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LA CHRONIQUE 9/10

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Chaque vendredi, Michel Desgranges, Président des Éditions Les Belles Lettres, vous propose une libre promenade autour de livres d’hier et aujourd’hui. Cette Chronique est diffusée hebdomadairement par courrier électronique. Pour les amis des Belles Lettres qui n’utilisent pas cette technologie, nous avons souhaité leur proposer ces textes sous forme imprimée, et regroupés mensuellement. 23 juin 2006

Encore Hésiode, et un fichu chaos ; Du vide au plein ; Le rire des haruspices.

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Reynal Sorel Chaos et éternité. Mythologie et philosophie grecques de l’Origine Vérité des Mythes 192 p. 2006. 23 e

chacun ses petites manies, et je ne résiste pas à l’envie de citer une nouvelle fois l’énigmatique vers 116 de la Théogonie d’Hésiode : « Donc, avant tout, fut Abîme » (traduction de Paul Mazon) que, pour sa part, Reynal Sorel rend par « donc, en tout premier, Chaos naquit », dans son brillant essai Chaos et éternité, mythologie et philosophie grecques de l’Origine, qui, avec clarté et concision, fait le ménage parmi les innombrables commentaires de ce fameux vers 116 et lui apporte un éclairage novateur. Entouré de manifestations du fatum – notre chat Filochard vient d’arriver fièrement dans mon bureau en tenant dans sa gueule deux mésanges fraîchement assassinées, et le petit cygne né il y a un mois a disparu, sans doute mangé par un renard (ou un corbeau ou une pie…) – je me sens d’humeur philosophante, et porté à m’interroger sur cet originel « Chaos ». Mot qui me plaît d’autant plus que nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il peut signifier – j’entends : ce qu’il pouvait signifier pour Hésiode et ses contemporains, puisque nous n’en possédons aucune occurrence antérieure, ni contexte permettant d’en cerner le sens (Pour ses interprétations multiples, et postérieures, qui ne sont pas des définitions, je renvoie à Reynal Sorel). Sur ce mystère s’épanouit une floraison de traductions, en voici quelques unes : Vide, Béance, Abîme, Ouverture, Fente (ici se pourlèchent les babines les obsédés sexuels également appelés psychanalystes), Ouverture, Espace béant et, comme il faut bien rire un peu, je citerai l’Alphonse Allais de la Philosophie allemande, le toujours comique Heidegger qui nous assène un lourd de sens « entrebâillant » (dans la traduction française de Klossowski, que je préfère en romancier de Roberte ce soir ou La révocation de l’Édit de Nantes…), sortant une nouvelle fois son vieux truc-àépater-le-bourgeois : utiliser les participes présents comme substantifs. Je laisse de côté les apports de l’étymologie qui, dans le meilleur des cas, ne nous fournissent que des hypothèses raisonnables, pour en revenir à l’unique point qui ce matin m’importe : que voulait dire Chaos pour Hésiode ? S’il se promenait parmi ses oliviers et se tordait le pied dans un trou, s’exclamait-il « par Zeus, mon bon à rien d’esclave aurait pu reboucher ce Chaos ! » ?, ou, lutinant Madame Hésiode, lui susurrait-il à l’oreille : « Je ferai bien un petit tour dans ton aimable Chaos… », ou encore, visitant un paysan voisin qui avait abandonné devant sa porte un fouillis d’instruments aratoires, lui reprochait-il de ne pas ranger son Chaos, ou enfin, songeant le soir sous les étoiles, inventa-t-il, pour désigner ce qui était avant que ne fût quoi que ce soit, ce mot de Chaos, avec la malice de laisser ses auditeurs bouche bée ? Autant nous y résoudre : jamais, sauf découverte d’un dictionnaire de langue grecque publié vers -750, nous ne saurons ce que signifiait pour Hésiode Chaos, ni ne pourrons légitimement le traduire – et ce n’est même pas parce que nous pouvons retracer l’apparition de la très postérieure équivalence Chaos-Désordre (chez Ovide), qui nous interdit de traduire « Chaos » par notre actuel « chaos », que nous pouvons certifier l’inexistence de son emploi en cette acception parmi les amis d’Hésiode (cf. l’impossibilité de la preuve négative…) et ne pas imaginer que ceux-ci furent les précurseurs des modernes Théories du Chaos… L’énigme peut être irritante, mais elle ne l’est que par ce que nous projetons sur le texte d’Hésiode, qui n’était qu’un humble narrateur de mythe (et un admirable poète) et non un je-saistout Philosophe (pour la confusion ultérieure entre le mythe et la philosophie, lire Reynal Sorel, précis et lucide), poète qui raconte, et ne se torture pas à expliquer comment le Vide peut engendrer le Plein (ou le non-être l’être…), bref, ignore ce monstre qui allait monopoliser la pensée Philosophique occidentale : l’ontologie, dont toute la problématique se résume au pitoyable : pourquoi l’être est ?, La Chronique des Belles Lettres

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ontologie impérialiste (et dévoyée en mysticisme chez les néo-platoniciens, terreau ô combien fertile, je résume), qui osera occuper tout le champ de la légitime préoccupation philosophique.

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e n’ai pas échappé à cette invasion, d’où découle « il n’est de philosophie que grecque », si bien que lorsque Richard Zrehen me proposa pour sa collection Figures du savoir un Cicéron, je grommelai un semblant de refus – un philosophe romain ? et de surcroît orateur ? Je me laissai cependant convaincre, et m’en réjouis aujourd’hui en lisant le Cicéron de Clara Auvray-Assayas. Outre le préjugé, il y avait du règlement de vieux comptes dans ma réticence – j’avais dû, enfant, apprendre par cœur des pages des Verrines sans en comprendre le sens et en gardai rancune à l’auteur, je jugeai grotesque l’action politique dont il était si vain, et ne voulais connaître de lui que le dévastateur portrait qu’en trace en creux Carcopino dans Les secrets de la correspondance… – et pourtant, quand quelque démon malin me poussait à en lire des pages, j’étais subjugué par le génie de l’écrivain (il m’arrive la même aventure avec Victor Hugo, que je déteste et admire). Mais philosophe ? L’essai de Clara Auvray-Assayas m’a convaincu, et je la loue particulièrement de rappeler que pour les Occidentaux, de l’Antiquité chrétienne à la fin du XVIIIe siècle, Cicéron fut LE philosophe par excellence, l’hégémonie du discours ontologique n’étant qu’un moment de la pensée philosophique, dominant sans partage en Europe depuis le milieu du siècle dernier (au point de jeter aux oubliettes un génie tel que Bergson, coupable de psychologie, trivialement : de considérer l’esprit humain dans des réflexions sur l’activité de l’esprit humain et ses facultés de perception, interprétation etc.) et qui, comme tout moment, est destiné à mourir, comme les mésanges sous les griffes et les dents de Filochard. Donc, et indiscutablement, Cicéron est plus qu’un passeur des doctrines de diverses écoles grecques, et, s’il ne néglige pas les questions existentielles qui préoccupent les humains (mais ne monopolisent pas leur réflexion, même chez ceux dont les décortiquer ad nauseam est le gagne-pain), il est un penseur profond et cohérent, qui montre ce qu’est « le métier d’homme », et apporte par là-même quelque chose de neuf à ce que doit être l’authentique philosophie : le seul amour de la sagesse (je crois l’avoir déjà écrit, mais l’animal métaphysico-ontologique est coriace). La sagesse n’est pas seulement « se conduire sagement » mais aussi « penser sagement » soit : en utilisant la raison (pour moi, cela signifie : d’abord déterminer un objet que la raison puisse atteindre, donc, évacuer les nuées de la spéculation abstraite – et dire que j’ai longtemps cru, comme on me l’enseigna, que si les Grecs avaient vaincu les Perses, c’est parce qu’ils avaient inventé l’abstraction…).

Clara Auvray-Assayas Cicéron Figures du savoir 160 p. 2006. 14 e

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e vieux bon mot de Caton est fort spirituel : il s’étonnait, disait-il, qu’un haruspice pût regarder un autre haruspice sans rire », écrit Cicéron dans son dévastateur traité De la divination, qui a la forme d’une discussion familière avec son frère Quintus, défenseur de la divination, essentiellement sous son aspect propagé par les stoïciens. Astrologie, prodiges, haruspicine, oniromancie… toutes les techniques supposées dévoiler l’avenir sont décortiquées par Cicéron, qui les réduit à néant par des objections de simple bon sens, ou des arguments de saine logique. L’haruspicine, qui est l’examen de la fressure (soit : poumons, foie, péritoine, vésicule et cœur) des victimes sacrificielles – du poulet au taureau – est spirituellement ridiculisée, exemples de pittoresques contradictions à l’appui ou franches impostures (un taureau dépourvu de cœur…), mais les autres pratiques divinatoires, alors oubliées (et pourquoi donc, si elles étaient efficaces ?, remarque sarcastiquement Cicéron) ou toujours en vigueur, sont également passées au crible de la raison. Que certaines prédictions s’avèrent, rappelle Cicéron, ne prouve rigoureusement rien : leur nombre et leur fréquence sont telles qu’il y en a nécessairement une qui se réalisera, d’autant que lorsqu’il se trouve un devin pour annoncer, par l’examen d’un foie, qu’un général sera victorieux et qu’un autre devin voit dans le vol des oiseaux la défaite du même général, l’un des deux aura forcément vu juste… Plus sérieusement, « si la destinée, écrit Cicéron, peut être infléchie, il n’y a pas de destin, et il n’y a pas non plus de divination puisqu’elle concerne les évènements futurs. » Argument logique irréfutable car, comme le martèle Cicéron, la raison d’être de la divination est de permettre à l’homme d’éviter un malheur futur – s’il y parvient, ce malheur n’existera pas, et ne peut donc être vu… Pamphlet contre la superstition (et non contre la religion que défend Cicéron, en citoyen romain exemplaire), le De la divination est un modèle du bon usage du véritable esprit philosophique, que Cicéron exprime par ces lignes : « (notre) style consiste à ne pas faire intervenir son propre jugement, mais à approuver ce qui paraît le plus vraisemblable, à comparer les principes, à exposer ce qui peut être dit pour ou contre chaque affirmation et à laisser une liberté de jugement entière aux auditeurs, sans jamais faire jouer sa propre autorité. » À l’opposé du sectarisme idéologique ou du totalitarisme de l’esprit de système, Cicéron, nous apparaît, en cette profession de foi authentiquement philosophique, comme le père du véritable humanisme.

2 La Chronique des Belles Lettres

Cicéron De la divination La Roue à Livres Traduit et commenté par G. Freyburger et J. Scheid. Préface de A. Maalouf. XIV-258 p. 1992. 25 e


P. S. En me relisant, je trouve inapproprié le rapprochement hâtif que j’ai effectué entre l’immense Alphonse Allais et le pauvre Martin Heidegger ; en fait, la drôlerie de ce dernier, dans son œuvre et dans son existence, évoque plus un croisement entre James Joyce, époque Finnegan’s wake, pour la limpidité, et Louis de Funès, spécialement dans Le gendarme se marie, pour l’unité de la servilité et de l’arrogance en un même homme.

30 juin 2006

Tout faux ! Vautours et vers à soie ; Nonnes en chaleur. « ’Tis strange – but true ; for truth is always strange, Stranger than fiction : if it could be told, How much would novels gain by the exchange. » (Lord Byron, Don Juan, canto XIV)

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Arsenio Frugoni Arnaud de Brescia Histoire Introduction et traduction de l’italien par A. Boureau avec une note de mise à jour d’O. Capitani. XVIII-254 p. 1993. 25 e

n dîner en ville. Dans la conversation, banale, qui tourne autour de Cromwell, Savonarole, Saint-Just, Ho Chi Minh et autres Lénine, passe le nom d’Arnaud de Brescia. De retour chez lui, l’un des convives, incertain de ses connaissances, ouvre un Dictionnaire (le « Robert ») pour mieux s’informer. Et lit : « Arnaud de Brescia. Réformateur religieux et politique italien (Brescia, v. 1090 – Rome, 1155). Disciple d’Abélard, prêchant la pauvreté évangélique, il souleva en 1145 les Romains, chassa le pape Eugène III et entreprit de restaurer la République romaine. Excommunié en 1148, il garda le pouvoir pendant dix ans, mais il fut vaincu par Frédéric Barberousse et brûlé sur son ordre. » Or, relève Alain Boureau dans sa préface à Arnaud de Brescia d’Arsenio Frugoni, « presque tout est faux dans cette notice : la mention de la date et du lieu de naissance ne repose sur rien. Le rôle politique d’Arnaud n’est certainement pas celui (…) d’un chef militaire qui aurait pu être vaincu (…) ; Arnaud ne fut pas brûlé, mais pendu. » Pourquoi tant d’erreurs en si peu de lignes ? Pour la raison ordinaire que l’incompétent rédacteur de la notice fautive s’est contenté de résumer des biographies dont les auteurs préfèrent inventer des certitudes plutôt que laisser les blancs de notre ignorance, et, surtout, sont guidés par le mouvement instinctif qui les pousse à ordonner la vie de leur héros en fonction d’une fin connue d’eux, entreprise téléologique qui doit plier le fait à la construction d’un exemplaire destin. Comme Giordano Bruno sera reconstruit au XIXe siècle par les franc-maçons en arme dans leur lutte contre l’Église, Arnaud sera, pour Barbey d’Aurevilly, « ce fameux moine qui ne vivait que du sang des âmes ». Belle image, mais qui nous informe peu sur le personnage. Pourtant, les sources sur Arnaud ne manquent pas, et leur utilisation par Frugoni va, bien audelà du personnage de l’agitateur italien, nous fournir une méthode historique révolutionnaire (d’où l’admiration de Jacques Le Goff, qui place l’œuvre de Frugoni sur le même plan que le Saint Augustin de Peter Brown et L’Empereur Frédéric II d’Ernst Kantorowicz), méthode qui consiste ici à analyser les dix sources sur Arnaud dont nous disposons, « sans aucune synthèse, souligne Alain Boureau. (Frugoni ) reconstruit le contexte particulier de chacune des sources avec une grande minutie : autrement dit, il radicalise son refus de la synthèse en creusant l’originalité propre de chaque source, qui devient une véritable version. On lit donc dix versions distinctes de la vie d’Arnaud, sans contamination de l’une à l’autre. Or ces dix versions (…) ne sont pas compatibles, ni sur le plan des faits, ni sur celui de l’interprétation. » Ici éclate le génie de Frugoni : à l’opposé du biographe ordinaire qui obéit à un syllogisme biaisé – si Arnaud a été exécuté, c’est qu’il était un révolutionnaire, ergo il ne faut retenir des sources que les traits révolutionnaires – et cherche par ce moyen à atteindre un vraisemblable (son vraisemblable), qui est, précise Alain Boureau « (le) lieu de neutralisation du vrai où se concentrent tous les anachronismes. », Frugoni prend « le parti du fragment, de la discontinuité du réel » et reconstruit ainsi la réalité d’Arnaud. Arsenio Frugoni est mort jeune, en 1970, dans un accident, mais son influence a été considérable sur les véritables historiens ; pour le simple amateur, le lire est une joie, joie de découvrir et comprendre ce que peut être la saine méthode historique, à laquelle s’ajoute le plaisir de se trouver immergé dans les captivants conflits entre Pape et Empereur, multiples réformateurs évangéliques et rivales cités italiennes…

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Fontenelle, d’Alembert,Voltaire Sur l’Histoire Histoire 96 p. 2005.

istoire, s.f. : c’est le récit des faits donnés pour vrais ; au contraire de la fable, qui est le récit des faits donnés pour faux. » Cette définition tranchée ouvre l’article Histoire que rédigea Voltaire pour la Grande Encyclopédie, et que nous reproduisons dans le recueil Sur l’Histoire, qui contient également des textes méconnus de Fontenelle et d’Alembert. Ce recueil est né d’une interrogation : mes chers Philosophes des Lumières, qui avaient entrepris d’ordonner et accroître la connaissance humaine dans tous les domaines, se sont-ils interroLa Chronique des Belles Lettres

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gés sur le concept d’Histoire, et ont-ils cherché à établir une méthode historique ? Les recherches menées, avec l’aide précieuse de Caroline Noirot, ont abouti à une maigre moisson et, une fois éliminés de répétitifs lieux communs, le lecteur en trouvera le meilleur grain dans ce petit volume. Je ne le dévoilerai pas ici : le livre est de lecture plaisante et aisée (de surcroît, il est gratuit, plus exactement : offert pour l’achat de deux volumes de notre collection « Histoire », offre valable pour tout lecteur de cette chronique…). Je note seulement que l’intelligent Voltaire (lui-même considérable historien) se montre un peu léger quant aux moyens de distinguer la fable de l’histoire, et le vrai du faux, ayant seulement recours au critère du vraisemblable (dont Frugoni nous montrera la perversité…), que pour nos auteurs la fonction de l’Histoire demeure essentiellement l’édification, des Princes ou du commun, la réduisant à un manuel de morale par l’exemple (voir le très influent Plutarque, caricatural sur ce point) au détriment de la recherche de l’authenticité (il faudra pour cela attendre Ranke, au XIXe siècle : « l’Histoire est ce que les choses authentiquement furent », que je cite de mémoire) ; je note aussi qu’apparaît la possibilité d’une Histoire autre que celle des hauts faits des grands personnages : « il vaut autant apprendre comment s’est passé le procès de deux bourgeois que la guerre des princes ; je ne vois pas qu’on tire plus de lumières de l’un que de l’autre » (Fontenelle) et : « Tandis que des vautours s’égorgeaient, des vers à soie filaient pour nous dans le silence ; nous jouissons de leur travail sans les connaître, et nous ne savons que l’histoire des vautours. » (d’Alembert, cité ici hors contexte, mais posant les bases d’une histoire ouvrière…). « What men call gallantry, and gods adultery Is much more common where the climate’s sultry » (Lord Byron, o.c., canto I)

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adis, certains bouquinistes des quais de Paris proposaient dans leurs boîtes verdâtres fixées au parapet des ouvrages érotiques soigneusement cellophanés ; le choix était mince, et je ne me souviens guère que de l’omniprésent Volupté de Sainte-Beuve (titre trompeur), du Manuel secret des confesseurs et d’un Scandale des couvents, dont l’aguicheuse couverture représentait deux nonnes à l’opulente poitrine ornée d’un voile diaphane et se bécotant ; ce dernier était édité par une association anticléricale dont les derniers militants se réunissaient le Vendredi-saint pour manger ostensiblement gras, le texte, plus chaste que l’image, reprenait les éternels récits de paillardise monastique courant depuis les fabliaux du Moyen Âge… Légendes ? « Dona Xemena, dona Stefania, dona Perona et plusieurs autres nonnes ouvrirent la grande porte aux frères (…) Frère Juan Yuanez considéra le couvent et dit : “cet endroit fera un parfait nid d’amour pour Frère Nicolas”. Et sur-le-champ, celui-ci fit l’amour avec Inès Dominguez. (…) Et frère Juan de Aviancos courait lui aussi après les nonnes. (…) Les frères créaient un grand désordre, entrant dans la clôture avec de jeunes nonnes et se comportant honteusement avec elles (…) et ils enlevaient même leurs habits et se promenaient dans le couvent aussi nus qu’au jour de leur naissance (…) et tout ceci était toléré par dona Xemena qui était prieure. » Ces déclarations sont extraites des dépositions de trente-quatre nonnes du couvent de Las Duenas, comparaissant en 1279 devant l’évêque de Zamora, ville de Castille située à une cinquantaine de kilomètres au nord de Salamanque, et sont étudiées en détail par Peter Linehan, professeur à Cambridge, dans Les Dames de Zamora – Secrets, stupre et pouvoirs dans l’Église espagnole du XIIIe siècle. Ni anticlérical ni moraliste, Peter Linehan est seulement et pleinement historien, et ce qui lui importe, en étudiant l’affaire des Dames de Zamora, est de dégager les enjeux réels du scandale, enjeux qui vont bien au-delà de fornications prohibées et tumultueuses querelles d’argent : « ce qui aurait pu n’être qu’une anecdote, commente Jacques Le Goff, devient une plongée magistrale, éclairant de façon extraordinairement vivante et savoureuse les comportements et les sentiments de toute une société. » Société alors bouleversée dans ses fondements par l’apparition d’un phénomène prodigieux : la naissance et la croissance inouïe des ordres mendiants – franciscains et dominicains – qui allaient radicalement modifier l’équilibre des forces structurant la société médiévale, en ébranlant l’autorité épiscopale. Car – et c’est là qu’une accusation, ou un aveu, de galipettes conventuelles change de dimension – le couvent des Dames de Zamora était un couvent dominicain, obéissant à une règle qui le situait hors des normes de l’Église séculière, mais règle récente, faiblement instituée, comme le montre Linehan, donc propice aux interprétations – et aux conflits. Linehan fonde son étude sur des données factuelles – les archives, mais toutes les archives, et il exerce une verve ravageuse contre ses prédécesseurs qui ont omis de consulter des manuscrits à leur portée… – et s’en tient aux principes fondamentaux de l’épistémologie pour, dans une affaire complexe embrouillée de calomnies et témoignages sincères, séparer le fantasmé du vrai : 4 La Chronique des Belles Lettres

Peter Linehan Les Dames de Zamora. Secrets, stupre et pouvoirs dans l’Église espagnole du XIIIe siècle Histoire Traduit de l’anglais par S. Piron. 256 p. 1998. 27 e


« L’hypothèse d’une théorie de la conspiration dont la plausibilité dépend du degré de corroboration discernable dans les témoignages présentés est logiquement défectueuse, écrit-il. Car si la corroboration doit être traitée comme équivalent à l’aveu d’une conspiration, nous serons bientôt conduits à la conclusion que la preuve la plus crédible pour l’historien est celle qui n’est pas corroborée – ou mieux encore, l’absence de toute donnée. » Bien sûr, la croyance que l’absence de trace d’une conspiration par nature secrète est justement la preuve du succès, et donc de l’existence, de cette conspiration continue de séduire charlatans et illuminés (des crédules lecteurs de Da Vinci code aux imposteurs négationnistes) mais pour les Dames de Zamora, Linehan a rassemblé suffisamment de données pour nous donner à voir le réel (qui est piquant) et nous instruire par ses conséquences (à l’ampleur insoupçonnée des protagonistes originaux).

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es Philosophes des Lumières à Frugoni et Linehan, notre conception de l’écriture de l’Histoire grâce à la rigueur méthodique de l’enquête a fondamentalement changé, et nous avons gagné en moyens de parfaire notre connaissance ; j’y vois pour ma part quelque utilité – mais à regarder ce qui s’écrit communément, je ne suis pas certain que cette utilité soit unanimement reconnue. N. B. Les citations du Don Juan de Byron ponctuent agréablement l’ouvrage de Linehan. Pour les non-anglophones, en voici la traduction de Benjamin Laroche (Florent Massot, 1994) : « La chose est étrange mais vraie ; car la vérité l’est toujours, / Plus étrange que la fiction ; si l’on pouvait la dire / Combien les romans gagneraient-ils au change ! » « Ce que les hommes appellent galanterie, et les dieux adultère / Est toujours beaucoup plus commun sous des climats torrides. » P. S. La semaine dernière, je louais Cicéron pour se référer au « vraisemblable », et félicite aujourd’hui Alain Boureau et Frugoni de le rejeter. Contradiction ? Le philosophe romain et nos contemporains historiens n’œuvrent pas dans le même champ de pensée…

7 juillet 2006

Revendication d’autonomie ? Art et politique ; Un libre déjeuner.

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Sophocle. Antigone Classiques en Poche [16] Traduit par P. Mazon. Introduction, notes, postface de N. Loraux. XIV-146 p. (1997) 2002. 6 e

idi. Ciel gris, temps frais. Aux carrefours des avenues, de grands panneaux offerts par un astucieux publicitaire en une moderne manifestation d’évergétisme intéressé affichent en lettres lumineuses : « Chaleur sur Paris… mettez-vous à l’ombre ! » Prudent, soupçonnant le vote imminent d’une loi punissant de prison quiconque mettra sa santé en danger en s’exposant au soleil, je rentre chez moi, ferme les volets, allume un lampadaire et décide de relire l’Antigone de Sophocle. « Antigone est la tragédie athénienne. Elle est sublime. Peut-être ne devrait-on rien dire autour, se taire, et lire. », écrit Nicole Loraux dans sa présentation de notre édition Classiques en poche de l’admirable traduction de Paul Mazon (avec le texte grec), qu’elle fait suivre d’une importante postface, sur laquelle je reviendrai. Suivrai-je la mise en garde de Nicole Loraux ? La tragédie a suscité des milliers de pages de commentaires, sans compter les multiples remakes/réécritures, d’Alamanni (en 1533) ou Garnier (1583) et Rotrou (1638) à Cocteau et Anouilh pour les temps modernes – je suis loin d’avoir tout lu, et frémis d’ajouter mon grain de sel, non que je sois paralysé par la beauté de l’œuvre, mais conscient du risque de dire médiocrement ce qu’un autre que j’ignore a déjà exprimé parfaitement. Alors, cesser d’écrire pour aller regarder Imprint, le segment interdit réalisé par Takashi Miike pour la série Masters of Horror ? Ou ignorer le risque, car, après tout, observait déjà Salomon dans l’Ecclesiaste, nil novi sub sole ? Faire les deux ? Donc, après avoir vu le film de Miike, monument de cinéma extrême japonais (la séquence de torture avec les longues aiguilles, les avortements… – plus intense que l’anodin Audition, qui avait révulsé les critiques français, et je comprends que les producteurs aient renoncé à diffuser Imprint, moins qu’ils aient accepté de le financer), retour à Sophocle. Une première lecture d’Antigone, la plus aisée, se fonde sur ce que la pièce contient d’universel, donc d’éternel (ou : actuel, à toute époque), et permet de la réduire à un combat entre la raison d’État et la liberté, ou du collectif contre l’individu, ou la loi naturelle (celle « des dieux ») contre la loi des hommes, ou légalité contre légitimité etc. (en éliminant les interprétations féministes récentes, infondées), nuances d’analyse (reposant souvent sur des préjugés idéologiques) que je ramènerai à une opposition du nomos contre l’autonomos. Nomos, d’abord « usage, coutume » devient à l’époque « classique » la Loi – loi de la cité (cf. la fameuse réplique de l’Athénien au Perse qui lui demande qui est son roi : « nomos basileus »), quant à autonomos, c’est celui (celle) qui est à soi-même sa propre loi – ce que n’est d’ailleurs La Chronique des Belles Lettres

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pas exactement Antigone puisqu’en s’obstinant à vouloir inhumer le cadavre de son frère félon Polynice, elle affirme vouloir obéir à la « loi des Dieux ». Et ce n’est pas par inadvertance que j’ai écrit autonomos et non autonomia (qui pourrait sembler former avec nomos un couple antagoniste de meilleure logique), car ce n’est pas deux principes qu’opposent la tragédie : même si c’est un principe qu’invoque Antigone (la piété etc.) pour justifier son action, je lis plus le texte comme le combat d’un individu qui choisit sa propre loi contre la loi née de la nécessité de la polis, donc autonomos versus nomos, et un humain contre une abstraction. Antigone, bien sûr, n’est pas que cela (sinon, pourquoi tant de commentaires, et de versions nouvelles ?…), non par obscurité, mais par excès de richesse ; elle a pourtant un épicentre, et Nicole Loraux l’approche dans sa postface où elle étudie les récurrences (nombreuses) des composés en auto- dans l’œuvre, et leur sens – cet autos qui toujours renvoie à soi (moi), et dans lequel je vois la raison de la permanence du succès de la tragédie : au-delà du politique (ou de l’« antipolitique ») ou du destin enfin achevé des Labdacides, ou de la solitude perverse du pouvoir, ou de la séditieuse héroïne, Antigone est une affirmation du soi, ce soi qui fonde l’existence de tout humain – et est en perpétuel conflit avec le tout des autres humains.

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ne seconde lecture d’Antigone, moins facile, mais moins difficile que de chercher à savoir ce que signifiait chaos pour les proches d’Hésiode…, consiste à se demander ce que la tragédie disait à ses auditeurs (ce que comprenaient les spectateurs). Une tragédie grecque est le récit des tours du destin qui frappent ses héros et héroïnes pour conduire à leur ruine et une extermination plus ou moins générale des personnages. Représentées annuellement lors de la fête des Grandes Dionysies à Athènes, organisées en concours, les tragédies se caractérisent par l’extrême abondance des productions (nous n’avons conservé qu’environ le dixième de l’œuvre d’Eschyle, Sophocle, Euripide, et perdu à peu près tout le reste) et l’on peut redouter que le spectacle, au dénouement prévisible, ait semblé quelque peu répétitif, malgré la variété, relative…, des intrigues et le génie des auteurs. Les Athéniens, pourtant, ne s’en lassaient pas. On peut trouver à cette attitude des raisons d’ordre psychologique (ainsi nous prenons plaisir à lire, à quelques déguisements près, toujours le même roman policier d’un même auteur, cf. les quelque cent trente Perry Mason construits sur une trame identique d’Erle Stanley Gardner), ou des motifs plus sérieux ; c’est le sujet de la thèse novatrice de Christian Meier, créateur de l’anthropologie politique, dans De la tragédie grecque comme art politique. Meier ne s’interroge pas sur les origines de la tragédie (débat sans fin, et une hypothèse étymologique – le bouc… – qui ne nous avance guère), ses rapports avec le sacré etc., mais pose une question originale : « pourquoi les citoyens athéniens avaient besoin [mes italiques] de la tragédie ». La réponse est dans le titre de l’essai : pour Meier, l’esthétique tragique est une dimension, fondamentale, de la vie politique athénienne à laquelle elle donne un ordre, et un sens. D’où un réexamen de l’émergence (mystérieuse…) de la démocratie athénienne d’une part, et d’un certain nombre de pièces, des Perses d’Eschyle à Antigone. Pour cette dernière, Meier remarque qu’elle fut représentée (en -442) en un temps où la prolifération de lois nouvelles (déjà !) commençaient d’inquiéter les citoyens et la mise en scène de l’opposition à une loi sur l’inhumation d’un corps pouvait avoir des résonances dépassant le sort de la dépouille de Polynice, de même que dans l’autoritarisme de Créon se retrouvaient des traits de Périclès. Ainsi la tragédie – qui n’était pas représentée devant un petit groupe d’amateurs de théâtre, mais devant la totalité du corps des citoyens – informait-elle son public et sur l’éternel malheur de la condition humaine et, pour le dire trivialement, sur des questions d’actualité propres à l’exercice de la démocratie. Traiter à la fois de l’éternel et de l’éphémère présent est le propre de tout grand texte mais la tragédie fut la première à réussir cet accord.

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eut-on encore légitimement parler du « miracle grec » cher à Renan, ou ne vaudrait-il pas mieux fustiger un « mirage grec » ? Question que je posais en déjeunant avec Pierre Grimal voici près de vingt ans dans une brasserie traditionnelle de Montparnasse (aujourd’hui transformée en boutique de fringues pour ados) non pour nier le génie grec, mais en réaction contre la mode hellénomaniaque (dans le langage : l’expulsion des vieux mots dérivés du latin au profit de néologismes construits sur des racines grecques, comme « ophtalmologue » pour « oculiste », ad libitum…), mode hégémonique qui ne veut admettre de philosophie que grecque, de démocratie que grecque – et de liberté que grecque… À Pierre Grimal, j’appliquerai le mot de Victor Hugo : « une force qui va » ; il était un homme de passion dévoreuse – pour les femmes, les voitures rapides, les jardins… – et, bien sûr, pour Rome et sa civilisation – et à jamais je demeurerai subjugué par la flamme jaillissant de ses cours jadis suivis à la Sorbonne… 6 La Chronique des Belles Lettres

Sophocle, Tragédies, tome I, Les Trachiniennes – Antigone Collection des Universités de France, série grecque Texte établi par A. Dain et traduit par P. Mazon. 10e tir. revu et corrigé par J. Irigoin. LXVIII-220 p. (1955) 2005. 27 e

Christian Meier De la tragédie grecque comme art politique Histoire Traduit de l’allemand par M. Carlier 272 p. 1991. 25 e


Pierre Grimal Les Erreurs de la liberté Histoire 208 p. 3e tirage revu et corrigé 2005 (1989). 20 e

Amant de Rome, donc, mais non amant jaloux et possessif, au contraire : amant dont la jouissance était de partager l’objet aimé, et qui consacra l’essentiel de sa prodigieuse puissance de travail à faire découvrir et apprécier la civilisation latine, par son enseignement et dans ses biographies, études ou traductions ; nous parlions donc d’Athènes triomphante, de Rome négligée, et de liberté, cette liberté qu’un aveuglement contemporain ne laissait exister qu’à Athènes, il fallut peu de temps pour que Pierre Grimal conçut le projet d’un livre, qui allait être Les Erreurs de la liberté (et inaugurera notre collection Histoire). Dans cet essai concis, Pierre Grimal, écrivain limpide et littéraire capable de vraie vision historique, renverse le dogme dominant, dénonçant l’« imposture impudente » de la prétendue liberté athénienne (détruisant au passage le mythe des tyrannoctones…) et établit que Rome seule connut une liberté semblable à l’image insaisissable que veulent s’en donner les hommes. Sans esquiver l’interrogation fondamentale sur l’essence de la liberté : ce qu’elle est, en quoi elle s’accomplit – il le dévoile, en une réponse qui surprendra. Et justifie que je n’ai pas évoqué eleutheria (liberté) en parlant du drame d’Antigone. P. S. 1. Le ressort dramatique du film de Miike est la pathétique impossibilité d’autonomia de sa monstrueuse héroïne ; je n’en révèle pas plus. P. S. 2. En notre temps de multiplication infinie de lois, créant un carcan d’interdits et obligations jusqu’alors inconnu dans l’histoire humaine, un remarquable modèle d’autonomos nous est fourni par le personnage de José Luis Torrente, créé par l’acteur-réalisateur Santiago Segura (de la série, je recommande particulièrement Torrente 3, el protector, qui vient de beaucoup m’amuser, et plus grand succès du cinéma espagnol, loin devant Almodovar). Torrente n’obéit pas à une règle supérieure : policier corrompu, ivrogne, sale, veule, obsédé sexuel, violeur, il ne connaît pour loi que la satisfaction de ses instincts, sans aucun respect de la liberté (ni même de la vie) d’autrui, tout en tenant un discours normatif et réactionnaire. Farce trash assumée, Torrente suscitera moins de commentaires sérieux qu’Antigone, alors que le personnage est plus radicalement séditieux que la vierge thébaine. Aux sociologues d’expliquer les raisons de sa popularité, en évitant les lieux communs sur l’exutoire et le rire libérateur. N. B. J’ai renoncé à toute accentuation pour les mots grecs translittérés, me méfiant des plaisanteries de l’affichage informatique.

14 juillet 2006

Prisonniers ! Confusion ; Crimes sans victime. « Le pouvoir politique, c’est le pouvoir d’opprimer les autres. » (Lin Biao, compagnon et inspirateur de Mao Tsé-toung)

–A

ah, aah !, nous exclamons-nous avec résignation après d’infructueux coups de pied contre une porte obstinément close (tentative déjà essayée en vain, mais sait-on jamais), pour ajouter : – Et maintenant, que faisons-nous ? Rien. Il y a près d’une heure que mon ami et commissaire aux comptes Jacques G. et moi-même sommes enfermés dans la cabine d’un ascenseur supposé mener au sous-sol où je gare mon véhicule et nos esprits nourris de rigueur scientifique et de logique aristotélicienne sont fâcheusement impuissants face à la résistance de la matière, aussi m’effleure la pensée insolente que mieux vaudrait disposer d’une barre à mine et de muscles que de la connaissance droite du syllogisme ou du calcul du carré de l’hypoténuse. La situation pourrait être plus angoissante, mais la porte intérieure en accordéon (imposée pour votre sécurité, et interdisant aux vieilles dames de pénétrer avec un sac à provisions plein d’emplettes, d’où l’obligation de monter à pied leurs six étages avec leur encombrant fardeau) est ouverte, nous laissant contempler la porte extérieure métallique au centre de laquelle se découpe un modeste rectangle de verre dépoli renforcé d’une armature de métal (donc incassable avec une serviette d’expert-comptable ou même un lourd manuscrit d’études scolastiques), la lumière électrique luit encore, nous nous abstenons de fumer pour préserver l’oxygène (et de trop parler), l’appareil pouvant, selon une affichette, contenir trois personnes, nous disposons chacun de presque cinquante centimètres carrés, et enfin nous pouvons nous amuser à appuyer sur le bouton d’appel en cas d’incident, supposé faire accourir un concierge qui, rebaptisé gardien, ne loge plus dans sa loge. – Je n’avais encore jamais été en prison, observe Jacques G. qui, contrairement à moi, est un homme respectable. Suscitant en mon esprit un inévitable corollaire, cette remarque me conduit à m’interroger sur le sens de la liberté, sujet déjà effleuré dans cette chronique mais, en cette circonstance, je dispose de temps, sans crainte d’être dérangé par d’importuns visiteurs, pour tenter d’approfondir ce délicat et pertinent topique. La Chronique des Belles Lettres

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éfinir la liberté ? Le philosophe du droit Bruno Leoni (1913-1967), qui fut doyen de la faculté de sciences politiques à Pavie, a apporté une réponse neuve dans un ouvrage d’abord publié aux États-Unis, vite devenu un classique, et dont nous éditons la traduction française La Liberté et le Droit. L’approche de Leoni est d’abord sémantique, pour montrer comment et pourquoi est née, perdure et a été entretenue l’absence de définition univoque. Après avoir écarté les conclusions, en l’espèce inopérantes, de la philosophie analytique, Leoni rappelle la nécessaire distinction entre définition lexicographique et définition stipulative. C’est cette dernière qui, dans l’usage socio-politique courant, l’emporte car, contrairement aux objets matériels sur la désignation desquels les humains peuvent se comprendre mutuellement indépendamment du vocable utilisé simplement en montrant l’objet nommé, l’immatérielle liberté ne peut être montrée, et liberté finit par n’avoir d’autre sens que celui que veut lui donner l’humain qui prononce ce substantif. « Il n’existe pas, écrit Leoni, une chose telle que la “liberté” qui soit indépendante des gens qui en parlent. » Et Leoni cite le dialogue célèbre d’À travers le miroir de Lewis Carroll : « Quand j’utilise un mot, disait Humpty Dumpty (...), cela signifie juste ce que je choisis que cela signifie – pas plus pas moins. – La question est, disait Alice, si vous pouvez faire que les mots signifient tant de choses différentes. – La question est, disait Humpty Dumpty, qui doit être le maître, c’est tout ! » Même si, dans le langage courant, la liberté devient ce que le maître (celui qui détient et organise l’énonciation du discours dominant) décide qu’elle est, quitte à nommer l’exact opposé de ce que nous la croyons instinctivement supposée être, l’idée de liberté résiste aux perversions du langage, et nous pouvons être éclairés sur sa nature immuable en étudiant ses rapports avec le Droit – censé ordonner les obligations et droits des humains entre eux d’une part, et entre les humains et les institutions détenant le monopole de la « violence légitime » (définition de « l’État » pour Max Weber) d’autre part. Tâche ardue, ne serait-ce que parce que les concepts juridiques essentiels ne sont pas traduisibles (transposables) de la langue d’une civilisation donnée en celle d’une autre, comme le prouve l’examen limpide que fait Leoni de la fondamentale (pour les Anglo-saxons) Rule of law, sur laquelle Montesquieu s’est mépris, ainsi que ses disciples constituants qui s’en sont maladroitement inspirés... Tâche nécessaire et productive pourtant, qui permet à Leoni de nous montrer (dans une perspective très différente de celle de Pierre Grimal, que j’évoquais la semaine dernière) la liberté en action : si nous ne pouvons dire ce qu’elle est, au moins pouvons nous voir ce qu’elle fait – ou devrait faire – et ce qui est fait en son nom. Et enfin la connaître telle qu’elle est au lieu de la dire pour le contraire de ce qu’elle est. Particulièrement révélatrices sont les analyses de Leoni du couple liberté-contrainte, et de l’étonnante « liberté de contraindre », exemples de confusion génératrice d’effets dévastateurs.

Bruno Leoni La Liberté et le Droit Bibliothèque classique de la Liberté Traduit de l’anglais par Ch. Philippe Préface de C. Lottieri 304 p. 2006. 21 e

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ette contrainte, née d’un fâcheux amalgame entre droit et liberté, s’exerce tout particulièrement (et aujourd’hui de plus en plus férocement) dans le domaine des vices, que le législateur (« l’État », le « gouvernement ») assimile faussement aux crimes. Or : « Les vices sont les actes par lesquels un homme nuit à sa propre personne ou à ses biens. Les crimes sont les actes par lesquels un homme nuit à la personne ou aux biens d’autrui. » Cette définition limpide et dépourvue de toute ambiguïté ouvre l’essai du philosophe Lysander Spooner (1808-1887) intitulé Les Vices ne sont pas des crimes – Une revendication de liberté morale, auteur dont je ne cacherai pas qu’il a totalement bouleversé mes routinières habitudes de pensée et que, si je devais me reconnaître un maître, je prononcerais son nom (et j’ai dans mon bureau la photographie de sa ferme natale à Athol, Massachussets). Sa vie, dont on trouvera les grandes étapes dans l’ouvrage cité ci-dessus, fut un incessant combat en faveur de la liberté des humains, combat que Spooner fondait en droit, sans jamais se perdre dans les nuées philosophiques, combat mené en faveur des esclaves (pour démontrer qu’il est légitime de secourir les esclaves fugitifs), ou des femmes (« toute femme a un droit intrinsèque, inaliénable en tant qu’être humain, de travailler comme elle l’entend, être maîtresse de ses gains », affirmation subversive en 1855...) ou encore des nihilistes russes. En ce XXIe siècle où, partout sur terre, la persécution des vices – rebaptisés « conduites à risque » ou « antisociales » ou « non-citoyennes », etc. – emplit des prisons toujours plus vastes de millions d’innocents (id-est : coupables de crimes sans victime) sous l’impulsion conjointe de cruels médecins hygiénistes et de fanatiques zélateurs de superstitions nées dans les sables d’anciens déserts (et, en France, sous la menace aggravée du trou de la sécu) l’impla8 La Chronique des Belles Lettres

Lysander Spooner Les Vices ne sont pas des crimes Iconoclastes [17] Traduit de l’anglais par M. Korvin 112 p. 1993. 8,99 e


cable démonstration de Lysander Spooner nous rappelle ce qu’est l’authentique Droit de l’homme, Droit universel de tout humain, quelque soit son sexe, la couleur de sa peau, ses croyances et ses mœurs. Deux citations : « Chaque être humain a ses vices. Pratiquement tous les hommes en ont un grand nombre ; Et il y en a de toutes sortes : physiologiques, mentaux, affectifs, religieux, sociaux, commerciaux, industriels, économiques etc. etc. Si un gouvernement doit dire que l’un de ces vices relève de sa compétence, et qu’il le punit en tant que crime, alors, pour être cohérent, il doit dire que tous les vices relèvent de sa compétence, et les punir tous de manière impartiale. Il en résulterait que tout le monde, homme ou femme, se retrouverait en prison pour ses vices » (Nous en prenons le chemin, et ne demeurons protégés que par le coût excessif d’une oppression efficace). Et : « Pas un d’entre nous (...) ne peut tirer enseignement pour quelqu’un d’autre de cette leçon indispensable du bonheur et du malheur, de la vertu et du vice. Chacun doit l’apprendre par lui-même. Pour l’apprendre, il doit jouir d’une liberté totale pour tenter toutes les expériences qu’il juge nécessaires. Quelques-unes de ces expériences réussissent et, parce qu’elles réussissent, sont appelées vertus ; d’autres échouent et, parce qu’elles échouent, sont appelées vices. » En moins de quatre-vingts pages, Lysander Spooner fonde, en droit et par la logique, une authentique morale universelle (sans oublier de réduire à néant les arguments utilitaristes – donc ni moraux, ni de droit – des chantres de la prohibition des vices) ; il écrit avec concision et sans jargon, ce qui change agréablement du verbeux et bien intentionné Emmanuel Kant, lequel se donna beaucoup de mal pour établir, à grands renforts d’abstractions et de néologismes, sa morale universelle – n’hésitant pas à qualifier la pédérastie de crime « perpétré contre l’humanité elle-même » (in Métaphysique des mœurs, VI, 363 mais, à la décharge de Kant, le passage est, comme d’habitude, assez confus).

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n ce jour anniversaire d’une espérance née fâcheusement dans le sang du gouverneur de Launay, dont la tête fichée au bout d’une pique fut promenée deux jours durant dans les rues de Paris par des citoyens en liesse, espérance exprimée dans la fière devise « Liberté-ÉgalitéFraternité », je musarderais bien encore sur les deux premiers termes de celle-ci (le troisième n’ayant même plus de charge symbolique), pour rappeler qu’égalité de droit n’est pas égalité de condition ou que liberté de n’est pas capacité de, etc. mais si j’ai donné à quelque lecteur ou lectrice le désir de lire Leoni ou Spooner, je serais satisfait d’avoir pu, sans couper de tête, ébranler de nouvelles et proliférantes Bastilles. P. S. Mon ami Jacques G. et moi-même, sortîmes-nous de notre modeste geôle ? Alors que tombait la nuit, nous fûmes délivrés par un dépanneur adepte de l’adage festina lente, et je pus enfin monter dans ma voiture, attachant, pour ma sécurité, ma ceinture d’esclave.

La Chronique des Belles Lettres

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Arrivée d’Arthur ; De Troie à Londres ; Le jugement des cygnes.

21 juillet 2006

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t un Pernod pour Arthur ! » Ce slogan, réclame pour une boisson anisée et devenu une expression populaire fort usitée dans les années trente du siècle dernier, en un temps où l’abus d’alcool n’était pas dangereux pour la santé, est bien oublié aujourd’hui ; l’est moins le nom du consommateur, dont voici la première apparition : (L’archevêque Dubrice) « couronna donc Arthur du diadème royal en présence des évêques. Arthur était alors un jeune homme de quinze ans, d’une vaillance et d’une libéralité exceptionnelles. Sa bonté naturelle lui donnait une grâce telle que tout le monde l’aimait. » De cette bonté, le nouveau souverain apporte aussitôt la preuve : « Arthur, en qui la générosité s’alliait au sens de l’honneur, décida donc de harceler les Saxons pour enrichir, avec leurs biens, ceux qui le servaient. » J’extrais ces lignes de l’Histoire des rois de Bretagne (Historia Regum Britanniae) de Geoffroy de Monmouth, qui rédigea son récit vers 1135 avant de devenir évêque de Saint-Asaph. Elles marquent l’entrée en scène de l’homme qui sera le héros d’un cycle romanesque dont personnages et aventures n’ont jamais cessé d’imprégner la culture européenne. D’une bravoure et d’une vigueur exceptionnelles, Arthur (ou Artur, ou Artus), armé de son épée Caliburn (Excalibur) avec laquelle il fend en deux la tête de ses adversaires, conquiert non seulement toute l’Angleterre (ou Bretagne), mais aussi l’Irlande (et l’Islande), la Norvège, le Danemark, la Gaule (contre les Romains – nous sommes vers l’an 530...) ; entre deux expéditions, gavé de butin et de gloire, il semble s’amollir dans un long repos (une période de paix...) ; d’où inquiétude du fidèle Cador, duc de Cornouailles, qui lui rappelle : « – Là où l’usage des armes semble laisser la place aux jeux de hasard, à l’ardeur amoureuse et autres divertissements, il ne fait aucun doute que le sentiment de courage, d’honneur, d’audace et de renommée est gâté par la paresse. Près de cinq années se sont écoulées, pendant lesquelles nous nous sommes abandonnés à ces délices, loin de tout exercice guerrier. » Si Geoffroy a mis à profit ce répit pour décrire la cour d’Arthur en créant, avec quelque anachronisme, le cadre où s’épanouira le roman courtois, son héros ne s’est que provisoirement assoupi et repart pour de nouvelles rapines et massacres de peuples divers, annoncés par les prophéties de l’enchanteur Merlin. Figure de monarque idéal, Arthur a néanmoins l’infortune d’être cocu : son épouse, la belle Guenièvre le trompe allègrement avec le perfide Modred (de même qu’Iseut trompait Marc avec Tristan...), d’où nouvelles batailles (et rencontres avec des géants dont l’extermination est, depuis son jeune âge, l’un des talents particuliers d’Arthur) ; mortellement blessé dans un dernier combat, Arthur aura néanmoins la force de retourner expirer dans l’île d’Avalon après avoir lui-même désigné son successeur : la légitimité de la dynastie ne sera pas brisée. Et c’est là le propos essentiel de Geoffroy : ce roi parfait, qui s’est rendu maître de « trente royaumes », et qui apparaîtrait à un esprit malveillant comme un insatiable et vulgaire pillard seulement soucieux d’accroître la fortune de ses lieutenants et de lui-même, est fondé en droit dans son action : il est l’héritier d’une longue lignée remontant à un certain Brutus, petit-fils d’Ascagne et arrière-petit-fils d’Énée ; Geoffroy nous conte longuement les aventures de ce Brutus qui, après avoir tenté de délivrer des Grecs Troie, la cité de ses ancêtres, finira – je saute de multiples péripéties – par s’emparer de l’Angleterre ; cette ascendance (qui fait remonter Arthur à Vénus, comme César...) permet à Arthur de rétorquer à l’envoyé romain qui lui réclame un tribut : – Je décide, quant à moi, pareillement que les Romains doivent me payer tribut puisque mes ancêtres ont jadis pris possession de leur cité. On peut commenter à l’infini le récit de Geoffroy, pour son mélange de foi chrétienne et d’éléments païens, ses emprunts à l’histoire gréco-romaine amalgamée aux légendes (ou traditions ?) celtiques, le passage de la sauvagerie des chansons de geste aux raffinements d’une cour lettrée, et souligner qu’il est, sur tous les plans, un texte charnière entre deux mondes, le vieux monde romain et païen et la naissante chrétienté ; j’y remarque essentiellement une absence, celle de toute notion de rupture entre ces deux mondes, mais, au contraire, l’affirmation d’une continuité : le centre de l’univers connu n’a pas changé de nature, mais s’est déplacé de Rome à Londres, légitimement.

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ans le monde réel, au temps où écrit Geoffroy, le siège de l’Empire n’est pas sur les rives de la Tamise, mais en Allemagne ; quelques décennies plus tard, son trône est occupé par Othon IV (1175-1218), fils de Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière, et de Mathilde d’Angleterre et neveu de Richard Cœur de Lion, qui sera vaincu à Bouvines, en 1214, par le Français PhilippeAuguste et dépossédé par le Pape au profit de Frédéric II de Hohenstauffen, en 1215. Pour divertir cet infortuné monarque trop anglophile de soucis qui ne sont pas encore de définitifs malheurs, l’Anglais Gervais de Tilbury (1155-1234, environ), alors Maréchal de la cour d’Arles (qui est terre d’Empire), lui offre vers 1214 un volume de Otia Imperiala (« Oisivetés Impériales ») 10 La Chronique des Belles Lettres

Geoffroy de Monmouth Histoire des rois de Bretagne La Roue à Livres Traduit et commenté par L. Mathey-Maille. 352 p. 1992. 25 e


Gervais de Tilbury Le Livre des merveilles. Divertissement pour un empereur (3e partie) La Roue à Livres Traduit et commenté par A. Duchesne. Préface de J. Le Goff. XVI-192 p. 1992. 20 e

dont Annie Duchesne a traduit la partie la plus importante sous le titre Le Livre des Merveilles, et que précède une importante préface de Jacques Le Goff. Ces merveilles peuvent être humaines : « Il est une autre île sur le fleuve Brison [situé en Égypte], où naissent des hommes sans tête, qui ont les yeux et la bouche sur la poitrine. Ils mesurent douze pieds de long, sept de large, et la couleur de leur corps est semblable à l’or. » Et en Syrie, vers le château de Filonia : « Il y a là aussi des hommes comme des singes qui s’enfuient dès qu’ils entendent du bruit ; ils ont huit pieds, le même nombre d’yeux et une paire de cornes ». Et bien que peureux, ils sont dangereux puisque Gervais ajoute ce conseil : « Qui voudrait les tuer devrait être bien armé. » Quant aux animaux, les plus communs d’entre eux peuvent se conduire admirablement : « Ainsi, dans le royaume d’Arles, il y avait un corbeau si avisé (...) qu’il venait dire si quelque chose d’inattendu ou perfide se tramait. (...) Ayant découvert que la dame du château avait des relations trop intimes avec quelqu’un, le corbeau, après lui avoir donné là-dessus beaucoup d’avertissements, finit par révéler l’adultère au seigneur. » Ce volatile indiscret a-t-il donné naissance au moderne corbeau délateur ? En tout cas, il sera puni de sa bonne intention : « et il advint qu’il mourut frappé d’une flèche par l’amant. » Fréquemment pratiqué par les couples de l’époque, l’adultère n’épargne pas les bêtes, et Gervais nous conte le jugement des cygnes, qui se réunissent en tribunal pour condamner et exécuter une femelle infidèle. (Scène à laquelle je ne pourrai assister puisque notre cygne mâle, et grincheux, Aucassin, se partage seul deux femelles, et que l’unique intrus violant son territoire est un héron solitaire qui semble peu porté sur le sexe). Hommes qui n’ont pas l’apparence humaine et animaux se conduisant comme des hommes ne sont pas les seules créatures merveilleuses à peupler l’œuvre de Gervais : on y trouve de multiples sortes de fantômes et morts-vivants, dont les plus fameux sont les lamies (ancêtres des vampires) et les dracs, dont Gervais nous donne une description quasi-ethnographique, sans oublier ces lutins farceurs nommés nuitons ou portuns.

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i l’on prend beaucoup de plaisir à lire Gervais, on est également prompt à le taxer d’infantile crédulité, et Leibniz, à qui l’on doit, en 1707-1710, la seule édition moderne de ce bestseller médiéval, qualifia de « fumier » le texte sur lequel il avait si laborieusement peiné... Accusations gravement injustes. Après avoir étudié le droit canon et le droit romain à l’université de Bologne (où il obtint le grade de maître), voyagé dans toute l’Europe et fréquenté les plus fameux savants, Gervais fut un juriste respecté – un homme dont le métier était de démêler le vrai du faux. Selon la distinction bien établie en son temps, il distinguait le miracle – qui est « outre-nature » et dont la cause (l’action divine) est connue – des merveilles : « ce qui fait la merveille, écrit-il, c’est notre impuissance à rendre compte de la cause d’un phénomène. » Soyons plus exact : le reproche de « crédulité » porté contre Gervais (ou contre Geoffroy pour ses généalogies fabuleuses, ses dragons et ses prophéties) n’est pas seulement « injuste », mais surtout vide de sens. Car en fonction de quelle vérité connue d’eux ces auteurs sont-ils crédules ? Qu’ils le soient face au savoir (balbutiant) des hommes des Lumières ou aux affirmations des scientifiques d’aujourd’hui (dont certaines feront sûrement bien rire nos descendants), je l’accorde, mais leur prétendue crédulité doit être pesée dans le contexte des connaissances de leur temps, ensemble de savoir fondé sur la Bible et les Pères de l’Église, l’autorité (inférieure) des auteurs antiques (connus alors essentiellement par les citations d’Isidore de Séville), ce qu’ils ont vu (ou cru voir) dans leurs voyages, les traditions recueillies et les témoignages de première main, tout cela formant un corpus de certitudes, qui permet à Gervais, je le cite, d’« écarter les mensonges importuns des fables » pour donner « les faits ». En ce XXIe siècle où prospèrent astrologues, voyants et marabouts spécialistes du désenvoûtement et du retour d’affection, où l’immense majorité des humains croit en un dieu, ou des dieux, que jamais ils n’ont vu ou n’en ont subi les interventions, (tandis qu’une infime minorité d’athées prétend, contre toute saine logique, détenir la preuve de l’inexistence de tout dieu), et tiennent pour vraies les « informations » des journaux télévisés, je trouve plus d’esprit critique dans le recueil de charmantes merveilles de Gervais.

La Chronique des Belles Lettres

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Histoires perdues ; Histoire retrouvée ; Histoire romancée…

28 juillet 2006

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euilletant distraitement le Times of India, je m’arrête sur une image qui n’est pas parvenue en Europe : une femme, jeune, jolie, vêtue d’un costume traditionnel aux couleurs éclatantes, (sans doute fixé comme tel au milieu du siècle dernier...), marche, joyeuse et fière, dans le défilé célébrant, à Oulan Bator, le huit centième anniversaire du jour légendaire où le fils du loup bleu, Temüdjin, devint Gengis Khan (littéralement : « Khan Océan », soit : Roi universel) et, ayant unifié les tribus, partit pour conquérir le monde. Nul souci de repentance n’assombrit le visage de l’aimable Mongole, peut-être même fait-elle partie des quelques dizaines de milliers de ses concitoyens qui affirment descendre en ligne directe du guerrier que les Occidentaux considéraient comme une incarnation du Diable, surgie des enfers à la tête de ses hordes (d’où l’appellation de « tartares ») : « des hommes inhumains et bestiaux, écrit le moine Matthieu Paris dans sa Chronica Majora, qu’il faut appeler monstres plutôt qu’hommes, buveurs assoiffés de sang, qui déchiraient et dévoraient la chair des chiens et des hommes. » Et pourquoi la Chrétienté avait-elle jusqu’alors été protégée de ces envahisseurs annonciateurs de la fin des temps ? « Le haut Moyen Age, écrit Jacques Le Goff dans son Saint Louis, (je lui ai également volé la citation de Matthieu Paris) en avait fait des cannibales exterminateurs et dévoreurs qu’Alexandre avait enfermés dans de hautes murailles à l’extrême orient de l’Asie. » Je ne m’attarderai pas sur les questions de perspective qui font qu’en Asie centrale Timür (Tamerlan/Timour) est toujours honoré et admiré, comme son aïeul Temüdjin plus à l’est, ou qu’en Hongrie des parents prénomment leur fils Attila, pour m’arrêter sur le très antérieur conquérant qui sauva préventivement l’Europe des Mongols. Fable, la construction de cette barrière salvatrice ? Très certainement, mais – que savons-nous réellement d’Alexandre ? Fort peu de choses, de première main. Après sa mort pourtant, certains de ses compagnons se transformèrent en historiens, mais nulle œuvre d’eux ne nous est parvenue ; de ces récits, nous ne connaissons que des fragments, citations utilisées par des auteurs très postérieurs pour nourrir leur propre texte (et authentifier leurs propos). Janick Auberger, philologue scrupuleuse et d’intelligence vive, a, pour la première fois, réuni en un seul volume Historiens d’Alexandre, et en édition bilingue, la totalité de ces fragments, que l’on ne trouvait jusqu’alors qu’épars en une multitude d’ouvrages, et son travail nous permet de découvrir les témoignages de ceux qui ont côtoyé Alexandre, partagé ses exploits, joui de sa faveur ou subi ses colères. Inutile de s’interroger sur l’adéquation entre la réalité d’Alexandre et ce que transmettent ces fragments, d’une ligne ou d’une dizaine de pages ; leurs auteurs ont pu se tromper, exagérer, mentir pour servir leurs propres intérêts puis, des siècles s’étant écoulés entre leur rédaction et leur inclusion dans le texte qui nous les a conservés, l’auteur de ce dernier a pu utiliser une version déjà déformée, fausser le sens en citant hors contexte au profit de sa démonstration, etc. Toutes ces remarques, banales, relèvent de la prudence légitime que doit manifester l’historien face à ses sources, tout en évitant le piège de l’hyper-critique qui finit par nier jusqu’à l’évidence ; la sage annotation de Janick Auberger nous dit assez ce qui semble relever de l’invention, et ce que l’on peut considérer comme digne de foi ; elle nous informe également sur ces auteurs, dont parfois nous ne connaissons que le nom, ou que nous ne savons différencier d’un homonyme, ou dont la carrière nous est (relativement) bien connue, comme Charès de Mytilène, grand-chambellan d’Alexandre (donc un familier, en charge des tâches domestiques), Néarque de Crète (commandant de flotte), Onésicrite d’Astypalée (pilote du navire personnel d’Alexandre), Ptolémée le Lagide (noble macédonien qui fut élevé avec Alexandre, et après sa mort, fonda la dynastie qui régna sur l’Égypte) ou encore Aristobule de Cassandréia (qui, selon Plutarque, écrivit une version si grossièrement flatteuse du combat d’Alexandre contre le roi indien Poros que son héros en jeta à l’eau le texte...), pour ceux dont nous possédons le plus de pages. Mais laissons aux professionnels le débat sans issue sur l’authenticité de ces morceaux choisis (par le hasard...) – et toujours double débat : sur l’exactitude de l’attribution à tel ou tel, sur l’exactitude des faits rapportés –, pour nous contenter de la joie de pouvoir partager, par bribes, l’intimité du conquérant. Conquérant ? Bien sûr, et c’est ce qui a fait sa gloire, mais à lire ses compagnons, nous découvrons que ce qui animait Alexandre n’était ni la soif de richesses ni l’avidité du pouvoir, mais la pothos, ce désir de la chose éloignée, désir de découverte et de savoir : c’est pour accroître sa connaissance du monde, des lieux, de la faune, de la flore, des hommes, de leurs mœurs et de leurs doctrines (lire l’entretien avec les gymnosophistes – des brahmanes philosophes...), qu’Alexandre poussait toujours plus loin ses expéditions... Qu’apprenait-il ? 12 La Chronique des Belles Lettres

Historiens d’Alexandre Collection Fragments. Bilingue. Textes traduits et commentés par J.Auberger. 528 p. 2001. 35 e


À croire Onésicrite ou Aristobule : bien des faits étranges et merveilleux (pour un élève d’Aristote, donc capable de discernement) qui, loin de satisfaire cette pothos, ne pouvaient que la nourrir d’une volonté plus violente d’aller soi-même voir toujours au-delà...

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Jean Malye La Véritable Histoire d’Alexandre le Grand Hors collection 432 p. 2004. 22 e

Pseudo-Callisthène Le Roman d’Alexandre. La vie et les hauts faits d’Alexandre de Macédoine La Roue à Livres Traduit et commenté par G. Bounoure et B. Serret. XLIV-308 p. 1992. 27 e

guiché par ce puzzle aux morceaux manquants, le lecteur des Historiens d’Alexandre aimerait légitimement découvrir enfin La Véritable Histoire d’Alexandre le Grand ; il le peut grâce à l’ouvrage de ce titre dans lequel Jean Malye (petit-fils de Jean Malye qui, avec Paul Mazon, fut le créateur des Belles Lettres, et les dirigea pendant plus de quarante ans) a recomposé le récit de la vie d’Alexandre, en utilisant uniquement les textes des auteurs antiques, des sources primaires aux historiens tardifs (mais canoniques) : Diodore, le moralisateur Plutarque, Quinte-Curce... Vie brève (naissance en -356, mort en -323, le 10 juin), suffisante pour aller de la Macédoine à l’Inde, en soumettant la Grèce, l’Égypte, la Perse et quelques royaumes moindres, et mourir à Babylone... Vie prodigieuse (platitude exacte), que Jean Malye restitue comme un découpage de film, en séquences, qui créent une continuité en dépit du caractère disparate des extraits choisis, surpassant allégrement les innombrables biographies qui veulent mettre de l’ordre et donner un sens (qui est le point de vue du biographe) à une existence ; le seul ordre que connaît Jean Malye est l’indispensable chronologie, quant au sens (téléologique), au lecteur de le dégager selon ses envies. Tenant les promesses de son titre, Jean Malye s’est humblement contenté de nous livrer la véritable histoire d’Alexandre, soit : ce que nous pouvons aujourd’hui en savoir, rien de plus, rien de moins ; son talent ne réside ni dans des commentaires ou interprétations sujets à caution, mais dans la pertinence du choix des extraits, et ce talent nous donne le plus précieux, et le plus nécessaire, livre sur Alexandre. Les Anciens se sont étonnés (question oiseuse) qu’Alexandre, qui ne se déplaçait jamais sans son exemplaire de l’Iliade, n’eût pas eu son Homère pour le chanter ; il l’eut, moins le génie, et tardivement, et anonymement, en la personne de l’auteur inconnu qui composa (rassembla ?) sous le titre grec de La vie et les hauts faits d’Alexandre de Macédoine ce qui nous est parvenu comme Le Roman d’Alexandre. Aucun ouvrage, durant plus de mille ans, ne fut autant diffusé parmi les hommes : hors les versions grecques et latines, nous en connaissons des rédactions (non des traductions) arménienne, syriaque, persane, en vieux serbe ou en vieux slovène, en arabe ou hébreu (qui narre la conversion d’Alexandre au judaïsme...), ou encore mongole ou même thaï, sans compter les multiples adaptations médiévales occidentales (qui, en vers, virent la naissance de l’alexandrin...), ou turques ou indiennes. Cet Alexandre universel (devenue en Asie Ishkandar, ou Sikandar/Sikander) ne doit pas sa gloire à l’Histoire, mais au Roman, qui la transforme en mythe. Une fois encore, je laisse les savants disputer sur la naissance de l’œuvre, sur son attribution (lui fut d’abord donnée comme auteur un neveu d’Aristote et compagnon d’Alexandre, Callisthène d’Olynthe, ce qui est insoutenable puisque ce Callisthène mourut, sur ordre d’Alexandre, en -327, donc bien avant la fin du Roman, et explique que l’on se contente aujourd’hui d’un commode « pseudo-Callisthéne »), sur sa fonction pédagogique ou politique, (tout cela est assez exposé, et clairement, dans la préface de Gilles Bounoure et Blandine Serret, également traducteurs de la version latine conservée dans un manuscrit du XVe siècle ici préférée, auxquels ils ont adjoints d’importantes variantes). Oublions donc l’Histoire pour lire le Roman, en commençant par les tourments de la reine Olympias, épouse de Philippe, alors en Égypte et visitée en songe par un dieu, qui est à la fois Ammon, Apollon et Asclépios, et lui commande de s’unir à lui. En fait, c’est Nectanébo, dernier pharaon d’Égypte et mage, qui séduit ainsi par la ruse Olympias et, quand elle accouche, « en mugissant plus fort qu’une vache », son amant-roi-dieu lui dit : « Tu es en train d’enfanter un roi, le maître du monde ». Je passe sur les soupçons de Philippe (cocu comme le sera Arthur, rencontré la semaine dernière...), qui finit par accepter l’enfant, puisque né d’un dieu..., et même sur la totalité du Roman, aussi alerte que du Dumas, et peut-être encore plus riche d’invention, pour n’en citer que la fin (plus exactement : l’une des fins) : « Le fourbe serviteur qui avait apprêté la drogue [qui a empoisonné Alexandre agonisant dans son palais de Babylone] crut qu’Alexandre était mort, et le voilà qui arrive en courant pour le voir. Mais, dès qu’il le vit, Bucéphale, rejetant immédiatement son air lugubre et sombre, (...) entreprit de venger son maître. Il traversa au galop toute l’assemblée, se saisit de ce serviteur avec ses dents et l’amena en face d’Alexandre en le secouant en tous sens, avec des grondements terribles contre lui, comme pour venger son seigneur. Et, ce faisant, il s’élança en hauteur d’un bond aérien et se laissa tomber aussitôt sur le sol, entraînant dans sa chute le fourbe et déloyal serviteur ; et, immédiatement, le fourbe serviteur fut réduit en miettes, à la manière de la neige fondante qui tombe d’un grand toit : c’est ainsi qu’il s’étalait à la vue de tous. Quant au cheval, il La Chronique des Belles Lettres

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se releva, poussa un petit hennissement devant Alexandre puis tomba et expira aussitôt en le caressant de son souffle, ce qui eut pour effet de faire sourire Alexandre. Et, en même temps que ce sourire, les airs se remplirent de brouillard... » Tant pis pour l’Histoire : m’émeut ce dieu si jeune qui meurt dans un sourire. N. B., réservé aux non-hellénistes. Pour les anciens Grecs, tartaros désignait « les enfers ».

Pierre Vidal-Naquet.

4 août 2006

I

l avait survécu à tant d’hôpitaux et de médecins que je m’étais persuadé qu’il était indestructible, et l’évènement de sa mort me choque – de même que je n’imaginais pas que Philippe Muray, qui ignorait la maladie, pût mourir, de même je ne pouvais concevoir que Pierre VidalNaquet, perpétuellement malade, pût disparaître. Choc dont la brutalité m’épargne d’être triste (bien sûr, la peine viendra, plus tard – bientôt) et de me lamenter sur moi-même pour la perte d’un ami. J’ai parcouru rapidement les nécrologies que lui ont consacré divers journaux, platitudes mondaines aggravées des éloges mécaniques de vagues politiciens ; elles nous fournissent des dates, des titres d’œuvres, et des clichés (« c’était un dreyfusard »), rien qui fasse voir l’homme et le savant. Que je refuse de dissocier. Il me téléphonait : – Michel, je suis absolument furieux. Moi : – Ah ? – Je viens de recevoir (titre d’un nouveau livre sur l’Athènes classique), et c’est monstrueux d’ânerie ! Et il énumérait des erreurs factuelles, des oublis bibliographiques, des contresens – Pierre était un homme d’indignation, indignation permanente contre le travestissement de la vérité. Il avait imposé le terme de négationnisme pour désigner la fable niant l’assassinat de millions de juifs par les nazis dans les camps d’extermination (où avaient péri ses parents, et qu’il distinguait toujours scrupuleusement des camps de concentration), fable qu’il avait anéantie dans les pages splendides des Assassins de la mémoire, texte bref et pleinement suffisant – négationnisme, écrivait-il donc, et non révisionnisme (lequel peut être une entreprise savante et légitime de rectification d’une histoire erronée), et le choix du mot est capital, car ce que faisaient Faurrisson (que Pierre avait rencontré dans sa jeunesse, et il pouvait parler de l’homme) et ses disciples n’était pas proposer une autre thèse – mais nier la vérité du passé. Cette vérité était l’absolue passion de Pierre. Il avait une mémoire proprement prodigieuse, mais il n’avançait rien sans vérifier ses sources ; la quête de la vérité est un effort permanent de rigueur, minutieux, répétitif, et Pierre n’a cessé de s’y astreindre. Les maux physiques qui l’accablaient n’ont jamais diminué sa puissance de travail ni l’acuité de sa pensée ; nous avons, pour la dernière fois..., déjeuné ensemble à la mi-juin dernier avant qu’il ne parte pour sa chère Provence, dans un restaurant hors du temps, tenu par un patroncuisinier royaliste et réactionnaire que l’homme de gauche Pierre aimait bien ; il marchait alors très difficilement (il avait tenu à venir me chercher à mon bureau), sans se plaindre, ne donnant sur sa santé que l’information rapide qu’il jugeait suffisante pour répondre à mes questions inquiètes et, à table, il ne fut plus question que de la Grèce, de livres, de l’Histoire, ou d’amis communs, et sa conversation avait été toujours aussi jeune, brillante, enflammée. Je ne le croyais pas quand il me disait que son Atlantide, qu’il chérissait, (sur ce texte, je me permets de renvoyer à ma chronique du 27 janvier) serait son dernier livre ; je ne suis pas réjoui qu’il ait eu raison.

Pierre Vidal-Naquet L’Atlantide. Petite histoire d’un mythe platonicien Histoire 208 p. 2005. 18 e

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e lui dois beaucoup, personnellement, professionnellement. Son acceptation de diriger notre collection « Histoire » a été l’un de mes plus grands bonheurs d’éditeur ; grâce à lui, nous publiâmes des textes fondamentaux de quelques-uns des plus grands historiens du siècle dernier, comme Moses Finley ou Arnaldo Momigliano, grâce à lui aussi je fis la connaissance de nombreux auteurs qui devinrent des amis, Claude Singer, Jean-Christophe Saladin, Gilles Bataillon, et Daniel Milo, et Alain Boureau – je ne peux les citer tous. Homme de passion et d’indignation, Pierre avait aussi la réputation d’avoir la fâcherie facile, eh bien, en une collaboration de quinze ans, jamais il n’y eut entre nous fâcherie ; il m’arriva plusieurs fois de refuser de publier un manuscrit qu’il proposait ; il étudiait mes arguments et, s’il les trouvait fondés, les acceptait sans grogne – nous avions, sur beaucoup de questions, des positions opposées, éditorialement, nous étions dans une bienheureuse harmonie. 14 La Chronique des Belles Lettres

Pierre Vidal-Naquet Le Miroir brisé. Tragédie athénienne et politique Histoire 96 p. 2002. 9 e


D’autres diront, bientôt j’espère, pourquoi et comment il fut avant tout un admirable historien, des horreurs du siècle dernier et de la Grèce antique dont il bouleversa, d’abord avec JeanPierre Vernant, notre perception, nous la rendant plus proche encore. Sur cette Grèce pour lui toujours présente, il avait un don exceptionnel pour poser des questions neuves et pertinentes, pour interroger différemment des textes mille fois lus. Sans les déformer, ni les modeler à des réponses préconçues, il montrait qu’ils avaient autre chose et plus à dire que précédemment admis. La concision était l’une de ses plus belles qualités : avec Le Miroir brisé, tragédie athénienne et politique, moins de cent pages, accessibles au non-spécialiste, lui ont suffit pour dévoiler un autre sens à la tragédie, pourtant auscultée au microscope depuis des générations – et prouver qu’un petit livre peut être un grand livre.

P

Diodore de Sicile Naissance des dieux et des hommes. Bibliothèque historique, L. I et II. La Roue à Livres Introduction, traduction et notes par M. Casevitz. Préface de P.Vidal-Naquet. 240 p. 1991. 20 e

our les media et le grand public, Pierre, grand signataire de pétitions (moi : « jamais je ne signerai un texte que je n’ai pas écrit » – il riait de ma réplique) sur des catastrophes ou scandales d’actualité, incarnait idéalement l’« intellectuel de gauche » ; je proclame n’être ni « intellectuel » ni « de gauche » (et il me fallut un certain temps pour lui faire comprendre que je n’étais même pas un homme selon Aristote, ne me considérant pas comme un animal, et refusant tout politique, et toute politique), ce ne fut jamais entre nous une barrière. Homme d’indignation donc (et, oui, de fâcheries et ruptures), Pierre n’était pas sectaire ; pour les sociologues du présent, il s’identifiait à l’EHESS, dont il fut directeur, bastion du savoir de gauche face à l’ennemie Sorbonne, bastion du savoir de droite – et l’un de mes plus plaisants souvenirs est d’avoir réuni pour déjeuner très joyeusement Pierre et son vieil ami le grand helléniste Jacques Bompaire, éditeur/traducteur de Lucien de Samosate, président de la Sorbonne et homme de droite, et leur amour commun pour la vérité de la Grèce ancienne les unissait plus que ne pouvait les séparer le pitoyable politique. Je veux insister : jamais je ne surpris Pierre à juger de la valeur d’une œuvre selon les « convictions politiques » de son auteur, ni des mérites d’un homme selon ce même critère – l’œuvre était bonne si elle satisfaisait à l’exigence de vérité, l’homme estimable s’il respectait ce même impératif. il mortuum nisi bonum est l’un des adages les plus idiots que je connaisse, et une crapule morte demeure une crapule dont l’on peut souiller de crachats le cadavre (ce qui est d’ailleurs fréquent), aussi le bien que j’écris aujourd’hui de Pierre est le bien que je disais de lui vivant ; de même ne cacherai-je pas plus en ce jour qu’hier que ses enthousiasmes étaient parfois hâtifs (c’est le propre de l’enthousiasme...) et que l’objet de ses indignations pouvait être dérisoire, ni qu’il se laissa tromper par des individus qui avaient pour seul mérite de se dire de son camp, ou entraîner par ses vieilles accointances tiers-mondistes, tout cela n’est que l’écume des jours, et simplement humain – ce qui importe et demeurera est qu’il fut un grand historien, un authentique honnête homme et, pour moi, un grand et fidèle ami.

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Christopher R. Browning Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne Histoire Préface de P.Vidal-Naquet. Postface inédite en réponse à D. Goldhagen. Traduit de l’anglais par E. Barnavi. 332 p. 2e éd. 2002 (1994). 27 e

11 août 2006

P. S. À plusieurs reprises, Pierre a donné d’importantes préfaces à des livres que nous avons publiés ; je n’en indique ici que deux, qui me tiennent particulièrement à cœur : – Diodore de Sicile : Naissance des dieux et des hommes – Christopher R. Browning : Des hommes ordinaires

Un exploit français méconnu ; Heureux effet d’une tempête.

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nfant, je lisais chaque semaine avec délectation dans Spirou les belles Histoires de l’Oncle Paul, lequel, en une bande dessinée de six ou huit planches (je ne me souviens plus exactement) contait à ses neveux, avec un louable souci d’exactitude événementielle, un épisode de la vie du noble chevalier Bayard ou les exploits de Jeanne Hachette ; ainsi me vint, grâce également aux ouvrages anecdotiques de Georges Lenotre, tels Vieilles Maisons vieux papiers et les innombrables tomes de sa Petite Histoire, le goût d’une histoire qui ignorait longue durée et mentalités, mais parlait d’hommes et de femmes aux destins exemplaires, par leurs vertus ou leurs vices, leurs forces ou leurs faiblesses. Ce n’était pas de l’histoire savante, c’était seulement de l’histoire plaisante à lire, et inscrite dans une continuité puisque située chronologiquement (il y avait aussi l’école qui, en ces jours lointains, enseignait que Charlemagne avait vécu avant Napoléon, et qu’entre ces deux souverains avaient régné les Capétiens), c’étaient d’aguicheuses bribes de connaissance, offertes pour que naquît l’envie de les approfondir. Temps révolu, où l’on ne s’étonnait pas, ni ne s’indignait, qu’il fît chaud en été, et où l’on ne baptisait pas opérations humanitaires les massacres guerriers ni dommages collatéraux l’extermination de femmes et enfants, un temps qui me semble plus proche du passé qu’il narrait, même si des siècles l’en séparait, que de mon actuel présent. La Chronique des Belles Lettres

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Mais si la majorité des contemporains historiens savants (ou devrais-je écrire : « professionnels » ?) ont rejeté le simple récit du passé au profit de la seule interprétation (qui se trouvait déjà dans toute Histoire sous la forme moralisatrice ou téléologique...), ils demeurent prisonniers de leurs sources qui, pour l’essentiel, sont des histoires, au sens le plus trivial et démodé. Je suis loin de rejeter cette moderne histoire (nous en publions même beaucoup d’ouvrages, qui sont d’une précieuse qualité intellectuelle), mais la vieille histoire continue de me réjouir, et de m’instruire, surtout quand elle est dépourvue de prétention littéraire et d’anachronique perspective, et le genre médiéval de la chronique en est l’un des fleurons. Certaines de ces chroniques sont célébrissimes, et se trouvent en édition de poche, d’autres, jamais traduites, ne sont connues que d’érudits chartistes capables d’en déchiffrer le manuscrit, jusqu’au jour où un courageux savant s’attelle à la difficile tâche d’en livrer une version accessible au lecteur contemporain. Aussi ai-je une vive reconnaissance pour le professeur René Bouchet qui a entrepris de traduire l’un de ces textes les plus curieux et les plus méconnus, la Chronique de Morée, qui narre « la période la plus glorieuse de la domination française sur le Péloponnèse ». Une domination française sur le Péloponnèse – et qui dura plus de deux siècles, de 1205 à 1430 ? J’avoue (sans honte) que j’en ignorais tout avant que Michel Casevitz ne me proposât de publier l’œuvre dans sa belle collection La Roue à Livres, l’affaire ayant peu marqué l’Histoire (c’est une raison, non une excuse), et pouvant, dans le grand mouvement de celle-ci, être considérée comme anecdotique. D’autant qu’elle fut le résultat, non d’un vaste dessein, mais d’un accident (un trouble de navigation).

I

l existait pourtant, le vaste dessein ; il ne s’appelait pas alors rendre le monde plus sûr pour la démocratie, mais délivrer les lieux saints des Infidèles (soit : la Croisade) et, hier comme aujourd’hui, il s’égara dans des détours – c’est ainsi que, partant pour Jérusalem, les Croisés (poussés par les Vénitiens) s’emparèrent de Constantinople en 1203 et 1204 (la seconde fois, mettant la ville à sac avec une sauvagerie que l’on croyait propre aux Mongols, et dont le monde byzantin ne se relèvera jamais) puis, ayant déclaré : « Nous l’avons légitimement conquis, à la pointe de l’épée » (on se croirait à Bagdad, au XXIe siècle), ils s’approprièrent l’empire byzantin et couronnèrent à sa tête Baudouin de Flandre. Désireux de rejoindre cette grande entreprise, et d’accroître ses richesses (il est beaucoup question de butin et de pillage dans notre récit...), le seigneur français Geoffroy de Villehardouin s’en fut voguer vers la Syrie, et Jérusalem, las, une tempête lui fit rebrousser chemin et il débarqua en Morée, notre Péloponnèse. Ce ne lui fut pas un grand malheur. Fort d’une armée de cinq ou six cents hommes, plutôt que demander l’hospitalité aux habitants de la région, il s’empara de leurs châteaux, livra victorieusement divers combats dont, nous dit le Chroniqueur, « je ne vois pas l’intérêt de vous raconter tous les détails ». Nous saurons seulement que « les Francs l’emportèrent et massacrèrent leurs ennemis, dont fort peu eurent la vie sauve. » Et : « les Francs trouvèrent le pays fertile, vaste, riant, car il n’était fait que de plaines, de rivières et de prairies. » L’occasion fait le larron et, oublieux du lieu où le Christ mourut pour sauver le monde, les Croisés décidèrent de s’établir dans la riche Morée, qu’ils érigèrent en principauté féodale (institution inconnue des Grecs), dont Geoffroy de Villehardouin devint le suzerain en 1210. Il y eut encore, pour cette poignée de Francs dominant une population infiniment plus nombreuse, dont ils durent apprendre la langue et les mœurs, bien des batailles, des intrigues, des alliances étranges (fondées sur des mariages et remariages) et des trahisons ; nous les revivons avec le Chroniqueur, qui destine son récit à qui « aime entendre les hauts faits de braves soldats, apprendre et s’instruire ». Avec lui, nous sommes dans cette pauvre Histoire méprisée, Histoire anecdotique, événementielle, humblement humaine – celle de mon enfance, celle dont la lecture nous ravit et, comme il le souhaitait, nous instruit... Michel Desgranges N. B. En ce temps des Croisades, ceux que nous appelons « français » et se disaient euxmêmes « latins » étaient nommés par les Grecs « francs ». Les Byzantins (« Grecs » pour les « Francs ») appelaient leur empire « romain », avaient des mercenaires turcs, bulgares, alains etc., et étaient pour les « latins » des schismatiques, donc des infidèles, au même titre que les musulmans... © Michel Desgranges, 2006

16 La Chronique des Belles Lettres

Chronique de Morée La Roue à Livres Introduction, traduction et notes par R. Bouchet. 368 p. 2005. 25 e

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