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J’ai souvent l’impression d’être la seule à m’arrêter dans la rue pour prendre le temps de regarder une plante au milieu des pavés… Regarder cette plante et me soucier de son état, de son devenir. Peut-être que les gens ne sont pas assez curieux ; voir une toute petite plante qui réussit à pousser au milieu de tout ce béton, cela les laisse de marbre. Le triste sort des plantes vagabondes est donc d’être délaissées. Pourtant, la présence de telles plantes en ville nous rappelle que malgré les apparences, nous sommes bien en pleine nature. En réalisant cela, j’ai voulu connaître les réelles conditions de vie de ces herbes. Comment, malgré tout ce que les gens pensent d’elles, ces plantes vagabondes urbaines arrivent encore à pousser parmi nous, les citadins. Quelqu’un a-t-il déjà tenté de réhabiliter ces herbes folles, d’étudier leurs comportements ? Mon développement est le fruit de mes recherches sur les interprétations du monde des végétaux vagabonds… 7


Je fais partie de la minorité de ces gens qui rendent hommage à ces plantes qualifiées de « mauvaises herbes » et qui admirent la force qu’elles ont pour pousser dans des milieux souvent hostiles en parvenant à se réfugier dans un coin de nos villes. C’est pourquoi ce terme de « mauvaise herbe » siffle à mes oreilles. Nous avons tendance à trop vite coller une étiquette aux choses… Un pissenlit est-il mauvais ? Ses petits pompons jaunes et la composition parfaite de son globe de graines sont juste une beauté de la nature.

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J’admets me positionner dans un extrême en ce qui concerne la conservation des plantes en milieu urbain. La plupart des jardiniers vont plutôt parler de « plantes qui ne poussent pas au bon endroit ». Ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour les détruire. La première mission et la plus récurrente d’un jardinier : le désherbage. Un signe de victoire pour certains j’imagine, de se retrouver devant un terrain nu et un tas de plantes en train de faner. Détruire pour mieux reconstruire, c’est un point de vue qui peut se comprendre dans certaines situations je l’avoue… Ces personnes pourront aussi me dire que lorsque moi je vois de la beauté dans les délicates graines du pissenlit, elles y voient une bombe à retardement qui peut à tout moment exploser dans leur paisible jardin. Cette histoire de « mauvaise ou bonne herbe » est avant tout une question de point de vue, de politique du jardin et de l’espace. Il est encore très rare de réussir à voir de telles plantes atteindre la taille adulte. Elles sont souvent éradiquées bien avant par une main voulant nettoyer la ville. Si la moindre tache verte vient à apparaître au milieu d’une belle coulée de goudron que sont nos trottoirs, c’est à coup sûr le déclenchement d’un long combat entre nos agents municipaux et la nature. 11


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Je me suis tout d’abord posée la question de ce qu’est vraiment une « mauvaise herbe » d’un point de vue botanique. Quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai découvert qu’une science les étudie de plus près : la malherbologie. Cette science propre à ces plantes cherche à comprendre leurs divers cycles par rapport aux cultures ou aux principes de luttes les visant. Une classification et une étude de ces plantes permettent essentiellement de mieux les réguler ou même de les éradiquer. Une lutte perpétuelle uniquement dans le but de préserver une agriculture qui reste dans le rang. La malherbologie ne concerne, la plupart du temps, que les plantes colonisatrices de nos champs. Les herbes folles s’installant dans les espaces peuplés par le ciment intéressent beaucoup moins nos malherbologistes que les brins de blé. Faisant partie des gens qui trouvent injuste de qualifier ces herbes de « mauvaises », je suis partie en quête d’un nom qui les illustrerait beaucoup mieux. Tout d’abord, il faut prendre conscience que lorsque généralement nous employons « mauvaises herbes », nous mélangeons les deux « caractéristiques » que peuvent avoir de telles plantes. 14


D’un côté nous avons les plantes adventices. Après un coup d’œil sur un dictionnaire franco-latin, je comprends mieux qu’adventice signifie « vient du dehors ». Autrement dit, on parle ici d’une plante introduite, qui n’est pas originaire de la région où elle réussit quand même à pousser. Les plantes qui croissent spontanément dans un milieu modifié par l’homme sans y avoir été semées sont qualifiées par ce terme. Dans les cultures agricoles elles sont plus ou moins considérées comme nocives. Une nocivité qui est expliquée par un effet de compétition entre plantes adventices et plantes cultivées. A la différence des mauvaises herbes, une plante adventice a été accidentellement introduite par l‘homme dans un biotope, puis s’y est installée naturellement sans problème.

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Par exemple, la renouée du Japon peut être considérée comme une plante adventice sur notre territoire. Originaire d’Asie orientale, elle prolifère depuis plusieurs années en Europe et est devenue un réel problème pour la biodiversité, notamment en Angleterre. Il n’est plus rare de voir au bord de nos routes ou sur nos rives cette grande plante très belle par son port de feuille mais qui étouffe de plus en plus nos végétaux indigènes.


De l’autre côté, nous avons donc ce terme généraliste de « mauvaise herbe ». Celui-ci renvoie à une plante qui n’est pas désirée, qui n’a pas sa place dans un endroit précis. Donc, toute plante, même indigène à nos contrées, peut tôt ou tard avoir le rôle de la mauvaise herbe, sans être vraiment mauvaise pour autant. Pour cela, il suffit juste qu’elle pousse naturellement dans un espace déjà exploité par l’homme ou qui va le devenir. Un simple coquelicot peut être considéré comme mauvais dans un champ de blé alors qu’au beau milieu d’un parterre d’annuels, il sera de nouveau reconnu comme plante d’ornement.

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L’étiquette « d’herbe folle » convient aussi à cette catégorie et je trouve qu’elle la définit beaucoup mieux. Une herbe folle est une plante sans limite qui va se développer en abondance et au hasard. Qu’est-ce que la folie des plantes si ce n’est vouloir à tout prix s’installer dans du béton au lieu d’un joli jardinet tout propret. Le mot « chiendent » me fait quant à lui toujours autant sourire. Il est utilisé pour les herbes de la famille des graminées ou des poacées qui sont très difficiles à déraciner à cause de leurs rhizomes, leur permettant une bonne prolifération. Mis à part le fait qu’il soit aussi très péjoratif pour ces végétaux, il illustre bien la position dans laquelle se trouvent ces plantes : il n’y a que les chiens qui s’y intéressent et uniquement dans un but « thérapeutique » pour se soigner de petites infections. Depuis, toute plante récalcitrante au désherbage est cataloguée de « chiendent » pour sa mauvaise conduite.

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C’est donc cette deuxième catégorie de plantes qui m’intéresse le plus, ce changement de statut radical d’un espace à un autre. Un lieu différent qui peut faire oublier à l’homme les qualités et bienfaits d’une plante,- pour ne lui laisser qu’apercevoir une invasion de végétaux sur son territoire. Quand je dois parler de cette classe de plantes, j’aime utiliser le terme de « plantes vagabondes ». Je trouve qu’il laisse transparaître toute la poésie que celles-ci renferment, tout en insistant fortement sur l’idée de leur déplacement. L’image de plantes nomades et errantes en plein centre de notre cité laisse facilement mon imagination déborder. J’aime aussi les définir comme « plantes rebelles ». Des plantes aventurières et courageuses qui arrivent à franchir de nombreux obstacles pour arriver à pousser dans une faille de ciment ou au milieu d’un monticule d’ordures. Une croissance inespérée dans un sol souvent devenu stérile. Des plantes hasardeuses que l’on rencontre par chance au détour d’un trajet, simplement en ouvrant un peu plus les yeux sur ce qui nous entoure.

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Parties du monde que l’on ne voit pas au premier regard. Pour être sûr de les percevoir, notre corps ou notre esprit doit prendre une nouvelle position sur terre. Ces angles-morts font partie intégrante de notre paysage. Sans eux, le monde serait plus « sain », mais tellement moins dynamique.

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Un mode de vie fondé sur les déplacements continuels mais aussi un mode de peuplement. Une liberté, un choix qui rapproche de la nature. Le nomadisme développe une diversité et un partage que l’on ne retrouve pas dans les populations sédentaires. Comme dans ces nouveaux groupes de nomades qui sont apparus en Europe, constitués pour la plupart d’adeptes de musique électronique. Ils partent à travers le monde pour faire découvrir leur musique mais aussi en quête d’inspirations nouvelles. Le nomadisme me rappelle aussi toutes ces plantes en mouvement dans nos villes. Sur un territoire plus modeste, il est possible de les voir évoluer, guidées par le vent et les animaux. Elles naviguent dans un univers de béton, au hasard, le temps d’une saison.

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Depuis très longtemps j’admire le travail du paysagiste Gilles Clément. Le qualifier uniquement de paysagiste serait réducteur, car c’est un homme à multiples facettes : ingénieur horticole, écrivain, « jardinier-paysagiste » comme il aime le préciser, mais aussi enseignant à l’Ecole nationale du Paysage de Versailles. Véritable philosophe du jardin, on ne compte plus ses écrits comme Le jardin planétaire, L’éloge des vagabondes ou encore Le salon des berces. Il sait très bien entremêler la poésie, la botanique et les polémiques. C’est un homme qui a su influencer une partie des architectes paysagistes en insufflant dans ce milieu une nouvelle conception de la nature et de son dynamisme. Il est le créateur de plusieurs concepts qui développent de nouvelles pratiques et deux d’entre elles sont vraiment très importantes pour moi et mes plantes vagabondes. 28


Le premier concept est celui du Tiers paysage1. Sous ce nom est désigné la somme des espaces où l’homme abandonne l’évolution du paysage à la Nature. Il concerne les délaissés du paysage, qu’ils soient urbains ou ruraux, les espaces de transitions, les friches, marais, landes, tourbières, mais aussi les bords de route, rives et talus. A l’ensemble des délaissés viennent s’ajouter les territoires en « réserve ». Réserves institutionnelles comme les parcs nationaux et les réserves naturelles mais aussi les lieux inaccessibles à l’homme. Des espaces propices à l’accueil de la diversité biologique. Un Tiers paysage indécis car il correspond à l’évolution libre de l’ensemble des êtres biologiques qui composent le territoire en l’absence de toute décision humaine.

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Gilles Clément, Manifeste du Tiers-Paysage, Paris, Sujet/Objet, 2004.

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Le terme de Tiers paysage a été créé en 2002 lorsque Gilles Clément a fait l’analyse du paysage de Vassivière (Limousin). Elle laisse apparaître le côté artificiel de ce qui semble « naturellement » présent sur le site : une étendue d’eau d’un barrage hydroélectrique, les arbres d’une forêt gérée, l’herbe des élevages bovins… Tout un ensemble qui se trouve organisé selon les facilités du relief (l’exposition, l’accès). Il imagine alors ce que l’on pourrait voir, vu du ciel, comme l’oiseau. Il dégage pour cela un jeu d’ombres et de lumières. Par exemple, les formes sombres et bourrues représentent les forêts, les surfaces claires et bien délimitées les pâtures. Très vite il découvre une quantité d’espaces indécis, dépourvus de fonction et qu’il est difficile de nommer. Cet ensemble n’appartient ni au territoire de l’ombre, ni à celui de la lumière. 30

Il se situe en marge de ces deux territoires. Il n’y a aucun point commun entre ces fragments de paysage excepté que tous constituent un territoire de refuge à la diversité. C’est pour cela que Gilles Clément a décidé de les rassembler sous un terme unique : le Tiers paysage. Un terme qui renvoie au Tiers état, un espace n’exprimant ni le pouvoir, ni la soumission au pouvoir. Il se réfère au pamphlet de Sieyès en 1789, « - Qu’est-ce que les tiers états ? - Tout. - Qu’a-t-il fait jusqu’à présent ? - Rien. - Qu’aspire-t-il à devenir ? - Quelque chose. » Autrement dit, le tiers paysage concerne tout les êtres présents sur terre, mais nous ne nous sommes pas assez préoccupés de lui pour l’instant. Dans le futur, celui-ci va certainement acquérir une place primordiale.


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Ce côté éclectique qui fait tout un monde. Une biodiversité que l’on retrouve à n’importe quel endroit. Un « nouveau » que l’on rencontre à chaque coin de rue, une « nouvelle » que l’on remarque pour la première fois. Des nouveautés qui nous permettent de ne pas nous ennuyer dans un monde qui continue à s’uniformiser de plus en plus vite.

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Le Tiers paysage fonctionne avec la mobilité du sujet traité : la vie planétaire. Par son contenu, par les enjeux que porte la diversité, par la nécessité de la préserver, le Tiers paysage se voit doté d’une dimension politique. Le statut « non écrit » mais avéré du Tiers paysage est d’ordre planétaire. Le maintien de son existence ne dépend pas de sages mais d’une conscience collective. La diversité s’exprime par le nombre d’espèces sur la planète et par la variété de comportement (liberté d’action et capacité d’adaptation de chaque espèce). Ils augmentent ou diminuent en fonction des modifications du milieu. Le problème est que l’uniformatisation des pratiques anthropomorphiques entraîne une diminution des variétés de comportements. Face à cette décroissance, le Tiers paysage se comporte comme un territoire refuge et comme un lieu de l’invention possible. C’est en tant que réservoir de tous les paramètres génétiques que ce territoire représente le futur biologique.

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Toute altération de cette zone compromet les chances d’inventions biologiques et oriente l’évolution en diminuant le nombre de voies possibles. Or, l’augmentation du nombre d’humains sur terre entraîne une diminution des surfaces du Tiers paysage, donc de la diversité. Par ailleurs, l’accroissement des villes et des axes de communications favorise le nombre des territoires délaissés. Ces éléments ne conduisent pas à un agrandissement du Tiers paysage mais à sa plus grande fragmentation. Des petits îlots de diversité se développent au sein d’un maillage urbain. Le problème est que plus les mailles de la ville se referment, et plus la mobilité des espèces est contrainte. Les chances de continuité biologique diminuent ainsi que la diversité. La question de la représentation du Tiers paysage peut être assez délicate. Pour cela il faut être capable de fixer les limites géographiques d’une zone du Tiers paysage.

Il est plutôt facile de percevoir les limites entre territoires délaissés et territoires exploités par l’homme : une forêt/un champ ou une friche/une ville. Par contre, imaginons qu’un territoire délaissé évolue en forêt et que ses limites puissent être confondues à celles d’une forêt gérée par l’homme. Du point de vue du Tiers paysage, une frontière existe entre ces deux zones. En effet, une forêt issue de territoires délaissés sera toujours d’une diversité supérieure à une forêt gérée. La représentation des limites du Tiers paysage ne peut pas objectivement traduire leur épaisseur biologique mais elle peut l’évoquer. Il est vrai que les limites (canopées, lisières, bordures…) constituent souvent des épaisseurs biologiques. C’est-à-dire que leurs richesses (en diversité) sont souvent supérieures à celles des milieux qu’elles séparent (champs, villes, voies de communication).

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Du point de vue de la société, le Tiers paysage est soit vu comme un espace de nature et de loisirs, soit comme un espace improductif et dévalorisant. Quand l’institution se saisit du Tiers paysage, elle le condamne à sa propre disparition en le classant au rang de patrimoine national. En le protégeant et en l’organisant pour ne pas qu’il change dans le temps, elle met fin au mécanisme d’évolution qui lui est propre. Au contraire, un délaissement de cette zone ne modifie pas son avenir mais garantit le maintien et le développement de la diversité. Concluons ce paragraphes consacré au concept du Tiers paysage, par cette comparaison que fait Gilles Clément : « Par rapport à notre culture, le Tiers paysage apparaît en référence au territoire organisé et par opposition à celui-ci. En toutes circonstances le Tiers paysage peut être regardé comme la part de notre espace de vie livré à l’inconscient. Profondeurs où les événements s’engrangent de façon indécidée (sic). Priver l’espace du Tiers paysage serait comme priver l’esprit de son inconscient, cela est impossible dans notre culture ». 36


L’autre concept développé par Gilles Clément, qui illustre parfaitement ma vision du jardin, est « le jardin en mouvement ». C’est un jardin inspiré de la friche, c’est un espace de vie qui laisse les espèces qui s’y installent libres de leur développement. La friche est sauvage et rebelle, c’est un refuge nostalgique dans notre société. Prendre conscience de son potentiel écologique et pouvoir le transposer en une vision du jardinage, valorise cet espace en une réserve d’espoir pour l’avenir.

Gilles Clément, Le jardin en mouvement, Paris, Sens et Tonga, 1994. Gilles Clément, Eloge des vagabondes, Paris, Nil, 2002.

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La position du jardinier vis-à-vis de ce jardin peut se résumer par la volonté de faire le plus possible avec, et le moins possible contre. Ces espaces sont animés par tous les êtres vivants. Dans ce biotope, le jardin se trouve donc soumis à l’évolution de leurs interactions dans le temps. La tâche du jardinier revient ici à interpréter ces interactions et à choisir le genre de jardinage à entreprendre.


Ainsi, des fleurs venant à germer dans un passage poussent le jardinier à se demander s’il veut conserver la circulation ou la plante. Le phénomène le plus visible dans ce type de jardin est vraiment le déplacement physique des espèces sur le terrain, d’où son nom de « jardin en mouvement ». Les plantes vagabondes, souvent disséminées par le vent et les animaux, s’implantent parfaitement dans les espaces où le jardinage en mouvement est appliqué. Les plantes et les graines transforment elles-mêmes leur lieu de vie. Les parterres sont libres, si tant est que l’on peut les qualifier ainsi, car ils n’ont pas été dessinés par l’homme mais bien par la nature. Non cadrées, au sens strict du terme, par l’homme mais quelquefois encouragées, ces plantes nomades reconquièrent un espace de premier choix : nos jardins. Cette conception du jardinage permet aux amoureux des vagabondes et des friches industrielles, comme moi, d’étudier de plus près l’évolution de ce petit biotope. Il n’y a rien de plus intéressant pour observer comment la nature s’adapte aux reliefs d’un terrain, pour voir à quelle vitesse de nouvelles espèces atterrissent comme par magie au milieu de notre jardin. Mais la nature fait toujours bien les choses et se renouvelle sans cesse pour nous offrir des mètres carrés de vagabondes sous nos fenêtres. 39


La question du paysage occupe aujourd’hui une place décisive dans les préoccupations sociales et politiques pour la qualité des cadres de vies offerts aux populations, en relation aux interrogations sur l’identité des lieux, sur la façon dont il faut gérer les territoires, ou encore sur la protection des environnements naturels. Au fil des années, de nombreuses structures ont été mises en place afin de valoriser et d’animer des sites pouvant être classés comme Tiers paysage. Depuis 2006, l’office de développement culturel des Côtes d’Armor a pour but de préserver les souvenirs du passé industriel de la région. Le Réseau au fil de l’eau a ainsi été créé pour regrouper quatre sites industriels du pays de Guingamp : Les papeteries Vallée, le moulin à teiller le lin du Palacret, l’imprimerie du journal « Le Petit Echo de la Mode » et les usines Tanvez (métallurgie agricole). Ces sites ont en commun un patrimoine, une mémoire ouvrière et une histoire économique favorisée par la présence de l’eau. Dans chaque lieu se trouve une rivière différente : le Leff, le Léguer, le Jaudy et le Trieux. De 2007 à 2009, le Réseau au fil de l’eau a été soutenu par plusieurs administrations et associations pour mener parallèlement sur les quatre sites un travail de développement territorial. Il a été effectué en mêlant les dimensions artistique, environnementale et touristique. 40


Prenons pour exemple le projet développé autour de la vallée du Léguer. Au cœur de cette vallée se trouvent les ruines de la papeterie Vallée et le barrage de Kernansquillec. En 1996, les communautés de communes de Belle-Isle en Terre et de Beg ar C’hra prennent la décision de démanteler le barrage. Un symbole de la région va disparaître, alors que pendant des dizaines d’années il a signifié l’importance de l’industrie papetière dans ces communes. Cet énorme chantier sonne le début d’une reconquête et d’une revalorisation du patrimoine industriel local. Un patrimoine lié aussi bien à son territoire qu’à ses habitants. Le programme de démolition du barrage s’achève en 2002 avec une renaturation du site puisqu’il a fait apparaître un nouveau paysage caché depuis plus de 70 ans sous l’eau. Dans la lignée, les papeteries Vallée ont elles aussi été réhabilitées. Après la fermeture de l’usine en 1965, le site s’était fortement dégradé, laissant les stigmates d’une friche industrielle dans le paysage de la vallée, profondément ancrée dans le passé car recèlant des histoires d’hommes et de femmes, de travail et de vie qui aujourd’hui encore peuvent nous être contées par les anciens.

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Cet avenir plus ou moins proche, qui nous réserve souvent des choses imprévues. Un mot qui me laisse rêveuse, me replongeant dans des espoirs et des envies. Un « demain » qui me fait peur par rapport à nos paysages, trop d’incertitudes que nous réserve le futur.

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L’objectif de ce programme de réhabilitation a été de rendre son état naturel à cette partie de la vallée du Léguer, tout en laissant visibles les traces de l’activité industrielle qui s’y est arrêtée. Le développement du site a aussi été fondé sur un tourisme vert et culturel. Pour impliquer et sensibiliser la population, la communauté de communes a fait appel à quatre artistes ou troupes. Présents durant deux ans sur le site (20052007) ils ont travaillé sur son évolution et sur le regard porté par les gens. Le projet comportait quatre objectifs : la mise en sécurité du site, la mise en valeur de ses richesses environnementales, son histoire industrielle et son devenir artistique.

Le chantier a réellement commencé en 2006 pour s’achever en 2007. L’aménagement paysager qui a été réalisé m’intéresse le plus. La conservation des pièces industrielles ou des bouts d’architectures nous permet de comprendre le processus de fabrication du papier. L’aménagement paysager a aussi été réalisé pour que le site retrouve son état naturel en respectant le classement Natura 20001 de la vallée.

Natura 2000 est un réseau européen qui regroupe les sites naturels remarquables par leur faune et leur flore, devenant ainsi des réserves du patrimoine naturel. L’objectif de ce réseau est de maintenir la diversité écologique en ne perdant pas de vue les facteurs économiques, sociaux et culturels de chaque région où se trouve un site classé Natura 2000.

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Dossier de presse, Ouverture de la vallée des papeteries, Office du tourisme de Belle-Isle en Terre 2007

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Dans ce lieu, le promeneur peut déambuler entre diverses curiosités artistiques ou botaniques. Un jardin expérimental, composé de plusieurs petites parcelles, qui mettent en valeur le déplacement des végétaux. Une illustration parfaite du travail de Gilles Clément sur les vagabondes. Quelques bouts de terre laissés nus volontairement par l’homme, qui se laissent conquérir au fil du temps par la nature. Des bassins aquatiques aménagés dans les anciens réseaux qui acheminaient l’eau à la papeterie. Ici, on a su conserver les végétaux tels que les saules, qui avaient réussi à se développer seuls dans cet espace constitué de béton. En outre, en laissant d’anciennes cuves se remplir d’eau de pluie, ont été réalisés de petits bassins aquatiques où se développent des espèces aquatiques de nos régions. Un jardin d’eau industriel, rappelant les jardins persans et leur dédale de ruisseaux, compose le paysage. Des machines imaginaires ont été installées sur le site par Laurent Cadilhac, un jeune « plasticien sculpteur » du Finistère et la compagnie le Cercle de la Litote. Elles sont là pour stimuler l’imagination. Ces machines s’inspirent de l’histoire industrielle du site, des ambiances sonores, des éléments architecturaux disparus, des phrases d’anciens ouvriers. Des installations qui créent une interaction entre le promeneur et le site et qui sont aussi des œuvres d’art.

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Etant originaire d’une commune voisine du site, j’ai suivi l’évolution de cet endroit, ainsi j’ai pu apprécier les partis pris par les collectivités pour « renaturer » et mettre en valeur le passé industriel. Les choix d’aménagements du paysage n’ont pas totalement supprimé l’esprit de friche industrielle. Bien sûr, quelques ronciers ont dû laisser place à de jolies pelouses bien tondues, mais cet équilibre entre passé industriel et présent environnemental et culturel a été préservé.


Un temps voué à disparaître alors qu’il est à peine né. Durant un instant, nous pourrons être les témoins d’une chose, mais au moment où nous en prenons vraiment conscience, cette chose est peut-être déjà en train de mourir… Un temps qui permet sans cesse le renouvellement des choses, des êtres ou des installations. L’éphémère n’a pas de temps donné. Nous savons juste qu’à son commencement, sa fin sera toute proche, et c’est cela qui lui donne toute sa force.

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En commençant à parler autour de moi de mes recherches, des amis m’ont dit avoir rencontré à Lyon des installations qui les avaient intrigués, et qui pourraient m’intéresser. Je suis donc partie à la recherche d’actions artistiques et paysagères qui auraient eu lieu dans cette ville. J’ai ainsi découvert L’atelier des Friches et leur projet de Théâtres Végétaux situés dans le quartier des cités sociales, Gerland. L’atelier des Friches est une association qui regroupe des amateurs et des professionnels de l’art, du jardin et toute personne sensible aux mélanges des pratiques écologiques et artistiques. Ils unissent leurs compétences et sensibilités au profit de projets visant à mettre en valeur ou enrichir la nature au cœur des villes, le tout dans une démarche citoyenne. 49


L’espace public est ici source d’inspiration et lieu d’exposition pour chaque artiste. La typologie des terrains et leur état déterminent la création d’installation d’œuvres plastiques, pérennes ou éphémères. Ces installations visent à modifier la perception de l’environnement direct. Par exemple, la plasticienne Céline Dodelin utilise la nature comme médium artistique. En tant que paysagiste, François Wattelier cherche à travers les villes les différentes apparitions du végétal, surtout lorsque celui-ci arrive spontanément sur le bord d’un trottoir. Sa démarche tient en trois points : Observer, analyser et partager. La plante urbaine devient un prétexte pour parler de la ville, de ses habitants et de notre rapport moderne à la nature.

Porteurs du projet des Théâtres végétaux, ces deux intervenants s’implantent dans un quartier de Lyon qui est en pleine mutation sociale et urbaine : les cités sociales. Celle-ci forment une « micro-ville », qui se referme sur elle-même et ne s’ouvre pas sur le reste du quartier, ce qui favorise un sentiment d’appartenance très forte de ses occupants mais aussi un sentiment de solitude. Dans cet espace, des entreprises de hautes technologies sont venues s’installer, impliquant un changement de population visible ainsi qu’une transformation urbaine du territoire.

Dossier de presse, L’Atelier des friches, Les théâtres végétaux, Avril 2010

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Un fouillis permettant de brusquer l’organisation toute faite et rapide. Le désordre est la preuve d’une action, d’un mouvement. Pour moi, l’ordre freine la créativité en nous imposant ses règles. Le désordre lui, permet de laisser libre cours à nos idées, en créant les connexions qui nous intéressent le plus.

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Ce projet a été développé en trois parties : « La réserve naturelle » est un espace à l’image de la prairie sauvage qui offre une large palette de couleurs, d’odeurs et de formes aux visiteurs. « La réserve artistique » est un lieu où se concentrent des sculptures invitant encore une fois à une relecture du paysage tout en faisant écho aux autres friches investies dans le quartier. Et enfin la troisième partie nommée « La réserve gourmande », est dédiée aux goûts et au partage. Cet espace est cultivé pour créer des jardins potagers collectifs avec les habitants.

Ces trois espaces investis ont suscité de nombreuses réactions et de nouvelles attentes pour les usagers du projet. Du coup, au fil du temps, de nouveaux projets fleurissent, en fonction des rencontres dans le quartier. Les actions se déclinent selon plusieurs axes : ateliers de pratiques artistiques, atelier d’écojardinage, moments festifs comme par exemple des repas de quartier, visites et balades révélant la présence des plantes. Des actions qui de jour en jour prennent une place très importante dans la vie de ce quartier populaire. 53


Les promenades buissonnières qui en ont découlé m’ont le plus intrigué tout comme l’implantation de « jardinières de rue ». Les « jardinières de rue » sont une micro-implantation de sculptures au cœur d’une cité. Ces petites sculptures ont été créées dans le but d’accueillir des végétaux au milieu du béton d’une grande cour en plein centre d’une cité de Lyon. Ces plantations sont ainsi le centre d’une attention particulière des habitants. Les sculptures viennent révéler la présence des végétaux et au fil des saisons, elles participent à la modification de l’espace. De nombreuses plantes vagabondes disparaissent en automne, et la symbolique de ces sculptures permet de ne pas les oublier. Elles nous rappellent qu’au printemps, à cet endroit précis, une plante ressortira peut-être de nouveau du béton, symbolise une absence le temps de quelques mois. Des sculptures vives qui apportent aussi un peu de couleur au sein de cités souvent un peu ternes. 54


Voir comment de petites actions à mi-chemin entre art et jardinage peuvent influencer sur le quotidien des gens me rassure. Pour ma part, je trouve que la stratégie d’utiliser les plantes pour recréer un dialogue dans un quartier ou une ville, est un très beau prétexte. Ces « promenades buissonnières » sont là pour faire (re) découvrir le quartier en suivant les chemins des plantes. C’est le paysagiste François Wattelier qui en est à l’origine. Il propose aux habitants des promenades reliant les différents espaces investis dans le quartier. Il adapte sa démarche d’ethno-botaniste à la réalité végétale des cités sociales, ce qui offre une nouvelle lecture du quartier et de son histoire, des pratiques des habitants et de leur relation avec la nature. Ces balades permettent aussi une ouverture sur les connaissances du monde végétal que nous avons sous les yeux sans y prêter attention.


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Les paysages sont des ambiances, des milieux, des atmosphères avant d’être sujets à contemplation. Le paysage, à travers la marche, peut être compris comme une rencontre entre l’homme et le monde qui l’entoure. Il est avant tout une expérience pour l’homme. Par ce moment particulier qu’est la fatigue dans la marche, fatigue qui n’est ni épuisement, ni lassitude, mais qui restitue au corps sa disponibilité envers ce qui l’entoure. Comme le dit Nicolas Bouvier, « sa porosité vis-à-vis du monde, qui lui restitue sa capacité à être affecté par les données sensibles du monde » ou encore « La vertu d’un voyage, c’est de purger la vie avant de la garnir »1. « La fatigue, écrit Julien Gracq, agit comme le fixateur sur l’épreuve photographique. L’esprit, qui perd une à une ses défenses va être doucement stupéfié, doucement rompu par le choc du pas monotone que procure la marche. L’esprit bat au rythme qui l’obsède, d’un éclairage qui le séduit »2. Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Payot, 1963. Jean-Marc Besse, Le goût du monde, Actes Sud/ENSP, 2009. Julien Gracq, lettrine II, José Corti, 1974.

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Marcher, ce n’est pas simplement une façon d’être dehors, passivement dans le monde. Dans la marche, la sensibilité est active, l’être au monde est complètement orienté. « Dans la marche, au cœur de ma fatigue, je fais apparaître le monde autant que je me fais apparaître moi-même, dans un espace poreux et commun qui est l’espace du paysage. »1 Marcher ce n’est pas seulement être là dans le monde, c’est être de manière interrogative : marcher, c’est questionner l’état du monde, c’est le soupeser dans ce qu’il peut offrir aux hommes qui s’y trouvent. Marcher, c’est une expérimentation du monde et de ses valeurs. La marche requalifie l’espace, au sens propre du terme, elle lui donne de nouvelles qualités et de nouvelles intensités. 1

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Jean-Marc Besse, Le goût du monde, Actes Sud / ENSP, 2009.


Marcher, pour moi, est une libération de l’esprit et des sentiments. Me balader me permet d’éprouver de nouvelles choses pour la nature. Une affection encore plus forte. Cela me permet aussi d’être attirée par des éléments nouveaux que je ne pourrais voir sans cette action, une marche libératrice. Je ne peux me passer de cet exercice. Rester assise sur une chaise, dotée d’une concentration extrême tout un après-midi, relève pour moi de l’impossible si je ne prends pas du temps pour aller marcher. Des marches qui me permettent de laisser libre cours à mon imagination. Il est rare qu’une balade ne m’aide pas à résoudre les problèmes que je me pose. Ma méthode de travail se rapproche de celle des poètes romantiques anglais, qui, comme William Wordsworth, considèrent le plein air comme leur bureau. (Les ballades, William Wordsworth et Samuel Taylor Coleridge).

J’aime la vision de la marche de Henry David Thoreau, marcheur et « philosophe des bois ». Pour lui, l’éveil à soi se fait par le biais de la communion avec la nature. Un arpenteur de l’univers, qui n’écrit pas sur la nature mais depuis la nature. « Je reste en plein air à cause de l’animal, du minéral, du végétal qui sont en moi. »1 Il est convaincu que c’est en accordant une attention absolue et stricte aux détails du monde qui nous entourent, que l’homme parviendra à comprendre et apprécier l’essence même de la vie. La marche est une lecture du lieu qui précède la compréhension de soi.

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Henry David Thoreau, De la marche, mille et une nuit, p. 72

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La marche est le moteur de nombreux artistes. Comme Hamish Fulton le dit si bien : « No walk, No work ! » Cet artiste rattaché au milieu du Land art, parcourt le monde à pieds depuis le début des années 1970. 24 pays explorés, des milliers de kilomètres parcourus, plusieurs centaines de marches mais aucun souvenir rapporté de ses voyages. Pour lui, ce sont les expositions, les photographies et les publications qui imposent sa démarche comme fait artistique car seule la marche est essentielle. Cette marche éphémère devient œuvre d’art. Elle offre une relation privilégiée à la nature. De ce fait, les œuvres photographies de Hamish Fulton sont plus l’aboutissement de parcours solitaires dans la nature que des images de lieux. 60

Dans ce sens, le travail de Fulton se différencie du Land art américain par sa douceur, son intimité et son économie de moyens. Il photographie le paysage sans intervention, ni artifice. Il présente ainsi des vues souvent larges de paysages vierges, avec de rares personnes rencontrées, des marquages éphémères lors de la randonnée, accompagnées de textes indiquant lieux et dates de la prise de vue, durée ou longueur de la marche, ainsi que données topographiques, climatiques ou naturelles (éléments absents de l’image : animaux ou orientation du vent par exemple). Le spectateur est ici invité à reconstituer l’espace évoqué et le parcours effectué par l’artiste.


En évoquant des artistes qui s’inspirent de la marche, il faut aussi citer Richard Long, artiste britannique connu comme l’un des fondateurs du Land art. Ses premières œuvres en extérieur datent du début des années soixante. Tout comme Hamish Fulton, il voyage sur tous les continents, arpentant des sites naturels choisis. Richard Long travaille à l’échelle du paysage en composant des sculptures éphémères in situ. Il laisse des traces en trois dimensions : cercles, lignes ou courbes de pierres. Son installation faite, il la photographie et relève les données topographiques du lieu. Il récolte ensuite des matériaux présents sur le site pour pouvoir les exposer en parallèle de ses photographies. Les randonnées de Long sont soumises à un cadre strict : trajectoire et durée. 61


Ses œuvres sont situées dans l’espace et le temps comme le montrent ses annotations: « 11 miles sous le ciel/marche en cercle de 60 minutes ». A partir de ce cadre, toutes les rencontres effectuées par l’artiste (matériaux, animaux) deviennent le point de départ d’un assemblage d’éléments. « Ainsi, écrit-il, marcher – en tant qu’art – m’offrait les moyens idéaux d’explorer les relations entre le temps, la distance, la géographie et la mesure. Ces marches ont été enregistrées ou décrites dans mon œuvre de trois façons (cartes, photographies ou textes) en utilisant la forme la plus appropriée à chaque idée. Toutes ces formes nourrissant l’imagination, sont une sorte de distillation de l’expérience. » 62

Il introduit aussi directement la marche dans ses installations in situ en utilisant comme seuls outils ses pieds. Il peut marcher dans l’herbe pendant des heures pour y laisser sa propre trace. Une confrontation directe entre la nature et son empreinte. Répéter pendant de longues heures le même mouvement au même endroit. Un travail conçu dans le mouvement, qui cesse lorsque le soleil se refléte différemment sur l’herbe couchée sous les pas.


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La cartographie est la représentation la plus claire que l’on peut avoir du paysage. Rien de plus simple pour illustrer une étendue et ses contrastes, la voir vue du ciel, tel un oiseau. En prenant du recul, les disparités et les différences de surfaces sont de plus en plus visibles. Il est plus aisé pour nous d’analyser toutes ces zones qui nous entourent en prenant de la hauteur. Que ce soit pour différencier un vide ou un plein, un déplacement de végétation, des différences de croissance. Une carte peut aussi faire rêver un plasticien, le projeter dans l’espace. D’ailleurs, le temps qu’il consacre à cartographier un projet est primordial, car cette étape lui permet de visualiser l’évolution concrète du projet. La carte peut donc, dans ce sens, avoir un rôle d’outil mais elle peut très bien être aussi l’aboutissement d’un travail plastique. Une carte pourrait me permettre de suivre l’évolution spatiale des vagabondes dans le milieu urbain. Les traquer sans cesse, pour analyser leurs comportements vis-à-vis d’un espace prioritairement dédié à l’homme. Une phase de repérage essentielle pour mieux les comprendre et mieux interagir avec elles dans le futur. 65


L’Atelier de Géographie Parallèle (AGP) est né du désir de pousser les cartes dans leurs retranchements : à quel moment deviennent-elles muettes ? Et comment figurer ce qui leur échappe ? Cet atelier regroupe une dizaine de personnes aux compétences diverses : photographes (Xavier Bismuth, Jean-Claude Mouton, Emilie Vialet et Xavier Courteix), plasticien (Gianpaolo Pagni), vidéaste (Florent Tillon), compositeur-réalisateur son (Gilles Mardirossian) et écrivain (Philippe Vasset). Leurs représentations montrent l’espace tel qu’ils l’ont parcouru, avec ses discontinuités et ses incohérences. Avec ce métissage de techniques, ce collectif rassemble différents points de vue sur le même espace.

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Une écriture plus ou moins orientée du paysage. Un regard qui doit assumer sa subjectivité car il est dur de rester objectif en matière de paysage ; chacun a une histoire qui oriente ce qu’il voit. Sur l’une de mes cartographies, l’on pourrait trouver la localisation des champs de vaches, plutôt que les « Terrains de sport, Tennis et salle omnisports » présents dans la légende des cartes IGN.

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Unsiteblanc.org est la base de données du travail de l’Atelier de Géographie Parallèle, elle regroupe tous leurs travaux communs. Le premier travail de l’Atelier porte sur les « zones blanches » des cartes. Dans toute entreprise de classification subsistent des objets qui n’entrent dans aucune catégorie : le plus souvent, on s’en débarrasse sous l’intitulé « autres », ou bien « divers ». Les cartes, ces recensements de l’espace, n’échappent pas à la règle : malgré tous les éléments de légendes dont disposent les géographes, certaines aires ne sont pas labellisées et restent vierges. L’AGP a visité ces « zones blanches » pour découvrir ce qui échappait à la modélisation, et voir s’il était malgré tout possible de représenter ce qui y apparaissait. 68

Pour pallier les déficiences des cartes, chacun des membres de l’AGP a opté pour des techniques différentes : un long recensement a été écrit et a été publié en août 2007 par Philippe Vasset, sous le titre Un Livre Blanc. D’innombrables photos et vidéos ont été prises, et des cheminements dessinant une géographie subjective de ces lieux ont été enregistrés avec un GPS. Mais malgré cette avalanche de détails, les zones blanches, telles ces taches qui apparaissent parfois dans le champ de vision, sont restées des points aveugles. Après plusieurs visites, il leur était toujours impossible de s’accorder exactement sur la superficie et la limite, ainsi que sur le statut (objet ? construction ? simple détritus ?) des composants que l’on y trouvait.


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Comment un artiste peut-il créer un lien avec les plantes vagabondes, les utiliser comme médium, comme muses ? J’apprécie tout particulièrement le travail du photographe Thomas Jorion.

Depuis plus d’une dizaine d’années, ce photographe parisien s’attarde devant les espaces et les architectures à l’abandon. Stations-services, murs tagués ou palais abandonnés. Des lieux désertés, il capture la mémoire, les vestiges d’une vie passée. Quand on regarde sa série de photos des « îlots intemporels », on pourrait retenir la régularité d’une série qui tient presque du documentaire, mais ce n’est pas ce qui me touche. A travers ses clichés, nous pouvons percevoir la fascination qu’il a pour ces espaces. Ils parlent d’espaces et de temps, nous questionnent sur la perception que nous avons de ces lieux abandonnés. 71


Thomas Jorion nous invite ainsi à nous rapprocher de ces espaces – si nous n’avions pas déjà pris l’initiative de le faire – à voir la poésie du délabrement et de l’abandon. En se préoccupant de ces espaces, il met aussi en évidence les nombreuses plantes nomades qui ont trouvé refuge dans ces friches. Un paysage de béton qui revit par le biais de ces végétaux. Il capture un instant de la reconquête de la nature sur nos constructions. Une action souvent lente et pénible pour ces plantes qui doivent sans cesse lutter contre nous. Dans ses photos il arrive vraiment à stopper le temps, ce temps d’attente dans lequel se trouvent les friches. Une attente avant une réhabilitation faite par l’homme, un temps transitoire entre un usage et un autre. Un espace-temps entre passé et futur, où les plantes vagabondes tentent de replacer ces espaces dans le présent. 72


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Son travail photographique m’évoque celui de l’américain Daniel Traub, « Empty Ilots ». Dans cette série de photos, il explore les terrains vagues de la ville de Philadelphie. Dans certains quartiers de la ville, les maisons délabrées ont été rasées en laissant des trous dans le tissu urbain. Les murs des bâtiments attenants sont devenus des cadres pour différents paysages surgis à ces endroits. Ces petits paysages sont très inégaux : certains sont parsemés de détritus et de débris, tandis que d’autres sont luxuriants et verdoyants. 74


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Quelque chose qui touche notre sensibilité. Les plus belles poésies sont les plus simples. Quoi de plus poétique que des perles de rosées sur des feuilles d’alchémilles ? Je dois me rendre à l’évidence, je serai toujours plus sensible à la poésie d’un paysage plutôt qu’à un poème de Ronsard…

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L’utopie, utopia en grec peut être traduit approximativement par « sans lieu », « qui ne se trouve nul part ». Thomas More en 1516 qui a forgé ce mot avait plutôt l’intention de l’utiliser dans le but de définir un lieu imaginaire qu’il avait conçu. Avec une définition du mot utopie comme « le bon endroit », il avait en effet dans son œuvre décrit une société idéale. Dans le langage actuel, « utopique » veut dire impossible ; une utopie est une chimère, une construction purement imaginaire dont le résultat serait hors de notre portée.

J’aime sa définition du bon endroit à trouver, un endroit pour vivre. La quête de la bonne place dans l’espace, semblable à la présence de plantes sauvages en ville. Bon ou mauvais endroit pour pousser. Est-ce une utopie de penser que ces plantes sont à leur place en ville ? Dans un sens, cette présence n’est pas du tout utopique, mais plutôt polémique car ces plantes se trouvent déjà parmi nous. Ce qui deviendrait utopique serait que l’homme accepte que ces plantes se développent ici et là dans notre béton. 79


Cette notion d’utopie me fait penser à la Pataphysique et à l’OuJaPo. L’OuJaPo fait partie des récents Ouxpo. Un regroupement de recherches sur les créations possibles basées sur une contrainte. Ici, la contrainte x, est le jardin. L’Ouvroir de Jardinage Potentiel s’est donné la tâche d’identifier des voies de création, existantes ou à venir, potentiellement jardinables. L’activité de ses membres consiste donc en des travaux de réflexion et de recherches sur les jardins potentiels. L’OuJaPo s’inscrit dans le champ de la science universelle de la « Pataphysique » ou science des solutions imaginaires. Cet ouvroir a été imaginé en 2003 par La Compagnie des Arts Potagers. « Perspective d’évolution de carrière des jardins ouvriers », « le jardin secret des plantes artificielles », « étude sur les vies terraine, souterraine et absurterraine » sont quelques axes de travail présentés lors de l’un de leurs congrès. L’Urbotanique est une science qui a découlé de cet ouvroir. 80


Une autre vision de notre réalité, toujours améliorée mais au final qui n’aboutit jamais vraiment. Un rêve. Les utopies sont toujours présentes dans une société, à moins qu’il n’existe une société parfaite ?… Elles sont là pour nous aider à avancer, nous faire réfléchir sur un concept. Elles sont provocatrices, souvent extrêmes pour nous faire réfléchir. De mon point de vue, c’est cette exagération qui rend belle une utopie. Quelque chose du domaine de l’imaginable et de l’irréalisable à propos d’un lendemain qui nous laisse tous rêveurs.

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La nature, chassée de la cité, revient toujours sournoisement… Elle utilise ses capacités d’évolution pour s’intégrer à ce nouvel environnement qu’est l’espace urbain. Plusieurs variétés de plantes sauvages ont ainsi muté pour vivre anonymement au cœur des cités et se réapproprier clandestinement de la place. La ville et la nature se fondent l’une dans l’autre, et le résultat donne une nouvelle espèce que les urbotanistes se proposent de recenser et d’étudier. Cette science qui étudie les êtres et les choses du milieu urbain, est une discipline nouvelle et balbutiante qui relève du domaine des sciences naturelles mais surtout de la Pataphysique. Lullie, qui se définie comme urbotaniste, s’est lancée dans les premières études et réflexions menées dans ce domaine. Son travail de classification recense cette nature insoupçonnée qui se cache en ville.

Armée du matériel nécessaire à l’observation sur le terrain, elle traque tous ces objets, ces choses qui ressemblent bizarrement à des fleurs, des arbres ou des insectes. Une science utopique basée sur notre relation humaine avec la ville. Une science décalée, au second degré, qui fait sourire les gens, mais qui nous fait prendre conscience de petites choses. Une collection de vieilles capsules ramassées au sol et nommées « graines » n’est pas seulement là pour stimuler notre imagination mais pour une cause environnementale : nous mettre sous les yeux tous les déchets que nous humains laissons dans la nature. L’urbotanique nous dévoile, avec beaucoup de poésie, toutes ces choses qui apparaissent de plus en plus dans nos villes et qui ne sont pas que des végétaux. Des détritus qui encombrent le peu d’espace où les plantes vagabondes avaient coutume de s’installer.

Lullie, Carnet d’une urbotaniste, Plume de carotte, Toulouse, 2011.

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Un jour, on rentre du marché des cerises plein les bras et des noyaux plein la bouche. Au premier bout de terre que l’on croise dans la ville, un réflexe enfantin refait surface : on crache discrètement notre réserve de graines, ni vu ni connu, sur ce sol fertile. Le rêve de voir un jour un cerisier pousser à cet endroit croît en nous timidement. Ce même rituel se répète : chaque fois, on cherche l’endroit idéal, on plante et on repasse devant ce bout de terre, le lendemain, le mois ou l’année d’après en espérant voir notre plantation… Cela devient presque un jeu ; la graine n’a pas pris, on recommence ! Mais cette fois-ci avec des graines d’ombellifères prélevées quelques heures plus tôt au bord d’une route à la campagne. L’envie est toujours présente de vouloir rapporter un petit bout de sa campagne avec soi de retour en ville. Alors, furtivement, on agit, seule contre tout ce béton. Et puis un jour, on découvre que l’on n’est pas seule ! Que d’autres avant nous ont déjà commencé cette « Green Guérilla ». Alors ça y est, on décide de franchir le pas comme l’a fait Liz Christy il y a 40 ans à New York. 84


Le terme de guérilla jardinière a été inventé en 1973 par Liz Christy, une jeune peintre new yorkaise. Elle remarqua des pieds de tomates qui poussaient sur les tas d’ordures d’un terrain vague de son quartier. Ils avaient réussi à trouver un espace pour pousser de la même manière que les enfants trouvent un endroit pour jouer dans un terrain vague. Liz Christy aidée d’amis, disséminèrent leurs propres graines en s’inspirant de ce qui les entourait. Avec la réussite de cette première action, leur ambition grandit et ils souhaitèrent avoir un impact plus important sur l’environnement. Ils décidèrent de créer un jardin partagé. En se remémorant le New York d’un temps révolu où chaque maison avait son propre jardin ainsi qu’un champ pour le bétail de la famille. Richard Reynolds, La guérilla jardinière, Yves Michel, Londres, 2010.

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Je décide d’entrer en contact avec les guérilleros rennais ! Je cherche un peu partout sur internet… Surprise, je tombe sur une article qui m’apprend qu’en France les pionniers de cette révolution verte sont sans doute les membres de l’association « Rennes jardin » ! En 1995, lors des travaux de la ligne de métro, l’association a planté sur 200 m2, sur l’emplacement d’une maison détruite par les travaux, des ifs, des troènes et des merisiers. Grâce à cette action, l’association a pu signer une convention avec la ville permettant aux habitants de planter dans leur quartier (prémices de l’action « Embellissons nos murs »). 86


La guérilla jardinière est une forme d’action directe nonviolente, un jardinage politique. Le but est de récupérer les terres négligées pour leur donner une nouvelle vie puis de lancer le débat aussi bien avec les habitants du quartier visé qu’avec la mairie. Les « seeds bombs » sont les armes favorites des Guerilla Gardeners, elles permettent de végétaliser facilement des espaces urbains inhospitaliers. La recette est simple : - 1/3 de terreau - 2/3 d’argile - un mélange de graines. Mélanger, compacter, laisser sécher, transporter et jeter !


Des collectifs sont nés un peu partout en France. Un groupe de « planteurs sauvages de Tournesols » s’est constitué à Bordeaux. A Lyon, c’est le collectif « On sème » qui a installé le premier jardin sauvage sur un terrain squatté. 88


En résumé, la green guérilla consiste à sortir de chez soi pour cultiver la terre là où il nous plaît. Une mission pour combattre les zones sans vie en utilisant une culture purement illicite, même chez autrui. Pour certains guérilleros, cultiver sans permission est tellement évident et simple, que pour eux il n’y a pas dans leurs actions d’actes de rébellion ou de prise de parti dans un groupe. C’est une chose qui fait amplement partie de leur quotidien. Pour un planteur sauvage, une fleur qui a été plantée loin de chez lui, dans un espace incertain, est plus belle qu’une fleur qui a poussé dans un jardin à l’abri du monde urbain. La technique des greens guérilleros reprend celle utilisée dans la guérilla de Che Guevara. Des assauts qui se produisent irrégulièrement et qui sont clairsemés dans la ville. On peut plus ou moins distinguer deux sortes d’actions réalisées dans cette guérilla, qui se différencient dans leur temps d’implantation. 89


La première se déroule dans un espace prédéfini à l’avance afin de lui redonner vie. L’action, organisée dans les moindres détails, relève presque du domaine militaire : création du projet, recherche de végétaux, de guérilleros volontaires, de fonds financiers si besoin. Il faut que tout se passe vite et bien, de vraies interventions coup de poing qui se déroulent de nuit pour surprendre le plus possible les habitants et ainsi susciter le débat dans la ville. C’est comme cela que l’on voit apparaître un beau jour un graffiti vert composé de mousse des bois en face de son immeuble. Une mousse soigneusement collée à l’aide d’un mélange de bière et de miel. De nombreuses personnes à Bordeaux ont, par exemple, eu la surprise de trouver des pieds de tournesol plantés derrière les grilles des bouches d’égouts, des implantations réalisées par le groupe de « planteurs sauvages de tournesol » actif dans cette ville. Des actions encore une fois remplies de poésie et de revendication politique pour la plupart mais qui demandent un maximum de préparatifs.

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Le deuxième type d’action se focalise plutôt sur une chose, une « arme verte » qui peut s’utiliser partout dans la ville et à n’importe quel instant de la journée. Il ne faut en effet pas sous-estimer les petits gestes du quotidien, modestes et tranquilles. Cette façon de jardiner peut être tout aussi impressionnante et même plus durable dans le temps. Les autorités ne vont pas faire la chasse aux marguerites isolées sur le bord de la route ou aux buddleias poussant dans les failles des murs douteux. Avec cette manière d’agir, chacun peut trouver son rythme et l’arme qui lui convient le mieux. La fabrication de « bombes de graines » peut par exemple ravir les gens qui ne veulent pas trop s’encombrer. Une petite boule de terre et de graines sauvages toujours dans la poche, pour être prêt à chaque instant et laisser croître en toute liberté leurs actions dans les interstices de la ville. D’autres peuvent aussi se lancer dans de petites plantations dans leur appartement ou sur leur balcon afin d’installer éventuellement un plant de chèvrefeuille voire même un plant de tomate au pied d’un poteau électrique ou dans une jardinière publique, devenue triste avec le temps et le manque de préoccupation.

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Cela fait déjà plusieurs années que je vis dans la ville de Rennes pour suivre mes études. Une ville à échelle humaine, qui me permet dès que l’occasion se présente de retourner dans un monde plus vert. La vie au milieu du béton peut vite devenir oppressante. C’est vrai qu’en milieu urbain, les hommes ont réussi à parquer la nature dans certaines zones. Les parcs, squares, espaces verts font souvent la réputation d’une ville. Chaque ville en possède un qui devient son emblème, le plus beau, le plus entretenu, le plus visité. Mais n’est ce pas un peu ridicule de devoir aller dans un endroit précis pour reprendre une bouffée d’air ? De nos jours, chaque espace doit avoir son utilité et pas une autre. Alors chers citadins, si vous souhaitez marcher dans l’herbe pieds nus, cela sera uniquement sur la pelouse « autorisée ». Si votre cher compagnon canin veut faire ses besoins, cela sera dans le « parc à chiens », et oui, eux aussi ont leurs propres parcs ! Mais je dois quand même l’avouer, la ville de Rennes qui se qualifie de « ville verte » remporte mon « admiration végétale » sur de nombreux points. La ville prend énormément en considération la qualité de son cadre de vie. Elle a su développer ses surfaces vertes pour aujourd’hui compter près de 826 hectares. Des espaces allant du parc botanique comme celui du Thabor, jusqu’aux friches du quartier St Martin au Nord de la ville, sans oublier les célèbres bancs du parc Oberthür et ses nichoirs à canards, les jardins familiaux disséminés dans la ville. 95


La ville applique aussi une politique de réduction de la consommation des pesticides. Entre 1996 et 2006, elle est passée de 775 Kg de produits phytosanitaires par an à 60 Kg par an. Elle explique cette présence de pesticides en ciblant les cimetières qui, niveau désherbage, remportent toujours le palmarès. Pour arriver à cette diminution, elle applique une classification des espaces qui permet d’adapter à chacun un entretien particulier. Un classement en trois zones : Zone A : les espaces à caractère rustique, où l’herbe aura grand plaisir à coloniser le lieu. Zone B : Les voiries et espaces verts régulièrement entretenus. Ici l’enherbement est maîtrisé par un désherbage manuel ou mécanique comme le désherbage thermique et bien sûr, adieu au chimique ! Zone C : La plus stricte à mon goût… Il n’y a aucune tolérance vis à vis des plantes vagabondes, alors, en plus du désherbage manuel et mécanique, on s’autorise ici, à titre « curatif et ponctuel », une dose de produits chimiques. Cette action écologique se doit d’être comprise par ses habitants. C’est pourquoi une campagne de communication a été développée pour inciter les gens à faire évoluer leurs propres pratiques dans l’espace privé. Changer la culture du végétal en ville ainsi que le regard porté sur les plantes vagabondes.

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Le fleurissement de Rennes est aussi établi par rapport à trois axes : Un fleurissement horticole et éphémère est appliqué dans les jardins structurés. Des plantations renouvelées deux fois par an qui nécessitent un entretien très important allant du bêchage à l’arrosage, sans oublier la fertilisation. Ce type de fleurissement est présent dans les espaces majeurs de la ville comme le parc du Thabor et du Palais St Georges ou encore le long des quais de la Vilaine. Des plantations qui reprennent souvent la tradition du jardin à la française mais qui laissent aussi transparaître une certaine modernité ; comme l’implantation d’étagères végétales situées place de la République réalisées par le designer végétal Patrick Nadeau. Pour compléter ce premier type de fleurissement, vient s’en ajouter un plutôt qualifié de pérenne. Il est intégré au paysage sur la totalité de la ville. Il ne demande que peu d’entretien car il est composé principalement de bulbes et de vivaces mais aussi de plantes vagabondes qui redonnent un caractère champêtre aux jardins. 98

La ville a pour fierté de dire que depuis 2001, plus d’un million de fleurs ont enrichi les espaces Rennais. Le dernier fleurissement est lui en partenariat avec les habitants de Rennes. En effet des associations de commerçants ou des associations de quartier prennent en charge l’entretien de parterres. Elles possèdent des conventions conclues avec la ville, comme celle de l’association de quartier à Cleunay ou le fleurissement du Foyer Rennais dans le quartier de la Madeleine. Dans le cadre de l’opération « Embellissons nos murs », les habitants peuvent végétaliser la façade de leur maison en demandant une autorisation à la ville pour percer, selon un cahier des charges, le trottoir longeant leur habitation. Avec toutes ses actions, la ville de Rennes s’est placée troisième au concours de la capitale française de la biodiversité en 2010, pour les villes de plus de 100 000 habitants.


On ne peut pas le nier, Rennes fait partie des villes avantgardistes sur la place des végétaux en milieu urbain. Mais je trouve qu’il manque un petit côté poétique à ces actions. Elles manquent de légèreté, de spontanéité comme peuvent l’être les plantes vagabondes. C’est dans ce sens que j’aimerais développer mon travail plastique. Il sera situé dans Rennes, ville qui me tient à cœur personnellement. Mon travail aura pour but de continuer les démarches misent en place par la ville en y ajoutant ma touche personnelle. Ce projet alliera ma formation aux beaux-arts et ma passion pour mes vagabondes. 99


Il est dans l’air du temps de prendre conscience de l’environnement qui nous entoure. Une prise de conscience individuelle ou collective mais qui permet d’avancer vers un futur où l’homme pourrait vivre sans écraser la nature. Pour qu’une personne réalise qu’elle fait partie d’un tout, qu’elle ne peut pas vivre égoïstement vis-à-vis de la terre, je suppose qu’elle doit d’abord être confrontée « aux racines » de la nature. Aujourd’hui, une grande partie de la population est citadine. Peut-être pourrait-on lui rappeler qu’avant d’être une ville, l’espace où elle vit était auparavant un milieu rempli de végétaux, comme nos zones rurales actuelles. Dans ma démarche, je ne pousse pas à la décroissance. Je pense qu’il faudra encore beaucoup de temps avant de voir des citadins ramasser des feuilles de pissenlit poussant sur un trottoir pour leur pause déjeuner au bureau… Mais je pense que le simple respect porté à ces vagabondes serait, j’imagine, une première étape. C’est dans ce but que je vais entreprendre mon travail plastique… 101


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Je me lance la mission de réhabiliter les plantes vagabondes en milieu urbain aux yeux des citadins. Pour cela, l’idée de délocaliser un jardin botanique en plein milieu de la ville me semble une piste intéressante. Donner aux plantes vagabondes le statut que peuvent avoir les espèces placées dans un jardin botanique. Je ne parle pas de prélever toutes les vagabondes Rennaises et d’aller les placer parmi les plantes présentes dans un jardin botanique comme celui du Thabor, mais plutôt d’amener le passant à regarder ces plantes spontanées comme si elles étaient dans ce type d’espace.

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Cela pourrait commencer par l’étiquetage des vagabondes, les identifier me semble une première action intéressante. Une dispersion d’étiquettes en ville qui viendrait prendre place aux côtés des plantes nomades présentes dans notre cité, telle une étiquette dans une roseraie. Un trajet quotidien, qui se transformerait en mission de reconnaissance botanique. Un trajet urbain métamorphosé en parcours initiatique. Des étiquettes qui redonneraient un statut à ces plantes ignorées des passants. Elles livreraient aux curieux des informations souvent méconnues sur ces espèces (comestibilité, vertus médicinales, anecdotes, bienfaits pour autres plantes et le sol…). Des étiquettes éphémères de papiers colorés qui viendraient encercler les plantes ou un support plus solide sous lequel une lampe viendrait mettre en lumière cette plante même de nuit. Un parcours qui pourrait se décliner à toute heure du jour. Faire une visite botanique de nuit permettrait d’oublier, le temps d’un instant, tout le béton qui nous entoure pour ne laisser sous nos yeux que ces vagabondes illuminées. Un micro lampadaire qui aurait aussi une fonction informative. Des informations visibles de jour comme de nuit. Sur chaque lampadaire pourrait se trouver un « distributeur » d’étiquettes plus petites, comme celles que l’on trouve dans les pots de fleurs en pépinières. Les personnes pourraient ainsi à leur tour partir à la recherche de végétaux semblables et les identifier pour contribuer à cette mission de reconnaissance végétale. 105


Helmut Smits est un artiste pluridisciplinaire hollandais. Il travaille aussi bien sur des installations extérieures que sur de l’objet. Son travail qui me touche le plus, est celui qu’il a réalisé pour le festival Euro Land Art en 2007, qui se déroulait cette année-là aux Pays-Bas. Cette installation s’appelle « Nature in the Netherlands », Nature aux Pays-Bas. Il a procédé à une dissémination d’étiquettes géantes dans la réserve naturelle Het Bossche Broek. Il tente ici de souligner la richesse de la flore mais aussi de poser la question sur ce qu’est réellement « la nature, le naturel » aux Pays-Bas. 106


En parlant de botanique, on ne peut pas faire abstraction des anciennes planches de dessins botaniques utilisées dans les flores pour la reconnaissance et la classification des espèces. Ces dessins sont d’une telle précision et d’une telle beauté que le simple regard sur celles-ci, je pense, pourrais déjà faire changer le point de vue que nous avons sur les plantes vagabondes. En effet, aucune différence n’est ici faite par les dessinateurs, une plante reste une plante même s’il s’agit d’un simple plantain. Une vagabonde qui nous sera présentée sous son nom latin, « plantago major » est tout de même plus poétique que « grand plantain ». La mise en parallèle de ces planches botaniques et des plantes nomades présentes dans Rennes pourrait se faire par un affichage sauvage de celles-ci sur les murs proches d’une espèce végétale spontanée. Une confrontation de deux mondes, le notre et celui des botanistes. Sortir ces planches des livres qui ne sont ouverts que par les plus passionnés du monde végétal et les faire connaître aux passants. Une action qui se situerait dans le monde du « street art » aussi bien que dans celui de la vulgarisation scientifique. 108


Une action qui pourrait se développer en parallèle d’une cartographie. Une carte interactive et participative de la ville qui permettrait de situer ces découvertes, de les faire découvrir à autrui. Un espace d’échanges et de dialogues autour de notre ville et des vagabondes. Des personnes se questionnant sur le nom d’une espèce rencontrée par hasard. Des Green Guérilleros pourraient plus facilement localiser des points d’action. Tout simplement, cette carte permettrait, de prendre conscience de la quantité de ces plantes errantes dans notre ville et de voir leur évolution, leur mouvement dans l’espace urbain. 110


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En parlant de délocalisation d’un espace pour mettre en valeur des plantes vagabondes, je pense que le travail de Marcel Duchamp avec ses « Ready made » est précurseur dans ce domaine. Sur ce principe de délocalisation, il a pris un objet du quotidien qu’il a installé dans une galerie pour remettre en question le statut de l’œuvre d’art. Le simple fait d’exposer une pièce et de la nommer « œuvre d’art », lui donnait son statut suprême. D’où sa logique de prendre un objet, de le signer tel un artiste, de lui donner un nom comme « Fontaine » pour son urinoir et de l’exposer. Ma logique est toute autre. Je ne déplace pas un objet dans un autre espace, j’amène l’espace à l’objet. En effet, j’envisage de prendre une vagabonde, de l’étiqueter telle une plante remarquable d’un jardin botanique et d’affirmer qu’un simple trajet urbain devient une leçon de reconnaissance botanique. 112


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Un endroit sur terre où l’Homme se sent bien, plus en sécurité que dans le reste du monde. Pour moi, cela peut aussi bien être une salle noire de cinéma, qu’une branche d’arbre sur laquelle monter. Chacun doit trouver son propre refuge, un jardin secret qui ressource. La musique peut aussi permettre de se créer des refuges d’appoints. Un refuge invisible mais audible qui nous sépare du monde un bref instant.

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Pour toute mission de reconnaissance botanique, il vaut mieux se munir d’une flore. Ma quête d’un guide propre au milieu urbain fut longue et pénible. Trouver un guide propre à sa région et non à la flore urbaine du Canada, relève en effet plutôt du parcours du combattant. Mais dans ma recherche, j’ai pu découvrir l’opération « Sauvages de ma rue » lancée début 2011 par le Muséum d’histoire naturelle de Paris. Une opération qui invite le public à faire l’inventaire des plantes des pavés parisiens. Cet esprit de coparticipation m’intéresse beaucoup : comment une personne novice en botanique mais motivée par cette mission d’observation peut aider un scientifique dans sa recherche. Une combinaison qui donne une certaine légèreté à cette opération, en la rendant accessible à tous.

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Peut-être que le problème est là. Nous commençons seulement aujourd’hui à reconnaître qu’il y a une flore spécifique aux villes par rapport aux milieux ruraux. Nous avons très vite oublié le fait que même si nous sommes en ville, nous sommes dans la nature. Une nature que nous avons voulu effacer mais qui résiste. Il nous en aura fallu du temps pour enfin regarder ces petites pousses à nos pieds… 117


Gilles Clément, Le jardin en mouvement, Sens et Tonga, 1997. Gilles Clément, Manifeste du Tiers-Paysage, Sujet/Objet, 2004. Henry David Thoreau, De la marche, Mille et une nuits, 2003. Jean-Marc Besse, Le goût du monde, Actes Sud/ENSP, 2009. Les carnets du paysage n°20, Cartographies, Actes Sud/ENSP, Automne/hiver 2010-2011. Lullie, Carnet d’une urbotaniste, Plume de carotte, Toulouse, 2011. Marie-Paule Nougarey, La cité des plantes en ville au temps des pollutions, Actes Sud, 2010. Richard Long, Walking the line, Thames & Hudson, 2005. Richard Reynolds, La guérilla jardinière, Yves Michel, Londres, 2010. Roger Latour, Guide de la flore urbaine, FIDES, Québec, 2009.

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Planches botaniques : http://www.bi.ku.dk/tavler/default.asp Sauvages de ma rue : http://sauvagesdemarue.mnhn.fr Atelier de géographie parallèle : http://www.unsiteblanc.com Thomas Jorion : http://www.thomasjorion.com Green Guerilla : http://www.guerilla-gardening-france.fr/index. html Daniel Traub : http://www.danieltraub.net Helmuts Smits : http://helmutsmits.nl OuJaPo : http://ouxpo.voila.net Identification botanique : http://www.tela-botanica.org Marcel Duchamp : http://www.centrepompidou.fr/education/ ressources/ENS-Duchamp/ENS-duchamp.htm

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p.8/9 : Au bord de la Vilaine, Rennes, M.L.M. p.12: Cours de l’EESAB, Rennes, M.L.M. p.16 : Bord de route dans les Côtes d’Armor, M.L.M. p.18/19 : Coquelicots, http://photos.linternaute.com/coquelicots p.22 : Place St Germain, Rennes, M.L.M. p.38 : Jardin en mouvement, http://blog.photos-libres.fr/2006/12/25/ jardin-du-parc-andre-citroen p.42 : Papeterie Vallée, http://www.paysdeguingamp.com/culture p.45/47 : Papeterie Vallée, Côtes d’Armor, M.L.M. p.52/55 : Dossier de presse, L’Atelier des friches, Les théâtres végétaux, Avril 2010 p.61 : Hamish Fulton, http://artnews.org p.63 : Richard Long, http:// artathome.blog-libre.net p.69 : A.G.P., www.unsiteblanc.com p.70 : Mousses et pavés, cours de l’EESAB, Rennes, M.L.M. p.73 : Thomas Jorion, www.thomasjorion.com p.75/76 : Daniel Traub, www.danieltraub.com p.78 : Papeterie Vallée, Côtes d’Armor, M.L.M. p.85 : Banksy, «streetartiste», Londres p.87 : http://vertpistache.blogspot.com p.88 : http://visualingua.wordpress.com p.91 : http://bordeaux-farmer.blogspot.com p.92 : http://guerillagardening.org p.94 : Lière et sa goutière, rue de la Visitation, Rennes, M.L.M. p.97 : Buddléia, rue Jean Jaurès, Rennes, M.L.M. p.99 : Eglise St Germain, Rennes, M.L.M. p.107 : Helmuts Smits, http://helmutsmits.nl p.109 : http://www.bi.ku.dk/tauler/defaut.asp p.113 : http://blogs.ac-amiens.fr 123


p.24 : La mousse des pavés Rennais, rue Penhoët. p.31 : Un buddléia ou arbre à papillons rue Jean Jaurès, Rennes. p.34 : Maillage urbain. p.48 : Représentation de l’éphémère. p.56 : Arbre mort, place Hoche, Rennes. p.64 : Lumières de Noël, place Ste Anne, Rennes. p.97 : Organisation des plantes vagabondes. p.103 : Délocalisation du jardin botanique en milieu urbain. p.106 : Le jardin d’appartement. p.116 : Balades et géolocalisations des plantes vagabondes.

Angles-morts : p.23 / Carte : p.67 / Demain : p.43 Désordre : p.51 / Diversité : p.32 / Ephémère : p.48 Nomade : p.25 / Poésie : p.77 / Refuge : p.107 / Utopie : p.81 125


Ecole Européenne Supérieure d’Art de Bretagne - Rennes - DNSEP Design - 2012

Vagabondes urbaines  

Mémoire DNSEP - Option Design - 2012 - Marine Le Moal

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