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Jeu de portraits

© T. Aoki

HIRATA Oriza

Hirata Oriza est un écrivain, metteur en scène et essayiste, né à Tôkyô en 1962. En France, il est certainement l’une des figures les plus reconnues du théâtre japonais contemporain. Auteur d’une trentaine de pièces, parmi lesquelles Tokyo Notes, qui a reçu le prix Kishida Kunio en 1995, et Gens de Séoul, honorée du prix Yomiuri en 1998. Sept de ses pièces ont déjà été traduites et publiées en français. Il est actuellement le directeur artistique du Théâtre Agora à Tôkyô, qui héberge depuis 1986 la troupe Seinendan, compagnie théâtrale créée en 1983 alors qu’il était encore étudiant. Il est l’initiateur d’une théorie théâtrale axée sur le « théâtre contemporain en style parlé » (gendai kôgo engeki), qui valorise la langue orale que les Japonais utilisent naturellement dans leur vie quotidienne. Hirata Oriza a noué avec la France une relation privilégiée : il a collaboré avec les metteurs en scène Frédéric Fisbach, Arnaud Meunier, Laurent Gutman, Pascal Rambert et a présenté ses pièces dans les plus grandes salles parisiennes. Plusieurs d’entre elles ont fait escale à la MCJP : Tokyo Notes, Nouvelles du plateau S., et plus récemment, La nuit du train de la voie lactée. C’est, d’ailleurs, à l’occasion de sa dernière représentation dans nos murs, que M. Hirata Oriza a bien voulu se prêter à notre petit « jeu de portraits », en choisissant de répondre à dix questions sélectionnées par ses soins dans le fameux Questionnaire de Proust : Le principal trait de mon caractère

L’optimisme. Mon principal défaut Je suis étourdi. Mon occupation préférée Le théâtre et la mise en scène. Ce que je voudrais être Quelqu’un qui ne cause de soucis à personne. L’endroit où je désirerais vivre Tôkyô, ma ville de naissance. J’ai grandi dans le quartier de Komaba et j’y dirige un petit théâtre, où je mets en scène des pièces. J’en suis vraiment fier. La couleur que je préfère Le bleu. Mon auteur favori en prose Natsume Sôseki. Mon poète préféré Masaoka Shiki. J’aimerais parvenir à faire dans mon travail ne serait-ce qu’un centième de ce qu’a écrit ce grand poète. Mon héros dans la fiction Sanshirô*. Mon peintre favori Picasso. Dire de lui qu’il est mon peintre préféré est peut-être un peu abusif, mais il se trouve que le musée Picasso à Paris est mon musée préféré. C’est dommage qu’il soit fermé en ce moment. J’attends sa réouverture. Ce que je déteste par-dessus tout Les lamentations. Comment j’aimerais mourir Discrètement, sans déranger personne. État présent de mon esprit J’ai eu des jours meilleurs. * Héros du roman éponyme de Natsume Sôseki (1867-1916). Sanshirô, jeune provincial « monté » à la capitale poursuivre ses études, découvre la ville et ses valeurs. 4

Bibliothèque

Maison de la culture du Japon à Paris 101 bis, quai Branly 75740 Paris cedex 15 Tél. 01 44 37 95 50 Fax 01 44 37 95 58 www.mcjp.fr

Ouverture Du mardi au samedi de 13h à 18h Nocturne le jeudi jusqu’à 20h Fermeture Les dimanches, lundis et jours fériés Fermeture annuelle du 1er au 31 août inclus

Les désastres qui ont frappé le Japon depuis le 11 mars ont profondément ému l’équipe de la bibliothèque, et nous tenons à exprimer notre profonde tristesse et notre solidarité envers toutes les victimes et leurs proches.

Directeur de la publication

Sawako Takeuchi Rédaction

Chisato Sugita Pascale Takahashi Racha Abazied Cécile Collardey Tony Sanchez Conception graphique et maquette

La Graphisterie Impression

Imprimerie Moutot Dépôt légal : 2e trimestre 2011 ISSN 1291-2441


n° 36 - Printemps, mai 2011

La lettre de la bibliothèque La poésie japonaise contemporaine vers un monde sans précédent... Yves-Marie Allioux, traducteur, spécialiste de la poésie japonaise moderne u moment même où je traduisais un poème de Yoshimoto Takaaki qui doit figurer dans une anthologie à paraître en France sous les auspices de la JLPP (Japanese Literature Publishing Project), on apprenait les catastrophes qui se sont acharnées sur les côtes du Nord-Est japonais. Ce poème commence par les vers :

A

Écritures japonaises, mises en œuvre par Alain Jouffroy dans un numéro spécial des « Cahiers pour un temps », titrait son compte-rendu publié dans Le Monde du 31 octobre 1986 : « Les chants d’un monde meurtri : Chez les poètes japonais du vingtième siècle, la violence, le blasphème, l’âpreté ont remplacé l’ineffable. » André Velter, poète lui-même, trouvait quelques formules frappantes pour ponctuer son

« S’il descend vers un monde sans précédent lui, c’est à contreCœur assurément ! Avec une jeune fille d’un monde abandonné Ne pas avoir partagé les petits secrets de la vie quotidienne ! Ou bien encore quand un fragment de désir Devient une riche odeur de pain ou d’autrui L’humble révérence Oh ! n’avoir pas connu le plaisir de ces instants ! » (Isû no sekai e orite yuku). Certes, ce poème de 1955 exprime la révolte d’un homme qui se désolidarise des orientations du Japon d’aprèsguerre et entend trouver, fût-ce à contre-cœur, sa propre voie. Mais je ne peux m’empêcher de penser à tous ceux qui ont été contraints de renoncer aux bonheurs simples de la vie en descendant dans l’enfer d’un monde réellement « abandonné ». Ce côté tragique de la poésie japonaise contemporaine a été parfaitement souligné lors de la parution chez Gallimard en 1986 d’une Anthologie de poésie japonaise contemporaine. André Velter, évoquant aussi les

ébahissement : « Nous voilà loin du murmure imperceptible du vent dans les bambous et de l’heure aurorale où les libellules vont boire ! » L’accueil de la presse française fut loin d’être toujours aussi empathique. C’est que beaucoup, consciemment ou non, veulent figer la culture japonaise dans un rêve élaboré par l’Occident à la fin du XIXe siècle. À travers l’ineffable du haiku, par exemple ! Malgré ce déficit d’« horizon d’attente », la traduction de la poésie japonaise contemporaine n’en a pas moins persévéré, et nous devons louer ici, entre autres, le travail inlassable de Claude Mouchard et d’Ueda Makiko

dont le numéro spécial de la revue Po&sie en 2002 – le n° 100 ! – constitue un des sommets. Dès juin 1984, cependant, Ôoka Makoto s’inquiétait sur la chaîne NHK du devenir de la poésie au Japon : « ... il semble que la réception, le mode de lecture de la poésie ne soit pas d’un ordre différent de la façon de lire de la science-fiction, des bandes dessinées, ou d’apprécier les paroles de la pop musique japonaise. » Tanikawa Shuntarô, vingt-cinq ans plus tard, dans l’Asahi du 25 novembre 2009, se demandait encore : « Où donc s’en est allée la poésie ? (Shi wa doko e itta no ka) » et constatait aussi : « Dans les bandes dessinées, dans les dramatiques à la télévision, ou dans le cosplay, dans ce dont on se demande si on doit appeler ça poésie, la poésie se répand sous une forme extrêmement légère, si bien que les lecteurs par leur contact avec ce genre de choses satisfont à leur besoin de poésie. » On a l’impression que ces deux pères fondateurs d’une poésie contemporaine enfin libérée des meurtrissures de l’après-guerre, Ôoka et Tanikawa, rejetteraient volontiers la responsabilité de la situation actuelle de la poésie sur les lecteurs, plutôt que sur les créateurs. Les catastrophes qui ont frappé le Japon et qui menacent le monde changeront-ils les lecteurs au point d’engager la poésie à se redensifier ? ■ 1


Regards sur le fonds

Littérature ISAKA Kôtarô

La prière d’Audubon Trad. par Corinne Atlan Arles : Éditions Philippe Picquier, 2011. 448p.

Religion Bernard FAURE

L’imaginaire du Zen : l’univers mental d’un moine japonais Paris : Les Belles Lettres, coll. Japon, 2011. 233p.

Le bouddhisme chan, né en Chine au VIIIe siècle, mieux connu sous son appellation japonaise zen, a connu en Occident un succès si vif que l’on s’en tient souvent à l’image stéréotypée qu’il véhicule. Bernard Faure, spécialiste de l’histoire des religions, se penche ici sur le cas du moine Keizan Jôkin (1278-1325) : à la croisée des deux conceptions parfois contradictoires de la tradition dite « pure » importée de Chine, et des cultes de son pays natal, cet héritier de Dôgen (1200-1253) joue un rôle significatif dans l’enseignement et la propagation de ce courant spirituel dans le Japon du XIVe siècle. À partir de l’étude de documents d’époque, l’auteur s’attache à rendre l’univers mental du moine, ainsi que certains aspects de la vie monastique. Ce livre nous offre une approche anthropologique qui contribue à remettre en question les interprétations habituelles du zen.

Manga Joëlle NOUHET-ROSEMAN

Les mangas pour jeunes filles, figures du sexuel à l’adolescence Toulouse : Érès, coll. La vie devant eux, 2011. 295p.

Cet ouvrage a pour objet d’étude les mangas shôjo, bandes dessinées japonaises destinées à un lectorat de jeunes filles ou de jeunes femmes. Les représentations du sexuel véhiculées par ces ouvrages font la part belle à des fantasmes souvent infantiles. Ce type de bandes dessinées nous renseigne sur la manière dont les adolescents se construisent progressivement, en explorant ce qu’il en est du masculin et du féminin, et sur la façon dont ils appréhendent leur vie affective et sexuelle. À travers une approche anthropologique et psychanalytique, Joëlle Nouhet-Roseman, docteur en psychopathologie et psychanalyse, rend compte du succès actuel des mangas chez les jeunes filles en France et interroge la complexité du sexuel à l’adolescence.

2

Isaka Kôtarô est un auteur à succès au Japon, dont un grand nombre de romans a déjà été adapté au cinéma et en mangas. Dans La Prière d’Audubon (prix Shinchô Mystery Club en 2000), un jeune informaticien au chômage se réveille sur une île étrange : un épouvantail qui parle, un peintre qui passe son temps à mentir… la visite des lieux amène son lot de surprises. Mais le jeune homme n’est pas au bout de ses peines, puisque l’on découvre peu après son arrivée le corps démembré de l’épouvantail ! Il se dégage de ce roman une ambiance que l’on retrouve chez Murakami Haruki : le même type d’univers décalé, hors du temps, et cette distance amusée face aux tribulations des personnages. Toutefois, Isaka Kôtarô adopte un ton léger et sarcastique, avec un humour mordant et incisif. Il nous décrit un monde absurde possédant sa propre logique, et se joue avec brio des codes du roman policier.

MIZUBAYASHI Akira

Une langue venue d’ailleurs Paris : Gallimard, coll. L’un et l’autre, 2011. 268p.

Dans les années 1970 au Japon, Mizubayashi Akira vit une confrontation douloureuse avec le japonais, sa langue maternelle malmenée par l’époque et qu’il trouve désenchantée. Il se lance alors à corps perdu dans l’apprentissage du français, coup de foudre radiophonique, qui engage dès lors toute son énergie et son existence. Soutenu dans sa quête par la lecture de JeanJacques Rousseau… et la musique de Mozart, enfin il « accède à la parole ». Bilingue mais étranger à lui-même dans les deux idiomes, il trouve dans son étrangéité « le nécessaire mouvement migratoire de la pensée » et « une perspective sur le réel qui est celle de l’Autre ». Rédigé en français, dans une langue délicieusement ciselée et exigeante, teintée d’humour, ce chaleureux texte autobiographique ravira les amoureux des langues et des cultures étrangères.

KAWAKAMI Hiromi

Le temps qui va, le temps qui vient Trad. par Élisabeth Suetsugu Arles : Éditions Philippe Picquier, 2011. 277p.

C’est un petit quartier commerçant de Tôkyô qui est le véritable héros du dernier roman de Kawakami Hiromi, non pour le décor qu’il décrit, mais du fait de la chaleureuse communauté qui l’anime. Au-delà du brouhaha des conversations et des chassés-croisés entre la poissonnerie, le restaurant et le bar du coin, chacun tisse sa vie à sa manière. Jeunes, vieux, maris ou femmes se révèlent dans leur intimité chapitre après chapitre, au fil de tranches de vie qui


s’enchevêtrent et finissent par se rejoindre, dans un ensemble privilégiant l’introspection. Le ton n’est pas à la révélation, mais plutôt au questionnement de la relation à autrui au quotidien : passions secrètes, solitudes ou rencontres se dessinent sous l’écriture subtile de l’auteur, qui plonge parfois dans la mélancolie, mais s’en extirpe aussitôt d’un trait de plume enjoué.

NAKAJIMA Atsushi

La mort de Tusitala Trad. et postf. de Véronique Perrin Toulouse : Anacharsis, 2011. 169p.

Dans ce roman, publié en 1942, Nakajima Atsushi (1909-1942) imagine les derniers jours passés dans les îles Samoa de Tusitala, « le raconteur d’histoires », nom que l’on prêtait à l’auteur de L’île au trésor, Robert Louis Stevenson (1850-1894). En pleine guerre, ce jeune auteur japonais s’amuse à réinventer la fin de vie d’un romancier mondialement connu. Le pari est risqué et lui vaudra, malgré une sélection pour le prix Akutagawa, l’incompréhension de ses pairs à une époque où le nationalisme ambiant laissait peu de place à la créativité littéraire. Le résultat est un texte étonnant où Nakajima se joue des genres en alternant la narration et les extraits d’un journal fictif ; il nous livre une sorte de fausse biographie romancée, ou plus exactement, une fiction où brille toute la force de son imagination. Dans une pertinente postface, la traductrice nous donne des clés pour comprendre l’importance de cette œuvre et présente les similitudes de parcours des deux auteurs.

Art TSUJI Nobuo

Autoportrait de l’art japonais Trad. par Claire-Akiko Brisset et Lionel Seelenbinder-Mérand Strasbourg : Fleurs de parole, 2010. 136p.

KISHIDA Ryûsei

La peinture crue : réflexions sur l’art et l’ukiyoe Trad. par Michael Lucken Paris : Les Belles Lettres, coll. Japon, 2011. 207p.

Méconnu en dehors de l’Archipel, le peintre Kishida Ryûsei (1891-1929), est considéré comme l’un des peintres japonais les plus importants du XXe siècle. Son cheminement critique le mène des avant-gardes expressionnistes à une forme de réalisme singulier inspiré par les grands peintres de la Renaissance allemande. L’artiste rédige aussi de très nombreux textes de réflexion sur l’art, dont le présent ouvrage est la première traduction dans une langue occidentale. Loin de la vision esthétique de certains de ses contemporains — l’écrivain Tanizaki Jun’ichirô, le philosophe Kuki Shûzô, etc. — vantant le raffinement japonais, Ryûsei loue le grotesque, présenté comme un élément récurrent de l’art nippon au fil des siècles, et la vitalité bouillonante de l’époque d’Edo. Son œuvre écrite et peinte continue d’interroger les fondements de la culture du Japon contemporain.

An illustrated dictionary of Japanese-Style Painting Terminology Tôkyô : Tôkyô University of the Arts, 2010. 221p.

L’art du nihonga, soit l’application de pigments minéraux liés à l’aide de colles d’origine animale sur le bois, la soie ou le papier, a donné naissance à nombre d’œuvres aux textures d’une grande délicatesse et aux couleurs chatoyantes. Traduit par « peinture japonaise », cet art désigne un ensemble de techniques héritées de la Chine ou de la Corée que les peintres japonais ont pris soin de préserver et d’enrichir à leur manière. Dans ce dictionnaire illustré, l’université des Arts de Tôkyô traite d’un large éventail de termes précis et de techniques : y figurent aussi bien des informations sur les différents styles, que des procédés détaillés à l’aide de photos, comme par exemple la fabrication de la colle à base de résine de pêcher. La présentation, claire et pédagogique, satisfera aussi bien le spécialiste que le néophyte curieux des beaux-arts japonais.

Historien et critique d’art très réputé au Japon, Tsuji Nobuo n’avait jamais été traduit en français jusqu’ici. C’est chose faite enfin grâce à ce très bel ouvrage richement illustré, qui est, en somme, la traduction partielle du livre japonais intitulé Nihon bijutsu no mikata. Dans les deux chapitres composant ce livre, l’auteur analyse les deux caractéristiques qu’il juge fondamentales dans l’art japonais : le « décoratif » (kazari) et le « jeu » (asobi). Cet essai, plaisant à lire du fait d’un grand nombre d’anecdotes et de références littéraires, n’est pas une histoire « classique » de l’art, mais plutôt une approche personnelle, érudite et originale, qui traite de notions rarement développées dans les ouvrages disponibles en français. 3


Lettre n°36  
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