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À tous ceux qui ont accepté de visiter Witch Town...Un grand Merci. « La sagesse c'est d'avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu'on les poursuit. » Oscar Wilde

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Chapitre 1 Au commencement Il y a bien longtemps, une petite ville tranquille fut construite sur les bords d'une terre aujourd'hui disparue. En l'an 1626 du calendrier grégorien, un navire marchand accosta sur les rivages libres et sauvages d'un territoire qui lui était alors inconnu. Bientôt, de nouveaux bateaux débarquèrent hommes, femmes, enfants, matériaux et outillages... Grâce à ses efforts, cette colonie nouvellement établie fonda une ville pleine d'avenir. Pourtant, même si cette découverte composait pour eux l'espoir d'une vie inédite, une tout autre réalité allait se manifester. Voici le récit des évènements qui se sont déroulés dans ce village que l'on surnomma Witch Town... Ces colons avaient de curieuses manières. Leurs enfants n'étaient pas autorisés à jouer : la plupart restaient enfermés derrière des fenêtres grillagées, assis sur une chaise, à lire des écrits religieux qui condamnaient la plus petite infraction aux dogmes de leur Église. Certains étaient même surveillés par un précepteur émacié, redoutable sous son manteau noir, qui tenait fermement en sa main droite une baguette de bois, pour corriger ses élèves à la moindre erreur. Leurs femmes, fleurs fanées, travaillaient du matin au soir, pour ne récolter que le fruit amer des reproches d'un mari austère, abattu par son labeur aux champs ― ou en mer ― imbibé au brandy. Aux premières lueurs du crépuscule, tous rejoignaient leurs maisons rectilignes. Aucune lueur ne devait transparaître au-dehors. Enfermés dans ces demeures sombres, ils faisaient silence. Chaque septième jour, ces personnes se réunissaient au sein d'un édifice blanc surmonté d'une croix. Ensemble, ils récitaient des chants, parlaient d'un certain Dieu, avant d'écouter pendant des heures le discours sévère d'un chef spirituel. Leur dévotion se devait d'être sans faille. Pécher n'entraînait ni la pénitence ni la rédemption. Détourniez-vous un tant soit peu du droit chemin et vous n'aviez plus qu'à prier pour votre salut. Nulle souillure n'entacherait leur communauté ! Beaucoup tenaient un journal qui servait à répertorier les bonnes comme les mauvaises actions quotidiennes. Puis, chacun priait pour que Dieu le guide vers le paradis.

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Chapitre ii la rencontre Malheureusement, depuis quelques mois, la colonie voyait dépérir ses habitants. Une terrible maladie s'était jointe au voyage, les décimait un à un. Une toux persistante accompagnée d'une forte fièvre accablaient ses victimes. Bientôt, un quart de la population disparut. Les plus forts se battaient pour survivre en cultivant la terre, même si les récoltes déjà bien maigres, étaient dévorées par les rats et dévastées par des pluies diluviennes. Ces conditions insalubres contaminaient les corps et les esprits. Leur avenir ne tenait plus qu'à un fil. Alors, désespérée d'assister à cette lente agonie, la fille du révérend décida d'arpenter ce pays étranger à la recherche d'une aide providentielle. Un soir, sous la pleine lune, tandis que la bruyère était teintée de clair-obscur, Emily sortit discrètement avec son baluchon. Prudente, elle se fraya un chemin secret à travers les masures assoupies. Elle se dirigea vers le sud, le dos tourné à l'océan. Ses pas la menèrent à travers la campagne obscure où seules les voix nocturnes rompent le silence. La jeune femme passa par monts et par vaux, marcha des heures sur des plaines infinies sans se retourner, sans hésiter un instant. Quelqu'un allait peut-être se manifester ? Le cœur vaillant, la villageoise avança pendant deux jours sans croiser âme qui vive. Le troisième jour, au matin, son optimisme s'était altéré. Perdue sur une lande déserte, à la lisière d'une forêt, Emily s'assit un moment. Des larmes emplirent ses yeux bruns. « Pourquoi ne me guidez-vous pas Seigneur ? Me voici perdue ! Vais-je périr seule en ce lieu incertain ? » Éreintée, elle s'endormit contre un arbre. À la nuit tombée, une voix s'éleva dans les airs : « N'aie crainte ! Ton heure n'est pas arrivée ! » La fille du révérend s'éveilla calmement, encore toute engourdie par ce long sommeil ayant duré une journée entière. « Qui va là ? » demanda-t-elle hébétée. Personne ne se manifesta. La jeune femme se leva péniblement. Ses souliers la faisaient beaucoup souffrir. « C'est douloureux, n'est-ce pas ?

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Tout à coup, la villageoise se tourna d'un bond vers la lisière. Une demoiselle au teint clair et à la chevelure d'ébène lui faisait face. « Tu n'as rien à craindre ! J'ai entendu ta complainte, me voici venue pour t'aider ! » Emily était effrayée, une aura étrange émanait de cette fille. « Qui êtes-vous ? se hasarda la jeune femme, inquiète. — Mon nom est Iselle. Et toi, qui es-tu ? — Em...Emily, hésita-t-elle. Que fais-tu ici tout esseulée ? Es-tu perdue ? Un silence. — Tu devrais continuer vers le sud, continua la demoiselle en tendant le bras vers l'horizon, tu y trouveras un bourg. Ses habitants t'aideront, mais ne leur dit pas que tu m'as rencontrée, sinon un grand malheur t'attend. » La fille du révérend était sur ses gardes, mais n'avait d'autre choix que de suivre ces conseils. Troublée, elle se dirigea donc vers le sud, guidée par les rayons lunaires, après avoir adressé un timide « merci » à la mystérieuse petite. La villageoise espérait ne pas être tombée au sein d'un malheureux piège. Son angoisse s'accentuait à chaque pas. Deux heures plus tard, aucune ville à l'horizon. Le désespoir. La nuit changeait les formes de la nature. Les sentiers disparaissaient, les papillons devenaient chauves-souris. Épuisée, la jeune femme arpentait une lande couverte d'arbustes épineux, le sol était très bosselé. Soudain, elle trébucha sur une pierre, s'écroula lourdement, puis s'évanouit sous la violence du choc.

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Chapitre III La découverte Au matin, la fille du révérend se réveilla dans un endroit inconnu dont les murs étaient en pierres apparentes. Têtes de cerfs et autres trophées braconnés étaient accrochés par-ci par-là : animaux poussiéreux, à l'allure fière mais au regard figé. À côté d'elle, sur une tablette, une bougie consumée. La lumière diurne provenait d'une fenêtre. Les paupières entre-ouvertes, Emily observait cette pièce austère. Un moment passa. Enfin, quelqu'un entra. Un homme – singulièrement vêtu – s'avança. Affolée, la villageoise se recula au fond du lit. « Oh hé ! Calmez-vous mademoiselle ! Je m'appelle Gwoedan, je vous ai trouvée gisante parmi les ajoncs à quelques lieues au nord-est. J'ai cru bon de vous amener ici pour vous prodiguer des soins ! — M'avez-vous touchée ? s'inquiéta-t-elle. — Non, voyons ! Pour qui me prenez-vous ? C'est ma femme qui a soigné vos plaies grâce à ses onguents. » La jeune femme poussa la couverture, sauta hors du lit en répliquant : « Vous pouvez soigner ?! — Mon épouse, oui ! Son savoir est ancestral ! — Oh monsieur, je vous en supplie aidez-nous, car telle est la raison de ma venue ! Mon village est ravagé par une effroyable maladie qui décime hommes, femmes et enfants. Notre rencontre est un miracle ! » Alertée par la conversation, une femme entra. Emily continua : « Ma bonne dame, êtes-vous la doctoresse ? Ma famille ne pourra survivre sans votre aide ! S'il vous plaît ! » Armelle, l'épouse de Gwoedan fut prise au dépourvu, elle ne s'attendait pas à une telle requête. Après avoir échangé un regard avec son mari, elle demanda : « Quel mal tourmente les vôtres, belle enfant ? — Une terrible toux, une forte fièvre les emportent l'un après l'autre ! Aidezmoi, par pitié ! — Je crains de ne rien pouvoir faire pour vous, je ne peux être sûre d'avoir affaire à telle ou telle infection ! »

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La jeune femme se lamentait. Les deux villageois n'échangèrent aucune parole, pourtant leur mutisme en disait long. « Bien ! expliqua la guérisseuse, nous vous accompagnerons jusqu'à St Gaud pour vous aider à soigner ses habitants ! — Pardon ? Non, ceci est une méprise madame ! répondit Emily irritée, je ne connais pas cet endroit ! Je vis à Williamsburg à environ trois jours de marche vers le nord. Cette colonie a été fondée par mon père, le révérend William ! — Vous ne vivez pas à St Gaud ? rétorqua Gwoedan, stupéfait. — Mais non monsieur ! s'impatienta la fille du révérend. Et ne me regardez pas ainsi ! Qu'y a-t-il ? — Le seul village habité par des hommes, situé aussi loin que votre description le permet s'appelle St Gaud ! Nous pensions que vous étiez l'une des leurs ! — Qu'est-ce que cela signifie ? dit-elle troublée. Les deux conjoints baissèrent la tête. — Nous ignorions que nos semblables avaient à nouveau atteint la Rive Boréale. Ce pays n'est pas, comme vous pourriez le penser, une terre déserte. Des personnes, disons, particulières vivent ici depuis les Temps Anciens. Des hommes certes, mais aussi... des Elfes, des Nains, Gobelins, Dragons, Fauns, Halflings, Sorcières... — Mon Dieu ! Vous vous moquez, tout avenant que vous êtes ! s'emporta la jeune femme. — Ce n'est que pure vérité ! affirma la doctoresse. Libre à vous de retourner seule vers votre village ou d'accepter notre aide ! — Je n'aurais jamais dû écouter cette fille ! Cet endroit est maudit ! — Quelle fille ? — Celle qui m'a menée jusqu'ici ! Cette païenne au nom impie, Iselle ! Aussitôt, le visage du villageois devint sombre. Sa femme murmura : — Qu'avez-vous dit ? Leur convive resta interdite. — QU'AVEZ-VOUS DIT ? » vociféra Gwoedan qui se rua vers Emily. Terrifiée, elle se précipita vers la porte, sortit en courant. Le ciel était menaçant : caché par un énorme essaim nuageux, grisâtre, se déplaçant vers le soleil. Des éclairs jaillissaient, parcouraient cette masse mouvante surchauffée. L'air était irrespirable : lourd et presque palpable.

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À bout de souffle, la fille du révérend reprenait sa respiration quand soudain : « Tu as menti ! Elle tressaillit. — AH ! Seigneur Dieu ! Encore toi ? » La demoiselle énigmatique se tenait sur un rocher avoisinant le ruisseau. « Tu as menti ! Tu as parlé de moi au village ! — Iselle, ma colère m'a aveuglé, pardonne-moi ! Que Dieu absolve ce péché ! Mais comment m'as-tu retrouvée ? Peux-tu me dire ce que sont ces prodigieux nuages ? Un silence. — Tu devrais rejoindre un lieu sûr à présent, ou bien ils te trouveront ! Va voir Dame Moryl, elle t'aidera à sauver ton village. Traverse le bois et suis les ombres du couchant, tu trouveras une masure près d'un étang. Mais ne lui dis pas que tu m'as rencontrée, sinon un grand malheur t'attend. » Tout à coup, Emily tourna la tête, des aboiements résonnèrent au loin. « Oh non ! Iselle, je… ISELLE ? ISELLE ?... ISELLE ? »

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Chapitre iv la traque Alertés par ces cris, les chiens aboyèrent davantage. La jeune femme s'enfonça dans la forêt avec empressement. Elle tentait tant bien que mal de se faufiler à travers ces branches serrées : mains sombres des arbres qui agrippaient ses vêtements. Les chasseurs faisaient sonner leurs clairons, rassemblaient leurs meutes tandis qu'Emily fuyait sans se retourner. Des voix retentissaient derrière elle, puis hurlaient des ordres qui se propageaient comme un écho parmi les bois. Les fouets claquaient sans cesse, pressant la proie qui remontait le vent. « Taïaut, Taïaut ! Yah ! » Elle sortie du sous-bois à toute allure. Les chasseurs progressaient vite, dix d'entre eux la coursaient déjà sur la plaine. La visibilité était parfaitement dégagée. Le diable aux trousses, Emily puisait au plus profond de ses ressources pour poursuivre. Son cœur battait sauvagement et ses jambes ne la soutiendraient plus très longtemps. Elle suffoquait. Le soleil n'avait pas atteint son zénith que déjà le crépuscule enflammait l'horizon de ses nuances incandescentes ; la fille du révérend les suivit telle une étoile. Quel pays voit la nuit émerger à midi ? pensa Emily. Alors, un chasseur très habile se saisit d'une flèche, banda son arc, visa cette silhouette chancelante qui courrait à quelques mètres au-devant. « NON ! hurla un homme qui se révéla être Gwoedan, je la veux vivante ! » La jeune femme n'en pouvait plus, des larmes perlaient sur ses joues couvertes d'égratignures. Ses petites chaussures étaient déchirées et ses pieds, ensanglantés. « Seigneur, aidez-moi ! » sanglotait-elle affolée par cette course infernale.

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Chapitre V le marécage Sous la voûte étoilée d'une nuit naissante, la villageoise décida d'emprunter un sentier caché qui semblait se perdre à l'intérieur des marais. Sur le bord du chemin poussaient ces grandes plantes dont les extrémités, tentacules végétales, étaient recouvertes de gouttelettes. Leurs reflets colorés attiraient souvent le voyageur assoiffé, mais elle, s'en préserva. Maintes bestioles se retrouvaient agglutinées dans ce piège lumineux – sur chaque côté de la route. Cette jungle enfumée bordait ce chemin sur plusieurs lieues. Plus tard, lorsque le soir submergea la contrée, Emily aperçut une maison au loin, égarée entre les brumes. Lorsqu'elle fut à bonne hauteur, la jeune femme vit un étang qui bordait la demeure. Le paysage était lugubre, humide, verdoyant. Des touffes d'herbe trempaient au sein d'une grande étendue d'eau embrumée où voletaient divers petits insectes. Parfois, des bulles remontaient à la surface, avant d'éclater en des « ploc » atténués par une boue compacte. Apparaissaient aussi ces minuscules lueurs qui éclairaient l'alentour grâce à leurs nimbes étincelantes, lueurs qui tourbillonnaient autour des buissons avant de disparaître derrière un bosquet. Croassements et stridulations apportaient une nuance surnaturelle à cette atmosphère confinée. La fille du révérend avançait doucement vers la bicoque immobile. Une lumière vacillante – sûrement celle d'une chandelle – provenait de l'intérieur et projetait sur les murs les ombres du mobilier. Tout était calme, paisible : seuls les marécages semblaient vivants. Emily restait très prudente, pourtant il n'y avait personne alentour, sauf une vieille barque délaissée sur la berge. La jeune femme était presque arrivée à la porte quand soudain, une forme obscure passa devant la fenêtre. La villageoise était figée d'angoisse. Alors, consciente qu'un retour en arrière n'était pas envisageable, elle tendit une main tremblante vers le heurtoir rouillé. Avant même que sa paume ne le touche, la porte s'ouvrit brusquement. Une vieille femme très laide, boiteuse, enveloppée dans une cape noire se tenait sur le perron. Ses yeux fixaient cette visiteuse inattendue (qui était tétanisée). « Qui ose me troubler à cette heure ? — Je... Je... Je m'appelle Emily. Je viens quérir votre aide... Dame Moryl ! L'encapuchonnée décollera. «— Tu n'es certainement pas d'ici mon enfant ! Entre ! Ne dérangeons pas les fées ! » déclara-t-elle, la tirant par le bras. 18


Confuse, la fille du révérend jeta un coup d'œil derrière, mais ne vit pas la moindre trace de ces créatures. Le foyer était sinistre : sur les étagères poussiéreuses reposaient des crânes divers, un grand chaudron patientait au fond de l'âtre et une multitude de plantes, accrochées têtes en bas, les observaient depuis le plafond. « Assieds-toi sur cette chaise ! Que me veux-tu ? demanda-t-elle en s'installant sur un vieux fauteuil accolé à la cheminée. — Madame, mon village est décimé par une maladie abominable ! Je m'évertue à trouver un peu d'aide depuis quatre jours. Mes malencontreuses aventures m'ont menées jusqu'ici ! — Quel mal fait souffrir ton peuple, jolie petite ? — Une terrible toux et une forte fièvre ! — Voilà une réponse bien abstraite ! Force maux présentent ces symptômes. — Par pitié, Dame Moryl, aidez-moi ! Vous êtes mon dernier espoir ! continuat-elle. — Dame Moryl... Personne ne m'avait appelée ainsi auparavant, à part peutêtre, la fille du chasseur... Pauvre petite... marmonnait la grand-mère, perdue en ses pensées. — M'aiderez-vous ? Ou dois-je quérir les services d'une autre personne ? s'énerva Emily. Chaque jour qui passe est une perte encore plus affreuse pour la communauté ! » — Sache que l'obscurité n'est pas tombée sans raison : les braconniers ne s'aventurent jamais au cœur des marécages la nuit car leurs proies possèdent le terrain, tandis que les hommes se perdent, ou s'enlisent dans les bas-fonds. — C'était vous. Vous avez fait diversion pour me sauver. Comment saviez-vous que j'étais recherchée ? — Nul événement ne m'échappe. La vieille Moryl protège qui est en danger. Cependant, tu es arrivée plus vite que prévu ! » Un hibou se posa sur la fenêtre. La villageoise sursauta. « N'aie pas peur ! L'oiseau est inoffensif. Il te faudra apprendre à reconnaître tes amis. Quant à ta question, je ne peux malheureusement plus me déplacer. C'est une longue et pénible histoire... » La jeune femme, découragée, se mit à larmoyer. « Je peux toutefois te donner un objet inestimable qui renferme mon savoir. Là, sur le pupitre, prends le livre !... Il me faudrait d'autres détails sur les victimes...

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— Certains se plaignent de douleurs aux articulations, ou dans le dos. D'autres ne s'alimentent plus. La plupart se réveillent la nuit, en sueur... » La magicienne parcourait les pages du grimoire. Une page retint particulièrement son attention. Son doigt squelettique vérolé la parcourut. Enfin, elle affirma : « Voici la maladie dont souffrent les tiens, la vieille femme tendit le manuscrit à la villageoise qui ne semblait pas y croire, la Tubercula. » La description ne laissait aucun doute. La colonie de St Gaud avait connu le même sort à son arrivée. « Ma persévérance a été récompensée. Merci Madame pour votre précieuse aide. — Tu n'es pas encore arrivée au bout du voyage, petite ! Les chasseurs sont à ta recherche et le chemin qui te mènera à ta prochaine destination ne passe que par la plaine. Prends la barque échouée sur la berge, elle serpentera sous les saules, à travers les marais par un passage connu d'elle seule. — Ne devrais-je pas me rendre chez moi immédiatement ? — Je doute que votre colonie possède : la plante des nymphes, la Pulmonaria ou le serpolet des sorcières ! Herbes que je ne possède plus par ailleurs ! Il arrive parfois que ces coquines se dévorent entre elles... Ah ah ah ! rit-elle d'une voix suraiguë. — Malédiction ! Le serpolet des sorcières ? lâcha la fille du révérend, le Diable s'insinue en ce remède ! — Le diable, s'esclaffa la grand-mère, ici il n'y a ni dieu ni diable ! Sur ces terres, seuls les hommes prient le Seigneur. Les autres créatures vénèrent plusieurs divinités... ou rien. Cela arrive parfois. — Blasphème ! Tout cela n'est que blasphème ! sanglota la jeune femme terrifiée. Le jugement divin sera redoutable ! — Silence Emily ! Le temps précieux que vous vous plaigniez de perdre défile également lors de vos jérémiades ! Si vous désirez vraiment sauver les vôtres embarquez maintenant avec ce grimoire ou disparaissez à jamais ! » Un calme absolu figea la pièce. Les deux antagonistes se regardaient sans bruit. « Très bien, céda la villageoise. Où dois-je me rendre pour obtenir ces plantes ? — Suis-moi, petite ! » murmura l'ancienne.

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A l'extérieur, elle continua : « Monte dans cette barcasse ! Laisse-la t'emmener chez le Gardien. Pars à présent ! » Le livre sous le bras, Emily poussa l'embarcation sur l'eau avant d'y grimper prudemment. Ce léger mouvement dessina sur l'onde, maints cercles concentriques argentés, miroitements courbes des rayons lunaires, qui glissaient calmement vers la berge. La magicienne se tenait debout sur la rive, puis d'un simple geste, elle fit bouger le bateau qui se décala au milieu de l'étang. « Attendez Dame Moryl ! L'enfant dont vous parliez tout à l'heure, la fille du chasseur, qui est-elle ? Que lui est-il arrivé ? » La barque s'éloignait tranquillement, accompagnée par les mystérieuses lucioles. « Un tragique accident est survenu... — Vous êtes arrivée trop tard, n'est-ce pas ? Comment s'appelait-elle ? renchérit la jeune femme, emportée par le courant magique. — Elle s'appelait Iselle. »

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chapitre vi le gardien La barque évoluait patiemment sur les marigots assombris. Ce mouvement reposant berçait Emily, qui épuisée par ses aventures, s'assoupit au fond du canot. L'obscurité était totale. La douce symphonie nocturne se répandait peu à peu au cœur des marais. Les fleurs noctambules, parsemées sur les talus enténébrés, déployaient leurs pétales luminescents. La faune s'éveillait alors ; plusieurs jeux d'ombres nuançaient les couleurs vespérales. Une chouette hululait depuis la cime oscillante d'un hêtre. Des mulots se faufilaient à travers l'humus et s'agitaient parmi les feuilles. Le lendemain, la pâle clarté matinale effleura le visage d'Emily, puis la tira hors de son sommeil. Bientôt, elle remarqua que l'embarcation était arrêtée au milieu d'un lac encore noyé sous un brouillard endormi. Aucune maison. Aucun gardien. Seulement, une voix : « Tu as menti ! Tu as parlé de moi à la vieille dame ! » La gorge serrée, la villageoise fit volte-face. La demoiselle diaphane la fixait. « Iselle... C'est elle qui a mentionné ton nom ! Tu es la fille du chasseur... l'enfant resta silencieuse, je lui ai juste formulé différentes demandes à ton sujet... mais en taisant ton nom, j'ai donc tenu ma promesse. — Tu ne pourras retrouver la route menant vers ton village sans l'aide d'Élior, le Gardien. Il vit dans la cabane du lac, non loin d'ici. Il saura quoi faire. Il t'aidera volontiers, mais ne lui dit pas que tu m'as rencontrée, sinon un grand malheur t'attend. » Exaspérée d'entendre toujours la même litanie, Emily ferma les yeux d'agacement. La seconde suivante, lorsqu'elle les ré-ouvrit pour répondre, l'étrange jeune fille s'était volatilisée. Soudain, le frêle esquif reprit sa course indolente vers la demeure du Garde. Après un court instant, au détour de la rivière, la jeune femme crut apercevoir une silhouette parmi les arbres. À ce moment là, en levant la tête, elle distingua une cahute perchée sur les hauteurs d'un chêne, au bord de l'eau. L'embarcation changea sa direction pour approcher la rive, puis elle s'arrêta près d'une barge délaissée.

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Emily descendit prudemment et emprunta le sentier menant à l'abri suspendu. À son passage, les arbres vacillèrent afin de créer une arche. À peine avait elle parcouru quelques mètres que la jeune femme croisa sur son chemin, un homme assis sur un tronc moussu. Il taillait un roseau grâce à un petit couteau affûté. La villageoise s'immobilisa devant lui. Une minute s'écoula. Lui, la regardait par à coups, elle, cherchait ses mots en prétendant ne pas l'observer, intimidée par l'étranger. Enfin, il lança : « Vous comptez rester ici encore longtemps ? — Je... euh... non ! — Bien ! Alors, passez-votre chemin ! » Elle reprit sa route, puis se retourna et hasarda : « Pardonnez-moi monsieur, mon intention n'est pas de vous déranger, mais connaitriez-vous un dénommé Élior ? — Tout dépend qui le demande ! Vous êtes ? — Disons que ma visite n'est pas innocente ! Je vous cherchais. — J'ai cru comprendre ça, oui ! Je me demandais quand cette vieille Moryl allait me rendre cette barque ! Voilà qui est chose faite ! Bien que le présent que vous constituez n'était absolument pas prévu ! » La fille du révérend recula d'un pas, outrée. « Plus sérieusement! Pourquoi vous a-t-elle envoyée ? — Mon village ne sera bientôt plus qu'un souvenir si je n'arrive pas soigner ses habitants. Une maladie, la Tubercula les emporte un à un. Ce grimoire m'aidera à soigner les miens, mais il me manque certains ingrédients. Au reste, je ne connais pas le chemin du retour ! — Vous habitez à Williamsburg, n'est-ce pas ? — Oui ! Comment le savez-vous ? — Patience, observation... Quels agréments désirez-vous obtenir ? déclara-t-il en se levant. — Est-ce tout ? Vous ne demandez rien en échange ? — Qu'avez-vous à m'offrir ? badina le gardien qui la délaçait du regard. — Certes rien, retenez-le bien, bandit ! — Oh ! Aussitôt les grands mots ! Vous devriez être flattée, ce n'est pas souvent que je croise autres femmes que les gueuses à crapauds !

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— Ce compliment me va droit au cœur, maraud ! Maintenant, cessez vos fanfaronnades ! Veuillez m'apporter la plante des nymphes, la Pulmonaria et le serpolet des sorcières ! — Dommage ! Le jeu commençait à devenir intéressant... Venez, si Moryl vous envoie, votre quête doit être juste ! » Ainsi, ils rejoignirent la cabane suspendue. Le Gardien monta une échelle qui longeait le chêne. Vissée au sol, sa nouvelle connaissance le regardait escalader. Une fois en haut, il jeta un œil vers elle : « Que faites-vous ? Grimpez ! — Vous pourriez peut-être m'apporter les plantes... — Oh ! s'exaspéra Élior, grimpez, vite ! Vous avez survécu à plus agressif qu'un arbre ! » Piquée au vif, Emily, contrainte, commença à gravir l'échelle qui montait très haut, jusqu'à ce plancher surélevé. « Surtout, ne pas regarder le sol » pensa la jeune femme. Parvenue sur le seuil, Élior lui tendit la main. Elle douta une seconde avant de la saisir. « Vous êtes courageuse ! Le contraire aurait été étonnant ! ... Pourquoi la barque s'est-elle arrêtée sur le lac ? déclara-t-il en s'éclipsant dans sa maisonnette ; il ressortit avec trois boîtes, voici les ingrédients manquants ! — Je l'ignore... répondit innocemment la villageoise, qui regagnée par l'espoir, le remercia cordialement. — Vous l'avez rencontrée, n'est-ce pas ? poursuivit le Garde. — Je ne vous entends pas, Élior ! Le temps presse ! Partons ! — Ne me mentez pas : vos yeux vous trahissent ! Je vis ici depuis assez longtemps pour deviner votre rencontre avec l'enfant du lac. — Pour l'amour du Ciel, taisez-vous ! — Votre ciel n'est pas le mien. Avez-vous rencontré la jeune fille ? — Si je vous réponds oui, partirons-nous à l'instant ? — Je vous le promets. — Alors oui ! Je l'ai rencontrée ! — Combien de fois ? insista-t-il. Emily descendait déjà l'échelle. — Silence ! Hâtons-nous ! Mon village dépérit et d'aucuns braconniers sont à ma recherche. Ce n'est pas le bon moment pour discutailler ! » De précieuses minutes s'écoulaient, ainsi prirent ils la route du retour. « Les chasseurs vous traquent ? Gwoedan est avec eux, n'est-ce pas ? 29


— Comment savez-vous tout cela ? — Dès qu'une battue est organisée, il en est l'instigateur. Vous n'avez aucune idée des dangers qui règnent sur ce pays. Il y a quelques années, cet homme eut deux filles. Chaque jour, il partait chasser après avoir laissé ses enfants jouer auprès du grand lac. Mais un matin, une dispute éclata, la cadette tomba à l'eau et se noya. Sa sœur fut tenue pour responsable. Enfin, dès qu'elle affirma voir le spectre de sa petite sœur, l'aînée disparut. Personne n'entendit plus jamais parler d'elle. — Pourquoi me raconter pareille histoire ? — Car vous avez rencontré la dernière fille du chasseur : Iselle, ce nom apeura la villageoise, il semblerait qu'elle aide ceux qui se sentent perdus au fond des abîmes, elle qui n'a pas pu être secourue... Je vous mènerai jusqu'au Vieux Puits. Ensuite, vous cheminerez seule... Me montrer une telle expression de ravissement est parfaitement inutile ! C'est ainsi ! — Ce puits est-il loin de mon village ? — Non ! Une demi-lieue environ.» Trois heures passèrent avant qu'ils atteignent l'endroit escompté. Abandonné au milieu d'une étendue stérile interminable, un cercle en pierre, éboulé de-ci de-là, entourait un sinistre gouffre. Des herbes folles courraient, s'entortillaient parmi les roches friables, détruisant lentement ce puits oublié. Le vent s'engouffrait au cœur du précipice éteint et remontait avec ses bourrasques la complainte des abysses : chants macabres délaissés par maints fantômes égarés. Il faisait froid, une tempête s'annonçait. « Je vous laisse ici. Bon courage, demoiselle Emily ! Si notre pays comptait plus de personnes comme vous, nous serions sûrement plus unis... Puisses-tu sauver les tiens, avoir une longue et belle vie. Adieu ! » Elle le regarda avec une certaine tristesse s'en retourner au loin, puis la jeune femme partit à son tour, chahutée par les puissantes rafales venues de la mer.

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Chapitre vii le changement Après plusieurs minutes de marche sous un ciel mouvant, Emily arriva au village. Elle s'arrêta net à l'entrée de Williamsburg. Ici, le vent ne soufflait pas. Il semblait avoir fait volte-face, inquiété par l'atmosphère particulière qui se dégageait du lieu : les demeures étaient fermées, une fange épaisse recouvrait les chemins désertés, pas un habitant ne se manifesta. Tout était pétrifié. Sur la pointe des pieds, et sous une pluie battante, la jeune femme tenta tant bien que mal de rejoindre sa maison. Trois coups toquèrent à la porte : « Père ! Je suis rentrée ! » Aussitôt, elle s'ouvrit. Son père, épuisé, se tenait sur le seuil. L'entrebâillement laissait deviner un intérieur assombri, seulement éclairé par quelques cierges. « Emily ! Ma petite ! sanglota-t-il en l'embrassant, entre vite ! » Une fois l'entrée fermée il continua : « Où étais-tu partie ? J'étais mortifié. — Père, que s'est-il passé ? Le village semble complètement vide ! — Nous ne sommes plus qu'une cinquantaine, mon enfant ! gémit le révérend. — Oh... non ! comprit Emily. — Les rescapés se sont cloîtrés à l'intérieur de l'église. — Pourquoi n'y êtes-vous pas aussi ? — Je savais que tu viendrais à la maison ! — Certes ! Mais je serais certainement venue vous chercher à l'église si je ne vous avais pas trouvé là ! — Il y a autre chose... Après ton départ, l'infection s'est rapidement propagée. Les habitants te tiennent pour responsable, s'indigna le révérend. Les hommes sont devenus insensés, ils fomentent des théories selon lesquelles tu serais maudite ! Les femmes se font rabrouer quand elles osent te défendre. Certaines sont aux fers car elles ont cauchemardé. Donc bien entendu, ce ne peut-être que l'œuvre de Satan ! La colonie a perdu l'esprit ! « Dieu tout puissant » pensait la jeune femme, qui se souvint de l'avertissement d'Iselle. « Séchez vos larmes, cher papa. Nous ne pouvons plus rien pour ceux qui nous ont déjà quitté. Pour les autres... Nous verrons. Écoutez ! J'ai trouvé une précieuse aide pendant mon périple. Nous ne sommes pas les seuls à vivre sur ces terres ! 33


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— Que dis-tu ? frémit l'homme de foi, hébété. — L'affaire est trop longue à expliquer. Sachez seulement que j'ai trouvé un remède ! Voici le livre, les ingrédients qui me serviront à fabriquer la potion. » Ainsi, elle s'élança vers une grosse armoire en chêne – sortit maintes fioles et récipients – posa ensuite le grimoire sur une table près de la cheminée, après avoir embrasé plusieurs bougies et préparé les plantes. « Qu'est-ce que ce manuscrit, mon enfant ? — Ne vous inquiétez pas ! Allez vous reposer un peu. Je n'ose imaginer à combien de reprises vous avez dû administrer l'extrême-onction ! » William se dirigea vers son lit pour s'y étendre un moment, alors qu'Emily commença à concocter la potion. Force minutes s'enfuirent. « Père, le médicament est prêt. » Ainsi gagnèrent-ils l'église, avec deux sacs emplis par les flacons miraculeux. Quand Emily passa le portail, un frisson la traversa. La jeune femme ressassait les paroles de son père « ils te tiennent pour responsable ». Sa voix, comme un écho, retentissait sans cesse, et se reflétait dans l'avertissement d'Iselle. Le révérend entra le premier, ignorant qu'une messe était donnée. Les villageois se retournèrent, la plupart étaient assis sur les bancs, ou des prie-Dieu en bois piqué. La fille de William avança également. Son père était affligé. Soudain, un murmure parcourut l'assemblée. Un homme grave au visage sévère approcha. Son regard perçant, plein de mépris, se posa sur Emily, comme un charognard sur une brindille. « Que fait-elle ici ? grogna-t-il. — Comment osez-vous célébrer la messe ? s'emporta William. — Et votre fille, comment ose-t-elle entrer impunément dans la maison du Seigneur ? Le révérend s'adressa aux rescapés. — Emily est revenue pour aider la communauté ! Son absence lui a permis de trouver une cure, nous l'avons même apportée ! L'épidémie ne s'étendra plus ! Cette raison est-elle suffisante pour vous, monsieur Stoughton ? — Gouverneur Stoughton ! — Votre statut de gouverneur est resté à Port-Lewis, lorsque vous avez embarqué comme tous les autres !

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— Baliverne ! Si me retirer mes titres vous contente, soit ! Mais je reste encore le seul juge présent ici-bas ! sourit-il avec suffisance. — Que voulez-vous dire ? — Votre fille s'est absentée pendant des jours, puis nous ramène un breuvage miraculeux sans que personne ne s'interroge ! Dieu seul sait quel poison y a été versé ! Une enquête doit être menée avant d'administrer ces filtres. Le prévôt m'accompagnera chez vous demain matin. Je ne veux prendre aucun risque. — Vous avez perdu la raison Stoughton ! déclara le révérend, trahi. — Sortez d'ici, William ! » ordonna le juge. Emily et son père, résignés, disparurent derrière la grande porte. Les fidèles étaient assujettis. L'autorité du magistrat les enchaînait aux bancs des opprimés.

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chapitre viii le jugement Sous le toit du révérend, la nuit fut longue : pleine d'incertitude, de lamentations, d'anxiété. Aucun lit n'avait été défait, le sommeil n'avait pas gagné la demeure. Aux aurores, les dernières cendres s'éteignaient dans l'âtre. William et Emily dormaient depuis peu, exténués sur leurs fauteuils. Le matin était calme, paisible, voilé d'une brume épaisse. Qu'il était agréable cet instant suspendu où tout respirait la tranquillité ! Le seul cierge encore allumé venait d'expirer. Tout à coup, l'on tambourina à la porte : « BAM ! BAM ! BAM ! » Le père et la fille tressaillirent, tirés violemment d'un trop court repos. « Ouvrez William ! » gronda une voix amère. L'homme de foi, épuisé, alla ouvrir. La grande ombre du juge Stoughton apparut. Derrière lui, un homme bien bâti, à l'air flegmatique portait plusieurs clés à la ceinture : le prévôt Steel. « Révérend, vous semblez reposé ! ironisa Stoughton. — À qui la faute ? ... — Ne soyez pas si amer ! — Je suppose que vous désirez entrer... abdiqua William en s'écartant. Emily les salua par pure politesse. — Bon, continua le juge impatient, quels constituants composent votre breuvage, jeune demoiselle ? — D'abord monsieur, permettez-moi de vous dire que je ne cautionne pas cette attitude tyrannique. — Personne ne vous demande votre avis. — En outre, il ne me reste presque aucun ingrédient. — Je réitère ma question, insista-t-il, quels constituants composent votre breuvage ? » Contrainte, elle ouvrit la grande armoire – le grimoire avait été caché sur la plus haute étagère – et sortit quelques bocaux en verre. Les plantes du Gardien y étaient enfermées. « Quelles sont ces herbes ? testa le magistrat. — Romarin, feuilles de sauge, bleuet, thé, énonçait-elle avec assurance. — Il semblerait que vous ayez trouvé un marché sur votre route, Emily. Quelle bonne fortune ! Tous ces végétaux vous ont habilité à nous préparer un remède ? 37


— Effectivement, monsieur le juge. — Les herbes que vous avez énumérées ne sont pas toxiques, cependant vous connaissez mes compétences limitées sur les plantes. Pourrais-je inspecter cette armoire ? » Le père jeta un coup d'œil rapide à sa fille. « Un problème, peut-être ? questionna Stoughton. — Aucun, monsieur le juge, répondit Emily. Je vous en prie. » Le prévôt était resté près de la porte. Le magistrat s'avança vers le bahut, examina la première étagère, vide. La seconde, où seuls assiettes et couverts reposaient. Sur la troisième, divers pots alignés. « Que renferment-ils ? demanda le juge. — Petits pois, maïs, notre alimentation de base. Ce que nous récoltons. — Puis-je les ouvrir ? — Faites ! » Ainsi, il contrôla chaque récipient en prenant bien soin d'interroger la jeune femme sur ce qu'ils contenaient au préalable, pour s'assurer de sa bonne foi. « Très bien, j'ai fini ! — Ne nous attardons pas ici, grogna le prévôt. Nous ne trouverons rien. Jusqu'à preuve du contraire, ils sont sûrement innocents. — Oui, probablement, Steel ! » compléta le juge un peu déçu. Les deux limiers se dirigèrent vers la sortie, l'un insatisfait, l'autre soulagé par la défaite du magistrat. « Puisqu'il en est ainsi, vous viendrez administrer la cure aux habitants, sous réserve, mademoiselle, que vous la buviez avant, devant nos yeux ébahis ! railla Stoughton. — Très bien ! » répliqua-t-elle, tout en rangeant les pots sur l'avant dernière étagère. La lumière s'engouffra par la porte d'entrée, ouverte, et projeta sur le fond de l'armoire, l'ombre mystérieuse d'un objet omis par le magistrat. Au même moment, il aperçu ce contre-jour inespéré. Il fixa la dernière étagère. Un silence absolu tomba sur la pièce. Emily vit immédiatement les yeux de Stoughton accroché à cette maudite ombre, elle jeta un regard paniqué à son père, le juge l'aperçut. « Au revoir, messieurs ! esquiva William. — Vous semblez bien prompt à nous expulser révérend. Votre fille cache un petit secret, n'est-ce pas ? » s'égaya le magistrat. 38


Par réflexe, les yeux du père se dirigèrent vers le bahut. « Oui... bien entendu... » marmonna Stoughton. Il s'approcha de l'armoire, tendit le bras vers la plus haute étagère, puis chercha l'objet tant convoité. « JE L'AI ! éclata-t-il, le visage rouge de colère. Je l'ai ! Je le savais, hurla le juge après avoir feuilleté le livre, c'est un ramassis d'immondices ! Un grimoire ! Sorcière ! J'avais raison depuis le début ! — Calmez-vous Stoughton ! clama le prévôt. Montrez-moi cet ouvrage ! » Le père et la fille ne savaient plus quoi dire. « Emily, reprit tranquillement le prévôt, avez-vous utilisé ce livre pour réaliser la potion ? — Épargnez-nous vos réponses, maudite traitresse ! Votre procès se tiendra bien assez tôt. Je vous accuse de haute trahison. Prévôt Steel, vous viendrez la chercher au coucher du soleil ! » Ils sortirent tous deux en claquant la porte, laissant William et Emily dans l'obscurité.

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chapitre ix witch town Un triste crépuscule s'étendait au-dessus du village. Ses nuances mornes plombaient les dernières percées de lumière. Au loin, un soleil blafard paraissait happé sous une mer tourmentée. Emily patientait avec son père. « Que va-t-il m'arriver ? — Tout ira bien, ma fille, affirma William, ces accusations infondées tomberont devant la preuve de ton courage et de ton dévouement. » Il la serra dans ses bras. Une voix retentit au-dehors : « Révérend ? » Le prévôt Steel était assisté du mitron, devenu geôlier par procuration (ce dernier ayant succombé à la Tubercula). « Vous plaisantez, monsieur Steel ? s'étonna William, rentrez chez vous jeune mitron, votre présence n'est pas requise ! » Steel acquiesça. L'apprenti s'éloigna. Surpris de le voir décamper, le révérend demanda : « Les habitants seraient-ils sortis ? — Ils ont été invités à rejoindre leurs maisons. Maintenant que le juge estime avoir identifié la source du mal, il pense que nos confrères ne courent plus aucun danger ! — C'est absurde, rétorqua Emily. — Je suppose qu'il fait allusion à ma fille ! — Suivez-moi ! » trancha le prévôt. Il déféra la jeune femme au tribunal spécial qui avait été improvisé à l'église. Emily cheminait péniblement vers le temple. Exténuée, elle titubait devant les regards interloqués des rescapés, rassemblés devant leurs chaumières. Avec eux, plusieurs amis d'enfance, quelques connaissances, certains commerçants bien connus de son père. Lui ne l'avait pas quitté. Digne et en apparence confiant, il veillait à respecter la loi pour ne pas aggraver la situation. Soudain, un froid hivernal se glissa sur les chemins puis cette voix fantomatique – que seule la jeune femme pouvait entendre – s'éleva avec le vent. « Le Gardien a tout dit à la méchante Emily... » Spectrale, Iselle se tenait parmi la foule, fixait gravement la villageoise effrayée.

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Enfin, Emily passa le porche, avança dans la nef. Près de l'autel, siégeait l'antipathique juge Stoughton, entouré par ses disciples improvisés : un fermier d'abord, M. Sargent , puis le forgeron M. Richard, M. Peter le tisserand, le prêvot Steel et le greffier Smith. Le révèrent William – fondateur de la ville – quitta sa fille pour rejoindre le conseil. Les bancs accueillirent les fidèles, venus assister à l'audience. Debout face à ces magistrats d'infortune, plongée dans ses pensées, la villageoise perçut un murmure : « Tu as menti Emily ! » La jeune femme trembla, là sur le bas-côté, se tenait Iselle, encore plus inquiétante qu'à son habitude. « Élior le gardien a prononcé mon nom. Tu m'avais promis ! Il t'a tout raconté... Quand je suis tombée à l'eau, personne ne m'a sauvé ! Mon père chassait, le Gardien est arrivé trop tard et Dame Moryl n'a pas utilisé sa magie pour me ranimer. Tu ne m'as pas vengée. Tu ne m'as pas libérée, Emily. » sanglota la jeune fille. — Calme- toi, je t'en conjure ! Je devais sauver les miens ! Ne t'inquiète pas, ton secret sera bien gardé. Je ne dirai rien ! » — Je le sais... puisque tu me rejoindras bientôt ! » souffla la mystérieuse jeune fille avant de s'évaporer sous les yeux horrifiés d'Emily qui hurla d'effroi. « Qu'est- ce que ce grabuge ? Vous parlez toute seule ? maugréa le juge Stoughton. L'accusée crut tourner folle. — Iselle ? Iselle ? Je... je... Excusez-moi, monsieur. — Qui est Iselle ? Vous n'êtes définitivement pas normale. » Les larmes aux yeux, l'estomac noué, la fille du révérend allait être humiliée devant tous ceux qui la connaissaient depuis son enfance. Ann, sa plus chère amie ne put retenir ses pleurs. Gabriel, Jeanne, Adrien, Élisabeth : amis, cousins, oncles, tantes, pas un n'osa protester. « Juge Stoughton ! Ceci ne peut être envisagé. Ma fille est innocente. — Silence, révérend ! Restez à votre place ! » Impuissant face à son supérieur hiérarchique, il garda son calme, attendant le moment propice pour intervenir et sauver sa fille. « Nous sommes réunis en ce sombre jour pour juger Emily Beth William pour sorcellerie. » Un murmure parcourut l'assemblée.

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« Faites Silence ! Merci. Le procès va maintenant commencer. Il ne durera pas longtemps. J'ai à faire ! Voici les faits qui vous sont reprochés : détention d'un livre à caractère satanique, recélant maints breuvages scandaleux, œuvres du Diable lui-même. Abandon de la colonie pendant plusieurs jours, dont un dimanche. Qu'avez-vous à dire pour votre défense ? — Sans ce grimoire, je n'aurais pas pu préparer le remède ! lança-t-elle. La Tubercula peut encore frapper les habitants, contrairement à vos dires ! — Oh ! La Tubercula ! Sornette ! Entendez ces paroles ! Un grimoire ! Seules les sorcières s'expriment ainsi, suppôt de Satan ! Vous affirmez donc que ce manuscrit blasphématoire vous appartient ? — En effet. — Vous confirmez également vous être détourné du droit chemin lorsque vous avez accepté ce grimoire, puis cédé à Dieu sait quel blasphème ? Notamment ne pas venir à la messe un dimanche ? — Si vous le dites ! murmura la jeune femme, indifférente. — Confirmez-vous, petite impertinente ? — … Oui ! » Son père effondré, ferma les yeux, baissa la tête. « Ainsi, dépêchons-nous. Vos aveux nous assurent de vos accointances avec Lucifer et ses démons, votre détournement évident de la religion. Vous serez pendue avant la nuit ! La séance est levée. — NON ! Nous devons délibérer ! Est-ce là ce que vous appelez un procès ? tonitrua le révérend William. — Révérend, vous êtes le chef de notre chère Église sur laquelle repose notre constitution, n'est-ce pas? — Oui ! concéda-t-il. — Alors vous connaissez la loi. Je n'ai rien d'autre à ajouter ! » L'assemblée, abasourdie, ne savait que faire. Éplorée, Emily tomba à genoux devant le conseil. « Gouverneur Stoughton ! Je voulais aider la communauté. Qu'importe le moyen ! » Le juge quitta l'église par le transept, sans même poser un regard sur sa victime. Le révérend se précipita vers sa fille. « Sortez ! Sortez tous ! » tempêta son père. Désormais, ils se trouvaient seuls dans la bâtisse.

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Le village était éteint, les rues désertes. La nuit, habillée de deuil ne portait pas sa robe scintillante. Pas un bruit ne retentissait alentour. Même le vent s'était enfui. Les habitants, cloitrés dans leurs maisons rectilignes, se remémoraient ces petites chaussures abîmées posées sur ce tonneau, ce sinistre collier tressé, ce regard. Emily. Ainsi la terrible nouvelle se répandit à travers le royaume entier, puis fut consignée en ces pages, tel un devoir de mémoire. Bientôt, Williamsburg fut surnommé Witch Town. Après cette tragique disparition William s'exila, la colonie dépérit progressivement et disparut à son tour. Le temps emporta tout ce qu'il avait jadis construit, tourna en poussière tout ce qui un jour avait eut un sens. Mois des Aulnes, anmatu 989 Gaëlle Gwoedan

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Les Contes Perdus - Witch Town  

Alors que le révérend William fonde une nouvelle colonie sur une terre inconnue, au-delà de l'océan, un terrible mal se répand... Sa fille,...

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