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Les Martyrs, une épopée chrétienne.

Publiés en 1809, Les Martyrs se situent au début du IV° siècle, époque de la dernière persécution antichrétienne déclenchée sous l’empereur Dioclétien.. A l’origine, Chateaubriand souhaitait écrire un roman, Les Martyrs de Dioclétien, dans lequel une large part de lui-même serait apparue sous les traits du personnage d’Eudore. C’est à son retour de Terre Sainte que l’écrivain, désirant rivaliser avec les grands récits littéraires comme l’Odyssée d’Homère ou La Jérusalem Délivrée du Tasse, décide de transformer ce récit en épopée ; genre que l’on considérait alors comme le plus noble de la littérature.

Le Roman

Cymodocée, fille de Demodocus, prêtre d’Homère, s’est égarée dans les bois au retour d’une fête de Diane. Au cours de sa promenade nocturne, elle découvre un jeune homme endormi accompagné d’un chien ; il s’agit d’Eudore, le fils de Lasthénès. Réveillé par la jeune femme, celui-ci la raccompagne chez son père. Le lendemain, Demodocus rend visite à Lasthémès pour le remercier de la conduite de son fils. La famille d’Eudore, convertie au christianisme, persuade ses visiteurs de rester passer la nuit chez elle, Eudore leur fait le récit de sa vie.

Cymodocée découvre Eudore endormi. Coll Maison de Chateaubriand.

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« Cymodocée allait embrasser l’autel et supplier la divinité de ce lieu de calmer les inquiétudes de son père, lorsqu’elle aperçut un jeune homme qui dormait appuyé contre un rocher. Sa tête inclinée sur sa poitrine et penchée sur son épaule gauche était un peu soutenue par le bois d’une lance ; sa main, jetée négligemment sur cette lance, tenait à peine la laisse d’un chien qui semblait prêter l’oreille à quelque bruit […].» Les Martyrs, livre premier.

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Récit d’Eudore Ce récit est en fait le roman que Chateaubriand a inclus dans son épopée. Pour s’être opposée à l’arrivée des Romains, la famille de Lasthénès.doit envoyer son fils ainé en otage à Rome. C’est à l’âge de seize ans qu’Eudore part pour la Ville Eternelle. A la Cour impériale, il fait la connaissance de Jérôme et d’Augustin, futurs pères de l’Eglise, et du prince Constantin qui deviendra Empereur. Ebloui par les fastes d’une vie facile, Eudore oublie la religion de ses ancêtres ce qui lui vaut d’être excommunié par le pape Marcellin. Victime des machinations du sophiste Hiéroclès, favori de Galérius, Eudore est accusé d’avoir permis la conversion de l’impératrice Prisca, épouse de Dioclétien et de leur fille Valérie. Sur ordre de Galérius, le jeune homme est envoyé en Gaule auprès de Constance, père de Constantin, pour freiner l’invasion des Francs.

Cymodocée de retour chez son père. Coll. Société Chateaubriand

Eudore fait le récit de sa vie. Coll. Société Chateaubriand

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Au cours d’une bataille, Eudore percé de plusieurs coups est secouru par Zacharie, esclave des Francs.

« Déjà le récit d’Eudore s’était prolongé jusqu’à la neuvième heure du jour. Le soleil dardait ses rayons brûlants sur les montagnes de l’Arcadie, et les oiseaux muets étaient retirés dans les roseaux du Ladon, Lasthénès invita les étrangers à prendre un nouveau repas, et leur proposa de remettre au jour suivant la fin de l’histoire de son fils. On quitta l’île et les deux autels, et l’on regagna en silence le toit hospitalier. » Les Martyrs, livre huitième.

Différents épisodes du récit d’Eudore. Coll. Société Chateaubriand. Au centre : Eudore fait le récit de ses aventures. En haut : excommunication d’Eudore par le pape Marcelin. A gauche : Eudore à la cour de Rome. A droite : Eudore soldat. En bas à gauche : Eudore ensevelit l’ermite Paul. En bas à droite : Eudore en prière.

« […] j’entendis une voix prononcer en latin ces mots : « Si quelqu’un respire encore ici, qu’il parle. » Je tournai la tête avec effort, et j’entrevis un Franc que je reconnus pour esclave à sa saie d’écorce de bouleau. Il aperçut mon mouvement, accourut vers moi, et reconnaissant ma patrie à mon vêtement : « Jeune Grec, me dit-il, prenez courage. » Et il se mit à genoux à mes côtés, se pencha sur moi, examina mes blessures. » Les Martyrs, livre sixième

Le champ de bataille. Coll. Société Chateaubriand

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Devenu lui-même esclave des Francs, Eudore sauve la vie de Mérovée (fondateur de la dynastie qui régnera sur la France du IVe siècle au VIIe siècle) des attaques d’une louve. Redevenu libre, il retourne auprès de Constance pour apporter la paix au nom des Francs. Comblé d’honneurs, Eudore accompagne Constance pacifier la Bretagne (actuelle Angleterre). En récompense de son courage il est nommé gouverneur d’Armorique (actuelle Bretagne) où il croise la route de la druidesse Velléda. Parce qu’il découvre que celle-ci prêche la révolte auprès des Gaulois, Eudore l’arrête et la retient prisonnière en son château pour la libérer une fois la paix revenue. C’est au cours de cette captivité que Velléda s’éprend de son geôlier qui finit par céder à ses instances. Accusé par les Gaulois d’avoir outragé la jeune femme, Eudore est menacé d’être massacré ; pour sauver celui qu’elle aime, Velléda avoue son inconduite et se tranche la gorge avec sa serpe d’or.

« Je tombe aux pieds de Velléda... L’enfer donne le signal de cet hymen funeste ; les esprits de ténèbres hurlent dans l’abîme, les chastes épouses des patriarches détournent la tête, et mon ange protecteur, se voilant de ses ailes, remonte vers les cieux ! » Les Martyrs, livre dixième.

Eudore et Velléda Coll. Maison de Chateaubriand

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Désespéré, Eudore décide de quitter ses fonctions et entame son retour définitif vers la foi chrétienne. Le jeune homme s’embarque pour l’Egypte afin de remettre sa démission à Dioclétien. De passage à Alexandrie, il rencontre Clément et Athanase, futurs pères de l’Eglise. Après avoir retrouvé l’Empereur, Eudore enfin libre part pour les déserts de Thébaïde où il croise le chemin de l’ermite Paul et d’Antoine, fondateur du monachisme. Le récit s’achève par son retour en Grèce. Sentant croitre son amour pour Eudore, Cymodocée déclare à son père qu’elle veut devenir chrétienne, celui-ci y consent pour que sa fille échappe à la convoitise de Hiéroclès. En effet, ce dernier, revenu de Rome où il a travaillé à la perte des Chrétiens, cherche à la retrouver pour l’épouser. Les fiançailles, célébrées dans l’église de Lacédémone, sont interrompues par les sbires de Hiéroclès venus se saisir de Cymodocée. Eudore aidé par un ange repousse ses ennemis et décide d’envoyer la jeune femme en Terre Sainte tandis qu’il ira à Rome plaider la cause des Chrétiens menacés.

« Etranger ; me dit-il, soyez le bienvenu ! Vous voyez un homme qui est sur le point d’être réduit en poussière. L’heure de mon heureux sommeil est arrivée, mais je puis encore vous donner l’hospitalité pour quelques moments. Entrez, mon frère, dans la grotte de Paul. » Les Martyrs, livre onzième.

Eudore dans la grotte de l’ermite Paul. Coll. Société Chateaubriand

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Reçue à Jérusalem par Hélène, mère de Constantin, Cymodocée poursuit son instruction religieuse et reçoit le baptême dans le Jourdain.

« En vain le lâche centurion leur ordonne d’avancer : ils semblent attachés sur le sol par un charme. Dieu leur inspirait secrètement cet effroi. Il fait plus : il ordonne à l’ange protecteur du fils de Lasthénés de se dévoiler aux yeux de la cohorte. La foudre gronde dans les cieux, l’ange paraît au côté d’Eudore, sous la forme d’un guerrier couvert d’armes étincelantes ; les soldats jettent leur bouclier sur leur dos, et s’enfuient dans les ténèbres, au milieu de la grêle et des éclairs. » Les Martyrs, livre quatorzième

Eudore délivre Cymodocée des soldats de Hiéroclès. Coll. Société Chateaubriand

« Aussitôt Jérôme descend dans le fleuve, Cymodocée y descend après lui. Dorothée, unique témoin de cette scène, se mit à genoux sur la rive. Il sert de père spirituel à Cymodocée, et lui confirme le nom d’Esther. Les flots se divisent autour de la chaste catéchumène, comme ils se partagèrent au même lieu autour de l’arche sainte. » Les Martyrs, livre dix-neuvième.

Eudore délivre Cymodocée des soldats de Hiéroclès. Coll. Société Chateaubriand

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A Rome, Eudore plaide devant le Sénat la cause du Christianisme face à Hiéroclès, défenseur des Sophistes, et à Symmaque, représentant du paganisme. Dioclétien donne son accord à la persécution puis abdique en faveur de Galérius. Eudore est jeté dans un cachot. Apprenant l’application de l’édit de persécution, Cymodocée part à Rome pour y retrouver son fiancé. Déclarée chrétienne, elle retrouve Eudore au cirque où ils périssent sous les crocs des fauves. Le récit se termine par le triomphe du christianisme et la montée aux Cieux de l’âme des deux époux.

« […] le martyr se dépouille de son manteau ; il en couvre Cymodocée, afin de mieux dérober aux yeux des spectateurs les charmes de la fille d’Homère, lorsqu’elle sera traînée sur l’arène par le tigre. Eudore craignait qu’une mort aussi chaste ne fût souillée par l’ombre d’une pensée impure, même dans les autres. Peutêtre aussi était-ce un dernier instinct de la nature, un mouvement de cette jalousie qui accompagne le véritable amour jusqu’au tombeau ». Les Martyrs, livre vingt quatrième.

Eudore et Cymodocée au Cirque. Coll.lui Maison de Chateaubriand

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Désirant faire de ce récit une épopée, Chateaubriand lui donne une dimension universelle ; le combat sans pitié que se livrent sur terre le Paganisme et le Christianisme se prolonge dans l’Au-delà par celui des puissances de l’Enfer et des légions célestes. Occasion pour l’auteur de déployer toute la verve de son imagination. A travers l’association du combat des Hommes contre les puissances de l’Au-delà, nous retrouvons un lointain écho de l’Iliade et de l’Odyssée mais à la place des dieux qui se jouent des humains, les Martyrs illustrent la lutte du Bien contre le Mal.

Satan reçu aux Enfesr par le Crime et par la Mort. Coll. Maison de Chateaubriand

Gabriel visite l’ange des mers. Coll. Maison de Chateaubriand

« C’est le Crime qui ouvre les portes de l’enfer, et c’est la Mort qui les referme. Ces deux monstres, par un certain amour affreux, avaient été avertis de l’approche de leur père. Aussitôt que la Mort reconnaît de loin l’ennemi des hommes, elle vole pleine de joie à sa rencontre : « O mon père ! s’écrie-t-elle, j’incline devant toi cette tête qui ne s’abaissa jamais devant personne. Viens-tu rassasier la faim insatiable de ta fille ? je suis fatiguée des mêmes festins, et j’attends de toi quelque nouveau monde à dévorer. » Satan, saisi d’horreur, détourna la tête pour éviter les embrassements du squelette. Il l’écarte avec sa lance, et lui répond en passant : « O Mort ! tu seras satisfaite et vengée : je vais livrer à ta rage le peuple nombreux de ton unique vainqueur. » Les Martyrs, livre quinzième

« Gabriel pénètre dans le sein des mers : des nations entières et des continents inconnus dorment engloutis dans le gouffre des ondes. Combien de monstres divers que ne verra jamais l’oeil des mortels ! \...\ Bientôt il aperçoit l’ange des mers, attentif à quelques grandes révolutions des eaux : assis sur un trône de cristal, il tenait à la main un frein d’or ; sa chevelure verte descendait humide sur ses épaules et une écharpe d’azur enveloppait ses formes divines. Gabriel le salue avec majesté. » Les Martyrs, livre quinzième

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Eudore, un portrait de Chateaubriand. Le personnage central du roman révèle des traits particuliers de l’écrivain. Tous les deux descendent d’un illustre lignage ; Eudore, fils de Lasthénès, est le descendant de Philopœmen, glorieux général grec, qui au IIe siècle avant Jésus-Christ lutta contre Rome pour préserver l’indépendance de la Grèce. Issu de la vielle noblesse bretonne, Chateaubriand faisait remonter l’origine de sa famille au XIe siècle et comptait parmi ses ancêtres, Geoffroy qui accompagna saint Louis aux Croisades. Le cheminement spirituel d’Eudore n’est pas sans rappeler celui de l’écrivain ; à l’instar de ce dernier, issu d’une famille chrétienne, le héros se détourne de la foi de ses pères et revient dans le giron de l’Eglise après une suite d’épreuves. Chateaubriand en exil en Angleterre pendant la Révolution publia l’Essai sur les Révolutions où il dénonça les excès du Christianisme. Mais en apprenant la mort de sa mère et de sa sœur Julie : « j’ai pleuré et j’ai cru », il renoue avec la foi de ses aïeux.

Eudore soldat Coll. Société Chateaubriand

Chateaubriand Soldat à l’armée des Princes Coll. Société Chateaubriand

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L’expédition militaire contre les Francs pourrait rappeler celle qui conduisit Chateaubriand à combattre auprès de l’armée des Princes contre l’armée de la République. Aux blessures d’Eudore, répondent celles que l’écrivain reçut pendant le siège de Thionville en septembre 1792. Le plaidoyer du héros pour la religion chrétienne rappelle immanquablement le Génie du Christianisme publié en 1802.

« Finissons ce discours. Dioclétien, vous trouverez chez les chrétiens des sujets respectueux qui vous seront soumis sans bassesse, parce que le principe de leur obéissance vient du ciel. Ce sont des hommes de vérité : leur langage ne diffère point de leur conduite ; ils ne reçoivent point les bienfaits d’un maître en le maudissant dans leur cœur. » Les Martyrs, livre seizième.

La religion chrétienne est un vent céleste qui enfle les voiles de la vertu et multiplie les orages de la conscience autour du vice. Génie du Christianisme 2, L3, chap 1

« Parmi les Pères de l’Eglise grecque deux seuls sont très éloquents, saint Chrysostome et saint Basile./…/ Saint Grégoire de Nazianze, surnommé le Théologien, outre ses ouvrages en prose, nous a laissé quelques poèmes sur les mystères du christianisme. » Génie du Christianisme, partie 3, livre IV, chapitre 2.

« On remarquait auprès de lui Grégoire de Nazianze, animé d’un souffle poétique ; Jean, nouveau Demosthène, que son éloquence prématurée avait fait nommer Bouche d’Or ; Basile, et Grégoire de Nysse, son frère : ceux-ci montraient un penchant décidé vers la religion qu’avaient professée Justin le Philosophe et Denys l’Aréopagite. » Les Martyrs, livre cinquième.

Le Génie du Christianisme. Coll. Société Chateaubriand

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Grégoire de Nazianze Coll. Maison de Chateaubriand

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Velléda, ou l’idéal amoureux de Chateaubriand. Si la druidesse Velléda peut être considérée comme l’incarnation vivante de la Bretagne, elle rappelle aussi la Sylphide des Mémoires d’outre-tombe.

« Sa taille était haute ; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. […] La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds, qui flottaient épars, annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. » Les Martyrs, livre neuvième

« Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j’avais vues : elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l’étrangère qui m’avait pressé contre son sein ; je lui donnai les yeux de telle jeune fille du village, la fraîcheur de telle autre. » Mémoires d’outre-tombe, livre 3, chapitre 10.

Hyppolite Maindron Velléda Coll. Maison de Chateaubriand

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Les paysages dans Les Martyrs, paysages de Chateaubriand. D’origine bretonne puisqu’il est né à Saint-Malo en 1768, Chateaubriand se souvient des paysages de son enfance lorsqu’il évoque le séjour d’Eudore en Armorique, Le château qui sert de résidence au héros rappelle celui de Combourg où Chateaubriand passa son enfance.

« Le château où je commandais, situé à quelques milles de la mer, était une ancienne forteresse des Gaulois, agrandie par Jules César, lorsqu’il porta la guerre chez les Vénètes et les Curiosolites. Il était bâti sur un roc, appuyé contre une forêt et baigné par un lac. » Les Martyrs, livre neuvième

Hubert Clerget Le Château de Combourg Coll. Maison de Chateaubriand

« Des vallons étroits sont arrosés par de petites rivières non petites rivières navigables. Ces vallons sont séparés par des landes et par des futaies à cépées de houx. Sur les côtes, se succèdent phares, vigies, dolmens, constructions romaines, ruines de châteaux du moyen-âge, clochers de la renaissance : la mer borde le tout. » Mémoires d’outre-tombe, livre 1, chapitre 6.

« J’arrivai enfin chez les Rhédons. L’Armorique ne m’offrit que des bruyères, des bois, des vallées étroites et profondes traversées de petites rivières que ne remonte point le navigateur, et qui portent à la mer des eaux inconnues : région solitaire, triste, orageuse, enveloppée de brouillards, retentissante du bruit des vents, et dont les côtes hérissées de rochers sont battues d’un océan sauvage. » Les Martyrs, livre neuvième.

Benoist Félix Le château du Guildo Coll. Société Chateaubriand

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Le voyage d’Eudore et celui de Cymodocée, échos du voyage en Terre Sainte de François-René de Chateaubriand. Si le périple qu’il accomplit en 1802 et 1803 avait pour but de visiter les lieux saints, Chateaubriand rappelle qu’il était parti « chercher des images » afin d’enrichir le récit des Martyrs. La Grèce, terre d’Eudore et de Cymodocée, fut la première étape de ce voyage. Lui succède ensuite la Terre Sainte avec Jérusalem et le Jourdain, dans lequel fut baptisée la jeune femme, puis l’Egypte où Eudore, libéré de son service, va rejoindre la Thébaïde, terre d’Antoine, fondateur du monachisme.

Carte de la Terre Sainte Coll. Maison de Chateaubriand

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La Grèce fut la première étape du voyage de Chateaubriand lorsqu’il partit pour la Terre Sainte en 1806. Aux yeux de l’écrivain, il s’agissait à la fois de découvrir le pays d’Eudore et de Cymodocée mais aussi de visiter le berceau de la culture européenne. On remarquera que Cymodocée est fille d’un prêtre d’Homère que Chateaubriand lisait dans le texte original. La Grèce, terre d’origine des deux héros, est aussi la « seconde patrie » de l’écrivain.

Blouet, Vue d’Athènes, coll. Maison de Chateaubriand.

« Athènes, avec tous ses chefs-d’œuvre, reposait au centre de ce bassin superbe : ses marbres polis et non pas usés par le temps se peignaient des feux du soleil à son coucher ; l’astre du jour, prêt à se plonger dans la mer, frappait de ses derniers rayons les colonnes du temple de Minerve : il faisait étinceler les boucliers des Perses suspendus au fronton du portique, et semblait animer sur la frise les admirables sculptures de Phidias. » Les Martyrs, livre quinzième.

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« La première chose qui frappa mes yeux, ce fut la citadelle éclairée du soleil levant : elle était juste en face de moi, de l’autre côté de la plaine, et semblait appuyée sur le mont Hymette, qui faisait le fond du tableau. Elle présentait, dans un assemblage confus, les chapiteaux des Propylées, les colonnes du Parthénon et du temple d’Erechthée, les embrasures d’une muraille chargée de canons, les débris gothiques des chrétiens et les masures des musulmans. » Itinéraire de Paris à Jérusalem, première partie.

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La description des paysages de Terre Sainte dans les Martyrs ressemble à celle que l’on retrouve dans l’Itinéraire. Ainsi, les souvenirs de l’écrivain font écho à ceux de ses personnages.

« Au milieu de la vallée passe un fleuve décoloré ; il se traîne à regret vers le lac empesté qui l’engloutit. On ne distingue son cours au milieu de l’arène que par les saules et les roseaux qui le bordent : l’Arabe se cache dans ces roseaux pour attaquer le voyageur et dépouiller le pèlerin » Itinéraire de Paris à Jérusalem, troisième partie.

« Au milieu de la vallée passe un fleuve décoloré : il se traîne à regret vers le lac empesté qui l’engloutit. On ne distingue point son cours au milieu de l’arène, mais il est bordé de saules et de roseaux où se cache l’Arabe qui attend la dépouille du voyageur et du pèlerin. » Les Martyrs, livre dix¬neuvième.

La Mer Morte Coll, Maison de Chateaubriand

« Hélène avait fait enfermer le sépulcre de Jésus-Christ dans une basilique circulaire de marbre et de porphyre. Eclairé par un dôme de bois de cèdre, placé au centre de l’église, et revêtu d’un catafalque de marbre blanc, le saint tombeau servait d’autel dans les grandes solennités. Une obscurité favorable au recueillement de l’âme régnait au sanctuaire, dans les galeries et les chapelles de l’édifice. Des cantiques s’y faisaient entendre à toutes les heures du jour et de la nuit. On ne sait d’où partent ces concerts ; on respire l’odeur de l’encens sans apercevoir la main qui le brûle : on voit passer dans l’ombre et s’enfoncer dans les détours du temple le pontife qui va célébrer les redoutables mystères aux lieux mêmes où ils se sont accomplis. » Les Martyrs, livre dix¬septième.

« L’église du Saint-Sépulcre, composée de plusieurs églises, bâtie sur un terrain inégal, éclairée par une multitude de lampes, est singulièrement mystérieuse ; il y règne une obscurité favorable à la piété et au recueillement de l’âme. Des prêtres chrétiens des différentes sectes habitent les différentes parties de l’édifice. Du haut des arcades, où ils se sont nichés comme des colombes, du fond des chapelles et des souterrains, ils font entendre leurs cantiques à toutes les heures du jour et de la nuit /…/ vous ne savez d’où partent ces concerts ; vous respirez l’odeur de l’encens sans apercevoir la main qui le brûle : seulement vous voyez passer, s’enfoncer derrière des colonnes, se perdre dans l’ombre du temple, le pontife qui va célébrer les plus redoutables mystères aux lieux mêmes où ils se sont accomplis. » Itinéraire de Paris à Jérusalem, quatrième partie.

Le Saint Sépulcre à Jérusalem Coll. Maison de Chateaubriand.

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La fascination qu’Eudore éprouve à la vue des vestiges de la puissante civilisation des pharaons et, en particulier pour les pyramides, est en tout point semblable à celle exprimée par l’écrivain dans l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. Les descriptions de Rome et de Naples font référence au séjour italien de Chateaubriand lorsqu’il fut nommé premier secrétaire de légation à Rome en 1803 et 1804. « Cependant nous commencions à découvrir à notre droite les premières sinuosités de la montagne de Libye, et à notre gauche la crête des monts de la mer Erythrée. Bientôt, dans l’espace vide que laissait l’écartement de ces deux chaînes de montagnes nous vîmes paraître le sommet des deux grandes pyramides. Placées à l’entrée de la vallée du Nil, elles ressemblent aux portes funèbres de l’Egypte, ou plutôt à quelque monument triomphal élevé à la mort pour ses victoires : Pharaon est là avec tout son peuple, et ses sépulcres sont autour de lui. » Les Martyrs, livre onzième.

« J’avoue pourtant qu’au premier aspect des Pyramides, je n’ai senti que de l’admiration. Je sais que la philosophie peut gémir ou sourire en songeant que le plus grand monument sorti de la main des hommes est un tombeau ; mais pourquoi ne voir dans la pyramide de Chéops qu’un amas de pierres et un squelette ? Ce n’est point par le sentiment de son néant que l’homme a élevé un tel sépulcre, c’est par l’instinct de son immortalité : ce sépulcre n’est point la borne qui annonce la fin d’une carrière d’un jour, c’est la borne qui marque l’entrée d’une vie sans terme ; c’est une espèce de porte éternelle bâtie sur les confins de l’éternité. » Itinéraire de Paris à Jérusalem.

Les bords du Nil Coll. Maison de Chateaubriand

« Rome sommeille au milieu de ces ruines. Cet astre de la nuit, ce globe que l’on suppose un monde fini et dépeuplé, promène ses pâles solitudes au-dessus des solitudes de Rome ; il éclaire des rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins où il ne passe personne, des monastères où l’on n’entend plus la voix des cénobites, des cloîtres qui sont aussi déserts que les portiques du Colisée. » Voyage en Italie, Promenade dans Rome au clair de lune.

« Je partis au milieu de la nuit, après avoir reçu les derniers embrassements de Constantin. Je traversai des rues désertes, je passai au pied de la maison abandonnée que j’avais naguère habitée avec Augustin et Jérome. Sur le Forum tout était silencieux et solitaire» Les Martyrs, livre cinquième.

Rome, l’arc de Constantin Coll, Maison de Chateaubriand

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La place des Martyrs dans l’œuvre de Chateaubriand des Les Martyrs occupent à plus d’un titre une place particulière dans l’œuvre de Chateaubriand. Achevé à son retour de Terre sainte dans son ermitage de la Vallée-aux-Loups, l’ouvrage se veut un prolongement du Génie du Christianisme dans lequel l’écrivain avait affirmé que parce qu’elle était nourrie de sentiments plus nobles que ceux inspirés par le Paganisme, la littérature chrétienne l’emportait sur la littérature païenne. Cela conduisit Chateaubriand à donner à son roman la forme d’une épopée. Laprésencedenombreuxélémentsautobiographiques annonce une évolution majeure dans la production littéraire de Chateaubriand. L’écrivain va progressivement délaisser la fiction au profit d’un récit plus réel dans lequel il devient le personnage principal. Cette évolution se met en place à la Vallée-aux-Loups avec la rédaction de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, paru en 1811, suivie par celle des Mémoires de ma vie, préfiguration des Mémoires d’outre-tombe. Enfin, s’il est difficile de voir au travers des Martyrs une critique du régime impérial instauré par Napoléon à partir de 1804, on peut néanmoins considérer cette épopée comme une allégorie de la supériorité de la littérature alliée au Christianisme, contre toute forme de despotisme. François-René Chateaubriand Coll. Maison de Chateaubriand

La Vallée aux Loups. Coll. Maison de Chateaubriand

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Panneaux expo CCF français  

Panneaux d'exposition sur les Martyrs au CCF de Jérusalem

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