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MATRAQUE Publication désindividualisée dans des constellations.


1. On annule les vacances, on continue. Vacance : du latin vacare « être sans », « vide », « inoccupé ». Concept né au XIXème siècle au sein de la bourgeoisie urbaine. Période légale d’arrêt de travail pour les travailleurs salariés ainsi que pour les universités et les écoles. Les vacances ça nous fait chier. Les vacances c’est le vide et notre mouvement est tout sauf vide. Pourquoi mettre en pause la lutte durant deux mois ? On attend pas la rentrée pour reprendre, on a rien a reprendre puisqu’on a jamais arrêté : Au feu les cartes postales de la CGT au gouvernement, Osef l’annulation de l’université d’été du PS, au cul ces militants qui bradent leurs idéaux pour quelques semaines de spectaculaire vacuité. Où est votre « été chaud » ? Votre « insolation qui vient » ? Votre « la lutte continue » ? Quatre mois que le mouvement n’a pas faibli. Pourquoi passer en horaires d’été ? Les Zadistes, eux, n’ont pas de congés, pas d’horaires, pas de calendrier, pas d’entracte. Mais vous qui avez du temps libre cet été, vous êtes où bordel ? Quand est-ce qu’on va vous voir déborder en manif sauvage ? Défendre une ZAD ? Tracer du sens sur les murs, une bombe de peinture a la main ? Où sont vos écrits, vos appels et vos actions ? Vos créativités ? Vos imaginations ? Y’en marre de se faire dicter, par les syndicats, un calendrier de lutte qui se plie à celui de l’Etat. MERDE aux pauses, MERDE les syndicats, MERDE l’Etat. Le calendrier, c’est nous. Le concept de vacance ne fait que renforcer l’idée de salariat, cette idée fasciste qu’on doit gagner notre vie en vendant notre force de travail, nos corps et nos têtes pour pouvoir juste vivre. Sans salariat pas de vacances et le salariat, nous souhaitons le voir disparaître à jamais. On le sait, ça fait sens, cette lutte a dépassé la seule idée d’abrogation de la loi travail : à cette occasion certains ont découvert les violences policières alors que les minorités racisées des quartiers populaires les connaissent depuis bien trop longtemps. Etions-nous en vacances durant toutes ces années ?


La répression inédite de l’Etat pour étouffer le mouvement nous a rappelé l’autoritarisme le plus crasse quand on peut voir toutes les dérives que permet à l’Etat une constitution républicaine, soi-disant démocratique, lorsque ce dernier surveille, assigne à résidence et empêche de manifester. Un Etat dont le bras droit est coupable de violences inqualifiables afin de maintenir l’ordre agonisant à grand coup d’armes létales pour nous mater. Un bras droit protégé par des tribunaux qui distribuent l’injustice. Et que dire de nos syndicats qui ont reniés jusqu’à la racine même de leur combat en faisant alliance d’un coté avec l’Etat pour négocier des trajets absurdes, vides et mous (comme des vacances) et de l’autre avec la police en créant des services d’ordre plus chemises brunes que drapeau rouge. Tout cela nous donne assez de raisons de casser des vitrines de banques, d’agences de voyage, d’institutions obsolètes. Des envies de déborder, de s’exprimer sur les murs et partout où l’imagination nous porte. Cessons de bronzer, cessons de gémir, cessons de fantasmer. Continuons le travail, investissons l’espace public : l’annulation de la présidentielle ne se fera pas toute seule, celle de la rentrée non plus d’ailleurs. Montrons leur que notre puissance d’agir est sans limite parce qu’elle est fauve, ingouvernable et sensible. Cette année on annule le calendrier. Aux vacances on préfère le vacarme.


2. Comment s’est constitué le groupe artistique Voïna ? Lionia Iobnouty [“leTaré”] : C’est Oleg Vorotnikov qui l’a fondé en 2007. Au début, il ne comptait que quelques personnes, mais aujourd’hui, elles sont des dizaines, voire des centaines à prendre part à chacune de nos actions. Vorotnikov reste le cerveau du groupe. Kozlionok [“Cabri”]:Mais Lionia Iobnouty est notre président et notre super-héros. C’est lui qui a sauté sur le toit d’une voiture du Service Fédéral de protection des personnalités devant le Kremlin ! L. I. : Kozlionok est notre coordinatrice en chef, et elle est le cœur de notre troupe. Alexeï en est l’éminence artistique, le concepteur de nos performances. Pourquoi ce nom de “Voïna” ? Alexeï Ploutser-Sarno : Voïna signifie “Guerre”. Nous avons déclaré la guerre à tout ce monde de l’art glamouro-fasciste qui produit des objets d’art morts. Pourriez-vous nous parler des premières actions de votre groupe ? O. V. : Le 1er mai 2007, nous avons balancé des chats errants dans un MacDo. Double profit : les chats ont pu manger des hamburgers, et les employés faire connaissance avec l’art contemporain de gauche. K. : Ensuite, le 24août 2007, nous avons réalisé Le festin. Nous avons dressé des tables dans un wagon du métro de Moscou et célébré le repas de funérailles de notre ami, le peintre Dmitri Prigov. A. P-S. : Le 29 février 2008, au moment de l’élection de Medvedev à la présidence, nous avons organisé une partouze dans une salle du Musée national de biologie, à Moscou, sous le slogan “J’encule Medvejonok”. K. : Medvejonok, en russe, c’est un petit Medvedev [“Medved” signifie “ours”].


A. P-S. : Nous voulions dresser le portrait de la Russie en campagne électorale. Aujourd’hui, en Russie, tout le monde encule tout le monde, et le président Medvejonok jouit devant ce spectacle. K. : Il aime voir les gens souffrir. O. V. : Le 6 mai 2008, au moment de la prestation de serment du nouveau président, nous avons fait l’Humiliation du flic dans sa propre maison, en lançant des tartes sur le chef de la police, carrément dans son bureau, et en l’arrosant de thé. Vous prenez de plus en plus de risques. Comment parvenez-vous à échapper à la prison ? A. P-S. : Oui, depuis le 22 mai 2008, avec La censure suce, nous sommes passés à des actions de protestation dures. O. V. : Le 3 juillet 2008, nous avons fait Le flic en soutane de pope, un pillage de supermarché en plein jour par un militant qui avait passé une soutane par-dessus un uniforme de policier. En Russie, tout le monde crève de peur devant la police et les popes, et les vigiles du supermarché avaient tellement la trouille qu’ils n’ont pas réagi. K. : Le 7 septembre 2008, nous avons monté des exécutions capitales, toujours dans un supermarché, en pendant des travailleurs immigrés, des juifs et des homosexuels. C’était une offrande symbolique à Iouri Loujkov, le maire corrompu de Moscou [limogé fin septembre dernier] pour sa politique homophobe [toutes les tentatives de gay prides dans la capitale russe ont été sévèrement réprimées], xénophobe et esclavagiste. L. I. : Pour ne pas se faire arrêter, il faut agir très vite.


Laquelle de vos actions a été le plus dangereuse, et laquelle a eu le plus d’écho ? La plus dangereuse a été Bite au cul. C’était le 29 mai 2009, quand nous avons donné un concert punk dans une salle de tribunal, durant le procès du commissaire d’exposition Andreï Eroféïév [jugé pour incitation à la haine religieuse à cause de l’exposition Art interdit 2006]. Nous avions fait entrer en douce des guitares électriques et des micros, et dès l’ouverture de la séance de ce tribunal de la honte, nous avons chanté Tous les flics sont des salauds, ne l’oubliez pas ! L. I. : Notre action la plus célèbre, c’est bien sûr Révolution de palais. Tard dans la soirée du 16 septembre dernier, nous avons renversé sept voitures de police dans le centre de Saint-Pétersbourg, avec des policiers corrompus et ivres dedans. A. P-S. : C’est ainsi que nous avons procédé à la réforme symbolique du ministère de l’Intérieur, en les mettant sans dessus dessous. Que cherchez-vous, finalement ? Vous avez un programme ? O. V. : Nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Toute cette pitoyable masturbation artistique pseudo-libérale avec des programmes, c’est dépassé. Il est temps de s’opposer pour de bon au lieu de se contenter de jouer avec les mots. K. : Nous ne rédigeons pas de manifestes, nous enculons le pouvoir russe extrémiste de droite avec notre Bite de 65 mètres. A. P-S. : Kozlionok fait allusion à note Bite prisonnière du KGB.Nous avions tracé sur la partie mobile d’un pont levant, le pont Liteïny de Saint-Pétersbourg, les contours d’un pénis géant de 65 mètres de long sur 23 de large, 30 secondes avant que ce pont de 4 tonnes soit relevé, dressant cette bite monstrueuse et menaçante juste devant les fenêtres du FSB [autrefois KGB]. L. I. : Notre objectif politique est de créer un front de gauche de la jeunesse, pour lutter contre la réaction de droite qui s’est emparée de la Russie.


A. P-S. : En matière artistique, notre but est de montrer la communauté artistique glamour et conformiste sous son vrai jour, pour que tout le monde puisse en rire. Elle est vendue, fascisoïde et reproduit de la merde artistique complètement ringarde. K. : Nous, nous créons un art nouveau, honnête, héroïque et monumental. O. V. : Et totalement gratuit ! Qui est l’idéologue, chez vous ? O. V. : Nous avons quatre centres intellectuels dans le groupe, nous quatre qui répondons à votre interview. Quelles sont vos racines artistiques et politiques ? A. P-S. :Politiquement, nous puisons dans les traditions des décembristes russes, ces nobles qui ont amené le soulèvement de 1825, et chez les activistes français type 1968. O. V. : Nous sommes proches des mouvements de protestation actuels des anarchistes de gauche européens. A. P-S. : Artistiquement, nous regardons du côté de l’art révolutionnaire russe des années 20 et de l’actionisme viennois. L. I. : Et aussi de l’amour absolu de la liberté et de la froide intrépidité russe. Vous considérez-vous comme une opposition non parlementaire alternative ? O. V. : En Russie, l’opposition non parlementaire est détruite et démoralisée. Elle n’est pas prête à entreprendre des actions radicales. A. P-S. : Et tout le reste du bla bla mou libéral et intellectuel au sujet de la liberté, c’est puéril.


L. I. : Pendant que la revanche extrémiste de droite noie la Russie dans le marécage du fascisme, les intellectuels sont occupés à régler leurs comptes entre eux. La population ne les entend pas. A. P-S. : Dans la Russie actuelle, notre groupe artistique, Voïna, est l’une des rares forces que tout le pays entend. Nos actions sont regardées par des millions de personnes. La seule Révolution de palais a été vue par plus de 20 millions de spectateurs. Vous ne semblez pas craindre les pouvoirs publics, la police ou les tribunaux. Comment voyez-vous votre avenir ? A. P-S. : Notre avenir, c’est la liberté ! L. I. : Nous n’avons pas peur des tribunaux ni des juges. Nous leur disons d’aller se faire foutre. K. : Nous ne nous présentons jamais aux convocations des tribunaux. Nous menons une vie clandestine d’anarchistes. O. V. : Cela fait longtemps qu’il n’y a plus de tribunaux indépendants en Russie, ni de juges indépendants. Les juges appliquent ce que leur ordonne le pouvoir corrompu, et s’il n’y a pas de système judiciaire, pourquoi en aurait-on peur ? L. I. : Nous sommes des résistants. Quand nous réalisons une performance nous attaquons toujours les premiers, mais le reste du temps nous essayons de nous tenir le plus loin possible de la police pour ne pas être salis par sa merde. Comment supportez vous le fardeau de la gloire ? O. V. : Des tas de provocateurs et d’escrocs tournent autour de notre groupe, comme Piotr Verzilov. Il a trahi Shitman, un de nos militants, il l’a donné à la police.


K. : Dans une interview sur la chaîne REN-TV, ce faux-cul de Verzilov a affirmé au journaliste qu’il était l’auteur de toutes les actions de Voïna pour 2010, alors qu’il a été piteusement chassé du groupe en 2009 ! L. I. : Sur Radio Svoboda, ce traître m’a appelé son “ami et camarade”, sans avoir honte de mentir au journaliste qui l’interviewait. O. V. : A ce propos, la seule source d’informations fiable sur nous est notre blog, mais Internet est envahi de faux blogs à nos noms. Il existe une fausse page Live Journal de Lionia Iobnouty, un faux compte Twitter de Voïna, un faux groupe sur le site Vkontaktié, des play-list bidon sur You Tube, une fausse page Live Journal du groupe Voïna qu’alimente anonymement le traître Verzilov, sous le pseudo de wisegizmo, où il parle de lui à la troisième personne en se dépeignant sous des traits héroïques. A. P-S. : Des dizaines de personnes qui n’ont rien à voir avec nous se présentent comme membres du groupe, trompent les gens et en retirent un bénéfice. Mais le plus drôle, c’est quand ces personnes étrangères au groupe organisent des expositions de Voïna alors que nous n’en faisons pas nous-mêmes. L. I. : Par principe, nous refusons d’exposer en Russie. Hors de question de collaborer avec l’industrie de l’art, vendue, plongée jusqu’au cou dans des intrigues puantes dans les coulisses du pouvoir. Quelle a été votre exposition la plus réussie, puisque vous en avez fait dans plusieurs pays d’Europe ? O. V. : En réalité,notre “exposition” la plus réussie, elle se déroule actuellement à Saint-Pétersbourg, puisque le ministère de l’Intérieur a ordonné que nos portraits accompagnés de photos de nos performances soient affichés dans les salles de police de tous les musées de la ville, avec la légende suivante : “Groupe Voïna, recherché pour actes de délinquance”.


Pensez-vous que toutes vos actions aient été réussies et aient atteint leur but ? A. P-S. : La Bite prisonnière du KGB a été applaudie par des centaines de milliers de spectateurs, et ce que nous en avons dit sur notre blog a été retiré par les services secrets et évincé de tous les hauts de liste dans les moteurs de recherche. C’est cela, notre but, être entendus. K. : Et montrer à tout le monde un exemple d’audace. L. I : Et appeler tout le monde à ne pas avoir peur du pouvoir russe extrémiste de droite. Votre groupe, c’est de l’art, de la politique, ou un jeu ? O. V. : Si Voïna est un jeu, c’est un jeu mortel. Nous jouons à la liberté ! A. P.-S. : Nous faisons de l’art de rue politique et protestataire. Et l’art constitue le moyen le plus puissant de lutter en faveur de la liberté. C’est pour cela que nous créons une nouvelle sorte d’artiste russe, un intrépide Robin des Bois ! 3. Stonewall n’était pas une soirée mousse Les émeutes de Stonewall à New-York, en 1969 furent le point de départ des prides. Initiées par des personnes lgbt racisées, travailleuses du sexe et précarisées, en réaction aux violences policières qu’elles subissent quotidiennement, cette insurrection est encore aujourd’hui un symbole fort des luttes croisées de différentes minorités contre l’état, les flics et les expressions racistes, transphobes, homophobes et putophobes. Malheureusement, on assiste depuis trop longtemps à une récupération marchande de cet évènement. Commerces, entreprises privées et partis politiques ne cessent de lisser nos identités, silencer nos luttes, réduire à un divertissement de masse ce qui à la base est un espace-temps de revendications fortes portées par les exclues de ce système patriarcal, capitaliste, ciscentré, hétérosexiste et raciste.


Aujourd’hui, le PS au pouvoir ne déroge pas à la règle à grands coups d’effets d’annonces, de fausses promesses, de lois misérables et de division des opprimées. Les différentes communautés LGBTQIA+ sont utilisées à des fins électorales, notamment pour faire passer l’infâme pilule de la loi 49.3 L’amendement passé à l’assemblée nationale le 19 mai dernier concernant le changement d’état civil des personnes trans en est un exemple parfait. Porté par la caution gay-mariage de PS, Erwan binet, il s’agit d’une insulte grossière face aux revendications collectives et asso trans qui depuis des années réclament un changement d’état civil libre et gratuit, basé sur l’autodétermination, sans juge ni psychiatre, ni flic de la morale. Ces mêmes ordures professionnelles de la politique ne portent qu’un projet homonationaliste, raciste et à géométrie variable en fonction des intérêts diplomatiques, politiques et marchands de la France. L’horreur vécue par les migrantes et réfugiées contraste un petit peu avec les discours sur les droits humains. Gouvernants et bureaucrates zélés nous font tout autant gerber que votre drapeau bleu, blanc, rouge. Pinkwashing et néocolonialisme sont leurs armes de prédilection. Nous ne sommes pas dupes, nous refusons d’être utilisées par ces raclures. Nous refusons de ce fait de faire allégeance aux assos LGBT qui se vautrent dans ces dérives sans honte aucune. Les pratiques racistes, transphobes, handiphobes, misogynes et lesbophobes, putophobes, classistes de l’inter- LGBT, de gaylib, du flag et autres émanations de partis politiques peuvent aller se ranger au côté de l’état et des patrons quand viendra la révolution : vous n’êtes ni ne serez jamais nos camarades. Nous ne nous définissons pas uniquement en tant que gouines. Nous sommes aussi racisées, victimes de violences policières, anticapitalistes, contre l’impunité policière, contre les prisons, en solidarité absolue avec les migrantes et les réfugiées, contre la répression sanglante qui s’abat aujourd’hui sur les mouvements sociaux et depuis toujours sur les habitantes des quartiers populaires et les personnes racisées. Hier en manifestation, aujourd’hui en pride, en solidarité avec les personnes incarcérées/ arrêtées/ déportées ! Nous ne voulons pas l’égalité nous voulons une justice pour toutes et tous ! Blocage, grèves générales, occupation : soutien total ! Pour un cortège gouines en colère


4. les pédés et la révolution Il paraît qu’il n’y aurait pas de rapport possible entre l’homosexualité et la lutte révolutionnaire. C’est du moins ce que pensent beaucoup de gauchistes, qui n’hésitent pas à exclure les pédérastes et les lesbiennes de la révolution, avec la même virulence ou la même sournoiserie qu’ont employées les sociétés bourgeoises, capitalistes ou soi- disant socialistes, pour les exclure de leur ordre prétendu naturel. Un certain nombre d’homosexuels, qui participent au projet révolutionnaire, ont écouté attentivement les objections émises contre eux par des ennemis déclarés de la bourgeoisie, qui devraient pourtant être leurs frères dans le même combat pour mettre fin à l’exploitation économique et à l’oppression culturelle. L’un de ces homosexuels, au nom de beaucoup d’autres et sous le contrôle d’une critique collective, a décidé de réfuter les plus graves de ces objections et d’aller enfin au fond des choses, quitte à mettre à jour une contradiction grave au sein du mouvement révolutionnaire. première objection Il est juste et nécessaire que des camarades homosexuels proclament leur oppression et mènent un combat, mais ce combat ne pourra jamais concerner les masses, parce que l’homosexualité reste un problème marginal. réponse L’homosexualité n’est pas plus un problème qu’une maladie ou une perversion. Elle est un état. Ce qui n’empêche pas qu’elle provoque communément chez les bourgeois trois types de réactions liés la dérision, la fureur, la honte. Le combat pour l’homosexualité libre n’est pas une lutte marginale. Les homosexuels révolutionnaires refusent le terrorisme puritain de certains militants qui prend pour masque le prétexte de la nécessité des luttes de masse. C’est vrai qu’il n’existe en France qu’une faible minorité d’homosexuels avoués, et cela, parce que dans certaines marges de la bourgeoisie, en particulier chez les artistes et les intellectuels, l’homosexualité est tolérée ou même revendiquée et ne ternit pas la réputation sociale. Mais il existe aussi, et surtout parmi les masses, des centaines de milliers d’homosexuels refoulés et qui s’auto-censurent sous le poids de l’idéologie morale bourgeoise.


Le fait qu’ils ne sont pas encore reliés entre eux par une conscience collective n’est pas une raison suffisante pour prétendre que la notion de masse ne leur est pas applicable. Enfin, depuis que la pensée freudienne, portée au-delà de Freud jusqu’à l’expulsion de l’impératif moral, a reconnu la pulsion homosexuelle, au même titre que l’auto- sexualité ou l’hétérosexualité, comme inhérente à tout individu dès sa naissance, le refus de situer l’homosexualité au niveau d’un phénomène de masse ne peut relever que d’un sentiment de honte et d’une pratique auto-répressive inspirée par notre environnement culturel. Il est évident que la mise à jour d’une telle situation ne peut se faire qu’au niveau où l’on peut critiquer cet environnement culturel dans lequel nous baignons depuis l’enfance. La révolution, à quelque échelon que ce soit, ne peut naître que de la rencontre du besoin de la conscience évoluée (ce qui ne veut pas dire élitaire) avec le besoin des classes exploitées de leur rencontre et de leur interaction. deuxième objection La lutte pour la liberté homosexuelle n’atteint pas la bourgeoisie dans ses forces vives. Et même la lutte pour la simple liberté sexuelle ne doit pas être placée au premier plan du combat révolutionnaire, car elle est déjà tolérée et même récupérée par la presse bourgeoise et la publicité, à tel point qu’en un certain sens, elle commence à faire partie de l’arsenal bourgeois.

réponse Le visage que donne la néo-bourgeoisie libérale actuelle à la libération sexuelle passe d’abord par sa conception du profit où le corps humain y joue le rôle d’une image ou d’un objet et le désir y joue le rôle d’une incitation à la consommation et non à la jouissance. C’est toujours la possession érotique et la propriété du corps qui restent la loi et non la pénétration et le don par la médiation du sexe. Cette soi-disant liberté sexuelle dissimule l’exploitation sexuelle par le biais du commerce et de la prostitution. Elle perpétue la honte du corps en le transformant en marchandise. La bourgeoisie a banni le mot « amour » de son langage politique et l’a remplacé par les mots « mariage », « famille », « éducation » et plus récemment « érotisme ».


Bien sûr, la société capitaliste, après avoir condamné Gabrielle Russier, s’est empressée de la réhabiliter dans un concert de larmes. Mais elle ne l’aurait certainement pas fait, si en face de son jeune amant, Gabrielle Russier avait été un homme. Jamais la bourgeoisie n’a toléré la libre disposition d’un corps en face de n’importe quel autre et en particulier chez les mineurs. Jamais elle n’a toléré le droit à n’importe quelle rencontre sexuelle, pourvu qu’elle soit généreuse et publique. Jamais elle n’a toléré le droit à la tendresse entre tous les corps, si ce n’est comme soupape de sûreté dans quelques lieux privilégiés et fermés. Les épouvantails de la bourgeoisie sont la drogue (ou plutôt ce qu’elle a décidé d’appeler de ce nom), l’avortement, la masturbation, l’inceste, le détournement de mineurs, l’amour hors du couple, le droit du corps à la paresse ou au suicide, la perversion, la folie, et naturellement l’homosexualité, qu’une loi votée par l’Assemblée nationale le 18 juillet 1960 a introduite parmi les fléaux sociaux voilà ce que la culture bourgeoise redoute le plus. II est désespérant que des militants révolutionnaires continuent à être aliénés par le puritanisme bourgeois, au moment même où une partie de la bourgeoisie, parvenue à un point différent de maturation, abandonne ce puritanisme à cause d’une intelligence nouvelle du profit, au moment surtout où une grande masse de jeunes, plus ou moins politisés, commence à axer sa révolte sur la libre disposition du sexe. Dans cette question du puritanisme répressif à l’intérieur de la force révolutionnaire, l’attitude vis-à-vis de l’homosexualité est un test capital. Pour ce qui en est de la hiérarchie des luttes révolutionnaires selon l’urgence, les homosexuels ne prétendent pas que le combat contre la sexualité et la culture bourgeoises doit être placé au premier plan. Ils pensent seulement que ce combat est inséparable de la lutte contre l’exploitation socio-économique. L’un sans l’autre reste lettre morte. En Union soviétique en 1918, en même temps qu’était proclamé le droit à l’autodétermination sexuelle, économique et sociale des femmes, on décida de faire disparaître l’inceste, l’adultère et l’homosexualité du code pénal. Hélas, ils devaient y être réintroduits en 1934, sous prétexte qu’ils menaçaient l’ordre, la stabilité, la capacité de la nation à affronter la guerre et surtout en arguant que l’énergie retirée à l’effort socialiste par l’activité sexuelle était volée à la révolution et au prolétariat. L’homosexualité fut alors déclarée décadente, bourgeoise et fasciste.


Cette pensée continue à être celle du Parti Communiste Français en 1971. Tout le problème est de savoir si certains gauchistes vont persister à adhérer à ce système de jugement devenu contre-révolutionnaire, en se fondant par exemple sur le fait que la libération sexuelle semble n’avoir aucune actualité dans la pensée du Président Mao et ne présenter aucune utilité auprès de 800 millions de Chinois au stade actuel de leur histoire. troisième objection Même chez un révolutionnaire, la vision du monde à travers l’homosexualité, et surtout la sodomie, est une vision parcellaire Aussi la lutte pour la liberté homosexuelle n’a pas actuellement d’utilité tactique. réponse Aucun programme politique n’est entier et cohérent s’il passe sous silence l’instance du désir sexuel interdit et même du désir auto-censuré. Certes, un homosexuel d’origine bourgeoise doit se demander si la nature de son désir le rapproche plus d’un ouvrier homosexuel que sa conscience de classe ne l’en éloigne. Mais il peut aussi s’indigner de ce qu’on lui interdise à cause de ses penchants de militer dans un groupe maoïste, de même qu’aux Etats Unis, il n’aurait pas le droit de travailler dans un ministère ou au Pentagone. La bourgeoisie doit être attaquée sur tous les fronts où elle fait ressentir son oppression. La lutte pour la liberté homosexuelle n’avait peut-être pas d’utilité publique tactique il y a cent ans et elle n’en aurait pas aujourd’hui au Pakistan. Mais dans les sociétés occidentales, elle participe d’une révolution culturelle qui est devenue indispensable. Qu’elle soit enfouie, latente ou avouée, l’homosexualité est présente partout où les hommes se retrouvent entre hommes. Elle est présente dans le sport, les écoles, les confréries, les prisons, la guerre, la compétition capitaliste, le culte des idoles du spectacle, le militantisme des camarades, les relations particulières à l’intérieur des familles et même dans la jalousie dès qu’une liaison dépasse le couple. Il n’est pas question de supprimer d’un coup de baguette toutes les pratiques de compensation du désir homosexuel. Cela provoquerait trop de déséquilibres et d’angoisses. Mais il serait bon qu’on commence à prendre conscience de quoi ces pratiques tiennent lieu.


La revendication homosexuelle met en cause le culte aberrant de la virilité à partir duquel la femme ne sert à un homme que pour s’imposer aux autres mâles. Elle met en cause ce que la bourgeoisie appelle stupidement la loi de nature, alors qu’elle nous fait prendre un statut culturel et une structure de comportement pour le destin biologique inévitable. Elle met en cause l’enfer du surpeuplement. Elle met en cause les institutions sacro-saintes de la famille et du patriarcat monogamique, défendues aussi bien par les républiques bourgeoises que par les démocraties populaires ou les dictatures militaires. Elle met en cause toutes les conduites masculines d’autorité, de puissance, d’agressivité et d’hystérie qui naissent du refoulement homosexuel. Par la sodomie enfin, elle met en cause un des plus solides tabous de la société bourgeoise, le tabou de la merde et du trou du cul. L’usage presque continu à titre d’injure des mots « merdeux » et « enculé » dans le langage populaire et la persécution verbale que cet usage représente à l’égard des homosexuels montre bien qu’il s’agit là, non d’une vision parcellaire, mais d’une obsession fondamentale celle de perdre sa virilité et de se salir. Car la virilité et la propreté sont les deux piliers de la psychologie bourgeoise. Les enculés répondent qu’ils préfèrent vivre cette obsession anale que l’escamoter, qu’ils préfèrent être baisés dans le cul que dans la tête et que pour eux au moins, baiser n’est pas devenu synonyme de tromper, abuser, blesser, ni symbole de fourberie et de mauvaise foi. Si un révolutionnaire souhaite qu’on encule publiquement un ennemi de classe, un grand patron, un chef d’État capitaliste ou un dictateur fasciste, c’est que l’image de la sodomie est automatiquement associée chez lui à celle d’humiliation, de dérision, de vengeance. Pratiquer avec amour l’acte tabou de la sodomie entre hommes vaut mieux que d’en rêver dans la haine. En outre, cela risque fort d’exorciser toutes les conduites masculines d’animosité et d’agressivité qui ne sont que la sublimation de cet acte. Il faut carrément demander au bourgeois: « Quelles sont tes relations avec ton trou du cul à part l’obligation de chier ? Est-ce qu’il fait partie de ton corps, de ta parole, de tes sens au même titre que la bouche ou les oreilles ? Et si tu as décidé que l’anus ne sert qu’à déféquer, pourquoi la bouche a-t-elle d’autres usages que manger ? quatrième objection Le refus organique de la femme par l’homme, outre que ce mépris correspond politiquement à un racisme, entraînerait, s’il se généralisait, la fin de l’espèce. C’est pourquoi le prosélytisme homosexuel n’est pas révolutionnaire.


réponse De même que c’est la femme qui est le mieux à même de constater le refoulement homosexuel des hommes, seul l’homme qui est pénétré peut imaginer charnellement ce qu’est une femme et rien ne peut le rapprocher davantage d’elle. Au contraire, en méprisant les pédés qu’ils ont investi du rôle mythique de l’homme qui se dégrade en femme (de l’homme qui se laisse salir par la merde comme la femme se laisse salir par le sang menstruel), c’est leur mépris de la femme que les bourgeois font éclater au grand jour. Ils ont fabriqué une image sociale du pédé qui cristallise la honte de la virilité perdue, tout en les préservant magiquement de cet affreux cauchemar. La bourgeoisie hétérosexuelle phallocratique ne peut reprocher aux homosexuels d’avoir réduit la femme à l’intouchabilité, sans reconnaître qu’elle-même l’a odieusement réduite à ses fonctions génitales et domestiques. Rien ne prouve d’ailleurs qu’une révolution dans la condition sociale féminine et l’image imposée de la femme n’entraînerait pas une métamorphose ou une extension dans la cristallisation du désir homosexuel. Quant à accuser l’homosexuel d’enraciner son désir dans le culte du phallus, c’est oublier un peu vite qu’il ne craint pas de perdre sa virilité sacrée, car il se sait à la fois homme et femme. Au contraire, il fusionne avec la virilité ou la féminité de l’autre, au point qu’il fait éclater les stéréotypes bourgeois de la virilité et de la féminité, au moment même où on pourrait croire qu’il les caricature. A ce propos, les homosexuels révolutionnaires refusent d’admettre le partage étanche entre « actifs » et « passifs » qui est fait à l’intérieur de leur condition sexuelle par les psycho-sociologues bourgeois. Accepter ce partage serait singer l’hétérosexualité et reléguer l’homosexualité au niveau d’une imitation servile de l’érotisme officiel, lui- même calqué sur une hiérarchie rigide des rôles : d’un côté le mâle maître, de l’autre la femelle, esclave,idole ou poupée, mais toujours d’abord considérée comme un trou. Même si nombre d’homosexuels n’ont pas atteint ce stade, il est évident que l’homosexualité dans son plein épanouissement assume à la fois l’état du pénétrant et celui du pénétré. Ceci dit, il est frappant de constater où sont les peurs qui définissent le mieux la culture petite-bourgeoise. Si on abolissait les prisons, la propriété serait en danger. Si on prononçait la dissolution des armées, la patrie serait en danger. Si on autorisait le haschisch, le travail serait en danger. Enfin, si on cessait de réprimer l’homosexualité, la famille, et donc l’espèce, seraient en danger. Sans rire, la bourgeoisie croit-elle réellement que l’homosexualité une fois libérée, tout le monde deviendrait homosexuel? Ce serait confesser du même coup que les pulsions homosexuelles existent en chaque individu. Et cela, jamais la bourgeoisie ne l’avouera, à cause de son racisme hétérosexuel profond.


Les homosexuels révolutionnaires, eux, savent que l’homosexualité n’a pas son origine dans les structures socio-économiques du capitalisme bourgeois et que par conséquent, elle ne disparaîtra pas avec lui. Ils savent qu’elle n’est pas davantage une aliénation due à un caprice de la nature, et que du reste, ce n’est pas la nature, mais la société imposant une idée de nature, qui détermine l’objet du désir sexuel. Si l’homosexualité a pris dans nos sociétés des aspects condamnables (maniérisme, caste occulte, conscience malheureuse, pratique clandestine et papillonnante), c’est parce que la morale des classes possédantes a rendu le vécu homosexuel illicite et grotesque, en le réprimant. Les homosexuels révolutionnaires ne sont pas disposés à faire du prosélytisme ou de l’évangélisme, comme les hétérosexuels d’en face le font, au niveau des Etats policiers, capitalistes ou prétendument socialistes, qui imposent une voie sexuelle au détriment d’une autre et qui maintiennent intacte la puissance innée d’un sexe sur l’autre, symbolisée par la perte du nom de la femme dans le mariage. Il faut comprendre que l’institution du mariage n’est pas naturelle, mais intégrée dans la société à la suite de la victoire historique de la propriété privée sur la propriété commune. Si les homosexuels se bornent à revendiquer leur liberté, cette demande seule ne sera pas révolutionnaire et on peut imaginer qu’elle entrera un jour dans le champ de la récupération bourgeoise et réformiste. Ce serait aussi absurde que de vouloir aller vivre dans une île homosexuelle libre, en abandonnant le combat contre l’exploitation économique et l’illégitimité des structures bourgeoises.

Aussi les homosexuels révolutionnaires sont-ils prêts à un effort autrement important dresser, avec le concours de tous les autres révolutionnaires, un projet crédible de monde nouveau. Cela ne peut aller sans une abolition du couple et surtout de la famille, désignée par l’État comme unique cellule possible de la vie, toutes les autres étant définies commodément à l’avance comme irréalistes ou menant au chaos. On n’a pas assez pensé à quel point, lorsqu’elle accuse les homosexuels d’être improductifs et d’entraver la reproduction de l’espèce, la société capitaliste se fait de l’enfant la même image que de la plus-value un trésor à protéger et sur quoi faire reposer son savoir et bâtir sa puissance. Évidemment, pour tous les défenseurs du vieux monde, le champ de la liberté ne s’étend pas au-delà du champ de leur étroite nécessité. Les homosexuels pour qui il en va de même ne peuvent se dire révolutionnaires.


En ce sens, puisque les homosexuels révolutionnaires savent d’évidence que la répression anti-homosexuelle chez les hétérosexuels est d’abord une répression contre leur propre homosexualité, ils ne peuvent nier en retour qu’il existe en eux une hétérosexualité refoulée. Ici, il est indispensable de préciser une différence de poids. L’homosexualité est toujours réprimée au niveau d’une pression de la société bourgeoise, alors que l’hétérosexualité, elle, est seulement refoulée dans un vécu particulier. Cette différence est politique. C’est à cause d’elle que, si une fraction parmi les homosexuels révolutionnaires est prête (dans un souci de déculpabilisation et non d’égalitarisme ou d’uniformisation) à s’ouvrir à la bisexualité, à la pan-sexualité même, et à rechercher de toutes ses forces l’élargissement sans contrainte de son désir, elle reste néanmoins solidaire des autres homosexuels qui refusent d’essayer de se donner à l’autre sexe aussi longtemps que l’homosexualité sera socialement réprimée. Encore une fois, si ce refus a la nature même du désir pour fondement, il se double donc d’un acte politique. L’homosexualité reste pour le moment un commun. F.H.A.R, groupe 5


5. « Personne ne fait l’histoire, on ne la voit pas, pas plus qu’on ne voit pousser l’herbe ». Boris Pasternak. L’histoire est par essence hétéro-fasciste-phallocrate. Jamais, on ne doit prétendre faire l’histoire. Jamais, on ne doit faire domination contre domination. Toujours la totalisation pointe. Toujours l’unité fait son retour. Toujours l’éternel retour du marteau, fait place à la mollesse de l’hagiographie de l’immédiat. La vie fasciste est partout, l’action fasciste est partout, le discours fasciste est partout. Au coeur des luttes, au coeur des émeutes, au coeur de l’écriture des histoires. Le Politique est une fiction comme une autre, chacun l’écrit, chacun la commente, chacun fait son récit. Mort à chacun. Figure contre figure. Écriture contre Écriture. Posture contre posture. Matraque contre molotov. Lacrymo contre peinture. Grenades contre pétards. Et la domination pourra poursuivre son cours. Encore faire question d’égo, encore faire question de sujet, encore faire question d’individu au milieu du monde. De je, mieux que mieux. De morale, plus belle que belle. De Bien, plus bien que bien. De Vérité, plus vraie que vraie. De radicalité, plus radicale que radicale. Voilà, la mollesse du faire l’histoire. Voilà la domination, le pouvoir qui ne cesse de se reproduire sous une forme ou une autre. Voilà le corsetage des corps et des esprits qui ne cesse de se répéter. Voilà la mort des têtes aux profits des lendemains qui chantent pour chacun au lieu d’être pour ON. La tyrannie du normal reprend vite ses aises. La tyrannie du normal ne cesse d’être l’unité de mesure qui fait la survivance de la reproduction du pouvoir. Je, est la norme nécessaire à la permanence du pouvoir, de l’ordre, de l’injonction. Passons du gris binaire, noir et blanc, au transparent. De l’absolu à l’impossible et à l’inconnu permanent.


À l’histoire, on préfère la clandestinité, à l’hagiographie, on préfère l’anonymat, à la postérité heureuse, on préfère la disparition. Le souterrain du vivant, du sauvage, de ce que l’on a pas besoin de conter. Le sensible, le sens, le mouvement, plutôt que le récit, plutôt que la mise en domination, plutôt que la mise en pouvoir. Le réel finit toujours par arriver. Le Kaïros, le moment opportun, viendra toujours, sans prévenir, sans se crier, sans s’écrire. Abolition du genre. Abolition du normal. Abolition du dépassement. Abolition de la transgression.Abolition de la reproduction. Abolition de soi. Abolition de toi. Autre permanent. Inconnu permanent. Impossible permanent. L’herbe qui pousse. L’invisible qui surgit. Le mouvement toujours. Le sens jamais figé. ON.


6. Esclavage, colonisation, quelques dates: Mars 1685, Promulgation du Code noir Louis XIV, promulgue à Versailles le Code noir « pour y (dans nos îles d’Amérique) maintenir la discipline de l’Eglise catholique, apostolique et romaine, pour y régler ce qui concerne l’état et la qualité des esclaves ». Il se compose de soixante articles qui gèrent la vie, la mort, l’achat, la vente, l’affranchissement et la religion des esclaves. Si, d’un point de vue religieux, les Noirs sont considérés comme des êtres susceptibles de salut, ils sont définis juridiquement comme des biens meubles transmissibles et négociables. Pour faire simple : canoniquement, les esclaves ont une âme ; juridiquement, ils n’en ont pas.

4 février 1794, Première abolition de l’esclavage. Décret du 16 pluviôse an II (4 février 1794). «La Convention nationale déclare aboli l’esclavage dans toutes les colonies ; en conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français, et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution.» 17 mai 1802, Rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte. Après la signature de la paix d’amiens, traité par lequel l’Angleterre restitue la Martinique à la France, le corps législatif signe le 17 mai, la loi sur le rétablissement de l’esclavage. 18 juin 1845, « Enfumades » de la grotte de Ghar-el-Frechih (Algérie) Pour la conquête totale de l’Algérie, Thomas Bugeaud mena à partir de 1841 une « guerre de ravageur » fondée sur la razzia et la dévastation systématique des régions insoumises et prodiguait comme conseil à ses subordonnés : « Enfumez-les à outrance comme des renards ». Le colonel Pélissier n’hésitera pas à asphyxier plus de 1000 personnes, hommes, femmes et enfants qui s’étaient réfugiés dans une grotte.


27 avril 1848, Abolition définitive de l’esclavage. Décret du gouvernement provisoire de la IIème République, 27 avril 1848. "Le gouvernement provisoire, considérant que l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine ; qu’en détruisant le libre arbitre de l’homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir ; qu’il est une violation flagrante du dogme républicain Liberté, Egalité, Fraternité ; considérant que si des mesures effectives ne suivaient pas de très près la proclamation déjà faite du principe de l’abolition, il en pourrait résulter dans les colonies les plus déplorables désordres, Décrète Art. 1er. L’esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la promulgation du présent décret dans chacune d’elles. (...) Art. 5. L’Assemblée nationale réglera la quotité de l’indemnité qui devra être accordée aux colons. (...) Art. 8. A l’avenir, même en pays étranger, il est interdit à tout Français de posséder, d’acheter ou de vendre des esclaves, et de participer, soit directement, soit indirectement, à tout trafic ou exploitation de ce genre. (...)" 26 Février 1885, Conférence de Berlin : L’Europe met l’Afrique en tutelle Dans l’acte général, conclu « au nom de Dieu Tout-Puissant », les signataires, puissances européennes, Emipre ottoman et Etats-Unis, se disent « préoccupés [...] des moyens d’accroître le bien-être moral et matériel des populations indigènes ». Derrière des motifs pieux et humanitaires, c’est le dépeçage de l’Afrique qui se prépare. Un résultat de cette conférence est la reconnaissance de ce qui sera nommé un peu plus tard « Etat indépendant du Congo » et qui était en fait un royaume détenu personnellement par le roi Léopold II de Belgique. L’État indépendant du Congo fut soumis à un régime de terreur, incluant des atrocités tel des assassinats collectifs et des mutilations commises dans le but de contrôler les populations indigènes de la région du Congo, et de procurer du travail forcé (pour l’exploitation du caoutchouc).

2 mai 1899, Massacre de Birni-N’Konni (Soudan-Niger) La mission Voulet-Chanoine en route vers le Tchad sème la mort sur son passafe. Le 2 mai 1899, ils arrivent au bourg de Birni, dont le chef, qui leur offre des noix de cola, leur refuse six bœufs. En réponse, il ouvrent la muraille au canon et tuent tout ce qu’ils rencontrent. Les 15000 habitants auraient été tués.


16 avril 1917 : Massacre des « tirailleurs sénégalais » au Chemin des Dames. Recrutés par le général Mangrin, le « broyeur de Noirs », pour « permettre d’épargner dans le mesure du possible du sang français », 51000 hommes en 1915, 120000 en 1916, sont incorporés de force au Soudan, en Haute-Volta, en Côte d’Ivoire sous le nom de tirailleurs sénégalais. En avril 1917, Robert Nivelle et Charles Mangin font attaquer les tirailleurs au Chemin des Dames pour le « premier choc », sous la neige, les obus et la mitraille. 45% des effectifs ne se relèveront pas de cette catastrophe. Robert Nivelle est destitué en mai 1917. A l’assemblée, Blaise Diagne, proteste contre le « massacre » de ses compatriotes. Nommé commissaire de la République, il fera une tournée de février à août 1918 de Dakar à Bamako pour convaincre ses compatriotes d’aller se battre en France, promettant l’attribution automatique de la citoyenneté française à tout titulaire de la médaille militaire et de la croix de guerre. Aujourd’hui encore, les traitements et pensions pour les combattants coloniaux ne sont pas les même que pour les autres... 30 mars 1947, Massace de Moramanga par l’armée française (Madagascar). En réponse à une attaque d’insurgés, les soldats du camp militaire de Moramanga prennent leur revanche et massacrent la population malgache. Toutes les maisons sont incendiées. Tout ce qui bouge est lardé de coups de baïonnette. En trois jours, des milliers d’indigènes sont tués.

8 mai 1945 : Massacre de Sétif et Guelma. Pour célébrer la chute de l’Allemagne nazie, des algériens manifestent à Sétif. Bouzid Saal refuse de baisser le drapeau algérien qu’il porte et est abattu par un policier. Cela déclenche une émeute qui sera suivie d’une répression atroce. A Guelma, à l’est de Constantine, le même jour, une manifestation avec drapeaux algériens et alliés en tête, est arrêté. La police tire sur le cortège, il y a 4 morts. Le sous-préfet Achiary décrète le couvre-feu et fait armer la milice des colons. Dans la soirée, les arrestations et les exécutions commencent. L’insurrection se propage avec la nouvelle et la répression fera environ 40000 victimes.


17 octobre 1961, Massacre des algériens par la police parisienne sous les ordres de Maurice Papon. Le soir du 17 octobre 1961, est organisée une manifestation dans Paris pour protester contre le couvre-feu imposé aux Algériens. Environ 30000 Algériens convergent des banlieues vers le centre. Le rassemblement est pacifique pourtant, coups de crosse, usage des armes, le sang coule en plein Paris, des corps sont jetés dans la seine. Des dizaines d’Algériens sont assassinés par des fonctionnaires de police aux ordres de leurs supérieurs. 7. J’ai commencé par te parler d’un cher ami à moi, aujourd’hui émigré au Canada ; il a grandi en Kabylie, il a 35 ans cette année, et a survécu à la Guerre Civile en Algérie. Retrouver la tête tranchée d’un jeune homme à l’entrée de son village isolé lui a fait remonter des souvenirs. Lorsqu’il était tout petit, et qu’il ne voulait pas dormir, sa mère le menaçait, comme toutes les mères du village : « Si tu ne dors pas, Bijo viendra te manger ». Vingt ans après, en fac d’Histoire, il a compris que Bijo, ce croquemitaine qui faisait peur à tous les enfants du village, était le fantôme collectif que le général Bugeaud, grand conquérant, avait laissé dans la mémoire du village. Après avoir enfumé les Algériens dans les grottes du Dahra, il sévissait encore dans la chambre des tout-e-s-petit-e-s. «Le but n’est pas de courir derrière les Arabes, ce qui est fort inutile ; il est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, de jouir de leurs champs. Allez tous les ans brûler leurs récoltes, ou bien exterminez-les jusqu’au dernier ». De nombreux historiens estiment qu’un tiers de la population algérienne a disparu de 1830 à 1900. Puis j’ai continué en te parlant de mes grands oncles, qui ont tous fait leur service militaire en Algérie, et qui en ont ramené, avec quelques maladies vénériennes chopées au BMA, une haine tenace de l’Arabe. Le seul souvenir immuablement évoqué de cette époque : « Il faisait tellement chaud qu’on pouvait faire cuire un œuf sur le capot d’une voiture. » RAS. Circulez. Rien à raconter.


Ensuite, je t'ai montré les photos de mon beau-père : berger piedsnus jusqu'à 16 ou 17 ans, pauvre comme tu n'imagines pas, mais intelligent et sensible, pleurant lorsqu'il vendait son premier mouton à 12 ans. Un jeune Sahraoui. L'armée française est venu chercher les hommes de son village. Service obligatoire dans les harkas, unités supplétives. Harki. Il n'avait pas 18 ans. Pas d'état civil dans ce coin reculé du département français. Sa sœur, qui avait un bébé dans les bras s'est enfuie en hurlant. Les soldats ont tiré sur elle, et tué son enfant. Elle est restée folle toute sa vie. Mon beau-père a intégré le commando Georges. Tu te renseigneras, t'ai-je dit. Un commando « de chasse ». Aujourd'hui il ne prie plus en public, ne va plus à la mosquée. Car il a peur de Dieu et de l'enfer. Capturé par le FLN ; relâché de justesse parce que ma bellemère, 17 ans à l'époque, a marché des jours et des jours, a caché son aîné de 18 mois dans un arbre creux pour marcher seule les derniers kilomètres et aller négocier sa libération. Son frère, harki lui aussi, avait détourné des camions d'uniformes français et d'armes pour le FLN. Miracle. Un rapatriement tout aussi miraculeux. 100 000 harkis furent massacrés lors de la libération. Familles comprises. Après le camp de Rivesaltes, entassés dans des baraquements qui avaient vu passé les réfugiés espagnols et les juifs, direction la Normandie : toute sa vie OS dans l'automobile. Sur ses 13 enfants, 3 sont handicapés mentaux, 2 sont toxicomanes. Plus personne ne le respecte. D'ailleurs, il refuse et refusera toujours de parler un « français correct » comme lui disent ses enfants. Mais à chaque fois que je vais le voir, moi la Gaouria, moitié feuj, il me montre ses photos de commémorations avec les copains Anciens Combattants, ses décorations. A quoi ça tient, la dignité. Tu m’as dit : « Quelle histoire incroyable … un destin tragique. » Je t’ai répondu : « Le destin n’existe pas. C’est le résultat visible d’une politique invisible de domination. Les bilans chiffrés de la colonisation n’existent pas. Pas de registres. Tout au plus des sources écrites mentionnent des procédés d’extermination rapide ou lente de la population. La famine organisée. Les déplacements de population au Maghreb, en Afrique occidentale, en Indochine. En revanche, la déculottée magistrale du Grand Homme Blanc à Dien Bien Phu est elle, bien documentée. L’humiliation de la défaite, les 2 300 morts Français, l’honneur violé d’une patrie mutilée. Sur les 11 000 prisonniers français, seuls 3 000 sont libérés, les autres n’ont pas résisté aux camps, aux marches de la mort dans la jungle. Bien documentée. Sauf pour les 8 000 Vietminhs tués pendant la bataille. Et on ne sait toujours pas ce que sont devenus les 3 000 prisonniers Vietminhs que l’armée française a fait purement et simplement disparaître. Évanouis.


Je t'ai raconté l'insurrection malgache de 1947 : un massacre de plusieurs jours. Bilan : entre 100 000 et 200 000 morts. On ne sait pas. Exécutions, torture, champ de bataille, famine organisée, camps de concentration sous les tropiques. Exotique. Et je t'ai dit : ça n'est pas fini. Les gens qui te disent que c'est fini sont des menteurs. Et des assassins par la parole. Tu connais Jacques Foccart ? Collabo puis résistant. Co-fondateur du SAC. La milice du gaullisme. Fortement soupçonné dans l'assassinat de Boulin. Un chic type. Il a été le Monsieur Afrique du grand Charles, puis de Pompidou. Avec l'argent d'Elf, il a fait et défait les gouvernements d'Afrique francophone pendant des années. Et vas-y que j'installe Mobutu le sanguinaire, et que je propulse la carrière d'Omar Bongo, et que je place mon Bob Denard sur la case de ton pays dans mon grand jeu, ça t'apprendra à cracher tes ressources naturelles. Guerres civiles, assassinats, racket, corruption. Tu connais le nombre de victimes directes et indirectes de ces pratiques ? Moi non plus. Et ça m'inquiète. On fait courir le bruit que « les Chinois nous prennent tout en Afrique, ils nous volent nos parts de marché ». On s'en fout. La France a explosé ses exportations vers l'Afrique occidentale, qui est en pleine croissance. Quand ton paysan breton exporte un poulet dégueulasse au Sénégal à un prix plus bas que le poulet du paysan sénégalais, à grand renfort de subventions, c'est encore la colonisation. Ce n'est plus eux qui nourrissent la métropole. C'est la métropole qui les nourrit, et trouve le moyen d'en tirer profit. » Dépité, ennuyé, irrité, tu as voulu conclure : « C’est misérabiliste ton histoire, là. Le monde n’est pas tout noir ou tout blanc, tu sais. » J’aurais bien aimé te parler de choses moins misérables et plus héroïques : du cheikh Bouamama, chef de tribu du Sud algérien qui a résisté vingt ans, jusqu’en 1902, à l’armée française. De Lalla Fatma N’Soumer l’invincible maraboute pourtant vaincue en 1857. Du rusé, raisonnable Abd El Kader, qui fut contraint de donner publiquement sa jument à un général lors de sa reddition. De Le Dê Tham, le paysan en armes, l’infatigable résistant vietnamien à la colonisation française. Du beau Thomas Sankara, qui voulut donner l’intégrité pour nom à son pays, et qui fut enterré sans tombe, comme un chien. De Ravalona III, dernière reine de Madagascar, qui refusa toute sa vie le protectorat français. Des femmes des troupes d’élites du dernier roi du Bénin, Béhanzin. De Louisette Ighilahriz la lumineuse, moudjahida, porteuse de valises, blessée dans une embuscade, torturée, emprisonnée, évadée. Mais l’histoire n’est pas héroïque. Les vers dansent dans les orbites vides des héros et des héroïnes, au chaud sous la terre. Et puis, avec toi, on a jamais le temps de parler. A peine celui de se justifier d’une colère.


8. Discours sur le Colonialisme: Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. Le fait est que la civilisation dite «européenne», la civilisation «occidentale», telle que l’ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance: le problème du prolétariat et le problème colonial; que, déferrée à la barre de la «raison», comme à la barre de la «conscience», cette Europe-là est impuissante à se justifier; et que, de plus en plus, elle se réfugie dans une hypocrisie d’autant plus odieuse qu’elle a de moins en moins chance de tromper. L’Europe est indéfendable. Il paraît que c’est la constatation que se confient tout bas les stratèges américains. En soi cela n’est pas grave. Le grave est que «l’Europe» est moralement, spirituellement indéfendable. Et aujourd’hui il se trouve que ce ne sont pas seulement les masses européennes qui incriminent, mais que l’acte d’accusation est proféré sur le plan mondial par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui, du fond de l’esclavage, s’érigent en juges. On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs «maîtres» provisoires mentent. Donc que leurs maîtres sont faibles. Et puisque aujourd’hui il m’est demandé de parler de la colonisation et de la civilisation, allons droit au mensonge principal à partir duquel prolifèrent tous les autres. Aimé Césaire


9. Genre, esclavage et racisme: la fabrication de la virilité. « Dussé-je encourir le ressentiment de mes frères de couleur, je dirai que le noir n’est pas un homme », écrit Frantz Fanon en ouverture de Peau noire, masques blancs.

L’expérience noire qu’analyse Fanon est celle d’une assignation, de l’imposition d’une identité façonnée par le racisme. Cette expérience est celle de la fracture qui sépare le Noir et l’homme. Elle renvoie à une histoire, celle de la colonisation et de l’esclavage, qui a contesté à l’homme noir son humanité. Pendant plus de deux siècles, comme d’autres puissances européennes, la France a organisé le commerce, la déportation, l’asservissement, l’exploitation forcée de millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Guadeloupe, Guyane, Haïti, Louisiane, Martinique, Maurice, Réunion, furent autant de colonies françaises dans lesquelles un système esclavagiste a été institué et réglementé par le Code noir. En partant de cette humanité bafouée, l’analyse fanonienne inscrit l’expérience noire au cœur de la modernité. Elle déconstruit un humanisme édifié sur une exclusion que l’idée de race, forgée dans les plantations, a fait fonctionner. Or, si elle dévoile une définition de l’homme qui noue indéfectiblement humanité et blancheur, elle montre en même temps que cet humanisme lie aussi blancheur et virilité. « Le noir n’est pas un homme.» Le texte de Fanon s’ouvre sur cette blessure, cette déshumanisation figurée par un déni de virilité. Comment le système plantocratique a-t-il entamé cette coupure entre noirceur et humanité, noirceur et virilité ? Comment cette coupure traverse-t-elle notre monde postcolonial ? Comment intervient-elle dans la rhétorique dominante, dans les affrontements, les conflictualités, mais aussi dans les résistances qui président à la constitution des identités politiques ? À travers ces questions, il ne s’agit pas de réduire le présent à l’histoire de l’esclavage, mais de résister à la tentation de rejeter l’esclavage dans un passé séparé du présent. « En tant qu’époque, écrit Achille Mbembe, la postcolonie renferme, à la vérité, des durées multiples faites de discontinuités, de renversements, d’inerties, d’oscillations qui se superposent, s’enchevêtrent et s’enveloppent les une les autres».


Le genre dans les politiques plantocratiques La frontière instaurée entre « le Noir » et « l’homme » est l’un des effets d’une politique sexuelle à l’œuvre dans les colonies de plantation. Dès le XVIIe siècle,le fonctionnement du système plantocratique a requis la mise en place d’une politique spécifique en matière de sexualité. Identités et activités sexuelles, mariage et reproduction ont constitué un enjeu crucial dans la mesure où ils furent au service de la production et de la reproduction de clivages sociaux. Dans les colonies, l’interdiction faite aux Blancs d’épouser des Noires, et aux Noirs d’épouser des Blanches, s’est imposée dès la fin du XVII e siècle et a permis d’instaurer progressivement une idéologie raciste nécessaire au système ségrégationniste naissant . La prohibition du métissage devait faire coïncider une différence de couleur avec l’antagonisme opposant libres et esclaves, et ainsi instituer un système hiérarchique binaire associant la blancheur à la liberté et la noirceur à la servitude. Parce que le métissage menace la division du travail sur la plantation, parce qu’il brouille la frontière de couleur qui la fait fonctionner, il a généré un appareil de contrôle associant un arsenal répressif, juridique et moral qui fait du contrôle de la sexualité l’un des ses rouages majeurs. Les conduites sexuelles ont ainsi focalisé l’attention des acteurs coloniaux, elles sont devenues à la fois un objet de savoir fascinant et l’un des instruments parmi les plus efficaces du pouvoir colonial. En témoigne le nombre de discours, médicaux, administratifs, anthropologiques, qui prolifèrent sur le libertinage dans les colonies. Ce qui inquiète d’abord, c’est le libertinage des « petits Blancs » (colons désargentés, petits commerçants, soldats, marins) et des planteurs. La relation que ceux-ci entretiennent avec des Noires ou des mulâtresses transgresse les frontières de couleur, et apparaît de ce fait comme un libertinage pervers, parfois associé au« crime de bestialité », comme si cette transgression renvoyait à celle des frontières mêmes de l’humanité. Si le libertinage des colons fait l’objet de condamnations morales, celui de l’élite coloniale n’est pas épargné car il est jugé incompatible avec l’exercice du pouvoir. L’administrateur Antoine Boucher, exerçant à Bourbon au début du XVIII e siècle, le considère comme « un vice pernicieux dans un homme qui est à la teste d’une foule de débauchez » dans la mesure où il compromet sa « droiture dans l’administration de la justice ». Le mariage d’un gouverneur est, selon lui, une « nécessité indispensable et un mal nécessaire à la santé ». On assiste ainsi à l’édification d’une moralité coloniale qui définit la conduite sexuelle propre à l’exercice du pouvoir.


Cette moralité bâtit un idéal qui prend un visage blanc, masculin et policé ; elle dessine une définition normative de la masculinité . Doivent correspondre à cette définition normative, ceux qui ont vocation à diriger la colonie, alors même que leurs conduites effectives devraient logiquement les en exclure. Des sanctions furent rarement prises contre les maîtres exploitant sexuellement les femmes qu’ils tenaient en esclavage. Leur conduite, loin d’apparaître comme une violence structurelle des rapports d’exploitation esclavagiste, a été définie par ses commentateurs comme un dérèglement dommageable mais accidentel. Ainsi, en dépit des violences perpétuées, la blancheur des maîtres, et des colons en général, les associait d’emblée à la moralité et partant à la civilisation. Parallèlement, une définition normative dela féminité émerge dans les colonies, faisant de la blancheur et de la vertu ses principaux attributs. La « bonne conduite » féminine désigne une sexualité licite dans le cadre des liens du mariage : la femme idéale se confond avec l’épouse blanche, garantissant ainsi la blancheur des héritiers légitimes promis à devenir les futurs acteurs de la colonie. Toutefois, contrairement aux hommes, la conduite des épouses a été rigoureusement surveillée, et sanctionnée de manière spectaculaire le cas échéant . Or, comme le signale Ann Laura Stoller, les « sanctions et des interdits sexuels spécifiques au genre ne faisaient pas que délimiter des positions de pouvoir mais prescrivaient également les frontières personnelles et publiques de la race ». La construction de cette moralité coloniale a donc eu pour condition et corrélat la soi-disant immoralité de l’esclave. Les discours médicaux ou administratifs stigmatisent abondamment la sexualité des esclaves hommes et femmes : « libertinage », « passions déréglées », « polygamie» et, dans le cas des hommes, propension au viol, y apparaissent comme leurs attributs naturels. Les esclaves représentent une menace sexuelle porteuse de dépravation morale comme de dégénérescence raciale. En représentant ainsi les esclaves, ces discours formulent une injonction : se tenir à distance de cette sexualité bestiale – bien que la proximité, très largement tolérée, des hommes blancs visà-vis des femmes noires ou « mulâtresses » n’ait d’égale que la distance stricte des femmes blanches à l’égard des hommes noirs ou « mulâtres », qu’ils soient libres (nés libres de couleurs ou affranchis) ou esclaves. Les stigmatisations ayant trait à la sexualité des esclaves font de la moralité un espace de différenciation et de hiérarchisation raciales. Plus les hommes esclaves sont présentés comme des êtres à la sexualité animale, sauvage, débridée, plus les colons européens apparaissent comme des hommes policés et éclairés.


Plus les femmes esclaves sont présentées comme des femmes amorales, lubriques et sexuellement insatiables, plus les épouses, les filles, les mères des colons apparaissent comme des femmes pudiques, vertueuses et chastes. La vertu est d’autant plus associée à la blancheur que le vice l’est à la noirceur Les stéréotypes sexuels associés aux femmes esclaves sont l’une des conditions de possibilité de définition et de construction d’une norme de la féminité. En retour, cette féminité, telle qu’elle est normativement définie à partir d’une morale sexuelle, prônant pudeur et retenue, exclut les femmes esclaves :elles deviennent sa face obscure et monstrueuse. Ce processus de production de types sexuels, qui est au principe des classifications racistes, s’est avéré crucial au regard même de la condition des femmes blanches débarquées aux colonies. La rareté de femmes blanches dans les colonies est un grave problème pour les gouverneurs : il n’encourage pas les « habitants » à se fixer et à faire fructifier les colonies et il donne une légitimité aux unions mixtes. Pour résoudre ce phénomène néfaste à l’équilibre des pouvoirs, les colons comme les gouverneurs n’ont de cesse de réclamer à l’autorité royale l’envoi de « filles à marier ». On met alors en place une politique de peuplement féminin des colonies qui consiste à organiser des convois de femmes pour les îles, recrutées principalement dans les Hôpitaux généraux, qui accueillent aussi bien les « orphelines », les « démentes », les « mendiantes » que les « débauchées». Ces femmes sont donc loin d’être des dames de haute condition. Aux colonies, comme l’écrit le père Du Tertre :« La rareté des femmes obligeait les habitants d’épouser les premières venues : ce qui fait que quantité de pauvres filles ont trouvé de fort bons partis ; car on ne travaillait que pour avoir une femme et la première chose qu’on demandait aux capitaines quand ils arrivaient de France étaient des filles. À peine étaient-elles descendues à terre, qu’on courait tout ensemble au marché et à l’amour ; on n’y examinait bien souvent ni leur naissance ni leur vertu,ni leur beauté et deux jours après qu’elles étaient arrivées on les épousait sans les connaître ». Au regard de leur condition, la moralité de ces futures épouses de colons cristallise nombre d’inquiétudes. Pour y remédier, les femmes noires sont alors transformées en véritables blanchisseuses : c’est leur prétendue amoralité qui donnera aux femmes blanches les traits, comme les privilèges, de la vertu . Selon un même mécanisme, la définition normative de la masculinité (galante, policée, courtoise), en s’appuyant sur son double opposé, la sexualité débridée imputée aux hommes esclaves, a permis de recouvrir du voile de la moralité la sexualité des colons. Tout se passe comme si les caractérisations qui affectent les esclaves leur faisaient endosser la responsabilité des crimes perpétrés contre eux.


C’est d’abord la prétendue lubricité des femmes esclaves qui a autorisé le déni des viols qu’elles subissaient. Les stéréotypes qui circulaient à leur propos permettaient de disculper, de « blanchir » les maîtres et les commandeurs de leur crime. La proclamation de la moralité et de la respectabilité blanche fonctionne à partir de la requalification du viol des femmes esclaves en termes de penchant au commerce sexuel. Les conduites sexuelles attribuées aux hommes et aux femmes esclaves permettent de moraliser celles de leurs maîtres et maîtresses, tout autant qu’elles racialisent les normes de genre. Ainsi, la blancheur, présentée dans ces discours comme une donnée originaire à préserver contre la souillure que représente l’appétit sexuel menaçant des esclaves, apparaît plutôt comme le résultat d’un processus, d’un blanchiment procédant par projection et déni du crime. Reste à comprendre comment s’articulent l’insatiabilité sexuelle des hommes et leur effémination, comment cette caractérisation sexuelle paradoxale permet d’articuler domination de genre et racisme en un même rapport. Si l’homme esclave est réputé soumis aux instincts bestiaux, à ses passions incontrôlées, sauvages, paradoxalement il se verra aussi attribué par l’anthropologie raciste naissante une complexion physiopathologique typiquement féminine, un naturel efféminé. Il est à la fois une menace pour les femmes blanches et un sous-homme pour les hommes blancs. Ce double mouvement de bestialisation et d’effémination des esclaves permet de naturaliser leur condition servile, d’en faire une infériorité anthropologique, raciale. Ainsi, la bestialité sexuelle des esclaves va de pair avec tout un ensemble de techniques rhétoriques et pratiques qui vise à saper leur virilité, c’est-à-dire leur humanité. Or, ce mouvement paradoxal s’opère via les femmes. Dans la pensée des planteurs, la prétendue lubricité de la femme esclave atteste d’une insatiabilité sexuelle qui ne peut être que l’effet de leur insatisfaction sexuelle visà-vis de leurs partenaires « naturels ». Malgré leur bestialité, la virilité des esclaves est ainsi mise à mal : l’exploitation sexuelle forcée des femmes esclaves, idéologiquement pensée comme un commerce sexuel entretenu de leur propre initiative, permet de prêter à celles-ci un appétit et une liberté sexuels agressifs et mâles, afin de rendre ceux-là impuissants et efféminés. Les effets croisés du racisme et de la domination de genre produisent ainsi des catégories mutantes : des hommes efféminés et des femmes virilisées qui peuvent donc être exclus des privilèges anthropologiques, symboliques et politiques de l’humanité. Frantz Fanon a puissamment montré en quoi le mythe de la puissance sexuelle du Noir, qui réduit, en définitive, le Noir à un pénis, participe du geste colonial castrateur.


« Le Nègre, écrit-il, lui, est castré. Le pénis, symbole de la virilité, est anéanti, c’est-à-dire qu’il est nié». L’amplification et la focalisation sur la sexualité fait fonctionner l’amputation, la castration, en définitive l’effémination pour mieux figurer la domination du Blanc sur le Noir. W.E.B. Dubois écrit, à propos de la société sudiste, comment les hommes noirs ont été « émasculés par un système particulièrement coercitif d’esclavage». Le corps de ces hommes, razzié, capturé, vendu, asservi aux injonctions du maître, est, par ces crimes, marqué par l’impuissance. Le fonctionnement matériel de la plantation est un incessant processus de déshumanisation qui est, entre autres, symbolisé par des procédés dévirilisants. Parce que la puissance et l’autorité sont associées aux qualités viriles, la condition servile est une humiliation permanente qui fait fonctionner à plein régime le symbolisme de genre – le féminin étant le subalterne par « nature. » L’émancipation au piège du genre Louis Timagène Houat, métis réunionnais, abolitionniste, publie en 1844 un roman dans lequel il place dans le discours de l’un de ses personnages, un esclave malgache, les mots suivants : « J’ai vu ma mère tomber ensanglantée sous le fouet du commandeur, je l’ai vue tuée, morte ! et je n’ai pu la secourir, la venger !... Ah ! mes frères, on n’est pas seulement le bœuf qui traîne la charrette..., malgré tout, il vous reste encore, quoique esclave, un sentiment, un instinct d’homme... et cet instinct s’est réveillé chez moi avec un redoublement de cris que je ne puis rendre, mais que chaque coup de lutte n’a fait qu’augmenter... Et voilà qu’au lieu de m’être assoupli, dompté, je suis devenu un véritable caïman !». Cet esclave conclut ainsi : « Assez frères, assez d’être esclaves ! Il est temps d’avoir notre cœur ! Il est temps de secouer la chaîne, de nous venger en hommes ! À la révolte ! [...] Parcourons les ateliers ! Soulevons les tous à la fois ! Éclatons comme un ouragan sur l’île ! Oui, vengeons nous ! – incendions ces champs tout fertilisés de nos douleurs ! Abattons ces demeures enrichies de notre esclavage ! Que leur débris couvrent la terre, et que cette terre imbibée de nos sueurs soit engraissée par le sang de ceux qui nous tourmentent ». Le récit de ce personnage s’ouvre sur une expérience traumatique : celle d’a- voir été le témoin impuissant d’un crime dont une femme, sa mère, fut la victime. Dans le discours colonial, les violences (tortures, viols, meurtres) perpétrées contre des femmes sont vantées comme autant d’instruments de dévirilisation des hommes, assignés à la position de témoins impuissants des crimes perpétrés contre « leurs » femmes, qu’il n’ont pu secourir et venger.


Or, c’est le déni de virilité que ces crimes font fonctionner qui « réveille l’homme » et fraie le chemin de la révolte. « Il est tant de nous venger en hommes ! » Ainsi, la voie par laquelle procède l’humiliation semble tracer celle par laquelle on se soulève. L’émancipation est figurée par la réappropriation des attributs que le rapport de genre associe au masculin : force, courage, héroïsme, honneur. Le thème de la révolte virile, comprise comme une humanité politique retrouvée, apparaît donc comme l’envers d’une idéologie esclavagiste qui n’a cessé d’investir le genre pour naturaliser les hiérarchies sociales et déshumaniser les esclaves Toute mobilisation contre l’assujettissement cherche-t-elle fatalement ses ressources dans ce même assujettissement ? Tout devenir sujet est-il nécessairement déterminé par le processus de sujétion ? (...) Dans le répertoire des identités possibles, la virilité hétérosexiste s’apparente à un recours piégé, comme une trappe installée là par les dominants, dans la mesure où elle est immédiatement neutralisée au nom d’un prétendu virilisme bestial et d’un sexisme barbare. La virilité qui devient le langage de la révolte et de la libération, sera toujours disqualifiée dans la mesure où elle sera toujours distinguée du modèle viril policé, civilisé et courtois qui assure l’accès aux privilèges de l’humanité (dont la condition est la maîtrise des codes sociaux et politiques dominants) . On touche ici « les limites d’un point de vue cherchant à restaurer la masculinité au lieu de travailler minutieusement à sa transcendance ». Cela nous renvoie au problème même de la forclusion constitutive des sujets, d’un devenir sujet asservi au processus de sujétion. Selon Foucault, « par définition, [les résistances] ne peuvent exister que dans le champ stratégique des relations de pouvoir. Mais cela ne veut pas dire qu’elles n’en sont que le contrecoup, la marque en creux formant par rapport à l’essentielle domination un envers finalement toujours passif voué à l’indéfinie défaite». Dès lors, l’enjeu est de travailler à déjouer les interpellations/assignations qui nous constituent tout autant qu’elles nous enferment (...) En faisant de la virilité un enjeu de pouvoir, non seulement la rhétorique dominante délimite les expressions de la contestation, réduisant cette dernière à n’apparaître que comme une réaction, mais, elle rend également méconnaissable la résistance dans sa dimension subversive ou inédite, en imposant un mode unique de (re)connaissance qui est en même temps un mode disqualifiant, qui appréhende les luttes sociales via des catégories binaires naturalisantes coextensives du genre et du racisme : humanité/bestialité, virilité/effémination, moralité/amoralité, politique/émeute. Myriam Paris & Elsa Dorlin


10. « L’important est le geste qui donne les moyens. Voilà les pièces de l’échiquier. Voilà ta combinatoire. » Tarkos Tout semble quadrillé, du plus intime, à la circulation, en passant par nos rythmes de vie. C’est invisible, on appelle ça l’habitude, la routine, le quotidien ou pour clarifier le trait une forme de capitalisme qui fascise du corps au commun. Vivre dans un décor toujours renouvelé, dans un quotidien toujours mou et même. Vivre sans trêve dans les schémas et les quadrillages du même. Le même est un enjeu du pouvoir. C’est son objectif. Le pouvoir est un producteur du même ajusté selon les besoins, selon les assauts. Demain ne sera pas pire qu’aujourd’hui, il sera peut-être même meilleur. En d’autres termes ça ira mieux. Ça sera tranquille. Ça n’ira pour l’heure jamais mieux. Chaque flux, chaque circulation, chaque marche est peu ou proue une manière d’exercer le pouvoir, l’oppression sur les corps, sociaux ou singuliers. L’urbanisme est pensé en ces termes. La ville est pensée en ces termes. Larges boulevards, quartiers résidentiels, centre ville, places propres, murs propres. Rien d’un sauvage à l’horizon. Rien d’un intempestif possible, ça ne peut surgir, c’est confortable et rassurant. À la circulation quadrillée, ON, doit préférer un contre-sens. Le marcheur dans la ville fait des tropes, des figures de style, il peut dériver ou s’agencer en fonction de ce que l’on a prévu pour lui. Ton corps dans la ville est prévu. Il emmagasine la prévision dans son usage quotidien. Tel bar, tel magasin, tel lieu de travail, tel lieu de « fête ». En linguistique, il existe une figure, le barbarisme, c’est l’invention d’un mot, d’une forme qui n’existe pas. Un mot, une forme avec ou sans sens.


ON, doit imaginer comment le marcheur, l’habitant peut faire barbarisme de sa ville, de son espace, de son temps, de sa durée propre. Chaque quartier, chaque décor produit une ambiance, à charge à ON, d’en créer d’autres. Des ambiances approximatives, ténues, intempestives, sensibles. ON, peut déplacer un usage, un décor, des nains de jardins dans des pavillons, faire une promenade commune et sauvage, une fête imprévue. Bloquer les flux ne suffit pas, imaginer une autre circulation hors d’un quadrillage martial du temps, de la durée et de l’espace est vital, c’est même un des seuls enjeux de nos luttes communes. Toutes nos luttes mènent à cela. Des mouvements différents, à contre-temps, à contre-sens. Des mouvements monstrueux. Hors de la normalité des usages. Être impoli, insolent, intempestif avec la ville, avec la pratique de nos rues, voilà un barbarisme. Penser, en permanence, dans nos trajets quotidiens, des formes qui n’existent pas, des formes inadéquats, inadaptées. Rompre avec l’usage du temps, de la durée et de l’espace comme le pouvoir le pense, faire mouvement et donc faire sens. Le sens est dans le mouvement dit le poète, ON, fera alors, des mouvements barbares, des mouvements monstrueux. ON, ne sera pas dans l’assaut du ciel et des astres, mais dans l’assaut du temps, de la durée et de l’espace. ON, doit entreprendre l’entropie de nos quadrillages, pas d’hétérotopies, pas de TAZ ou de ZAD, seulement des mouvements entropiques. Des mouvements qui dégradent leur propre milieu, des mouvements qui font sens nouveau, formes barbares et parades monstrueuses. « La mutation s’opèrera dans l’entropie » Pasolini. Se déplacer toujours.

NO PRESENT ET BARBARISME MAINTENANT!


«Il est intolérable, d’être toléré». Pier Paolo Pasolini


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