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LA TONKINOISE

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Marie-Claude Delahaye

La Tonkinoise

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Petit rappel, l’Indochine, personne ne s’en est vraiment vanté en France. Et dans la famille c’était bien pareil, on n’en a pas parlé, ou si peu. Si Jean et Ghislaine avaient été plus grands au retour de leur père, des questions auraient fusé « Et ou t’étais ? » « Et c’était qui les vilains ? » « Avec quoi tu les as tués ? » « Et y’avait beaucoup de sang ? » On aurait pu montrer sur la carte, expliquer ou essayer d’expliquer. Mais les enfants ont grandi, les questions n’ont pas été posées ou les réponses jamais données. Alors c’est vrai, dans la famille il y a eu un mystère. On chantait « la tonkiki, la tonkiki, la tonkinoise », on entendait trois ou quatre histoires, toujours les mêmes, rigolotes de préférence. On savait que notre père était le champion pour attraper les mouches, on connaissait par cœur le jour ou, s’étant trompé de route, il est arrivé dans le camp ennemi avec sa jeep remplie de mitraillettes Stern. Et

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quand il était prisonnier des japonais, le cuisinier avait mis de l’huile de moteur pour améliorer le seul et unique bol de riz de la journée et il a failli être étripé par le reste de la troupe, ce que c’était drôle !! Nous les filles, on bavait d’envie devant la superbe robe de chambre en soie bleu nuit brodée de dragons dorés et surtout les mules assorties à hauts talons qu’on n’avait pas le droit de mettre mais qu’on mettait quand même, en cachette. On vivait parmi les masques africains, les gros poissons ronds, les défenses en ivoire sculptées, les magnifiques services en porcelaine. On appelait les poussières sous les lits des moulouds et on chantait Abdelkader sur son cheval de guerre. Rien dans cet univers disparate ne nous choquait, rien ne nous posait question. Et maintenant qu’on est grands, on a des enfants et on n’est même pas capable de leur raconter ce qui s’est passé.

1 PETIT MARCASSIN 6


1918-1936 Naissance et enfance de PIERRE

LA GROSSE BERTHA, la légende. 7h 20 Paris, samedi 23 mars, une semaine avant Pâques. On est en 1918, en pleine guerre, une magnifique journée de printemps s’annonce. Avant-hier, les allemands ont lancé dans la Somme la première d’une série de cinq offensives, dans le dernier espoir de vaincre, avant l’arrivée des renforts américains. Julia est enceinte de 7 mois ½ et c’est bien difficile de se reposer. Pourtant Paul dort encore et Annette est bien sage au fond de son lit, enfin à peu près sage ; les gros soupirs désespérés qu’elle pousse depuis presque une demi heure n’ont pas réussi à réveiller son petit frère, mais ça ne devrait pas tarder. Ce n’est qu’un court répit Il faut dire qu’on est

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tellement serrés dans cet appartement parisien. Si Annette pouvait rester sage encore un peu, sans bouger surtout. Allez, encore un peu de patience, Annette ronge son frein, pourtant elle n’a qu’une envie, se lever, manger un petit peu et aller jouer. Si papa la voyait, sa grande fille, bien sagement couchée au fond de son lit, il serait sacrément étonné. C’est qu’il pense qu’à 5 ans on ne comprend rien, mais il se trompe, Annette a très bien compris que maman est fatiguée, très fatiguée même, et qu’elle est inquiète aussi, tout le temps. Alors elle suit des yeux les dessins sur la vieille tapisserie, et les tâches au plafond, et elle prend son mal en patience. Coup de chance, Paul dort encore, parce qu’alors si il y en a bien un qui comprend rien, mais alors rien de rien, c’est bien lui. C’est vrai qu’il n’a que 3 ans mais quand même, il pourrait faire un effort. Hier il a réveillé maman, papa aurait pas été content, pour une fois qu’elle dormait . Alors attention, pas de bruit, je bouge pas, je respire même pas, enfin pas trop fort pour une fois. Je préfère encore m’ennuyer au fond de mon lit plutôt que surveiller Paul, si il fait une bêtise c’est encore moi qui vais prendre.., et puis y a pas grandchose à manger, s’il se réveille il va réclamer,

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de toute façon il a toujours faim et moi aussi j’ai toujours faim, c’est vraiment pas drôle…C’est quoi déjà l’histoire que maman nous a raconté hier soir… ah oui, c’est l’histoire d’un petit poisson qui se promenait dans la Seine…. 7h 22 Le premier obus s’abat place de la République, dans un fracas épouvantable qui s’entend dans tout le centre de Paris. La population se précipite dans les caves et les abris publics… C’est quand même bizarre, on n’a pas entendu l’alerte. Paul, dans les bras de Julia, serre ses petits yeux le plus fort possible, Annette court devant, viens maman, viens, on va aux abris, 10 minutes passent, plus rien ne tombe, quelques uns se risquent à sortir et scrutent le ciel. C’est alors qu’un 2ème choc rejette tout le monde dans les sous sols, c’est plus près encore, le bruit est monstrueux, on n’ose plus bouger. Quand l’alerte aux bombardiers sonne enfin, assourdissante, après la 3ème explosion, il y a longtemps que tout ceux qui le peuvent sont dans les abris, mais personne n’a encore vu ou entendu un seul avion. Et plus étrange encore, à chaque fois il n’y qu’un seul impact

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alors que les Gotha, normalement, crachent leurs bombes en ribambelle. Les obus vont se succéder de ¼ d’heure en ¼ d’heure, jusqu’en début d’après-midi. Toute la journée, dans les rues, on lève les yeux, on guette les avions, en vain, il n’y a rien dans le ciel, à peine quelques petits nuages blancs…et pour cause… Le gouvernement militaire, lui non plus, n’y comprend rien. Télégraphes et téléphones répandent la nouvelle dans le monde entier. Dans toutes les capitales, c’est la même réaction, on n’y croie pas, c’est une blague, certains même rient, c’est trop absurde. Paris est bombardé ? Mais comment ? Par quels avions ? Un communiqué est publié à 10 heures : « Quelques ennemis volant à haute altitude, ont lâché des bombes sur Paris mais ont été pris en charge par nos avions…, il y a une dizaine de morts et une quinzaine de blessés » Effectivement, la 1ère réponse du commandement allié est de mobiliser la quasitotalité des avions de chasse, on imagine tout, des avions volant vraiment très haut, des dirigeables…, dans le doute on quadrille l'espace, à toutes les altitudes. Aucun résultat. Si, malheureusement, un pilote américain a

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perdu le contrôle après avoir volé vraiment trop haut et s’est écrasé en banlieue sud. Quelques heures plus tard, changement de discours, le ministère de la guerre s’est rendu à l’évidence, ce ne sont pas des avions qui bombardent Paris, nouveau communiqué du journal Le Temps dans l’édition du soir : « …l’ennemi a tiré sur Paris avec une pièce d’artillerie à longue portée… » Mais c’est impossible, tout le monde le sait, c’est dans toutes les conversations depuis ce matin, les meilleurs canons français ne tirent pas à plus de 40 kms, et encore c’est dans la marine, pas sur terre. Et le front est à 110 kms ! Aucun canon ne peut être assez près pour atteindre Paris. Alors que se passe t’il ? Si au ministère de la guerre on ne connaît pas la réponse, alors ce c’est pas Julia, ni sa voisine d’ailleurs, avec qui elle échange quelques mots angoissés, qui peut imaginer, aujourd’hui, 23 mars 1918, que les allemands ont mis au point un canon longue portée qui, lors d’essais en janvier, il y a seulement 2 mois, a tiré jusqu’à une distance de126 kms. Ce sont deux de ces horreurs d’acier qui sont installées près de Crépy en Laonnois, dans la forêt de St Gobain, à très exactement 121 kms de Paris. Largement assez loin pour qu’aucune

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riposte ne soit possible, juste assez près pour toucher juste, et à chaque tir ou presque. La simili quiétude de Pierre dans le ventre de sa mère va alors en prendre un sacré coup. Car de ce samedi 23 mars jusqu’au 8 août, les tirs se succéderont presque tous les jours. Et c’est ce presque qui nous permettra de constater que Pierre, pas encore né, mais avec déjà cette compréhension instinctive de la survie en milieu hostile qui lui permettra de sauver plusieurs fois sa peau au cours de ses longues années de vie, choisira le moment le plus favorable pour faire son premier bonjour au monde. Quelques journalistes, pas assez bien informés et sans aucun doute un peu trop rapides, ont très vite révélé le nom de ces tueurs d’acier, les Bertha. Effectivement, des canons de type Bertha sont installés près de Coucy le Château. Orientés vers le sud, donc vers Paris, il est logique que l’on pense à eux. Mais, et c’est un gros mais, on a oublié une chose, les Bertha ne tirent qu’à 40 km… Et d’ailleurs pourquoi Bertha, c’est un drôle de nom pour un canon ? Il faut savoir que dans les ateliers Krupp, on a pris l’habitude charmante de baptiser les canons lourds avec le prénom d’un des membres de la famille. Et si la fille héritière

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qui a donné son nom au Bertha n’était pas si grosse que ça, le canon, lui, l’est bien assez pour mériter le surnom de « dicke Bertha ». Très vite, la presse a rectifié le tir, ces canons que des avions alliés ont aperçu dans la brume et qui éructent leurs bombes à plus de 120 km, sont des…, des comment on dit déjà ? Des « Wilhelmgeschutze »… En bon français, « l’arme de Guillaume ». Impossible de se souvenir d’un nom pareil. Et puis de toute façon c’est trop tard, les journaux peuvent bien publier tous les démentis qu’ils veulent, dans tout Paris on ne parle que de la « grosse Bertha ». Ce sobriquet remporte l’adhésion populaire, on l’aime bien, on le garde, c’est quand même plus sympa que Willhem machin. Déjà c’est facile à retenir et surtout ça fait moins peur. Avec ce surnom ridicule, on peut se moquer, mettre à distance. C’est une façon comme une autre d’apprivoiser la bête, celle qui tue, toute d’acier, mais aussi celle qui est en soi, tout le temps, dans la tête, dans le ventre, ou qu’on soit et quoi qu’on fasse. Pour Julia et ses deux enfants, comme pour tous les parisiens, c’est une période très éprouvante qui commence, on ne sait jamais quand ça va tomber.., et les dégâts sont

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considérables.. Pourtant, les bombes n’explosent pas à chaque fois, mais leur masse et leur vitesse sont telles qu’elles traversent des maisons entières avant d’être freinées. Et le pire, c’est vraiment que les canons, eux, ne préviennent pas. Ça vous tombe dessus pendant qu’on lave le petit dernier ou qu’on fait la queue pour trouver à manger. Il faut savoir que, pour couronner le tout, les « pariser kanonen », bien que réglés sur le Palais de Justice et l’île de la Cité dispersent un peu partout leurs obus destructeurs. Personne, même à l’état major français, n’imagine les moyens déployés pour obtenir ce résultat. Une telle distance a, en effet, nécessité des calculs balistiques très particuliers, tenant compte de la rotondité et de la rotation de la terre. Une équipe de mathématiciens est venue de Berlin pour effectuer les calculs de pointage. Le moment était tellement important que Le Kaiser en personne est venu inspecter ces 2 merveilles de haute technicité. Vers 13 heures , alors que tout Paris regarde en l’air, les sourcils froncés, les ingénieurs venus d’Allemagne, sont au garde vous devant un Guillaume II presque aimable pour une fois. En tout cas, si le but était d’effrayer la population, c’est gagné. Les bombes tuent

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directement, c’est évident, mais elles tuent aussi indirectement les plus fragiles. Claude Debussy, épuisé par un cancer, s’était réfugié dans un Paris, somme toute assez calme jusque là. Il ne survivra pas à cette pression supplémentaire. Mort le deuxième jour des bombardements, le 25 mars, et bien que le Figaro lui ait rendu un petit hommage, il sera enterré presque seul, dans le fracas des bombes Il faut dire que, jusque là la guerre faisait rage, mais loin de la capitale, enfin.., suffisamment loin pour ne pas avoir trop peur. Les Gotha passaient, à n’importe quel moment d’accord, mais on était prévenu, on avait le temps de se cacher. Quoique la nuit, parfois, ça pouvait être terrifiant, quand on est mal réveillé, le temps qu’on réalise ce qui se passe, et après on court dans les escaliers, on se terre dans un trou, le métro… Enfin, parfois c’est drôle quand même, on est tous habillés à la va vite, les yeux bouffis, les uns pieds nus, les autres en chemise de nuit, la tête qu’on a des fois. Alors c’est vrai qu’il y avait les alertes, la vie comme au ralenti , les rues quasiment vides, presque pas d’hommes valides, c’est vrai, sans compter les estomacs vides et la peur de l'avenir, mais c’était quand même vivable, ou à peu près vivable, jusqu'à aujourd’hui.

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Avant que toute cette horreur ne commence, Louis et Julia se sont mariés à Paris justement, c’est là ou Julia avait le plus de famille. Pour choisir la date ça avait été vite, entre l’été où personne n’a le temps à cause des travaux dans les champs, les jours interdits par l’église comme les fêtes ou les deuils et les jours de pénitence, sans oublier le carême qui dure qui dure, on n’avait pas vraiment le choix. Quand au mois de mai, n’en parlons pas, personne ne se marie en mai, « mariages de mai ne fleurissent jamais ». Alors comme tout le monde, ils ont choisit janvier, le mercredi 17 janvier précisément, après les Rois et avant le Carême. Après le mariage, le couple est resté quelques mois à Paris, puis ils se sont installés à Meurchin, dans le Pas de Calais, pas très loin de la quincaillerie des parents de Louis. Annette est née en août 1913, un an et demi plus tard. Puis Paul est arrivé en janvier 15, la vie courait, loin d’être parfaite, c’est sur, mais elle courait. Julia, coincée à la maison par les deux petits et son travail de blanchisseuse rongeait son frein et Louis faisait ce qu’il savait si bien faire, travailler. Avec sa formation d’ajusteur et doué comme il l’était, le travail ne manquait pas.

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Puis la guerre est arrivée. Bien sur, comme tout le monde, on n’a pas mesuré tout de suite l’ampleur du désastre, et puis on allait les écraser ces allemands, c’est qu’on est les meilleurs, et puis Dieu est avec nous. D’ailleurs, tout le monde n’est pas parti au front, Louis, maître ouvrier travaille en usine. Julia a rejoint sa famille à Paris, au moins ils ne sont pas seuls, en cas de besoin il y a la sœur de Louis, Colette, ou ses cousines, surtout Raymonde Hurpy et puis, évidemment, Julia pouvait compter sur oncle Pierre. C’est lui qui l’a initiée à la politique et au syndicalisme, c’est grâce à lui qu’elle a développé ce goût de la bataille que certains, avec une parfaite mauvaise foi, appellent mauvais caractère. Bref, la vie n’est peut-être pas facile et même pas du tout, les alertes, les privations, mais le principal est sauvegardé, Louis n’est pas parti au front et Julia est bien entourée… Enfin ça allait jusqu’à ce 23 mars maudit, ce jour ou les bombes se sont mis à pleuvoir à tout moment du jour et de la nuit. Depuis tout vacille… « Pour être honnête, on vit au jour le jour. Une semaine après les premières bombes, on a fêté Pâques, enfin fêté c’est vite dit.

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Le jeudi saint, on était le combien déjà ? Le 28 mars, c’est ça, le jeudi 28 mars, il faisait froid, il pleuvait, c’était d’un triste !!

Maintenant ça va mieux, on est déjà le 16 avril, il fait vraiment meilleur, à part une petite gelée l’autre matin, pas trop

méchante. Anne a encore plus de mal à respirer que cet hiver, heureusement qu’elle a trouvé une petite fille dans

l’immeuble pour jouer avec elle, Joséphine elle s’appelle, ça lui change les idées, du

moment qu’elle ne sort pas de la cour. J’ai de la chance qu’elle soit si raisonnable,

j’en ai bien assez avec Paul qui s’ennuie tout le temps et le bébé qui me pèse de

plus en plus, il est temps que ça s’arrête tout ça….C’est bien la première fois que

je regrette à ce point là Meurchin et ma vie d’avant, même si c’était un peu tranquille

pour moi, mais là c’est trop, vraiment trop.

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Depuis les premiers tirs, il y a plus de 3 semaines, c’est presque permanent, les canons tirent presque tous les jours,

parfois la nuit. Le 12 avril, vendredi dernier, on a même eu droit aux bombes pendant

la journée, neuf bombes quand même, et la nuit c’était les avions, on s’est précipité

aux abris plusieurs fois, les bombardiers

passaient et repassaient, c’est usant, j’en peux plus. Les enfants sont à bout, moi

aussi, un répit Mon Dieu, un répit. Qu’est ce que je ne donnerais pas pour dormir.

Et le bébé qui s’agite tout le temps, comme s’ il était plus énervé que ce diable de

Paul. A chaque bombe qui tombe on dirait qu’on m’arrache les entrailles. Personne ne voulait me le dire mais la petite voisine l’a raconté à Annette, les bombes sont

tombées sur un hôpital vendredi, elles ont tué un bébé et sa mère et une infirmière

aussi, ça aurait pu être moi… Encore plus d’un mois à tenir avant l’accouchement,

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est ce qu’on sera encore là dans un mois ? Sainte Thérèse, je vous en supplie, faites quelque chose pour nous. » Jeudi 18 avril, ça fait 2 jours…, 2 jours sans bombe et sans avion, rien depuis

mardi dans la nuit, on a eu un gotha, je ne sais même plus à quelle heure, j’ai déjà eu assez de mal à atteindre l’abri avec mon gros ventre et les mioches, faudrait pas croire que tout le monde nous laisse

passer, au contraire, c’est chacun pour

soi, enfin j’exagère, parfois on m’aide, parfois….

Le bébé s’agite, je ne me sens pas bien, je ne sais pas ce qui se passe… Attend un peu, c’est trop tôt… » Jeudi 18 avril 1918 pas de bombe signalée dans la journée ni dans la nuit, pas d’obus

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lâché par un gotha en maraude, rien, 3ème jour de calme. Pierre est né à l’hôpital Beaujon, de Louis Edouard Hurpy, mécanicien, né le 14 juillet 1883 à Pont-à-Vendin, dans le Pas de Calais et de Julia Gabrielle Leroux, blanchisseuse, née le 4 avril 1890 à Mennetou dans le Loir et Cher. Merci Sainte Thérèse. Poids 3 livres, un gros poulet, il est minuscule, on dirait un « tiot rat ». On l’a mis dans une boîte à chaussures avec de la ouate autour pour bien le caler, et il a commencé à réclamer. C’est toujours une victime que la Grosse Bertha n’aura pas. Ca a pourtant bien failli. Les premiers jours, il avait bien du mal à manger, trop faible. Il réclamait, il réclamait et il arrêtait tout de suite, plus de force, 3 gorgées un gros dodo, 3 gorgées un gros dodo. Heureusement, Julia est têtue, et, pour une fois, patiente. Alors le petit têtard s’est accroché, tranquillement, il a pris des forces et la boîte à boite à chaussures a commencé à devenir trop petite. Dès qu’il a pu, Louis est venu voir sa femme et l’tiot Pierre à l’hôpital. Une fois passé le

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portique voûté de l’entrée, il s’est franchement perdu dans la cour entre ces 4 bâtiments à 3 étages, tous plus tristes les uns que les autres. Il a fini par trouver cette grande salle surpeuplée ou l’attendait Julia avec son petit sourire en coin, d’un air de dire, t’as vu, on s’en est sorti… , lui, silencieux, il la regarde, presque intimidé de la voir là, si faible et si forte en même temps, « tu sais, c’est à cause de la Grosse Bertha qu’il est né si tôt ». Comme d’habitude, il n’a rien répondu, il s’est contenté de sourire. De toute façon, tout s’est bien passé, alors si tout va bien, pourquoi en parler. Mais quand dans la famille et à l’usine on lui a demandé des détails,sa petite histoire était prête, Pierre est né en avance à cause de la Grosse Bertha. Ça c’était une histoire, c’était même l’histoire, avec un grand H. Et c’est comme ça que cette grosse Bertha s’est gentiment immiscée dans la famille, de canon géant semeur de mort, elle est devenue synonyme de grosse dame et chacun sait que les grosses dames sont très gentilles, même si parfois ce sont des monstres déguisés. Vendredi 19 avril 1918 Pierre a un jour, les bombardements reprennent.

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Après un printemps morose, les premières chaleurs sont apparues et, contrairement à ce qu’on pensait, la vie n’est pas plus facile avec la chaleur. On a toujours aussi faim et la destruction continue. En mai les allemands utilisent de nouvelles tactiques qui amènent les alliés à deux doigts de la catastrophe. En juillet, la deuxième bataille de la Marne retourne la situation, les allemands commencent à battre en retraite. En août, après avoir envoyé 400 obus sur Paris et Châtillon et atteint leur but 351 fois, les canons se taisent enfin, les allemands les démontent et les renvoient en Allemagne. Pas question qu’ils tombent dans les mains des alliés. Ils partent comme ils sont arrivés, par chemin de fer, pour être fondus là bas. Dans le journal on découvre que pendant les 5 derniers mois, il y aura eu 256 morts et 620 blessés. Et aussi que même si, dès le 2ème jour, le 24 mars, des avions les avaient localisés, jamais il ne fut possible, ne serait ce que de les atteindre. Le seul dégât que les canons français ont réussi à leur infliger, c’était le 24 justement, 6 ou 7 artilleurs blessés et c’est tout. Les presque 900 victimes de ces canons baptisés à tord Grosse Bertha peuvent paraître dérisoires eu égard aux moyens employés et

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aux millions de morts de cette « grande guerre » mais leur but premier était plus de terroriser la population et d’impressionner l’état major que de tuer beaucoup de monde. Mission réussie puisque après la guerre la France et l’Angleterre lancèrent des programmes destinés à au moins égaler l’exploit allemand, pour la prochaine, au cas ou. Finalement, les militaires jugèrent que les résultats (si peu de morts pour de si grands canons) ne valaient pas les efforts fournis et les recherches furent rapidement abandonnées. 9 AOUT 1918, dernier jour du fléau des canons à longue portée, 11 obus, 10 victimes « Mon petit frère Pierrot a presque 4 mois. Il a quitté sa boîte à chaussures, maman l’a mis dans un panier à linge, rectangulaire

en osier, 2 poignées, très pratique. C’est

très joli, avec un petit drap que lui a donné tata Raymonde elle lui a fait comme un nid, mais je ne suis pas sure que ce soit très

confortable, le matelas est tout mince et le

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drap est tout piquant. J’aide maman du mieux que je peux, mais elle est pas souvent contente. Et puis Paul qui

comprend rien, petit Pierre qui réclame et

qui n’aime pas trop ce qu’on lui donne, j’ai entendu maman qui disait à la voisine que

son lait était pas assez riche. C’est vrai

qu’il digère très mal, ça fatigue maman ce bébé qui vomit tout le temps. J’aimerais bien voir mon père mais maman dit que

c’est pas possible, pourtant c’est long sans lui. Heureusement j’ai le droit de jouer dans la cour avec ma copine Joséphine, mais j’ai pas

le droit de courir, sinon j’ai du mal à respirer, ça siffle. Quand est ce qu’on rentre à notre maison d’avant ? »

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Pont à Vendin

En juin 1922, toute la famille est réunie à Pont à Vendin. Pierre a déjà 4 ans, c’est devenu un beau gamin rieur et en bonne santé. Pourtant, au début, rien n’était joué. Prématuré, merci la Grosse Bertha, ses débuts dans la vie ont été une bataille permanente

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pour le faire grossir et profiter un peu. Une digestion complètement perturbée, à vomir sans arrêt, on ne peut pas dire que ses premiers mois aient été merveilleux. C’est vrai que la fin de la guerre a été dure, très dure. Les canons se sont tus en juillet 18, il avait 3 mois, mais les avions ont continué à arroser Paris. Et courir dans les abris avec ce petit bout de rien du tout dans les bras, Paul qu’il fallait traîner, Annette, tellement inquiète, tellement responsable déjà, qui court en avant, dépêchez vous, dépêchez vous ! Pas facile d'élever un bébé dans de telles conditions. L’armistice en novembre, ça n’a pas vraiment changé la vie quotidienne, on mangeait toujours aussi peu, mais par contre quel soulagement, quel poids enlevé. Le résultat de tout ça c'est que Pierre a poussé comme il a pu, franchement petit, mais après tout, en vie. Et au moment ou on pense qu’il est tiré d’affaire, un gros caprice, il refuse le lait de vache. Refus complet, impossible de lui en faire avaler une goutte. On peut pas élever un gamin sans lait quand même, on a déjà pas grand-chose à lui donner. Heureusement les bons conseils arrivent, la voisine a eu le problème avec Joséphine, à la voir courir

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comme ça avec Annette on croirait pas, et bien c’est grâce aux sardines, une par jour, et de l’huile de foie de morue aussi. Alors on a fait la même chose pour notre petit prématuré, une sardine chaque matin au petit déjeuner, tout compris, sardine, arête et huile pour faire bonne mesure. Et en plus il adore ça. Ça ne compense pas le manque de lait mais ce n’est pas si mal. Alors, quand ils sont revenus à Pont à Vendin, on peut dire que les trois enfants étaient à peu près en bonne santé. Annette toujours un peu essoufflée, Pierre franchement chétif mais aussi en forme que Paul. La vie ici est bien différente de celle de Paris. Les parents de Louis y ont une quincaillerie, elle tournait bien avant la guerre. Louis et Julia, eux, ont acheté un café, au bord du canal, avec un petit local contigu pour que Louis puisse y faire son atelier. Et là Julia va pouvoir donner sa pleine mesure. Peu après leur arrivée, on a commencé à voir un petit blondinet aux yeux bleus pétillants traîner un peu partout. Toujours à méditer une farce sous l’œil moitié agacé, moitié indifférent de ses parents. Ni Julia qui n’avait vraiment pas de temps à perdre, ni Louis qui

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ne pensait qu’à son boulot, ne pouvait s’occuper de ce gamin hyperactif. Il y avait bien Annette, mais elle était semblait toujours ailleurs. Paul, quand à lui, avait toujours des tas d’excuses pour traîner par monts et par vaux, alors le petit frère, il fallait qu’il se débrouille. Pas de soucis, pour le p’tit Pierre, il a vite appris, même si c’était souvent au dépend de la tranquillité familiale. La seule fois ou c’est lui qui a trouvé que ça allait un peu trop vite c’est quand il a eu 6 ans, son père a voulu lui apprendre à nager. Une méthode plutôt courante à l’époque, je te lance dans le canal, t’inquiètes pas j’ai une perche, je te la tends pour que tu puisse nager. Oui, sauf que pour que la première leçon soit efficace il l’a laissé couler au fond. Bonne méthode n’est ce pas ? Dégoutté, Pierre est parti apprendre tout seul dans la carrière, c’est beaucoup moins dangereux, y a jamais que 18 mètres de fond !! Et puis tout seul, il en fait à son idée, et au moins il a pas peur. Vers ses 10 ans, sa mère, ignorante de ses exploits a décidé : « tu dois apprendre à nager »

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Pierre, roublard : « si tu me donnes 40 sous je traverse le canal » Et ni une ni deux, il se met en caleçon, plonge et traverse SOUS l’eau !!! Sous les yeux affolés de sa mère qui se demande si il va remonter un jour. A l’arrivée, il a eu droit à une bonne engueulade mais, comme il le dit encore avec fierté 70 ans plus tard, il les a eu ses 40 sous. Quelques mois plus tard, avec la bande de copains ils ont pris l’habitude de sauter du haut du pont dans seulement deux mètres de profondeur, ou, quand une péniche arrive, le but, c’est de plonger pour passer en dessous. Des jeux de gamins quoi, un peu risqués mais ça ne gêne pas grand monde. Par contre, il y avait des jeux qui ne plaisaient pas à tout le monde, on se bien demande pourquoi. Sur le chemin qui mène à l’ école, il y a de grands trous, bien profonds, rien de plus amusant que de mettre un peu de merde au fond, une feuille de journal par-dessus et d’ observer les gens qui viennent au café.. Et bien ça marche à tous les coups, même avant d’avoir bu, ils mettent tous le pied sur le journal. Et c’est parti la rigolade…, enfin ça dépend pour qui, les pieds dans la merde ça n’incite pas à l’indulgence.

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Et je ne parlerai pas de ceux qui doivent courir après leur barque qui part à la dérive, déliée par quelque main facétieuse. Les savons qu’elle a pris Julia par les clients, déjà qu’ils étaient souvent pas mal éméchés, et en plus il fallait aller rechercher leur barque ; et après c’est Pierre qui prenait quand même, enfin, si elle arrivait à l’attraper. Avec tout ça, le Pierrot, il est bien connu du garde, avec tous ces poivrots qui se plaignent, trop bien même, mais il a le même avantage qu’avec sa mère, il court vite. Et puis, malgré toutes ses bêtises, on a du mal à lui en vouloir au p’tit gars de l’écluse, tout le monde l’aime bien, il a un tel sourire, un petit air innocent, on lui donnerait le bon dieu sans confession, quand il vous regarde avec ses yeux charmeurs. D’ailleurs le garde, qu’il soit imbibé jusqu’au trognon ou sobre, il l’a à la bonne, la preuve il l’a affublé d’un surnom affectueux, Petit Marcassin. Et c’est vrai qu’il sait y faire le P’tit Marcassin, toujours de bonne humeur, bien dans sa peau. Il faut dire qu’il a une alliée de choix, sa tante Mathilde, ou plutôt sa grandtante, la tante de Julia. Sa mère, on l’aura compris, on ne pouvait pas compter sur elle alors que Tante Mathilde au moins elle était toujours là, toujours prête à l’écouter et à

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compatir à ses malheurs, ce pauvre innocent. Un vrai bonheur pour cet arsouille qui, sans elle, aurait vraiment été livré à lui-même, à la bande de copains et à ses cailloux… Oui, ses cailloux. Car s’il y a bien une chose qui est sure, c’est qu’à ce moment là, il connaît tous les cailloux des chemins du village le petit marcassin. Il shoote dans tout ce qui traîne, cailloux, boîtes, bouts de bois. Le mercredi soir, veille du sacro saint jeudi, permission de rentrer plus tard, il attache une ficelle à une boîte de petits pois, quelques loques autour et tape jusqu’à plus soif, et si Paul joue avec lui c’est encore mieux. Quand il est vraiment tard, que sa mère l’a déjà appelé plusieurs fois, juste avant qu’elle se mettre vraiment en colère, il rentre faire ses devoirs dans un coin du café avec les clients qui donnent leur avis sur son travail à chaque instant. Il y en même un, un vantard, qui, pour faire le malin, regarde en douce des mots difficiles dans le dictionnaire et demande l’explication à Pierre. Le jeudi, quartier libre, c’est Le grand jour. Bataille rangée entre Pont à Vendin et Meurchin, les Flamind d’bos contre les français de papier. Dans les villages entre les fils de flamands et les fils des français, c’est la guerre des boutons. Le camp de Pierre, Paul et

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toute la bande ce sont les français de papier ; en face, les Flamands de bois, les français contre les belges. Betteraves, boue, tout est permis. Faut bien s’occuper. C’est qu’à l’époque on se fichait aussi de sacrées branlées. Jusqu’à ses 10 ans, la vie est facile pour Pierre, jamais seul et malgré tout libre de faire ce qu’il veut, et des tas de copains. Et surtout il a Paul, le grand frère, sans doute un peu son modèle, quelqu’un sur qui on peut compter quand on a fait des bêtises. Avec le fils du garde, Lesage, on les appelait les trois Vlounes. Le grand Paul, plus d’un mètre quatre vingt, c’était la grande Vloune, Lesage, la moyenne Vloune et Pierre, la p’tite Vloune. Paul, c’est un sportif, un vrai. Malgré des problèmes pulmonaires qui lui vaudront un an de sana dans le Jura, c’est un as du vélo, il a même gagné le championnat du Pas de Calais junior à un âge ou il se voûtait déjà. Il pratique le foot avec un certain talent, Pierre ne rate pas un match de son grand frère. Il est tellement enthousiaste qu’un jour, alors qu’une bagarre éclate sur le terrain, Pierre fonce dans le tas à coups de pieds. Récupéré par Paul par le colback, il continuait encore à frapper dans le vide, une vraie teigne, touche pas à mon frère.

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Il était temps de faire quelque chose pour ce petit frère un peu trop impulsif. Il a 11 ans, Paul propose de l’intégrer à l’équipe des minimes de Pont à Vendin. Il jouait pas mal non plus le Pierre, si bien qu’on le retrouve parfois en équipe première. Vers 13 ans, pendant un match contre une équipe de réserve minime, voilà qu’il est repéré par le Racing Club de Lens, une des meilleures équipes du nord. Le club des Mines, c’était quelque chose dans les années 30. Tout était aux Mines, l’équipe avait même son médecin attitré, ce qui était plutôt rare à l’époque. Être repéré par le Racing Club de Lens voilà une très bonne chose pour un gamin qui n’aime pas trop l’école et encore moins le boulot. Le foot c’est le garde fou, les rails. Une passion, des grands pour vous encadrer, des adultes pour donner un coup de pouce et surveiller. Et pour Pierre, ça marche du tonnerre. Le conte de fées a commencé. Voilà un futur champion programmé, nous voilà tous, ses enfants et petits-enfants, fils et petits fils d’un champion de foot… Coupez !!! Il n’a rien dit à personne, le p’tit Pierre, mais il a bien autre chose en tête que le foot. Son idée,

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sa grande idée, son espoir, c’est l’évasion, partir, partir d’ici, du village, de la région, du pays même. Partir le plus loin possible, voyager, prendre le train, le bateau, l’avion. Pas très expansif le Pierre, comme son père Louis, on ne dit rien mais on fait à son idée. D’abord patience, attendre 16 ans. A l’école il bosse, bien d’ailleurs, pour avoir son certif. En juillet 1930, il a son diplôme en poche, mention bien, soit dit en passant. A la rentrée il arrête de travailler, aucun intérêt maintenant qu’il a son diplôme. De premier le plus souvent, il passe bon dernier, alors son père le met en apprentissage. Il lui trouve une place à Lens, dans le garage du grand Condé, il gonfle les pneus, sert l’essence, met des rustines. C’était pas mal comme petit boulot, surtout au début. Un seul inconvénient, c’était pas payé. Pendant quelques mois normal, on apprend, mais au bout d’un an… Sa mère qui râle tous les jours après son mari qui comme d’habitude ne fait rien, « ouais, le patron il en profite, c’est de l’exploitation, si t’y vas pas, c’est moi qui irais », Pierre qui traîne pour aller bosser. Louis se décide enfin à aller réclamer pour son rejeton 10 sous par jour. Le patron propose 5 sous… Refus de Louis. Pas de discussion. On en reste là. Au revoir. Et vlan.

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Une seule solution pour l'instant, Pierre prend la suite de Paul. Le frangin avait préféré travailler avec Louis plutôt que de continuer l'école, mais côté finances c’était trop juste pour 2 salaires, alors il avait trouvé une place dans un atelier de réparation de péniches. Il y avait toujours 6 ou 7 ouvriers, ça changeait du tête à tête avec ce père si taciturne. C’est vrai que Louis était très renfermé. Uniquement intéressé par son travail, il avait souvent l’esprit ailleurs. Dès qu’un problème se présentait, il se repliait sur lui-même. Avant tout, il ne voulait pas que ça se complique. Il rêvait d’une vie ou il pourrait travailler tranquillement. Taulier de formation, il excellait dans son travail. Il fabriquait des cuisinières adaptées à la taille exiguë des péniches. Une fois terminées il les habillait de carreaux de faïence. Ça leur donnait un air de fête au quotidien qui était très apprécié des mariniers et plus encore de leurs femmes, obligées de vivre dans ces espaces restreints et sombres. On lui réclamait aussi des bacs à charbon et des tables décorées de ces carreaux multicolores. Les commandes ne manquaient pas et il aimait créer de nouvelles harmonies. Très exigeant, son credo c’était de toujours chercher à améliorer les choses, c’est comme ça qu’il aurait inventé l’éolienne. L’eau qui

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stagnait au fond des péniches était aspirée par un tuyau et rejetée dans le canal, ce système était actionné par une éolienne qui utilisait astucieusement le vent. Son invention a eu du succès. Est-ce qu’il a juste adapté l’idée aux péniches ou est ce qu’il a réellement inventé l’éolienne, on ne le sait pas, en tout cas Pierre a toujours dit que c’était son père l’inventeur et que si il avait eu l’idée de déposer un brevet il serait devenu riche. En attendant, installé dans son petit atelier en demi lune accolé au café, le plus gros de son travail consiste à fabriquer ses cuisinières, faut bien gagner sa croûte. Plus tard il en fabriquera même une pour les enfants de Pierre, une vraie, avec une grande cheminée, une vraie de vraie, mais c’est une autre histoire. Le problème c’est que ce travail demande beaucoup de précision pour ajuster les tôles et surtout, beaucoup de patience. Déjà à Paul, ça ne lui avait pas bien plu, c’était juste en attendant, mais pour être franc, Pierre, ça ne lui plaisait pas du tout. Sauf quand Louis manquait de ces beaux carreaux troués au milieu avec une vis chromée, alors là il était à son affaire, il allait les chercher en vélo à Lille, à 25 km de là, une belle balade, à pédaler comme un fou ou à traînailler sur les chemins, là il était vraiment, mais vraiment heureux.

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Julia, de son côté, ne chômait pas. Bien qu’accaparée par le café, elle cumulait les activités. Son bistrot était un passage obligé pour les mariniers, obligés de descendre à terre pour organiser le passage à l’écluse. C’était l’occasion pour eux de boire un coup, de connaître les nouvelles, d’échanger quelques potins. De plus, Julia leur servait d’affréteur, elle était intermédiaire entre eux et le bureau de tours, situé à Valenciennes. C’était une sorte de bourse, on s’inscrivait dans le café, sur le tableau et de son côté, elle notait les voyages qui arrivaient du bureau, il faut dire qu’elle était la seule à avoir le téléphone. Etrangement, on vivait sans portable à ce temps là. Il fallait une sacrée grande gueule pour tenir tête à tous ces travailleurs, c’était son cas. Syndicaliste, forte tête, elle avait sa réputation. Le café, du matin au soir, avec les va et viens sans arrêt, les jeux de cartes et de fléchettes avec les tricheurs qu’il faut mater d’un coup de gueule, les tours des mariniers, avec les passe droits et compagnie, pas si simple. Du caractère, Julia, elle en avait pour tout. Quand ils sont revenus à Pont à Vendin, après la guerre, Louis et elle ont baptisé leurs 3 enfants, et oui les trois en même temps pour

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pas faire comme tout le monde. En sortant de l’église, sur le parvis, ils ont entonné la Marseillaise. Inutile de dire que ça a encore jasé dans le coin. Pierre se sentait exclu de la vie de ses parents, il avait sa vie, ils avaient la leur, et encore, pas ensemble, son père d’un côté, sa mère de l’autre et les enfants s’élevaient tout seuls. La tante Mathilde était là, heureusement, mais si elle couvait Pierre de son affection, pour l’autorité c’était pas ça, elle était encore moins sévère que Louis, ce qui n’est pas peu dire. En tout cas, au boulot avec son père, pour Pierre, c’était plutôt tranquille, pas une partie de plaisir mais tranquille. Pour Louis, par contre, c’était un poids, difficile de faire bosser son fils, bien plus difficile que de faire bosser n’importe quel apprenti, et sa petite fabrique suffisait juste pour faire vivre une personne. Alors Louis n’a pas dit non quand le président du club de foot a proposé à Pierre de travailler chez lui. Fabricant de cuisinières, Monsieur Vandenweghe avait toujours besoin de main d’œuvre et un p’tit gars aussi prometteur en foot c’est bon de l’encadrer de près, de très près même quand on connaît l’animal. Le problème c’est qu’on reste dans les cuisinières, et pire encore, dans les portes de cuisinières, qu’il faut plier à longueur de

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journée.., à la chaîne. L’usine, c’est autre chose que d’aider son père à l’atelier, même si on a un grand rêve dans la tête. Heureusement il y a le foot, qui d’ailleurs restera une vraie passion toute sa vie. Il aime tellement ça que tout en étant intégré au Racing Club à Lens, il continue à jouer en douce à Pont à Vendin. Ça l’aide à supporter. Et les années passent, 14 ans, 15 ans,16 ans. En avril 34, alors que Trotski est expulsé de France et que sort la nouvelle 7 de Citroën, à traction avant s'il vous plait, mais quand même au prix de 17 700 francs, Pierre a enfin 16 ans, il lâche le morceau à ses parents. •

j’veux m’engager

t’engager, t’es tombé sur la tête, t’es pas bien ici ?

t’as vu comment qu’tes ptit, y voudront jamais de toi à l’armée, en plus t’es bien trop jeune

non, non, j’ai un copain qui m’a dit qu’on pouvait s’engager à 16 ans, je veux partir en Indochine

Consternation dans la famille, mais on se rassure comme on peut, il est trop jeune, 16 ans, c’est vraiment un gamin…, alors d’ici à ce

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qu’il ait 18, il aura sûrement changé d’avis. C’est que ça lui tombe du ciel cette idée ! Tout le monde en est persuadé, sauf lui bien sur . Il aurait pu demander conseil ou soutien à Mr Vandenweghe, son patron, il le connaît bien maintenant, depuis qu’il y travaille, et en plus, il est apprécié. Mais non, pas question de demander, trop fier, peur des combines… je me débrouille tout seul, c'est plus prudent, après tout on ne sait jamais, il aurait pu vouloir le retenir. De toute façon il a l’âge. Point. Il prend son baluchon et traîne son père, bonne pâte, jusqu’à Béthune, 30 km avec un seul vélo, pourquoi en prendre deux puisqu’il ne reviendra pas. Arrivés là bas, direction bureau de recrutement. Et bien non, c’est trop tôt, revenez à 18 ans. Retour à la case départ, et toujours sur un seul vélo. Le 8 mai 1936, ça y est, cette fois ci c’est la bonne. Il a enfin 18 ans, il reprend son baluchon, refait les 30 km direction Béthune, le bureau de recrutement, visite médicale, il voulait l’Indochine ou Madagascar, trop jeune, ce sera Casablanca.

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2 LE PREMIERE CLASSE HURPY 8 mai 1936- 9 janvier 1939

LE BLED par Pierre La vie, la vraie vie, commence ici. La preuve, si il y a une date dont je me souviens, c’est celle-ci : le 8 mai 1936, le jour de mon engagement. Soixante ans plus tard, j'ai du mal à retenir la liste des commissions, mais je me souviens toujours du 8 mai 36, c'est gravé, là. Le front populaire venait de l'emporter aux élections législatives mais c'était vraiment le cadet de mes soucis. La grande aventure commence…, pour rejoindre le bateau à Marseille. Quand je pense que j'avais

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jamais pris le train pour aller à Paris! Là c'était la totale! Arrivé gare du nord, il a fallu que je prenne le métro, et franchement, la première fois, c'est pas évident. Excité comme j'étais, j'ai failli me tromper de train! Je ne sais pas ou je me serais retrouvé! Pendant le voyage, je ne tenais plus en place, un vrai cent de puce. A Marseille, le 16 mai, je rejoins le Compiègne de la compagnie Paquet. Comme c'est un bateau qui transporte des civils, les troupes se retrouvent à fond de cale. 100 ou 200 troufions entassés, nouveaux et permissionnaires mélangés. Pour certains anciens c'est gratuit, on y a droit une fois en trois ans. Trois jours après, c’est l’arrivée au corps, à Casablanca. Pour un gars du nord le dépaysement est total, à commencer par le climat, presque des vacances. J’avais pourtant dévoré beaucoup de livres sur les colonies, mais là, quel choc! Le Maroc, c’est vraiment un beau pays. Par contre, contrairement à ce que j'ai vécu à Madagascar où en l'Indochine quelques années plus tard j'ai vite été frustré de ne pas avoir plus de contacts avec les habitants. Les Arabes avaient tendance à se resserrer entre eux et à nous exclure. Casablanca, où je débarque, est très séduisante. Beaucoup plus francisée que Rabat, la capitale, plus neuve, plus administrative. A Casablanca, on avait 3 villes pour le prix d’une, la médina arabe avec ses femmes voilées, la ville française et le

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quartier juif avec des marchands partout, pas de problème pour trouver une brosse à dents. A ma première sortie, 3 gamins se battent entre eux devant moi, de vrais teignes. Le ton monte, ils me tournent autour en s'insultant et ce qui devait arriver arriva, à peine le temps de dire ouf, les 3 gamins disparaissent avec mon portefeuille. Moi, pas méfiant pour deux sous, j'ai rien vu venir. Après, les copains m'ont dit que c'était vraiment un coup classique pour les nouveaux venus, ce sont les seuls qui ont encore de l'argent! Pas fous les gamins! J'aurais préféré le savoir avant mais bon tant pis pour moi, je n’avais qu’à faire attention. 18 ans, à l'âge Marie et Guillaume poursuivent leurs études, c’est amusant de comparer les situations. Et bien, à 18 ans, le soldat Hurpy commence ses classes dans une des plus belles casernes du Maroc. Arrivé en civil, plutôt décontracté, attention à la prise en main. D’abord la boule à zéro, les blagues à la con « ça repousse mais ça frise », le costume du vacancier, et en avant pour l’entraînement. 4 /5 mois à faire mes classes, et sans sortir Maniement des armes, alignement, entraînement et on recommence. Maniement des armes, alignement, fusil à l’épaule, repos, entraînement, marche et encore et encore. Pas question de s’exhiber dans le pays sans que tout soit parfait. Deux caporaux nous encadrent. Chargés de

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l’instruction ils ne nous lâchent pas une seconde. Ils partagent la chambrée avec nous, une trentaine par dortoir. Les officiers, eux, couchent en ville. Pas toujours simple de faire comprendre à tout le monde les ordres, surtout que chaque semaine de nouveaux venus s'incorporent. Dans le même temps, tout se met en place : entraînement bien sur, mais aussi les corvées, les chambres, et au milieu de tout ça, en tout cas pour moi, le foot, pour être honnête, ça donne certains avantages. Et puis surtout ça me plaît, ça m’a toujours plu. Et comme je ne suis pas trop mauvais… Alors pendant que d’autres marchent ou font des corvées, je m’entraîne. On pourrait penser qu’avec mon caractère un peu…sauvageon, moi qui ne tenais pas en place, toujours prêt à faire des conneries, on peut penser que je vais péter les plombs, encadré comme ça. Et bien pas du tout, je suis heureux et tout de suite. A peine débarqué, je suis dans mon élément. Une bonne camaraderie parmi les bleus, un bon esprit d’équipe, j’apprends mon nouveau métier. Quelques mois plus tard, tout est tiré au cordeau, on peut commencer. Par groupe, souvent une compagnie de 100 soldats, on fait les tournées de police dans le bled, le sud marocain. 4 à 500 kilomètres en 3 semaines, parfois en un mois, dans des coins paumés On part en camion et après c’est 30 à 35 km par jour à pied, tous les jours. Des

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manœuvres, des marches forcées sous un soleil qui cogne. Bien sur on est chargé comme des mules. Et le soir, faut pas espérer se reposer, la guitoune de 6 à monter, 3 d’un côté, 3 de l’autre. Et les corvées, et les coups de main au cuistot. On peut pas dire qu’on s'ennuie ni qu'on ramollie. De toute façon, le but c’est ça, nous endurcir, nous aguerrir, arriver à un maximum d’endurance. Tout ça pour quoi ? Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer c'est pas pour faire la police dans le pays. Le but réel, c'est se faire voir, montrer une troupe parfaitement disciplinée, bien entraînée, bien armée. La valeur des troupes, c’est l’entraînement, il faut des troupes aguerries. Entre deux sorties, c'est la vie à la caserne, quelques permissions, Casablanca, et toujours l’entraînement, le foot et parfois le courrier, pas souvent. Mes parents écrivent peu. Déjà pas bavards par nature, surtout mon père, alors l’écriture ! Ils racontent un peu la vie de la famille, ils donnent des nouvelles d’Annette, de Paul, quelques mots sur le village, enfin trois fois rien, quelques lignes, le temps qu’il fait et puis voilà. Après 2 ans et demi de ce régime et une seule démission parmi les bleus, retour chez nous. La mer, et le 9 janvier 1939 on débarque. Je vais directement à Haulchin passer quelques mois de repos en attendant la prochaine affectation.

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Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve mais en France l’atmosphère est lourde de bruits de guerre. Le premier septembre, Hitler franchira la frontière polonaise. Le 3 septembre, la France et l’Angleterre déclareront la guerre à l’Allemagne.

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3 EMBRASSE BABASSE... Raymonde raconte son enfance

MAI 1940 Depuis le 3 septembre 1939 à 11 heures pour l'Angleterre et à 17 heures pour la France, la guerre

est déclarée à l'Allemagne. Mais c'est seulement le 10 mai que Hitler envahit les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. Dans toute la France c'est l'effondrement. A Haulchin, comme partout, les habitants qui ont la radio entendent d'heure en heure les nouvelles les plus désastreuses. Dans les rues, on voit des colonnes de soldats perdus qui fuient dans des tenues parfois invraisemblables. Jetés sur les routes par la peur, les réfugiés défilent, mais surtout ce sont les images qui défilent, dans la tête. Seulement 25 ans après le début de la première mondiale, voilà que ça recommence. Et ces images d'un passé proche annoncent un futur terrifiant. Les peurs remontent, les mots volent de l'un à l'autre,

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amplifient, déforment, c'est la panique. Les allemands arrivent, ils vont occuper les maisons, tuer les hommes, violer les femmes. Ça va être terrible.

LEON Dans la tête de tout le monde, il fallait partir. Moi, j'ai 13 ans, je n'ai pas vraiment peur. Mon père sait ce qu'il fait. Ma mère reste calme. Alors tout s'organise, papa Léon prend les choses en main..., pour nous, car lui ne partira pas. Pour mon père, pas question de laisser son village. Il est garde-champêtre à Haulchin depuis bientôt 20 ans. C'est un des rares hommes valides qui soit encore là, ils ont tous été mobilisés. Il est, à tout le moins, le seul représentant de l'autorité du village. Il connaît son devoir, la question ne se pose même pas. Il restera. Quand a nous, que nous réserve l'avenir? Heureusement, j'ai une grande confiance en mon père, c'est grâce à lui que je n'ai pas peur de partir. Je suis jeune, un peu insouciante, c'est vrai, mais surtout j'ai confiance en lui. Depuis que je suis toute petite, j'entends des histoires de la guerre 14. A l'époque, on racontait

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beaucoup, on n'avait pas honte. Et puis, à la sauce papa Léon, ça devenait tout de suite une partie de plaisir. Le plus drôle, c'est que les mêmes histoires revenaient sans arrêt et qu'il ne les racontait jamais deux fois de la même façon. Alors on le faisait enrager, « t'es sur que c'est comme ça que ça s'est passé? T'as pas dit ça la dernière fois ». Il avait un peu, et même franchement, tendance à arranger à sa sauce, à embellir. C'est comme ses souvenirs d'enfance, il a bien fallu qu'il les embellisse. Il a 11 ans, en 1897, quand son père Joseph, qui travaillait dans une distillerie, le met en apprentissage chez un boulanger. Son principal boulot, c'était d'aller chercher des seaux d'eau à la fontaine et de temps en temps il devait garder le bébé de Céleste, la femme de son patron. Mais les bébés, ça braille tout le temps, alors sa petite satisfaction c'était de pincer le gamin, au moins il criait pour quelque chose! Il a fini par demander à son père pour travailler à la mine, c'est le bébé qui était content! Quand il revenait, après sa journée, comme tous les mineurs il se décrassait dehors, dans un baquet, en caleçon long., par tous les temps. Les deux voisines, deux vieilles filles un peu curieuses, le regardait souvent derrière leurs rideaux, comme si on ne les voyait pas!

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Un jour ou il devait être en grande forme j'imagine, il se retourne vers elles, baisse son pantalon, et leur montre ses fesses: « Embrasse babasse, t'auras une frite !» Ça c'était mon père! Et le pire, c'est que même quand il est parti pour la grande guerre, il a continué ses bêtises. Ça aurait pu lui coûter cher le jour où, avec son copain Suzette, à l'arrêt dans une gare, ils ont ramassé toutes les gamelles alentour pour aller chercher du vin. Quand ils sont revenus, bien sur, le train était parti, ils ont marché, marché!

Pourtant, il devait bien être triste quand même, avec ses deux femmes qui l'attendaient à la maison. Lumina, qu'il avait épousée en 1913, le 12 juillet, et Léontine, ma grande sœur, née moins d'un an plus tard, en mai 1914. Léontine n'avait que trois mois quand il a du préparer son paquetage et partir. Marié depuis un an, même pas le temps d'apprendre à connaître sa fille, cruel départ. Léon partit, pour quatre longues années d'absences, Lumina et Léontine restent seules, dans une toute petite maison de Wavrechain sous Denain, village ou Pierre et moi habiterons presque quarante ans plus tard, avec nos deux premiers, Jean et Ghislaine, dans des circonstances bien différentes. Ce sera en 1953, juste avant le départ de Pierre pour Dien Bien Phu. Mais ceci est une autre histoire.

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LEONTINE et LUMINA

Pour son plus grand malheur, Lumina, comme tous les habitants du village, est obligée de laisser sa porte ouverte pour permettre aux soldats exténués qui passent sans relâche, nuit et jour, de se reposer. A tout moment, les soldats doivent pouvoir rentrer dans la maison, manger, s'il en restait dans leur besace, un petit bout de pain sec, et dormir un peu. Après, ils repartent se joindre à la troupe, à peine reposés et toujours affamés. Pour Lumina, toute jeune femme de 22 ans, c'est terrorisant. Seule avec Léontine, elle passe son temps à surveiller, sursautant à chaque bruit. Dès qu'un soldat entre, elle monte se terrer à l'étage, avec sa fille, y restant parfois des heures sans oser bouger. Dieu merci, il ne lui arrivera jamais rien, mais ces moments là reviendront longtemps dans ses cauchemars. Léontine, trop petite pour se souvenir avec précision de ces jours déments, restera marqué comme au fer rouge par l'angoisse et le stress de sa mère. Isolées dans leur maison, les deux femmes n'étaient pas complètement abandonnées. A Haulchin, tout à côté, il y a les sœurs de Léon, Adèle et Catherine. Se sentant responsables de leur

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jeune belle-sœur, et bravant l'interdiction d'aller dans les villages voisins, elles profitent de la nuit pour se glisser à travers les jardins. Passant par le terril, juste au fond du petit terrain, elles apportent, quand elles le peuvent, un peu de nourriture, mais surtout beaucoup de réconfort. Dans cette solitude parfois insupportable, cette vie difficile, faite de restrictions, de misère, d'attente et de peur, cette vie de guerre, ces visites imprévues étaient le plus souvent le seul rayon de soleil. Léontine est restée 4 ans sans voir son père, en parfaite symbiose avec sa mère. Quand Léon est revenu, elle l'a appelé Monsieur. Il a fallu qu'elle couche dans son petit lit, toute seule. Le « Monsieur » couchait avec sa maman. Morte de peur dans le fond de son lit, habituée à ne pas pleurer, elle poussait des soupirs à fendre l'âme. Et Lumina, dans son lit, à côté, avec le « Monsieur », le cœur en miettes, n'osait bouger. Léon, qui se découvrait père, a voulu faire son éducation. Quatre ans absent, il a eu le temps d'y penser à sa fille et à la façon dont il fallait l'élever! Ça a été dur, très dur. Entre eux, rien de commun. Léontine avait besoin d'amour, de gentillesse, de compréhension; elle a eu de l'amour, c'est vrai, mais pas exprimé, de la rigidité, pas de tendresse, ça ne se faisait pas, et puis, on ne peut pas donner ce qu'on n'a pas reçu. Léon était comme on était parfois, souvent, à cette époque. Et Léontine, habituée à une mère qui, pendant 4 ans, lui avait

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donné toute la tendresse dont elle était capable, aura peur jusqu'à la fin de sa vie de cet ours qui pourtant avait le coeur tendre. Pendant ces premières années, toutes les questions de son père recevaient la même réponse: « Tu aimes la salade Léontine? » « Oh oui, j'aime la salade père. » Ça aurait bien pu être n'importe quoi, elle était prête à tout accepter. Plus tard, elle s'enfermait dans la grande armoire pour tricoter en cachette, toujours peur de ce père qui, d'une certaine façon, est resté « Monsieur ». Encore plus tard, en 1957, à la mort de ce père aimé malgré tout, elle me confiera à moi, la petite sœur qu'il traitait si bien, « y me fait peur ». Il est vrai que son agonie fut dure et longue et que Léontine, mue par ce respect indéfectible pour ce père craint, et malgré une lourde charge de famille, s'installera durant 3 mois chez ses parents pour seconder une Lumina effarée devant les délires de ce mari en souffrance.

L'EXODE Et c'est ce monsieur là qui, en mai 1940, veut rester dans son village en laissant partir, pour

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les mettre à l'abri mais quand même, sa femme Lumina, ses deux filles Léontine et Raymonde et sa petite fille Colette, encore bébé. Il faut dire que l'affolement est à son comble. On a vu des soldats français passer pour aller se battre en Belgique... puis repasser tout défaits. On a vu des réfugiés paniqués fuir sur des corbillards, des bennes à ordures. C'est la débandade, il faut partir avant qu'il ne soit trop tard. Mais comment, avec qui ? Il n'y a pas 36 solutions. Léon va à la ferme Macaré, là il y a un convoi qui se forme. Monsieur Macaré, le patron, a accepté de donner à ses ouvriers polonais une plate forme et 4 chevaux. Mon père s'efforce de convaincre la petite troupe, moitié suppliant, moitié tonnant. Très réticents, les ouvriers finissent par accepter. Ils sont tous plus ou moins redevables au garde Léon, à tous il a un jour rendu un service ou plusieurs, quand il ne les a pas tiré d'un mauvais pas. Alors non, vraiment, ils ne peuvent pas refuser. Les polonais, il y avait longtemps qu'ils étaient là. Quatre ou cinq familles travaillaient à Haulchin, à la mine ou saisonniers dans les fermes. Les enfants allaient à l'école du village. On les aimait bien. Mais l'approche

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des allemands, ça les avait mis dans un état! Ils ne pensaient qu'à fuir, le plus loin possible. Une fois le départ décidé, il faut aller vite, très vite. Les bagages, pas de problème , mais surtout il faut préparer la maison. Mon père attendait des réfugiés belges qui devaient s'installer chez nous, il restait des provisions, il fallait les protéger du gaz. Là aussi, ce sont des bruits qui couraient, il fallait tout emballer hermétiquement, dans des boîtes, pour éviter la contamination par les gaz. On a tout bien enfermé, à notre retour nous aurions des provisions. Sauf que, quelques semaines après notre arrivée, nous avons reçu une lettre de Papa Léon, « les armoires sont propres ». Effectivement, les belges avaient tout récuré, il ne restait rien, plus la moindre miette. 18 personnes dans une maison, ça ne laisse aucune trace de nourriture. Le 18 mai au matin, le convoi s'ébranle. Outre les familles polonaises, il y a Lumina, Léontine et sa fille Colette, à peine un an, moi, Raymonde, 13 ans en octobre dernier, Harmense, la belle-mère de Léontine, et mémère Donnain, la mère d'Harmense. Charles, le mari de Léontine, est au front, on

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n'a pas de nouvelles. Harmense, la mère de Charles, a perdu son mari en 14, pendant la grande guerre. En tout, 26 personnes, juchées sur un chariot plate forme, tiré par 4 chevaux. Plus précisément, non pas 26 mais 25 personnes; Léontine, gouvernée par une peur irraisonnée, refuse de monter, elle marchera tout le long de la route, et la route est longue. Comme bagages, rien ou si peu. Tributaires du bon vouloir des ouvriers polonais qui n'acceptent notre présence que du bout des lèvres, on ne s'est pas chargé, c'est le moins que l'on puisse dire. Nous portons sur nous au moins 2 robes, 2 combinaisons... Sur la route, civils et militaires se côtoient. La circulation est très difficile, mais cahin-caha, ça avance. Sous des dehors encore un peu civilisés, on sent la panique prête à jaillir au moindre problème. Et les problèmes, ça ne va pas manquer tout au long de cette terrible route. D'abord, où dormir ? Nous sommes tellement nombreux à chercher un abri la nuit tombée. Et ceux qui sont restés chez eux ont peur. Peur qu'on les dévalise, qu'on les égorge la nuit. Il sont rares ceux qui acceptent d'héberger des réfugiés dans leur maison.

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Dieu merci, pour le premier soir, un fermier nous prête royalement sa grange. On se débrouille, on s'installe comme on peut. Pendant que tout le monde s'affaire, je commence à coiffer mémère Donnain, l'arrière grand-mère de ma cousine Colette. J'ai toujours adoré coiffer les cheveux, les toucher. Elle avait des cheveux très doux, très fins. Je me suis bien appliquée, je lui ai fait des tresses serrées, très serrées. J'avais le temps, personne ne s'occupait de moi, pourtant c'était pas facile avec des cheveux si fins! Sauf que quand il a fallu les défaire ces tresses, c'était impossible, beaucoup trop serrées! J'ai pris une de ces engueulades! Quand à la pauvre mémère Donnain, elle y a laissé une bonne partie de ses cheveux, déjà qu'elle en avait pas beaucoup! Un matin, après une autre de nos nombreuses nuits dans une grange isolée, au moment de repartir, un cheval, joliment appelé Henriette, boîte. Un des gars a repéré une belle jument, dans un pré, pas loin. Ni une, ni deux, l'échange est vite fait, ce n'est pas vraiment un vol puisque nous laissons Henriette. Sauf qu'il aurait fallu réfléchir davantage et ne pas atteler ce nouveau compagnon devant. Apparemment, c'est un cheval qui sait ce qu'il veut, au lieu de suivre la route, heureux de sa nouvelle liberté, il s'engage sur le chemin de la ferme, entraînant tout le convoi à sa suite. On a beau crier, tempêter, rien à faire, tête de bourrique,

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il ne veut rien entendre, rien ne le détourne de son écurie. L'arrivée à la ferme n'est pas glorieuse. Le propriétaire, furieux, refuse l'échange. Il faut retourner chercher Henriette qui reprend, bon gré mal gré, du service. Dans l'ensemble, les polonais qui avec qui nous partagions la route étaient corrects. Si les propriétaires n'étaient pas là, on ne rentrait pas dans les maisons. Par contre, parfois on rencontrait des gens bizarres, comme cette femme avec sa fille, complètement hystériques toutes les deux. Quand on est arrivés devant chez elles, elles partaient elles aussi et elles ont cru qu'on allait coucher là et tout voler. La mère a jeté les clés dans le puits pour pas qu'on entre et la fille qui criait « Prins tes sous manman, prins tes sous ». On n'en voulait pas d'ses sous, nous ce qu'on voulait, c'était juste dormir. Un autre problème, c'était se nourrir. On avait bien emmené un peu de provisions mais ça n'était pas vraiment suffisant. Un jour, à Saint Saufflieu, on nous dit qu'il y avait encore du pain à la boulangerie. Avec Harmense, on laisse les autres et on va voir. C'est en arrivant au magasin que le bombardement a commencé, les avions qui piquent, les bombes qui sifflent, on se jette tous à terre, les cris, les hurlements, des gens qui sont morts pas loin; moi je ne les ai même pas vu les morts, je m'étais recroquevillée pour ne rien voir, les mains sur les yeux C'est Harmense qui m'a raconté, après. Dans une autre ville, je ne me

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souviens plus laquelle, c'était la gare qui était en flamme, tout brûlait, partout, il y avait des morts, du sang, ça puait, c'était l'enfer. Malgré tout ça, moi, petite fille de 13 ans, je n'ai pas vraiment eu peur. La solidité et le sang-froid de ma mère, la force de caractère et l'esprit de décision d'Harmense ont fait que je me sentais en sécurité. Il y avait bien Léontine, ma sœur, qui avait l'air si fragile, mais en même temps elle ne se plaignait jamais. On avait souvent l'impression qu'elle allait tomber mais non, toujours à se redresser, à marcher, à marcher encore. Je me disais qu'elle pourrait aller au bout du monde, et je pense que j'avais raison. Entourée par ces femmes exceptionnelles et pourtant semblables à tant d'autres qui ont su montrer leur force en ces temps difficiles, j'ai gardé en moi une force et une confiance en la vie qui, encore maintenant, 60 ans plus tard, m'aide à affronter les difficultés. Après une petite semaine à ce rythme, la route, longue et monotone, les bombardements auxquels nous échappons toujours par miracle, 30 minutes avant notre passage, 30 minutes après, sauf à la boulangerie, après toutes ces nuits inconfortables dans le foin qui pique, le manque de commodités, nous arrivons enfin à Gisons. Là nous comptons prendre le train pour Paris et rejoindre Hubert, le frère d'Harmense, qui habite boulevard Victor Hugo, dans le XVIème.

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A Gisors, consternation, quand nous arrivons, les derniers trains pour Paris sont partis, c'est trop tard pour nous. Catastrophe, qu'est ce qu'on va bien pouvoir faire? D'autant plus qu'on ne plus rester avec les polonais, ils ne veulent plus vraiment nous traîner avec eux. Nous apprendrons plus tard qu'ils ont continué sur la Bretagne et sont revenus d'exode bien avant nous. Continuer seules est hors de question, c'est beaucoup trop dangereux et puis il nous faut un moyen de locomotion. Quand à faire demi tour, nous n'y pensons même pas. Harmense ne se décourage pas si vite, elle se renseigne partout. A côté de la gare, il y a un bel hôtel, et c'est là qu'elle apprend que deux messieurs qui y logent repartent pour Paris, ils ont une voiture chacun. Pourquoi, comment, peu importe, sans doute des industriels qui ont amené leur famille. Toujours est il que dans deux voitures, on y loge du monde! Et c'est là qu'Harmense ne se démonte pas, ni une ni deux, elle leur demande de nous emmener toutes les six à Paris. C'est pas ma mère qui aurait osé faire ça, encore moins ma sœur Léontine. Elle avait vraiment un culot monstre cette Harmense. Coup de chance incroyable, ils acceptent. Plus qu'à la chance, sans doute est ce dû aux circonstances exceptionnelles. Mais je trouve qu'on a quand même eu de la chance. On dit au revoir aux polonais et on part pour Paris en voiture, le grand luxe. C'est confortable et en plus ça va vite, enfin, un peu plus vite qu'un chariot tiré par des chevaux.

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Tout le monde commence un peu à se détendre, sauf Léontine qui pense à Colette, si fragile, à Charles, qui est on ne sait où, et, en plus, on n'est pas sures d'arriver au bout du voyage. Décidément, la vie nous est clémente, les deux parisiens nous déposent directement chez Parrain Hubert, boulevard Victor Hugo.

FIN Provisoire

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Chats pitres. PROLOGUE Les mystères : Indochine, le roi des mouches, les japonais, les moulouds, les poissons lunes.

1 PETIT MARCASSIN 1918 à 1936. Naissance et enfance de Pierre 1918 La grosse Bertha 1922 1936 Pont à Vendin Les bêtises Racing club de Lens Garage du grand Condé Louis invente l’éolienne Le rêve des colonies

2 LE 1ère CLASSE HURPY

8 mai 1936

au 9 janvier 1939 Le Maroc Rejoindre le bateau à Marseille L’arrivée à Casablanca, mésaventure Les classes en costume de vacancier Les tournées de police dans le sud marocain La vie à la caserne, le courrier.

3 EMBRASSE BABASS

9p Enfance de Raymonde, j’ai 13 ans et c’est la guerre Petite enfance de Raymonde

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Vie de famille Ma mère Le père abandonne sa fille Enfance de Lumina Raymonde échappe à Lumière Mai 1940, retour en arrière Raymonde parle de son père, son sens du devoir, son enfance, ses bêtises. Départ à la guerre de Léon Lumina, seule dans le coron avec bébé Léontine, portes ouvertes pour les soldats Le monsieur prend ma place dans le lit de maman. L’exode Pourquoi Léon veut que nous partions, pourquoi il veut rester 4 femmes, une fillette et un bébé sur la route avec les Polonais Entourée par ces femmes exceptionnelles, dans l’enfer, je n’ai pas peur Avancer quoi qu’il arrive La route. Paris. Hubert. Arrivée La vie pendant l’exode Vie de Parrain Hubert et Rachel Harmense et ses acquits Les allemands passent la nuit chez nous Léon pendant notre absence Les Belges Vie à Haulchin Léon fait tout pour qu’on revienne Le retour clandestin La vie à Haulchin pendant la guerre Famille Hurpy

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Famille Parent Anecdotes

LA FAMILLE PARENT ET LA FAMILLE HURPY SE RENCONTRENT

MADAGASCAR INDOCHINE PRISONNIER RETOUR D INDOCHINE ET 1ère RENCONTRE Commentaires de Pierre sur ce qu’il a vécu Commentaires de Raymonde sur la rencontre

DEBUT DE VIE DE COUPLE Lille, Jean, Haulchin, Ghislaine, Wavrechain

DEPART EN INDOCHINE DIEN BIEN PHU Hurpy est encore en 1ère ligne Récit de la guerre Vie de Raymonde et des enfants

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RETOUR A LA VIE Paris La mort de Paul, le grand frère Doucement mademoiselle, Marie-Claude Valenciennes, aie aie aie maman, Monique Pierre se fâche avec l’armée Agonie et décès de Paul Premier au concours des impôts HIRSON Ray prend le travail de Pierre Dernière visite de Léon, mort difficile Nouvelle vie Jean trouve ça dur Ghislaine est autonome Marie-Claude ne mange plus Monique gigote Maladie et mort de Léon, le père de Raymonde Débuts Hirson par Pierre MC

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test  

test pour marie claude

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