Page 1

Le sommeil est une fantastique échappatoire à la réalité, où les rêves se nourrissent de notre imaginaire. Cependant, lorsque nous dormons, nous abandonnons notre conscience, et donc le monde qui nous entoure. Il n’est alors plus possible de bouger, parler, voir, écouter. Nous sommes en quelque sorte prisonniers de notre inconscient. En s’éveillant, on se libère de cette camisole qu’est le sommeil. Les plaisirs de la vie s’offrent alors à nous. Pourtant, certains individus ne jouissent pas de cette liberté. Ce qui nous entoure ne leur est pas accessible. Ils veulent se mouvoir, accomplir toutes sortes d’activités, mais ils n’y parviennent pas. Ils sont emplis de désir, à la recherche des émotions qui les font vibrer, et veulent l’amour des autres. Seulement, ils n’obtiennent rien. Ces individus-là, ils sommeillent éveillés. Ils ont beau ne pas dormir, ils aimeraient tout de même se réveiller dans une réalité qui les comblerait, celle dont ils rêvent. Mais vouloir n’est pas toujours suffisant pour arriver à ses fins. En revanche, si on leur tend la main, tout devient possible. Néanmoins, s’éveiller comporte des risques, aussi, il faut accepter d’être confronté au danger et à la douleur. J’ai toujours su que j’arriverais à quelque chose. Comment, je mis du temps à élucider la question. J’étais enlisé depuis des années dans ma condition de reclus et rien ne me prédestinait à en sortir. En effet, personne n’aurait un jour imaginé que je puisse devenir cet homme. Que je serais capable de tels agissements. Moi-même, je n’aurais pas cru franchir la limite du raisonnable. Aujourd’hui, ce qui est fait ne peut être effacé. Mes choix, même s’ils résultent de dilemmes, me suivent pour toujours. J’avais beau fouler ce sol depuis vingt-deux longues années, la société ignorait mon existence. Je n’avais pas le privilège de jouir d’une vie normale, puisque j’étais cantonné au rang de

spectateur du bonheur des autres. Et pour cause, j’étais étiqueté en tant

qu’indésirable. Plus jeune, j’étais le martyr. Incapable de me défendre moi-même, j’étais la cible idéale de mes camarades qui s’en donnaient à cœur joie pour me porter des coups. Aujourd’hui, j’en ai encore les stigmates. Non pas qu’ils aient laissé une cicatrice visible, mais mon esprit a profondément été marqué par ces humiliations. Elles m’ont mis face à mon impuissance, ma lâcheté, mes peurs. Le miroir de mes faiblesses. En grandissant, la hantise de n’avoir pu me défendre, a nourri ma frustration. De cette frustration est née la colère, envers les autres et moi-même. J’avais la rage, il fallait que je m’en sorte, mais je ne m’en donnais pas les moyens. Aussi, il m’était impossible de mener une vie normale, à l’image de la jeunesse qui m’entourait. À quinze ans, les adolescents ont des amis qui leur ressemblent, aiment le sport, les filles commencent à aimer les garçons, ces derniers ont une libido exacerbée, c’est l’âge des premiers bisous, de la découverte de l’autre. Moi, je n’ai rien connu de tout cela. Certes, on entend dire qu’il ne faut pas se précipiter pour


la première fois, mais si l’on tarde trop, la situation devient critique. Pour une fille, c’est différent. Elle peut aisément trouver un partenaire si tel est son souhait. Mais pour un homme, si passé la vingtaine il n’a toujours pas fait l’amour, c’est qu’il n’est arrivé à séduire aucune femme, et autant dire que son amour propre est mis à mal. L’ennui était qu’au-delà de l’aspect sexuel, je manquais totalement de confiance en moi. Mon rapport avec les autres était presque inexistant, et pour expliquer mon manque de sociabilité, je me diagnostiquais agoraphobe, spasmophile, ou plus simplement introverti. J’aimais les gens, mais eux ne m’aimaient pas. Du coup, ma timidité a drastiquement restreint mes chances de me sociabiliser. Il n’y avait que des contextes particuliers, où le destin forçait les choses. Par exemple, les travaux en binôme au lycée, où le professeur désigne qui va devoir travailler avec qui. Et cette grimace affichée, à peine dissimulée, lorsque la fille entend votre nom et doit faire avec. Les garçons eux, voyaient chez moi une opportunité parfaite pour ne rien faire. Pendant que je travaillais seul pour deux, mon binôme restait oisif ou discutait avec ses amis. Seulement, lorsque la note tombait, ce dernier me rabaissait plus bas que terre, puisque je n’obtenais que rarement de bonnes notes. Comme quoi, avoir la tête de l’emploi ne fait pas tout. Je me souviens de cette fille, avec qui j’avais dû faire un exposé au lycée sur la place des femmes au travail. Elle n’était pas spécialement jolie, un peu boulotte, mais gentille et prête à m’accorder du crédit. Le problème est que dès qu’elle me posait une question et fixait son regard sur moi, je perdais tous mes moyens, incapable d’exprimer clairement ma pensée, si ce n’est par des balbutiements, le visage rougi de gêne, pour finalement en oublier ce que j’avais à dire et fixer mes pieds en silence ; le sol était la seule issue que j’avais trouvé pour fuir loin du ridicule. Elle, d’abord amusée, se muait peu à peu en quelqu’un de rude, se montrant exigeante, consciente enfin que je ne servais à rien, que les apparences n’étaient pas trompeuses. Elle me toisait, dépitée par mon manque d’affirmation, qu’elle assimilait à un manque de courage, si ce n’est de la lâcheté. Pourtant, si elle avait su, combien j’avais des ressources et ne désirais qu’une chose : pouvoir le lui montrer. C’est que, tout ce monde, ces bruits, ces regards, me pesaient, et je me sentais suffoquer, comme pris à la gorge par cette foule. C’était encore une preuve de ma maladie, qui avait l’avantage de me faire sentir moins responsable de ma situation. Il n’empêche que j’en payais le prix, de ce que j’étais. A l’époque je me persuadais que j’avais des atouts auprès des femmes, aujourd’hui je me rends à l’évidence : j’étais moche. Petit, maigrichon, boutonneux, je cumulais les défauts qui répondent au stéréotype détesté, celui avec qui personne ne veut être ami, et que les filles ignorent. Tout juste si elles vous envisagent comme un confident potentiel tellement vous


paraissez asexué. C’est difficile d’accepter de côtoyer la beauté mais de ne jamais pouvoir se l’approprier. Surtout que la beauté est relative. Au fur et à mesure que je me rendais compte que les filles dont personne ne voulait n’étaient pas davantage attirées par moi que les beautés inaccessibles ne l’étaient, je leur trouvais moult qualités qui suscitaient mon désir. Eh oui, le simple fait qu’elles m’ignorent me persuadait qu’elles étaient séduisantes, puisque qu’elles avaient le privilège de pouvoir refuser le pire. Moi non, je ne pouvais pas choisir, d’ailleurs je ne pouvais rien obtenir du tout. C’est à cette période, alors que j’avais à peine dix-sept ans, et que j’étais en seconde, qu’est né un sentiment d’admiration pathologique. Je voyais mes camarades heureux, sûrs d’eux, s’épanouir et afficher une mine radieuse, marquée par la joie de vivre. Je ne les trouvais pas particulièrement intelligents, ni même intéressants, mais la popularité dont ils jouissaient pour la plupart me fascinait. Ils semblaient goûter au plaisir d’être normal et cela leur conférait un avantage certain : celui d’être entourés d’amis, de copines, voire d’une petite amie. Ah, quels chanceux ! Qu’avaient-ils donc de plus que moi pour être si différents ? Ou plutôt, qu’avaient-ils réussi, pendant leur jeunesse, que j’avais soldé par un échec ? Pourquoi étions-nous si inégaux au point que l’épanouissement ne soit réservé qu’à certaines personnes? Je ne demandais pas la lune, simplement de jouir du même bonheur que les autres. J’ai passé les dix dernières années à mesurer l’échec de ma personne. Lorsque j’ai eu mon bac, mes parents m’ont envoyé à la fac. Les débuts furent catastrophiques. Je misais beaucoup sur le supérieur, persuadé que le lycée était un mauvais moment à passer, que ma réputation d’infréquentable me précédait, et que je serais lavé de tout stéréotype une fois dans la cour des grands. Ce fut vrai dans une certaine mesure : je changeais de ville, et donc d’entourage. Pourtant, ma popularité auprès des autres n’a pas décollé ; les groupes se sont formés, en amphithéâtre les gens s’installaient et discutaient, riaient, garçons et filles se jetaient des regards charmeurs. Moi, je prenais soin de m’installer assez près d’un groupe pour ne pas paraitre seul, mais assez loin pour ne pas paraitre collant. C’était un travail quotidien de vouloir exister tout en restant discret. Je pensais qu’à terme ce serait la clé pour être intégré. Obsédé par la peur du ridicule, je préférais éviter toute situation qui attire l’attention. Cependant, j’étais amené à prendre la parole, en travaux dirigés notamment. C’était un passage obligé. Du coup, tétanisé à l’idée de devoir m’exprimer, j’angoissais bien avant même d’émettre un son. Résultat, mon intervention était toujours pathétique. Il suffisait de m’écouter quelques secondes pour comprendre l’étendue de ma détresse. Les gens qui n’ont pas confiance en eux dégagent un


mal être alarmant. Je le sentais chez les autres, aussi je concevais la façon dont on me percevait. Au niveau vestimentaire, j’ai abandonné mes baskets à scratch du lycée pour des baskets à lacet. Mes pulls à capuche se sont mués en vestes à capuche, mais je conservais toujours mes jeans trop larges qui leur donnaient l’air de flotter dans du vide. Du coup, on ne distinguait ni la maigreur de mes fesses, plates au possible, ni l’épaisseur dérisoire de mes cuisses, symbole de ma fragilité physique. Quant à ma tête, rien n’avait changé depuis des années ; toujours les mêmes lunettes, toujours de gros boutons fièrement affichés sur mon visage, et ce malgré la crème que m’avait donnée un dermatologue chez qui mes parents m’avaient trainé de force. Mes cheveux, je ne savais absolument pas quoi en faire. Je les plaquais sur le côté, avec un peu de gel, afin qu’ils me restent fidèles toute la journée. Ainsi, je m’assurais de conserver ma magnifique coupe de peigne-cul sans être trahi par quelques épis rebelles. Malheureusement, vouloir passer inaperçu était peine perdue. Quotidiennement, je devais supporter les rires moqueurs et les regards de pitié ou de dégoût. N’existait-il donc pas un ange gardien prêt à me venir en aide ? Il faut croire que non, pourtant, les conseils auraient été les bienvenus, afin de rattraper mes décennies de retard en termes de mode. Mes parents, plutôt aisés, avaient toujours anticipé mon bien-être. Aussi, ils m’avaient déniché un confortable studio proche de la faculté, persuadés que je ne manquerais de rien pour la réussite de mes études. Evidemment, ils se trompaient lourdement. Déjà car j’avais l’impression qu’ils ne connaissaient pas leur fils, qu’ils me considéraient comme tout à fait normal, voire même épanoui. Je ne leur avais jamais rien confié à mon sujet. Pour eux, dès l’instant que j’avais de quoi me nourrir, me loger, et me divertir grâce à mes jeux-vidéos, j’étais armé pour grandir et trouver un travail. Il fallait simplement que je fasse quelques années d’étude pour que diplôme en main, je sois engagé à plein temps et fonde un foyer. C’était si évident pour eux, ils avaient réussi, aussi il leur semblait logique qu’il en serait de même pour moi ! Malheureusement, j’ai complétement échoué la première année. J’avais quitté le lycée excité, prêt à goûter à la formidable vie d’étudiant, loin d’avoir en tête l’objectif premier d’arracher un diplôme. En revanche, je ne m’attendais pas à affronter les difficultés quotidiennes de la fac. J’étais persuadé que mon manque d’intégration au lycée, l’absence d’amis et d’une petite amie étaient dus à l’immaturité des autres. Je tentais de me rassurer en me disant que la fatalité s’était acharnée sur mon sort mais que maintenant je serai maître de mon destin.


Le problème est qu’emménager seul dans une nouvelle ville pour étudier, ce n’est pas évident. En plus d’assumer le quotidien, c’est-à-dire les lessives, le repas, la vaisselle, le rangement de l’appartement, je devais supporter le fait d’être un reclus. Les cours étaient difficiles, aussi les étudiants trouvaient un équilibre grâce à tous les plaisirs dont on peut jouir en dehors. Les miens se résumaient à mon temps passé seul à peindre et jouer en ligne. Ce n’était pas désagréable, mais voilà, j’avais besoin de gens à qui parler, des gens qui pensent à moi, des filles qui répondent à mes aspirations, autant sexuelles que sentimentales. Du coup, si je n’étais pas étonné d’échouer mon année scolaire, mes parents, eux, cherchaient des responsables et accusaient le système. Mais la vérité est que je n’ai jamais été un bon élève. Redoubler une classe primaire et le collège, c’est mal démarrer. Au lycée, j’ai échoué au bac, mais je l’ai finalement eu l’année suivante. Du coup, dépassé par la difficulté du supérieur, je me suis mis à douter de mes compétences intellectuelles. Je me rassurais en parcourant des articles en ligne valorisant l’individu en échec scolaire. Il était dit qu’au contraire, cela était le signe de trop grandes capacités, propres aux surdoués. D’ailleurs, ces derniers rencontraient la plupart du temps de grosses difficultés pour s’intégrer en société. Et si c’était cela, mon problème ? L’idée me plaisait en tout cas. Quoi qu’il en soit, j’étais mal organisé pour réussir. Mes cours n’étaient absolument pas classés, aussi je grattais les feuilles blanches dans le but d’accumuler un maximum de connaissances sur le papier, sans pour autant jamais me relire un jour. Il faut dire que j’écrivais mal, le clavier s’était substitué à mon usage du stylo depuis des années. La prise de note exigeait une concentration complète, et je n’avais que trop tendance à me disperser. Lorsqu’il était l’heure de la pause, tout le monde se levait de sa chaise, et c’est alors que je m’apercevais que je ne suivais plus le cours depuis de longues minutes. J’étais perdu dans mes pensées, absorbé par le souvenir de mes jeux, des derniers films que j’avais vus, des filles que j’avais croisées dans la matinée. J’étais atteint d’une maladie incurable : l’oisiveté. L’inertie de mon existence se traduisait dans mon quotidien. En bon casanier, je trouvais toutes les astuces possibles pour ne pas me mouvoir. Je dormais plus qu’il n’en faut, surtout au vu des efforts de la journée. Je m’enfermais à double tour, laissais mes stores fermés jour et nuit le week-end ou les vacances scolaires, puisque de toute manière, je n’avais pas besoin du contact extérieur, pas même de la lumière du jour. Du coup, je me sentais coupé de tout, protégé de l’hostilité du monde. Mon appartement était le bunker, impénétrable, véritable forteresse. J’y avais fait des réserves de nourriture, avec des sacs de denrées non périssables, afin de pouvoir survivre en cas de conflit apocalyptique. C’était un sentiment réel, entretenu par mes jeux et certaines références


cinématographiques. J’angoissais sur l’avenir, notamment lorsque des tensions étaient évoquées entre pays possesseurs de la bombe atomique. J’imaginais alors tous les scénarios possibles. Aussi, je relativisais de ne pas ouvrir mes volets, puisqu’en cas de véritable conflit, je n’aurais plus qu’à condamner mes fenêtres, truelle en main. Mon terrier serait alors un refuge idéal. Cependant, il me manquait une arme, une véritable, qui puisse me protéger d’éventuels assaillants. Là-dessus, je n’avais pas trouvé de solution. Il y avait bien la vieille carabine de l’oncle Alfonse, décédé l’année passée, mais cette dernière n’était plus trop en état. « Elle risque nous péter à la gueule » disait mon père. Du coup, lorsque rien n’allait, que les gens étaient cruels à mon égard, je me mettais à fantasmer sur cette hypothétique fin de l’humanité. Après tout, si le monde n’existait plus, je ne me sentirais pas davantage seul. Tout juste pourrais-je jouir d’un immense espace vital, regorgeant de ressources dont je disposerais sans partage. L’idée était séduisante, même si je regrettais la disparation des filles, que je jugeais nécessaires à ma survie. Je voyais l’être humain comme susceptible de me nuire, aussi je ne me sentais jamais en sécurité lorsque je sortais de chez moi. Les stigmates du passé refaisaient surface, et je guettais bêtement les coins de rue, prêt à voir surgir quelqu’un pour m’agresser. C’était ennuyeux, car cela se reflétait dans ma démarche. J’étais courbé, les épaules rentrées, la tête baissée, comme si je voulais me cacher sous une carapace. Pourtant, mes vieux démons étaient maintenant loin, mais j’étais hanté par les souvenirs. C’est pourquoi j’avais fait l’achat il y a maintenant un an d’un taser relativement puissant, qui me suivait partout dans mes déplacements. Il était compact, aussi il ne quittait jamais ma poche. C’était mon secret, mon gadget chéri. Je n’avais pas encore eu l’occasion de l’utiliser, mais il m’apportait un certain sentiment d’invincibilité. J’avais lu qu’il était capable de délivrer des millions de volts, aussi je me prenais à rêver de tomber sur un raquetteur. J’immobiliserais alors ce dernier, et je deviendrais un héros, pour m’être ainsi défendu et avoir même maitrisé mon agresseur. Peut-être même passerais-je dans les journaux. Les conséquences seraient énormes, puisque j’imposerais le respect. Les garçons me craindraient, et les filles voudraient que je les protège. Tout cela, c’était faisable, à la simple condition que l’on m’agresse. Sans surprise, lorsque les partiels approchèrent, l’essentiel de mon temps de révision fut consacré à mon investissement sur mes multiples jeux en ligne. J’y incarnais divers personnages, qui combattaient dans des environnements hostiles, et que je me devais de faire évoluer, afin d’être le plus fort. Autant dire que je n’étais pas préparé le jour de l’examen.


Aussi, il m’apparut comme légitime de ne pas mesurer le désastre par des notes assassines, et je ne me présentais donc pas aux partiels. De toute manière, j’étais incapable de me remémorer le dixième du programme. Ces journées-là furent d’ailleurs des plus sympathiques. Je m’étais acheté la trilogie cinématographique du Seigneur Des Anneaux et, armé d’un bonnet et de mon épée en plastique chromé, je suivais la communauté dans ses périples, pendant que des centaines d’étudiants planchaient sur leur sujet. Fidèle serviteur de la terre du milieu, je répétais les répliques que je connaissais sur le bout des doigts. J’y mettais tellement du mien, que lorsqu’arriva le combat final, il était tard, voire tôt, et, imperméable au sommeil, je menais la charge des cavaliers, brandissant mon épée, pour la gloire et pour l’honneur. Malheureusement, ce ne fût pas du goût de mon voisin qui, excédé par mes prestations théâtrales nocturnes, vint frapper à la porte. Ma panique habituelle me gagna et, désemparé, honteux déjà à l’idée de me justifier face à cet inconnu, j’éteignis la télévision, la lumière, et me plongeait dans un mutisme total, au point d’entendre mon cœur battre la chamade. Les coups frappèrent à nouveau la porte, de manière sèche et brutale. Puis, plus rien. Je n’osais bouger, aveugle dans le noir, craignant de buter contre un objet et trahir ma présence, qui n’avait de toute manière pas échappé à mon voisin, mais que je pensais possible de leurrer, tant il ne m’était pas acceptable de l’avoir réveillé en pleine nuit. Ou avais-je donc la tête pour lui causer du tort, et m’exposer à des réprimandes ? Moi qui étais si poli lorsque je croisais des personnes dans la résidence, moi qui tenais la porte aux personnes âgées, moi qui veillais à toujours bien me garer à ma place attribuée. Et si jamais je trouvais un véhicule sur cette dernière, j’abandonnais ma voiture à deux rues plutôt que de chercher des complications inutiles. Car c’était sur cela que reposait mon rapport à autrui : toujours être cordial et respectueux, pour ne jamais attirer ses foudres. Causer du tort à quelqu’un, J’avais tâché de l’éviter tout au long de ma vie, soucieux du regard des autres, et persuadé qu’en me montrant sympathique et inoffensif, je serais aimé. Cependant, je m’étais bien trompé. Mes parents nous ont trop couvé mon petit-frère et moi. J’avais tout ce que je voulais, que ce soit en termes de jeux-vidéos ou de gourmandises. Cela ne m’a pas rendu service : j’avais beau être un poids plume, j’arborais un bide mou, qui ne laissait absolument pas deviner la présence de muscles abdominaux. C’était pourtant le propre des gens maigres, d’avoir les abdos apparents. Mais j’étais mal fichu. Tout juste faisais-je une taille raisonnable pour ne pas rentrer dans la catégorie des garçons qu’on qualifie de petit tout au long de leur vie. Le sport ne m’avait jamais intéressé, je trouvais davantage captivant le fait de m’asseoir sur mon canapé-lit et d’allumer ma console. Quelques pas pour atteindre le frigo, et le tour était joué, j’avais tout ce qu’il fallait pour une session de jeux jusqu’au coucher : muffins,


chips, nougats, brioche en chocolat, boisson sucrée… Heureusement, je ne grossissais pas, j’imagine avoir un organisme qui éliminait bien. En revanche, je ne prenais pas de muscle non plus. Mon corps devait être intolérant à la protéine pour que je sois si peu épais. C’est dommage, j’aurais été à mes aises aux commandes d’une stature imposante, qui inspire le respect, et que les autres hommes admirent. Cette apparence solide m’aurait conféré une grande facilité à me faire des amis, puisqu’il aurait été bon de s’afficher avec moi. Du coup, j’entrepris de trouver des solutions pour y remédier. En effet, j’avais tenté un programme miracle trouvé sur le net. Un site sur lequel on pouvait commander des gélules à base de plantes, sans effet secondaire indésirable. D’après les avis des utilisateurs, cela permettait de prendre une vingtaine de kilos de muscle en à peine un mois. C’était apparemment une formule révolutionnaire. Aussi mon excitation était à son comble. Moi qui avais tiré un trait sur mon apparence depuis longtemps, convaincu que je n’aurai jamais un physique de rêve, l’espoir renaissait à présent. À tel point que j’anticipais les résultats, et partis m’acheter des vêtements de grande taille avant même d’avoir reçu mon colis, afin de ne pas me laisser surprendre par un gain musculaire trop rapide qui ferait exploser mes vêtements à tout moment, sous l’œil admiratif d’une horde de jeunes filles. Elles qui ne m’avaient jamais désiré, fondraient à la vue de mes gros bras, de mon torse musclé, et de mes abdominaux dessinés. Plus simplement, je voyais déjà cette inconnue sur le trottoir, brune aux yeux bleus, le visage fin, la silhouette svelte, me croiser et me sourire, déçue de ne pouvoir me retenir. Pourtant, ces fantasmes allaient en totale contradiction avec mes principes. Autant j’étais admiratif des corps sculptés qui plaisent aux femmes, autant je maudissais le sportif, individu n’ayant que sa plastique à mettre en avant, et jouissant d’une popularité injuste. Il gaspillait ses journées dans l’exercice physique, comme si son enveloppe charnelle était l’essence même de son être. Moi, j’y voyais une échappatoire à la réalité, celle de leur incapacité à se distinguer par leurs performances intellectuelles. À la vue des résultats promis par mon nouveau programme, je me demandais pourquoi tant de jeunes s’inscrivaient en salle de musculation. À quoi bon, alors que quelques gélules inoffensives garantissaient une meilleure efficacité ? Surtout que je doutais sérieusement de la facilité à prendre du muscle par effort musculaire. Mon père avait une certaine expérience en la matière, après des années de pratique, et il m’avait expliqué que sans un travail régulier, et durable, le résultat était nul. De toute manière, j’avais une conception assez bornée de cet univers ; être musclé, c’était ne pas avoir de cerveau. Puisque je n’avais pas de muscle, j’avais donc un cerveau. Cette logique me réconfortait au plus haut point. Mais, puisque j’avais sans


conteste un capital intellectuel, il ne me coûtait rien d’y ajouter un corps d’apollon, après tout, il ne faut pas croire les stéréotypes, concilier les deux devait être possible. L’ennui, c’est qu’après deux semaines à suivre scrupuleusement la notice, je n’eus aucun résultat. Pas une once de différence. Pourtant, j’avais déjà avalé deux boîtes, que j’avais sûrement payées un certain prix. Je dis sûrement, car je n’ai pas la notion de l’argent. Du coup, j’alliais à la prise du produit quelques exercices qu’il était conseillé de faire pour débuter ; je m’en tenais aux pompes, cela suffisait bien. C’était beaucoup plus difficile qu’il n’y semblait. Les fesses trop en l’air, je renonçais et posais les genoux au sol. Par séries de dix, je m’en sortais bien. Mais lorsque j’arrivai à mes dernières gélules, je me scrutai devant la glace, nu. J’étais toujours aussi maigrichon et arborais encore ma bouée abdominale. Étaisje donc également non réceptif aux produits ? Pas tout à fait, en parcourant des sites de consommateur, je compris que c’était une arnaque des plus grossières. Et dire que j’y avais cru dur comme fer… Cet épisode est assez emblématique de la manière dont je fonctionnais ; j’étais terriblement naïf. Ce que les gens disaient était sûrement vrai, car à quoi bon mentir ? Et cela se vérifiait pour tout. Il suffisait que j’entende dire que les filles ne s’intéressaient à rien d’autre qu’à ce que les hommes ont au fond d’eux pour le croire. Et si l’on m’expliquait en suivant que seul l’artifice leur importait, je l’établissais comme nouvelle vérité. Cela relatait un fait : j’étais incapable d’avoir un avis propre. Faute d’être sûr de moi, je me reposais toujours sur l’avis des autres. Je ne savais pas trancher, puisque la notion du bien et du mal s’arrêtait à ce que l’on m’avait inculqué. Du coup, il suffisait que je croise une personne charismatique pour la suivre aveuglément, comme un animal de compagnie. Cela m’avait couté quelques déboires. C’est pourquoi petit à petit, j’avais fini par m’isoler de gré et de force. Les amis que je m’étais fait n’en étaient pas, puisqu’ils exploitaient la misère de mon être afin de se divertir. Régulièrement, j’étais invité à des soirées, mais lorsque je me rendais sur place, il n’y avait personne. Je rentrais chez moi bredouille, remettant au placard ma chemise que j’avais laborieusement repassée. Et je finissais ma soirée seul devant mes comics. Autant dire que j’avais peu d’occasion de faire une rencontre, moi qui étais dans l’âge où l’on est obsédé par les filles. Les filles… ce sont des êtres pleins de grâce et de beauté. J’aurais tout donné, simplement pour une caresse, un bisou. Je fantasmais fréquemment à l’idée d’en voir une se dévêtir devant mes yeux, me montrer avec délicatesse la couleur de sa chair, même si ce n’est qu’une épaule, une cuisse. Le fait de pénétrer l’intimité de l’autre me fascinait. J’ignorais alors quelle


complicité s’établissait, comment chacun pouvait s’accorder sans avoir le besoin de parler. D’autant que la différence entre les sexes était notable. Comment connaître le ressenti de l’autre alors qu’il n’a pas les mêmes récepteurs, les mêmes attentes ? Je voyais le fonctionnement des femmes comme un mystère à part entière. D’ailleurs, l’idée de ne pas satisfaire ma partenaire le moment venu m’était une source d’appréhension. La peur de ne pas être à la hauteur, qui ne l’a jamais ressentie ? Échouer au démarrage, c’était compliquer la suite des choses. Et je ne voulais pas me retrouver face à mes échecs, par crainte de ne pouvoir les surmonter. J’avais songé à me prendre un animal de compagnie. Je les adorais. Les chats, les chiens, ils étaient gentils, eux. Jamais contrariants, toujours attentionnés, et prêts à se faire dorloter. Loin de l’être humain qui s’autoproclamait comme race suprême, mais qui ne méritait pas sa place de maître du monde. L’espèce humaine, au fur et à mesure que je grandissais, m’apparaissait comme vile. Je sentais, alors que j’avais toujours fait preuve d’une gentillesse exacerbée, que je n’étais pas armé pour ce monde. Les prédateurs étaient rois, et faisaient des gens comme moi leurs sous-fifres. Pourtant, dans la notion du bien et du mal que l’on nous avait inculquée, il y avait les gentils d’un côté, et les méchants de l’autre. C’est une vision assez enfantine, mais elle mérite l’attention. Car le mal, incarné par les méchants, n’était-il pas censé représenter ce qu’il ne fallait pas être ? J’en revenais encore à mon impossibilité d’établir ce qui était bon et ce qui ne l’était pas. Finalement, je renonçai à prendre un animal domestique, c’était trop d’investissement horaire pour s’en occuper, alors que j’étais incapable moi-même de m’assumer. L’appartement serait dès les premiers jours infesté de l’odeur de la litière que je ne nettoierais jamais, ou des besoins du chien faute d’avoir fait sa promenade. Du coup, je songeais à déplacer les tarentules que j’élevais en aquarium chez mes parents à l’appartement, et dont mon frère de quatorze ans s’occupait à présent. Ces bêtes étaient, contrairement à ce que l’on pourrait penser, attachantes et surprenantes. De véritables artistes, à tisser leur toile avec soin, des prédateurs impitoyables, doués de capacité motrice sans égale. Une espèce qui aurait toute légitimité à dominer l’humanité. Lorsque j’étais pris d’un coup de blues, je tâchais de retrouver le moral en me façonnant à l’esprit un monde dont je rêvais. Celui où j’existais. Mais rapidement, j’étais rattrapé par la réalité, et je maudissais alors le monde entier. Car il n’y avait pas d’innocents. La société représentait l’ensemble des êtres qui la constituent, aussi chacun avait sa part de responsabilité dans mon malheur. Je voyais l’individu comme un rouage de cette terrible mécanique, savamment graissée pour fonctionner à merveille, mais qui se passait très bien de


moi. Je ne devais pas être une pièce fonctionnelle, tout juste devais-je me montrer reconnaissant qu’on tolère mon existence. Si les années fac démarrèrent dans la désillusion la plus totale, la situation évolua lorsque je fis une rencontre spéciale : celle d’Aurore. Je ne remercierai jamais assez le hasard pour m’avoir fait croiser sa route. Elle étudiait dans la même filière que moi, mais comme nous étions plus de six cent dans l’amphi, autant dire que je n’avais aperçu que brièvement son visage. Elle était brune, les cheveux mi-longs, le visage fin, les pommettes saillantes, de grands yeux bleus, de jolies dents blanches et régulières. Elle était plutôt grande, avec des formes généreuses, mais là où il faut. Je la trouvais très belle. Je la rencontrai en rentrant des cours, il y a quelques mois de ça. C’était un soir d’hiver, il faisait nuit. Je m’apprêtais à me garer à ma place, lorsqu’une voiture que je suivais depuis la fac me devança. J’imagine que faute de place disponible, la mienne était un excellent choix. Le problème, c’est qu’il tombait des cordes, et que de toute manière, je ne me voyais absolument pas appréhender cet inconnu au volant. Du coup j’envisageais de me garer sur le parking à deux rues d’ici, une fois que la pluie aurait cessé, si d’ici là ma place ne m’était pas rendue. J’attendais donc bêtement dans ma voiture, phares allumés, moteur vrombissant. Soudain, contre toute attente, j’aperçus un visage collé à ma vitre côté conducteur. C’était une jeune demoiselle d’à peine la vingtaine qui me fixait du regard. Ses cheveux mouillés lui collaient au visage, elle semblait agressée par la pluie cinglante. Aussi, alors que je l’observais sans broncher, comme troublé par sa proximité, je compris à ses signes qu’elle souhaitait me parler. À la hâte j’abaissai la vitre. — C’est ta place ? me demanda-t-elle d’une voix forte afin de se faire entendre.

Extrait eveil  

Il ne vit pas. Introverti et asocial, Antoine, un adolescent aux antipodes du séducteur, a construit son existence autour de l'univers du vi...

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you