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ENSAPM R9 / THP -- GÉNÉALOGIE DU PROJET CONTEMPORAIN MÉMOIRE DE MASTER - 15.12.2016 Sous la direction de Dominique Rouillard

SHAREABILITY IMAGINAIRE RE-CONNECTÉ POUR LA CONSTRUCTION D’UN MONDE COMMUN Marie Royon-Lemee


STEVE WINTER PHOTOGRAPHY FIG.01 - Steve Winter, A Mountain Lion at Griffith Park, 2014


remerciements

Je tiens tout d’abord à remercier Mme Dominique Rouillard pour avoir accepté d’encadrer ce mémoire ; pour m’avoir soutenue et fait confiance depuis mon arrivée au séminaire de recherche. Merci infiniment pour vos conseils précieux et pertinents qui m’ont permis d’aller plus loin que ce que j’aurais espéré. Je remercie également Mme Bérénice Gaussuin et Mme Nathalie Chabiland pour leur suivi constant, leur disponibilité. Merci pour votre patience et la qualité de votre écoute. Je souhaite particulièrement remercier Fanny Lopez, pour son enseignement exceptionnel et pour m’avoir orientée vers la recherche et le séminaire de Dominique Rouillard. Merci pour tes conseils et ton soutien inégalable dans les moments où moi-même je doutais de la poursuite de mes études en architecture. Je remercie enfin l’ensemble des membres de ce séminaire pour nos échanges très enrichissants et cette expérience qui, je l’espère, n’est qu’un début dans le monde de la recherche.


sommaire TABLE DES MATIÈRES ACRONYMES INTRODUCTION

7-13 15

17-41

PARTIE 1 - EXTENSION DE LA SPHÈRE DE L’ÉTHIQUE : HUMAINS ET ANIMAUX SUR LE TERRITOIRE AMÉRICAIN I. Franchir la « Frontière » : un nouveau regard sur la nature à travers l’art dès la fin du XIXe siècle II. « Holisme » : vers la reconnaissance d’une « Communauté » à laquelle appartiendraient humains et non humains III. L’animal citoyen au cœur des intérêts de la société américaine

43-51 53-59 59-67

PARTIE 2 - DIAGNOSTIC DU PAYSAGE : UNE FRAGMENTATION INTERDISCIPLINAIRE I. Des mouvements de préservation aux sciences de la conservation et à de nouvelles géographies « humanimales » II. Diagnostic transversal d’un paysage fragmenté III. Vers une re-connexion transversale : complexité et ambiguïté des stratégies territoriales et de la cohabitation

69-77 79-85 87-99

PARTIE 3 - SHAREABLE LOS ANGELES OU LE RÊVE D’UNE COHABITATION 101-111 I. L’ambition de re-connecter la ville à son Territoire II. De la nature au design : la conception du « Liberty Canyon 113-121 Wildlife Crossing Structure » III. Vers une théorie urbaine « trans-espèces » pour penser la ville dans son intégralité 121-133

CONCLUSION LEXIQUE BIBLIOGRAPHIE

135-141 143-149 151-165


table des matières INTRODUCTION Les faits qui ont motivé le questionnement ; Problématique ; Hypothèses et méthode; Etat de l’art ; Corpus ACRONYMES

PARTIE 1 - EXTENSION DE LA SPHÈRE DE L’ÉTHIQUE : HUMAINS ET ANIMAUX SUR LE TERRITOIRE AMÉRICAIN I. De la conquête d’un « monde inanimé » à la contemplation des

paysages de l’Amérique

1. Franchir la « Frontière » : un nouveau regard sur la nature à travers l’art dès la fin du XIXe siècle Une rupture avec la terre hostile ; Renaissance artistique du monument-nature 2. Frederic Law Olmsted : dialectique et aménagement paysagers au service du citoyen De la nature-tableau à la nature aménagée ; Les deux faces de l’architecture du paysage 3. La conservation ou l’économie d’une nature « ressource »

II. « Holisme » : vers la reconnaissance d’une « Communauté » à laquelle appartiendraient humains et non humains 1. Henry David Thoreau et les Transcendantalistes 2. La préservation : une supposée reconnaissance des «droits de la nature» Prémisses d’une pratique du « collectif » ; De la promotion de la wilderness 3. La land ethic d’Aldo Leopold : l’écho fragile des revendications au service de la fabrication d’un « monde commun » 7


III. L’animal citoyen au cœur des intérêts de la société américaine 1. Silent Spring de Rachel Carson comme catalyseur d’une conscience environnementale populaire « Silent Spring Is Now Noisy Summer » ; Les mouvements environnementaux issus de la contre-culture 2. Au-delà du « produit wilderness » : l’animal comme symbole de la l’extension des limites du libéralisme américain Les revers de la popularité ; Les nouveaux protagonistes de l’«imaginaire wilderness» 3. « Ecologisation » : extension de la pratique morale et propulsion de l’animal au cœur du milieu universitaire

PARTIE 2 - DIAGNOSTIC DU PAYSAGE : FRAGMENTATION ET RE-CONNEXION INTERDISCIPLINAIRES I. Des mouvements de préservation aux sciences de la conservation et à de nouvelles géographies « humanimales » 1. Les premiers axes de recherche : l’équillibre de la biogéographie insulaire et les métapopulations Les « îles » en « mer hostile » comme paradigme prédominant 2. L’écologie du paysage : clé de lecture universelle du territoire Un modèle concret d’interprétation du paysage ; Des clés pour appréhender, lire et agir ensemble sur le territoire 3. La géographie animale, où l’ambition d’une relation de partage et d’un espace commun à l’humain et l’animal L’animal entre géographie et sciences sociales pour une vie en commun ; De metropolis à zoöpolis 9


II. Diagnostic transversal d’un paysage fragmenté 1. La fragmentation des milieux : entre une lecture biologique et une lecture structurelle du territoire Stabilisation d’un modèle schématique insulaire réductionniste ; Considérer la structure complexe du paysage 2. Rencontres humain-animal : un espace de tensions et conflits

III. Vers une re-connexion transversale : complexité et ambiguïté des stratégies territoriales et de la coexistence « humanimale » 1. Le « corridor » : entre connexion structurelle et connectivité fonctionnelle Les confusions d’une terminologie ; Articuler structures et fonctions ; Définir une re-connexion 2. Implantation d’une stratégie systémique et prospective au sein d’un territoire et ses spécificités Co-gestion et articulation des compétences dans les différentes étapes de mise en oeuvre d’un corridor 3. Faire émerger des coalitions : des supports pour l’implantation du corridor

PARTIE 3 - SHAREABLE LOS ANGELES OU LE RÊVE D’UNE COHABITATION I. L’ambition de re-connecter la ville à son Territoire 1. Paysage fragmenté, mosaïque de milieux : Los Angeles et les Montagnes de Santa Monica Relier les stratégies à une logique régionale ; La mosaïque Santa Monica 2. Ghost-cats : des rumeurs sur la présence de cougars en périphérie de la ville 3. Diagnostic territorial : la nécessité de considérer l’anima urbis

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II. De la nature au design : la conception du « Liberty Canyon Wildlife Crossing Structure » 1. La stratégie « Save LA’s Cougars » : objectifs, chronologie, financement Des premières initiatives à l’investissement de Beth Pratt ; Financer une wildlife crossing structure 2. De la théorie à la pratique : l’élaboration d’une structure de franchissement pour les animaux Entre forme et fonction ; L’architecte médiateur ; Faire campagne ou l’élaboration d’un « produit à vendre »

III. Vers une théorie urbaine « trans-espèces » pour penser la ville dans son intégralité 1. P-22 : symbole d’une cohabitation envisageable entre les pumas et les habitants Le « Neil Amstrong de son époque » ; P-22 : garant de l’ensemble des cougars de Los Angeles 2. De l’exclusion à l’inclusion : les animaux de Los Angeles comme fins et non comme moyens ? Du prédateur à l’habitant ; Apprentissage partagé 3. Zoöpolis ou les modalités d’un espace de l’entre-deux : imaginaire populaire ou réalité morale et politique ? Une fable du cougar et de l’humain ; Au-delà de l’enchantement « Save LA Cougars »

CONCLUSION Définir la shareability ; Expulsions LEXIQUE BIBLIOGRAPHIE 13


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acronymes

Caltrans -- Californian Transportation Services FHWA -- Federal Highway Administration MRCA -- Mountains Recreation and Conservation Authority NHS -- National Highway System NPS -- National Park Service NWFC -- National Wildlife Federation California SAMO Fund -- Santa Monica Mountains Fund SLAC -- Save L.A’s Cougars, campagne de rÊcolte de fonds pour le projet Liberty Canyon Wildlife Structure SMM -- Santa Monica Mountains SMMC -- Santa Monica Mountains Conservancy SMMNRA - Santa Monica Mountains National Recreation Area RCDSMM -- Resource Conservation District of the Santa Monica Mountains

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UPI FIG.02 - Photographie de Rhett Riding, A 2-year-old female mountain lion chills out on a Heber, Mo., resident’s front porch, 20/05/16

NATIONAL WILDLIFE FEDERATION BLOG FIG.03 - Sherry Kempster, A Mountain Lion for Christmas, Montagnes de Santa Monica, 20/12/14

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Les interactions entre l’homme et la faune sauvage font l’objet depuis plusieurs décennies d’une importante couverture médiatique, témoignant d’une fréquence grandissante de rencontres opportunes et inattendues. Aussi, vendredi 20 mai 2016, Kathy Inman et son mari aperçoivent par la fenêtre de leur maison de l’Utah ce qui semblait être un grand chien allongé sur leur porche , mais qui s’est avéré être une femelle cougar , aussi nommée « lion des montagnes ». L’inconnue est restée ainsi sans bouger pendant deux heures avant de disparaître (fig. 02). Floyd Inman l’affirme : bien qu’il se soit rendu de nombreuses fois en observer au City Park, il n’a jamais été confronté à une telle proximité1. Au début de l’année, le reporter Bill Whitaker s’aventure au cœur des montagnes environnantes de Los Angeles afin d’enquêter sur les biologistes du Park Service, chargés de la surveillance d’une population de cougars. Il rapporte le témoignage de Paula et Jason Archinaco qui, du haut des collines, ont récemment accueilli au sein même de leur jardin un de ces individus. De la même manière, le 20 décembre 2014, Sherry Kempster aperçoit passer furtivement sur le muret de son balcon un « cougar pour Noël2 » (fig.03). Ces différents phénomènes témoignent de l’émergence d’un nouvel individu au cœur de la ville américaine. Beth Pratt, directrice du centre régional californien de la NWF annonce qu’ « un nouvel habitant à Los Angeles, éveillé et alerte, déambule à travers cet espace-temps magique de la madrugada (...). Ce nouveau venu est un lion des montagnes3 ». Si les faits évoqués ciblent particulièrement le lion des montagnes, c’est l’animal en général qui semble se doter depuis quelques décennies d’un tout nouveau statut urbain. La frontière entre l’humain et la faune, à la fois physique, psychique et émotionnelle, s’avère instable et en pleine mutation. Au sein des médias, de pamphlets écologistes, et des mouvements activistes le vocabulaire traditionnellement associé à l’humain est étendu à la sphère du non-humain. Aussi, nous parlons de plus en plus communément de « mortalité routière » lorsque nous évoquons un coyote renversé sur l’autoroute. De la même manière, Pratt, à travers

1. HOOPER Ben, UPI, Mountain lion found napping on Utah couple’s front porch, 20/05/2016. Consulté le 20/05/2016.

2. PRATT Beth, NWF Blog, A cougar for Christmas : Mountain Lion strolls through a Californian Backyard, 20/12/14. Consultée le 13/04/2016.

3. « But one new resident of Los Angeles, awake and alert, strolls through the magical time of the madrugada (...) . This newcomer is a mountain lion. ». - PRATT Beth, When Moutain Lions are Neighbors, Berkeley, Heyday Books, 2016, p. 6.

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MARIE ROYON-LEMÉE FIG.04 - Bridal veil falls, El Capitan et Half Dome, Yosemite Valley, 18/09/16

Les rocky mountains de Yosemite Valley ont fait parti des premiers paysages reconnus comme trésor et monument des Etats-Unis. Les panoramas, peints comme photographiés, illustrent parfaitement la définition établie par Roderick Nash.

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sa récente œuvre When Mountain Lions are Neighbors, traite du cougar comme part intégrante de la ville, un voisin particulier qui pourrait demeurer de l’autre coté de la clôture. Il se dessine une nouvelle proximité de l’animal et de l’humain. Les problématiques liées à cette proximité émergente que nous aborderons prennent place en Californie en tant que représentation voire symbole de la dualité du territoire américain, entre une dite « nature sauvage » suffocante et une expansion urbaine extensive. En effet, le développement simultané mais antagonique de l’est et l’ouest du pays distingue, d’un territoire soumis à la puissance spéculatrice de la grille jeffersonienne, les grandes plaines à conquérir au sein desquelles l’Homme vivrait encore en harmonie avec la nature. L’ouest illustre cette « civilisation proprement américaine4 » fondée sur l’esprit de conquête et sur une image fantasmée telle que la conçoit Henry David Thoreau. Il estime que « nous allons vers l’ouest comme vers le futur, avec un esprit d’entreprise et d’aventure5 », à la recherche de la wilderness ou cette « nature suffisamment sauvage derrière l’horizon6 ». L’historien Roderick Nash, dans ses premiers travaux, se penche sur l’étymologie du terme : la contraction de « will », la volonté ou le caractère incontrôlable, à « déor », qui signifie animal en vieil anglais. Aussi, la wilderness signifierait « the place of wild beasts » : autrement dit, le « lieu perçu comme tel, qui donne la sensation qu’on est perdu seul dans un monde sans traces ni marques humaines7 » (fig.04). C’est là que réside toute la spécificité de cette jeune civilisation. Dominique Rouillard dans son article « Le monument, la démocratie, l’objet » met en exergue une monumentalité américaine qui n’est pas architecturale: elle réside en ses citoyens, en sa société qui est elle-même un monument8. La wilderness, constitutive de l’identité américaine, est le monument des États-Unis, précieuse à leurs habitants dont le désir accru de s’emparer égoïstement de quelques mètres carrés de « sauvage » fait émerger un réseau infini au service d’une accessibilité optimale. La wilderness est populaire 4. MAUMI Catherine, USONIA ou le mythe de la ville-nature américaine, Paris, Editions de la Villette, 2008, p. 62.

5. THOREAU Henry David, De la marche (1862), Paris, 2003, p. 27 6. Ibid., p. 15.

7. NASH Roderick, Wilderness and the American Mind (1967), New Haven, Yale University Press : 4e édition, 2001, p. 2.

8. ROUILLARD Dominique, « Le monument, la démocratie, l’objet », Cahiers du CCI n°3, 1985, pp. 25-28.

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« Il est une vision urbaine plus grandiose encore celle qu’on a de Los Angeles depuis le Griffith Park Observatory : celle qu’on a de la ville depuis un avion volant à haute altitude par un jour très clair. On perçoit alors, au sein de cette étendue immense, toute la diversité des écologies -- côte, plaine, et collines -- et, au sein de cette diversité, les mécanismes naturels et humains qui ont fait de ces écologies le fondement d’un mode de vie ...» REYNER BANHAM, Los Angeles (1971), Marseille, Parenthèses, 2004, p. 205

MARIE ROYON-LEMÉE FIG.05 - L’expansion urbaine depuis le ciel, Los Angeles, 06/09/16 FIG.06 - Du monument à l’imaginaire infrastructurel, Griffith Park, 13/09/16 20


et les progrès techniques sont à l’origine d’une mobilité croissante, illustrée par la mise en place d’un réseau de plus en plus dense d’infrastructures routières dès la fin des années 1920 (United States Numbered Highways). Ainsi, au-delà de la « monumentalité géologique, et donc métaphysique9» du territoire, ce que prône Jean Baudrillard lors de son voyage en Amérique en 1986 est l’Amérique sidérale, « celle de la liberté vaine et absolue des freeways (...), celle de la vitesse désertique, des motels et des surfaces minimales10 ». Autrement dit, l’Amérique « on the road » des routes à perte de vue immiscées au cœur des paysages grandioses. En outre, les territoires de l’ouest telle que la Californie ou la ville de Los Angeles témoignent de l’avènement de l’ère de l’automobile : ère de la liberté de mouvements et d’un véritable imaginaire infrastructurel défini presque en tant qu’œuvres d’art chez Baudrillard comme chez Reyner Banham (fig.05). « Quelque chose de la liberté de circulation dans les déserts se retrouve ici, dont Los Angeles, de par sa structure extensive, n’est qu’un fragment habité. Les freeways ne dénaturent donc pas la ville ou le paysage, elles le traversent et le dénouent ans altérer le caractère désertique de cette métropole, et elles répondent idéalement au seul plaisir profond, qui est celui de circuler11 ». Le transport a d’autant plus d’impact au sein de ce territoire en raison de la faible densité bâtie de la ville, qui permet une adaptation à aux réseaux routiers sans détruire quelconque forme urbaine. Los Angeles s’étend de manière très extensive, au cœur de la nature « sauvage ». Suburbanisation et « Urban Sprawl » sont autant de notions qui témoignent de son étalement urbain et économique, et du désir grandissant de plus en plus de citoyens américains de bénéficier, dans un paysage dit « inviolé », de son propre paradis à l’autre extrémité de l’autoroute (fig.06). Mais quel est ce dit « désert » mis en exergue par Baudrillard, dans lequel se déploie aisément la monumentalité infrastructurelle ? En admettant le silence des déserts l’auteur soulève la négligence évidente du colonisateur des premiers habitants de ces grandes étendues, qu’il a parfois fallu éradiquer dans l’unique intérêt de l’homme : les peuples amérindiens et les animaux sauvages. Il émerge ainsi une double lecture du paysage, et, au-delà du rêve d’infrastructures, un territoire 9. BAUDRILLARD Jean, Amérique, Paris, Editions Grasset et Fasquelle, 1986, p. 9 10. Ibid, p. 10.

11. BAUDRILLARD Jean, op.cit, p. 54. 21


NATIONAL PARK SERVICE FIG.07 - L’ US101 Ventura Freeway fragmente les Montagnes de Santa Monica, Los Angeles Nord, 2013

NATIONAL WILDLIFE FEDERATION BLOG FIG.08 - (Photo National Park Service), Crossing freeways to find a mate can prove deadly for Los Angeles area mountain lions, 2013 22


profondément fragmenté (fig.07). Le réseau actuel s’étend sur plus de six millions de kilomètres, et le système est utilisé par plus de deux cent véhicules par an. Bien qu’il ne représente qu’un pour cent de l’aire du pays, son impact, lui, s’étend à plus de 20%12. Aussi, l’ouest présente un système encore en pleine extension par rapport à l’est, relativement stable : des terres « sauvages » de plus en plus urbanisées, une population qui ne cesse de croître, et un trafic encore en plein essor. La conscience d’une nature altérée par les activités humaines aux ÉtatsUnis prend de l’ampleur, et évolue depuis la fin du XIXe siècle, d’une considération à l’échelle du paysage -- qui pouvait plus aisément être laissé de côté13 -- à l’intérêt d’entités, d’individus en son sein qui deviennent le principal objet d’étude -- plus visible, plus imposant, et plus parlant. En outre, si la fragmentation émerge comme facteur de réduction considérable des milieux naturels, il apparaît qu’un à deux millions d’animaux meurent percutés par des véhicules chaque année en tentant de traverser les highways14 (fig.08). L’interpénétration des milieux naturels et urbanisés est à l’origine de nouvelles interactions plus intimes avec la faune sauvage. Stéphanie Chanvallon se demande « Quel est cet animal ? Ou plutôt qui est-il, qui est-elle, celui ou celle qui vient rencontrer l’être humain ?15 ». Néanmoins, ce ne sont pas les pumas qui envahissent Los Angeles. La dégradation de leur habitat naturel et de leur domaine vital explique ces rencontres, et cette idée germe au sein de la société. L’animal évolue, tout comme le regard que nous lui portons, témoignant d’une conscience environnementale citoyenne naissante. Des stratégies en faveur de la mobilité faunique apparaissent dès le milieu du XXe siècle : du «corridor» à l’échelle du paysage à la structure de franchissement localisée pour l’animal , qui tentent de réduire le nombre de victimes des roadkills. Les efforts de protection de l’animal gagnent de l’importance, favorisés par les images diffusées dans les médias qui permettent par exemple une transition de certains prédateurs de «machines à tuer » à nouveaux «voisins» aux yeux de la population. Aussi, la population californienne se distingue par sa véhémence dans sa lutte pour ce nouvel 13. US Department of Transportation, Federal Highway Administration, WILDLIFE CROSSING STRUCTURE HANDBOOK - Design and Evaluation in North America, mars 2011, p. 10. 13. HACHE Emilie, Ce à quoi nous tenons, Paris, Editions La Découverte, 2011, p.18. 14. US Department of Transportation, Federal Highway Administration, op.cit, p.15.

15. CHANVALLON Stéphanie, « Les relations humains/animaux - De l’espace protégé à

l’espace partagé, une géographie physique et sensible », Carnets de géographes : « Géographie humanimale » n°5, « Carnet de Débats », janvier 2013, p.8.

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Mike Mills Website FIG.09 - Cartographie, Les sites observĂŠs et arpentĂŠs, 2008

Mike Mills Website FIG.10 - (Photo Takashi Homma), Wildlife corridor in Los Angeles, 2008 24


habitant : le projet de « Liberty Canyon Wildlife Crossing Structure » au nord de Los Angeles, en faveur de la mobilité des cougars, fait l’objet d’une campagne publique d’ampleur qui témoigne d’un intérêt grandissant des humains pour des individus qui étaient habituellement non-concernés. Au-delà des médias, l’art hollywoodien s’empare à son tour des territorialités partagées. Le réalisateur Mike Mills et le photographe Takashi Homma sont à l’origine de l’ouvrage TOGETHER : collection de photographies de structures urbaines abandonnées et réutilisées par la faune sauvage. Les faits sont articulés et scénarisés, et l’esthétique émergente porte un puissant discours en faveur des efforts de conservation et de protection environnementale, tels que les corridors16. Ces images (fig.10) ainsi qu’une cartographie relatant les sites explorés ainsi que la dernière position connue des individus (fig.09) constituent les premiers documents auxquels je me suis intéressée. Ils m’inspirent par leur capacité de communiquer par l’art un enjeu majeur de la société angelena, offrant une approche sociale et ethnologique, non plus une logique classique et scientifique de zoning entre aires urbaines et aires naturelles. Ainsi orientés sur les individus dans leur intégralité, ils ont surtout été le point de départ d’une longue et passionnante investigation sur les traces des ghoscats et autres spectres sauvages américains. Victimes de l’expansion urbaine au cœur de leur domaine vital, ces animaux, en s’assurant la sympathie des résidents, couverte par les médias du monde entier et l’art de son temps, seraient presque en train de devenir eux-mêmes des citoyens américains. La pensée écologique émergente ne se donne donc pas un « nouvel objet d’étude » : il ne s’agit pas tant de s’intéresser à d’autres êtres que les humains que de s’intéresser à eux ensemble »17. Naît alors l’idée d’un «espace partagé» au sein et en périphérie de la ville, qui engendre un contact direct la faune sauvage à l’architecture et à l’urbanisme : un «autre animal de l’architecture18 ».

16. MILLS Mike, TOGETHER : Wildlife corridors in Los Angeles in Mike Mills Blog, 2008. 17. HACHE Emilie, Ce à quoi nous tenons, op.cit, p.18.

18. ROUILLARD Dominique, « L’autre animal de l’architecture », Cahiers Thématiques n°11: Agriculture métropolitaine/Métropoles agricoles, sous la direction de Jennifer Buyck, Xavier Dousson et Philippe Louguet, Ed. de la Maison des Sciences de l’Homme, 2012.

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Marie Royon-LemĂŠe FIG.11 - Los Angeles by night depuis les montagnes de Santa Monica, Mulholland Drive, 13/09/16

Steve Winter Photography FIG.12 - Steve Winter, A Mountain Lion at Griffith Park, 2014 26


problématique La shareability peut être définie littéralement comme la capacité de partager le territoire, soit d’en re-connecter les différents milieux, non-humains et humains. Les stratégies de mobilité, de connectivité, de connexion et de cohabitation se situent à l’interface de nombreuses disciplines et de processus complexes dont les modalités sont très peu communiquées. Ainsi, au regard des problématiques contemporaines environnementales et de l’évolution du statut de l’animal au sein d’une société occidentale caractérisée par sa « nature-monument », il s’agirait de questionner la shareability du territoire de Los Angeles. Comment la définir de manière plus explicite, et quelles en seraient les modalités et les différents acteurs ? Enfin, malgré les nombreuses initiatives et une forte conscience citoyenne, peut-on réellement considérer la ville comme shareable ? Il s’agirait pour cela d’explorer une « transversale » entre différentes disciplines partageant toutes la perspective de partager l’espace californien. Les initiatives de type corridor que nous voyons émerger sont réduites à un travail scientifique alors qu’il existe de multiples voies pour diagnostiquer le territoire. Poursuivre des pistes d’ordre plus social voire géographique permet de s’écarter des stratégies classiques de protection du territoire qui, par un zoning à plusieurs échelles de sa configuration spatiale, le divisent et le requalifient entre termes de terres atteintes et terres intactes. En outre, en opérant une lecture pluridisciplinaire, nous admettons d’une part la nécessité de ne plus nous positionner dans l’altérité. D’autre part, nous agissons à travers nos compétences d’architectes, considérant le partage du territoire comme un partage des espaces. Los Angeles assiste à l’évolution de son imaginaire entre monument-nature et monument infrastructure (fig.11) en un tout nouvel univers au sein duquel s’est immiscé, en hauteur et en toute discrétion, une autre forme de majestuosité dont nous ignorons encore beaucoup (fig.12). Ainsi, questionner notre rôle au sein de ce nouvel « entre-deux humain et nonhumain » nous permet de questionner une évolution de la théorie urbaine afin d’être en mesure de faire la ville, à l’avenir, en ne laissant de côté aucun de ses habitants.19 19. HACHE Emilie, Ce à quoi nous tenons, Paris, Editions La Découverte, 2011, p.42 -- L’idée d’une telle théorie urbaine fait référence à une « théorie urbaine trans-espèces » proposée par

les zoöféministes de l’école de Los Angeles, dans leur ambition de partager le territoire avec les pumas résidant au cœur des montagnes de Santa Monica.

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hypothèses et méthodologie L’évolution du statut de l’animal aux yeux des citoyens américains est intimement liée à l’émergence d’une conscience environnementale populaire qui trouve ses racines dès la fin de la guerre de sécession. Néanmoins, le revival semble être permis par le contexte contestataire des années 1960 qui constitue un terreau propice à l’apparition d’un « autre animal ». L’ère est marquée, occupée, exaltée par de plus en plus de mouvements activistes et d’initiatives en faveur d’une interactivité entre l’humain et le non-humain. Au-delà d’une sympathie croissante à son égard, l’animal devient éthique, témoin de la mise en place progressive d’une société favorisant l’assimilation à l’aliénation. Ce réveil environnemental semble avoir été à l’origine de nombreuses disciplines cherchant à lire le paysage et ses dynamiques au regard d’une nouvelle considération des êtres qui l’animent. Aussi, de nombreux paradigmes de recherches en ont émergé, de la biologie à la configuration spatiale du territoire, de sa géographie à l’étude de la distribution des espèces. Tous, en s’engageant à fournir des stratégies pour remédier à la fragmentation des milieux, catalysent une controverse des outils potentiels de la re-connexion, dont le corridor demeure l’objet de prédilection. Médiatisé et diffusé à l’échelle outre-atlantique, son succès dissimule une complexité lisible dans ses multiples terminologies et connotations. Nous supposons qu’il révèle la difficulté d’une collaboration entre différents protagonistes pour l’aménagement du territoire, et de fait la nécessité d’un langage commun aux nombreux secteurs professionnels. Des outils de lecture trans-disciplinaires du paysage semblent essentiels à l’élaboration d’un diagnostic, préalable à quelconque initiative ; autrement dit, il s’agirait de bien formuler la question afin d’élaborer une réponse par la re-connexion adaptée. Los Angeles n’est pas tant un simple cas d’étude que l’occasion d’une immersion au sein d’une initiative locale de repenser la ville de manière prospective et écosystémique. Le projet de Liberty Canyon Wildlife Structure est une structure de franchissement destinée à améliorer la mobilité des cougars de part et d’autre de la Ventura Freeway. Ancrer un tel dispositif sur l’autoroute US101 -- une des plus anciennes voies du système autoroutier -- encerclée par les montagnes de Santa Monica et les collines de Simi, témoigne d’un renversement de l’imaginaire infrastructurel californien vers un ré-enchantement de la ville par la nature « sauvage » et ses habitants. Elle porte le symbole de la nouvelle relation « humanimale » 29


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américaine en accueillant un des projets de re-connexion les plus médiatisés de son temps. La campagne qui y est associée dispose d’une couverture médiatique très importante et illustre un investissement citoyen exceptionnel. Nous en analyserons les modalités et les coalitions d’acteurs tout en la re-contextualisant au sein d’une connectivité territoriale régionale. Nous étudierons ainsi la stratégie proposée à l’aide des clés de lectures trans-disciplinaires définies plus tôt ; nous associerons cette analyse à des informations récoltées lors d’une enquête in situ, auprès de différents protagonistes du projet.

etat de l’art L’enjeu de la shareability est la capacité d’articuler des compétences différentes dans une perspective commune. Nous entendons assimiler le vocabulaire issus de ces nombreux secteur de recherche et le retranscrire afin de comprendre les modalités des stratégies de re-connexion paysagère. La littérature utilisée illustre ainsi cette diversité. La transversalité et l’interdisciplinarité de la problématique émerge de l’absence d’œuvre relative à toutes cette gamme. L’état de l’art est développé selon les angles avec lesquels nous avons abordé voire attaqué le concept de shareability. Environnementalisme et Wilderness dans l’esprit américain La recherche a début par une analyse de l’évolution de l’éthique américaine et son extension à une dimension environnementale. À travers ses œuvres Wilderness and the American Mind (dont la dernière version a été éditée en 1987) et The Rights of Nature - A History of Environmental Ethics (1989), Roderick Nash, professeur d’histoire et d’éthique environnementale à l’université offre une analyse historique et relativement objective des préoccupations de la société et des mesures et stratégies adoptées en faveur de la nature sauvage. Sa démarche s’appuie sur des notions scientifiques et philosophiques afin de comprendre le contexte dans lequel est apparu l’expression de wilderness, son évolution dans l’esprit des citoyens, et ses conséquences sur la civilisation américaine. Il met en exergue les personnalités et évènements qui pour lui ont servir d’indicateurs de changement de priorités : des écrivains aux activistes, responsables de mouvements de protection environnementale, ou de la mise en place des premières réserves naturelles. Nous avons extrait de cette analyse l’émergence d’un «animal éthique» au cœur 31


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même d’un libéralisme américain qui a vu ses limites s’étendre jusqu’à l’éthique environnementale, dès le milieu du XXe siècle. De la fin du XIXe siècle aux années 1960, le processus évolutif demeure complexe et met en jeu de nombreux acteurs et domaines liés à l’aménagement du paysage qu’il m’a semblé intéressant de rattacher à l’œuvre. De la même manière, analyser cette évolution permet de comprendre e contexte dans lequel ont émergé les nombreuses disciplines en faveur du partage du territoire. L’ouvrage original (de 1967) a eu une dernière réédition à la fin des années 1980. Lecture du paysage et stratégies de connectivité du territoire Les différents mouvements de protection de l’environnement ont donné lieu dans la seconde moitié du siècle au développement de plusieurs paradigmes et secteurs de recherches orientés notamment dans la lecture du paysage et la compréhension des dynamiques de la faune sauvage, voire de processus écologiques complexes liés aux diverses espèces. Dans leur ouvrage Applying Nature’s Design: Corridor as a Strategy of Biodiversity Conservation, les écologistes Anderson et Jenkins se concentrent en particulier sur les « corridors », véritable mot-valise et buzzword très médiatisé, pourtant d’une grande complexité. Au-delà d’en faire une simple description ou analyse scientifique, ils abordent la stratégie à la fois à l’échelle locale et régionale. Leur objectif est d’avoir une vue d’ensemble des connaissances courantes sur le sujet : les fonctions, les avantages et inconvénients, les débats émergents. Ils apportent à cela une dimension socio-politique en abordant leur design et leur mise en œuvre vis à vis de la société, proposant diverses études de cas afin d’illustrer leur recherche théorique et éco-politique. À partir de ces définitions et de lignes de conduite très générales de mise en œuvre, il s’agirait d’en extraire les éléments les plus pertinents pouvant nourrir un nouveau lexique : une grille de lecture à l’interface de disciplines scientifiques, politiques et sociales. De plus, la mise en place d’un « corridor » demeurant un phénomène très spécifique, dépendant d’un contexte géographique, topographique, social et des espèces considérées, l’étude du cas de Los Angeles permet d’appliquer ces directives à un contexte réel, à un jeu d’acteurs spécifique qu’il a été possible d’analyser sur place. Plus particulièrement, la récolte d’informations sur site est un moyen d’apporter une dimension plus sociologique et géographique à l’étude, en interagissant directement avec les protagonistes et les sites. Il s’agit d’apporter à ces données biologiques relatives aux espèces ou à la structure du paysage une dimension plus culturelle. 33


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Vers une géographie «humanimale» ? Plus particulièrement, cette dernière approche me permet d’aborder la shareability vis à vis des espaces d’interaction entre l’humain et l’animal, de la simple rencontre au conflit, et qui relève de la Géographie de l’Animal. Cependant, cette discipline va au-delà de la géographie animale traditionnelle, qui pose les question de la répartition de la faune sur le territoire, des lieux marqués et empruntés, mais qui traite d’avantage d’une géographie et d’espaces partagés entre l’humain et l’animal. Ainsi, dans l’œuvre Animal spaces, beastly places : new geographies of human-animal relations (2008), les auteurs Chris Philo et Chris Wilbert analysent la géographie par laquelle la relation complexe entre l’homme et l’animal évolue. Ils tentent d’explorer les dimensions et particularités de cet espace qui s’inscrit au cœur de cette interaction, voire qui pourrait en être l’origine. L’analyse a une perspective purement inter-relationnelle, centrée sur « le partage d’un temps et d’un espace commun20 ». Mais la définition de cet espace est loin d’être fixe, puisqu’elle peut faire écho à l’espace vital d’une espace, à une distance de sécurité, à des espaces interfaces21... Les rencontres humain-animal peuvent dans certain cas mener à des conflits, et le statut et la considération de l’animal sur un territoire est aussi et surtout une question d’intérêt et de perception. Ainsi, en utilisant l’ouvrage comme méthodologie, il s’agirait d’observer et analyser ces espaces d’interactions au cœur de Los Angeles : de distinguer les filtres par lesquels ils sont lus, et d’en déduire une cartographie des relations «humanimales» sur le territoire, au regard des problématiques plus régionales, voire des projets de connectivité en cours.

20. ESTEBANEZ Jean, GOUABAULT Emmanuel, MICHALON Jerome, « Où sont les animaux ? Vers une géographie humanimale », Carnets de géographes n°5, janvier 2013, p. 2 19. CHANVALLON Stéphanie, op.cit, p. 1.

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corpus Généalogie de l’environnementalisme américain Afin d’analyser l’émergence de l’éthique environnementale et notamment de l’animal éthique sur le territoire américain, nous avons considéré des sources à la fois écrites et picturales. Les deux ouvrages de Roderick Nash cités précédemment ont été associés à des articles d’auteurs spécialisés en histoire de l’environnementalisme (une discipline apparue dans les années 1980), afin d’aborder cette éthique tout en adoptant une position critique concernant le concept de wilderness et son évolution depuis la fin du XIXe siècle. Au-delà des écrits d’historiens, nous nous sommes penchés sur des ouvrages de personnalités majeures de l’environnementalisme tel que Aldo Leopold ou Rachel Carson. Les propos sont illustrés par des œuvres photographiques d’époque et des peintures de L’Hudson River School, école d’inspiration romantique faisant l’éloge de la nature-monument. Ces travaux de représentation scénique des paysages des Etats-Unis permettent d’appréhender les politiques d’aménagement et de planification mises en place au cours de ces décennies, à l’émergence des premières mesures de réserves naturelles et parcs nationaux. En suivant la piste du «greenway», soit une des très nombreuses terminologies du corridor, l’ouvrage USONIA - ou le mythe de la ville-nature américaine, accompagné d’articles relatifs à la planification et à l’architecture paysagère traitent d’un nouveau rapport ville/campagne au sein des villes américaines. Bien que cette littérature ne fasse pas écho aux différentes fonctions que peut assurer un corridor au XIXe et au début du XXe, elle permet de saisir les premières stratégies de dialectique entre une planification urbaine et la nature. La lecture de Frederick Law Olmsted, père fondateur de l’architecture paysagère, en abordant le travail effectué dans des parcs naturels tel que Yosemite, explicitent les premières installations de coexistence entre les populations et la nature sauvage environnante et ses habitants, bien que celle-ci présente une dimension très anthropocentrée, contemplative (paysages-tableaux) et récréative (les espaces naturels comme bienfait pour l’homme humain; les animaux comme attractions).

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Lire et diagnostiquer le paysage La recherche sur les corridors s’est appuyée sur un grand nombre d’articles scientifiques américains appartenant majoritairement aux domaines de la biologie de conservation ou de l’écologie de paysage. La plupart de ces articles sont d’époque, des écrits de première main des biologistes ou écologistes responsables de l’émergence et de la diffusion de leur discipline. Nous avons essayé dans un deuxième temps de réunir des articles plus récents (1990) qui articulent les différentes connaissances apportées sur l’état du paysage afin d’en élaborer une définition plus exhaustive. Biologie et Ecologie sont réunis à travers des cours universitaire ou des écrits particulièrement engagés sur la difficulté de parvenir à une définition du corridor. Ces grands thèmes et paradigmes ont orienté la recherche au fil de la seconde moitié du siècle. Ceux-ci témoignent de la diversité de lecture du paysage et de la nécessité de saisir le concept de corridor dans toute sa complexité, et non selon un seul angle d’attaque. La lecture du territoire est aussi géographique et sociale. D’une part, Les Carnets de Géographes français consacrés à la géographie animale ont servi de base d’étude à l’analyse des espaces de la nouvelle relation entre l’humain et l’animal dotée d’une dimension plus sociologique : leurs configurations, leurs frontières physiques et psychiques, leur reconstruction constante. D’autre part, l’école américaine représentée par Jennifer Wolch et Chris Philo a été une source majeure sur la remise en question de la théorie urbaine vis à vis de la nature et de tout ce qui compose la ville sans distinction. Afin de nous rattacher à des cas réels et de comprendre les tensions créées lors de ces « entre-deux », des articles reviennent sur des rencontres spontanées et très polémiques entre humains et cougars. Ces faits ont été utilisés afin d’illustrer l’émergence de nouvelles interactions et d’un nouveau rapport à l’animal : habitant ? voisin ? citoyen ? De Los Angeles à l’Ouest américain Après avoir pris le temps d’analyser la structure de la ville et la superposion sur des cartes d’époque des plans d’expansions urbaines sur la nature, l@a lecture d’oeuvres telles que celles de Reyner Banham (Los Angeles), Mike Davis (City of Quartz), ou le recueil Imaginaire d’Infrastructure du LIAT permet de situer le contexte au sein duquel l’animal s’est immiscé comme nouveau protagoniste. Elles permettent le dessin d’un imaginaire du début du siècle, un portrait à la fois politique, philosophique, géographique des territoires. Les rapports d’évaluation consacrés 39


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au fameux Liberty Canyon Wildlife Structure au nord de Los Angeles (PROJECT STUDY REPORT) permettent d’aller au-delà de l’abstraction des textes purement scientifiques et théoriques et apportent des informations réelles quant à la mise en oeuvre d’un corridor : les coalitions et jeux d’acteurs, le timing. D’autres documents plus généraux tel que le Wildlife Crossing Structure HandBook fournit conseils set lignes de conduites lorsque de l’agent du territoire. Il est indispensable de ne pas considérer l’étude uniquement à une échelle très localisée, mais de la rattacher à des rapports concernant la connectivité à l’échelle régionale : soit l’ambition de re-connecter Los Angeles à son territoire californien. Pour cela, nous étudierons également des projets d’évaluation à l’échelle de la Californie du Sud, directement en lien avec le lien du projet. Une visite de Los Angeles en septembre 2016 a donné lieu à trois entretiens retranscrits, avec trois différents acteurs de la stratégie territoriale. Tout d’abord, avec la responsable de la communication des cougars au sein de Los angeles, Kate Kuykendall, dans les locaux du NPS ; Duane Tom, responsable et vétérinaire du California Wildlife Center ; Sheik Moinddin, project manager du Liberty Canyon chez Caltrans.

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NATIONAL ARCHIVES AND RECORDS ADMINISTRATION FIG.13 - (Auteur inconnu), Laguna Pueblo, 1879

POPULAR SCIENCE MONTHLY VOLUME 41 FIG.14 - (Auteur inconnu), Courtyard of Laguna Pueblo New Mexico, 1892

Les photographies de la tribu de Laguna Pueblo (à l’origine la tribu Kawaik) illustrent l’action sur le territoire et sur le peuple de la mission San Jose de la Laguna, initiée à la fin du XVIIe siècle. 42


PARTIE 1 - EXTENSION DE LA SPHÈRE DE L’ÉTHIQUE : HUMAINS ET ANIMAUX SUR LE TERRITOIRE AMÉRICAIN La conscience environnementale -- ou l’environnementalisme -- n’est pas récente aux États-Unis. Néanmoins, l’émergence de la conviction que l’éthique « ne commence et ne finit pas par la condition humaine1 » apparaît comme l’aboutissement d’un long processus d’évolution au cours du vingtième siècle. L’éthique est définie par l’ensemble des principes moraux qui constituent la conduite d’une personne et il apparaît il y a plus de cinquante ans de nouvelles préoccupations morales vis à vis de tous les être vivants. Leur étude nous permet d’appréhender l’évolution de l’animal au sein de la conscience populaire américaine ainsi que les comportement citoyens et le changement de priorités qui en résulte.

I. De la conquête d’un « monde inanimé » à la contemplation des paysages de l’Amérique 1. Franchir la « Frontière » : un nouveau regard sur la nature à travers l’art dès la fin du XIXe siècle Une rupture avec la terre hostile La wilderness en tant qu’ennemie semble être l’une des principales caractéristiques de la culture nord-américaine, émanant de l’ambition des pionniers européens de transformer la « nature originelle » en civilisation2. Les terres dites sauvages sont « nettoyées », les Amérindiens et les animaux, jugés à la même enseigne, sont exterminés. Dans son ouvrage Storyteller, paru en 1981, Leslie Marmon Silko, poète et écrivaine de la réserve Laguna Pueblo au Nouveau Mexique (fig.13), réunit contes et poèmes traditionnels de sa tribu qui relatent de la présence et réaction de l’« homme blanc » face au Nouveau Monde. Selon l’auteur, « Ils ont peur. Ils ont peur du monde. Il détruisent ce dont ils ont peur3 ». Immergés au sein d’un environnement hostile, le colon serait sujet à un profond déracinement 1. NASH Roderick, The Rights of Nature : a History of Environmental Ethics, Madison, The University of Winconsin Press, 1989, Préface p.XI.

2. NASH Roderick, « The Value of Wilderness », Environmental Review 1, no. 3 (1976), p. 15. 3. « They fear. They fear the world. They destroy what they fear. » -- SILKO, Leslie Marmon, Storyteller, New York, Arcade Publishing, 1981.

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PAUL MELLON COLLECTION

FIG.15 - George Catlin,The Surround, 1830

SMITHSONIAN AMERICAN ART MUSEUM FIG.16 - The Grand Canyon of the Yellowstone, 1872, Thomas Moran

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culturel, à une crainte menant à une haine de son environnement qu’il modifie et altère brutalement dans son intérêt. En outre, les êtres qui lui appartiennent n’étant pas civilisés, il ne sont pas considérés vivants et « Le monde est une chose morte à leurs yeux. Les arbres et les rivières ne sont pas vivants. Les montagnes et les rochers ne sont pas vivants. Le chevreuil et l’ours sont des objets4 ». La considération d’une « frontière » américaine entre civilisation et terre sauvage témoigne d’une rupture avec la Terre Mère, perçue par les colons à la fois « semblable au désert de la Bible, zone stérile et menaçante pour l’humanité5 » et comme un objet inanimé. Renaissance artistique du monument-nature Les représentations des tribus amérindiennes du peintre George Catlin au cours des années 1830 illustrent les prémisses d’une nouvelle attitude envers la wilderness. Relatant les traditions des populations natives, ses œuvres agissent comme témoins artistiques d’une civilisation oubliée et d’une nature menacée par l’avancée des activités humaines sur le territoire. Après avoir observé le massacre de buffles destinés à être échangés contre de l’alcool, il semblerait qu’il ait réalisé l’imminence de la disparition à la fois des Amérindiens et des animaux, et ait été l’un des premiers à être convaincu que le « primitif » valait la peine d’être protégé6. Néanmoins, The Surround (fig.15), en offrant peu de distinction entre l’humain et le bison, témoigne de la dimension unilatérale de cette considération nouvelle : Indiens et bêtes partageant la même sauvagerie, et dans l’incapacité de quelconque progrès, c’est la nature vierge autrefois hostile qui gagne en popularité. Aussi, catalysé par les par le paysage américain détérioré issu de la Guerre de Secession, l’art américain révèle aux citoyens la beauté de l’ouest du pays. Il naît une sensibilisation à la wilderness par le biais des représentations picturales d’artistes de l’Hudson River School7 tel que Thomas Moran (fig.16). La tendance s’étend à d’autres pratiques telle que la photographie et le travail de Carleton Watkins. 4. « The world is a dead thing for them. The trees and the rivers are not alive. The mountains and stones are not alive. The deer and bear are objects » -- SILKO, Leslie Marmon, op.cit.

5. LARRE Lionel, ««The world is a dead thing for them ». Perspectives amérindiennes sur les peurs environnementales», Revue française d’études américaines ,2010/3 (n° 125), p. 57.

6. NASH Roderick, Wilderness and the American Mind (1967), New Haven, Yale University Press: 4e édition, 2001, p. 101.

7. L’Hudson River School est un mouvement artistique réunissant plusieurs peintres américains du paysage entre les années 1820 et 1870, inspirés et influencés par le romantisme européen.

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NEW YORK CITY DEPARTMENT OF PARKS & RECREATION FIG.17 - (Auteur inconnu), Central Park, 1873, aménagé par F.L.Olmsted

NEW YORK CITY DEPARTMENT OF PARKS & RECREATION FIG.18 - (Auteur inconnu), Ocean Parkway Bicycle Path, 1874, aménagé par F.L.Olmsted

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Ce mouvement de revalorisation de la nature par la population nordaméricaine est à l’origine de la création des premiers parcs ou réserves naturelles en faveur d’une « protection de l’environnement », dont le principe demeure cependant contradictoire. L’environnement défendu est un paysage destiné à la contemplation, vierge de ses habitants présumés « sauvages » dont on a effacé les traces après les avoir expulsés. Dans cet objectif, la nature est construite de toute pièce pour le plaisir du citoyen. La prédominance de l’œuvre de la main de l’Homme -- telle que l’architecture -- témoigne du franchissement de cette « frontière » entre wilderness et civilisation, et d’une domination quasiment totale par l’« homme blanc » du territoire qu’il aplanit selon sa volonté8. 2. Frederic Law Olmsted : dialectique et aménagement paysagers au service du citoyen La reconsidération des sites naturels américains marque l’émergence d’une nouvelle discipline d’aménagement du territoire, l’architecture du paysage9, dont Frederic Law Olmsted, père fondateur, aurait défini les codes. Son travail peut être défini comme l’établissement d’une véritable dialectique : « le produit d’un échange incessant entre l’homme et la nature10 ». La conception -- possédant une ambition ludique, éducative et exemplaire vis à vis du citoyen américain -- tend à la fois à préserver et mettre en scène la beauté des paysages naturels ainsi qu’à questionner l’intégration de cette nature au cœur de la ville. Aussi, à l’heure d’une expansion urbaine inéluctable et d’une population croissante, l’architecte élabore des dispositifs permettant d’améliorer les conditions de vie au sein de la ville par des stratégies y intégrant la végétation. Les parcs urbains tel que Central Park (fig.17) représentent de véritables travaux de santé publique qui améliorent l’image de la de la ville et apportent au citoyen américain un environnement sain pour échapper à la perversité de la vie urbaine. Les parkways et urban greenways -larges avenues bordées d’arbres (fig.18) -- créent un système de circulation entre les parcs et permettent une hiérarchisation de la mobilité entre piétons et automobiles, tout en rappelant aux Américains la nature qui leur est chère. À l’extérieur des villes, Olmsted est chargé de l’administration et de l’aménagement de parcs naturels 8. NASH Roderick, « The Value of Wilderness », op.cit, p. 16. 9. Traduit de l’anglais landscape architecture.

10. SMITHSON, Robert, TIBERGHIEN, Gilles, « Frederick Law Olmsted et le paysage comme dialectique », Pages Paysages, 1988-1989, n°2, Versailles, p. 122.

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YOSEMITE: THE PARK AND ITS RESOURCES (1987), ETUDE DE LINDA W. GREENE

FIG.19 - Sentinel Hotel : Postcard published by Flying Spur Press, fin 1890’s, Yosemite, Californie

OSU : SPECIAL COLLECTIONS & ARCHIVES - GERALD W. WILLIAMS COLLECTION FIG.20 - CCC CREW using horse teams for road construction, Gifford Pinchot National Forest, Washington

Les illustrations soulignent la prédominance de l’action humaine dans les parcs naturels par l’omniprésence de constructions et d’altération du paysage. 48


dont Yosemite Valley (Californie) en 1864 (fig.19), en tant qu’espace public aux qualités à la fois scénographiques et de récréation11. L’objectif est une valorisation du paysage au service de la contemplation et du bien être des humains qui souhaiteraient s’y recueillir. Le discours d’Olmsted suit une double interprétation. Inspiré et profondément marqué par ses nombreuses expéditions en Californie, il fait le constat d’une part que les éléments les plus attractifs du paysage sont aussi ceux qui souffrent le plus de la détérioration et de la négligence12. En cela, la conception paysagère devient nécessairement indissociable de la préservation de la nature. D’autre part, ses travaux témoignent d’une intégration de la wilderness et de ce qui la constitue à la ville ou à la vie quotidienne comme un moyen, dans une dimension purement esthétique et anthropocentrée. La nature demeure reine mais domestiquée par l’Homme (fig.20). En outre, les chutes de pierres peuvent être précipitées pour le plaisir d’un panorama13. Les voies de circulation qu’il met en place ne prennent en compte aucun usage faunique, et il semble que de nombreuses espèces exotiques et non-natives aient été importées au cœur des étendues de Yosemite Valley.

3. La conservation ou l’économie d’une nature « ressource »

L’ambition d’Olmsted de protéger les paysages naturels induit la nécessité de les rendre accessible pour les générations futures. Bien que la domination humaine sur le territoire reste le paradigme prédominant, il naît ainsi dès les années 1860 des préoccupations vis à vis de l’influence des activités humaines sur la wilderness. Dans son œuvre Man and Nature ; or physical geography as modified by human action (1864), George Perkin Marsh pose les bases d’une géographie de l’environnement et d’une analyse dynamique des relations entre la nature et l’homme. Il existe selon lui des êtres prédateurs au sein de cette nature sauvage dont les actes sont néanmoins limités répondant à un équilibre. Mais l’humain à lui seul constituerait la force la plus destructrice, illimitée, dont les altérations 11. Le parc est défini « for public use, resort, and récréation… » -- LAW OLMSTED Frederick, America’s National Park System : the Critical Documents, Yosemite and the Mariposa Grove : A Preliminary Report (1865). 12. SCOTT Allen John, The City: Los Angeles and Urban Theory at the End of the Twentieth Century, Berkeley, University of California Press, 1998, p. 160.

13. HACHE, Emilie, Conférence organisée par la Villa Gillet, Ethique environnementale : eux et nous ?, Lyon, 2012.

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ne pourraient plus être compensées14. Les revendications de Marsh marquent les prémisses du mouvement dit de conservation. Sa figure de proue Gifford Pinchot défend une « balance » entre activités humaines et ressources naturelles qui ne sont plus considérées inépuisables. La conscience environnementale émergente relève de la prudence et de l’efficacité dans l’exploitation de ces ressources, annonçant « la prise de conscience environnementale contemporaine sur les limites des ressources naturelles en ce qu’elle sonnait le glas du mythe d’un ouest aux forêts, aux fleuves et aux terres inépuisables15 ». Pinchot, très influent auprès du gouvernement de l’époque, participe à l’instar d’Olmsted à de nombreux projets d’aménagement afin de répondre aux besoins de récréation et de contemplation. Il constitue un des principaux protagonistes de la mise en place des parcs nationaux, dont Yellowstone (Wyoming) en 1872 est le premier modèle16. Cependant, les résidents non-humains de la wilderness demeurent au cœur de ces opérations des attractions pour le public, et ne sont pas considérés ni protégés dans leur propre intérêt. Les seules dimensions esthétiques, ludiques et de conservation des ressources questionnent la légitimité de tels espaces définis de « protection ». Aussi, il apparaît en parallèle de nouvelles revendications en faveur des valeurs de la faune et de la flore sauvages, témoignant d’une scission au sein de l’Environnementalisme américain.

14. PERKINS MARSH George, Man and Nature ; or, physical geography as modified by human

action (1864), Washington DC, Edité par David LOWENTHAL à University of Washington Press, 1965, p. 36.

15. DUBAN François, « L’écologisme américain : des mythes fondateurs de la nation aux aspirations planétaires », Hérodote, n°100, 2001, p. 62.

16. La notion de parc apparaît au moment de la création du Yellowstone. Avant cette date, les aires protégées sont nommées « réserves » ou « aires naturelles ».

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ANNPERRYPARKERPRINTS FIG.21 - Ann Parker, GETTING TO KNOW HENRY DAVID THOREAU, 2012

Confronter le discours transcendantaliste avec le travail très contemporain d’Ann Parker est un choix personnel dans la mesure où il n’existe, concernant Thoreau, majoritairement que des œuvres picturales qui témoignent de son expérience bâtie, à savoir des représentations de sa maison ou du lieu qu’il a occupé. Ces dessins ont été les premiers lors de ma recherche à offrir une interprétation de la lecture de Walden. Autrement dit, l’artiste semble faire le pari d’illustrer l’atmosphère d’une connexion du philosophe à la nature.

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II. « Holisme » : vers la reconnaissance d’une « Communauté » à laquelle appartiendraient humains et non-humains

1. Henry David Thoreau et les Transcendantalistes

Les revendications dès le milieu du XIXe siècle du Transcendantalisme, dont Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau sont les grandes figures, apparaissent comme prémisses d’une pensée environnementale en faveur des valeurs intrinsèques de la wilderness, soit de l’intégralité des êtres vivants qui la composent, dont l’animal. L’ouvrage Nature d’Emerson paru en 1863 émane comme le premier manifeste du mouvement. Il y prône l’immersion au sein de la nature où l’Homme serait susceptible de trouver quelque chose qui lui est « plus cher et plus proche que dans les rues ou les villages17 », et serait en mesure en établissant une relation spirituelle avec les éléments naturels, d’y découvrir sa propre nature18. Dans Walden (1864), Thoreau offre une ode à la nature et préconise à son tour l’expérience en son sein afin d’y déceler l’interconnexion entre l’intégralité des êtres vivants, humains comme non-humains. Il cite « Je vais et je viens avec une étrange liberté dans la Nature, devenu partie d’elle-même19 ». À l’instar d’Emerson, il considère que l’Homme devrait se considérer davantage comme un habitant de la nature que de la société urbaine dans la mesure où il prendrait plus plaisir à « mener une simple existence animale » plutôt que « la complexité et l’agitation de la civilisation»20 suffocante. Il illustre ses propos par sa propre expérience sur les bords d’un étang de Walden Pond (fig.21). L’homme dépendrait d’une communauté civilisée dont il doit s’émanciper. Il trouve en l’animal des habitudes et des valeurs liées à l’autonomie dont il faudrait s’inspirer pour améliorer sa condition, par exemple « si les hommes construisaient de leurs propres mains leurs demeures, et se procuraient la nourriture par eux-mêmes21 ». Son travail relève du holisme : il estime que chaque être vivant fait partie intégrante d’un système interdépendant créé par Dieu, la terre, et que c’est en expérimentant, en se mettant « à la place de », que l’on apprend à connaître et comprendre les membres de cette communauté. Aussi, l’expérience discrédite toute forme de hiérarchie entre les espèces, transcendant les connotations bestiales qu’attribuent les humains à la nature. 17. EMERSON Ralph Waldo, Essais (1841-1844), Paris, Michel Houdiard Editeur, 1997, p. 16. 18. Idem.

19. THOREAU Henry David, Walden (1864), Paris, Gallimard, 2008, p. 151 20. THOREAU Henry David, De la marche, op.cit, p. 42. 21. THOREAU Henry David, Walden, op.cit, p. 57.

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SIERRA CLUB FIG.22 - (Photographe inconnu), John Muir et le Président Roosevelt, 1903, Yosemite Valley

Muir participe activement à l’élaboration de projets de loi visant à préserver la wilderness américaine et parvient à sensibiliser le Président des Etats-Unis à la beauté des paysages naturels. Le périple de Roosevelt et Muir, très couvert par les médias de l’époque, témoigne de ses compétences de publicizer et d’une véritable campagne de communication en « faveur » du monument-nature.

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2. La préservation : une supposée reconnaissance des « droits de la nature » Prémisses d’une pratique du « collectif » Alors que Thoreau n’a été que très peu entendu à l’ère de la prédominance du progrès technique et de l’industrialisation, le naturaliste John Muir semble s’imposer sur la scène politique et institutionnelle du pays, proposant une dimension pratique à cette nouvelle relation de l’humain à la wilderness. Dans la lignée des écrits transcendantalistes, Muir estime que la base du respect de la nature est la considération de son appartenance à une communauté dont l’humanité fait également partie, mais qui n’en constitue pas la limite22. Une terminologie se dessine et définit ce « collectif » réunissant l’intégralité des êtres vivants. De la notion de « web of life » d’Arthur Thompson émerge une remise en question de la « communauté » par Arthur Tansley qui propose le terme « écosystème » en 1935. Proposant une approche biocentrique qui reconnaît les valeurs intrinsèques de tous les êtres vivants, John Muir est le premier à revendiquer un « droit des animaux », énonçant ainsi les prémisses de la défense de la cause animale23. Yosemite Valley constitue son projet politique le plus abouti, dont il permet par son engagement le classement officiel sous l’appellation de parc national en 189024. À l’origine de la formation du Sierra Club25 en 1892, il constitue le fondateur et principal protagoniste du mouvement de la préservation qui, avec l’ambition de s’opposer à l’anthropocentrisme, a tenté de mettre en place une véritable pratique en faveur de la nature à travers de nombreuses mesures gouvernementales. De la promotion de la wilderness En qualifiant John Muir de « Publicizer », Roderick Nash offre une seconde lecture de sa contribution. La popularité acquise par la wilderness, préconisant un retour aux sources de l’identité américaine, semble être une condition nécessaire à sa préservation (fig.22). Bien qu’il tente de prendre du recul vis à vis de l’anthropocentrisme et d’une hiérarchie des espèces, attirer l’attention des citoyens 22. Ibid., p. 56. 23. Ibid, p. 39.

24. Yosemite Valley est la troisième réserve naturelle à être classée parc national américain. 25. Le Sierra Club est une association écologiste américaine fondée par John Muir à San

Francisco afin de protéger la Sierra Nevada. Elle constitue la plus ancienne organisation non gouvernementale dédiée à la protection de l’environnement.

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MYWEB.ROLLINS.EDU FIG.23 - Extrait de A Sand County Almanac, « Thinking Like a Mountain », Aldo Leopold, 1949

Les extraits de l’oeuvre de Leopold témoignent moins d’un énième regard de l’humain dominant sur cette nature qui l’environne qu’une immersion au cœur du territoire pour en comprendre les processus et appréhender ses habitants.

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américains sur l’environnement induit une promotion de ses caractéristiques récréatives. S’il semble se positionner au-delà des théories environnementalistes et proposer les prémisses d’une pratique en faveur de la cause animale, la « nature sauvage » demeure un moyen pour l’humain, et « préserver la wilderness semble dépendant de la construction d’une clientèle qui lui est propre26 ». La prédominance d’une instrumentalisation de la protection de l’environnement questionne la légitimité de la scission opérée par Muir ainsi que celle du concept même de parc national. Ces espaces, délimités et aménagés en partie par les humains et pour les humains, illustrent davantage un zoning et une séparation entre aires naturelles et aires civilisées, entre nature et société. Cette distinction peut être interprétée au même titre que les réserves indiennes, davantage comme un moyen d’éloigner et enfermer le problème nature plutôt que d’en reconnaître les véritables enjeux. 3. La land ethic d’Aldo Leopold : l’écho fragile des revendications au service de la fabrication d’un « monde commun » Au cœur du succès des politiques environnementales dites conservatrices résultant de la collaboration entre le Président Roosevelt et Gifford Pinchot, Aldo Leopold revendique, dans la lignée de Muir et d’une lutte contre l’anthropocentrisme, de nouvelles perspectives sur un changement du « statut de l’homo sapiens d’un conquérant à un membre pur et simple de la communauté environnementale27 ». En se positionnant au-delà de la constatation d’une grande communauté, il ouvre la brèche de l’éthique environnementale et propose la « Fabrication d’un Monde Commun », qu’il défend dans le dernier chapitre « Land Ethic » de son ouvrage A Sand County Almanac28. Sa suggestion la plus célèbre est qu’il faudrait « penser comme une montagne »: autrement dit, il serait plus judicieux d’apprendre à connaître les autres -- tous les autres29 -- afin de comprendre ce que nous partageons avec eux, et non ce qui nous en distingue (fig.23). Bien qu’encore influencé par les idées du romantisme, Leopold semble être l’un des pionniers de la remise en cause

26. « Preserving wilderness seemed dependent on building a clientele for it » -- NASH Roderick, The Rights of Nature..., op.cit, p. 316.

27. LEOPOLD Aldo, Almanach d’un comté des sables (1995), Paris, Flammarion, 2000, p. 204. 28. LEOPOLD Aldo, op.cit, p. 201.

29. Ibid, p. 206. -- Leopold estime par exemple qu’il ne faut faire aucune distinction entre les animaux, « bons » ou « mauvais ».

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ENVIRONNEMENT & SOCIETY

FIG.24 - Publication : « Silent Spring Is Now Noisy Summer », John M. Lee, New York Times

Headline, 22.07.1962

L’article de John M. Lee pour le New York Times est l’une des premières et principales publications qui témoignent de la polémique engendrée par l’œuvre de Rachel Carson, notamment vis à vis des grandes compagnies de production de pesticides.

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de la wilderness. Il reconnaît que la nature demeure « environnante ». Elle et ses occupants non-humains, dont notamment les animaux, sont extérieurs à la société et il semble inconcevable de considérer comme une fin ce qui nous est étranger. Aussi, bien que considéré comme référence pour le mouvement environnemental américain, ses idées n’ont eu suffisamment d’écho que deux décennies plus tard. Les années 1940-1950 -- la Grande Dépression et un contexte de reconstruction de l’après-guerre -- sont marquées par une population peu enthousiaste à recevoir des idées aussi radicales, qui exigeraient une profonde restructuration du comportement des citoyens, encore empreints d’un esprit de conquête de la wilderness30. Néanmoins, les revendications des années 1960 aux Etats-Unis, en déstabilisant les grands principes et présupposés de la « puissante nation » conquérante, offrent un terreau favorable à l’émergence du wild, de ce qui était primitif, des êtres dits sauvages et hostiles au cœur même des intérêts de la société.

III. L’animal citoyen au cœur des intérêts de la société américaine 1. Silent Spring de Rachel Carson comme catalyseur d’une conscience environnementale populaire « Silent Spring Is Now Noisy Summer31 » 1962 marque une explosion face aux grandes suppositions américaines et l’interstice par lequel le non-humain sera en mesure de s’insinuer au cœur des revendications du peuple. Dans son ouvrage Silent Spring, la biologiste Rachel Carson dénonce les dangers d’une Amérique technico-industrielle sur le territoire, qui en cherchant l’efficacité extrême en est devenue improductive et destructrice. Les pesticides DDT sont des biocides : les insectes empoisonnés souffrent et meurent, et d’autres formes de vies appartenant au même système sont affectées par les résidus incontrôlables, d’où l’émergence d’un printemps dit silencieux32. En s’appuyant sur ce principe de web of life, Carson revendique à son tour l’importance de toute forme de vie sur terre, permettant à l’insecte souvent jugé répugnant ou nuisible d’intégrer la communauté. L’œuvre déclenche une polémique : les revendications ne sont pas 30. NASH Roderick, The Rights of Nature..., op.cit, p. 73.

31. LEE John M., «Silent Spring Is Now Noisy Summer », New York Times, 22 juillet 1962. 32. CARSON Rachel, Silent Spring, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2002, p. 189.

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SPATIALAGENCY

FIG.25 - Première édition : WHOLE EARTH CATALOG, Stewart Brand, Automne 1968

La naissance des grandes contestations en faveur de la nature et de ses valeurs intrinsèques sont accompagnées et appuyées par les premières imageries spatiales qui offrent la possibilité à la population de visualiser la planète dans son intégralité. Ces figures sont diffusées par le Whole Earth Catalog, édité pour la première fois en 1968. Il donne à voir The Whole System. 60


dans l’intérêt des grandes industries de pesticide, ni même du profit. Qui plus est, l’auteure est une femme, dont les écrits sont très peu pris au sérieux et tolérés dans le milieu scientifique33. Aussi, à travers son travail, Carson façonne les prémisses d’une contestation environnementale : la controverse qu’elle engendre illustre sa volonté d’inciter le peuple à s’opposer à l’orthodoxie de la société américaine par le principe du « wonder » et de la remise en question perpétuelle34. La publication agit comme catalyseur d’une conscience environnementale populaire en réponse à une méfiance de la population vis à vis du matérialisme et du pouvoir politique35. Elle illustre une remise en cause de la technocratie du gouvernement au profit d’un retour « aux sources » de l’identité américaine dans la mesure où « préserver la wilderness est devenu un symbole important d’une nouvelle relation révolutionnaire de l’homme à la terre36 ». Les mouvements environnementaux issus de la contre-culture Les contestations qui ont eu lieu au cours des années 1960 ont pris des formes différentes de part et d’autre de l’Atlantique. Afin de revendiquer les dangers de la capitalisation le peuple tend à se tourner vers ses monuments : le peuple américain s’est tourné vers son monument naturel et ses protagonistes oubliés dans le meilleur des cas, éradiqué sinon. Les mouvements prennent bien plus la forme d’une alter-culture que d’une counter-culture, car la crise prend moins une forme politique qu’en Europe. Aussi, la « Deep Ecology » apparaît comme descendant direct des mouvements de préservation37, des écrits transcendantalistes, des actions de John Muir, de l’éthique de Leopold ou de la publication et du « wonder » de Rachel Carson. Elle puise son origine dans les premières considérations d’une communauté, de la Terre comme un Whole System (fig.25), et prend forme par des organismes plus radicaux tels que Green Peace ou EarthFirst, à l’ambition 33. NASH Roderick, The Rights of Nature..., op.cit, p. 79.

34. THOMASHOW Mitchell, Conférence pour l’University of California Television, Rachel Carson’s Legacy, San Diego, 2013

35. MANIAQUE Caroline, GO WEST! Des architectes au pays de la contre-culture, Marseille, EDITIONS PARENTHESES, 2014, p. 37.

36. « Preserving wilderness became an important symbol of a revolutionary new way of thinking about man’s relationship to the earth » -- NASH Roderick, Wilderness and the American Mind, op.cit, p. 257.

37. Ibid, p. 254. 61


Urban and transportation 3% ; Wildlife refuges, parks, Ungrazed forest land 23% and public installations 5% ; Desert, swamp, tundra, and limited surface 12%

THE VALUE OF WILDERNESS

FIG.26 - Land Use of the fifty United States, Roderick Nash, 1976

Marie ROYON-LEMÉE

FIG.27 - Arrivée à Yosemite Valley, 18/09/16

Prédominance des activités humaines au sein d’un dit parc naturel en faveur de la protection de la nature. 62


de s’opposer à l’anthropocentrisme de la société. L’activisme dit radical qui en résulte marque la première phase d’un changement de priorité dans la conscience populaire. Parallèlement, la conservation issue de l’engagement de Gifford Pinchot semble trouver écho au sein d’institutions toujours centrées sur l’efficacité de la gestion des ressources, dont le « développement durable » constitue certainement l’interprétation contemporaine. 2. Au-delà du « produit wilderness » : l’animal comme symbole de la l’extension des limites du libéralisme américain Les revers de la popularité « In the late 1960s and 1970s, victory ! Wilderness was suddenly « in »38». La contre-culture constitue un terreau favorable à l’émergence d’une philosophie de la wilderness, proposant un modèle communautaire et spirituel : elle offre la possibilité d’un recueillement et d’un retour aux valeurs essentielles, s’opposant ainsi à la perversité du système technocratique. Elle est le meilleur antidote de notre part humaine et un espace disponible pour nous isoler et nous préserver de notre propre « too-muchness39 ». Cependant, il semblerait qu’après avoir etraordinairement gagné en notoriété, la wilderness pourrait en arrivée à être « aimée jusqu’à la mort40 ». La généralisation d’une telle philosophie induit un intérêt en plein expansion pour les terres sauvages (fig.26), qui, associée à une révolution de l’information et des transports, devient paradoxalement néfaste. La popularité induit la nécessité d’accroître l’accessibilité des lieux : les routes se multiplient, répondant à l’imaginaire américain de l’échappée hollywoodienne le long des highways, et les parcs nationaux, de plus en plus équipés et occupés, n’ont pas plus de légitimité que Disney Land. L’intensification de la passion pour ces territoires est aussi la cause d’une intensification de leur altération par l’expansion des activités humaines en leur sein (fig.27). Autrement dit, on pourrait penser que ce n’est pas la nature qui aurait eu besoin d’être organisée et hiérarchisée mais plutôt les vagues de populations. 38. Ibid, p. 316.

39. CRONON William, «The Trouble with Wilderness ; or Getting Back to the Wrong Nature», Uncommon Ground : Rethinking the Human Place in Nature, New York: W. W. Norton & Co, 1995, pp. 69-90, p. 1.

40. « ...wilderness could well be loved to death in the next » -- NASH Roderick, Wilderness and the American Mind, op.cit, p. 316.

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RAUSCHENBERG FOUNDATION

FIG.28 - American Environment Foundation, affiche du « Earth Day 22 April 1970 »

Robert Rauschenberg

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Les nouveaux protagonistes de l’« imaginaire wilderness » La wilderness constitue une pure fabrication de l’esprit humain, idéalisée et sacralisée, dans une perspective bénéfique (Eden) comme hostile (Enfer) Essentiellement, elle est un état d’esprit et le sentiment d’être isolé de la civilisation41. Véritable abstraction, elle demeure une étrangère, un état extérieur à la société : elle l’environne mais s’en distingue. Dans la mesure où il ne perdure qu’un rapport de domination de la culture sur la nature, toute tentative d’émancipation vis à vis des besoins et des intérêts humains semble difficilement réalisable. Néanmoins, audelà de l’abstraction, elle abrite des sujets non-humains réels dont nous pouvons (et devons) considérer les points de vue et en fonction desquelles il s’agirait d’opérer. Aussi, la conscience environnementale relèverait plutôt d’une reconsidération des habitants de la wilderness, dont en particulier l’animal, que de la wilderness ellemême. Il émerge de ces revendications ainsi un animal turn. À l’image des Amérindiens expulsés de leurs terres, l’animal est reconnu comme autre habitant invisible du territoire. Le phénomène, initié par Rachel Carson, est consolidé lors du premier « EarthDay », le 22 avril 1970, « l’une des plus grandes manifestations jamais organisée aux Etats-Unis, réunissant 20 millions de personnes42 ». L’affiche y met en scène un aigle majestueux, dont l’existence, reconnue aux yeux de la société, semble débarrassée de toute connotation utilitariste au profit d’une symbolique de révolte et d’émancipation (fig.28). La multiplication des organismes en faveur de la protection de l’environnement et l’adoption de la loi « Clean Air, Clean Water, Endangered Species » en 1973 témoignent d’un intérêt nouveau que suscite le nonhumain au sein de la société, plus particulièrement au cours de la période fin 1970 et 1980. L’animal turn tire sa forme la plus explicite d’un activisme social et artistique radical (issu de la Deep Ecology). Ces mouvements, en transformant nos manière de penser la cruauté envers l’animal, en font d’après Tom Regan, un des philosophes des droits des animaux, un « subject-of-a-life » qui possède des émotions, des désirs, des capacités de sociabilité à l’image des humains et donc des valeurs intrinsèques43. Il parvient, à l’image des autres minorités en lutte pour la citoyenneté américaine, 41. NASH Roderick, « The Value of Wilderness », op.cit, p. 14.

42. LOCHER Fabien, QUENET Grégory, « L’histoire environnementale : origines, enjeux et

perspectives d’un nouveau chantier », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2009, p. 8.

43. OGDEN Laura A., HALL Billy, TANITA Kimiko, « Animals, Plants, People, and Things : A

Review of Multispecies Ethnography », Environment and Society: Advances in Research 4 (2013),

p. 8.

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EARTHFIRST.ORG

FIG.29 - Affiche - 5 days of skill-sharing for grassroots ecological direct action, Août 2015

L’animal devient un protagoniste en action, ce qui lui donne un tout autre rôle vis à vis de la société. Les campagnes de communication, telle que présentée ci-dessus, en témoignent, et ce depuis la contre-culture et le premier « Earth Day ». 66


à faire valoir sa liberté sur la « scène du théâtre démocratique » et sa légitimité au sein de la sphère de l’éthique. Aussi, Il n’est pas tant question d’étendre la morale à une wilderness abstraite mais plutôt d’apprendre à « écologiser » : ouvrir sur une inconnue, ici l’animal, et plus généralement, ouvrir sur tous les êtres. 3. « Ecologisation » : extension de la pratique morale et propulsion de l’animal au cœur du milieu universitaire D’après la philosophe Emilie Hache, « écologiser » se distingue de façon épistémologique et politique de « moderniser » : il s’agit d’une dynamique, d’un processus en constante évolution, qui prend en compte les associations des être qui composent notre « communauté », qu’ils soient humains ou non-humains44. La morale n’étend pas sa pratique à un nouvel objet mais l’intègre à la pratique existante en tant que sujet. Celui-ci n’est plus considéré ni comme extérieur ou abstrait, ni comme moyen (fig.29). En outre, s’il devient impossible de traiter les fins humaines sans traiter les fins de l’animal, il s’agit de considérer un assemblage des multiples points de vue : mettre les fins en rapport sans les hiérarchiser, l’une ne pouvant instrumentaliser l’autre45. Il émerge une nécessité de comprendre l’autre et non d’essayer de se mettre à sa place, comme il en a été question au cours des premières mesures environnementales. Aldo Leopold, dans l’optique d’une fabrication d’un « monde commun », préconise l’apprentissage de ce Tiers afin d’estimer dans quelles conditions il serait possible de vivre ensemble46. « Autrement dit, on pratique une morale écologique en expérimentant une cohabitation de points de vue. On pratique, c’est à dire qu’on participe à la composition d’un monde en collaborant à la fabrication de nouveaux points de vue, le « monde n’étant pas tant à expliquer qu’à enrichir47 ». Partager le monde ne signifierait pas partager un monde identique et homogène : mais bien un assemblage de points de vue, de fins: de milieux. La logique des sciences modernes, de jugement et de disqualification, ne répond pas à cette nécessité d’apprendre de l’autre. Aussi, différentes disciplines plus expérimentales émergent comme pratiques dynamiques, intégrées socialement et politiquement et émancipées des faits scientifiques vrais de toute éternité. 44. HACHE Emilie, Ce à quoi nous tenons, Paris, Editions La Découverte, 2011, p. 19. 45. Ibid, p. 48.

46. LEOPOLD Aldo, op.cit, p. 201. 47. Ibid, p. 50.

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PARTIE 2 - DIAGNOSTIC DU PAYSAGE : FRAGMENTATION ET RE-CONNEXION INTERDISCIPLINAIRES La connaissance de l’animal à laquelle nous nous intéressons est son occupation du territoire. Elle rend compte d’une détérioration des habitats naturels: l’apparition du concept fragmentation amorce une recherche universitaire qui aspire à l’élaboration de stratégies pour une territorialité partagée entre humain et non-humain. Depuis 1970, les disciplines qui s’emparent de l’animal-citoyen comme sujet d’investigation se multiplient et évoluent. Il ne peut émerger aucune solution unique, reproductible sur l’ensemble des territoires tant la question est complexe. Aussi les méthodes scientifiques modernes ne constituent pas les outils adéquats à l’élaboration de processus de mise en commun. Il s’agirait, d’après Isabelle Stengers, d’en appeller davantage « à des sciences qui ne se définiraient pas par la disqualification des autres formes de savoir, mais de façon positive, avec des scientifiques « civilisés qui sachent se présenter » sans juger1 ». Afin de parvenir à une définition exhaustive de la shareability, il essentiel d’appréhender la complexité de la fragmentation. Nous proposerons donc des clés de lecture qui, en permettant un diagnostic complexe du paysage, pourront rendre compte de la pluridisciplinarité que la re-connexion soulève.

I. Des mouvements de préservation aux sciences de la conservation et à de nouvelles géographies « humanimales » 1. Les premiers axes de recherche : l’équillibre de la biogéographie insulaire et les métapopulations Les « îles » en « mer hostile » comme paradigme prédominant Au regard de la biologie, la stabilité du « système terre » est due à la diversité biologique des environnements sauvages. En admettant qu’ils offrent « un sanctuaire pour toute vie », l’écologiste Edward O. Wilson décèle dans la wilderness plus d’intérêt dans la préservation de sa diversité qu’un intérêt pour l’humain2. Il est un des principaux protagonistes de la biologie de conservation, branche de la biogéographie qui, dans la lignée d’explorateurs tel que Charles Darwin, étudie

1. HACHE Emilie, Ce à quoi nous tenons, op.cit, p. 30.

2. NASH Roderick, Wilderness and the American Mind, op.cit, p. 259.

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UNIFORM MITIGATION ASSESSMENT METHOD WEBSITE - 2012

FIG.30 - Taux d’extinction en fonction de l’aire / taux d’immigration en fonction de la distance

UNIFORM MITIGATION ASSESSMENT METHOD WEBSITE - 2012

FIG.31 - Intersection du taux d’immigration et d’extinction qui marque le point d’« équilibre »

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la distribution sur le territoire des organismes et des processus écologiques. Les migrations des populations d’espèces et leurs conséquences génétiques donnent lieu à de nombreuses théories. Aussi, Wilson élabore fin 1967, avec l’écologiste Robert H. MacArthur, «la Théorie de l’Équilibre de la Biogéographie Insulaire» qui appréhende la détérioration des habitats naturels et les mobilités résultantes. Ils proposent un schéma d’interprétation de la dynamique du paysage, fragmenté en « îles accueillantes » réparties au sein d’une « mer hostiles et homogène3 ». Les individus4 s’y déplacent et assurent ainsi le brassage génétique. L’interprétation est mathématique : le nombre d’espèces différentes sur une île est fonction de sa taille et de sa proximité avec l’île « source ». L’équilibre est atteint au croisement de deux courbes (fig.31) : le taux d’extinction et le taux d’immigration, qui tend à décroître à mesure que la distance augmente entre île et « source » (fig.30). La théorie des métapopulations apporte un complément sur la mobilité des populations qui, divisées en plusieurs groupes dispatchés au sein du territoire, interagissent encore les unes avec les autres. Ces mouvements d’organismes augmentent la stabilité d’une population en diminuant le risque d’extinction5. Plus une population est réduite, plus elle vulnérable car exposée à l’hostilité de l’environnement. Néanmoins, cette théorie demeure fondée sur des modèles encore très conceptuels et abstraits, très distincts de la dimension physique du territoire. La polémique qui émerge de cette constatation ouvre la voie à de nouveaux champs de recherche et de nouvelles interprétations du paysage.

3. MACARTHUR Robert, WILSON Edward, « An equilibrium theory of insular zoogeography », International Journal of Organic Evolution, vol 17, n°4, 1967, p. 375. 4. Tout organisme, animal ou végétal, vivant en somme.

5. HANSKI Ilkka, GILPIN Michael, « Metapopulation dynamics: brief history and conceptual domain », Biological Journal of the Linnean Society (1991), n° 42, p. 12.

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WATER AND POWER ASSOCIATES WEBSITE

FIG.32 - Vue aérienne de Westwood, Los Angeles, 1929

Les années 1950 marquent une plus grande qualité et accessibilité à la photographie aérienne par la population pour offrir une vision globalisante du territoire. Elle était néanmoins déjà utilisées par l’armée ou par le gouvernement.

HESS G.R, FISCHER R.A, « Communicating clearly about conservation corridors », Landscape and Urban Planning, 2001, n°55

FIG.33 - Schéma - Structure du paysage : MATRICE - PATCH - CORRIDOR

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2. L’écologie du paysage : clé de lecture universelle du territoire

Un modèle concret d’interprétation du paysage Un paysage est une aire de plusieurs kilomètres où des clusters d’écosystèmes interagissent et forment une mosaïque. L’écologie définit l’étude des interactions entre les organismes et leur environnement. La reconnaissance de notre planète comme un maillage complexe est un profond bouleversement. Aussi, l’écologie du paysage promeut «l’importance d’une nouvelle forme de lien entre écologie et culture, entre le territoire et les populations, entre la nature et les humains6». Elle apparaît en tant qu’outil opérationnel dont l’objectif est de faciliter la compréhension du territoire et donc de réunir les connaissances nécessaires à un aménagement pertinent. L’origine de la mosaïque s’ancre entre les années 1950 et 1980 par la contribution de la photographie aérienne qui offre une représentation globale et physique des paysages, outrepassant l’abstraction mathématique des théories biologiques7. Il émerge une interprétation du système vivant selon trois caractéristiques : la structure, ou la configuration spatiale du paysage ; le fonctionnement, les mouvements et flux d’animaux, de plantes, d’eau, d’énergie au sein de la structure ; le changement, soit les altérations pouvant survenir dans le fonctionnement de la structure au fil du temps8. L’étude est focalisée en particulier sur la dimension structurelle du territoire. Elle en propose une lecture en trois axes: matrice* - patch* - corridor (fig.33). Les patchs sont des communautés d’espèces dispersées au sein d’une matrice environnante de composition différente. Les mouvements d’un patch à l’autre sont permis par les corridors9. Des clés pour appréhender, lire et agir ensemble sur le territoire En apportant une connaissance de la structure du territoire l’écologie du paysage permet une compréhension de son fonctionnement (des mouvements d’individus qui y ont lieu) et des changements et mutations qui peuvent s’y opérer. Le schéma d’interprétation, davantage pratique que théorique, est conçu en tant 6. DRAMSTAD Wenche E, OLSON James, FORMAN Richard T, Landscape Ecology Principles in Landscape Architecture and Land-Use Planning, Washington, Island Press 1996, p. 10. 7. Ibid, p. 12. 8. Ibid, p. 14.

9. FORMAN Richard T., GODRON Michel, « Patches and Structural Components for a Landscape Ecology », BioScience, vol 31, n°10, 1981, p. 737

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Principes de l’écologie du paysage, présentés sous la forme d’une base de données commune aux aménageurs du paysage.

FIG. 34 - probabilités d’extinctions locales La probabilité d’extinction d’une espèce est plus accrue dans le cas d’un patch de petite dimension ou de plus faible qualité en terme d’habitat

FIG. 35 -espèces de bordures ou d’intérieur Un patch aux bordures curvilignes possède une plus grande proportion d’habitat de bordure, entrainant une augmentation du nombre d’espèces dites de bordure, et une chute du nombre d’espèces intérieures.

FIG. 36 -limites droites ou curvilignes Une limite rectiligne entraine un mouvement des espèces en long. Une limite curviligne favorise des mouvements transversaux, de part et d’autre de la limite.

FIG. 37 -patch ecologiquement optimal Un patch écologiquement optimal est généralement doté d’un corps plutôt rond pour la protection des ressources, et de limites curvilignes, de nombreux bras qui permettent la dispersion des espèces.

Issus de l’ouvrage :

DRAMSTAD Wenche E, OLSON James, FORMAN Richard T, Landscape Ecology Principles in

Landscape Architecture and Land-Use Planning, Washington, Island Press 1996.

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que base de connaissances pour les disciplines liées à l’aménagement du territoire (fig.34-37). Le modèle patch-matrice-corridor semble universel quelque soit le paysage étudié. Les principes, aisément applicables, doivent servir une planification avisée basée sur la communication et la collaboration de nombreuses disciplines et une nouvelle politique du territoire. Autrement dit, l’écologie du paysage offre des outils conceptuels universels au service de l’analyse de la complexité et de la diversité des territoires. Elle n’est pas un modèle unique figé d’interprétation issue des méthodes des sciences modernes ou encore, dans une moindre mesure, de la théorie de la biogéographie insulaire. Au sein de ce paradigme, toute forme d’aménagement (dont l’architecture) doit être signifiant à plusieurs échelles, du voisinage à la grande structure du système naturel qui contient l’ensemble des êtres vivants. 3. La géographie animale, où l’ambition d’une relation de partage et d’un espace commun à l’humain et l’animal L’animal entre géographie et sciences sociales pour une vie en commun Observations et analyses de la répartition des êtres vivants sur la surface terrestre poursuivent le travail initié sur la structure du territoire mosaïque et les dynamiques qui en résultent. Les arguments qui prônent la subjectivité de l’animal ont conduit les géographes vers l’éthique environnementale. Si les premières tendances se concentrent sur la distribution géographique des animaux dès le début du vingtième siècle, de nouvelles dynamiques émergent à l’animal turn et incluent l’influence de l’humain dans cette répartition territoriale10. La tendance est consolidée trois décennies plus tard où des universitaires américains -- Jennifer Wolch, Chris Philo... -- tentent de développer une «nouvelle géographie culturelle» avec pour ambition « to bring the animals back in11 ». Cette nouvelle discipline apparaît comme rencontre d’une géographie à la fois animale et humaine et de la théorie sociale. Dans l’optique d’une politique de « décentralisation » du sujethumain et d’une reconsidération de l’animal non plus en dehors mais au sein de

10. WOLCH Jennifer R., EMEL Jody, Animal Geographies: Place, Politics, and Identity in the Nature-culture Borderlands, London and New York, Verso, 1998, p. 1. 11. Ibid, p. 2.

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FONDATION ENSEMBLE

FIG.38 - Première de couverture - DONALDSON Sue, KYMLICKA Will, Zoopolis : A Political

Theory of Animal Rights, Oxford, Oxford University Press, 2011

L’ouvrage ci-dessus -- tardif et plutôt une relecture du Zoöpolis originel de Jennifer Wolch -- est introduit exclusivement pour sa couverture. Elle n’illustre aucune hiérarchie : humain et animal sont tous deux des agents, assignés à la même tâche. L’image introduit à l’échelle domestique les modalités d’une théorie à l’échelle du territoire et de son aménagement.

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la société -- car définis en tant que sujets qui ont leur propre vision du monde12 --, il s’agit de penser une géographie partagée dite « humanimale ». En cela, nous ne nous référons pas tant les relations qu’ils entretiennent qu’une vie en commun. Cette configuration dans laquelle humains et non-humains s’influencent et se transforment mutuellement illustre l’émergence d’une recherche ethnographique multi-espèces13 qui définit ce commun comme des assemblages d’êtres vivants agentifs14 (fig.38). Le terme assemblage suggère des processus dynamiques et complexes de compromis entre les fins de tous les êtres et non uniquement leurs fins respectives. De metropolis à zoöpolis Aussi, géographie animale ou ethnographie multi-espèce témoignent de tendances vers l’intégration de l’animal au sein des théories urbaines, dessinant de nouvelles idées à propos de la culture, de la nature et de la subjectivité et explorant le rôle des non-humains dans la construction sociale des espaces et des paysages15. A l’instar des humains, ils fabriquent leurs propres univers, qui interagissent avec les nôtres. Cependant, la croissance économique, l’expansion urbaine et la préservation des espèces ont rarement été compatibles. En tentant de comprendre l’urbanisation dans la perspective de l’animal, ces disciplines agissent comme des ponts entre les études sur l’extension urbaine, la conservation et la protection des espèces menacées16. Il ne s’agit plus de zoning qui expatrie l’animal mais de le réintégrer à la ville mais de trouver des moyens de transformer de tels sentiments en pratique. Selon Jennifer Wolch, « pour permettre l’émergence d’une éthique, pratique et politique de prise en compte des animaux et de la nature, il nous faut dénaturaliser les villes et inviter les animaux à entrer dans un processus de ré-enchantement de la ville ». Autrement dit, le défit serait de faire émerger des stratégies pour transformer la metropolis en zoöpolis17.

12. Ibid, p. 121.

13. Issu de l’anglais « multispecies ethnography » -- OGDEN Laura A., HALL Billy, TANITA Kimiko, op.cit, p. 6.

14. L’agentivité ou agency est la faculté d’action d’un être, soit sa capacité à agir sur le monde, à en transformer ou influencer les choses, les êtres qui le composent.

15. WOLCH Jennifer, « Anima Urbis », Progress in Human Geography, 26,6, 2002, p. 729.

16. WOLCH Jennifer R., EMEL Jody, Animal Geographies, op.cit, p. 135. 17. Ibib, p. 119

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II. Diagnostic transversal d’un paysage fragmenté La biologie de conservation et l’équilibre de la biogéographie insulaire abordent dès la fin des années 1960, par des modèles mathématiques, les mouvements des populations d’espèces et leurs conséquences génétiques. Associée à la théorie des métapopulations, elle semble proposer un schéma d’interprétation du territoire encore très abstrait. L’écologie du paysage est une approche plus globale qui prend comme sujet d’étude le territoire dans son intégralité -- structure, fonctionnement, changement -- bien qu’elle constitue un modèle plus concret basé sur l’étude des configurations spatiales du paysage. Géographie animale comme ethnographie multi-espèces associent la géographie aux sciences sociales pour étudier les spatialités communes et les frontières en pleine mutation qui existent entre l’humain et l’animal. La fabrication d’un monde commun est indissociable de l’élaboration de stratégies de re-connexion sur le territoire. Aussi, dans la mesure où tout concept trop schématique peut, face à la réalité empirique aux multiples facettes, avoir des conséquences contre-productives, elle rend indispensable une définition trans-disciplinaire du phénomène de fragmentation de manière à appréhender pertinemment les multiples enjeux d’un paysage dit shareable. 1. La fragmentation des milieux : entre une lecture biologique et une lecture structurelle du territoire Stabilisation d’un modèle schématique insulaire réductionniste L’environmental awakening des années 1970 constitue un challenge important dans la recherche en écologie. Il marque l’émergence de nombreuses problématiques spatiales et territoriales auxquelles la fragmentation apporte de nouveaux angles d’attaques18. Elle n’est pas l’unique processus spatial qui touche le territoire: perforation, dissection, attrition sont des phénomènes possédant tout autant d’implications à la fois écologiques et humaines. Nous considérerons néanmoins dans cette recherche la fragmentation des milieux19 en tant que concept complexe dont les conséquences sont de multiples natures et intensités, et peuvent toucher à 18. HAILA Yrjö, « A Conceptual Genealogy of Fragmentation Research : From Island

Biogeography to Landscape Ecology », Ecological Applications (Columbus), n°12, 2002, p. 323. 19. La notion de milieux se réfère au terme anglo-saxon habitat qui constitue une structure

physique abritant un ensemble d’êtres vivants. Se référer au lexique.

79


HAILA Yrjö, « A Conceptual Genealogy of Fragmentation Research : From Island Biogeography to Landscape Ecology », Ecological Applications (Columbus), n°12, 2002

FIG.39 - Modèle conceptuel de la modification de l’état du paysage : le degré de fragmentation

Le graphique proposé par Haila illustre les apports de l’écologie du paysage sur l’interprétation de la fragmentation : la confrontation de données abstraites liée à l’altération du paysage avec des schémas ajoute une dimension physique et structurelle. Ces données plutôt larges et globales (« entre 10 et 60%... ») témoignent de l’importance de considérer l’hétérogénéité et les mutations possibles du territoire. Le modèle, bien que conceptuel, n’est pas présenté comme vérité absolue à appliquer dans n’importe quelle situation. 80


la fois les êtres vivants, les habitats voire des régions entières. Il en émerge ainsi une tradition de recherche écologique qu’une grande partie du milieu universitaire a exploré à travers l’analogie avec la biogéographie insulaire. Cependant, nombres de scientifiques considèrent ce paradigme comme l’« intellectuel attractif » de son époque20. Ils dénoncent une stabilisation de la recherche autour d’une vision schématique trop conceptuelle. Il y aurait une différence trop importante entre la dimension insulaire et la réalité du paysage. Les îles seraient davantage assimilables à des « parcelles » répartie au cœur d’un environnement dont le modèle de la « mer hostile », trop homogène, demeurerait trop réducteur. La théorie, par son abstraction, ne permettrait pas une lecture complexe du territoire et donc ne pourrait saisir la dynamique de ses processus, d’autant plus que la terminologie de fragmentation en est encore absente21. La publication d’origine demeure un incontournable de son temps, et la biologie de conservation essentielle dans la compréhension et la préservation de l’environnement. Néanmoins, le manque considérable d’études empiriques seraient à l’origine d’une homogénéisation des résultats, et ne suffirait pas à établir un diagnostic exhaustif de l’état du territoire. Considérer la structure complexe du paysage Les configurations spatiales émergeant de l’impact des activités humaines sur le territoire naturel témoignent de la complexité et de la diversité des paysages, de leurs mutations perpétuelles, et de l’impossibilité de considérer les migrations des espèces au sein d’un contexte homogène idéalisé. Aussi, le terme fragmentation émerge dans les années 1980 et accompagne les ambitions de l’écologie du paysage de considérer la diversité des habitats naturels, des êtres vivants, et des échelles. Au sein de ce paradigme, l’espace cartésien homogène et hostile laisse place à un environnement hétérogène ; la variabilité spatiale et temporelle des processus écologiques est reconnue et prise en compte ; tout territoire est interprété en fonction de l’organisme qui l’habite (un territoire peut sembler fragmenté pour une espèce donnée, mais viable pour une autre22). La fragmentation est structurelle et peut être définie « comme la transformation de larges surfaces d’habitat continues en

20. HAILA Yrjö, « A Conceptual Genealogy of Fragmentation Research : From Island

Biogeography to Landscape Ecology », Ecological Applications (Columbus), n°12, 2002, p. 321.

21. MACARTHUR Robert, WILSON Edward, op.cit, p. 386.

22. DRAMSTAD Wenche E, OLSON James, FORMAN Richard T, Landscape Ecology Principles in Landscape Architecture and Land-Use Planning, Washington, Island Press 1996, p. 17.

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BILLING GAZETTE FIG.40 - Mark Jacobsen, Young cougar leaving the Jacobsen’s house, Août 2012

L’affaire du cougar de la maison Jacobsen a fait l’objet d’une polémique. Tué après plusieurs heures de traque, l’animal s’est déplace à travers plusieurs résidences du quartier, sans jamais se montrer agressif. Mark Jacobsen, qui s’est retrouvé en face du lion, a lui-même décrété qu’il avait été plus « perplexe qu’agressif ». L’organisme Montana Fish, Wildlife and Parks a annoncé qu’il ne s’agissait que d’un « jeune chat d’un an et demi » à la recherche d’un territoire où vivre.

LUTETY Tom, BILLING GAZETTE, Mountain lion crashes through Baker home’s glass door, is killed, Août 2012, consulté le 13/05/2016. Disponible à l’adresse : http://billingsgazette.com/ news/state-and-regional/montana/mountain-lion-crashes-through-baker-home-s-glass-door-is/ article_653d9046-7111-5129-955e-412854ae909a.html. 82


plus petits blocs, séparés les uns des autres23 ». Elle isole les organismes, animaux comme plantes, qui étaient autrefois « continues » et connectées. Autrement dit, la fragmentation affecte la structure du paysage, riche et complexe. Cette structure est interdépendante des mouvements de populations qui s’opèrent entre les patchs et au sein de la matrice. Enfin, ces dynamiques ne peuvent être considérées indépendamment de la dimension temporelle.

2. Rencontres humain-animal : un espace de tensions et conflits

Au-delà de sa dimension structurelle, la fragmentation est une réduction de l’espace vital des non-humains24 due à l’impact des activités humaines, qu’elles relèvent de l’expansion urbaine, de la pollution... Ils sont expulsés de leur propre territoire en faveur d’une exploitation croissante des sols. Les discours scientifiques (biologistes comme écologues) traitent d’une distinction entre milieux humains et milieux naturels qu’il faut préserver. En revanche, les sciences socio-politiques leur octroient une « juste place » en fonction de leur nature (espèce), de leur comportement, ou de l’espace dans lequel ils sont considérés25. Ils doivent ainsi demeurer « définitivement « en dehors » du périmètre de l’existence humaine, bannis des environs de la vie quotidienne26 », répondant d’une « géographie imaginaire » dans laquelle eux, profondément distincts de nous, appartiennent à un ailleurs qu’il s’agit de délimiter géographiquement. Ainsi, où sont les animaux et où leur est-il permis d’aller ? Les relations qui émergent de la fragmentation des espaces peuvent être appréhendées de multiples manières : domaine vital, distance de sécurité, espace intime et privilégié de rencontres rares et opportunes ou zones conflictuelles. Le conflit émerge lorsqu’il y a franchissement de cette limite avant tout construite socialement, où la présence d’une espèce porte préjudice aux sociétés humaines et provoquent des réactions plus ou moins violentes (fig.40). Les 23. ANDERSON A.B et JENKINS C.N, Applying Nature’s Design : Corridor as a Strategy of Biodiversity Conservation, New York, Columbia University Press, 2006, p. 3

24. Les non-humains considérés dans la suite de cette recherche sont les animaux sauvages : les animaux domestiques ou végétaux n’en font pas parti.

25. MARCHAND Guillaume, « Les conflits Hommes/animaux sauvages sous le regard de la géographie: cadre territorial, perceptions et dimension spatiale », Carnets de géographes : « Géographie humanimale » n°5, janvier 2013, p. 9

26. PHILO Chris, WILBERT Chris, Animal spaces, beastly places : new geographies of humananimal relations, London and New York, Routledge, 2008, p. 10

83


US Department of Transportation, Federal Highway Administration, WILDLIFE CROSSING STRUCTURE HANDBOOK - Design and Evaluation in North America, mars 2011

FIG.41 - Interprétation biologique liée aux mouvements des espèces : Les effets « barrière » de la

construction d’une route sur une population

US Department of Transportation, Federal Highway Administration, WILDLIFE CROSSING STRUCTURE HANDBOOK - Design and Evaluation in North America, mars 2011

FIG.42 - Interprétation structurelle et physique : La fragmentation d’un habitat naturel par la

construction de réseaux autoroutiers et l’influence sur les espèces présentes

84


rencontres fortuites naissent souvent d’une incapacité de définir si on était invité ou non dans l’espace dans lequel nous nous trouvons car, tous les êtres ne percevant pas le monde de manière identique, nous n’en avons pas décelé les marques27. Aussi, les études menées en géographie animale se focalisent essentiellement sur la dimension évolutive de cette frontière entre l’individu et le monde, qui est liée à la question de la perception. La fragmentation altère le paysage sous plusieurs dimensions. Une configuration spatiale fragmentée (écologie du paysage) a une incidence directe sur les migrations des populations d’espèces qui occupent les habitats concernés (théorie de l’équilibre de la biogéographie insulaire) (fig.42). Expulsés de leurs territoires d’origine les individus subissent une réduction de leur domaine vital, une intensification du phénomène d’extinction -- due à une diminution considérable des mouvements fauniques nécessaires à leur survie -- témoignant d’une perte de la biodiversité (fig.41). Une telle expansion des activités humaines sur les milieux naturels engendre une augmentation des rencontres plus ou moins conflictuelles entre humains et animaux sauvages qui sont de plus en plus amenés à franchir la frontière sociale construite par les sociétés dites civilisées28. Le diagnostic transversal d’un paysage profondément fragmenté témoigne ainsi de la nécessité de stratégies en faveur d’une dé-fragmentation*. Le terme même est utilisé davantage en Europe et se décline au sein de la littérature américaine en connexion* ou connectivité*, que nous entendons bien distinguer et définir dans le chapitre suivant. Aussi, les initiatives de ce que nous nommerons dans notre cas la re-connexion -- fondée à la fois sur les trois structures écologiques conceptuelles étudiées précédemment et sur l’extension de la théorie sociale et géographique au champ du non-humain -doivent être en mesure d’appréhender la pluridisciplinarité des enjeux.

27. Il est intéressant pour cette question de la perception en fonction des êtres vivants de se référer à l’œuvre ; VON UEXKULL Jakob, Milieu animal et milieu humain, Paris, Editions Payot et Rivages, 2010.

28. MARCHAND Guillaume, op.cit, p. 4. 85


86


III. Vers une re-connexion transversale : complexité et ambiguïté des stratégies territoriales et de la cohabitation L’animal turn et la popularisation de la pensée environnementale engendrent en quelques années un engouement pour le corridor, particulièrement communiqué par le biais des médias. Il apparaît comme réponse salvatrice et remède miracle à la fragmentation et ses effets sur la faune sauvage. Il a cependant rapidement fait l’objet d’une importante polémique, interrogeant le statut du corridor entre réelle stratégie ou simple « buzzword »29. Nous tenterons de saisir la diversité et la complexité de ses différentes connotations, et de restituer les bases des stratégies de mise en œuvre d’une re-connexion, plus spécifiques à un territoire particulier qu’universelle. 1. Le corridor : entre connexion structurelle et connectivité fonctionnelle « Landscape linkages, land bridges, wildlife corridors, greenways, shelter belts, turkey, trots — call them what you will... » CHADWICK, 1991 : XXI30

Les confusions d’une terminologie Le corridor, au carrefour de multiples disciplines différentes, possède une définition très conflictuelle. Son élaboration dépend essentiellement de l’étude et de l’établissement des objectifs auxquels il doit répondre. Une confusion dans la terminologie induit inévitablement une confusion des objectifs. Les écologistes George Hess et Richard Fischer citent dans leur article « Communicating clearly about conservation corridors » cette affirmation de Chadwick pour introduire leur propre réflexion sur la complexité du corridor31. La citer à nouveau en préambule nous permet d’approfondir quelques termes afin d’illustrer cette confusion et d’en identifier les multiples dimensions. Landscape linkages, land bridges et greenways

29. HOBBS Richard, «The Role of Corridors in Conservation... », op.cit, p.389.

30. Citation issue de : ANDERSON A.B et JENKINS C.N, Applying Nature’s Design : Corridor as a Strategy of Biodiversity Conservation, New York, Columbia University Press, 2006.

31. HESS G.R, FISCHER R.A, «Communicating clearly about conservation corridors»,Landscape and Urban Planning, n°55, 2001, p. 196.

87


LANCASTER COUNTY

FIG.43 - Conestoga Greenway Trail, 2016

NRCS. FIG.44 - Corridor naturel sans intervention humaine, Wildlife (riparian) Corridor for herpetofauna which helps migrating reptiles and amphibians avoid unfriendly fields and roads.

Les figures tĂŠmoignent des multiples connotations qui existent pour parler de corridor : de la voie de circulation pour le citoyen Ă une structure de franchissement. 88


font écho à des dispositifs à l’échelle du territoire alors que le wildlife corridor répond à des enjeux locaux : les fonctions d’un corridor diffèrent en fonction de l’échelle considérée. Greenways renvoie aux origines de l’architecture du paysage et à l’aménagement de voies de circulation larges et arborées au sein des villes pour le citoyen (fig.43), extrait donc de tout intérêt pour la faune sauvage32. Ils sont également, avec les land bridges, des constructions, alors les autres termes n’engagent pas nécessairement l’intervention de l’humain. Ces différentes appellations de ce que pourrait être un corridor témoignent de quelques unes des nombreuses disciplines dans lesquelles il est impliqué depuis l’environmental turn. Aussi, « bien que les origines du concept de corridor se situent au cœur de la théorie de la biogéographie insulaire, et quelque peu du coté de la théorie des métapopulations, l’écologie du paysage fournit une structure conceptuelle plus pratique pour comprendre et mettre en œuvre les corridors33 » : l’écologie du paysage en proposant des modèles d’interprétation du territoires aisément appropriables, permettent d’en appréhender les caractéristiques liées à la fois aux populations d’espèces, aux milieux et aux processus écologiques. À défaut d’être en mesure d’élaborer une définition exhaustive du concept corridor, nous en synthétiserons les différentes déclinaisons et les distinguerons en deux catégories: la dimension structurelle et la dimension fonctionnelle. Il est important de préciser également que, lorsque nous parlons de corridor, nous pouvons évoquer à la fois des compositions naturelles du paysage existant et des dispositifs humains dont l’objectif de connectivité en était la fonction première ou non. Articuler structures et fonctions Selon Hobbs, « …quasiment tout type de végétation en bande pourrait être considéré comme un corridor dans certains contextes34 », d’où la nécessité d’identifier les spécificités de sa configuration spatiale (structurelles) ainsi que ou le rôle qu’il occupe sur le territoire (relatif à la fonction). Un corridor se distingue 32. Se reporter à la partie I, I.2 Frederic Law Olmsted..., p. 41.

33. « Even though the origins of the corridor concept are with island biogeography, and somewhat with metapopulation theory, landscape ecology provides a more practical conceptual framework

for the understanding and application of corridors. » -- ANDERSON A, JENKINS C., op.cit, p. 17. 34. « almost any strip of vegetation could be viewed as a corridor in some contexts » -- HOBBS

Richard, «The Role of Corridors in Conservation : Solution or Bandwagon?», Trends in Ecology and Evolution, vol.7, n°11, 1992, p. 389.

89


HESS G.R, FISCHER R.A, «Communicating clearly about conservation corridors», Landscape and Urban Planning, 2001, n°55, pp. 195-208 FIG.45 - Les 6 fonctions écologiques d’un corridor

Un corridor est un conduit lors qu’il permet à l’animal de se déplacer d’un habitat à un autre. Il est habitat s’il fournit les ressources et conditions environnementales requises pour la survie et la reproduction des espèces. Lorsque des aires sont réparties de part et d’autre du corridor, nous parlons de filtre en cas de perméabilité, et de barrière si ce dernier bloque complètement tout mouvement d’une aire à l’autre. Enfin, la source génère des émigrations d’espèces ; au sein d’un sink, le taux de mortalité surpasse le taux de reproduction. 90


tout d’abord par son échelle spatiale et temporelle. Nous parlons de corridor paysager* s’il s’applique sur des régions de plusieurs milliers de km2, permettant des connexions multidirectionnelles au sein d’une mosaïque d’écosystèmes et le mouvement d’une grande variété d’espèces sur une région entière. Il est dit linéaire* s’il fournit des liens entre deux ou plusieurs habitats répartis sur une dizaine de km2, tendant à maintenir des populations d’espèces ciblées et favorisant le mouvement d’une faible variété d’espèces35. Un corridor paysager peut contenir plusieurs corridors linéaires. Cependant, un élément linéaire du paysage qui semble d’après une perspective humaine connecter des patches n’améliore pas nécessairement la connectivité pour les espèces présentes36. La configuration spatiale d’un corridor est interdépendante de sa fonction, relative à son utilisation par des populations d’espèces spécifiques. Qui l’utilise, pourquoi et comment ? Sa largeur par exemple diffère selon si sont considérés des grands ou petits mammifères, et selon s’il répond à une fonction de simple conduit (passage) ou d’habitat (se nourrit, se reproduit). La figure 45 ci-contre synthétise et explicite les différentes fonctions écologiques qui peuvent s’appliquer dans un vaste champ de la littérature de la conservation. Mettre en œuvre un corridor nécessite donc d’en définir au plus tôt les objectifs et espèces cibles, qui détermineront ses spécificités physiques et son appellation. Nous distinguons ainsi le corridor biologique du corridor écologique, le wildlife underpass de la wildlife crossing structure37, qui se décline même en écoduc en Europe. La terminologie riche et complexe a une grande incidence sur la conception et la qualité du dispositif. En effet, un greenway, s’il ressemble à une wildlife crossing structure physiquement est généralement trop fin et trop riche en espèces exotiques pour permettre les mouvements de la faune sauvage38. Il semblerait que la confusion entre connexion structurelle et connectivité fonctionnelle alimente aussi les discours anti-corridors, qui jugent que leur conception détériore le paysage plus qu’elle ne tente d’en améliorer la connectivité. Le manque de données empiriques et l’engouement populaire à son sujet en ont fait un mot-valise et un effet de mode

35. ANDERSON A.B et JENKINS C.N, Applying Nature’s Design..., op.cit, p. 10.

36. HESS G.R, FISCHER R.A, «Communicating clearly about conservation corridors»,Landscape

and Urban Planning, n°55, 2001, p. 201.

37. Les termes wildlife underpass et wildlife crossing structure ont volontairement été gardé en

anglais mais sont traduits et explicités dans le lexique. 38. HESS G.R, FISCHER R.A, op.cit, p. 203.

91


California Essential Habitat Connectivity Project HABITAT CONNECTIVITY PROJECT CALIFORNIA ESSENTIEL

FIG.46 - Sticks for Essential Connectivity Areas, 2011

17

Le California Essentiel Habitat Connectivity Project est un exemple d’évaluation menée afin de maintenir et améliorer la connectivité écologique et fonctionnelle du territoire à travers des plans de gestion de l’occupation du territoire de l’échelle locale à l’échelle régionale. 92


dont on a peu vérifié les résultats in situ. Il est certain qu’en considérant le corridor comme solution miracle sans prendre du recul vis à vis de sa notoriété, nous ne garantissons pas ses effets bénéfiques et ne participons pas à en faire un dispositif efficace et fiable pour maintenir ou restaurer des milieux connectés. Définir une re-connexion Différencier connexion et connectivité permet de faire la distinction entre des fragments de paysages connectés physiquement parlant, ou qui se réfèrent aux individus et processus écologiques qu’ils abritent. Nous prenons le parti au sein de cette recherche d’employer le terme de re-connexion qui comprendrait des notions à la fois liées à la fois à la structure du territoire et à sa dimension biologique, auxquelles nous ajoutons une dimension socio-géographique de l’impact de ces nouvelles distributions spatiales sur la société et ses habitants. 2. Implantation d’une stratégie systémique et prospective au sein d’un territoire et ses spécificités Un équilibre entre des objectifs à court et à long terme L’écologie du paysage, dans son ambition de fournir un langage facilement appropriable par une majorité de secteurs professionnels, amorce la définition d’un langage commun pour l’élaboration de stratégies en faveur de la re-connexion territoriale. Néanmoins, à l’instar du diagnostic du paysage et de sa connectivité, la science à elle seule ne permet pas une réponse suffisantes aux dégâts de la fragmentation : « les enjeux socio-économiques et politiques, de la même manière que l’échelle et les caractéristiques écologiques de la région, détermineront l’approche appropriée pour la mise en œuvre d’un corridor39 ». Dans un premier temps, bien que nous ayons défini deux échelles d’application -- corridor linéaire et corridor paysager --, la stratégie doit s’ancrer à l’intersection des enjeux locaux et du régionaux. De ce fait une structure mise en place localement, par exemple, pour être viable et efficace, ne peut être isolée : elle doit prendre part à une planification plus globale de connexion et de connectivité territoriale (fig.46). Cette approche instaure une articulation d’objectifs aux temporalités différentes. D’une part, faciliter les 39. « Socioeconomic and political issues, as well as the scale and ecological conditions

characteristics of the region, will determine appropriate approaches to corridor implementation. » -- ANDERSON A.B et JENKINS C.N, Applying Nature’s Design..., op.cit, p. 49.

93


CONSERVATION BIOLOGY INSTITUTE - Wildlife Corridor Monitoring Study FIG 47 - Présence (X) ou absence (0) de la faune sauvage aux points de surveillance à l’automne et l’été 2001. Résultats obtenus par différentes techniques de monitoring, 2003

Le tableau ci-dessus est un exemple de données récoltées et classées lors d’une étude par surveillance

94 Coyote

Coyote

X

X X

X

SDTT X

X

X X

SDTT

Gray Fox

0 0 0 0

0 0 0 0

0 0 0 0

0 0 0 0 0

0

0

0

0

0 0

Track Sta. Camera 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0

Gray Fox

0

0

0

0

0 0

0 0

Track Sta. T.S. sign 0 0 0 0 0 0 0 X 0 0 0 0

X

X X

0

SDTT 0

X

0 0

SDTT

Bobcat

Bobcat

X

0

0

0

0

X

X X

X

0

X

0

0

X

X 0

X

0

0

0

0

0

0

Track Sta. Camera 0 0 X 0 X 0 X X X 0 0

X

0

0

X

0

X

0 X

Track Sta. T.S. sign 0 X X X 0 0 X 0 0 X 0 X

X

X X

X

SDTT X

X

X X

SDTT

Mule Deer

Mule Deer

X

X

X

X

0

0

X X

0

0

0

0

0

0

0 X

X

0

X

0

0

X

X

Track Sta. Camera X 0 0 0 0 X 0 X X 0 0

0

0

0

0

0

0

0 X

Track Sta. T.S. sign X X 0 X 0 X 0 X 0 X 0 X

X

X X

X

SDTT X

X

X X

SDTT

Opossum

Opossum

15

0

X

0

0

0

X

X X

X

0

X

0

X

X

X X

0

0

0

0

0

0

0

Track Sta. Camera X 0 0 0 X 0 X 0 X 0 X

X

X

0

0

0

0

X 0

Track Sta. T.S. sign X X 0 0 X X X X X X 0 0

Track sta. = track station transects, T.S. sign = sign surveys between track stations, SDTT = SDTT sign transects, and camera = camera stations. Cells left blank indicate the location was not surveyed with that technique.

SITE Track Sta. Camera Carmel Creek at I-5 0 0 Little Shaw Valley X 0 Big Shaw Valley X X Lower Shaw Valley X X I-5/805 Merge X 0 Del Mar Mesa X Black Mountain Road Bridge X I-15 Bridge 0 X Penasquitos Creek at Sabre Springs X 0 Lower Beeler Canyon X 0 Upper Beeler Canyon X 0 Green Valley near Blue Sky X X Thompson-Green Valley Creeks X X Sycamore Creek at SDRP X X

Summer 2001

SITE Track Sta. T.S. sign Carmel Creek at I-5 X X Little Shaw Valley X X Big Shaw Valley X X Lower Shaw Valley X X I-5/I-805 Merge X X Del Mar Mesa X X Black Mountain Road Bridge X X I-15 Bridge X X Penasquitos Creek at Sabre Springs X X Lower Beeler Canyon X X Upper Beeler Canyon X X Green Valley near Blue Sky X X Thompson-Green Valley Creeks X X Sycamore Creek at SDRP X X

Fall 2001

X

X X

X

SDTT 0

0

X 0

SDTT

Raccoon

X

X

X

X

X

X

X X

X

X

X

0

X

X

0 X

0

X

0

0

0

0

0

Track Sta. Camera X 0 X 0 0 0 0 0 X 0 0

X

X

X

0

X

X

X X

Track Sta. T.S. sign X X X X 0 X 0 X 0 X 0 X

Raccoon

Table 1. Presence (X) or absence (0) of wildlife at survey locations in Fall and Summer 2001 survey periods using different survey techniques.

X

X X

X

SDTT X

X

X X

SDTT


mouvements d’espèces cibles locales et rétablir ou maintenir la qualité d’un milieu à petite échelle sont davantage des problématiques à court terme. Elles impliquent un nombre limité de stratégies liées au foncier, notamment à l’appropriation et au rachat des terres, des servitudes pour mettre en place le corridor. D’autre part, il est essentiel de considérer des objectifs plus généraux telle que la protection d’une biodiversité régionale ou des processus écologiques présents40. Ils nécessitent à la fois des outils d’aménagement du territoire à grande échelle -- pour l’établissement par exemple d’aires protégées -- et des supports à la fois économiques, sociaux et politiques que nous expliciterons par la suite41. Co-gestion et articulation des compétences dans les différentes étapes de mise en oeuvre d’un corridor Le design commence ainsi par une étude globale : les caractéristiques géopolitiques, contextuelles et l’identification des « menaces » présentes sur le site permettent de déterminer l’échelle et la fonction précise du corridor. Les résultats mènent à la définition de l’aire d’implantation optimale pour le dispositif42. La sélection d’une aire candidate, plutôt de l’ordre de l’investigation, témoigne d’ors et déjà de la nécessité d’articuler des compétences diversifiées. Elle exige trois étapes : la recherche de zones prioritaires ou des corridors existants naturels qui fournissent une certaine connectivité ; une enquête de type monitoring menée par les biologistes afin de déterminer les espèces cibles, d’observer les mouvements de la faune et leurs habitudes alimentaires/reproductives43 (fig.47)w; l’étude de l’impact du futur dispositif à long terme sur le territoire et sur l’ensemble de ses intervenants -- à savoir, les interactions qui émaneront de la nouvelle distribution spatiale, notamment entre les humains et non-humains. Il s’agit par la suite de dessiner l’objet qui sera communiqué au public et à l’ensemble des partis responsables de sa mise en place. Le travail ne dépend pas d’un unique domaine ou d’une unique fonction et peut être attribué à des acteurs différents selon le projet. Nous voyons cependant apparaître majoritairement au sein de la littérature étudiée et des médias

40. Ibid, p. 77.

41. Notamment au sein de la prochaine sous-partie : Partie 2, III.3 Faire émerger des coalitions... 42. ANDERSON A.B et JENKINS C.N, Applying Nature’s Design..., op.cit, p. 47.

43. Entretien avec Charlotte PARRY de l’organisme SAMO Funds, 10/09/2016, Thousand Oaks (Los Angeles - Nord)

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Members of the Steering Committee California Department of Transportation Amy Pettler, AICP Senior Endangered Species Coordinator and Wildlife Biologist Division of Environmental Analysis

California Department of Fish and Game Monica Parisi Staff Environmental Scientist Conservation Planning Program Habitat Conservation Planning Branch

Gregg Erickson Chief, Office of Biological and Technical Assistance Division of Environmental Analysis

Tina Bartlett Chief Habitat Conservation Planning Branch

Marilee Mortenson Senior Environmental Planner Division of Transportation Planning Katie Benoaur Senior Environmental Planner Collaborative Planning Branch Division of Transportation Planning Robert Cervantes Associate Transportation Planner Division of Transportation Planning

California Department of Parks and Recreation Rick Rayburn Chief, Natural Resources Division California Department of Water Resources Marc Hoshovsky Environmental Program Manager Floodway Ecosystem Sustainability Branch United States Fish and Wildlife Service Roberta Gerson Regional Transportation Coordinator Region 8

Consultant Team The Dangermond Group Karin Winters, Project Manager Pete Dangermond SC Wildlands Kristeen Penrod Candace Paulman

Conservation Biology Institute Wayne Spencer, PhD James Strittholt, PhD Heather Rustigian-Romsos Paul Beier, PhD

CALIFORNIA ESSENTIAL HABITAT CONNECTIVITY PROJECT FIG.48 - Equipe pluridisciplinaire pour le California Essential Habitat Connectivity Project, 2011

Cette liste est un exemple d’équipe pluridisciplinaire réunissant de multiples ii compétences autour d’un projet d’évaluation de la connectivité du territoire à l’échelle locale comme régionale.

California Essential Habitat Connectivity Project

96


l’implication et l’œuvre du milieu de l’ingénierie44 ou d’architectes spécialisés dans le paysage, sensibles à l’intégration environnementale voire, plus rarement, très proches des études liées au comportement et aux habitudes des non-humains45. Dans tous les cas, il est important que le design de la structure du corridor émerge d’une collaboration entre des disciplines à la fois techniques d’aménagement, écologiques, biologiques et paysagères. 3. Faire émerger des coalitions : des supports pour l’implantation du corridor Au fur et à mesure, la mise en place du corridor devient d’autant plus un processus socio-économique et politique qu’un projet technique. Le dessin de la structure du corridor marque la mise en place d’un objet qu’il s’agit de vendre à la fois aux élus locaux, aux différents organismes et à la population46. A l’heure de sa remise en question constante -- dans un premier temps médiatisé comme véritable solution miracle à un paysage fragmenté, puis reconsidéré comme mot valise ou bandwagon47--, le soutien populaire est essentiel. En effet, le corridor n’est pas toujours considéré bénéfique aux problématiques liées à la biodiversité. Transversal à de nombreuses terres, dont la plupart privées, il éveille la suspicion des propriétaires fonciers. Néanmoins, n’émergeant pas comme stratégie universelle aisément applicable à tout territoire, les incertitudes concernant ses conséquences vis à vis de ses objectifs premiers et son prix constituent les obstacles majeurs à sa mise en œuvre48. Ils exigent des initiatives complexes et la formation de coalitions d’investisseurs afin de supporter le projet. Construire ce support s’effectue en plusieurs étapes. Tout d’abord, la définition d’un leadership visionnaire et bien placé stratégiquement à la direction et à la gestion du dispositif permet de rassembler à la fois des acteurs locaux et des organismes opérant à plus grande échelle. Les multiples institutions réunies (des centres de recherche, des ONG, des protagonistes publics comme privés...) forment des coalitions qui partagent les mêmes valeurs et objectifs (fig.48), qui participent à la fois à l’élaboration du corridor, à sa communication et 44. Informations récoltées dans plusieurs articles spécifiques, dans chaque cas, à un corridor en

particulier : voir en particulier les articles dans la bibliographie au sein de la rubrique : « Liberty Canyon Wildlife Crossing » : médiatisation et rapports d’étude et de faisabilité

45. Entretien avec Sheik MOINUDDIN, California Transportations, 16/09/16, Los Angeles 46. Idem.

47. HOBBS Richard, «The Role of Corridors in Conservation... », op.cit, p.389.

48. ANDERSON A.B et JENKINS C.N, Applying Nature’s Design..., op.cit, p. 55. 97


98


à une recherche de fonds pour son financement49. De telles initiatives économiques participent à une véritable campagne de médiatisation afin de gagner le support du public et de diminuer au maximum la résistance aux stratégies de re-connexion. En effet, faciliter les mouvements fauniques et restaurer des habitats naturels modifient distributions spatiales des espèces et engendrent de nouvelles interactions avec les populations humaines (en terme de mobilité, d’habitations...). De fait, les attaques des grands fauves à l’égard des humains ne favorisent pas leur sauvegarde, d’où la nécessité de veiller à l’image qu’ils véhiculent au sein des villes et de leurs habitants. Ainsi le corridor, émergeant comme solution miracle, fait l’objet d’une polémique vis à vis de ses compétences de re-connexion des habitats naturels, et ce à la fois au sein des sciences de la conservation, de la géographie, ou des populations humaines. La confusion entre connectivité fonctionnelle et connexion structurelle ne permet pas de définir correctement les objectifs du dispositif et altère les initiatives pour sa mise en œuvre. La distribution spatiale des individus et les relations -- rencontres, tensions ou conflits...-- qui en émanent nécessitent des politiques territoriales et des systèmes de gouvernance complexes et diversifiées et des équipes clairement pluridisciplinaires. Au-delà des observations détaillées des mouvements de la faune et des études de configuration spatiales du territoire, il nous plonge dans l’intimité fragile des rencontres inattendues et privilégiées entre l’humain et l’animal. Les recherches en sciences sociales ont pour objectif de saisir cet interstice curieux au sein duquel l’animal se détache de sa temporalité habituelle pour venir à la rencontre de l’être humain50. Stéphanie Chanvallon, par exemple, offre une étude basée sur de nombreuses anecdotes qu’elle considère comme véritables outils de compréhension de l’étendue des comportement des espèces, d’une l’interrelation naissante51. Les modalités de l’espace shareable ne sont pas universelles et s’ancrent dans un territoire, ses individus, ses acteurs et ses spécificités. 49. Ibid, p. 70.

50. CHANVALLON Stéphanie, op.cit, p. 6. 51. Ibid, p. 8.

99


FIG.49 - Los Angeles et la SMMNRA : le projet et son contexte, 2016

Marie ROYON-LEMÉE

Agoura Hills

Thousand Oaks

Connectivité : de Simi Valley aux Montagnes de Santa Monica

LOCALISATION DU PROJET

Leo Carrillo State Park

101

Simi Valley

Malibu

Calabasas

Santa Monica

Topanga State Park

101

10

405

5

Griffith Park

hollywood


PARTIE 3 - SHAREABLE LOS ANGELES OU LE RÊVE D’UNE COHABITATION

La ville d’Agoura Hills au nord de Los Angeles est sur le point d’accueillir la Liberty Canyon Wildlife Crossing Structure, actuellement la structure de franchissement la plus médiatisée à travers le monde (fig.49). D’apparence hyperlocale, elle prend place au sein d’une stratégie territoriale qui engage des acteurs de tout l’état de Californie, à collaborer afin de restaurer connexion et connectivité d’un paysage soumis au phénomène intense et effréné du développement urbain. En effet, l’empreinte écologique des réseaux routiers s’étend bien au-delà de leur empreinte physique : les phénomènes de mortalité routière et de fragmentation qui en découlent sont considérés comme les plus grandes menaces au maintien des populations d’animaux sauvages. L’ouest des États-Unis a ainsi engagé depuis deux décennies des initiatives pour mitiger l’impact des routes sur les milieux naturels, illustrées par des rapports et des lignes de conduites éditées ou commandées par les services responsables du transport de l’état, tel que Caltrans en Californie1. Aussi, la mise en œuvre de la Liberty Canyon Wildlife Crossing Structure pour la mobilité des cougars de Los Angeles constitue plus qu’un cas d’étude. Elle est l’occasion d’une immersion au cœur d’une initiative qui dépasse les sphères techniques et scientifiques. Le projet s’immisce dans le quotidien de la ville et gagne en popularité à travers une campagne très américanisée et galvanisée par les feux d’Hollywood. Nous tenterons d’en saisir l’origine, les logiques, les coalitions d’acteurs et les singularités. Dans un premier temps, la recherche sera menée à distance et en ciblera la dimension administrative, géographique et quasi-historique. Elle constituera une base à une enquête de terrain, au corps à corps avec le sujet , le paysage et ses protagonistes. Du territoire régional au cougar du fond du jardin: Los Angeles shareable est-elle en marche de bâtir un modèle d’espace humanimal ou n’offre-t-elle qu’une immersion au cœur d’un imaginaire re-connecté ?

1. Federal Highway Administration (FHWA), US Department of Transportation, roadecology.

ucdavis, WILDLIFE CROSSING STRUCTURE HANDBOOK Design and Evaluation in North

America, 03/2011, consulté le 15/05/2016. Disponible à l’adresse : https://roadecology.ucdavis. edu/files/content/projects/DOT-FHWA_Wildlife_Crossing_Structures_Handbook.pdf, p. 13.

101


MISSING LINKAGES: RESTORING CONNECTIVITY TO THE CALIFORNIA LANDSCAPE FIG.50 - Statewide: Missing Linkages, 2000 102


I. L’ambition de re-connecter la ville à son Territoire 1. Paysage fragmenté, mosaïque de milieux : Los Angeles et les Montagnes de Santa Monica Relier les stratégies à une logique régionale La structure de Liberty Canyon traverse la Ventura Freeway, grande artère au nord de la ville qui fragmente la Santa Monica Mountains National Recreation Area2. Cependant, comme nous l’avons constaté précédemment, toute stratégie territoriale n’est efficace que si elle s’inscrit dans une logique de connexion et de connectivité à l’échelle de la région. Un réseau fonctionnel de paysages dits sauvages semble ainsi essentiel pour préserver l’environnement naturel californien, face à l’expansion des activités humaines et à la mortalité routière due aux collisions d’animaux. Aussi, des coalitions se forment afin d’élaborer une expertise complexe des territoires naturels : des bases stratégiques et socles de connaissances élaborés par des équipes pluridisciplinaires, destinés à une grande diversité d’acteurs en aménagement du territoire qui auraient l’ambition de « conserver une Californie connectée3 ». Ces données sont réunies au sein de deux rapports. Le California Essential Habitats Connectivity Project -- Sponsorisé par Caltrans et le CDFW -- fournit une cartographie des « aires essentielles à la connectivité » pour aider à l’aménagement d’infrastructures, du paysage ou des stratégies de conservation. Il propose également des lignes conductrices afin de limiter les effets de la fragmentation par le transport local et régional. Le rapport South Coast Missing Linkages Project: A Wildland Network for the South Coast Ecoregion -- issu d’une collaboration incluant NPS, U.S. Forest Service, California State Parks, The Wildlands Conservancy, Conservation Biology Institute, and The Nature Conservancy (TNC) -- a pour objectifs de participer à la conservation des connexions existantes, essentielles à la mobilité des animaux sauvages et à la protection des processus écologiques et biologiques de la région (fig.50). Les deux documents identifient la nécessité, à la lumière des processus de pression

2. La SMMNRA a été créée administrativement en 1978 ; l’aire publique a été placée sous

l’autorité cojointe du NPS, du Santa Monica Mountains Conservancy et du California State Park. 3. California State Coastal Conservancy, LIBERTY CANYON WILDLIFE CROSSING: ENVIRONMENTAL ASSSESSMENT AND PROJECT DESIGN , 29/01/2015, p. 7.

103


Figure 9.2

Regional Habitat Linkages KERN COUNTY

14

SAN BERNARDINO COUNTY

5

VENTURA COUNTY 118 210 5

170

2

101 134

210

101

210

405 10 10

SMMNRA

60

90

60

110

5

57

710 605 105

RIVERSIDE COUNTY

91

405

ORANGE COUNTY

103

PACIFIC OCEAN

110

710

47

Miles 0

SANTA CATALINA ISLAND SAN CLEMENTE ISLAND

NOTE: Islands are not shown in their true locations.

Wildlife Movement

Unincorporated Areas

Regional Wildlife Linkages

Cities

6.5

13

Open Space Dry Water Body Perennial Water Body Intermittent Water Body Source: Department of Regional Planning, May 2014. Additional Sources:South Coast Wildlands, USGS National Hydrography Dataset

DEPARTMENT OF REGIONAL PLANNING/SOUTH COAST WILDLANDS FIG.51 - South California Regional Habitat Linkages, mai 2014

Le document présente la connectivité territoriale nécessaire à l’échelle de Los Angeles et de son territoire, comprenant notamment la SMMNRA. 104


foncière et du changement climatique, de préserver et améliorer le wildlife corridor existant entre les chaînes de montagnes de Sierra Madre et de Santa Monica4. Plus particulièrement, ils reconnaissent les aires naturelles contiguës environnant la ville d’Agoura Hills et la route de Liberty Canyon, situées le long de l’US101, au cœur de la Santa Monica Mountains National Recreation Area, comme le contexte idéal à la mise en place d’une structure de franchissement qui permettrait d’atteindre ces objectifs de connexion et de connectivité. Le site comprendrait en effet une des rares portions de l’autoroute possédant de part et d’autre -- au nord comme au sud -- une continuité de terres publiques et protégées de façon permanente5. La mosaïque Santa Monica La SMMNRA représente en effet l’une des plus grandes aires de préservation et de récréation urbaine du monde et la plus importante des États-Unis: 600 km² de montagnes, vallées et littoral encerclés par une mégalopole de plus de 17 millions d’habitants6. Reconnue à la fois pour un nombre important d’espèces animales et végétales protégées ainsi que de sites culturels et archéologiques, elle constitue un des exemples les plus populaires de parcs urbains tels qu’énoncés en première partie, dont l’objectif demeure de « préserver ses caractéristiques scénographiques, naturelles et historiques, et son intérêt pour la santé publique, telle une bouffée d’air frais pour la métropole sud-californienne tout en répondant au besoin de récréation et d’éducation pour les visites du public7 ». Aussi, représentant un partenariat entre des ONG, des gouvernements locaux et des propriétaires privés, elle apparaît comme véritable mosaïque intégrée au cœur de stratégies territoriales à plusieurs échelles (fig.51) articulant des milieux naturels, des aires ludiques et de récréation, des habitations et autres exploitations. De multiples protagonistes incluent de multiples intérêts et objectifs pour un même territoire, ce qui rend toute stratégie plus difficile à mettre en œuvre, car nécessitant négociation entre les fins (fig.52). 4. Ibid, p. 3.

5. Ibid, p. 4.

6. NPS, United States Department of the Interior, Santa Monica Mountains Recreation Area - General Management Plan : Environmental Impact Statement, juillet 2002, consulté le 20/07/2016, p. 3.

7. « ...preserve its scenic, natural, and historic serring and its public health value as an air shed

for the Southern California metropolitan area while providing for the recreational and educational need of the visiting public. » -- Ibid, p. 19.

105


106


US DEPARTMENT OF THE INTERIOR, NPS -- SMMNRA 107 FIG.52 - Current Park Landownership, 2002


NATIONAL WILDLIFE FEDERATION BLOG

FIG.53 - Griffith Park Connectivity Study/Miguel Ordeñana : P-22, un des individus placés sous

surveillance, repéré au Griffith Park, 11/05/2014

NATIONAL PARK SERVICE

FIG.54 - Cartographie : Localisation des individus placés sous surveillance, 2015

108


2. Ghost-cats : des rumeurs sur la présence de cougars en périphérie de la ville Le Santa Monica Mountains Recreation Area General Management Plan définit Los Angeles comme « possiblement la seule ville au monde à être divisée par une chaîne de montagne ou un parc de récréation national8 ». L’état actuel des territoire décrit plutôt les montagnes encerclant Los Angeles comme une des aires naturelles du monde les plus divisées par l’urbanisation et les activités humaines. En outre, la Ventura Freeway constitue depuis les années 1930 une barrière quasiment impénétrables entre les montagne de Santa Monica, les collines Simi et les montagnes de Santa Susana, qui accueillent de nombreuses espèces. La sur-exploitation des terres s’effectue au détriment des habitants d’origine, ces individus « invisibilisés » pendant plusieurs siècles, qui s’immiscent moins dans les zones urbanisées qu’ils ne re-surgissent au sein de leurs propres territoires dont ils ont été expulsés. Aussi, au début des années 2000, des rumeurs émergent dans la communauté biologique concernant la présence de grands mammifères, en particulier le lion des montagnes -- cougar, puma, felis concolor -- ou ghostcat, de par sa nature discrète et son caractère furtif nocturne9. Du monitoring est mis en place par les biologistes du NPS afin de répertorier les déplacements quotidiens des individus -- qui demeurent particulièrement nocturnes (fig.54) -- dont la géolocalisation est permise par des colliers émetteurs. Les résultats, répertoriés au sein de tables constituent un outils majeur dans l’identification à la fois de corridors existants, de milieux très fragmentés ou de zones de tensions10. Dans les montagnes environnantes de Los Angeles, 30 lions des montagnes ont été équipés de colliers et suivis depuis 2002 (fig.54). L’extraction de données issues directement du site géographique, la surveillance des mouvements/habitudes/des lions des montagnes -- ainsi que de multiples autres espèces tels que lynx, coyote, chevreuil ou renard -et des prélèvements génétiques réguliers a permis de confirmer le choix de Liberty Canyon Road comme site d’implantation d’une stratégie de connexion/connectivité, tel qu’il avait été prescrit par les premières expertises à l’échelle de la région11.

8. NPS, United States Department of the Interior, Santa Monica Mountains..., op.cit, p. 5. 9. Entretien avec Charlotte PARRY, SAMO Funds, op.cit. 10. Idem.

11. California State Coastal Conservancy, op.cit, p. 3. 109


Steve Winter Photography FIG.55 - Steve Winter, A Mountain Lion at Griffith Park, 2013

National Geographic FIG.56 - Steve Winter, LA’s Wild Neighbors, 2013

L’animal sauvage, à l’image de l’humain, est un habitant de la ville. 110


3. Diagnostic territorial : la nécessité de considérer l’anima urbis Les données récoltées par le NPS pendant plus d’une décennie, confirmant dans un premier temps l’importance du corridor Sierra Madre - Santa Monica, témoignent des conséquences de l’altération des mobilités animales par l’expansion urbaine. L’US101 constitue une barrière préjudiciable pour les mouvements de la faune sauvage. La réduction considérable de l’espace vital de l’animal -- qui peut normalement atteindre jusqu’à 500 km2 pour un mâle adulte et 200 km2 pour une femelle12 -- engendre des conflits d’appartenance du territoire entre les individus, en particulier les prédateurs, qui se retrouvent encerclés par de nombreuses frontières imperméables. Aussi, la diversité génétique au sein de la population de cougars de Los Angeles est plus basse que n’importe où ailleurs en Californie par manque d’espace et de mobilité13. Les migrations entre les groupes sont indispensables aux processus de chasse et de reproduction et pour éviter la consanguinité. Mais se déplacer nécessite de traverser l’autoroute et augmente le taux de mortalité routière animale. Enfin, l’humain cherchant à éradiquer les êtres qu’il juge « nuisibles » utilise des rodenticides susceptibles d’atteindre également les grands mammifères14. Mais l’animal est en ville15 (fig.55;56), mis en exergue par les médias, par les artistes, au sein des réseaux sociaux. La question n’est pas tant de savoir si l’animal vient rencontrer l’humain de son plein grès que de se demander s’il a réellement eu le choix16. Le fait que leurs existences ne soit parfois incompatible avec les activités humaines n’en font pas des êtres néfastes. Or, s’ils ne sont pas considérés en tant que membres intégraux du territoire, et sans aucune stratégie à leur égard, les lions des montagnes ne devraient pas tarder à disparaître. La mise en place d’une structure de franchissement à Liberty Canyon Road apparaît comme une des premières grandes initiatives de réinterprétation de l’urbanisation dans la perspective de ses habitants non-humains : l’opportunité, à plus grande échelle, de « ré-enchanter la ville17 ».

12. National Park Service, Santa Monica Mountains, Lions in the Santa Monica Mountains? consultée le 10/05/2016. Disponible à l’adresse : https://www.nps.gov/samo/learn/nature/ pumapage.htm 13. loc.cit. 14. loc.cit.

15. Se reporter aux faits divers que nous avons évoqué pour introduire notre recherche, p. 11. 16. CHANVALLON Stéphanie, op.cit, p. 4.

17. WOLCH Jennifer, « Anima Urbis », Progress in Human Geography, 26,6, 2002, p. 734. 111


CV INDEPENDENT, 06/12/13 FIG.58 - Judith Lewis Mernit : A Sad Loss : A Dead Southern California Puma Would Have Spread Genetic Diversity

Marie ROYON-LEMEE FIG.59 - Liberty Canyon Exit, US101, 09/16 112


II. De la nature au design : la conception du « Liberty Canyon Wildlife Crossing Structure » « Il s’agit d’un franchissement vital dans l’une des dernières aires intactes le long de la route US101, et construire un passage sécurité nous donne une chance d’assurer l’avenir des lions des montagnes au cœur des Montagnes de Santa Monica et de la région de Los Angeles18 » DR. Seth Riley - National Park Service, Urban Wildlife Expert

1. La stratégie « Save LA’s Cougars » : objectifs, chronologie, financement Des premières initiatives à l’investissement de Beth Pratt Compte tenu du compte rendu des deux rapports expertises régionaux et des résultats du NPS, des premières initiatives en faveur d’un corridor pour les cougars californiens ont été amorcées par Caltrans et de nombreuses autres organisations publiques. Très tôt, le NWF, MRCA, RCDSMM, voire des élus et gouvernements locaux s’impliquent dans des campagnes visant à éveiller la conscience populaire. Cependant, malgré une intensification de la médiatisation, les tentatives de financement pour approfondir les recherches -- tant le suivi des individus sous surveillance que les études de faisabilité d’un corridor -- échouent. Alors que le contexte s’avère de plus en plus favorable à une stratégie de connexion/connectivité territoriale, la mort en 2013 d’un lion des montagnes (fig.58) proche de la sortie Liberty Canyon sur l’US101 (fig.ww59), en faisant émerger une nouvelle situation d’urgence vis à vis de la population de cougars présente dans les montagnes de Santa Monica, marque le point de départ de la démarche « SaveLACougars19 ». Beth Pratt, directrice régionale du NWF, en pleine rédaction de son livre When Mountain Lions Are Neighbors, rencontre le biologiste Jeff Sikich responsable du monitoring

18. « This is a vital crossing in one of the last undeveloped areas on the 101, and building a

safe passage gives us a chance to ensure the future of the mountain lions in the Santa Monica Mountains and Los Angeles area » -- NWF, National Wildlife Federation, #SaveLACougars,

consulté le 03/01/2016. Disponible à l’adresse : http://www.nwf.org/save-la-cougars/about-thecampaign.aspx.

19. California State Coastal Conservancy, op.cit, p. 5. 113


NATIONAL WILDLIFE FEDERATION FIG.60 - Interface pour la campagne Save LA Cougars, 2014

NATIONAL WILDLIFE FEDERATION FIG.61 - Leigh Wyman, Rally attendees brought color posters to show support, 26/09/14 114


qui l’emmène sur les traces de ces nouveaux habitants du Griffith Park et des aires naturelles environnantes20. Cette rencontre, associée à l’émergence de l’animal au sein de la théorie sociale et à l’ambition des acteurs de Los Angeles -- notamment Caltrans -- de requalifier la ville au regard des problématiques environnementales contemporaines, forme un véritable terreau pour la ville shareable. Pratt s’empare de la campagne et devient ce « leadership visionnaire » qui réunit à la fois acteurs locaux et organismes territoriaux21. Financer une wildlife crossing structure Le projet a été estimé à plus de 55 millions de dollars22, dont la majorité du financement provient de fonds privés qui ont nécessité le lancement de la campagne « Save LA Cougars ». Bien que Caltrans soit engagé dans l’élaboration et la communication du corridor depuis son origine, l’État ne fournit actuellement aucune aide. Il a cependant été élu éligible à une aide financière étatique, qui ne dépasserait pas plus de 25% du montant total23. Aussi, la campagne a vocation à subvenir à la première phase de construction d’ici 2018 ainsi qu’à alimenter un fond commun permettant de couvrir les dépenses de la recherche biologique et du suivi des individus monitorés. A ce titre, l’initiative tend à éveiller la conscience populaire: des actions au sein d’associations et d’écoles sont organisées pour sensibiliser dès le plus jeune âge à la considération des animaux sauvages. Les rassemblements -telles que les marches collectives ou manifestations -- permettent la rencontre des élus locaux avec leurs habitants et favorise leur collaboration (fig.61). L’organisation Santa Monica Mountains Fund est nommée responsable de la campagne de levée de fonds, et collabore en étroite relation avec plusieurs protagonistes du NWF et du NPS, responsables également de la médiatisation du projet24 (fig.60). La chronologie du Liberty Canyon Wildlife Crossing Structure ainsi qu’un organigramme réunissant tous les acteurs impliqués sont fournis en figures 62 et 63.

20. Entretien téléphonique avec Beth Pratt, le 25/09/2016.

21. Se référer à la Partie 2, III.3 Faire émerger des coalitions..., p. 93.

22. CALTRANS, TAN Siew Mei (Ingénieur civil en charge), CA.gov State of California, Liberty

Canyon Wildlife Corridor - Project Study Report, 05/05/2015, consulté le 15/03/2016. Disponible à l’adresse http://www.docfoc.com/psr-liberty-canyon-wildife-corridor-bOf5, p. 24. 23. Ibid, p. 13.

24. Entretien avec Charlotte Parry, SAMO Funds, op.cit. 115


Premières preuves photographiques : Deer Creek & Castro Crest

P-12 TRAVERSE US10 Amélioration évidente du brassage génétique

2009

12 individus percutés par un des véhicules

OBSERVATIONS PAR LES BIOLOGISTES 42 individus mis sous surveillance

Présence de « mountain lions » dans les Montagnes de Santa Monica

RUMEURS

2002

116

directrice de la NWF Californie, décide de mener à bien le projet

NWF - Beth Pratt,

2012

Cougar retrouvé mort près de la sortie LIBERTY CANYON (US101)

2018

$55 millions

Fin des travaux et mise en service estimée à NOVEMBRE 2021

financement : $55 millions

SAVE LA’S COUGARS CAMPAGNE

$10 millions

P-22 traverse 2 des highways les plus denses pour rejoindre GRIFFITH PARK

2015

FIG.62

TIMELINE

2021

Finalisation du design phase de construction

études environnementales

Première phase de conception

PROJET STUDY REPORT LOCALISATION : LIBERTY CANYON ROAD ALTERNATIVE 2 : LE PONT

pont ou tunnel ?

Nécessité d’un «corridor» faunique pour permettre aux cougars de traverser l’US 101

APPEL À PROJET


ARCHITECTE

Clark stevens

RESOURCE CONSERVATION DISTRICT OF THE SANTA MONICA MOUNTAINS

RCDSMM

FEDERAL HIGHWAY ADMINISTRATION

FHWA

MOUNTAINS RECREATION AND CONSERVATION AUTHORITY

MRCA

SPONSOR

SANTA MONICA MOUNTAINS CONSERVANCY

SMMC

Kate Kuykendall

NATIONAL PARK SERVICE

NPS

Financement des études préliminaires

Campagne de communication : éveiller la conscience citoyenne en faveur des grands mammifères

FOND COMMUN pour la campagne et pour la maintien de la recherche et de l’observation des grands mammifères

Consultant pour la conception de la wildlife crossing structure

CHEF DE PROJET

Sheik Moinuddin

Urbanisme environnemental Ingénierie Etudes préliminaires

CALIFORNIA DEPARTMENT OF TRANSPORTATION

CALTRANS

Beth Pratt

SANTA MONICA MOUNTAINS CONSERVANCY

(ONG)

NWF

CAMPAGNE DE LEVÉE DE FONDS

Richard Bloom

CALIFORNIA STATE ASSEMBLY

Fran Pavley

27TH SENATE DISTRICT SENATOR

POLITICIENS

CITY OF AGOURA HILLS

CITY OF MALIBU

CALIFORNIA COASTAL CONSERVANCY

CCC

CALIFORNIA STATE PARK

CSP

CALIFORNIA DEPARTMENT OF FISH AND WILDLIFE

CDFW

US FISH AND WILDLIFE SERVICE

USFWS

Charlotte Perry

SANTA MONICA MOUNTAINS FUND

(ONG)

SAMOFUND FIG.63

acteurs


DOWNTOWN LOS ANGELES

101

101

AGOURA HILLS

Marie ROYON-LEMÉE FIG.64 - Plan de situation, Liberty Canyon Crossing Structure, 10/2016

Agoura Road

CALTRANS ENGINEERING OFFICES FIG.65 - Structure Design Branch, Massing Study, mars 2015 FIG.66 - Structure Design Branch, Perspective aérienne, mars 2015 FIG.67 - Structure Design Branch, Perspective depuis Agoura Road, mars 2015


2. De la théorie à la pratique : l’élaboration d’une structure de franchissement pour les animaux Entre forme et fonction Le corridor répond à la volonté de faciliter les mouvements des animaux sauvages -- les cougars demeurent les espèces cibles de l’étude -- de part et d’autre de la Ventura Freeway. Il est avant tout un corridor conduit linéaire : soit un dispositif de passage localisé. De fait, il participerait à restaurer la connectivité entre les montagnes de Santa Susana, les collines de Simi et les montagnes de Santa Monica. Le design a été pris en charge par les ingénieurs de Caltrans en 2015, qui ont décomposé le projet en deux différentes structures. Dans un premier temps, un pont à deux travées, de 60m de long et 40m de large, permet la traversée des 8 voies de l’autoroute US10125 (fig.63,64). Il constitue actuellement la plus importante structure de franchissement pour la faune jamais élaborée au monde26. Un remblais est indispensable pour y accéder par le sud, nécessitant la mise en place de murs de soutènement de part et d’autre de la freeway. Ces remblais, recouvrant la route Agoura, sont à l’origine de la conception tunnel de 4m de haut afin d’y maintenir la circulation (fig.64). La stratégie est amenée à être prolongée plus encore vers le sud afin d’offrir aux individus une véritable porte d’entrée ou de sortie vers les montagnes de Santa Monica, sans être perturbés par les routes qui les traversent ou les nombreuses habitations pavillonnaires qui bordent les aires naturelles (fig.62). L’architecte médiateur Nous avons affirmé en deuxième partie de cette recherche que, quelque soit l’acteur en charge du design, la conception d’un corridor relevait d’une articulation entre des théories à la fois biologiques, écologiques, sociales et les données empiriques du site relatives notamment à sa géographie et aux espèces dites cibles. Aussi, dans le cadre du Liberty Canyon Corridor, cette articulation est permise par Clark Stevens, architecte de profession et un membre du RCDSMM27. Spécialisé dans l’intégration des constructions au cœur des territoires naturels, en interaction 25. CALTRANS, TAN Siew Mei (Ingénieur civil en charge), PSR, op.cit, p. 76. 26. Entretien avec Sheik MOINUDDIN, California Transportations, op.cit. 27. Resource Conservation District of the Santa Monica Mountains.

119


60 m

4m

200’ = 60m

Agoura Road

Agoura Road

CALTRANS OFFICES FIG.68 - Structure Design Branch, Perspective en direction de Los Angeles, mars 2015 FIG.69 - Structure Design Branch, Elévation, mars 2015 FIG.70 - Première projection de la structure, mars 2015


avec les animaux sauvages, il agit comme véritable médiateur et assiste le travail des ingénieurs de Caltrans28. Il est à l’origine de la plupart des décisions majeures concernant la configuration spatiale et la composition paysagère qui ont orienté le design de la construction. Tout d’abord, il définit le choix d’un pont plutôt que d’une structure souterraine, les grands mammifères se déplaçant majoritairement « à ciel ouvert », équipé cependant de parois anti-bruit de 2m de haut afin de les couper au maximum à la fois de la vue et du son des véhicules29 (fig.68,69). La largeur du passage et son emprise vis à vis du territoire existant sont le résultat de nombreuses analyses de site et d’une connaissance approfondie des mouvements de l’animal cible. La présence d’une flore spécifique répond à l’exigence d’intégration de la structure au sein du paysage. De la même manière, en reproduisant une végétation au plus proche de son habitat naturel, on tend à faciliter le mouvement du cougar. Enfin, requalifier les barrières qui séparent les aires naturelles de l’autoroute (actuellement d’une faible efficacité) devrait permettre d’orienter le parcours de l’animal, et le dissuader de traverser au-delà du pont30 (fig.70). Faire campagne ou l’élaboration d’un « produit à vendre » Aussi, la mise en œuvre du Liberty Canyon Wildlife Crossing Structure témoigne d’une articulation d’un projet technique et d’une véritable initiative économique, politique et sociale. Le corridor allie théorie et informations pratiques et contextuelles : il émane d’une étude approfondie du site, à plusieurs échelles, qui s’est étendue sur plus d’une décennie. Il est le résultat d’une collaboration complexes entre différents acteurs, gouvernementaux ou non. Cependant, la construction en soi n’est cependant pas la clé de son succès, son aspect n’étant communiqué depuis deux ans qu’à travers une unique perspective aérienne (fig.70). La campagne «Save LA Cougar» prend moins parti de l’image du corridor que de l’intérêt que suscitent ses principaux protagonistes. Beth Pratt comprend très tôt que l’avenir du projet dépend de son acceptation par la conscience populaire : il s’agit davantage de sensibiliser la population aux animaux sauvages par l’élaboration d’un imaginaire shareable que de vanter les plans d’un pont qui traverse une autoroute.

28. Idem.

29. CALTRANS, TAN Siew Mei (Ingénieur civil en charge), p. 4.

30. Entretien avec Kate Kuykendall, responsable communication du NPS, 10/09/2016, Thousand Oaks (Los Angeles - Nord).

121


STEVE WINTER PHOTOGRAPHY FIG.01 - Steve Winter, A Mountain Lion at Griffith Park, 2014

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405 5

hollywood

Marie ROYON-LEMÉE FIG.71 - Cartographie, Migrations de P-22 ou l’exploit de deux traversées d’interstate, 10/2016 122


III. Vers une théorie urbaine « trans-espèces » pour penser la ville dans son intégralité En 2013, le photographe Steve Winter parvient à saisir les images-clé du succès de la campagne « Save LA Cougars » après deux ans de travail acharné au cœur du Griffith Park. Le tableau d’un lion des montagnes majestueux, surplombé par le logo Hollywood, symbole de Los Angeles, ou au premier plan d’une des plus belles vues nocturnes depuis Mulholland Drive marque une nouvelle étape dans l’ascension de l’anima urbis (fig.01). L’émergence de l’animal citoyen est permise par l’animal icône, principal protagoniste d’un imaginaire de la re-connexion de la ville à son monument naturel. 1. P-22 : symbole d’une cohabitation envisageable entre les pumas et les habitants Le « Neil Amstrong de son époque31 » Le cougar en tête d’affiche est nommé P-22 par les biologistes dès les premières opérations de surveillance en 2002. Il est l’un des 12 survivants sur une trentaine d’individus, tués par collisions ou empoisonnement. Plus particulièrement, il demeure l’unique animal à être parvenu à traverser deux autoroutes très fréquentées de Los Angeles (Interstates 405 et 5) pour rejoindre le Griffith Park, en plein centre ville, dont il est l’improbable invité depuis plusieurs années32 (fig.71). Le parc urbain, bien que représentant cinq fois la superficie de Central Park, ne représente qu’un fragment de l’espace vital ordinaire d’un puma concolor. Il fait parti de la SMMNRA et reçoit plus de dix millions de visiteurs à l’année. Aussi, l’exploit et la présence inattendue d’un lion des montagnes au sein d’un tel environnement agit comme véritable catalyseur pour la pensée environnementale populaire. P-22 ne se distingue plus d’une personnalité humaine tant il gagne en popularité. La population se passionne pour cet être à l’apparence et la réputation d’un dangereux prédateur qui cherche à s’immiscer dans la ville. Elle veut comprendre son attitud : pourquoi par exemple, cherche-t-il absolument à chasser les chevreuils proches du

31. PRATT Beth, op.cit, p. 2. 32. Ibid, p. 4.

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NWF

FIG.72 - « Save L.A Cougars », Beth Pratt et la pancarte de P-22 à la sortie Liberty Canyon, 2014

NWF

124

FIG.73 - LEE Tony & RAPAPORT Alex, The Cat that Changed America, 2016


centre ville ? L’animal est doté d’une conscience et d’un porte-parole33. En outre, il constitue la figure qui a inspiré Beth Pratt qu’elle fait émerger comme véritable symbole pour sa campagne. P-22 : garant de l’ensemble des cougars de Los Angeles Ce que l’on vend, pour lever des fonds, ce n’est donc pas l’aspect projeté encore à l’état d’embryon d’une structure de franchissement mais une figure existante presque héroïque. Le cougar est au premier plan au même titre qu’une célébrité. Il possède ses propres goodies, des posters à son effigie, des pancartes à selfie34 (fig.72) qui diffusent l’existence des grands fauves à la population du centre ville, jusque très récemment dans l’ignorance de tels faits. Les problématiques liées à l’altération des milieux naturels par les activités humaines touchent davantage la population -- et davantage de tranches d’âge -- par ce biais que par des publications écologiques encore trop marginalisées. Des dizaines de sites internet suivent en direct les mouvements de P-22, qui possède sa propre page facebook et son compte tweeter afin de diffuser l’actualité à la fois de la Wildlife Crossing Structure, du NWF voire du NPS. De jeunes réalisateurs s’emparent du lobby Hollywood pour hisser l’animal en tête d’affiche et gagner en diffusion et en notoriété (p.73). Un film, actuellement en réalisation, retrace ses aventures en recueillant des témoignages de nombreux protagonistes d’organisations différentes, dont Beth Pratt et les élus de Ventura et des comtés environnants35. Véritable image médiatisée au profit d’un projet innovant, le jeune cougar apparaît comme symbole d’une possible cohabitation entre le citoyen angelenos et le cougar. 2. De l’exclusion à l’inclusion : les animaux de Los Angeles comme fins et non comme moyens ? Du prédateur à l’habitant P-22, doté d’une conscience, d’une parole, suivi par des milliers d’internautes, témoigne du basculement au sein d’une partie de la population de l’animal-moyen à la considération des fins de l’animal. De fait, le statut du cougar californien a évolué 33. loc.cit.

34. Entretien avec Kate Kuykendall, op.cit.

35. LEE Tony, RAPAPORT Alex, The Cat that Changed America, en cours de tournage depuis 01/07/2016.

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SAMO Fund

FIG.74 - Affiche, Meet the real cougars of Los Angeles, 2016

Affiche de la campagne de SAMO Funds et Kate Kuykendall (NPS) visant révéler la présence de ces habitants au coeur des montagnes de Santa Monica notamment grâce à une stratégie de sensibilisation (P-44, P-45). 126


au cours des dernières décennies. Jennifer Wolch, à travers la terminologie et les articles qui composent la couverture médiatique du Los Angeles Times publiés entre 1985 et 1995, étudie les comportements des humains et leurs jugements vis à vis du lion des montagnes. Selon elle, l’opinion publique demeure la clé des plans de gestion concernant la faune sauvage et une influence majeure sur l’appui financier ou législatif des procédures qui agissent en sa faveur36. L’évolution n’a pas été linéaire. Certes, après avoir soulevé de hauts débats scientifiques et politiques, le nombre croissant d’interactions entre l’humain et le cougar a davantage suscité un intérêt de la population de sa préservation à sa protection. L’urbanisation s’associe paradoxalement à des visions plus moralistes vis à vis de la chasse, et les populations de plus en plus urbanisées ont contribué à la formation d’une image plus favorable de l’animal. Cependant, l’ignorance encore accrue de la présence des individus en périphérie de Los Angeles et le peu documentant ces interactions péjorativement constituent des obstacles à toute stratégie de connectivité au sein du territoire. Aussi, des intervenant(e)s telle que Kate Kuykendall, responsable communication au NPS, œuvrent à faire connaître le cougar auprès de la population avant de lui proposer de changer son attitude envers eux37 (fig.74). De la même manière que les premiers colons ont saccagé une « terre sauvage hostile », le fauve peut inspirer la crainte et le mépris car nous ne le connaissons pas. Apprentissage partagé Aussi, si les attitudes que nous adoptons dépendent des ressentis que nous possédons vis à vis de l’autre, nos sentiments dépendent de ce que nous savons de l’autre. Nous avons tendance à ne pas considérer la distinction qui s’opère, entre humains et animaux, dans la perception que nous avons du monde. Nous n’observons pas à travers le même filtre, ce qui peut mener à des accidents pour de jeunes cougars, par exemple, qui ne feraient pas de différence entre une proie classique et un chien domestique38. De la même manière, il semblerait que les

36. WOLCH Jennifer R., GULLO Andrea, LASSITER Unna, « Changing Atittudes towards

California’s Cougars », Society and Animals, volume 5 n°2, The White Horse Press, Cambridge UK, 1997, p. 96.

37. Entretien avec Kate Kuykendall, op.cit.

38. VON UEXKULL Jakob, Milieu animal et milieu humain...-- Cité par HACHE Emilie, Ce à

quoi nous tenons, op.cit, p. 43.

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Marie ROYON-LEMÉE FIG. 75, 76, 77 - Liberty Canyon Exit : barrières délimitant les aires naturelles autour de l’US101

FIG. 78,79 - Résidences pavillonnaires d’Agoura Hills, séparées par de simples clôtures de zones naturelles et protégées 128


pumas soient tout aussi capables d’apprendre de l’expérience et de modifier leurs comportements en conséquence : « d’abord curieux de leurs nouveaux compagnons tout en maintenant une certaine distance, ils se sont habitués à partager leur espace, et certains ont changé leurs habitudes de chasse du fait de cette plus grande proximité et de la disparition urbaine d’autres types de proie39 ». Nous devons apprendre d’eux, mais eux peuvent aussi apprendre de nous. Aussi, d’après Emilie Hache, la cohabitation émergerait d’un rapprochement des fins de tous les individus, cougars et humains, sur un même plan afin de les considérer dans leur intégralité. Les prémisses reviendraient ainsi à admettre qu’il pourrait exister une alternative où nous n’exterminons pas ces êtres nuisibles, dangereux, prédateurs, mais nous reconnaissons que nous avons la possibilité d’opérer un apprentissage partagé et de co-évoluer avec eux. 3. Zoöpolis ou les modalités d’un espace de l’entre-deux : imaginaire populaire ou réalité morale et politique ? Une fable du cougar et de l’humain Face à l’arrivée des cougars urbains à Los Angeles, les géographes écologistes de l’école de Los Angeles ont fabulé une cohabitation possible entre pumas et humains40. Zoöpolis apparaît comme une alternative à la réduction très violente du « eux ou nous » sur le territoire américain, dans laquelle nous n’exterminons pas ces prédateurs « nuisibles » ou « dangereux » mais où nous reconnaissons que nous pouvons opérer un apprentissage partagé et co-évoluer avec eux. Entendons une théorie urbaine dite « trans-espèces » qui considère que rien qui ne compose la ville ne peut être exclu41. Elle s’opérerait au-delà des pratiques urbaines quotidiennes -- ranger nos poubelles, ou ne pas laisser les enfants et animaux domestiques dans les espaces dits partagés --, et pourrait s’immiscer dans l’aménagement du paysage, dans le design des espaces de vie, dans la gestion des transports et la construction d’infrastructures42 -- l’exemple des wildlife crossing structures -- : autrement dit, dans toute pratique qui pourrait affecter la vie animale sous toutes ses formes.

39. Idem.

40. Ibid, p. 42. 41. Idem.

42. WOLCH Jennifer R., EMEL Jody, Animal Geographies..., op.cit, p. 124. 129


THE CHRONICLE FIG. 80 - Jessica Christian, Signs warn hikers of residing mountain lions at the opening of a hiking trail at Picchetti Ranch Open Space Preserve, 09/2010 For More Information

Contact the California Department of Fish and Wildlife Northern Region Redding – (530) 225-2300 North Central Region Rancho Cordova – (916) 358-2900 Bay Delta Region Napa – (707) 944-5500 Central Region Fresno – (559) 243-4005 ext. 151 South Coast Region San Diego – (858) 467-4201 Inland Deserts Region Ontario – (909) 484-0167

Staying Safe in Mountain Lion Country Mountain lions are quiet, solitary and elusive, and typically avoid people. Mountain lion attacks on humans are extremely rare. However, conflicts are increasing as California’s human population expands into mountain lion habitat. •

Do not hike, bike, or jog alone.

Avoid hiking or jogging when mountain lions are most active–dawn, dusk, and at night.

Keep a close watch on small children.

Do not approach a mountain lion.

If you encounter a mountain lion, do not run; instead, face the animal, make noise and try to look bigger by waving your arms; throw rocks or other objects. Pick up small children.

If attacked, fight back.

If a mountain lion attacks a person, immediately call 911.

www.keepmewild.org

Sacramento Headquarters - (916) 322-8911 To order more pamphlets, please call (916) 322-8911 or email publications@wildlife.ca.gov. Alternate communication methods are available upon request. If reasonable accommodation is needed, contact the Department of Fish and Wildlife, (916)322-8911 or the California Relay Service serving deaf and hearing-impaired residents using TTY/TDD phones, and speech-impaired callers, at (800) 735-2929.

Feeding Wildlife is Dead Wrong. California Department of Fish and Wildlife A campaign for all wild animals.

CALIFORNIA DEPARTMENT OF FISH AND WILDLIFE FIG. 81 - Keep me Wild : Staying Safe in Mountain Lion Country, 2014

Lignes de conduites à adopter en cas de rencontre avec un cougar. 130


Ré-enchanter la ville serait alors un processus de persuasion et de sensibilisation des politiques locales afin de les réintégrer à l’espace urbain. Néanmoins, la fable se heurte à la réalité du territoire. Zoöpolis est fortement rattachée au Conte du Cougar, au risque de mettre à part les autres espèces qui peuplent les montagnes de Santa Monica. Le principe de l’umbrella species qui justifierait l’attention unique du cougar sous prétexte que toute initiative en faveur d’un grand mammifère se répercute de la même manière sur les plus petits individus43 demeure malgré tout une théorie très généralisatrice. Au-delà de l’enchantement « Save LA Cougars » La campagne en faveur du Liberty Canyon corridor s’inscrit dans la fable du shareable Los Angeles et témoigne des obstacles qui l’empêcheraient de s’ancrer à la réalité. La fascination pour les grands fauves pose la question de la frontière mouvante entre l’humain et l’animal sur le territoire : à un instant t, les deux milieux distincts ont la possibilité d’interagir et créer un nouvel espace de rencontre. Cette fusion n’est pas systématique, et l’enchantement vendu par la diffusion des cougars urbains illustrerait presque une proximité avec l’animal sauvage inexistante. De la même manière que l’émergence dans les années 1960 d’une philosophie de la wilderness menaçait sa perte par la volonté accrue de la population de s’offrir un road trip au cœur de la nature sauvage44, la sensibilisation envers le cougar peut engendrer des conséquences néfastes. Il est de nature un animal discret, un ghostcat quasiment invisible qui ne recherche pas le contact fréquent avec l’être humain. Vendre son image constitue le risque que la population désire se l’approprier, à l’image de la beauté scénique des paysages naturels. Pousser l’imaginaire trop loin reviendrait à le rendre attractif, à le repositionner au rang de moyen, et donc à le mettre de nouveau en danger. Le second risque serait que nos sentiments vis à vis de l’animal pour incitent à « nous mettre à sa place ». En effet, plus on apprend à connaître un tiers, plus on est capable de se mettre à sa place. Mais cette logique n’a de sens que si l’on opère une addition des points de vue et non une substitution : nous ne savons pas, mieux que le cougar, ce qui est bon ou non pour lui45. Relativiser et mettre les fins de tous les êtres sur un même plan revient à n’en instrumentaliser et 43. ANDERSON A.B et JENKINS C.N, Applying Nature’s Design..., op.cit, p. 31. 44. Se référer à la Partie 2, III.2. Les revers de la popularité..., p. 57. 45. HACHE Emilie, Ce à quoi nous tenons, op.cit, p. 49.

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n’en hiérarchiser aucun. Nous aurions donc une distance à conserver avec l’animal sauvage afin de ne pas s’immiscer chez l’autre, et de respecter son espace vital. Le privilège du vivre ensemble L’entre-deux « humanimal » serait cet interstice dans l’espace-temps au sein duquel nous échappons aux contraintes de la société. Peut être cet instant privilégié et suspendu prôné par Thoreau qui engendrerait un espace de liberté commun aux deux espèces. Chaque parti quitte son territoire d’origine pour se rencontrer, quelques instants, dans un lieu où humains comme animaux n’ont qu’à exister ensemble46. L’espace shareable n’est donc pas un fait physique permanent dans la mesure où la frontière entre les êtres évolue sans cesse. Nous pouvons nous sentir menacés par la présence d’un cougar dans notre jardin, de la même manière qu’ils peuvent se sentir attaqués par notre irruption dans leur espace vital. Vivre ensemble est ainsi avant tout une question de limites de territoires à respecter et de règles de conduites à instaurer. Nos différences de perception par rapport au non-humain nous incitent à être davantage à l’écoute de l’autre, du milieu, et de soi47. Nous devons être en mesure de nous immerger dans une perception inhabituelle : de cette manière, nous considérons l’autre sans nous mettre à sa place. C’est dans cet optique qu’une campagne en faveur de stratégies de re-connexion et pour un espace partagé doit être menée : elle doit contribuer à faire évoluer notre sentiment vis à vis du grand fauve de manière à ne plus le considérer comme moyen (la fascination et l’attachement pour la bête en demeurent une illustration) mais à additionner ses points de vue et perceptions aux nôtres. Nous serions en mesure de redéfinir notre place dans l’espace : autrement dit, les frontières à respecter, ou dans le cas le plus privilégié, les espaces d’une rencontre exceptionnelle où, nous, humains, nous serions capables de nous mettre à nu face à l’animal. 46. CHANVALLON Stéphanie, op.cit, p. 12. 47. Ibid, p. 9.

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shareability

IMAGINAIRE RE-CONNECTÉ POUR LA CONSTRUCTION D’UN MONDE COMMUN

L’animal citoyen américain émerge d’une progression, et non d’une nouvelle éthique, dont le processus s’est avéré long et non linéaire. Il s’ancre dans l’esprit contestataire des années 1960 qui ouvre la voie à l’inconnu(e) comme figure d’opposition à une société technocratique, motivée par le progrès, la vitesse, la productivité et la consommation. Néanmoins, les premières revendications en faveur de la protection du monument-nature -- ou de la nature-monument ? -- considèrent la beauté scénique d’un paysage d’inspiration romantique qu’il faudrait préserver pour les générations futures. Ils défendent ainsi un imaginaire scénographié, désert et une nature encore autre et environnante, dénuée de toute vie. L’animal turn bouleverse cette idée de wilderness-tableau : il s’agit moins d’invoquer une éthique de la nature que d’étendre l’éthique américaine à l’environnement dit sauvage et ses habitants. Le non-humain gagne ses lettres de noblesse. Aussi, au nom du bon fonctionnement de notre communauté ou « système terre », tout être qui compose ce monde doit être considéré. Ceci constitue le point de départ d’une recherche universitaire dont les paradigmes évoluent d’un modèle mathématique et biologique abstrait, presque réductionniste, sur la répartition des espèces (théorie de la biogéographie insulaire) à des concepts universels et pluridisciplinaires pour l’aménagement du territoire (écologie du paysage). Il n’y a pas qu’un seul filtre par lequel lire la mosaïque du paysage : la configuration spatiale d’un milieu ou d’un habitat est directement liée aux migrations des populations en son sein, aux processus écologiques présents et à leur temporalité. Il en émane une interpénétration de milieux naturels et humains -- dont, notamment, la présence d’animaux sauvages en plein centre ville --, pouvant donner lieu à des frictions, des conflits d’intérêt sur le territoire, dont l’étude relève davantage des sciences sociales et géographiques (géographie animale ou ethnographie multi-espèces). Le diagnostic transversal du paysage par une lecture complexe de la fragmentation nécessite des stratégies de re-connexion pluridisciplinaires qui répondent à des enjeux à la fois biologiques, écologiques, géographiques, spatiaux et sociologiques. Ainsi, l’animal en devenant citoyen nous 135


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met devant le fait accompli. La nature-tableau fascinante à l’image de théories biologiques abstraites ne constituent pas un terreau favorable pour prendre conscience de la gravité des conséquences des activités humaines sur le paysage. Dans cette configuration, la crise environnementale est invisibilisée car trop conceptuelle. Elle est davantage reconnue grâce à une lecture physique et globale du territoire fragmenté ou par l’intrusion du non-humain au-delà des frontières géographiques sociales que nous lui avons imposé. Nous apercevons ainsi un cougar sur un balcon, allongé sur un porche d’habitation, ou siégeant au cœur d’un des plus grands parcs urbains des Etats-Unis. La shareability naît ainsi d’une bascule entre abstraction théorique et réalité empirique : elle s’écarte des grands axiomes au profit du territoire concret, de sa structure, ses flux et l’intégralité de ses habitants. En outre, elle s’inscrit dans une dynamique de déconstruction des grands discours établis par les sciences modernes et dans une logique plus inclusive, diversifiée et avant tout expérimentale. Nous supposons que la construction d’un monde commun, par extension de la morale au non-humain, pourrait trouver écho dans la pratique de l’architecture postmoderne. On ne prend pas la place de l’autre, on l’intègre avec l’intégralité de ses spécificités. « Autrement dit, on pratique une morale écologique en expérimentant une cohabitation de points de vue. On pratique, c’est à dire qu’on participe à la composition d’un monde en collaborant à la fabrication de nouveaux points de vue, le « monde » n’étant pas tant à expliquer qu’à enrichir1 ». La composition des points de vue nécessite un apprentissage approfondi de l’être considéré et de son milieu de vie. L’ignorance mène à une vision parfois corrompue de l’autre. Aussi, « plus les habitants de Los Angeles connaîtront l’écologie des pumas, plus ces derniers auront une chance de n’être pas considérés comme — et donc de n’être pas tout court — des serial killers, mais des « personnes » ayant perdu leurs repères du fait de notre intrusion2 ». La campagne de communication menée par Kate Kuykendall du NPS contribue à diffuser suffisamment d’informations sur le lion des montagnes de manière à influer sur sa couverture médiatique et à permettre au projet du Liberty Canyon Wildlife Crossing Structure de voir le jour.

1. HACHE Emilie, Ce à quoi nous tenons, op.cit, p. 50. 2. Ibid, p. 49.

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Définir la shareability L’analyse des logiques de la campagne et des coalitions d’acteurs ont permis l’appréhension des modalités d’un espace partagé. La shareability est, certes, la capacité de partager le territoire entre l’humain et le non-humain3. Ancrée dans une dynamique expérimentale, elle se distingue fondamentalement des assomptions établies par les sciences modernes. A l’instar de la fragmentation ou de la re-connexion, nous ne pouvons en élaborer une définition universelle et il serait absurde d’en dégager une méthode cartésienne à appliquer comme solution miracle à chaque territoire. Ainsi, au regard d’un concept en plein essor et de territoires (géographiques, sociaux, politiques, économiques) en mutation constante, nous définirons la shareability comme continuité du principe du wonder développé par Rachel Carson. La construction d’un monde commun commence par le doute. Le doute mène à l’apprentissage et à la considération égalitaire des fins des non-humains. Le wonder n’est pas inné, et les campagnes telle que Save LA Cougars donnent naissance à un nouvel imaginaire afin d’éveiller les consciences politiques et populaires. Nous définissons un espace shareable comme un terreau favorable aux prémisses de la construction d’un monde commun. Un imaginaire reconnecté, qui ne considère pas uniquement la relation humanimale mais tout autant une relation de l’humain avec les siens4. Pourrions nous imaginer une cinquième écologie angelenas ? Expulsions De la même manière qu’il n’existe pas de stratégie de re-connexion territoriale universelle, un tel imaginaire s’implante dans un contexte éco-politique et social spécifique. Tout territoire est affecté différemment par la fragmentation et ne dispose pas forcément un contexte favorable à la mise en place d’initiatives pour partager les terres. Si elle dépend donc en parti du système dans lequel elle s’ancre, la shareability a également émergé comme opposition et résistance au sein de tendances systémiques globales qui ne dépendent aucunement d’un système éco-politique, d’un gouvernement, d’un territoire, mais qui se généralisent. En effet, d’après l’étude GLASOD, 15% des terres seraient actuellement dégradées 3. Définition presque littérale donnée en Introduction, Problématique, p. 27

4. L’écoféminisme, très développé aux Etats Unis et dont Jennifer Wolch et Jody Emel font parti, estime en effet qu’avant d’être tolérant envers d’autres formes de vie, l’humain devrait savoir tolérer tous ses semblables : femmes, esclaves, enfants...

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sur le globe terrestre en raison d’une surexploitation due aux activités humaines. D’après la sociologue et urbaniste Saskia Sassen, cette brutalité serait le résultat de dynamique d’expulsions à la fois de populations humaines, de la faune et de la flore. Ces dynamiques émergeraient de la prédominance d’un système capitaliste global et engendreraient de nouveaux territoires, purgés de tout ce qui les composait5. Expulsion et surexploitation sont responsables de l’émergence de Dead Lands et Dead Waters6. Les expulsés sont ces populations errantes et inhabitantes de leurs propres terres. Selon l’auteure, il existerait des territoires au sein desquelles ces tendances globales seraient perceptibles. Ces limites systémiques seraient des endroits ou des conditions qui nous étaient familières apparaissent tellement extrêmes que nos outils actuels ne permettent plus d’en mesurer l’ampleur7. Les expulsés sont rendus invisibles et absents du territoire. Les cougars californiens ont toujours vécu dans les Montagnes de Santa Monica, mais leur présence n’a fait l’objet de rumeurs qu’au début des années 2000. Avec plusieurs populations d’espèces rendues invisibles car expulsées de manière extrême, Los Angeles constitue une limite systémique : un territoire témoignant de logiques et tendance globales et mondiales. Mais l’ère est au changement et les expulsés se réapproprient leur territoire. Sous prétexte qu’ils ne respectent plus les limites sociales que nous leur avons imposé, nous nous donnons le droit de décider de leur sort. Bien que notre recherche ait émané en grande partie de la réalisation à venir de la plus grande structure de franchissement pour la faune sauvages jamais construite, nous constatons que le projet infrastructurel en soi n’a constitué qu’une infime partie de la stratégie de re-connexion8 ou de la définition même du concept de shareability que nous avons établi. Nous nous sommes demandé quel rôle occupait l’architecte dans cet animal turn en nous posant la question « qui construit ? ». Or, au regard des problématiques contemporaines, l’architecte n’est pas forcément mené à bâtir. Ses compétences lui permettent de s’approprier les outils nécessaire à cette lecture complexe du territoire, essentielle dans l’appréhension de l’espace, à toutes les échelles, afin d’être en mesure d’établir une nouvelle théorie urbaine inclusive, et non plus exclusive, qui articuleraient les fins des humains comme des non-humains. 5. SASSEN Saskia, Expulsions : Brutalité et complexité dans l’économie globale, Paris, Editions Gallimard, 2016, p. 105. 6. Ibid, p. 282. 7. Ibid, p. 286.

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Lexique Dans l’ambition d’extraire les modalités d’un concept transversal de la shareability, le corpus de cette recherche est majoritairement composé d’ouvrages et articles d’origine américaine qui brassent des disciplines multiples et variées. Les notions abordées demeurant plus ou moins complexes et nécessitant un travail délicat de traduction, un lexique a été élaboré progressivement afin d’accompagner ou d’aider la lecture, plus particulièrement des annexes. Certains mots dans le développement du texte sont repérés* afin d’indiquer leur présence dans ce lexique.

Traduction française

Version originale

Définition

barrier effect

Effet produit de la combinaison du taux de mortalité routière, du contournement des routes et de la barrière physique qu’elles génèrent, qui réduisent la probabilité d’un franchissement réussi par la faune sauvage.

biodiversité

biodiversity

Diversité du vivant «multidimensionnelle » : rassembler sous un seul terme la diversité de tous les êtres vivants. Se distingue par exemple de la diversité biologique

conduit

conduit

fonction du corridor qui permet à un animal de se déplacer d’un habitat à un autre

connectivity

Caractéristique fonctionnelle d’un espace: le degré auquel le paysage facilite les mouvements des animaux, ainsi que d’autres flux et dynamiques écologiques

effet de barrière

connectivité

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Traduction française

corridor

corridor faunique

Version originale

Définition

corridor

La définition d’un corridor est complexe car multidimensionnelle : elle incorpore une grande variété de fonctions,et d’échelle d’application. D’un point de vue général, ce sont des espaces au sein desquels les espèces, les processus écologiques et les écosystèmes sont préservés ou restaurés, et ce à différentes échelles.

wildlife corridor dispersal corridor

Dimension fonctionnelle : permet de faciliter les mouvements et migrations d’espèces ou de groupes d’espèces spécifiques. La dimension varie selon l’espèce de quelques mètres de corridor linéaire à de larges fragments de paysages qui couvrent des milliers de km2. Il peut être naturel ou artificiel.

corridor écologique

ecological corridor

Permet de maintenir ou restaurer des services écologiques desquels la conservation de la biodiversité dépend (ex : la qualité de l’eau) Fonction secondaire : ludique/récréative

corridor biologique

biological corridor biodiversity corridor

Se réfère à des stratégie à l’échelle du territoire, des liaisons qui peuvent recouvrir des milliers de km2

écoduc

ecoduc

Terme européen pour désigner des structures de franchissement dites supérieures pour la faune, nommés « landscape bridge » ou « wildlife overpass »

espèce-cible

target species

Espèces identifiées comme sujet principal d’une action ou d’une initiative de conservation 145


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Traduction française

Version originale

Définition

fragmentation

Terme apparu dans les années 1980. Structurellement : Scission ou séparation d’un milieu naturel, d’un paysage ou d’un écosystème en fragments, ou petites parcelles

habitat fragmentation

Subdivision d’un habitat naturel qui mène à une fragmentation même d’une population d’espèces, ou à la décomposition d’un écosystème. Peut être provoquée par des évènements géologiques ou par l’activité humaine.

habitat

Structure physique qui abrite un ensemble d’êtres vivant. Il fournit les ressources nécessaires à la survie d’une population d’espèces.

matrice

matrix

«Toile de fond» du schéma structurel de l’écologie du paysage, soit un habitat étendu qui sépare deux «patch» ou fragment d’un même habitat.

mesure compensatoire

compensation measure

Mesures prises et appliquées pour compenser des effets écologiques défavorables qui ne peuvent être atténués.

landscape

Espace vital de l’ensemble des êtres vivants qui comprend l’environnement géologique, biologique ainsi que les constructions humaines. Une partie hétérogène du territoire composé d’écosystèmes en interaction qui crée une structure spécifique et reconnaissable

fragmentation

fragmentation des habitats naturels

habitat naturel milieu naturel

paysage

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Traduction française

Version originale

Définition

parcelle fragment

patch

Espèces regroupées en communautés, incrustées au sein d’une matrice de composition fortement différente : la subdivision des habitats naturels autrefois intacts puis subdivisés ou fragmentés

passage souterrain faunique

wildlife underpass

Structure construite en dessous d’une route existante qui connecte les habitats et la faune sauvage de part et d’autre.

ecological network

Système comprenant un ensemble de corridors écologiques, régional ou à l’échelle territoriale, qui maintient connectés les cœurs d’habitat , les organismes et les processus environnementaux nécessaire pour la conservation des communautés d’espèces et des écosystème

réseau écologique

structure de wildlife franchissement overpass faunique

source/sink

Structure construite au dessus d’une route existante qui connecte les habitats et la faune sauvage de part et d’autre. Fonctions pouvant être associées à des corridors ou des habitats naturels : la source génère des émigrations d’espèces. Le «sink» dépend des immigrations

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SHAREABILITY -- Imaginaire re-connecté pour la construction d'un monde commun  

La shareability peut être définie littéralement comme la capacité de partager le territoire, soit d’en re-connecter les différents milieux,...

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