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Chapitre 11 L’image et la presse

Nous avons vu précédemment comment le premier essor du livre imprimé avait été intimement lié à la diffusion élargie des images permise par la gravure. Cette diffusion s’était trouvée effectivement « élargie » si on la compare à ce qu’était la circulation des images du temps de leur reproduction manuelle. Il n’en demeure pas moins que l’immense majorité des livres étaient tirés à seulement quelques centaines d’exemplaires et qu’ils étaient loin d’être vendus jusqu’au dernier. En d’autres termes, cette circulation des images par le biais du livre imprimé resta longtemps circonscrite aux sphères cultivées de la population. Dans ces conditions, la fabrication artisanale des images, comme celle encore des fameuses images d’Epinal au début du XIXe siècle, demeura la seule production de masse à destination des classes populaires. L’arrivée de la presse allait modifier cette situation bipolaire – caractérisée d’un côté par la gravure et l’imprimerie au service d’une élite cultivée et, de l’autre, par un petit artisanat issu en droite ligne du Moyen-Age produisant au pochoir des vignettes pour le bas peuple. Bref historique des origines de la presse A la fin du XVe siècle, apparurent les premières feuilles volantes imprimées, qu’on appelait en français des « occasionnels », ou encore des « extraordinaires ». Elles relataient de grands événements militaires, diplomatiques, des cérémonies officielles. Jean-Jacques Perrissin, Le massacre fait à Sens par la populace en 1562, Feuille volante parue en 1570. http://www.loc.gov/exhibits/religion/vc6401s.jpg Plus tard, durant le XVIe siècle, se répandirent les « canards », qui racontaient le plus souvent des faits divers sanglants, puis, avec la Réforme, les pamphlets, libelles, placards ou chansons polémiques. Pour découvrir quelques exemples de canards, voir le site : http://www.sagapresse.com/ « Ces feuilles volantes, diffusées par colportage plus ou moins clandestin ou même en librairie, survécurent longtemps, et les canards ne disparurent qu’à la fin du XIXe siècle, tués par la presse populaire. » (Encyclopedia Universalis, article « Presse ») Les premiers imprimés périodiques furent les almanachs. Puis on se mit à publier des chronologies qui récapitulaient les événements notables survenus dans l’année ou le semestre écoulé. Quant aux premiers périodiques d’actualité, ils naquirent aux


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Pays-Bas et en Allemagne entre 1597 et 1605. Ils s’y multiplièrent en adoptant très vite le rythme hebdomadaire qui coïncidait avec celui des courriers de poste. En France, le premier véritable journal, la Gazette de Théophraste Renaudot, ne parut qu’à partir de 1631. La Gazette, 1631. http://www.republique-des-lettres.fr/10195-la-gazette.php « La presse périodique est donc née, un siècle et demi après l’invention de l’imprimerie, du besoin d’information des classes aisées et soit de la libéralisation progressive des régimes politiques, soit de la volonté des gouvernements d’utiliser ce moyen nouveau de propagande. » (Encyclopedia Universalis). Car, de fait, la Gazette était l’organe officieux du pouvoir royal. La censure régnait en force sur tous les autres périodiques. C’est le 1° janvier 1779 que parut le premier quotidien français, le Journal de Paris, sur le modèle de ceux qui existaient déjà depuis quelques années en Angleterre. Les principales formules de presse (mentionnons encore les magazines spécialisés, apparus dès les années 1660) étaient donc en place à la fin du XVIIIe siècle. Mais les lecteurs manquaient encore à l’appel. Car toute cette presse ne touchait qu’un public restreint : la plupart des titres tiraient à quelques centaines d’exemplaires, voire au mieux à quelques milliers. Jusqu’à la moitié du XIXe siècle, les journaux restèrent réservés à une élite sachant lire et, de surcroît, habituée à l’effort de la lecture. Car c’était bien un réel effort quand on regarde la présentation austère et indigeste des périodiques de cette époque : pleines pages remplies de colonnes de texte serré. Deux facteurs principaux freinèrent pendant longtemps l’essor de la presse : 1. l’absence de liberté politique : en France, les deux seules périodes de relâchement de la censure furent de courte durée : 1789-1792, puis 1848-1850. Il fallut attendre la fin du XIXe siècle pour que la presse découvre enfin la liberté, garantie par la loi de 1881. 2. le coût élevé des journaux : non seulement ils étaient chers, mais de surcroît tous les périodiques, jusque dans les années 1860, étaient vendus à l’abonnement et non pas au numéro. La première révolution en la matière survint en 1836 avec la création du journal La Presse, qui proposa un tarif d’abonnement moitié moins cher que ses concurrents grâce à l’exploitation des ressources de la publicité.

La Presse, n° 1, 1° juillet 1836. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k426720s Voir sur le même site, les numéros de 1836 à 1862, avec l’emprise croissante de la publicité, particulièrement en dernière page.


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Une autre innovation radicale fut apportée par le Petit Journal qui inventa en 1863 le premier quotidien à un sou, un prix très modique. A l'époque, une planche d'images d'Epinal illustrait « Ce qu’on fait avec un sou » : acheter un sucre d’orge, une brioche ou... le journal. En l’espace d’une quinzaine d’années, le tirage du Petit Journal atteignit près de 600 000 exemplaires, quant le plus lu des autres quotidiens plafonnait à 66 000 exemplaires et que la plupart des titres de presse ne dépassaient pas 10 000 exemplaires. Le Petit Journal fut le premier quotidien à dépasser, en 1881, le million de lecteurs. Pour de multiples aperçus sur le Petit Journal à partir de 1890, voir le site : http://cent.ans.free.fr/menu.htm

Un lecteur du Petit Journal, peint par Konstantin Stoitzner, date ? Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Konsta ntin_Soitzner_Le_petit_Journal.jpg

Au cours des vingt ans qui suivirent son lancement, se créèrent trois autres quotidiens de grande audience qui, à l’aube de la Première Guerre mondiale, cumulaient quatre millions et demi d’exemplaires. La grande presse populaire était véritablement née.


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L’image dans la presse Une caractéristique durable de la presse fut d’être composée quasi-entièrement de textes, sans le secours d’aucune illustration. Les feuilles volantes, elles, présentaient assez souvent des images, eu égard à leur public populaire qui pouvait les acheter pour les regarder plutôt que pour les lire. En outre, puisqu’elles ne comportaient qu’une seule page, on pouvait se permettre d’imprimer séparément l’image et le texte, ce qui devenait impossible, parce que trop lourd et trop coûteux, avec les journaux qui, eux, comptaient de quatre à huit pages. De fait, la présence de l’image dans la presse a été longtemps soumise à des limitations techniques. Dès lors, en effet, que la gravure sur cuivre eut détrôné la gravure sur bois, il devint impossible d’imprimer les plaques, qui étaient gravées en creux, conjointement avec les caractères d’imprimerie, qui eux étaient fondus en relief. On trouvait bien quelques lettrines ou motifs géométriques décoratifs sur la page d’ouverture de certains périodiques, mais l’effort d’illustration n’allait pas plus loin. La première parade, vers 1775, passa par un retour à la gravure sur bois, avec le procédé de la « taille en bois de bout », c’est-à-dire sur des planches coupées non plus dans le fil du bois, mais perpendiculairement. On obtenait ainsi une finesse de trait tout à fait comparable à celle de la gravure sur cuivre, avec l’avantage de produire une matrice en relief comme celle des caractères mobiles. Ce procédé fut très largement utilisé au XIXe siècle, particulièrement dans les magazines comme L’Illustration ou Le Monde illustré, qui faisaient une grande consommation d’images. Pour accélérer le travail, le dessin était alors réalisé sur une planche que l’on découpait en plusieurs morceaux. Ceux-ci étaient confiés à différents graveurs qui travaillaient simultanément, puis la planche était reconstituée et fixée par un système de tringles vissées. Un graveur vérifiait l’exactitude de la jonction des traits et des aplats d’un morceau à l’autre. Le lecteur, lui, n’y voyait que du feu. Par la suite, intervinrent les premiers essais de « stéréotypie », qui visaient à mouler en creux sur un matériau mou l’empreinte d’une page composée de caractères d’imprimerie : on pouvait alors associer ce double inversé du texte avec une gravure en creux sur cuivre. C’était la porte ouverte à diverses techniques qui se développèrent par la suite pour parvenir à se défaire de la contrainte des caractères de plomb en recourant à de nouveaux supports plus maniables, puis faciles à découper et réajustables à loisir. C’est ainsi qu’on aboutit, dans les années 1970, à la photocomposition, entièrerement réalisée sur des supports plastique transparents. Aujourd’hui, tout support matériel a disparu : les ajustements entre le texte et l’image sont réglés dans l’espace virtuel de l’écran d’ordinateur. A cette contrainte technique originelle, qui tendait à écarter l’image du texte de presse, s’ajoutait une considération plus proprement culturelle : tant que les journaux furent destinés en priorité à un public de lecteurs choisis, il n’était pas jugé utile de leur proposer des images, associées aux feuilles populaires, donc aux affabulations pour analphabètes crédules. L’austérité textuelle des journaux affirmait une volonté manifeste de faire sérieux, d’autant plus sérieux même que les grands esprits de l’époque ne se privaient pas d’exprimer leur mépris pour ces publications, déjà trop vulgaires à leur goût : « Tous ces papiers sont la pâture des ignorants,


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déclarait par exemple Diderot, la ressource de ceux qui veulent parler et juger sans lire, le fléau et le dégoût de ceux qui travaillent. » Voltaire parlait quant à lui d’un « brigandage intolérable ». Dans les années 1830, les magazines qui tenaient à publier des images, qu’il s’agisse de journaux féminins désireux de montrer à leurs lectrices les dernières tenues à la mode ou de titres satiriques qui ne voulaient pas se passer des ressources de la caricature, proposaient des gravures sur beau papier, souvent coloriées au pochoir et encartées dans le corps ou à la fin du numéro. Le Cabinet des Modes, 1785. http://www.mirontaine.com/shop.php/product/322 Toilette de petite fille, parue dans le Musée des Familles, 1869. http://membres.lycos.fr/poupeesbonheur/imag2/1869.jpg

Pour le prix d’un supplément, on pouvait également recevoir un numéro hors-série composé entièrement de planches hors-texte en couleurs. Ici, l’image constituait un ajout distinctif qui signalait ces publications comme des titres de qualité et de bon goût. Il va de soi que ces modes de publication étaient trop onéreux pour les quotidiens. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, ceux qu’on appelait les « journaux illustrés » étaient de fait des magazines dont seule la première page présentait une illustration. Quant aux périodiques véritablement illustrés, c’est-à-dire qui décidèrent de donner une place importante à l’image, c’étaient des publications de luxe.

L’Illustration, journal universel, fut créée en 1843, à destination d’une clientèle riche. Elle tirait initialement à 18 000 exemplaires. En 1890, cette revue décida de relever ses tarifs publicitaires en arguant de l’accroissement de son tirage (35 000 exemplaires) et surtout de la qualité de sa clientèle : « Nous n’avons pas besoin de rappeler que le public de l’ILLUSTRATION se compose surtout de la haute société française et étrangère et que chaque numéro est vu, pendant huit jours consécutifs, par un grand nombre de personnes différentes, puis collectionné. » Peu de titres du même genre atteignaient des tirages aussi importants. Au tournant du vingtième siècle, la presse restait donc avant tout composée de textes . Seules les exigences de mise en valeur des publicitaires avaient quelque peu modifié la maquette des journaux. Nombreuses publicités (illustrées) pour des accordéons parues dans Le Petit Journal, Le Petit Parisien et divers autres périodiques au début des années 1900. http://jeanluc.matte.free.fr/articles/typologie/accordpub.htm


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Si l’on trouvait ici ou là quelques illustrations, c’étaient encore des dessins lithographiés ou des gravures. On voit donc que l’entrée des images dans la presse et, plus spécifiquement encore, l’entrée de la photographie est un phénomène très récent, qui ne prit son véritable essor qu’à partir des années 1910. Des innovations techniques furent nécessaires pour non seulement permettre la reproduction des images, mais encore la rendre facile à mettre en œuvre et économique. Sans quoi, elle n’avait aucune chance d’être viable pour la grande presse. L’invention de la photogravure fut déterminante à cet égard : en recourant à des trames, elle permit de décomposer les clichés en points plus ou moins gros qu’il était ensuite possible de reporter sur une plaque de métal pour les imprimer sur le papier. Un exemple de photogravure fortement grossie. http://www.finerareprints.com/articles/photogravure.html Désormais, on pouvait imprimer les photographies, non plus séparément et sur des planches hors-texte, mais directement avec et dans le texte. Les articles pouvaient donc être illustrés de photographies. Les premiers à s’emparer de cette nouveauté furent les grands magazines illustrés, qui gagnèrent ainsi la possibilité de restituer des aperçus pris sur le vif au cours des événements d’actualité. Un exemple parmi d'autres : L'accident du pionnier de l'aviation, Louis Blériot, lors de la grande semaine de l’aviation à Reims en 1909 fit l'objet d'une double page photographique dans Le Monde illustré du 4 septembre. Le passage de la gravure à la photographie renforça la crédibilité de ces organes d’information, puisque la photographie était perçue comme le reflet direct, saisi sans déformation, des réalités photographiées. Le lecteur avait ainsi l’impression d’être devant l’événement comme s’il y assistait lui-même en direct. Toutefois, le choix de publier beaucoup de photographies demeura l’apanage de certains magazines de luxe qui, en outre, expérimentèrent à cette occasion de nouvelles formes de maquette. Quant aux quotidiens, ils se contentèrent le plus souvent d’inclure chichement un portrait photographique, voire une carte ici ou là dans leur page de une. Sinon, ils publiaient chaque semaine un supplément présentant davantage d’images, dont seulement certaines étaient des photographies. A la fin des années 1920, Le Petit Journal illustré illustrait encore sa page de une avec des gravures en couleurs plutôt qu'avec des photos – la couleur avait été introduite dans ses colonnes en 1920. Le premier quotidien à utiliser massivement la photographie fut l’Excelsior, lancé en 1910, au prix très modique de deux sous : trois pages sur les douze qu’il comptait étaient entièrement consacrées à la photographie. Ce fut le premier journal à publier de véritables photoreportages. Expérience révolutionnaire pour l’époque, qui ne fut guère suivie. Jusque dans les années 1930, les illustrations occupèrent dans les journaux une place légèrement plus grande qu’avant la guerre de 1914-1918, mais


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l’augmentation fut peu sensible. La photographie s’était bien imposée dans la presse magazine, mais pas encore dans les quotidiens. Pourquoi ? Tout simplement parce que la capacité technique à reproduire les photographies ne suffisait pas à répondre aux attentes des journaux. Ceux-ci ne voulaient pas simplement des photos de ce qui s’était passé. Il voulaient pouvoir publier au plus vite les photos des événements qui faisaient l’actualité. Pour un quotidien, l’actualité est ce qui vient de se passer entre son édition de la veille et le bouclage de celle du jour. Le problème était donc celui de la transmission des photos. Longtemps, on en fut réduit à les envoyer comme du courrier. A partir de la fin du XIXe siècle, grâce aux progrès du télégraphe, les textes furent transmis quasiimmédiatement, mais les photographies, elles, mettaient encore 24 à 48 heures pour parvenir dans les salles de rédaction. Quant à celles qui provenaient de l’étranger, elles arrivaient avec des jours, voire des semaines de retard sur l’événement. On les retrouvait plus facilement au cinéma, dans les « Actualités Pathé », que dans les colonnes des journaux. Dans ces conditions, on comprend que la photographie d’actualité ait d’abord trouvé sa place dans les hebdomadaires ou les mensuels, pour lesquels la contrainte du temps était moins sévère que pour les quotidiens. A la fin des années 1920, se créèrent d’ailleurs de nouveaux magazines qui firent véritablement de la photographie un moyen d’information : Vu, lancé en 1928, Pour une présentation succincte et illustrée de ce magazine, voir le site de la Maison Européenne de la Photographie : http://www.mep-fr.org/expo_3.htm. Dans la rubrique automne de l’année 2006, y est présentée l’exposition : « Regarder VU : un magazine photographique 1928-1940 ». et à sa suite, Photomonde, Regards, Voilà. En réponse à la requête « Photomonde », Google Images propose quelques vignettes de couvertures de cette revue. Couverture de la revue Regards (du Parti Communiste) sur les congés payés, 1936. http://www.pointsdactu.org/IMG/jpg/conges.jpg Pour un aperçu, sous forme de vignettes, des couvertures de la revue Voilà entre 1931 et 1940, puis 1950, 1952 et 1954, voir le site : http://journaux-anciens.chapitre.com/VOILA/1931.html Cette nouvelle formule d’information reprenait celle du magazine américain Life, qui subordonnait le texte à l’image. On la retrouva dans ce qui allait devenir l’un des plus grands succès de la presse magazine française, Match, créé en 1938 et bientôt publié à plus d’un million d’exemplaires.


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Une nouvelle invention technique, le bélinographe – ancêtre de l’actuel fax – permit, juste avant la Première Guerre mondiale, les premières transmissions téléphoniques quasi-instantanées de photographies. En 1920-1921, le procédé amélioré permit de transmettre des images à travers l’Atlantique. Puis, rapidement, que ce soit par le biais du téléphone ou de la radio, les photos purent aisément et immédiatement être communiquées d’un point à l’autre de la planète. Ainsi, la photo de l’assassinat du roi Alexandre de Yougoslavie, survenu à Marseille à 16 h 15 le 9 octobre 1934, se retrouva à la une de Paris Soir seulement trois heures plus tard – un véritable record de vitesse pour l'époque. Ce n’est donc pas un hasard si le premier quotidien à organiser entièrement sa maquette en fonction des ressources de la photographie d’actualité, Paris Soir, parut en 1932. Un lecteur de Paris-Soir, vers 1938. http://www.viewimages.com/Search.aspx?mid=3360240&epmid=1&partner=Google De fait, seules ses pages de une et de fin étaient abondamment illustrées avec de gros titres. Elles fonctionnaient délibérément comme des affiches publicitaires cherchant à surprendre le passant, à piquer sa curiosité afin de le pousser à acheter le journal. Cette auto-promotion commerciale était liée à la nécessité, dans les grandes villes, de gagner une nouvelle clientèle (en province ou dans les campagnes, l’abonnement était de mise et donc la clientèle acquise à l’avance). De même, les gros titres étaient conçus pour être déclamés par les vendeurs à la criée. Cette nouvelle formule remporta un grand succès puisque, en 1938, Paris Soir tirait à 1 800 000 exemplaires. Si bien que les autres quotidiens furent conduits à suivre le même modèle, de gré ou de force. Les années 1930 marquèrent donc le véritable début de la photographie de presse. C’est également de cette époque que date la vulgarisation massive de la photographie puisque, à travers le journal, la même image pouvait se retrouver sous les yeux de millions de gens. C’était une nouveauté radicale. Jusque là, certaines images, en particulier des photographies, avaient beaucoup circulé. Une part déjà très importante de la population en possédait quelques unes. Mais ce qui se produisit à partir de cette époque, c’est la diffusion à grande échelle d’images du reste du monde. Chacun put voir des événements, découvrir des réalités qu’il ignorait et auxquelles il n’aurait pas eu accès par lui-même. Si l’on ajoute à cette ouverture visuelle, l’arrivée de la radio – également dans les années 1930 –, on mesure à quel point, subitement, s’élargit l’univers mental de la population, dont les conditions ordinaires de vie ne changèrent guère pour autant. Les gens ne circulaient pas tellement plus, ils vivaient encore très largement entre eux, localement. Mais ils avaient désormais un œil et une oreille ouverts sur le reste du monde. On ne pourrait pas comprendre, par exemple, le degré d’envoûtement exercé par Hitler sur le peuple allemand si l’on ne prenait pas en compte cette formidable circulation d’informations et de fantasmes permise, à partir de cette époque, par l’image de presse et la radio – autant de ressources nouvelles que les Nazis surent exploiter à


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fond. Trente à quarante ans plus tard, la télévision réunira les images et le son en un raccourci irrésistible. On peut donc retenir que l’image, et plus particulièrement la photographie, est synonyme de presse populaire, en ce sens qu’elle n’a vraiment trouvé sa place dans les colonnes des journaux qu’à partir du moment où le coût de son emploi devint économiquement viable ; et où, en retour, miser sur la photographie permit de gagner de très nombreux lecteurs supplémentaires. Il n’y a pas de photographie de presse sans un projet éditorial destiné au grand public. Il est donc logique que tous les journaux populaires recourent massivement à la photographie, jusqu’à cette caricature de presse que sont les tabloïds anglo-saxons, avatars modernes des « canards » du XVIe siècle, dont ils ont repris le fonds de commerce, à savoir l’exploitation des faits divers, en y ajoutant une nouvelle denrée offerte par la photographie : les clichés de femmes dénudées. Ce lien organique entre photo et presse de masse explique également pourquoi les journaux dits « sérieux », en tout cas ceux qui tiennent à afficher leur sérieux dans le champ de la presse, ont toujours répugné à publier des images. En France, Le Monde a, jusque récemment, refusé d’inclure des photos dans ses colonnes. Cette ligne éditoriale était cohérente avec la culture de son lectorat, composé pour une large part de classes aisées et lettrées pour qui l’image ne saurait être à la hauteur du texte, pour qui l’actualité mérite une réflexion en profondeur dépassant le plaisir immédiat des impressions visuelles, et pour qui la photographie a toujours été synonyme de presse de masse, donc de mauvaise qualité ou populiste. Le fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry, affirmait que ce journal devait « coûter son prix plus l'effort pour le lire ». L’arrivée de la télévision n’a fait que renforcer ce parti-pris : selon la formule de Beuve-Méry, « la radio annonce l’événement, la télévision le montre, la presse l’explique ». Il entérinait ainsi la place prise par la télévision et lui déléguait, sans grand sacrifice d’ailleurs, le registre de l’image. Or, on a pu observer, depuis le milieu des années 1990, que si Le Monde refusait toujours ostensiblement la photographie, il ne pouvait pour autant lui résister tout à fait, ne serait-ce que sous l'effet des contraintes publicitaires : des encarts photographiques s'imposaient à la une, parfois même en couleurs, alors que le quotidien ne publiait encore aucune photo de reportage. De même, pour faire sa propre publicité et gagner de nouveaux lecteurs, Le Monde faisait réaliser des affiches qui accordaient une place centrale aux clichés de presse, voire aux images télévisées. Depuis dix ans, Le Monde publie certaines photographies d’agences pour illustrer directement l’actualité. Comme les premières raisons invoquées ont de grandes chances d’avoir été les plus déterminantes, il suffit de les citer : « Ces innovations, lit-on dans un éditorial daté de 1999, s’inscrivent dans une politique générale visant à rendre le journal plus lisible et plus attractif. Désormais, la forme fait corps avec le fond. (...) Une direction artistique – terme inimaginable il y a encore quelques années – a été installée pour promouvoir des créations graphiques et assurer la cohérence de l’ensemble du quotidien. Rien ne se fait sans elle. » Un recours plus large à la photographie découle donc des orientations prises par cette nouvelle


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direction artistique. Et comme, dans le domaine de la presse, depuis le siècle passé, les mêmes recettes produisent les mêmes effets, le tirage du Monde a aussitôt augmenté. On retrouve ici ce fait constaté ailleurs : à savoir que la photographie de presse, et plus généralement l’image, assure pour une part importante l’« emballage » du journal. Elle remplit donc une fonction auto-publicitaire. Aujourd’hui, si Le Monde veut étendre son lectorat ou, à tout le moins, le renouveler, il ne peut plus faire l’économie de l’image de crainte de rebuter sans retour les nouvelles générations, élevées dans l’omniprésence de l’image, télévisée ou autre. D'ailleurs, le succès de son site internet, sur lequel des photographies servent d'accroches aux articles principaux, suffit à démontrer combien le passage par l'image est devenu impératif et profitable pour ce quotidien, comme pour les autres.

POUR EN SAVOIR PLUS : Louis Guéry, Visages de la presse. La présentation des journaux des origines à nos jours, Paris, CFPJ Editions, 1997. Thierry Gervais, « D’après photographie. Les premiers usages de la photographie dans le journal L’Illustration (1843-1859 », Etudes photographiques, 13, juillet 2003, pp. – article disponible en ligne sur le site : http://etudesphotographiques.revues.org/document347.html.


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