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Époque Fait divers

USA PERMIS DE TUER

Sarah McKinley, une jeune veuve et mère de 18 ans, a abattu froidement un cambrioleur. Elle ne sera pas condamnée. PAR MAXIME ROBIN

e suis seule avec mon bébé. Deux individus sont en train de pénétrer dans ma maison. J’ai deux armes dans les mains. Est-ce que je tire ? » Le combiné coincé au creux de l’épaule, un pistolet dans une main, un fusil dans l’autre, Sarah McKinley appelle le 911, le numéro national des urgences aux États-Unis. L’adolescente de 18 ans, qui a perdu son mari le jour de Noël, victime d’un cancer, est retranchée dans son mobile home, en périphérie de Blanchard, une ville rurale de l’Oklahoma. Nous sommes le 31 décembre, il est 14 heures. Alors qu’elle vient à peine de donner le biberon à son petit Justin de 3 mois, des cambrioleurs s’attaquent au loquet de sa porte, tambourinent, donnent des coups d’épaule. Sarah s’est barricadée en faisant glisser le canapé du salon contre la porte. Puis a filé dans sa chambre déposer son bébé, attrapé deux armes à feu avant de s’accroupir à quelques mètres du vestibule, en position offensive. Pendue au téléphone, elle attend un dispatcheur : une personne qui l’écoutera et transmettra éventuellement son appel à la police. Les minutes passent, interminables. Aux urgences de son district rural, plusieurs standardistes couvrent un territoire plus grand que la Belgique.Au bout de quinze minutes, une standardiste répond enfin : « Je ne peux pas vous dire de le faire. Mais faites ce que vous avez à faire pour protéger votre bébé. – Ils sont malintentionnés… Puis-je parler à un inspecteur, s’il vous plaît ? », poursuit Sarah. La standardiste prévient l’une des trois voitures de police du comté à la seconde où le cambrioleur force la porte. Sarah repère un objet métallique. Un couteau de chasse. Elle fait feu. L’homme s’écroule, touché au thorax. Justin Martin, 24 ans, agonise sur le pas de la porte, son couteau dans la main gauche. En attendant l’arrivée de la police, Sarah donne à nouveau le biberon à son bébé. Son mobile home est situé au bout d’un cul-de-sac : pour y accéder, il faut emprunter une route de graviers bordée d’arbres. Des troncs morts, fauchés par la tornade qui a ravagé le pays au printemps dernier, jonchent encore les bas-côtés. Martin était un cow-boy de 24 ans, « très proche de sa chienne Lori Darlin, un berger australien. Il aimait le rodéo, chasser, pêcher, et il allait à l’église », précisera sa famille à l’Oklahoman Newspaper. Un bon gars du Sud, qui avait aussi ses petits secrets. Son complice, Dustin Stewart, qui s’est enfui après le coup de feu, s’est rendu deux jours plus tard au shérif du comté. Les deux cambrioleurs étaient consommateurs d’antidouleurs, et, selon les procès-verbaux, ils s’étaient défoncés à l’hydrocodone, un opiacé de synthèse, une demi-heure avant d’attaquer Sarah. Martin savait que son mari était mort d’un cancer. Le 29 décembre, jour de l’enterrement, Martin s’était déjà rendu chez Sarah. Elle ne l’avait pas laissé entrer. « On avait

PHOTOS : SISNEY/AP/SIPA - D. R.

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L’intrus, l’ado et le bébé Avant de tuer Justin Martin (ci-dessus), Sarah McKinley a demandé à l’opératrice des appels d’urgence si elle pouvait tirer sur l’homme qui tentait de s’introduire chez elle.

De sang-froid La jeune femme était seule avec son enfant dans son mobile home à Blanchard, en Oklahoma, le 31 décembre dernier, quand elle a été cambriolée. En état de légitime défense, elle ne sera pas poursuivie.

monté un plan pour la cambrioler parce qu’on ma position dans la maison », employant un était persuadés qu’on trouverait des tranquil- vocabulaire de tactique militaire. « Mais je voulais le voir d’abord. Je me suis concentrée sur chaque lisants », dira Stewart à la police. Ce fait divers, sauce Breaking Bad, fascine l’Amé- petit détail, le moindre bruit, chaque mot que la rique. C’est la même Amérique blanche, rurale, standardiste me disait. Ça m’a aidée à rester calme. J’ai juste essayé de isolée que dans la me tenir prête. » série télé. Avec des LA LOI DONNE LE DROIT DE VIE OU DE MORT qui a lâdrogués qui comSUR UN INDIVIDU MENAÇANT UNE PROPRIÉTÉ chéSarah, l’école très tôt, mettraient l’irréparable pour quelques pilules et des mères de élève des bergers allemands à domicile. Elle s’était famille prêtes à tuer. Quand l’intervieweur de Fox mariée depuis moins d’un mois avec Kenneth, le News, Shepard Smith, demande à Sarah McKinley père de son enfant, qui avait quarante ans de plus comment elle a pu garder son calme, elle répond : qu’elle et qu’elle fréquentait depuis trois ans. C’est « Dans des moments pareils, il le faut. Si j’avais crié lui qui lui avait appris à tirer. La mère de Sarah a au secours, j’aurais dû m’éloigner, j’aurais perdu longtemps eu du mal à admettre leur relation, mais

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« tout a changé depuis la naissance du bébé. Sarah me soutenait que l’âge n’avait pas d’importance, explique-t-elle au journal local. Pour ce choix, elle a montré la même volonté de fer que la nuit du 31. » Le 5 décembre, Kenneth entrait à l’hôpital pour ne plus en sortir. Pour payer ses funérailles, Sarah a vendu leurs armes, excepté un fusil et un pistolet. La jeune femme a tué mais ne sera inculpée d’aucun crime. La Castle Doctrine, en vigueur aux États-Unis, donne le droit de vie ou de mort sur un individu qui menace votre propriété. Tout cambrioleur s’expose donc à la mort. Et le droit de porter une arme est inscrit dans la Constitution américaine. C’est le fameux 2e amendement, un droit quasiment aussi sacré que la Bible. En fait, c’est

Stewart, le complice du mort, qui est accusé du matinale sur ABC. Sarah Palin n’a pas tardé à meurtre. La loi de l’Oklahoma est claire : si un s’immiscer dans le débat. « Je suis pour toutes les meurtre est commis sur les lieux d’un cambriolage, filles armées qui savent ce qu’elles font », a déclaré les auteurs survivants sont tenus pour responsables. l’ex-candidate républicaine à la vice-présidence, Dans le sud des États-Unis, les armes à feu ne entretenant son image de mère au foyer qui en a sont pas l’apanage dans le pantalon. Pades cow-boys. Les ‘‘JE SUIS POUR TOUTES LES FILLES ARMÉES rallèlement, des milfemmes aussi en de dollars, versés QUI SAVENT CE QU’ELLES FONT’’ Sarah Palin liers sont fans. Une par des admirateurs, blogueuse texane du Washington Post confirme : affluent sur le compte en banque que la police du « Ici, on ne perd pas de temps à remettre en cause comté a créé pour soutenir la jeune veuve. Sarah notre culture des flingues. Et n’allez pas croire que McKinley, elle, assure qu’elle « se sent mal pour c’est un truc de mecs. » « Cette maman pousse son geste ». Mais elle ne regrette rien : l’instinct maternel à un niveau jamais vu ! », s’en- « C’était lui ou le bébé. Il n’y a rien de plus dangeflamme Good Morning America, la messe de l’info reux qu’une femme avec son enfant. » 쐍

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