Issuu on Google+

S41066 H.E.C. Paris - février 2014

Un an sans viande

Chapitre 1. La privation J’ai longtemps eu un petit rituel. Chaque dimanche, je me rendais au coin de la rue chez mon boucher habituel, meilleur ouvrier de France, pour choisir un beau morceau de viande en fonction de mes envies et des recettes que j’avais lues durant la semaine. Je rentrais chez moi, ravie de cette matinée de cuisine qui m’attendais. Je m’inspirais d’une recette ou partais à

l’aventure,

maniant

successivement

aromates, épices et ingéniosité. J’enfournais mon plat, heureuse du grésillement et des effluves que ne tardait pas à émettre ce merveilleux repas dominical, promesse d’un mari comblé et d’enfants affamés. J’arrosais ma viande du jus parfaitement aromatisé que j’obtenais toujours, comme ma mère avant moi. Laisser griller les bords, s’assurer que la chair reste tendre, sublimer le goût de la viande, tout cela relevait d’un art subtil, d’un équilibre quasi symbolique : un repas réussi était l’assurance d’une famille en bonne santé. Les accompagnements enjolivaient le cœur du déjeuner, les gratins de pommes de terre se réhaussaient du jus de viande encore présent au fond des assiettes. Pour les dimanches de toute l’année, pour les grands repas de famille, pour les réceptions, pour les soirées entre amis, pour tous les jours, un repas sans viande aurait été inenvisageable. Cela fait maintenant un an que je n’ai pas vu ni senti l’odeur de la viande grillée. Depuis la pénurie, il ne subsiste aucun moyen de se nourrir de chairs animales. Si j’avais su que notre comportement vis-à-vis de l’industrie agroalimentaire nous mènerait à une pareille extrêmité, j’aurais sûrement agi autrement. A mes yeux, manger de la viande, consommer des produits laitiers étaient parfaitement normal. Suivant les préceptes de la médecine et l’éducation transmise par mes parents, je n’étais en aucune manière choquée par ces pratiques alimentaires. Et le monde entier semblait


suivre cette même dynamique : il n’y avait pas un pays, un restaurant, une ville au monde qui n’avait jamais consommé de viande. Certes, on voyait parfois quelques extrêmistes brandir des pancartes contre l’élevage de poulets en batterie, refuser de se nourrir comme

les

autres,

dénoncer

un

modèle

économique qui permettait à tous d’être en bonne santé. Aucun végétarien ni de près ni de loin dans mon entourage ; autant dire qu’ils me semblaient venir d’une autre planète. Changer d’alimentation n’était ni une priorité ni une envie. Et pourtant.. Avec tout ce qui nous est arrivé, il a bien fallu arrêter de lutter, renoncer et s’adapter.

Chapitre 2. L’acceptation En 2023, au mois de septembre, alors que nous revenions de nos merveilleuses vacances sur la Côte d’Azur, un thème se fit récurrent dans le fil de l’actualité : la soi-disante « pénurie » d’animaux. Les pratiques industrielles et les nombreuses maladies affectant régulièrement les animaux avaient fortement décimées les élevages. Farines animales, OGM, stress rendaient l’élevage intensif de plus en plus problématique, voire impossible. Les poules mourraient de crises cardiaques par milliers, les bœufs étaient incapables de se reproduire, les poissons pourrissaient dans leurs filets. A grand renfort d’antibiotiques et de recherche, les scientifiques avaient tenté de comprendre ce phénomène qui, s’il n’était pas stoppé, nous amènerait à remettre en question la totalité de notre système socio-culturel, industriel et symbolique. Apparemment, les tentatives restaient infructueuses. Dans mon petit village paisible des Yvelines, cela ne m’affectait guère. Nous n’en étions pas à la première catastrophe alimentaire : vache folle, viande de cheval dans les lasagnes, tous ces scandales ont toujours parsemés notre quotidien. Sur le moment, on s’en inquiète, on s’insurge, puis quelques mois après, accaparés par nos vies palpitantes, on oublie. Une fois encore, je me sentais assez loin de tous ces problèmes agroalimentaires, bien installée dans ma vie confortable. Mon boucher surveillait de près la provenance de ses viandes, privilégiant les élevages extensifs et respectueux de l’animal. Je continuais donc à acheter mon morceau de viande, ne soupçonnant pas les changements qui étaient en train de se produire.


Originaire de Jouy-en-Josas, où je vivais toujours avec ma famille, j’avais eu le plaisir d’obtenir un poste à la mairie l’année précédente. Très investie dans la vie de ma commune, membre de différents clubs et associations, mon réseau au sein de la communauté jovacienne était donc très développé. Des recettes échangées avec les amies aux menus de la cantine scolaire, j’étais présente sur de nombreux pans de la vie de ma petite ville. Quand les fournisseurs de la cantine de l’école primaire refusèrent de livrer de la viande de bœuf, je fus chargée de gérer le conflit. L’intermédiaire soutenait qu’il ne pouvait pas assumer la commande car il ne trouvait plus de viande nulle part. Le boucher de la rue principale fut sollicité : cela faisait déjà deux semaines que les enfants mangeaient uniquement du poisson, il pouvait bien consacrer une partie de ses réserves au repas de la cantine, contre rémunération bien sûr. En effet, le boucher bénéficiait de réseaux plus personnels et alternatifs que les réseaux industriels. L’origine de ses viandes était suivie et les pratiques de ces éleveurs pas encore touchées par les épidémies qui ravageaient les hangars d’élevage intensif.

Connaissant bien le boucher, je fus chargée de le convaincre de livrer de la viande à l’école. J’étais consciente de l’enjeu économique que cela représentait pour lui mais je ne pouvais m’empêcher de considérer la bonne santé des enfants comme plus importante encore. A ce titre, je tentai de le persuader. Il accepta. Première victoire sur la pénurie. Mais combien de temps cela pourrait-il durer ? Les plans B ne pouvaient pas devenir la norme. Qu’adviendrait-il des repas de la cantine ? La peur commençait à gagner les esprits. Au mois d’octobre, les informations devenaient de plus en plus catastrophiques et inquiétantes. Pour la première fois, je réalisai que la


situation était peut-être irréversible. Comment envisager un monde sans viande ? Face à cette situation, l’émotion commençait à tous nous gagner. Certains ressentaient de la tristesse, du remords, de la culpabilité ; d’autres de la colère, du refus : tous, du dégoût. L’équilibre qui régnait dans notre communauté commençait à s’effriter. Les conflits, les disputes et les accusations commencèrent à devenir la norme : chacun accusait l’autre d’être responsable de ce fiasco, n’ayant pas perçu l’ampleur du problème, ni partagé certaines informations. Après avoir utilisé toutes les branches de mon réseau, passé des coups de téléphone aux quatre coins de la France, contacté la PAC dans un ultime espoir d’aide européenne, je dus me rendre à l’évidence. La pénurie était bel et bien présente et nous allions devoir affronter cette crise.

Chapitre 3. Le renoncement La pénurie matérielle de l’élément de base de notre régime alimentaire ne fut pas la plus grande privation de cette période. L’absence d’empathie, de solidarité et d’amour fut bien plus cruelle que le manque de viande. Les familles qui conservaient des morceaux surgelés dans leur congélateur se délectaient de leur repas, faisant pâlir d’envie leurs voisins ; les restaurants profitèrent de ce manque et augmentèrent leur prix de manière honteuse. Partout, la nature carnivore des habitants reprenait le dessus sur leur humanité. Ce n’était pas tant la faim qui minait les hommes, mais l’absence de supériorité sur la chair animale à laquelle ils étaient habitués, la vengeance de la nature qu’ils croyaient maîtriser, et l’expérience du désagrément auquel personne n’était habitué. Pour la première fois, notre communauté subissait les conséquences d’un système agroalimentaire auquel elle pensait ne pas prendre part. Le sentiment d’impuissance s’accompagna de la notion de faute : nous cherchions des fautifs alors que nous avions tous fait la même erreur. Depuis les années 1970, le végétarisme prônait un mode d’alimentation plus proche de la nature, moins nocif pour la santé de l’être humain et des animaux. Par extension, le végétalisme était l’aboutissement de cette abstinence par rapport à la chair animale : ne pas consommer de lait, de fromages ni de miel était le meilleur moyen d’avoir un impact aussi faible que possible sur le monde. Cette communauté qui passait pour une bande d’illuminés militants et marginaux devint la norme. Face à la privation de viande et de produits laitiers, le végétalisme n’était plus un mode de vie choisi en toute conscience mais subi. Nombreux furent ceux qui rêvaient encore à leur ancienne alimentation. L’épisode le plus dramatique de la pénurie fut les tendances cannibales qu’elle engendra. Le besoin d’ingurgiter de la chair et de


s’approprier l’autre comme objet pour soi-même devenir sujet était plus fort que l’empathie. La vanité du moi occidental explosa en une multitude de meurtres quotidiens, d’une barbarie rare. La pulsion de vie s’accomodait parfaitement de la pulsion de mort, mais pas envers soi, envers les autres. Renoncer aux autres semblait plus facile que de renoncer à nos habitudes, nos envies et notre subjectivité. Aux alentours de Noël, j’avais réalisé un discours, dans le cadre de mes fonctions, pour clairifer les principes de notre nouvelle organisation, les objectifs, et l’état d’esprit qui devait être le nôtre face à cette crise. « Les habitudes alimentaires de chacun fondent notre sentiment identitaire. Celles-ci se construisent en fonction de nos goûts personnels et des tendances de la communauté dans laquelle on vit. Remettre en question ce schéma traditionnel revient à bouleverser notre manière d’être au monde, nos attitudes et nos attentes. Cette remise en question ébranle fortement le sujet et l’empêche parfois de garder de la sympathie et de la compréhension. L’empathie devient alors le seul support permettant de conserver une stabilité en soi et avec les autres. Le respect que nous avons les uns pour les autres, la bienveillance de notre vie commune et la volonté de gérer cet imprévu ensemble doivent, plus que jamais, être maintenus. Les commerçants doivent adapter leur offre ; les clients, accepter l’absence de certains produits ; les restaurateurs, proposer de nouveaux plats, innover. Se concentrer sur le manque ne nous permettra pas d’avancer. Mais envisager ce changement comme une opportunité, une exploration et une découverte, c’est cela qui nous permettra de continuer à vivre heureux. Pour certaines personnes, renoncer à notre alimentation antérieure se fera sans trop de difficultés. Pour d’autres, ce sera douloureux, pénible. Il vous faudra à tous faire preuve de compréhension et d’écoute. L’entraide sera notre meilleure alliée ; elle facilitera le sevrage. Créer des groupes de paroles, communiquer et ne pas juger ceux qui souffrent davantage peuvent être des solutions. Changer d’attitudes est indissociable de la réussite de cette transition.» Après ces quelques préceptes, que je savais difficiles à mettre en œuvre, je lançais mon plan d’action. La ré-organisation totale de nos fêtes de fin d’année fut notre première réalisation. Habitués aux traditionnels fois gras, huîtres et dindes, les habitants étaient un peu déçus de devoir modifier leurs traditions. La seule solution était de trouver des mets de choix, goûteux et parfaitement préparés pour conserver le plaisir du repas de Noël tout en modifiant le contenu. Après ce premier succès, les barbecues du printemps et de l’été, rassemblements incontournables de la vie jovacienne, furent eux aussi transformer. La découverte de nouvelles protéines végétales comme les légumineuses, le soja, le tempeh se fit assez naturellement. Le goût, différent de celui des protéines animales, moins intrusif, plus subtil, conquit de nombreuses personnes, même les plus réfractaires.


Les actes de cannibalisme survenaient toujours, mais plus rarement. Nous savions parfois qui les avait opérés. Il y eut des procès, des articles de journaux. Mais si la barbarie restait difficile à envisager, tous comprenaient. Ces quelques individus n’étaient que les symptômes d’une situation qui nous affectait tous.Nous étions capables de nous habituer à tout, de renoncer à certains aliments qui fondaient notre humanité, mais pas sans difficulté. Nous avions en nous une énergie, une curiosité qui nous poussait à découvrir et à connaître d’autres choses mais cela ne se produisait pas sans des égarements, des erreurs.

Chapitre 4. L’équilibre J’essayai de mettre en place une écoute active et une communication non-violente auprès de mes concitoyens. Bien loin du rôle de psychologue que certains me prêtaient, je restai néanmoins à l’écoute de chacun, ne jugeant jamais. Beaucoup craignaient de parler de leurs envies, de leurs désirs et de leurs pulsions criminelles à leur entourage. Personne ne voulait paraître faibles mais tous ressentaient la même détresse. Je tentai d’être un pilier, un modèle à suivre tout en ayant conscience de mes faiblesses. Rassurer mon entourage personnel et les habitants de la commune devint nécessaire pour dépasser les problèmes de chacun et voir où nous allions, dans quelle direction et en vue de quoi : je soulignai toujours le chemin parcouru par rapport à notre vie précédente, en quoi il nous avait semblé impossible de nous passer de viande et comment nous l’avions réussi, pourquoi les envies minaient parfois notre bien-être et en quoi cela était parfaitement humain. Les problèmes n’étaient pas personnalisés ; c’étaient les problèmes de la communauté toute entière. Chacun vivait les choses à sa manière mais ce vécu nous influençait tous et guidait notre future vie commune. Je ne


m’opposai jamais à des idées, des ressentis mais les acceptai pour tenter d’en tirer de nouvelles solutions, de nouveaux éléments d’étude. Nous avions perdu le sens des choses. Ce qui nous semblait habituel, traditionnel, ce qui balisait notre quotidien, s’était tout d’un coup évaporé. Il nous fallait fonder de nouvelles valeurs autour de nouveaux éléments symboliques. L’alimentation a toujours véhiculé des représentations sociales très fortes : ce que nous mangeons est socialement marqué et nous permet de maîtriser notre environnement matériel et idéel. Changer d’alimentation, c’est changer de représentation mentale, et par extension de communauté. Le repas représente la convivialité, la famille, le partage. Le contenu du repas importe autant que les modalités de celui-ci. Gérer une crise alimentaire revient à modifier l’ensemble de nos constructions symboliques, de notre univers mental. Progressivement, nous avons de nouveau insufflé du sens à notre régime alimentaire. Ce régime végétal qui nous semblait ridicule quand nous avions la possibilité de nous nourrir autrement devint une grande source de satisfaction. Les carences en vitamines et en minéraux se firent plus rares, les problèmes cardiovasculaires également. Chacun se sentait plus en forme, plus léger, plus serein. Soulagé de sa violence institutionnalisée, le repas devint un lieu de communion avec les ressources de la nature. Des scientifiques avaient eu la bonne idée de protéger les animaux en voie de disparition dès les premières rumeurs de pénurie. Poursuivant leur travail et bénéficiant d’une légitimité toute neuve en regard de la pénurie, les lobbies écologiques obtinrent des lois de protection de la condition animale et d’interdiction de l’élevage intensif. Les élevages extensifs et l’agriculture biologique rendaient possible le retour à une alimentation carnivore maîtrisée. Chargée par l’Etat de faire un communiqué à l’ensemble de mes habitants, j’organisai une réunion publique au mois d’août. Face à l’annonce que la viande ferait très progressivement son retour dans notre alimentation, les réactions furent diverses. Certains se sentirent libérés d’une contrainte, d’autres furent contents de pouvoir renouer avec les traditions pour les fêtes et occasions importantes ; d’autres encore semblèrent attrister par cette nouvelle : habitués à leur nouvelle alimentation, le retour en arrière était une régression, une trahison. Je fus étonnée de la tolérance générale dont faisait preuve chaque membre de la communauté. Face à cette privation générale, nous avions appris que nous vivions les situations de manière différente et qu’il n’y avait pas de bien ou de mal concernant nos ressentis et nos émotions. Seule la manière de les appréhender chez soi et chez les autres pouvait modifier une situation d’échec en réussite. Je ne pouvai pas faire marche arrière. Après avoir découvert la richesse de la cuisine végétalienne, je restai intimement convaincue que c’était le seul régime alimentaire durable. Les nouvelles habitudes que nous avions contractées au sein de mon foyer nous convenaient parfaitement. Je n’étais pas réfractaire à l’idée de faire un petit rôti de temps à autre, pour ma famille, mes amis. Mais je savais pertinemment que je n’aurais aucune envie d’y goûter. Déshabituée du goût de la viande et des produits issus des animaux, je me trouvai enfin parfaitement en adéquation avec


mon régime alimentaire. L’ensemble de la commune avait surmonté cette épreuve brillamment et s’en trouvait renforcée. Et à ce titre, la pénurie avait été grandement salutaire. La solidarité et la tolérance étaient devenues essentielles, pour notre alimentation comme dans d’autres pans de nos vies.

Annexe. P.1 Robert Doisneau – la Transhumance P.2 Robert Doisneau – déjeuner rue des Halles P.3 Robert Doinseau – les Halles P.4 Raymond Depardon P.6 Henri Cartier-Bresson


S41066