de quartier et librairies Entrée libre et animations gratuites

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SéleSt’art Séle t’art

2011

19e biennale d’art contemporain

24.09 —— 30.10

noch eine ! www.selest-art.fr 83


Chantal Michel, Die TÜchter vom Aeschenried, 2010 Photographie couleur sous plexiglas Courtesy galerie Heinz-Martin Weigand, Ettlingen Photo : Chantal Michel

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L’âge de raison (?) Pour sa 19e édition, Sélest’art, biennale d’art contemporain de Sélestat, a choisi de réfléchir à son avenir… Alors que les manifestations invitant art contemporain et patrimoine se sont multipliées ces dernières années, Sélest’art a voulu réinterroger son projet en confrontant les points de vue sur la question. Cinq commissaires y ont réfléchi ensemble et concocté une édition en forme de proposition.

Quels sont pour vous les enjeux de cette édition ? Sophie Kaplan : À l’origine du projet, Olivier Grasser et moi avons été sollicités par la ville de Sélestat. Eu égard à la façon dont cette 19 e édition nous avait été présentée – une édition de mise en perspective et de remise en question qui permettrait de réfléchir à l’édition suivante et anniversaire –, il nous a paru intéressant d’ouvrir le questionnement en sollicitant d’autres commissaires, un troisième alsacien (Otto Teichert) et deux commissaires étrangers, actifs dans une ville jumelée à Sélestat (Pierre-Olivier Rollin du BPS 22 à Charleroi et Hans Dünser du Kunstraum de Dornbirn). Olivier Grasser : Sélest’Art est l’une des plus anciennes biennales en France, si ce n’est la plus vieille, en tout cas dans le registre des biennales dans de petites villes en région. Le projet a connu toutes sortes d’expérimentations, d’investissements budgétaires et de curateurs, en même temps que d’autres manifestations de ce genre

étaient créées ailleurs (Cahors, Bourges, Rennes…), avec à chaque fois un postulat artistique et culturel nouveau. Aujourd’hui, il est urgent que Sélest’Art soit repensée. Nous avons été sollicités pour accompagner cette volonté, et nous le faisons d’un point de vue artistique et esthétique. Pierre-Olivier Rollin : Cela me paraît clair : la prolifération démesurée des biennales, de tout format, oblige chacune d’elles à se singulariser. Sélest’Art ne pourra pas vivre éternellement sur son seul statut de “doyenne des biennales de France”. Il faut aujourd’hui redéfinir le projet et cette édition est aussi une esquisse de proposition. Otto Teichert  : Sélest‘art dispose d’une crédibilité sans que les enjeux de la manifestation ne pèsent de façon inconsidérée sur les acteurs. C’est une qualité. Ce contexte offre par conséquent une certaine liberté qui situe la biennale à mi-chemin entre projet institutionnel

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Olivier Nottellet, Mur porteur, galerie Martine et Thibault de la Châtre, 2011 Courtesy de l’artiste et de la Galerie Martine et Thibault de la Châtre, Paris © ADAGP Paris, 2011 – Photo : Olivier Nottellet

et initiative plus ébouriffée. La biennale de Sélestat devrait pouvoir éviter l’engourdissement et continuer de s’ébrouer. Qui l’en empêcherait ? O.G. : Mais cette réflexion doit également se faire d’un point de vue politique. Aujourd’hui, un projet culturel doit impérativement prendre en compte tous les aspects de son contexte : lieu, historique, enjeux culturels, politiques et artistiques, budget… La particularité de Sélest’art à ses débuts était de faire entrer en résonance art contemporain et patrimoine : comment avez-vous abordé cette idée tant rebattue depuis ? O.G. : L’enjeu de Sélest’Art 2011 est bien la récurrence de cette question, dans un paysage où effectivement, les biennales se multiplient et, effectivement, veulent que les œuvres collent au patrimoine ou à une caractéristique

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locale. Nous avons considéré que le patrimoine de Sélestat était un peu dégradé, souvent magnifique mais mal valorisé, et parfois simplement quelconque. À l’heure où les centres-villes sont devenus de véritables musées ou centres commerciaux, c’est presque un peu détonnant. P.O.R. : Pour moi, qui vit et travaille dans une ville (post)industrielle relativement « jeune », Sélestat fait figure de ville de vacances comme je les aime : une ville qui dispose d’un patrimoine historique qui n’a pas été « muséalisé ». Dès lors, mon premier réflexe aurait été de jouer de cet « effet antiquaire », où l’on place une œuvre visuellement séduisante dans un site aux qualités patrimoniales convenues, afin

d’exploiter sa valeur d’écrin. Heureusement, la discussion avec les autres curateurs a corrigé cette première idée, pour privilégier une attitude curatoriale que j’aurais tendance à appeler « en porte-à-faux » : faire le choix d’une œuvre de manière à ce que son rapport au lieu soit le plus éloigné à la fois de l’idée d’intégration harmonieuse et du principe moderniste d’autonomie. C’est une manière de refuser les idéologies à la fois de l’in situ et de la white box. O.G. : Il ne s’agissait pas d’enjoliver ni de masquer l’état réel du patrimoine sélestadien, mais de profiter de son hétérogénéité pour planter une situation elle aussi un peu décalée. S.K. : Oui et pour établir cette dynamique,


La question du patrimoine nous a amené à nous poser également la question, de manière métaphorique, de la place de l’art dans la société.

manière dont l’art peut ou doit agir dans une société donnée, à un moment donné.

nous avons cherché à présenter différents types de relations qui pouvaient s’établir entre une œuvre et un lieu. Parfois cette relation est plutôt de l’ordre du contemplatif (Edith Dekyndt), d’autres fois du narratif (Jérémie Gindre), d’autres fois encore du renversement (Weiner Reiterer), etc. Une œuvre et un lieu, ce sont finalement deux réalités qui se télescopent pour en créer une troisième… P.O.R. : Enfin, la question du patrimoine nous a amené à nous poser également la question, de manière métaphorique, de la place de l’art dans la société et des rôles qu’il peut jouer. La manière dont une œuvre peut opérer dans un lieu patrimonial particulier nous apparaît aussi emblématique de la

Quels sont vos points et désirs communs ? Sur quoi vous retrouvezvous artistiquement ? O.G. : Nous avons chacun beaucoup de respect pour le travail de l’autre, mais je ne sais pas si nous avons réellement des points communs artistiques. Nous sommes cinq personnalités diverses, chacune avec son expérience et son positionnement professionnel. Ce qui ne fait aucun doute, c’est notre engagement pour l’art et les artistes. Aucun choix d’œuvre et aucune invitation à un artiste ne s’est fait sans un assentiment profond et partagé. P.O.R. : Je suis d’accord avec Olivier. Nous n’avons pas réellement de points communs artistiques. Toutefois, je remarque que nous nous sommes très rapidement retrouvés sur un modus operandi : nous partagions des observations sur le rôle et la fonction d’une biennale aujourd’hui, comme sur la manière de la concevoir. S.K. : Notre réunion tient en effet moins, au départ en tout cas, à des affinités artistiques qu’à une volonté d’apporter des points de vue justement différents. Ensuite, nous nous sommes retrouvés autour deux postulats, qui forment le socle de cette édition : un artiste pour un lieu et la volonté que les propositions artistiques, chacune à leur manière, soient un moyen d’interroger la relation de l’art à son lieu d’exposition. O.G. : Nous avons fait des propositions qui à la fois sont nos choix et des réponses aux points que nous pensions devoir souligner : le respect des œuvres et des artistes, la qualité de la présentation, la relation du visiteur à l’œuvre, le rapport entre les œuvres et les lieux... Il ne

s’agissait pas de donner une couleur trop éclatante ou trop séduisante, au contraire. Par ailleurs, en tant qu’acteurs culturels, nous sommes tous concernés par la question de l’exposition et de son inscription au sein d’une programmation. Faire une programmation doit articuler le contenu artistique, le public, le lieu et le budget. Ces enjeux sont bien ceux de Sélest’Art et s’avèrent de plus en plus forts à l’heure où se multiplient ces manifestations à caractère événementiel. Quand on dirige une structure et que le travail se définit sur la durée plus que de manière ponctuelle, la prise en compte de ces paramètres constitue une réflexion de fond. Dès lors, comment avez-vous travaillé ? S.K. : En ce qui concerne le choix des artistes, chacun d’entre nous est arrivé avec des propositions pour chaque lieu et nous en avons discuté ensemble. Ce qui a été particulièrement intéressant, c’est de s’apercevoir que nous avions chacun des idées différentes sur la relation «  idéale  » de l’art à son lieu d’exposition –  certains étant plutôt les tenants d’une relation disons naturelle, les autres préférant d’avantage de frictions. Cela nous a permis aussi de nous interroger sur la question de l’in situ, sur l’idée d’anti-in situ, sur les dangers qui naîtraient de la trop grande adéquation entre un lieu patrimoniale et une œuvre. O.G. : Nous avons cherché avant tout une relation dynamique et peut-être inattendue entre l’œuvre et le lieu, pourquoi pas avec de l’humour et du paradoxe. Pour le Frac Alsace, par exemple, le travail de Chantal Michel nous est apparu comme un parfait contrepied : dans un espace de type moderniste, présenter une œuvre qui revisite les clichés de la tradition artistique et des musées locaux des beaux-arts, pour progressivement y amener une dimension plus contemporaine. P.O.R. : Il faut à la fois apprécier la singularité de chaque proposition artistique, en un lieu spécifique, et la considérer dans l’ensemble que constitue cette dixneuvième édition de Sélest’Art. Chacune d’elle modélise un rapport particulier au lieu, et l’agglomération forme une ossature cohérente, qui est celle que nous avons  voulu donner à la biennale.

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Les commissaires de l’exposition De gauche à droite : Hans Dünser, Pierre-Olivier Rollin, Otto Teichert, Sophie Kaplan et Olivier Grasser

Pensez-vous à un spectateur idéal quand vous construisez la programmation ? Comment se comporterait-il dans l’exposition ? P.O.R. : Il me semble que transposer le concept de « lecteur modèle », de la sémiologie de la littérature à la muséologie, a pu, à un certain moment, être utilisé pour modéliser un ensemble de pratiques qui pouvaient apparaître disparates. Toutefois, les études sociologiques le prouvent, cela me semble aujourd’hui trop limitatif. Il faut essayer de penser à un nombre toujours plus important de visiteurs idéaux, car il n’existe pas un public mais des publics. Et l’exposition doit s’efforcer d’offrir quelque chose à chacun de ces visiteurs idéaux, sans que l’on n’établisse de hiérarchie entre ceux-ci. À mes yeux, il n’y a pas de « bons » et de « mauvais » visiteurs, mais des visiteurs avec des parcours et des bagages très différents. Maintenant, je concède que c’est peut-être davantage un point de vue de responsable institutionnel que de commissaire stricto sensu. O.G. : L’offre est simultanée et il y a peu de temps pour convaincre. Le public qui vient est peut-être davantage un public de curieux, les œuvres doivent pouvoir se prêter à des lectures plus rapides. S.K. : Le spectateur idéal serait bien entendu celui qui aurait envie à la fois de se laisser surprendre, de s’émerveiller et de s’interroger. Et je dirais que ce spectateur idéal existera d’autant plus que le parcours de l’exposition aura été pensé pour permettre ces moments de surprise, d’émerveillement et d’interrogation... O.T.  : Je crois, comme Sophie, que ce n’est pas la question du spectateur idéal qui est posée, mais celle du parcours. Comment le cheminement dans un projet

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peut-il susciter de l’intérêt de visiteurs qui n’ont pas été associés en amont ? Anticiper sur la pluralité des accès à une œuvre ou un projet collectif, tout en préservant un sentiment de non-résolution et une espèce de manque, me semble une hypothèse fréquentable, tendue et ouverte, quand on aborde cette question de la réactivité. Cela étant, cette interrogation est plus que jamais d’actualité, au moment où se développe un grand nombre de propositions interactives, où chacun devient spectateur et « co-auteur » idéal.

Vous avez donné comme leitmotiv à cette édition une phrase de l’artiste Michael Dans : « Si tu continues, tu pourras le regretter. » Quel sens prend-elle pour vous ? O.T.  : Elle m’a séduite pour plusieurs raisons, chacune en résonance avec la réflexion collective menée depuis six mois et avec ma propre expérience. En vrac et pour n’en évoquer que quelques-unes : la prise en considération de la mécanique biennale et sa fatalité « obligée » et bien huilée… Le consensus fragile autour de ce que l’on désigne comme « culture », à la merci d’un faux pas, d’une faute de goût,

d’un excès ou d’une économie radicale… La détermination de certains à générer du trouble et à faire rougeoyer l’altérité… L’étincelle qui résulte de la friction du patrimoine avec la création contemporaine : un filon désormais à réinvestir… Je pense enfin que ce titre pourrait être décliné avec bien des variantes, dont celle-ci : si tu t’arrêtes, qui le regrettera ? Tarzan ? S.K. : C’est l’idée que l’art, comme son exposition, pour atteindre leur but, ne doivent pas se satisfaire de formules qui rouleraient trop bien. Une phrase de Jérémie Gindre à la bibliothèque humaniste fait un assez bel écho à celle de Michael Dans. Elle dit : « Pas tout compris ». Parce que, même dans la bibliothèque humaniste, tous les savoirs ne sont pas compris (inclus). C’est aussi cela que l’art, qui est une forme de savoir, nous apprend. P.O.R. : Sans même parler du côté enfantin de la phrase, dont la pertinence saute néanmoins au visage chaque fois que l’on regarde l’actualité politique, économique ou financière. Elle acquière une justesse désespérée qui est très touchante.


Susanne Bürner

Hervé Charles

Caveau Sainte-Barbe, place de la Victoire

Grenier de l’hôtel d'Ebersmunster, cour des Prélats, place du Docteur Maurice Kubler

N°- 4 sur le plan

N°- 9 sur le plan

50.000.000 Can’t Be Wrong, 2006 Vidéo expérimentale, noir et blanc, 6’24’’, Allemagne Collection B.P.S.22, Charleroi

Waterfall2, 2006 Projection vidéo en boucle, 2’15’’ Collection de l’artiste – Photo : Hervé Charles © ADAGP, Paris 2011

Née en 1970 à Ellwangen (Allemagne) Vit et travaille à Berlin (allemagne)

Né en 1965 à Nivelles (Belgique) Vit et travaille à Bruxelles (belgique)

Exploitant principalement la photographie et la vidéo, Susanne Bürner compose d’étranges scénarios, au sein desquels réalité et fiction se confondent en permanence. Par d’habiles jeux d’ombres et de lumières, comme par des mises en scène sophistiquées ou des manipulations invisibles, elle recrée des fictions énigmatiques qui traversent la mémoire collective, tout en permettant la résurgence de réminiscences inconscientes. 50.000.000 Can’t Be Wrong (50 millions de personnes ne peuvent pas se tromper) est constituée d’extraits d’époque montrant des fans d’Elvis Presley, attendant ou suivant leur idole. Toutefois, la star n’apparaît jamais et les mentions de son nom ont été méticuleusement effacées par l’artiste. Accompagnée d’une bande-son délibérément déceptive, l’œuvre se compose ainsi d’une succession de séquences d’hystérie collective dont la raison fondamentale est toujours cachée. En sursoyant toujours à la satisfaction de ce désir, l’artiste met à nu l’inquiétante irrationalité des fan(atique)s. Le titre est une référence à l’un des slogans publicitaires utilisés par la firme de disques du King, afin d’augmenter les ventes. Il postule que le succès massif fait la qualité d’une œuvre, induisant cette « dictature du nombre » qui caractérise la culture mainstream. Placée en ouverture de la biennale, cette vidéo interroge le fonctionnement de toute manifestation artistique : la qualité de celle-ci doit-elle être exclusivement jaugée à l’aune de son succès populaire ?

Depuis le début des années 90, Hervé Charles produit des séries de photographies inspirées par des phénomènes naturels, particulièrement difficiles à saisir : les nuages, les volcans, les geysers ou, plus récemment, la marée noire. S’il opère au cœur de son objet, presque en photoreporter, il adopte une attitude beaucoup plus « plasticienne » une fois en laboratoire, afin de concentrer son propos : les cadrages sont resserrés ; les détails référentiels, effacés ; les contrastes colorés, accentués ; les échelles, perturbées... L’œuvre opère alors par synecdoque : le fragment isolé, dont les qualités plastiques ont été accentuées, renvoie à la totalité du phénomène naturel, insaisissable dans sa démesure et ses perpétuelles transformations. Waterfall marque un développement du travail de l’artiste qui, s’il conserve les mêmes principes de travail, utilise cette fois la vidéo pour cerner le mouvement insaisissable d’une chute d’eau. Le choix d’un cadrage serré sur le courant, comme celui d’inverser le mouvement de l’eau, accentue le trouble perceptif. La perception oscille en effet d’une reconnaissance immédiate du phénomène observé, presque sur le vif, à des échappées abstraites, ouvrant la voie à une réflexion générale sur un univers en perpétuelle mutation ; à la manière du narrateur sans visage du Théorème d’Almodovar, pour qui « Rien n’est fixe, tout est en mouvement dans l’Univers, les formes sont des passages transitoires. […] C’est cette fixité que chacun pense avoir qui tisse lentement l’illusion générale. » (1) Pierre-Olivier Rollin

Pierre-Olivier Rollin

(1) Antoni Casas Ros, Le Théorème d’Almodovar, Gallimard, Paris, 2007

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Michael Dans

Edith Dekyndt

devant le collège Beatus Rhenanus, boulevard Charlemagne & sur plusieurs façades en ville

Poudrière, boulevard Thiers N°- 6 sur le plan

N°- 14 & 16 sur le plan Edith Dekyndt, Martial O, 2007-2009 Cadre en acier, plateau en verre peint, moteur à pile ou secteur, poussière de métal Courtesy Galerie VidalCuglietta, Bruxelles Vue de l’exposition Witte de With, 2009

Entre Nous, 2010 Pierre bleue, 5 éléments (L. : 210 cm, 179 cm, 152 cm, 129 cm, 110 cm) Courtesy Musée du Sart-Tilman – Collection de l’artiste – Photo : Dominique Houcmant

Né en 1971 à Verviers (Belgique) Vit et travaille à Verviers et Anvers (belgique)

Née en 1960 à Ypres (Belgique) Vit et travaille à Tournai (belgique)

Depuis ses premières formulations, au début des années 90, l’œuvre de Michael Dans n’a eu de cesse d’échapper à tout embrigadement formel, esthétique, conceptuel ou autre. Délibérément, l’artiste fait le choix de médias extrêmement différents, réagissant le plus souvent aux contextes particuliers dans lesquels il est invité à intervenir ou à redéployer ses œuvres. Toutefois, quelques lignes de force semblent se dégager, au gré de ses interventions : un humour à la fois cynique et critique, un art du contre-pied et du pied de nez, un goût pour les associations d’idées et les déplacements producteurs de nouveaux sens. L’espace public est l’un des terrains privilégiés de Michael Dans qui, pour cette édition de Sélest’Art, occupe différents endroits de la ville. Trois phrases, faites de lettres découpées dans des publications et agrandies, sont apposées sur plusieurs pignons, exploitant le paradoxe d’une formulation typographique synonyme d’anonymat et pourtant signée par l’artiste. Chacune de ces sentences, extraites d’un répertoire d’expressions communes, trahit les ambivalences sémantiques qui secouent les clichés oratoires. Entre nous est une sculpture qui rassemble cinq cercueils en pierre bleue, de format décroissant, alignés dans le parc. Entre allusion directe aux monuments aux morts et suggestion d’un fait divers morbide, l’œuvre crée le trouble par son humour grinçant, tout en agitant le spectre d’une mort inévitable.

Edith Dekyndt aborde, dans ses œuvres, les émotions suscitées par des situations quotidiennes, dérisoires et fragiles, auxquelles on n’accorde traditionnellement qu’un intérêt relatif : une bulle de savon, un reflet lumineux, les circonvolutions d’un sac de plastique emporté par le vent, la réverbération de la lumière d’une télévision dans une pièce, etc. Elle s’intéresse également à certains phénomènes physiques, observables scientifiquement. L’essentiel de son travail consiste alors à recréer le climat émotionnel généré par ces expériences, quotidiennes ou scientifiques, poussant les choses à un stade extrême de fragilité, à la limite de l’imperceptible. Martial O laisse voir de la poussière de fer animée, sur une grande table, par un aimant invisible. Le contraste entre le grand plateau blanc de la table et l’amoncellement presque dérisoire de limaille accentue le pouvoir suggestif de l’installation ; lequel est encore renforcé par l’architecture de la poudrière, dont l’épaisse armature de béton semble totalement disproportionnée pour ce qu’elle contient. Evoquant tout à la fois la fragilité d’un souvenir ou l’émerveillement enfantin devant un phénomène naturel, l’œuvre suggère, sans fatras démonstratif, des émotions d’une forte intensité. Comme l’écrivait Elisabeth Milon : « Edith Dekyndt parvient toujours à nous émouvoir du rien ou du presque rien. » (1) Pierre-Olivier Rollin

Pierre-Olivier Rollin

(1) Instants fragiles, Passage de Retz, Paris, 2001-2002, p. 37

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jean-jacques dumont

Jérémie Gindre Bibliothèque humaniste, rue de la Bibliothèque Fenêtre contemporaine, rue de l’Église

Médiathèque, 2 espace Gilbert Estève, Panneaux d’affichage Girod N°- 2 +

N°- 3 + N°- 13 sur le plan

sur le plan

Bye Bye Lord Yo, 2011 Fauteuil Lord Yo (Philippe Starck, édition Driade) perforé en cours d’effacement Polypropylène et aluminium 64 x 66 x 94,5 cm Photo : Jean-Jacques Dumont

Né en 1956 à vire Vit et travaille à hampont Книги! * On découvre les œuvres de Jean-Jacques Dumont avec une surprise comparable à celle que provoque un certain design, basé sur un décalage entre la destination de l’outil et la connotation du matériau. A contrario de tels objets, lesquels nous surprennent en fonctionnant malgré la contrainte, ceux de Jean-Jacques Dumont se sabotent parfaitement. L’outillage, dans lequel l’artiste puise largement son vocabulaire, apparaît en effet détraqué, évidé, perforé ou pelé comme une orange, ses propres forces retournées contre lui. L’artiste développe en outre un proliférant travail d’édition, notamment autour de patrons en papier assez réalistes pour faire illusion, tandis que les marteaux ou gommes obtenus perdent les propriétés qui leur donnent une raison d’exister. Pour Sélest’Art, Jean-Jacques Dumont infiltre la médiathèque et l’espace public avec un ensemble intitulé Plus ou moins, comme pour induire un doute dans la prescription de Mies Van der Rohe. Des chevalets de conférence, dont un pied est tordu à l’image de la ligne statistique qu’ils affichent, conversent avec d’autres paper boards qui arborent des images en mouvement. Trois sièges perforés, dont l’un des nombreux Lord Yo de Philippe Starck qui constituent le mobilier de la médiathèque, sont alignés sur une estrade. Dans les livres, des centaines de marque-pages (thermomètres à colorier selon la température d’un passage) s’immiscent entre leurs auteurs et les lecteurs, les invitant au commentaire. Sur les panneaux d’affichage, un journal sans texte semble épier la rue, percé de deux trous. Ces projets portent tous un message déplacé avec humour du verbe au signe et du signe au signal. Injectés dans différents circuits, du livre au design, de l’exposition à la distribution, ils reflètent leur monde aux yeux de l’usager, du consommateur qu’est par ailleurs chaque visiteur d’exposition. Marlène Perronet * Livres, en russe, clin d’œil à Lilya Brik et à l'affiche d'Alexandre Rodtchenko

Menhir Melon Vue de l’exposition chez Circuit, Lausanne, 2011 Photo : David Gagnebin-de Bons

Né en 1978 à Genève (Suisse) Vit et travaille à Genève (suisse) Imaginée pour la Bibliothèque humaniste, la proposition de Jérémie Gindre oscille entre découverte et commémoration. L’artiste s’est approprié les vitrines de la salle principale, soit en proposant une nouvelle sélection d’ouvrages du fonds, soit en y exposant ses propres pièces. On retrouve dans les œuvres quelques pans d’un savoir autant savant que populaire. Certains mêlent géographie et romanesque, comme la série des Paysages Géologiques. Des ready-made en béton imitation bois sont accompagnés d’un tableau sur lequel on lit une phrase tirée des journaux de Lewis et Clark (1) : « Nous avons trouvé plusieurs pierres qui semblent avoir été du bois. » De la superposition d’une description naturaliste et d’un matériau contemporain nait l’humour et la poésie. Ici, « le recours à la science (et à l’histoire) est à la fois une ruse et une étape (un détour) nécessaire pour éluder quelques vieux problèmes artistiques encombrants et jeter les bases d’une recherche qui procéderait par feuilletage, sonde et carottage dans l’épaisseur du monde et, surtout, de ses représentations. » (2) Superposition encore, de deux cultures cette fois, que ces hautes et fines sculptures en bois volontairement bricolées, qui rappellent à la fois les porte-candélabres de la bibliothèque et l’archétype simplifié de totems indiens. Enfin, dans la même veine énigmatique et polysémique, le visiteur peut lire au-dessus la porte, écrit en grosses lettres de bois : PAS TOUT COMPRIS… Parce qu’on ne saisira pas tous les savoirs enfermés à la Bibliothèque, bien sûr. Mais aussi parce que celle-ci ne renferme pas tous les savoirs. Un livre, Sandwischm (chez Rolopress), accompagne l’exposition. Sophie Kaplan

(1) L’expédition de Lewis et Clark, entre 1804 et 1806, a été la première à avoir traversé l’Amérique jusqu’au Pacifique (2) Hervé Laurent, Artistes à Genève, éditions Notari, Genève, 2010

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Michel Gouéry École Sainte-Foy, place du Marché Vert N°- 8 sur le plan

Emilio López-Menchero Œuvre sonore en diffusion depuis ces sites : Château d’eau, Porte de Strasbourg et Frac Alsace N°- 15 sur le plan

Le Vorlon, 2007 Terre cuite émaillée, 70 x 45 x 70 cm Courtesy galerie Anne de Villepoix, Paris Photo : Michel Gouéry

HEY ! C’est... Heu... Machin... Heu... TARZAN !, 2000 Over the Edges, SMAK Gand, 2000 – Photo : Dirk Pauwels (détail)

Né en 1959 à Rennes Vit et travaille à Paris

Né en 1960 à Mol (Belgique) Vit et travaille à Bruxelles (belgique)

Sci-Fi (1) à Sainte-Foy ~ Le Plan Des valves et des sphincters placés en différents endroits de leurs combinaisons leur permettent de communiquer avec l’extérieur. Ils ont été envoyés en mission à Sainte-Foy et tentent de prendre des postures naturelles pour donner l’impression qu’ils sont parfaitement à leur place ici. Leurs corps sont totalement recouverts d’ocelles, c’est toute leur peau qui voit. Le gaz dont ils sont constitués est confiné dans un scaphandre d’aspect humanoïde. La forme du scaphandre fait illusion mais, en réalité, ils pourraient être respirés comme n’importe quelle autre matière gazeuse. En attente de réactivation, ces armures sont pour l’instant des coquilles vides, Scaphandre Degré Zéro et Scaphandre échelle Zéro sont des guetteurs qui dorment debout, ils restent figés sur place dans l’espoir que la mission va bientôt débuter. Dans l’autre pièce, voici ce que perçoit notre cerveau altéré  Une guirlande grotesque vient redoubler le dessin végétal de la tapisserie d’une des chambres. Parmi les motifs on aperçoit des têtes, de la mécanique, des cristaux, des dégoulinures de couleurs, des morceaux de presse-agrumes, des fragments de vaisseaux spatiaux, des volutes décoratives, des os agglutinés en fagots et divers jouets d’enfants. Misérable Miracle ou Maillage Grotesque au choix, dans lequel sont pris des visages qui, parait-il, ont été moulés sur des amis de l’artiste. Envoi  Nouveaux habitants de Sainte-Foy fossiles du futur révélez-nous enfin les dimensions qui nous manquent.

Comme Tarzan, Emilio López-Menchero aime les grands espaces. Plus disposé à s’exposer nu que vêtu du costume noir préconisé par Adolf Loos, cet architecte défroqué s’en prend de toute sa soif de liberté à la morale fonctionnaliste de notre époque moderne. Sa tactique ? Le détournement des normes et des symboles de l’architecture et de l’urbanisme. Son plaisir ? Des jeux sur les changements d’échelle et les contraintes prises au pied de la lettre. Résultat ? L’artiste vend des Atomium miniatures à Venise, exporte des frites géantes en Norvège et revisite en iconoclaste la Bible de Neufert. Emilio López-Menchero s’attaque méthodiquement aux règles qui conditionnent notre survie entre quatre murs et dans l’espace social. Claustrophobe, égocentrique, mégalomane et iconoclaste, sa démarche, d’abord initiée par une pratique de l’art in situ dans les années 80, affiche aujourd’hui sa détermination à marquer des signes vitaux de la présence humaine les lieux anonymes de nos villes et de nos appartements. C’est pourquoi les différents projets menés ces dernières années reposent essentiellement sur une lecture critique et systématique des moyens par lesquels les espaces publics comme privés nous « manipulent », voire nous « torturent ». Pour Sélest’Art, Hey ! C’est… Heu… Machin… Heu… TARZAN ! projette à intervalles de temps régulier le fameux cri de Johnny Weissmuller (le vrai Tarzan) sur l’ensemble de la ville. Intrusion à la fois humoristique et parasite dans un espace public, cette œuvre interroge le rôle de l’art dans un contexte urbain en même temps que ses systèmes de production.

SF 2011

(1) Abréviation anglaise pour science-fiction

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D’après Denis Gielen dans L’Art Même


Tony Matelli

Chantal Michel

Cave de l’école Froebel, accès pour le parking rue du Babil, à gauche de l’église Saint-Georges

FRAC ALSACE, 1 Route de Marckolsheim, espace Gilbert Estève N°- 1 sur le plan

N°- 7 sur le plan

Fuck it, free yourself !, 2007 Porcelaine emaillée, lampe à huile, mèche – Dimensions variables Courtesy galerie Leo Koenig Inc., New York

Zwei zu Bett Gehende, 2010 Photographie couleur sous plexiglas, 150 x 200 cm Gourtesy galerie Heinz-Martin Weigand, Ettlingen – Photo : Chantal Michel

Né en 1971 à Chicago (États-Unis) Vit et travaille à Brooklyn, New York (ÉTATS-UNIS)

Née en 1968 à Berne (Suisse) Vit et travaille à Thun (Suisse)

Dans ses sculptures, Tony Matelli, détracteur du rêve américain, présente des états de solitude, d’ennui, de désolation, d’ambivalence, mais aussi quelquefois d’espoir. L’illusion – au propre comme au figuré – est au cœur de ses œuvres : sculptures en bronze ou métal peint qui semblent être en carton, personnages en silicone et fibre de verre hyper réalistes, etc. La présentation de Tony Matelli à la cave Froebel se construit comme un scénario dont la tension augmente au fur et à mesure que le spectateur avance dans les différentes pièces. La présence humaine, centrale, est pourtant fantomatique. Le visiteur découvre d’abord l’image pathétique et désolée d’une soirée désertée : au mur, deux caisses de bières éventrées ; au sol, des tours de cartes, de pizzas et de cannettes vides, plus vraies que natures, mais qui sont des répliques en bronze. Dans les deux salles suivantes, la désolation s’installe en même temps que l’histoire se construit. Au mur, des miroirs sales, abandonnés, sur lesquels le temps a accumulé des couches de poussières dans lesquelles ont été tracées diverses inscriptions. Au sol, quelques pièces dans un seau rempli d’eau et un billet qui brûle encore : l’Homme vient de déserter les lieux. Enfin, dans la dernière salle, la présence humaine devient tangible : on tombe nez à nez avec une jeune femme. Son corps, très présent plastiquement, semble pourtant inhabité. Celle-ci, somnambule, semble en effet flotter entre deux états et osciller entre inquiétante étrangeté et super normalité.

Chantal Michel développe un travail de photographie, de vidéo et de performance à partir d’une conscience prééminente du corps, mais d’un corps traité comme en devenir d’une image. Au fil des séries d’une œuvre foisonnante, elle revisite une infinie galerie d’archétypes féminins, allant de la princesse de contes de fées à la femme-objet, jusqu’à se dédoubler dans de troublants reflets d’elle-même. Déguisée, grimée et travestie, elle est le modèle de ses images où elle incarne des figures façonnées par l’inconscient ou la culture populaires. II ne s’agit pourtant pas d’un travail sur l’autoportrait, car ses photographies mettent en scène le caractère fantasmatique d’un personnage, en tension avec l’espace qui l’accueille ou le contraint. De cette tension entre stéréotypes de la figure et décors, banals ou typiques jusqu’à la caricature, naît un sentiment de déjà-vu et de décalage, à la fois fascinant et inquiétant. L’œuvre de Chantal Michel est la mise en scène d’une absence à soi-même, d’une identité à chaque fois conférée et interrogée par le contexte. Dans ses œuvres plus récentes, l’artiste investit des espaces moins physiques, des espaces de représentation culturelle, allant jusqu’à adapter les thèmes des compositions à l’espace d’exposition, et plongeant ainsi le visiteur dans un univers parfaitement mental. Elle a récemment mené un travail de réinterprétation de l’œuvre du peintre naturaliste suisse Albert Anker (1831-1910), où elle reprend en charge par la photo les genres traditionnels de la nature morte, de la scène de genre et du portrait. Toujours placée au cœur des images, elle pousse cette relecture jusqu’au stade d’une installation vidéo où les figures de cette peinture flottent dans un espace onirique et fantasmatique. Présentées dans un espace d’exposition moderne et dédié à l’art contemporain, ces œuvres interrogent la question d’une programmation artistique dans un rapport entre le local et le global.

Sophie Kaplan

Olivier Grasser

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Olivier Nottellet

The Plug

Schaufenster, 19 quai des Pêcheurs Magasin Knoepfli, place des Moulins, 38 rue des Chevaliers

Maison Algan, place d’Armes N°- 15 sur le plan

N°- 11 + N°- 12 sur le plan

Peinture murale, Le Vog Fontaine, 2010 Courtesy de l’artiste et de la galerie Martine et Thibault de la Châtre, Paris © ADAGP, Paris 2011 – Photo : Olivier Nottellet

Fate Will Tear Us Apart (James), 2011 Néon blanc, 201 x 40 cm Courtesy galerie Nosbaum & Reding, Luxembourg Collection privée, Luxembourg Photo : éric Chenal

Né en 1963 à Alger (Algérie) Vit et travaille à Lyon

Né en 1978 à Messancy (Belgique) Vit et travaille à Luxembourg

Le monde est un cylindre. Le corps est une arène. Mais on ne veut pas l’admettre. Dans Le Dépeupleur, Samuel Beckett décrit avec précision cet endroit peuplé d’humains gesticulants en pure perte. Il s’agit d’un cylindre de cinquante mètres de pourtour à l’intérieur duquel oscillent la température et la lumière. Une caverne à ciel ouvert. Un lieu de séjour où des corps se cherchent en vain et tentent de fuir, en vain. Olivier Nottellet crée depuis quelques années un monde de cet ordre. Ses dessins et ses installations forment un vaste cylindre, une carrière, un creuset où couve la catastrophe. Le péril menace. C’est frappant. Sidérant. Ça a lieu. Ça va venir. C’est imminent. Et puis non. Le prochain dessin contredit le précédent, il l’empêche d’être le dernier. Des milliers d’encres sur papier cohabitent désormais, elles forment une arche. Des étais de bois sont apparus ça et là. Des remblais, des murs de soutènement. La réserve blanche irradie les décombres. L’accumulation des dessins crée l’œuvre, comme le déséquilibre crée la marche. On peut se demander : quel était le danger, pourquoi cela menace-t-il de s’effondrer de nouveau, c’est quoi le péril ? On peut se dire : par quel concours de circonstances, jusqu’où ça va… comment ça tient encore ? Les installations et les dessins d’Olivier Nottellet attestent d’un ordre instable. C’est leur côté "grande leçon". On reste interdits, témoins d’une fable où tous sont frappés, les hommes, les animaux, les objets. On rit de leurs tourments – la mécanique burlesque fonctionne à plein. On s’interroge quant à leur opiniâtreté. Pourquoi ces êtres se malmènent-ils de la sorte ? Pour de rire ? Parfois, il est question du travail, du monde du travail, de son organisation. Il est aussi question de justice, de tribunal populaire, de visite médicale, de mise au placard, d’écart de salaire, de frustration, d’arbitraire. Cela nous concerne. On ne veut pas l’admettre.

The Plug est un artiste issu des cultures urbaines et populaires. Le graffiti de prise électrique qu’il déposait sur les trottoirs comme une signature anonyme est devenu le pseudonyme sous lequel il revendique aujourd’hui son statut d’artiste, depuis que, par hasard, il a retrouvé son geste référencé en bonne place dans un ouvrage sur le street art. Ce passage fortuit de l’anonymat à la reconnaissance lui inspire de développer son travail sur le fil d’une position conceptuelle singulière, à la croisée de la rue et du musée, d’un univers peu valorisé et de l’environnement médiatisé de la culture et de l’art contemporain. Comme une attitude d’infiltration, il déplace en les esthétisant les expériences de populations marginales. De sa connaissance des codes et des habitudes des groupes de sous-cultures (mods, punks, détenus, graffeurs…), qu’il fréquente régulièrement pour des raisons d’affinités autant que de solidarité sociale, il tire le matériau d’une œuvre dont l’ambition est de donner à voir et à relire les artefacts culturels des tribus urbaines. Objets de la rue, fétichisés ou vandalisés, gestes singuliers et reliques d’une violence sourde sont tirés de leur environnement d’origine et réinterprétés, dans une esthétique généralement forte, précieuse et paradoxale, souvent déroutante. Son travail d’artiste ne consiste pas en une attitude de dénonciation ou de valorisation, mais en une mise à distance pour mettre en lumière et interroger des codes de valeur particuliers. Pour Sélest’Art, The Plug a choisi de présenter Andy et James, deux représentations à l’échelle humaine et en néon de lignes de vie de paumes de mains de toxicomanes. Ces tracés énigmatiques de fragments de lignes brisées, tout à la fois immatériels, séduisants et violents, ne sont visibles que de la rue, jouant sur un double effet de proximité et de distance.

Vincent Brocvielle

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Olivier Grasser


Werner Reiterer Chapelle Saint-Quirin, rue de l’Hôpital N°- 5 sur le plan

animations Programme complet sur www.selest-art.fr  Visites guidées Tous les samedis et dimanches  15h (sauf samedi 24 septembre) Le dimanche 2 octobre, la visite se fera également en présence d’un interprète de la Langue des Signes Française. En partenariat avec l’association Art’sourd de Sélestat. Départ du Frac Alsace – Durée 1h30 ~ Gratuit.  Journée de visite, rencontres

et discussions sur le thème : Art et espace public Une proposition des commissaires de la biennale Werner Reiterer, Come closer to leave !, 2005-2008 Haut-parleurs, composants électroniques, capteurs 190 x 200 x 70 cm environ Courtesy Städtische Galerie, Ravensburg, Allemagne et Ursula Krinzinger Gallery, Vienne Photo : Werner Reiterer © ADAGP, Paris 2011

Né en 1964 à graz (AUTRICHE) Vit et travaille à Vienne (autriche) Les œuvres de Werner Reiterer, qui se déclinent en dessins, sculptures ou installations, manient l’humour, souvent noir, les jeux de langage et interrogent le spectateur sur sa relation littérale au réel, tout en laissant largement ouvert le champ des interprétations : « l’art est selon moi une sorte de laboratoire où l’on peut étudier les différents mécanismes qui déterminent notre perception du monde », dit l’artiste. Elles sont également souvent participatives et jouent sur l’effet de surprise. Ainsi son installation Hurlez de toutes vos forces, maintenant ! (2007) : le spectateur découvrait cette adjonction simplement rédigée sur une feuille de papier punaisée au mur. S’il jouait le jeu et criait, la luminosité de l’ensemble de l’exposition s’en trouvait modifiée, en même temps qu’un bruit de respiration se déclenchait par surprise. Avec l’installation Come Closer to leave ! (2005-2008), présentée à la chapelle Saint-Quirin, le visiteur entend littéralement des voix. Il s’agit d’abord, lorsqu’il pénètre dans l’espace, de voix douces et agréables qui l’invitent à avancer. Puis, lorsqu’il se rapproche du mur d’enceintes disposé au fond de la chapelle, les voix changent soudainement, se mettant à vociférer et à l’insulter en lui demandant de décamper. L’inversion des registres est alors à l’image du trouble du visiteur, qui hésite entre le rire et la colère. Sophie Kaplan

Dimanche 9 octobre 11h  17h 11h : visite guidée de la ville et de la biennale (RDV au Frac Alsace) 12h30 : repas tiré du sac 14h30 : présentation d’extraits du film Hélioflore, réalisé par Antoine de Roux sur l’œuvre de Samuel Rousseau présentée au château d’Andlau (Médiathèque Intercommunale de Sélestat) 14h45 : débat Intervenants (sous réserve de modifications) : • Bernard Goy, Conseiller pour les arts plastiques, Ministère de la Culture et de la Communication / DRAC Alsace • Brigitte Klinkert, Présidente de la commission Culture et Patrimoine, Conseil Général du Haut-Rhin • Morten Salling, Chargé de mission arts visuels au Conseil Général de la Seine-Saint-Denis • Guillaume d’Andlau, Vice-président de l’Association des amis du château d’Andlau • Olivier Grasser, Sophie Kaplan, Pierre-Olivier Rollin et Otto Teichert, commissaires de Sélest’Art 2011 Modération : Sylvia Dubost Un déplacement aller et retour en bus sera gracieusement organisé au départ de Strasbourg (départ à 10h15, retour à 17h) Réservation obligatoire au 03 88 58 85 75 ou culture@ville-selestat.fr  Les 67h du 67 Samedi 15 octobre en soirée ~ Square Ehm Soirée dédiée aux musiques électroniques et arts visuels avec des groupes en live, DJ’s et VJ ’s. De nombreux artistes seront présents sur scène pour une programmation expérimentale basée sur la rencontre entre le son et l’image, pour vous faire vivre une soirée unique ! En partenariat avec le Conseil Général du Bas-Rhin et Zone 51 / CRMA

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Lieux & artistes

01 ~ Frac Alsace  Chantal Michel + Emilio López-Menchero (œuvre sonore en diffusion) Créé en 1982, le Frac Alsace est l’un des pôles importants de promotion de l’art contemporain en Alsace. à partir de son espace d’exposition à l’architecture audacieuse et entièrement ouverte sur la ville, il poursuit une triple mission de soutien, de diffusion et de sensibilisation à la création plastique et visuelle actuelle. 02 ~ Médiathèque intercommunale  Jean-Jacques Dumont Inauguré en 1997, ce bâtiment des architectes Christian Schouvey et Jacques Orth se situe face à la vieille ville. La médiathèque fait partie du réseau intercommunal et comptait 8500 abonnés emprunteurs en 2010, dont la moitié était âgée de moins de 24 ans. Le réseau propose plus de 150 000 documents (livres, CD, DVD...) avec 8 000 nouveautés en 2010. 03 ~ Bibliothèque humaniste  Jérémie Gindre L’une des plus célèbres bibliothèques du monde occidental. Vous y trouverez des livres et incunables de l’école latine de Sélestat, fondée en 1452, ainsi que ceux de la bibliothèque de Beatus Rhenanus (1485-1547), humaniste, philologue et ami d’Erasme de Rotterdam. 04 ~ Caveau Sainte-Barbe Ancienne halle et grenier public  Susanne Bürner Bâtiment de style gothique construit en 1470 sur l’emplacement de l’ancienne synagogue médiévale. En 1534, par manque de place à l’arsenal Saint-Hilaire, des armes y sont entreposées, d’où son nom de Sainte-Barbe, patronne des artilleurs. Au XIXe siècle, il retrouve sa fonction première (entrepôt de blé, tabac et houblon). En 1901, le premier étage est aménagé en salle de spectacles puis en salle de réunions.

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05 ~ Chapelle Saint-Quirin Chapelle des Dominicaines de Sylo  Werner Reiterer La chapelle, appelée ainsi malgré ses dimensions d’église, a été construite au XIVe siècle. D’architecture très austère, elle possède un chœur gothique à contreforts et un cloître, construit de 1266 à 1286, qui présente curieusement un tracé trapézoïdal. Celui-ci comporte une large galerie, formée d’une succession d’arcs brisés qui s’ouvrent sur un jardin. La chapelle, désacralisée, est un espace d’exposition depuis 2004.

09 ~ Grenier de l’Hôtel d’Ebersmunster  Hervé Charles Le bâtiment faisait partie du domaine de l’abbaye bénédictine d’Ebersmunster. La grange fut remplacée, à partir de 1540, par un hôtel qui servit de résidence aux abbés. Le grenier ainsi que les caves servaient à l’engrangement des dîmes. En 1791, au moment de la Révolution française, l’hôtel est vendu à un notaire et, à partir de 1825, passe entre plusieurs mains jusqu’à devenir propriété de la ville.

06 ~ Poudrière Ancien magasin à poudre  Edith Dekyndt La Poudrière a été bâtie au XVIIe siècle sur les fondations de la chapelle Saint-Nicolas qui occupait la partie sud de l’Hôpital des Pauvres. Cet édifice médical, ainsi que ses dépendances, disparut à partir de 1676 lors des travaux de construction de la nouvelle enceinte, dirigés par Jacques Tarade, ingénieur des fortifications. Sélestat était un centre important de fabrication des poudres de guerre.

10 ~ Maison Algan  The Plug Au dessus de la porte cochère aux moulures Louis XVI, se trouve une imposte en fer forgé du XVII e , aux initiales de son propriétaire de l’époque : François Antoine Hurstel, marchand de «  la tribu des tonneliers » (corporation des brasseurs). Plus tard, elle appartiendra aux Helbig, imprimeurs et fondateurs du premier journal sélestadien : Les Affiches de Sélestat. Leurs succèdent les imprimeries Marchal et Cie et Kruch.

07 ~ Cave Froebel Ancien hôtel d’Andlau  Tony Matelli Cette ancienne propriété fut vraisemblablement construite vers 1760 pour les chanoinesses de l’abbaye d’Andlau. En 1948, l’édifice fut partiellement détruit par un incendie. Des travaux de restauration furent effectués et l’édifice fut occupé, à partir de 1953, par l’école maternelle Froebel. L’ensemble de l’édifice repose sur une cave à l’origine d’un seul tenant.

11 ~ Schaufenster  Olivier Nottellet Schaufenster propose aux passants de découvrir, à travers deux vitrines visibles depuis la voie publique, des œuvres de plasticiens, sculpteurs, photographes. À l’occasion des expositions, un ou plusieurs artistes investissent et redessinent l’espace, selon leurs perceptions, leurs préoccupations et leurs envies.

08 ~ École Sainte-Foy Anciens logements des sœurs  Michel Gouéry L’école fait partie de l’ancien collège des Jésuites, qui s’installèrent à Sélestat en 1615 dans le prieuré des moines bénédictins. Le corps de logis ouvert aujourd’hui servait de logement aux sœurs enseignantes « de Ribeauvillé ». Cette partie est la plus ancienne des trois bâtisses bordant la cour. Après le départ des Jésuites en 1765, les bâtiments logèrent les officiers puis, après 1874, furent affectés à l’enseignement.

12 ~ Magasin Knoepfli  Olivier Nottellet Ouvert depuis 1964, le magasin Knoepfli se trouve au cœur du centre historique de Sélestat. L’architecture du bâtiment, qui marque l’ambition de la famille Knoepfli de s’inscrire dans une forme de modernité, peut surprendre. Pourtant il vient s’intégrer harmonieusement au tissu urbain existant. Ce bâtiment fait maintenant intégralement partie du patrimoine architectural de Sélestat.

13 ~ Fenêtre contemporaine  Jérémie Gindre Placé discrètement sur la façade de la Bibliothèque humaniste, ce panneau présente des œuvres contemporaines faisant écho au fonds de la bibliothèque. Cette idée de Florian Tiedje, mise en œuvre grâce au soutien de l’association des Amis de la Bibliothèque humaniste et de la Ville de Sélestat, invite passant à entrer dans l’édifice. 14 ~ Devant le collège Beatus Rhenanus (boulevard Charlemagne)  Michael Dans 15 ~ Château d’eau  Emilio López-Menchero (œuvre sonore en diffusion) Construite en 1906, cette tour d’eau doit son existence à l’administration militaire. Car si la création d’un réseau d’eau potable s’avère nécessaire dès les années 1880, la municipalité rejette d’abord l’idée à cause du coût et des difficultés techniques. Elle cède en 1887 sous la pression de l’administration militaire. C’est la genèse du réseau d’eau potable de Sélestat. Le château d’eau est toujours en service aujourd’hui. 15 ~ Porte de Strasbourg  Emilio López-Menchero (œuvre sonore en diffusion) Construit en 1679, cet imposant ouvrage est la seule porte qui subsiste des fortifications de Vauban. Louvois, ministre du Roi Soleil, en a posé la première pierre en scellant sous son jambage gauche une caissette contenant le procès verbal de la cérémonie, des monnaies et des médailles. L’ancien passage a été muré et une plaque commémorant le siège de 1814 est apposée le 10 juin 1919. 16 ~ Façade de l’école du centre (rue de Verdun), façade de la porte de Strasbourg (rue de la Grande Boucherie), cour intérieure de la Maison Algan (place d’Armes)  Michael Dans Panneaux d’affichage  Jean-Jacques Dumont

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vouS êteS iCi ! 14

DIRECTION STRASBOURG

OFFICE DE TOURISME

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16 PLACE DE LA VICTOIRE

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OFFICE DE LA CULTURE

3

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SQUARE EHM

PLACE DU MARCHE AUX CHOUX

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1 LES TANZMATTEN

2 StrASBourG DIRECTION MARCKOLSHEIM ET ALLEMAGNE

SéleStAt ColmAr

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CoNtaCt : office de la Culture de Sélestat Cour de Prélats Place du Dr Maurice Kubler 67600 Sélestat Tél. 0033 (0)3 88 58 85 75 culture@ville-selestat.fr


#27 Salon International du Tourisme & des Voyages

#3 Salon du tourisme & de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠconomie solidaire

11-13 NOV. 2011

RC Colmar : 388 014792B 289

COLMAR - 68 I FRANCE PARC DES EXPOSITIONS

Exposition ĂŠvĂŠnement

Lâ&#x20AC;&#x2122;Inde des Maharajas Plongez-vous dans les dĂŠcors dâ&#x20AC;&#x2122;un Palais des Mille et Unes Nuits Ă la dĂŠcouverte de lâ&#x20AC;&#x2122;Inde ancienne ! XXXTJUWDPMNBSDPNt INFO : 03 90 50 50 50 un ĂŠvĂŠnement en partenariat avec :

M I NI ST Ă&#x2C6; R E DE S A FFA I R E S Ă&#x2030; T R A NGĂ&#x2C6; R E S E T E U R O PĂ&#x2030; E N N E S


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3&/$0/53&4 &5"/*."5*0/4 %"/45065-&#"43)*/ GRATUITÉ DU RÉSEAU 67 LE SAMEDI • PARCOURS ARTISTIQUE, CIVIQUE ET CONFÉRENCES/DÉBATS SUR LE CONSEIL D’ALSACE À L’HÔTEL DU DÉPARTEMENT • ART DATING ET ANIMATIONS À LA MAISON DU CONSEIL GÉNÉRAL À BISCHHEIM • FÊTE DE LA SCIENCE AU VAISSEAU • LECTURES PUBLIQUES AUX ARCHIVES DÉPARTEMENTALES • ANIMATIONS À LA MAISON DÉPARTEMENTALE DES PERSONNES HANDICAPÉES (MEINAU) • MARCHE DU 67 ET ANIMATIONS AU PLAN D’EAU DE PLOBSHEIM • OUVERTURE ET ANIMATIONS À LA MAISON DU CONSEIL GÉNÉRAL À SAVERNE • AMBIANCE MISSISSIPI AU BAC DE SELTZ • EXPO “L’APPART À PART” À HAGUENAU • NUIT ÉLECTRO 67 DJ’S LIVE ET VIDÉO PERFORMANCE À SÉLESTAT • GRATUITÉ DU CHÂTEAU DU HAUT-KOENIGSBOURG LE SAMEDI • PARCOURS DE DÉCOUVERTE ET ANIMATION SMARTPHONE AU CANAL DE LA BRUCHE • MISE EN OREILLES DU FESTIVAL DES CONTES À LA BIBLIOTHÈQUE DÉPARTEMENTALE DU BAS-RHIN • CONCERT “LES VOIX DE LA MÉMOIRE” AU MÉMORIAL DE L’ALSACE-MOSELLE • BALADE GOURMANDE • CHASSES AUX TRÉSORS ET BIEN PLUS ENCORE

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Seizième numéro de NOVO : Le plus beau magazine du Grand Est / La culture n'a pas de prix

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