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MCJP LL n°43 25-09

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n° 43 - Automne, octobre 2013

Zoom sur... Les écrivains

de Kanazawa Kanazawa a souvent été une scène de prédilection pour les romans, films, et autres productions artistiques et littéraires porteuses d’une certaine tradition japonaise « authentique », comme dans le texte d’Akutagawa Ryûnosuke Kanazawa nite (« À Kanazawa »). Mais ce que l’on sait moins, c’est que cette ville a également donné naissance à de grands écrivains connus à l’échelle nationale et mondiale. Nous avons choisi de vous présenter quatre d’entre eux : ■ IZUMI Kyôka (1873-1939) Kyôka est l’orfèvre d’une œuvre à l’esthétisme flamboyant qui se tient résolument en retrait du naturalisme et des courants littéraires modernes. Très tôt fasciné par la littérature, il part pour Tôkyô pour rejoindre son mentor, le romancier Ozaki Kôyô. Le chef-d’œuvre incontesté de Kyôka reste Kôya hijiri (« Le Saint du mont Kôya »), dans lequel un moine affronte une femme-démone, récit initiatique qui fait la part belle au surnaturel. À ce jour, quelques nouvelles seulement sont traduites en français, notamment Une femme fidèle, d’une grande acuité psychologique. Le Prix Izumi Kyôka est créé en 1973 pour commémorer le centième anniversaire de la naissance de l’écrivain, considéré comme l’un des plus grands romanciers japonais des ères Meiji et Taishô.

Bibliothèque

Maison de la culture du Japon à Paris 101 bis, quai Branly 75740 Paris cedex 15 Tél. 01 44 37 95 50 Fax 01 44 37 95 58 www.mcjp.fr

Ouverture Du mardi au samedi de 13h à 18h Nocturne le jeudi jusqu’à 20h Fermeture Les dimanches, lundis et jours fériés Du 22 décembre au 3 janvier inclus

Il quitte sa ville natale en 1894 pour devenir le disciple d’Ozaki Kôyô. Mais le côté romantique de ce dernier l’ennuyant, il décide de se tourner, après la guerre russojaponaise, vers le naturalisme. Il devient, avec Shimazaki Tôson, Tayama Katai et Masumune Hakuchô, un des principaux représentants du mouvement naturaliste japonais. Le style de Tokuda est direct et concis ; ses thèmes de prédilection sont l’inertie et le désespoir. Arajotai, publié en 1907, lui apporte son premier succès public. Il s’oriente vers le « roman du je » et écrit des nouvelles et des romans plus psychologiques comme Sôwa (« Un épisode »), Wakare (« Séparation »), puis Machi no odoriba (« Le dancing de la ville ») en 1933. Aucun de ses textes n’est traduit en français. Un monument honorant Tokuda est érigé près du sommet du mont Utatsu en 1947.

■ KIRINO Natsuo (1951-…) Elle compte parmi les écrivains japonais de roman populaire les plus connus dans le monde. Célèbre pour ses romans policiers à caractère psychologique, elle décrit la société et les problèmes de la jeune génération. Elle obtient le prix Naoki pour Yawarakana hoho en 1999 (« Disparitions »), et elle enchaînera ensuite les récompenses littéraires. Elle est traduite dans plusieurs langues et plusieurs de ses romans sont adaptés au cinéma. Parmi ses romans les plus célèbres : Out, Monstrueux, L’île de Tôkyô.

Il joue un rôle décisif dans la modernisation de la poésie japonaise, dégageant celle-ci de sa rhétorique traditionnelle sous l’influence de la poésie occidentale. Écrivain indépendant et rebelle marqué par une enfance difficile, il trouve ensuite dans la prose un moyen d’expression pour aborder les expériences de la jeunesse, avec des œuvres telles que Yônen jidai (« Prime enfance »), ou Aru shôjo no shi made (« Une enfant, jusqu’au jour de sa mort »), en 1919. Son style se caractérise par la recherche d’une écriture nouvelle, abolissant les genres, où le sordide alterne avec le sublime. Il mène à Tôkyô sa carrière d’écrivain, mais reste très attaché à sa ville natale, ce dont témoigne son nom de plume, Saisei, « à l’ouest de la rivière Sai », qui coule près du temple Uho où il a grandi. Kanazawa lui a consacré un musée.

Directeur de la publication

Sawako Takeuchi Rédaction

Chisato Sugita Pascale Doderisse Racha Abazied Cécile Collardey Conception graphique et maquette

La Graphisterie.fr Impression

Imprimerie Moutot Dépôt légal : 4e trimestre 2013 ISSN 1291-2441

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Un héritage préservé : Kanazawa, capitale des Maeda Guillaume Carré, directeur du Centre de recherches sur le Japon de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales anazawa, la plus grande et la plus belle cité de la région du Hokuriku, était à l’époque d’Edo (XVIIe-XIXe siècles) la capitale du fief de Kaga, alors célébré dans tout le Japon comme « le fief au million de boisseaux de riz ». Les seigneurs Maeda qui gouvernaient cette vaste principauté rassemblant trois provinces, Kaga, Noto et Etchû, étaient en effet les daimyô les plus fortunés et les plus honorés de l’archipel après les Tokugawa. Belle réussite pour un lignage dont le fondateur, Maeda Toshiie, avait commencé sa carrière comme simple piquier lors des guerres civiles de la fin du XVIe siècle ! Cette richesse du fief va faire la prospérité de Kanazawa qui, à la fin de l’époque d’Edo, comptait autour de 120 000 habitants : elle devait alors être la quatrième ou cinquième ville du pays, après Edo, Kyôto, Ôsaka. Sa nombreuse population guerrière a laissé son empreinte dans le célèbre quartier de Nagamachi, exceptionnellement conservé ; en revanche, il faudra attendre le XIXe siècle pour que s’y épanouissent les quartiers de plaisir, devenus pourtant à présent un autre haut lieu touristique, rigueur morale des dirigeants oblige. Kanazawa s’affirma à l’époque d’Edo comme un centre de rayonnement artisanal et artistique régional. À fin du XVIIe siècle, des arti-

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■ TOKUDA Shûsei (1871-1943)

■ MURÔ Saisei (1889-1962)

La lettre de la bibliothèque

sans de la vieille capitale impériale spécialisés dans la teinture des soieries vont d’ailleurs s’installer à Kanazawa, et y implanter une tradition de confection de splendides étoffes dites « yûzen de Kaga ». À cette époque, le cinquième seigneur du fief, Maeda Tsunanori, esprit curieux et cultivé, entendait incarner un idéal confucianiste de l’homme d’État, et invita auprès de lui des savants confucéens réputés ; auteur lui-même de nombreux ouvrages érudits, il protégea aussi les arts : le théâtre Nô en particulier, va connaître à Kanazawa un véritable engouement parmi les élites urbaines, marchands aussi bien que guerriers. Les seigneurs suivants continueront à embellir leur capitale, comme en témoigne le magnifique Kenrokuen, « le jardin aux six perfections » achevé dans les années 1830. Et le dernier daimyô de Kaga, Maeda Yoshiyasu, fonda à Udatsuyama, juste avant la restauration de Meiji, le premier hôpital d’assistance publique du Japon. La faculté de médecine de Kanazawa, l’une des plus réputées du pays à l’heure actuelle, est l’héritière de cet ultime accomplissement des Maeda pour leur cité. Par la suite, comme la plus grande partie des côtes de la Mer du Japon, Kanazawa ne connaîtra jamais un destin industriel, même si elle demeura le principal centre urbain du Hokuriku, son cœur © Ville de Kanazawa

financier et surtout intellectuel. Le rayonnement culturel de la cité incita même les dirigeants de Meiji à y établir l’un des huit lycées impériaux chargés de former les élites du pays, un établissement d’excellence qui devint en 1949, l’une des composantes de la nouvelle université de Kanazawa. Quant au faible essor de l’industrie, il eut finalement pour heureux résultat d’éviter le sacrifice de quartiers anciens sur l’autel de la modernité, et vaudra surtout à la ville d’être épargnée par les bombardiers américains. Le tourisme est devenu pour la ville, en ce début du XXIe siècle, un atout économique, comme en témoigne la récente restauration de l’emblématique château des Maeda. Mais ce maintien, dans une ville moderne, de la présence bien vivante d’un passé de capitale seigneuriale, on le doit avant tout à l’attachement des habitants pour des traditions et un héritage patrimonial, dont ils se sont toujours montrés très fiers. Les gens de Kanazawa ont ainsi pu maintenir un art de vivre particulier, hérité de l’aristocratie guerrière et des grands marchands, dont une cuisine raffinée, et une certaine nonchalance, ne sont pas les moindres attraits : une promenade sur les berges de la rivière Asano, ou dans les quartiers des temples, un tour au marché d’Ômichô, et c’est alors tout un Japon rêvé et pittoresque que l’on croit à tout jamais disparu dans les grandes métropoles, qui revit pour nous. ■ 1


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Regards sur le fonds

Théâtre François BIZET

Charlotte Perriand, l’aventure japonaise

Tôzai !... Corps et cris des marionnettes d’Osaka

Milan : Sylvana Editioriale. Saint-Étienne : Musée d’art moderne Saint-Étienne Métropole, 2013. 255p.

Paris : Les Belles Lettres, coll. Japon, 2013, 192p.

Littérature HASHIMOTO Osamu

Le Pèlerinage Trad. par Patrick Honnoré Arles : Actes Sud, 2013. 294p.

Une montagne invraisemblable d’immondices met tout un quartier d’habitations en émoi. Quelles motivations animent le vieillard solitaire qui ne cesse d’amasser détritus et objets en tous genres devant chez lui ? La presse, appelée en renfort par les dames du voisinage lasses de l’impuissance des autorités, s’empare du sujet. Peu à peu des souvenirs reviennent chez les plus âgés, recomposant l’histoire d’une famille de commerçants qui ne sortira pas indemne des grands changements de l’après-guerre. Sur plusieurs générations, Hashimoto Osamu (1948-…) dissèque, tel un entomologiste, les relations sociales et familiales qui sous-tendent ce microcosme. Il s’agit ici du premier titre traduit en français de cet écrivain populaire.

ARASHIYAMA K., DAZAI O., KITAÔJI R., MASAOKA S., MIYAZAWA K., NAGAI K., OKAMOTO K., TANIZAKI J.

Le club des gourmets et autres cuisines japonaises Choix et présent. : Sekiguchi Ryôko ; trad. par Sekiguchi Ryôko et Patrick Honnoré ; ill. La Cocotte Paris : P.O.L., 2013, 208p.

Belle idée que celle de ce livre : comment mange-t-on dans la littérature japonaise ? Écrire sur la cuisine est une pratique très courante pour les écrivains japonais, de même que publier des essais sur la société, le théâtre, le cinéma, ou tout autre thème d’ailleurs, le paysage éditorial étant très large et les sujets aucunement réservés à un type particulier d’auteurs. Dans ses ateliers parisiens à la librairie La cocotte, Sekiguchi Ryôko traitait de cuisine et de littérature. Elle choisissait d’apporter à chacune de ses rencontres avec le public une nouvelle inédite d’un écrivain japonais qui parlait de cuisine. Cet ouvrage réunit l’intégralité de ces textes pour notre plus grand régal. 2

Design

Que se passe-t-il lorsque fraîchement débarqué au Japon, on s’aventure dans un théâtre de marionnettes ? Reste-t-on « à la porte », ou peut-on espérer que la scène se dévoile et s’explique ? Les livres sur le théâtre japonais sont si rares que l’on se réjouit à chaque fois qu’un ouvrage essaie de nous faire découvrir la richesse de la tradition scénique japonaise. Celui-ci interroge sur l’art du bunraku en le confrontant à des références occidentales. Il se lit aisément à la manière d’un journal, celui d’une découverte du théâtre de marionnettes japonais, d’un monde codé que l’on essaie de comprendre... Un essai joliment écrit sur l’histoire des pratiques scénographiques et musicales d’un art plus que jamais vivant, dont l’âge d’or remonte au XVIIIe siècle.

Danse AMAGATSU Ushio, IWAKI Kyôko

Ushio Amagatsu : Des rivages d’enfance au butô de Sankai Juku Trad. par Anne Regaud-Wildenstein Arles : Actes Sud, 2013. 148p.

Amagatsu Ushio, danseur, chorégraphe et metteur en scène, est le fondateur en 1975 de la compagnie Sankai Juku mondialement connue. À travers une série d’entretiens recueillis par Iwaki Kyôko, il se plie dans cet ouvrage à l’exercice de l’autobiographie. Il raconte sa prime enfance dans le Japon des années 1950 au bord de la mer, sa première source d’inspiration. Puis sa jeunesse à la recherche d’une expression artistique indéfinie : un cheminement progressif entre le théâtre et la danse qui le mènera vers cet art chorégraphique nouveau et proprement japonais qu’était alors le butô. Dans la deuxième partie, Amagatsu expose avec un langage imagé et poétique les différentes thématiques qui ont inspiré son travail de chorégraphe. Ce témoignage permet au lecteur de mieux comprendre l’esthétique de cet art singulier, où la contemplation et l’expression de l’intériorité tiennent une place primordiale.

Charlotte Perriand (1903-1999), architecte d’intérieur, est l’une des pionnières du transfert de l’art moderne au mobilier du quotidien : elle sut combiner son engagement pour l’amélioration de l’habitat des classes moyennes avec sa sensibilité artistique, afin d’élaborer un intérieur harmonieux et dépouillé. Le Japon fut une étape marquante dans le parcours de la créatrice. « Tombée amoureuse » du pays, de sa façon de vivre et de la conception de ses maisons, elle a d’emblée élaboré un dialogue avec ses pairs japonais, exerçant une influence décisive dans le monde du design nippon, autant qu’elle y a enrichi son savoir-faire. Cette rencontre a été retracée à l’occasion d’une exposition, donnant naissance à ce catalogue qui rassemble un grand nombre de documents sur cette « aventure japonaise », et sur la vie, l’œuvre et le personnage étonnant que fût Charlotte Perriand.

Histoire Xavier DE CASTRO (éd.)

La découverte du Japon par les Européens (1543-1551) Préf. de Rui Loureiro Paris : Éditions Chandeigne, 2013. 400p.

Marco Polo lui-même n’y parvint pas, mais dans son célèbre récit de voyages Le Devisement du monde, il parle des fabuleuses richesses de Zipangu, pays du Levant, que le puissant Empire mongol avait vainement tenté d’envahir. Christophe Colomb, comme tant d’autres, chercha toute sa vie durant la mythique Cipango aux toits d’or. Puis les marchands portugais surent y établir des relations commerciales, emmenant avec eux les jésuites, dont le célèbre François Xavier… Cette superbe édition rassemble les premiers témoignages sur le Japon, du XIIIe au XVIIe siècle. Marins, marchands ou hommes d’église, tous sont Européens, mais un rare récit japonais sur l’arrivée des « barbares du sud » y figure aussi. Traduits et commentés de façon claire et accessible, ces textes sont accompagnés d’un dossier qui retrace l’évolution des premières représentations de l’archipel nippon dans la cartographie européenne.

Michael LUCKEN

Les Japonais et la guerre : 1937-1952 Paris : Fayard, 2013. 398p.

Dans une étude globale sur la Seconde Guerre mondiale sans équivalent en langue française, le japonologue Michael Lucken dresse un tableau de la société et de l’État japonais depuis l’invasion de la Chine jusqu’à la fin de l’occupation américaine. Cette étude met en évidence les liens entre histoire et culture tout au long de cette période, notamment en examinant la production littéraire et les arts vivants. Toujours replaçant les faits dans leur contexte culturel, moral et intellectuel, l’auteur explore également la délicate question de la mémoire, balayant les clichés d’homogénéité et d’unité de pensée.

Michel WASSERMAN, Nissrine AZIMI

Le dernier bateau pour Yokohama Préf. de Beate Sirota Gordon Paris : Le Ver à Soie, 2013. 206p.

Virtuose du piano d’origine juive, Leo Sirota, échappa à la tourmente nazie en formant au cours des années 1930 l’élite des pianistes japonais. Sa fille Beate, élevée au Japon dont elle possédait parfaitement la langue, rédigea à 22 ans auprès de MacArthur l’article décisif sur l’égalité des sexes dans la Constitution pacifique élaborée par l’occupant. Rentrée aux États-Unis en 1947, elle se consacra pendant près d’un demi-siècle à sensibiliser le grand public américain aux traditions théâtrales de l’Asie. Ce livre raconte comment les parcours incroyables d’un père et de sa fille croisèrent l’histoire du Japon et participèrent à son rayonnement artistique et politique.

Société ITO Mizuko, OKABE Daisuke, TSUJI Izumi (ed.)

Fandom Unbound : Otaku culture in a connected world New Haven, London : Yale University Press, 2012. 320p.

La culture otaku a commencé à faire parler d’elle dans les années 1980, renvoyant tout d’abord à des représentations d’une sous-culture de « geeks » dépendants de jeux vidéo, anime ou mangas, quelque peu asociaux. Au fil du temps, des chercheurs se sont intéressés à décrypter ce phénomène toujours plus complexe et protéiforme, largement présent hors des frontières du pays. Ce recueil d’essais fait le point sur les études directement en prise avec cette culture en plein essor qui se construit à grands renforts de nouvelles technologies. 3


Lettre de la bibliothèque N°43