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MISÈRES ET BOULE DE GUM

E

ncore un jour de grisaille. Le vent soufflait très fort et de gros nuages couraient dans le ciel. Je me promenais dans la cour du collège accompagnée de Michelle, mon amie d’enfance. Violetta, une fille à l’air étrange nous regardait, puis elle disparut. « Sais-tu que récemment, un homme a été tué dans le parc ? me demanda mon amie. - Non, je ne savais pas. Comment est-il mort ? - Quelqu’un l’a poignardé pendant qu’il faisait son jogging ! - C’est triste… » J’ai toujours aimé les récits policiers, mais certaines histoires me donnent vraiment la chair de poule. « Au fait Andy, reprit Michelle, as-tu fini ton Sherlock Holmes ? - Depuis longtemps ! - Cela ne m’étonne pas, tu adores les énigmes ! » Alors que je regardais ma montre, Michelle sortit ses chewing-gums de sa poche. « Tu en veux un ? ». Michelle aimait vraiment ça et en mâchait continuellement, même pendant les cours. Elle les gardait précieusement dans un écrin nacré. « Tu ne devrais pas sortir autant ta boîte de chewing-gums, lui dis-je. - Ne t’en fais pas Andy ! Que veux-tu qu’il arrive ? - Je ne sais pas, un vol ? » Sa seule réponse fut un petit ricanement en rangeant son téléphone et ses gommes dans la poche de sa veste. A cet instant, le professeur Lemeire s’approcha. « Michelle, avant d’aller en classe, peux-tu récupérer ma sacoche que j’ai oubliée en salle de permanence ? » Après dix minutes, la cloche sonna. Peu après le début du cours, alors que le professeur Lemeire écrivait au tableau, j’observais les élèves, la tête affalée sur leur bureau. Mon regard s’arrêta sur Michelle, ses yeux étaient exorbités, elle transpirait et tripotait son T-shirt. « Que se passe-t-il ? lui chuchotai-je. - Ma… boîte de chewing-gums… mon téléphone… plus là… » J’hésitais entre « je te l’avais dit » et « ne t’inquiète pas » quand un hurlement se fit entendre. Se levant brusquement, mes camarades se précipitèrent en direction du cri. Pâle de terreur, la Principale montrait la salle de chimie. Lorsqu’ils entrèrent, les élèves furent tétanisés. Violetta gisait sur le sol, des marques sur le cou. A ses côtés, une petite boîte nacrée … Les témoins de la scène retournaient dans la classe, essayant de se remettre du choc causé par cette macabre découverte. Michelle était là, les yeux rougis, rongés par les larmes et la peur. Ses longs cheveux noirs semblaient avoir blanchi. En l’apercevant, un des élèves la pointa du doigt et cria :


« C’est elle ! C’est elle qui a tué Violetta ! Regardez-la ! Elle a peur de son crime ! - Mais calme-toi Glen ! Il n’y a rien qui incrimine Michelle ! répliquai-je. Elle a juste eu un choc, c’est tout ! - Et la boîte à côté de Violetta ? - Ça ne fait pas d’elle une criminelle ! - Calmez-vous les enfants, intervint monsieur Lemeire. Nous allons appeler vos parents, vous rentrez chez vous. » Pour moi, il n’en était pas question. Je voulais enquêter. Mon amie était suspectée, je n’avais pas d’autre choix. Je mentis donc aux professeurs en disant que personne ne pouvait venir me chercher. Michelle, sans téléphone et suspectée de meurtre, fut bien obligée de rester. Lorsque tout le collège fut vide, à l’exception du professeur, trois policiers, Michelle et moi, je me levai de mon banc et retournai dans la salle du meurtre. Bien qu’un homicide fût commis ici, la salle était plutôt lumineuse. Quelques rares rayons de soleil éclairaient la pièce. Au sol, les contours blancs du corps de Violetta me donnaient la nausée. Je revoyais la scène : Violetta à terre, les yeux grands ouverts. Retenant mon souffle, je commençai un examen minutieux des lieux. La salle était spacieuse, le matériel à sa place. Derrière le bureau, une large fenêtre séparait le tableau d’une immense étagère. Je m’accroupis, observant soigneusement le sol à proximité du dessin à la craie blanche. Les policiers avaient laissé la boîte de chewing-gums, pensant que c’était un indice négligeable. « Tiens ! pensai-je étonnée, la boîte est humide, elle a l’air d’avoir été nettoyée récemment. » Je cherchai dans la salle un chiffon ou une serviette ayant pu servir. Mais il n’y avait rien. Sur l’étagère, rien ! Sous le bureau, rien ! Je pensais à Michelle ; me passant la main dans les cheveux, j’étais à deux doigts de renoncer lorsque j’aperçus une petite commode derrière la porte. Fouillant frénétiquement dans les tiroirs, je ne trouvai, hélas, que quelques feuilles de papier et un couteau. « Andy, que fais-tu ici ? Je te cherchais. » Je sursautai, c’était Monsieur Lemeire. - Avant de partir, je voulais te demander de nettoyer le tableau de ma salle de classe. - Si vous voulez… » Je saisis le chiffon qu’il sortit de sa poche. A son contact, mes yeux s’écarquillèrent. Je devins livide. Mes jambes se mirent à trembler. « Bon j’y vais, dit-il. » C’était maintenant ou jamais. Je pris mon courage à deux mains. « Attendez monsieur… je sais qui est l’assassin. -… - C’est vous monsieur ! dis-je en le pointant du doigt. - Quoi ?! - Pendant la récréation, vous avez attiré Violetta en salle de chimie pour l’étrangler. Auparavant, vous aviez pris la précaution de voler les chewing-gums et le téléphone de Michelle. Après avoir tué Violetta, vous avez jeté la boîte de chewinggums près du corps et effacé vos empreintes. Avec de l’eau et ce chiffon qui est encore mouillé. - Pourquoi ne pas récupérer la boîte tout simplement ? - Parce c’était votre plan, un scénario parfait : Violetta vole le téléphone de Michelle, Michelle le découvre, veut reprendre son bien, Violetta se défend, Michelle s’emballe et dans la bagarre laisse tomber sa boîte si facilement reconnaissable ! Tout


était prévu, même Michelle absente quand nous étions en rang, partie récupérer votre sacoche « oubliée ». Soudain, il se mit à rire. « Mais pourquoi, diable, aurais-je tué Violetta? - Parce qu’elle vous a vu assassiner cet homme dans le parc avec le couteau qui est encore dans la commode ! - Bravo. Pas mal pour une élève de 5° ! Mais qui va te croire ? - Pourquoi pas la police ? » Derrière la porte, Michelle et les trois policiers armés arrivèrent. Ils menottèrent le professeur. « Merci, jeune fille. - De rien. » dis-je en souriant. Michelle était tirée d’affaire. Elle me sourit et, lentement, ramassa sa petite boîte nacrée. « Tu en veux un ? ».


MISÈRES ET BOULE DE GUM