Projet Personnel en Humanités

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GOUTAY Mathieu

Projet Personnel en Humanités Comment la photographie de rue peut-elle à la fois n’être qu’un instantané et représenter l’humanité ?

INSA Lyon



DÉFINITION PHOTOGRAPHIE DE RUE La définition de ce qu’est la photographie de rue n’existe pas. De multiples définitions ont été données, au fil des années, par différents photographes, mais le caractère très évolutif de la pratique empêche de s’arrêter avec précision sur ce qui relève de la photographie de rue et ce qui n’en est pas. Au début du 20e siècle, un photographe de rue était quelqu’un qui se faisait payer pour prendre en photographie les passants et leur envoyer le cliché plus tard. [1] Les prix des appareils et leur rareté à l’époque faisaient que l’on pouvait passer à Times Square pour se faire prendre en photo, comme l’on passerait aujourd’hui à Montmartre pour se faire dessiner le portrait. Pour Colin Westerbeck, photographe de rue, cette définition est bien sûr désuète. Lui pense que la photographie de rue doit être candide. Il écrit: «Dans la plupart des cas [les photographes de rue] ont essayé de travailler sans être remarqués par leur sujet. Ils ont pris des photographies de gens qui faisaient ce qu’ils font d’habitude sans être au courant de la présence du photographe. Ils ont fait des photos candides de la vie de tous les jours dans la rue. C’est, au fond, ce qu’est la photographie de rue». [2} Sa vision, plus moderne et plus large, insiste sur l’aspect humain et son environnement, mais aussi sur le fait que les clichés doivent représenter la vie de tous les jours. Mais la photographie de rue doit elle forcément montrer des gens? Même s’il est vrai que la plupart des photographies de rues montrent des personnes, certains pensent que ce n’est pas obligatoire. Eugène Atget est souvent pris comme exemple pour montrer que la photographie de rue peut aussi représenter des endroits vides. En effet, par ses photos, il essayait de suggérer la présence de vie en décelant des opportunités dans les rues qu’il arpentait. [2] Finalement, je pense que la définition d’Eric Kim est celle que je trouve la plus juste, « Documenter l’humanité» [3] Il pense que l’on peut se concentrer sur un très grand nombre d’aspects, tant que l’on garde le plus important: ressentir de l’émotion.


Dans ce qui va suivre, je vais essayer de répondre à la question «Comment la photographie de rue peut-elle à la fois n’être qu’un instantané et représenter l’humanité ?» Afin d’apporter une réponse, je vais d’abord me questionner sur la frontière entre individu et groupe. Puis je vais aborder le fait que l’on puisse photographier des moments qui paraissent extraordinaires dans le quotidien, avant de montrer en quoi la photographie de rue peut autant décrire que dénoncer. Pour ces trois aspects, je proposerai cinq points d’étude qui permettront d’éclaircir le sujet, chacun en lien avec un photographe, et souvent accompagné d’au moins une réalisation personnelle. Il est évident que je ne juxtapose pas mes clichés aux côtés de ceux de grands photographes par orgueil,mais plutôt pour ajouter une touche personnelle à ce travail. Bonne lecture.


TABLE DES MATIERES

DE L’INDIVIDU AU GROUPE Le mouvement humaniste : Robert Doisneau Portraits de rue : Diane Arbus La mode : Dawoud Bey La répétition spatiale : Andrew Bush La répétition temporelle : Peter Funch

L’EXTRAORDINAIRE DU QUOTIDIEN Le métro : Bruce Davidson L’enfance : Mark Cohen Son quotidien : Vivian Maier L’intimité : Yasmine Chatila & Michael Wolf La vie de la rue : Bruce Gildens

DÉCRIRE ET DÉNONCER Le marché : Samuel Coulthurst La rue en elle-même : Eugène Atget Le caractère amoral : Henri Cartier-Bresson Les déchets : Walker Evans Le travail des enfants : Lewis Hine



DE L’INDIVIDU AU GROUPE

Parce que la photographie de rue puise ses sources dans le mouvement humaniste, elle place souvent l’humain comme sujet principal à photographier. [4] L’émotion y est souvent forte, et nécessaire pour essayer de retranscrire l’âme d’une personne à travers un cliché. Comme nous allons le voir, les photographes de rues, en s’intéressant à chaque homme, se sont intéressés aux hommes. La juxtaposition de photographies et les suites entières de portraits permettent de visualiser ce qui est propre à chacun et ce qui fait partie du groupe. C’est ainsi que l’on voit les modes, les façons de vivres, ou les attitudes qui se dégagent peuvent être au-dessus de chaque individu. Nous allons donc essayer de comprendre comment les photographes de rues ont à la fois essayé de rendre compte de ce qui est unique en chacun de nous, et de ce qui nous lie aux autres. Certains photographes ont même essayé de représenter visuellement la frontière entre individu et groupe.


Photographies par Robert Doisneau


Le mouvement humaniste : Robert Doisneau Robert Doisneau a été l’un des pionniers de la photographie humaniste, ellemême considérée comme ayant donné naissance à la photographie de rue. Cette photographie porte un intérêt fort pour l’humain dans une France d’après-guerre, en essayant de montrer à nouveau, souvent dans la presse, les plaisirs simples de la vie. [4] En photographiant ses sujets, il était fasciné par les émotions, des petits moments de vies dans une France en difficulté. [5] Toutes ses photos, en grande partie prises à Paris, racontent de minuscules histoires de gens rencontrés dans la rue; et toutes ensemble elles aident à définir le profil entier de la ville. Il fixe plutôt son objectif sur les «petites gens», les gens que l’on ne regarde pas et qui montrent pourtant le plus d’humanité. Chacune de ses photographies, même en ne montrant qu’un ou deux individus, aide à se représenter l’atmosphère de l’époque et comment les gens vivaient. Pour parvenir à cela, il dit ne pas être un chasseur, mais plutôt un pêcheur d’images. Il sait s’arrêter à un endroit et attendre le moment venu pour prendre le bon cliché. [6] Sa photographie la plus célèbre, Le baiser de l’Hotel de Ville (ci-contre, en haut), est souvent citée comme un exemple de photographie humaniste, car on sent les émotions fortes entre les deux individus. Ci-dessous, trois photographies personnelles font face à des photographies prises par Robert Doisneau, et bien que l’époque change, les émotions subsistent.


Photographies par Diane Arbus


Portraits de rue : Diane Arbus Reine du portrait de rue, Diane Arbus a toujours photographié ce que l’on pourrait appeler «les phénomènes de foires»: les hommes tatoués, percés, les handicapés, les gros bras ou les gens fins, les tout petits ou les très grands, et même, à la fin de sa vie, les malades mentaux. [7] Elle photographie aussi régulièrement les jumelles, comme celles ci-contre. On les voit parfaitement identiques, avec la même posture, la même tenue des bas jusqu’aux serre-têtes, et la même expression très neutre sur leurs visages. Pourtant, elles apparaissent devant son objectif très différentes. Car l’obsession de Diane Arbus est de révéler la singularité de chaque être au-delà de son physique. Elle se disait prête « à perdre [sa] réputation ou [sa] vertu, ou tout au moins ce qu’il en reste, pour une bonne photo» Germaine Greer, qui s’est laissée photographier par Diane Arbus, se souvient que la photographe «s’est agenouillée sur le lit en plaçant son objectif juste au-dessus de mon visage. Elle me posait des questions très personnelles et là, j’ai compris qu’elle ne déclenchait que lorsqu’elle voyait sur mon visage des signes de tension, d’inquiétude ou d’agacement . » [8] C’est ainsi que Dianne Arbus allait chercher les sentiments intérieurs et désirs cachés, qui ressortent comme par magie de ses photographies. Elle a fini sa carrière en photographiant des patients dans une résidence de déficients mentaux, avant de se suicider en 1971. Désormais, le New York Times la considère comme la photographe la plus radicale du XXe siècle. [9] Pour ma part, je me suis essayé à prendre des inconnus dans la rue avec leur autorisation (voir ci-dessous). Les clichés sont bien moins percutants, mais je pense que l’on peut tout de même déceler un peu de leur personnalité.


Photographies par Dawoud Bey


La mode : Dawoud Bey - Character Project S’il est quelque chose qui nous caractérise vis-à-vis du monde extérieur, c’est probablement notre tenue vestimentaire. En 2008, Dawoud Bey est chargé par l’USA Network and Aperture Foundation d’illustrer le caractère américain. Il décide donc de photographier ses élèves de l’université de Chicago, dans la rue: «Mon intérêt pour les jeunes s’explique par le fait que ce sont eux les arbitres du style.» [10] Mêlant photographie de rue et technique de portrait studio, chaque portrait essaie «d’accentuer leur gestuelle et leur psychologie individuelle». En faisant poser les sujets, il espère obtenir «une photographie dotée d’un sens accru de présence physique et de participation» [10]. En effet, chaque instantané semble nous faire connaître la personne, comme si l’on pouvait deviner sa personnalité dans son regard. Mais il est tout aussi intéressant de regarder ces clichés dans leur ensemble. Ainsi, c’est une mode générale, une façon d’être et de s’habiller qui se dégage et qui place désormais tous ces individus dans un même groupe. «Leur apparence témoigne de la façon dont une communauté de personnes s’autodéfinit à un certain moment de l’histoire» [10]. Suivant si l’on regarde une photographie ou la série entière, on porte ainsi un regard sur la personnalité d’un individu ou sur les caractéristiques d’un groupe.

Photographies par Dawoud Bey


Photographies par Andrew Bush


La répétition spatiale : Andrew Bush - Vector Portraits «L’idée de la série m’est venue très vite. Quand on habite Los Angeles, on est entouré de voiture; il y a très peu de piétons» [10]. C’est donc tout simplement qu’Andrew Bush s’est mis à photographier des portraits d’automobilistes en pleine conduite. Ici, c’est la voiture que l’on montre comme le reflet de sa personnalité. En prenant tous ces clichés, il veut dès le début montrer un tout: «J’avais l’impression de puiser dans une veine qui me permettrait de rendre compte d’un élément fondamental de notre mode de vie d’aujourd’hui» [10]. Il prend ainsi des photographies fortement similaires, mais prises à différents endroits. Lorsque celles-ci sont juxtaposées, elles forment un ensemble, et nous comprenons le phénomène de la voiture à Los Angeles. Je trouve le travail sur les séries particulièrement intéressant, ici en juxtaposant des personnes différentes dans un cadre commun. Pour ce projet, je me suis moi-même essayé à l’exercice en prenant un thème bien plus abordable: le banc. Éléments de décor des plus banals, ils sont pourtant régulièrement le théâtre de scènes originales.


Photographies par Peter Funch


La répétition temporelle : Peter Funch - Babel Tales Quand il arrive à New York, Peter Funch est inspiré par une scène du film Smoke (1995): où le personnage principal explique, en prenant ses photographies «c’est mon coin, après tout. Ce n’est qu’un tout petit bout de l’univers, mais il s’y passe des choses, autant que partout ailleurs». Plus tard, en parlant de ses clichés «Elles sont toutes pareilles, mais chacune est différente.» [10] Pour réaliser ces photographies, Peter Funch choisit donc un coin de rue, puis il y revient à la même pendant plusieurs jours, souvent de dix à quinze, pour y prendre des milliers de clichés selon le même angle. En examinant ses photographies, il y reconnait des similitudes, puis passe un temps considérable à monter l’image finale, qui les reprend sur un même plan. «Je suis très fasciné par la façon dont nous fonctionnons dans une métropole», dit-il. «J’essaie de montrer une autre façon de trouver des ressemblances entre les gens, en dehors des races ou des religions ou de toutes sortes de cadres prédéfinis. Où l’individu finit-il et où le groupe commence-t-il? Et comment définir le comportement humain si cette ligne est floue?» [10] Bien sûr, cette photographie de rue n’est pas classique. Peter Funch a en plus décidé de cadrer ses images dans un format 16/9, pour se rapprocher du cinéma et appuyer sur l’aspect temporel de chaque image, comme si on avait pris, dans une pellicule de cinéma, que les portions qui nous intéressaient. Mais pour le photographe, ces images montrent une réalité: «Tout ce qui est montré dans Babel Tales est fidèle à la vie» [10], et à ce qui pense le contraire, il explique ne rajouter qu’un facteur temps par rapport à des clichés traditionnels. La répétition des motifs dans la dimension temporelle aide donc à faire ressortir un groupe, un esprit commun.

Photographie par Peter Funch



L’EXTRAORDINAIRE DU QUOTIDIEN

Comme nous l’avons vu dans la définition de la photographie de rue par Colin Westerbeck, celle-ci doit être ancrée dans le quotidien des gens. Pourtant, les photographes de rue essaient souvent de rendre compte de détails, d’originalités, d’habitudes dans notre vie de tous les jours. Henry Cartier-Bresson, un des photographes de rues les plus célèbres, parle souvent du moment décisif, lorsque les éléments se mettent en place devant lui pour former le tableau qu’il va photographier. Beaucoup de photographes conseillent de se pencher sur les planches photographiques des photographes célèbres afin de comprendre comment ils ont travaillé la scène qui était devant leurs yeux pour en faire ressortir l’unicité . Que ce soit pour montrer la banalité du quotidien, pour s’immiscer dans la vie de l’autre, ou pour faire dépeindre des moments spéciaux, nous allons voir comment les photographes de rues utilisent l’émotion pour faire ressortir leurs photographies de leur univers parfois banal.


Photographies par Bruce Davidson


Le métro : Bruce Davidson - Subway Le métro est un endroit qui a été souvent photographié en tant que moyen de transport des habitants d’une ville, de par son côté quotidien, mais aussi parce qu’il présente une multiplicité d’individus dans un espace confiné. Bien qu’il ne soit pas dans la rue, cet espace est presque considéré comme un espace public, et les photos peuvent donc être considérées comme photographies de rue. Bruce Davidson photographie le métro New Yorkais des années 1980 pour y montrer le quotidien des gens qui y vivent. Ses clichés fortement contrastés et colorés montrent une atmosphère pesante, presque lugubre. Le photographe rentre dans la vie et dans l’intimité des gens qu’il photographie, ce qui plonge l’observateur dans le métro avec lui. Il raconte une anecdote: lorsqu’il a pris la photographie de la personne en costume noir, Bruce s’est expliqué: «Désolé, c’était juste un beau moment». Mais la personne lui répond qu’elle ne l’a pas vu puisqu’elle est aveugle. Il ajoute «C’est incroyable comme l’on peut passer à côté de ce que l’on regarde» [11]. Par ses clichés, Bruce Davidson nous montre donc des scènes qui nous touchent et qui ont l’air extraordinaires alors qu’elles sont prises dans un endroit tout à fait ordinaire. Il explique « Je n’étais pas là pour prouver quoi que ce soit, mais pour montrer la multiplicité des couches de vies du métro New Yorkais en ce temps». Aujourd’hui, le métro des métropoles occidentales s’est grandement assagi et assaini. Ainsi, pour contraster avec les photographies de Bruce Davison, j’ai voulu représenter le métro lyonnais avec un certain calme. Sur le quai, les personnes attendent patiemment, toutes pareillement espacées les unes des autres.



L’enfance : Mark Cohen

Mark Cohen est un photographe particulièrement connu pour ses prises de vues à la volée. Armé de son flash, il photographie les gens de très près, souvent moins d’1m50, sans leur autorisation et repart aussitôt. Il dit lui-même qu’il «envahit leur espace» [12], ce qui donne aux photographies un caractère impressionnant. Pendant la majeure partie de sa vie, il photographie à Wilkes-Barres, qui est la ville où il habite. Il dira « Alors bien sûr, j’en ai entendu beaucoup dire «Je reviens tout juste d’Amazonie», ou encore «Je suis allé photographier le ciel en Antarctique». Alors que moi je travaillais toujours au même endroit, comme Joseph Sudek d’une certaine manière, on n’a pas besoin de partir loin» [13]. Ainsi, il arrive à immortaliser dans sa ville, par ses milliers de clichés, tout un tas d’émotions que les gens ne remarquent plus. Au cours de sa vie, il a pris une grande quantité de photographies d’enfants, probablement car sa technique de prise de vue s’y prêtait bien. J’ai pris photographie pleine page qui illustre ce passage à Paris, durant un mariage au pied de la tour Eiffel. Je l’affectionne particulièrement parce que les émotions des deux enfants sont très fortes. D’un côté, le garçon, presque de face, semble se plaindre d’une douleur à l’épaule que lui a infligée sa soeur. De l’autre côté, sa soeur, de dos, semble complètement indifférente, voire méprisante.

Photographies par Mark Cohen


Photographies par Vivian Maier


Son quotidien : Vivian Maier

L’histoire de Vivian Maier est assez exceptionnelle: petite fille et fille de nourrice, elle exerce également ce métier auprès de diverses familles durant toute sa vie. Lors de ses temps libres ou pendant qu’elle promenait les enfants qu’elle gardait, elle prenait toujours son appareil photo autour du coup. Jamais personne n’a prêté attention aux dizaines de milliers de clichés qu’elle gardait précieusement dans un local à louer. [14] Sa petite retraite ne permettant plus de le payer, les cartons sont mis aux enchères et achetés par un historien. Il découvre petit à petit la qualité de ses clichés, mais Vivian Maier meurt juste avant d’acquérir une renommée mondiale. Elle est désormais citée aux côtés des plus grands. Ayant vécu à New York, Chicago, mais aussi en France, son oeuvre démontre sa capacité à mettre en lumière son quotidien. [15] Se baladant simplement avec son appareil presque chaque jour, elle immortalise des scènes . Ses photographies sont très variées, et on a du mal à apercevoir une logique dans ses clichés. Comme ils n’ont jamais été publiés, on comprend qu’il n’y a aucune valeur activiste dans son travail: elle photographie simplement ce qui lui semble intéressant dans les rues qu’elle arpente. Il m’a semblé que mes deux clichés ci-dessous pouvaient faire échos aux deux derniers de la page ci-contre. On y voit, d’un côté, un plan serré d’un couple dans la rue, et de l’autre un enfant semblant se faire réconforter.


Photographies par Yasmine Chatila


L’intimité : Yasmine Chatila & Michael Wolf

D’autres photographes décident de flirter avec le voyeurisme pour rendre compte du quotidien des gens. Michael Wolf avait commencé par photographier les tours vitrées de Chicago à l’automne 2005, quand il s’est rendu compte qu’à la tombée de la nuit, il pouvait voir à travers les fenêtres et photographier les gens chez eux ou à leur travail. C’est ainsi qu’est né Transparent City Details. Il y voit beaucoup d’ennui et de solitude: «J’ai seulement découvert à quel point le quotidien est ennuyeux». [10] Il arrive tout de même à photographier des images qui nous parlent, et qui donnent un sentiment de déjà vu. Yasmine Chatila va encore plus loin en s’introduisant dans l’intimité des gens. Elle dit de son travail «qu’il n’est pas sexuel, c’est la la différence entre l’infamie associée au mot «voyeur» et ce j’ai le sentiment de faire». [10] Elle pense même que les gens peuvent prendre du plaisir à être vu dans leur intimité, comme la Bathroom Girl qui prenait sa douche toujours à la même heure, sans rideau, sa fenêtre donnant sur un bâtiment de bureau. «J’étais toujours très surprise de voir à quel point les gens étaient différents de lorsqu’ils étaient en public. Quelque chose de tendre et de bruit ressors quand le masque social est laissé à la porte, comme si les gens se dénudent pour être eux- même». Pour conclure, elle pense que photographier les gens dans leur intimité lui procure «une mine d’or pour explorer la nature humaine» [10] Parce que notre vie à la maison ou au travail fait aussi partie de notre quotidien, je trouve que ces photographies sont intéressantes en ce qu’elles montrent une intimité que l’on préfère souvent cacher. Nous pouvons tous nous reconnaitre dans ces photographies, et pourtant elles donnent un sentiment étrange, comme si nous regardions quelque chose que l’on ne devrait pas voir. La limite entre photographie et voyeurisme semble floue, et chacun fera son jugement sur la question. Il semble que le monsieur en bleu ci-dessous ait déjà tranché.

Photographies par Michael Wolf


Photographies par Bruce Gildens


La vie de la rue : Bruce Gildens

À la manière de Mark Cohen, Bruce Gilden s’amuse également à se rapprocher de ses sujets pour rendre la photographie plus impressionnante: «plus je vieillis, plus je me rapproche». [10] Les rues de New York sont son terrain de prédilection, mais à la différence de ce dernier, Bruce Gilden photographie plus régulièrement des personnes adultes, souvent âgées. Avec ses clichés, il immortalise des instants banals, mais pleins de charme, et vous projette dans l’action comme si vous étiez à côté du sujet. Il explique «Vous n’êtes plus extérieur, vous faites partie du théâtre». Pour lui, la rue est pleine de leçons: «Regardez. C’est le meilleur moyen d’éduquer son regard. Regardez, épiez, écoutez, laissez trainer vos oreilles». Pour immortaliser ces moments furtifs, il utilise un flash, ce qui lui permet «de visualiser la vitesse, le stress, l’anxiété et l’énergie des rues». [10] Aujourd’hui, son regard sur les gens dans la rue est assez critique: «Je trouve horrible que les gens se promènent le visage rivé sur leur téléphone portable», dit-il. C’est pourquoi, pour illustrer la rue d’aujourd’hui, j’ai choisi la photographie ci-dessous, prise lorsque je marchais devant un centre commercial. La personne à l’air complètement plongée dans son téléphone, et n’a même pas remarqué mon appareil photo.



DÉCRIRE ET DÉNONCER

La photographie de rue, par le simple fait qu’elle montre, revêt avec le temps un caractère historique. Les photographies de gens, de rues, de vitrines, d’objets, qui paraissent quelconques au moment de la prise de vue, prennent au fil des années un goût de nostalgie [16], et servent souvent à se remémorer la vie d’autrefois. Mais suivant ce que l’on montre, la photographie de rue peut aussi revêtir un intérêt immédiat. En effet, nombre d’artistes ont utilisé leurs clichés pour montrer la détresse et la pauvreté. Ainsi, la photographie ne fait plus que montrer, mais elle dénonce. La balance est subtile et chaque photographe choisit de donner à ses photos un caractère moral, ou bien de les garder totalement neutres de jugement. Dans cette partie, nous commencerons par observer des photographes qui ont pris soin de ne porter aucun jugement moral, puis l’on basculera vers des photographes plus engagés.


Photographies par Samuel Coulthurst


Le marché : Samuel Coulthurst

Samuel Coulthurst a été l’un des premiers à réaliser le potentiel qu’avait l’appareil photographique pour capturer l’histoire. Dès la fin des années 1800, il se déguise en chiffonnier et prend plus de 200 clichés du marché de Salford en Angleterre, photographies qui paraissent tout à fait ordinaires en à ce moment. [1] Mais il avait compris que ses photographies deviendraient extraordinaires et pourraient être utilisées comme document historique dans le futur. Colin Westerbeck et Joel Meyerowitz écriront à propos de lui «Il était très conscient qu’il enregistrait quelque chose «pour des références futures». [2] En 1895, il écrivit lui-même que «nos métiers de la rue, tels que les joueurs d’orgues de Barbarie, les artistes de rues, les marchands ambulants, les moulins à ciseaux, etc. seront vite des objets du passé, et les leurs photographies auront autant de valeurs... que des photographies de vielles maisons». [1] À cette époque, il a même écrit aux autres amateurs de photographie pour qu’ils documentent également leur présent: il faut «s’efforcer de garder la vie de la rue dans votre propre ville. Toutes les choses changent dans le cours du temps, et un jour ses photographies seront précieuses.» [2] De la même manière, j’ai photographié le marché intérieur St. Lawrence de Toronto. Ces marchés intérieurs sont déjà assez peu communs en France, et l’on peut s’imaginer qu’un jour les supermarchés prendront entièrement la place de ces marchés plus artisanaux.


Photographies par Eugène Atget


La rue en elle-même : Eugène Atget

Eugène Atget, aux côtés de Robert Doisneau et de Henri Cartier Bresson au sein du mouvement humaniste, a aussi beaucoup participé à documenter la ville de Paris après la seconde guerre mondiale. [4] Lui s’est focalisé sur la rue en ellemême, c’est à dire des rues désertes, où l’attention se porte sur l’ambiance procurée par les murs, les espaces et la disposition des lieux. Bien que peu d’individus apparaissent dans ses clichés, il est considéré comme un photographe de rue, car il arrive à suggérer de la présence au milieu de l’absence [2]. Il parcourait aussi les rues appareil photo à la main, et essayait de repérer les agencements les plus propices à la prise de vue, en chassant les détails, les juxtapositions, les jeux d’échelles, les bizarreries des vitrines. D’un autre côté, il se différencie d’un photographe d’architecture, car il n’essaie en rien d’idéaliser les bâtiments ou d’extraire les lieux de leur temps. Au contraire, il photographie les rues telles qu’elles sont en essayant le plus possible de les ancrer dans leur époque. Ci-dessous, j’ai d’abord voulu photographier la vitrine parce qu’elle me paraissait originale avec toutes ces marionnettes et ses fantômes. Puis j’ai voulu cadrer avec les références à l’alcool au-dessus, boisson très présente dans notre société, et la voiture en dessous, la encore moyen de locomotion largement utilisé.De ce fait, l’image nous reflète sans avoir besoin de montrer quelqu’un.


Photographies par Henri Cartier-Bresson


Le caractère amoral : Henri Cartier-Bresson Henri Cartier-Bresson est parfois reconnu comme étant le plus grand photographe de rue de tous les temps. [18] Peut-être grâce à son passé dans la peinture et son grand intérêt dans la composition, ses photographies sont souvent dénuées de morale et de jugement. [1] Il dit lui-même «Il y a une exigence de montrer aux autres et de témoigner sur notre monde, sur notre époque. [...] Comparer les pays, non pas avec le nôtre, mais avec lui-même. Où en est-il, où était-il il y vingt ans, et où va-t-il? [...] Il se faut débarbouiller des idées préconçues, c’est la réalité qui a le dernier mot. Il faut s’oublier soi-même.» Il conclut: « Nous sommes un très grand nombre à avoir un sentiment assez proche sur le sens du métier. Celui d’être témoins de notre époque». [17] Pourtant, dans la photographie ci-contre (haut) prise à Punjab, en Inde, on ne peut s’empêcher de ressentir une touche de désespoir. [19] Les personnes montrées sont des réfugiés dans le camp de Kurukshetra qui font de simples exercices pour combattre leur léthargie. On voit ici que même si le photographe est reconnu pour ses clichés amoraux, on peut tout de même trouver une sorte d’activisme inhérent à la situation des sujets photographiés. J’ai trouvé que mon cliché ci-dessous pouvait correspondre à ce passage, d’une part parce qu’Henry Cartier Bresson utilise souvent le mouvement pour rendre ses photographies vivantes, mais aussi, car il n’a aucun sens moral.


Photographies par Walker Evans


Les déchets : Walker Evans Aux États-Unis, le modernisme est le plus souvent associé à une époque flamboyante, de la vitesse , et des graves ciels. Fierté de l’industrie automobile, Walker Evans a pourtant préféré représenter la Ford T en tant qu’épave dans un cimetière de voitures. Ainsi, il préfère montrer une image de la modernité à l’arrêt, la face obscure du progrès. [20] C’est parce qu’il avait compris que la nouveauté accélère le vieillissement et que la consommation à outrance entraine une augmentation des déchets. Il pousse donc sa logique jusqu’à photographier des détritus sur le sol, dans les caniveaux et les poubelles. On voit donc qu’ici, le travail du photographe de rue peut clairement revêtir un sens moral: il veut montrer l’envers du décor, ce que l’on ne veut pas voir. Par des photos anodines, il veut faire réfléchir à la direction que prennent nos sociétés modernes. C’est pourquoi, en plus de leur valeur historique, ces photos ont un rôle dans le présent, et ne font pas que montrer: elles dénoncent. Pour ma part, j’ai choisi un cliché qui fait aussi parti de mon quotidien. En tant qu’étudiant, il m’est arrivé de participer à des «apéros sauvages», c’est-à-dire de boire et s’amuser dans des lieux publics. Bien souvent, les poubelles ne sont pas assez grandes, et les déchets finissent par déborder sur le sol.


Photographies par Lewis Hine


Le travail des enfants : Lewis Hine Lewis Hine était à la frontière entre photographie de rue et sociologie. Bien sûr, ses photographies étaient visuellement intéressantes, mais il voulait y trouver des sens plus profonds. Il a donc, pendant longtemps, photographié des enfants au travail, pour informer le plus grand nombre des conditions de travail dans les usines et les fermes, et faire changer la société. [1] Colin Westerbeck écrit à propos de lui : «Hine était essentiellement un chercheur qui publiait ses conclusions dans des journaux de sociologie. Ses idées avaient plus de complexité, ce qui faisait que prendre les photographies était un challenge plus grand. Comme il le dit à se manière, «Je voulais montrer les choses qu’il fallait corriger. Je voulais montrer les choses qui devaient être appréciées.»» [2] Ainsi, les clichés de Lewis Hine avaient clairement un caractère moral, et il espérait réveiller des esprits en montrant ces conditions de travail. Avec lui, la photographie de rue est donc plus dénonciatrice qu’autre chose, et s’approche clairement du photojournalisme. J’ai pris cette photographie aux USA juste après l’élection de Donald Trump, et beaucoup de gens m’ont dit qu’ils s’imaginaient un enfant devant le futur mur-frontière entre les États-Unis et le Mexique. Pourtant, à côté des photos de Lewis Hine, elle me fait plutôt réaliser les progrès effectués sur le travail des enfants dans les pays occidentaux, puisqu’ici la barrière l’empêche d’accéder au chantier.



Au cours de ce projet, vous avez donc pu admirer le travail de photographes talentueux, qui chacun à leur façon ont aidé à représenter leur monde. Bien sûr, le travail de chaque photographe va au-delà de ce qui a été présenté ici, mais j’espère que par tous ces exemples vous avez pu découvir la quantité et la diversité des représentations de l’humanité qu’offre la photographie de rue. Alors que chaque cliché ne représente qu’une histoire, seulement quelques émotions dans un lieu, un temps et un cadre précis, c’est bien l’ensemble des photographie de rues qui témoignent avec force et grâce de notre histoire présente et passée. Pour aller plus loin, ce travail m’a fait me questionner sur l’importance de photographier du vrai pour représenter le vrai. D’un côté, Henri Cartier Bresson disait à propos des retouches et des mises en scène «C’est mort c’est stérile ça n’a aucun intérêt. C’est même de la malhonnêteté» [17], mais de l’autre Robert Doisneau n’hésitait pas à demander aux personnes de rejouer une scène devant son appareil. Le baiser de l’Hôtel de Ville, souvent cité en exemple, est même joué par des acteurs. Doit-on donc photographier la réalité pour la représenter? La question reste ouverte...


BIBLIOGRAPHIE

[1] The History of Street Photography, Eric Kim http://erickimphotography.com/blog/2013/03/04/timeless-insights-you-canlearn-from-the-history-of-street-photography/ [2] Bystander: A History of Street Photography, Joel Meyerowitz and Colin Westerbeck, 1994 [3] What is «Street Photography»?, Eric Kim https://www.youtube.com/watch?v=6qfWrhUvzK4 [4] Prise de vue - La Photo De Rue, Aurélie Coudière https://www.focus-numerique.com/prise-de-vue/dossiers/la-photo-de-rue-445. html [5] Masters of Street Photography… Robert Doisneau http://www.streetphotographyintheworld.com/category/masters-of-street-photography-by-carlo-traina/ [6] Robert Doisneau : Un Photographe humaniste https://phototrend.fr/2009/04/robert-doisneau-un-photographe-humaniste/ [7] Diane Arbus, Photographe écorchée, Luc Desbenoit http://www.telerama.fr/scenes/diane-arbus-photographe-ecorchee,73735.php [8] Diane Arbus, une biographie, Patricia Bosworth [9] Grands Photographes - Diane Arbus, Nadia Ali Belhadj https://www.focus-numerique.com/grand-photographe/dossiers/diane-arbus-19721.html


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