Issuu on Google+

ils changent le monde l’idée

Madrid s’emballe pour les livres en carton Quand Carolina découpe, Silvia colle.

Un livre, une pièce unique : depuis 2009, les « meninas cartoneras » récupèrent toutes sortes de papiers pour donner vie à une littérature artisanale, originale et accessible à tous. Un concept argentin qui prend son envol en Europe. Espagne

Océan Atlantique

Madrid

Mer Méditerranée

60

mars 2013

terra eco

«I

l  me  faudrait  un  F,  un  grand F ! », lance Carolina Espinoza Cartes. Ce matin, cartons, pots de peinture, chutes de magazines et rubans récupérés dans la rue ont envahi le salon de l’appartement de cette Chilienne. Objectif : préparer les collages

de vingt couvertures du dernier arrivé au catalogue, El Castillo de Floripitín (Le Château de Floripitín). Ecrits par Pedro Pablo Sacristán, ces huit contes pour enfants seront présentés le samedi suivant à la librairie « Libros para un mundo mejor » (Des livres pour un monde meilleur), au cœur du quartier

sofía rodríguez mora

Par Mathilde Bazin-RetOURS (à Madrid)

madrilène de Malasaña. Un destin éditorial qui a commencé avec un simple morceau de carton 100 % recyclable. « Il faut qu’il ne soit pas trop dur, pas  trop souple non plus », explique Silvia Ramírez Monroy, règle dans une main et cutter dans l’autre. A 34 ans, elle est l’une des six « meninas cartoneras », les six « filles cartonnières ». Entre Madrid et l’Amérique latine, Silvia, Beatriz, Alfonsina, Kika et les deux Carolina sont à la tête, depuis 2009, d’une des premières maisons d’édition d’Espagne spécialisées dans l’encartonnage. « Notre  nom ? On le doit à notre amie brésilienne  (et première auteure éditée, ndlr), Rita  la librairie madrilène « libros para un mundo mejor » propose les ouvrages des « meninas ». Siriaka, raconte Carolina. C’est simplement la traduction en portugais de “ filles ”  et aussi un joli clin d’œil aux Ménines,  sommes limitées à une trentaine de pages  vagin magistral). « J’aime cette façon peu  ces demoiselles peintes par Vélasquez. » par livre », précise Carolina. Patience et habituelle de publier, cette sorte de défi  créativité sont donc de rigueur pour les éditorial, la recherche de matériaux, et  Comme un jeu de scrabble « meninas » qui mettent parfois plusieurs aussi l’équipe humaine qui est derrière  Le concept vient de Buenos Aires, en mois à fabriquer quelques centaines tout ça », confesse-t-elle. Argentine. Dans le quartier populaire d’exemplaires, tous uniques. Au total, Un défi possible parce que les auteurs de La Boca, au début des années 2000, la maison a édité 18 ouvrages à ce jour. renoncent à être rétribués. Leur seule les cartoneros se multiplient avec la crise récompense est la satisfaction d’être économique. L’écrivain Washington Pression sur les Paulo Coelho publié d’une manière originale, en dehors Cucurto et le plasticien Javier Barilaro A l’heure des liseuses numériques, ces des circuits économiques traditionnels. ont alors l’idée de racheter à ces pauvres ouvrages faits main, quasi-œuvres d’art, « Contrairement à ce qui se passe dans  éboueurs-recycleurs leurs meilleurs car- séduisent. « C’est simple, les lecteurs  l’industrie littéraire, avec les pressions  tons pour en faire des livres bon marché. adorent  ! L’œil  est  attiré  par  ces  très  exercées sur les Paulo Coelho qui doivent  Et rendre la culture accessible au plus belles couvertures. Le côté original et  produire tant de livres par an, chez nous,  grand nombre. Ainsi naît la coopérative écologique  du  produit  fait  le  reste  », la qualité des écrits est fondamentale, Eloísa Cartonera. Depuis, ce modèle s’enthousiasme Fernando, le patron insiste Carolina. Nous recevons beaucoup  artisanal s’est très bien exporté : on de « Libros para un mundo mejor ». de manuscrits d’Amérique latine, écrits  compte plus de 60 « maisons d’édition Dans le quartier de Lavapiés, ses collègues par des gens connus ou pas. » Ecolo, social cartonnières » dans le monde, dont libraires Chus et Alfredo aiment, eux, et culturel, le projet fait aussi dans la pédagogie : depuis 2010, l’équipe des cinq en France. « faire découvrir de nouveaux auteurs  « meninas » propose des ateliers pour Au sol sèchent les couvertures décou- à un prix abordable, de 8 à 12 euros le  enseigner l’encartonnage. — pées en forme de tours crénelées. Sur la livre ». Côté écrivains, même réaction : table, c’est une sorte de jeu de scrabble, « L’illustration est ici une autre manière  www.meninascartoneras.com avec des lettres qui se mettent en rang de raconter l’histoire », analyse María Paz pour construire des titres. « Nous pré- Ruiz. Cette Colombienne a déjà signé Impact du projet férons le collage à la peinture, indique deux titres aux accents érotiques avec les Plus de 60 « éditeurs Silvia. C’est long, mais le résultat est plus  « meninas » : Micronopia et Los amantes  cartonniers » sont nés dans le monde propre et plus travaillé. Chaque œuvre  de la vagina magistral (Les Amants du  Utilisation de papiers recyclés se pense dans un format bien particulier  et nous essayons d’extraire les éléments  de contenu significatifs pour qu’il y ait  une certaine unification, une cohérence  éditoriale. » Cette fois, ce seront les dragons, princesses et chevaux dessinés par les jumelles de Carolina. Le texte, lui, viendra plus tard, photocopié sur des feuilles en papier recyclé. « Nous  Fernando, de la librairie madrilène « Libros para un mundo mejor »

« Les lecteurs adorent ! L’œil est attiré par ces très belles couvertures. Le côté original et écologique fait le reste. »

terra eco mars 2013

61


Madrid s'emballe pour les livres en carton