Page 1

LA CROISSANCE DU MOBILIER URBAIN DISSUASIF EN FRANCE DE 1960 à 2015

RÉDIGÉ PAR MATHIAS HENRY SOUS LA DIRECTION DE FANNY LOPEZ ET BARBARA MOROVICH É C O L E N AT I O N A L E S U P É R I E U R E D ’ A R C H I T E C T U R E D E S T R A S B O U R G MÉMOIRE 2016



LA CROISSANCE DU MOBILIER URBAIN DISSUASIF EN FRANCE DE 1960 à 2015

RÉDIGÉ PAR MATHIAS HENRY SOUS LA DIRECTION DE FANNY LOPEZ ET BARBARA MOROVICH É C O L E N AT I O N A L E S U P É R I E U R E D ’ A R C H I T E C T U R E D E S T R A S B O U R G MÉMOIRE 2016



REMERCIEMENTS

Je souhaite remercier toutes les personnes qui m’ont aidé dans mes recherches ainsi que dans l’élaboration de ce mémoire. À Fanny Lopez pour ses précieux conseils, son aide et sa patience, ainsi qu’ à Barbara Morovich qui a été présente lors de l’étape d’initiation. Je tiens aussi à remercier les personnes qui ont bien voulu m’accorder du temps et répondre à mes questions : Arnaud Elfort, Guillaume Greff, Quentin Jacob, Grégoire Zabé. Un grand merci également à ma famille et à mes amis qui ont su me conseiller et m’écouter.



SOMMAIRE 0. Introduction.................................................................................................................................p. 3 1. La fonction dissuasive, une dégénérescence de l’objet urbain..............p. 11 1.1 Cette multitude d’objets présents dans l’espace public.............................................. p. 11 1.2 Aménager l’espace pour anticiper le risque................................................................. p. 17 1.3 Mondialisation et mobilité, apparition de nouveaux types de design ..........................p. 22

2. Design et conception de ces dispositifs................................................................p. 27 2.1 Une réflexion sur l’objet ..................................................................................................p. 27 2.2 Des techniques dissuasives qui s’adaptent à chaque situation................................... p. 31 2.3 Des enjeux différents entre designers, entreprises, municipalités et usagers........... p. 34 2.4 Un marché où les entreprises s’arrachent le monopole.....................................................p. 39

3. Une tendance de plus en plus controversée........................................................ p.43 3.1 Une médiatisation de plus en plus forte ....................................................................... p. 43 3.2 Le projet artistique pour recenser et dénoncer ces dispositifs .......................................p. 46 3.3 Le hacking urbain et la performance pour redémocratiser l’espace public..................p. 47

4. Conclusion................................................................................................................................. p. 55 5. Bibliographie............................................................................................................................p. 58 6. Iconographie.............................................................................................................................p. 63 7. Annexes.......................................................................................................................................p. 67 1



INTRODUCTION

En 2014, des pics anti-sdf ont fait leur entrée dans la collection permanente du Victoria and Albert Museum de Londres. Cette acquisition marque la reconnaissance d’un nouveau type de design dont l’apparition est relativement difficile à dater : le Mobilier Urbain Dissuasif (MUD). Lorsqu’on se promène en ville, dans les parcs, sur les places et que l’on cherche à s’asseoir ou s’allonger, on réalise que ce n’est pas si simple. En effet, ces dernières décennies ont vu l’apparition d’un nombre de plus en plus important de dispositifs intégrés sur le mobilier urbain pour empêcher le corps d’accomplir certaines actions. Ces dispositifs, qui peuvent sembler annodins, visent très souvent les SDF dont la visibilité dérange, mais affectent en réalité toute les personnes pratiquant l’espace public. Très peu d’informations sont disponibles sur le sujet et il est difficile de savoir exactement d’où viennent ces initiatives.

3


La question du MUD est souvent abordée à travers l’étude du mode de vie des SDF, premiers touchés par ce type de mobilier, cependant elle n’envisage que très rarement ce mobilier comme quelque chose qui concerne tous les citoyens et qui a une valeur très symbolique sur la façon dont nous envisageons la création de l’espace public dans les années à venir. On observe une médiatisation de plus en plus importante de ces phénomènes. Une pétition a été lancée1 en juin 2014 sur le site change.org pour protester contre l’installation de pics en bas d’un immeuble à Londres, et a été signée par plus de 90 000 personnes. A la suite de cette pétition, une deuxième sera lancée par le politologue Sébastien Thierry, l’urbaniste Yoann Sportouch, l’architecte Roland Castro et Jacques Bérès, co-fondateur de Médecins sans Frontières, via le Huffington Post. Après cela, en décembre 2014, on a assisté à la polémique des bancs grillagés d’Angoulême2 qui a fait beaucoup de bruit dans les journaux télévisés. On recense également un certain nombre de réactions de la part de collectifs d’artistes et de hackers urbains qui dénoncent ces dispositifs ou qui les détournent. On peut donc se demander si on assiste à l’accéleration d’une tendance ou si il y a une prise de conscience de plus en plus forte de la société face à ce phénomène.

Le manque d’informations sur la façon dont ce mobilier urbain est mis en place est flagrant. En effet, il est possible de détecter les initiatives lorsqu’elles sont d’origine privée (devantures de magasins, de banque, entrées d’immeubles...etc), mais il est très difficile de savoir exactement qui décide d’installer ce mobilier dans les parcs, places et tous les espaces publics urbains. Il semblerait que ce soit au moment de la commande de l’objet, entre municipalité et cahier des charges, que la fonction dissuasive est intégrée.

Depuis des siècles le mobilier urbain présent dans l’espace public a toujours été plus ou moins chargé de répondre à des besoins et de s’adapter aux nouveaux modes de vie. On pense par exemple aux bancs en pierre du Pont-Neuf ou encore aux Vespasiennes installées sous le Second

1 . USBEK et RICA. Article : Mobilier urbain : pour en finir avec la ville hostile in Demain la ville, 22 Octobre 2014, Disponible en ligne : <http://www.demainlaville.com/mobilier-urbain-pour-en-finir-avec-la-ville-hostile/> 2 . Les grillages anti-SDF provisoirement retirés à Angoulême in Le Monde , 25 Décembre 2014, Disponible en ligne : < http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/12/25/des-bancs-publics-entoures-de-grillages-antisdf-font-polemique-a-angouleme_4546094_3224.html>

4


Empire pendant les grands aménagements urbains de Haussmann à Paris. Cependant, depuis quelques années, les dispositifs dissuasifs sont venus se greffer sur les équipements de l’espace public, tel des excroissances qui viendraient affaiblir la notion même de mobilier urbain. On peut alors se demander comment le mobilier urbain, initialement installé pour répondre à des besoins, est devenu un dispositif de contrôle de l’espace public et dans quelles conditions il est pensé, fabriqué et commercialisé ?

L’étude de l’histoire du mobilier urbain semble permettre de distinguer différentes tendances dans l’évolution de la conception de l’objet. Même si l’espace public est depuis longtemps parsemé d’éléments fonctionnels, les années 60 semblent être un moment clé où la notion de mobilier urbain apparaît et où la société prend conscience de l’impact de ces « objets » sur l’espace public. L’étude de cette période et des quelques années qui la précède pourrait permettre de répérer les différentes tendances et «micros-projets» à caractère dissuasif ainsi que d’établir petit à petit une chronologie pour détecter l’apparition de ce phènomène. Pour comprendre pour quelles raisons ces dispositifs sont mis en place, il est important d’interroger les différents acteurs qui participent à la création du mobilier urbain aujourd’hui. Il semblerait que dans certains cas, la fonction dissuasive soit directement intégrée au cahier des charges lors de la conception de l’objet, dans le métro par exemple, mais la plupart du temps les dispositifs seraient installés au cas par cas. De plus, l’apparition de ces dispositifs ne semble pas toujours partir d’une volonté de contrôler l’usage ou de faire fuir certaines catégories sociales mais pourrait être parfois la conséquence à la fois d’un manque de moyen des collectivités territoriales ainsi que d’une recherche de solidité et de durabilité de l’objet. Ainsi, il parait important de ne pas avoir une vision trop manichéenne de ces dispositifs. On peut également s’interroger sur le lien entre la naissance du mobilier urbain et l’apparition de ces dispositifs. En effet, le mobilier urbain classique et le MUD ne sont-ils pas liés ? Finalement, installer un objet dans l’espace public n’influencera-t-il pas, peu importe sa forme ou son but, les comportements humains qui l’entourent ?

Même si il existe un très grand nombre d’ouvrages sur le mobilier urbain, aucun n’est dédié au MUD à proprement parler. Cependant, on recense plusieurs grandes réflexions pluridisciplinaires qui abordent ce sujet. Il existe des essais qui étudient le rapport entre Humanité et Urbanité et qui à travers des notions 5


comme le corps en ville, la promenade, témoignent d’une disparition progressive du mobilier urbain, et, de façon plus générale d’une perte de convivialité de l’espace public. Le philosophe Thierry Paquot dans Des corps urbains : sensibilité entre béton et bitume3 évoque cette question de l’influence de la Ville sur l’Homme à travers les aménagements des rues. Il décrit notamment la difficulté de plus en plus grande pour le corps d’être au repos dans l’espace public, de s’allonger, se reposer sur le mobilier urbain mis en place. Il montre également le phénomène de disparition progressive des bancs publics traditionnels, qui sont le véritable symbole d’un espace public chaleureux, vers de nouveaux mobiliers dont l’usage est orienté et qui ont souvent l’étiquette de mobilier « high-tech ». Le thème de l’espace public a été énormement traité à travers de très nombreuses publications. Certaines d’entre elles parlent des dispositifs dissuasifs. Dans l’ouvrage collectif User, observer, programmer et fabriquer l’espace public4, Jean-Claude Galléty, membre du Centre d’Etudes sur les Réseaux, les Transports et l’Urbanisme (CERTU), écrit L’Eloge du Potelet . Dans ce texte, il déplore la présence de piques qui se « hérissent » dans l’espace public de Lyon et analyse la façon dont la ville conçoit ses aménagements urbains. La mise en place du MUD s’inscrit dans un phénomène plus large de sécurisation de l’espace public. Cette question a été largement abordée par Michel Foucault dans ses cours donnés au Collège de France en 1978 et rassemblés dans l’ouvrage Sécurité, Territoire, Population5. Il aborde la prévention du risque dans la ville ainsi que les dispositifs de sécurité. Il parle également de la façon dont l’Architecture peut être utilisée pour améliorer la surveillance et le contrôle dans son ouvrage Surveiller et Punir6 en 1975. Cependant, décédé en 1984, sa réflexion n’abordera pas les nouvelles problématiques liées à la sécurité des années 2000 comme par exemple la loi pour la sécurité intérieure du 18 mars 20037. Le philosophe Gilles Deleuze à partir des travaux de Foucault développera le concept de « société de contrôle » qu’il developpera dans l’article Post-Scriptum sur

3 . PAQUOT Thierry, Des corps urbains : Sensibilité entre béton et bitume, Paris, Editions Autrement. 2006 4 . TOUSSAINT Jean-Yves, ZIMMERMANN Monique, User, observer, programmer et fabriquer l’espace public, Lyon, Presse polytechniques et universitaires romandes, 2001, p. 209 5. FOUCAULT Michel, Sécurité Territoire, Population : cours donné au collège de France, 1977-1978, Paris Gallimard, 2004 6.  FOUCAULT Michel, Surveiller et Punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard 2014 7. Loi proposée par Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, <http://www.legifrance.gouv.fr>

6


les sociétés de contrôle8 en mai 1990.

Cette sécurisation de l’espace public sera encouragée par l’importation depuis les Etats-Unis des méthodes de prévention situationnelle, visant à diminuer une criminalité hypothètique. On observera alors une augmentation croissante du MUD . Dans l’article scientifique La ville dissuasive: l’envers de la solidarité avec les SDF9 datant de 2004, Daniel Terrolle, anthropologue, met en évidence les politiques de suppression des espaces résiduels, le renforcement de la limite entre espace public et espace privé, ainsi que de l’apparition d’un «esthétique sécuritaire» pour les nouveaux types de mobilier urbain mis en place. Il met en évidence la volonté de créer des espaces publics qui sont des zones biens délimitées, où la pratique de l’espace est suggérée, orientée, et où l’usage n’est pas complétement libre. Le phénomène de mondialisation est aussi un sujet dans lequel sera abordé le MUD. Dans l’article scientifique La ville comme machine à mobilité10, Max Rousseau, docteur en sciences politiques, parle de l’influence du contexte politico-économique sur l’espace et plus particulièrement sur l’espace public des villes. En effet il faut également replacer cette sécurisation dans un phénomène plus large de mondialisation. Les villes deviennent des lieux de concentration des flux, bien souvent rapides et dont les espaces publics doivent être forgés à cette image : l’homme urbain conventionnel doit se déplacer pour consommer. Les éléments extérieurs doivent donc agir pour éviter la flanerie, l’immobilité et le repos.

La question de l’inconfort dans le Design a également été un sujet de reflexion de nombreux designers. Dès 1944, le plasticien italien Bruno Munari écrit un article, One comes home tired from working all day and finds an uncomfortable chair11 dans lequel il met en garde contre la recherche d’avant-garde qui pour lui, abandonne de plus en plus la question du confort qui devrait être à la 8. DELEUZE Gilles, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle in Pourparlers, Paris, Les éditions de minuit, 1990, p.204-247 9. TERROLLE Daniel, La ville dissuasive : l’envers de la solidarité avec les sdf in Espaces et sociétés. n° 116117 : Habiter sans Logis. 2004. P143-157 10. ROUSSEAU MAX, La ville comme machine à mobilité in Métropoles n°3. Mise en ligne le 12 septembre 2008. <http://metropoles.revues.org/2562> 11 . MURANI Marc, One comes home tired from working all day and finds an uncomfortable chair in Domus n°202, Octobre 1944

7


base de la conception de l’objet. On pense également aux travaux de l’architecte Claude Parent et à la fonction oblique12 qu’il développe dans les années 60. Elle définit un tout nouveau rapport au sol basé sur l’instabilité, le déséquilibre, l’absence d’horizontalité et nous fait penser aux plans inclinés, installés devant les vitrines de magasins pour empêcher de s’asseoir. D’autres articles, plus contemporains comme C’est inconfortable, mais «C’est du Design!»13 de l’architecte Joseph El Hourany, dénoncent une course à l’innovation technologique et la recherche du « beau » dans le design qui évacue la question du confort. Dans l’ouvrage Domestiquer l’espace public : 20 ans de design de mobilier urbain14, le designer Marc Aurel, à travers un entretien, parle de son expérience dans la conception de mobilier urbain à travers une rétrospective de ses projets. Il propose également une réflexion sur son métier, les grandes tendances et le futur du design urbain. D’une façon générale on observe une visibilité croissante du sujet dans les médias. Des documentaires comme Des meubles pour nos villes15 de Françoise De Csabay ou encore Le Repos du Fakir16, de Gilles Paté et Stéphane Argillet dénoncent très clairement ces dispositifs, expliquent leur fonction dissuasive et parlent de leurs conséquences sur les SDF et les usagers de l’espace public. On recense également plusieurs articles de presse dont l’un des premiers, <p>Pas lieux d’être</p>17, a été écrit par le journaliste Guillaume Fraissard en 2004.

Il existe également des sites internets qui sont consacrés au design dissuasif et visent à créer des bases de données photographiques sur le sujet pour le dénoncer. C’est le cas du site Unpleasant Design (http://unpleasant.pravi.me) qui recense une grande variété de dispositifs dissuasifs dans plusieurs pays ou encore le blog Marche ou crève (http://urbanisme-inhumain.tumblr.com) qui est lui aussi une banque de données photographique à caractère informative. Certains collectifs, comme le Survival Group, on réalisé des projets pour dénoncer ce qu’ils nomment

12 . PARENT Claude, Vivre à l’oblique, Paris, Editions Place Jean-Michel, Janvier 2005 13 . El HOURANY Joseph. C’est inconfortable, mais “C’est du Design !”in The lebanese architecture portal <http://www.archileb.com/article.php?id=678> 14 . AUREL Marc, PINCIN Fabrice, Domestiquer l’espace public : 20 ans de design de mobilier urbain, Archibooks. 2011 15 . DE CSABAY Françoise, Des meubles pour nos villes, Emission La France défigurée PERICARD Michel, BERIOT Louis, 1973 16 . PATE Gilles, ARGILLET Stéphane, Le repos du Fakir, Canal Marches Productions, 2003 17 . FRAISSARD Guillaume, <p>Pas lieux d’être</p> in Le Monde. 30 avril 2004

8


des anti-sites18. En 2009, le collectif à publié une série de photos qui cataloguent ces dispositifs. Ces formes dissuasives inspirent également de nombreux artistes à l’étranger.

Il faut souligner la pluridisciplinarité de ce sujet, et les nombreuses notions qu’il relie. Ce mémoire s’inscrit dans un travail de recherches théoriques mais aussi iconographiques dans le but de détecter et de comprendre l’apparition du mobilier urbain dissuasif. Cette recherche se fera à travers des articles de magazines specialisés, des photos de projets, des documentaires et des articles de presse qui abordent de près ou de loin ces dispositifs ou des notions qui y sont liées tel que l’inconfort, les SDF ou encore les questions de sécurité. Il s’agira ensuite de comprendre la manière dont ces «objets» dissuasifs sont conçus et produits, en questionnant des professionnels du mobilier urbain, mais également des personnes travaillant pour des collectivités territoriales afin d’avoir une vision globale, à la fois depuis le point de vue de la commande mais également du point de vue du concepteur. Ces dispositifs se placent dans une démarche à la fois locale et globale. En effet, ils dérangent et agissent à l’échelle d’un banc, d’un square ou d’un quartier, mais sont présents et détectables dans la plupart des grandes villes françaises, européennes et même à l’international. Se pose alors la question : D’où partir pour étudier ce phénomène ? Comment délimiter une zone d’observation pour des élèments si diffus et qui cherchent à se faire discrets ? Ce mémoire ne se limitera pas à une seule zone, travail qui serait intéressant à faire postérieurement lorsque des bases théoriques sur le sujet auront été établies, mais proposera une étude du phénomène comme une globalité, centrant ses réfèrences sur le territoire français. Dans une première partie, une analyse de l’apparition de la notion de mobilier urbain nous permettra de distinguer différentes étapes de sa mise en place dans l’espace public et nous servira à comprendre comment la fonction dissuasive y est petit à petit associée. Dans une deuxième partie, nous nous intéresserons à l’objet dissuasif, sa complexité, les problématiques qu’il pose, ainsi que sa conception à travers le processus de création. Enfin, nous verrons les réactions que ces dispositifs suscitent, tout d’abord dans les médias, puis dans le milieu artistique. En effet, nous aborderons différentes actions qui visent à dénoncer voir contrer ces éléments.

18 . <http://www.survivalgroup.org/anti-site.html>

9



1. La fonction dissuasive, une dégénerescence de l’objet urbain 1.1 Cette multitude d’objets présents dans l’espace public

Depuis des siècles, les villes ont connu des modifications, des grands chantiers, des opérations de logements. En lien avec l’augmentation de la population et l’apparition de nouveaux modes de vie, elles se transforment, se réinventent. L’exemple historique le plus connu est celui de Paris et de l’urbanisme du Baron Haussmann19. Ces aménagements urbains ont modifié non seulement l’apparence de l’espace public mais aussi son usage. On peut parler d’une première vague de mobilier urbain parisien sous le Second Empire, en 1867, mais à l’époque ils étaient qualifiés d’ «accessoires de voiries20». Ce sont les colonnes Morris, les vespasiennes, les bancs, les grilles d’arbres...etc. Même si ils étaient très souvent installés de façon pratique et pour répondre à des usages précis, ils témoignaient d’un certain humanisme et d’une certaine générosité dans leur forme. Ces éléments répondaient tous à un style harmonisé voir homogène : utilisation du fer forgé, couleurs sobres... mais faisaient cependant preuve d’une recherche décorative, toujours identifiable et même classée aujourd’hui. Ce style sera d’ailleurs diffusé dans la plupart des agglomérations françaises. Ainsi les premières formes du mobilier urbain sont fortement liées à l’urbanisme et ne sont pas reconnues comme des éléments qui peuvent être pensés avec un design unique. Elles servent avant tout à améliorer la vie quotidienne des rues parisiennes et sont des objets pratiques.

Avec le passage au XXème siècle, cette vision de la ville va changer. On voit apparaître un fonctionnalisme21 de plus en plus important, qui va être officialisé dans la Charte de l’urbanisme d’Athènes en 1933 comme aboutissement du quatrième CIAM (Congrès International de l’Architecture Moderne). Il faut rationnaliser, organiser, la ville devient une ville-machine22 et reprend à grande échelle les principes de l’Architecture moderne. Avec le développement des centres urbains, les municipalités vont devoir s’étendre au delà des 19 . LAVEDAN Pierre, Histoire de l’urbanisme à Paris, Paris, Hachette Littérature 1993 20 . TORTOCHOT Eric, Design(s) : de la conception à la diffusion, Paris, Editions Bréal, 2004, p. 29 21 . PINCIN Fabrice, Une brève histoire du mobilier urbain in Observatoire du Mobilier Urbain, Disponible en ligne : <http://obs-urbain.fr/une-breve-histoire-du-mobilier-urbain/> 22 . PINCIN, Op.Cit.

11


centres historiques et aménager de nouveaux quartiers. Dès lors, les villes doivent se moderniser et ne plus se reposer sur les aménagements historiques originaux. Il faut définir de nouvelles zones, implanter des projets nouveaux mais toujours reliés aux centre-villes. C’est le développement de l’urbanisme progressiste23 et avec lui une nouvelle organisation de la ville destinée à améliorer les conditions sociales et d’hygiènes. En 1925, le Corbusier développe le «Plan Voisin» pour le centre de Paris. Ce plan marque une rupture avec la ville historique, où chaque espace est rationnalisé et organisé. Les espaces extérieurs sont épurés, tout objet étant jugé superflu, ce qui les rends innapropriables et dénués de tout imaginaire urbain, comme nous l’explique Fabrice Pincin dans son article Une brève histoire du mobilier urbain24. Même si l’Architecture moderne a énormement contribué à l’amélioration des conditions de vie, on peut se questionner sur cette vision de la ville fonctionnelle. Ne montre-t-elle pas les prémisces d’une ville sécuritaire, hostile ? Il est intéressant d’observer, dès le début du Xxème siècle, des théories urbaines qui imaginent des espaces publics épurés et organisés pour essayer de comprendre la genèse du mobilier urbain dissuasif. En d’autres termes, on peut se demander si ces visions d’une ville lisse, d’une ville minimaliste et rationnelle ne sont pas un terrain pour le développement des dispositifs dissuasifs.

Au delà de ces projets urbains théoriques, les villes vont devoir s’adapter à de nouveaux phénomènes sociaux et gérer notamment les questions de la reconstruction d’après-guerre. On voit l’apparition progressive des grands ensembles25 dans les années 50, et notamment dans les agglomérations d’Ile de France. Ces opérations de logements vont nécessiter la création de nouvelles rues, de nouveaux tracés urbains, de nouveaux espaces publics qui vont en faire progressivement une extension de la ville historique. En effet avec ces projets se pose la question de l’échelle humaine et de l’harmonie urbanistique. Comment intégrer ces nouveaux morceaux de ville dans le tracé déjà existant ? Comment les faire vivre et y insuffler une vie de quartier ? Pour cela, on met en place du mobilier urbain, dont le rôle est censé recréer une échelle de la rue, de l’humain, dans ces opérations qui s’étendent parfois sur plusieurs kilomètres. A cette époque, les programmes sont basiques : bancs, corbeilles à papier, lampadaires, mais c’est le début d’une prise de conscience qu’il est possible de 23 . Page Urbanisme: Théories et réalisations, Encyclopedie Universalis en ligne 24 . PINCIN, Op.Cit. 25 . Notions qui possède plusieurs définitions mais qui désigne en général les opérations de logements construites en périphérie des villes entre 1950 et 1970.

12


penser un objet de l’espace public à un endroit précis avec un programme et un enjeux précis. Le mobilier urbain est également censé créer une homogénéité entre les grands ensembles situés en périphérie de la ville et le centre-ville. On voit que le processus existe mais le concept de mobilier urbain n’est pas encore lui, théorisé.

Petit à petit, et avec ces opérations de logements se dégage une nouvelle approche de l’urbanisme et de nouvelles réflexions. Elles ne sont plus en accord avec l’urbanisme progressiste et se basent sur de nouveaux principes : on parle d’urbanisme contemporain. Celui-ci, contrairement à l’urbanisme progressiste, propose une vision de la ville non plus comme un succession de bâti organisé, d’éléments rationnalisés, mais plutôt comme un corps social, où la notion d’intéraction est importante. Ces théories s’accompagnent d’un retour aux sciences sociales et certains comme le sociologue allemand Jurgen Habermas, par exemple, s’intéressent à la question de la ville et de son organisation. Ce sera d’ailleurs l’un des premiers à introduire la notion d’espace public en 1962 lorsqu’il dit «L’espace public, c’est un ensemble de personnes privées rassemblées pour discuter des questions d’intérêt commun26». L’espace public est donc un lieu de débat, un lieu important pour la société qu’il faut prendre soin de qualifier et de mettre en valeur. Et ce n’est donc pas un hasard si à la même période, la société commence à prendre conscience de l’étendue que représente ces objets dans la ville. Il y en a de plus en plus et on cherche à les cataloguer, à les regrouper. On commence à utiliser le terme de «mobilier urbain» et on réalise sa dimension sociale. C’est l’apparition de cette notion et avec elle le début des théorisations. Certains, comme Pierre Merlin et Françoise Choay, auteurs du Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement27, lui préfereront par la suite le terme de «composants urbains», trouvant le terme «mobilier urbain» non adéquate car «utilisé par analogie pour désigner les objets légers et déplaçables mais non mobile qui sont installés dans les espaces publics.»28.

26 . BRUNET Patrick, L’éthique dans la société de l’information, Québec et Paris, Presses de l’Université Laval et L’Harmattan, 2001, p. 49 27 . CHOAY Françoise et MERLIN Pierre, Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement, PUF, Paris, 1988 28 . Définition de mobilier urbain, Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement, <http://www. fncaue.com/glossaire/mobilier-urbain/>

13


Avec l’apparition de la notion, les années 60 sont également une période où l’on commence à vouloir harmoniser ce mobilier urbain afin de rendre plus homogène les espaces publics. En effet, les éléments extérieurs se sont multipliés et sont source de réflexion. On se rend compte que le mobilier urbain en tant qu’objet modelable représente un marché, et que l’on va pouvoir le dessiner, le forger et en faire un produit à vendre en série, à l’image du design d’objets pensés pour la maison. En effet, comme à l’intérieur, dans la sphère privée, on souhaite améliorer et embellir l’exterieur, la sphère publique. Mais alors pourquoi ce soudain boom créatif pour le mobilier urbain et son intégration dans les grands projets comme une source de réflexion à part entière ? Il faut préciser que sa croissance va être encouragée par l’apparition de nouvelles techniques de constructions ainsi que par l’apparition de nouveaux matériaux (plastique, béton, résine....etc), qui ont offert de plus en plus de possibilités pour la création. Ces nouvelles possibilités constructives donnent accès à de nouveaux horizons pour les industriels. Ainsi, encouragées par ces innovations techniques, ces années vont voir la création des grandes entreprises de mobilier urbain d’aujourd’hui. On pense par exemple à JC Decaux, un des leaders du marché aujourd’hui. D’autres, comme l’entreprise SERI29 ou l’entreprise FERMOB, à l’origine du modèle de chaise Luxembourg présent devant le Sénat depuis des années, fondées au début du XXème siècle et orientées vers la production industrielle vont, à ce moment là commencer à se spécialiser dans le mobilier urbain, perçu comme un marché florissant.

Mais dans cette société industrialisée, des courants de pensées vont commencer à questionner ces nouveaux fonctionnements et habitudes de vie. On voit peu à peu apparaître des projets ironiques, des dystopies urbaines qui questionnent la notion d’échelle, de production en série et extrapolent les conditions du capitalisme. On pense par exemple à l’Archizoom Associati en Italie, fondée en 1966 à Florence. Elle embrasse les nouveaux modes de consommation pour imaginer de nouvelles villes30 à macro-echelle où l’Architecture a disparu au profit d’un design quantitatif et infini. Dominique Rouillard, dans Superarchitecture: le futur de l’Architecture 1950 - 1970 développe 29  Histoire de l’entreprise SERI disponible sur la page internet de l’entreprise : <http://www.seri.fr/l-entreprise_std_3_fr.html> 30. Cf Projet No-Stop City, Andrea Branzi, Revue Casabella, 1970. Description disponible sur le site de la FRAC Centre <http://www.frac-centre.fr>

14


le concept de ville amorale que certains commencent à adopter. Elle nous explique qu’Archizoom associe l’amoralité avec un effacement de l’Architecture qui, loin de renvoyer l’homme à un état primitif d’errance et de nomadisme, le maintient au contraire dans le système productiviste et la logique rationaliste de la métropole actuelle»31. L’Homme devient pris au piège dans la ville qu’il a lui même créé. Ces préoccupations sont retranscrites également dans des projets à plus petit échelle et dans le mobilier. Archizoom présente par exemple le canapé Superonda32, un des premiers aux formes non-conventionnelles et qui invite à prendre des positions d’assises inhabituelles. Le début d’une posture décomplexée par rapport à la notion de confort ?

D’autres, comme l’agence d’architecture Superstudio, elle aussi fondée à Florence en 1966, vont également faire ces expérimentations. Elle imagine des villes dystopiques33 reposant sur des multiplications de principes géometriques et aux logiques polémiques destiné à faire réagir. Elle met également au point une grille quadrillée infinie, modulaire, qui recouvre tout et sert de base à des objets produits en série où l’Homme devient anecdotique34. On comprend que les années 60-70 sont des années où les designers s’interrogent sur la ville, sur l’objet et sur le passage entre l’échelle de la micro et l’échelle de la nano, tout cela lié à un contexte économique particulier.

Ces interrogations vont également toucher des artistes et continueront à se développer. Leon Ferrari, artiste argentin, va par exemple travailler sur le sujet dès les années 70. On peut citer sa série d’héliographies35 qui abordent ces thématiques. Il prend des éléments que l’on trouve dans les plans architecturaux : personnages, voitures, mobilier et les multiplie à l’infini pour questionner les codes conventionnels de la création urbaine. Il crée des mise en abymes destinées à nous interroger sur la notion d’espace public et à nous faire réfléchir sur le nombre, la culture de masse, et la production en série.

31. ROUILLARD Dominique, Superarchitecture: le futur de l’Architecture 1950 – 1970, Editions de la Villette, Paris, 2004, p. 313 32. <http://www.centrostudipoltronova.it/portfolio_post/superonda-3/> 33 . Projet des Douzes villes idéales, Doddi Citta Ideale, Superstudio, 1971. Description disponible sur le site de la FRAC Centre <http://www.frac-centre.fr> 34.  Cf Illustrations p 15 35 . Cf Illustration p15

15


Affiche pour la série de meubles Misura, Catalogue des Istogrammi, Superstudio, 1969-1972

Tables, Série Heliographs, Léon Ferrari, 1983

16


Ainsi la place de l’objet dans la Ville est une des grandes réflexions de cette époque. Cependant, bien qu’il commence à être produit en grande quantité, le mobilier urbain durant ces années ne sera pas très élaboré et se résumera surtout à des bancs de forme basique ainsi que des corbeilles à déchets. Ce n’est que le début d’un long processus de réflexion sur les espaces publics.

1.2. Aménager l’espace pour anticiper le risque

En 1973 commencent les réaménagements des stations de métro parisien par le décorateur JosephAndré Motte en partenariat avec l’architecte Paul Andreu. C’est un designer et décorateur français né en 1925 et qui va pendant longtemps être un symbole de ce que certains qualifient de «chic français» dans le design. Il lui sera confié beaucoup de projets d’équipements public, dont l’un des plus remarquables sera celui de l’aéroport d’Orly-Sud. C’est à lui qu’on doit les fameux sièges Motte dit «siège coques» qui sont largement répandus dans le métro parisien d’aujourd’hui. Ce nouveau design s’inscrit dans un renouvellement des stations de métro parisien, et de l’abandon des premiers sièges en bois qui y étaient installés. Ces sièges de forme arrondie, consiste en des sortes de bulles espacées de quelques centimètres chacune. Il est bien sûr impossible de savoir si déjà, à cette époque, Motte avait anticipé ce que deviendrait aujourd’hui les bancs anti-sdf de la RATP, mais il est sûr que son projet de chaise est un des premiers à réinterpréter la forme du banc traditionnel en l’individualisant. Interrogé par la suite sur ce projet, il dira : «J’ai tenu un discours qui consistait à dire : l’homme d’aujourd’hui n’est plus une poussière humaine dans une multitude informe. C’est un individu. Il a sa richesse : il lui faut un siège à lui tout seul.[...] Deux hommes ne se ressemblent pas. Donc, le siège unique. [...] De plus, il fallait répondre au problème des clochards dans le métro. Les bancs en bois leur suffisaient, les malheureux. Restaient les banquettes en ciment sur toute la longueur du quai36.» Il y a donc un individualisme clairement assumé et une nouvelle philosophie qui vient influencer la conception de l’espace. Ces sièges sont encore utilisés aujourd’hui et on peut supposer que si ils perdurent c’est qu’ils répondent à une demande, à chacun de se questionner si c’est une nécessité de confort ou d’efficacité contre l’installation des SDF.

36. COLIN Christine, Question(s) design, Paris, Flammarion, 2011

17


Les années 70, correspondent à une nouvelle appréhension de l’espace public. En effet, une nouvelle tendance directement importée des Etats-Unis commence à voir le jour en France : la «prévention situationnelle». Ce courant de pensée cherche à aménager la ville et modeler l’espace public de façon à éviter un éventuel risque ou de dissuader une hypothètique criminalité.

Cette notion de prévention situationnelle va rapidement être théorisée et pensée en terme d’échelle locale, liée au design urbain. Alors que certains dans les années 60, comme Jane Jacobs, vont d’abord prôner une surveillance naturelle: «les yeux qui regardent ce qui se passe dans la rue37», d’autres vont avoir une approche beaucoup plus matérielle. En 1971, le criminologue américain C. Ray. Jeffery publie le livre Crime Prevention Through Environmental Design38, qui aborde le lien entre crime et objet, et comment l’un peut influencer l’autre. C’est une des premières théories qui propose la modification d’objets physiques pour empêcher une hypothétique criminalité: la genèse des dispositifs dissuasifs ? On peut également citer l’architecte Oscar Newman et son ouvrage Defensible Space, Crime Prevention through Urban Design39 qui théorise et applique les concepts de prévention situationnelles aux quartiers residentiels. Ses théories seront appliquées par certaines municipalités et notamment en France40. Selon lui, la sécurité passe par l’accentuation de la limite entre sphère public et sphère privée. On imagine difficilement l’application de ce principe sans la mise en place de dispositifs de protection et de délimitation entre ces deux sphères. Cette prévention du crime dans le design continuera à se développer et l’on verra apparaître dans les années 80, notamment dans les pays anglo-saxons, des publications et livrets pratiques expliquant la meilleure façon d’adapter son design pour éviter le vandalisme et dissuader le crime. On peut prendre l’exemple du livre Designing out Crime de l’australienne Susan Geason, publié en 1989, qui explique point par point, depuis l’échelle du quartier jusqu’à l’échelle de la menuiserie de fenêtre, comment organiser, aménager, modifier son design pour détourner le vandalisme et dissuader le 37 . Criminalité et Insécurité urbaine en Europe : le rôle et les responsabilités des pouvoirs locaux et régionaux, Conférence organisée par le CPLRE le 26-28 février 1997, Etudes et Travaux n°56, Les éditions du Conseil de l’Europe, avril 1998, p. 40 38 . JEFFERY C. Ray, Crime prevention through environmental design, Los Angeles, SAGE Publications, 1971 39. NEWMAN Oscar, Defensible space; crime prevention through urban design, Londres, Editions Macmillan Pub Co, Octobre 1973 40. BOUTES Raphael, L’intégration des questions de sûreté dans l’aménagement de la ZAC Paris Rive Gauche, Mémoire « Urbanisme et Territoire » IUP Paris. 2008, p.6

18


Photographies de sièges Motte toujours utilisés dans le métro aujourd’hui

Photographies d’aménagement urbain pour améliorer la surveillance proposé dans le livre Designing Out Crime de Susan Geason. Ici, une suppression des arbustes pour un contact visuel direct.

19


crime. Dans la première partie il est écrit: «The purpose of this booklet is to raise the consciousness of developers, architects, town planers, policy-makers and individual householders ; to convince them that, whatever the arguments against CPTED, its benefits outwheigh its drawbacks, and to give practical advice on preventing crime41.» Il y a donc une conscience de la polémique suscitée par le sujet mais elle est, selon les auteurs, mineure par rapport aux bénéfice qu’une mise en place de ces principes provoquerait. Le livret alterne entre conseils de constructions et habitudes de vie à adopter par les habitants, tout en essayant de développer au maximum le Neighborhood watch42 .

Ces idées ne vont pas seulement être théorisées mais petit à petit légiférées et introduites dans les réflexions politiques. En France, en Septembre 1977, le rapport Peyreffite, destiné au Président de la République est chargé de: «dresser un panorama de la violence en France, son but est de proposer des suggestions pour élaborer une politique de lutte contre la violence43.» On voit que les préoccuations sécuritaires touchent également les pays européens. Suite à cela d’autres rapport suivront comme le Rapport Bonnemaison sur la délinquance en 1982, menant progressivement à la création d’institutions telles que les CDPD (Conseils départementaux de prévention de la délinquance) et CCPD (Conseils communaux de prévention de la délinquance) entre 1983 et 198844.

Les idéologies de prévention situationnelle continueront de se développer en France à travers la résidentialisation. Ce phénomène est lié à la recherche d’échelle humaine et d’individualisation des grands ensembles. C’est une réaction face à l’idée presque utopique des années 50 où l’on imaginait créer de grandes cités où mixité et intéraction sociale seraient au cœur des échanges. On pourrait presque définir la residentialisation comme l’échec d’un système puisqu’elle vient d’une certaine façon corriger ce qui n’a pas fonctionné. Elle joue également sur l’imaginaire de la propriété et de l’idée d’avoir “sa maison”, son “chez soi”. Concrètement, elle se traduit par la mise en place de clôtures autour des immeubles, de digicodes, de protections et fait l’apologie de la propriété

41. GEASON Susan, WILSON Paul. R, Designing out crime, Australian Institue of Criminology, 1989, p. 9 <http://www.aic.gov.au/media_library/archive/crimprev/cpted/cpted.pdf> 42. «Surveillance de voisinage» en anglais. Système importé des Etats-Unis. 43. http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/774023100/index.shtml 44 . PDF: Les grandes étapes de la politique de prévention de la délinquance en France, Textes et dispositifs, Disponible en ligne <http://www.ressources-territoires.com/documents/pdf/cnfpt_13_avril_2011_ab-cl.pdf> 20


privée. Par conséquent, la residentialisation repose sur un principe sécuritaire45, où l’on vient d’une certaine façon interdire l’espace à quiconque ne fait pas partie de la copropriété concernée. Mais alors, si la construction et l’organisation de la ville devient elle même sécuritaire, comment les espaces publics et le mobilier urbain peuvent-ils échapper à cette logique ?

On se rend compte que les années 70 sont le berceau de toutes ses mesures et ses théorisations de la sécurisation. Dans un cours donné au Collège de France en 1977, Foucault évoquait déjà ces méthodes : « On va travailler sur l’avenir, c’est-à-dire que la ville ne va pas être conçue ni aménagée en fonction d’une perception statique qui assurerait dans l’instant la perfection de la fonction, mais elle va s’ouvrir sur un avenir non exactement contrôlé ni contrôlable, non exactement mesuré ni mesurable, et le bon aménagement de la ville, ça va être précisément: tenir compte de ce qui peut se passer »46. C’est à partir de là que le mobilier urbain va commencer à prendre en compte le risque dans sa conception. En effet, malgré des notions sécuritaires introduites dans la loi, les politiques urbaines souhaite l’introduire dans le matériel, quelque chose qui permet une application direct sur le corps, un contrôle immédiat sur les comportements jugés déviants.

Le 6 janvier 2000 sera initié un Contrat de Sécurité Parisien, signé par le Maire de Paris, le Procureur de la République et le Préfet de Police47. Ce contrat initial a connu plusieurs avenants et est actualisé régulièrement. Il est divisé en plusieurs «fiches-actions» qui abordent différentes thématiques liées à la sécurité. Ce contrat se décline en contrats locaux à l’échelle des arrondissements. Dans le contrat local du 13ème arrondissement, à la section 3.4.1.7, on peut lire : «En ce qui concerne le domaine public de la voirie et le mobilier urbain, les projets à venir intégreront les préoccupations de sécurité, afin d’éviter, dans les constructions, la présence d’espaces résiduels, facteurs de risques.» Il est donc explicitement écrit que le mobilier urbain doit participer à la recherche de sécurité et donc s’adapter, notamment au moment de sa conception, c’est la caractérisation même du MUD. Ce type de mobilier est donc clairement présent dans certaines politiques urbaines.

45. CHEDIAC Sophie, A la maison dans mon HLM... La résidentialisation comme dispostif de rénovation urbaine in Métropoles, 2009. Disponible sur < https://metropoles.revues.org/3775> 46. FOUCAULT Michel, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France (1977-1978), éd. sous la dir. de F. Ewald et A. Fontana par M. Senellart, Paris, Le Seuil - Gallimard, coll. « Hautes études », 2004 47. PDF: Contrat de Sécurité Parisien. https://www.paris.fr

21


Ainsi, cette prévention situationnelle additionnée à des mesures sécuritaires spatiales participent comme nous l’avons abordé à la mise en place d’une frontière hérmétique entre espace public et espace privé. Elle accentue également la disparition de ce qu’on peut qualifier d’espaces intermédiaires (porches, renfoncements, marches....) et qui font la richesse de la ville, en les rendants interdits et/ou impraticables.

1.3. Mondialisation et mobilité, apparition de nouveaux types de design

Si les années 70 sont rythmées par des préoccupations sécuritaires, les années 80 sont des années de changements dues à de nouveaux rythmes de vies. En effet, la mondialisation prend un tournant avec l’affirmation des doctrines libérales48, notamment dans les pays anglo-saxons. La société assiste à une révolution et une démocratisation des transports49. On célèbre le corps en mouvement, l’homme qui voyage, et ce rêve devient de plus en plus accessible avec le développement des classes moyennes. Dans ce contexte, les compagnies de transports souhaitent se moderniser. La RATP par exemple, commence à accélèrer la suppression du nombre de sièges dans le métro. Le développement de la mobilité et le renforcement des moyens de transports semblent inspirer les designers. On voit apparaître de nouveau types de mobiliers tel que les «assis-debout» ou sièges «miséricorde». Ce type de design s’inspire des stalles d’église où, lorsque le siège est relevé, seul un petit élément permet d’appuyer, partiellement, son corps. L’homme urbain est vu comme quelqu’un qui ne prend plus le temps de s’asseoir mais qui attend un métro, un train ou un avion : on adapte le mobilier à cette nouvelle rapidité des transports. Comme l’écrit Max Rousseau dans son article La ville comme machine à mobilité50: «Le corps mobile ainsi célébré par la modernité est celui de l’homme d’affaires en transit dans l’espace mondial.» Il y a une véritable valorisation du mouvement. Un des premiers projets d’assis-debout a été conçu par le groupe GoodWin Wheeler Associates en 1980 à Londres et a été récompensé par le Conseil du Design pour les biens de consommation. 48. BRUNEL Sylvie, Qu’est ce que la Mondialisation ?in www.scienceshumaines.com, 6 juillet 2015 49. CARROUE Laurent, COLLET Didier, RUIZ Claude, La Mondialisation, Editions Bréal, 2006, p84 à 93 50. ROUSSEAU MAX, La ville comme machine à mobilité in Métropoles, Numéro 3. Mis en ligne le 12 Septembre 2008

22


Il est composé d’assises en polypropylene fixées sur une structure métallique. Chaque assise, de 44cm de long, est individualisée et se relève automatiquement en l’absence de poids. Ce projet ne laisse donc pas vraiment de place à la flanerie et on imagine difficilement quiconque essayer de s’allonger dessus. Il est en clair décalage avec les bancs du paris haussmannien qui eux invitaient à s’asseoir et symbolisaient la promenade urbaine. Ces assis-debout ne semblent pas à première vue un changement très grave du banc traditionnel, mais c’est un point de départ. En effet, on perd le geste initial du mobilier urbain qui a une certaine générosité dans ses mesures. De plus, ces nouveaux mobiliers sont, dans un contexte d’interconnexion des diffèrentes parties du globe, reproduits partout.

La mondialisation va accentuer la valeur marchande de l’espace. Déjà en 1977, Michel Foucault abordait «l’aménagement de l’espace à des fins économico-politiques» dans l’introduction au Panoptique de Bentham51. En effet, l’espace public devient un lieu support de flux, qui doit servir l’organisation économique de la ville. Cette mobilité, liée à l’économie, amène à la vision du corps immobile comme quelque chose de négatif. En effet, le corps immobile ne consomme pas, ne produit pas : il dérange. La multiplication du nombre de SDF devient le symbole de l’échec d’un système économique dans lequel on cherche à diminuer leur visibilité. De là, l’espace public devient un lieu où il faut encourager cette mobilité, comme la vitrine d’un système. Comme le disait le sociologue Thierry Paquot en 2003: «Progressivement, le consommateur vient se substituer au citadin, ce passage là va à l’encontre de ce qui était la nature principale de la ville, c’est à dire cette espèce de générosité d’un territoire ouvert52». Par conséquent, le mobilier doit s’adapter à ce principe et empêcher les non-consommateurs de s’attarder trop longtemps dans l’espace public. Il va devoir “dissuader” le repos pour encourager le mouvement. D’autres mesures vont être prises pour pénaliser ceux qui ”traînent” dans l’espace public. La loi du 18 mars 2003 va inscrire dans le cadre légal un statut de délinquant pour tous ceux qui partagent cette immobilité : prostituées (sanctions concernant la prostitution), SDF (sanctions concernant la mendicité), jeunes (interdiction de rassemblement). Une fois que ce cadre légal est établi, la mise 51. BENTHAM Jeremy, FOUCAULT Michel, Le panoptique ou l’oeil du pouvoir, Paris, La Villette Editions, 2005 52. LIGNIERES Philippes, Pas Lieu d’être, Les Films Sud Productions, 2003

23


Projet d’assis-debout conçu par Goodwin Wheeler and Associates en 1980 et qui s’adapte aux nouveaux types de mobilités

24


en place de dispositifs spatiaux semblent donc être la dernière étape logique. Cette législation de l’usage de l’espace public met en évidence la volonté des politiques urbaines d’avoir une main mise sur ces usagers, ce qui semble paradoxal, si l’on conçoit les espaces publics comme des lieux d’intéractions potentiellement appropriables et que l’on écoute les discours officiels

Ainsi, on se rend compte que l’apparition du mobilier urbain dissuasif est un long processus de compréhension des enjeux du mobilier urbain générique sur les espaces publics et l’adaptation de celui-ci pour l’orienter, l’adapter à de nouvelles problématiques. La notion dissuasive est un phénomène progressif qui est venu presque altérer les fonctions principales de l’objet.

25



2. Design et conception de ces dispositifs 2.1. Une réflexion sur le design d’objet

Déjà, en octobre 1944, le designer italien Bruno Munari propose une réflexion sur la notion de confort dans le design de la chaise53. Il prend un fauteuil et le retourne dans tous les sens, s’assoit dessus à l’envers, fait des acrobaties. Cette performance est une manière de mettre en évidence un point qui n’est finalement pas si évident: la forme de l’objet a un rôle important sur la manière dont le corps va l’utiliser. Cette réflexion sur l’objet va être la problématique essentielle des designers. Ils vont sans cesse devoir associer deux notions dans le processus de création : le confort et l’esthétique. Mais alors, est-il possible de créer quelque chose de beau qui serve le bien-être de l’Homme sans concessions ni dérives ? Il est intéressant de consulter les archives vidéos des dernières décennies. Déjà à cette époque, la notion de mobilier urbain questionne. A quoi servent ces objets ? Ont-ils un sens ? Dans le reportage Des meubles pour nos villes54 , de Françoise de Csabay, qui date de 1973, on peut se rendre compte que des interrogations existent déjà sur leur fonction et ce qu’ils représentent pour la ville. Plusieurs personnes y sont interrogées. Jean François Grunfeld, un éditeur de mobilier urbain dit: «Le mobilier urbain que l’on voit habituellement est une forme de mobilier urbain réduite simplement à un tube galvanisé surmonté d’une interdiction. C’est ça aujourd’hui le mobilier urbain pour la plupart des gens […] Ne pas faire, interdit de, sous peine de poursuite, etc, c’est devenu ça.» On sent déjà dans ces propos une certaine lassitude et une remise en question, alors que la notion de mobilier urbain n’existe que depuis une dizaine d’années ! Il y a également dans ces propos une prise de conscience d’un lien qui peut être établi entre mobilier urbain et interdiction, que ces deux notions peuvent s’hybrider. On peut se demander si ce n’est pas ce lien établi qui sera par la suite récupéré, accentué pour créer des objets liant mobilier et interdiction, esthétique et dissuasion, objet et hostilité.

53. MURANI Bruno, One comes home tired from working all day and finds an uncomfortable chair in DOMUS n°202, Octobre 1944 54. DE CSABAY Françoise, Des meubles pour nos villes, Emission La France défigurée PERICARD Michel, BERIOT Louis, 1973.

27


Photographies des rÊflexions sur le siège du designer italien Bruno Munari en 1944

28


Interrogé également dans le reportage, Jean Claude Decaux, fondateur de l’entreprise de mobilier urbain JC Decaux, présente à l’heure d’aujourd’hui dans cinquante-cinq pays et sur quatre continents, s’exprime sur le sujet et dit : «Il y a un problème de vandalisme, sur la Côte d’Azur par exemple, nous avons installé des bancs car il y a beaucoup de retraités, et bien le soir il y a des clochards qui viennent, ce n’est pas un spectacle très agréable puisque les abris sont très éclairés, alors on est un peu contre le problème des bancs». On peut réaliser l’impact de cette phrase prononcée par le créateur de l’entreprise qui va avoir pendant très longtemps le monopole du mobilier urbain en France et par conséquent installer la vision “JCD Decaux” dans les espaces publics français. Ce qui semble également choquant, c’est que déjà à cette époque, on nomme très clairement une catégorie d’usagers jugés indésirables, en effet Mr Decaux ne parle pas d’usages déviants ou de pratiques détournées par exemple, mais désigne très clairement les sans-abris comme les personnes à éloigner des composants urbains qu’il produit et met en place.

Un autre phénomène récent à prendre en compte et le développement de plus en plus important de la technologie dans le monde du design. En effet les villes veulent se donner une image plus moderne en insérant des éléments technologiques dans les espaces publics. On peut se demander si il existe une corrélation entre technologie et potentiel dissuasif pour le mobilier urbain ? Récemment, la ville de Paris a commandé55 à JCD Decaux 2000 nouveaux abribus qualifiés de «high-tech». Ces abribus devraient permettre un meilleur accueil des handicapés, une facilitation de l’accès aux informations des lignes pour les usagers ainsi qu’une réduction en consommation électrique. Une centaine d’entre-eux sont même qualifiés d’«intelligents» et leur technologie sera encore plus élaborée puisqu’ils seront équipés d’écrans tactiles avec applications, de panneaux photovoltaique...etc. Fin 2010, la ville de Paris a également lancé un appel à projets «Mobilier Urbain Intelligent56» dont l’objectif est la création de nouveaux mobiliers urbains expérimentaux qui seront testés à différents endroits de la ville. Les mobiliers qualifiés d’ «innovants» et donc retenus par la ville sont souvent des mobiliers où la technologie est très présente: panneau à réalité augmentée, borne tactile, borne de recharges. On peut donc se poser la question de la place de cette technologie dans la conception du mobilier urbain et si cette technologie ne devient pas une priorité face au confort physique et à 55 . DA CRUZ Nathalie, Paris inaugure ses abribus à “haut niveau de service, mobilicites.com. 24 mars 2015 56. Présentation du projet disponible en ligne : < http://expe.parisregionlab.com/projet/42>

29


l’humanisme du design. Mais alors y a-t-il un lien entre technologie et dispositifs dissuasifs ? Pour Arnaud Elfort57, membre du collectif Survival Group, non. Selon lui, la notion de technologie dans le mobilier urbain n’est pas quelque chose de mauvais mais c’est son utilisation à des fins cachées et détournées qui est dangeureuse. Il trouve par exemple que les nouveaux abribus high-tech de JCDecaux, conçus par le designer français Patrick Jouin, ne permettent pas une grande liberté d’utilisation. On peut en effet se demander si cette technologie ne serait pas mieux utilisée en l’orientant vers plus de services destinés aux sans-abris. Il y a également la dimension de l’usager qui a pris une place prédominante dans les débats sur l’espace public d’aujourd’hui. On veut que tous les usagers puissent avoir accès à ces nouveaux mobiliers urbains. Cependant, «l’accessibilité de nombreux espaces publics extérieurs n’implique pourtant pas leur ouverture social, ni leur usage de fait par tous»58, comme le dit la sociologue américaine Perla Korosec-Serfaty.

A travers ces différents points de vues, on se rend compte que le mobilier dissuasif fait émerger de nouvelles problèmatiques. Il y une réflexion sur la nature et le rôle du Design : un objet doit-il avant tout être beau ou bien être au service de l’Homme ? Doit-il répondre à des besoins primaires au risque de ne pas être rentable ? Il semblerait que ce soit un équilibre entre les deux mais cela n’est pas toujours le cas. La notion de confort par exemple est difficile à prendre compte dans la création de mobilier car c’est un paramètre scientifiquement impossible à mesurer. Il s’agit plus du ressenti de chacun. Souvent, on parle d’ergonomie pour qualifier des objets dont la conception a été plus ou moins marquée par les relations anatomiques et les données anthropométriques. A travers ces calculs on peut dégager un paramètre de confort. On suppose que créer du mobilier inconfortable revient à refaire ces calculs mais en cherchant à dégager un paramètre d’inconfort, ce qui semble en contradiction totale avec l’essence même du Design. Ces dispositifs sont en effet sources de paradoxe. De plus, la présence d’une technologie de plus en plus incorporée à l’objet nous amène à nous demander si nous ne sommes pas en train de perdre les fonction essentielles du mobilier urbain. 57  Cf Annexes, Questionnaire 3 58. KOROSEC-SERFATY Perla, La sociabilité publique et ses territoires. Places et espaces publics urbains in Architecture et Comportement Vol. 4, n° 2, Georgi Publishing Company, 1988, p. 115

30


2.2. Des techniques dissuasives qui s’adaptent à chaque situation

Mais alors, comment détecter les dispositifs dissuasifs ? Arnaud Elfort59 nous explique qu’il n’y a pas des zones spécifiques où sont concentrés ses dispositifs mais qu’ils sont présents un peu partout en ville. En effet leurs formes sont variées et complexes. Cependant on retrouve plus facilement certaines formes que d’autres. Le banc fractionné par exemple, est la forme de mobilier urbain dissuasive la plus répandue et la plus détectable car elle est très facile à mettre en place et peu couteuse. Il peut d’ailleurs être intéressant pour chacun de nous de faire cette expérience : regarder son quartier avec un regard plus critique et détecter ces dispositifs, car ils sont partout. Ce type de bancs est divisé par des éléments qui peuvent-être des accoudoirs, ou des éléments qui se revendiquent décoratifs mais qui sont en réalité des dispositifs qui empêchent le corps de s’allonger. Bien sûr, certains accoudoirs ne sont pas pensés à de tels fins, mais d’autres sont clairement dissuasifs et les accoudoirs peuvent même être rajoutés après l’installation du banc lui-même, suite à l’installation de SDF. On comprend alors pourquoi il est délicat de qualifier un mobilier de MUD ou non, car il est très difficile de savoir si la fonction dissuasive est volontaire.

Quentin, attaché commercial chez Sineugraff, une entreprise de mobilier alsacien nous explique60 qu’en règle général, le mobilier urbain classique peut-être classer en trois grandes catégories : - Repos : bancs, banquettes, tables... - Propreté : Corbeilles, poubelles... - Protection, Sécurité : Barrières, appuis à vélos...

Serait-il possible de la même façon d’établir un classement du MUD ? Existe-t-il des familles ? Des catégories ? C’est une question complexe, car ces dispositifs n’étant pas théorisés et sujets à polémiques, il est dur de les réferencer. Nous pouvons déjà, visuellement les séparer en deux grandes catégories.

59. Cf Annexes, Questionnaire 3 60. Cf Annexes, Questionnaire 1

31


D’une part, on trouve tout le mobilier qui remplit à première vue une fonction dite conventionnelle de l’espace public mais qui, à travers ses formes ou ses matériaux possède une seconde fonction, dissuasive et généralement bien camouflée. On a tout d’abord toute la réflexion sur les assises : chaises individualisées, bancs fractionnés, assisdebout...etc. Le problème avec cette catégorie d’objets, c’est qu’elle est sans fin, car les dispositifs dissuasifs se font de plus en plus discrets, pour ne pas créer de scandale. On a également des dispositifs qui se cachent derrière une supposée valeur décorative. Ce sont les galets décoratifs ou les cactus par exemple. C’est ce type de mobilier qui est le plus difficile à détecter car il joue avec l’ambiguite de sa fonction et son esthétisme. Les bancs fractionnés seront plus présents sur des places ou dans des parcs, tandis que les galets décoratifs seront plutôt présents à côté des entrées d’immeubles.

D’autre part les objets explicitement dissuasifs, c’est à dire ce qui ne sont pas associés à une autre fonction conventionnelle de l’espace public et qui sont installés uniquement pour déranger, pour géner ou pour faire mal. C’est le cas des pics, présents sur les devantures de magasins, des poteaux. Ces dispositifs n’ont aucune autre utilité que de chercher à gêner l’autre et leur fonction dissuasive est clairement identifiable. Attention cependant à ne pas dire qu’ils sont «sans-fonction», Arnaud Elfort nous explique qu’il faut les considérer comme des objets fonctionnels, même si leur usage est scandaleux. Ils sautent souvent aux yeux car ils peuvent avoir des formes très agressives, leur but étant d’empêcher toute installation ou intrusion dans un espace résiduel ou jugé interdit. Mettre en place ce type de dispositifs amène parfois à des situations surréalistes telles que des grilles qui enferment des espaces résiduels, donc du vide. On en trouve aussi qui sont totalement abérrants, comme des “douches dissuasives”61 installées devant l’entrée de certains parkings et qui se mettent en route à intervalle de temps régulier afin de déloger toute personne qui se serait installée et pour prévenir toute autre installation. Ces objets sont dénués de toute recherche esthétique et viennent défigurer l’espace public.

On trouve également des murs «anti-pisse» installés dans le 10ème arrondissement, et conçus par 61. Survival Group, Vidéo : La douche. https://www.youtube.com/watch?v=wmIeq9l-8h8

32


Un exemple de banc fractionné installé sur le bord de mer à Arcachon

Barrière herissée de pics installée devant le Crédit Municipal de la rue du Mirail à Bordeaux

33


l’architecte Étienne Vanderpooten, travaillant au Service des Espaces Verts et de l’environnement pour la Mairie de Paris. Dans un interview de 2013 au magazine Vice, il confie: «Quand on voit les gens en question, on n’a quand même pas tellement de scrupules par rapport à leur pantalon. C’est quand même pas des gens très propres sur eux, et ce sont eux qui salissent l’espace public62». Ici, l’architecte rend les SDF repsonsables de la dégradation de l’espace public sans les nommer explicitement. Ce qui est étonnant, c’est que c’est le même service qui est chargé d’installer des toilettes publiques. On peut donc s’interroger sur la mission du service public qui ici installe à la fois des dispositifs dissuasifs et des services.

2.3. Des enjeux différents entre designers, entreprises, municipalités et usagers

Le rapport au mobilier urbain est sensiblement différent selon que l’on soit designer, architecte ou que l’on représente une collectivité territoriale. Ces différents acteurs travaillent ensemble mais n’ont pas le même rapport au mobilier. Il est intéressant de croiser ces différents points de vue afin d’essayer de comprendre comment les dispositifs dissuasifs sont installés. Quentin de Sineugraff nous explique63 que les collectivités territoriales ont une approche beaucoup plus pragmatique du mobilier urbain. En effet, avec la crise et le manque d’argent de certaines municipalités, les mairies ont tendance à vouloir investir dans un mobilier urbain solide et durable. Elles souhaitent dépenser le moins d’argent possible dans l’entretien, pour éviter de payer des agents municipaux, et souhaitent utiliser des matériaux solides, souvent métalliques, qui vont résister aux possibles dégradations des usagers. Parfois, cette recherche de durabilité passe par une commande de mobilier qui empêche certaines pratiques. Les entreprises de mobilier urbain doivent donc s’adapter au cahier des charges. Auprès des entreprises de mobilier urbain, la fonction dissuasive ne semble pas être une idéologie mais plutôt un compromis souvent malheureux. On trouve par exemple des bancs anti-tag, très aérés, avec très peu de matérialité et forcément avec un confort de l’usager qui passe en second plan. Ce phénomène lié au coût peut aussi se manifester dans d’autres situations. La plupart du temps, les entreprises de mobilier urbain proposent différents modèles pour une même gamme de mobilier, allant de la chaise individualisé au banc de plusieurs mètres de long. Les collectivités ont donc le 62. DUMOUCEL Caroline, L’arroseur arrosé in Vice Magazine, Mars 2013 63. Cf Annexes, Questionnaire 1

34


Mur «anti-pisse» mis en place dans le passage des Petites Ecuries du 10ème arrondissement de Paris

Pics installés devant une banque du 2ème arrondissement de Paris le 11 juin 2014

35


choix entre différentes dimensions. Bien souvent, les chaises individuelles sont les moins chères, les collectivités qui ont le moins d’argent vont donc se rabattre sur ce type de chaises plutôt que de ne pas pouvoir installer de mobilier du tout. A la fin, les usagers se retrouveront confrontés à ces chaises individualisées, ces bancs fractionnés mais impossible de dire si c’est une contrainte financière ou une volonté politique. Au-delà de cela, il ne faut pas fermer les yeux sur certaines situations réelles. Quentin nous explique que le rapport au MUD est propre à chaque ville. Certains maires demandent clairement à ce que le mobilier urbain qu’ils souhaitent voir installé dans leur ville empêchent les SDF de dormir dessus. Ces situations sont à étudier au cas par cas et c’est à l’entreprise auprès de laquelle la commande est passée de répondre ou non à ces exigences. Mais, dans un contexte économique difficile, ces commandes peuvent être difficile à refuser. Il est très difficile de trouver de la vente explicite de dispositifs dissuasifs dans les catalogues en ligne des entreprises de mobilier urbain. Néanmoins certaine n’hésite pas à les proposer sur leur pages internet. On a par exemple les dispositifs “Skateprotect”64, développés par l’entreprise QUARZO, qui permet de protéger les arêtes de bancs contre les skateurs. Cette entreprise possède d’ailleurs une catégorie “anti-vandalisme” dans son catalogue de mobilier urbain avec également d’autres dispositifs comme le bancs “antitag”. On trouve également sur d’autres site la catégorie «bornes dissuasives», qui correspond à des poteaux installés pour empêcher les voitures de stationner ou de s’arrêter sur la chaussée. Il y a donc lexicalement le rapprochement entre un type de composant et la notion dissuasive qui existe. Mais comment ces problématiques sont-elles traitées du côté de la municipalité ? Pour la Mairie de Paris par exemple, l’installation du mobilier dissuasif semble être plutôt une réponse à une situation problématique où d’autres moyens d’interventions se sont révélés inefficaces. Un ancien responsable de la gestion des espaces verts de la ville de Paris nous explique65 que l’installation de dispositifs dissuasifs est souvent la conclusion de plaintes d’habitants d’un quartier face à des situations conflictuelles. Il nous raconte qu’il a été par exemple obligé de faire tailler le rebord en granit d’un muret délimitant un parc afin de rendre impossible l’assise sur celui-ci, car des voisins du parc avait peur que ce muret devienne un lieu de sédentarité de groupes de jeunes ou de personnes 64. Produit disponible en ligne : <http://www.quartzo-design.com/mobilier-urbain-antivandalisme-skate-protect-c125.html#ad-image-2> 65. Cf Annexes, Questionnaire 2

36


sans domicile fixe.

Prenons le cas de la RATP par exemple. Celle-ci est souvent la première ciblée lorsqu’on pense au MUD car elle a longtemps été pointée du doigt pour sa mise en place de mobilier au design plutot agressif: assis-debouts et chaises individualisées. On pourrait donc penser que la RATP est à la base d’initiatives anti-sdf et anti-sociales. Il faut cependant remarquer qu’elle subit une grande pression des usagers qui se plaignent de la propreté des stations. Si on prend le temps de lire des articles sur le site internet officiel de la RATP, on peut y découvrir des petits reportages qui expliquent son fonctionnement. Un reportage propose par exemple de suivre une nuit de nettoyage de la station RER de Nation, entièrement équipée par des assises individualisées rouges dont le site nous indique d’ailleurs qu’elles sont «classées au patrimoine», sans plus de précisions. Lorsqu’on observe les commentaires66 de l’article, on peut s’attendre à des réactions sur ces sièges qui empêchent presque de communiquer avec son voisin. C’est en fait tout l’inverse, on trouve beaucoup de commentaires d’usagers mécontents de la propreté et qui sont favorables à des solutions pour chasser les SDF des stations. «Pourquoi ne pas interdire l’accès aux SDF» proposent même certains internautes. Ce phénomène innattendu nous montre toute la complexité du sujet et l’importance, une fois de plus de ne pas avoir une vision manichéenne de ces dispositifs et de leurs acteurs.

Chaque ville construit sa vision de l’espace public en fonction de ses orientations politiques et sa vision de la construction de la Ville. Dans L’Eloge du Potelet67, Jean-Claude Galléty distingue la démarche fonctionnaliste de création d’espace public de la démarche environnementaliste. La première, issue du XIXème siècle, se traduit par une prédetermination des comportements, tandis que la démarche environnementaliste est plus sensible et s’inscrit dans une recherche d’esthétique et de prise en compte de la notion d’usager. Même s’il existe encore beaucoup de MUD, on observe depuis 2010 de nouvelles réflexions et tendances sur la notion d’usager et une volonté de reconquérir la convivialité de l’espace public dans certaines villes à travers des actions à l’échelle locale et une nouvelle approche du système de conception du mobilier. 2.4. Un marché où les entreprises s’arrachent le monopole 66. Article : Au cœur d’une nuit de nettoyage de la gare RER de Nation, <scope.ratp.fr> 67  TOUSSAINT Jean-Yves, ZIMMERMANN Monique, User, observer, programmer et fabriquer l’espace public, Presse polytechniques et universitaires romandes, 2001, p.209

37


Les sièges individualisés installés dans la station RER NATION

Modèle de banc anti skate developpé par l’entreprise QUARZO

38


Comme nous l’avons abordé, l’entreprise française JCDecaux est l’une des plus puissantes et influentes du Monde, présente dans 55 pays et 3700 villes de plus de 10 000 habitants68. Il est donc intéressant de comprendre comment elle s’est développée et les enjeux qu’elle représente car nous cotoyons ses composants urbains au quotidien. A 18 ans, Jean-Claude Decaux, auto-didacte et fils d’un marchand de chaussures, fonde une société spécialisée dans l’affichage publicitaire des autoroutes, mais qui s’orientera par la suite vers l’affichage urbain en raison de taxes trop élevées69. Il invente alors un concept unique : il propose aux municipalités un contrat dans lequel il s’engage à entretenir le mobilier urbain mis en place (notamment aux arrêt de bus) mais touche l’intégralité des recettes publicitaires dont celui-ci est le support. Ce concept commencera avec la ville de Lyon mais très vite l’entreprise déposera la marque «Abribus», terme qui est maintenant entré dans le langage courant70, et se développera dans les autres agglomérations françaises. Très vite, l’entreprise multipliera ses offres avec les nouvelles colonnes Morris, les Vélib, les sanitaires publiques, les bornes de propreté... L’entreprise va énormement varier sa gamme de produit afin d’être présente dans tous les espaces publics et à tous les niveaux de besoin du mobilier urbain. Cependant, d’autres entreprises vont elle aussi s’affirmer dans le domaine du mobilier urbain. On pense par exemple à Clear Channel, multinationale américaine qui apparaît en France dès le début du XXème siècle et qui reste jusqu’à aujourd’hui la principale rivale de JCDecaux. Ce sont actuellement les deux principales entreprises de mobilier urbain en France et se battent régulièrement jusque devant les tribunaux pour de gros contrats. Cette bataille se fait à l’échelle mondiale, JC Decaux a par exemple “arraché” à Clear Channel un contrat de 700 millions d’euros71 (le plus important au monde dans le domaine) pour les abris publicitaires de la ville de Londres

Ce qui dérange, c’est que ces entreprises possèdent le monopole dans de nombreuses villes. En

68. Les petits secrets de la famille Decaux in Capital.fr, 23 janvier 2014 69. TARBY Julien, JC Decaux un héraut très discret in lenouveleconomiste.fr, 25 mai 2011 70. GIRARD Laurence, JC Decaux n’a plus le monopole du mobilier urbain in www.lemonde.fr, 21 avril 2005 71. RAULINE Nicolas, JCDecaux arrache les abribus de Londres à son Rival Clear Channel in Les echos.fr, 6 août 2015

39


effet, n’est-il pas dangereux qu’un élément de l’espace public soit pensé et installé par une seule entreprise, avec sa vision et ses principes ? Pour Paris par exemple, la ville est liée avec la SOPACT (Société de publicité des abribus et des cabines téléphoniques) qui conçoit, installe et entretient les abribus de JCDecaux. Il ne faut donc pas oublier que malgré les innovations technologiques, la raison principale de l’installation des abribus JCDecaux est de donner de la visibilité à la publicité, et que cette publicité représente une part importante dans le chiffre d’affaire de l’entreprise. Il faut également noter qu’avec l’installation des nouveaux abribus high-tech et l’élaboration d’un nouveau contrat, la redevence annuelle payée par l’entreprise à la ville de Paris passe de 3,9 millions d’euros à 8,3 millions72 : un enjeux financier énorme.

Dans le cas de JCDecaux nous parlons de gros contrats, mais il faut savoir que tout élément urbain représente un cout important. En effet, les poteaux anti-stationnement installés sur le bord des trottoirs représente par exemple et à eux-seuls un coût de 30 euros minimum l’unité. Dans un article publié sur le site Slate73, le journaliste Thibaut Shepman avait grace à cette base calculé un coût de 2000 euros de poteaux sur les 300 mètres de trottoirs qui séparaient son logement de sa station de métro parisienne. Dans le même article, Jean-Luc Paret, responsable de la voirie et des espaces communaux de Bordeaux expliquait que la ville était à «environ 2.000 à 3.000 plots par an, soit un budget total d’environ 20.000 euros par mois»74.

On se rend compte que les contrats liés au mobilier urbain représentent énormement d’argent et que les entreprises sont régulièrement impliquées dans des batailles juridiques. On a alors du mal à imaginer la place du social et de l’humain dans ces transactions et sur ce marché. On observe également des dépenses importantes des municipalités pour mettre en place des éléments de protections, notamment les poteaux anti-stationnement, que la législation ne leur oblige d’ailleurs pas d’installer75.

72.  RAULINE. Op. cit. 73.  SHEPMAN Thibaut, Pourquoi les poteaux envahissent-ils nos trottoirs ? in Slate.fr Disponible en ligne : <http://www.slate.fr/story/74699/poteaux-trottoirs> 74 . Ibidem. 75 . Ibid.

40




3.3 Une tendance de plus en plus controversée 3.1. Une médiatisation de plus en plus forte

Etant apparu progressivement, le mobilier urbain dissuasif n’a pas toujours suscité l’intérêt des médias car il n’y avait pas une réelle prise de conscience du phénomène. Pourtant, à partir des années 2000, on a commencé à en parler et à essayer de faire connaître son existence au grand public. En 2003, dans le film Le Repos du Fakir76, l’artiste plasticien Gilles PATE dénonce ces dispositifs en montrant un homme essayant de pratiquer l’espace public malgré ces éléments génants. Il s’allonge par exemple sur des pics, s’assoit sur des plans inclinés et cherchent à montrer, en silence, l’absurdité de ces dispositifs. Ce court métrage est important car il présente un nombre extrêmement variés de dispositifs et représente une archive exploitable. Dans le monde de la presse, un des premiers articles relatant la présence de ce type de mobilier est paru dans le journal Le Monde en 2004. Dans Pas lieu d’être77, le journaliste Guillaume Fressard est l’un des premiers à aborder les nouveaux designs de bancs qui empêche les SDF de dormir ou de s’installer. Cependant, la médiatisation la plus importante sur le sujet restera pour l’instant la polémique des bancs grillagés d’Angoulême. En décembre 2014, la municipalité de la ville d’Angoulême décide78 de grillager les bancs publics installés sur une des places de la ville, en accord avec les commercants installés autour de cette place. La municipalité avait qualifié cette action d’«installation paysagère contenant des galets, qui s’inscrit dans l’esthétique minérale du lieu»79. Face aux protestations des habitants, la ville s’était défendue de vouloir éviter l’installation de marginaux, et notamment de dealers de drogue sur la place mais avait été très vite accusée de vouloir éviter l’installation des sans-abris au moment des fêtes de fin d’année. C’est la première fois que l’on a vu une telle mobilisation concernant les dispositifs dissuasifs, sur place, mais également sur les réseaux sociaux. Plusieurs personnes sont venus fixer des affiches de protestations sur les grilles, d’autres se sont exprimé sur Facebook ou Twitter, créant alors une vague de protestation. Cet évenement a aussi été utilisé par de nombreux dessinateurs humoristiques qui ont produits de 76 . PATE Gilles, ARGILLET Stéphane, Le repos du Fakir, Canal Marches Productions, 2003. Op. cit. 77.  FRAISSARD Guillaume. <p>Pas lieux d’être</p> in Le Monde. 30 avril 2004 78 . Angoulême: des grilles anti-SDF installées la veille de Noël in L’Express, 25 décembre 2014 79 . Angoulême démonte ses grilles anti-SDF, une «installation paysagère in L’Express, 26 décembre 2014

43


Messages de protestations accrochés sur les bancs grillagés d’Angoulèmes

Dessin humoristique de Nawak sur les bancs grillagés d’Angoulèmes

44


Image issue du film Le Repos du Fakir, Gille PATE, 2003

Images issues du film Le Repos du Fakir, Gille PATE, 2003

45


nombreux dessins sur ces dispositifs. D’abord persistante dans sa démarche, la municipalité avait fini par enlever les grillages, précisant qu’ils seraient remis en place dès la réception des galets prévu pour ce qu’elle considérait comme une installation artistique.

3.2. Le projet artistique pour recenser et dénoncer ces dispositifs

Nous avons vu que le mobilier urbain dissuasif était difficile à détecter. Certains artistes travaillent avec ces dispositifs en cherchant à les référencer. En France, le collectif Survival Group, recensé dans la banque de données en ligne du Centre Pompidou80, a été médiatisé pour sont projet «Antisites», qui dénonce le MUD. Ce projet est un répertoire photographique d’exemples de dispositifs qui permet de montrer leur diversité et leur quantité dans l’espace public parisien d’aujourd’hui. Interrogé81, Arnaud Elfort, membre de ce collectif, nous explique que le projet est la continuité d’un premier projet «Assedic». En marchant dans la ville Arnaud et ses amis se sont rendus compte qu’il existait des bacs à fleurs de formes étranges devant les Assedics. Ils ont très vite réalisé que leur forme et leur présence étaient plus que décoratives. De là, ils ont commencé à photographier tous ces objets qui ont des fonctions cachées, dissuasives, dans l’espace public et se sont rendus compte qu’il existait des dispositifs encore plus discrets, plus subtils dans leur forme, comme les éléments pseudo décoratifs par exemple. Ils ont aussi réalisé la pluralité des formes qui prend le MUD : parfois camouflé, parfois agressif. Il ont continué ce travail qui est devenu plus qu’une simple base de données personnelle mais une sorte d’open-data accessibles à tous. Leur travail a ensuite été médiatisé dans plusieurs articles (Le Monde, Rue89...) et reportages (Arte). En Angleterre, l’artiste Nils Norman s’est beaucoup intéressé au sujet. Depuis la fin des années 90, il prend en photo ces éléments qu’il qualifie de “langage de la terreur”82. Il les a photographié dans plusieurs grandes villes du Monde entier au cours de ses voyages, le résultat est une importante base de données sur le sujet, facilement accessible et disponible en ligne83.

80. <https://www.centrepompidou.fr/cpv/resource/cxAejaX/rEde6b> 81. Cf Annexes, Questionnaire 3 82.  ANDREOU Alex, Anti-homeless spikes: ‘Sleeping rough opened my eyes to the city’s barbed cruelty in The Guardian, 18 février 2015 83. <http://www.dismalgarden.com/archives/defensive_architecture>

46


L’étude et le recensement des dispositifs dissuasifs peut également s’inscrire dans un travail sur la forme. Guillaume Greff, photographe et professeur d’art plastique nous explique84 l’inspiration que ces objets représentent dans son travail. Pour lui, elles sont sources de créativité dans sa recherche sur les volumes. Des dispositifs dissuasifs, il dit en avoir croisé tous les jours lorsqu’il habitait à Paris. Son travail s’intéresse à la trace humaine, au paysage, et ces dispositifs sont pour lui une banque de données formelle interéssante, avec laquelle il peut travailler sans nécessairement aborder le fond, la dimension polémique. Ce travail permet de désamorcer la force de ces éléments en les ramenant à quelque chose de très esthétique.

3.3. Le hacking urbain et la performance pour redémocratiser l’espace public

D’autres artistes vont plus loin et agissent directement sur le mobilier urbain dissuasif installlé dans l’espace public. Cette pratique n’est pas nouvelle, on pense par exemple à la pratique de la performance, qui née avec les avant-gardes et le mouvement dadaiste85 au début du XXème siècle, puis connait un essor dans les années 60-70 et continue jusqu’à aujourd’hui. En 2008, Sarah Ross, une artiste américaine, observe la ville et les paysages urbains et se rend compte du décalage entre le corps humain, moue, maléable et le bâti urbain, solide et dur aux formes parfois étranges. A l’issue de ces préoccupations nait le projet Archisuits86, dans lequel elle met au point des vêtements qui sont des combinaisons intégrales composées de formes géométriques destinées à pouvoir s’allonger n’importe où car s’adaptant aux formes extérieures. Ces vêtements créent des formes surréalistes, chaleureuses, en décalage avec l’urbanité dans laquelle ils évoluent. Le résultat est une série de photographies de corps déambulant comme des extra-terrestres dans une urbanité à laquelle leur corps a du s’adapter. A travers ce projet, c’est les dispositifs dissuasifs que l’artiste cherche à dénoncer en négatif des formes de ses combinaisons bleues. Cependant, d’autres approches témoignent d’une pratique qui va au delà de la performance, on parle de «urban hacking» ou «hacking urbain». Comme l’explique Sophie Pujas dans le livre

84. Cf Annexes, Questionnaire 4 85 . MAYEN Gerard, Qu’est-ce que la performance artistique in Centre Pompidou.fr, Février 2011 Disponible en ligne : <http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Performance/#origine> 86. HENDREN Sara, Wearable workarounds for «defensive architecture» in http://abler.kinja.com, 20 mars 2014

47


Archisuits, Sarah Ross, 2008

Installation de Cedric Bernadotte

48


STREET ART : «Les artistes adeptent du hacking urbain ont en commun de faire naître une réalité parralèle dans la ville, en tirant partie de son architecture, de ses accidents, des objets ordinaires qui l’habitent»87. Il y a donc la volonté d’utiliser le quotidien qui peut parfois sembler morose pour le détourner et en faire quelque chose de plus convivial, qui fait appel à un nouvel imaginaire. Et c’est le MUD que certains vont tenter de détourner pour ne plus le rendre hostile mais agréable pour les usagers. En France, on peut parler par exemple de Cedric Bernadotte88, un artiste qui intervient sur les formes présentes dans l’espace public. Depuis 2001, il se sert du mobilier urbain existant comme support et y ajoute de la matière, en l’occurence du cellophane, pour enrouler, lier les objets, et créer de nouveaux espaces éphémères qui permettent d’avoir un autre point de vue sur la ville. C’est une sorte de reconquête de l’espace public, une « Ré-appropriation » comme son projet s’intitule, mais également un détournement des usages. Ses œuvres permettent de se rendrent compte du potentiel qu’ont certains mobilier urbain mais qui n’est pas exploité. Ses oeuvres peuvent durer jusqu’à un mois.

En 2010, Cedric Bernadotte mène une marche à Marseille avec l’artiste Tristan Favre appelée « Contre-attaque : l’espace public en question »89. Cette marche s’inscrit dans un projet qui vise à se questionner sur l’espace public à travers différentes problématiques et où sont invités des artistes, des urbanistes ou des chercheurs. Cette marche, suivie par un petit groupe de personnes, propose de faire un parcours dans la ville depuis la place Jules-Guesdes, à la rencontre du mobilier urbain, plus particulièrement celui des préventions situationnelles. Après quelques débats sur des situations précises, Cedric Bernadotte créer quelques meubles éphémères et on peut voir dans le reportage les réactions positives que cela provoque. «Où est Mr le Maire ? Enfin des bancs dans notre ville !». On comprends que ce type de mobilier urbain convivial et généreux plait et qu’il est bien accueilli par les habitants. Ce type d’interventions permet surtout de reveiller les consciences et de montrer ce qu’il est possible de faire.

En France, à Strasbourg, Florian Rivière est l’un des premiers à avoir utiliser cette technique du

87. PUJAS Sophie, STREET ART, Tana Editions, 2015, p. 7 88. Site internet de l’artiste : <Cedricbernadotte.com> 89. Vidéo de la marche : <https://vimeo.com/14684598>

49


“hacking-urbain”. Fondateur de l’association Democratie Creative en 200890, il veut redémocratiser l’espace public et cherche à redonner un caractère ludique aux espaces urbains. Quand on l’interroge sur l’étiquette de “hacker urbain”, il répond que «le terme activiste c’est avant tout le fait de vouloir agir sur son environnement dans une recherche de liberté de revendication»91. Un de ces projets consiste par exemple à utiliser un accoudoir dissuasif pour le transformer, grace à l’intervention d’une palette en bois, en meridienne publique92. Ces travaux ne touchent pas qu’au mobilier urbain puisqu’il n’hésite pas à investir des stations de tramway, des parkings et créer même des cartes originales dont l’une d’entre elle propose de réferencer les ruelles de la ville où il est possible d’uriner en toute discretion.

Plus récemment, un collectif d’artistes basés à Londres et nommé «Space not Spikes»93 (De l’espace pas des piques) a mis en place un projet qui s’inscrit dans la volonté de combattre ce qu’ils définissent comme l’«architecture hostile». Ces artistes expliquent que pour eux ces dispositifs sont complètement inutiles car ils ne résolvent pas le problème de pauvreté ou des sans-abris et repoussent juste le problème pour qu’on ne le voit pas. Ils ont choisi un endroit spécifique pour leur projet qui a fait parler de lui en juillet 2015 : la devanture d’un club de Londres où les gens avaient l’habitude de s’asseoir et de manger la nourriture achetée dans les restaurants vietnamiens de la rue. Maintenant, des piques y ont été installés et plus rien ne s’y passe. Ils ont donc décidé d’installer un petit endroit pour se reposer, composé d’un matelas et d’une petite bibliothèque participative. Plutôt que de chercher à faire fuire, ils mettent en place des systèmes rassembleurs et qui impliquent la participation des usagers de l’espace public.

Ces exemples d’intervention nous amène à l’idée de pouvoir créer un espace public où chacun pourrait intervenir et participer aux éléments déjà installés, afin de pouvoir s’approprier les formes existantes de ce qui semble être en décalage avec une ville que les grandes entreprises de mobilier

90 . CHRISTA, Florian Rivière - Hacktiviste urbain in www.inkulte.com, 9 mai 2012 91.  Ibidem. 92. PUYFOULHOUX Mary, Florian Rivière - Jeux m’ennuie ici in www.boumbang.com, 1 mai 2012 93. Site internet du collectif : <http://betterthanspikes.tumblr.com/>

50


Bancs à caractère dissuasif hacké par l’artiste Florian Rivière

Installation du collectif Space not Spikes, Londres, 2015

51


urbain uniformises. Dans un article94 publié sur un blog du journal Le Monde l’urbaniste Claire Gervais parle du concept de “ville-ludique” et pose cette question : « Aujourd’hui encore, l’uniformité du mobilier produit par JC Decaux à Paris [...] s’inscrit encore dans cette recherche d’homogénéité d’un mobilier urbain ne devant pas dénoter avec son environnement, mais cherchant plutôt à être immédiatement reconnaissable par un aspect unique. Mais cette uniformisation ne joue-t-elle pas à terme contre la volonté d’inciter les citadins à la marche, par la création d’une ville trop normée et homogène ? Pour briser le caractère trop impersonnel de ce mobilier urbain, quoi de mieux que d’introduire un mobilier différent, exceptionnel en quelque sorte, qui susciterait l’étonnement des passants ? » Ici, elle interroge, comme nous l’avons abordé dans la deuxième partie la question de l’uniformisation de l’espace par la mise en place d’éléments produits par une seule entreprise et propose une alternative qui serait une ville où le mobilier urbain n’est pas générique mais composé d’éléments uniques à chaque situation. On aurait alors peut-être du mobilier plus convivial, moins austère, moins dissuasif ?

Bien entendu, cela impliquerait une nouvelle législation. En effet le hacking urbain a un statut particulier qui dépend du rapport entre l’artiste et l’élément urbain concerné et qui est à étudier au cas par cas. De plus, le cadre législatif français ne permet pas de modifier le mobilier urbain extérieur. Sur le site LegiFrance, on trouve L’Article 322-1 Modifié par Loi n°2002-1138 du 9 septembre 2002 – art. 24 JORF 10 septembre 2002 : « La destruction, la dégradation ou la détérioration d’un bien appartenant à autrui est punie de deux ans d’emprisonnement et de 30000 euros d’amende, sauf s’il n’en est résulté qu’un dommage léger.Le fait de tracer des inscriptions, des signes ou des dessins, sans autorisation préalable, sur les façades, les véhicules, les voies publiques ou le mobilier urbain est puni de 3750 euros d’amende et d’une peine de travail d’intérêt général lorsqu’il n’en est résulté qu’un dommage léger. »

Ainsi, toutes ces pratiques de détournement des dispositifs dissuasifs restent encore marginales 94. GERVAIS Claire, Ludifier l’espace public pour inciter les citadins à pratiquer la ville ? L’exemple par le mobilier urbain  in Lemonde.fr, Blog : Vers un renouveau territorial, 21 mai 2013. Disponible sur internet : < http://territoires.blog.lemonde.fr/2013/05/21/ludifier-lespace-public-pour-inciter-les-citadins-a-pratiquer-laville-lexemple-par-le-mobilier-urbain/>

52


même si elles sont de plus en plus initiées par des artistes ou des citoyens et il faudrait changer le cadre législatif et les politiques urbaines pour que chacun puisse être un acteur de sa ville.



4. Conclusion L’étude de l’Histoire du MUD en tant que phénomène indépendant ne permet pas de distinguer une date d’apparition précise car le développement de ces dispositifs est intimement lié à la généalogie du mobilier urbain dit “classique”. En effet, le MUD est une transformation progressive des équipements placés dans l’espace public et l’adapation de leurs problématiques telles que la notion de confort et le rapport corps/objet à travers de nouveaux processus sociétaux. Il y a tout d’abord une prise de conscience de la place de l’objet dans l’espace public et de son rôle dans les intéractions qui y prennent place. De là il y a une modification de celui-ci qui s’inscrit dans des problématiques sécuritaires et dans l’application de nouvelles méthodes pour anticiper le risque dans la création des espaces urbains. Cette sécurisation cherche à déplacer les comportements marginaux et la pauvreté des centre-villes et choisit donc les objets extérieurs pour matérialiser cette volonté. Le MUD est également une conséquence d’un contexte économique difficile qui se cristallise jusque dans la façon de penser les objets. Ce contexte est important pour comprendre que la recherche de durabilité est un facteur actuel important de la conception.

La fonction de ces dispositifs est certes polémique mais existante et remet en question le processus de réflexion dans le Design. En effet, ces objets sont comme une anti-thèse de l’objet design et ébranlent les codes esthétiques que le processus de création d’un objet générique soulève. De plus, les différentes formes que revêt le MUD sont en perpétuelle adaptation façe aux nouveaux comportements ou détournements qu’elles cherchent à anticiper, ce qui les rends innovantes et à la pointe de la technologie. Il n’y a pas de réelles vocations à créer ce MUD et c’est en général plutôt les collectivités territoriales qui sont à l’origine d’une demande de dispositifs spécifiques pour éviter certains comportements. Si certains se disent scandalisés par son existence, d’autres voient en lui un moyen d’éviter ce qu’ils considèrent comme des situations problématiques. ll y a toutefois certaines personnes pour lesquelles les dispositifs dissuasifs sont la matérialisation d’une idéologie mais ces cas restent plutôt marginaux.

Même si le sujet commence à être de plus en plus abordé dans les débats publics et les théories urbaines, il est toujours difficile d’avoir un positionnement clair de la part des collectivités territoriales 55


car il fonctionne beaucoup au cas par cas. Les milieux artistiques sont eux beaucoup plus engagés et sensibilisés au sujet. Plusieurs artistes et collectifs détournent ces dispositifs pour reconquérir la convivialité de l’espace public. D’autres en revanche, s’intéressent à leurs formes particulière qui peuvent inspirer un certain imaginaire volumétrique et esthétique.

Il est difficile de savoir si cette tendance est en expansion ou en diminution. Ce sujet devra très certainement être réabordé dans cinq ans, avec peut-être plus de recul et un deuxième bilan. Il faut peut-être tout simplement considérer le mobilier urbain dissuasif comme le simple témoignage matériel d’un état d’esprit collectif actuel, à l’image de tous les objets que nous conservons, étudions et qui reflètent les fascinations et les obsessions de nos sociétés.

56



5 Bibliographie Dispositifs dissuasifs Articles - DUMOUCEL Caroline. L’arroseur arrosé in Vice Magazine, Mars 2013, Disponible en ligne <http:// www.vice.com/fr/read/murs-antipisse-paris> - ELFORT Arnaud et SCHALLER Guillaume, Empêcher les SDF de s’asseoir : la ville ne manque pas d’idées in Rue89, 26 novembre 2009, Disponible en ligne : <rue89.nouvelobs.com> - FRAISSARD Guillaume, <p>Pas lieux d’être</p> in Le Monde, 30 avril 2004 - TERROLLE Daniel, La ville dissuasive : l’envers de la solidarité avec les sdf in Espaces et sociétés n°116-117: Habiter sans Logis, p.143-157, 2004 - THONNELIER Josselin, Ville Rigide, Ville Sécuritaire: quand les bancs publics créent des exclusions in Urba News, Disponible en ligne : <https://www.urbanews.fr/2013/12/06/37382-villerigide-ville-securitaire-quand-les-bancs-publics-crees-des-exclusions/> - USBEK et RICA, Mobilier urbain : pour en finir avec la ville hostile in Demain la ville ,22 Octobre 2014, Disponible en ligne : <http://www.demainlaville.com/mobilier-urbain-pour-en-finir-avec-laville-hostile/>

Vidéos - PATE GILLES, ARGILLET Stéphane, Le repos du fakir, Typologie de mobiliers urbains anti-sansabri à Paris, Video DvD VHS, 6’’20, Canal Marches, 2003, Livret Disponible en ligne : <http://www. nepasplier.fr/pdf/citoyens-citadins/observatoire/editions/le-repos-du-fakir.pdf> - ROSSIGNOL L, AGOSTINI P, WIBAUX L, ERHET N. Paris : Le moblier anti-SDF. ARTE TV, 2010 - SURVIVAL GROUP, La douche, Disponible en ligne : <https://www.youtube.com/ watch?v=wmIeq9l-8h8

Conférence - Séminaire La Règle du Jeu. Halte à la «ville hostile» ! Dimanche 12 janviers 2014. Paris. Sous la direction de Alexis Lacroix. Avec Jacques Bérès, Yoann Sportouch. Sébastien Thiéry. Disponible en 58


ligne : <http://laregledujeu.org/tele-rdj/halte-a-la-ville-hostile/>

Sites internet - Blog Unpleasant Design. <http://unpleasant.pravi.me> - Blog Marche ou crève. <http://urbanisme-inhumain.tumblr.com>

Mobilier urbain Ouvrages - AUREL Marc, PINCIN Fabrice, Domestiquer l’espace public : 20 ans de design de mobilier urbain, Paris Archibooks, 2011 - PINON Pierre, Atlas du Paris haussmannien: la ville en héritage du Second Empire à nos jours, Paris, Parigramme, 2002

Articles - BOUCHE, S. 2000. Concevoir l’assise implantée sur les quais du métro in Les annales de la recherche urbaine, n° 88, p. 77-81. - BOYER Anne, ROJAT-LEFEBVRE Elisabeth, Aménager les espaces publics : le mobilier urbain in Le Moniteur, 1994 - DA CRUZ Nathalie Paris inaugure ses abribus à “haut niveau de service” in Mobilicites, 24 mars 2015, Disponible en ligne : <http://www.mobilicites.com/011-3595-Paris-inaugure-ses-abribus-ahaut-niveau-de-service.html> - GIRARD Laurence, “JC Decaux n’a plus le monopole du mobilier urbain” in Le Monde, 21 avril 2005, Disponible en ligne <http://www.lemonde.fr/international/article/2005/04/21/jc-decaux-n-aplus-le-monopole-du-mobilier-urbain_641390_3210.html> - HELIE Emma. Paris : Anne Hidalgo sollicite l’imagination des Parisiens pour réinventer 7 places de la ville in L’Obs, 6 juin 2015, Disponible en ligne : <http://tempsreel.nouvelobs.com/immobilier/ travaux/20150624.OBS1413/paris-anne-hidalgo-sollicite-l-imagination-des-parisiens-pourreinventer-7-grandes-places-de-la-ville.html>

- RAULINE Nicolas, JCDecaux arrache les arbibus de Londres à son rival Clear Channel, in Les

59


Echos, 6 août 2015, - TARBY Julien, JCDecaux un héraut très discret in Le Nouvel Economiste, 25 mai 2011

Site internet - Entreprise JCDecaux <http://www.jcdecaux.com>

Films - DE CSABAY Françoise, Des meubles pour nos villes, Emission La France défigurée PERICARD Michel, BERIOT Louis, 1973. - LIGNIERES Philippe, Pas Lieu d’être, Les Films Sud Productions, 2003

Exposition - Bibliothèque historique de la ville de Paris, Paris, la Rue: le mobilier urbain parisien du second Empire à nos jours à travers les collections photographiques de la Bibliothèque historique de la ville de Paris : [exposition, janvier-mars 1976].

Design Ouvrage - AUREL Marc, PINCIN Fabrice, Domestiquer l’espace public : 20 ans de design de mobilier urbain, Paris, Archibooks, 2011 - COLIN Christine, Question(s) design, Flammarion, 2011 - PARENT Claude, Vivre à l’oblique, Paris, Editions Place Jean-Michel, Janvier 2005

Articles - El HOURANY Joseph. C’est inconfortable, mais “C’est du Design !” in ArchiLeb, Disponible en ligne : <http://www.archileb.com/article.php?id=678> - MURANI Marc, One comes home tired from working all day and finds an uncomfortable chair Domus n°202, Octobre 1944

60


Espace Public / Sécurité / Urbanité Ouvrage - ANDRIC Ivo, Le pont de la Drina, Paris, Librairie générale française, 1999 - BAUDRY Patrick. Mouvements urbains in Violences Invisibles : Corps, Monde urbain, Singularité, Editions du Passant, 2004 - BERDET Marc, Fantasmagories du capital: L’invention de la ville-marchandise, Paris, Zones, 2013. - DELEUZE Gilles, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle in Pourparlers, Paris, Les Éditions de Minuit. 1990 - DUFAUX Frédéric, FOURCAUT Annie, SKOUTELSKY Rémi. Faire l’histoire des grands ensembles : bibliographie 1950-1980, Ecole Normale Supérieure Lettre Sciences Humaines Lyon, Juillet 2003 - FARGE Arlette, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIème siècle, Gallimard, 1979 - FLEURY Antoine, FROMENT-MEURICE Muriel. Embellir et dissuader : les politiques d’espaces publics à Paris https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01018868/document. Mai 2015 - FOUCAULT, M., EWALD, F., FONTANA, A. and SENELLART, M. Sécurité, territoire, population, Paris, Gallimard, 2004 - JEFFERY C.R, Crime Prevention Through Environmental Design, Beverly Hills, CA, Sage Publications Inc, 1971 - KOROSEC-SERFATY Perla, La sociabilité publique et ses territoires. Places et espaces publics urbains in Architecture et Comportement Vol. 4, n° 2, 1988, p. 115. - MERLIN Pierre, CHOAY Françoise, Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement, PUF, Paris, 1988 (réimpr. 1996, 2000, 2005). - NEWMAN Oscar. Defensible Space, Crime Prevention through Urban Design. Collier books. Macmillan, New York. 1972 - PAQUOT Thierry, Des corps urbains : Sensibilité entre béton et bitume, Paris, Editions Autrement, 2006 - PEREC Georges, Espèces d’Espaces, Paris, Edition Denoel. 1976 - ROUILLARD Dominique, Superarchitecture: le futur de l’Architecture 1950 – 1970, Paris, Editions de la Villette, 2004 - TOUSSAINT Jean-Yves, ZIMMERMANN Monique, User, observer, programmer et fabriquer 61


l’espace public, Presse polytechniques et universitaires romandes, 2001 - LAVEDAN Pierre, Histoire de l’urbanisme à Paris, Paris, Hachette 1993

Articles - CHEDIAC Sophie. A la maison dans mon HLM... La résidentialisation comme dispostif de rénovation urbaine in Métropoles, 2009 <https://metropoles.revues.org/3775> - ROUSSEAU MAX, La ville comme machine à mobilité in Métropoles. Numéro 3. Mise en ligne le 12 septembre 2008. <http://metropoles.revues.org/2562> - La prévention situationnelle in Désurbanisme n°19, Avril/Mai 2005

62


6. Iconographie

Page de couverture ‘‘Anti-Homeless’’ Spikes, Victoria and Albert Museum, Londres, 2014 Page 15 Affiche Misura, Superstudio disponible sur le site de la FRAC Centre. Disponible en ligne :<http://www.frac-centre.fr/index-des-auteurs/rub/rubprojets-64.html?authID=185&ensembleID=993&oeuvreID=9927> Mesas de la série Héliographs, disponible sur le site du MOMA, Disponible en ligne : <http://www.moma.org/collection/works/109796?locale=fr> Page 19 Photographies des étudiants de Master Arts plastiques, Université Paris 8. Disponible en ligne : <http://www.arpla.fr/mu/public05/2013/12/15/no-lixo/> Page extraite du livre de Susan Geason, Designing Out Crime, 1989 Page 23 Scan d’un article de la revue DOMUS n°608, Août 1980 Page 26

Article One comes home tired from working all day and finds an uncomfortable chair, Domus n°202, Octobre 1944. Disponible en ligne : <http://www.domusweb.it/en/from-the-archive/2012/03/31/searching-for-comfort-in-anuncomfortable-chair.html>

Page 30 Photographie d’un banc fractionné à Arcachon, Anonyme, Blog Marche ou Crève DIsponible en ligne : <http://urbanisme-inhumain.tumblr.com/post/42588718271/arcachon-bord63


de-plage> Photographie d’un dispositif dissuasif à Bordeaux, Anonyme, Blog Marche ou Crève Disponible en ligne : <http://urbanisme-inhumain.tumblr.com/post/76723141656/cr%C3%A9dit-municipal-rue-du-mirail-bordeaux> Page 32 Photographie d’un mur qualifié de mur «anti-pisse», Anissa Radina pour l’article L’arroseur-arrosé du magazine Vice. Disponible en ligne : <http://www.vice.com/fr/read/murs-antipisse-paris> Photographie de pics installés devant une banque parisienne, Guillaume de la Bourdonnaye pour l’article Paris: Des dispositifs anti-SDF qui «mettent mal à l’aise» pour 20minutes.fr Disponible en ligne : < http://www.20minutes.fr/paris/1399526-20140612-paris-dispositifs-anti-sdfmettent-mal-aise> Page 36 Photographie issue de l’article-reportage de la RATP sur le nettoyage de ses stations. Disponible en ligne : <http://scope.ratp.fr/au-coeur-dune-nuit-de-nettoyage-de-la-station-rer-denation/> Photographie du dispositif SKATEPROTECT developpé par l’entreprise QUARTZO. Disponible en ligne : <http://www.quartzo-design.com/mobilier-urbain-antivandalisme-skate-protect-c125.html#ad-image-0> Page 40 Images issues du film Le Repos du Fakir de Gilles PATE Page 42 Photographie de mots accrochés sur les bancs grillagés de Angoulême, Anonyme pour l’article Les grilles anti-SDF sur les bancs d’Angoulême démontées provisoirement sur le Huffington Post. Disponible en ligne : < http://www.huffingtonpost.fr/2014/12/26/grilles-anti-sdf-bancs-angouleme-demontees-provisoirement_n_6381194.html>

64


Dessin de Nawak pour L’OBS Disponible en ligne : <http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1297763-des-grillages-anti-sdfsur-les-bancs-quand-angouleme-celebre-l-esprit-de-noel.html> Page 44 Photographie de l’artiste anglais Nils Norman issue de la collection Defensive Architecture. Disponible en ligne : < http://www.dismalgarden.com/archives/defensive_architecture/seats>

Photographie d’une installation de l’artiste Cedric Bernadotte, série Ré-appropriations urbaines (1999 - 2014) Disponible en ligne : <http://cedricbernadotte.com/street-art-2/> Page 46 Archisuits, Sarah Ross, 2008 Disponible en ligne sur le site de l’artiste : <http://www.insecurespaces.net/archisuits.html> Space not Spikes, Photographies prises par le collectif Disponible sur le site du collectif : <http://betterthanspikes.tumblr.com/>

65



7. ANNEXES QUESTIONNAIRE 1

Quentin, 26 ans, attaché commercial pour Sineugraff, entreprise alsacienne de mobilier urbain.

Peux-tu nous parler de Sineugraff ?

Je travaille depuis 3 ans chez Sineugraff mais c’est une entreprise qui existe depuis 40 ans. Elle est à l’origine de 2500 élèments urbains à Strasbourg. Sineugraff est une entreprise qui travaille avec les collectivés et les association ( Fédération Française du Paysage, Associations des Maires de France...), les maîtres d’oeuvres en général. Ma mission est de prendre connaissance des nouveaux projets et proposer des solutions adaptées

Sineugraff s’occupe de la conception mais aussi de la fabrication du mobilier. L’objet est traité de A à Z. Ne nous voulons pas avoir une attitude de vendeur mais plutôt une attitude de partenaire.

Comment se déroule le travail de conception chez Sineugraff ?

Nous avons très peu d’objets sur catalogue, nous préferons nous adapter à la problématique de chaque projet et faire du sur mesure. Chez Sineugraff, nous avons un bureau d’études integré qui s’occupe de trouver des solutions et qui s’occupe également de la partie design, mais avec forcément un vision plutôt tournée vers l’ingénierie. Il n’y a pas de designers integrés à la boite mais on travaille régulièrement avec eux, pour lancer une gamme par exemple. Nous pensons qu’il est plus interéssant que ces designers soient indépendants et ne reste pas attachés à la conception de bancs pendant des années. Ces designers font d’autres choses et sont donc, à notre sens, plus créatifs.

67


Quelles sont les différentes formes de mobilier urbain ?

On peut classer le mobilier urbain en plusieurs grandes catégories : REPOS: bancs, banquettes, tables PROPRETE: Corbeilles PROTECTION/SECURITE : Barrières, appuis à vélos

Comment se déroule le travail avec les collectivités territoriales ?

Lorsque’une ville à besoin de mobilier urbain, il y a un appel d’offres systèmatique lorsque cela réprésente plus de 15000 euros. En dessous, ils envoient légèrement 3 devis à des entreprises differentes. Les villes ont tendance à travailler avec les mêmes concepteurs de mobilier urbain afin de pouvoir se fournir plus facilement en pièces de rechange lorsqu’il y a besoin. Aujourd’hui, les villes ont de moins en moins de budget pour acheter et entretenir le mobilier urbain. Elle souhaite donc du mobilier urbain costaud, le moins cher possible, qui n’a pas besoin d’entretien ou d’élèments à changer régulièrement.

Y-a-t-il des approches différentes du mobilier urbain entre les bureaux d’Architectes et les collectivités territoriales ?

Les architectes ont une vision plus esthétique du mobilier urbain, tandis que la ville, elle, a plutôt une vision de gestionnaire. Souvent, lorsque la ville reçoit le projet d’un architecte, elle se rend compte que le mobilier proposé est trop cher par rapport au prix qu’elle veut y mettre et c’est le début d’une négociation. Le cahier des charges entre Architecte et Ville est très différent. Les collectivités territoriales réflechissent en terme de prix par « place assise » pour chaque projet . C’est pour cela que certaines mairie achètent des chaises indivuelles, car elles coûtent moins cher, et il n’y a pas forcément de volonté dissuasive derrière tout ca, c’est plutôt une necessité financière.

68


Quelles sont les grandes phases de l’Histoire du mobilier urbain en France ?

Dans les années 60-70, le programme était très standard, on commençait tout juste à avoir des notions sur le mobilier urbain. Les objets conçus se résumaient à des bancs ou des corbeilles pour récolter les déchets. Dans les années 90, c’est le retour du Tramway en France et le mobilier s’est plutôt tourné vers la sécurisation : grilles, grilles d’arbres, barrières...etc Les années 2000 ont vu un retour au vert. On inverse la tendance de minéralisation des places. On développe les jardinères par exemple. A partir de 2010 en revanche, on a mis l’accent sur la notion d’usager et sur la recherche de bien être dans la ville. Avant on faisait des parcs en alignant des bancs sur 500 mètres, de manière plutôt fonctionnelle, maintenant le mobilier urbain est beaucoup plus réflechi.

Peux-tu nous parler du mobilier urbain dissuasif ?

Forcement quand on met du mobilier, il y a un usage normal et un usage detourné. La mise en place de ce type de mobilier dépend énormement du maire et de sa vision de l’usager de l’espace public. Pour certains, l’appropriation du mobilier urbain fait partie de son usage, et les SDF sont des usagers commes les autres. Mais pour d’autres, il faut dissuader ces comportements. Ce type de mobilier est souvent créer pour empêcher les SDF ou les jeunes de s’approprier le mobilier mais il en existe également beaucoup qui sont là pour empêcher la pratique du skate, des rollers, du tag... Pour les SDF, il y a parfois des demandes pour rajouter des accoudoirs sur les bancs après fabrication. L’accoudoir n’est pas forcement quelque chose de négatif, mais il doit être pensé en amont. C’est complétement nul de fabriquer en usine 3 accoudoirs qui vont être rajouté pour chasser quelqu’un et qui en plus seront moches visuellement.

On trouve des bancs courbés, bombés, sur lesquels dormir est impossible car on tombe par terre. Il peut y avoir aussi des accoudoirs ou des assises individuelles qui empêchent de s’allonger. Parfois, des lattes surélevées ou des bagues sont ajoutées sur les bancs pour former une petite

69


épaisseur qui empêcher la pratique du skate et du roller. Contre les tags, la réponse est souvent la conception de bancs très aerés avec des tiges et donc peu de matière sur laquelle tagger.

A ton avis, à quoi est due la mise en place de ce type de mobilier urbain ?

Il y a plusieurs phénomènes. Très souvent les petites collectivités disent « On ne met plus de bancs sur la place principale sinon il y a des jeunes qui vont squatter ». Cela est souvent dû à la pression de la population qui est très forte à travers des plaintes, des demandes : 2% des habitants agissent sur l’ensemble de la ville. Il y aussi comme je l’ai dit avant la question financière. Les villes développe des systèmes anti vandalisme sur leur mobilier urbain car elle veut économiser de l’argent sur l’entretien. On a eu par exemple une demande de la ville de Nice où il y a eu des vols de lattes de bois sur plus de 300 objets d’un parc. A partir de là, des systèmes anti-vandalisme sont élaborés, en partenariat avec des paysagistes.

Y-a-t-il eu une évolution dans la conception du mobilier urbain ?

On remarque certains phénomènes, pour les corbeilles de propreté par exemple. Il y a plusieurs années, elles faisaientt 30 litres, aujourd’hui elle font 70 litres car il y a du suremballage partout et les modes de consommation ont changé. De la même façon, l’apparition des assis-debout est liée à des nouveaux usages et à une nouvelle mobilité. Quant au dimensionnement, il est aujourd’hui d’environ 1m70 pour un banc deux places et 2 mètres pour un banc 3 places. Bien sûr ces dimensions s’inscrivent dans une conception orientée vers la recherche de confort pour l’usager. On observe également une tendance : petit à petit on remplace le bois par des élèments en acier pour moins d’entretien. On redonne une seconde vie aux anciens bancs en réutilisant une partie et en y associant de la fonte pour créer un nouvel objet.

70


Une anecdote ?

A Strasbourg par exemple, il y a eu une énorme appel d’offre pour un grand réamenagement des espaces extérieurs du Campus Universitaire de l’Esplanade. La ville, à travers sa communication avait voulu diffuser la recherche de la convivialité dans ce grand aménagement. Beaucoup de bureaux y ont répondu, le notre également en essayant de proposer du mobilier qui soient des lieux d’intéractions et de rassemblement pour les étudiants. Au final, la ville a choisi tout l’inverse puisque des bancs anti-sdf et anti roller on été installé. Elle a également choisi un bureau espagnol, moins cher, alors qu’elle défendait un choix local.

71


QUESTIONNAIRE 2

Ancien responsable des espaces verts d’un arrondissement de la Mairie de Paris.

Pouvez-vous nous décrire votre ancien poste dans le service des espaces verts de la Mairie de Paris ?

Il s’agit d’un service déconcentré de la Direction des Espaces Verts et de l’Environnement de Paris, dédié à la gestion des jardins publics et autres espaces verts du 14ème arrondissement. Mon poste impliquait de la gestion de personnels (essentiellement jardiniers et agents d’accueil et de surveillance des espaces verts), mais aussi du suivi budgétaire et comptable, puisqu’avec un certain nombre de moyens humains et financiers, ce service est chargé d’assurer la plupart des tâches d’entretien et de gestion courante des espaces verts de l’arrondissement (travaux d’entretien, mises en sécurité, animations dans les jardins, réponses aux saisines des usagers…).

Savez-vous comment est choisi le mobilier urbain mis en place dans les espaces verts parisiens ?

Il existe un service dédié au sein de la Direction des Espaces Verts et de l’Environnement, qui rédige les cahiers des charges des marchés publics ou lance les concours de design dans certains cas. Par ailleurs, certains jardins parisiens, conçus du point de vue paysager par l’ingénieur Alphand à la fin du 19ème siècle, sont répertoriés aux monuments historiques. Dans ces jardins, les mobiliers sont reproduits à l’identique depuis les origines. Les créations de jardin ou réhabilitation de jardins plus récents, laissent plus de marge de manœuvre et permettent la mise en place de mobilier urbain récent.

Comment la Mairie réagit-elle lorsqu’elle reçoit des plaintes d’habitants à l’encontre d’un SDF ou de groupes de jeunes qui « squattent » par exemple ?

La conduite à adopter en pareil cas doit toujours être proportionnée et basée sur des faits établis. On commence donc par demander à l’équipe de surveillance de se rendre sur place afin d’établir un rapport, et si nécessaire on se déplace soi-même pour se faire une idée de la situation et des

72


« nuisances » éventuelles pour les autres usagers ou riverains. Il y a toujours un équilibre à respecter dans les droits de jouissance des uns et des autres. La base de toute intervention est le règlement des parcs et jardins (dernière version adoptée en 2012). La première intervention consiste toujours en une médiation des agents de surveillance des espaces verts dont le métier est de régler ce genre de situation. Selon la nature des nuisances (s’il s’avère que le trouble causé est délictueux, ou en cas de refus d’obtempérer à la consigne), les agents de surveillance peuvent faire appel à leurs collègues de la police municipale). Enfin, dans le cas des SDF, le personnel des espaces verts dispose de nombreuses autres ressources au sein de l’organisation municipale : on peut par exemple faire appel à l’unité d’assistance aux sansabris qui est spécialisée dans la médiation avec ce type de public, ou alerter les services sociaux. Pour les problèmes liés aux jeunes dans la rue la nuit, il existe aussi des équipes de médiateurs de nuit qui font des rondes. Les différents services de la Mairie qui agissent sur la voie publique au sein d’un même arrondissement, et même à l’échelle du territoire parisien dans son ensemble, travaillent tous en coordination. La modification de l’aspect d’un jardin, de ses enceintes ou de ses horaires d’ouverture, est toujours un ultime recours, en cas de problème récurrent que la mise en place d’autres solutions graduées n’a pas réussi à résoudre. Les personnes à l’origine de la plainte reçoivent quant à elles un courrier les informant de l’intervention qui a été mise en œuvre.

Avez-vous déjà été confronté à ce type de situation ?

Bien sûr, ce type de problème est très courant, il fait partie du quotidien et du cœur de métier d’un service de gestion et d’entretien d’espaces verts, dans une ville aussi densément peuplée et aussi restreinte en superficie d’espaces verts ouverts au public que ne l’est Paris.

Connaissez-vous le concept de mobilier urbain dissuasif ? Oui.

73


Si oui, avez-vous déjà assisté à son installation à travers des situations conflictuelles ?

Dans mon périmètre de compétence, une seule fois en 4 ans. Il ne s’agissait pas de mobilier urbain à proprement parler mais d’une modification de l’aspect d’un muret d’enceinte dans un jardinet en pied d’immeubles, qui venait de faire l’objet d’une réhabilitation complète très récente. Le muret avait une vocation plus pratique que dissuasive, puisqu’il devait faire un mètre de haut, et avait essentiellement pour fonction de rattraper les différences de niveau entre le jardinet, vallonné, et l’extérieur (niveau de la « rue »).Il permettait aussi de délimiter l’espace appartenant au domaine public dont la charge d’entretien incombait par conséquent à la Mairie, par rapport au reste des espaces circulatoires (les problématiques de rejets de responsabilité d’entretien des espaces par les copropriétés sur la municipalité étant assez courants). L’idée n’était pas non plus d’empêcher les intrusions de nuit, car il s’agissait d’un jardin ouvert (contrairement à la plupart des autres jardins parisiens, de taille il est vrai supérieure). Le regard du passant ne devait pas non plus être interrompu par un mur trop haut : l’intention était bien de favoriser les circulations (cheminements et entrées y compris dans les angles pour permettre des traversées diagonales) et de donner une impression d’espace. Cette configuration donnait toutefois un effet banquette, quoique le muret soit d’une faible largeur (une trentaine de centimètre). Les habitants des immeubles au droit de ce jardinet ont alors craint des phénomènes de sédentarisation des personnes sans domicile fixe du quartier ou de nuisances nocturnes causées par des jeunes de l’immeuble qui auraient utilisé cette « banquette » comme lieu de socialisation (voire de « fauteuil de travail attitré » pour la vente de stupéfiants) . La crainte était accentuée par la présence de petits commerces de restauration rapide ouverts tard le soir au pied de ces immeubles, ayant pour certains une table ou deux installées dehors, à moins de 3 mètres du fameux muret délimitant le début du jardin. Sous la pression insistante des habitants (qui craignaient finalement leurs propres voisins), le maire de l’arrondissement nous a demandé de procéder à la taille en biseau du haut du muret en granit, afin que la station assise ou couchée sur ce muret devienne vraiment inconfortable voire impossible.

74


QUESTIONNAIRE 3

Arnaud Elfort, membre du collectif Survival Group.

Qu’est ce que le projet « Anti-sites » du Survival Group ?

Le projet Anti-sites est la continuité du projet « Assedic ». En marchant dans la ville on s’est rendu compte qu’il y avait devant les assedics des bacs à fleurs un peu bizarre. Ils avaient un côté un peu trop massif pour être décoratifs. On a donc fait une performance avec des amis. Ensuite on a commencé cet archivage photographique mais avec d’abord l’intention de créer une base de données personnelle. Après cela, on s’est rendu compte qu’il existait des dispositifs plus cachés, plus subtils dans leur forme, comme les éléments pseudo décoratifs par exemple. On a donc decidé de poursuivre le projet, et c’est là qu’on a réalisé la multiplicité des formes qui existent pour le mobilier urbain dissuasif. Il y a des objets qui masquent leur fonction et d’autres non. C’est pour cela que nous avons fait ce travail, pour montrer tous ces plans inclinés, espaces verts...etc Puis notre travail a été mediatisé à travers internet et les réseaux sociaux.

Quelle est la proportion de mobilier urbain dissuasif dans l’espace public parisien d’aujourd’hui ?

Il n’y en a pas à tous les coins de rue mais oui, on en trouve un petit peu partout. On remarque deux types de dispositifs. Il y a d’abord ceux installés devant les edifices privés type banque. Ce type d’édifices peut mettre des dispositifs assez agressifs car la fonction du bâtiment est particulière, la banque c’est déjà un bunker dans l’imaginaire collectif, un lieu à protéger. On y trouve donc des pics, des élèments pointus, des objets qui peuvent être vite dangereux. Puis on trouve les bâtiments de type copropriété. Dans ce cas là, les dispositifs sont plutôt discret, ceux sont ce qu’on appelle les dispositifs de type « décoratif » : les cactus, les galets... Il faut noter que la violence des objets n’est pas liée à la division espace public / espace privé. Je pense que c’est plutot lié aux fonctions du bâtiment, il y a des schémas qui se répètent.

75


Quand sont-apparues les premières formes de mobilier urbain dissuasif selon vous ?

Moi ce que j’ai repéré en premier, ce sont les bancs. Quand j’habitais en banlieue, j’ai vu la transformation. Les bancs n’étaient plus des bancs, on ne pouvait plus s’allonger. Pour cela on avait changé leur forme, soit en les fractionnant, soit en les découpant. Il y a aussi des objets qui ne sont pas du mobilier urbain mais qu’on a rajouté à des endroits où des personnes avaient la possibilité de s’approprier de petits espaces. Ces type de dispositifs ne sont pas du mobilier, mais si, ils ont une fonction.

Que rôle les nouveaux mobilier urbains de type MUI (Mobilier Urbain Intelligent) jouent-ils dans ces problématiques ?

Je ne pense pas qu’il y ai de collération entre technologie et barbarie. Ce qui est dangereux, c’est l’instrumentalisation de cette technologie. Il y a de moins en moins de bancs dans les espaces publics. Et même si il y en a, ces nouveaux bancs intègrent le cahier des charges actuels, et il faut ouvrir les yeux, c’est de chasser le plus possible les mendiants de l’espace public. Par exemple, je ne pense pas que les nouveaux abribus de JC Decaux (conçus par le designer Patrick Jouin), invitent à l’utilisation.

Existe-t-il une notion dissuasive dans certains cahiers des charges qui s’appliquent au moblier urbain ?

Peut-être que ca existe, mais si c’est le cas, ca doit circuler en interne, car si quelque chose est écrit dans un cahier des charges et que celui-ci fuite, ce serait abberant, ce serait un énorme scandale. Après, évidemment, dans le cadre de concours, il ne faut pas se leurer, c’est bien souvent les projets qui prennent cette fonction dissuasive en compte qui ont le plus de chance de gagner.

76


Pensez-vous que l’on assiste à une augmentation de ces dispositifs ou qu’ils sont simplement de plus en plus médiatisés ?

Il y en a de plus en plus car il y a de plus en plus de pauvres. J’ai l’impression que lorsque j’étais jeune, dans les années 80, il y avait moins de pauvres dans la rue. Maintenant, quand tu te balades à Paris tu vois plein de familles d’étrangers en train de faire la manche. Les loyers sont de plus en plus cher, les charges de plus en plus importantes par rapport aux salaires. Il y a une précarisation général. Il y a de plus en plus de gens qui peuvent basculer dans la pauvreté car ils sont sur le fil du rasoir, et certains oui basculent. Malheureusement, une fois que tu es à la rue, tu dégages car l’image des SDF dérange, il ne faut pas déprimer les travailleurs...

Pourtant on entend souvent le mot « convivialité » dans les campagnes de communication des politiques urbaines sur l’espace public ?

Nous vivons dans une société de double discours. Si effectivement la ville essaye de créer des zones appropriables, elles seront forcément enfermées par des grilles. Par exemple, à l’angle de la Rue Saint-Maur et de la Rue Oberkampf, ils ont créé une série de meubles, mais on ne peut plus y aller, car ils font partie d’une copropriété. Ou encore Place de la République, de grands bancs ont été installés, mais on ne voit aucun SDF dessus, cela signifie forcément qu’ils se font chasser d’une manière ou d’une autre. Ce qui est intéressant, c’est que tout autour de la place, on trouve des dispositifs dissuasifs devant des devantures de magasins. Il serait interéssant d’étudier cet endroit plus en détail.

Quelles sont les nouvelles formes de mobilier urbain dissuasif aujourd’hui ?

Il y a des nouvelles tendances. On observe une sorte d’idéologie verte. Plutôt qu’un espace résiduel soit occupé par des pierres, il est remplacé par des plantes. Le rôle de ses plantes est d’empêcher l’installation. Ce sont des plantes assez denses. Ont-elles d’autres propriétés dissuasives ? Sont-elles urtiquantes ? Ou bien plus résistantes que d’autres types de plantes ? Il faudrait chercher et étudier cela. Il y a également des dispositifs transparents. Plutot que de mettre des barrières en grillage pour séparer des espaces, tu mets quelque chose de transparent, ca se remarque moins.

77


Quelle sera selon vous l’évolution future du mobilier urbain dissuasif ?

Je pense qu’une troisième étape va apparaître : le dispositif intégré directement aux bâtiments. Il n’y aura plus besoin d’ajouter un élément pour gêner car celui sera pensé dès la phase de conception du bâtiment. Les SDF peuvent se proteger dans les porches, les petites corniches. Ou bien si tu as froid tu cherches un endroit où il y a une plaque d’évacuation au sol pour avoir de l’air chaud. Les nouveaux batiments seront la troisième étapes, ils seront conçu pour ne pas posséder ces élèments et ainsi plus besoin d’installer de dispositifs dissuasifs.

78


QUESTIONNAIRE 4

Entretien avec Guillaume Greff, photographe

Est-ce que vous pourriez vous présenter en quelques mots ? Guillaume Greff artiste et enseignant. Je suis né en 1977 à Sarreguemines – Lorraine.

Quels thématiques abordez-vous dans vos travaux ?

Dans ma pratique j’aborde des notions liées au paysage à l’architecture et à l’Histoire.

Connaissez-vous le mobilier urbain dissuasif ? Si oui, comment ces formes vous influencent-elles en tant que photographe ?

Oui je connais ce type de mobilier. Ces objets font partis du catalogue de formes avec lequel je travaille mais m’inspirent plus dans mes recherches sur les volumes. Elles pourraient éventuellement figurer dans une sorte de typologie formelle.

Comment avez-vous découvert ces dispositifs ? Qu’est ce qui a attiré votre œil ?

J’ai habité à Paris où ces formes sont, il me semble plus présentes qu’en province. Je marche beaucoup, même en ville. Chaque rue, chaque agence bancaire, hall d’immeuble ou d’administration en comporte.

Vous abordez beaucoup la question de la trace humaine dans vos travaux, pensez-vous qu’il y a une sécurisation des villes ? Une sorte d’hostilité progressivement installée ?

On sécurise les villes depuis longtemps et il me semble que c’est légitime. Les gens veulent vivre ensemble et se regroupent pour former des communautés. L’homme est un animal social. Quand je me promène en


ville j’ai envie d’être en sécurité, je n’ai pas envie d’être inquiet. Mais ce n’est pas la vidéosurveillance ou la présence de dispositifs dissuasifs qui me rassure. Je pense que cette présence à un effet contreproductif et nourrit le sentiment d’insécurité. La ville est pour moi en train de devenir un lieu hostile. Ce n’est plus un endroit de rencontre et d’échange, cette ville n’existe plus. Elle n’est plus faite pour le flâneur. Il faut aller d’un point A à un point B et le plus rapidement possible. Vous ne devez pas avoir un comportement différent sinon vous êtes suspect. Il existe aujourd’hui des caméras qui détectent ces comportements. Voici un extrait d’une documentation sur ces caméras : Lorsqu’un individu a un comportement suspect, plusieurs indices permettent de lever une alarme sur des situations objectivement suspectes. situations suspectes : 1.

arrêts fréquents,

2.

contresens,

3.

vitesse insuffisante ou excessive,

4.

silhouette accroupie ou rampante,

5.

temps de présence de la même silhouette dans la zone trop long,

6.

arrêt près ou dans d’une zone sensible plus d’un certain temps,

7.

comptabilisation de présence de la même silhouette successivement sur différentes caméras,

8.

groupe, taille du groupement,

Marcher lentement est devenu un comportement suspect...

80





LA CROISSANCE DU MOBILIER URBAIN DISSUASIF EN FRANCE DE 1960 à 2015 Depuis quelques années, la notion de mobilier urbain dissuasif est entrée dans les débats publics. Cependant, loin d’être un phénomène récent, ces dispositifs sont le résultat d’un long processus de transformation du mobilier urbain dit classique depuis les années 1960, période à laquelle la notion est apparue. Ce mémoire propose une étude du sujet orientée sur l’objet et l’espace public. En effet, ces dispositifs sont liés aux problématiques sécuritaires et économiques mais sont également au coeur des réflexions sociologiques et urbanistiques. L’étude de l’objet dissuasif d’un aspect plastique montre qu’il questionne également le milieu du Design et notamment la notion de confort et d’esthétique, et que ses formes particulières provoquent des réactions dans les milieux artistiques qui cherchent à les dénoncer, les détourner, où s’en inspirent dans leurs travaux.

MOTS-CLÉFS : mobilier urbain / dissuasif / espace public / design hostile sécurité / hacking urbain

RÉDIGÉ PAR MATHIAS HENRY SOUS LA DIRECTION DE FANNY LOPEZ ET BARBARA MOROVICH É C O L E N AT I O N A L E S U P É R I E U R E D ’ A R C H I T E C T U R E D E S T R A S B O U R G MÉMOIRE 2016


Millions discover their favorite reads on issuu every month.

Give your content the digital home it deserves. Get it to any device in seconds.