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MĂĄrcia Abreu & Marisa Midori Deacto (org.)

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Circulation Transatlantique des ImprimĂŠs


INSTITUTO DE ESTUDOS DA LINGUAGEM

LA CIRCULATION TRANSATLANTIQUE DES IMPRIMร‰S - CONNEXIONS

Mรกrcia Abreu & Marisa Midori Deaecto


Fiche catalographique prepare par la bibliotèque de l´ Institut d´Etudes de la Langage Université de Campinas Bibliothèque de l´ Institut d´Etudes de la Langage Teresinha de Jesus Jacintho - CRB 8/6879

C496

La circulation transatlantique des imprimés [ressource électronique]: connexions / Orgs.: Márcia Abreu et Marisa Midori Deacto. -- Campinas, SP: UNICAMP/IEL/ Secteur des Publications, 2014. 1 ressource électronique (332p.): fichier numérique, (s) PDF. ISBN 978-85-62641-09-1 Mode d’accès: World Wide Web 1 Livre . Histoire XIXème siècle. 2. Presse periódique Histoire XIXème siècle.3.Éditeurs et maisons d´éditions Histoire XIXème siècle. 4. Culture et de la mondialisation XIXème siècle. 5. Géographie Recherche. I. Abreu, Márcia. II. Deaecto, Marisa Midori.

CDD: 070.509034


INDEX 07

presÉntATIoN Márcia Abreu & Marisa Midori Deaecto 1ERE PARTIE: GENS eT LivrEs entre dEUX Continents

15

Brésil, Portugal et France: la circulation des idées politiques et culturelles au moyen de ceux qui négocient les livres (1808-1830) Lúcia Maria Bastos P. Neves e Tania Maria Bessone da Cruz Ferreira

25

Hommes, livres, techniques et idées : parcours France – Brésil, 1840-1846 Claudia Poncioni

33

La librairie Garnier au Brésil: cette histoire se fait avec des hommes et des livres Lúcia Granja

43

La France et les échanges transatlantiques au XIXe siècle Marie-Claire Boscq

55

De la Démocratie en France, de François Guizot: traduction et réception dans le monde ibérique Marisa Midori Deaecto

65

Portugal in the world: Phileas Lebesgue and the Republic of the Men of Letters (1911) Adelaide Maria Muralha Vieira Machado


73

Au début, le Recreio João Luís Lisboa

79

Sur les itinéraires des hommes du livre en Europe e au Brésil Jean-Yves Mollier 2 EME PARTIE: LA CIRCULATION TRANSNATIONALE DE LA LITTERATURE

91

Une communauté lettrée transnationale Márcia Abreu

103

Libertine Readings in Portugal and Brazil (c. 1746 - 1807) Luiz Carlos Villalta

113

a) Portugal, le monde lusophone et le roman français: traductions, traducteurs et le contexte plus large, 1750-1830

127

b) Portugal, the Lusophone World and the English Novel: translations, translators and the broader context, 1750-1830 James Raven

141

Connexions: Alexandre Dumas, publications en France, au Portugal et au Brésil Maria Lúcia Dias Mendes

149

indices de la circulation d’imprimés dans O pão da Padaria Espiritual, Fortaleza, 1892-1896 Leonardo Mendes

157

La place de la critique littéraire dans la Revista Brasileira (1895-1899); le naturalisme dans la rubrique « Bibliografia » Pedro Paulo Garcia Ferreira Catharina


3 EME PARTIE: JOURNALISME, POLITIQUE ET CULTURE 167

A Ilustração (1884-1892): quelques questions théoriques et méthodologiques Tania Regina de Luca

179

Proposition d’une méthodologie pour l’étude du rapport entre littérature et mode au XIXème siècle, dans une perspective transnationale, à partir de magazines de mode et de la photographie Ana Cláudia Suriani da Silva

189

Brazilian transitional periodical journalism in the dynamics of the transatlantic circulation of the press José Augusto Santos Alves

201

L’empereur de Brésil et la presse française sous la monarchie de juillet Isabel Lustosa

209

L’édition intitulée Edição Quinzenal Ilustrada (1897-1898): l’expérience éditoriale du Jornal do Brasil au Portugal Júlio Rodrigues da Silva

217

Civilization conflict or publising market? Brazil and Portugal on the pages of Revista Brasileira (2nd phase 1879-1881) Mateus Pereira e Mauro Franco

225

Le Brésil dans les pages de l’Annuaire des Deux Mondes : une description Kátia Aily Franco de Camargo

235

La presse française au Brésil au tournant du XXe siècle - réseaux et connexions Valéria Guimarães


4 EME PARTIE: COLLECTIONNISME ET PRATIQUES DE LECTURE 251

Penser les Livres de la Marquise d’Alorna (1750-1839) Vanda Anastácio

263

Un instantané présent d’un fonds du passé Valéria Augusti

273

Voyages de lecture. Le Brésil dans les livres et imprimés français d’enfance et de jeunesse du XIXe siècle Andrea Borges Leão

281

“Des oiseaux élevés dans les mêmes nids”: books and connections in the school microcosm of 19th century Rio de Janeiro José Cardoso Ferrão Neto 5 EME PARTIE: OFFENBACH ET LA QUESTION DE LA CIRCULATION MONDIALE D’UN REPERTOIRE MUSICAL

291

L’opéra-bouffe offenbachien : quelques pistes pour l’étude de la circulation mondiale d’un répertoire au XIXe siècle Jean-Claude Yon

299

Offenbach à Lisbonne à la fin du XIXe siècle, entre attraction et répulsion Graça dos Santos

307

Offenbach et le public brésilien (1840-1870) Orna Messer Levin

319

Offenbach à Rio: La fièvre de l’opérette dans le Brésil du Segundo Reinado Anaïs Fléchet


présentation

La Circulation transatlantique des imprimés - Connexions est fruit d’un colloque qui a réuni des chercheur d’Europe et du Brésil, entre le 27 et le 29 août 2012, à l’Université de Sao Paulo, dans le but de présenter et de discuter les résultats préliminaires obtenus par les chercheurs participant au Projet de coopération internationale La Circulation transatlantique des imprimés - la mondialisation de la culture au XIXèmesiècle.1 Tâche à la fois ardue et stimulante intellectuellement, comme le lecteur pourra l’observer. Ce recueil compte 32 études, regroupées en cinq sections thématiques, qui couvrent des réalités et des formes multiples de connexion relatives à la production culturelle du Brésil, du Portugal, de l’Angleterre et de la France, entre la fin du XVIIIème siècle et le début du XXème siècle (1789-1914). Les chercheurs ne se sont pas seulement souciés de présenter les résultats préliminaires de leurs réflexions, ils ont également voulu mettre à disposition les données recueillies lors de leurs recherches parmi les sources primaires, qui sont présentées en annexe à plusieurs de ces textes. De cette manière, le lecteur peut suivre, presque « en direct », le processus de réalisation d’une recherche à dizaines de mains sur un thème nouveau, qui fait surgir de nouvelles questions et de nouvelles interprétations. Dans la « Partie 1 : hommes et livres entre deux continents », ainsi que le titre l’énonce, sont réunies les études dont le point central est la production et la circulation des livres par leurs divers agents. Les connexions qui rapprochent la France, le Portugal et le Brésil sont la tonique de cet ensemble de travaux. Curieusement, la thématique politique se révèle également un point commun entre les recherches développées par Lúcia Bastos et Tânia Bessone (portant sur Rio de Janeiro, à l’époque de la formation de l’État national - de 1808 à 1830) et celle de Cláudia Poncioni (centrée sur l’axe Recife - Paris et sur la réception des techniques et des idées en circulation, au milieu du XIXème siècle). Le thème classique « intellectuels et classes politiques » est revisité par Marisa Midori Deaecto et Adelaide Machado, pour les cas brésilien et portugais, prenant la France comme point de départ des aspirations à l’État libéral et, dans le cas portugais des années 1910, républicain. Le projet est financé par la FAPESP, le CNPq, FAEPEX-UNICAMP et l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. 1


Les recherches de Marie-Claire Boscq et Lúcia Granja, pour leur part, privilégient les libraires et éditeurs français qui ont pris part au commerce transatlantique des imprimés au XIXème siècle. Il s’agit d’un domaine notablement fertile pour des recherches sous diverses perspectives - de l’économie à la littérature - ; qu’il suffise de rappeler que les bibliothèques et les archives françaises renferment une abondance de documents encore inédits qui nous permettent de connaître de manière plus précise le rôle des agents français au Brésil, comme le montre la recherche de Lúcia Granja sur la prestigieuse librairie - maison d’édition de Baptiste-Louis Garnier. Le travail de João Luis Lisboa, intitulé, de manière suggestive, « Au début, le Recreio », présente des données tirées d’une recherche plus vaste, concernant l’ « Entreprise éditrice Recreio », qui a fonctionné à Lisbonne entre 1886 et 1907, et a édité une série de publications de caractère populaire qui étaient parmi les plus diffusées, non seulement au Portugal comme dans d’autres parties de l’Europe et des Amériques. Pour terminer cette section, Jean-Yves Mollier présente un exercice de synthèse historique, partant des migrations qui ont conduit à l’installation de libraires français - de Briançon, en majeure partie - dans d’autres parties du continent, à la fin du XVIIIème siècle, jusqu’aux mouvements expansionnistes d’une industrie éditoriale française déjà consolidée, qui ont conduit les nouveaux venus de l’édition en Amérique. Comme l’affirme l’auteur, ces déplacements ont favorisé de nouvelles pratiques de consommation culturelle, qui ont enrichi et dynamisé l’économie atlantique durant le dernier quart du XIXème siècle. Cette proposition de synthèse historique ne dérive pas que d’une vision d’ensemble du développement du marché éditorial au cours du « long XIXème siècle », mais également de la mise en pratique d’un concept clé, celui de « transfert culturel » tel que proposé par Michel Espagne. Dans la « Partie 2 - La circulation transnationale de la littérature » sont réunis des textes qui examinent la circulation et la réception d’œuvres littéraires, spécialement le roman, qui semble avoir été l’un des genres qui ait suscité le plus grand intérêt des lecteurs des deux côtés de l’Atlantique au cours du XIXème siècle. Márcia Abreu se concentre sur les réactions des lettrés aux récits fictionnels, observant une notable synchronie entre les évaluations réalisées en Europe et celles faites au Brésil, ce qui s’explique par la circulation de livres et revues qui diffusaient mondialement certaines manières de voir et d’évaluer la littérature et les romans. Luiz Carlos Villalta montre également l’existence de connexions entre les manières de lire au Portugal et au Brésil, centrant son observation sur les livres libertins ou, plus spécifiquement, sur l’appropriation libertine d’écrits aussi divers que la Bible et des textes politiques. La circulation transatlantique des textes est également l’objet de Maria Lúcia Dias Mendes, qui se concentre sur la présence des écrits d’Alexandre Dumas en France, au Portugal et au Brésil, examinant les circuits qui conduisent les ouvrages d’un lieu à l’autre et le temps mis à les parcourir. Le texte est accompagné de précieuses annexes fournissant des informations sur la publication des éditions originales en France et de leurs 8


traductions au Portugal et au Brésil. James Raven introduit une nouvelle variable dans la discussion en considérant la circulation littéraire entre le Portugal et le Royaume Uni, observant la présence d’ouvrages et de thèmes lusitaniens dans le monde éditorial anglais. Le texte de Raven, comme celui de Dias Mendes, comporte une annexe intéressante où sont répertoriés les romans publiés en anglais dont les thèmes et les personnages proviennent du Portugal. Les rapports entre lettrés de différentes parties du monde sont examinés par Pedro Paulo Catharina, qui observe les textes critiques publiés dans la Revista Brasileira entre 1895 et 1899, identifiant leur origine et analysant les manières dont ils sont commentés. Catharina met en évidence le rôle du critique José Veríssimo comme médiateur entre le marché éditorial et les lecteurs, ainsi qu’entre ce qui se publie et se commente à l’étranger et ce qui se fait au Brésil. Étudiant, lui aussi, la fin du siècle, tout en y ajoutant un nouveau point d’observation, Leonardo Mendes examine la présence d’imprimés de diverses provenances à Fortaleza à la fin du XIXème siècle, portant son attention sur les lectures et les références littéraires des jeunes artistes réunis dans l’association qu’eux-mêmes appelaient la Boulangerie spirituelle. L’analyse de Le pain, périodique publié par les jeunes, révèle l’intense circulation de livres, revues et brochures entre les différentes régions du Brésil et entre celles-ci et l’étranger. La « Partie 3 - Presse périodique, culture et politique » renferme le plus grand nombre de contributions. On y analyse un ensemble de questions déjà beaucoup débattues depuis que l’on conçoit le journal comme un instrument d’opinion. À partir de sources telles que journaux, revues, magazines et feuilletons, outre les multiples genres qu’il convient de qualifier d’ « éphémères », en opposition évidente, mais pas toujours juste, aux livres. Les deux premières contributions, de Tania Regina de Luca et Ana Claudia Suriani se tournent vers des questions méthodologiques : la première se concentre sur les représentations socioculturelles inscrites dans un projet éditorial déterminé, alors que la seconde est centrée sur la question de la mode dans la presse spécialisée. Les auteurs relèvent le défi de les penser globalement, situant des valeurs et des conceptions d’aspect apparemment national ou local sur une échelle mondiale. Les questions luso-brésiliennes sont examinées dans les études de José dos Santos Alves, Júlio Rodrigues da Silva, Mateus Pereira et Mauro Franco. Le premier offre une lecture de la Révolution de Porto et de l’Indépendance du Brésil dans les périodiques portugais, alors que le second analyse le conflit diplomatique entre le Portugal et le Brésil à la fin du XIXème siècle, à travers les pages du périodique lisboète Jornal do Brasil : Edição Quinzenal Ilustrada (1897-1898). Mateus Pereira et Mauro Franco, pour leur part, se penchent sur l’idée de civilisation (ou civilisations) d’après le regard de brésiliens et de portugais qui publiaient dans les pages de la Revista Brasileira (1879-1881). Les échos français ne se font pas entendre que dans les périodiques brésiliens, où des sections destinées aux « choses de France » étaient constantes, mais également dans la presse 9


en langue française qui circulait dans diverses capitales brésiliennes. L’étude de Jacqueline Penjon porte sur les connexions qui s’établissent entre le Brésil et la France dans le domaine de la littérature et des arts à partir de ces publications et de la trajectoire de leurs rédacteurs. L’auteur se base sur la lecture de la Revue française et s’appuie également sur la consultation des journaux Le Messager et L’Écho français. Kátia Aily Camargo, pour sa part, étudie les multiples faces du Brésil dessinées dans les pages de l’Annuaire des Deux Mondes entre 1829 et 1893. Dans le même sens, Isabel Lustosa analyse la présence de Dom Pedro I dans la presse périodique française publiée à Paris, où le premier empereur du Brésil a vécu en 1831. Abordant également les pratiques de la presse périodique, Valéria Guimarães étudie la circulation des journaux français au Brésil au tournant du XIXème au XXème siècle, dans le but de comprendre les conséquences de ce dialogue pour le développement du journalisme. Deux autres parties plus petites concluent le présent volume. Plus petites par le nombre de contributions, mais certainement pertinentes dans l’ensemble du projet qui oriente ces recherches. Comment, en fin de compte, penser la circulation des imprimés qui, en dernière instance, culmine dans la circulation des savoirs, sans prendre en compte la question des bibliothèques, lesquelles réunissent en un seul lieu la production de différents temps et espaces ? Connaître une collection implique que l’on s’interroge sur les matrices intellectuelles ou culturelles qui lui ont donné corps, comme le montre les recherches de Vanda Anastácio, Maria Eulália Ramicelli et Valéria Augusti, qui examinent les fonds constitués au Portugal, au Rio Grande do Sul et au Pará, respectivement. Ce sont aussi des bibliothèques, réelles ou imaginaires, que composent les ouvrages de formations étudiés par Andréa Borges Leão, qui examine la présence de la « littérature juvénile » et la notion même de jeunesse. De manière semblable, José Ferrão plonge dans l’univers scolaire. La « Partie 5 - Offenbach et le problème de la circulation mondiale d’un répertoire musical » réuni quatre recherches qui réalisent une étude de cas sur le phénomène de la diffusion des opérettes d’Offenbach. Son objectif est de comprendre les liens établis au moyen de la circulation des artistes et, principalement, des œuvres qu’ils mettaient en scène dans les pays où il y avait une vie théâtrale, remarquant la suprématie du répertoire français dans tous ceux-ci, ainsi que le montre le travail de Jean-Claude Yon. On ne doit cependant pas comprendre cette suprématie comme une acceptation aveugle, ainsi qu’on le voit dans le texte de Graça dos Santos, qui examine les mouvements d’attraction et de répulsion de la production d’Offenbach à Lisbonne à la fin du XIXème siècle. Les tensions entre élément étranger et national sont aussi analysées par Orna Messer Levin, qui présente les disputes à Rio de Janeiro au milieu du XIXème siècle, dans le contexte de la création et de l’affirmation d’un répertoire brésilien. Cette tension, comme le montre ce chapitre, a été productive, donnant lieu à des recréations et à des appropriations locales d’une production qui circulait dans le monde entier. Anaïs Fléchet complète le tableau, étudiant la présence de troupes 10


françaises à Rio de Janeiro et la réception dans cette ville de la figure d’Offenbach, auteur très présent dans les périodiques brésiliens du milieu du siècle. Ainsi, davantage que la rencontre en chair et en os de chercheurs d’universités du Nord et du Sud du Brésil qui font équipe avec des chercheurs du Portugal, de France et d’Angleterre, le colloque « La Circulation transatlantique des imprimés - Connexions » et cette publication qui en résulte constitue un pas important pour la compréhension de la circulation d’idées, de personnes et de supports de l’écriture par-delà les frontières nationales et régionales. Cela ne veut cependant pas dire que ces repères aient perdu de leur importance. Ainsi, les États et les territoires, les seconds bien plus que les premiers, constituent le lien nécessaire à l’identification des phénomènes d’ordre politique ou culturel étudiés par les chercheurs de ce groupe. Les analyses présupposent toutefois que les frontières se présentent moins comme un facteur explicatif que comme un point de départ pour la réflexion. Elles rapprochent autant qu’elles éloignent les éléments comparés, selon le point d’observation et les objectifs à atteindre. Le caractère transnational de la recherche s’exprime aussi par la cohabitation des langues dans cette publication, où l’on trouve des textes en portugais suivis de leur traduction en anglais ou en français. Dans cette grande mer au travers de laquelle ces écrits ont navigué dans un sens et dans l’autre - notons que la perception même d’un là-bas et d’un ici dépend d’un port, d’un phare à partir duquel on regarde ou vers où on se dirige -, les études ici réunies forment une étape vers une meilleure compréhension des connexions d’hommes, d’idées et d’un enchevêtrement de supports imprimés. Ce volume présente, enfin, une étape préliminaire de ce long voyage - voyage qui a déjà un passé mais qui, comme il arrive aux bons navigateurs, ne perd pas de vue les coordonnés des nouvelles voies qui s’annoncent. Márcia Abreu & Marisa Midori Deaecto

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1ERE PArtIe

GENS e T LivrEs entre dEUX Continents


Brésil, Portugal et France: la circulation des idées politiques et culturelles au moyen de ceux qui négocient les livres1 (1808-1830) Lúcia Maria Bastos P. Neves

(Universidade Estadual do Rio de Janeiro)

Tania Maria Bessone da Cruz Ferreira

À

(Universidade Estadual do Rio de Janeiro)

la fin du XVIIIème siècle, la ville de Briançon, fortification remodelée par Vauban au service du roi Louis XIV, se distinguait des autres villages de la région, tous entourés de montagnes formant une vallée qui suivait l’ancienne route d’Italie. Ces villages, La Grave, Le Monêtier-les-Bains, Le Bez, La Salle-les-Alpes, composés de maisons simples aux toits inclinés et de vieilles églises en bois, constituent des éléments importants pour ceux qui veulent étudier le commerce des livres dans le monde luso-brésilien entre la fin du XVIIIème et le début du XIXème siècles. Pendant cette période, si d’un côté la géographie rendait cette région militairement stratégique, dans la mesure où elle était le passage obligatoire pour les marchands qui faisaient le commerce entre l’Italie, la France et la Suisse2, de l’autre, elle repoussait tout excès populationnel en dehors de ce milieu inhospitalier, vers des lieux plus favorables. Ce fut le cas des Martin et des Bompard, mais aussi des Borel, Reycend, Bertrand, Rolland, Aillaud, Faure, Rey, Gravier, Bonnardel. Ces familles s’installèrent alors à Naples, Milan, Gênes, Paris, Barcelone, Lisbonne; certaines arrivèrent même à Rio de Janeiro. En gardant leurs liens d’origine et en se mariant entre elles, ces familles créèrent des réseaux de relation et d’information indispensables à l’exercice du commerce à cette époque En portugais d’époque, qui “tratam em livros”, expression signifiant alors libraire, selon Antonio de Moraes Silva, Diccionario da Lingua Portugueza, Lisboa, Typographia Lacerdina, 1813, v. 2, p. 232. 2 Laurence Fontaine, Histoire du colportage en Europe : XVème-XIXème, Paris, A. Michel, 1993. 1


où les communications étaient si difficiles. Leurs membres devinrent surtout des libraires. Probablement par « solidarité montagnarde », selon l’expression de Georges Bonnant3, les contemporains se groupèrent dans le commerce des livres, formèrent de « denses réseaux de relations commerciales » dans des espèces de grandes familles, comme l’a bien montré l’étude de Manuela Domingos4 sur les libraires du XVIIIème siècle au Portugal. Les documents sur les registres des naissances, des mariages et des décès montrent bien aussi cette solidarité, puisque c’étaient toujours ces mêmes libraires qui signaient comme témoins ces actes déjà laïcisés. Notre regard se tourne ici spécifiquement vers la famille Martin et, plus tard, vers ce briançonnais débarqué au Brésil, Jean-Baptiste Bompard. C’est donc par l’histoire de ces deux familles, liées par des liens de parenté et d’affaires, que nous allons analyser la circulation des livres entre les deux côtés de l’Atlantique. L’importance de ces deux familles de libraires pour la structuration des pratiques culturelles et politiques au Brésil dans les premières décennies du XIXème reste pourtant à démontrer. D’après les registres paroissiaux et les informations des historiens5, la famille Martin était déjà établie à Lisbonne avec un magasin de livres depuis 1777. Paulo Martin père s’était auparavant associé à un autre libraire briançonnais – les frères Borel, ce qui montre la solidarité entre les familles alliées depuis des générations. On peut aussi trouver d’autres preuves de ces relations avant, puisque son père, Alexandre Martin, se maria en 1750, à La Salle, avec Catherine Bompard. Cinq ans plus tard, donc en 1775, Paulo Martin père contracta mariage avec la veuve de Borel, Maria Madalena Bompard (La Salle, 1745), ayant pour témoins la mère du libraire et un autre descendant de la famille Bompard. En 1786, Paulo Martin père rentra dans son pays natal pour faire baptiser l’une des filles d’Hyacinthe Borel, laquelle se maria plus tard avec le frère aîné de Jean-Baptiste Bompard, ce qui montre bien que l’on gardait toujours les relations de famille. De l’union de Paulo Martin père et de Maria Madalena Bompard naquirent cinq enfants, dont Paulo Martin Filho, qui vint à Rio de Janeiro comme caissier mais qui devint plus tard l’un des libraires les plus importants de la ville. Paulo Agostinho Martin obtint son passeport en octobre 17996 et arriva ici probablement début 1800, à l’âge de 20 ans. Les autorisations G. Bonnant, “Les libraires du Portugal ao [sic] XVIIIème siècle vus à travers leurs relations d’affaires avec leurs fournisseurs de Genève, Lausanne et Neuchâtel », Arquivo da Bibliografia Portuguesa, Coimbra, 21-22 (6) : 195-200, jan-juin 1960. 4 Diogo Ramada Curto, Manuela Domingos et al., As gentes do livro, Lisboa, século XVIII, Lisboa, Biblioteca Nacional, 2007, pp. 163-164. 5 Pour les registres, voir Fernando Guedes, Os livreiros franceses em Portugal no século XVIII. Tentativa de compreensão de um fenômeno migratório e mais alguma história, Lisboa, Academia Portuguesa da História, 1998 et Diogo Ramada Curto, Manuela Domingos et al., op. cit., p. 403. 6 Arquivo Histórico Ultramarino, Códice 808, Passaportes 1798-1806, fl. 54. 3

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d’expédition de livres à Rio de Janeiro, délivrées par la Real Mesa Censória au Portugal, nous permettent d’affirmer qu’il s’y établit comme libraire au début du XXème siècle et qu’il y vendit plusieurs oeuvres pour le compte de son père. Il était courant dans ce monde du commerce des livres la consolidation des liaisons familiales, utilisées par les intéressés dans divers lieux de l’Amérique, constituant de vrais « réseaux financiers » grâce à leur importance et à leur étendue. Sont assez nombreux les titres retrouvés dans ces commandes, arrivant à 1808, avec les répétitions, environ 15007. Groupés par thèmes, on constate une prédominance des oeuvres religieuses, telles que les Manuais de Missa, Horas Marianas, Catecismos e Imitação de Cristo (Manuels de messe, les Heures de Marie, les Catéchismes et l’Imitation du Christ), entre autres. Parmi les oeuvres philosophiques, il y avait La Logique de Condillac, os Pensamentos (les Pensées) de Pascal e Recreações Filosóficas (Récréations philosophiques) du père Theodoro d’Almeida, l’un des premiers associés de l’Académie des sciences de Lisbonne. Des oeuvres d’histoire, il y avait l’ História Universal (l’Histoire universelle) de Millot, a História de Portugal (l’Histoire du Portugal) de Laclède, une Revolução de França (Révolution de la France) (auteur anonyme) et la Vida de D. João de Castro (Vie de D. João de Castro) de J. Freire de Andrade. Les oeuvres de littérature étaient très variées, allant de (Paulo e Virgínia ) Paul et Virginie de Bernardin de St. Pierre aux Mil e uma Noites (Mille et une nuits), en passant par Marília de Dirceu, História de Gil Blas (Histoire de Gil Blas) de Lesage, Viagens de Gulliver (Voyages de Gulliver), Aventuras de Telêmaco (les Aventures de Télémaque) de Fénelon, le Paraíso Perdido (Paradis perdu) de Milton, les Lusíadas (Lusiades), diverses oeuvres du Bocage, le Théâtre de Voltaire, l’ Aviso ao Povo (Avis au peuple) de Tissot, l’ Orlando Furioso (Orlando furieux) de l’Arioste, les OEuvres de Racine et de Molière. Il y avait encore les Ordenações do Reino (Ordinations du Royaume), de divers dictionnaires en portugais, comme celui de Bluteau, français, anglais, et la Gramática Latina (Grammaire latine) de Verney, sans compter de nombreuses oeuvres scientifiques – de médecine, de chimie, d’histoire naturelle et d’arithmétique – ainsi que d’autres titres, ce qui confirme que la vente de livres à Rio de Janeiro visait au début certains domaines professionnels8. Il faut souligner que la famille Martin n’envoyait pas des livres uniquement à la librairie de Paulo Martin à Rio de Janeiro, mais aussi au Maranhão, au Pernambuco, à Bahia et au Pará9. Pour l’analyse de ces listes, voir Arquivo Nacional da Torre do Tombo, Real Mesa Censória. Exame dos livros para saírem do Reino para o Rio de Janeiro (Caixas 153 a 156). 8 Voir Maria Beatriz Nizza da Silva, A cultura luso-brasileira. Da reforma da Universidade à Independência do Brasil, Lisboa, Estampa, p. 63ss 9 Cf. Arquivo Nacional da Torre do Tombo, Real Mesa Censória. Exame dos livros para saírem do Reino para Bahia (Caixas 157-158), Maranhão (Caixa 159), Pará (Caixa 160) et Pernambuco (Caixa 161). 7

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Or les sources les plus riches concernant Paulo Martin sont pourtant en rapport avec la période postérieure à l’année 1808, quand on peut alors consulter, outre les annonces dans les périodiques, les autorisations du Tribunal du Desembargo do Paço et les catalogues qu’il fit imprimer. Le premier dont on entendit parler apparut imprimé à la fin de l’oeuvre O Plutarco Revolucionário (Le Plutarque révolutionnaire) (1810). C’étaient des feuilles destinées à forger diverses représentations contre l’empereur des Français, Napoléon Bonaparte, ou bien à critiquer les Français, considérés comme des hommes grossiers et ignorants, sans principes, sans éducation et sans religion. Les textes furent en règle générale imprimés au Portugal, mais parfois réimprimés à Rio de Janeiro. Paulo Martin voulut divulguer ces oeuvres en profitant de la conjoncture historique des guerres napoléoniennes et des premiers succès du Portugal contre l’envahisseur français. En 1821, deux catalogues établissaient déjà la relation entre certains livres et la préoccupation claire de critiquer le gouvernement absolu, d’expliquer aux nouveaux citoyens la vraie importance du système constitutionnel et de certains points fondamentaux du vocabulaire politique. De vieux mots gagnaient de nouveaux sens tels que liberté, souveraineté, élections, Constitution, alors que de nouveaux mots – citoyen et droits, entre autres – passaient à faire partie du quotidien de la société brésilienne grâce aux mouvements libéraux ayant eu lieu de l’autre côté de l’Atlantique. L’un de ces catalogues exhibait 89 titres dont presque 70% concernaient la politique. C’étaient des dialogues comiques au sujet du despotisme, des illustrations représentant des allégories relationnées à la Régénération portugaise, des portraits de certains députés portugais, ainsi que des oeuvres connues telles que le Werther de Goethe, celles du Bocage, História da Inquisição de Portugal, des livres sur la morale, la science économique, l’histoire et deux dictionnaires, alors que diminuait le nombre des livres religieux10. La plupart de ces oeuvres était venue du Portugal, du magasin de ses frères – Martin Frères –, puisque leur père était décédé en 1813. Il ne faut pas oublier que le nombre de livres imprimés au Brésil était alors très réduit puisque les premières typographies privées ne s’installèrent ici qu’à partir de 1821. L’Imprimerie royale [a Impressão Régia] ne parvenait donc pas à publier un grand volume d’oeuvres. Dans son ensemble, les oeuvres annoncées par Paulo Martin étaient imprimées en portugais et en français, mais on peut en citer aussi quelques unes en latin, ainsi que de curieux Spelling Books, « propres pour que la jeunesse apprenne la langue anglaise », vendus à 1600 11 réis .

Notícia: Paulo: mercador de livres [...]. Rio de Janeiro, Impressão Régia, 1821. Gazeta do Rio de Janeiro, nº 43, 29 mai 1813. Il s’agit probablement de A Prononuncing Spelling Book : with Select Lessons in Prose and Verse, by G. Fulton and G. Knight, qui, en 1813, était à la 5ème édition (Edimburg, Peter Hill, 1813). 10 11

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La négociation entre les Martin de Lisbonne et le Brésil se poursuivit même après la mort de Paulo Martin fin 1824. À Lisbonne il y avait de diverses commandes des Frères Martin entre 1827 et 1828 pour l’envoi de livres à ce côté de l’Atlantique, surtout à Rio de Janeiro mais aussi au Maranhão et à Bahia. Ces commandes totalisaient 199 titres, avec plusieurs volumes, dont 43,70% de livres de beaux-arts, 21,60% de théologie, 17,58% de sciences et arts, 10,05% de jurisprudence et 6,53% d’histoire. Ainsi, en 1827 et en 182812, après donc l’Indépendance, on gardait toujours l’habitude des années postérieures à l’arrivée de la Cour portugaise en Amérique quand on aviat la prépondérance des livres de belles lettres. Dans ce cas, il y avait un grand nombre de livres en latin, notamment ceux qui portaient l’expression ad usum Delphini, autrement dit « à l’usage du Dauphin » (pour l’éducation du fils du roi Louis XIV). Plus tard, ces expressions passèrent à indiquer les oeuvres imprimées destinées à l’éducation de la jeunesse, comme l’a démontré Márcia Abreu13. On trouve aussi dans ces commandes le registre de Dicionários, surtout celui d’Antonio Moraes Silva, probablement dans son édition de 1823, vu que les listes ne comportaient toujours pas les bibliographies complètes, certaines ne faisant figurer que le nom de l’auteur. Il faut encore souligner qu’un seul livre de nouvelles y apparaît – – A Ilha Incógnita, ou memórias do cavaleiro de Gastines (1802), traduit de l’édition française de grand succès (L’isle inconnue, ou Mémoires du chevalier de Gastines), publié encore au XVIIIème siècle. L’intérêt pour ce grand nombre de titres en belles lettres aussi bien que pour un nombre significatif d’oeuvres scientifiques, artistiques et de jurisprudence s’explique fort probablement par la nécessité de livres pour l’éducation, puisque les premiers cours supérieurs commençaient à s’installer dans l’Empire du Brésil, tels que les cours de Droit en 1827. Il est pourtant surprenant de constater une nouvelle croissance du nombre de livres religieux ainsi que la diminution des oeuvres politiques et philosophiques. Deux hypothèses peuvent expliquer ces changements : la première, c’est que vu l’absence d’une censure plus rigide au Brésil à ce moment, plusieurs livres politiques étaient publiés ici et d’autres étaient importés directement de France; la deuxième, l’expansion de l’enseignement religieux à cause de l’ouverture de nouveaux séminaires justifiaient cette augmentation. Il est vrai que sur ces listes on ne trouve plus les livres autrefois interdits de penseurs connus tels que Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Hume. Or la circulation n’était pas qu’une voie à sens unique. Par exemple, un catalogue publié à Lisbonne en 1812 faisait figurer le nom des oeuvres imprimées à Rio de Janeiro et qui se trouvaient en vente au Magasin de Paulo Martin et Fils, au nº 6, devant le « Chafariz do Loreto ». Au total 43 oeuvres, publiées par l’Imprimerie royale de Rio de Janeiro, parmi 12 13

Arquivo Nacional da Torre do Tombo, Maço 871, nº 60. Os Caminhos dos livros, Campinas, Mercado das Letras, 2003. 19


lesquelles se distinguaient les livres techno-scientifiques, surtout les traductions de livres de mathématiques et de géométrie, imprimés à l’usage dans l’Académie Royale Militaire de Rio de Janeiro, ainsi que des mémoires scientifiques sur l’agriculture, des livres de belles lettres tels que les Ensaios (Essais) d’Alexandre Pope ou le poème Uraguai de José Basílio da Gama, des oeuvres d’économie et d’arts, les divers travaux de José da Silva Lisboa sur le commerce libre, la législation, ainsi que des thèmes variés comme l’Almanack da Cidade do Rio de Janeiro, des cartes, etc. On peut également trouver quelques annonces d’oeuvres publiées en Amérique portugaise dans des périodiques lusitains tels que le Jornal de Coimbra, édité entre 1812-1820. Par exemple, en mai 1813, celui-ci annonçait la vente de O Patriota, journal littéraire, politique, commercial, publié à Rio de Janeiro à cette année, dans le magasin de Paulo Martin et Fils, par le même prix qu’à Rio de Janeiro: chaque feuille à 800rs, et la souscription à 4.000rs par semestre, ce qui témoigne de la circulation d’idées entre les deux côtés de l’Atlantique. Le même périodique annonçait au début de 1814 des livres « qui venaient d’arriver de Rio de Janeiro » pour Paulo Martin et fils. Ces oeuvres, imprimées ici au Brésil, étaient alors vendues à Lisbonne. La liste possédait 19 titres, dont 10 concernant les belles lettres, comme le périodique lui-même O Patriota et certaines pièces relationnées à la victoire des Portugais sur les troupes napoléoniennes, par exemple O Patriotismo Acadêmico, d’Ovídio Saraiva de Carvalho e Silva, qui racontait les exploits du Corps militaire académique de Coimbra dans les invasions françaises et faisait l’éloge des nations portugaises, espagnoles et anglaises dans leur lutte commune contre les Français. Les autres c’étaient des éloges funèbres en raison de la mort de l’infant d’Espagne et du Portugal D. Pedro Carlos, marié à la fille aînée du futur D. João VI. Les autres 9 présentaient une thématique tournée vers les sciences – traités d’algèbre et de géométrie, de calcul différentiel, de physique, utilisés surtout dans l’enseignement dans les académies militaires. Curieusement, c’étaient des traductions d’auteurs français tels que Sylvestre-François Lacroix et l’abbé Haüy, faites par des Luso-Brésiliens. Il faut signaler aussi le Diário Astronômico para o ano de 1813, calculado para o meridiano do Rio de Janeiro [Journal astronomique de l’année 1813, calculé pour le méridien de Rio de Janeiro]. Vu l’absence d’une documentation plus spécifique concernant la sortie des livres du Brésil pour le Portugal dans cette période (introuvable jusqu’au moment de cette recherche), il a fallu rechercher des indices dans les périodiques portugais. Ainsi, quelques années plus tard, on a pu retrouver le registre de livres originaires du Brésil au Portugal dans le journal O Chronista: semanário de política, litteratura, sciências e artes, rédigé par Almeida Garret (1826), et, au milieu du siècle, dans le Bibliophilo (1849), qui dressait la liste des publications du Brésil circulant de l’autre côté de l’Atlantique. Ce relevé n’est pas encore prêt. 20


Outre ses activités comme libraire à Rio de Janeiro, Martin avait aussi d’autres affaires et était politiquement actif14. Il fut associé à la Compagnie d’assurances Providence, puis à la Compagnie Tranquilidade; en politique, il fut élu « compromissário » du district de Santa Rita, à Rio, en 1821. Au dire de ses familiers, il voulut rentrer au Portugal fin 1815, mais aucun de ses frères ne voulut prendre le magasin – or João José et Inácio Augusto qui étaient déjà venus à Rio. La famille décida alors de chercher un autre parent désireux de prendre en main les affaires. Paul Martin père était déjà décédé. Le choix se porta alors sur un cousin direct des frères Martin, un neveu de Maria Madalena Bompard, le déjà nommé Jean-Baptiste Bompard. Or celui-ci n’avait alors que 20 ans. Son père était commerçant et avait été membre du Conseil des notables de la République française à Briançon (1793 à 1795). Jean Baptiste avait été envoyé étudier à Turin, en Italie, dans une région où se trouvaient déjà d’autres briançonnais, eux-mêmes aussi libraires, tels que les Gravier, une famille ayant aussi des relations étroites avec les Bompard. Rentré à Briançon quelques années plus tard (en 1813), Jean Baptiste accepta la proposition des Martin et partit d’abord pour Lisbonne où il resta quelques temps afin de connaître le marché des livres et de préparer sa venue à Rio de Janeiro. Suivant la tradition des familles de sa région, sans doute cherchait-il une activité hors de sa terre natale, où les possiblités de satisfaire à l’ambition des jeunes habitants étaient assez réduites. Peut-être pourrait-il compter sur la solidarité des relations de famille pour commencer sa vie dans les affaires, avec aussi une aide financière. Bompard reçut son autorisation de voyage Lisbonne-Brésil le 30 juillet 1818, « complètement légitimé par la Police », comme il figure sur son passeport qui se trouve à l’Arquivo Histórico Ultramarino, à Lisbonne. Il arriva donc à Rio de Janeiro en décembre 1818, d’après le Registre des étrangers de l’Intendance de police : « JOÃO BATISTA BOMPARD – Résidant à la Rua da Quitanda, nº 34, né à Briançon, 21 ans, célibataire, venu de Lisbonne en décembre 1818, afin d’être caissier chez M. Paulo Martim Filho ». Bompard resta chez les Martin jusqu’en 1828 quand il rentra en France. Dans ses premières années dans la capitale de l’Empire portugais, il travailla comme assistant et caissier du magasin de son cousin jusqu’à la mort de celui-ci. Une annonce publiée dans le Diário do Rio de Janeiro du 17 avril 1824, dans la rubrique Notícias particulares, indique que Bompard avait assumé le contrôle de la librairie: J.-B. Bompard, résidant à la Rua dos Pescadores, nº 14, exécuteur testamentaire de feu M. Paulo Martins, prie à tous ceux ayant laissé des oeuvres ou des papiers à vendre dans son magasin qu’ils viennent chercher leurs produits le plus tôt possible. Pour ces activités, voir Lucia Maria Bastos Pereira das Neves, “Impressores e Livreiros: Brasil, Portugal e França, ideias, cultura e poder nos primeiros anos do oitocentos”, Revista do Instituto Histórico e Geográfico Brasileiro, Rio de Janeiro, 171 (451): 231-256, avril/juin 2011. 14

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D’après les notes écrites par l’un des petits-fils de Bompard, Paulo Martin confirma son cousin comme son « héritier », mais cette information nécessite encore une investigation dans la mesure où l’on ne peut, malgré la « solidarité montagnarde et familiale », croire que les frères Martin de Lisbonne aient accepté cette succession sans vendre à Bompard d’une partie de la librairie. En fait, Jean-Baptiste poursuivit avec succès l’activité commerciale du magasin de livres, cartes et publications de Paulo Martin. Selon Hallewell, il était devenu le « libraire le plus important de la cour »15 entre 1824, quand il prit le contrôle de la librairie, et 1827/1828, quand il vendit ses affaires et rentra en France. Tout au long de ces années, Bompard continua à distribuer livres, périodiques, pamphlets et feuilles politiques, imprimés en différentes langues et destinés à différents pays, comme on peut le constater aussi bien par les annonces publiées dans le Diário do Rio de Janeiro que par le Catalogue que l’on trouve à la Biblithèque nationale de Rio de Janeiro sur la librairie Bompard, daté de 1825. Dans le premier cas, on rencontre plusieurs annonces de ventes de livres entre 1824 et 1827, totalisant plus d’une centaine. Dans leur majorité, des oeuvres rédigées en portugais, tournées vers les belles lettres, telles qu’Amanda e Oscar, ou História da família de Dunreath, roman daté de 1796 (The children of the Abbey : a Tale), de la romancière anglaise, très connue à son époque, Regina Maria Roche. Ce roman fut pour l’écrivain brésilien José de Alencar l’un de ses modèles fictionnels, comme le fut aussi Saint-Clair das Ilhas (Saint-Clair des Îles), publié en portugais en 1822. Des oeuvres scientifiques, quelques-unes en français, notamment des textes médicaux tels que Méthode pour reconnaître des maladies, Manuel de chimie médicale, celle d’Aveubrugger (éditeur en chef du Journal de Médecine, 1814) et celle de Brugnatelli – Pharmacopée générale à l’usage des pharmaciens et des médecins, traduction française de l’oeuvre originale publiée en italien en 1802. Ce médecin était un ami personnel d’Alessandro Volta et se servit de l’invention de celui-ci, autrement dit la pile, pour créer la méthode connue comme galvanoplastie. D’autres annonces signalaient la vente de feuilles politiques de conjonctures historiques précédentes, entre autres: les feuilles sébastianistes (O Sebastianista desenganado à sua custa [Le sébastianiste détrompé à ses dépens], du célèbre pamphlétaire portugais José Agostinho de Macedo); les feuilles anti-napoléoniennes (O desengano do mundo ou morte de Buonaparte, encontrando este na eternidade hum rancho de Corcundas, a que se ajuntão três sonetos às extintas legiões [La désillusion du monde ou mort de Buonaparte, trouvant celui-ci dans l’éternité d’un groupe de Bossus, auquel s’ajouteront trois sonnets aux légions disparues], de José Daniel Rodrigues da Costa); et des feuilles constitutionnelles (Epístola 15

p. 48 22

Laurence Hallewell, O livro no Brasil (Sua história), São Paulo, T. A. Queiroz/Edusp, 1985,


sobre o Despotismo [Épître sur le despotisme]). On y trouve aussi des pamphlets et des écrits concernant la conjoncture de l’époque elle-même, tels que les Diálogos entre um Corcunda, um Constitucional e um Federativo, vindos proximamente de Pernambuco (Dialogues entre un Bossu, un Constitutionnel et un Fédératif, venus prochainement du Pernambouc)16, sur la rébellion de la Confédération de l’Équateur de 1824 ou bien des écrits sur l’Infant D. Miguel de Portugal, lors des combats entre libéraux et absolutistes dans le royaume portugais (Requerimento de José Daniel, que fez ao Sereníssimo Senhor Infante D. Miguel [Requête de José Daniel, qu’il fit au Sérénissime Seigneur Infant D. Miguel])17. Il y avait encore une grande variété d’oeuvres liées à la musique telles que le Methodo de tocar viola, contendo no seu principio os preliminares de música e he succedido de lições e exercícios de bom gosto (Méthode pour jouer la viole contenant dans son principe les préliminaires de musique suivies de leçons et d’exercices de bon goût)18. Un avis au public, imprimé sur une feuille, annonçait la vente par 1$000 dans le magasin de Bompard et des autres libraires de Rio de Janeiro du Diálogo Constitucional Brasiliense, ou a Constituição Política do Império (Dialogue constitutionnel brésilien, ou de la Constitution politique de l’Empire), littéralement réduite à un catéchisme, noté respectivement avec l’intégralité de la Loi, qui prescrit la formule de l’Acte solennel de la reconnaissance des successeurs du throne de l’Empire19, ce qui montre que les libraires s’efforçaient d’être en accord avec la conjoncture politique de l’époque. Beaucoup d’autres oeuvres étaient diffusées par les périodiques qui signalaient aussi l’arrivée des nouveaux titres venus de l’étranger, ce qui montre bien la connexion entre son établissement et les nouveautés européennes : le magasin de J.-B. Bompard « a reçu par le dernier bateau un grand nombre de livres de médecine et de politique, imprimé [sic] en 1824 en français20 » ; « Dans le magasin de livres de Bompard, Rua dos Pescadores n. 49, lui arrivent par bateau venant de la ville du Porto [...]21; et, « Dans le magasin de livres de Bompard [...] lui sont arrivés récemment de France les oeuvres, à savoir »22. Cette dernière fois, c’étaient exclusivement des livres de médecine. Quant à son Catalogue, il s’agissait d’une copie manuscrite, une espèce de relevé des livres que l’établissement devait avoir. Les titres sont au nombre de 4305. C’était sans aucun

Il s’agit, probablement, de l’oeuvre de Miguel do Sacramento Gama Lopes, intitulée Diálogo entre um corcunda, um constitucional e um federativo do Equador [Dialogue entre un bossu, un constitutionnel et un fédératif de l’Equateur], publiée à Recife, en 1825. 17 Diário do Rio de Janeiro, nº 21, le 25 février 1825. 18 Diário do Rio de Janeiro, nº 10, le 18 septembre 1825 19 Biblioteca Nacional, Divisão de Obras Raras 102, 5, 220, Aviso ao público, [s.n.t.]. 20 Diário do Rio de Janeiro, nº 7, le 8 août 1825 . 21 Diário do Rio de Janeiro, nº 9, le 10 août 1826. 22 Diário do Rio de Janeiro, nº 9, le 10 août 1826. 16

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doute un répertoire extraordinaire pour l’époque au Brésil. Si l’on compare au catalogue d’un autre libraire français important, Pierre Plancher, lui aussi établi à Rio de Janeiro et analysé par l’historien Marco Morel, on constate que celui-ci, en 1827, exhibait 317 titres23. La plupart des titres du Catalogue était en français, 64,40% du total, y compris ce que le libraire nomma en français le feuilletage. Ensuite, les livres en portugais (29,7%) et, moins importants, ceux en espagnol, en italien, en anglais et en allemand (ceux-ci se résumaient à un dictionnaire, une grammaire et un texte traduit pour l’allemand – Robinson le Jeune, un livre du XVIIIème siècle, de Joachim Heinrich Campe). ** Ce projet n’est pas terminé. D’autres recherches seront encore effectuées, par exemple dans différents périodiques portugais et français afin de bien cerner ce que fut l’envoi de livres du Brésil à l’autre côté de l’Atlantique. On peut néanmoins annoncer quelques considérations. Tout d’abord, on peut affirmer que les libraires, à ce moment du XIXème siècle, étaient non seulement des commerçants, des hommes d’affaires, mais aussi des « transmetteurs culturels actifs »24 qui contribuaient à la circulation des idées culturelles et politiques entre le Brésil et les pays de l’autre côté de l’Atlantique. On constate donc l’existence de nombreux échanges culturels survenus grâce à cette conjoncture, ce qui montre le rôle joué par les livres dans la transformation des idées en marchandise et de celles-ci en idéologie25. Ensuite, notre analyse montre que les liens de famille et d’affaires entre les Martin et les Bompard, tous les deux venus de la petite Briançon, confirment le réseau de solidarité qui s’établissait entre ces hommes qui négociaient les livres. Ce n’était certes pas uniquement pour des raisons affectives, mais aussi pour le pouvoir de l’argent26, toujours présent dans ces questions, ce qui explique les mariages entre familles et l’union des librairies les plus importantes de villes comme Rio de Janeiro et Lisbonne.

Marco Morel, As transformações dos Espaços Públicos. Imprensa, atores políticos e sociabilidades na cidade Imperial (1820-1840), São Paulo, Hucitec, 2005. 24 Expression de Diana Cooper-Richet. Cf en Richet, Diana, Cooper-Richet, Jean-Yves Molier & Ahmed Silem (orgs), Passeurs culturels dans le monde des médias et de l’édition en Europe : XIXème et XXème, Villeurbanne, E.N.S.S.I.B., 2005. 25 Pour le concept d’idéologie, voir F. Furet & J. Ozouf, « Trois siècles de métissage culturel », Annales, Economies, Sociétés. Civilisations, Paris, 32 (3) : 488-502, mai-juin 1977. 26 Cf. Jean-Yves Mollier, O dinheiro e as letras. História do Capitalismo Editorial, São Paulo, Edusp, 2010. 23

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Hommes, livres, techniques et idées: parcours France – Brésil, 1840-1846 Claudia Poncioni

L

(Université

Sorbonne Nouvelle – Paris 3)

ors de la rencontre de notre groupe à Lisbonne, en octobre 2011, j’avais eu l’occasion de présenter deux journaux brésiliens “socialistes”, parus l’un à Recife et l’autre à Rio, au milieu du dix-neuvième siècle. Je voulais prolonger cette recherche par une étude comparative de O Progresso, journal fondé en 1846 par Antônio Pedro de Figueiredo à Recife et de publications françaises contemporaines comme La Phalange ou Démocratie pacifique que l’ingénieur Vauthier fit connaître au Brésil. Je comptais commencer par l’analyse détaillée des originaux de la revue pernamboucaine de 1846 qu’Amaro Quintas publia en 1950, à l’occasion de la commémoration du centenaire du Théâtre Santa Isabel à Recife. Cependant, les méandres des archives pernamboucaines sont parfois difficiles à pénétrer. Le catalogue de la Fondation Joaquim Nabuco répertoriait bien le journal O Progresso mais, vérification faite, il ne s’agissait que d’une publication postérieure reprenant en partie le titre : O Progresso, folha católica, literária e noticiosa, dont le premier exemplaire catalogué était daté de 1859. Improductive fut la recherche menée aux archives publiques Jordão Emerenciano, où à la fin des années 1940, se trouvaient les originaux ayant servi de base à l’édition en fac-similé de Quintas : les originaux y étaient introuvables. Tout aussi infructueuse la recherche dans les archives de l’Institut Archéologique, Historique et Géographique du Pernambouc. Une bonne nouvelle me parvint enfin : le responsable de l’hémérothèque de l’Institut Historique et Géographique de Rio de Janeiro m’annonçait disposer d’une collection complète de O Progresso. Le prix annoncé pour le reproduction semblait confirmer qu’il s’agissait bien


d’originaux reproductibles au tarif étonnant de 18.540 € (R$46.000). Mais la consultation in loco du matériel montrait qu’il s’agissait une fois de plus de l’édition de 1950. Que l’ensemble des documentalistes et des archivistes consultés soit incapable de différencier une édition fac-similé de l’original ne laisse pas de surprendre... Je compte à présent poursuivre mes investigations dans les archives privées d’Amaro Quintas, espérant y avoir accès lors d›un prochain voyage à Recife, sachant avec certitude que l›éditeur de 1950 eut entre les mains les originaux du dix-neuvième siècle. Quoi qu›il en soit, ma recherche est provisoirement dans une impasse, raison pour laquelle ma présentation aujourd›hui aura pour base la présence française à Recife au milieu du dix-neuvième siècle et la diffusion de livres français, plus particulièrement ceux exprimant les idées des premiers socialismes, au travers de l›action de l›ingénieur Vauthier. À son époque, la colonie française de Recife est pour l’essentiel composée de commerçants et d›artisans qui y introduisent, comme l›observe Gilberto Freyre, tout autant des produits français que des manières de vivre. Une annonce, publiée en 1840 par le Diário de Pernambuco, donne un bon exemple du type de produits français qui arrivaient au Brésil. Le Consulat vend aux enchères une partie de la cargaison du Provence qui, parti de Bordeaux pour Rio, avait fait naufrage sur les côtes pernamboucaines : Quinta-feira 17 do corrente, às 10 horas da manhã se fará a venda pública, no armazém de Lenoir Puget & Cia., rua da Cruz, por intervenção do corretor Oliveira, das fazendas abaixo declaradas em Bordeaux para o mercado do Rio de Janeiro, a bordo do navio Provence, naufragado em Lorena, a saber; espelhos, gravuras, perfumarias, relógios de cima de mesa, luvas para senhoras e homem, de várias qualidades, sapatos para senhora, painéis com relógios, coletes para homem, cassas de muito bom gosto, chitas finas, fazendas de lã, pentes de tartaruga bem sortidos, cetins, gros de nápoles, Kalan, fazenda linda de inteiramente nova para vestido de senhora, sedas para coletes, xales e lenços de seda, guarnecidos de renda, instrumentos de música, relógios de ouro e prata, brincos e anéis de ouro com esmeraldas, rubis e brilhantes, alfinetes de ouro para senhoras, de lindos gostos, com camafeu e mosaicos, bezerros1 e numerosos outros objetos de gosto muito moderno.2

Tout ceci explique que, sur l’Armorique, voyageant avec Vauthier, se trouvaient principalement des commerçants et des représentants de maisons de commerce spécialisés dans ce type de marchandises : à côté de Boulitreau, ingénieur assistant de Vauthier qui le connut à Vannes et d’Henri-Auguste Milet, un personnage de roman, trois négociants, trois commerçants et un sellier... 1 2

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Cuirs de jeunes veaux. Diário de Pernambuco, 4 juin 1840. Voir Annexes, docs n° 35 e 52.


Vauthier venait au Brésil à la demande d’un puissant homme politique pernamboucain, le baron, puis conte, de Boa Vista3, mu par une vision claire de l’intérêt collectif et capable de l’imposer à ses parents, amis, associés ou clients, caste de maîtres d’exploitations sucrières ou cotonnières, dont la myopie limitait l’horizon à la prochaine récolte. Dès son arrivée, le Français découvre la société pernamboucaine, ses dames qui lui semblent sans apprêt, qui jouent passablement bien du piano. Il note dans son journal ses première impressions, établit la liste des tâches à accomplir, des réformes à promouvoir. Il visite ses futurs subordonnés dont il pressent la propension à l’intrigue et la force d’inertie. Quand Rego Barros signale, dans son rapport annuel présenté le 1er mars 1841 à la séance inaugurale de l’Assemblée provinciale, le recrutement de deux ingénieurs français, Vauthier et Boulitreau sont au Pernambouc depuis plus de six mois et en plein travail : la transformation du couvent des Carmes en collège est en cours ; le lieu où sera construit le théâtre, choisi ; son pré-projet établi ; le levé du plan de Recife, en bonne voie... Cette activité ne va pas sans réactions négatives, quelques-unes se couvrant d’un vernis patriotique, d’autres clairement xénophobes ; elles s’expriment dans des articles anonymes ou signés du pseudonyme “O Filopátria” que les Diário de Pernambuco publie en 1841. Sans doute, émanent-elles pour une part d’intérêts que la nouvelle administration des Travaux publics dérange4 : l’engagement de travailleurs libres, allemands surtout dont la compétence est louée par Vauthier dans ses rapports, va à l’encontre des habitudes de maîtres qui louaient leurs esclaves entre deux récoltes. Vauthier ne se contente pas des travaux prescrits ; il propose des projets novateurs comme l’approvisionnement en eau potable de Recife et d’Olinda, l’assainissement des marécages d’Olinda, la construction de sept milles de route de Goiana : Songé dans l’après-midi à notre grand projet du Beberibe. Fournir de l’eau à la ville; dessécher le marais d’Olinda; fournir l’eau à Olinda; donner une navigation sur le Beberibe; faire sept milles de la route de Goiana: cinq buts importants et désirables seraient ainsi atteints. Mise en trai immédiate de l’étude5.

Rego Barros, en 1842, en exécution du contrat, nomme Vauthier directeur des Travaux publics, aux ordres directs du président. Ainsi Vauthier pourra-t-il introduire au Brésil non seulement des techniques mais des méthodes nouvelles, travailler pour le bien commun, joindre le beau à l’utile, concevoir le futur... L’administration qu’il modèle et qu’il dirige est unique en son temps au Brésil. Elle adapte aux conditions Francisco do Rego Barros (Cabo de Santo Agostinho, 4 février 1802 – Recife, 4 octobre 1870). Voir le site de la Fundaj: http: //www.fundaj.gov.br/notitia/servlet/newstorm.ns.presentation.NavigationServl et?publicationCode=16&pageCode=300&textCode=925&date=currentDate (consulté le 29 novembro 2009). 4 Voir dans les Annexes un autre document de ce type, doc. n.° 67 5 Journal de L.-L. V., note du 26 août 1841 3

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pernamboucaines les méthodes d’organisation et de travil de l’administration française des Ponts et chaussées, projet que Vauthier dans son rapport au président de la Province présente ainsi : [...] administração segundo dois princípios gerais inscritos em todas as obras da natureza: primeiro, unidade do sistema e segundo, economia nos meios necessários para alcançar o resultado determinado. A unidade do sistema no qual tudo se faz comunicando-se de um centro principal aos centros secundários, destes para os de terceira ordem e assim vai radiando do centro para a circunferência e faz vibrar com unissonância todas as partes do sistema desde as mais gerais até as mais particulares6.

Ce système centralisé de la direction de l’administration est à l’origine de nombreux mécontentements. L’application rigoureuse du règlement contrariait aussi les intérêts des propriétaires de petites exploitations sucrières ou cotonnières de la région au nord de Recife, berceau des électeurs praieiros. Du reste, les routes construites bénéficiaient principalement aux propriétaires des grands engenhos du sud de la province, zone contrôlée par les conservateurs. De plus, l’abandon du système d’adjudication, c’estàdire, de travaux à la tâche, allait à l’encontre des intérêts des petits entrepreneurs. La direction des Travaux publics devint aussi l’exécutant direct de tronçons de chaussées en utilisant des équipes de travailleurs libres. Les ressources ne provenaient déjà plus que du budget provincial mais aussi d’investisseurs nationaux ou étrangers. L’État remboursait le capital privé avec les ressources nées de taxees, de péages, etc., charges pesant sur les utilisateurs des routes. Sans doute l’emploi de travailleurs libres est-il plus couteux que l’utilisation d’équipes d’esclaves (que l’administration continuait d’ailleurs d’employer) mais ses résultats étaient indubitablement meilleurs. Ces travailleurs libres, chaussés et vêtus décemment, étaient un coup sévère pour les maîtres d’esclaves qui, comme l’explique Izabel Andrade Marson,7 entre deux récoltes, construisaient naguère à façon8, des tronçons de route, rentabilisant ainsi leur main d’oeuvre servile. Mais les projets vont bien au-delà de la simple ingénierie civile ; ils ressortent aussi à l’ingénierie sociale :

Luís L. Vauthier, “Relatório do engenheiro em chefe da província de Pernambuco”, 20 de fevereiro de 1843. In Jordão Emerenciano, “Vauthier no Arquivo Público”, Revista do Arquivo Público, Recife, Secretaria do Interior e Justiça, ano III, nº V, 1948 7 Izabel Andrade Marson, “Política, engenharia e negócios, a polêmica atuação do engenheiro Vauthier na Repartição de Obras Públicas de Pernambuco” (1840-1846), communication présentée au Colloque international interdisciplinaire, Ponts & Idées: Louis-Léger Vauthier, ingénieur français au Brésil, Fundaj, Recife, octobre 2009. 8 Voir les annonces en Annexe, docs. n.° 72 et 73 6

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Avec le Président, ce matin, longue conversation sur l’état général du Brésil. Question pivotale maintenant. Liaison des provinces au centre. Le système actuel est abominablement faux. Rien ne se fera si l’état de choses subsiste. À développer cette idée dans une brochure ou dans quelques articles de journaux. Diário de L.-L.V., anotação de 13 de janeiro de 18419

Vauthier, notons-le, est persuadé, en parfait fouriériste, que le progrès social est une conséquence du progrès économique que le progrès technique doit procurer. Lors de ses conversations avec Boa Vista, il ne manque pas d’affirmer que l’introduction de meilleurs techniques doit s’insérer dans une conception sociale progressiste. Durant tout son séjour au Brésil, il déploiera une activité intense pour diffuser les idées de Fourier. L’analyse des listes d’abonnés aux journaux fouriéristes qu’il fait venir de France montre qu’à côté de quelques Français, figurent des Brésiliens, membres éminents du conservatisme éclairé. La diffusion de pamphlets, de livres, de revues des disciples de Fourier, fondateurs de l›école phalanstérienne, dite aussi sociétaire, s›inscrit dans l›effort de propagande des préceptes élaborés par Fourier et approfondis par ses disciples, dirigés par Victor Considerant10. L’école, apparue au début des années 1830, entend appliquer et diffuser une connaissance scientifique fondée sur l’expérimentation, aspirant à construire une vie associative harmonieuse, organisée en phalanstères, fondée sur la « science de l’attraction ». Vauthier entend, par ses lectures, suivre les débats français mais également approfondir ses connaissances techniques ; ne se limitant pas au cercle fouriériste, il lit toutes sortes d’ouvrages, cherchant par là à satisfaire sa grande soif intellectuelle mais aussi à acquérir les connaissances lui permettant d’argumenter, de débattre et, finalement, de convaincre : l’adhésion ne doit pas être forcée ou venir de l’endoctrinement mais découler de l’argumentation11. Du fait que, pour les sociétaires, les théories de Fourier sont une science, y adhérer doit être la conséquence naturelle d’une démonstration rationnelle et convaincante. Les abonnés brésiliens aux publications de l’école étaient pour l’essentiel des membres de l’entourage de Boa Vista : Figueira de Melo, Antônio Joaquim de Sousa Castro, Francisco José da Costa, Brosser, Antônio José de Miranda Falcão, Antônio Borges da Fonseca, José Bento da Cunha Figueiredo, sans compter Soares de Azevedo, direteur du Collège Pernambucain et Antônio Pedro de Figueiredo. Journal de L.-L. V. Note du 13 janvier 1841. Victor Considerant (1808-1893), polytechnicien, se consacra à la diffusion des idées de Fourier, créant en 1836, le journal La Phalange. 11 Thomas Bouchet commente ce fait dans sa communication, “Être phalanstérien au milieu du XIX° siècle, Louis- Léger, François, Victor et les autres”, présentée au Colloque international interdisciplinaire, Ponts & Idées: Louis- Léger Vauthier, ingénieur français au Brésil, Fundaj, Recife, octobre 2009.. 9 10

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Em 1841, Cantagrel publie un livre qui fut un important instrument de la propagation du mouvement sociétaire, Le Fou du Palais Royal, oeuvre de facile compréhension et de lecture agréable qui, sous forme de dialogues philosophiques, expose et discute les principes fondamentaux de Fourier. Vauthier lut avec attention cet ouvrage qui connut un indéniable succès ; il le commente ; adresse à son ami suggestions et remarques. Il importe neuf exemplaires qu’en 1842, il distribue à Recife. La forte présence de livres français au Brésil remonte au milieu du dix-huitième siècle et s’accentue au début du dix-neuvième. Les annonces de livres dans le Diário de Pernambuco montrent l’existence d’un marché, sans doute restreint, pour le livre dans la Province. Gilberto Freyre, dans Um engenheiro francês no Brasil, a fait un relevé minutieux de ces annonces dans les journaux du milieu du dix-neuvième siècle et montre l’importance de l’influence des livres français dans la transformation de Recife em centre d’activités politiques et sociales ; il rappelle que Frei Canaca a été fortement influencé par la culture française et que Tollemare avait noté combien les Pernamboucains cultivés connaissaient l’histoire de la Révolution française12. À Recife, premier port touché par les bateaux venus d’Europe, arrivaient quantité de livres étrangers, sans oublier bien sûr les portugais. La ville dispose de sociétés et de cabinets de lecture dont les bibliothèques sont alimentées par les membres, comme le Cabinet Littéraire de Pernambouc ou des librairies comme celles de João da Cunha Magalhães, sise rue Cadeia do Recife, ou de Manoel , au carrefour du Collège, où il était même possible d›échanger des livres podem “pour autant qu’il ne leur manque pas de feuilles”13. Sont disponibles des livres d’auteurs français, en français ou en traduction, traitant tout aussi bien de littérature que de technique, de droit, de philosophie, de pédagogie... D’ailleurs qui est quelque peu instruit lit la langue de Molière à défaut de la parler. Aussi Vauthier annonce-t-il dans le Diário la vente de livres français disponibles à la librairie Figueiroa Faria14: Publicações da escola societária Acabam de chegar da França algumas obras desta escola filosófica, que numa forma clara apresentam as mais nobres e justas ideias sobre o estado presente e futuro da humanidade, e cuja leitura portanto pode ser da maior utilidade para os homens de todos os credos políticos; elas vendem-se nesta tipografia pelos preços seguintes: Débâcle de la Politique, 1$22rs; Notions elémentaires de la Science Sociale, 1$200rs; Almanach Phalanstérien, 400r$; Les enfants du Phalanstère, 240 r$; Petit cours d’économie politique, 240r$; De la Politique Nouvelle, 120 r$.15 12 13 14

n.° 93.

15

30

Gilberto Freyre, Um engenheiro francês no Brasil, op. cit., p. 363 Diário de Pernambuco, 7 avril 1846. La Librairie du Collège annonçait fréquemment la mise en vente de livres. Voir Annexes, doc.

Diário de Pernambuco, 17 juillet 1845


Ou encore: Publicações da escola societária. Além das obras da dita escola, anunciadas anteriormente por este Diário, e que tiveram já muita extração, acabam de chegar de França e vendem-se nesta tipografia, pelo preço mais cômodo, as interessantes obras seguintes: Trois discours; Vie de Charles Fourier; Exposition Abrégée du système de Fourier; Examen en défense du même; Le sept avril; Colonisation de Madagascar; Des Caisses d’épargne. Acham-se depositados na praça da Independência, livraria nº 6 e 8, alguns catálogos das obras completas da Escola, e há quem se encarregue de as fornecer às pessoas que desejarem entrar no perfeito conhecimento do sistema societário.16

Vauthier prête ses livres à ceux qui ne peuvent les acheter comme en témoigne cette annonce publiée quelques jours avant son retour en France : L.-L. Vauthier, estando para embarcar até o dia 12 do corrente, roga a todas as pessoas, em cujas bibliotecas existam livros pertencentes ao anunciante que se sirvam devolvê-los17

Ainsi son action de diffuseur des ouvrages fouriéristes ne se limite-t-elle pas aux abonnements qu’il fait souscrire ni aux livres qu’il fait mettre en vente ; elle va jusqu’au prêt de ses pauvres livres. Elle ne se limite pas non plus à Recife : Vauthier est en relations avec Carlo Poggetti (dont son frère Eugène fit la connaissance en décembre 1843 sur le Casimir Delavigne qui les amenait du Havre au Brésil), imprimeur et libraire, depuis 1835, à Bahia et dont la boutique devint le lieu de prédilection des intellectuels de la ville18 Un prochain séjour à Recife, en novembre prochain, devra permettre la reprise de la recherche relative à O Progresso, cette fois dans les archives d’Amaro Quintas. Ce sera également l’occasion de donner suíte de poursuivre la piste des livres “sociétaires” importes par Vauthier. Avec un peu d’optismisme, j’espère pouvoir lors de notre prochaine rencontre, vous présenter un état plus avancé de mes recherches.

16 17 8

Ibid., 5 novembre 1845. Ibid., 11 novembre 1846. Ubiratan Machado, A etiqueta de livros no Brasil (São Paulo: Edusp, 2003), p. 24 31


La librairie Garnier au Brésil: cette histoire se fait avec des hommes et des livres1 Lúcia Granja

(Universidade Estadual Paulista)2 1 – Des hommes

L

es recherches que nous avons entreprises au sein du projet thématique FAPESP « La circulation transatlantique du livre : la mondialisation de la culture au XIXème siècle » nous ont récemment indiquées que, pour mieux connaître l’histoire de la circulation des livres, notamment de littérature brésilienne au XIXème siècle, nous aurons besoin de raconter aussi l’histoire de quelques hommes, plus précisément, de la famille Garnier au Brésil. Baptiste-Louis Garnier, comme on le sait, a laissé la France à la fin des années 1830 pour s’installer à Rio de Janeiro, où il est resté pendant un demi-siècle, dans sa librairie, “au pied d’un bureau, au fond, à gauche, entre ses livres, correspondance, factures et toute son écriture comptable (…) “, comme nous l’a décrit Machado de Assis, le plus important écrivain brésilien, dans la chronique-nécrologique qu’il a écrit à l’occasion du décès de Baptise-Louis Garnier, en 1893. Très actif, méthodique, économe, grave (mais aimable), homme d’habitudes régulières, Baptiste-Louis Garnier, a dominé le commerce du livre à Rio de Janeiro dans la deuxième moitié du XIXème siècle3. Tout au long des années où il a vécu et travaillé au Brésil, Baptiste-Louis Garnier a été médaillé par l’empereur Don Pedro II avec le titre honorifique de la Ordem da Rosa, pour services rendus aux lettres

Le titre de l’article reprend la phrase de Monteiro Lobato, écrivain-éditeur brésilien: “Un país se faz com homens e livros”. 2 Ce travail est développé avec le soutien de la FAPESP du CNPq. 3 Ernesto de SENNA. O velho comércio do Rio de Janeiro. Rio de Janeiro, G. Ermakoff Casa Editorial 2006, p. 50. Réédition de la première, publié par la Maison Garnier en 1910. 1


brésiliennes puisque, au-delà d’importateur et distributeur d’une vaste gamme de livres étrangers (principalement français), il a été l’éditeur de ceux qui deviendraient les grands écrivains brésiliens du XIXème (Machado de Assis, Joaquim Manuel de Macedo, José de Alencar, Bernardo Guimarães, parmi des dizaines d›autres). Il a eu, en fin de compte, la responsabilité de la publication de 665 ouvrages d’écrivains brésiliens4, pendant la deuxième moitié du XIXème siècle. Pour compléter ce cadre, nous avons eu récemment des pistes qui nous ont amené vers quelques nouvelles données sur l’histoire personnelle du libraire-éditeur et qui nous ouvriront des sentiers pour la recherche sur l’histoire du livre et sa circulation. Une partie du matériel de recherche sur la libraire Garnier du Rio est conservée dans des bibliothèques et Archives françaises car, tout au long des plus de quarante années où Garnier s’est occupé du marché des éditions et du commerce des livres à partir de la capitale de l’empire brésilien, le libraire-éditeur a fait durer des liaisons commerciales avec la France5. En outre, comme il est décédé sans laisser d’héritiers au Brésil, ce sont ses frères et neveux qui ont hérité de toute la fortune accumulée avec ses affaires autour du livre. Certaines sources disponibles dans l’Arquivo Nacional et la Biblioteca Nacional do Rio de Janeiro nous ont indiqué que des pistes devraient être suivies de l’autre coté de l’Atlantique6, la plus importante étant que B. L. Garnier, comme on l’a découvert dans une procuration enregistrée a Paris, a gardé, en France, le même notaire que ses frères7. Ainsi, quelques documents sur lesquels ont travaillé les notaires parisiens nous instruisent sur les activités du libraire et de la librairie de la Rua do Ouvidor. Ce qui nous intéresserait, surtout, c’est l’inventaire post-mortem de Baptiste-Louis, ou bien son testament, documents que nous cherchons encore. Sans nous laisser des pistes sur les sources qu’il a utilisées, le mémorialiste Luiz Edmundo nous dit dans son récit de 1938 que le libraire Garnier (…) est mort en ayant laissé environs sept mil contos de réis [sept millions de réis], dans une époque où les librairies, telle quelle celle de Briguet, étaient montés aves dix de réis, léguant son immense fortune à son frère, qui était déjà riche comme Crésus, libraire à Paris. Pour sa pauvre compagne, il n’a laissé que quatre-vingt contos...8 SENNA, Ibidem, p. 56 et HALLEWELL, Ibidem, p. 146. Hallewell, op. cit., p. 199; Eliana de Freitas Dutra, “Leitores de além-mar: a Editora Garnier e sua aventura editorial no Brasil”. In: Marcia Abreu e Aníbal Bragança (orgs.). Impresso no Brasil. São Paulo, Editora da UNESP, 2010, pp. 70-71; Eliana de Freitas Dutra, Rebeldes literários da República, Belo Horizonte, editora UFMG, 2005, pp. 30-32. 6 Cette recherche a déjà débuté lors d’un séjour de deux mois à Paris (juin et juillet 2012). Il a été réuni quelques documents que nous analysons en ce moment, qui concernent la succession de la famille Garnier. Nous donnerons suite à ce travail pendant un nouveau stage de post-doc, entre octobre 2012 et février 2013. 7 Biblioteca Nacional do Rio de Janeiro, Seção de Manuscritos, 48, 006, nº 26. 8 Luiz Edmundo. O Rio de Janeiro do meu tempo. Brasília: Senado Federal, 2003. 4 5

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Du côté de la succession, pour rendre un tout petit peu plus clair le témoignage de Luiz Edmundo, il faut préciser que, quand Baptiste-Louis Garnier a disparu, deux de ses frères étaient encore vivants, Pierre-Auguste, décédé en 1899, et Hippolyte, qui est resté jusqu’en 1911. Auguste, le principal partenaire d’Hippolyte dans les affaires du livre, était mort dès 1887. Nous ne nous étendrons pas ici sur l’histoire des frères, parce que c’est la partie de relations familiales qui est la mieux connue9. Dans le même temps, une procuration donnée à Julien Lansac en décembre 1893, trois mois après la mort de Garnier, nous raconte déjà certaines autres histoires liées à la succession dont nous sommes en quête, puisque Lansac représenterait à Rio les intérêts des frères encore en vie et ceux d’autres descendants. Ce document nous permet de savoir qu’un des neveux de Garnier, Emile Auguste, vécut à Rio de Janeiro dans les années 1870 et que deux de ses trois fils, petits-neveux du libraire de la Rua do Ouvidor, sont nés dans cette ville : Auguste Emile Garnier, le 20 octobre 1875, décrit en 1893 comme employé de librairie, résidant à Paris et Pauline Aimée Garnier, soeur d’Auguste Emile, née le 27 novembre 1876. Est-ce que Emile Auguste, le père de ces deux enfants, décrit comme un employé de Commerce, mort le 28 janvier 1878 à bord de la vapeur Valparaíso sur le chemin du retour vers l’Europe, était à Rio pour travailler pour son oncle libraire ? Si cela est vrai, Baptiste-Louis n’a pas été alors la figure solitaire que nous décrivent les témoignages de l’époque. D’autres indices nous indiquent que Baptiste-Louis Garnier a eu des membres de sa famille de la Manche à son côté à Rio, mais il faut qu’on continue à travailler sur ce thème en examinant d’autres sources qui nous avons collectées à partir de la procuration mentionnée. En revanche, quand on lit le document donné à Lansac, nous voyons que cette procuration l’autorisait : procéder à l’inventaire de Baptiste-Louis ; prendre connaissance des forces et charges de la succession ; vendre les biens mobiliers et immobiliers de Garnier ; recevoir tous les sommes et payer tous les montants inclus dans la succession ; entendre, débattre, clore et arrêter tous les comptes avec tous les créanciers, débiteurs et dépositaires ; recevoir et retirer la correspondance et colis, entre autres activités. La procuration, il nous semble, indique alors une liquidation complète de l’entreprise de Baptiste-Louis, en plus de montrer une confiance extrême des libraires Garnier de Paris à Lansac. Cela étant, on se demande quand est-ce que, et à partir de quelles informations recueillies par Lansac, les frères de Paris auraient décidé de maintenir la maison commerciale à Rio et, en plus, d’investir en elle ? Rappelons-nous que, comme nous raconte Hallewell, Hippolyte a érigée pour la librairie, à la fin du siècle, un bâtiment magnifique, de quatre étages, dans la Rua do Ouvidor, inaugurée avec une soirée de gala le 9 janvier 1900. Conferir, por exemplo, Jean-Yves Mollier, O dinheiro e as letras, São Paulo, Edusp, 2010, pp. 325-335 e Laurence Hallewell, op. cit. 9

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Hallewell nous parle de la présence de Lansac comme manager de la librairie à Rio à partir de 1898, mais, comme on peut le voir, le français est arrivé à Rio bien avant et prenant en charge la succession de Baptiste-Louis, s’est forgé une vision complète de l’entreprise. L’histoire de cette période de la librairie, entre la véritable date d’arrivée de Lansac, l’inventaire de Baptiste-Louis et la décision de reconstruire l’Empire Garnier de la Rua do Ouvidor, continuera à être éclairci dans le cadre de ce projet de coopération en recherche. 2- Livres – indices de la circulation de la littérature brésilienne L’autre partie de l’histoire des relations entre Baptiste-Louis Garnier et celles de la circulation des imprimés doit être racontée, comme on peut l’imaginer, à partir des livres. Les écrivains brésiliens de la deuxième moitié du XIXème se sont vite rendus compte des opportunités que l’entreprise de Garnier leur ouvrait. D’abord, il avait une motivation simple à tout cela : la qualité des impressions. L’écrivain romantique brésilien José de Alencar, s’est plaint quelques fois des difficultés qu’il avait eu à l’époque où il a essayé de publier ses romans, à ses propres frais, avant les contrats qu’il a passé avec la Maison Garnier. Dans son autobiographie, il explique que: « Si j’avais eu la fortune de trouver des bons ateliers, bien équipés, en comptant sur des réviseurs habiles, mes livres auraient pu sortir sans défaut »10. De même, dans le postface à la deuxième édition de l’un de ses principaux romans, Iracema, il nous dit: Cette deuxième édition sort dégagée de quelques problèmes qui étaient abondants dans la première; cependant, en ce qui concerne les fautes typographiques de l’imprimé, elle sera, sans doute, moins correcte. Nos ateliers typographiques n’ont pas des bons réviseurs ; l’auteur lui-même n’est pas rompu à cet art ardu. Entièrement préoccupé de l’idée ou du style, il a peu d’attention à dédier à cette partie ortographique du livre.11

Chez Garnier, ces problèmes étaient moins importants parce que l’une de ses stratégies commerciales s’appuyait justement sur la qualité de ses produits. Les exemplaires, par exemple, de la Vulgate, traduite directement en portugais par le prêtre Antonio Pereira Figueiredo, étaient annoncées comme parfaitement imprimées et richement illustrées12. Pour parvenir à construire le lien entre son monde commercial et le monde de l’imprimé français, Baptiste-Louis Garnier a bien su profiter d’une infortune dans la vie d’un journaliste brésilien habitant à Paris, José Lopes da Silva Trovão ; ce dernier était le correspondant du journal 10

p. 69.

11 12

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José de ALENCAR. Como e porque sou romancista. Salvador, BA, Progresso Editora, 1955, José de ALENCAR. Obra Completa. 3º vol. Rio de Janeiro, Editora Aguilar, 1958, p. 665. HALLEWELL, Ibidem, p. 129.


O Globo, et se trouvait en difficulté après la fermeture de ce périodique. Garnier l’a recruté comme réviseur d’épreuve de sa maison d’édition, tout en résidant à Paris, pour corriger les publications de la maison du « Garnier du Brésil »13. Dans les ateliers typographiques français, on sortait dans les presses la littérature écrite au Brésil et cela confirmait, une fois encore, que Paris était la « capitale éditoriale du monde lusophone dans la première moitié du XIXème siècle », comme l’a définit Dianna Cooper-Richet14. Si ce fait compte beaucoup pour qu’on considère cette ville, ainsi que toute la France, comme fondamentaux pour l’histoire de la production et de la circulation des imprimés en plusieurs langues à l’époque, cela explique aussi comment les écrivains américains ont commencé à nourrir le rêve de voir leurs textes y circuler un jour, pas seulement dans des presses des ateliers, mais également traduits en français. D’autres pistes de la présence, en France, de cette littérature qui s’affirmait comme brésilienne, en suivant les tendances du nationalisme de l’époque, sont des catalogues de la librairie de Baptiste-Louis Garnier, conservés et consultables à la Bibliothèque Nationale de France, déjà analysés dans leur importance par Eliana Dutra13. Pour les lire dans le contexte de la circulation du livre, il faut penser que si ces petites brochures y figurent, c’est parce qu’elles ont été elles-mêmes imprimées en France et, dans ce cas, on peut penser qu’elles pouvaient, en plus de concerner le public brésilien, offrir également cette littérature à un public lusophone habitant à Paris. L’analyse détaillée de l’un des catalogues, le 23, dont on presentera ici un échantillon, nous aidera dans la reconstitution de l’histoire de la circulation des livres brésiliens produits par Garnier en France. Ce document, non daté, a certainement été publié après 1863, car il annonce l’une des principales innovations de B-L Garnier, o Jornal das Famílias, dont le premier exemplaire est sorti en janvier 1863. Ce petit cahier conservé à la B.N.F. parait être un extrait de catalogue, c’est-à-dire, un catalogue réduit qui présente les oeuvres principales qu’il y avait chez B. L. Garnier, comme on le voit par le titre affiché sur sa couverture :

SENNA, Ibidem, p. 57 et HALLEWELL, Ibidem, p. 129. Eliana de Freitas Dutra, “Leitores de além-mar: a Editora Garnier e sua aventura editorial no Brasil”. In: Marcia Abreu e Aníbal Bragança (orgs.). Op. cit., pp. 67-87. São Paulo, Editora da UNESP, 2010, pp. 70-87. 13 14

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Fig. 1: Catalogue de la Librairie B. L. Garnier à Rio de Janeiro, 69, Rua do Ouvidor, sans date de publication, no. 23, même Maison à la rue de Saints Pères 6 et Palays Royal. Bilbiothèque Nationale de France, série 8Q10B.

En le lisant et analysant, on voit qu’il s’organise de la façon suivante : Livros de Educação, Clássicos de Instrução, etc. (Livres d’Éducation, Classiques de l’isntruction, etc) ; Poesias, Literatura (Poésies, Littérature) ; Romances, Novelas, etc. (Romans, Contes, etc ) ; Peças de Teatro (Pièces de Theâtre) ; Obras diversas (Oeuvres diverses). Apparemment, en ce temps-là, Garnier, comme éditeur de livres brésiliens, investissait fortement dans les oeuvres didactiques et dans la poésie, genres de publication qui inventoriaient parmi ses titres la plupart des nouveautés que lui-même publiait. Pour les livres de « Poésies et Littérature », les titres cidessous nous donne une idée générale de ce qu’il ne faisait que vendre et des ouvrages sur lesquels il avait travaillé comme éditeur (en gras dans la liste).15 Ces exemples sont extraits du Catalogue de la Librairie B. L. Garnier à Rio de Janeiro, 69, Rua do Ouvidor, sans date de publication, no. 23, même Maison à la rue de Saints Pères 6 et Palays Royal, 215. Source : Bibliothèque Nationale de France, serie 8Q10B. 15

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Oeuvres dans le catalogue B. L. Garnier de 1863 Poésies, littérature etc. Assumpção (A), poema composto (...) por Fr. Francisco de S. Carlos; nova edição precedida da biographia do autor e d’un juizo critico sobre a obra pelo conego Dr. J.C.Fernades Pinheiro. (...) Cinzas d’un livro, fragmentos d’un livro inedito, por Bruno Seabra. Dores e flores, poesias de Augusto Emilio Zaluar. Flores e fructos, poesias de Bruno Seabra. Flores entre espinhos, contos poeticos por J. Norberto de S. S. Flores sylvestres, poesias, por F. L. Bittencourt Sampaio (...) Harmonias Brasileiras, cantos nacionaes, colligidos e publicados por Antonio Joaquim de Macedo Soares O Livro de meus amores, poesias eróticas de J. Norberto de Souza Silva (...) Magalhaes (Dr. J. G. de). Factos do espirito humano, philosophia (...) Magalhaes (Dr. J. G. de). Suspiros poeticos e saudades (...) Marilia de Dirceu, por Thomaz Antonio Gonzaga, nova edição dada pelo Sr. J. Norberto de Souza Silva, com estampas (...) Novaes (Faustino Xavier de) Poesias, segunda edição Novaes (Faustino...) Novas Poesias acompanhadas de um juizo critico de Camilo Castelo Branco (...) Obras do Bacharel M. A. Alvares de Azevedo, precedidas de um discurso biographico, e acompanhadas de notas, pelo Dr. D. Jacy Monteiro, terceira edição correta e augmentada com as obras ineditas, e um apendice contendo discursos e artigos feitos por occasião da morte do autor (..) 39


Obras poeticas de Manoel Ignacio da Silva Alvarenga (Alcindo Palmireno), colligidas, annotadas e precedidas do juizo critico dos escriptores nacionaes e estrangeiros, e de uma noticia sobre o autor, e acompanhada de documentos historicos, por J. Norberto de Souza Silva. Poesias Selectas do autores mais illustrados antigos e modernos (...) Revelações. Poesias de Augusto Emilio Zaluar (...) Romanceiro (O), por A. Garrett Poesias ternas e amorosas Sombras e sonhos, poesias de José Alexandre Teixeira de Mello Urania, canticos Urania, collecção de cem poesias ineditas, por D.J.G. de Magalhães. Alors, parmi les vingt-trois oeuvres de poésie et littérature qu’il annonçait, un nombre autour de huit correspondent à ceux qui ont été publiés chez B. L.Garnier, en ayant été composés par des ateliers français. Le nombre est approximatif parce que, comme il s’agit de l’un des premiers catalogues où il annonce extensivement sa production, il y a des situations peu claires, surtout par rapport aux reéditions. C’est le cas, par exemple, du livre O livro dos meus amores, poesias eróticas de Joaquim Norberto de Souza e Silva, qui avait eu une première édition à Niterói, dans la Typographia Fluminense, en 1858, alors qu’on voit sur le volume lui-même, que l’édition chez Garnier date seulement de 1865. En plus, comme cet extrait de catalogue n’est pas daté, on ne sait pas bien si Garnier avait, par exemple, acheté les droits de vente et refait simplement la couverture de la première édition, pratique courante à l’époque quand un libraire acquérait les fonds d’un autre, où si l’extrait de catalogue que nous analysons est vraiment ultérieur à 1863. De toute façon, ce que nous intéresse ici sont les proportions, même si elles ne sont pas totalement précises : l’analyse des éditions ci-dessus nous montrent que environ 30% de ce que le libraire-éditeur offrait avant même la moitié des années 1860, était déjà, dans le domaine de la littérature, publié par sa propre maison. Mais cette littérature produite dans des ateliers français dans le but principal d’être distribuée en Amérique Latine, circulait aussi en Europe. Quatre des huit livres cités ci-dessus, soit environ 50% des livres que B. L. Garnier a produit entre 1862-1864 dans 40


le domaine qu’on vient de définir, ont été déposés et sont encore aujourd’hui consultables dans des bibliothèques françaises, principalement à la Bibliothèque Saint-Geneviève, à Paris, comme on peut voir ci-dessous.16 Bibliothèque Saint-Geneviève (Paris) A Assumpçao, poema composto en honra da Santa Virgem Francisco de San Carlos, le P. / Nova edição / B. L. Garnier / 1862 Obras. Alvares de Azevedo, Manoel Antonio / Terceira ed / B.-L. Garnier / 1862. Marilia de Dirceu, lyras de Thomaz Antonio Gonzaga, precedidas de uma noticia biographica e do juizo critico dos auctores estrangeiros e nacionaes e das lyras escriptas em resposta as suas e acompanhadas de documentos históricos. Gonzaga, Tomás António (1744?-1810?) / B. L. Garnier / 1862 Biliothèque Universitaire Centrale - Rennes Revelações [Texte imprimé] : poesias. Zaluar, Augusto Emílio (1826-1882) / Livraria de B.-L. Garnier : Garnier Frères / [1862?] Cela étant, on voit que la présence des catalogues et des livres de Baptiste-Louis Garnier dans des bibliothèques françaises, même si on n’a plus l’espace, ici, de développer d’autres exemples d’une façon minutieuse, confirment, avant même qu’on ne regarde leur contenu, la circulation en France de la production éditoriale du frère Garnier établi à Rio. Comme agent des transferts culturels, Garnier a aidé, par son activité commerciale, les hommes de lettres brésiliens, ainsi que quelques portugais, à inscrire leurs idées et leurs oeuvres dans la circulation de biens culturels du Brésil vers l’Europe. Au regard de la grand activité éditoriale de cette maison et de la longue période de ses activités au Brésil (1844-1893) cet éditeur-libraire peut être considéré comme l’un des agents fondamentaux de la présence de la culture brésilienne en France, dont l’ensemble de la contribution demeure encore largement méconnu à ce jour.

Consultation faite au SUDOC (catalogue du Système Universitaire de Documentation) : www. sudoc.abes.fr . Accès le 19 mars 2012. 16

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La France et les échanges transatlantiques au XIXe siècle Marie- Claire Boscq

(Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines) Introduction

P

arler de mondialisation, quel que soit le thème ou l’objet, c’est parler d’échange, de communication et de diffusion, a une échelle internationale, voire planétaire. Dans le domaine de l’esprit, le concept de « mondialisation de la culture » s’applique à la diffusion des idées et des connaissances en matière de littérature, philosophie, science, art… La « mondialisation de la culture » n’est pas, et ne peut pas être, un phénomène abouti. Elle ressort d’un continuum, avec des phases d’élargissement ou de rétrécissement des aires géographiques concernées, et s’inscrit dans une perspective historique. Au XIXe siècle, progrès technologiques, expansion du commerce international, flux migratoires, sont au coeur de l’intensification des échanges entre l’ancien et le nouveau monde. L’Amérique du Sud et plus spécifiquement le Brésil s’inscrivent dans ce vaste mouvement d’échange. Mais pour communiquer et échanger, il faut pouvoir franchir l’Océan. Si la mer « n’a point séparé les hommes », si « elle les a unis et rapprochés »1, encore faut-il pouvoir traverser l’immensité liquide qui sépare les deux mondes. La marine est alors le seul vecteur de l’échange qui prend ici toute son importance. Or, après vingt-cinq années de Révolution et de guerres napoléoniennes, la marine française sort très affaiblie. Elle a perdu son lustre d’Ancien Régime. Les navires anglais dominent les mers du globe, domination qui ne cessera de s’accentuer tout au long du siècle. Dans le concert des nations, comment s’organise la France pour favoriser ses contacts et relations avec le continent américain ? De quels moyens dispose-t-elle ? Esquisser une réponse, c’est donner un aperçu du développement des liaisons maritimes entre la France et l’Amérique au XIXe siècle. 1

Ambroise COLIN, La navigation commerciale au XIXe siècle, Paris, A. Rousseau, 1901, 459 p.


I – Au temps de la marine à voile Depuis longtemps, le gouvernement français s’était préoccupé de l’acheminement du courrier et des colis à travers les mers. À l’initiative du marquis de Castries – ministre de la Marine de Louis XVI – il y eut en 1783 création d’une poste royale transatlantique. La malle française était constituée de navires appareillant de Port-Louis, en face de Lorient, à destination de New-York, tous les troisièmes mardis du mois. Si la navigation à voiles ne permettait pas d’assurer à date fixe l’arrivée des navires, au moins pouvait-elle planifier les départs. En 1786, d’autres lignes furent créées. La France fut ainsi mise en rapport avec ses colonies et les EtatsUnis d’Amérique. Les premiers « paquebots »2 embarquaient, outre la malle royale et le fret, quelques passagers. Mais les frais occasionnés par l’exploitation de ces lignes amenèrent leur suppression peu après leur création. Le 5 juillet 1788, un arrêté porta suppression des paquebots de la poste royale. Dès lors, l’état continua d’assurer le transport des correspondances par mer, en enjoignant aux capitaines de navires marchands de transporter les dépêches3, comme cela se faisait auparavant pour les colonies outre-Atlantique4. Les traversées s’effectuaient alors au gré des navires en partance. Les ports d’où l’on pouvait s’embarquer étaient au nombre de trente5. C’est à partir de Saint-Malo que, le 8 avril 1791, Chateaubriand s’embarqua pour l’Amérique sur un brigantin6 en partance pour Terre-Neuve. A son bord, il y avait 17 passagers, dont 4 prêtres qui fuyaient la Révolution7. Comme le dit A. Colin, « A la fin du XVIIIe et au commencement du XIXe siècle, la marine marchande [française], à beaucoup d’égards, était une industrie dans l’enfance. Elle ne différait pas énormément de ce qu’elle avait été à l’époque de Louis XIV »8 Le mot français « paquebot » vient de l’anglais : « packet-boat », bateau pour les transports des colis et du courrier. Le nom de « paquebot » fut donné à la fin du XVIIIème siècle au petit vaisseau qui faisait le service de la poste et des voyageurs entre Calais et Douvres. On continua de désigner sous le nom de « paquebots » les navires faisant des voyages réguliers pour le transport des passagers, par opposition aux « cargo-boats », navires réservés au transport des marchandises 3 BOURSELET V, MARECHAL G., FRANCOIS L., GILBERT G., La Poste maritime. Les Paquebots français et leurs cachets, 1780-1935, Paris, Editions du Graouli, 1936, p. 3. 4 Cf. l’ordonnance de Louis XVI du 4 juillet 1780. « Article 2 – Les capitaines des navires, seront tenus de recevoir les sacs ou coffres qui leur seront remis par les préposés des bureaux, avant leur départ… » ; « Article 4 – Les capitaines des navires en useront dans les ports des colonies, pour la réception des sacs ou coffres qui contiendront des lettres pour la France… » ; « Article 5 – Lesdits sacs ou coffres seront placés dans le lieu le plus sûr des navires, et, autant que faire se pourra, dans la chambre du capitaine ». 5 Ports où les navires se trouvaient en partance. Sur les côtes Atlantique ou la Manche : Bayonne, Bordeaux, Boulogne, Brest, Calais, Cherbourg, Dieppe, Dunkerque, Fécamp, Granville, Honfleur, La Rochelle, Le Havre, Port Louis, Lorient, Nantes, Noirmoutiers, Quimper, Rochefort, Saint-Brieux, SaintMalo, Saint-Valéry (Seine Maritime), Saint-Valéry (Somme). Sur la Méditerranée : Antibes, Cette, Marseille et Toulon. 6 Le brigantin est un petit navire à deux mâts. 7 Marie-Hélène VIVIANI, « Le voyage de Chateaubriand en Amérique », Conférence de l’Association Budé d’Orléans, 2010. 8 Ambroise COLIN, op. cit., p. 153. 2

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Ce sont les Américains qui établirent dès 1816 une première ligne régulière de paquebots transatlantiques à partir du Havre9, basée sur la mise en service de « clippers »10. Ils furent très vite concurrencés par des compagnies anglaises qui organisèrent des services périodiques de voiliers à travers l’Océan Atlantique à destination de New-York. La première de ces compagnies fut la Black Ball (1820) qui établit une ligne entre Liverpool et NewYork. Elle fut suivit peu après par d’autres compagnies anglaises11. En 1822, la France entra dans la compétition. Un premier service régulier de paquebots fut organisé entre Le Havre et New-York. Les départs furent fixés au 20 du mois, un mois sur deux (janviers, mars, etc.)12. D’autres services, partant d’Angleterre ou de France à destination de New-York, furent également créés dans les années suivantes. Toutes ces entreprises s’appuyaient sur les améliorations apportées à la marine à voile : utilisation plus rationnelle des courants et emploi de clippers à grande voilure. Le voyage durait environ 40 jours à l’aller et 20 à 30 jours au retour13. L’Administration des Postes françaises fit de nouvelles tentatives de création de services réguliers à travers l’Atlantique, tant en direction de l’Amérique du Nord que de l’Amérique du Sud. Elle conclut en 1827 avec un Sr. Gautier un contrat de service de paquebots entre Bordeaux et Vera-Cruz au Mexique. En 1829, elle mit en adjudication un service entre Le Havre, le Brésil et Buenos-Aires. Mais ces contrats ne furent pas renouvelés. Les subventions d’un montant trop faible ne permettaient pas aux adjudicataires d’investir pour modifier leurs bateaux dont l’augmentation des performances était rendue nécessaire par la perspective du développement de la navigation à vapeur. Il faut en effet souligner que c’est avec le début de la marine à vapeur que la marine à voile fut amenée à faire de grands progrès pour rester concurrentielle. Au sommet de ses capacités, la voile accomplissait les plus longs trajets à des vitesses moyennes de 7 à 9 noeuds14. Ibidem, p. 32. Les clippers sont des voiliers de commerce de tonnage moyen construits de façon à privilégier la vitesse. Cf. Louis BRINDEAU, Les anciens paquebots entre Le Havre et New-York, articles publiés dans Le Journal du Havre du 22 octobre au 14 novembre 1900, Le Havre, Imprimerie du Journal Le Havre, 1900, L’auteur explique, en p. 8 de son livre, que « Les clippers grand modèle, à la fois fins, longs et d’une grand capacité, doués en même temps d’une robustesse leur permettant d’affronter l’Atlantique par les plus gros temps, devaient transporter à la fois des passagers de cabines, des émigrants, des marchandises encombrantes (ex. coton) et des marchandises riches ». 11 Compagnies Red Star Line, Swallow Tail Line et Dramatic Line. Cf. Ambroise COLIN, op. cit., p. 32. 12 Louis BRINDEAU, op. cit. p. 12. 13 La traversée du Havre à New-York était beaucoup plus longue à cause des différences de route. En effet, pour venir d’Amérique en Europe, les navires à voiles profitent du courant du Gulf-Stream et des vents favorables, tandis que pour aller d’Europe en Amérique, les navires doivent descendre plus au sud pour saisir les courants et vents favorables dans ce sens 14 Le noeud marin est l’unité de vitesse qui correspond à 1 mille à l’heure, le mille marin étant l’unité de longueur qui équivaut à 1 852 mètres. 9 10

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II – Au temps de la vapeur Prémices: Les premiers essais de bateaux à vapeur eurent d’abord lieu sur des fleuves15. En 1829-1830, un service de bateaux à vapeur à destination de l’Egypte et des Echelles du Levant16 fut instauré en Méditerranée. En fait, les bateaux à vapeur se cantonnaient au grand ou petit cabotage. Affronter l’Océan Atlantique était une toute autre entreprise ! Il fallait pouvoir adapter le navire à vapeur aux longues traversées océaniques. C’est l’exploit que réussit à accomplir en 1838 un navire irlandais entièrement mu par la vapeur17. Peu après, un deuxième navire anglais reliait Bristol à New-York en 19 jours. Il fit ensuite plusieurs voyages d’aller-retour avec des temps réduits à 13 jours à l’aller et 12 au retour. C’est à partir de ces résultats que les Anglais décidèrent de construire d’autres paquebots, plus grands et plus rapides18. Dès la fin de 1838, le gouvernement anglais se mit en mesure d’établir entre les Etats-Unis et l’Angleterre une communication régulière. Il conclut avec M. Cunard un contrat en vertu duquel le concessionnaire s’engageait à desservir deux fois par mois la ligne de Liverpool à Halifax, moyennant une subvention annuelle de 45 000 livres sterling. Le service fut inauguré en 1840. La même année, l’amirauté signa un contrat avec la Royal West India Mail Steam Packet Company pour la correspondance aux Antilles, à la Côte-Ferme19 et au Brésil20. Ainsi, dès les années 1840, l’Angleterre disposait de plusieurs compagnies à vapeur21. Dans les mêmes années, d’autres compagnies européennes furent également créées22. La France n’avait pas encore pris place dans cette course à la vapeur. La Revue des Deux Mondes alertait l’amour-propre national en écrivant en 1840 : « Depuis dix-huit mois, En France, ce fut sur la Loire en 1803. « Echelles du Levant », nom donné aux ports marchands de la Méditerranée soumis à la domination turque, tels que Constantinople, Salonique, Beyrouth, Smyrne, Alep, Alexandrie, Tripoli, etc. 17 Marthe BARBANCE, Histoire de la Compagnie générale transatlantique, un siècle d’exploitation maritime, Paris, Arts et Métiers graphiques, 1955, p. 28. : « Parti de la rade de Cork, le bateau irlandais rentrait dans le port de New-York le 22 avril 1838 ». 18 Louis BRINDEAU, op. cit. p. 18. 19 « Côte-Ferme » est le nom donné par les premiers explorateurs au littoral de l’Amérique du Sud allant du golfe d’Uruba à l’embouchure de l’Orénoque. 20 C. LAVOLLEE, « Des Voies Maritimes, Les paquebots transatlantiques », Revue des Deux Mondes, janvier 1853, p. 714. 21 Royal Mail sur l’Atlantique sud ; Cunard sur l’Atlantique nord ; Peninsular and Oriental Company en Méditerranée et en Extrême Orient. 22 Marie-Françoise BERNERON-COUVENHES, Les Messageries Maritimes : l’essor d’une grande compagnie de navigation française. 1851-1894, Paris, PUPS (Presses Universitaires Paris Sorbonne), 2007, p. 31, cite les compagnies suivantes : Lloyd autrichien, fondée en 1836 et Hamburg Amerika Linie, fondée en 1847. 15 16

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les Anglais sillonnent l’Atlantique de leurs moteurs à feu, nous sommes à nous demander si la France les y suivra »23. Sous l’impulsion de Thiers, alors Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères24, une loi fut votée le 16 juillet 1840 portant création de trois lignes transatlantiques : Le Havre/New-York ; Saint-Nazaire/Rio-de-Janeiro ; et Marseille et Bordeaux en direction des Antilles. Mais les préoccupations d’ordre continental du moment empêchèrent l’application de la loi25. Réexaminé quelque temps plus tard, le projet parut trop coûteux et fut abandonné. « Les passions à nouveau se déchaînèrent, attisées par les partisans de la voile qui refusaient de mourir […]. À l’affrontement voile contre vapeur, ports contre ports, lignes d’Etat contre lignes privées, se superposaient des problèmes techniques complexes : roues à aube, ou hélice ? Coques de bois, ou de fer ? […] Des années s’écoulèrent et les Français, de plus en plus nombreux, qui voulaient aller en Amérique étaient contraints de passer un mois en mer à bord d’un voilier de fret, ou d’aller en Angleterre prendre le packet26 de M. Cunard »27. Début 1847, deux armateurs du Havre, Hérout et de Handel, constituèrent la Compagnie Générale des paquebots transatlantiques pour assurer deux liaisons Cherbourg/New-York et Saint-Nazaire/Amérique Centrale. Malheureusement, leurs bateaux, des frégates28 trop lourdes et trop lentes, n’étaient pas adaptées au service demandé et « l’Etat ne lui accordant aucune subvention, elle dut suspendre son exploitation, le dernier départ eut lieu le 23 décembre 1847 »29. Dans ces mêmes années, d’autres petites compagnies françaises de voiliers d’armateurs-négociants, tentèrent également de passer à la vapeur. Mais nombre disparurent faute de capitaux privés suffisants pour soutenir la compétition avec ce nouveau mode de propulsion30.

Cité par Marthe BARBANCE, op. cit., p. 30. Adolphe Thiers fut Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères du 22 février au 6 septembre 1836 et du 1er mars au 29 octobre 1840, outre les autres ministères qu’il occupa sous la monarchie de Juillet. 25 Il s’agit de la Question d’Orient qui oppose le pacha d’Egypte, Mehemet Ali, au sultan de l’empire Ottoman... Par le jeu des alliances, c’est la suprématie occidentale qui est en jeu, notamment en Méditerranée. Ces questions provoquent l’isolement diplomatique de la France. THIERS n’exclut pas le risque d’une nouvelle guerre continentale. Durant l’été 1840, soutenue par l’opinion publique, la France décide de réarmer : des crédits extraordinaires sont votés et la décision d’entourer Paris de fortifications est prise... 26 Packet ou « packet-boat », c’est-à-dire le paquebot. 27 Jean-Jacques ANTIER, Au temps des premiers paquebos à vapeur, Paris, Editions France-Empire, 1982, p. 171 28 La frégate était un bâtiment à voiles de la marine de guerre, à trois mâts. Les premiers bateaux à vapeur étaient des bateaux mixtes où les voiles étaient conservées avec la machine à vapeur. Cela devait permettre, en cas d’avarie, de pouvoir continuer à naviguer. 29 Marthe BARBANCE, op. cit., p. 31. 30 Jean RANDIER, Histoire de la marine marchande française : des premiers vapeurs à nos jours, Paris, Editions maritimes et d’outre-mer, 1980, p. 264. 23 24

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Ainsi, au milieu du siècle, les liaisons transatlantiques françaises restaient inexistantes. Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle que furent élaborés de nouveaux projets. Entre-temps, les traversées furent assumées exclusivement par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Dans son numéro de janvier 1853, la Revue des Deux Mondes se fit à nouveau le chantre de la nécessité de développer des lignes régulières de paquebots transatlantiques. « La France a jusqu’ici abandonné l’exploitation de ces vastes domaines, et les roues de ses paquebots ne connaissent encore que les flots de la Méditerranée […]. Notre intérêt et notre honneur exigent que la solution ne se fasse plus attendre »31. Exploitation commerciale : Après les tâtonnements initiaux, la France allait enfin s’ouvrir à l’exploitation commerciale de la navigation à vapeur transatlantique. Les « chemins de fer de l’Océan » allaient devenir une réalité française. En une vingtaine d’années, de 1850 au début des années 1870, plusieurs compagnies maritimes furent créées. Toutes s’inscrivent dans le sillage de la grande banque et de la grande industrie. Ce n’est qu’à partir de ces compagnies nouvelles que furent établies des liaisons régulières avec les trois Amériques : Nord, Centre et Sud. Cf. l’annexe 1 qui présente de façon sommaire les principales compagnies françaises créées de 1850 au début du XXe siècle. Monopole des services postaux: La loi du 17 juin 1857 autorisa la concession de liaisons postales transatlantiques. Toutefois, devant l’impossibilité financière de n’avoir qu’une seule compagnie, le ministre des Finances, Achille Fould, décida de scinder le service transatlantique en trois lots destinés aux lignes principales : New-York, Mexique et Brésil32. Les deux premières lignes, EtatsUnis et Amérique Centrale, furent concédées par décret du 20 février 1858 à la Compagnie Marziou, dite Union Maritime. Les Messageries Impériales obtinrent la concession de la ligne postale du Brésil et de La Plata. La Compagnie Générale Transatlantique des frères Pereire n’obtint rien. Toutefois, la Compagnie Marziou, ne parvenant pas à constituer son capital, se désista en leur faveur le 6 octobre 1860. Les frères Pereire devinrent alors définitivement concessionnaires des lignes de New-York, du Mexique et des Antilles. Les Messageries Impériales signèrent le 16 septembre 1857 la convention de la concession obtenue pour les services postaux à destination de l’Amérique du Sud. Celle-ci devait durer 20 ans à partir de l’inauguration qui eut lieu le 25 mai 1860. Elles s’engageaient à exécuter le 31 32

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C. LAVOLLEE, op. cit., pp. 708-709. Marie-Françoise BERNERON-COUVENHES, op. cit., p. 129.


parcours jusqu’à Rio-de-Janeiro en alternant tous les quinze jours les départs depuis Bordeaux et Marseille33. S’ajoutait le service de La Plata, de Rio-de-Janeiro à Montevideo et BuenosAires. Pour de telles traversées, le problème essentiel résidait dans l’approvisionnement en charbon. Les distances importantes impliquaient de charger les quantités de charbon nécessaires à la combustion des machines d’un port à l’autre. Un peu plus de 4 000 milles34 séparent Pernambouc de Bordeaux, plus de 5 000 pour Rio et 6200 pour Buenos-Aires. Il était donc impératif de faire le plein de charbon avant d’affronter la pleine mer. Intensification des échanges De 1860 à 1867, les Messageries Impériales furent la seule compagnie française sur cette route de l’Océan. À partir de 1867, la Société Générale de Transports Maritimes créa une ligne vers le Brésil et La Plata. Sept compagnies européennes desservaient alors le Brésil et l’Amérique du Sud35. En 1873, une troisième compagnie française, la Compagnie des Chargeurs Réunis, s’invita dans la compétition. Elle mit en service une ligne desservant Bahia, Rio-de-Janeiro, Montevideo, Buenos-Aires et, avec transbordement, Rosario. Dans le dernier tiers du XIXe siècle, les échanges France-Brésil et Amérique du Sud s’intensifièrent. Au-delà des services postaux, il fallait assurer le transport des passagers et du fret. La navigation à vapeur devenait synonyme de rapidité et régularité. Départs comme arrivées pouvaient être planifiés, sur des trajets fixes, avec des rotations fréquentes, et des temps de traversée raccourcis. Les hommes d’affaires traversaient de plus en plus souvent l’Océan et l’émigration apportait un flot continu et massif d’Européens aspirant au nouveau monde. Le trafic des marchandises pris de l’ampleur avec les progrès de l’industrialisation : exportations de produits manufacturés et importations de matières premières (coton ; riz ; maïs ; viande de boeuf ; caoutchouc…). Ainsi, la construction des chemins de fer argentins qui nécessitait l’acheminement d’un matériel lourd, amena les Chargeurs Réunis à affréter et à construire de nouveaux navires. Deux des bateaux construits en 1877 pour son compte devaient pouvoir contenir 44 cabines de premières classes, 16 à 20 cabines de seconde classe et 300 émigrants ainsi que 2 100 tonnes de port en lourd36 37. La desserte à partir de Marseille était due au fait que les Messageries Impériales avaient dû s’associer à Compagnie de Navigation Mixe, dirigée par J.B. Pastré, alors Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Marseille, pour obtenir la concession des services postaux de l’Atlantique. (Archives de l’Association French Line – 1997-002-5199 : AG du 5 septembre 1857). 34 Environ 7 500 kms. 35 2 allemandes (Hamburg Amerika et Norddeutscher Lloyd) ; 3 anglaises (Royal Mail ; Red Cross Line et Booth Line) et 2 françaises (Messageries Impériales et Société Générale de Transports Maritimes). 36 Jean BEAUGE et René-Pierre COGAN, Histoire maritime des Chargeurs Réunis et de leurs filiales, Paris, Barré-Dayez, 1984, p. 27. 37 Le port en lourd d’un navire représente le chargement maximum qu’il peut emporter. 33

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Itinéraires, temps de parcours et aperçu des prix de passage Les itinéraires suivis varient peu d’une compagnie à l’autre. Pour les Messageries Impériales, la route à partir de Bordeaux est la suivante : Lisbonne, Iles Canaries, SaintVincent du Cap Vert (escale charbonnière), Pernambouc, Bahia, Rio-de-Janeiro. En 1866, l’escale charbonnière de Saint-Vincent est remplacée par celle de Gorée. Une ligne annexe prolonge la principale à partir de Rio-de-Janeiro en direction de Montevideo et Buenos-Aires. Dans les années 1870-80, les Messageries Maritimes38 assurent un départ tous les quinze jours à partir de Bordeaux. Il faut 20 jours pour atteindre Rio-de-Janeiro, et 5 à 6 jours supplémentaires pour Buenos Aires. Quand Pernambouc et Bahia se rajoutent à la route, il faut 2 jours de plus pour atteindre Rio. En 1896, de Bordeaux à Rio, il ne faut plus que 16 jours, puis 13 en 191439. Ces gains de temps de la traversée témoignent des progrès techniques accomplis en moins de trente ans par la marine à vapeur. D’après les quelques tarifs consultés, il semble que ceux-ci ne soient pas très différents d’une compagnie à l’autre. Ils sont à peu près stables de 1870 à la veille de 1914, et s’échelonnent d’environ 800 francs pour une cabine de 1ère classe à 200 francs pour un tarif émigrant. Toutefois, à ces tarifs de base s’ajoutent des prix spéciaux et suppléments qui peuvent multiplier par dix et plus le prix de la traversée. Ainsi, pour des appartements de luxe ou de grand luxe qui comprennent, par exemple, chambre, salon, salle à manger, bain, W.-C., salle de bagages, y compris le passage d’un domestique. Parmi les différentes options proposées, il y a la transformation de cabines en bureau de travail, salle de bains, etc., tous aménagements redevables de tarifs spéciaux. Conclusion Dans le dernier tiers du XIXe siècle, la France tente de combler le retard qu’elle a accumulé depuis les années 1830-1840 par rapport aux armements anglais, allemands et autres. Plusieurs compagnies maritimes françaises nouvelles instaurent des liaisons régulières avec le Brésil et plus généralement avec l’Amérique du Sud. La grande banque et la grande industrie investissent dans ces nouvelles compagnies qu’elles impulsent, certaines d’entre-elles bénéficiant de surcroît de subventions postales. Ce sont ces compagnies qui assurent le développement et le succès de ces « chemins de fer de l’Océan », tant attendus depuis 1840. Les améliorations techniques Les Messageries Impériales deviennent en 1871 les Messageries Maritimes. Au début du XXe s. la vitesse des bateaux à vapeur de 20 noeuds devient courante, contre 7 à 9 pour les voiliers les plus performants. 38 39

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permanentes diminuent les temps de trajet40, tant et si bien qu’à la veille de la première guerre mondiale, il ne faut plus qu’environ treize jours, partant de France, pour rejoindre Rio-deJaneiro. Au-delà de l’honneur et de l’amour propre français, ce sont les intérêts commerciaux qui sont en jeu. Comme le rappelle A. Colin, les transports maritimes ne peuvent être actifs et rémunérateurs que lorsqu’ils aboutissent à des pays prospères et riches, ayant de grandes quantités de marchandises à exporter41. Ce sont les débouchés qui créent la ligne, et, effet de retour, comme le dit l’adage marin « la marchandise suit le pavillon ». En 1834, dans l’Annuaire du commerce maritime, L. Maiseau prédisait : « La librairie française deviendra d’une grande importance par suite du développement que prend l’usage de notre langue au Brésil »42. Encore fallait-il acheminer la « marchandise culturelle », livres, revues et journaux. Comme toute autre marchandise, la librairie va profiter de l’extraordinaire développement des « nobles et fraternels navires, instruments de civilisation, de commerce et de paix »43 qui caractérise le passage de la marine à voile à la marine à vapeur au XIXe siècle. Annexe 1 Présentation sommaire des compagnies transatlantiques françaises au XIXe siècle. Compagnie de Navigation mixte. Créée en 1850, la Société Louis Arnaud, Touache frères et Cie fut la toute première compagnie de navigation à inaugurer un service transatlantique à destination du Brésil en 1853. Partant de Marseille le 25 novembre, le bateau à vapeur « L’Avenir » fit route sur Pernambouc et Rio-de-Janeiro, en touchant en Espagne, à Lisbonne, aux Canaries et à Gorée. Mais les événements de 1855 la détournèrent de cette exploitation. Elle fut appelée à donner tous ses soins aux transports des troupes pour la guerre de Crimée. À l’issue de celle-ci, elle reprit ses liaisons avec le Brésil. En 1858, elle prit le nom de Compagnie de Navigation Mixte. Messageries Maritimes. C’est également à Marseille que fut créée en 1851 la Compagnie des Services Maritimes des Messageries Nationales. Depuis une cinquantaine d’années, Louis BRINDEAU, op. cit., p. 94, compare des temps de trajet entre Le Havre et New-York de 1815 à 1891 avec des voiliers et des bateaux à vapeur. Ainsi, du Havre à New-York, en 1822 à la voile, il fallait de 40 à 45 à l’aller et de 35 à 30 jours au retour. En 1891, avec un bateau à vapeur, il ne faut plus que 7 jours ½, à l’aller comme au retour. 41 Ambroise COLIN, op. cit., p. 192. 42 Louis, Raymond-Balthasard MAISEAU, Annuaire du commerce maritime. Manuel du négociant, de l’armateur et du capitaine, Paris, Mme Charles Béchet, 1834, p. 414. 43 C. LAVOLLEE, op. cit., p. 730. 40

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les Messageries Nationales bénéficiaient du monopole du roulage sur les routes de France. Leur activité se trouvant dès lors menacée par le développement des chemins de fer, elles décidèrent de changer d’objet social et de se tourner désormais vers le transport maritime. Pendant le Second Empire, elles deviennent les Messageries Impériales, pour acquérir leur dénomination définitive en 1871 : Messageries Maritimes. Dès l’origine, la compagnie souhaitait « [réunir] à la navigation de la Méditerranée, l’exploitation de la navigation entre l’Europe et l’Amérique »44. Compagnie Générale Transatlantique. Les frères Pereire, Emile et Isaac, saint-simoniens convaincus de la nécessité des progrès industriels et de leur bienfait, précédemment investis dans les chemins de fer45, fondateurs de la banque d’affaires du Crédit Mobilier46, fondèrent en 1854 la Compagnie Générale Maritime. Napoléon III confirma cette fondation en l’autorisant par décret du 2 mai 1855. La compagnie se proposait l’établissement de services postaux de paquebots à vapeur entre la France et le continent américain47. Elle prit quelque temps plus tard le nom de Compagnie Générale Transatlantique. Union Maritime. Un armateur havrais, Louis Victor Marziou, voulant investir sur des liaisons maritimes à vapeur entre Le Havre et les Etats-Unis, fonda l’Union Maritime. En 1857, le groupe financier de Rotschild, avec François Bartholony de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans, afin de contrecarrer les projets des frères Pereire, soutinrent Marziou et l’Union Maritime. Gauthier Frères et Compagnie. Une autre compagnie avait également tenté l’aventure. Il s’agit de Gauthier Frères et Compagnie, compagnie lyonnaise, qui, à partir de 1856, voulut assurer les liaisons du Havre à destination de New-York et du Brésil. Elle arma huit grands voiliers de 1 600 à 2 000 tonneaux48, dotés de machines à vapeur auxiliaires. Mais la compagnie ne put soutenir la lutte contre les lignes étrangères subventionnées, et la perte d’un de ses bâtiments « Le Lyonnais », dès 1856, précipita sa chute. Société Générale des Transports Maritimes à Vapeur (SGTM). La société fut fondée en 1865 par Paulin Talabot, fondateur du Chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, et fondateur de la banque Société Générale. Dès 1867, elle offrait un service mensuel France-Amérique Marie-Françoise BERNERON-COUVENHES, op. cit., p. 129. Leur première réalisation avait été, en 1835, la création du chemin de fer « Paris-Saint-Germain ». Ils poursuivirent par la création des lignes « Paris-Rennes » et « Paris-Lyon » 46 1852 : création du Crédit Mobilier. 47 Marthe BARBANCE, op. cit., p. 27. 48 Le tonneau est une unité de volume et de poids équivalent à 1 000 kilos ou 2 000 livres. 44 45

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du Sud. Sa progression fut rapide et, en quelques années, elle posséda plusieurs bateaux desservant cette ligne. Compagnie des Chargeurs Réunis. C’est dans la période de redressement qui suit la guerre de 1870 que se rattache la création de la Compagnie des Chargeurs Réunis. S’appuyant sur un armateur havrais, la maison Quesnel frères, Jules Vignal, de la banque Blacque, Vignal et Compagnie, eut l’idée d’établir une nouvelle ligne de navigation. Le but initial affiché de cette compagnie était d’assurer une liaison France-Amérique du Sud, « dispensant les exportateurs français de confier à des navires étrangers le soin de leurs expéditions de marchandises, à destination du Brésil et de La Plata ». À partir du 12 février 1872, date de constitution de la société, tout alla très vite. De 1872 à 1873, six navires destinés à cette route étaient construits. Compagnie Française de Navigation à Vapeur, connue en Amérique sous le nom de Fabre Line et en Europe sous celui de Compagnie Cyprien Fabre. La compagnie fut fondée en 1881 à partir de petites compagnies de bateaux de pêche et de bateaux de commerce. Parmi les différentes lignes qu’elle déservit, celles du Brésil et de l’Argentine participèrent de 1882 à 1905 au transport des émigrés Portugais et Italiens. Compagnie de Navigation Sud Atlantique. Fut fondée en 1910 sous le nom initial de Société d’Etudes de Navigation. Parmi ses fondateurs se trouvaient de grands banquiers et armateurs, tels Cyprien Fabre et Alfred Fraissinet. Elle inaugura ses services en septembre 1912. Deux de ses bateaux les plus modernes, Gallia et Lutetia, desservirent les lignes postales à grande vitesse de Bordeaux à Rio-de-Janeiro, Montevideo et Buenos-Aires. Quelques autres grandes sociétés de navigation à vapeur furent également mises en service au XIXe ou au début du XXe siècle, telles la Compagnie Fraissinet, la Compagnie Louis Dreyfus ou la Compagnie de Navigation d’Orbigny. Mais à cette époque elles ne desservaient pas le continent américain, leurs routes étant dirigées vers d’autres destinations.

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Annexe 2 Compagnie de Navigation Sud-Atlantique – Ligne Amérique du Sud - 1914

Annexe 3 Affiche des « Chargeurs Réunis » - 1887 – (Gallica.bnf.fr)

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DE LA DEMOCRATIE EN FRANCE, DE FRANÇOIS GUIZOT: traduction et reception dans le Monde Iberique Esquisse de la première étape du projet de recherche Entre Livres et Révolutions: la Réception de la Littérature Française au Brésil (1848-1889) Marisa Midori Deaecto1

(Universidade de São Paulo)

«Une histoire d’amour, voilà ce que sont les relations entre les peuples du Brésil et de la France. Une lumière venue de France, la lumière de la Révolution, a libéré des esclaves, réveillé les consciences, crée de la poésie. Une lumière venue de France.» Jorge Amado2

Introduction

C

ette étude présente une esquisse des premiers résultats d’un projet de recherche plus large sous le titre « Entre livres et révolutions: la réception de la littérature française au Brésil (1848-1889) », développé dans le cadre du Projet Thématique-Fapesp. En peu de mots, le projet porte sur les versions en portugais des oeuvres sur la Révolution française, lesquelles se sont diffusées dans l’espace lusobrésilien, entre 1848 et 1889.

Ce travail est développé avec le soutien de la FAPESP Jorge Amado, “La lumière venue de France”, In L’Amérique Latine et la Révolution francaise. Paris: La Découverte; Le Monde, 1989, p. 161. 1 2


Il ne s’agit pas, toutefois, de discuter la Révolution en de termes politiques ou tout de même historiographiques, mais de procéder à une analyse de la circulation des éditions sur cette thématique, dans la perspective des transferts culturels entre la France, le Brésil et le Portugal. On part de l’hypothèse selon laquelle les traductions des oeuvres sur la Révolution française constituent d’une stratégie de diffusion, sinon, de vulgarisation d’un thème-clef du monde contemporain. On espère, enfin, pouvoir vérifier dans quelle mesure les « échos de la Marseillaise » ont été répandu au Brésil (et au Portugal), dans un contexte d’affirmation des principes libéraux et républicains. On a pris comme point de départ les manifestations intellectuelles et politiques qui ont marqué la période révolutionnaire de 1848. La limite de cette recherche constitue un point de repérage de l’histoire des deux pays : 1889. L’année de la proclamation de la République brésilienne – conquête anticipée par les français en 1871 – et l’année des commémorations du premier centenaire de la Révolution française. Temps des appropriations, bilans et, surtout, de l’institutionnalisation des études dans le cadre de l’université, comme l’atteste Michel Vovelle3. Pour ce qui concerne l’histoire du livre, rappelons que le siècle de la Révolution politique est aussi le siècle de la révolution de l’imprimée4. Il est vrai que les études portant sur la presse – les journaux et les revues - ont eu d’une importance irréfutable pour la compréhension des contenus et du pouvoir de l’opinion, ce qui n’a pas intimidé les historiens du livre, dont l’objet est moins immédiat et, nonobstant, il a eu sa force – peut-être aujourd’hui inimaginable – dans le milieu public5. Si l’on raisonne au niveau des matrices intellectuelles de la Révolution française, on travaille avec l’hypothèse selon laquelle les processus révolutionnaires s’instaurent, d’abord, dans le champ des idées. Pour tous ceux qui ont vécu – déjà au début du XIXe siècle – les passions et les haines entraînées par la Révolution, il s’agissait d’investiguer les effets subversifs de l’imprimée. C’est ce que l’on observe, par exemple, dans l’oeuvre de Mme. De Staël (1766-1817)6 et, aussi, dans les pensées d’Alexis de Tocqueville (1805-1859) et d’Hyppolite Taine (1828-1893)7. VOVELLE, Michel, Combates pela Revolução Francesa. Bauru: Edusc, 2004. cf. DARNTON, Robert (Org.), A revolução impressa. São Paulo: Edusp, 2001. cf. KANT, Immanuel, Qu’est-ce que les Lumières?. Saint-Etienne: Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1991; HABERMAS, Jürgen, Mudança estrutural da esfera pública: investigações quanto a uma categoria da sociedade burguesa. Rio de Janeiro: Tempo Brasileiro, 2003. 6 STAËL, Madame, Considérations sur la Révolution française. Oeuvre présentée et annotée par Jacques Godechot. Paris: Tallandier, 1983. Ses écrits seront fréquemment cités par les étudiants de Droit de São Paulo. Cf. EIRÓ, Paulo, Sangue Limpo. In : Vida cotidiana em São Paulo no Século XIX. Carlos Marcondes de Moura (Org.). São Paulo: Unesp; Ateliê; Imesp, 1998. 7 cf. “Lumières e Révolution. Révolution et Lumières”. CHARTIER, Roger, Les Origines Culturelles de la Révolution Française. Paris: Seuil, 2000, pp.15-35. 3 4 5

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Dans un autre niveau d’analyse, il faut ajouter la contribution de Daniel Mornet, avec son Les origines intellectuelles de la Révolution française, édité en 1933. L’auteur reprend la problématique de la formation des consciences (de l’opinion), tout en développant d’une méthode qui lui permet de trouver, parmi les inventaires des bibliothèques privées dans toute la France, les lectures qui conforment (ou non) les matrices idéologiques de la Révolution8. Cette thématique sera revisitée dans le deuxième centenaire de la Révolution (1989)9. Selon Roger Chartier, le livre de Mornet aurait l’adhésion immédiate de Taine et de Tocqueville, à vrai dire, de plusieurs penseurs déjà au XVIIIe siècle. Toutefois, il lui a fallu problématiser ses hypothèses, tenant compte la production contemporaine autour de l’histoire du livre et des pratiques de lecture. Ainsi, Chartier nous invite à un débat au niveau des représentations, ce qui lui permet d’inscrire les matrices culturelles (et pas plus intellectuelles) dans la longue durée. Selon l’auteur : « d’un côté, comme le prétend Foucault, restituer à l’événement sa radicalité et son irréductible singularité ; de l’autre, identifier les continuités cachées et paradoxales qui l’ont rendu possibles »10. Est-il censé dire le même à propos des matrices intellectuelles françaises prises par les intellectuels brésiliens autour du débat de la question libérale entre 1848 et 1889?11 Comment ces questions ont été transmises d’un côté à l’autre de l’océan ? Ou, de façon analogue, est-ce que l’étude des éditions en portugais sur la Révolution peut nous faire avancer sur le débat des matrices intellectuelles de la pensée libérale brésilienne, tout en relevant ses points de contacts avec la France ? Livres et Révolutions dans l’Espace Luso- Brésilien Le développement de la librairie française et l´expansion de sa littérature un peu partout, au moins, comme le dit Franco Venturi, dans cette « géographie touchée par les Lumières »12, ont concurrencé son expansion envers l’Amérique et toute l’Europe. C’est ce qui démontre Frédéric Barbier dans son étude sur le commerce international de la librairie MORNET, Daniel, Les origines intellectuelles de la Révolution française (1715-1787). 4ème. ed. Paris: Armand Colin, 1947, p.2 [1a. ed.: 1933]. Une nouvelle édition de cette oeuvre [2010] suggère l’éveil de cette thématique de la part des chercheurs français. 9 cf. 1789 – La Commémoration. Paris: Folio, 1999 10 cf. CHARTIER, Roger, Les origines..., op. cit., pp.297-298. 11 De la démocratie en France. (Janvier 1849). [Suivi de]: Pourquoi la révolution d’Angleterre a-telle réussi ? Discours sur l’histoire de la révolution d’Angleterre. 12 VENTURI, Franco, Utopia e reforma no Iluminismo..., op. cit., p.222. Selon Frédéric Barbier, le réseau du livre français dans l’espace européen et américain ne laisse pas doute de son importance économique, certes, mais aussi socio-culturelle. BARBIER, Frédéric, “Commerce international de la librairie française”, Revue d´histoire moderne e contemporaine, Paris, 1981, t. XXVIII. 8

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française13. Rappelons-nous, par exemple, que l´édition de L´Ancien Régime et la Révolution a été revendiquée par les lecteurs germaniques en version originale. Pour cela, la maison d´édition Brockhaus a recommandé, en 1856, l´envoie des clichés produits par l´éditeur Calmann-Lévy14. Par la même occasion, un lecteur brésilien signale la réception des oeuvres d’études, parmi d’autres destinées à nourrir sa faim intellectuelle. Dans sa correspondance, Alvares de Azevedo (1831-1852) – il s’agit du jeune poète romantique – montre la pleine conscience de la difficulté d´accès et du budget que certaines exigences bibliographiques représentent pour sa famille. Au dernier envoi identifié parmi ses lettres, écrit-il: J´estime l´envoie de mes livres de Droit Civil – je vous en remercie vivement, car je reconnais le travail de les faire venir du Portugal – même en reconnaissance que l´achat de ces livres au Portugal a résulté en une épargne significative.15

À côté des livres juridiques, très probablement les titres indiqués dans le cours qu’il suivait à São Paulo, notre poète démontre un intérêt assez particulier des oeuvres politiques. En tout cas, il s›est même permis des discours enflammés au moment de la fondation de la Société académique de philosophie. Ce fut un moment de colère, ici et ailleurs, et des réactions conservatrices curieusement entraînées par l´exemple de la Révolution française, comme l´indique la préface à l´oeuvre de Guizot (voir citation ci-dessous). Aussi, pas de surprise devant son attention sur les oeuvres de Lamartine16. Certes, Álvares de Azevedo s’est avéré un amoureux de la littérature française et du livre17. Et Lamartine était l´un de ces personnages unanimes, qui a fait renaître de sa plume « les hommes de la Révolution », comme l´affirme Alexis de Tocqueville (1805-1859) dans ses Souvenirs de la Révolution de 1848. Pour des raisons encore à être élaborées dans les études d’histoire politique, on peut seulement affirmer que ces livres, ces mêmes volumes qui ont mis en évidence dans « toutes les mémoires les hommes de la première Révolution », ils ont traversé l’océan avec un grand succès, en contrariant les intempéries de l’édition française dans les années avant la vague révolutionnaire de 1848, celles qui ont conduit de nombreuses entreprises à la faillite18. Et si l´exemple français attirait plus d´attention plutôt par la force de ses discours que de ses BARBIER, Frédéric, “Le commerce international de la librairie française au XIXe.s. (18151913)”. Revue d’histoire moderne et contemporaine. 1981, tome XXVIII, pp.94-117. 14 MOLLIER, Jean-Yves, L´argent et les lettres. Histoire du capitalisme d´édition (1880-1920). Paris: Fayard, 1988, p.94. 15 Cartas de Álvares de Azevedo, Cartas de Álvares de Azevedo. Comentários de Vicente de Azevedo. São Paulo: Academia Paulista de Letras, 1976, p.131 16 Vingt ans plus tard, les oeuvres de Lamartine étaient encore annoncées dans le Catalogue de la Librairie Garraux, à São Paulo. 17 Brito Broca, “O que liam os românticos”. Revista do Livro, 1959, ano IV, pp.163-172. 18 Jean-Yves Mollier, L´argent et les lettres... op. cit., pp.104-105. 13

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actions, ce qui a conduit Alvares de Azevedo a affirmé à son père « [...] qu´il n´y avait dans ses théories rien de ‘révulsif’»19 on a dans ces correspondances un témoignage précieux sur le répertoire qui a suscité l’intérêt des jeunes dans l’Académie de Droit de São Paulo, voire, de ces formateurs d’opinion d´un avenir proche (très proche). Enfin, il est difficile de synthétiser en peu de mots le répertoire et l’importance des oeuvres historiques sur la Révolution, tout en commençant par le livre d’Antoine Barnave (1761-1793)20, que l’auteur avait écrit avant de se faire guillotiné. Il faut encore une fois cité l’oeuvre de Mme. De Staël, en outre, celle de François Mignet (1796-1884), L’Histoire de la Révolution française, publiée en 182421. À ces auteurs, il faut ajouter la génération qui leurs succède, après 1830, celle qui a atteint sa maturité dans la scène publique pendant le « printemps des peuples », à savoir, Alphonse de Lamartine (17901869), Louis Adolphe Thiers (1797-1877) e François Guizot (1787-1874). À l’exception de Barnave et de Mme. De Staël (celle-ci beaucoup référenciée parmi les écrivains brésiliens), ils ont tous été traduits soi au Brésil, soi au Portugal, dans la période qui touche cette recherche. Jusqu’à ce moment, on a identifié quelques titres auprès des bouquinistes, et dans les collections des bibliothèques publiques ou privées: GUIZOT, F., A democracia na França. Tradução em portuguez por ***. Paris: Typ. de E. Thurnot et Cie., 1849. [FD-USP/IEB-USP/FBN-Rio] LAMARTINE, A. de. O presente e o futuro da República. Traducção. Porto: Typographia de S. J. Pereira, 1850 [obra gentilmente cedida por Nelson Schapochnik] _____. História Completa da Revolução Franceza desde 1789 a 1815 e precedida de um resumo da História da França por um brazileiro. Rio de Janeiro: Laemmert, 1877. [Fond Lincoln Secco] _____. História dos Girondinos. Traduzida do Francez por… Publicada por L. C. da C. Lisboa: Typ. de Luiz Correia da Cunha, 1852, 8 v. [Fond MMD] MIGNET, F. A. Historia da revolução franceza, desde 1789 ate 1814. São Paulo: Empreza Editora de São Paulo de J. Azevedo & Comp., 1889. [Fond Lincoln Secco]

L’affaire Guizot Selon Pierre Rosanvallon, les oeuvres de Guizot s’insèrent dans un ensemble plus large de livres oubliés, sinon, peu lus, et surement, pas réédités en France actuellement. Cependant, cette génération formée par des historiens, penseurs, idéologues et hommes d’État, elle a eu une Cartas de Álvares de Azevedo… op. cit., p.164. Première édition posthume, 1847. cf. BARNAVE, Joseph, Introduction à la Révolution française. Texte établi sur le manuscrit original et présenté par Fernand Rude. Paris: A. Colin, 1960. 21 HOBSBAWM, Eric, Ecos da Marselhesa. Dois séculos reveem a Revolução francesa. São Paulo: Companhia das Letras, 1996, pp.17-46. 19 20

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présence forte dans la scène politique française – et, dirais-je, entre les intellectuels d’autres parts du globe connectés avec les événements politiques français – dans la période 1814-1848. C’est ce que l’on remarque, selon l’auteur, dans “les oeuvres de Guizot, Thiers, Cousin, Rémusat, Royer-Collard, Mignet, Augustin Thierry, Ballanche, Bonald, pour énumérer seulement quelques noms entre les plus célèbres22. Ainsi, De la Démocratie en France, de François Guizot, livre édité à Paris, en 1849, s’insère dans cet ensemble d’oeuvres qu’une fraction significative des intellectuels français ont légué à l’oubli. Il s’agit d’un libelle en réponse aux événements politiques qui ont bouleversé la « stabilité» bourgeoise, à savoir, la chute de la Monarchie de Louis Philippe, la prise du pouvoir par le peuple (bien que provisoire) et – le coup de miséricorde – la victoire de Louis Napoléon Bonaparte. D’après Rosanvallon: Exilé en Angleterre après les journées de février 1848, Guizot publie, en janvier 1949, De la Démocratie en France. Toujours établi à Brompton, il présente sa candidature aux élections du printemps 1849, et publie l’appel M. Guizot à ses amis, le 6 avril 1849.

En peu de mots, comment comprendre le succès de cette oeuvre, sortie d’une plume caustique, d’un l’historien prolixe de formation calviniste – le futur « pape protestant » – homme notable par son éloquence, responsable par les principales reformes de la monarchie de Juillet, lesquelles ont touché l’instruction publique et les institutions du nouveau régime, et, pourtant, publiée au moment où l’auteur se retirait, battu, de la vie politique. On s’étonne, en tout cas, avec le succès qu’il atteint avec un livre publié sous de telles circonstances. Selon Theis: Sans doute, en publiant avec un très grand succès, dans les premiers jours de janvier 1849, un opuscule de 158 pages, un titre tocquevilien de De la Démocratie en France, qui s’en prend avec virulence à « l’idolâtre démocratique »23

L’analyse de la diffusion de l’oeuvre gagne des nouveaux contours après un regard sur les éditions parues en Belgique, et les traductions faites dans la même année 1849:

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ROSANVALLON, Pierre, Le Moment Guizot. Paris: Éditions Gallimard, 1985, p.12. THEIS, Laurent, François Guizot. Paris: Fayard, 2008, p. 38.


De la Démocratie en France, François Guizot (éditions identifiées jusqu’au moment)24 Date 1849 1849 1849 1849 1849 1849 1849 1849 1849 1849 1849

Lieu d’édition Paris Bruxelles Bruxelles Bruxelles Bruxelles Bruxelles Bruxelles/Leipzig Bruxelles Bruxelles Bruxelles Madrid

1849 1849 1849

Lisboa Lisboa Paris

1851

Paris

Éditeu Compléments Victor Masson, Libraire Kiessling et Cie. Librairie du Panthéon Mayer et Flatau Méline, Cans et Cie. 2 tirages F. Michel C. Muquardt Rozez et Cie. J. B. Tarride 2 tirages Wouters Frères et Cie. Andrés y Diaz Du frontispice: “De la Democracia en Francia (Enero de 1849). Obra traducida y refutada por un publicista liberal”. Typ. de Silva Trad. por Marianno José Cabral Typ. do Popular Trad. do francez M. J. Gonçalves Paris: Typ. de E. Thur- Tradução em portuguez por *** not et Cie., 1849 Victor Masson, Libraire De la démocratie en France. (Janvier 1849). [Suivi de] : Pourquoi la révolution d’Angleterre a-t-elle réussi ? Discours sur l’histoire de la révolution d’Angleterre (oeuvres reliées)

Le tableau se trouve en un stage assez préliminaire. Il est nécessaire de faire un croisement entre le moment de la sortie du livre et la correspondance de l’auteur, et encore, un inventaire des recensions, comptes rendus, commentaires et critiques concernant De la Démocratie en France. Et, évidemment, il nous faut encore une recherche sur la réception de ce livre au Brésil (et au Portugal, si possible).

Ces données m’ont été gentiment repassées par M. Hellemans, directeur des Bibliothèques de l’Université Libre de Bruxelles. 24

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Pour ce qui concerne la réception de Guizot, parmi d’autres auteurs contemporains, dont l’étude a été partiellement présenté en d’autre occasion25, regardons de près quelques indices26. En reprenant la correspondance du poète Alvares de Azevedo, l’on trouve dans une lettre adressée à sa mère, au 7 juin, bien probablement en 1848, le passage suivant: (En post-scriptum franchi dans le texte) Je n´ai pas encore reçu - jusqu’au présent - à l’arrivée du courrier - les demandes J’espère anxieux par les Girondins, une vieille promesse que vous m´aviez faite et vous ne m´avez pas encore envoyé, celui qui pourrait bien être un cadeau.27

Il fait, évidemment, référence à l´oeuvre de Lamartine, L’Histoire des Girondins, dont la première édition est sortie en huit volumes, in-octavo, à partir de 1847, sans doute un témoignage de sa connaissance du mouvement de la librairie en France. Un an plus tard, précisément au 7 juillet 1849, il renforce sa demande, ce qui démontre non seulement son envie, mais la façon dont cet étudiant, situé dans un village distant et pauvre, attend les nouvelles de France et les éditions concernant l’histoire politique française: Quant à moi – écrit-il - je veux faire deux demandes – un exemplaire de la Démocratie en France de Guizot - et Raphaël de Lamartine, celui qui vient d´être annoncé dans les journaux à 200 rs. et l´autre à 800 rs28

La traduction de La Démocratie en France pour le portugais a été publiée la même année 1849, grâce au travail d’un admirateur de Guizot (1787-1874), un Brésilien qui a vécu à Paris. Il s´est malheureusement maintenu incognito. Toutefois, le volume a été préfacé par José Correia Lucio, dont le discours ne fait pas doute sur le but politique et immédiat de cette édition. Écrit-il dans la Préface:

Bibliothèque Métropolitaine de Bucarest; DEAECTO, Marisa Midori. Éditions et idées de révolution au Brésil (1830-1848). In: Symposium International, 2011, Bucarest. Travaux de Simposium International Le Livre, La Roumanie, L’Europe. Troisième Édition (20 à 24 Septembre 2010). Bucarest: Éditeur Bibliothèque de Bucarest, 2011. v. 4. p. 103-112 26 La présence des “auteurs de la Révolution” est fort notable chez le « républicain de lettre » José da Costa Carvalho (1796-1860), fondeur du premier journal de la ville de São Paulo, O Farol Paulistano (1827). cf. Marisa Midori Deaecto, “Os primórdios da imprensa paulista: Costa Carvalho e o Farol Paulistano (1827-1831)”. Revista de História Regional, v.12, p.29-50, 2008 27 Cartas de Álvares de Azevedo. Comentários de Vicente de Azevedo. São Paulo: Academia Paulista de Letras, 1976, p.82. 28 idem, ibidem, p.114. 25

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Aux Brésiliens Les dernières nouvelles des évènements désastreux de Pernambuco n´ont fait que m´affliger et exciter mon patriotisme [...] La vulgarisation de ce livre sera un puissant remède pour lutter contre les passions nuisibles qui se conjurent pour attaquer la société dans ce qu´elle a de plus inviolable et de plus sacré [...]29 Ainsi, constate l ´auteur: Que la pureté de l’intention et l’importance de la raison n´ose s´excuser de l´efficace de l’action30

La traduction a été approuvée par M. Guizot, dont la lettre est reproduite en fac-simile à guise de présentation du volume. Le but politique de tel projet s´exprime également par la plume de l´historien français: Je ne fais pas d´objection, Monsieur, à votre noble intention de faire traduire mon dernier livre sur la Démocratie en France. Bien au contraire, Monsieur, j´ai l´honneur de pouvoir servir, hors de mon pays, à la cause de la vérité et de l´ordre sociale. Je vous prie la gentillesse de m´envoyer d´un exemplaire lorsqu´il vient d´être publié [...].Guizot. Bomptou, le 21 janvier 1849.

Malgré l´importance de cette édition, Alvares de Azevedo ne nous laisse pas le moindre registre concernant sa connaissance. Quoi qu’il en soit, dans l´étiquette du libraire qui a pris en charge la diffusion de ce volume, le portugais Serafim José Alves, on voit l´annonce de la vente de Démocratie en France en version traduite avec d’autres oeuvres de Guizot en version original, lesquelles sont présentées dans des termes suivants: La Librairie Serafim José Alves. Elle dispose toujours dans son stock des grandes quantités de ce livre [la Démocratie en France] et la plupart des oeuvres de l’auteur. On offert des avantageux des remises sur les achats en espèce. Typographie. Reliure. Rua Sete de Setembro, 8331

Notre poète a probablement reçu les livres demandés. C´est ce que l´on constate en lisant la correspondance du 14 octobre 1849: Si de temps en temps j´abandonne sur le bureau mon volume de Droit des Gents – le Reddée et l´Ortolan – mes préférés – ce n´est pas pour la lecture des romans – ce ne serait-ce que parce que l´étude de ma langue me prend les heures de travail... Je vous avoue que mes romans sont un peu fade aux yeux d’Antoine, de Raphaël [dont la demande d´un volume a été faite avec celle de l´exemplaire de Guizot] et Consuelo.32 GUIZOT, F., A democracia na França. Tradução em portuguez por ***. Paris: Typ. de E. Thurnot et Cie., 1849 30 idem, ibidem, p.VIII. L’auteur parle de la sédition éclatée au Recife, en 1848. 31 Ex-libris de l’édition citée. 32 Cartas de Álvares de Azevedo, op. cit., p.142. 29

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Il faut ajouter que les révolutions de 1848 ont conformé dans le milieu politique brésilien, du moins dans certains cercles de lecteurs, une sorte d´interrègne socialiste. La lecture de la correspondance d´Álvares de Azevedo sert d´indice des lectures partagées dans ce milieu d´étudiants et enseignants. Même les références au socialisme français (utopique) et les tentatives d’imiter les idéaux des réformateurs d´outre-mer, elles ont trouvé au Brésil un sol fertile pour des nouvelles réalisations, ou au moins pour des nouvelles formulations idéologiques. En tout cas, nous sommes toujours au niveau de l’hypothèse, puisque il nous reste un long parcours à accomplir…

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PORTUGAL IN THE WORLD: Phileas Lebesgue and the Republic of the Men of Letters (1911) Adelaide Maria Muralha Vieira Machado

P

(Universidade Nova de Lisboa)

hileas Lebesgue1, was a French writer, a literary critic, and a translator and a discloser of the Portuguese culture, that visited Portugal for the first time soon after the republican revolution2 in February 1911, by invitation of the provisional government’s president, Teófilo Braga3. The political and cultural appreciation that he had on Portugal, which gave rise to a written work4, fit in the analysis and vision that he advocated for the rest of the world. In the chapter titled Portugal in the world, he explained about the correct relationship expected from Europe and America before the European geopolitical design that would eventually lead to the First World War. « À mesure que s’effectuera vers l’ouest la poussé des peuples de l’Europe orientale asservis à l’idée impérialiste, la véritable Europe devra resserrer ses liens avec l’Amérique démocratique. »5 In this context democracy appears connected to political validation, and had become the line of demarcation between true and false regimes. In this line of thought, the republican Portugal was presented by Lebesgue in tune with the true Europe6. The Portuguese culture

Phileas Lebesgue (1869-1958) cf. Phileas Lebesgue, Portugal no Mercure de France, pref. Jean-Michel Massa, Lisboa, Roma Editora, 2007 2 5th of October 1911 3 Teófilo Braga (1843-1958) 4 Phileas Lebesgue, La République portugaise, Paris, Sansot, 1914 5 Idem, p. 67 6 « Le Portugal intellectuel contemporain, avec Teófilo Braga à la tête, ne pouvait se tourner vers la science et vers le peuple, sans rencontrer l’idéal démocratique. » Idem, p. 45 1


and history, that he knew well7, and framed in a open and humanist nationality8, was complementary with the idea of belonging to the occidental world and to a defined role or mission9, that had once been pioneer, and now was opening a pathway to return to be so10. Before the undemocratic and imperialists threats in Europe, the relationships with the American continent arose valued, and in the Portuguese case, the republican Brazil, acquired the profile of son in the cultural strand11, and the rich brother in the economic chapter12. Fighting the European critic and skepticism, especially English, the French author defended the viability of the Portuguese republic, and against accusations of corruption and patronage he declared the innocence of the republicans from the provisional government, that he knew from a long time and considered as an intellectual elite devoted social justice. « Les hommes du Gouvernement provisoire, qui sont des penseurs, des lettrés, des savants, d’une conscience irréprochable étaient prêts à la tache. Ils ne dissimulaient rien de l’oeuvre énorme de réorganisation qu’ils devaient accomplir, et peut-être sefaisaient-ils illusion sur leurs propres forces.13 « Durant le siècle où les navigateurs portugais étonnaient l’Europe, les humanistes portugais occupaient également les premières places dans les universités de Paris, de Bologne, de Salamanca et de Louvain, et les esprits supérieures qui jetèrent le plus d’éclat sur le XVIème siècle, comme Rabelais, Montaigne, Ignace de Loyola et Calvin durent à leurs maîtres portugais leurs premières directions mentales. La Patrie portugaise réalisa sa plénitude ; elle sut donner à l’activité individuelle son relief le plus haut en la subordonnant au culte d’un sol aimé. Ainsi réussit-elle inconsciemment à servir le progrès humain.» Idem, p. 90/1 8 « La formation de la minuscule nationalité qui montra dès le XIIème siècle la voie de la autonomie aux autres états péninsulaires et qui sut résister tour à tour aux tentatives d’incorporation léonaise, navarraise ou castillane, la façon dont cette nationalité su conserver modestement son indépendance à travers tous les accidents de la politique internationale européenne, voilà le problème important qui seul peut aider à comprendre l’histoire de Portugal. » Idem, p. 88 9 « De même le Portugal, à certaines époques, a vécu, lutté, souffert pour le monde entier. A ce titre, il s’est égalé, malgré sa petitesse, aux grandes nations.» Idem, p. 151 10 « Tant par sa situation géographique que par son passé de découvertes et son empire africain, le Portugal possède une mission propre, qui suffirait à le différencier comme nation ; mais, à force d’avoir les yeux tournés vers la mer, il semble parfois perdre un peu le sens de ses destinées européennes. C’est à celles-ci que le Parti Républicain prétend le restituer. » Idem, p. 47 11 From his knowledge of the Portuguese language, Lebesgue, would extend his interest to Brazil that he considered the most beautiful work of the European colonization (ob. cit., p. 89), translating and critically commenting the Brazilian literature, trough the parallelism with the Portuguese and European culture especially the French one (ob. cit., p.102/109). 12 With the increase of the Portuguese emigration to Brazil in the end of the monarchy, the European opinion mirrored, after the republican revolution, the fear of Portugal economical collapse. From the English gazette, Pall Mall, from October 1910, Lebesgue quoted an article with the following review: « Espérons que leur succès ne sera pas contresigné de trop sang, et qu’ils sauront donner tout ce que l’on doit attendre d’eux, dans l’oeuvre de la reconstitution nationale. C’est au point de vue économique et politique une tâche herculéenne. L’utilisation insuffisante de ses ressources nationales a fait du Portugal un simple réservoir d’ouvriers pour les industries de l’Amérique du sud, et sa capitale est pour ainsi dire une banlieue du Brésil, habitée par de riches brésiliens. » Idem, p. 295/6 13 Idem, p. 295 7

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Heir of the intellectual Dreyfusard, Lebesgue, believed that the wise men and men of letters, had a mission to fulfill as intermediaries between the power and the people, and as last resource, acting as uninterested holders of power, with significant advantages to the nations14. He demonstrated what he meant using a verse from Portuguese poet, Camões: “Este onde tiver força o regimento/ Direito, e não de efeitos ocupado/ Subira (como deve), o ilustre mando/ Contra vontade sua, e não rogando.”15 The merit and not the privilege was the way to the democratic caution that legitimated the political power. According to the author, the intellectuals were the labors of the new era16. Though they sold their workforce, that fact did not prevent their responsibility from their role of honest guides and leaders pointing towards the human progress through the transmission of knowledge. This acquired knowledge should be more widespread with positive repercussions in the practice policy of nationwide. Phileas Lebesgue sought to publicize and build trust with both French and European deployment of the Portuguese Republic. In the same intellectual sense given before, he presented it as the republic of the men of letters17 and it was from that idea that he took quality assurance: « La supériorité du Parti Républicain est de posséder dans son sein tout ce qui conte intellectuellement en Portugal. »18 With the impartiality that he claimed for positivist analysis19, he presented the reasons found for the preference expressed by the Portuguese for the Republican Party. As a rule, if the monarchy had followed the path of the true liberal parliamentary democracy, the defenders of the republic would not have found their space20. With the authoritarianism of the government of João Franco21 and the successive economic and Cf. Dreyfus e a responsabilidade intelectual, Lisboa, CHC, Cadernos de Cultura, 2, 1999 Ob. cit., Idem, p. 387 Idem, p. 156 « Au Portugal nous devons d’avoir jadis fait connaissance intégrale de la planète où nous vivons. C’est lui qui a fournit à notre civilisation les bases de la culture positive, et en s’inspirant directement des choses vues, vécus, Camões est le premier des poètes modernes… Le prestige de cette douceur héroïque et spécifiquement portugaise a contribué plus qu’on ne croit à l’instauration de cette République d’hommes de Lettres. » Idem, p. 26 18 Idem, p. 328 19 Phileas Lebesgue in accordance with the majority of the Portuguese republicans leaders, defined what it meant to him the social and political consequences of positivist method of evaluation, as a synonym of modernity: « Et comme les sociétés modernes, vraiment prospères sont celles qui ont accepté d’obéir aux pulsations du seul Travail, on peut nettement se rendre compte que tout ce qui touche à une conception plus réaliste de la vie: les revendications individuelles ou collectives d’autonomie, le culte d’initiative, de la spontanéité, de l’action énergique et réfléchie, l´étude approfondie des lois naturelles, l’amour de la vérité expérimentale, tout cela découle du besoin ressenti par le plus grand nombre d’accéder à quelque bien-être, une fois tombées les barrières factices des hiérarchies séculaires. » Idem, p. 371 20 Idem, p. 292 21 Idem, p. 301/14 14 15 16 17

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social crises aggravated by the corruption scandals and what was called the Devorantismo22, the Portuguese people had lost interest in politics and politicians, and out of disappoint had stopped to intervene in the nation’s political live23. According to the French author, strengthening his position with a testimonial of a monarchist politician, Rodrigo Pequito Rebelo, to the newspaper Dia24, they were the republicans that awaked the country to the participation e political debate. « Force est l’avouer, disait-il, le pays a perdu son indifférence d’il y a quinze ou vingt ans. La propagande des Républicains a développé le sentiment politique dans les masses. C’est un fait évident et particulièrement symptomatique. L’idée démocratique grossit comme les vagues de l’océan. Si la monarchie prétend opposer à sa marche les intrigues de palais, les ruses du cléricalisme, las dictatures criminelles, les malversions du Crédit Foncier, elle est perdu ; car tous les désabusés, tous les écrasés chercheront un refuge dans la République. »25 The republican leaders appeared not only like honest and morally responsible men that dedicated their lives to the study of the social issue, but also like the only ones having a national political alternative program26. This happen, as Lebesgue stated, after the 10th of June 188027 , because the Republican Party knew how to present itself has the detainer and the heir of the liberal and democratic agenda that was abandoned and betrayed by the monarchists28. At the same time, and within the tradition of sebastianismo29, the republican leaders assumed for themselves the role of saviors of the nation, under the only idea that could transform the country by replacing vassalage for citizenship30: the republic based on democracy, as security for the balance of rights and duties between individual and collective31.

Idem, p. 332/3 Idem, p. 297/8 After the republican electoral victory in August 1910 Idem, p. 298 « Comme les mêmes errements se perpétuaient avec aggravation, le peuple jusqu’alors indifférent s’en est mêlé. Il a voulu savoir si les derniers venus ne se comporteraient mieux. Il sait que les hommes de la Révolution sont d’une probité éprouvée ; c’est pourquoi il s’est détaché de la monarchie, pour aller à eux. Puissant les apôtres de l’heure actuelle éparpiller tout au tour d’eux une semence de vertu, en sorte que leur parti ne devienne pas a son tour une clientèle ! » Idem, p. 336 27 Centenary of Camões’s death. « Avant cette date, il n’y a pas d’histoire du Parti Républicain, mais seulement une histoire de l’idée, de l’aspiration républicaine, parce que c’est à partir seulement de cette époque que la politique le put reconnaître comme facteur nouveau, capable d’influer sur ses combinaisons. » Idem, p. 200 28 « Lisbonne pleine des clubs dont les dénominations rappelaient les noms et les dates mémorables de la Démocratie portugaise.» Idem, p. 201 29 « Le peuple portugais veut vivre. Son vieux sébastianisme s’est incarné dans l’idée républicaine et, comme Lazare, il se lève. » Idem, p. 299 30 « Les portugais des classes cultivés aspirèrent de toute leur âme à devenir citoyens. » Idem, p. 379 31 « Faire l’histoire de l’idée républicaine en Portugal, c’est donc raconter en quelque sorte l’évolution de la pensée lusitanienne tout entière durant la fin do XIXe siècle et le début du XXe. » Idem, p. 185 22 23 24 25 26

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The notions of citizenship and civism transmitted by republican propaganda over several decades were finally understood, partly due to the deadlock that Portuguese economy had become, with the consequent social unrest. On the other hand, this civic and democratic ideal brought the hope of a way of individual autonomy, which would last in an idea of national autonomy that the Republican Party seemed to embody32. While the originality of the Portuguese revolution was evidenced by Lebesgue, the French cultural and political influence was given as a fact, as the importance of closely following the situation in Portugal, when it came to international relations33. The August 1910 elections that gave victory to the republicans, came to sign the direction that was being traced at least since 1880. More importantly, this victory validates morally, since it was the result of electoral choice, the Republican program of democratic demands34, and this time showed what was the opinion point of view. The monarchists that had governed without public opinion began then to rule against it, and the path to regime change was at this point legitimized35. The so-called social issue on the agenda from the October 5th, revealed an economic and financial fragility that the Portuguese, through the choice of policy that led to regime change, expected to begin solving all problems. « En vérité, l’ordre économique gouverne l’ordre social, comme celui-ci gouverne l’ordre politique. C’est parce que le Portugal est socialement désorganisé que le malaise règne à l’état permanent dans le domaine économique, et que la machine politique a perdu sa stabilité. »36 Au loyalisme monarchique, les Républicains ont substitué l’idéal civique, qu’ils ont greffé sur le sentiment autonomiste. » Idem, 25 33 « Une République en Portugal cela fait songer. Une part du destin de la France s’attache peut être au sort de cette République, qui a avancé pour alliés toutes ses soeurs latines de l’Amérique du sud, tout un grand parti espagnol et italien. L’Angleterre, d’autre part, a toujours témoigné un vif intérêt au Portugal, et nous savons ce que vaut l’Angleterre dans le monde. Il sied donc que nous nous renseignions sur les hommes et les choses de la Lusitanie, à l’aube d’un jour qui peut amener le soleil d’une renaissance portugaise. À un moment de son existence, le petit Portugal étreignit le monde et domina les mers. Les Portugais sont nos amis très sincères; toutes leurs admirations vont à la France, à ses penseurs, à ses savants, à ses artistes. Le mouvement démocratique portugais est positiviste essentiellement ; il est née d’une colonisation intellectuelle française. » Idem, p. 30 34 « Liberté de réunion, d’association et de pensée ; abolition des lois d’exception et de tous les décrets dictatoriaux ; Amnistie aux prisonniers et aux exilés ; Convocation immédiate des Cortès pour examen du décret de liquidation des avances consenties à la maison royale ; Amnistie aux marins déportés et remise de peine à tous ceux qui s’étaient soumis à l’occasion de la révolte d’avril 1906 ; Suppression du Tribunal d’instruction criminelle ; Réforme de loi électorale avec représentation des minorités. » Idem, p. 322/3 35 Trough a speech of Afonso Costa, made in the eve of the republican revolution , Lebesgue, reveal to his readers the legitimacy of the Portuguese revolution: “Le parti républicain, en effet, s’est révélé comme l’unique organe possible de la opinion publique, de la liberté et de la defense des libertés collectives… Quant à a la révolution, mon opinion, en ce qui la concerne est de telle nature que, si le congrès de mon parti pouvait voter contre, elle se réaliserait malgré tout ; car la révolution est devenue l’aspiration, non pas seulement d’un parti, mais du pays tout entier. » Idem, p. 300 36 Idem, p. 376 32

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For the French critic, it was the reputed honesty of the Republican leaders, which served as surety on the international financial markets that saved Portugal from bankruptcy and foreign intervention37. This political and economic crisis prevented the moral and social development as understood by the advocates of democratization of society. One of the first steps should be taken to avoid extremism and violence, was to understand, organize and valorize work through the regulation of associations and unions and demand the establishment of a social pact, between employers and employees38. Reforms that improve the ownership and exploitation of land, industrial production and modernization of trade, counting especially with the Portuguese colonial empire, seemed to be the solutions to the crisis recommended by the provisional government. « Avant toutes choses, le nouveau gouvernement semble avoir compris tout le parti que Portugal pourrait tirer de son empire colonial. Loin de songer à l’aliéner, il se préoccupa de mettre en valeur cet inappréciable domaine, que seules dépassent en étendue les possessions de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la France. »39 Assuming that the task would be gigantic40, Lebesgue, argued that the Portuguese people had in his favor an innate national sentiment, which was a kind of patriotism built by the idea of belonging gained over centuries of constant demarcation41. But recognizing that dictatorial attitudes were part of the practices of government in Portugal, including the Republican provisional government42, he pointed out the ways that they could go hindering this behavior43. It was the democratic man fruit of a balanced society44 in which there would be neither place for the individual despot who « Leur intégrité fut cotée jusque sur le marché financier. Et ce fut là pour Portugal question capitale, car l’intervention étrangère eut pu prendre pour prétexte l’administration de la Dette, incontestablement. » Idem, p. 359 38 « Il faut prévoir cela, régler l’action des groupements libres, assurer leur fonctionnement, sans restreindre leurs, développer leur responsabilité. Cela fait partie d’une organisation raisonnée du travail. Déjà l’arbitrage entre patrons et ouvriers est établi, pour contrebalancer le droit de grève reconnu en même temps. » Idem, p. 360 39 Idem, p. 361 40 « Toute sa crise actuelle [de Portugal], au reste, dérive d’un malaise économique, combattu par un gigantesque effort de transformation morale e intellectuelle. » Idem, p.379 41 « Le sentiment national appuyé sur la tradition populaire a sauvegardé de siècle en siècle l’autonomie portugaise. » Idem, p.102/3 42 « Quant à la dictature en elle-même il est certain qu’elle est un peu de règle en Portugal. L’avènement de la République elle-même fut signalé par une dictature, celle du Gouvernement provisoire, qui procéda par voie de décret à la réorganisation générale inscrite à son programme et qui ne fit élire qu’ultérieurement la nouvelle assemblée. La différence capitale de tactique, c’est que le Gouvernement provisoire était d’accord avec l’opinion publique. » Idem, p. 321 43 « Il es nécessaire de développer le sens de la dignité, de la responsabilité individuelle, porque le civisme de chaque membre de la collectivité soit à la hauteur de ce que l’on attend de lui. » Idem, p. 377 44 « L’exaltation qui résulte infailliblement de l’exercice conscient de la liberté peut faire beaucoup pour le salut du Portugal. » Idem, Ibidem 37

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would be replaced by a personalized humanism45, nor for collectivisms that crushed individuality by force46. Has he thought and according to the republican leaders, for the new man, in the new era that began47, had his space and place, it was necessary to reform both public education and teaching, it was necessary to learn how to live in peace, freedom and democracy. « Il faut faire confiance aux hommes de bonne volonté. Les chefs de la République savent que la liberté ne va pas sans l’instruction et sans l’ordre. Ils sont décidés à y pourvoir. Restes à deviner à quelles embûches ils pourront se heurter tant à intérieur qu’à l’extérieur. »48 Public education had been one of the main goals of the nineteen-century liberalism. We can say the same for the Portuguese first republic who inherited a heavy legacy of stagnation and waste49 with the consequent prejudice regarding the individual and collective development. Analyzed in this way the lack of scientific quality was the cause of social and political unpreparedness of the Portuguese, who were supposed to be the country’s elite. « Le défaut de culture scientifique engendre l’absence d’éducation politique et sociale, l’incapacité d’exercer les droits politiques ou les devoirs de la solidarité. »50 The connection between knowledge and society, has a possibility for personal and universal development, was demonstrated in a deductive way, at all levels of cultural and political51. The root of the perfect gathering between science, knowledge and society, for a European development level, it was the existence of freedom52. « L’individu souverain, dégagé de tous liens traditionnels, lui apparaît comme un intolérable despote. » Idem, p.62 46 « Violemment déjà le socialisme moderne tend à réagir contre individualisme proclamé par la Révolution française. L’idée de solidarité dans le groupe cherche à ruiner l’idée d’autonomie personnelle. » Idem, p,360 47 « La présentation de candidats républicains dans la ville de Lisbonne, disait l’orateur [Teófilo Braga], n’est pas une simple formalité électorale, comme il est de coutume dans les pays libres ; c’est la manifestation solennelle, par devant la nation, de l’ouverture d’une ère nouvelle dans l’existence de notre patrie. » Idem, p. 323/4 48 Idem, p. 377 49 Trough a work from José de Magalhães dated from 1905, Lebesgue, featured the Portuguese teaching situation and the suitable solutions to its lack of quality: « Ce qui se professe, parmi nous, dans l’enseignement dit supérieur, ce sont bien les matières de l’enseignement supérieur, mais avec l’esprit de l’enseignement moyen. L’enseignement moyen a pour objet la science faite ; l’enseignement supérieur s’occupe de la science qui se fait, c’est-à-dire qu’il repose sur la théorie et la pratique des méthodes qui guident l’esprit vers l’invention et la découverte. » Idem, p. 339 50 Idem, p. 341 51 « Ce sont les connaissances scientifiques qui modifient les fondements des idées philosophiques; ce sont celles-ci et celles-là qui orientent les conceptions esthétiques, lesquelles à leur tour, inspirent la forme, durant que la science pure fournit à l’industrie la matière de ses créations. Finalement tout ce savoir influe directement et indirectement dans l’évolution économique, éthique, juridique et politique de la nation. » Idem, p. 347 52 Savoir, connaître! Mais la Science, pour s’enrichir, a besoin de la Liberté ! Qu’on lui donne la Liberté ! » Idem, p. 348 45

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The primary goal and political purpose of the republican educational reform was mainly to prepare civically the society for autonomy and participation53. The issue of universal suffrage and its subsequent postponement, sums up the inability to respond to this problem and at the same time represents a inability to accept, Lebesgue included, as the elections would be part of this important learning between government and governed, to respect the people’s will. « Le plus urgent problème à résoudre pour les gouvernants portugais, c’est le problème de l’instruction et de l’éducation populaires, sans lesquelles le suffrage universel ne saurait être qu’une lamentable dérision. Nous reviendrons sur cette grave question, dont tous les penseurs portugais se sont faits tour à tour les investigateurs. »54 The work that presents the first Portuguese republic by Phileas Lebesgue, clearly had the purpose of disseminating its importance and demonstrate its validity against existing and possible detractors. However, through culture, the French philosopher gave us his political vision of the event, and through that we perceive Europe and the world as he politically understood it. The positivist methodology was combined with a democratic and humanistic personalism, which provided the organic peculiarities of the new demands in the sense of universality and its laws, so dear to the Portuguese and French.

« Si les réformateurs prennent la direction du pouvoir, ils feront bien de chercher a rendre le peuple capable de travailler lui-même à son indépendance et à son salut. » Idem, p.296 54 Idem, p. 297 53

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Au début, le Recreio João Luís Lisboa

B

(Universidade Nova de Lisboa)

ien que le jeu de mots ne fonctionne pas vraiment en français, le titre de cette présentation suggère l’idée de récréation associée au succès de la lecture et aux débuts concrets d’une entreprise, la “Empresa Editora do Recreio”, qui fonctionnait à Lisbonne entre 1886 et 1907. Cette entreprise, appartenant à l’imprimeur et éditeur João Romano Torres, fut à l’origine d’une autre qui fait l’objet d’un projet de recherche plus vaste. En fait, ce texte a pour but de présenter une partie de ce projet qui se propose d’étudier les fonds documentaires de cette maison d’édition centenaire, la “Romano Torres”, qui, entre la fin du XIXe siècle et la fin du XXème siècle, fut responsable, au Portugal, de la publication d’une grande partie des titres les plus populaires et les plus diffusés en Europe. Ce projet sera le sujet d’une autre présentation à ce colloque. Pour ma part, je me propose de présenter un tableau de l’édition, concernant ceux qui constituent cette entreprise au moment où elle fait ses premiers pas. D’après le récit / mémoire de la maison d’édition elle-même, il y a deux moments clefs qui doivent être considérés. L’un est l’association entre João Romano Torres et son fils, au moment où l’entreprise gagne le nom qui sera le sien (et qui est le leur), à partir de 1907 (Romano Torres & Cie). En fait, il ne s’agit pas seulement de changer de nom et d’associer un nouveau élément, qui, par ailleurs, faisait déjà partie de l’entreprise. Si l’on suit la documentation, les livres de comptabilité et les registres tenus de ces années là, on peut penser à un vrai recommencement du point de vue de l’organisation. Et pourtant - le récit officiel mentionne toujours la date de 1885 - le nom Romano Torres apparait déjà dans plusieurs éditions à partir, au moins, de 1891, avec plusieurs romans de Carlos Sertório auteur d’autres titres de cette maison d’édition.1 Par ailleurs, les éditions les plus importantes au moment du renouveau avaient eu leur début auparavant. C’est le cas du Dictionnaire Novellas portuguezas, Carlos Sertorio. - Lisboa : João Romano Torres, 1891. - 3 v. ; 20 cm. - 1o v. O caçador caçado. - 55 p. . - 3o v. O conselheiro. - 142 p Carlos Sertório aura ses livres publiés chez (?) les différents noms sous lesquels cette entreprise publie, soit Minerva Commercial, Recreio et João Romano Torres. 1


Encyclopédique Portugal (1904-1915), préparé par Esteves Pereira et Guilherme Rodrigues2, où, d’ailleurs, on trouve un récit sur la famille et les origines de l’entreprise. Par conséquent, s’il y a un nouveau départ en ce qui concerne l’organisation de l’entreprise, il y a une nette continuité en ce qui concerne un projet d’éditions. Encore, en ce qui concerne les problèmes de la mondialisation de l’imprimé à la fin du XIXe siècle, ce qui est pertinent c’est que l’orientation de la Romano Torres ne change pas le chemin définit et parcouru par l’entreprise qui la précède, la Empresa do Recreio. Les deux éléments d’identification les plus importants étant le rapport à un (ou plusieurs) périodique(s) et le pari sur des romans de grande circulation traduits du français et de l’espagnol. Si le premier élément est commun à beaucoup de maisons d’édition au XIXe siècle, le second introduit une distinction. Le fait que les éditeurs se tournent vers les textes de succès de la littérature européenne n’est pas une nouveauté, mais ils ne sont pas tous d’accord qu’il s’agisse là du bon chemin. Même dans la famille de Romano Torres, où les liens à la typographie et à l’édition existent depuis des décennies, l’attitude n’est pas toujours favorable aux traductions. Je pars de l’idée qu’il y a au moins deux profils d’éditeur qui se construisent alors, et que celui qui est plus marqué par la tradition typographique ancienne est plus fermé que celui qui sort du monde des gens de lettres, traducteurs, journalistes et libraires. Je voudrais présenter ici quelques éléments de ce catalogue préalable et les références familiales qui poussent la tradition d’édition de la famille Torres jusqu’en 1870. Tout d’abord, bien que l’intérêt pour cette maison d’édition soit le résultat de la longévité et de l’importance de l’entreprise fondée para João Romano Torres, le point de départ qui sert de référence est l’imprimerie de son père, Lucas Evangelista Torres. Tous ses quatre fils ont travaillé avec lui et ont suivi les chemins de la production des livres. J’estime que la conception des maisons d’édition qu’ils ont fondés est conditionnée par le fait qu’elles sont nées dans le monde de l’imprimerie, et non pas dans celui des hommes de lettres, suivant la distinction proposée avant. Cependant, il y aura des différences à cerner, puisque la famille disposait d’une double perspective, la mère, Maria Machado, venant d’une famille de libraires. Lucas Evangelista Torres, était un imprimeur avec expérience quand, à peu près à l’âge de 50 ans, il se lance dans le monde de l’édition avec son fils Luís Marcelino. Celui-ci meurt en 1875, mais l’entreprise continuera. Un des résultats de ces premiers pas est la collection «Biblioteca Universal», qui publie environs 40 titres, dont celui du roman historique de Pinheiro Chagas, Os guerrilheiros da morte, en 1872, roman qui a tout de suite connu un succès qui justifiera une quatrième édition deux ans plus tard. Dans cette collection, la place des auteurs portugais fait un contrepoids à ce qui, à l’époque, était l’importance Portugal. Diccionario histórico, corográfico, biográfico, bibliográfico, heráldico, numismático e artístico, Lisboa, João Romano Torres Editor, 7 vols. 1904-1915 (les volumes 3 à 7, déjà chez João Romano Torres & Cie). 2

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des traductions du français. De toute façon, dans cette collection, on trouve aussi le nom de Ponson du Terrail (Um crime da mocidade, 1876), et l’importance de la collection se reconnait au fait que l’entreprise se voit appelée parfois du nom de la collection ou bien en lui faisant référence (Empresa Biblioteca Universal de Lucas e Filho). D’autres auteurs portugais dont les romans furent publiés par Lucas Evangelista, pour la plupart oubliés de nos jours, comme Serafim Amado, Carlos Pinto de Almeida ou Reis Dâmaso ont aussi connu alors quelque succès. Pinheiro Chagas était, de toute façon, l’intellectuel de référence de l’entreprise, ayant dirigé une autre collection encore du temps de la «Lucas & Filho», la «Educação Popular», avec des sujets d’histoire, et des livres sur le corps humain, la photographie, les volcans, entre autres, dans des volumes d’environ 100 pages in 8º. Une troisième publication lancée plus tard, la «Enciclopédia das Famílias», traduit le même but de correspondre à un univers de lecteurs élargi et en expansion. Il s’agit ici d’une publication périodique, une revue «de instrução e recreio» qui a connu près de 100 numéros à partir de 1888. Il est intéressant de constater le caractère simultané de cette revue et de celle qui fut à l’origine de l’entreprise de son fils João qui, en 1885, s’associe à Inácio Moreira pour publier le Recreio. Revista semanal, literária e charadística. Le succès des périodiques qui s’annonçaient comme d’instruction et de récréation en fit naitre une grande quantité, partout dans le pays, pendant ces années là. Mais ce qui est intéressant dans les entreprises de Lucas Evangelista Torres et João Romano Torres est la façon de soutenir une entreprise d’édition sur une publication de ce genre. En plus, en concurrence. Le caractère d’instruction et la volonté de répondre aux besoins de publics émergents est bien visible dans le catalogue de Lucas, avec les grammaires, les livres scolaires, les classiques3. La récréation se voit surtout dans les périodiques, dont il produit de nombreux titres, dans les almanachs et dans les romans. Après sa mort, en 1895, l’entreprise de Lucas passera à son fils Manuel qui l’appellera par la suite, Manuel Lucas Torres Editora. Elle va continuer jusqu’aux années 20, ayant pourtant perdu l’importance qu’elle avait connue avant. Le quatrième fils de Lucas, Fernando Augusto Torres^, bien qu’ayant été formé, comme ses frères, dans l’imprimerie de son père, n’aura pas le rôle des autres dans le monde de l’édition. Revenons donc à João Romano Torres. Après que Luís Marcelino ait commencé avec leur père leurs premiers projets d’édition, il essaie de suivre son propre chemin, mais sans succès au début. Jusqu’en 1885, il devra se contenter de travailler dans une imprimerie, non plus celle de son père, mais celle associé à un éditeur et libraire, Henrique Zeferino. Il aura donc l’opportunité de suivre, non seulement une typographie que offre ses services à ceux qui en ont besoin, mais aussi une typographie que travaille associée à un éditeur et qui, par conséquent, répond à un 3

dont Cicéron, Ésope, Homère, Virgile, Ovide, Pindare, Hérodote. 75


programme et à des rythmes qui sont ceux des choix de l›éditeur. C›est probablement un des aspects qui va faire la différence par rapport à ses frères, plus fermés dans le monde de la typographie et qui conçoivent l›édition par le biais des rapports avec des auteurs. Avec Zeferino, João Romano Torres va travailler dans un volume polémique et dont la renommée dépassera son temps de publication, le récit critique sur le Portugal écrit par Maria Ratazzi (Portugal de relance (1881). Il travaille aussi à la troisième édition de la traduction des Fables de La Fontaine, à partir d’une traduction que Curvo Semedo avait publié 40 ans avant et qui encore de nos jours connait des reproductions. João Romano Torres n’est plus avec Zeferino quand celui-ci publie les Mémoires de Giacomo Casanova (1887/1888). Mais il a surement compris l’intérêt des auteurs étrangers quand il se lance dans le projet du Recreio, en 1885. En fait, ce n’est qu’en 1886 qu’il devient le propriétaire du journal, dont il change divers aspects, notamment les dimensions (de 8 à 16 pages) et le prix (de 10 à 20 réis). Le périodique est à ses débuts, mais l’éditeur est conscient de ses possibilités et du public qui le cherche. L’entreprise prendra le nom du périodique (Empresa Editora do Recreio), comme celle de son père avait brièvement adopté celui de la collection «Bibloteca Universal». Ça donne un peu l’idée de la précarité des entreprises d’édition, dépendantes de la viabilité ou de la visibilité d’un projet. Mais l’entreprise de Romano Torres ne se borne pas au périodique et mise tout de suite sur le roman, et sur (avec ?) une collection appelée «Biblioteca do Recreio», avec A Magnetizada (1888), de Georges Maldague4, livre paru à Paris chez E. Dentu (1885). Il fut traduit par José Carcomo et publié sous le nom d’éditeur de Minerva Comercial. La pratique d’avoir recours à des noms de maisons d’édition existantes, de la part de nouveaux éditeurs est répandue à l’époque. C’était la collection qui identifiait la main de l’éditeur. Nous savons que Henrique Marques, lui aussi un jeune éditeur en 1893, le fait, publiant plusieurs livres avec le nom de l’éditeur A. M. Pereira, même si tout le travail et les frais d’édition lui appartenaient. C’est, je suppose, une des raisons de la difficulté de repérer la plupart des titres publiés par João Romano Torres à ses débuts. Il faut donc faire confiance à ce qui lui est attribué dans son propre dictionnaire, en 1912. Entre 1888 et 1912, il aurait, donc, publié Alexandre Dumas, Eugene Sue, Eugene Scribe, Ducray Duminil, A. Contreras, Peres Escrich, Ramon de la Luna et Ponson du Terrail, dont il aurait été le premier (et encore en 1912, selon eux, le seul) à avoir publié en portugais la collection complète des aventures de Rocambole, en 12 volumes. Un bon nombre de ces auteurs était déjà connu, traduit et publié au Portugal. Ponson du Terrail, par exemple, avait eu plusieurs éditions pendant les années 60 et 70, surtout chez Lallemant Frères, mais aussi chez beaucoup d’autres: à Lisbonne, la Typ. Luso-Britânica, la Joséphine Maldague, (née à Rethel (Ardennes) en 1857, décédée à Paris en 1938). Voir, AnneMarie Thiesse, Le roman du quotidien. Lecteurs et lectures populaires à la Belle Epoque, Paris, Le Chemin Vert, 1984, (republié par Points histoire, 2000), pp.198-200. 4

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Cartro Irmão, la Lusitana, la Rodrigues Trigueiros (un traducteur devenu éditeur), la Typ. Portuguesa, la Imprensa Nacional et son propre père dans la Biblioteca Universal. À Porto Ponson du Terrail avait été publié chez Cruz Coutinho et chez Chardron. Tout comme Dumas, abondamment traduit et publié à l›époque où João Romano Torres l›incluait parmi ses livres. À part le cas de Maldague, très jeune à l›époque où elle devient l›auteur qui fait démarrer les romans de Romano Torres, le pari retombe sur des auteurs bien connus. C’est aussi le cas pour Ducray Duminil lequel, bien que beaucoup moins connu, avait déjà été publié. Le roman même que Romano Torres publie (de son propre nom cette fois) O cego da fonte de Santa Catarina (sd.) avait déjà été traduit et publié par la Rollandiana en 1858. Romano Torres le fait traduire à nouveau par Guilherme Rodrigues, l’un des responsables du Dictionnaire Portugal et pendant longtemps, déjà au XXe siècle, l’un des traducteurs de français pour cette maison d’édition. En ce qui concerne le roman espagnol, on peut prendre l’exemple de deux livres de Peres Escrich pour comprendre un peu les stratégies déployées. O manuscrito materno et A mulher adúltera sont deux romans publiés en plusieurs volumes en 1900 ou un peu avant. L’auteur était connu en traduction, puisqu’il avait déjà été souvent publié soit à Lisbonne, soit à Porto et à Braga, depuis les années 60. Les deux livres sont préparés en plusieurs volumes, et en parties, avec un programme de souscription. Le traducteur du deuxième, Esteves Pereira, est en train de préparer au même moment, comme Guilherme Rodrigues, le dictionnaire Portugal. Et on connait des estampes dont le sujet n’avait rien à voir avec les livres, estampes qui étaient offertes aux abonnés de l’un et de l’autre. Les deux estampes représentent des moments des Lusíadas : l’éditeur les offre pour essayer d’augmenter l’intérêt des lecteurs5. Par contre, on ne connait pas le résultat de ces campagnes. Ce qui est certain c’est qu’il y a là tout un programme qui met ensemble des auteurs étrangers connus et des stratégies agressives de vente, incluant des références nationales. Et il ne sera pas très osé d’imaginer que le succès de João Romano Torres, au contraire de son frère, soit en rapport avec ce programme. Un des travaux qui doit en ce moment être accompli, pour qui veut suivre la trace de ces livres et reconstituer le catalogue initial de la Romano Torres et de la Empresa do Recreio, est celui d’identifier les maisons d’édition avec lesquelles cet éditeur travaillait et dont il se servait des noms pour ses propres éditions. Il faut aussi envisager la possibilité que Romano Torres ait eu pour pratique de ne jamais envoyer des exemplaires à la Bibliothèque publique et que, par conséquent, aucun exemplaire de ces collections n’ait survécu. Estampe 1 (offerte aux abonnés de Manuscrito materno): A nympha Thetis recebe Vasco da Gama na ilha dos amores [ Visual gráfico] : Desta arte em fim conformes já as formosas... Lusiadas, canto IX, est. 84 / P. Marinho pht.o grav.. - [Lisboa] : João Romano Torres, [ca. 1900]. - 1 imagem : p&b ; 38x30,5 cm.; Estampe 2 (oferte aux abonnés de A mulher adúltera: “Vasco da Gama apresenta a D. Manuel as primicias da India [ Visual gráfico] : Entraram pela foz do Tejo ameno... Lusiadas, canto X, est. 144 / P. Marinho pht.o grav.. - [Lisboa] ; R. D. Pedro V, 84 a 88 : João Romano Torres, [ca. 1900]. - 1 imagem : reprod. fotomecânica, p&b (impr. sobre fundo beige) ; 27,7x22,8 cm. 5

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Deux notes encore sur les priorités de ce programme éditorial et les tensions autour de questions de gout et de qualité des éditions. En ce qui concerne les priorités, João Romano Torres les a clairement définies. Parmi les aspects qu’il fallait privilégier, il y avait l’histoire. Et l’histoire a, du point de vue de l’éditeur, un intérêt qui ne concerne pas seulement l’éducation. Elle peut aussi présenter un lien étroit avec la fiction, et c’est donc sur cette voie qu’une grande partie des projets seront développés. Parmi les auteurs dont les noms sont en rapport avec la production de romans historiques et biographies, ceux de Campos Júnior, Lobo d’Ávila, Rocha Martins, Eduardo de Noronha, César da Silva se détachent parmi d’autres. Le choix de l’un d’eux, comme celui de Artur Lobo d’Avila, qui a exactement l’âge de João Romano Torres, nous permet d’accèder à une compréhension assez juste du circuit de l’écrit et des lectures. Par exemple, son roman «A Descoberta e conquista da Índia pelos portugueses» commence par être publié en feuilleton dans la Diário de Notícias. en 1898. Il reçoit un prix et il est alors publié para João Romano Torres. Ce n’est pas son seul cas. Os Caramurus et Os amores do Príncipe Perfeito, romans du même auteur, suivent un parcours semblable : journal en feuilleton et livre chez Romano Torres. Les stratégies internationales de la diffusion des romans étaient complètement appliquées par cet éditeur qui en profitait au maximum. En ce qui concerne les polémiques sur le changement de gout, ce qu’on voit c’est qu’elles sont extérieures au monde de l’édition qui fait ses choix sans trop se gêner des problèmes littéraires sur ce qui est et ce qui n’est pas canonique. C’est vrai que des vagues successives d’auteurs consacrés critiquent cette littérature que «tout le monde lit». Au milieu du siècle il s’agissait d’une partie de la génération romantiquequi refusait les auteurs de la mode venus de France et d’Angleterre 6. A la fin du siècle, c’est plutôt la nouvelle génération du réalisme qui met ensemble le gout romantique et les mauvaises lectures qui remplissent le temps «de tout le monde» 7. Ce qui intéresse, cependant, à un éditeur de succès, comme João Romano Torres c’est que, bien qu’il ne soit pas vrai que «tout le monde lit», il y a plusieurs publics qui peuvent être sensibles à des titres, à des auteurs, à des genres, au Portugal, comme partout en Europe, plutôt qu’à d’autres. Et cette conscience est une des clefs de la réussite. Ce qui se laisse voir dans l’histoire des éditeurs à la fin du XIXe siècle c’est que ceux qui entrent dans ce monde ayant un but de profit incluent nécessairement le roman en général et le livre traduit en particulier, surtout le livre d’origine française, dans leurs plans d’édition. Et le but est d’atteindre des couches de lecteurs qui arrivent en ce moment à la lecture, ceux qui peuvent décider du succès d’une édition. En ce sens, les critiques contre le livre populaire sont, à vrai-dire, des éléments décisifs de publicité dont ces éditeurs ne peuvent que se réjouir. 6 7

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Revista Universal Lisbonense, nº44, Agosto de 1842, p. 523. As farpas, Lisboa, Typografia Universal, Maio 1871, p.30.


Sur les itinéraires des hommes du livre en Europe e au Brésil Jean-Yves Mollier

(Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines)

D

epuis les origines de l’imprimerie en Europe, la mobilité des hommes du livre a été une constante qui permet d’expliquer la rapide installation de presses tant en Europe de l’ouest qu’au sud et à l’est du continent. Bien entendu, les divers contrôles et censures, étatiques et religieux, ont freiné ce mouvement centrifuge mais l’Italie, la France, l’Angleterre, les Pays-Bas et l’Allemagne possédaient dès 1480 de multiples foyers d’impression dont on trouvait d’autres traces au nord de l’Espagne et jusqu’à Prague et Budapest pour la partie orientale du continent1. Le Portugal n’échappa pas à cette dynamique et l’on sait tout ce que les péninsules italienne et Ibérique doivent au dynamisme des colporteurs du Briançonnais – la région des Hautes-Alpes proche de l’Italie aujourd’hui – qui s’installèrent tant à Turin, Gênes et Rome qu’à Barcelone, Cadix, Madrid, Coimbra, Porto ou Lisbonne2. Cette fois, les solidarités qui poussaient à quitter le bourg d’origine étaient davantage familiales que professionnelles mais le résultat fut identique. Bientôt l’ensemble de l’Europe s’équipa en ateliers de fabrication des livres et en boutiques où s’approvisionner au point de provoquer cette « fureur de lire » qui effraya tant l’Eglise catholique à partir des années 17603. Le succès remporté par les Voir la carte de la diffusion de l’imprimerie proposée par Lucien Febvre et Henri-Jean Martin dans L’apparition du livre, rééd.,Paris, Albin Michel, coll. « L’Evolution de l’humanité », 1971, p. 260-261. 2 Voir Livres et libraires en Espagne et au Portugal (XVIe-XXe siècles), Paris, Ed. du CNRS, 1989 et, notamment, Marie-Hélène Piwnik, « Libraires français et espagnols à Lisbonne au XVIIIe siècle », p. 81-98, ainsi que la carte dressée par Laurence Fontaine in Histoire du colportage en Europe. XVe-XIXe siècles, Paris, Albin Michel, 1993, p. 79. 3 Sur la Lesewut (la « fureur de lire ») qui défraie la chronique en Allemagne puis en Italie et en France, voir Rolf Engelsing, Der Bürger als Leser. Lesergeschichte in Deutschland, 1500-1800, Stuttgart, Metzler, 1974, et Reinhard Wittmann, « Une révolution de la lecture au XVIIIe siècle ? » in Histoire de la lecture dans le monde occidental, dir. Guglielmo Cavallo et Roger Chartier, Seuil, 1995, p. 331-364, et, notamment p. 344-351. 1


romans de Richardson, Rousseau et Goethe semblait annoncer une révolution des mœurs et des pratiques culturelles qu’aucun barrage idéologique ou policier n’était en mesure d’endiguer. La condamnation de l’Encyclopédie, mise à l’Index librorum prohibitorum en 1759, n’arrêta pas le torrent d’imprimés qui déferla sur l’Europe et, presque aussi vite, sur une partie de l’Amérique espagnole et portugaise4. De Lisbonne ou Porto à Rio de Janeiro, les enfants des colporteurs fixés au Portugal comprirent vite qu’un nouveau marché s’ouvrait à eux lorsque le Brésil se sépara de la couronne des Bragance mais, dès 1800, Paulo Martin Filho avait fait le voyage transatlantique, emportant dans sa balle aussi bien des livres religieux que la Real Mesa Censoria ne risquait pas de retenir que des pamphlets antinapoléoniens et, plus généralement, antifrançais qui, eux, n’étaient pas pour déplaire aux autorités. Toutefois Lucia Bastos Neves et Tania Bessone observent qu’à côté du théâtre de Racine, on trouvait celui de Molière, plus subversif, et Gil Blas de Lesage ainsi que Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, à côté du classique ouvrage d’éducation, Télémaque de Fénelon, véritable matrice des livres de lecture destinés à la jeunesse au XVIIIe et au XIXe siècle5. On sait, grâce aux travaux de Martyn Lyons sur les lectures des Français au XIXe siècle que ces trois œuvres figurent parmi les best-sellers et les long-sellers de l’époque6, ce qui signifie que les colons du Nouveau Monde étaient censés partager les goûts de leurs contemporains du Vieux continent. L’étude des listes de livres adressées par sa famille lisboète à Paul Martin Filho corrobore les observations faites par Marcia Abreu dans Os Caminhos dos livros à propos de la diffusion des livres d’éducation imprimés en latin7 et confirme la grande ressemblance entre les fonds de livres disponibles sur les deux continents. On sait également, dans le cas de la famille Martin de Lisbonne, qu’elle expédiait ses volumes non seulement à Rio de Janeiro mais à Bahia, Maranhao, Para et Pernambuco, ce qui confirme l’existence de lignes de cabotage entre les ports brésiliens situés au nord de la capitale de l’Empire8. Comme Plinio Martin Filho n’était pas le seul Briançonnais d’origine à s’être fixé dans cette région du monde où les Aillaud, Bertrand, Bompard, Borel, Faure et autres Rolland tentèrent également la fortune, on voit Sur la censure romaine et l’Index, voir « Littérature et censure au XIXe siècle », dossier réuni et présenté par J.Y. Mollier, in Mélanges de l’Ecole française de Rome. Italie et Méditerranée (MEFRIM), t. 121-2/2009, p. 303-483. 5 Lucia Maria Bastos P. Neves et Tania Maria Bessone da Cruz Ferreira, « Brésil, Portugal et France : la circulation des idées politiques et culturelles par l’intermédiaire de ceux qui ’négocient les livres » (1808-1830) », ici dans ce même livre. 6 Martyn Lyons, Le triomphe du livre. Une histoire sociologique de la lecture dans la France du XIXe siècle, Paris, Promodis-Cercle de la Librarie, 1987. 7 Marcia Abreu, Os Caminhos dos Livros, Campinas, Mercado das Letras, 2003. 8 Voir sur ce point Laurent Vidal et Tania Regina De Luca dir., Les Français au Brésil. XIXe-XXe siècles, 2e éd., Paris, Les Indes savantes, 2011, et la carte dressée par Marisa Midori, O Imperio dos Livros, op. cit., p.275.. 4

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se dessiner des itinéraires des hommes du livre qui éclairent singulièrement la circulation des imprimés et celle des idées au XVIIIe et au XIXe siècle9. La globalisation n’est donc, on le vérifie une nouvelle fois, nullement une invention de la fin du XXe siècle et si le XVe siècle fut sans doute l’occasion de la première manifestation de ce genre10, le XIXe connut à son tour une mondialisation de grande ampleur. La culture de masse ne put en effet se développer, après 1860, que dans un univers relativement homogène11, ce qui n’exclut évidemment pas de profondes différences dans les processus d’acculturation entre telle cité dynamique de l’est du Brésil, Rio de Janeiro par exemple, et telle ville du Mato Grosso ou de l’Amazone. Toutefois, si la réalité de ces phénomènes ne fait aucun doute, l’observation attentive des itinéraires empruntés par les hommes du livre pour réussir socialement à l’époque met en évidence des parcours propres à chacun des pays étudiés ici, le Portugal offrant, entre le Brésil et la France, un cas d’espèce peut-être singulier du point de vue de la transformation des imprimeurs en éditeurs dignes de ce nom. Or c’est peut-être dans la mise en évidence de ces écarts par rapport aux normes qui se dégagent des statistiques que l’on peut faire ressortir à la fois la similitude des comportements et l’unicité de chaque trajectoire sociale. De ce point de vue, les exemples cités par Joao Lisboa à propos de la famille Torres, imprimeurs-éditeurs de la capitale du Portugal12 et ceux étudiés tant par Marisa Midori13, Anatole Louis Garraux, que par Lucia Granja, Baptiste Louis Garnier,14 et par moi, Louis Hachette ou Auguste et Hippolyte Garnier15, montrent qu’à Rio de Janeiro et Paris on n’accède ni de la même manière ni au même moment au statut envié d’éditeur ayant pignon sur rue. La naissance de l’éditeur en Europe Apparu entre les années 1770 et 1830, à Londres, Paris, Leipzig et Francfort, le type social que représente l’éditeur, publisher et non plus bookseller en Angleterre, Verleger et non simple buchhandler en Allemagne, editor et non plus livreirio au Portugal et au Brésil, Voir Diogo Ramada Curto, Manuela D. Domingos et al. dir., As Gentes do Livro, Lisboa, Seculo XVIII, Lisboa, Biblioteca Nacional, 2007, et Manuela D. Dominos, « Colporteurs ou Livreiros ? Acerca do comercio livrero em Lisboa, 1727-1754 », Lisbonne, Revista Biblioteca Nacionale, 1991, p. 287-297. 10 Serge Gruzinski, Les quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Paris, La Martinière, 2004. 11 Jean-Yves Mollier, Jean-François Sirinelli et François Vallotton dir., Culture de masse et culture médiatique en Europe et dans les Amériques. 1860-1940, Paris, PUF, 2006. 12 Joao Lisboa, « Au début le ’Recreio’ », ici, dans ce même livre. 13 Marisa Midori, O Imperio dos livros, Sao Paulo, Edusp, 2011. 14 Lucia Granja, « La librairie Garnier au Brésil : cette histoire se fait avec des hommes et des livres », ici, dans ce même livre. 15 Jean-Yves Mollier, O Dinheiro e as Letras. Historia do Capitalismo Editorial, Sao Paulo, Edusp, 2011. 9

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est véritablement une création de la modernité. C’est la multiplication sans précédent des collections de l’Encyclopédie - 24 000 séries complètes commercialisées en Europe entre 1760 et 1780 - qui transforma le libraire d’Ancien Régime Charles-Joseph Panckoucke en un authentique éditeur16, archétype des Louis Hachette et Pierre Larousse pour la France, John Murray et William Henry Smith pour l’Angleterre ou Friedrich Brockhaus et Anton Philipp Reclam pour l’Allemagne. Dans ces itinéraires, on remarque une constante : si ces hommes peuvent être issus des professions du livre, la plupart de ceux qui réussissent au XIXe siècle proviennent d’autres milieux sociaux et plutôt en recherche d’une position sociale enviée, le livre apparaissant comme une sorte de talisman capable de transformer de pauvres hères en commerçants établis, voire en négociants ou en chevaliers d’industrie. De ce point de vue, les trois frères Garnier passés du colportage en Normandie au commerce des livres à Paris font plutôt figure d’éditeurs à l’ancienne que de grands éditeurs du type de Louis Hachette et de Michel Lévy. Peu aimés et très critiqués par leurs confrères, les Garnier de Paris se distinguent par bien des traits de leurs jeunes collègues désireux de faire évoluer le monde du livre, tels Jules Hetzel, le grand pourvoyeur de la jeunesse en fictions rédigées exprès pour elle, Gervais Charpentier, l’inventeur des collections de volumes à bon marché, Louis Hachette des bibliothèques de gares et Michel Lévy du livre à un franc moins de cinq euros actuels. En pleine ascension sociale, le fils de colporteur juif alsacien Michel Lévy mourra propriétaire d’un hôtel particulier aux Champs-Elysées, d’un château et d’un vignoble dans le Bordelais, d’une maison d’édition située à deux pas du nouvel Opéra, et, surtout, d’un précieux catalogue dans lequel toute la littérature française de l’époque était représentée, de Balzac à Vigny, en passant par Dumas, Nerval, George Sand, Stendhal et Tocqueville. A aucun moment de sa carrière, il ne fut tenté par l’impression de ses propres livres et il faut rappeler que si Pierre Larousse se fit imprimeur, ce ne fut que pour confectionner luimême les fascicules qui allaient composer les volumes du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle et éviter la censure qui avait frappé Diderot et d’Alembert quand ils faisaient confiance à leur libraire, André-François Lebreton17. Auparavant, de 1852 à 1869, il s’était contenté d’éditer les livres de classe qu’il rédigeait à l’intention des élèves auxquels il destinait sa prose et on ne saurait donc inférer de son exemple un quelconque penchant pour la technique qui aurait été celui des hommes du livre de son temps. En Angleterre comme en France, on comptait de moins en moins d’imprimeurs-libraires, c’est-à-dire éditeurs, et si, en Allemagne, la confusion des professions du livre était encore assez souvent la norme, de nombreux professionnels se détachaient du modèle techniciste, au demeurant encore assez prégnant dans ce pays, tel Anton Philipp Reclam, fils de libraire devenu éditeur et imprimeur pour assurer l’indépendance financière de sa 16 17

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J.Y. Mollier, O Dinheiro et as Letras…, op. cit., ch. 1 et 2. J.Y. Mollier et B. Dubot, Histoire de la Librairie Larousse. 1852-2010, Paris, Fayard, 2012.


firme18. En Angleterre comme en France, la nécessité pour les imprimeurs d’immobiliser des capitaux importants pour s’équiper en grosses machines à vapeur puis en rotatives et, à la fin du siècle, en linotypes, devait les conduire à chercher la rentabilisation maximale de leurs investissements et à se spécialiser dans ce métier comme l’avaient fait, un peu avant eux, les fabricants et les marchands de papier, jusque-là très présents dans le monde de la librairie19. Même si, jusqu’à la Première Guerre mondiale, la profession d’éditeur demeurera relativement ouverte en France et servira de refuge à nombre d’individus aux parcours différents, une norme, c’est-à-dire un modèle, se dégage de l’observation de centaines de professionnels. Celle-ci fait de l’éditeur un intermédiaire entre deux mondes, celui de l’imprimerie et celui de la librairie, le médiateur entre l’écrivain et le public, un homme double capable de prévoir les goûts du public, d’anticiper la demande et de proposer aux lecteurs les livres les mieux adaptés à leurs désirs. En ce sens, il est sorti de l’Ancien Régime et entré de plain pied dans la modernité en comprenant son époque et en offrant à ses contemporains les imprimés qu’ils attendaient pour satisfaire leur soif de lecture, d’information et de loisirs, qu’il s’agisse des magazines pour les femmes ou les enfants, des collections de livres à bas prix qui s’apparentent aux futurs livres de poche ou des innombrables ouvrages de vulgarisation en tous genres qui inondent le pays. La réussite de ces éditeurs modern style fut insolente au gré de nombre d’écrivains qui ne comprenaient pas cet enrichissement soudain et le dénoncèrent, accablant Michel Lévy, Louis Hachette et leurs confrères de leurs sarcasmes. Le Journal littéraire des frères Goncourt est trop plein de remarques lapidaires pour qu’il soit utile de continuer sur ce point20 mais le poète Charles Baudelaire et le romancier Gustave Flaubert partagèrent un identique sentiment de frustration à l’égard de ces parvenus de la fortune qui se montraient peu soucieux de partager avec leurs auteurs la manne procurée par la commercialisation des produits de leur génie21.

F. Barbier, op. cit., p. 92-96. J.Y. Mollier, O Dinheiro et as Letras…, op. cit., pour de nombreux exemples d’imprimeurs ayant progressivement renoncé à l’édition, tels Paul Dupont ou Napoléon Chaix, ou de fabricants de papier ayant suivi le même itinéraire, tel Charles-Alexandre Delatouche, directeur des Papeteries du Marais et de Sainte-Catherine. 20 Edmond et Jules de Goncourt, Journal, rééd., Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1989, 3 vol. 21 J.Y. Mollier, Michel et Calmann Lévy ou la naissance de l’édition moderne. 1836-1891, Paris, Calmann-Lévy, 1984. 18 19

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L’imprimeur-éditeur portugais, un modèle intermédiaire ? A lire les destinées de la famille Torres, fondatrice d’une entreprise d’édition qui existe encore en 2012, et à méditer ces parcours dans l’espace social que restitue Joao Lisboa, on a l’impression que près du Tage le nombre de lecteurs n’était pas suffisant pour qu’un éditeur se contentant de la recherche des auteurs et des débouchés commerciaux pour son fonds puisse trouver les moyens matériels d’occuper son temps et de survivre, du moins avant 1914. Nés dans le monde des ateliers de typographie, ces hommes du livre changeront bien de profession en se faisant éditeurs de journaux et de magazines puis de collections de livres mais ils emprunteront une voie originale qui semble avoir proliféré dans le sud de l’Europe et particulièrement en Italie. Dans ce pays où l’art typographique est demeuré une spécialité du nord de la péninsule, le créateur de la grande maison Mondadori, aujourd’hui propriété de l’empire Berlusconi, Arnoldo Mondadori, débuta comme ouvrier typographe, en 1907, avant de racheter la petite entreprise qui l’employait, d’y associer des journaux et de lancer, en 1910, le premier magazine pour enfants qui allait le faire connaître dans tout le pays22Au Portugal et notamment à Lisbonne, cet itinéraire fut celui de Lucas Evangelista Torres, fondateur de l’entreprise dans laquelle ses quatre fils devaient travailler23 et à l’origine d’une firme qui changea plusieurs fois de nom, prit celui du journal O Recreio, et lança des collections de livres du type de la « Biblioteca Universal ». Probablement imitée de la collection « Universal Bibliothek » de Leipzig dont le succès était l’objet d’articles élogieux dans de nombreux périodiques24, cette collection avait peut-être pour ambition de devenir, dans le pays de Camoens, aussi emblématique de la littérature nationale que son inspiratrice allemande qui profita, en 1867, d’un changement du régime du droit des auteurs après leur mort, pour tenter d’occuper la plus grande part du marché littéraire25. Au-delà de l’exemple analysé par Joao Lisboa, la voie d’accès portugaise à l’édition proprement dite semble bien, comme en Espagne, largement redevable aux métiers du livre puisque les colporteurs du Briançonnais ont été en quelque sorte la première souche sur laquelle la librairie locale s’est appuyée pour se développer. On retrouve ici les cartes dessinées par Isabelle Fontaine dans son étude du colportage en Europe, lesquelles montrent une descente des colporteurs originaires des Hautes Alpes vers la Suisse, l’Italie, l’Espagne et le Portugal26 avant qu’une partie d’entre eux n’émigrent en Amérique du Sud et particulièrement au Album Mondadori 1907-2007, Vérone, Mondadori, 2007. Cet énorme album de 840 pages a été imprimé en italien, français et anglais à l’occasion du centenaire de la firme. Il constitue un magnifique recueil de documents très précieux et un historique de la maison éponyme. 23 Joao Lisboa, op. cit. 24 La collection phare de la firme Reclam apparaît en 1867, celle de la famille Torres en 1870. 25 F. Barbier, op. cit. 26 L. Fontaine, op. cit. 22

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Brésil. Par opposition aux éditeurs issus du groupe des hommes de lettres, ces deux rameaux privilégieront l’argent au détriment des lettres, ou la marchandise plutôt que le ferment, et c’est eux, nous dit Joao Lisboa, qui accepteront sans trouble particulier ni état d’âme, la littérature industrielle. Traducteurs de Ponson du Terrail, de Sue et de Dumas, mais aussi de bien des feuilletonistes aujourd’hui tombés dans l’oubli, ils imposeront cette première couche de vernis littéraire appartenant incontestablement à la culture de masse et ce , au grand dam des hommes de lettres partisans, comme Sainte-Beuve, de la protection des Belles Lettres avant qu’elles ne se transforment en littérature industrielle à cause de l’avènement du feuilleton et des ravages qu’il produisait dans l’écriture des fictions27. Il reste à se demander si d’autres éditeurs portugais de la deuxième moitié du XIXe siècle s’apparentent au modèle européen des pays où la réforme de l’instruction universelle avait été plus précoce, l’Angleterre, l’Allemagne et la France notamment, où la révolution industrielle avait engendré des phénomènes d’urbanisation et de communication accélérée entre les hommes, préalables à la naissance d’industries culturelles puissantes capables de répandre à des centaines de milliers d’exemplaires leur production destinée au plus grand nombre de consommateurs. Dans ces pays en effet, on observe l’avènement d’hommes nouveaux, sans lien particulier avec le monde du livre dont un certain nombre, Louis Hachette ou Pierre Larousse, sont des intellectuels et même des hommes de lettres, mais où beaucoup d’autres sont issus de milieux sociaux les plus divers. Ernest Flammarion et Charles Delagrave avaient vendu du tissu avant de s’établir éditeurs et, comme leurs grands devanciers, ils rêvaient de faire fortune, de posséder maisons et terrains sur lesquels faire bâtir de beaux immeubles de rapport, révélant par ces traits de caractère leur appétence pour l’argent28 en même temps que leur intégration dans l’époque et sa tendance à introduire le capitalisme dans tous les secteurs de la société. Balzac l’avait dit à sa manière en rédigeant La Comédie humaine : l’argent était le moteur universel qui faisait agir les hommes et s’il existait encore des êtres humains désintéressés, à la manière du Père Goriot, ses filles démontraient à l’envi qu’à la génération suivante il ne subsisterait rien de ces sentiments d’un autre âge. Le modèle brésilien, un mixte entre la France et le Portugal ? Quand on s’attarde sur le parcours de Baptiste-Louis Garnier, comme le fait Lucia Granja, on voit à quel point il ressemble à celui de ses frères restés en France tout en s’en distinguant par certains traits. Issu d’une famille de colporteurs de la Manche, il possède Augustin Sainte-Beuve, « De la littérature industrielle », Revue des Deux-Mondes du 1er septembre 1839 et Lise Dumasy, La querelle du roman-feuilleton. Littérature, presse et politique, un débat précurseur (1836-1848), Grenoble, ELLUG, 1999, ainsi que Marie-Eve Thérenty et Alain Vaillant, 1836. L’an I de l’ère médiatique, Paris, Nouveau Monde, 2000. 28 J.Y. Mollier, O Dinheiro et as Letras…, op. cit. 27

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la plupart des particularités des Briançonnais étudiés par Manuela Domingos et Diogo Corto29, ce qui tendrait à infirmer la thèse selon laquelle les colporteurs européens sont des montagnards descendus vers les plaines pendant la saison d’hiver, la moins favorable aux activités agricoles. Ce qui est vrai de l’Ecosse pour les îles britanniques, des Alpes et des Pyrénées pour la France, ne l’est pas pour cette région de la côte atlantique où le colportage est un phénomène tout aussi développé que dans le Briançonnais ou en Bigorre. S’il faut sans doute chercher ailleurs que dans la géographie l’origine des impulsions qui poussent les hommes à partir, l’existence de réseaux puissants de solidarités, familiales ou locales, est un des facteurs que Laurence Fontaine a mis en évidence dans ses travaux et qui semble transposable dans le cas brésilien30. Lucia Bastos et Tania Bessone confirment en effet la solidité des liens qui unissaient les familles Martin et Borel, tant au Portugal qu’au Brésil, et qui explique en partie le projet d’émigration de Plinio Martin Filho [NAO ENTENDI !] , parti avec, dans ses bagages, les caisses de livres fournies par les siens afin de lui constituer un premier fonds de marchandises en débarquant à Rio31. Dans le cas de Baptiste-Louis Garnier, Lucia Granja a retrouvé des documents d’origine notariale qui semblent prouver que plusieurs membres de sa famille élargie firent aussi le voyage transatlantique et qu’ils travaillèrent dans la librairie de Rio de Janeiro ou pour elle32. Ce qui paraît d’ailleurs certain, c’est que très vite après son arrivée en juin 1844, il ouvrit des boutiques dans le quartier commerçant, celui des Français, avant de s’installer, en 1878, dans la fameuse Rua do Ouvidor où, en 1900, son successeur, Julien Lansac, lui-même fils d’un représentant de commerce arrivé à Pernambouc en 1840 et donc né au Brésil, devait inaugurer la magnifique boutique qui symbolisait la réussite économique de la maison Garnier de Rio. On ignore si BaptisteLouis fit d’abord la commission ou s’il se spécialisa dès le début dans la vente de livres fournis par ses frères mais, ce qui est plus déterminant dans son cas, c’est qu’il importa au Brésil le modèle français de l’éditeur recrutant une authentique écurie d’auteurs, ce qui justifie sa position en vue dans le Panthéon des lettres brésiliennes où on le considère encore aujourd’hui comme le véritable artisan de l’autonomie du champ littéraire. En rémunérant, même mal, les écrivains cariocas, Baptiste-Louis Garnier transformait les auteurs locaux en véritables professionnels des Lettres, ce qui lui valut d’être décoré par Pedro II de l’Ordem da Rosa, l’équivalent de la Légion d’honneur que reçurent Michel Lévy et Louis Hachette à Paris. En laissant un catalogue dans lequel on trouvait 665 écrivains brésiliens, parmi lesquels Machado de Assis, José de Alencar ou Bernardo 29 30 31 32

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M. Domingos et D. Curto, op. cit. L. Fontaine, op. cit. L. Bastos et T. Bessone, op. cit. L. Granja, op. cit.


Guimaraes33, le livrario était bien devenu un editor, comme l’avait fortement souligné Claudia Neves Lopes dans sa thèse de doctorat34, et ce dès les années 1870. En ce qui concerne Anatole Louis Garraux qui a fait l’objet des recherches approfondies de Marisa Midori35, il débuta à dix-sept ans chez son compatriote Baptiste-Louis Garnier avant de voler de ses propres ailes et d’ouvrir sa boutique, dans le Largo da Se, au centre de Sao Paulo, s’efforçant ainsi de devenir, dans la ville rivale de Rio, l’équivalent de son ancien patron. Toutefois, lorsqu’il s’installe en 1863 au c’ur de la grande ville pauliste - 20 000 habitants nous dit Marisa Midori - sa boutique est loin d’être spécialisée et ressemble à celle qu’avait fondée Hector Bossange à Montréal en 181536. On y trouve en effet tous les « articles de Paris » alors très recherchés : cannes, parapluies, jumelles, boîtes à bijoux, miroirs, vases en cristal ou porcelaine, mais aussi cartes de géographie, globes célestes, vues photographiques, vins de qualité, cigares, autant de produits qui caractérisent un « commissionnaire » comme on disait alors, c’est-à-dire un négociant spécialisé dans l’import-export de marchandises. Les Bossange, originaires de Bordeaux, avaient débuté par là et le père, Martin, avait entretenu des liens très serrés avec les Antilles, les Etats-Unis et le Canada avant d’y expédier ses enfants à la suite des guerres napoléoniennes et de la chute de l’Empire. Mort très riche, Anatole Louis Garraux représente en quelque sorte cette ancienne voie de passage de la commission - l’import-export en langage moderne - à la librairie puis à l’édition puisqu’il est avéré qu’il édita des livres au Brésil et, surtout, qu’il paya des droits d’auteur à ceux qu’il faisait entrer dans ses catalogues, assumant ainsi pleinement sa fonction d’éditeur37 et confirmant, par ce trait, la modernité des Lettres brésiliennes, passées à l’édition proprement dite avant que le Portugal ne se décide à séparer les fonctions d’éditeur et celles d’imprimeur, faute d’un marché susceptible de justifier ce décollage. En guise de conclusion provisoire Il est évidemment trop tôt pour conclure de façon définitive sur la diversité des voies d’entrée de chacun des trois pays observés dans l’édition moderne et sur la constitution parallèle d’un champ littéraire autonome, lequel suppose un système éditorial développé dans lequel 33

p. 146.

Lucia Granja, op. cit., et Laurence Hallewell, O Livro no Brasil, 2e éd., Sao Paulo, Edusp, 2005,

Claudia Neves Lopes, Les relations éditoriales entre le Brésil et le Portugal : la place du livre et de l’édition dans le processus de colonisation et de décolonisation culturelles, 1889-1989, thèse de doctorat en histoire, université Paris 7, dir. J. Piel, 1998. 35 Marisa Midori Deaecto, « B.L. Garnier et A. L. Garraux : destins individuels et mouvements d’ensemble dans les rapports éditoriaux entre la France et le Brésil au XIXe siècle », in Les Français au Brésil…, op. cit., p. 431-450 et O Imperio dos Livros, op. cit., notamment p. 380 et sqs. 36 Nicole Felkay, « La librairie Bossange » in Livre et lecture au Québec (1800-1850), Québec, Institut de recherche pour la culture, 1988, p. 43-58. 37 Marisa Midor, op. cit. 34

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le médiateur entre le public et les écrivains joue un rôle central. Qu’il s’agisse d’un éditeur proprement dit ou d’une maison d’édition organisée rationnellement comme dans le cas français ou d’éditeurs traitant avec des agents littéraires comme en Grande-Bretagne ou aux EtatsUnis, l’impression des volumes et des périodiques, avait été, en règle générale, déléguée à des industriels ayant investi des capitaux très importants dans ce secteur. En France par exemple, une bonne imprimerie des années 1880, Paul Dupont ou Chaix, possédait de véritables usines, faisait travailler plus d’un millier d’ouvriers et son capital, ouvert aux banques, était de l’ordre de 6 millions de francs, plus de 20 millions d’euros actuels38. Il va de soi que la gestion d’entreprises de cette taille interdisait tout éparpillement dans des activités annexes, l’édition étant désormais une activité totalement indépendante comme le montre l’exemple de la Librairie Gallimard, constituée en société anonyme en 1919 et refusant toute activité de type industriel. Bien entendu, il existait au même moment d’autres maisons d’édition, telles les Librairies Hachette et Larousse qui, à l’instar de leur confrère allemand, la firme Reclam de Leipzig, ou écossais, la maison Nelson de Glasgow, avaient préféré faire entrer une imprimerie dans leur empire, mais il s’agissait d’une intégration capitaliste de type « horizontal » destinée à augmenter le taux de profit de la société et non d’un passage obligé d’une activité à l’autre. De l’observation croisée des itinéraires des hommes du livre brésiliens, portugais et français, on voit également se dégager d’autres modèles, celui du colporteur sédentarisé dont les enfants ont encore suffisamment d’énergie pour partir à la conquête d’espaces nouveaux et y tenter leur chance ou celui de la progéniture des négociants en import-export qui, à un moment de leur carrière, font le tri dans les produits de leur commerce et se spécialisent dans le livre. Fascinés par la noblesse de l’imprimé, par rapport à la vaisselle ou au tissu, ils s’élèvent symboliquement au-dessus de leur condition en chassant de leur boutique tout ce qui rappelait le bric-à-brac des débuts. De ce point de vue, la ressemblance entre la balle du colporteur et le bagage de l’importateur-exportateur est évidente et l’on doit admettre que, à côté de la capacité du papier imprimé à dégager des bénéfices importants, son aura en un siècle où l’alphabétisation faisait figure de sas entre le monde de la vulgarité et celui du raffinement, de l’élégance et des belles manières, le livre brillait d’un éclat aujourd’hui disparu. C’est la raison essentielle qui allait transformer des libraires ou des imprimeurs, hommes de la marchandise plus que du ferment, en éditeurs, intellectuels capables de discuter d’égal à égal avec les écrivains qui composent leur écurie tout en demeurant des négociants ou des hommes d’affaires avisés. Le débat qui agite le Portugal, à la fin du XIXe siècle, et qui oppose les défenseurs des Belles Lettres aux vulgaires diffuseurs de la littérature industrielle traduit alors peut-être la difficulté de ce pays à faire émerger un champ littéraire disposant, comme ses voisins français et brésilien, de véritables maisons d’édition capables de proposer à leurs auteurs des contrats leur permettant de vivre de leur plume et de consacrer aux Lettres la totalité de leur temps. 38

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J.Y. Mollier, O Dinheiro et as Letras…, op. cit.


2 EmE PArtIe

LA CirculaTION TransnaTional dE LA LiteraturE


Une communauté lettrée transnationale Márcia Abreu 1 (Unicamp)

Introduction

D

ans le texte que j’ai présenté à l’Escola São Paulo2, j’ai cherché à identifier les romans de plus grande circulation au Brésil entre la fin du XVIIIe siècle et la moitié du XIXe siècle, en examinant leur origine (française de façon prépondérante) et leur mode de diffusion (surtout par le moyen de traductions vers le portugais). J’ai également essayé de mettre en parallèle cet ensemble de titres avec des données réunies par M. Lyons, qui a analysé les tirages des livres publiés en France entre 1813 et 1850, afin d’identifier ce qu’il a appelé les « best-sellers français ». La confrontation entre les livres à succès de Rio de Janeiro et « les succès de longue et de moyenne durée » retenus par Lyons a révélé une forte syntonie entre les lectures de fiction réalisées à Rio de Janeiro et à Paris au cours de la même période. La comparaison a permis de distinguer clairement l’existence d’un goût littéraire mondialisé, marqué par les oeuvres françaises des XVIIe et XVIIIe siècles et les références classiques, une tendance dont le changement n’a eu lieu que lors de l’entrée en scène des romans-feuilletons qui ont orienté la préférence des lecteurs vers des oeuvres plus récentes, tout en préservant la prépondérance de la référence française et la syntonie avec les lectures en vogue à Paris. Toutefois, il y a de notoires dissemblances entre les lecteurs des deux côtés de l’Atlantique. Si en France des éditions successives d’ouvrages de Walter Scott et de Victor Hugo s’épuisaient, au Brésil, par contre, leurs oeuvres semblent ne pas avoir conquis le grand public dans la première moitié du XIXe siècle. Cependant, elles ont attiré l’attention des lettrés, qui les mentionnaient régulièrement dans leurs textes.

Ce travail est développé avec le soutien de la FAPESP, en tant que composant du Projet Thématique Circulation Transatlantique des Imprimés, et avec l’appui d’une bourse de productivité en recherches du CNPq. 2 Disponible sur www.espea.iel.unicamp.br 1


C’est surtout sur les lettrés, brésiliens et européens, que je veux maintenant fixer mon attention, en faisant le même exercice adopté dans le cas des livres à succès : il s’agira de vérifier s’il y avait une syntonie entre leurs réactions vis-à-vis des romans en circulation entre 1789 et 1839. La date limite finale se justifie en ce qu’elle correspond au début de la publication des romans-feuilletons au Brésil (à peine trois ans après leur parution en France), ce qui a fortement modifié la production, la lecture et l’évaluation des oeuvres fictionnelles. Au cours de cette même année, la plus grande diffusion des textes littéraires a suscité la célèbre critique de Sainte-Beuve, intitulée La Littérature Industrielle. Simultanément aux critiques dirigées contre la massification de la littérature, l’on assiste à un changement progressif dans la manière d’envisager le genre dans son ensemble, avec sa perte graduelle de prestige à partir des années 1840.3 Pour apprécier les réactions des lettrés envers les romans, l’analyse a été tournée vers deux types d’écrits : des textes de diffusion ample, publiés dans des périodiques anglais, français, portugais et brésiliens, et des textes de diffusion restreinte à de petits cercles lettrés, produits par des censeurs français, portugais et luso-brésiliens, afin d’autoriser la publication ou la diffusion de romans.4 En raison de la limite de pages établie pour ce texte, je serai obligée de passer rapidement d’une époque à une autre, en me concentrant sur quelques exemples à même de permettre de saisir la manière dont le genre était évalué dans les différents lieux, ainsi que les critères d’évaluation de ces romans, ce qui, malheureusement, ne donnera qu’une pâle idée de la vivacité et de l’intérêt des arguments ourdis dans les tribunaux de censure et dans la presse de cette période.

En Angleterre, “le débat sur le roman, avec les habituelles attaques et défenses, a traversé le XIXème siècle et a survécu sans donner des signes de refroidissement. Bien que les arguments contre et en faveur étaient déjà devenus assez répétitifs, quoique les défendeurs et les critiques s’étaient rendus compte que le romance avait conquis sa place et malgré les signes évidents de récupération de ce genre, avec Jane Austem et Walter Scott, et même s’il était devenu digne de respect, notamment à partir des années 1840, les objections à la lecture de romans ont persisté au cours de tout le XIXème siècle”. VASCONCELOS, Sandra. A Formação do romance inglês: ensaios teóricos. São Paulo: Hucitec / FAPESP, 2007, p.191. 4 Pour ce qui est de l’accueil des romans chez les anglais, j’ai pris comme référence le livre de Sandra Vasconcelos, A Formação do romance inglês (op.cit.). En ce qui concerne son accueil chez les portugais, j’ai pris pour base mes recherches sur la censure luso-brésilienne, partiellement présentée dans les textes ABREU, Márcia. Os caminhos dos livros. Campinas: Mercado de Letras/ALB/FAPESP, 2003; “Nos primórdios da crítica - julgamentos literários produzidos pela censura luso-brasileira”. In: FIGUEIREDO, Carmen Lúcia N. de; HOLANDA, Sílvio Augusto de O.; AUGUSTI, Valéria (org.). Crítica e literatura. Rio de Janeiro: De Letras, 2011, pp. 197-220; “O ‘Mundo Literário’ e a ‘Nacional Literatura’: leitura de romances e censura.” In: ABREU, Márcia. (org.) Trajetórias do romance: circulação, leitura e escrita nos séculos XVIII e XIX. Campinas/São Paulo: Mercado de Letras / FAPESP, 2008, pp. 275-306. « Censure et critique – les réactions des premiers lecteurs de romans ». In : Cahiers du Brésil Contemporain, no. 69/70, Paris : Maison des Sciences de l’Homme, 2008, pp. 11-35. La censure française, ainsi que l’accueil des lettrés brésiliens, publiés dans la presse font l’objet de mes recherches actuelles. 3

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Ce que vaut un roman Certaines questions disposent d’un traitement notoirement homogène entre les lettrés de différentes régions d’Europe et du Brésil. L’une d’entre elles est le mépris évident pour le genre romanesque. Parmi une centaine de textes qui associent les romans à « la médiocrité », « à la futilité », « au désoeuvrement », je prends quelques exemples, extraits d’écrits produits par des anglais, français, portugais et brésiliens, afin d’illustrer ce type d’évaluation et, principalement, pour permettre de percevoir leur syntonie. Dans The Gentleman’s Magazine, de décembre 1787, l’on trouve la considération suivante : « Il y a quelques temps et fréquemment, les romans sont considérés non seulement comme inutiles pour la société, voire comme pernicieux, en raison de la moralité très médiocre et du mode de penser ridicule qu’ils ont presque toujours inculqué. »5 Une idée très similaire a été exprimée dans la Nouvelle bibliothèque d’un homme de goût, publié à Paris en 1810 : « Nous voudrions bien pouvoir exclure de cet ouvrage, toute cette partie de notre littérature [les romans] ; nous en connoissions l’inutilité et même le danger. »6 En langue portugaise, la situation n’était pas très différente, à l’image de ce qu’on peut noter dans le commentaire fait, en 1812, dans le Correio Braziliense, publié à Londres par Hipólito José de la Costa : « L’immensité de feuilletons publiés au cours du siècle passé et aussi dans ce siècle, l’insipidité, l’inutilité, et souvent la dépravation de ces publications, ont autorisé à caractériser cette sorte de composition comme une lecture propre aux seuls esprits frivoles, et comme un usage inutile, voire aux conséquences funestes à la morale du lecteur. »7 À Lisbonne, quelques années plus tard, Marques de Penalva, censeur royal, insistait sur le même point, lorsqu’il évaluait une traduction de l’anglais, ayant pour titre Contos do Castelo, ou os Illustres Emigrados, qui cherchait un permis d’impression en 1817: « je déteste cette profusion de Feuilletons presque toujours dangereux et rarement utiles ».8 The Gentleman’s Magazine, vol. LVII, Décembre 1787. Signé « R.R.E ». Apud VASCONCELOS, 2007, p. 579. 6 “Nous voudrions bien pouvoir exclure de cet ouvrage, toute cette partie de notre littérature; nous en connoissions l’inutilité et même le danger. Mais la suite de notre plan nous y entraîne”. BARBIER, Antoine Alexandre et LE MOYNE DESESSARTS (Nicolas Toussaint). Nouvelle bibliothèque d’un homme de goût, entièrement refondue, corrigée et augmentée, contenant des jugements tirés des journaux les plus connus et des critiques les plus estimés, sur les meilleurs ouvrages qui ont paru dans tous les genres, tant en France qu’à l’étranger jusqu’à ce jour. Paris: chez Arthus Bertrand, 1810, Tome V, p. 1. 7 “Portugal. Atala ou os Amantes do deserto, a armonia da religiaõ Christaã com as scenas da natureza, e paixoens do coraçaõ humano. Lisboa. 1810. 1 vol . en 12 . p. 157.” In: Correio Brasiliense ou Armazem Literario, Londres: “imprimé par W. Lewis, dans les ateliers de Correio Braziliense, St John Square, Clerkenwell.” Octobre 1812, p. 590. 8 Avis élaboré par le censeur Marquez de Penalva pour “Contos do Castelo ou os ilustres emigrados. Arquivos Nacionais da Torre do Tombo (ANTT) – Real Mesa Censória (RMC) – Boîte 85 - 1817 – XI–15. 5

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Une partie du discrédit du genre provenait de son association au grand public. Bien que la quantité de lecteurs fût très différente en Angleterre, en France, au Portugal et au Brésil, étant donnés les taux d’alphabétisations dans ces quatre pays, partout existaient des commentaires péjoratifs sur l’intérêt que le roman éveillait au sein de vastes couches du public, mais spécialement auprès de certains groupes bien précis : les femmes, les jeunes et les pauvres. Lorsqu’on réunissait les trois caractéristiques, soit dans le cas des jeunes femmes dépourvues de ressources financières, les critiques étaient encore plus mais mordantes, comme l’on peut le noter dans les Brèves réflexions sur le roman moderne, publiées dans The Lady’s Magazine, en 1780 : « les romans [...] sont de puissants moteurs grâce auxquels le séducteur attaque le coeur féminin ; et, si l’on peut les juger à partir de l’expérience quotidienne, leurs intrigues sont rarement conçues en vain. [...] Mlle, fille du tailleur, parle maintenant à sa confidente, Mlle Polly Staytape, au sujet de prétendants et des sentiments, avec autant de familiarité que les jeunes filles les mieux élevées de la haute société »9. Contre les jeunes et leurs lectures se battaient également les censeurs français, tel que l’on peut voir dans l’évaluation du Roman intitulé : Lisady de Rainville : « de pareils sophismes doivent être éloignés avec soin de l’esprit des Jeunes gens qui font des Romans leur lecture trop ordinaire »10. Francisco Xavier de Oliveira, censeur royal au Portugal, se préoccupait non seulement des femmes, mais aussi de la diffusion de la lecture au sein des couches populaires. Lorsqu’il analyse le roman de chevalerie L’Histoire de Charlemagne, il caractérise son public avec mépris : « cette OEuvre est tellement bien accueillie au sein de notre racaille qu’il n’y a pas un seul Cordonnier, Larbin et Tailleur qui n’en dispose d’un exemplaire [...] ce qui leur engourdit l’esprit et les maintient toujours dans un état de stupidité brutale. »11. Au Brésil, Miguel do Sacramento Lopes Gama, prêtre de l’État brésilien de Pernambuco, a publié dans les années 183012 divers textes où il conseillait de maintenir les femmes éloignées des livres, en répétant des idées concernant l’influence des romans sur le comportement féminin : « “Cursory Thoughts on the Modern Novel”. The Lady’s Magazine, vol. XI, supplément pour 1780. Apud VASCONCELOS, 577. Le refus de la lecture des romans faits par les femmes arrivait au point d’amener certains à écrire et publier des textes tels que “Novel reading la cause of female depravity”. The Monthly Mirror, vol. IV, Novembre 1797. Apud VASCONCELOS, 2007, p. 582. 10 « Roman intitulé : Lisady de Rainville » : « de pareils sophismes doivent être éloignes avec soin de l’esprit des Jeunes gens qui font des Romans leur lecture trop ordinaire. » Bulletins hebdomadaires des décisions concernant les ouvrages soumis à l›inspection des censeurs. Avis 223, dernière semaine de novembre 1810. Série F18 * I 148. Archives Nationales. Paris. 11 Avis signé par Francisco Xavier de Oliveira, daté du 6 mai 1797. Desembargo do Paço, Repartição da Corte, Estremadura e Ilhas, Liasse 1932, boîte 1759. ANTT. 12 Voir, par exemple, GAMA, Miguel do Sacramento Lopes. “Conselhos e máximas do velho du surrão aos pais de família e aos maridos”. In: O Carapuceiro, 22 juillet1837. Reproduit chez Lopes Gama. Textos Escolhidos par Luís Delgado. Rio de Janeiro: Editora Agir, 1958. Nossos Clássicos, n.º 31, pp. 105, 106. 9

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Ce qui corrompt les moeurs, ce qui pervertit la morale est, par exemple, la lecture d’une telle profusion de feuilletons vils, où l’on apprend à une fille à duper la vigilance de ses parents pour jouir de la compagnie de son amant, à une épouse de tromper son mari etc. etc. »13 Quoique les commentaires dépréciatifs ayant trait au genre romanesque et aux lecteurs considérés comme habitués se fussent disséminés un peu partout, le plus commun à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle n’était pas le rejet du genre dans son ensemble. Beaucoup ont séparé le bon grain de l’ivraie en identifiant des romans à succès ou tout au moins tolérables. Dans ces cas là, l’on observe une homogénéité notoire des critères d’évaluation. L’un des plus employés était la vérification de la moralité du texte, étant donné que tout le monde croyait que la lecture provoquait, nécessairement, des effets chez le lecteur. Dans le cas des romans, au précepte horatien du mélange entre instruction et plaisir s’est associé la moralisation, qui serait obtenue grâce à des intrigues où le vice subirait un châtiment et la vertu recevrait sa récompense. Les romans où ces éléments étaient présents furent ennoblis, tel que l’on peut le constater, par exemple, dans l’avis émis par la censure portugaise au sujet de Cécile fille de Achmet, évalué par les censeurs comme « un feuilleton qui édifie et récrée simultanément [...] en instruisant à chaque pas les lecteurs dans le néant sur les grandeurs du monde, et à quel point les Mortels doivent chercher à aimer la vertu tout en abhorrant les vices. »14 La presse anglaise a répercuté une idée similaire lors de la publication, en 1820, d’un texte où Mrs. Barbauld assura : « il ne faut pas baser le crédit de ces oeuvres [romans] uniquement sur le divertissement, puisqu’elles ont certainement eu des effets considérables sur l’inspiration des principes et des sentiments moraux. Il est indéniable que les sentiments de vertu les plus enthousiastes et émouvants peuvent être trouvés dans plusieurs de ces compositions et ont été intégrés par leurs jeunes lecteurs ».15 Toutefois, les effets moralisateurs n’étaient pas suffisants pour assurer une évaluation positive à un roman, y compris lorsque le jugement du texte était élaboré par un censeur, à l’image de ce qui s’est produit lors de la soumission à la censure française du livre La véritable école des femmes ou histoire de Gesmina Gusman : « ce roman, dont le fond est GAMA, Miguel do Sacramento Lopes. “O nosso gosto por macaquear’“. In: le Carapuceiro, 14 de janeiro de 1840. Reproduit dans O Carapuceiro: crônicas de costumes. Organisation Evaldo Cabral de Mello. São Paulo: Companhia das Letras, 1996. Coleção Retratos do Brasil. Pp.339-348. 14 Avis concernant “Cécile fille d’Achmet, 3o empereur des turcs”, proféré le 7 avril 1788 et signé par Luís de Santa Clara Povoa, Pascoal José de Melo e Francisco Pires de Carvalho e Albuquerque. ANTT -RMC - Censuras e Pareceres - Boîte 14, 1788, no 17. 15 Mrs. Barbauld. “On the origin and progress of novel-writing”. The British novelist; with an Essay, and Prefaces Biographical and Critical. 1820. Apud VASCONCELOS, 2007, p. 587. 13

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assez commun, ne manquerait pas d’un intérêt doux, moral et décent, si le Style de l’auteur ne fatiguait pas sa Prétention, son incorrection et sa diffusion »16 De la même manière, la soumission à la censure portugaise du livre A virtude exercitada ou heroismo chines a démontré clairement qu’il ne suffisait pas de satisfaire aux attentes en ce qui concerne l’édification du lecteur : « Bien qu’il soit effectivement possible de trouver dans cette histoire certaines règles d’une morale solide et saine, de même que quelques exemples de vertu, qui font honneur à la mémoire de son héros, toutes ces choses en soi précieuses se trouvent d’une certaine manière mêlées à la boue, de par le manque d’ordre, de sens, d’éducation, en raison de multiples inepties et futilités qui conduisent l’Auteur dans la voie d’un style puéril, impropre et marqué par le manque de correction, dont il se sert par absence de critique et de bon sens. »17 L’on s’attendait également à ce que l’intrigue éveillât et retînt l’attention du lecteur, comme l’a affirmé le censeur français chargé de l’évaluation du livre Erreurs et mystère : son « Roman dont le style a de la facilité, de la correction et même de la grâce. La morale en est pure, mais il est faible d’intrigue et d’intérèt [sic], et comme beaucoup de pièces n’offre pas un heureux dénouement. »18 Les critiques qui écrivaient de l’autre côté de la Manche étaient d’accord avec les Français et les Portugais, comme l’on peut le voir dans le texte On the origin and progress of novel-writing : « l’invention d’une histoire, le choix de l’incident approprié, l’ordonnance du plan, les belles descriptions occasionnelles et, surtout, l’amour, la pitié, la joie, l’angoisse, l’extase ou l’indignation, associés à la morale sérieuse et émouvante qui en résulte, mettent en jeu des talents d’un ordre supérieur, et devraient être mis en valeur selon la même proportion. »19 À ces éléments viennent s’ajouter les critères d’évaluation répertoriés par l’auteur de General observations on modern novels, publié dans The Lady’s Magazine : « De nombreuses situations sont, il est vrai, décrites dans les romans d’aujourd’hui ; mais de manière tellement froide et mesquine que nous n’avons pas été le moins du monde intéressés par les personnages à propos desquels nous avons lu ; des personnages que nous ne parvenons pas à recommander avec enthousiasme, bien que l’on ne trouve absolument aucun défaut dans leur approche ou dans leur conduite. Ils sont, à la rigueur, représentés avec tant de soumission, Ce roman, dont le fond est assez commun, ne manquerait pas d’un intérêt doux, moral et décent, si le Style de l’auteur ne fatiguait par sa Prétention, son incorrection et sa diffusion. « La véritable école des femmes ou histoire de Gesmina Gusman. Imitation libre de l’anglais par J. Fr. Audié des Vosges, 3 vol. » Bulletins hebdomadaires des décisions concernant les ouvrages soumis à l’inspection des censeurs. Avis 110, première semaine de novembre 1810. Série F18 * I 148. Archives Nationales. Paris. 17 Avis relatif à “A virtude exercitada ou heroismo chines”, proféré le 20 novembre 1788 et signé par Francisco Pires de Carvalho e Albuquerque, António de Santa Marta Lobo de la Cunha, Pascoal José de Melo. ANTT - RMC - Censuras e Pareceres - Boîte 14, 1788, no 65. 18 « Erreurs et mystère. Roman dont le style la de la facilité, de la correction et même de la grâce. La morale en est pure, mais il est faible d’intrigue et d’intérèt [sic], et comme beaucoup de pièces n’offre pas un heureux dénouement ». Bulletins hebdomadaires des décisions concernant les ouvrages soumis à l’inspection des censeurs. Avis 462, troisième semaine de mars 1811. Série F18 * I 148. Archives Nationales. Paris. 19 Mrs. Barbauld. “On the origin and progress of novel-writing”. The British novelist; with an Essay, and Prefaces Biographical and Critical. 1820. Apud VASCONCELOS, 2007, p. 585 16

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tant d’insipidité que nous avons tendance à bailler par-dessus les pages que nous examinons ; en étant seulement mus par la curiosité d’arriver à la fin de l’histoire ».20

Le souci de la vraisemblance du récit est également réitéré, comme on peut le voir dans l’évaluation faite par la censure française de l’oeuvre Charles de Montfort : « ce roman écrit avec facilité contient une narrative touchante et vraisemblable des égarements occasionnés par les remords et de la triste fin d’une jeune femme exposée, durant l’absence de son mari, à des séductions auxquelles elle ne parvient pas à échapper. Ce fond léger permet à l’auteur, M. Thierry de Mauregard, de tracer des scènes d’un très vif intérêt, lesquelles ne perdent pas leur effet malgré quelques longueurs. »21 Certains semblent réaliser une véritable compilation des critères d’évaluation lorsqu’ils jugent une oeuvre22, comme cela est arrivé lors de l’évaluation du roman Lances da Ventura par la censure portugaise: « votre oeuvre est détestable, en ce qui concerne l’élocution, non seulement du fait du langage corrompu, mais de par le style inapproprié, affecté et déclamatoire, mais toutefois, par allégeance à la vérité, je dirai que votre inventivité est bonne, que me semble belle votre cohérence, votre ordre et votre contexture ; qu’il existe des lieux particulièrement pathétiques ; que sont réellement critiques quelques situations, dans lesquelles parfois se trouve votre héroïne, desquelles heureusement elle se sauve, ou par chance, ou par les moyens que lui pourvoit votre admirable constance ; que vous nourrissez sans contradiction le caractère que vous donnez à vos personnages ; qu’enfin votre Morale est pure et Sainte. Toutefois, étant donné que cette Histoire est aussi véritable que la Vie de Gil Braz et que tous les faits exposés n’ont existé que dans l’imagination de l’Auteur, cet auteur devrait indispensablement conserver une possible vraisemblance ; ce que de nombreuses fois il ne fait pas, soit par négligence, soit par ignorance »23 “General observations on modern novels”. The Lady’s Magazine, vol. XVIII, Septembre 1787. Apud VASCONCELOS, 207, 578. 21 “Un roman intitule: Charles de Montfort, 2 vol. Ce Roman écrit avec facilite, renferme le récit touchant et vraisemblable des égarements des remords et de la triste fin d’une jeune femme exposée, pendant l’absence de son mari à des séductions auxquelles elle ne sait point échapper. Ce fonds léger la donné lieu à l’auteur, M. Thierry de Mauregard, de tracer des Scènes d’un intérêt très vif et dont quelques longueurs n’empêche pas l’effet”. Bulletins hebdomadaires des décisions concernant les ouvrages soumis à l’inspection des censeurs. Avis 284, troisième semaine de décembre 1810. Série F18 * I 148. Archives Nationales. Paris. 22 Voir, par exemple, le rapport de The Denial; or, The Happy Retreat, de Rev. James Thomson, publié dans The Monthly Review de Décembre 1790: “the story of a novel should be formed of a variety of interesting incidents; a knowledge of the world, and of mankind, are essential requisites in the writer; the characters should be always natural; the personages should talk, think, and act, as becomes their respective ages, situations, characters; the sentiments should be moral, chaste and delicate; the language should be easy, correct, and elegant, free from affectation, and unobscured by pedantry; and the narrative should be as little interrupted as possible by digressions and episodes of every kind: yet if an author chooses to indulge, occasionally, in moral reflections, in the view of blending instruction with amusement, we would not wish, altogether, to frustrate so good a design: - but, thar his precepts may obtain the utmost efficiency, we would recommend them to be inserted in those periods of the history where the reader’s curiosity can most patiently submit to suspense.” Apud. VASCONCELOS, 2007, 203. 23 Avis sur “Lances da ventura – 6o e último tomo”, élaboré par Francisco Xavier de Oliveira en 1797. ANTT. Desembargo do Paço. Repartição da Corte, Estremadura e Ilhas. Liasse 1932, boîte 1759. 20

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De sorte que l’observation de centaines de textes produits en Angleterre, au Brésil, au Portugal et en France permet de percevoir que les lettrés de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe partageaient les mêmes critères d’évaluation et espéraient d’un roman, qu’il présente un style (élocution) et un langage corrects, une bonne inventivité (choix de l’incident) et de belles descriptions, des scènes qui provoquent une émotion (pathétique), une disposition adéquate de la matière (ordre, jonction et déduction), des personnages bien construits, une trame attrayante avec un dénouement intéressant et, par-dessus tout, plausible, en évitant les longueurs, qui ne semblaient plaire qu’aux lecteurs anglais.24 En plus d’instruire, délecter et moraliser. Les raisons de la syntonie Les rares exemples présentés montrent clairement que les discours se répétaient, indépendamment des différences présentes entre les lieux dont on parlait – des lieux aussi différents que l’Angleterre industrialisée et le Brésil esclavagiste. Ceci pour montrer que les conditions socio-économiques ont moins de poids que la formation culturelle des lettrés et que les connexions établies entre eux. L’un des points de contact importants entre les lettrés européens et brésiliens est la connaissance des arts rhétoriques et poétiques, qui occupent une place centrale dans la formation scolaire. Même s’ils ne dédiaient aucun, ou pratiquement aucun, espace pour la réflexion à propos des romans, ils instruisaient sur les critères d’évaluation de récit et étaient formateurs d’idées à propos de la fonction des Lettres. Des livres tels que Lectures on rhetoric and belles lettres de l’écossais Hugh Blair peuvent avoir contribué à la création d’une pensée commune à propos des romans. Publié en 1783, il a bénéficié d’une large diffusion en Europe et au Brésil, selon Eduardo Vieira Martins : « Selon Abrams, ‘the book was very widely used as a scholl texte’. Wilson Martins informe que seulement pour l’anglais, il y eu 130 éditions entre 1783 et 1911. Curtius désigne quatre traductions françaises (en 1797, 1808, 1821 et 1825). Le cours du professeur écossais rencontra également une grande acceptation au Brésil, en ayant été connu, comme tout semble démontrer, par le biais des traductions françaises [...] La preuve la plus importante de la diffusion de la pensée de Blair au XIXe siècle sont les déclarations des recteurs eux-mêmes qui, que ce soit dans des préfaces ou dans le corps de leurs travaux, le présentent comme une source privilégiée de doctrines diffusées par eux. Frei Caneca, mort en 1825, le citait déjà dans son Tratado de eloqüência, ce qui met en évidence que durant les premières décennies du siècle les Lectures étaient déjà connues par ici [au Brésil]. »25 A. N. Pigoreau est l’un de ceux qui commente la différence entre les français et les anglais en ce qui concerne le goût envers les détails qui retiennent le déroulement du récit : « Le Français vif et léger ne lit un roman que pour se distraire quelques instants ; il veut qu’on le conduise au but pour voie la plus courte. L’Anglais, flegmatique, aime à s’appesantir sur les détails, et ne veut arriver au dénouement qu’après s’être promené dans les longs circuits d’un labyrinthe ». PIGOREAU, A.N. Petite bibliographie biographico-romancière. 5o. 1823, p. 18. 25 MARTINS, Eduardo Vieira. A fonte subterrânea – José de Alencar e a retórica oitocentista. Londrina: Eduel / São Paulo: Edusp, 2005, pp. 12-14. 24

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Le livre a été l’un des premiers manuels de rhétorique – sinon le premier – à réserver un petit espace pour l’examen de ce qu’il a appelé « Fictitious history ».26 En à peine quatre pages, le recteur discourait à propos de cette « très nombreuse, bien que, en général, insignifiante classe d’écrivains », très souvent « innocents », mais fréquemment « insipides », dont l’influence paraissait considérable « tant au niveau de la morale que du point de vue de goût d’une nation », en affirmant que l’objet des oeuvres « connues sous le nom de romans et nouvelles » était d’instruire, par l’exemple, en rendant « la vertu aimable et le vice odieux ». Blair répétait et diffusait des idées communes à l’époque lorsqu’il décrivait le mépris pour le genre (« classe insignifiante d’écrits ») et donnait de l’attention à la dimension morale (la vertu aimable et le vice odieux) et instructive que les écrivains pourraient avoir. D’autres éléments du discours usuel à propos des romans sont également mentionnés lorsque le recteur attire l’attention sur la nécessité d’avoir des « histoires bien ourdies » pour obtenir « l’effet » désiré, qui sera supérieur en matière d’efficacité par rapport à « l’instruction pure et simple ». Et, finalement, il explique que « ce n’est pas la nature en elle-même de ce type d’écrits, mais son exécution erronée, qui peut l’exposer à un certain mépris. »27 Au contraire, cependant, de ce que l’on attend d’une rhétorique, Blair n’a ni discouru à propos des caractéristiques internes du genre, comme le firent des critiques et censeurs, ni n’a évalué spécifiquement aucun roman. Dans ce cas, la diffusion des idées en ce qui concerne la façon d’évaluer la production de romans, chaque jour plus intense, doit être restée à la charge de revues telles que l’Edinburgh Review (Édimbourg), la Quaterly Review (Londres), la Revue des Deux Mondes (Paris), la Revue Britannique (Paris) qui disposaient d’une diffusion mondiale et d’une présence certaine à Rio de Janeiro.28 La diffusion des textes publiés dans ces revues et dans d’autres était encore plus importante en tenant compte de la pratique de la traduction d’articles présentant un intérêt pour une publication dans d’autres périodiques. BLAIR, Hugh (1866). Lectures on rhetoric and belles lettres, with a memoir of the author’s life to which are added copious questions; and an analysis of each lecture by Abrahams Mills. Philadelphia: T. Ellwood Zell & Co 27 In fact, fictitious histories might be employed for very useful purposes. They furnish one of the best channels for conveying instruction, for painting human life and manners, for showing the errors into which we are betrayed by our passions, for rendering virtue amiable and vice odious. The effect of well contrived stories, towards accomplishing these purposes, is stronger than any effect than can be produced by simple and naked instruction; and hence we find, that the wisest men in all ages have more or less employed fables and fictions, as the vehicles of knowledge. These have ever been the basis of epic and dramatic poetry. It is not, therefore, the nature of this sort of writing, considered in itself, but the faulty manner of its execution, that can expose it to any contempt.” In: BLAIR, Hugh. Lectures on rhetoric and belles lettres, with a memoir of the author’s life to which are added copious questions; and an analysis of each lecture by Abrahams Mills. Philadelphia: T. Ellwood Zell & Co. 1866, p 417. 28 Sandra Vasconcelos a constaté la présence de ces titres dans des catalogues de cabinets de lecture de Rio de Janeiro datés du XIXème siècle. VASCONCELOS, Sandra. “Cruzando o Atlântico: notas sobre a recepção de Walter Scott”. In: ABREU, Márcia. Trajetórias do romance: circulação, leitura e escrita nos séculos XVIII e XIX (org.). Campinas/São Paulo: Mercado de Letras / FAPESP, 2008, pp.369-370 26

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C’était par exemple l’objectif de la Revista Nacional e Estrangeira – escolha d´artigos originaes e traduzidos por uma sociedade de litteratos brazileiros, publiée à Rio de Janeiro, entre 1839 et 1841. Les responsables de la publication – João Manoel Pereira da Silva, Josino do Nascimento Silva, et Pedro d´Alcantara Bellegarde – annonçaient qu’ils « recours[raient] plutôt aux écrits étrangers qu’aux nôtres, en modelant cette publication sur la Revue Britannique » et se disaient « abonnés à un grand nombre de périodiques, tant anglais que français, publiés sous le titre de Revista », d’où ils extrairaient les articles pour traduction.29 C’est par le biais de l’une de ces traductions que les lecteurs prirent connaissance du texte « Jugement de la Revue d’Édimbourg à propos de la littérature française contemporaine »30, dans lequelle des romanciers français, tels que Balzac, Hugo, Sue, Janin, Sand, Kock, Lacroix, étaient durement critiqués du fait de la mauvaise conception de leurs trames et d’une sélection inadéquate d’épisodes, de la construction malheureuse de leurs personnages, du manque de moralité de leurs récits et de l’invraisemblance. Parmi les dizaines de romans commentés, un seul – Le Dernier Jour d’un Condamné, de Victor Hugo – avait été « traduit en portugais » et était « en vente dans le magasin de livres de la rua da Quitanda, n. 77”, selon ce qu’informe une note du traducteur ajoutée au texte.31 Ainsi, avant de connaître les livres, les lecteurs sauraient déjà ce que l’on disait à leur propos en Europe et pourraient connaître (ou reconnaître) les critères d’évaluation des romans utilisés dans les plus prestigieuses revues européennes.32 Cependant, la syntonie au niveau de la façon de comprendre les romans dans différents endroits du monde ne s’explique pas exclusivement par la circulation des livres et des périodiques, mais également par le déplacement des personnes entre l’Europe et l’Amérique. Des dizaines de voyageurs, en général des naturalistes et commerçants, passaient par le Brésil en observant la culture locale et en la comparant à celle de leurs contrées d’origine. Si nombre d’entre eux écrivirent des livres relatant ce qu’ils Revista Nacional e Estrangeira – escolha d´artigos originaes e traduzidos por uma sociedade de litteratos brazileiros. No. 1. Rio de Janeiro: Typ. de J. E. S. Cabral, 1839, p. 1. 30 Section “Litteratura”. Article “Juizo da Revista de Edimburgo sobre a literatura franceza contemporânea.” Revista Nacional e Estrangeira – escolha d´artigos originaes e traduzidos por uma sociedade de litteratos brazileiros. Juillet - No. 3. Rio de Janeiro: Typ. de J. E. S. Cabral, 1839 (Rua do Hospício, 66) 31 N’ayant pas réussi à trouver ladite traduction, je n’ai obtenu des informations que sur les traductions suivantes, de la deuxième moitié du XIXème siècle: O derradeiro dia de hum condemnado. Traduit du français par l’auteur de la Revista Historica. Porto : Typ. Commercial Portuense, 1843. O último dia dum condemnado. Victor Hugo. Rio de Janeiro : Typ. Univ. de Laemment, 1847. 32 Probablement, le jugement négatif des critiques n’a pas perturbé l’intérêt de la plupart des lecteurs, étant donné que l’une des oeuvres critiquées – La Salamandre, d’Eugène Sue – serait l’un des romans les plus lus à la Bibliothèque Nationale et Publique de Rio de Janeiro. Voir mon texte “A circulação de romances como problema para a história literária”, présentée à l’Escola São Paulo. 29

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avaient vu et émirent des considérations à propos des contrastes observés, il est naturel d’imaginer qu’ils conversaient avec des personnes rencontrées au cours de leurs voyages, en exposant leurs idées sur divers sujets, parmi lesquels, probablement, les romans. Certains de ces voyageurs eurent une importance particulière pour les lettrés locaux, du fait de leur intérêt pour les Lettres. C’est le cas, par exemple, de Ferdinand Denis et d’Eugène Monglave, qui vinrent au Brésil au début du XIXe siècle et maintinrent de fructueuses relations avec les écrivains locaux, en diffusant la production brésilienne en France à leur retour. Il suffit de se souvenir de Ferdinand Denis, qui a été l’auteur de la première histoire de la littérature brésilienne en tant que production indépendante de la portugaise – Résumé de l’histoire littéraire du Portugal suivi de l’histoire littéraire du Brésil (1826), et d’Eugène Monglave, traducteur vers le français d’oeuvres telles que les poésies de Tomás Antonio Gonzaga – Marilie (1825). Des brésiliens en voyage en Europe établissaient également d’importantes connexions entre les lettrés des deux continents. C’est le cas, par exemple, de jeunes lettrés brésiliens, comme Araújo Porto Alegre, Torres Homem et Gonçalves de Magalhães qui accomplirent une partie de leur formation à Paris, au début du XIXe siècle. Avec l’appui de Monglave, ils fondèrent et publièrent à Paris la revue Nitheroy (1836), pour débattre entre autres choses de la littérature brésilienne naissante. Les fondateurs de la revue Nitheroy devinrent membres de l’Institut Historique de Paris, où ils présentèrent un Résumé de l’histoire de la littérature, des sciences et des arts au Brésil par trois brésiliens, membres de l’Institut Historique, publié dans le Journal de l’Institut Historique, en 1834.33

“Résumé de l’histoire de la littérature, des sciences et des arts au Brésil par trois brésiliens, membres de l’Institut Historique”. Journal de l’Institut Historique, 1e année, 1e livraison, Paris, août 1834. 33

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Libertine Readings in Portugal and Brazil (c. 1746 - 1807) Luiz Carlos Villalta

(Universidade Federal de Minas Gerais)

B

ased on inquisitorial sources, this communication aims at the study of books, readings and texts appropriations in Portugal and Brazil as from the mid of XVIII century to early XIX century; those focus on the ones read according to libertine perspective against the Catholic Church and Portuguese Crown teachings. At that time, the libertinism used to be the use of reason as a basic control for world understanding and coexistence. This could results in heresy, and/or moral disruption and/ or political unrest1. Within this background, I will prioritize more the heterodox nature of reading than books and also more the libertine appropriation than the prohibited or non-prohibited character of texts once we had in reading the disrespect which used to be materialized to interdictions and where the heresy used to develop and where dangers of religious, moral and political subversion used to be. Allowed books and even the sacred ones, mainly the Bible, were herein mentioned and this is justified due to the fact that such books were considered as privileged objects of heretical and subversive readings by the readers. In these appropriations, the allowed books used to be often conjugated with ideas collected in forbidden works and/or brought through orality2.

VILLALTA, Luiz Carlos. Libertinagens e livros libertinos no mundo luso-brasileiro (1740-1802). In: MEGIANI, Ana Paula Torres; ALGRANTI, Leila Mezan (Orgs.). O Império por Escrito: formas de transmissão da cultura letrada no mundo ibérico (séculos XVI-XVIII). São Paulo: Alameda/FAPESP/ Cátedra Jaime Cortesão, 2009, p. 511-550. 2 In this text, the spelling and puntuation of all documents’quotes are updated. 1


Enlightened Reformism, desecration and Enlightenment Libertine reading practices are inseparable from the Portuguese reformism under the Enlightenment inspiration developed under the crown power with the help of literate people, their perspectives and contradictions.3 Secular and religious authorities and Lusitanian thinkers wanted to establish new ways to think through reason and experience without posing a risk to religious, moral, social and political order.4 This contradictory movement is to be more dangerous and belligerent when the French Revolution seemed to spread in the mid 1790s. There were then clashes between opponents and defenders of the Old Regime but those shared even some values and common principles and in some cases also sociability links or intellectual affinity knowing that most of their protagonists considered them members of the Republic of Letters. In fact, between the XVIII and XIX century, a process of desecration was developed and this consisted of the organization of critical perception and fight against the Old Regime and at the same time it consisted of immediate and unconscious behaviors of same sense. As Roger Chartier points to France and previously to the Revolution, we observe in Portugal (and in Brazil) a new relation with the authorities “disrespectful and alternately seduced and disappointed by the novelty and above all a bit tended to belief and adhesion”, marked by a “critical attitude separated from dependencies which were the base of old representations”.5 This process of desecration proved an erosion of authority in the family, Capitancy, Church About the Enlightenment in general, see: GAY, Peter. The Enlightenment: the rise of modern paganism. New York: Norton, 1995; OUTRAM, Dorinda. The Enlightenment. Cambridge: Cambridge University Press, 1995; DUPRONT, Alphonse. Qu’est-ce que les Lumières? Paris: Gallimard, 1996; HAZARD, Paul. O pensamento europeu no século XVIII. Lisboa: Editorial Presença, 1989; CASSIRER, Ernst. Filosofia de la Ilustración, Trad. Eugenio Ímaz. 2 ed. Madrid: Fondo de Cultura Económica, 1993; ISRAEL, Jonathan I. Iluminismo Radical: a Filosofia e a Construção da Modernidade, 1650-1750. Trad. Cláudio Blanc. São Paulo: Madras, 2009; MUNCK, Thomas. The Enlightenment: a comparative social history (1721-1794). London: Arnold; New York: Oxford University Press, 2000; and TODOROV, Tzvetan. L’Esprit des Lumières. Paris: Éditons Robert Laffont, 2006. 4 ARAÚJO, Ana Cristina. A Cultura das Luzes em Portugal: temas e problemas. Lisboa: Livros Horizonte, 2003; DIAS, José Sebastião da Silva. Portugal e a cultura europeia (séculos XVI a XVIII). Campo das Letras, 2006; DIAS, Maria Odila Leite Silva. Aspectos da Ilustração no Brasil. Revista do Instituto Histórico e Geográfico Brasileiro, Rio de Janeiro, (278): 106, jan./mar. 1968; MAXWELL, Kenneth. Pombal: paradox of the Enlightenment. New York: Cambridge University Press, 1995; NEVES, Lúcia Maria Bastos Pereira das; NEVES, Guilherme Pereira das. A biblioteca de Francisco Agostinho Gomes: a permanência da ilustração luso-brasileira entre Portugal e o Brasil. 2º COLÓQUIO DO PPRLB: RELAÇÕES LUSO-BRASILEIRAS: DESLOCAMENTOS E PERMANÊNCIAS (www.realgabinete.br); NOVAIS, Fernando Antônio. Portugal e Brasil na crise do antigo sistema colonial (1777-1808). 2 ed. São Paulo: Hucitec, 1981; and NOVINSKY, Anita Waingort. Estudantes brasileiros ‘afrancesados’ da Universidade de Coimbra. A perseguição de Antônio de Morais Silva - 1779-1806. In: COGGIOLA, Osvaldo (Org.). A revolução francesa e seu impacto na América Latina. São Paulo: Edusp; Novastela: Brasília: CNPq, 1990, p. 357-371. 5 CHARTIER, Roger. Les origines culturelles de la Révolution française. Paris: Éditions du Seuil, 2008, p. 133-7. 3

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and development of skepticism which rusted quietly the faith in values and traditional hierarchies by instituting a real crisis of confidence. In the Lusitanian-Brazilian world, such process developed, among some others, an “underground mentality”, iconoclastic and antireligious, a mentality whose existence was well perceived by Anita Novinsky.6 Or as Stuart Schwartz defends in relation to faith and authority of the church in the Lusitanian-Brazilian world: at the end of the XVIII century, dissidence and disobedience arose and triggered an increasingly question about inquisition without meaning the death of tradition or “superstition”.7 At the time of “cultivated judgment”, in Portugal and Brazil, several men did not accept the belief in some religious principles and priests, in Holy Books and even in Jesus Christ and in God. “Cultivated Judgment” is an expression used by Leandro Canellas, freed Creole, married, soldier of Terço de Milícias dos Henriques, dweller of Rio de Janeiro, back in 1801, states to many others of the equivalent meaning, used by different people, mainly of social and intellectual condition higher than Canellas. The expression corresponds much to ideas and procedures associated to Enlightenment. For most who shared this understanding, the religion and its ministers, with a focus on Catholicism, constituted a negation, partial or total, of this “determination”. Leandro Canellas pointed the incompatibility even partially between the “cultivated judgment” of new times and the belief in Catholicism. He doubted about the existence of Hell, “lies of elderly people”, a position which went away from the Lusitanian Enlightened Reformism.8 Finally, if the “cultivated judgment” is inseparable from Enlightenment and from the enlightened Portuguese reformism, we insert also in a process of desecration which came from long time; if the crown and the literate Lusitanian reformists had wanted the defense and the “progress” within the order of the Old Regime, they would have collaborated involuntarily to make others try to undermine it.9

NOVINSKY, Anita Waingort. Estudantes brasileiros ‘afrancesados’ da Universidade de Coimbra, p. 357-371. 7 SCHWARTZ, Stuart. Cada um na sua lei: tolerância religiosa e salvação no mundo atlântico ibérico. São Paulo: Companhia das Letras, 2009, p. 353-5. For tolerationism in the Luzitanian-Brazilian world, in the XVIII century, there were two traditions: one based on popular Catholicism ideas and the other one based on rationalism and political and economical pragmatism which started with Espinosa and reached Montesquieu and Diderot (which could be described as erudite and could join the Enlightenment). The natural religion and the freedom of conscience were then debated at several social levels and where the tolerationism was clearly defended in worship circles which highlighted, much before Voltaire texts, a positive image of England as the land of freedom of conscience (SCHWARTZ, Stuart B. Cada um na sua lei, p. 49, 319-21, 33 and 339). 8 IANTT, Inquisição de Lisboa, Caderno do Promotor Nº 134 (1797-1802), Livro 322, p. 299-299v. 9 SCHWARTZ, Stuart. Cada um na sua lei, p. 353-5; and VILLALTA, Luiz Carlos. As imagens, o Antigo Regime e a “Revolução” no Mundo Luso-Brasileiro (c. 1750-1812). Escritos (Fundação Casa de Rui Barbosa), Rio de Janeiro, n. 4, p. 149-199, 2010. 6

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Reading Principles and procedures: libertine enlightened appropriations When searching the concrete meaning assumed by the expression “cultivated judgment” in the speaking of involved characters with texts and practices of libertine heterodox reading, registered in the inquisitorial documentation, we notice that such judgment involved a series of principles and procedures that keep a big correlation with Enlightenment. In principles terms, the man intellectual autonomy defense was devoted first and then the reader one and inversely the refusal of the pure and simple authority of tradition which is not submitted to the control of reason10. Secondly, we made the distinction of an internal sphere, of each person, and of an external sphere referring to men public life. Thus, it was reported that in the society then, there was a gap between these two spheres in such a way that if we processed a falsification in the public domain, we could defend the right of each one to live internally in the way he wishes since the external appearances are maintained. Furthermore, the heterodox readers’ supporters of the “cultivated judgment” often defend the religious tolerance11 and more rarely, the freedom as an inalienable human right. In some cases, they associated the affirmation of human intellectual autonomy to the political-religious contestation, opposing the absolutism. Regarding the reading procedures used by libertines, we can primarily identify those who had a more cognitive character. Thus, first, in coherence with the identified principles above, the readers practiced their inventiveness and autonomy in relation to authors, books, censors, inquisitors’ prescriptions etc., by appropriating creatively the texts. At the same time, they commonly sought inductive procedures in knowledge building by valuing the observation and experience. Contrary to that, they renounced, at higher or lower level, the exclusive use of deductive methods. Furthermore, they had the articulation analysis, internal coherence and texts rationale of all kinds including theology and sacred history with a highlight on the Bible. In reading procedures, we have to highlight that the ways with which the readers coped with the representations were not always explicit. We implicitly notice that readers

The ideas of man autonomy and emancipation with the privilege of what to choose for himself to the detriment of what is imposed by an external authority are the basis of Enlightenment project by implying a whole freedom of exam and criticism which did not avoid criticism dogmas and authorities (TODOROV, Tzvetan. L’Esprit des Lumières, p. 10-11). 11 The religious tolerance was the most characteristical idea of Enlightenment which gathers around several thinkers of different positions (OUTRAM, Dorinda. The Enlightenment, p. 35-7). 10

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differentiated between “representations” and “reality”.12 They understood that texts, scenes, ceremonies, dramas, comedies etc. were representations and that they followed determined conventions that they prescribed which was supposed to be or not appropriate in accordance with the mode of each one of these representations, the circumstances and involved subjects. They seemed to understand that rhetoric and/or poetic precept guided the relation between “representation” and “reality”.13 For this reason, they made all efforts to report this regulation and its effects as “farces”, “lies”, “masks” and they often opposed the “nature”. Through counter-position between the literal sense on one side and the senses on the other side defined by rhetoric figures14 such as metaphors or allegory, some readers try to reduce the effect of reality of texts mainly of Sacred Bible. Another way was to use these same rhetoric figures by making them not only a simple ornament in speeches but also an essential argument which ensures force and intelligibility to them as it used to be processed in libertine romances and philosophic treaties at that time.15 Besides noticing that texts and maxims were human artifacts (however not divine and neither made divine), they thought about the meanings that brought. Furthermore, they refused the authorities that aimed at legitimacy in the same meanings to apply their power. In reading practices, there was someone, by radicalizing more and more the inventiveness and autonomy, to get into parodic staging of the masks and social conventions. This results in an example of a proposal made by Isidoro Pereira e Costa in the Capitancy of Bahia The notion of representation occupied a central place in the Old Regime societies. On one side, it meant a representation as an absent thing that supposedly is a radical distinction between the one that represents and the one that is represented; on the other side, the representation as an exhibition of a presence, as a public presentation of something or someone” (CHARTIER, Roger. A história cultural entre práticas e representações. Lisboa: Difel; Rio de Janeiro: Bertrand, 1990, p. 20). This results, in the first meaning, in being a representation “an instrumento f immediate knowledge which shows na absent object through its replacment for na image capable to reconstitute in memory and to figure it as is”(CHARTIER, Roger. A história cultural entre práticas e representações, p. 20). About this subject, see: CHARTIER, Roger. Defesa e Ilustração da Noção de Representação. Fronteiras: revista de História, Universidade Federal da Grande Dourados, Dourados, 13 (24): 15-29, jul./dez. 2011. 13 The rhetoric is the “art or doctrine to pray with persuasion” (Delicioso jardim da Rhetorica, tripartido em elegantes estancias e adornado de toda a casta de Flores da Eloqüência ao qual se ajuntão os Opusculos de modo de compor, e amplificar as sentenças e da airosa collocaçam e estrutura das partes da oração. 2. ed. Lisboa: Officina de Manoel Coelho Amado, 1750, p. 1). 14 The Rhetoric Figure is a “way to speak, give force, splendor and grace or beauty to a naked and simple thought” (CREVIER, J. B. Preceitos de Rhetorica tirados de Aristoteles, Cicero, e Quintiliano. Nova edição correcta. Lisboa: Impressão Régia, 1830. p. 277). Among these figures, some call them Tropos where there is a change in the terms meaning by producing with it a second meaning – a metaphor (which has two species, the allegory and the catachresis). The metonymy, the synecdoche, the irony and the antonomásia – and there are others where there is not such change and which have actually the name of figures or schemes”- the ellipse, the asyndeton, the pleonasm, the polysyndeton,and the epithet (CREVIER, J. B. Preceitos de Rhetorica tirados de Aristoteles, Cicero, e Quintiliano, p. 280-301 and 302-307) 15 BERNIER, Marc André. Libertinage et figures du savoir: Rhétorique et roman libertin dans la France des Lumières (1734-1751). Québec: Les Presses de l’Université Laval, 2001, p. 6 and 130-38. 12

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in the middle of XVIII century which is an imitation of the priests themselves who did it with saints by placing the image in a remote location and then they pretended to find it and showed its miraculous character to take advantage of worshipers and collect money with that.16 Another example was the perturbation of devotional practices which had as protagonist Antônio Carlos Ribeiro de Andrade, in 1794 in Portugal when he was studying in Coimbra: in the suburbs of Mondego, in the house of its hosts, when those were praying, he used to start praying in several languages (sometimes in Latin, French or Spanish) and embarrassing them with this playful theatricality.17 The Carnival scene of Christ sacrifice which took place in 1760 in Conceição do Mato Dentro, Capitancy of Minas Gerais had the same sense where some boys led by Felipe Álvares de Almeida painted a man who wore a cloth and in good sound said: “Ecce homo”.18 The most common among the libertine readers got to oral reading of forbidden books in order to amuse the audience, big or small, and to build and pass over an image of a “philosopher”, an image of someone person who applied its autonomy and freedom in relation to texts and then to the world as José Pinto Leitão from Porto said in 1797 in relation to readings he had in front of others of “Catechism of Frenchmen” in manuscript.19 This set of procedures, as we can imagine, had the Bible as one of its objects such as ecclesiastic history books, treaties of theology, spiritual texts and even hagiographic works. By considering that religious texts are submitted to rhetoric and impose a distance between “representation” and “reality”, the heterodox libertine readers did, as we had said, an analysis of the internal aspects and they parodied biblical passages and other religious works. Thus, we have the approach of God prescience, facing its bounty, by Manoel Correa Monte Negro in Coimbra in 1796,20 and with its bounty and its omnipotence by Manoel Antônio da Rocha, in Braga archbishopric, at a date between 1775 and 1799.21 In both cases, the divine image was at stake which emerges from the Bible: after all, if God knew that Adam and Eve would fall, He would be bad and/or non-omnipotent. In general, the exploration of rhetoric aspects of biblical and religious texts was a weapon used by the heterodox libertine readers. It is important to warn that, according to Portuguese censorship at that time and as a 1769 report shows about a book Traité de la vérite de la Religion Chrétienne, of Jacques Abbadie (1763), given by Brother Francisco of Saint Bento, deputy of Real Mesa Censória: “It is an undoubted rule among all theologians that the words of Sacred Writ should be understood in their proper and literal meaning always when they 16 17 18 19 20 21

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IANTT, Inquisição de Lisboa, Caderno do Promotor Nº 126, Livro 316, p. 441v. IANTT, Inquisição de Coimbra, Caderno do Promotor Nº 228 (1788-1795), Livro 410, p. 289v. IANTT, Inquisição de Lisboa, Caderno do Promotor Nº 126 (1751-1768), Livro 316, p. 112v IANTT, Inquisição de Coimbra, Caderno do Promotor Nº 120 (1777-1797), Livro 412, p. 308. IANTT, Inquisição de Coimbra, Caderno do Promotor Nº 119 (1779-1796), Livro 411, p. 138v. IANTT, Inquisição de Coimbra, Caderno do Promotor Nº 123 (1775-1799), Livro 415, p. 44-44v.


do not oppose the faith and good customs or natural evidence.22 In contrary situations then, the Bible should be read in the symbolic meaning. However, in order to attach the biblical texts, the heterodox libertine readers, established oppositions between the literal meanings and the symbolic meanings by mentioning in some cases the rhetoric figures as the metaphor and allegory; or better by doing the opposite and insisting on literal reading. When fighting the texts of Sacred Writ, some readers were far interpreting them by using rhetoric figures: they used them only to classify, label, and weaken the same texts. There are examples of interpretations of biblical passages facing the rhetoric in order to put them in doubt; According to Antônio de Morais Silva in 1770 in Coimbra, a Fall would be an allegory with an ingestion of a fruit refused by God23 and the comprehension defended by João de Souza Tavares that the presence of God in the Eucharist would be only something figurative.24 An opposite example is a reading which insisted on literal interpretation of the Bible that Jerônimo Dier, “Jewish”, made: if in 1799, resident in Lisbon with a laissez-passer he denied the presence of Christ in the Host decades before to disqualify the Apocalypse, he would refuse to see the description of the sky figure as a voice by taking it in the literal meaning and that is why he classified it as false. In addition, it would add that the biblical text was an “incoherent narration, unequal which says that an author is such and another one is such and such”.25 Examples of readers who used rhetoric figures to disqualify religious texts are: Vicente Motaço from Vila de Abrantes in Portugal in 1802 according to which Babel Tower would be one of the lies invented by “a woman called Bible”(then, a woman would be a metaphor of the Bible);26 and José Mendes Sanches in Rio de Janeiro on a date between 1779 and 1796 so that the processions were supposed to be “grand masked” and the procession (Stations of the Cross) similar to the entrance of Trojan Horse (then masked and Trojan Horse were metaphors respectively of “processions” and “Jesus Christ”);27 the identification between the history of saints and priests and the theater as Isidoro Pereira e Costa defended in Salvador in the mid of XVIII century; the apprehension of the soul as a tree and as also something cut, would collapse as it was defended by Isidoro mentioned above;28 also, the association of Hell to bogeyman, a figure used to frighten children as Isiodoro said and also José Vieira Couto in Tejuco in 1789.29 IANTT, Real Mesa Censória, Censuras, Caixa 5, 1769, Parecer no. 73, sp. IANTT, Inquisição de Lisboa, Processo 2015, p. 29 IANTT, Inquisição de Lisboa, Caderno do Promotor Nº 129 (1765-1775), Livro 318, p. 271. IANTT, Inquisição de Lisboa, Caderno do Promotor Nº 134 (1797-1802), Livro 322, p. 107. IANTT, Inquisição de Lisboa, Caderno do Promotor Nº 134 (1797-1802), Livro 322, sp IANTT, Inquisição de Coimbra, Caderno do Promotor Nº 119 (1779-1796), Livro 411, p. 109. IANTT, Inquisição de Lisboa, Caderno do Promotor Nº 126, Livro 418, s.p. Documento 87. In: VALADARES, Virgínia Trindade. Elites mineiras setecentistas: conjugação de dois mundos. Lisboa: Faculdade de Letras da Universidade de Lisboa, 2002 [Tese de Doutorado em História], Apêndice Documental, p. 336-7. 22 23 24 25 26 27 28 29

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The libertine readers reported also to ironies, analogies and to parallels between, on one side, daily situations and/or gotten from profane history and, on the other side, the sacred history, the ecclesiastic history, the truths and the Church rites, all this to diminish the force of those. They confronted the religious, moral, and political precepts, etc. to physical and historical reality by comparing the Writ principles to Church position and the actions of its ministers or even by putting side by side the catholic hierarchical positions and profane history. For example, Antônio de Morais Silva, mentioned above, in 1779 and when attacking the biblical truths and Church positions, confronted the delivery pains which, in front of his eyes, reached a female cat, to the supposed punishment of delivering with pain imposed by women due to the Fall according to Genesis by insinuating that the pain result from natural causes;30 actually, he considered as imposture or natural works, the miracles described in the Sacred Writ.31 Far beyond that, some libertine readers used passages of the Sacred writ in daily and profane situations which many times represented a negation of the truths of the catholic religion: on a date between 1769 and 1775 in Paracatu, João de Souza Tavares, degree in Law, used biblical works when facing a problem of erectile dysfunction and those words expressed the suffering of Jesus Christ.32 Sometimes when making such operations, the characters felt a realism almost pedestrian which is an example of the lawyer João de Souza Tavares in Paracatu to whom the Fruit of Genesis would be Eve genitals.33 Finally, there were readers who modified passages of the Bible, Sacred Writ as a whole, and/or Church dogmas and/or saints and/or ecclesiastics etc., as “Stories” that is “lies”. Such association is present among the propositions of Aires Carneiro Homem in 1779 in São Luís do Maranhão;34 Joaquim José de Souza, professor of Medicine back in 1793 in Bahia;35 the German João Jacob in Diamantina around 1771, and Antônio Carlos de Andrade in Coimbra in 1794 (When the last but one was alluding to prohibition to eat the fruit of “Tree of Life”, he took it as a “way to explain” for “school children”,36 however, the last spoke just about “lies” when denying the existence of Hell.37 Another example is João Bernardo Monteiro, married, pharmacist in Urrus, Portugal back in 1798 who said that there would not be any fire in Hell and he added that the say “the opposite is a story and exaggeration that Preachers and Authors want to frighten the souls”.38 30 31 32 33 34 35 36 37 38

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IANTT, Inquisição de Lisboa, Processo 2015, p. 41v. IANTT, Inquisição de Lisboa, Processo 2015, p. 48v. IANTT, Inquisição de Lisboa, Caderno do Promotor Nº 129 (1765-1775), Livro 318, p. 271-272. IANTT, Inquisição de Lisboa, Caderno do Promotor Nº 129 (1765-1775), Livro 318, p. 271. IANTT, Inquisição de Coimbra, Caderno do Promotor Nº 119 (1779-1796), Livro 411, no. 19. IANTT, Inquisição de Lisboa, Caderno do Promotor Nº 131 (1779-1796), Livro 320, p. 174. IANTT, Inquisição de Lisboa, Caderno do Promotor Nº 130 (1778-1790), p. 57. IANTT, Inquisição de Coimbra, Caderno do Promotor Nº 228 (1788-1795), Livro 410, p. 368-368v. IANTT, Inquisição de Coimbra, Caderno do Promotor Nº 126 (1797-1799), Livro 418, p. 431-33.


Conclusions The libertine heterodox readers, focused on this communication with all principles and procedures that they used to oppose the catholic faith, the sacred history, ecclesiastic history, Church and ecclesiastic body by highlighting the measurement of representations (better from the different languages and elements that constitute them), built a desecrating understanding of texts and world. Their reading practices translated a new comprehension of history: on one side, a criticism of historical religious and profane narratives highlighted by the model of “Master History of life”, then in circulation and on the other side, able to differentiate the past and present, viewed as distinct.39 In fact, the reading practices and the new conception of history that the libertine people expressed used to correlate with erudite discussions which had been developed since the end of XVII century and they had mainly the applicability in relation to actions they used to take by merging in a fight to build a new change, a new moral, religious, and political order.

About this subject, see: KOSELLECK, Reinhart. Futuro passado. Rio de Janeiro: Contraponto/ PUC-RJ, 2006, p. 22-5, 34-5, 42 and 50; KANT, Emmanuel. Vers la Paix Perpétuelle. Que signifie s’orienter dans la Pensée? Qu’est-ce que les Lumières? Et autres textes. Trad. de Françoise Proust and Jean-François Poirier. Paris: GF Flamarion, 2006, p. 43-51; COTTRET, Monique. Jansénismes et Lumières: pour un autre XVIIIe siècle. Paris: Albin Michel, 1998, p. 7-8; HAZARD, Paul. La crise de la conscience européenne (1680-1715). Paris: Fayard, 1994, p. 38-42; GRAFTON, Anthony. What was History? The Art of History in Early Modern Europe. Cambridge: Cambridge University Press, 2007, p. 2-4 and 11-12; GAY, Peter. The Enlightenment: an interpretation. The rise of Modern Paganism; and ARAÚJO, Ana Cristina. A Cultura das Luzes em Portugal, p. 53-56. 39

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Portugal, le monde lusophone et le roman français: traductions, traducteurs et le contexte plus large, 1750-1830 James Raven

University of Cambridge/ University of Essex

M

a contribution se penchera sur les matériaux disponibles pour comprendre les liens littéraires entre la Grande-Bretagne et le Portugal au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. Il est important d’inclure la période de l’heure - et notamment la littérature générée par le tremblement de terre de Lisbonne - à apprécier la base pour les associations du dix-neuvième siècle. Bien que mon centre d’intérêt est le roman et les écrivains et les éditeurs et les libraires de production et de leur distribution, je cherche [dans mes huit pages] d’énoncer des considérations plus larges par rapport à la circulation littéraire entre la Grande-Bretagne et Portugal et au Brésil entre 1789 et 1830. Réponses des lecteurs sont plus difficiles à résoudre, mais pas impossible. Ma bibliographie du roman anglais 1750-1829 comprend des publications évocateurs: deux romans publiés en anglais à Londres en 1775 et 1782 respectivement semblent offrir un intérêt pour les questions portugais, et entre 1800 et 1829 neuf entrées des références portugaises, quelques-uns seulement d’ailleurs, mais à au moins six ans avec des préoccupations majeures. Connexions français mais aussi l’allemand sont indispensables à une bonne compréhension des apparitions ultérieures de questions portugais au début du XIXe siècle roman anglais. Parmi ceux-ci, le lien allemande et l’intérêt des opérations militaires sont en cours: A l’avenir je veux poser de nouvelles questions à propos de Thomas Digges Atwood et son Adventures of Alonso: Containing Some Striking Anecdotes of the Present Prime Minister of Portugal. Publié par John Bew en 1775, le roman représente la place Marquês de Pombal. Il a été étudié par Robert Elias et Michael Stanton (1941 et 1972), mais il existe de nombreuses requêtes bibliographiques qui pourrait ouvrir de nouvelles pistes de réflexion.


Le roman a été «soigneusement imprimés sur un papier écriture fine ‘, avec une nouvelle édition dix ans plus tard et une traduction allemande publiée à Leipzig en 1787 (Alonzos Abenteuer). Déjà en Juillet 1775, le Critical Review a applaudi roman Digges comme «un favori avec les lecteurs de romans» (bien que la Monthly Review a déclaré que les parties étaient «terne et ennuyeux»). Le 1782 Memoirs of...Cherington, Containing a Genuine Description of the Government, and Manners of the Present Portuguese, par Richard Muller, propose cause encore plus de considération. Il semble être sur une personne réelle, mais la famille a atterri nommé est introuvable, et l’intrigue reprend bientôt une série de plus en plus improbable de découvertes miraculeuses, y compris celle d’un frère perdu depuis longtemps - ‘vous pourrez facilement le connais, il a la marque de goyave mûre sur son sein gauche. Il ya de nombreuses questions d’intérêts - en particulier les intérêts des Bew et Johnson éditeurs; la réimpression de Dublin, ainsi que le contenu et le contexte des «manières». La réception critique est également d’une grande importance et j’ai l’intention de discuter des examinateurs et leur attitude à la pièce. Comment ces productions précédentes concernent la 1803 Fair Maid of Portugal et de la e 1805 Maid of Portugal, à la fois de l’écurie de William Lane, qui est actuellement en cours de réévaluation bibliographique (avec les productions de JF Hughes, un autre libraire très populaire et populiste). La preuve de la circulation littéraire réelle entre la Grande-Bretagne et le Portugal est vague, mais suggestive. Comme Giles Barber rapporté il ya quelques années, les documents douaniers liste séparément la «Portugal» comme un destination pour les livres britanniques du milieu du XVIIIe siècle dans le cadre du «orientale» du commerce, mais les montants sont très petites (et ceux-ci sont toujours en poids des livres, pas le nombre de volumes, et encore moins des titres). Aussi, ils sont éclipsés par les principales destinations (on pouvait s’y attendre) de l’Irlande, de l’Inde, de la France et de l’Allemagne dans cet ordre. Le Brésil ne s’affiche pas, mais la Guyane britannique [Guyana] semblent, et importations de matières littéraires ou stationnaire du Portugal et du Brésil (y compris tous les imprimés et journaux) est très petit, mais au moins enregistrées (si compliqué par une division entre les éléments reliés et non reliés). Cependant, il ya trois mises en garde importantes: d’abord, les totaux des exportations élèvent entre le milieu du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle et surtout après les années 1790. Ancien allié de l’Angleterre est clairement dans la réception croissant de livres britanniques, qui, pour autant qu’on puisse le déterminer sont envoyés directement par bateau au départ de Londres (et éventuellement de petits villages de pêcheurs peu) à Lisbonne et dans d’autres ports portugais, en deuxième lieu, les tableaux de douane donner le premier port d’appel, la première destination, et il est donc tout à fait possible que certains de ces livres, imprimés et journaux de voyage, par exemple, en France ou en Espagne, également, à terme, entrer au Portugal; tiers, tableaux de douane - les calculs de poids et de tous - ne 114


sont pas tout. Les influences que nous espérons suivre sont iscernables dans ‘Home’ aussi loin que les publications séparées par des étendues de l’océan Atlantique. Digges, après tout, était apparemment très populaire, le tremblement de terre de Lisbonne a laissé un souvenir indélébile et de longue durée dans le commentaire littéraire, philosophique et religieuse et la question plus générale est que le portugais et sud-américains en Grande-Bretagne nouvelles et de nouvelles britannique au Portugal et en Amérique du Sud distribué largement et avec des conséquences importantes. La question clé en ce qui concerne l’évolution des représentations littéraires et des nouvelles (si ce n’est l’importation et l’exportation concorde) au cours de la période comprise entre 1789 et 1830 est l’affaire de politique, militaire et diplomatique de la guerre Péninsule, 1808-1814. Les graines de la défaite de Napoléon et l’abdication en 1814 ont été semées par l’empereur lui-même sept ans plus tôt quand il a déménagé troupes françaises à travers l’Espagne pour envahir le Portugal avant d’usurper le trône d’Espagne pour son frère Joseph et, ce faisant, a provoqué l’arrivée de la expéditionnaire britannique vigueur en vertu de Wellesley [bientôt vicomte Wellington de Talavera, Portugal] et une série de haut profil britanniques succès militaires. Journaux détaillés défaite Wellesley de Delaborde à Roliça en Août 1808, suivie par sa défaite de Junot à la bataille de Vimeiro - la première occasion dans laquelle Napoléon tactiques offensives combinant les tirailleurs, les colonnes et le soutien des tirs d’artillerie manqué contre la ligne d’infanterie britannique et compétences défensives de Wellesley . Victoire Wellesley était suffisant pour convaincre les Français d’évacuer le Portugal dans le cadre d’une controverse - et énormément débattu - accord qui est devenu connu comme la Convention de Sintra. Le retrait tristement célèbre par Sir John Moore et son armée de La Corogne[Corunna], (et propre mort Moore) est devenu une cause célèbre littéraire, mais la domination de la marine britannique de la mer a permis l’alliance avec le Portugal et l’Espagne pour prendre pied sur le continent européen. Victoires britanniques à Porto, Talavera, Barrosa et Albuera suivi, bien que la campagne a eu des revers et le tout a été ardemment rapporté dans la presse. En 1810-1811, 300 000 soldats français avaient été aspirés dans la péninsule, et pourtant, seulement 70.000 pourrait être épargné pour faire face à Wellington, le reste a été épinglé par ailleurs par la menace des insurrections locales et les actions de guérilla. Avec l’incapacité française à concentrer leurs forces contre l’armée anglo-portugaise, Wellington a réussi à passer à l’offensive victoire et sécurisé à Salamanque en Juillet 1812. En termes littéraires il ne faut pas sous-estimer la longueur des campagnes de la Péninsule et les tours changeants des événements. L’impression laissée dans la littérature britannique est très bien si maintenant négligé. Prenons, par exemple, le poème fascinant »Dix-huit Cent Onze» par ce qui était alors célébrée Anna Letitia Barbauld: ‘O’er the vext nations pours the storm of war; / To the stern call still Britain bends her ear’ (lines 2,3). 115


La presse britannique a été extrêmement engagés dans les campagnes de la guerre, de même que les contributeurs aux revues et recueils. Sermons et livres de voyages reflète la guerre et diverses collections de lettres ont été publiées, apparemment à la demande populaire. En revanche, l’échec relatif des romans de répondre est marqué. Trois romans que face à la guerre - et deux d’entre eux sont d’ordre historique, écrit rétrospectivement en 1819 et 1826. The Heroine of Almeida, A Novel: Founded on Facts, relating to the campaigns in Spain and Portugal, under Lord Wellington, and General Beresford par Dr Campbell’s, auteur de “The Female Minor”, &c. &c. a été publié à Dublin et imprimé par J. Charles, au n ° 49, Mary-Street, en 1811. Son «adresse préface au lecteur», p [iii]-v, présente clairement cela comme un roman. Le roman 1819 est anonyme: The Castle of Villa-Flora. a Portuguese Tale, from a manuscript lately found by a British Officer of rank in an old mansion in Portugal. in three volumes, a été publié par la presse célèbre Minerva fondée par William Lane, mais maintenant géré par AK Newman and Co. dans Leadenhall-Street, Londres. La vanité d’un roman basé sur un manuscrit retrouvé était vieux-hack en 1819, mais donné une nouvelle tournure de la contemporanéité par l’allusion guerre péninsule. Le troisième roman est d’un intérêt international plus.The Adventures of a Young Rifleman, in the French and English Armies, during the War in Spain and Portugal, from 1806 to 1816. written by himself was an English translation from the German of Johann C. Mämpel (d. 1862). La traduction des volumes 1 et 2 de son Der junge Feldjäger avait été rapide, apparaissant cette saison (1826-1827). Il s’est avéré très populaire avec une deuxième édition en anglais de la même année, également par le populiste éditeur Henry Colburn, de New Burlington Street, Londres, avec une édition américaine publiée à Philadelphie en 1826 et également une nouvelle incarnation sept ans plus tard en 1833 comme Tales of Flood and Field.1. Volume three of Der junge Feldjäger paru dans la même saison, également publiée par Colburn, comme The Young Rifleman’s Comrade: A narrative on his military adventures, captivity, and shipwreck. L’examen de la Monthly Review [N.s. 3 (décembre 1826): 434-35] offre un contexte utile: «ce volume ajoute un autre pour le stock de récits militaires, qui a récemment abondaient en Angleterre, en Allemagne et en France» et note que «l’on dit avoir été édité par Goethe , et en effet il n’est pas difficile de retracer à travers ses pages une lueur de temps en temps de son esprit méditatif et poétique ». Si cela ajoute à sa popularité la Monthly Review est dédaigneux du contenu: «nous pensons, cependant, que [Goethe] a penché un peu de la dignité de son rang, à la fois dans la littérature et la société, par condescendance pour donner ses soins sur les mémoires d’un simple soldat, qui, certes, n’aurait jamais été See also James Raven, ‘An antidote to the French? English Novels in German translation and German Novels in English translation’, Eighteenth-Century Fiction,14: 3-4 (2002): 715-34. 1

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adopté par ‘The Rifleman Young, «comme un camarade ... Il apparaît tout au long de son récit en tant que militant simple vulgaire, tout en participant à la péninsule de certaines des atrocités les plus horribles des soldats français, parmi lesquels il était à l’origine du placement, partageant également dans leurs habitudes de pillage, et la licence extrême. Pour les personnes de sa propre classe en France ou en Allemagne, son récit peut être acceptable, mais nous sommes sûrs qu’il n’y a pas d’homme au service de l’Angleterre, qui ne serait pas le lire avec le dégoût le plus absolu ». L’examinateur poursuit en minimisant l’étrange tournure du récit qui comprend un voyage en Chine. Il s’agit d’un pot-pourri, écrit-il, que «sert à la fois pour montrer comment les livres de ce genre sont actuellement fabriquées en Allemagne. Les notes ajoutées par le traducteur, trahissent beaucoup de préjugés pour ne pas dire l’ignorance ». Notable est aussi le contraste entre ces romans et les romans bucoliques plus tôt relatifs au Portugal qui sont apparus au début du dix-neuvième siècle à Londres, comme The Exile of Portugal: A Tale of the Present Time, in Two Volumes, by Augusta Amelia Stuart, author of Ludovico’s Tale &c. – ANNEXE voir ci-dessous pour plus de détails. Il est également important de se rappeler que l’histoire de la fiction populaire à l’époque romantique est en effet souvent associée à la carrière des deux-entrepreneurs éditeurs qui comportent dans les romans anglais, lusophones William Lane et Henry Colburn. La production prolifique de romans de Lane, et son successeur AK Newman, est décrit en détail dans Dorothy Blakey La presse Minerve, 1790-1820 (Londres, 1939). Importance Colburn en tant qu’éditeur de romans à la mode dans les années 1820 a également été esquissé dans Matthieu Whiting Rosa est l’École Silver-fourches (New York, 1936), et récemment, John Sutherland nous a rappelé l’avance si des méthodes peu scrupuleuses de publicité utilisées dans le la promotion de ses romans («Henry Colburn ‘éditeur’’ Publishing History 19 (1986): 59-84). A ce stade, il convient de souligner un élément important - et malheureux - la différence entre les ressources disponibles pour ce genre de littérature, de traduction et de recherche bibliographique avant et après 1800. À la fois pour l’analyse textuelle littéraire et de l’histoire commerce du livre concernant le Portugal, le dix-huitième siècle est incomparablement mieux servis par d’archives textuelles et instruments de recherche, alors que les ressources telles que ECCO, ESTC, le Gentleman’s Magazine en ligne, la collection journal Burney et (pour des raisons très différentes) records de douane existants se terminent tous en 1800 ou au cours du siècle au début du XIXe très. NSTC est beaucoup moins consultable que ESTC, avec une base de collecte relativement limité, et il n’y a pas dix-neuvième siècle numériques ressources textuelles et consultable telles que ECCO ou EEBO. En conséquence, les chaluts plus enrichissantes, par exemple, de la poésie, du théâtre et des romans britanniques relatives aux affaires portugais sont limitées à des décennies avant 1800. Beaucoup de premiers tableaux de douane du XIXe siècle sont aussi perdus - même si un volume rare est en réalité possédé parcet écrivain. 117


La question des archives et des ressources demeure une question importante et, bien que je cherche à surmonter cet obstacle en la poursuite des recherches in situ, les exemplaires les plus prometteuses présentant de l’intérêt littéraire au Portugal et en portefeuille de négociation commerciale, et des liens d’impression sont du dix-huitième siècle. Nous sommes en mesure, par exemple, d’offrir des contextes littéraires et commerciales pour le populaire Sketches of Society and Manners in Portugal. In a series of letters from Arthur William Costigan, ... to his brother in London, qui a été imprimé en deux volumes pour Thomas Vernor à Cornhill en 1787. Vernor a été établi depuis longtemps au cœur de la ville et les opérations de la Ville d’impression financières et commerciales (au moins depuis 1766), tandis que son partenariat avec Thomas Hood dans une bibliothèque circulant principal, lui apporte une clientèle populaire et diversifiée. Capot décédé en 1811 (et Vernor apparemment un peu avant). Vernor et Hood certainement rempli Robert Southey’s 1799 Letters Written during a Short Residence in Spain and Portugal. La publication est caractéristique de la gamme de la politique d’actualité, des questions commerciales et même éthiques associées avec l’esprit des affaires portugais à Londres - si elle n’est pas en Grande-Bretagne dans son ensemble. Southey, pour être poète en 1813, a estimé que «ce n’est plus à l’égard de leur commerce que de leur situation que l’Angleterre et la Hollande sont appelés puissances maritimes, ce qui est secondé par leurs entreprises, et les trains jusqu’à marins pour leur marine. Il est un objet de première importance pour restaurer l’état du Brésil, les moyens les plus efficaces d’y parvenir serait d’établir un [anonyme] société, et pour une telle entreprise les Juifs sont de toutes les personnes le plus en forme. Père Antonio Vieira, qui est connu et admiré par tous ceux qui ont lu ses livres (à l’exception bien son avant-dernière, qui est plein de fanatisme qui ne peuvent être subies) a proposé la formation d’une Compagnie des Indes, comme une étape précédente à laquelle il était nécessaire d’abroger la loi pour confisquer les biens juifs »(p. 452). Il a ajouté que «le plus grand avantage que le Portugal pourrait éventuellement recevoir résulterait de la déclaration de Lisbonne un port libre, pas au sens strict et littéral du mot, car ce n’est pas mon souhait que Sa Majesté doit perdre les revenus de la douane , mais il est vrai que cette perte pourrait être réparé, et à l’avantage du public (p. 455). Southey est aussi typique pour exprimer enquête sur l’Amérique du Sud: «Le Brésil est le théâtre de découvertes, par le biais des nombreuses rivières qui communiquent avec le Maragnon, nous devons pénétrer cet immense pays, un pays sans doute aussi riche en mines de cochenille et de l’argent en tant que les possessions espagnoles. Mais je l’ai déjà dit que le Portugal ne doit pas être dépeuplé à des gens Brésil; faire dans habi-tants, puis, le travail dans la culture du sucre et du tabac, au lieu de les enfouir dans les mines. Un navire apportera l’écart tout l’or et les bijoux qu’ils peuvent creuser, mais de nombreux navires sont nécessaires pour l’exportation de ces articles du commerce. Il ne pouvait donc provenir de malades souffrant étrangers pour entrer au Brésil »(p. 458). Et il offre un résumé: «Vous 118


me demandez quel est le devenir du Portugal. Qu’est-ce que le Portugal? Il est un coin de terre divisé en trois parties: l’une stérile, l’un appartenant à l’église, et le reste même pas produire suffisamment de céréales pour les habitants. Regardez maintenant le Brésil, et de voir ce qui manque. Le sel peut être trouvé à Pernambuco, le pays va produire du vin et de l’huile peut être faite à partir de la pêche de la baleine, vrai, en effet, nous devrions avoir plus de neige pour refroidir notre boisson, mais il ya suffisamment de moyens à côté de l’eau de refroidissement. Si l’Amérique est dans le besoin de certaines choses dont l’Europe produit, l’Europe veut plus des productions d’Amérique: quelle que soit l’Amérique a besoin d’, l’industrie peut-il y fournir, mais ce n’est pas ainsi en Europe (pp. 464-5). Cela trahit une vérité: les voyages, les commentaires et les lettres (et en fait des romans), y compris, par exemple, A Civil, Commercial, Political and Literary History of Spain and Portugal, 1783, par Wyndham Beawes, et le 1798 General View of the State of Portugal par James Cavanah Murphy, sont autant de ce que c’est que d’être Français - ou britannique - aperçu que dans les affaires portugaises. Le Portugal est un pays autrement décent en proie à des moines et des nonnes qui contribuent à sa dépopulation et du vin en contribuant à la paresse: la bière, le protestantisme et le travail (et une marine, si cruellement défaut au Portugal, il est avancé) forment ensemble la caractère supérieur britannique. La dernière - et extrêmement important - considération est la traduction. L’allemand, mais aussi les connexions françaises sont fondamentales pour la compréhension des apparitions ultérieures de questions portugais dans le début du XIXe siècle roman anglais. Neuf de mes entrées 1800-29 avoir des références portugaises, quelques-uns seulement d’ailleurs, mais au moins six avec des préoccupations majeures. Parmi ceux-ci le lien allemande et l’intérêt des opérations militaires sont en circulation (en partie ci-dessus). La traduction de nombreux populaires, mais maintenant négligé romans français en portugais dans le début du XIXe siècle soulèvent plusieurs questions de recherche importantes, étant donné que beaucoup d’entre eux, rapidement et à moindre coût produite romans français semblent avoir été traductions à partir d’originaux en anglais. L’anglais «ur-romans» sont eux-mêmes les taons littéraires, produites pour les bibliothèques circulantes. Ceci, cependant, est une introduction seulement: il définit les domaines de recherche future et notamment l’ampleur de la circulation du livre entre la Grande-Bretagne et au Portugal sur les enregistrements des douanes tenue aux Archives nationales (même si ceuxci ne donnent que des décomptes généraux) et ce que nous pouvons glaner des opérations de libraires comme Vernor et Hood (et à Paris, Hookham et Carpenter). L’absence d’activité libraires tant et de documents personnels est un handicap majeur, mais certains documents imprimés actions survivre comme le font des catalogues de bibliothèques circulantes. Comme les projets de recherche développement, nous sommes en mesure d’établir des liens dans le commerce d’importation et d’exportation. Le décalage du dix-neuvième siècle STC projets 119


numériques par rapport à la siècle plus tôt, une autre difficulté, mais les recherches sont possibles, journaux d’annonces révélateurs et les arrivées d’expédition. Une autre source potentielle est les lettres à la Royal Literary Fund, mais les traductions explorées ici sont pour la plupart des Français aux Anglais, avec l’augmentation de romans sources allemandes et de la littérature à partir des années 1790. A première vue, bien traductions ont été déterminants dans la production nouvelle en Grande-Bretagne des XVIIIe et XIXe siècles, le monde lusophone semble absent (d’autant plus que, en contraste frappant avec les connexions avec la France). Plus d’un dixième de tous les titres premier roman publié en Grande-Bretagne entre 1750 et 1800 étaient des traductions de romans Continental. Certains de ces originaux étaient des personnes âgées et obscure, presque tous jusqu’à ce que les années 1790 étaient au milieu des Français. Cela a continué la tendance des deux dernières décennies. Nous avons besoin de regarder en arrière parce que tandis que certains romans sont traduits quelques semaines après leur première apparition, d’autres ont refait surface dans d’autres langues décennies plus tard, surtout lorsque vous passez par plus d’une langue. Au moins 95 (ou 18%) des 531 premiers romans publiés en Grande-Bretagne, 1750-1769, étaient des traductions. Parmi eux, 84 étaient des Français, 2 de l’espagnol et seulement 9 d’autres langues, dont l’allemand. Dans les quelques plus de 1770 et 1780 romans ont été traduits de l’allemand, mais il a été une source populaire qu’au cours de la dernière décennie du siècle. A partir de 1795, les traductions de l’allemand ont dépassé celles de d’autres langues pour la première fois. D’autres romans traduits, 1770-1799, ont été pris de l’italien (3), espagnol (1), et le persan / sanskrit (3). Encore plus fondamentale est la difficulté de vérifier les allégations - soit par une page de titre et préface ou par un examinateur - qu’un roman a été dérivée à partir d’une origine étrangère. La même chose est vraie dans le sens inverse: des traductions de l’anglais. Où un roman ne survit pas à son titre et annoncé n’admet pas d’être une traduction, il est impossible de prouver une origine étrangère sauvegarde (et même alors, en aucun cas certainement), où un critique contemporain ou autre commentateur affirme ainsi. Quand un romancier ou d’un libraire a pris la voie facile de produire un nouveau roman de la simple traduction d’un roman obscur français ou en allemand, les noms propres ont souvent changé et récits réarrangées. Tous n’étaient pas aussi franc que Elizabeth Tomlins qui a reconnu dans la préface de sa 1792 Memoirs of a Baroness que son récit a été fondée sur une origine française. Cela n’a pas empêché les soupçons étant exprimées. La clé pour de nombreuses traductions en portugais d’une autre langue - surtout des Français - est la source de certains de ces Français «originaux». Beaucoup étaient d’origine anglaise. Traduction du roman n’était pas simplement un commerce d’importation de texte. De nombreux romans anglais ont été rapidement traduit en allemand, en français, et d’autre part, et l’industrie roman porté à la fois les échanges littéraires et commerciaux dans les deux 120


sens entre la Grande-Bretagne et en Europe. En effet, en examinant l’une des emprunts- Rivals Innocent (1786) - l’examen critique fait référence à une bataille à travers la Manche, de chaque côté capture textes voguish uns et des autres. Sur les 1421 titres de nouveaux romans anglais publiés entre 1770 et 1800, 500 sont connus pour avoir été traduits en français ou en allemand avant 1850. Une douzaine ou plus de titres ont également été traduit en espagnol et en italien à la même date. Retracer les traductions de ceux, français ou espagnol (ou autre) des traductions dans d’autres traductions encore, comme le portugais, est un territoire vierge, du moins pour les moindres, des romans populaires qui FORME la grande majorité des romans de ces comptages. La première nuit, ou ce qui deviendra le «intermédiaire» traduction est une étape clé, mais aucune étude complète moderne existe de l’influence du roman anglais en France ou en Allemagne durant cette période. Les analyses existantes sont soit partielle ou inexacte. Depuis Prix LM, de nombreux chercheurs ont exploré l’histoire du roman populaire en Allemagne à cette époque dans le but de comprendre son contexte plus large littéraire et sociale. Eva Becker, Michael Hadley, et Manfred Heiderich chacun offert profils de romans publiés en une seule année, l’étude de 1780, 1790, et 1800 respectivement. Compte tenu des origines et des influences étrangères d’une grande partie du matériel, ils ont été déçus par les échecs anglais bibliographiques. Traduction de romans anglais de l’époque en français a été mieux servi par l’érudition, mais même ici, guides existants sont en cours de révision. Peutêtre - et c’est très important - en travaillant en arrière (c’est-fro romans portugais connus pour être des traductions du français), nous pouvons établir des romans populaires dont la généalogie était aussi autre que le français (ou espagnol) anglais (ou autres) originaux. Compte tenu de la publication abondante par les Nobles, Lane, Coburn et Hughes, on peut se demander comment certains titres (dont beaucoup marqué par la frivolité mal au cœur) ont été sélectionnés pour la traduction. La traduction ultérieure de très obscurs titres anglais pourrait également suggérer un autre organisme: le rôle médiateur des principaux examens périodiques. Il y avait là un endroit facilement accessible, dictionnaire exporté de l’édition passée et une évaluation critique de Londres. La principale conclusion est que le trafic livre, les imitations et les traductions doivent être examinés dans la tournée européenne, et pas seulement dans les canaux bilatéraux entre les deux pays. L’apparition des intermédiaires allemands dans le compte ci-dessus, par exemple, devrait mettre en garde suffisante. Sans frontières livres étaient exactement cela et la médiation pourrait être multiples et également s’étendre sur de nombreuses années, aux différentes étapes de l’influence et de la circulation.

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APPENDIX: Novels published in English in London appear to offer interest in Portuguese matters. There full entries taken from my bibliography of English novels are as follows: 1775. [?DIGGES, Thomas Atwood]. THE ADVENTURES OF ALONSO: CONTAINING SOME STRIKING ANECDOTES OF THE PRESENT PRIME MINISTER OF PORTUGAL. London: Printed for J. Bew, No. 28, Paternoster-Row, 1775. I 148p; II 129p. 8vo. 4s sewed (CR), 5s bound (MR), 4s sewed or 5s bound (LC). CR 40: 163-4 (July 1775); MR 53: 274 (Sept 1775); AF II: 28. BL 12612.aa.8; EM 166: 9; ESTC t067327 (NA ICU, MWA, NN &c.). Notes: ESTC: Sometimes attributed to T. A. Digges. The Prime minister is the Marquês de Pombal (1699-1782). Adv., ‘Next Week will be published, Neatly printed on a fine writing paper’, LC 37: 543 (6-8 June 1775). Extract published LC 37: 617 (29 June-1 July 1775). Further edn: London, 1785 (CR), xESTC. German trans. Leipzig, 1787 (Alonzos Abenteuer) (Price). CR: ‘The writer of this work amuses himself with too much political matter (especially as it relates chiefly to a foreign kingdom,) to render his book a favourite with the readers of novels’ (p. 163). MR [William Enfield]: ‘The Author of this Novel has contrived to mix just so much political anecdote and reflection with his love-tale, as to make it dull and tedious.’ 1782. [MULLER, Richard]. MEMOIRS OF THE RIGHT HONOURABLE LORD VISCOUNT CHERINGTON, CONTAINING A GENUINE DESCRIPTION OF THE GOVERNMENT, AND MANNERS OF THE PRESENT PORTUGUESE. London: Printed for J. Johnson, No. 72, St. Paul’s Church-Yard, 1782. I xviii, 190p; II v, 384p. 12mo. 5s sewed (MR, SJC). MR 67: 388-90 (Nov 1782). BL N.1804; EM 5603: 3; ESTC t070710 (BI C, BMu; NA DLC). Notes: 2 vols. in 1, continuous pagination. Dedication to Master General of the Ordnance I, vii, signed ‘The Editor’; Editor’s Preface viii-xv, London, 21 June 1781. 122


Adv. SJC 25-27 Apr 1782. Further edn: Dublin, 1782 (Printed by John Parker, for Messrs. R. Cross, Walker, Beatty, Burton, and Webb, 2 vols., 12mo), ESTC t212832. Year: 1803. Author(s): ANON Title: THE GHOST OF HARCOURT. A ROMANCE. TO WHICH IS ADDED THE FAIR MAID OF PORTUGAL. Publication: London: Printed at the Minerva-Press, for Lane, Newman, and Co. LeadenhallStreet, 1803. Format: 1 vol. (72p). 12°. Cat. nos: BL 12619.e.39(2); EN2 1803: 8; NSTC H478; xOCLC. Notes:‘The Ghost of Harcourt’, pp. [1]–30; ‘The Fair Maid of Portugal, pp. ‘[31]–72. Closely printed pages; presentationally bearing a similarity to contemporary chapbooks containing Gothic material, but unusual in being packaged as a Minerva publication. DBF record: 1803A008 Year: 1805. Author(s): Emily CLARK Title: THE BANKS OF THE DOURO; OR, THE MAID OF PORTUGAL. A TALE. IN THREE VOLUMES. BY EMILY CLARK, GRAND-DAUGHTER OF THE LATE COLONEL FREDERICK, AND AUTHOR OF TANTHE [sic] AND ERMINA MONTROSE. Publication: London: Printed at the Minerva-Press, for Lane, Newman, and Co. LeadenhallStreet, 1805. Format: 3 vols (I 294p; II 300p; III 336p). 12°. Cat. nos: Corvey; CME 3-628-47289-X; ECB 118; EN2 1805: 20; NSTC C2080; OCLC 44475438. Notes: Dedication ‘to the Right Honorable the Countess of Euston’. ‘Ianthe’ appears correctly on t.ps. of vols 2 and 3. DBF record no: 1805A020. Year: 1809. Author(s): Mary HILL Title: THE FOREST OF COMALVA, A NOVEL; CONTAINING SKETCHES OF PORTUGAL, SPAIN, AND PART OF FRANCE. IN THREE VOLUMES. BY MARY HILL. Publication: London: Printed for Richard Phillips, New Bridge-Street, Blackfriars, 1809. 123


Format: 3 vols (I v, 231p; II 210p; III 261p). 12°. Cat. nos: Corvey; CME 3-628-47688-7; ECB 269; EN2 1809: 31; NSTC H1688; OCLC 13288337. Notes: Preface in vol. 1, pp. [iii]–v, in which the authoress refers to ‘this first production of her pen’, is dated Jan 1809. DBF record no: 1809A029. Year: 1809. Author(s): Sarah ISDELL Title: THE IRISH RECLUSE; OR, A BREAKFAST AT THE ROTUNDA. IN THREE VOLUMES. BY SARAH ISDELL, AUTHOR OF THE VALE OF LOUISIANA. Publication: London: Printed for J. Booth, Duke-Street, Portland-Place, 1809. Format: 3 vols (I iv, 260p, ill.; II 226p, ill.; III 249p, ill.). 12°. Cat. nos: MH-H *EC8.Is247.809i; ECB 300; EN2 1809: 34; NSTC I527; xOCLC. Notes: Dedication to Sir Edward Denny, Bart., Tralee Castle. Vol. 3, p. 249, where text ends, concludes with adv. for a non-fictional work, ‘Spain and Portugal’, the following p. [250] containing advs for ‘New Novels, &c.’. DBF record no: 1809A032 Year: 1810. Author(s): Augusta Amelia STUART Title: THE EXILE OF PORTUGAL: A TALE OF THE PRESENT TIME, IN TWO VOLUMES, BY AUGUSTA AMELIA STUART, AUTHOR OF LUDOVICO’S TALE &C. Publication: London: Printed for J. F. Hughes, 38, Berners Street, 1810. Format: 2 vols (I v, 198p; II 191p). 12°. Cat. nos: Corvey; CME 3-628-48684-X; ECB 567; EN2 1810: 82; xNSTC; xOCLC. Notes: ECB dates 1806, but no copy belonging to this year located. DBF record no: 1810A084. Year: 1811. Author(s): Dr CAMPBELL  Title: THE HEROINE OF ALMEIDA, A NOVEL: FOUNDED ON FACTS, RELATING TO THE CAMPAIGNS IN SPAIN AND PORTUGAL, UNDER LORD WELLINGTON, AND GENERAL BERESFORD. BY DR. CAMPBELL, AUTHOR OF “THE FEMALE MINOR”, &C. &C. Publication: Dublin: Printed by J. Charles, No. 49, Mary-Street, 1811. Format: 1 vol. (v, 145p). 12°. 124


Cat. nos: Dt OLS 186.o.34; EN2 1811: 26; xNSTC; OCLC 40997226. Notes: ‘A Prefatory Address to the Reader’, pp. [iii]–v, clearly presents this as a novel. DBF record no: 1811A027.

Year: 1812. Author(s): Augusta Amelia STUART Title: CAVA OF TOLEDO; OR, THE GOTHIC PRINCESS. A ROMANCE. IN FIVE VOLUMES. BY AUGUSTA AMELIA STUART, AUTHOR OF LUDOVICO’S TALE; THE ENGLISH BROTHERS; EXILE OF PORTUGAL, &C. &C. Publication: London: Printed at the Minerva-Press, for A. K. Newman and Co. LeadenhallStreet, 1812. Format: 5 vols (I ii, 259p; II 240p; III 252p; IV 224p; V 286p). 12°. Cat. nos: Corvey; CME 3-628-48683-1; ECB 567; EN2 1812: 59; xNSTC; xOCLC. Notes: Allibone (and Block and Summers) have ‘Cave’ rather than ‘Cava’. DBF record no: 1812A060. Year: 1819. Author(s): ANON  Title: THE CASTLE OF VILLA-FLORA. A PORTUGUESE TALE, FROM A MANUSCRIPT LATELY FOUND BY A BRITISH OFFICER OF RANK IN AN OLD MANSION IN PORTUGAL. IN THREE VOLUMES. Publication: London: Printed at the Minerva Press for A. K. Newman and Co. LeadenhallStreet, 1819. Format: 3 vols (I 219p; II 257p; III 266p). 12°. Cat. nos: Corvey; CME 3-628-47221-0; ECB 100; EN2 1819: 3; NSTC 2C10991; OCLC 43924687. DBF record no: 1819A003 Year:1826. Author(s): Johann C. MÄMPEL  Title: ADVENTURES OF A YOUNG RIFLEMAN, IN THE FRENCH AND ENGLISH ARMIES, DURING THE WAR IN SPAIN AND PORTUGAL, FROM 1806 TO 1816. WRITTEN BY HIMSELF. Publication: London: Henry Colburn, New Burlington Street, 1826. Format: 1 vol. (iv, 414p). 12°. Cat. nos: MH-H 19463.01.5*; ECB 6; EN2 1826: 56; NSTC 2A4411; OCLC 13427428. Notes: Trans. of vols 1 and 2 of Der junge Feldjäger (1826–27). 125


Further edns: 2nd edn 1826 (NSTC); 1833 in Tales of Flood and Field (OCLC); Philadelphia 1826 (NSTC). DBF record no: 1826A055.

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Portugal, the Lusophone World and the English Novel: translations, translators and the broader context, 1750-1830 James Raven

(University of Cambridge/ University of Essex)

T

his talk will consider the materials available for understanding the literary connections between Britain and Portugal in the eighteenth and early nineteenth century. It is important to include the earlier period – and notably the literature generated by the Lisbon earthquake – to appreciate the basis for the nineteenth-century associations. Although my focus of interest is the novel and the writers and publishers and booksellers producing and distributing them, I aim [in my eight pages but I shall have more to say in person] to set out broader considerations in relation to literary traffic between Britain and Portugal and Brazil between 1789 and 1830.Reader responses are more intractable but not impossible. My bibliography of the English novel 1750-18291 includes suggestive publications: two novels published in English in London in 1775 and 1782 respectively James Raven, British Fiction 1750-1770: A Chronological Checklist of Prose Fiction Printed in Britain and Ireland (London, New York and Toronto: Associated University Press, 1987); James Raven, The English Novel 1770-1800 vol.1 of Peter Garside, James Raven and Rainer Schöwerling, The English Novel 1770-1829 2 vols. (Oxford: Oxford University Press, 2000); see also ‘The Publication of Fiction in Britain and Ireland’, Publishing History, 24 (1988): 31- 48 ‘Gran Bretagna 1750-1830’, in F. Moretti (ed.), Il romanzo III: Storia e geografia (Turin and Princeton, NJ: Giulio Einaudi and Princeton University Press, 2002): 311-33; also issued in Italian and Korean; reprinted 2006, Princeton University Press; James Raven, ‘The anonymous novel in Britain and Ireland, 17501830’, in R. J. Griffin (ed.), The Faces of Anonymity: Anonymous and Pseudonymous Publication from the Sixteenth to the Twentieth Century (New York and Basingstoke: Palgrave Macmillan, 2003): 141-66; and James Raven,‘The Material Contours of the English novel, 1750-1830’, in Barry Ive and Jenny Mander (eds.), Remapping the Rise of the European Novel 1500-1850 (Oxford: Voltaire Foundation, 2007): 101-26. 1


appear to offer interest in Portuguese matters, and between 1800 and 1829 nine entrieshave Portuguese references, a few simply incidentally but at least six with major concerns. French but also German connections are fundamental to an understanding of the later appearances of matters Portuguese in the early nineteenth-century English novel. Of these, the German link and the interest from military operations are outstanding: In the future I want to ask new questions about Thomas Atwood Digges and his Adventures of Alonso: Containing Some Striking Anecdotes of the Present Prime Minister of Portugal. Published by John Bew in 1775, the novel represents the Marquês de Pombal. It has been studied by Robert Elias and Michael Stanton (1941 and 1972), but there are numerous bibliographical queries that might open up new lines of enquiry. The novel was‘ neatly printed on a fine writing paper’, with a further edition ten years later and a German translation published in Leipzig in 1787 (Alonzos Abenteuer). Already in July 1775 the Critical Review applauded Digges’s novel as ’a favourite with the readers of novels’ (although the Monthly Review said that parts were ‘dull and tedious’). Richard Muller’s 1782 Memoirs of...Cherington, Containing a Genuine Description of the Government, and Manners of the Present Portuguese, offers even more cause for consideration. It appears to be about a real person, but the named landed family is untraceable, and the plot soon incorporates an increasingly improbable series of miraculous discoveries including that of a long-lost brother--’you will easily know him, he has the mark of ripe guava on his left breast’.2 There are numerous matters of interest – especially the interests of Bew and Johnson as publishers; the Dublin reprinting; and the content and context of the ‘manners’. The critical reception is also of great importance and I intend to discuss the reviewers and their attitude to the piece. How did these earlier productions relate to the 1803 Fair Maid of Portugal and the 1805 Maid of Portugal, both from the stable of William Lane which is currently undergoing bibliographical reassessment (together with the productions of J. F. Hughes, another highly popular and populist bookseller). The evidence of actual literary traffic between Great Britain and Portugal is sketchy but suggestive. As Giles Barber reported some years ago, British customs records do separately list ‘Portugal’ as a destination for British books from the mid eighteenth century as part of the ‘Eastern’ trade, but the amounts (and these are always in weight of books, not numbers of volumes, let alone titles) are very small – and dwarfed by the leading destinations (not unexpectedly) of Ireland, India, France and Germany in that order.3 Brazil does not appear, but British Guiana [Guyana] does; and imported literary or stationary materials from Portugal and Richard Muller, Memoirs of the Right Honourable Lord Viscount Cherington 2 vols. (1782), 2: 377. A ripe guava is of strawberrycoloured hue. 3 Giles Barber, ‘Book Imports and Exports in the Eighteenth Century’ in Robin Myers and Michael haris 9eds.), Sale and Distribution of Books from 1700 (Oxford, 1982): 77-105 (pp. 91-93). 2

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Brazil (including all printed matter and newspapers) is very small, although at least recorded (if complicated by a divisionbetween bound and unbound items).4 However, there are three important caveats: first, the export totals do rise between the mid eighteenth century and the mid nineteenth century and especially after the 1790s. England’s oldest ally is clearly in increasing receipt of British books, which, as far as can be determined are sent directly by ship from London (and possibly a few outports) to Lisbon and other Portuguese ports; second, the customs tabulations give the first port of call, the first destination, and so it is perfectly possible that some of those books, prints and newspapers travelling, say, to France or Spain, also, eventually, enter Portugal; third, customs tabulations – weight calculations and all – are not everything. The influences we hope to track are discernable in ‘home’ publications however far separated by stretches of the Atlantic ocean. Digges, after all, was apparently hugely popular, the Lisbon earthquake left an indelible and long-running memory in literary, philosophical and religious comment and the broader point is that Portuguese and South American news in Britain and British news in Portugal and South America circulated widely and with important consequences. The key issue in relation to changing literary representations and news (if not import and export tallies) over the period between 1789 and 1830 is the political, military and diplomatic affair of the Peninsula War, 1808-14. The seeds of Napoleon’s defeat and abdication in 1814 were sown by the Emperor himself seven years earlier when he moved French troops through Spain to invade Portugal before usurping the Spanish throne for his brother Joseph and, in so doing, caused the arrival of the British Expeditionary Force under Wellesley [soon Viscount Wellington of Talavera, Portugal] and a series of high profile British military successes. Newspapers detailed Wellesley’s defeat of Delaborde at Roliça in August 1808, followed by his defeat of Junot at the Battle of Vimeiro – the first occasion in which Napoleonic offensive tactics combining skirmishers, columns and supporting artillery fire failed against the British infantry line and Wellesley’s defensive skills. Wellesley’s victory was sufficient to persuade the French to evacuate Portugal as part of a controversial – and hugely debated - agreement which became known as the Convention of Sintra. The infamous withdrawal by Sir John Moore and his army from La Coruña, (and Moore’s own death) became a literary cause célèbre, but the British navy’s domination of the seas enabled the alliance with Portugal and Spain to gain a foothold on Continental Europe. British victories at Porto, Talavera, Barrosa and Albuera followed, although the campaign had setbacks and the whole was fervently reported in the press. By 1810-1811, 300,000 French troops had been sucked into the Peninsula, and yet only 70,000 could be spared to confront Wellington; the remainder were pinned down elsewhere by the threat of local insurrections and the actions of guerrillas. With the French unable to concentrate their forces against the British-Portuguese army, Wellington was able to move on to the offensive and secure victory at Salamanca in July 1812. 4

Barber, ‘Book Imports and Exports’, p. 90. 129


In literary terms one should not underestimate the length of the Peninsula campaigns and the changing turns of events. The impression left in British literature is great if now neglected. Take for example, the fascinating poem ‘Eighteen Hundred and Eleven’ by the then celebrated Anna Letitia Barbauld: ‘O’er the vext nations pours the storm of war; / To the stern call still Britain bends her ear’ (lines 2,3). The British press was hugely engaged in the campaigns of the war, as were contributors to the magazines and miscellanies. Sermons and travel books reflected the war and various collections of letters were published, apparently to popular demand. By contrast, the relative failure of novels to respond is marked. Three novels only respond to the war – and two of these are historical, written retrospectively in 1819 and 1826. Dr Campbell’s The Heroine of Almeida, A Novel: Founded on Facts, relating to the campaigns in Spain and Portugal, under Lord Wellington, and General Beresford. by Dr. Campbell, author of “The Female Minor”, &c. &c. was published in Dublin and printed by J. Charles, at No. 49, Mary-Street, in 1811. Its ‘Prefatory Address to the Reader’, pp. [iii]–v, clearly presents this as a novel. The 1819 novel is anonymous: The Castle of Villa-Flora. a Portuguese Tale, from a manuscript lately found by a British Officer of rank in an old mansion in Portugal. In three volumes, was published by the celebrated Minerva Press founded by William Lane but now managed by A. K. Newman and Co. in Leadenhall-Street, London. The conceit of a novel based on a rediscovered manuscript was old-hack by 1819 but given a new twist of contemporaneity by the Peninsula War allusion. The third novel is of more international interest. The Adventures of a Young Rifleman, in the French and English Armies, during the War in Spain and Portugal, from 1806 to 1816. written by himself was an English translation from the German of Johann C. Mämpel (d. 1862). The translation of volumes 1 and 2 of his Der junge Feldjäger had been swift, appearing that season (1826–27). It proved very popular with a second edition in English the same year, also by the populist publisher Henry Colburn, of New Burlington Street, London, with an American edition published in Philadelphia also in 1826 and a further incarnation seven years later in 1833 as Tales of Flood and Field.5 Volume three of Der junge Feldjäger appeared in the same season, also published by Colburn, as The Young Rifleman’s Comrade: A narrative on his military adventures, captivity, and shipwreck. The review in the Monthly Review [n.s. 3 (Dec 1826): 434–35] offers valuable context: ‘this volume adds another to the stock of military narratives, which recently abounded in England, Germany, and France’ and notes that ‘it is said to have been edited by Goethe, and indeed it is not difficult to trace through its pages a gleam now and then of his meditative and poetic mind’. If that added to its popularity the Monthly Review is dismissive of the content: ‘we think, however, that [Goethe] has stooped somewhat from the dignity of his See also James Raven, ‘An antidote to the French? English Novels in German translation and German Novels in English translation’, Eighteenth-Century Fiction,14: 3-4 (2002): 715-34. 5

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station, both in literature and society, by condescending to bestow his care upon the memoirs of a private soldier, who certainly would never have been adopted by ‘The Young Rifleman,’ as a comrade... He appears throughout his narrative as a mere vulgar campaigner, participating while in the Peninsula in some of the most horrid atrocities of the French soldiers, amongst whom he was originally enlisted, sharing also in their habits of plunder, and extreme licentiousness. To persons of his own class in France, or Germany, his narrative may be acceptable, but we are sure that there is no man in the service of England, who would not read it with the most unqualified disgust’. The reviewer goes on to disparage the strange turn of the narrative which includes a voyage to China. It is a medley, he writes, that ‘serves at once to shew how books of this kind are at present manufactured in Germany. The notes added by the translator, betray much prejudice—not to say ignorance’. Notable also is the contrast between these novels and the earlier more bucolic novels relating to Portugal that appeared in early nineteenth-century London, such as The Exile of Portugal: A Tale of the Present Time, in Two Volumes, by Augusta Amelia Stuart, author of Ludovico’s Tale &c. – see below APPENDIX for further details. It is also important to remember that the history of popular fiction in the Romantic period is indeed often associated with the careers of the two entrepreneur-publishers who feature in the Lusophone English novels, William Lane and Henry Colburn. The prolific output of novels by Lane, and his successor A. K. Newman, is described in considerable detail in Dorothy Blakey’s The Minerva Press, 1790-1820 (London, 1939). Colburn’s prominence as a publisher of fashionable novels in the 1820s has also been sketched out in Matthew Whiting Rosa’s The Silver-Fork School (New York, 1936), and recently John Sutherland has reminded us of the advanced if unscrupulous methods of publicity employed in the promotion of his romances (‘Henry Colburn Publisher’, Publishing History, 19 (1986): 59-84). At this point we should emphasise an important – and unfortunate – difference between the resources available for this sort of literary, translation and bibliographical research before and after 1800. For both British literary textual analysis and book trade history relating to Portugal, the eighteenth century is incomparably better served by archival and textual finding aids, whereas such resources as ECCO, ESTC, the Gentleman’s Magazine on-line, the Burney Newspaper collection and (for very different reasons) extant Customs records all end in 1800 or in the very early nineteenth century. NSTC is far less searchable than ESTC, with a relatively limited collection base, and there are no nineteenth-century digital textual and searchable resources such as ECCO or EEBO. As a result, the most rewarding trawls, for example, of British poetry, drama and novels relating to Portuguese affairs are restricted to the decades before 1800. Many early nineteenth-century customs tabulations are also lost – although one rare volume is actually owned by this writer. 131


The archival and resource issue remains an important one and, although I aim to overcome this by continued research in situ, the most promising further exemplars of literary interest in Portugal and in commercial, book trading and printing links are eighteenth-century. We are able, for example, to offer literary and commercial contexts for the popular Sketches of Society and Manners in Portugal. In a series of letters from Arthur William Costigan, ... to his brother in London, which was printed in two volumes for Thomas Vernor in Cornhill in 1787. Vernor was long established at the heart of the City and the city financial and commercial printing operations (at least since 1766), while his partnership with Thomas Hood in a major circulating library, brought him a popular and diverse clientele. Hood died in 1811 (and Vernor apparently sometime before). Vernor and Hood certainly stocked Robert Southey’s 1799 Letters Written during a Short Residence in Spain and Portugal. The publication typifies the range of topical politics, commercial and indeed ethical issues associated wit Portuguese affairs in London – if not in Britain as a whole. Southey, to be Poet Laureate in 1813,.opined that ‘it is more with regard to their commerce than to their situation that England and Holland are called maritime powers; this is assisted by their Companies, and trains up seamen for their navy. It is an object of the first importance to restore the state of Brazil, the most effectual means of accomplishing this would be to establish a [Joint Stock] company, and for such an undertaking the Jews are of all persons the most fit. Father Antonio Vieira, who is known and admired by all who have read his books (except indeed his last but one, which is full of such fanaticism as cannot be suffered) proposed the forming of an India Company, as a previous step to which it was necessary to repeal the law for confiscating Jewish property’ (p. 452). He added that ‘the greatest benefit which Portugal could possibly receive would result from declaring Lisbon a free port; not in the strict and literal meaning of the word, for it is not my wish that his Majesty should lose the revenues of the Custom-house; yet it is true that this loss might be repaired, and to the advantage of the public’ (p. 455). Southey is also typical in voicing enquiry about South America: ‘Brazil is the scene for discoveries; by means of the many rivers that communicate with the Maragnon, we ought to penetrate that immense country, a country probably as rich in cochineal and silver mines as the Spanish possessions. But I have before said that Portugal must not be depopulated to people Brazil; make the in- habitants, then, labour in the cultivation of sugar and tobacco, instead of burying them in the mines. One ship will bring away all the gold and jewels they can dig, but many vessels are necessary for the exportation of these articles of commerce. There could no ill consequence arise from suffering strangers to enter Brazil’ (p. 458). And he offers a summary: ‘you ask me what is to become of Portugal. What is Portugal ? It is a corner of land divided into three parts; the one barren, one belonging to the church, and the remaining part not even producing grain enough for the inhabitants. Look now at Brazil, 132


and see what is wanting. Salt may be found at Pernambuco, the country will produce wine, and oil may be made from the whale fishery; true, indeed, we should have no snow to cool our drink, but there are ways enough beside of cooling water. If America is in want of some things which Europe produces, Europe wants more of the productions of America: whatever America is in need of, industry can there supply; but it is not thus in Europe (p. 464-5). This betrays a truth: travels, commentaries and letters (and indeed novels) including for example, Wyndham Beawes’s A Civil, Commercial, Political and Literary History of Spain and Portugal, 1783, and James Cavanah Murphy’s 1798 General View of the State of Portugal , are as much about what it is to be English – or British – than insights into Portuguese affairs. Portugal is an otherwise decent land beset by monks and nuns contributing to its depopulation and of wine contributing to idleness: beer, Protestantism and work (and a navy, so sadly lacking in Portugal, it is argued) all make up the superior British character. The final – and hugely important - consideration is of translation. The German but also the French connections are fundamental to an understanding of the later appearances of matters Portuguese in the early nineteenth-century English novel. Nine of my entries 1800-29 have Portuguese references, a few simply incidentally, but at least six with major concerns. Of these the German link and the interest from military operations are outstanding (as partly discussed above). The translation of many popular but now neglected French novels into Portuguese in the early nineteenth century raise several significant research questions, given that many of them quickly and cheaply produced French novels appear to have been translations from English originals. The English ‘urnovels’ are themselves literary gadflies, produced for the circulating libraries. This however, is an introduction only: it sets out areas for future research and notably the scale of book traffic between Britain and Portugal based on the customs records held at the National Archives (although these will give only general tallies) and what we might glean from the operations of booksellers like Vernor and Hood (and in Paris, Hookham and Carpenter). The absence of so many booksellers’ business and personal papers is a major handicap, but some printed stock records survive as do catalogues of circulating libraries. As the research projects develop, we are able to make connections in the import and export trade. The lag of nineteenth-century STCs digital projects compared to the earlier century is another difficulty, but newspaper searches are possible, revealing adverts and shipping arrivals. Another potential source are letters to the Royal Literary Fund6 but the translations explored here are mostly from the French to the English, with increasing German source novels and literature from the 1790s. At first sight, although translations were pivotal to novel 6

British Library, Archives of the Royal Literary Fund, 1790-1918. 133


production in Britain in the eighteenth and early nineteenth centuries, the lusophone world seems absent (the more so, in striking contrast to the connections with France). More than a tenth of all novel titles first published in Britain between 1750 and 1800 were translations from Continental novels. Some of these originals were elderly and obscure; almost all until the mid 1790s were from the French. This continued the pattern of the previous two decades. We need to look back because while some novels wee translated within weeks of their first appeared, others resurfaced in other languages many decades later- especially when going through more than one language. At least 95 (or 18%) of the 531 novels first published in Britain, 1750-69, were translations. Of these, 84 were from the French, 2 from the Spanish and only 9 from other languages including German7 . In the 1770s and 1780s a few more novels were translated from the German, but it was a popular source only during the final decade of the century. From 1795, translations from German exceeded those from other languages for the first time. Other translated novels, 1770-99, were taken from the Italian (3), Spanish (1), and Persian/Sanskrit (3). Even more fundamental is the difficulty in verifying the claims--either by a title-page and preface or by a reviewer--that a novel was derived from a foreign original. The same is true in reverse: of translations from the English. Where a novel does not survive and its advertised title does not admit to being a translation, it is impossible to prove a foreign origination save (and even then by no means certainly) where a contemporary reviewer or other commentator so alleges8 When a novelist or bookseller took the easy route to producing a new novel by simply translating an obscure French or German romance, proper names were often changed and narratives rearranged. Not all were as candid as Elizabeth Tomlins who acknowledged in the preface to her 1792 Memoirs of a Baroness that her tale was founded on a French original. This did not prevent suspicions being voiced9. The key to many Portuguese translations from another language – mostly from the French – is the source of some of those French ‘originals’. Many were originally English. Translation of the novel was not simply a textual import trade. Many English novels were quickly translated into German, French, and other languages, and the novel industry involved both literary and commercial exchanges back and forth between Britain and Europe. Indeed, in reviewing one of the borrowings--Innocent Rivals (1786)--the Critical Review referred to a cross-Channel battle, each side capturing each other’s voguish texts. Of the 1,421 titles of new English novels published between 1770 and 1800, 500 are known to have been translated into French or German before 1850. A dozen or more titles were also translated Raven, British Fiction, p. 21. As, for example, in the case of The Orphan Marion (1790: 23). The Monthly, for example, lingered over the many Gallicisms of Letters from Henrietta to Morvina (1777: 6), and the Critical believed Mrs Fell’s Peasant; or, Female Philosopher (1792: 33) to be an unacknowledged translation from the French. 7 8 9

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into Spanish and Italian by the same date. Tracing the translations of those, French or Spanish (or other) translations into yet further translations, such as Portuguese, is virgin territory, at least for the lesser, popular novels which forme the great majority of novels in these tallies. The first or what m ight become the ‘intermediate’ translation is a key stage, but no full modern study exists of the influence of the English novel in France or Germany in this period. Existing analyses are either partial or inaccurate10. Since L.M. Price, numerous scholars have explored the history of the popular novel in Germany in this period in an attempt to understand its broader literary and social context. Eva Becker, Michael Hadley, and Manfred Heiderich each offered profiles of novels published in a single year, studying 1780, 1790, and 1800 respectively. Given the foreign origins and influences of so much of the material, they have been let down by English bibliographical failings. Translation of English novels of the period into French has been better served by scholarship, but even here existing guides are undergoing revision11 Perhaps – and this is very important – by working backwards (that is fro Portuguese novels known to be translations from the French) we can establish popular novels whose pedigree was also other then French (or Spanish) with English (or other) originals. Given the profuse publication by the Nobles, Lane, Coburn and Hughes, it might be asked how certain titles (many marked by queasy frivolity) were selected for translation. The later translation of very obscure English titles might also suggest one other agency: the mediating role of the major periodical reviews. Here was a readily available, exported dictionary of past publishing and critical assessment from London. The main conclusion here is that the book traffic, the imitations and the translations have to be looked at in the European round, not simply in bilateral channels between two countries. The appearance of German intermediaries in the above account, for example, should be warning enough. Livres sans frontières were exactly that and mediation might be multiple and also stretch over many years, with different stages of influence and circulation. In particular, the various works by Lawrence Marsden Price and Mary Bell Price, the fullest listings to date of English novels in translation in eighteenth-century Germany, are flawed by misleading attribution and incorrect dating: Lawrence Marsden Price, English > German Literary Influences: Bibliography and Survey, University of California Publications in Modern Philology 9: 1 (Jan. 1919); Lawrence Marsden Price, English Literature in Germany, University of California Publications in Modern Philology 37 (1953) [a revised edn of Lawrence Marsden Price, The Reception of English Literature in Germany (University of California Press: Berkeley CA, 1932)]; and Mary Bell Price and Lawrence Marsden Price, The Publication of English Literature in Germany in the Eighteenth Century (University of California Press: Berkeley CA, 1934). Most uncomfortably, Price includes some dates for German translations of English novels which predated by some four or five years their first publication in London. 11 Angus Martin, Vivienne G. Mylne and Richard Frautschi, eds., Bibliographie du genre romanesque français 1751-1800 (London and Paris: Mansell, 1977); and Alexandre Cioranescu, ed., Bibliographie de la littérature Française du dix-huitième siècle (Paris: Editions du Centre National de la Recherche Scientifique, 1969). 10

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APPENDIX: Novels published in English in London appear to offer interest in Portuguese matters. There full entries taken from my bibliography of English novels are as follows: 1775 [?DIGGES, Thomas Atwood]. THE ADVENTURES OF ALONSO: CONTAINING SOME STRIKING ANECDOTES OF THE PRESENT PRIME MINISTER OF PORTUGAL. London: Printed for J. Bew, No. 28, Paternoster-Row, 1775. I 148p; II 129p. 8vo. 4s sewed (CR), 5s bound (MR), 4s sewed or 5s bound (LC). CR 40: 163-4 (July 1775); MR 53: 274 (Sept 1775); AF II: 28. BL 12612.aa.8; EM 166: 9; ESTC t067327 (NA ICU, MWA, NN &c.). Notes: ESTC: Sometimes attributed to T. A. Digges. The Prime minister is the Marquês de Pombal (1699-1782). Adv., ‘Next Week will be published, Neatly printed on a fine writing paper’, LC 37: 543 (6-8 June 1775). Extract published LC 37: 617 (29 June-1 July 1775). Further edn: London, 1785 (CR), xESTC. German trans. Leipzig, 1787 (Alonzos Abenteuer) (Price). CR: ‘The writer of this work amuses himself with too much political matter (especially as it relates chiefly to a foreign kingdom,) to render his book a favourite with the readers of novels’ (p. 163). MR [William Enfield]: ‘The Author of this Novel has contrived to mix just so much political anecdote and reflection with his love-tale, as to make it dull and tedious.’ 1782 [MULLER, Richard]. MEMOIRS OF THE RIGHT HONOURABLE LORD VISCOUNT CHERINGTON, CONTAINING A GENUINE DESCRIPTION OF THE GOVERNMENT, AND MANNERS OF THE PRESENT PORTUGUESE. London: Printed for J. Johnson, No. 72, St. Paul’s Church-Yard, 1782. I xviii, 190p; II v, 384p. 12mo. 5s sewed (MR, SJC). MR 67: 388-90 (Nov 1782). BL N.1804; EM 5603: 3; ESTC t070710 (BI C, BMu; NA DLC). Notes: 2 vols. in 1, continuous pagination. Dedication to Master General of the Ordnance I, vii, signed ‘The Editor’; Editor’s Preface viii-xv, London, 21 June 1781. 136


Adv. SJC 25-27 Apr 1782. Further edn: Dublin, 1782 (Printed by John Parker, for Messrs. R. Cross, Walker, Beatty, Burton, and Webb, 2 vols., 12mo), ESTC t212832. Year: 1803. Author(s): ANON Title: THE GHOST OF HARCOURT. A ROMANCE. TO WHICH IS ADDED THE FAIR MAID OF PORTUGAL. Publication: London: Printed at the Minerva-Press, for Lane, Newman, and Co. LeadenhallStreet, 1803. Format: 1 vol. (72p). 12°. Cat. nos: BL 12619.e.39(2); EN2 1803: 8; NSTC H478; xOCLC. Notes: ‘The Ghost of Harcourt’, pp. [1]–30; ‘The Fair Maid of Portugal, pp. ‘[31]–72. Closely printed pages; presentationally bearing a similarity to contemporary chapbooks containing Gothic material, but unusual in being packaged as a Minerva publication. DBF record: 1803A008 Year: 1805. Author(s): Emily CLARK Title: THE BANKS OF THE DOURO; OR, THE MAID OF PORTUGAL. A TALE. IN THREE VOLUMES. BY EMILY CLARK, GRAND-DAUGHTER OF THE LATE COLONEL FREDERICK, AND AUTHOR OF TANTHE [sic] AND ERMINA MONTROSE. Publication: London: Printed at the Minerva-Press, for Lane, Newman, and Co. LeadenhallStreet, 1805. Format: 3 vols (I 294p; II 300p; III 336p). 12°. Cat. nos: Corvey; CME 3-628-47289-X; ECB 118; EN2 1805: 20; NSTC C2080; OCLC 44475438. Notes: Dedication ‘to the Right Honorable the Countess of Euston’. ‘Ianthe’ appears correctly on t.ps. of vols 2 and 3. DBF record no: 1805A020. Year: 1809. Author(s): Mary HILL Title: THE FOREST OF COMALVA, A NOVEL; CONTAINING SKETCHES OF PORTUGAL, SPAIN, AND PART OF FRANCE. IN THREE VOLUMES. BY MARY HILL. Publication: London: Printed for Richard Phillips, New Bridge-Street, Blackfriars, 1809. 137


Format: 3 vols (I v, 231p; II 210p; III 261p). 12°. Cat. nos: Corvey; CME 3-628-47688-7; ECB 269; EN2 1809: 31; NSTC H1688; OCLC 13288337. Notes: Preface in vol. 1, pp. [iii]–v, in which the authoress refers to ‘this first production of her pen’, is dated Jan 1809. DBF record no: 1809A029. Year: 1809. Author(s): Sarah ISDELL Title: THE IRISH RECLUSE; OR, A BREAKFAST AT THE ROTUNDA. IN THREE VOLUMES. BY SARAH ISDELL, AUTHOR OF THE VALE OF LOUISIANA. Publication: London: Printed for J. Booth, Duke-Street, Portland-Place, 1809. Format: 3 vols (I iv, 260p, ill.; II 226p, ill.; III 249p, ill.). 12°. Cat. nos: MH-H *EC8.Is247.809i; ECB 300; EN2 1809: 34; NSTC I527; xOCLC. Notes: Dedication to Sir Edward Denny, Bart., Tralee Castle. Vol. 3, p. 249, where text ends, concludes with adv. for a non-fictional work, ‘Spain and Portugal’, the following p. [250] containing advs for ‘New Novels, &c.’. DBF record no: 1809A032 Year: 1810. Author(s): Augusta Amelia STUART Title: THE EXILE OF PORTUGAL: A TALE OF THE PRESENT TIME, IN TWO VOLUMES, BY AUGUSTA AMELIA STUART, AUTHOR OF LUDOVICO’S TALE &C. Publication: London: Printed for J. F. Hughes, 38, Berners Street, 1810. Format: 2 vols (I v, 198p; II 191p). 12°. Cat. nos: Corvey; CME 3-628-48684-X; ECB 567; EN2 1810: 82; xNSTC; xOCLC. Notes: ECB dates 1806, but no copy belonging to this year located. DBF record no: 1810A084. Year: 1811. Author(s): Dr CAMPBELL Title: THE HEROINE OF ALMEIDA, A NOVEL: FOUNDED ON FACTS, RELATING TO THE CAMPAIGNS IN SPAIN AND PORTUGAL, UNDER LORD WELLINGTON, AND GENERAL BERESFORD. BY DR. CAMPBELL, AUTHOR OF “THE FEMALE MINOR”, &C. &C. Publication: Dublin: Printed by J. Charles, No. 49, Mary-Street, 1811. Format: 1 vol. (v, 145p). 12°. 138


Cat. nos: Dt OLS 186.o.34; EN2 1811: 26; xNSTC; OCLC 40997226. Notes: ‘A Prefatory Address to the Reader’, pp. [iii]–v, clearly presents this as a novel. DBF record no: 1811A027. Year: 1812. Author(s): Augusta Amelia STUART Title: CAVA OF TOLEDO; OR, THE GOTHIC PRINCESS. A ROMANCE. IN FIVE VOLUMES. BY AUGUSTA AMELIA STUART, AUTHOR OF LUDOVICO’S TALE; THE ENGLISH BROTHERS; EXILE OF PORTUGAL, &C. &C. Publication: London: Printed at the Minerva-Press, for A. K. Newman and Co. LeadenhallStreet, 1812. Format: 5 vols (I ii, 259p; II 240p; III 252p; IV 224p; V 286p). 12°. Cat. nos: Corvey; CME 3-628-48683-1; ECB 567; EN2 1812: 59; xNSTC; xOCLC. Notes: Allibone (and Block and Summers) have ‘Cave’ rather than ‘Cava’. DBF record no: 1812A060. Year: 1819. Author(s): ANON Title: THE CASTLE OF VILLA-FLORA. A PORTUGUESE TALE, FROM A MANUSCRIPT LATELY FOUND BY A BRITISH OFFICER OF RANK IN AN OLD MANSION IN PORTUGAL. IN THREE VOLUMES. Publication: London: Printed at the Minerva Press for A. K. Newman and Co. LeadenhallStreet, 1819. Format: 3 vols (I 219p; II 257p; III 266p). 12°. Cat. nos: Corvey; CME 3-628-47221-0; ECB 100; EN2 1819: 3; NSTC 2C10991; OCLC 43924687. DBF record no: 1819A003 Year: 1826. Author(s): Johann C. MÄMPEL Title: ADVENTURES OF A YOUNG RIFLEMAN, IN THE FRENCH AND ENGLISH ARMIES, DURING THE WAR IN SPAIN AND PORTUGAL, FROM 1806 TO 1816. WRITTEN BY HIMSELF. Publication: London: Henry Colburn, New Burlington Street, 1826. Format: 1 vol. (iv, 414p). 12°. Cat. nos: MH-H 19463.01.5*; ECB 6; EN2 1826: 56; NSTC 2A4411; OCLC 13427428. Notes: Trans. of vols 1 and 2 of Der junge Feldjäger (1826–27). 139


Further edns: 2nd edn 1826 (NSTC); 1833 in Tales of Flood and Field (OCLC); Philadelphia 1826 (NSTC). DBF record no: 1826A055.

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Connexions: Alexandre Dumas, publications en France, au Portugal et au Brésil Maria Lúcia Dias Mendes

(Universidade Federal de São Paulo)1

L

’un des objectifs de ma recherche sur l’oeuvre d’Alexandre Dumas au Brésil est d’organiser les informations sur les traductions faites durant le dix-neuvième siècle, afin de comprendre comment s’est déroulée la réception des romans-feuilletons, en ce qui concerne la simultanéité des versions offertes aux lecteurs: celles publiées en Français (journaux, livres, contrefaçons belges), ou en portugais (journaux portugais, brésiliens, livres édités au Brésil ou au Portugal). Les questions qui ont orienté mes recherches sont les suivantes : Comment ces ouvrages sont-ils arrivés au Brésil ? Et combien de temps s’écoulait entre la publication en France et au Brésil? Le Portugal a-t-il été une étape intermédiaire de la trajectoire de ces ouvrages ? Le premier pas a donc été d’essayer d’organiser une chronologie des publications en France, au Portugal et au Brésil. J’ai ensuite cherché à comparer le temps écoulé entre la publication des oeuvres à Paris, au Brésil et au Portugal, afin de voir s’il existait vraiment un hiatus, s’il était possible que les traductions portugaises soient arrivées entre les mains des lecteurs brésiliens avant celles faites au Brésil. Dans cette étude, je donne des informations sur les recherches en cours, car ce travail n’est pas encore achevé. Je vais contextualiser l’arrivée d’Alexandre Dumas au Portugal et au Brésil, afin de faire connaître un peu mieux le parcours de cet auteur. Je commenterai ensuite quelques donnée présentées dans les deux dossiers en annexe: l’un compare les publications de Dumas en France et ses traductions respectives au Portugal et au Brésil, l’autre traite seulement des publications françaises et de leurs équivalentes brésiliennes. Au final, scènes des prochains épisodes. 1

Ce travail est développé avec le soutien de la FAPESP.


Alexandre Dumas dramaturge, puis romancier Alexandre Dumas est arrivé au Portugal au Théâtre de la Rua dos Condes [rue des Comtes]. En français. Mis en scène par la compagnie française d’Émile Doux, responsable de l’introduction au Portugal2 du drame romantique de janvier mille huit cent trente-cinq 1835 à avril mille huit cent trente-sept 1837, il a commencé à être traduit de façon plus ou moins hâtive, ce qui ne diminuait en rien le succès remporté par les représentations, jusqu’en 1840. Il a ensuite été joué de théâtre en théâtre jusqu’à ce qu’il arrive au Ginásio, ouvert en 1846. Les succès de Dumas ont formé aussi bien les auteurs et acteurs de la génération romantique portugaise que le goût du public portugais qui, comme le français, a pu applaudir Catherine de Howard (1834), Richard Darlington (mille huit cent trente et un 1831), La Tour de Nesle (1832) et Antony (1831), drames représentés uniquement entre 1838 et 1839, non sans provoquer des commentaires enfiévrés parmi les critiques. Par la suite, les drames ont été publiés dans l’Archivo Theatral ou Collecão selecta dos mais modernos dramas do teatro français [Les dossiers du Théâtre ou Compilation sélective des drames les plus modernes du théâtre français] ou dans des journaux ou revues (dès la fin des années 1830, environ quarante revues consacrées au theâtre circulaient au Portugal).3 Durant cette période, à partir des années 1830, la fièvre du roman semble gagner les terres lusophones. Aussi bien au Brésil qu’au Portugal, le public était avide de narrations, curieux de découvrir ce genre « bâtard » qui s’adaptait si bien à ses nouvelles inquiétudes et ses nouveaux intérêts. La traduction d’ouvrages étrangers a donc été une réponse immédiate à ces attentes, devenant “un stimulant de premier ordre, créant chez le public l’habitude du roman et éveillant l’intérêt des auteurs” (selon les mots d’Antonio Candido4 ). Des auteurs qui devaient s’affirmer face à une tradition locale qui ne privilégiait pas la prose de fiction et se frayer leur propre chemin. Dès les années 1840, les narrations de Dumas commencent à être traduites au Portugal, Martin de Freytas, Paulina, Pascoal Bruno... ouvrages publiés à Paris à la fin des années 1830 et qui arrivent aux lecteurs en portugais, préparant le chemin pour ce qui sera le premier grand best-seller: Les Trois Mousquetaires (1844, traduit em 1847-1848). Sous forme de livre. SANTOS, Ana Clara. La pratique de la traduction théâtrale ou les voies de la création dramaturgique sur la scène portugaise du XIXe siècle. In: Artigos, Instituto Camões; consulté sur Internet, à l’adresse http://cvc.instituto-camoes.pt/bdc/artigos/anaclarasantos.pdf, le 09 mars 2008. 3 FRANCE, José-Augusto. Deux notes sur Alexandre Dumas au Portugal. In: Antes da Playstations. 200 anos de aventuras em Portugal. Lisboa: Biblioteca Nacional, p. 63-70, 2003. 4 MELLO E SOUSA, Antonio Candido. Formação da Literatura Brasileira. Momentos decisivos. São Paulo/Rio de Janeiro: Fapesp/Ouro sobre Azul, 2009. 2

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Entre 1840 et mille huit cent soixante 1860, le Portugal voit s’accentuer la publication et le commerce de livres, ce qui se doit en partie à la progression du roman. A partir des années 1850, commencent à être lancées au Portugal des éditions populaires (Biblioteca Econômica, Gabinete Literário, Biblioteca Popular) et l’on note une augmentation sensible du nombre de titres et de réimpressions.5 La consommation était alimentée par la vente d’ouvrages étrangers, car, selon Sobreira, “En général, les éditeurs préféraient investir dans des traductions d’ouvrages étrangers au succès confirmé qui leur donnaient donc des garanties de profit, plutôt que de parier sur les auteurs locaux, ce qui impliquait évidemment un risque financier plus important”.6 L’augmentation du nombre de publications correspondait plus au grand nombre de traductions disponibles de titres français qu’à la production d’auteurs portugais. Au Brésil, cette période marque le début des activités de la Typographie Paula Brito dans l’impression d’ouvrages littéraires étrangers, très souvent traduits par Paula brito lui-même, écrits par les auteurs français les plus connus de cette époque, parmi lesquels Alexandre Dumas. Cependant, toujours selon Hallewell, ce n’est qu’à partir de la seconde moitié des années 1860, avec l’arrivée effective de l’éditeur Baptiste-Louis Granier sur le marché des livres de fiction, que commence une ample production de romans sous forme de livre.7 Comme en France, c’est le journal qui est le premier à accueillir le roman, tout d’abord en découpant d’anciens succès, puis en publiant des romans-feuilletons écrits sur mesure pour l’espace qui leur est destiné. Avant même 1838, année où le Jornal do Commercio publie O Capitão Paulo, de Dumas, la narration avait déjà un espace réservé, et augmentait les ventes du journal. Selon Ernesto Rodrigues,8 quelques journaux portugais commençaient depuis 1836 à séparer, à l’intérieur de la même rubrique Variétés, no rez-de-chaussée ?, l’espace consacré à la littérature de celui consacré aux variétés en général. Toutefois le mot feuilleton associé à la narration, à l’espace délimité sur la page et à la fameuse expression « à suivre » à la fin de l’extrait, n’apparaît que dans le journal O Português [Le Portugais] (Lisbonne, 14 décembre 1840): “Feuilleton. Le Portugal et les Espagnols en 1644”. Le feuilleton est devenu une fièvre, les traductions les plus souvent publiées étant celles d’auteurs français. Alexandre Dumas, Paul de Kock, Fréderic Soulié, Paul Féval, sont publiés dans des journaux de Lisbonne et de province. RODRIGUES, Antonio. A Tradução em Portugal. Lisboa: Ministério da Educação. Instituto de Cultura e Língua Portuguesa, Vol 2 (1835-1850) vol 3 (1851-1870), 1992. 6 SOBREIRA, Luis. Uma imagem do campo literário português no período romântico através dos best sellers produzidos entre 1840 e 1860. Artigo apresentado no IV Congresso Internacional da Associação Portuguesa de Literatura Comparada. Évora: 2001. Consultado em: http://www.eventos.uevora.pt/ comparada/ VolumeI/UMA%20IMAGEM%20DO%20CAMPO%20LITERARIO%20PORTUGUES.pdf. p.2. 7 HALLEWELL, Laurence. O livro no Brasil. Sua história. São Paulo: T.A.Queiróz, 1985. p. 141. 8 RODRIGUES, Ernesto. Mágico Folhetim. Literatura e jornalismo em Portugal. Lisboa: Editorial Notícias, 1998. p.237 e segs 5

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Aussi bien au Portugal qu’au Brésil, et bien que les contextes historiques y soient différents, l’image d’Alexandre Dumas a été dans un premier temps celle d’un chef de file du drame romantique français. Mais c’est sa production des années 1840, qui se tourne plus vers la causerie et les récits de voyage, qui garantit le succès qu’il avait connu durant les années précédentes. Des deux côtés de l’Atlantique, le roman-feuilleton a été fondamental pour la diffusion de l’oeuvre de Dumas, consolidant son succès et augmentant les possibilités de publication. Publications d’Alexandre Dumas entre la France, le Portugal et le Brésil • Sur les 30 titres (Annexe 1) pour lesquels j’ai pu comparer dates et support de publication dans les deux pays par rapport à la France, nous avons: – 21 ouvrages publiés d’abord au Brésil, avec prédominance du journal; – 4 ouvrages publiés d’abord au Portugal, avec prédominance du livre; – 3 pratiquement en même temps. Ceci nous laisse supposer qu’au Brésil les traductions étaient faites au fur et à mesure de la publication du feuilleton en France, alors qu’au Portugal elles étaient faites à partir de la publication a posteriori sous forme de livre... Selon certaines références de l’ouvrage A Tradução em Portugal9 [La traduction au Portugal] et Mágico Folhetim [Le feuilleton magique], d’autres auteurs étaient également publiés d’abord sous forme de livre et ensuite dans la presse. C’est le cas de Victor Hugo, Paul de Kock, Paul Féval, Fréderic oulié et même d’Eugène Sue et c’est aussi ce qui se produit pour l’oeuvre de Dumas. Hallewell commente qu’au Brésil, contrairement à ce qui se passait en France, la publication du roman-feuilleton sous forme de livre s’est faite de manière plus graduelle et proportionnellement bien moins significative.10 • Parmi les ouvrages lancés d’abord au Brésil: Moins que 6 mois: 3 Six mois: 1 De 6 à 11 mois: 5 Un an ou plus: 17. 9 10

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RODRIGUES, A.. Op. Cit. HALLEWELL, L.. Op. Cit. p. 141.


On peut dire que, pour les titres examinés, très peu de temps sépare la publication originale de la traduction brésilienne, ce qui renforce l’idée que les romans circulaient très rapidement entre l’Europe et le Brésil. • La plupart des titres lancés au Portugal ont d’abord été édités sous forme de livre; La plupart des titres lancés au Brésil: dans la presse; Il se peut que le marché de l’édition ait été plus dynamique au Portugal qu’au Brésil où la presse était la première à publier les romans. • Il existe même un cas où la traduction portugaise du Comte de Monte-Cristo a été faite à partir de la traduction brésilienne d’Emilio Zaluar, publiée dans le journal Correio Mercantil... • Il y a une consonance considérable entre les titres traduits dans les deux pays. Je n’ai pas encore une liste très longue des titres traduits au Brésil, mais la coïncidence est grande. Il semble cependant, selon une première estimation, que plus de titres aient été traduits au Portugal qu’au Brésil. • Les deux pays ont tendance à publier séparément des chapitres de livres ou des causeries qui, ayant un thème commun, ont été réunis en un seul recueil, comme s’il s’agissait d’un travail complet et sans référence au reste de la production. Le style de Dumas, son goût de la causerie et la création d’un narrateur qui semble occuper la scène de façon permanente et dialoguer avec le lecteur, ont favorisé les découpages et, par conséquent, les éditions différentes. Par exemple, une causerie dont le thème est un voyage en Calabre est d’abord publiée dans un journal français puis éditée dans un livre avec d’autres causeries de la même époque ; elle est ensuite publiée dans un recueil de contes de divers auteurs quand elle arrive au Brésil. Ou bien un chapitre de livre est publié comme une causerie indépendante. Pour le chercheur, beaucoup de patience et un peu de chance sont nécessaires pour retrouver les références correctes, car même en France les éditions de l’oeuvre de Dumas étaient très nombreuses, ce qui est cause de confusion entre dates et titres. • On note également qu’il y avait au Portugal un grand intérêt pour les traductions des drames romantiques de Dumas, ce qu’on ne voit pas au Brésil.

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• La grande quantité d’oeuvres courtes (Causeries, récits de voyage) écrites par Dumas favorise les publications intermittentes et les éditions du genre recueil, surtout au Brésil. Elle favorise aussi des agencements n’obéissant pas à la chronologie de la production. Il est souvent très difficile de retrouver l’oeuvre originale, car la traduction ne porte que sur un extrait, un chapitre de livre ou une causerie, par exemple, sans aucune référence à la totalité de l’oeuvre. • Je regrette l’absence de textes plus journalistiques de Dumas, qui sont nombreux et, pour la plupart, publiés dans des journaux que lui-même a fondés. Ces journaux ne sont pas arrivés jusqu’au Brésil (ni au Portugal), peut-être parce qu’il s’agissait de journaux à tirage moindre. • Je n’ai trouvé aucune référence quant à la traduction de textes plus... disons, théoriques, produits par Dumas. Ni au Brésil ni au Portugal. Et pourtant, nombreux sont les essais qu’il a écrits sur des questions relatives à l’esthétique romantique ou les commentaires critiques sur les oeuvres (pictoriques ou littéraires) de ses contemporains ; une grande partie de ces textes étaient publiée dans les mêmes journaux que ses feuilletons. Fautil croire qu’on ne s’intéressait qu’à Dumas conteur ? • Rien non plus – dans les deux pays – sur les textes biographiques, que Dumas dédiait aux personnages marquants de sa génération, tels que: l’acteur Talma, la mort de l’actrice Marie Dorval et tant d’autres. Même pas les causeries Grands hommes em robe de chambre, qui ont fait tant de succès en France. • Il ressort donc - de façon plus claire dans le cas des traductions portugaises, bien mieux organisées grãce au travail d’Antonio Gonçalves Rodrigues, que dans le cas du Brésil, où il y a encore beaucoup à faire - qu’au XIXe siècle c’est Alexandre Dumas romancier, conteur d’histoires, qui a été traduit et bien assimilé. • Il manque encore beaucoup de données avant de pouvoir conclure le recensement des traductions de Dumas dans le Brésil des années 1800. Mais il sera peut-être difficile de dépasser le nombre de traductions portugaises. D’après l’étude faite par António Gonçalves Rodrigues dans A tradução em Portugal, Alexandre Dumas a été l’auteur français le plus traduit des années 1850: de 1851 à 1860 ont été lancées neuf traductions de romans de Victor Hugo, seize d’Emile Souvestre, trente deux d’Eugêne Sue, les traductions d’Alexandre Dumas atteignant un total stupéfiant de cent neuf (!). 146


• Les romans les plus annoncés dans le journal Jornal do Commercio en 1857: Os vinte anos depois (6) / 1858 O Visconde de Bragelonne (7) et Os vinte anos depois (6). 1857: Nombre d’oeuvres de Dumas annunciées: 13 En français: 12 Indéfinissable : 1 (El Salteador) En portugais: 18

1858: Nombre d’oeuvres de Dumas annunciées: 31 En français: 21 Indéfinissable: 1 (Urbano Grandier) Em portugais: 9

[MÜLLER, Andréa Correa Paraiso. Do romance imoral a obra prima: trajetórias de Madame Bovary. Exame de Qualificação, 2011.]

Il est intéressant de noter que, bien que le nombre des éditions portugaises ait augmenté au cours des années 1850 grãce aux collections populaires, le nombre d’ouvrages offerts en français augmente d’une année à l’autre. • Au Brésil, c’est plus ou moins l’époque où Dieu dispose, de Dumas, semble être le troisième roman le plus consulté de la Bibliothèque Nationale de Rio de Janeiro (entre 1849 et 1856). Cette oeuvre, traduite au Portugal la même année que sa parution en français, 1851, et publiée dans le journal Jornal do Commercio de septembre 1851 à mars 1852, est l’oeuvre la plus demandée en 1854 (13 demandes); la troisième en 1855 (12 demandes) et redevient en 1856 le roman le plus demandé (26 demandes) .11 Un vrai succès, qui a maintenu ce titre dans les annonces du Jornal do Commercio. Les journaux, qui font très souvent concurrence aux livre à cause de leur prix moins élevé, sont également devenus une espèce de support de la divulgation d’oeuvres littéraires : publiant les textes (qui sont ensuite transformés en livres), annonçant les nouveautés en vente, rapportant des critiques littéraires qui commentent les lancements. • Bien que Dumas ait été amplement traduit au Portugal, je n’ai pas trouvé de référence à certains titres qui ont été traduits au Brésil. Comparant les 17 romans lancés uniquement au Brésil (Annexe 2): ROCHA, Débora Cristina Bondance. Bibliotheca Nacional e Pública do Rio de Janeiro: um ambiente para leitores e leituras de romance (1833-1856). Dissertação apresentada ao Instituto de Estudos da Linguagem, da Universidade Estadual de Campinas, para obtenção do Título de Mestre em Teoria e História Literária, Campinas, Mestrado em Teoria e História Literária – 2011. 11

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Moins de six mois: 3 Six mois: 1 De six à onze mois: 2 Un an ou plus: 11 • La simultanéité des éditions se confirme ; au Brésil coexistaient livres et journaux imprimés dans les trois pays concernés. Et il existe encore une possibilité, celle des «allées et venues », comme le disait Marlyse Meyer, entre les feuilletons publiés au Brésil et emmenés au Portugal, comme le suggère Ernesto Rodrigues: “Il resterait à étudier la présence de feuilletons en cours de publication, souvent piratés, immédiatement parus dans la presse brésilienne ; il existait même une contrebande de plaques typographiques.”12. Il vaudrait peut-être la peine de faire des recherches , car je n’ai trouvé aucune référence à ce sujet.

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Scènes des prochains épisodes: Continuer à examiner archives et journaux, à la recherche d’autres éditions et publications de l’oeuvre de Dumas. L’objectif est d’organiser un tableau expressif au moins des éditions brésiliennes des années 1800; Organiser aussi les éditions belges des ouvrages de Dumas au Brésil (j’ai fait un premier recensement à la Bibliothèque Nationale de Rio de Janeiro au secteur des livres rares et quelle n’a pas été ma surprise quand j’ai découvert que sur les onze ouvrages que j’ai trouvés, neuf avaient été édités à Bruxelles, y compris ceux qui font partie de la collection de la princesse Theresa Cristina...) Faire des recherches sur des feuilletons brésiliens qui seraient arrivés au Portugal, pour voir si cette connexion existe vraiment; Continuer à faire des recherches sur d’autres auteurs français de moindre importance dont les feuilletons connaissaient un grand succès au Brésil, tels que Paul de Kock, Paul Féval, Frédèric Soulié qui étaient à la même époque, ce qui n’était sûrement pas dû au hasard, des best-sellers au Portugal.

12

RODRIGUES, E.. Op. Cit., p. 245


Indices de la circulation d’imprimés dans O pão da Padaria Espiritual, Fortaleza, 1892-1896 Leonardo Mendes

L

(Universidade do Estado do Rio de Janeiro)1

a Padaria Espiritual (Boulangerie spirituelle), association de jeunes artistes (peintres, musiciens et écrivains) de l’état du Ceará, fut fondée à Fortaleza en mai 1892. Il s’agissait d’un lieu de rencontres pour la jeunesse cultivée de cette ville, où l’on pouvait parler librement art, littérature et sexe. Le fondateur de celle-ci fut Antônio Sales (1868-1940), alors âgé de vingt-quatre ans, et jusqu’en 1898, année où l’association mit fin à ses activités, son plus important diffuseur. Les membres de la Boulangerie spirituelle étaient appelés «boulangers». Chacun avait pris un nom de guerre provoquant un effet à la fois comique et agressif2. Antônio Sales se faisait appeler «Moacir Jurema», pseudonyme avec lequel il signait des chroniques, des articles de fond ainsi que des poèmes publiés par le journal de la Boulangerie spirituelle qui avait pour nom O pão (Le Pain), et dont il assura la direction et fut le principal collaborateur, de 1892 à 1896, année où le journal fit faillite3. La collection complète du journal comprend trente-six numéros, dont six correspondent à sa première phase (de juillet à décembre 1892) et trente à la seconde (de janvier 1895 à octobre 1896). En 1982 l’Université Fédérale du Ceará, en collaboration avec la Mairie de Fortaleza et l’Académie de Lettres du Ceará, publia une édition en fac-similé des trente-six numéros du Pain. Durant les quatre années et demie de son existence, pour des raisons d’ordre économique, de janvier 1893 à janvier 1895, la publication du Pain fut interrompue4. Les numéros des deux phases présentent des différences de format, de périodicité, d’organisation et de mise Ce travail est développé avec le soutien de la FAPERJ NAVA, Pedro. Baú de ossos. São Paulo: Ateliê Cultural, 2002. CARDOSO, Gleudson. Padaria Espiritual: biscoito fino e travoso. Fortaleza: Museu do Ceará/ Secretaria da Cultura e Desporto, 2002; MOTA, Leonardo. A Padaria Espiritual. Fortaleza: UFC/Casa de José de Alencar,1994. 4 MOTA, Ibidem. 1 2 3


en page. Dans sa première phase, le journal était un dépliant de huit pages, à parution irrégulière; le texte était disposé sur deux colonnes et le journal ne publiait pas d’annonces. Dans sa deuxième phase, le journal présente encore huit pages, mais son format est plus grand et le texte est disposé sur trois colonnes plus longues; le journal est devenu bimensuel et publie des annonces. Jusqu’au numéro 19 (du 1er juillet 1895), les deux dernières pages sont un espace réservé aux annonceurs. Du numéro 20 (du 15 juillet 1895) au numéro 30 (du 15 décembre 1895), les annonces doivent se contenter de la dernière page. Les six derniers numéros paraissent sans annonces, ce qui suggèrerait que les accords qui avaient permis la reprise du journal (ainsi que de la Boulangerie elle-même) s’étaient défaits. Les annonceurs étaient des agents du petit et moyen commerce de la ville de Fortaleza: bijoutiers, pharmaciens, restaurateurs et marchands de mercerie. Dans sa première phase, Le Pain coûtait cent réis le numéro. Dans la seconde, malgré ses annonceurs, celui-ci coûtait cinq cents réis; ce n’était donc pas un journal bon marché, si nous en comparons le prix à celui de A Semana (La Semaine), publié par Valentim Magalhães (1859-1903), dont le numéro acheté à Rio revenait à deux cents réis ou bien si l’on rappelle que deux mille réis permettaient d’acheter un exemplaire neuf de O cortiço (1890), roman de Aluísio Azevedo (1857-1913)5. Outre la différence de prix et de format entre ses deux phases, Le Pain change de ton et de positionnement. La première phase est bohémienne, iconoclaste et satirique6. La seconde est plus sérieuse et académique, mais encore empreinte de fermeté et critique. La même différence entre les phases peut être retrouvée dans la dynamique des rencontres des boulangers, appelées Fornadas (Fournées), qui avaient lieu dans le Forno (Four). Les premières Fournées étaient des fêtes bruyantes, largement arrosées et animées par des musiciens. Une adresse typique des rencontres de la première phase fut un entrepôt désaffecté de la zone portuaire de Fortaleza, dont la porte d’entrée fut recouverte de graffiti représentant de longues flammes, par le boulanger-peintre Luís Sá7. Dans la seconde phase, les fournées étaient devenues des dîners sages, ayant lieu tous les mercredi chez l’un des boulangers, le plus souvent chez Antônio Sales ou Rodolfo Teófilo (19531932). Celui-ci est l’auteur de A fome (La Faim, 1890), roman qui annonce la tradition de la «littérature de la sécheresse»8.

«Roman publié en France sous le titre Botafogo, une cité ouvrière (O Cortiço, 1890): «roman, traduit du portugais par Henry Gunet, introduction de André Rousseaux, suivie de « Le roman brésilien », par Edmond Pognon. [Paris], Club Bibliophile de France, 1953, VIII-262 pages, illus., épuisé» Source: http:// www.librairiecompagnie.fr/catalogues/3/82/4159 6 AZEVEDO, Rafael Sânzio de & CARVALHO, Gilmar. Padaria Espiritual: resgate e permanência da molecagem cearense. Fortaleza: Edições Fundação de Cultura e Turismo, 1992; CAMINHA, Adolfo. A Padaria Espiritual. In: ______. Cartas literárias. Fortaleza: Edições UFC, 1999, p. 127-132. 7 TINHORÃO, José Ramos. A província e o naturalismo. Rio de Janeiro: Civilização Brasileira, 1966. 8 SALES, Antônio. Retratos e lembranças. Fortaleza: Waldemar de Castro e Silva Editor, 1938. 5

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Face à de telles différences, cependant, nous ne laissons pas de voir les boulangers comme les porte-paroles d’un désaccord (politique et esthétique) qui avait été l’une des caractéristiques du Brésil sous le régime de l’empire. Ils étaient les héritiers des campagnes pour l›abolition de l›esclavage et pour la république, s›opposant ainsi aux oligarchies locales. Ils venaient des classes moyennes et des couches plus démunies de la capitale du Ceará et de la province, la carrière d›écrivain ou d›artiste étant à leurs yeux un mode d›ascension sociale. Antônio Sales était «un jeune commis lettré» du municipe de Soure, tandis que Lívio Barreto (1870-1895) était le fils de modestes agriculteurs du municipe de Granja9. Les références culturelles des boulangers étaient donc fondées sur l’expérience sociale des milieux inférieurs10. Les premiers numéros du Pain furent imprimés dans la même typographie qui imprimait le journal O operário (L’Ouvrier). Dans le numéro 3 (du 6 novembre 1892), les boulangers firent paraître un avis sur la kermesse que le Parti ouvrier avait l’intention de faire au bénéfice des cours du soir, qui avaient lieu dans le salon occupé par celui-ci. D’où le projet d’organiser et de publier un répertoire de chansons populaires du Ceará, projet en partie mis à exécution dans le journal de la Boulangerie spirituelle. D’après Adolfo Caminha, dans le numéro 2 du Pain (le 17 juillet 1892) la Boulangerie spirituelle exprimait «la joyeuse victoire de la jeunesse» (p.3) sur l’ennui et la monotonie des vieilles coutumes. Un travail de recherche portant sur les imprimés qui circulaient dans le nordest du Brésil à la fin du XIXe siècle, et qui prend le journal Le Pain pour objet d’étude et d’intérêt, m’a permis d’y trouver des références à des auteurs et à des ouvrages sur lesquels portaient leurs regards ces jeunes gens cultivés et sans fortune appartenant à un centre culturel périphérique de ce pays11. De par leur condition périphérique, les boulangers souhaitaient se mettre en relation et établir des liens solides avec d’autres agents d’autres centres culturels, surtout au Portugal et à Rio de Janeiro. Ces liens, noués et resserrés grâce au dévouement d’Antônio Sales12 , se traduirent, dès la fondation de la Boulangerie, par l’envoi à celle-ci de livres, de revues, de feuilles volantes et d’imprimés. L’idée de créer une bibliothèque de la Boulangerie (l’un des points proposés par le programme d’installation du groupe) répondait à l’intention de créer des collections alternatives d’oeuvres que l’on ne trouvait pas en vente dans les deux librairies de Fortaleza. En échange et en gage de reconnaissance, les boulangers envoyaient des exemplaires du Pain. L’arrivée de ces imprimés était consignée par le journal. Le numéro 5 (du 24 décembre 1892) nous apprend que la Boulangerie avait reçu trois ouvrages de l’écrivain portugais Abel Botelho (1856-1917), envoyés par l’auteur lui-même: le recueil de vers Lira insubmissa (Lyre insoumise), Germano (drame en vers) et Barão de Lavos (Baron de Lavos), un roman naturaliste qui a comme sujet l’homosexualité. CARDOSO, op. cit., p. 50. CARDOSO, Ibidem. Il ne me fut pas cependant donné de retrouver certaines informations au sujet de certains auteurs et quelques imprimés, qui seront malgré cela cités. Des renseignements plus objectifs sur d’autres auteurs et imprimés (lieu et années de publication, date de naissance et de mort) sont disponibles sur la Toile. 12 CARDOSO, op. cit. 9 10 11

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L’écrivain portugais Joaquim de Araújo (1858- 1917) fut également l’un des «fournisseurs» de la bibliothèque da la Boulangerie; Consul du Portugal à Gênes, en avril 1895, de cette ville il envoya à celle-ci: Flores da Noite (Fleurs de la Nuit), Zara, Sá de Miranda, Luís de Camões, Carta do Dr. Rodrigo Veloso (Lettre du Docteur Rodrigo Veloso), A poesia na atualidade (La Poésie dans l’actualité), et les trois premiers volumes de la Revista Portuguesa (Revue portugaise), dont il était le directeur. En août 1896, Araújo fit remettre à Fortaleza des opuscules de traductions italiennes de poésies portugaises, ainsi qu’un exemplaire des Annales du Deuxième Congrès International de la Presse. A plusieurs reprises Le Pain signale avoir reçu la Revista de Hoje (Revue d’aujoud’hui), publiée au Porto, et la Mala da Europa (Malle d’Europe), feuille portugaise publiée à Lisbonne. Le Pain enregistre une intense circulation de livres, de revues et d’opuscules qui avait lieu entre les régions du Brésil. Pour donner à de tels échanges une meilleure visibilité, lors de la seconde phase du journal, les boulangers créèrent deux rubriques: Imprensa Literária (Presse littéraire) et Arquivo (Archives). Dans ces deux rubriques sont surtout cités des imprimés brésiliens. En 1895 et 1896, la Boulangerie reçut régulièrement de Rio de Janeiro des exemplaires de A semana (La Semaine), de la Revista Brasileira (Revue brésilienne), de la Revista Ilustrada (Revue illustrée), de la Crônica Ilustrada (Chronique illustrée), de A bruxa (La Sorcière), de Dom Quixote (Don Quichotte), de O farol (Le Phare), de la Rio Revista (Rio Revue), «organe révolutionnaire des quatre fins de l’homme», et de A verdade (La Vérité); de São Paulo, furent envoyés le Correio Paulistano (Courrier de São Paulo), la Revista literária (Revue littéraire), le Diário Popular (Journal populaire) et la revue A plateia (Le Public des spectacles). Sans la prétention d’en faire une liste exhaustive, les boulangers reçurent également des envois réguliers des revues O cisne (Le Cygne), journal littéraire de la ville de Ouro Preto, A renascença (La Renaissance), revue littéraire et scientifique de Bahia, A vanguarda (L’Avant-garde), revue littéraire du Pernambouc, A luva (Le Gant), journal littéraire et humoristique de la ville de Santos, Revista literária (Revue littéraire), du Cabinet de lecture de Goiana, au Pernambouc, A madrugada (Le petit Matin), publication portugaise, A centelha (L’Étincelle), revue de Cametá, dans l’état du Pará, O cenáculo (Le Cénacle), revue littéraire de Curitiba, Revista do Norte (Revue du Nord), de Salvador, Revista acadêmica (Revue académique), du cercle de la Faculté Libre de Droit de Rio de Janeiro, A página (La Page), revue littéraire du Rio Grande do Sul, Revista contemporânea (Revue contemporaine), du Pernambouc, O alfa (L’Alpha), «petit journal de quelques étudiants de cours préparatoires de la Capitale fédérale», et la Revista de Educação e de Ensino (Revue d’Éducation et d’Enseignement), une publication de la Direction générale de l’Enseignement public de l’état du Pará. Les boulangers se plaignaient du prix des places de théâtre, mais annonçaient et commentaient enthousiastes l’arrivée à Fortaleza de nouvelles compagnies. Le 17 juillet 1892, ils annoncent la première de la Compagnie de Zarzuelas au Théâtre São Luís et le critique met l’accent sur Château Margau (1887), opérette d’un acte du dramaturge José Jackson Veyan (1852-1935) et musique du compositeur Manuel Fernández Caballero (1835-1906), tous les deux espagnols. Résultat d’un exotique mélange de genres, la zarzuela apparut au XVIIe siècle et connut son âge d’or dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le 152


type le plus courant de zarzuela présentait un mélange d’airs et de compositions musicales, alternant des dialogues en prose et en vers, des chansons populaires et des personnages de comédies populaires13. Au mois de novembre de la même année, Fortaleza accueillit une autre Compagnie d’Opérettes, dont le répertoire comprenait plusieurs spectacles inédits dans cette ville, tels l’ « excellent » Surcouf (1887), du compositeur français Jean Robert Planquette (1848-1903), auteur d’une des opérettes les plus en vogue de son temps, Les cloches de Corneville (1887), également jouée au São Luís, tout comme le troisième acte d’Hernani (1830), de Victor Hugo (1802-1885). Le numéro 13 du Pain (du 1er avril 1895) annonçait la très prochaine arrivée à Fortaleza de la Compagnie Dramatique de la célèbre actrice Apolônia Pinto (1854- 1937), dont le répertoire comprenait des “pièces très appréciées par le public” (p. 6) ; le journal met l’accent sur les drames d’Adolphe d’Ennery (1811-1899), dramaturge et romancier français très en vogue. Quinze jours plus tard, le journal confirmait le succès de la compagnie qui avait joué: Filha única (Fille unique), A doida de Monte Mayor (La Folle de Monte Mayor), A Morgadinha de Valflor (La Châtelaine du majorat de Valflor, 1865), de l’écrivain portugais Manuel Joaquim Pinheiro Chagas (1842-1895) et Fé, esperança e caridade (Foi, espérance et charité), de toute apparence, la compagnie n’avait joué aucun drame d’Ennery. Et encore, dans une longue rubrique consacrée au théâtre qui parut dans le numéro 26 (du 15 octobre 1895), le boulanger Sabino Batista se répand en louanges à propos du succès de la Compagnie de Théâtre Vasconcelos & Silva, à l’affiche au São Luís. Celle-ci y jouera Niniche (1878), du belge Alfred Hennequin (1842-1887) et du français Albert Millaud (1844-1892), les pièces Joana Ferraz, de Moreira de Vasconcelos, et Como se fazia um deputado (Comment on faisait un deputé, 1882), de França Junior (1838-1890); Le Comte de Monte Cristo; la revue O diabo na Beócia (Le Diable en Béotie, 1895), qui venait d’être publiée à Bahia par les dramaturges Sílio Boccanera Júnior (1863- 1928) et Alexandre Fernandes (1863-1907); et la comédie portugaise O grande de Lisboa (Le grand de Lisbonne)14. Dans les innombrables articles, chroniques et articles de fond publiés par LePain, sont cités des revues et des journaux européens, mais nous ne savons pas si ceux-ci appartenaient aux collections de la bibliothèque de la Boulangerie. Les boulangers connaissaient entre autres le journal londonien Pall Mall Gazette, que nous retrouvons cité par le numéro 1 (du 10 de juillet 1892), quand celui-ci mentionne horrifié le quartier chaud de Fortaleza. Le Pall Mall Gazette était un journal anglais conservateur, rattaché à des hommes riches et influents, qui avait publié, dans les années 1880, une surprenante série de reportages portant sur la prostitution enfantine à Londres15. Nous pouvons supposer avec une bonne marge de certitude que les boulangers connaissaient ce journal et auraient lu ces articles, ce qui permet d’inférer qu’ils lisaient des imprimés fraichement publiés en Europe. À l’occasion WEBBER, Christopher. The Zarzuela Companion. New York: Scarecrow Press, 2002. ARAÚJO, Nelson de. Alguns aspectos do teatro no Brasil nos séculos XVIII e XIX. Latin American Theatre Review, Lawrence, University of Kansas (EUA), vol. 11, n. 1, 1977, p. 17-24. 15 SCOTT, John William Robertson. Story of the Pall Mall Gazette, of its first editor Frederick Greenwood and of its founder George Murry Smith. Oxford: Oxford University Press, 1950. 13 14

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d’une fournée chez Antônio Sales, au début de l’année 1895, le boulanger Bruno Jacy lut la traduction qu’il avait faite de “Des Arts nouveaux! Ou Le Hasard dans la Production Artistique”, article du dramaturge suédois August Strindberg (1849-1912), publié deux mois auparavant dans La Revue des revues, à Paris. Dans la seconde phase du Pain, des études scientifiques découpées en parties sont publiées en livraisons successives, et l’on remarque le long travail du boulanger José Carlos Júnior (1860-1905), “A infância outrora e hoje” (L’Enfance de jadis et d’aujourd’hui), et une méticuleuse étude de Rodolfo Teófilo, “As manchas do sol e as secas” (Les taches du soleil et les sécheresses), dans laquelle celui-ci réfute la théorie selon laquelle les taches solaires auraient un rapport quelconque avec la sécheresse au Ceará. L’essai académique était un genre qui obligeait à en indiquer les sources, ce qui nous permet d’apprendre quels étaient les imprimés étrangers connus et lus par la jeunesse lettrée de Fortaleza dans les années 1890, qui appartenaient probablement aux collections de la bibliothèque de la Boulangerie, aux collections privées des boulangers ou encore à la Bibliothèque publique de Fortaleza, dont les horaires d’ouverture – d’après les jeunes gens du Pain – auraient dû être plus étendus. José Carlos Junior cite l’écrivain français René Vallery-Radot (1853-1933), dont il avait lu les Sentiments de famille dans la Revue Politique et Littéraire de 1891. Il connaissait The Principles of Sociology (1874), d’Herbert Spencer (1820-1903), La Cité antique (1864), de Fustel de Coulanges (1830-1889), ainsi que La Sociologie (1880), de Charles Letourneau. Dans La Nouvelle Calédonie et ses habitants (1862), de Victor de Rochas, José Carlos Júnior puisa des exemples de relativisme culturel pour son étude historique sur la conception de l’enfance. Pour prouver que quelques sociétés pratiquaient l’infanticide, le boulanger cite La Morale (1884), de l’historien etphilosophe français Eugène Véron (1825-1889). Quoique moins précis quand il cite ses sources, Rodolfo Teófilo de toute apparence connaissait les catalogues de l’astronome anglais William Herschel (1738- 1822), qui découvrit la planète Uranus. En 1864, les catalogues de celui-ci avaient été rassemblés et publiés par son fils sous le titre de General Catalogue of Nebulae and Clusters. Teófilo cite l’Astronomie populaire (17 volumes, 1854-1862), de l’astronome français François Arago (1786-1853). Une autre des sources scientifiques de ce boulanger fut le Traité de physiologie humaine (1873), du médecin et anthropologue français Gustave Le Bon (1841-1931). Les boulangers font preuve de leur connaissance des principaux ouvrages de la littérature portugaise, française et brésilienne du XIXe siècle. Il est certain qu’entre eux il y avait des tensions et des conflits, il ne serait donc pas prudent de supposer qu’il y aurait au sein du groupe une quelconque «organicité intellectuelle»16. Cependant, dans leur recherche et affirmation d’une diction moderne, les boulangers appréciaient Eça de Queirós (1845-1900) et Emile Zola (1840-1902), dont ils avaient lu “Le Roman expérimental” (1880), essai d’une importance capitale pour l’esthétique naturaliste. La semaine de la mort d’Edmond de Goncourt (1822-1896), dans le numéro 32 du Pain (le 31 août 1896), Antônio Sales signa un long hommage funèbre à l’écrivain et à son frère Jules (1830-1870), dans lequel il se 16

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CARDOSO, op. cit., p. 30.


montre un grand connaisseur de la littérature de son temps. Sales y loue la «merveilleuse précision» de l’écriture artiste des frères Goncourt, dont il avait lu en matière de fiction Soeur Philomène (1861), Germinie Lacerteux (1865), Manette Salomon (1867) et Madame Gervaisais (1869), et encore le récit descriptif La Maison d’un artiste (1881), tout comme le Journal des Goncourt (1851-1896), “une espèce de dossier de notes où depuis 1851 ils consignaient au jour le jour leurs impressions etdessinaient à grands traits des personnages et faits contemporains” (p. 2). La lecture du journal Le Pain suggère que la jeunesse lettrée de Fortaleza pouvait trouver dans la Boulangerie spirituelle (ou bien dans les bibliothèques de cette ville) un ensemble expressif d’imprimés contemporains publiés en France, en Angleterre, au Portugal et au Brésil, le long des trente dernières années du XIXe siècle. Grâce à leur zèle, les boulangers furent en partie responsables de l’accroissement aussi bien du nombre que de la qualité de ces collections. S’appuyant sur cette nouvelle bibliographie, les boulangers se voyaient comme les producteurs d’un savoir nouveau (et d’une nouvelle littérature) sur le Brésil, et en particulier sur le Ceará. En matière de théâtre, ils semblaient épouser tous les genres, mais surtout les genres les plus populaires: l’opérette, le vaudeville, la comédie et la revue. Les boulangers s’appliquaient à suivre l’actualité concernant les progrès de la philosophie et de la science contemporaines. Ils étaient tout aussi bien les conservateurs des traditions populaires du Ceará que des enthousiastes de la civilisation moderne.

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LA PLACE DE LA CRITIQUE LITTERAIRE DANS LA REVISTA BRASILEIRA (1895-1899): le naturalisme dans la Rubrique «Bibliografia» Pedro Paulo Garcia Ferreira Catharina 1 (Universidade Federal do Rio de Janeiro)

La Revista Brasileira (1895-1899)

D

ans sa troisème phase, connue par le nom de son directeur José Veríssimo, la Revista Brasileira, Jornal de Ciências, Letras e Artes (désormais RB) a été publiée jusqu’au 24e fascicule par Laemmert & C. et mise en circulation entre janvier 1895 et septembre 1899. Elle se compose de dix-neuf tomes et quatre-vingt-treize fascicules. Un vingtième tome a paru aux mois d’octobre et novembre 1899, avant l’achèvement de cette phase. Il y a une controverse concernant les phases. L’Academia Brasileira de Letras, qui assume sa publication en juillet 1941, à partir de ce qu’elle considère comme sa cinquième phase, suit elle aussi la catégorisation de José Veríssimo qui, dans l’article inaugural de la revue, ne reconnaît pas le numéro unique de la Revista Brasileira, Jornal de Literatura, Teatros e Indústria, lancé par Francisco de Paula Meneses, en juillet 1855, et découvert par le bibliophile Plínio Doyle. Alors, Doyle prend pour la quatrième phase celle que l’Academia Brasileira considère comme la troisième2 .

Ce travail est développé avec le soutien de CNPq. LYRA, Helena Cavalcanti de et alii. História de Revistas e Jornais Literários (índice da Revista Brasileira), vol. II. Rio de Janeiro: Fundação Casa de Rui Barbosa, 1995; http://www.academia.org.br/ abl/cgi/cgilua.exe/sys/start.htm?sid=31 1 2


Bien que le rapport avec l’Academia ne soit pas l’objet de ma recherche, il est important pour le travail. L’Academia Brasileira de Letras, créée le 20 juillet 1897, a été conçue au siège da la rédaction de la revue. Dans la RB on a publié les discours de la séance inaugurale de Machado de Assis et de Joaquim Nabuco. Le Tome IX, 1897, rubrique “Notícias de Ciência, Letras e Artes”, apporte au public la nouvelle de la création de l’Academia et présente la liste de ses quarante membres. Plusieurs académiciens, tels que Machado de Assis, Afonso Celso, Alberto de Oliveira, Araripe Junior, Artur Azevedo, Domício da Gama, Garcia Redondo, Graça Aranha, José Veríssimo, Joaquim Nabuco, Lúcio de Mendonça, Magalhães de Azeredo, Medeiros e Albuquerque, Oliveira Lima, Rodrigo Otávio, Sílvio Romero, Visconde de Taunay, sont des collaborateurs de la revue. La RB fait partie d’un projet de formation de la nation brésilienne sous le nouveau regime républicain. Dans le texte d’ouverture de la quatrième phase, la position républicaine est explicitement mentionnée: “Républicaine, mais profondément libérale, [la RB] accepte et admet toutes les controverses qui ne se trouvent pas en total antagonisme avec l’inspiration de sa direction.” (Année I, T. I, p. 3). La RB traite de questions constitutionnelles, juridiques, médicales, économiques, politiques et sociales, littéraires et artistiques. Dès le premier tome, l’intention de participer à la formation de la nation se fait clairement voir dans tous les articles, de la politique aux Salons d’Art, des contes aux articles techniques, dans ceux concernant le droit, la médecine, la langue et aussi dans les critiques littéraires ou tout simplement dans les annonces des livres parus et leurs maisons d’édition, où une particulière attention est accordée aux manuels scolaires – l’éducation étant l’une des grandes préoccupation de la jeune république. La référence française y est toujours présente par le moyen de mentions, citations, traductions et critiques. C’est le cas du positivisme, dans des articles comme “O Positivismo e o Ensino Oficial”, de Licínio Cardoso, et “O positivismo no Brasil”, de José Veríssimo. Dans la revue, l’accent est mis sur la constitution de la nation et le progrès. Elle traitera de tous les sujets d’intérêt, avec une “tendre préférence” accordée aux choses du Brésil, “sans pourtant sacrifier l’indagation et l’étude de tout ce qui, appartenant à l’étranger, puisse aussi (nous) intéresser” (p. 3). Il faut remarquer la fonction de pont entre “l’étranger” et le Brésil, dans la circulation des savoirs, mais aussi la conscience du filtrage fait, de la sélection des idées d’intérêt. L’espace de la critique et la rubrique “Bibliografia” en 1895 Tel que l’a remarqué Marie-Françoise Melmoux-Montaubin dans son étude sur la presse quotidienne en France de 1836 à 1891, l’espace et l’importance de la critique littéraire dans les journaux sont variables et irréguliers, et pourtant fondamentaux pour l’établissement des 158


rapports entre la presse et la littérature3. A partir des réflexions de la chercheuse sur les journaux quotidiens et la place qu’y occupe la critique, nous essayons de repérer dans ce premier moment l’espace de la critique littéraire dans la RB. D’emblée on remarque dans les tomes de la RB une rubrique appelée “Bibliografia”, qui présente les publications de l’année, dont les livres nationaux (la grande majorité), ou les traductions, les plaquettes, les discours et les revues. Il a été impossible de déterminer l’emplacement exact de la rubrique dans les fascicules, parce que la revue dans son format numérique est organisée en tomes et seule sa consultation directe permettrait de l’identifier. En tout cas, nous avons les indications des pages selon le tome où la rubrique apparaît : 1895 Première Année – Tome premier

Première Année – Tome deuxième

Première Année – Tome troisième

Première Année – Tome quatrième

SECTION “Bibliografia” Période Pages janvier à mars 56-61 124-126 187-190 252-256 327-328 187-390 avril à juin 124-128 190-192 254-256 319-320 373-376 juillet à septembre 59-64 125-128 186-192 261-264 324-328 388-390 octobre à décembre 56-64 123-128 184-191 244-256 319-320

nombre de pages 6 3 4 5 2 4 5 3 3 2 4 6 4 7 4 5 3 9 6 8 13 2

Les titres qui ont mérité un compte rendu critique d’extension variée sont numérotés – de 1 à 58, pour la Première Année, avec une erreur à la numérotation qui se répète à 15 et 16 – et suivis (ou non) de sous-rubriques qui peuvent varier: a) OS LIVROS DE 1894; b) AS REVISTAS E OUTROS PERIÓDICOS NACIONAIS / REVISTAS E OUTROS PERIÓDICOS NACIONAIS / REVISTAS E OUTRAS PUBLICAÇÕES PERIÓDICAS MELMOUX-MONTAUBIN, Marie-Françoise. Autopsie d’un décès. La critique dnas la presse quotidienne de 1836 à 1891. Romantisme, nº 121, p. 9-22, 2003. 3

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NACIONAIS; c) LIVROS E FOLHETOS. Le premier livre dont on a fait le compte rendu est la Nova gramática alemã, de Said Ali (collaborateur au premier numéro de la RB), de Laemmert & C. qui, non par hasard, est l’éditeur de la RB. Le deuxième livre est A Nova Escola Penal, de Me Viveiros de Castro, publié par Domingos de Magalhães – Livraria Moderna. Une donnée intéressante dans cette Première Année est le fait que l’organisation de la sous-rubrique “OS LIVROS DE 1894” soit faite par éditeur, dans l’ordre: 1) Alves & C.; 2) Domingos de Magalhães – Livraria Moderna; 3) Laemmert & C; 4) Fauchon & C.; 5) J. G. de Azevedo; 6) Imprensa Nacional. A partir de la “Bibliografia” suivante, cette démarche est abandonnée. Pour les articles non numérotés, la méthode varie: seulement la référence bibliographique, un bref commentaire et aussi des commentaires plus solides. Le même se passe dans les sous-rubriques REVISTAS E OUTROS PERIÓDICOS NACIONAIS et LIVROS E FOLHETOS. Il est donc impossible d’établir un critère unique. Il y a également de longs articles entièrement consacrés à la littérature et aux hommes de lettres, comme par exemple “Machado de Assis” (T. I) et “A estética de Poe” (T. I e II), par Araripe Junior; “Claudio Manuel da Costa”, par B. F. Ramiz Galvão (T. II); “A literatura Brasileira” (T. IV), par Mucio Teixeira. Il y a encore une riche contribution sous la forme de contes, récits, théâtre et poésie, comme “Pedro Barqueiro, tipo do Sertão” (T. I), par Afonso Arinos; “Sonhos funestos” (T. I) drame de Rodrigo Otavio; “A dívida” (T. I), conte d’Artur Azevedo; “Uma escrava” (T. I), conte de Magalhães de Azeredo; “A Tapera” (T. I), conte de Coelho Neto, pour n’en citer que ceux appartenant au premier tome. Alors, il y a dans la RB, dans son projet républicain, une place considérable accordée à la littérature qui conduit à plusieurs voies de recherche. Du point de vue méthodologique, nous savons que nous devrons mettre les critiques de la rubrique “Bibliografia” en relation avec les autres rubriques consacrées à la critique littéraire dans la RB, avec la production proprement littéraire qui s’y trouve, et aussi avec les textes et les rubriques qui apparemment ne se rapportent pas à la littérature, ainsi qu’on la conçoit modernement, mais qui constituent, dans la perspective encyclopédique adoptée par la RB dans son caractère bellettriste, une manière de penser qui ne sépare pas la science, la philosophie et les arts4. Certes, la relation entre toutes les rubriques et les textes de la revue serait souhaitable mais impossible dans le cadre de cette recherche, en raison du grand volume de la publication, mais nous essayerons, dans la mesure du possible, d’établir la relation entre les textes, en vue d’appréhender la critique littéraire « dans son cadre premier », évitant ainsi de l’isoler. Comme le rappelle Melmoux-Montaubin, on ne doit pas étudier la ABREU, Márcia. Letras, Belas-Letras, boas letras. In: BOLOGNINI, Carmen Zink (org.). História da literatura: o discurso fundador. Campinas : Mercado das Letras/ALB/FAPESP, p. 11-69, 2003. 4

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critique littéraire dans des recueils postérieurement élaborés en format livre, loin du contexte de production qui lui donne un sens5. Par exemple, nous ne pourrions pas bien comprendre le matériau critique présenté dans la RB sans prendre en compte l’article “Federação e República”, par Medeiros e Albuquerque (T. I), ou “O positivismo no Brasil”, par José Veríssimo (T. IV) car, comme affirme Melmoux-Montaubin à propos du journal quotidien, la critique littéraire “[...] entre ainsi en résonance avec des textes divers. Leur juxtaposition construit un univers culturel, dans lequel la littérature n’est qu’une pièce parmi d’autres”6. Données obtenues et voies de recherche Une fois que nous nous penchons sur la rubrique “Bibliografia” de la RB, nous trouvons un positionnement critique qui sera celui de José Veríssimo, à la fois le responsable de la rubrique et le directeur de la revue. Mais nous ne pouvons pas encore affirmer que le positionnement critique de la revue soit celui de son directeur. Il faudra étudier la rubrique dans les autres tomes et années, dans ses continuités et ruptures, aussi bien que les autres espaces de critique littéraire dans la RB. Par l’étude de la rubrique “Bibliografia” de l’Année I de la RB, il a été possible de faire un court recensement de maisons d’édition et d’imprimeries qui existaient en 1895 à Rio de Janeiro et dans d’autres États du pays. Il serait aussi possible d’établir une liste de revues, littéraires ou non, dont on a fait le compte rendu, quelques-unes avec la reproduction des titres de la table de matières, suivis ou non de commentaires. Un peu comme a fait Alessandra El Far dans son Páginas de sensação, il est peut-être possible, à partir de ce matériau, et en faisant la comparaison avec les données d’autres recherches, d’inférer le fonctionnement du marché éditorial en expansion dans ces premières années de la république brésilienne, encore très marquées par le régime politique précédent. Il reste clair aussi le rôle du critique en tant que médiateur entre le marché éditorial et le public lecteur. En raison de sa position dominante dans le champ littéraire et prenant en compte le public lecteur de la revue, José Veríssimo se rapporte souvent dans ses comptes rendus critiques à la qualité de l’impression et du papier, ao soin avec l’édition, des aspects qui n’avaient peut-être pas d’importance pour les lecteurs de la littérature plus populaire, à exemplaires moins chers: “Je ne voudrais pas finir cette note sans dire que les messieurs Laemmert & Cª, éditeurs des Várias histórias [de Machado de Assis], ont pris le plus grand soin dans sa publication: sous tous les aspects le livre est glorieux pour leur librairie et leurs ateliers. – J. V.” (T. IV, p. 189). Cette constante préoccupation par rapport à la 5 6

MELMOUX-MONTAUBIN, op. cit., p.9 MELMOUX-MONTAUBIN, Ibid., p.10 161


qualité des livres dans la rubrique “Bibliografia” fait écho aux articles plus longs, comme celui qui apparaît au troisième tome de la même année, “O ‘livro’ brasileiro”, signé “un Bibliophile”, et dans la rubrique “Notas e Observações”, dans un article intitulé “O livro nos Estados Unidos”, également signé par “un Bibliophile”. Il faut dire encore que, dans la rubrique “Bibliografia”, surtout au sujet des manuels scolaires ou concernant l’éducation, José Veríssimo met souvent en relief la qualité des images, des cartes et n’oublie pas de signaler quand elles viennent des ateliers français. Dans le cas particulier du naturalisme au Brésil, il nous intéresse d’identifier quels éditeurs et libraires ont investi leurs capitaux (économiques et symboliques) dans l’esthétique naturaliste, même quand celle-ci semble décliner, comme l’avait déjà signalé Jules Huret, en France, en 1891, et tel qu’affirme José Veríssimo en critiquant le recueil de contes A Alma alheia, de Pedro Rabelo: “[Au] dernier conte, Obra completa [...] apparaissent encore les brutalités inutiles, les faciles hardiesses du naturalisme – quand celui-ci est déjà en pleine décadence, sinon en totale disparition” (T. IV, p. 253). Selon le tableau ci-dessous, un petit mais significatif échantillon, si l’on pense qu’il comprend deux ans de production littéraire (1894 et 1895), il paraît évident que Domingo de Magalhães, de la Livraria Moderna, a été l’éditeur qui a le plus investi dans la littérature naturaliste et dans des écrivains qui, comme Coelho Neto, essayaient des formes et des genres plus expérimentaux. En deuxième place, se trouve la maison d’édition Cunha & Irmão. Un autre aspect qui nous a semblé fondamental pour la recherche, même si l’on prend seulement la première Année de la RB, a été de trouver ou de confirmer certains noms associés d’une manière ou d’une autre à l’esthétique naturaliste. Une oeuvre menant à l’autre, une mention à l’autre, à la liste initiale que nous avions élaborée dans nos lectures et recherches précédentes, nous avons ajouté, à partir de la rubrique “Bibliografia” de l’Année I de la RB, des noms tels qu’Aderbal de Carvalho, Coelho Neto, collaborateur de la RB, Magalhães de Azeredo, l’un des fondateurs de l’Academia Brasileira de Letras et aussi collaborateur de la RB avec le conte “Uma escrava”, Pedro Rabelo, Figueiredo Pimentel, Viveiros de Castro, entre autres, comme le tableau suivant nous permet de voir: AUTORES Aderbal de Carvalho Adolfo Caminha Afonso Celso

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OBRAS EDITORES O Naturalismo no Brasil (livro Julio Ramos & C. (Maranhão) de crítica) (1894) No país dos Ianques (1894) Domingos de Magalhães – Livraria Moderna Notas e ficções (1894) Domingos de Magalhães – Livraria Um invejado (1894-95) Moderna


Carlos de Laet Coelho Neto

Figueiredo Pimentel Heitor Malheiros Magalhães de Azeredo Martins Júnior Pedro Rabelo Virgílio Várzea Viveiros de Castro

Os herdeiros do naturalismo (artigo) in: Em Minas (1894) Baladilhas (1894) Praga (1894) Miragem (1895

Cunha & Irmão

Domingos de Magalhães – Livraria Moderna Joaquim da Cunha Domingos de Magalhães – Livraria Moderna Um Canalha (1895) Laemmert & C. O ensilhamento, cenas contem- Domingos de Magalhães – Livraria porâneas da Bolsa em 1890, Moderna 1891 e 1892 (1894) Alma primitiva (contos) (1895) Cunha & Irmão O naturalismo (artigo) (1895) Revista Comtemporánea – Recife A Alma alheia (1895) Tipografia Mont’Alverne ou Casa Mont’Alverne Mares e Campos (1895) Cunha & Irmão Diário de um solteirão (1895) Domingos de Magalhães – Livraria Moderna

Il y a dans ces données des aspects très intéressants à être observés et qui demandent encore d’autres éléments pour que nous arrivions à une conclusion. Même si José Veríssimo décrète la totale décadence du naturalisme et l’inutilité du roman décadentiste ou décadiste, en 1895, et signale la tendance au roman psychologique, à la manière de ceux de Paul Bourget (cité comme paramètre dans quelques critiques), il ne faut pas oublier la production de romans et de contes qu’il classerait comme naturalistes ou “zolistes” aux années de 1894 et 1895, au Brésil. Nous rappelons qu’Aluísio Azevedo avait publié O cortiço en 1890 et le Livro de uma sogra en 1895. Ce dernier est le sujet du long article de quatorze pages écrit par José Veríssimo et paru au Tome IV de la RB, sous le titre “A questão do casamento; a propósito do ‘Livro de uma sogra’” . Adolfo Caminha avait publié le roman A normalista en 1893 et publie Bom Crioulo et Cartas literárias en 1895. Alors, il semble y avoir un décalage entre la position du critique, encore nostalgique du romantisme dans plusieurs moments de ses commentaires et partisan du roman psychologique, et la production naturaliste nationale, qui suscite encore le débat sur les questions sociales et esthétiques dans la scène républicaine, ou réussit auprès du public, comme c’est le cas du roman à sensation O aborto, de Figueiredo Pimentel, paru en 1893, comme le rappelle El Far (2004), et ignoré par José Veríssimo à l’occasion de sa critique d’Um canalha, de 1895. En outre, des auteurs identifiés comme possédant une certaine production dans l’esthétique naturaliste se trouveront à la formation de l’Academia Brasileira de Letras, comme c’est le cas d’Aluísio Azevedo, Afonso Celso, Coelho Neto, Domício da Gama, 163


Garcia Redondo, Magalhães de Azeredo, ou liés à ses membres, comme Antônio Sales, fondateur de la Padaria Espiritual do Ceará. Le cas de Coelho Neto, chez qui José Veríssimo reconnaît des qualités et de l’« évolution », dans sa critique au roman Miragem, semble signaler les “défauts” qui nous conduisent au sous-genre naturaliste nommé par David Baguley naturalisme comique ou de la désillusion, qui ne semble pas être reconnu comme du naturalisme, car il s’écarte du modèle scientifique7. L’exploration de la rubrique “Bibliografia” permet, enfin, de savoir ce qui était publié aux débuts de la république et par quelles maisons d’édition, ce qui permettrait de mieux dessiner la cartographie du commerce de livres dans la capitale fédérale et dans le pays; elle permet également de connaître des livres et des textes qui étaient en circulation et d’inférer ceux qui étaient lus, de vérifier la position critique d’un groupe dominant par rapport à une esthétique considérée comme plus “populaire” et de voir qui était placé dans cette esthétique. Cette même exploration rend aussi possible de redécouvrir des écrivains et des oeuvres considérés comme “mineurs”, ayant d’une manière ou d’une autre comme référence le naturalisme français et ses sous-genres, lesquels nous aimerions placer dans ce que Becker & Dufief (2000)8 appellent “les petits naturalistes”. L’étude mène aussi à identifier des auteurs et des livres étrangers – surtout français – lus, connus et quelques-uns traduits au Brésil, comme par exemple les oeuvres de Émile Zola et de Paul Bourget, et le positivisme de Taine et Comte, références incontournables pour la critique de l’époque, mentionnés dans ce premier tome de la RB. RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES ABREU, Márcia. Letras, Belas-Letras, boas letras. In: BOLOGNINI, Carmen Zink (org.). História da literatura: o discurso fundador. Campinas : Mercado das Letras/ALB/FAPESP, p. 11-69. BAGULAY, David. Le Naturalisme et ses genres. Paris: Nathan, 1995. BECKER, Colette et alii Dictionnaire d’Émile Zola; sa vie, son oeuvre, son époque suivi du Dictionnaire des Rougon-Macquart. Paris: Robert Laffont, 1993. BECKER, Colette & DUFIEF, Anne-Simone (org.). Relecture des « petits » naturalistes. Actes du colloque des 9, 10 & 11 décembre 1999. Paris : Université Paris X, Centre de Recherches Interdisciplinaires sur les Textes Modernes, 2000. EL FAR, Alessandra. Páginas de sensação. Literatura popular e pornográfica no Rio de Janeiro (18701924). São Paulo: Companhia das Letras, 2004. MENDES, Leonardo & VIEIRA, Renata Ferreira. A república manca: Miragem, de Coelho Neto, e o naturalismo da desilusão. Soletras. São Gonçalo: UERJ, ano IX, nº 18, p. 74-82, 2009. 8 BECKER, Colette & DUFIEF, Anne-Simone (org.). Relecture des « petits » naturalistes. Actes du colloque des 9, 10 & 11 décembre 1999. Paris : Université Paris X, Centre de Recherches Interdisciplinaires sur les Textes Modernes, 2000. 7

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HURET, Jules. Enquête sur l’évolution littéraire [préface et notices de Daniel Grojnowski]. Paris : José Corti, 1999. LYRA, Helena Cavalcanti de et alii. História de Revistas e Jornais Literários (índice da Revista Brasileira), vol. II. Rio de Janeiro: Fundação Casa de Rui Barbosa, 1995. MELMOUX-MONTAUBIN, Marie-Françoise. Autopsie d’un décès. La critique dnas la presse quotidienne de 1836 à 1891. Romantisme, nº 121, p. 9-22, 2003. MENDES, Leonardo & VIEIRA, Renata Ferreira. A república manca: Miragem, de Coelho Neto, e o naturalismo da desilusão. Soletras. São Gonçalo: UERJ, ano IX, nº 18, p. 74-82, 2009.

Revista Brasileira: Jornal de Ciências, Letras e Artes. Ano I, Tomos I (janeiro-março), II (abril-junho), III (julho-setembro) e IV (outubro-dezembro). Rio de Janeiro-São Paulo: Laemmert & C., 1895.

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3 EmE PArtIe JOURNALISME, POLITIQUE ET CULTURE


A Ilustração (1884-1892): quelques questions théoriques et méthodologiques Tania Regina de Luca

(Universidade Estadual Paulista)1

C

e texte a comme but présenter quelques problèmes d’ordre théorique et méthodologique concernant la revue Ilustração, un bimensuel qui a totalisé 184 numéros, publiés entre mai 1884, date de son lancement, et février 1892, date du dernier exemplaire édité. Les informations de base sur le périodique, essentielles pour la discussion de sa trajectoire, sont présentées ci-dessous. Tableau I - Ilustração: systématisation des informations essentielles Période Titre et sous-titre Responsable Siège Imprimeur 05 à12/1884 A Ilustração: revista Mariano Pina Mai/Juin Imprimerie P. quinzenal para Portugal (directeur) 7, Rue de Parme, Mouillot 13, e o Brasil Paris Quai Voltaire, Juillet/Décembre Paris 6, Rue de SaintPétersbourg, Paris 01 à 11/1885 A Ilustração: revista Mariano Pina Janvier/Novembre Imprimerie P. universal impressa em (directeur) 6, Rue de SaintMouillot 13, Paris ou sem subtítulo Pétersbourg. Paris Quai Voltaire, Paris 12/1885

A Ilustração: revista de Portugal e do Brasil

Mariano Pina (propriétaire)

01 à 12/1886 A Ilustração: revista de Portugal e do Brasil

Mariano Pina (propriétaire)

1

Décembre 13, Quai Voltaire, Paris 13, Quai Voltaire, Paris

Ce travail est développé avec le soutien de la FAPESP e du CNPq.

Imprimerie P. Mouillot 13, Quai Voltaire, Paris


Mariano Pina (propriétaire)

13, Quai Voltaire, Paris

Imprimerie P. Mouillot 13, Quai Voltaire, Paris

Mariano Pina (propriétaire)

13, Quai Voltaire, Paris

01 à 12/1889 A Ilustração

Mariano Pina (propriétaire)

13, Quai Voltaire, Paris

01 à 12/1890 A Ilustração

Mariano Pina (propriétaire)

01 à 12/1891 A Ilustração

Mariano Pina (propriétaire)

Janvier/Octobre 13, Quai Voltaire, Pari Novembre 20, rua Ivens, Lisboa Décembre non spécifié non spécifié

Imprimerie P. Mouillot 13, Quai Voltaire, Paris Imprimerie P. Mouillot 13, Quai Voltaire, Paris Imprimerie P. Mouillot 13, Quai Voltaire, Paris

A Ilustração

Mariano Pina (propriétaire)

01 à 07/1887 A Ilustração: revista de Portugal e do Brasil 08 à 12/1887 A Ilustração 01 à 12/1888 A Ilustração

01 de 1892

non spécifié

Imprimerie P. Mouillot 13, Quai Voltaire, Paris ou Typographie de la Cia Nacional Editora, Largo do Conde Barão, 50, Lisboa Imprimerie P. Mouillot 13, Quai Voltaire, Paris ou Typographie de la Cia Nacional Editora, Largo do Conde Barão, 50, Lisboa

Quelques questions s’imposent immédiatement: pourquoi sortir à Paris une revue destinée à circuler au Portugal et au Brésil? Quelles conditions ont permis l’accomplissement de cette entreprise ? Quelles étaient les caractéristiques et quels étaient les objectifs de ce bimensuel ? Quelles particularités celui-ci présentait face aux congénères existants dans les pays de destination ? Comment expliquer la longévité de l’entreprise ? Tout au moins, une partie de ces interrogations peuvent être répondues à partir de l’analyse systématique des numéros publiés, ce qui permet de discerner les responsables, les principaux collaborateurs, 170


les thématiques, la structuration du contenu, les formes d’utilisation et la place réservée à l’image, les annonceurs, et également d’informer sur l’emplacement du siège de la rédaction, les imprimeurs, les distributeurs, les représentants, les prix, enfin, une myriade de données qui se réfèrent aussi bien aux conditions techniques disponibles au moment de sa circulation qu’aux demandes d’ordre social. Plonger dans ces exemplaires, exercice qui n’a rien de simple, exige la construction d’outils analytiques capables de quantifier, d’ordonner et de discerner les modifications qui ont eu lieu tout au long de presque huit années de circulation. L’indexation n’a pas de sens en soi-même, mais constitue le pas initial, indispensable à l’apprentissage des permanences et des changements. Ce regard microscopique, qui scrute et essaie de déchiffrer l’objet à partir des indices présents dans ses pages, se combine avec un autre qui introduit des questions en rapport avec la temporalité. En premier lieu, la longue durée de la diachronie, qui invite à préciser le lieu occupé par la publication dans l’histoire de la presse et des techniques d’impression, sans perdre de vue les moyens de transport et de diffusion de l’information disponibles dans un moment particulier, effort qui se déploie dans une approche essayant d’appréhender l’historicité du périodique. C’est à la lumière de cette localisation spatiotemporelle précise que les données issues de l’analyse interne peuvent acquérir des nouvelles significations pas nécessairement perceptibles si le questionnement s’était concentré sur le strict domaine du contenu et de la mise en forme, lesquels, il est utile de rappeler, sont aussi soumis aux possibilités et demandes de leur époque. Cependant, les journaux et les revues sont, dans la plupart du temps, des projets collectifs, « point de rencontre d’itinéraires individuels sun un «credo» commun »,2 et peuvent être envisagés comme des lieux d’agrégation d’individus qui partagent des lectures du passé et du futur. Même éloignés des affrontements du monde politique dans un sens plus strict, les périodiques renvoient toujours aux dilemmes de leurs temps et dialoguent avec d’autres imprimés leurs contemporains avec lesquels ils partagent l’espace public. La diachronie, une autre dimension de la temporalité, renvoie à la reconstruction de l’ensemble duquel fait partie la publication, ce qui aide à comprendre les tâches prises en charge par ses défenseurs, exprimées également dans le choix du titre, dans les déclarations des textes programmatiques, dans les éditoriaux ou dans les écrits qui remplissent cette fonction.

L. Plet-Despatin, “Une contribution a l’histoire des intellectuels : les revues”. In: N. Racine & M. Trebitsch (dir.), Cahiers de l’Institut d’Histoire du Temps Présent. Sociabilités intellectuelles. Lieux, milieux, réseaux, Paris, n. 20, p. 126, mars 1992. 2

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Le projet qui particularise la revue et qui lui offre son identité est ainsi produit dans la confrontation avec d’autres propositions, lectures et interprétations élaborées par des groupes avec lesquels elle entretient des rapports de proximité et d’affection, ou de distancement et de rupture, souvent motivés par des facteurs d’ordre circonstanciel, et qui, pourtant, ne se dissocient pas des caractéristiques en vigueur dans le domaine intellectuel. D’où l’importance stratégique des correspondances, mémoires, témoignages et archives en relation avec l’imprimé et/ou avec ses responsables, étant donné que ces documents permettent d’éclaircir des aspects qui ne sont pas toujours explicites dans les pages de la publication. Cette approche, qui conjugue l’analyse verticale des exemplaires et d’autres matériaux disponibles avec les dimensions diachronique et synchronique, implique prendre le périodique à la fois comme source et comme objet de recherche. Tels sont les procédures qui encadrent l’analyse de l’Ilustração. Ilustração: potentialités analytiques. L’Ilustração a commencé à circuler en mai 1884, moment où le processus de production des périodiques en France avait déjà dépassé « l’Ancien Régime typographique », désignation utilisée par Roger Chartier pour caractériser les pratiques courantes jusqu’aux premières décennies du 19e siècle. A partir de ce moment, les transformations s’accélèrent grâce aux générations successives de presses mécaniques et aux changements dans la composition, bien plus tardifs et dûs à la linotypie.3 D’autre part, à mesure que le siècle avance, des espaces communs d’échange et de circulation augmentent grâce au système des voies ferrées et à la navigation à vapeur. Selon Hobsbawm, « les trains arrivaient au centre des grandes villes (...) et aux plus éloignées régions de la zone rurale, où aucune autre trace de civilisation du 19e siècle ne pénétrait », alors qu’en 1882, « presque deux milliards de personnes par an voyageaient par les voies ferrées » tandis que plus de 22 mille navires croisaient les mers et les océans. L’historien a bien remarqué que le monde « devenait démographiquement plus grand et géographiquement plus petit et plus global – une planète liée d’autant plus par les liens des déplacements des biens et des personnes, que de capital et de communications, de produits matériaux et d’idées »4 Pour une analyse de cette questions, consulter: Gilles Feyel, “Les transformations technologiques de la presse au XIXe siècle”, In: Dominique Kalifa (dir), La civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2011, pp. 97-139. 4 Eric J. Hobsbawm, A era dos impérios (1875-1914), Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1988, pp. 48 e 31, respectivement. 3

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Des idées qui voyageaient sur des différents genres d’imprimés – livres, revues, journaux, brochures, gravures, panoramas, publicités ou affiches – produits en échelle industrielle, c’est-à-dire, moins chers et plus attirants, grâce à l’incorporation de l’image, des nouveautés de grande portée qui offraient des expériences inédites en termes visuels. Il faut noter qu’au Brésil les activités liées à l’impression datent du transfert de la Famille Royale portugaise en 1808. Une telle situation, associée à l’esclavage, à l’urbanisation réduite et au menu public lecteur permet de comprendre la raison pour laquelle le monde des typographies, avec ses imprimeries, ses presses, ses artistes visuels dans différentes modalités (xylographie, taille-douce, lithographie) était un territoire dominé, en grande partie, par des étrangers, observation également valide pour ce qui concerne les éditeurs et les libraires. Si, d’un côté, cette présence met en évidence les limitations du milieu et le manque de main-d’oeuvre spécialisée, aspects si bien exploités par la bibliographie spécialisée, de l’autre il s’agit d’une invitation à la réflexion à propos des expériences de déplacements d’individus qui, par des raisons variées, ont décidé d’exercer leurs talents outre-mer, avec des dénouements aussi divers – la permanence dans le pays, des allers-retours constants, le retour définitif à leurs lieux d’origine avec de l’expérience, du capital et/ou du matériel qui assuraient des nouvelles opportunités de réinsertion. La circulation facilitée et même banalisée par les moyens de transport a imprimé ses marques et laissé des traces dans les modalités de dialogue et appropriation de l’écriture, de l’image, des références et, d’une façon plus étendue, dans la culture urbaine. De ce côte-ci de l’Atlantique, on insiste sur l’exemple paradigmatique de Araujo Porto-Alegre (1806-1879), dont le séjour à Paris a été si significatif pour les activités auxquelles il s’est dédiées5, alors qu’il serait aussi intéressant de suivre les développements que le séjour dans les tropiques ont apportés à la trajectoire de Rafael Bordalo Pinheiro, pour nous tenir à un seul exemple. Les notions de réception passive et d’influence, les métaphores associées au miroir et au reflet, et même les idées concernant les modèles, semblent incapables de rendre compte des interactions qui configuraient des routes en double sens. Et, si le fait est que la circulation a été vivement plus intense dans un certain sens, cela ne doit pas empêcher la perception d’autres trajectoires, plus modestes, même si autant significatives. En ce sens, les analyses de Sergio Miceli à propos des concessions faites par le peintre Fernand Léger au goût de ses clients potentiels, parmi lesquels se trouvait Paulo Prado, sont source d’inspiration.6 L’existence même d’une publication imprimée ayant son siège à Paris, dirigée par un Portugais qui s’y trouvait au service d’un journal brésilien lequel visait, surtout, des lecteurs Sur l’impact de l’expérience européenne de Porto Alegre, consulter l’intéressante étude de Heliana Angotti Salgueiro, A comédia humana: de Daumier a Porto-Alegre, São Paulo, MAB FAAP, 2003. 6 Sergio Miceli, Nacional estrangeiro. História social e cultural do modernismo artístico em São Paulo, São Paulo, Companhia das Letras, 2003, surtout pp. 9-16. 5

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à Lisbonne et à Rio de Janeiro, renvoie au degré d’internationalisation atteint par la presse et invite à réfléchir en termes d’échanges en différentes sens et directions. Le nom de Mariano Pina (1860-1899) avait toujours été lié à l’Ilustração et, comme le montre le Tableau I, il a passé de directeur à propriétaire de l’entreprise à partir de décembre 1885. Sa présence à Paris exprimait les nouvelles demandes des entreprises journalistiques des dernières décennies du 19e siècle, aussi bien que les possibilités ouvertes à des individus qui, tout en jouissant de reconnaissance et de succès dans le monde des lettres – ou dont l’ambition était d’y arriver –, étaient capables de répondre aux besoins de l’industrie de l’information. La liaison télégraphique entre le Brésil et l’Europe par câble sous-marin en 1874 rapidement rendue obsolète la formule « on a su, par le dernier paquebot… », remplacée par les agiles notes télégraphiques qui venaient des agences spécialisées. En 1877, le Jornal do Comércio (RJ) a publié les premiers renseignements de cette nature, distribués par Reuter-Havas: « Londres, le 30 juin à 2 heures du matin – Hier est mort...”.7 Néanmoins, un journal qui se voulait moderne, comme la Gazeta de Notícias, fondé à Rio de Janeiro en 1875 par Ferreira Araújo, Henrique Chaves, Manoel Carneiro et Elísio Mendes, devait aller plus loin et compter avec des témoins oculaires. Par conséquent, au début des années 1880, le quotidien rémunérait des noms célèbres de la littérature portugaise pour être ses correspondants en Europe: Eça de Queirós (Angleterre), Ramalho Ortigão (Portugal), et Guilherme de Azevedo (France) envoyaient des textes au journal carioca. Le 8 avril 1882, Azevedo disparaît à Paris et, ce même jour, Henrique Chaves envoie, de Rio de Janeiro, une lettre à Mariano Pina, dans laquelle on lit: « Ta proposition a été acceptée avec plaisir. Tu es nommé correspondant de la Gazeta de Notícias à Paris. Cela n’est dû qu’à ton travail et talent. Tu n’as rien à me remercier ».8En plus de suggérer que Guilherme s’était déjà éloigné de ses activités, peut-être pour des raisons de santé, l’extrait laisse entrevoir clairement que c’était à Pina de prendre l’initiative de se présenter pour le poste. Et ici on a accès à un aspect important de la recherche : quelles compétences, dans le domaine journalistique et littéraire, et quels actifs, en termes de réseaux de sociabilité, est-ce que Pina a mobilisé pour avoir le poste de représentant d’un périodique imprimé dans la capitale de l’Empire du Brésil, alors qu’il n’avait même pas encore trente ans ? On n’esquissera pas de réponse dans ce texte, mais simplement indiquer un chemin prometteur dans l’investigation, Nelson Werneck Sodré, História da imprensa no Brasil, Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 1966, p. 247. 8 Quelques lettres dans le legs de Pina, surtout celles concernant ses activités dans la Gazeta de Notícias et dans l’Ilustração, ont été reproduites par Elza Miné, “Mariano Pina, a Gazeta de Notícias e A Ilustração: histórias de bastidores contadas por seu espólio”, Revista da Biblioteca Nacional, Lisboa, v. 7, n. 2, p. 23-61, jul/dez. 1992. Texte republié dans Elza Miné, Páginas flutuantes. Eça de Queirós e o jornalismo no século XIX, São Paulo, Ateliê Editorial, 2000, pp. 195-242. 7

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une fois que cela permet d’articuler, en termes transnationaux, les écrivains portugais et l’activité journalistique de Rio, de même que suivre la réponse d’auteurs locaux, qui n’ont pas laisser passer l’occasion de questionner le fait que le poste de correspondant n’ait pas été occupé par un Brésilien alors qu’un champs intellectuel autonome commençait à s’esquisser, de manière encore timide, parmi nous. Dans la lettre citée, il était aussi question de stipuler les obligations de l’employé, et l’on donnait également les détails sur les dimensions des textes, leurs différents genres, ceux qui devraient être signés, leurs périodicités et les formes d’envoi. D’autres lettres postérieures contiennent des instructions détaillées sur quoi écrire et comment le faire, ce qui révélait que les attentes de l’embaucheur n’étaient pas toujours en harmonie avec celles de l’écrivain. Il semble raisonnable de supposer que ces affrontements aient pesé sur la décision de le renvoyer en mars 1886, après presque quatre ans de collaboration. La rupture a eu lieu à travers une lettre laconique d’Elísio Mendes et les développements de cet événement aident à composer le cercle d’amitiés de Pina, lequel, tout semble indiquer, est intervenu lors de son entrée dans le personnel de la Gazeta de Notícias aussi bien qu’après sa sortie. Les relations entre la Gazeta de Notícias et l’Ilustração demandent attention spéciale. Si l’on juge par les données constantes dans la revue, le quotidien était son représentant au Brésil, tâche accomplie jusqu’en décembre 1885, lorsqu’elle a été reprise par la filière de Rio de la Casa David Corazzi, entreprise qui faisait déjà la distribution de l’Ilustração au Portugal. Il faut remarquer la proximité entre la démission de Pina de la Gazeta (mars 1886), le fait qu’il devienne propriétaire de la publication (décembre 1885) et le changement du distributeur au Brésil (janvier 1886). La question prend une direction plus complexe quand on analyse la correspondance entre Pina et Elísio Mendes. Ce dernier, comme l’a souligné Elza Miné, se portait comme s’il était le propriétaire de la revue, donnant des ordres que Pina devait suivre. Il n’y a que la consultation du legs de Mariano Pina, déposé à la Biblioteca Nacional à Lisbonne qui puisse aider à éclaircir le processus de fondation et la trajectoire de la publication, en outre des possibilités de gain financier envisagées par ceux impliqués dans l’entreprise et les motivations de ne pas rendre publics les intérêts de la Gazeta dans le bimensuel. La recherche dans le quotidien carioca entre avril 1882 et mars 1886, période pendant laquelle Pina était associé à celui-ci, s’avère déjà essentielle et devra fournir des réponses à quelques questions, et en poser d’autres également. Il est attendu que des aspects concernant la réception au Brésil, absents dans l’historiographie sur l’histoire de la presse, puissent être contemplés, surtout lorsqu’on sait que la nécessité de rendre la revue « plus brésilienne » était un des thèmes de la correspondance entre Pina et Elísio. Il est probable que la décision d’éditer la revue à Paris ait été une stratégie pour garantir un produit avec une qualité d’impression sans similaire au Brésil et au Portugal, 175


et avec des prix de productions assez modestes pour compenser ceux du transport jusqu’à Lisbonne et Rio de Janeiro. La republication de matériel iconographique déjà imprimé dans des périodiques français signifiait des économies considérables, comme le révèlent les contrats signés avec P. Mouillot, conservés dans le legs de Pina. La décision de tranférer l’administraion de la revue à Lisbonne,éprise lors de ses derniers moments, c’est-à-dire, entre janvier 1891 et janvier 1892, demande encore des explications. Au Portugal, l’Ilustração était représentée par la Casa David Corazzi. Il n’est pas possible de préciser si la maison d’édition était chargée simplement de la distribution ou, comme c’était aussi le cas pour la Gazeta, si elle a également investi dans la publication. Le fait est que Corazzi a été un éditeur très important et que sa fameuse Biblioteca do Povo e das Escolas, commencée en 1881, était aussi vendue au Brésil, où il a établi une filière au 38, Rua da Quitanda, à Rio de Janeiro, qui s’est chargé de représenter les intérêts de l’ Ilustração une fois que le journal d’Elísio avait arrêté de le faire (janvier 1886). En 1889, à partir de la fusion de la Casa Corazzi et de la Editora Justino Guedes, la Companhia Nacional Editora a surgi et a continué à offrir ses services à Pina et à son Ilustração, avec une filière toujours à la Rua da Quitanda, mais maintenant au numéro 40.9 L’analyse de la revue – avec ses seize pages, sept ou huit desquelles sont prises par des images – est en cours et révèle que son contenu devient de plus en plus complexe au fur et à mesure que l’on avance dans les volumes. Dans la première année, on remarque l’absence de publicité, ce qui semble signifier que l’entretien de l’entreprise était ancré uniquement sur la vente aux lecteurs, une situation qui a changé à partir de 1885. C’était aussi en cette année que les nouvelles sections textuelles ont fait leur apparition, même si l’espace réservé à l’iconographie reste inchangé. Les relations entre image et texte méritent attention spéciale, surtout la présence de la section Nossas gravuras (Nos gravures), qui exposaient la partie iconographique et guidaient le regard du lecteur. Le nombre de collaborateurs s’est diversifié ; il est tout de même symptomatique que les thématiques liées à la France continue à se superposer à celles en rapport avec le Portugal ou le Brésil. Comme synthèse, la systématisation du contenu textuel (sections, thématiques, genres des textes, collaborateurs) et imagé (thèmes, auteurs) fait toujours partie de la troisième année de circulation et, bientôt, la consultation systématique de la collection de Mariano Pina et des exemplaires de la Gazeta de Notícias (1882-1886) débutera, des sources nouvelles à partir desquelles nous espérons approfondir « la réflexion ». Sur Corazzi et sa collection, voir: Manuela D. Domingos, Estudos de sociologia da cultura. Livros e leitores do século XIX, Lisboa, Centro de Estudos de História e Cultura Portuguesa, 1985. 9

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Bibliographie DOMINGOS, Manuela D. Estudos de sociologia da cultura. Livros e leitores do século XIX. Lisboa: Centro de Estudos de História e Cultura Portuguesa, 1985. FEYEL, Gilles. “Les transformations technologiques de la presse au XIXe siècle”. In: KAFIFA, Domonique (dir). La civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle. Paris, Nouveau Monde Éditions, 2011, pp. 97-139. HOBSBAWM, Eric J. A era dos impérios (1875-1914). Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1988. MICELI, Sergio. Nacional estrangeiro. História social e cultural do modernismo artístico em São Paulo. São Paulo, Companhia das Letras, 2003. MINÉ, Elza. “Mariano Pina, a Gazeta de Notícias e A Ilustração: histórias de bastidores contadas por seu espólio”. Revista da Biblioteca Nacional. Lisboa, v. 7, n. 2, p. 23-61, jul/dez. 1992. _____, Elza. Páginas flutuantes. Eça de Queirós e o jornalismo no século XIX. São Paulo, Ateliê Editorial, 2000. PLET-DESPATIN, J. “Une contribution a l’histoire des intellectuels:les revues”. In: RACINE, N & TREBITSCH, M. (dir.). Cahiers de l’Institut d’Histoire du Temps Present. Sociabilites intellectuelles. Lieux, milieux, réseaux. Paris, n. 20, p. 126, mars 1992. SALGUEIRO, Heliana Angotti. A comédia humana: de Daumier a Porto-Alegre. São Paulo, MAB FAAP, 2003. SODRÉ, Nelson Werneck. História da imprensa no Brasil. Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 1966.

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Proposition d’une méthodologie pour l’étude du rapport entre littérature et mode au XIXème siècle, dans une perspective transnationale, à partir de magazines de mode et de la photographie Ana Cláudia Suriani da Silva (Université de Surrey)

Traduction par Christian Pierre Kasper

M

a communication a pour but de présenter la méthodologie de mon projet de recherche. Le projet a été légèrement reformulé, en bonne partie sous l’effet de la lecture d’une bibliographie sur des tranfers culturels, comme le travail de Michel Espagne, Olivier Campagnon et Maria Ligia Coelho Prado.1 Le projet de recherche initial se proposait d’étudier le processus d’internationalisation des magazines de mode et le rôle qu’y a joué le Brésil. Le projet était centré sur la production et la diffusion de quelques magazines qui circulaient au XIXème siècle : « Le Journal des Dames et des Modes », « The Lady’s Magazine », « Jornal das Famílias », « Les Modes Parisiennes » et « Die Modenwelt » afin d’étudier les origines de l’internationalisation et de l’homogénéisation de la presse féminine illustrée. Je ne me proposais pas de mener une étude exhaustive de tous les magazines de mode illustrés qui ont circulé en France et au Brésil, car Michel Espagne, Les transferts culturels franco-allemands, Paris: PUF, 1999 ; Michel Espagne, «Transferts culturelles et histoire du livre », in Histoire et civilisations du livre. Revue internationale, Genève: Librarie Droz, 2009 (pp. 202-218) ; Olivier Campagnon, “L’Euro-Amérique en question”, Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Debates, 2009, [Online], online desde 03 de fevereiro de 2009, URL: http://nuevomundo.revues.org/54783. Maria Ligia Coelho Prado, “Repensando a História Comparada da América Latina”, Revista de História, 153, 2º - 2005, 11-33. 1


c’est une tâche impossible, mais d’examiner, dans les magazines sélectionnés, l’hypothèse selon laquelle il s’est d’abord produit un développement de la traduction, l’imitation et du plagiat qui a conduit à la fixation d’une mise en page pour la couverture et d’un modèle éditorial que nous retrouvons dans des publications qui circulaient dans des pays différents qui appartenaient à la même ou à des éditeurs différents. A partir des lectures ci-dessus, j’ai éprouvé le besoin de vérifier à quel point nous pouvons considérer les magazines de modes comme l’instrument d’échanges dans plusieurs directions, et non seulement de transferts culturels de l’Europe vers le Brésil. C’est à ce point que je me suis rendue compte que, bien que le magazine de mode soit un produit culturel hybride, multiculturel, transnational, comme on l’a dit au cours la semaine dernière, il est relativement limité en tant que source pour ce type d’étude, non pas en ce qui concerne son contenu textuel, journalistique et littéraire, mais en ce qui concerne plus spécifiquement la monde et la manière selon laquelle la mode est représentée visuellement dans le magazine. Lorsque l’on feuillette les magazines français, allemands, portugais, brésiliens, anglais du XIXème siècle avec lesquels je travaille, ce qui saute aux yeux est l’uniformité graphique, la ressemblance énorme entre les images et les tenues d’une saison – qui suivent les tendances de la mode dite française pour les femmes et anglaise pour les hommes. En un certain sens, le fait que la presse ait été le moyen de diffusion principal de la mode a fait qu’elle s’est transformée en outil de diffusion des valeurs de la couche de la population qui dominait ou avait accès à l’écrit : le colonisateur, l’élite et les hommes libres lettrés, en majorité blancs et entretenant de fortes relations avec l’Europe. De cette manière, en limitant la recherche sur la circulation de la mode à des pays de population métisse comme le Brésil, où seuls certains avaient accès à la culture lettrée, nous présentons une vision déterminée de l’histoire. Si nous voulons former un tableau plus diversifié de la manière selon laquelle la mode européenne a été reçue, adaptée ou transformée au Brésil et a contribué à former un style brésilien original, nous ne saurions limiter les sources primaires de la recherche aux magazines de mode, ou, pour mieux dire, au contenu strictement lié à la mode qu’ils diffusent. Il est impératif, comme l’affirme Carol Tulloch, de “consider the ‘other’ voices».2 Même si elle ne se situe pas, à proprement parler, dans le domaine de l’histoire du livre, la recherche de Tulloch sur la culture du vêtement afro-jamaïcain du XIXème siècle nous révèle le besoin de rechercher d’autres sources, pour former un tableau plus complet de la portée des transferts culturels entre l’Europe et le Brésil dans le domaine de la mode et du rôle que celle-ci a joué dans la formation de l’identité brésilienne. La recherche de Carol Tulloch a pour objectif de localiser les racines du style distinctif des noirs anglais du XXème siècle dans la culture vestimentaire afro-jamaïcaine de la fin du XIXème siècle. Le fait que Carol Tulloch, « Out of Many, One People : the Relativity of the Dress, Race and Ethnicity to Jamaica, 1880-1907 », Fashion Theory: The Journal of Dress, Body & Culture, Volume 2, Numéro 4, Novembre 1998, pp. 359-382, p. 369. 2

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Tulloch se soit penchée sur le passé colonial de la Jamaïque pour comprendre un aspect de la culture contemporaine de la métropole d’alors confirme qu’il nous faut considérer - même en l’absence de preuves matérielles de transferts culturels de la Jamaïque vers l’Angleterre au XIXème siècle – que, lorsque nous analysons des phénomènes culturels contemporains comme la culture noire britannique, selon une perspective historique plus large, les échanges ont toujours lieu dans plus d’un sens.3 Comme nous le rappelle Tulloch, l’histoire du vêtement (qui, au XIXème siècle plus qu’en aucune autre époque, a croisé le chemin de l’histoire du livre) est principalement eurocentrique, concentrée surtout sur l’Angleterre et la France, de la même manière que l’histoire comparée de la circulation des idées entre l’Europe et l’Amérique Latine, et le Brésil plus spécifiquement. Dans le cas de Carol Tulloch, elle a dû, pour situer la culture du vêtement de la femme afro-jamaïcaine au XIXème siècle comparée à celle des femmes jamaïcaines indiennes et blanche, rechercher des inscriptions de ces autres voix dans des collections moins visitées, par exemple des photographie documentaires d’afro-jamaïcains, de la classe ouvrière indienne ou de paysannes ; dans des journaux spécifiquement destinés à la communauté noire ; et dans une collection d’essais, Jamaican Memories, produite à l’occasion d’un concours lancé par le journal jamaïcain The Daily Gleaner en 1959. La méthode d’analyse du matériel relatif à la culture vestimentaire afro-jamaïcaine recueilli dans les archives de Jamaïque et d’Angleterre a été divisé en quatre catégories : production, consommation, usage et représentation, dans laquelle la photographie, en l’absence de collection de vêtements de la période, a joué un rôle central pour leur visualisation. Ce sont surtout la photographie et les témoignages réunis dans Jamaican Memories qui ont permis de reconstruire « an alternative ‘truth’ ». Si les magazines de mode, comme A Estação et Ilustração da Moda peuvent nous aider à comprendre comment s’est faite la production et la consommation de la mode (et de la littérature) au Brésil, son matériel iconographique nous en dit peu sur son usage et sa représentation. Il n’y a pas, dans ceux-ci, de gravures de modes qui témoignent de la réception et des adaptations des modèles européens ou de la combinaison ou fusion entre styles qui coexistaient dans le pays. Il est en grande partie plus difficile « to consider thoses other voices” parce que la majeure partie des documents, qu’ils soient iconographiques ou écrits ne représentent que le colonisateur et l’élite, européenne et blanche. Bien sûr, certains exemples de son usage et de sa représentation se trouvent dans la littérature de la plume des collaborateurs brésiliens, comme dans Quincas Borba et dans les nouvelles de Machado de Assis, sur lesquelles je me suis penchée durant ma recherche de doctorat. Toutefois, l’univers des personnages de Machado, surtout ceux dont le vêtement est décrit, se limite à la représentation de la classe dominante ou des classes en ascension. 3

Pour d’autres exemples, voir l’article d’Olivier Campagnon, « L’Euro-Amérique en question ». 181


C’est en quête de ces autres voix que j’ai commencé à chercherdes des registres photographiques d’esclave, d’anciens esclaves et d’homme libres du XIXème siècle et à regarder spécifiquement le vêtement. J’ai trouvé, entre autres, des photographies des “Brazilian descents” de l’actuel Nigeria et de la République Populaire du Bénin qu’om trouve dans les archives de la Société des Missions Africaines, à Roma.4 Certaines de ces photos ont été publiées sur Da Senzala ao Sobrado: Arquitetura Brasileira na Nigéria e na República Popular do Benin , de Marianno Carneiro da Cunha.5 Ce livre, largement illustré, retrace l’histoire de l’introduction de l’architecture de style colonial brésilien au Nigeria et au Bénin par d’anciens esclaves qui sont retournés en Afrique. Ce style architectural a su exprimer l’espace social yoruba et est devenu la marque de l’identité, de la distinction sociale et de la richesse du groupe des anciens esclaves brésiliens installés dans les villes côtières de ces deux pays, comme Lagos. Bien que les photographies les trois albums montrent dans leur majorité des maisons et des espaces publics, il y a une grande quantité de « cartes de visite », portraits et photographies de familles et de membres de communautés religieuses qui nous montrent ce que portaient les descendants de brésiliens, ou mieux, quelle image de soi ils souhaitaient que l’appareil photo enregistre. Nous voyons donc que le vêtement aussi sert d’élément d’identification du groupe. Il sert donc comme a servi l’architecture, à montrer qu’un élément de la culture du colonisateur (portugais dans le cas de l’architecture et français ou anglais dans celui de la mode) s’est transformé et est devenu un élément d’affirmation de l’identité d’un groupe de descendants de brésiliens hors du Brésil.

Figure 1: “Jeune femmes chrétiennes” © Société des Missions Africaines, Rome (réproduction faite par l’auteur) Dans les Archives des Missions Africaines à Rome, il ya trois albums avec des photographies, des dessins, des coupures de journaux datant de 1860 à la fin du XIXe siècle. Parmi les photographies il y a des portraits, des Cartes de Visite, photographies des groupes, des fêtes, des maisons, des églises, des rues, des sculptures et des objets ceriminoias. 5 Marianno Carneiro da Cunha, Da Senzala ao Sobrado: Arquitetura Brasileira na Nigéria e na República Popular do Benin, Sao Paulo : Edusp. 1985. 4

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Aussi repris sur Da Senzala ao Sobrado, p. 34, avec les informations suivantes: « Femmes de la communauté brésilienne de Lagos. Au Brésil du XIXème siècle, les africaines avaient la réputation de suivre de près la mode européenne, à la différence des ‘créoles’ plus conservatrices ».

Figure 2: “Comité brésilien de la fête de l’emancipation des esclaves au Brésul, Lagos (Chrétiens brésiliens)” © Société des Missions Africaines, Rome (réproduction faite par l’auteur)

Figura 3: “Tailleuses – Leçons de couture” © Société des Missions Africaines, Rome (réproduction faite par l’auteur) Aussi repris sur Da Senzala ao Sobrado, p. 18, avec les informations suivantes: Couturières brésiliennes à Abeokuta au XIXème siècle »

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Figura 4: “Alice Lessis – Chrétienne de Lagos” © Société des Missions Africaines, Roma (réproduction faite par l’auteur)

Figura 5: “Mulatresse en costume brésilien” © Société des Missions Africaines, Roma (foto da autora) 184


À mon avis, cet ensemble de photographies est un bon exemple du fait que le Brésil n’a pas été que récepteur de la mode européenne, mais aussi médiateur, créateur et exportateur de mode, dans ce cas vers l’Afrique. Ceci relativise encore davantage l’importance du contexte d’origine de la mode et suggère de centrer la recherche sur les rencontres culturelles, comme le définit Michel Espagne, par rapport au livre, à la littérature et au métissage.6 Ces photographies en sont venues à faire partie du corpus de ma recherche. Je me suis néanmoins trouvée face à un problème méthodologique : comment justifier l’inclusion de ces photographies dans la recherche alors qu’il n’y a pas de documents attestant que ceux qui portent ces vêtements aient été lecteurs des magazines que j’étudie ? Comme il n’était pas possible d’établir un lien direct entre les photographies et les périodiques, j’ai dû rebâtir ce pont à un autre niveau. J’ai donc adopté le concept de mode comme système de Barthes, qui permet non seulement d’étudier le matériel iconographique en rapport avec le matériel textuel publié dans le magazine, mais également de voir le texte, la gravure et les photographies comme des éléments composant la Mode comme système. Par manque de temps, je reproduis ci-dessous une partie de mon texte dans lequel je me suis penchée sur la méthodologie, présenté au cours de la semaine passée. Dans le texte du cours, je ne me suis pas occupée des photographies. Je me suis limitée au contenu textuel et visuel des magazines, mais cette méthodologie s’applique aussi aux photographies car, quoiqu’elles ne fassent pas partie du corps du magazine, ce sont des manifestations visuelles de la Mode comme système. Dans Le système de la mode, Barthes observe que dans les magazines de mode, il y a toujours des images qui accompagnent le texte : il y a toujours le vêtement-image accompagné du vêtement écrit, lesquels existent par rapport à ce que Barthes appelle le vêtement réel. Chacun de ces objets est appréhendé de manière différente. Dans le cas du vêtement réel, il ne doit pas être appréhendé par la vue, parce que l’image visuelle ne révèle pas toute sa complexité. Il doit être connu au travers du processus mécanique de sa production : la manière selon laquelle les coutures et les plis sont fabriqués. Le vêtement-image se manifeste, pour sa part, au travers de structures iconiques et le vêtement écrit dans des structures verbales. Barthes privilégie l’étude des structures verbales du vêtement écrit, car il s’intéresse à l’analyse du surcodage que les mots imposent au vêtement réel. Partant de la description et de la classification du vêtement écrit comme il se présente dans Elle et Le Jardin des Modes, il élabore une analyse structurale et sémiologique du vêtement féminin, examinant comment Espagne, Michel, «Transferts culturelles et histoire du livre », in Histoire et civilisations du livre. Revue inernationale, Genève : Librarie Droz, 2009 (pp. 202-218), pp. 204-5. 6

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le discours verbal contribue à la formation du système de la Mode (avec un m majuscule), appréhendé à partir de la manière dont le vêtement est porté, photographié ou verbalisé. Pour Barthes, «language conveys a choice and imposes it, it requires the perception of this dress to stop here (i.e., neither before nor beyond), it arrests the level of reading at its fabric, at its belt, at the accessory which adorns it. Thus, every written word has a function of authority insofar as it chooses – by proxy, so as to speak – instead of the eye. The image freezes an endless number of possibilities; words determine a single certainty” (Barthes, The Fashion System, p. 13)*.

Le vêtement écrit fige l’interprétation du vêtement-image à partir d’une série de stratégies : il peut doter la pièce d’un système d’oppositions fonctionnelles, qui isole des parties du vêtement par ce que Barthes appelle des « amputations ». Puisque le matériel de ma recherche est le même que celui de Barthes – textes et images – la distinction qu’il établit entre le vêtement écrit et le vêtement-image et leur rapport au vêtement réel dans le système abstrait de la Mode me fournissent une base méthodologique pour analyser isolément ce matériel, pour le grouper et établir en même temps des rapports entre ses éléments. Cependant, puisque mon domaine est l’histoire du livre, et non la sémiologie, il est nécessaire d’inclure dans la recherche toute la variété de textes et d’images qu’un magazine de mode comprend, ainsi que des photographies, et tenter d’examiner ce que ces textes et ces images nous disent des processus d’échanges culturels. Ceci parce que ces textes et ces images ne sont pas seulement des vecteurs d’échanges culturels de manière intrinsèque, par leur genèse et leur processus de fabrication, mais aussi en raison de leur circulation dans l’espace.8 Nous pouvons alors, comme Barthes l’a fait, partir d’une division du contenu des magazines en au moins deux grands groupes : en premier lieu, le matériel visuel et, deuxièmement, le matériel textuel, lesquels font le lien entre le vêtement réel (ou imaginé) qui a servi de modèle pour la production de l’image et le vêtement que les abonnés ou les couturiers peuvent potentiellement confectionner, auquel nous n’avons pas accès. Ces images et ces textes fournissent donc des informations sur le processus de production, de transmission et de réception d’un concept abstrait, qui circule entre cultures et se modifie en chemin. En ce qui concerne le premier groupe, nous pouvons poser des questions sur la technique de production et d’impression des « le langage exprime un choix et l’impose, il exige que la perception de cette robe s’arrête ici (c’est-à-dire ni en deçà ni au-delà), il arrête le niveau de lecture à son tissu, à sa ceinture, aux accessoires qui l’ornent. Ainsi, chaque mot écrit a une fonction d’autorité dans la mesure où il choisit – par procuration, pour ainsi dire – à la place de l’œil. L’image fige un nombre infini de possibilité, les mots déterminent une unique certitude. » 8 J’ai adapté à mon objet d’étude le passage suivant de Michel Espagne : « Le livre n’est pas seulement le vecteur d’échanges culturels en raison de sa circulation dans l’espace, et dans le cas qui nous occupe entre la France et l’Allemagne. Il l’est également de façon intrinsèque, par sa genèse et par le processus de sa fabrication. » (Espagne, p. 211) *

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images, les graveurs, sur le pourquoi de leur inclusion dans le magazine, si elles ont été confectionnées spécifiquement pour ce magazine particulier ou s’il s’agit de reproductions, autorisées ou non, et finalement sur ce qu’elles représentent. Sur les photographies, sur l’origine du tissu, sur le rôle joué par le vêtement dans la définition de l’image de qui le porte. Par rapport aux textes, la première étape consiste à créer une typologie du matériel verbal disponible dans le périodique. Ceci parce que, en vérité et comme on l’a mentionné, un périodique présente toujours une variété beaucoup plus grande de textes que le vêtement écrit, c’est-à-dire les légendes qui accompagnent le vêtement-image. Outre ces légendes, nous disposons des éditoriaux de mode, des chroniques et autres rubriques, comme celle de la correspondance, et les textes littéraires. Ici, les concepts de traduction littérale, d’adaptation et de plagiat, croisés avec les divers genres textuels rencontrés, peuvent servir à les grouper. Même s’ils ne traitent de Mode que de manière tangentielle, ces autres textes peuvent être beaucoup plus intéressants que le vêtement écrit, exactement parce qu’ils n’entrent pas en rapport direct avec le vêtement-image, comme le signifié et le signifiant, c’està-dire qu’ils « ne déterminent pas une certitude unique », parce qu’ils sont en même temps dotés d’autres fonctions dans le corps du magazine (ce qui, selon Barthes, n’est pas le cas du vêtement-image ni du vêtement écrit) et sont hybrides. Ils peuvent ainsi nous fournir davantage d’indices des échanges culturels, des processus d’appropriation, de recréation, dont le magazine résulte conceptuellement et matériellement. Ils peuvent aussi nous fournir des indices sur la réception de la Mode que le magazine propage, comme, d’une façon plus évidente, dans la rubrique correspondance et dans la littérature, dans la description de l’habillement. Ces autres textes ne figent pas un nombre infini de possibilités, comme le vêtement-image, ni ne déterminent une certitude unique, comme le vêtement écrit. Ils ouvrent, en vérité, un champ de possibilités où le vêtement interagit avec d’autres éléments de la culture. En outre, ils peuvent être médiés par une voix narrative et gagnent du corps et du mouvement dans les textes de fiction. Les personnages des nouvelles et romans publiés dans les magazines de modes se transforment en porteur d’habits, miroir ou non du lecteur et consommateur de mode. Cependant, même si le concept de vêtement écrit ne rend pas compte de la variété du matériel que nous devons inclure pour l’analyse d’un magazine du point de vue de l’histoire du livre, elle peut servir d’unité de mesure du niveau d’hybridité de chaque texte pris individuellement et du magazine dans son ensemble. J’ai dit plus haut que le matériel iconographique du magazine est constitué de gravures qui, parce qu’elles ont été produites en Europe, nous renseignent peu sur la réception et sur l’usage du vêtement. De même qu’il a fallu prendre en compte la variété 187


de textes du magazine, je vois l’inclusion de photographies comme une manière de suppléer au manque de cette variété dans les textes. Comme on l’a fait avec les textes, nous pouvons diviser les images en groupes, dans ce cas deux, celui de la gravure sur bois et celui de la lithographie du corps du magazine, produits en Europe, et les photographies tirées au Brésil et en Afrique.

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Brazilian transitional periodical journalism in the dynamics of the transatlantic circulation of the press José Augusto Santos Alves (Universidade Nova de Lisboa)

Introduction

A

new form of savoir être appeared on the frontier between the society of the ancien regime, in which public communication was based on the personal aura of the monarch, or their courtiers, and liberal society, founded on communicational presuppositions based on the more reliable criteria of the public use of reason. This new form of savoir être, this new “world of life”, in which aesthetics and ethics had to be present, interacting and communicating, meant the creation of a process of political and social consumption (translated into public opinion) through communicational activity, in the rationalist tradition inherited from the Enlightenment. It is a form of action in which a human being defends something outside the system, autistic by tradition, conservative in terms of survival, which has not felt legitimised by new knowledge.1 It is in this line of thought that I set out for consideration a set of periodicals, which fit within the double transition2 of the transatlantic circulation of information: the Cf. Jürgen Habermas, La reconstrucción del materialismo histórico, Madrid, Taurus, 1983, p. 249. 2 Here I understand Brazilian journalism in transition in two senses: on the one hand, that of a new form of journalistic creation, which took place at the change from pre-modernity to modernity, on the other hand, that of a political perspective, based on the passage from colonization to independence. This was a double transition, which was linked to the circulation of periodicals as provided by the Luso-Brazilian “bridge” between Lisbon, Rio de Janeiro, Bahia, Pernambuco and Maranhão. 1


process of Brazilian independence, and the whole atmosphere that surrounded it, and the new way of producing periodical journalism in accordance with the emergence of a new public space. Similarly, it can be stated that, concurrent with this double transition, the contents of the periodicals circulated, without doubt, in the transatlantic “bridge” made possible by the trade routes between Brazil and Portugal, and joined to this “trade” ideas and beliefs, in the “highways” of information, confirming the relationship between the press and its circulation between the two “edges” of the Atlantic. Indeed, the transatlantic movement of the press, in which we cannot forget the involvement of another space, that of England and the Portuguese language periodicals from London-based émigrés, did not occur in one sense only. On the one hand, we have a model of periodical journalism (especially that from the London-based émigrés), embodied in another type of writing, with new content, which projected itself into Brazilian territory; on the other hand, the rebound effect, that is, the echo of Brazilian periodicals in Portugal, which echoed Brazilian reality in the pages of the Portuguese press. The relationship between the transatlantic circulation of periodicals and the birth of a “culture of the periodical” is a process that should be looked at as a new world, which the nineteenth century had announced, i.e., the deepening of globalization, which accelerated the distribution and circulation of Brazilian and Portuguese periodicals, ideas, practices and modes of political communication in everyday life. In this context, as shown by O Compilador Constitucional, Politico, e Litterario Brasiliense3 and the information published by Astro da Lusitania4, O Correio Braziliense, O Portuguez and O Campeão Portuguez these emerged as archetypes of the Luso-Brazilian “bridge” towards the birth of another form of periodical production and transmission of “This [the extract] will consist of content regarding Portugal and Brazil from two interesting Portuguese periodicals published in London, the Portuguez and Correio Braziliense” (Prospecto de hum novo periódico intitulado O Compilador Constitucional, Politico, e Litterario Brasiliense, Para o anno de 1822, Rio de Janeiro, Imprensa Nacional, 1821); cf. also, in this regard, the Sentinella Constitucional Bahiense, Maranhão, Imprensa Nacional, 1822, p. 8. 4 “S.m. had told the noble Heliodoro Carneiro to send him the Correio Braziliense and the Campeão Portuguez from London, with the laudable purpose of knowing what was going on in Europe” (Astro da Lusitania, Nº 186 (7 July - 1821), pp. [1-2]). A graduate in Medicine from the University of Coimbra, Heliodoro Carneiro (1776-1849) spent most of his life outside Portugal, initially on scientific committees, then on diplomatic and private missions in the service of the sovereign “The steward, with his lands, served as a tool for the King to see and know what he wanted, so he sent him the Campeão, the Portuguez and the Correio Braziliense, and the letters which are in the pamphlets which I have printed” (Ex.mo sr. Silvestre Pinheiro Ferreira. Lisbon: in Typ. Rollandiana, 1821, published by Innocencio Francisco da Silva, Diccionario Bibliographico Portuguez, Estudos de Innocencio Francisco da Silva, aplicáveis a Portugal e ao Brasil, 23 vols., Lisboa, 1858-1975, ed. Imprensa Nacional, tomo X, 1883, pp. 383-385). 3

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knowledge, within the “culture of the periodical”, which intensified the relationship and circulation of the press in both directions.5 Genesis of the dynamics of the transatlantic circulation of the periodical In 1820, the Revolution which had conquered Portugal and put a formal end to the Portuguese Ancien Regime, placed individuals in power who swore to obey the fundamental principles of the liberal ideal. In the wake of this process, and following on from other events at the turn of the eighteenth to the nineteenth century6, and with the hope of re-establishing a new political pact to ensure more pro-eminent functions within Brazil, on 10 February 1821 Bahia set in motion its own revolutionary process through a financial and political break, with power based in Rio de Janeiro7. In 1821, not only Bahia, but throughout Brazil as a whole there were revolts and accelerated political change. In this complex set of developments, on 1 February 1821 Pará had already witnessed a set of phenomena similar to Bahia and on 26 February, in Rio de Janeiro, João VI was forced to agree with swearing in the Constitution that would be drawn up in the constituent assembly (Cortes Constituintes). It was within this context that what I may call the “explosion” of modernity for Brazilian periodical journalism occurred, which formed the “breeding ground” for the argument for and against the independence of Brazil, and, at the same time, address the importance of Brazilian periodical journalism in the transition regarding the dynamisation of the transatlantic circulation of print. The periodicals produced in Brazil abandoned their newsgiving character (a Gazette model) with those contributing displaying their beliefs, which was a necessary condition for In this context it is important to draw attention to a phenomenon that should not be ignored in the context of the transatlantic circulation of the press: the circulation of the manuscripts which fed press output. That the press ran, nobody doubted. But the manuscript, with greater ease of diffusion, since it escaped censorship, spread more easily. There were no commercial channels for their distribution, an essential mechanism for the practice of repressive censorship. The archives of the Quartermaster General of Police, until 1820, provide testimony to this fact. If the manuscript arrived in Brazil, more important than it originating from France, Spain or Portugal is consideration of the flow of information and ideas that it contained, that led to it being circulated, through the multiplication of the word, with or without the use of printing. An in-depth work, carried out by an extensive team of researchers, would give us possibilities to draw the most evident conclusions about this movement of which the files of the Quartermaster General of Police in Portugal, clearly provide evidence. 6 Consider the Inconfidência Mineira de 1788-1789, the Conjuração Baiana de 1798, the Conspiração dos Suassunas, em 1801 and the Revolta de Pernambuco, em 1817. 7 Cf. Inácio Accioli de Cerqueira e Silva, Memórias Históricas e Políticas da Província da Bahia, Anotado por Braz do Amaral, Bahia, Imprensa Oficial do Estado, 1919-1931, 3 vols. pp. 272-273. 5

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the success of the journal. Independence was thus prepared with a subliminal confrontation with Royal journalism, a confrontation just involving that of ideas, which encouraged writing on both sides. Brazil previously had a limited number of periodicals, but the yearly period between 1821/22 was undeniably one of expansion and unrestrained rhetoric both for those in support of the independence movement and those arguing against the emancipation movement. Their eloquence, whether in favour or against, became more notable with the abolition of censorship on 12 July 1821. Journalism in actu The news from the periodicals which arrived, from those which were in circulation or were reflected on the pages of metropolitan journalism all bear witness and show an intense interchange. Various examples can be given of the impact that Brazilian periodical journalism had on Portuguese periodicals, but I have resorted to the Astro da Lusitania8, as the main news source, which provides us not only with information but also informs us about the circulation of the Brazilian press reaching Portugal, at the crucial moment of the change to independence for Brazil. It could be said that the Astro da Lusitania provided occasional precious news about what was happening in Brazil, such as foreseeing the Declaration of Independence, which was not far away, while referring to “anonymous pamphlets”, as they were called, that were actually periodicals produced in Brazil, and distributed in Lisbon, such as the O Amigo do Rei e da Nação, O Conciliador Constitucional e O Bem da Ordem9, and informing of “which side they were working on in order to turn public opinion”.10 Astro da Lusitania, Lisboa, na Typ. De J. F. M. de Campos, 1820-1823. It was his editor, Joaquim Maria Alves Sinval (17---18--), Bachelor in Canon Law, in 1813, from the University of Coimbra. Born in Viseu, Sinval edited the Astro, the third political newspaper that was published in Lisbon, after the capital had joined the 24 August Revolution on 15 September 1820. The two prior to that date had been O Portuguez Constitucional, of Nuno Álvares Pato Moniz, and the Mnemosine Constitucional of Pedro Alexandre Cavroé. The Astro da Lusitania lasted until the suspension of guarantees, which preceded the fall of the Constitution in June 1823, with the last issue being published on 15 April of that year. It was one of the most widely read and credible periodicals of the period, characterised by its opposition to the ultra-liberal exercise of power 9 Astro da Lusitania, Lisboa, na Typ. De J. F. M. de Campos, 1820-1823. Foi seu redactor, Joaquim Maria Alves Sinval (17---18--), bacharel em Cânones, no ano 1813, pela Universidade de Coimbra. Natural de Viseu, Sinval redigiu o Astro, o terceiro jornal político que se publicou em Lisboa, depois de a capital ter aderido à Revolução de 24 de agosto em 15 de setembro de 1820. Só o antecederam em data O Portuguez Constitucional, de Nuno Álvares Pato Moniz, e a Mnemosine Constitucional de Pedro Alexandre Cavroé. O Astro da Lusitania durou até à suspensão das garantias, que precedeu a queda da Constituição em junho de 1823, sendo o último número publicado a 15 de abril desse ano. Era um dos periódicos mais lidos e acreditados daquela época, distinguindo-se pela oposição que fazia ao exercício do poder no sentido ultra-liberal. 10 Astro da Lusitania, No. 193 (16 July - 1821), pp. [1]. 8

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On the one hand, the contents of the periodical from Alves Sinal would provide news coming from the Brazilian territory, using for this purpose the press that reached him from Baía: The Semanario Civico11. On the other, the correspondence sent to him, and included in the pages of the Astro confirmed, in essence, the news from the Bahian periodical12. What is more, the editor of the Semanário Civico, Joaquim José da Silva Maia, imbued with the changing communication paradigm, possessed a great awareness of the ethics that should govern his function, which was in particular deepened, if that is possible, at moments of acute political crisis, when armies left their barracks and made themselves heard in the symbolic and public infrastructure arena: The most delicate and risky task of a journalist is, without fear of contradiction, writing in the middle of conflicts involving various factions which are stirring up the country where he resides. However moderately and impartially he writes, he acquires large number of detractors, because the different parties, looking at objects through their preventative microscope, only approve of what flatters the way of thinking of their respective faction. This is exactly the sad alternative in which we find ourselves. We protest before God and men who, when we take up our pen to write on this sheet, we do it always free of premeditation, because only the spirit of perfect impartiality directs our ideas. Nevertheless, we are slandered, insulted! But as nothing but the truth is the goal of our writing (...) we will continue to write, convinced that the good and true constitutions will bring us justice13. From another perspective of the topic addressed here, the importance of conspiratorial activity should be emphasized, as a component that helps the circulation of the press and the supply of copy for the periodical, in which the pamphlet and the anonymous letter appetizing are appetizing supports:

Semanario Civico, No. 37 (cf. Astro da Lusitania, Nº 334 (7 de janeiro - 1822), pp. [1-2]). “He designated a government to rule over the good cause (...). However, intrigues and passions were not long in forthcoming (...) and the subsequent disorder (...). Public disgust began to be felt, the administration made little or no improvement, the old evils continued and the steps taken by the government, as if by design, served only to exacerbate them “(Astro da Lusitania, No. 335 (8 January - 1822), pp. [1]). Incidentally the same Semanario Civic, No. 14, given its importance, can be quoted by The Portuguez or, Mercurio Politico, Commercial, and Literary, [1]). In fact, the Semanario Cívico, No. 14, given its importance, was cited by the O Portuguez; and the Mercurio Politico, Commercial, e Literário, Vol. X, No. 64, p. 364 and by the Astro da Lusitania, No. 215 (11 August - 1821), pp. [1-2]). 13 Semanario Civico, No. 37 (7 November - 1821), p. [1]. 11 12

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Who will be the factions, the representatives of the nation or those who in Rio arranged in French (they say that the arranger of such elegant prose had been the promising Severiano Maciel14) this collection of rubbish, which had no other purpose than to completely separate Brazil from Portugal and where (...) one can find such affectionate terms - arid cliffs of Portugal! Who are the factions, the representatives of the nation and those who in Rio wanted to make an attempt on the life of s.a.r. and ... what was said according to those there? The factions are those who, departing from the purposes which they had proposed to the Portuguese nation, which are the happiness and glory of its king, only devising his doom, causing all kinds of evil”.15

That is, the periodical provides us not only with information but also provides an overview of the pamphleting activity that in the said pamphlets which circulated between the two “sides” of the Atlantic. Of a similar view was the Diario extraordinario da Europa16, a daily that was published every morning – “A true and faithful compilation from British, French and Spanish pages” –. This periodical provided means of circulating information, with anonymous letters, originating from Rio de Janeiro, being the preferred means which it did not hesitate to publish17. We cannot ignore either, in this systemic circulation of news and communicational activity, other information supplied18 and other data, linked to this circulation and activity, information to which the Astro gave body, such as: a dinner/dance that was held in Rio de Janeiro, on 24 August, while in the province of Pernambuco the Portuguese were beheading each other. With painful irony, the Astro publishes copy, which had reached it from Brazil, with the rules concerning the Etiquette to be followed by the gentlemen invited to the ball on the night of 24 August - immediately suppressed, with the copy which the editor transcribed having escaped - in which one could see the requirements João Severiano Maciel da Costa (1769-1834), 1st Viscount and 1st Marquis of Queluz, in Brasil. Concerning the political versatility of Maciel da Costa, Joaquim Martins de Carvalho, regarding Apologia que dirije à Nação Portugueza João Severiano Maciel da Costa... a fim de se justificar das imputaçõis que lhe fazem homens obscuros.... Coimbra, University Press, 1821, written by the Marquis of Queluz, writing in the Conimbricense stated: “This Apologia is very curious. Among other things that draw my attention [are] the repeated protests that (...) Maciel da Costa, the future (...) Minister of the Brazilian empire, made in 1821 (...) against the complaints levelled at him, to promote the separation of Brazil” (O Conimbricense: jornal politico, instructivo e commercial, No. 2874 (10 February 1875)). According to Carvalho, some pages of the Apologia lead one to believe that Maciel was the author of the pamphlet which he had refuted. 15 Astro da Lusitania, No. 206 (1 August - 1821), pp. [1-2]. 16 Diario extraordinario da Europa, Lisboa, Nova Typ. Maigrense, 1821. 17 Cf., e.g. “Carta de um militar do Rio de Janeiro”. Diario extraordinario da Europa, No. 23 (1821), Lisboa, Nova Typ. Maigrense, 1821 (cf. Astro da Lusitania, No. 227 (28 August - 1821), pp. [1]). 18 See news concerning Pernambuco, the Constitutional Governing Junta of the Province of Pernambuco, the events that occurred in 1821, from July to October, under the leadership of the controversial Luís do Rego Barreto (cf. Idem, No. 303 (27 November - 1821), pp. [1-2]), furthermore, the Constitution of Maranhão (cf. Idem, Nos. 175, 176 and 180 (23, 25 and 30 June - 1821)). 14

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to be respected concerning the order of entries and dances, as well as the culture of appearances (the mode of dress)19. for the aforementioned dinner/dance. In what may be called an environment of paroxysmal communication, at the end of 1821 and early 1822, Brazil occupied a predominant place with numerous news reports that metropolitan periodicals received and sent back using different channels20. It was not by chance that Ferreira de Moura, reflecting on what was happening within the information and communication framework at the global level, and with regard to the transatlantic circulation of periodicals, referred to Brazil in a short brief speech in the Cortes, stating that: “There [Brazil] is also [the Prince] for the face of the nation, since the newspapers let us know what is happening around the globe, and more so with regard to the European countries”21. In the same panorama, what should also be noted is the appearance in the pages of O Independente22 reference to anti-Portuguese Brazilian periodicals, such as A Malagueta and the Despertador Braziliense, “insidious publications against the Portuguese, against their representatives (...), seeded ( ...) the most sinister and insulting interpretations of the Cortes (...) and the Portuguese”23, which were the subject of an intervention by the MP Borges Carneiro, concerning “periodicals (...) from Rio de Janeiro”.24 Further in line with the theme that is being studied here, O Independente published in its Supplemento extracts from the Memoria sobre o estado actual das Américas e meio de pacificá-las25, which filled several pages. Of the Brazilian periodicals that circulated in Portugal, whether through their own circulation, or by reference or quotation, I have provided the list that is possible. If some do not exist in the catalogues of the Biblioteca Nacional de Portugal or Porbase, this does not mean that they did not arrive, circulate, and be read, forwarded and retransmitted, via “The ladies will be dressed in a courtly manner, but without their cloaks. Those dancing, however, take round dresses, gloves and with their headwear styled in a lighter manner, more suitable for that purpose. Gentlemen will also dressed in a courtly manner, however, those who intend to dance will wear white silk stockings, with their uniform unbuttoned, a band on the waistcoat and white gloves. Other according to uniform requirements” (Idem, No. 304 (28 November - 1821), pp. [1-2]). 20 Cf. Idem, Nos. 316, 317, 318 (13, 14, 15 December - 1821). 21 Diario das Cortes Geraes e Extraordinarias da Nação Portugueza, Lisboa, Na Imprensa Nacional, 1821, No. 180, Day session 20 September, p. 2341. 22 O Independente (1821-1822). 23 Supplemento ao No. 64 do Independente, Lisboa, Na Imprensa Nacional, [1822], p. [1]. 24 Diario das Cortes Geraes e Extraordinarias da Nação Portugueza, Segundo Anno da Legislatura, Lisboa, Na Imprensa Nacional, 1822, Day session 22 March 1822, pp. 575-576. 25 Starting with the Supplemento ao nº 58 do Independente, No. 58 (12 March - 1822), p. [1], it would be published in pamphlet format, until the Supplemento ao nº 69 do Independente, No. 69 (27 March - 1822), p. [1]. No reference to this publication has been found, whether in the Fundação Biblioteca Nacional Brasil, in Porbase, or in the manual catalogue of the Biblioteca Nacional de Portugal. 19

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the psycho-political network26, that, linked to the “reading circle”27, ,enabled a remarkable increase in their systemic circulation, constituting the transmission of news and information on a real scale. One thing can be stated in relation to the set of journals studied and researched: their role for or against the independence of Brazil. Given the space limit, I will provide in this compilation brief information about the journals surveyed: Idade D’Ouro do Brazil (1811-1823). Bahia: Na Typographia de Manoel António da Silva Serva, 1811-1823, No. 1 (1 January - 1811) – No. 12 (11 February - 1823). Started in 1811, it maintained the Gazette template model. Unofficial, it defended the requirements of the governmental faction, which obviously provided it with protection. The opposition called it the Iron Age, instead of the Golden Age.. Jornal de Variedades (1812). Bahia. Some authors speak of it, but copies are unknown. O Patriota, Periódico Litterario, Politico, Mercantil, &c. do Rio de Janeiro (1813). Rio de Janeiro: Na Impressão Regia, 1813. It followed the periodical model in the Portuguese language, and was produced in London. Near to that of Lisbon, a type of non-compromised unofficial publication. It dealt mainly with the various areas of knowledge and about politics which it limited itself to reporting. O Amigo do Rei, e da Nação (1821). Rio de Janeiro: Na Typographia Real, 1821. Only one issue, with no indication of date and numbering. It appealed to the United Kingdom, according to the values of the new imaginary. O Bem da Ordem (1821). Rio de Janeiro: Na Typographia Real, 1821, No. 1, 3-9. Defender of European interests. Op-ed periodical.. O Conciliador do Reino Unido (1821). Rio de Janeiro: Na Imprensa Regia, 1821, No. 1 - 7 (March – April - 1821). European op-ed periodical. Génio Constitucional (1821). Reprinted in Rio de Janeiro: Na Typographia Real, 1821 (14 November - 1821). It called for the election of deputies, quoting in context, Nos. 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 25, 26 of the Génio Constitucional (1820). Porto: na Typ. de Viuva Alvarez Ribeiro & Filhos, 1820, No. 1 (2 October - 1820) – No. 77 (30 December - 1820). It used, as its major argument, the Cortes of Lamego, a basic pact of the monarchy. Despertador Brasiliense (1821). Rio de Janeiro: Na Typographia Real, 1821. Only one specimen, without any indication of date or numbering. Brazilian nationalistic op-ed periodical. Sabatina Familiar de Amigos do Bem-Comum (1821-1822). Rio de Janeiro: Na Imprensa Nacional, 1821-22, No. 1-5 (8 December - 1821 - 5 January - 1822). Op-ed periodical with a bias in literature, apparently suffering from vagueness. O Conciliador do Maranhão (1821-1823). Maranhão: Na Typographia Maranhense/Imprensa Nacional, No. 1 (15 April - 1821) - No. 210 (16 July - 1823); from No. 77 (6 April - 1822), only Conciliador, from 15 April - 1821 – 16 July - 1823 (No. 1-210), with issues missing (1821 - Nos. 9-34; 1822 - Nos. 102, 108, 152; 1823 - No. 162). Mostly news, unofficial, which did not exclude opinion articles (which are emphasized from mid-1822, mainly through correspondents), with the seal of Lisbon. It entered into controversy with A Folha Medicinal do Maranhão, calling it the Palmatoria Semanal. Compilador Constitucional Politico, e Litterario Brasiliense (1822). Rio de Janeiro: Cf. José Augusto dos Santos Alves, A Opinião Pública em Portugal (1780-1820), 2nd ed., Preface by José Esteves Pereira, Lisboa, ediual, 2004, pp. 31-32. 27 Cf. José Augusto dos Santos Alves, Comunicação e história das ideias: a génese do editorial político, [Lisboa, s.n.], 2004 ([S.l.], Tipografia Maia); Idem, O Poder da Comunicação: a história dos media dos primórdios da imprensa aos dias da Internet, pref. Alexandre Manuel, Cruz Quebrada, Casa das Letras, 2005, pp. 47-48. 26

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Typographia National/Typographia de Moreira e Garcez, 1822, No. 1, 3-15 (5 January-26 April - 1822). News, opinion, correspondence news sources: o Correio Braziliense and O Portuguez. Defender of the union; European. Reclamação do Brasil (1822). Rio de Janeiro: Na Imprensa Nacional/Typographia Nacional, 1822, Parts I-XIV. An example of the process of going from an attempt at consensus to rupture, in favour of Brazilian nationalism. O Conciliador Nacional (1822-1823). Pernambuco: Na Typographia de Cavalcante e Cª, No. 4 (4 September - 1822) – No. 18 (31 May - 1823). (1822) Nos. 4,5,7, and 8; (1823) Nos. 9, 10, 14 and 18. Clearly showing its modernist beginning as an op-ed periodical. “Lover of the Brazilian cause”. Annaes Fluminenses de Sciencias, Artes e Litteratura, Publicado por huma Sociedade PhiloTecnica (1822). Rio de Janeiro: Na Typographia de Santos e Souza, 1822, No. 1 (January - 1822). Op-ed periodical, similar to those of London and Paris, written in the Portuguese language (Annaes das sciencias, das artes e das letras / por huma Sociedade de Portuguezes Residentes em Paris; [dir. José Diogo Mascarenhas Neto]. Paris: A. Bobée, 1818-1822). Clearly inserted in the new paradigm, the single issue that it was possible to have access to has 115 pp., plus an appendix of 8 pp.. Divided into themes: Politics, Economics, Science, Church Administration, etc.. European. Diario Constitucional. Bahia: Na Typ. Da Viuva Serva e Carvalho, 1821, No. 28 (6 September - 1821; No. 34 (14 September - 1821). Defender of the Brazilian cause, O Diario, due to controversy around it, it suspended publication on 15 December 1821. It reappeared on 8 February 1822, and was then substituted by O Constitucional, which followed its convictions. O Constitucional (1822). Rio de Janeiro: Na Typographia do Diario, 1822, No. 1 – 8. Incendiary and disturbing op-ed periodical, which finished violently on 21 August 1822, after various aggressive acts. A Folha Medicinal do Maranhão (1822). Maranhão: Na Typographia Nacional/Na Imprensa Nacional, 1822, No. 1 (11 March - 1822) - No. 10 (13 May - 1822). This dealt with home medicine for the diseases of the province (cf. No. 2 (18 March - 1822). Using a medical metaphor with political objectives. Remorseless Brazilian nationalistic op-ed periodical. O Brasil (1822). Rio de Janeiro: Na Typographia Real, 1822. Only one issue, without any indication of date or numbering. Unofficial. O Macaco Brasileiro (1822). Rio de Janeiro: Na Imprensa de Silva Porto, 1822, No. 1 – 10. Oped periodical. Defender of the union, with systematic usage of imagery from Classical Antiquity. O Papagaio (1822). Rio de Janeiro: Na Typographia Moreira Garcez/Diario, 1822, No. 1-12 (4 May - 1822 - 8 August - 1822). Defended the meeting of the Cortes in Brazil and Brazil as the seat of the executive power. Issues with continued reflection, in the same sector as O Constitucional. Result: Brazil to regain its unquestionable sovereignty. A Verdade Constitucional (1822). Rio de Janeiro: Na Typographia de Santos e Souza, 1822, (16 March - 1822). One unnumbered issue. Regular news and op-ed periodical, but with no hesitations concerning the path to follow: the interests of America. Semanario Civico (1821-1823). Bahia: Na Typographia da Viuva Serva e Carvalho, 18211823, No. 1 (1 March - 1821) – No. 117 (7 June - 1823). Unofficial, European, extreme defender of the Portuguese cause. Sentinella Bahiense (1822). Bahia: Na Typographia da Viúva Serva e Carvalho, [1822], No. 1 - 15 (21 June – 7 October - 1822). From this collection only one issue exists, in the Biblioteca Pública Municipal do Porto: No. 4 (24 July - [1822]). The Sentinella has been described as reactionary press28, which seems to me to be reductive. Both the Semanario Civico, and the Sentinella Bahiense (Joaquim José da Silva Maia edited both), defenders of the interests of Lisbon, were opposed by the Diario Constitucional, then Constitucional, Brazilian nationalistic periodicals, as we have seen. Sentinella Constitucional Bahiense (…) por os Amantes da União (1822). Maranhão: Na Imprensa Nacional, 1822. Only one issue exists, in the Biblioteca Nacional de Portugal. Cf. Consuelo Pondré de Sena, A imprensa reacionária na independência: sentinella bahiense, Salvador, Centro de Estudos Baianos da Universidade Federal da Bahia, 1983. 28

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Radical defender of the interests of Lisbon, midway between a periodical and a pamphlet, together with other reflective writings. Atalaia (1823). Rio de Janeiro: Na Typographia Nacional, 1823, No. 1 - 14 (30 May – 2 September - 1823). Op-ed periodical, anti-Masonic and pro-English, it advocated amalgamating with British positions. It seemed to argue for the end of one colonialisation in order to subject Brazil to another one.

Conclusion If it is possible to talk about “yeast”29, then it would not be bold to say that the circulation of the press, whether a periodical or not, looked at naturally as Communication, is a “yeast” filled with ideas, a first rate ingredient and a rich host for its own multiplication. Indeed, one could say that the power of Communication, the connection between experiences and interpretations, captivates, recreates, recovers, refocuses and reorders the relationships human beings have with ideas, politics, power and their community. It follows that it is so important to survey the circulation of the press, and to emphasize the systemic “transhumance” of ideas, themes, experiences, opinions, carried through dissemination. Speaking of the circulation of the press by abstracting away the themes incorporated in it would be the same as speaking of a body without soul, of a reason without conscience. Through political periodical journalistic activity, these Brazilian journalists sought to reanimate a society in which they existed and for which they wrote. In the double sense of circulation and the double shift, which is present in this text, in the new form of journalistic production and the transition to independence, two living worlds and opposing arrival points came face to face. Thus, on the European side, we have: A vision that let itself be overtaken by time, which did not understand the inevitable independence, while bearing in mind the values that the 24 August 1820 had established in Portugal. Between the virtual possibility of continuing to maintain the colony, in comparison with the factual impossibility of this, the European faction did not try to look beyond the borders of Brazil and the limited urban space of Lisbon. Haunted by the process of possible decolonization and an unprecedented crisis in sight on the near horizon, towards the end of the supposed empire, the journalists in favour of keeping Brazil as a dependency of Lisbon, resorted to the possible argumentation that was within their reach, to try and, unsuccessfully, obtain their desired effect. Independence was just around the corner. I am appropriating here the expression by Lucien Febvre & Henri-Jean Martin, L’apparition du Livre, Foreward by Paul Chalus. Paris, Albin Michel, 1957. 29

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On the Brazilian side: The feeling of the abominable: the maintenance of colonial Brazil. This hatred ran deep. The Brazilian periodicals, in favour of total disengagement with Portugal, began publication life in a moderate tone, and with the passing of time there was a refinement of the writing process, which was essentially liberal, but nationalistic. And it does not hold water to accuse them of being absolutist, because politics, which had been utterly foreign to the public, was not out on the street, having left the offices. In addition to the programme of liberal principles, the tenors of independence continued in the hiatus of waiting, in the undefined spaced between the Cortes and Brazil, to sing the requiem for the colony, irrespective of the wishes of Lisbon and the Portuguese bourgeoisie interested in Brazilian trade and strengthening their new way of producing periodicals. In their inheritance of the Gazette model and their movement towards another mode of production, and another world of life, the Brazilian press, on both sides of the divide, exhibited a form of thinking and action, which was also a mission: the “media campaign”,30 for or against independence, with multiple “faces”, often covered by standardised masks. Only later, after the breakdown of the Brazilian “historical bloc” around independence, were they unmasked, but that is another story.

The “press campaign” is a concept in motion, that, throughout the nineteenth century and beyond, would have enhanced models (which the Digital Revolution would enable), and which would mark journalistic production from this period until the middle of the century. A component of the urban landscape, and omnipresent in its writings, the “press campaign” becomes a true social phenomenon in this period, aiming to capture public opinion. One might wonder about its effectiveness and its importance specifically in the political and social sector, which may have been minimal. But in the broadest sense, this refers to every writing “technique” used to make known or assert one’s goals, whether a policy change or fall of a ministry or minister, an event, an idea, whatever the form and the purpose. The evolution of journalism and the appropriation of public opinion by periodicals within the information and communication sector, in the heart of the political space, at the moment when the phenomena of periodicals and opinion occupied an ever more considerable space in the life of the individual and the community, made from the outset the “press campaign” an element of a vast field, communication, which would impress on not only daily activities but also on political, social and cultural life. The “press campaign”, the impressions which it supplied of politics and the exercise of power, should be considered as representative of the tendencies of the period, despite all the ambiguities of discourse, and fabulation of impressions which it provided. Reductive or not – the message is sometimes short and impressive – the “press campaign”, due to its nature, stimulates the public use of reason and provokes the interiorisation of values of the imaginary transported by the message, to produce a legitimising discourse, the object of which is to delegitimise the regime, the power in action, a government, making one forget its potential to legitimise in favour of the incorporation of what is latent and virtual in the socio-political framework of what is yet to come. The “press campaign”, although it may contain certain speculative ingredients, does not happen as an epiphenomenon, since it does not play out on the borders of the daily socio-political process. This daily activity is experienced intently. The journalists did not only write to defend their position in the courts of the people representing public opinion, but as someone who thinks of power, without being able to possess it, in a subsequent logic of aims to be attained. 30

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Be that as may, the decision of 7 September 22 (Ipiranga) and 14 September 22 (the acclamation of Pedro), political acts of enormous significance and rupture between the two countries did not, to cite an example, prevent the fact that in the 1830s O Brasileiro em Lisboa was published31, an evident sign that the transatlantic circulation of the press remained intact, without any obstacles.

O Brasileiro em Lisboa was published between No. 1 (12 October - 1837) and No. 10 (11 December - 1837), Lisboa: Na Imprensa de Galhardo e Irmãos, 1837. O Prospecto announced, among other information, that, having set up a society, “a small number of Brazilian patriots, along with a number of Portuguese, who for similar reasons are considered as citizens of the entire world, have come together to publish a weekly periodical in Lisbon (…), in order to propagate and generalise (…) wise laws and patriotic zeal (…). This example may have stimulated similar companies in other European countries [with] relative and reciprocal advantages for trade in general, as well as finding benevolent acceptance in the illustrated public” (O Brasileiro em Lisboa, Nº 1 (12 October - 1837), p. 1). 31

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L’empereur de Brésil et la presse française sous la monarchie de juillet Isabel Lustosa

(Fundação Casa de Rui Barbosa) D. Pedro I est parti du Brésil comme un tyran et est arrivé en Europe comme un champion du constitutionnalisme

L

orsque l’ex empereur du Brésil, D. Pedro I a débarqué dans le port de Cherbourg sur la côte de Normandie, le 11 juillet 1831, il a reçu tous les honneurs d’un souverain. Hommages et défilé militaire ont marqué son arrivée et il a reçu de la préfecture un palais pour s’y installer avec sa cour. Dans tous les discours par lesquels il a été salué, exaltaient le champion du libéralisme dans le nouveau monde, le monarque constitutionnel. Un député libéral des plus radicaux a même souligné en D. Pedro les vertus modernes qui étaient rares chez les monarques après la Restauration. Sa présence à Paris durant les trois jours de festivité du premier anniversaire de la Révolution de Juillet 1830, (27, 28 et 29 juillet), faisait la une de la presse. Ce n’est pas seulement le roi qui lui a rendu hommage, Louis Philippe lui ayant concédé la Légion d’Honneur, mais aussi la foule qui l’a toujours vu au côté du roi, pendant toutes les solennités. En août 1831, quand D. Pedro a décidé de vivre à Paris, Louis Philippe lui a cédé le château de Meudon, un bâtiment magnifique qui avait été restauré en 1807 par Napoléon pour être la résidence du Roi de Rome, son fils avec Marie Louise. Cette heureuse saison parisienne de l’ex empereur du Brésil, a culminé, sur le plan personnel, avec la naissance de sa fille, Maria Amelia qui, en janvier 1832 a été baptisée en ayant comme parrain et marraine, le roi et la reine de France. Sur le plan politique, la réussite a été marquée par l’obtention des recours et des soutiens nécessaires à l’expédition par laquelle il allait reprendre la couronne portugaise


usurpée par D. Miguel1. L’escadre de D. Pedro a pu partir de Belle-Île, sur les côtes bretonne, encore une concession de Louis Philippe qui, bien que se disant neutre dans cette dispute entre les deux frères portugais, donnera discrètement un soutien à son nouvel ami. D. Pedro a été obligé d’abdiquer du trône du Brésil en faveur de son fils de cinq ans après un mouvement révolutionnaire qui avait réuni des monarchistes libéraux, des fédéralistes et des républicains, sans parler des secteurs de la société civile insatisfaits de son règne (1821 / 1831). L’épisode qui a mené à son abdication dans la nuit du 7 avril 1831, a été le résultat d’un long procès de détérioration. Bien que s’étant toujours affirmé comme constitutionnaliste, D. Pedro était accusé par les libéraux de tyrannie pour ne pas avoir fait respecter ni appliquer complètement la charte constitutionnelle que lui-même s’était octroyer en 1824. La nouvelle de la chute du roi de France, Charles X, qui avait eu lieu fin juillet, n’est arrivée au Brésil qu’en septembre 1830. Son impact a été énorme et le fait a été salué par la presse libérale comme des prémices d’une nouvelle ère. Les journalistes les plus radicaux comme Libero Badaró, à travers son « Observateur Constitutionnel », publié à Sao Paulo, suggéraient aux brésiliens de suivre l’exemple des français. Les étudiants du Cours Juridique de Sao Paulo ont promu des manifestations à travers les rues de la ville démontrant ainsi leur joie « pour la chute du gouvernement tyran et anticonstitutionnel de la France ». Considérant ces manifestations comme subversives, le Ouvidor2 de la Ville de Sao Paulo, Cândido Ladislau Japiaçu, a déterminé la prison de quelques étudiants. Le journaliste Libero Badaró qui avait pris leur défense a été tué dans une embuscade (21 novembre 1830) supposément commandé par le même Ouvidor3. La mort de Badaró deviendrait le symbole de la campagne qui amènerait à l’abdication de D. Pedro I. Sur les traces de cet épisode, les journaux les plus exaltés ont commencé à comparer la situation de l’Empereur avec celle de Charles X. Ces analogies n’ont pas cessé après son abdication, au contraire, elles ont aussi fonctionnées comme une forme de légitimer la révolution brésilienne. Comprendre les chemins qui ont fait qu’un souverain qui est parti du Brésil comme un ennemi de la Constitution soit reçu en France comme un vrai champion du libéralisme et du En 1828 D. Miguel – le frère cadet de D. Pedro I – était monté sur le trône portugais comme monarque absolu en situation de légitimité discutable. Comme fils ainé, après la mort de D. João VI, en 1826, D. Pedro a été acclamé roi du Portugal avec le titre de D. Pedro IV, assumant à sa place comme régente sa sœur D. Isabel. Puisque la constitution brésilienne empêchait l’accumulation de deux couronnes l’Empereur du Brésil a donc abdiqué en faveur de sa fille ainée, Maria da Gloria, n’ayant que 7 ans à ce moment-là. D. Miguel vivait en Autriche depuis que, en 1824 il avait tenté un coup d’état contre D. João VI. Par crainte que son frère revendique le trône laissé libre, D. Pedro a négocié avec lui pour qu’il assume la régence en qualité de mari de la reine. D. Miguel ayant accepté l’accord, le mariage à être consumé quand elle atteindrait l’âge nuptial, a été réalisé par procuration mais quand D. Miguel a débarqué à Lisbonne, en peu plus tard, il a été acclamé roi, avec le soutien de l’Autriche et le consentement silencieux de Londres. 2 Le Ouvidor était la désignation des magistrats qui fiscalisaient en justice les grandes propriétés terriennes. Leurs fonctions étant semblables à celles des contrôleurs sur les terres directement dépendantes de la Couronne. 3 À propos de Libero Badaro et de l’impact de la réception de la nouvelle de la chute de Charles X au Brésil voir : Deacato & Secco. 1

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constitutionnalisme est un des objectifs de ce travail. Pour autant, je crois que l’analyse de ce qui a été publié dans la presse d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique aidera d’une large mesure à la compréhension de ce phénomène. Après tout, aussi bien au Brésil qu’en France, la presse a eu un rôle fondamental dans le processus révolutionnaire. Ce sont les journaux français libéraux, unis au républicains qui, réagissant aux tentatives de Charles X de museler le parlement et la presse, ont provoqué sa chute4. Ce sont les journaux libéraux brésiliens, principalement ceux de Rio de Janeiro, sous la direction de jeunes politiciens plus déterminé à ce moment-là, les députés Evaristo da Veiga et Bernardo Pereira de Vasconcelos justement avec les tracts et les pamphlets des fédéralistes et des républicains qui en divulguant les causes de la chute de Charles X ont fait leur source d’inspiration pour une révolution qui s’annonçait déjà. Connaisseur de la force de la presse pour l’action politique, lui-même ayant beaucoup écrit pour les journaux brésiliens, D. Pedro est parti du Brésil avec la proposition de conquérir l’Europe à la cause de sa fille, D. Maria II, au Portugal et utiliserait des journaux français pour divulguer ses intentions et ses actions. La réussite d’un empereur bourgeois dans une cour bourgeoise. D. Pedro était de fait un constitutionnaliste convaincu. Depuis le début de sa trajectoire, ses actions étaient en sens unique, établir au Portugal et au Brésil un système constitutionnel. C’est en appuyant le soulèvement du 26 février 18215 qui exigeait du roi D. João, le serment préalable de la Constitution Portugaise et en servant d’intermédiaire dans les négociations entre les rebelles et son propre père qu’il a obtenu ainsi un rôle important sur la scène politique. Il est resté fidèle au constitutionnalisme, en 1822, quand par contumace de son principale Ministre, José Bonifácio de Andrada, il a accepté la pétition qui réunissait six mille signatures, lui sollicitant la convocation d’élections pour une constituante brésilienne. Même après autant de heurts qui l’ont conduit à dissoudre cette même Assemblé Constituante en novembre 1823, il a opté pour concéder une charte constitutionnelle au Brésil, en 1824. La charte est de conformation libérale qui avec les modifications de l’Acte Additionnel de 1834, serait en vigueur jusqu’à la fin du régime monarchiste au Brésil (1889). Quand son père D. João VI est mort en 1826, D. Pedro a été acclamé roi du Portugal et immédiatement il a rédigé une constitution pour ce pays, même en sachant que le moment en Europe était encore de prédominance de la Sainte Alliance qui rejetait tout l’héritage de la Révolution et de la période napoléonienne. Sur l’influence de la presse dans le processus culminant la Révolution de Juillet 1830 en France voir Ledré, Beranger & alli, et Vigier (1972). 5 Après que la nouvelle de la Révolution Constitutionaliste ayant eu lieu dans la ville de Porto le 20 août 1820 est arrivée à Rio de Janeiro une grande inquiétude s’est établie à la cour qui avait fixé résidence au Brésil depuis 1808. Le 26 février 1821 les troupes portugaises qui étaient cantonnées au Brésil avec quelques républicains, libéraux et francs-maçons ont exigé du Roi le serment préalable de la constitution qui serait fait au Portugal. C’est D. Pedro, sympathisant de ce mouvement, qui a conduit les négociations et de cette manière a fait pression sur son père pour répondre aux revendications des révolutionnaires. 4

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La forte personnalité, autoritaire et centraliste de D. Pedro a fait qu’au Brésil il est entré de nombreuses fois en conflit avec le Parlement ainsi qu’avec la presse. Néanmoins, même pour adopter des politiques arbitraires, il cherchait à les rendre légitime à travers la constitution. Malgré ses manières un peu rudes et un tempérament explosif, l’empereur était un homme intelligent, doté d’une grande sympathie naturelle, d’aspect agréable, élégant et propre. Homme très sociable, il avait aussi une grande facilité de communication aussi bien orale qu’écrite. Ses vertus l’aideraient beaucoup en Europe. La chance garantirait l’autre partie de son succès. Quand D. Pedro a débarqué en France, cela faisait seulement un an que Louis Philippe était monté sur le trône. Erigé au pouvoir par les révolutionnaires de 1830, libéraux et républicains, le soutien de Lafayette a été fondamental pour légitimer Louis Philippe. Pendant les festivités pour le premier anniversaire de la Révolution de Juillet, Lafayette était le nom crié par la foule qui réclamait la présence du « Héros des deux mondes », mettant en évidence que son prestige était égal ou supérieur à celui du roi. Avoir à ses côté un personnage comme D. Pedro qui venait avec la mission de libérer le Portugal du joug de l’absolutiste D. Miguel et que, pour cela, il avait été reçu chaleureusement par les libéraux français, était un avantage à être exploré par un roi encore faible. Une autre circonstance qui se révèlerait très favorable à D. Pedro dans ce contexte, était la double relation de parenté par affinité qu’il avait avec Napoléon Bonaparte. Sa première épouse, l’impératrice dona Léopoldine, était la sœur de l’impératrice Marie Louise, la fille de François 1er d’Autriche avec qui Napoléon se mariera après son divorce6. Sa deuxième épouse, dona Amelia avec laquelle il a débarqué en France, était une belle jeune fille de 20 ans, fille d’Eugene Beauharnais, beau-fils que Napoléon avait adopté et qui était très apprécié en France. Depuis la mort de Napoléon en 1821, la France vivait un processus croissant de consolidation de la légende Napoléonienne7. Une autre circonstance du hasard, a fait qu’au cours du même mois du débarquement de D. Pedro sur le littoral français, son frère D. Miguel avait dû se soumettre à un armistice humiliant après avoir vu l’escadre française entrée sur le Tage. Celle-ci était la réaction à des violences survenues à des citoyens français vivant au Portugal qui avaient été emprisonnés et maltraités sous l’accusation d’activités subversives. En plus, la violence du royaume de D. Miguel, la persécution implacable qu’il menait à ses opposants, avait fait que les exilés D. Leopoldina (1797/1826) était aussi une nièce très liée à la reine des français, D. Maria Amélia, à qui elle avait écrit du Brésil de nombreuses lettres. 7 Sur l’émergence du culte à Napoléon pendant la décennie de 1820, voir Vigier (1972 e 1991), Pikney et le livre d’Emmanuel Fureix où on établit à quel point les images suggestives de la tombe de Napoléon à Sainte Helène à partir de 1821 ont été le moment fondateur de ce processus qui à partir de 1830 serait en pleine consécration. Le retour des cendres de Napoléon à Paris en 1841 ont marqué la consolidation du mythe. (Voir Fureix, p.) 6

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portugais soient nombreux aussi bien en France qu’en Angleterre et en Belgique. Le martyr auquel étaient soumis les ex députés constituants dans les prisons « miguelistes » étaient dépeint avec des couleurs plus fortes par la presse libérale française. Dans ces pages, le nom du roi était presque toujours précédé de l’épithète « monstre ». Finalement le règne de Louis Philippe commencerait par l’appel aux valeurs bourgeoises, au mérite et à la simplicité des mœurs de la famille, au point d’être surnommé de roi bourgeois8. Rien à voir avec D. Pedro qui était lui-même un prince d’esprit bourgeois. Au Brésil il manifestera très tôt une vocation pour le commerce et même après devenu Empereur, il continuait à faire des affaires. L’eau de vie produite dans sa ferme de Santa Cruz était commercialisée à Rio. Il s’occupait lui-même des comptes domestiques et déjà en Europe, cet esprit d’économie contribuerait à son choix de préférer vivre à Paris plutôt qu’à Londres. Pour faire aussi des économies, il échangera la vie somptueuse du Château de Meudon pour une demeure bourgeoise dans la rue de Courcelles. Des attitudes qui auraient pu être ridiculisées (et qui l’ont été) pour une partie de la presse conservatrice, mais qui certainement, l’ont rendu sympathique à la famille royale ainsi qu’au peuple français. Pendant la période durant laquelle il a vécu à Paris – entre fin août 1831 et fin janvier 1832 – D. Pedro a eu une vie sociale agitée. Mais à côté de celle-ci, il a toujours été en constante activité pour garantir le succès de l’expédition pour la reconquête de la couronne portugaise. En écrivant la biographie de D. Pedro I, j’ai pu constater l’importance que le semestre passé à Paris a eue sur la vie de l’ex empereur du Brésil. Cela a été comme un rite de passage nécessaire pour se couper du Brésil, se plonger dans l’ambiance de la culture la plus sophistiquées de l’époque, tout en se préparant à commander l’expédition victorieuse de reconquête de la couronne de sa fille. Les biographies de l’empereur écrites par Sousa et Dalbien avaient déjà révélé un nombre étonnant de registres sur D. Pedro publiés dans la presse française lors de cette période. Instiguée par ces informations, j’ai résolu réaliser une recherche pour collecter, identifier et analyser ce matériel. Naturellement pour que celle-ci se fasse, il m’a fallu étudier non seulement la presse française mais aussi les antécédents et les conséquences de la Révolution du 30 Juillet9. Le contexte révolutionnaire qui agitait alors l’Europe trouvait une correspondance dans l’ambiance qui a marqué la chute de D. Pedro au Brésil. L’analyse des journaux français a permis d’y découvrir les connexions qui se faisaient aussi en Europe entre les deux cas. Ainsi qu’entre le cas de D. Pedro et d’autres souverains européens détrônés par des procès révolutionnaires semblables. Sur l’image bourgeoise de Louis Philippe et de sa famille voir l’article de Margadant cité dans la bibliographie. 9 Pour l’établissement de cette bibliographie les indications des Jean-Yves Mollier et d’Emmanuel Fureix ont été fondamentales, et je les en remercie. 8

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Un aspect important qui a émergé de cette recherche a été celui des représentations que les français de 1831 avaient du Brésil et de son empereur. Des éléments d’exotisme et de sauvagerie étaient associés au peuple mais ils faisaient un contraste avec l’image du prince, lui-même héritier d’une des dynasties des plus anciennes d’Europe, et qui était en même temps, un homme d’idées modernes qui avait donné des constitutions aussi bien au Brésil qu’au Portugal. L’imaginaire qu’il y avait sur le Brésil, encore à cette époque, était comme une représentation vivante de l’Eldorado, dans laquelle on avait l’impression que l’or de ses mines se reflétait sur la peau bronzée de ses gens, ce qui donnait une aura toute spéciale au prince en revenait. Cependant, du point de vu des élites libérales illustrées, le volume d’informations qui existait déjà sur le Brésil réel, à partir des récits des voyageurs et des scientifiques était déjà considérable et rénové à chaque compte rendu de livre publié dans des journaux ou dans des articles insérés dans des revues comme « la revue des deux monde ». Toutefois, l’apparition de D. Pedro à l’opéra de Paris le même jour où il y avait aussi l’ex Dey d’Algérie déchu par les français en 1830, a motivé une série de comparaisons. L’exotisme des deux continent d’où ils venaient : l’Amérique du Sud et l’Afrique, stimulait les analogies et inspirait l’imagination des journalistes. Les matières publiées dans la presse dans lesquelles la personne du Dey et sa situation culturelle et politique étaient comparées à D. Pedro I, étaient nombreuses. Ces comparaisons étaient toujours désavantageuses pour le Dey et les tentatives de la presse légitimiste de les assimilées n’ont pas prospéré. Si l’image du bourgeois économique en habit simple, D. Pedro, avait fait perdre quelques points de prestige au prince de l’Eldorado, sa sympathie et sa facilité de communication, alliées à une vie tranquille, comme celle de tout le monde, ont passé à être des éléments de contraste avec l’ image négative de son frère et adversaire. D. Miguel qui quand il était venu à Paris en 1827 avait laissé une impression des plus agréables car s’était aussi un beau garçon, était maintenant définitivement associé à la violence et à l’obscurantisme de son règne. Il fallait ajouter à tout cela, le préconcept des français élaboré à partir de stéréotypes sur ce qu’était le Portugal et qui étaient les portugais. Considérations finales Les recherches concernant les journaux français ont été achevées en juillet 2012 avec l’inventaire de tout ce qui était possible de trouver dans les bibliothèques parisiennes. La bibliographie a permis de situer chaque journal en relation avec le champ politique auquel il 206


adhérait, ou non. La rédaction des chapitres ci-dessus résumés suit son cours. Ce travail vise à contribuer à comprendre certaines connexions entre le Nouveau et le Vieux Monde, spécialement sur les représentations de la réalité brésilienne qui était alors en circulation en France. Dans ce sens, la presse de ce pays, qui vivait peut-être à ce moment sa plus forte influence sur les destins de la nation, en est une source indispensable. Le passage à Paris d’un prince qui a eu un rôle décisif dans le destin de deux Nations, le Brésil et le Portugal proportionne une situation privilégiée pour déchiffrer les intersections entre toutes ces histoires. Liste de revues et de journaux français examinés (1831/1832)

L’Ami de La religion et du roi L’Avenir Le Cabinet de Lecture Cancans Universelles Les communes Le Constitutionnel Figaro La France Nouvelle Le Fureteur de Paris et de la Banlieue La Gazette de France Gazette Littéraire Le Globe – journal de la religion saint-simonienne Journal de Débats Mayeux Messager des Chambres La Mode – revue de monde élégant Le Moniteur Universel Le National Le Pirate La Quotidienne Le Rubin tricolore, journal omnibus La Revue des deux mondes La Revue Européenne Revue Musicale La Revue de Paris Le Temps – journal des progrès La Tribune 207


Bibliographie: BELLANGER, C.; GODECHOT, J.; GUIRAL, P.; TERROU, F. Histoire General de La presse française, Tome II: de 1815 à 1871, Paris, Presses Universitaires de France, 1969. CHURCH, C. H. Europe in 1830, Londres: George Allen & Unwin, 1983. DALBIAN, D. Dom Pedro – Empereur Du Brésil Roi de Portugal, 1798-1834. Paris, Librairie Plon, 1959. DEAECTO, Marisa M. & SECCO, Lincoln. “Livros Sediciosos e Ideais de Revolução no Brasil (1830-1871)”, in: DÉMIER, F. La France de La Restauration (1814-1830) , Paris, Gallimard, 2012. FUREIX, Emmanuel. La France des larmes: deuils politiques à l’âge romantique (1814/1840) Préface d’Alain Corbin. Seyssel: Editions Champs Vallon/ Collection Epoques, 2009 KALIFA, D.; RÉGNIER, P.; THÉRENTY, M.E.: VAILLANT, A. La civilisation Du Journal: histoire culturelle ET littéraire de La presse française au XIXe siècle, Paris: Nouveau Monde, 2011. LEDRÉ, C. La presse à l’assaut de La Monarchie (1815-1848), Paris, Armand Colin, 1960. LUSTOSA, Isabel. Insultos impressos: a guerra dos jornalistas na Independência (1821-1823). São Paulo: Cia das Letras, 2000. _____. D. Pedro I – um Herói sem nenhum caráter. Col. Perfis brasileiros. São Paulo: Cia das Letras, 2006. _____. “A Pátria de Hipólito”, Em Costa, Hipólito José da, Correio Braziliense ou Armazém literário. Ed. fac-similar. 31 vols. São Paulo/Brasília, Imprensa Oficial do Estado/Correio Braziliense, vol. 1, pp. XXXIX a LIV. 2001-03. _____. “Hipólito da Costa e o Rio Grande”. Em: Revista do Livro. Rio de Janeiro: Fundação Biblioteca Nacional, 2002. _____. “His Royal Highnesse e Mr. da Costa”. Em Costa, Hipólito José da, Correio Braziliense ou Armazém literário. Ed. fac-similar. 31 vols. São Paulo/Brasília, Imprensa Oficial do Estado/Correio Braziliense, vol. 30, pp. 15-60, 2001-03. LUSTOSA e PINERO. Pátria e Comércio: negociantes portugueses no Rio de Janeiro joanino. Rio de Janeiro: Ed Ouro Sobre Azul, 2008. MARGADANT, J. B. “Les représentations de La reine Marie-Amélie dans une monarchie ‘bourgeoise’”, Revue d’histoire du XIXe siècle, no. 36, 2008/1, pp 93-117. PINKNEY, D. H. The French Revolution of 1830. New Jersey: Princeton University Press, 1972. SÉGU, Fréderic. Le Premier Fígaro (1826-1833), d’après documents inédits. Société d’Edition “Les Belles Lettres”, Paris, 1932. SOUSA, O. T. A vida de D. Pedro I. Tomo III. Col. História dos Fundadores do Império, vol. IV. Rio de Janeiro, Livraria José Olympio Editora, 1972. VIGIER, P. La Monarchie de Juillet. Col. Que sais-je? 4ª Ed. Paris, Presses Universitaires de France, 1972. _____. Paris pendant la Monarchie de Juillet (1830-1848), Col. Nouvelle Histoire de Paris, Diffusion Hachette, 1991. 208


L’édition intitulée Edição Quinzenal Ilustrada (1897-1898): l’expérience éditoriale du Jornal do Brasil au Portugal Júlio Rodrigues da Silva

(Universidade Nova de Lisboa) 1. Le Jornal do Brasil

A

u XIXème siècle, les journaux et les revues illustrées ont été extrêmement importants pour les échanges culturels luso-brésiliens, en tant que médiateurs entre ces réalités si différentes. Les journaux étaient essentiels dans le processus de découverte des deux peuples, et rendaient possible la circulation de multiples connaissances entre les deux côtés de l’Atlantique. Il y avait des moyens alternatifs, capables d’assurer la transmission d’informations, mais ils n’avaient pas l’avantage de toucher un univers de lecteurs aussi vaste. La presse était fondamentale dans l’explicitation des contenus politiques et culturels, en décodant le sens de chaque nouvelle pour le grand public. La perception de “l’autre” pouvait se faire sans le poids des préjugés nationaux capables de distordre l’image des autres peuples. Les fausses représentations collectives seraient démythifiées, en permettant à la communication sociale de défaire les stéréotypes culturels généralement déterminants dans la perception de “l’autre”. La presse était le grand moyen de transmission des idées entre les deux pays, en donnant forme à la vision de chacun. À la fin des années mille huit-cent le processus a gagné une nouvelle consistance malgré, ou à cause des évènements dramatiques vécus par les deux peuples: l’Ultimatum de 1890 au Portugal, la proclamation de la République au Brésil en 1889 et la révolte de la marine brésilienne en 1893. La rupture des relations diplomatiques entre 1893 et 1895 a suscité au Portugal le surgissement de plusieurs publications tournées vers la réconciliation entre les deux états.


En 1897, Fernando Mendes de Almeida (1845-1921) et Cândido Mendes de Almeida Filho (1866-1939), propriétaires et éditeurs du Jornal do Brasil (1891-2012), ont créé au Portugal une revue illustrée intitulée: le Jornal do Brasil: Edição Quinzenal Ilustrada (1897-1898). Les éditeurs, directeurs, rédacteurs et collaborateurs des journaux qui avaient jusque-là existé, étaient surtout portugais. Les frères Mendes de Almeida ont cherché à créer une alternative à ce modèle, en assurant une représentation plus équilibrée des deux pays et en misant sur la divulgation de la littérature, de l’art et du théâtre du Brésil méconnus au Portugal1. En 1897 Fernando Mendes de Almeida se déplace à Lisbonne et a eu une excellente réception de la part des élites sociales du pays. Sa présence dans la capitale coïncide avec le lancement de cette revue illustrée, en renforçant les chances de succès de la nouvelle publication. Le Jornal do Brasil étant l’exemple d’une entreprise capitaliste moderne, la chancelle de qualité se projetait dans le nouveau journal en lui octroyant une crédibilité accrue2. L’Edição Quinzenal Ilustrada était, de fait, une extension portugaise du quotidien et s’insérait dans la stratégie d’expansion du groupe éditorial Mendes & Cia, propriété des frères Fernando Mendes de Almeida et Cândido Mendes de Almeida Filho. 2. Le projet initial Le rédacteur en chef, Fernando Mendes de Almeida garantissait l’engagement de la maison d’édition brésilienne et le sérieux de la tâche, du moins de façon symbolique. Toutefois, la gestion quotidienne de la revue était à la charge des directeurs portugais: Jaime Vítor (1855-?) et le Vicomte de São Boaventura (1855-1910). Les deux journalistes étaient émotionnellement et professionnellement liés au Brésil en ayant connu et travaillé dans ce pays, bien qu’ayant des parcours personnels différents. Jaime Vítor a été éditeur et rédacteur, avec Ernesto Bartolomeu, des Perfis contemporâneos: retractos, biografias e literatura (1895-1901) et a travaillé, avec Pinheiro Chagas et Gervásio Lobato, chez Diário da Manhã. En outre, il a traduit et a été responsable, avec Gervásio Lobato et David Corazzi, de romans populaires qui ont eu un grand succès à l’époque. Il a collaboré à plusieurs revues illustrées au cours des dernières décennies du XIXème siècle, parmi lesquelles il faut souligner le Brasil-Portugal (1899-1914), dont il a Cf. Almeida, Fernando Mendes de, Jornal do Brasil: Edição Quinzenal Ilustrada, Lisboa, Mendes & Cia, 1897-1898. Édité le 27/12/1897 et le 09/03/1898. Seuls six numéros ont été publiés. 2 Cf. Castilho, Augusto de, Vítor, Jaime e Tavares, Lorjó, Le Dr. Fernando Mendes de Almeida. Le «Jornal do Brasil» - A festa do Maranhão, Castilho, Augusto de, Vítor, Jaime e Tavares, Lorjó, Brasil-Portugal: revista quinzenal ilustrada, Lisboa, Entreprise du Brésil-Portugal, N.º 328, 16/09/1912, p.629. 1

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assumé la direction avec Lorjó Tavares et Augusto de Castilho entre 1899 et 1912, en ayant émigré au Brésil en 1913 où il est entré chez Jornal do Brasil. Suite aux Commémorations du Tricentenaire de Camões (1880), auxquelles il a participé, il a réalisé une édition manuscrite des Lusiades à laquelle ont participé les principales personnalités de la culture portugaise et brésilienne. Dans le but de compléter le recueil des contributions des personnalités du Brésil il a voyagé, en 1883, jusqu’à Rio de Janeiro, en ayant été bien reçu par l’empereur et la famille impériale. D’ailleurs, la collaboration de Pierre II, de la princesse Isabelle, du compte d’Eu et des élites brésiliennes, ou luso-brésiliennes, a été fondamentale pour le succès de l’initiative3. Le Vicomte de São Boaventura, Boaventura Gaspar da Silva dont la formation académique à l’Université de Coimbra était inachevée, a collaboré à la rédaction de différents journaux brésiliens. Il a, également, été le fondateur de la República das Letras (1876) et du Diário Mercantil de S. Paulo (1884). Il a participé activement à la campagne abolitionniste, en étant partisan de la monarchie brésilienne et critique de la República Velha (Vieille République - 1899-1930) les premières années4. Même si les directeurs étaient monarchistes, en 1897 ils ont adopté une position de neutralité politique face au Brésil, en soutenant le président Prudente de Morais (1841-1902) et, à posteriori, l’élection de M. F. de Campos Sales (1841-1913). Le projet initial de la revue advenait de l’équilibre entre les perspectives des éditeurs brésiliens et les attentes des directeurs portugais face à la réaction du public lusobrésilien. Les objectifs de la publication consistaient à la divulgation, dans une position de parité de la culture respective entre les deux peuples. La réalisation était assurée par la collaboration de poètes, écrivains, humoristes, illustrateurs et autres “noms illustres”, du Brésil et du Portugal5. La “Présentation” ne mentionne pas, au départ, le genre d’information à divulguer ni la contribution d’auteurs ni portugais ni brésiliens. Toutefois, les textes et les auteurs français sont toujours présents dans les numéros successifs de cette revue, ce qui en fait également un moyen de diffusion de la culture gauloise au Portugal et au Brésil.

Cf. Vítor, Jaime, Cartas do Rio de Janeiro – XVIII – Aquém e Além-Mar, Vasconcelos, João de, Vítor, Jaime e Tavares, Lorjó, Brasil-Portugal: revista quinzenal ilustrada, Lisboa, Entreprise du BrésilPortugal, 16/01/1914, N.º 360, p.373-374. 4 Cf. Botelho, Abel, Antelóquio, Boaventura, Visconde de S., A pasta de um jornalista (textes politiques, littéraires et biographiques), Lisbonne, Partenariat avec António Maria Pereira, Livraria Editora, p.9-14. 5 Cf. Vítor, Jaime, Apresentação, Almeida, Fernando Mendes de, Lisboa, Jornal do Brasil: Edição Quinzenal Ilustrada, Lisboa, Mendes & Cia, 27/12/1897, N.º 1, p.2 3

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3. Politique et littérature Dans les pages de l’Edição Quinzenal Ilustrada on cherche constamment à divulguer les principaux événements du Portugal, du Brésil et de la France, avec des commentaires critiques ou de simples remarques. Cependant, le “temps” politique n’est pas le même dans les trois pays, avec des décalages assez importants qui suivent les rythmes spécifiques de chacun d’entre eux. En pratique, ils rendent visible l’existence de différentes formes d’évolution de chaque société, non réductible à une seule histoire définie par un modèle européen. La conjoncture politique portugaise de 1897 et de 1898 est marquée par un fort courant nationaliste favorisé par le culte de Mousinho de Albuquerque (1897) et la Commémoration du Centenaire de l’Inde (1898)6. Le premier traduit le renouvellement de l’épopée coloniale en Afrique et la seconde le fait de raviver l’époque d’or des découvertes portugaises du XVème siècle. Dans les régions urbaines ces initiatives ont eu un fort impact sur le monde populaire, en ayant contribué de façon décisive à la reconstruction de l’identité nationale. Le processus était spécialement important, car il permettait de surmonter le traumatisme collectif provoqué par l’Ultimatum anglais de 1890. La dispute du pouvoir entre les républicains et les monarchistes impliquait la redéfinition de l’imaginaire collectif sans lequel il était impossible d’inventer le futur. Le patriotisme rédempteur de Mousinho de Albuquerque sera célébré par tous dès la première édition du journal. Ce sera le cas du journaliste et dramaturge Carlos de Moura Cabral (1852-1922) qui le défend dans un article intitulé “O Herói de Chaimite”, où il fait appel au patriotisme national7 . L’unanimité au tour de ce personnage explique le fait que la publication, même en ayant beaucoup d’employés liés au parti régénérateur, ouvre ses pages au républicain Sebastião de Magalhães Lima En effet, en étant président de la Commission du Centenaire de l’Inde il est la personne la plus indiquée pour faire la synthèse entre les deux “faits” dans un article significativement intitulé “Pro Pátria”8. L’enthousiasme patriotique envers les épopées du passé et du présent contraste avec la vision pessimiste d’un pays condamné à la nullité absolue. L’article de fond généralement écrit par Jaime Vítor, le texte d’analyse politique signé par José Azevedo Castelo Branco (1852-1923) et les contributions sporadiques de Luciano Baptista Cordeiro de Sousa (1844-1900) ou Carneiro de Moura (1868-1900) illustrent le désespoir face à la perspective de la décadence irrémédiable Joaquim Augusto de Mouzinho de Albuquerque (1855-1902), officier de la chevalerie qui s’est démarqué dans les campagnes coloniales du Mozambique (1894-1895) et a été gouverneur général du Mozambique jusqu’en 1898. Il s’agit du Quatrième Centenaire de la Découverte de la route maritime vers l’Inde, en signalant l’arrivée de l’armada de Vasco de Gama à Calcutta en 1498. 7 Cf. Cabral, Carlos de Moura, O Herói de Chaimite, Almeida, Fernando Mendes de, Lisboa, Jornal do Brasil: Edição Quinzenal Ilustrada, Lisboa, Mendes & Cia, 27/12/1897, N.º 1, p.2. 8 Cf. Lima, Sebastião de, Pró Pátria, ob. cit., p.4. 6

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du Portugal. Les analyses advenant de ces membres de la classe politique liés au parti régénérateur témoignent l’épuisement du rotativisme monarchique et l’incapacité de passer de la critique à la construction d’une alternative crédible au sein du système. Dans le cas du Brésil la situation est différente, car nous trouvons une période de stabilisation politique de la República Velha (Vieille République - 1889-1930), qui coïncide avec les présidentielles de José de Morais et Barros Prudente (1894-1898) et de Manuel Ferraz de Campos Sales (1898-1902). Les directeurs de l’Edição Quinzenal Ilustrada souhaitent transmettre aux lecteurs l’image d’un pays où les institutions fonctionnent normalement. Le temps de la guerre civile, de l’ingérence militaire et du gouvernement dictatorial de Floriano Peixoto (1891-1894), faisait définitivement partie du passé9. La tentative échouée d’assassinat de Prudente de Morais (05/11/1897) permet à Tomás Ribeiro (1831-1901) de louanger le gouvernement consensuel et pacifique du président. L’écrivain, qui a été ambassadeur à Rio de Janeiro en 1895, au moment difficile du rétablissement des relations diplomatiques, interrompues en 1893, était un témoin direct de ses qualités en tant qu’homme et politicien10. Le cas le plus saillant est celui de Joaquim Francisco Assis Brasil (1857-1938) ambassadeur brésilien à Lisbonne (1895-1898). L’ancien gouverneur de Rio Grande du Sud fait constamment l’objet de louanges de la part des écrivains portugais du fait d’avoir été l’un des responsables du renouement diplomatique en 1895. Cependant, ses oeuvres dans le domaine de la théorie politique sur le système démocratique et républicain sont spécialement valorisées. Ramalhão Ortigão, l’un des personnages les plus charismatiques de la Génération de 70, analyse ce versant de son activité politique, en soulignant l’explicitation des institutions politiques brésiliennes11. Finalement il s’agit de louanger l’évolution du régime républicain en un sens libéral, en s’identifiant positivement aux principaux personnages. La France des années 90 du XIXème siècle est marquée du point de vue politique par l’Affaire Dreyfus et par le procès d’Émile Zola, largement divulgués. La rédaction du journal suit la ligne des dreyfusards en défendant les droits de l’homme, en condamnant la persécution des juifs et en refusant tout militarisme12. L’action d’Assis Brasil, l’Affaire Dreyfus, le procès de Zola, le personnage de Mousinho de Albuquerque, démontrent au combien la ligne de séparation entre la politique et la littérature est ténue. Cependant, la place de la littérature est assurée dans les pages de cette revue illustrée, bien que de façon inégale en fonction de chaque pays. La présence d’écrivains portugais domine face aux contributions de leurs homonymes brésiliens et Cf. Ribeiro, Tomás, Prudente de Morais, ob. cit. p.5 et Vítor, Jaime et Boaventura, Vicomte de S., Dr. M. F. de Campos Sales, ob, cit., 17/01/1898, N.º 3, p.4. 10 Cf. Ribeiro, Tomás, Prudente de Morais, ob. cit., N.º 1, 27/12/1897 N.º 1, p. 11 Cf. Ortigão, José Duarte Ramalho, Assis Brasil, ob. cit., 17/01/1898, N.º 3, p.5.5 12 Cf. Anonyme (correspondant de Paris), ob. cit., 09/03/1898, N.º 6, p.6. 13 Cf. Bastos, Francisco José Teixeira, Um livro brasileiro, ob. cit., p.2 9

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français. Les collaborateurs portugais de l’Edição Quinzenal Ilustrada représentaient les plus variés courants de la littérature nationale, mais les poètes étaient les plus nombreux. Les plus importants ont été João de Deus, Gomes Leal, Eça Leal, Guerra Junqueiro, bien qu’il faille considérer l’importance d’Henrique Lopes de Mendonça (1856-1931) ou de Júlio Dantas. Dans le cas de João de Deus il ne s’agissait pas d’une collaboration directe, mais de la publication d’une lettre extraite d’un livre en prose. Dans le domaine de la prose les plus importants étaient João da Câmara, A. M. Cunha Belém, Maria Amália Vaz de Carvalho et Malheiro Dias. Le cas du premier était semblable à celui de João de Deus, puisque l’on publiait un extrait de la pièce “La triste petite veuve” qui était en scène au théâtre D. Maria II. A. M. da Cunha Belém se distingue grâce à ses critiques théâtrales, Maria Amália Vaz de Carvalho par l’éloge d’Assis da Silva et de ses filles et, Malheiro Dias, grâce à la section “Les Nouveaux” où en plus de la critique littérature, ils cherchaient à lancer de jeunes écrivains. C’est ainsi que devient évidente l’absence de contes, de romans, ou de narratives de ces auteurs ce qui laissait ce domaine, surtout, ouvert pour les analyses et les éloges politiques. Dans le cas brésilien la question se pose différemment, car les textes publiés sont essentiellement quelques poèmes de Luís Guimarães, de Luís Guimarães Filho et d’Assis Brasil. La divulgation d’auteurs brésiliens fait un certain écho, comme le poète romantique Bernardo Guimarães dont l’éloge est fait par le Vicomte de S. Boaventura. Le journaliste Francisco José Teixeira Bastos (1857-1902) critique la méconnaissance nationale de la littérature brésilienne, dans un commentaire sur le livre du poète et juriste José Isidoro Martins Júnior (1860-1904), intitulé: “História do Direito Natural” (1895). La langue partagée était le point de départ idéal pour l’unité littéraire des deux peuples, bien que constituant des branches séparées. L’opinion exprimée sur cette matière par Joaquim Nabuco, à l’Académie Brésilienne de Lettres, est utilisée pour justifier cette position, puisqu’il mentionne les origines communes et les futurs destins séparés des deux littératures.13 L’Edição Quinzenal Ilustrada préfère spécialement la divulgation des auteurs, des textes et des nouvelles de la France. Alors considérée comme l’un des hauts lieux culturels de l’époque, la littérature française était une référence obligatoire pour les productions littéraires européennes et américaines. Naturellement la revue illustrée incorporait, dans ses pages, des textes et des informations sur la vie sociale, politique et culturelle gauloise, bien que sa contribution soit minoritaire face aux contributions portugaises et brésiliennes. Les textes sont d’Alphonse Daudet (1840-1897) et de Charles Pierre Monselet (1825-1880)14. L’annonce de la traduction du Roi de Paris par le Vicomte de Cf. Monselet, Charles Pierre, A carta de recomendação, ob. cit., 17/01/1898, N.º 3, p.4. et Daudet, Alphonse, A morte do Delfim, ob. cit., 09/03/1898, N.º 6, p.4 14

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São Boaventura, de Georges Ohnet (1848-1918), dans le dernier numéro de la revue, s’insère dans le même complexe de préoccupations. Dans ce groupe d’écrivains on accorde une importance particulière à Jules Verne (1828-1905), et à Émile Zola (18401902), valorisé politiquement pour son action, moralement exemplaire, dans l’Affaire Dreyfus, sans qu’aucun ouvrage ou aucun extrait des deux n’ait été publié. Ainsi, la présence de la littérature française, bien qu’importante, tend à se centrer sur des auteurs ayant un plus grand impact populaire comme Daudet, Ohnet ou Zola, même si la qualité littéraire n’était pas la même. 4. Le mot et l’image L’Edição Quinzenal Ilustrada valorise, à l’extrême, le mot écrit en tant que moyen privilégié de communication avec les lecteurs. Son grand atout est toutefois l’image omniprésente, dans tous les numéros sous diverses formes, du simple dessin au charbon jusqu’à la dernière nouveauté technologique: la photographie en noir et blanc ou artificiellement colorée. Les événements importants, comme le débarquement de Mousinho de Albuquerque à Lisbonne, l’exécution de Fazzini, ou l’incendie de l’usine Aliança, sont reproduits dans les pages de cette revue illustrée. Cependant, les monuments nationaux, tels que la Cathédrale de Braga ou le Château d’Alvito, sont la cible d’une reproduction soignée et s’insèrent dans un mouvement plus vaste de valorisation du passé national. Le Centenaire de l’Inde (1898) permet d’exprimer cette réalité, que ce soit au moyen de l’affiche de lancement des commémorations, réalisée par Roque Gameiro ou du portrait de Vasco de Gama offert et commenté par l’un de ses descendants: le Comte de Vidigueira. L’image est extrêmement importante dans l’information fournie sur les hommes publics, écrivains, artistes et acteurs brésiliens dans la divulgation de leur travail. Cette réalité est détectable dans le cas de l’éloge de l’oeuvre des sculpteurs Bernardelli ou du peintre Modesto Brocos. La position dominante est, néanmoins, occupée par les actrices brésiliennes, ou d’ascendance brésilienne, présentes pratiquement dans tous les numéros et qui occupaient les premières pages de la revue15. Cette réalité n’exclut pas la reproduction de l’image de l’auteur français Alphonse Daudet ou des portraits de la famille royale portugaise. Ainsi, il existe une nette prédominance de la culture brésilienne, dans ce domaine, qui compense largement les limitations de présence des écrivains brésiliens. De ce point de vue et à la fin du XIXème siècle, l’image a joué un rôle aussi important L’artiste portugaise Lucinda Simões contribue à cette popularité, puisqu’elle décrit la sympathie envers les acteurs portugais au Brésil. Cf. Simões, Lucinda, Les acteurs portugais au Brésil, ob. cit., 11/01/1898, N.º 2, p.2-3. 15

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ou éventuellement supérieur à celui des mots dans le processus d’échanges culturels entre le Portugal, le Brésil et la France à la fin du XIXème siècle dans les pages de l’Edição Quinzenal Ilustrada. Oeiras, le 24 juillet 2012

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Civilization conflict or publising market? Brazil and Portugal on the pages of Revista Brasileira (2nd phase 1879-1881) Mateus Pereira e Mauro Franco

(Universidade Federal de Ouro Preto) 1

T

he aim of this text is to try to perceive how the Revista Brasileira (1879-1881) had connected and disconnected the civilization and the Brazilian editorial market, in the direction of a world said as more civilized. In order to think about the use of this concept on the pages of the chosen periodic we decided to analyze the positions and disputes between Brazil and Portugal aiming to understand the role that each nation occupied (or should occupy) into a future perspective2. By this way of thinking, the disputes performed by the Brazilian publishing market will have a highlighted spot.

Sponsored by: FAPEMIG and CNPq. “Civilization was a futuristic concept (in the direction of it) and a normative concept (having Civilization degrees). Central element in a modern regime of historicity, it has evoked a moment about future and progress.” (Free translation). HARTOG, François. Situações postas à história. Revista de História, São Paulo, n. 166, p. 17-33, jan./jun. 2012. Our view intend to articulate the relations between edition and politics. About it check, MOLLIER, Jean-Yves. Édition et Politique (XIXe-XXe siècles). In: BERSTEIN, Serge et MILZA, Pierre (Dir.). Axes et méthodes de l’histoire politique. Paris: PUF, 1998 e DUTRA, Eliana de Freitas Dutra; MOLLIER Jean-Yves Mollier (orgs.). Política, nação e edição : o lugar dos impressos na construção da vida política: Brasil, Europa e Américas, séculos XVIII a XX. São Paulo: AnnaBlume, 2006. 1 2


I The periodic edited initially, from 1855 to 1861, was recaptured by Nicolau Midosi in 1879 and on his second phase he joined 10 volumes at all, 8 of them printed by The National Typography (Typografia Nacional) and that had an average of 20 articles and 500 pages each. At the frontline of the edition there were the employees of the Empire Office, Balduino Coelho, Candido Rosa, Nicolau Midosi, Moreira Sampaio e also Franklin Távora.3 Differently from its first edition that privileges scientific and economic focus, in this second moment the articles are most about literary themes, such as chronicles, romances, poems and intellectual polemics, as it can be observed on the attached files. Even though new investigations are needed, we can say that in this phase all the complexity existent in the next step, known as “José Veríssimo’s Phase” (1895/1899), can be found. On the presentation text, in 1879, it is wanted to justify the magazine’s importance through the ideal of civilization that should be pursuit by the Brazilians: On languages domain cannot be fulfilled but on a inferior responsibility the people that, similar to the Brazilian, however still on spirits fight, have not reached, because they are too young or just because they are helpless regarding certain favorable conditions to the progress, the high level scope that some nations have reached, sometimes regarding the first line of humanity, that makes themselves proud, and at the same time due to their heritage that represents a long period of development and civilizations.4

The gap that the Revista Brasileira would fulfill was the one which would potentiate or even though “help” on the “favorable conditions to the progress”. Summing up the editor chooses to make a magazine and not a book (known at the time as more superior than a magazine), having this as its main propagation mean, regarding a limitation that followed some terms: The Brazilian people – and it is not without sorrow that we say it – that should perform in a period that is not far enough a important role in the world scenery, are not prepared to consume a book yet, a substantial element of the strong and well characterized organizations. They (the Brazilian people) are in lack of conditions, education, means, and a health spirit direction, without these it is not possible to accomplish the free obligation that equates the handcrafter to the capitalist, the workman to the liberal, the poor to the millionaire – the We do not have any information about these intellectuals yet, except from Távora. Despite having Midosi as editor in a note about the political publication, the five of them sign the publications. On what is interesting to us check, specially, MARTINS, Ana Luiza. Revistas em revista. São Paulo: FAPESP, 2000; DUTRA, Eliana. Rebeldes Literários da República: História e identidade nacional no Almanaque Brasileiro Garnier (1903-1914). Belo Horizonte: Ed. UFMG, 2005; AGUIAR, Cláudio. Franklin Távora e o seu tempo. São Paulo: Ateliê Editorial, 1997; ALONSO, Ângela. Idéias em movimento: a geração 1870 na crise do Brasil Império. São Paulo, Paz e Terra, 2002. 4 A Revista Brasileira. Tomo I, 1879, page. 5. Bold of the authors. 3

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buying, reading and understanding of the truth and ideas organized in a volume, because the reading demands a intense study and time, which people do not have. The magazine, the rational transition from the paper to the book, or before, the bound that tied both genders of publication, is the most natural way to give our people the knowledge necessary to advance into a superior level, into the large system of lights.5

However, it is perceived that the magazine takes advantage of being between, specially to publish undercoat important masterpieces, segmented through the editions, such as, Brás Cubas by Machado de Assis, José de Alencar by Araripe Junior, Lourenço by Franklin Tavóra and Brazilian Literature History (História da literatura brasileira) by Sílvio Romero. The dissatisfaction with the conditions of a regular readership was intensified by the critics to the government legislation regarding the customs taxes on the distribution of the books and papers. The wanted national production, free from foreign interferences, and that should permit the constitution of a intellectual field, was obstructed by the stimulus given to the import of foreign books. The following fragments belong to an essay signed by F. Conceição and reveal what should be the first barrier of a Brazilian intellectual emancipation. The current taxes, on paper and its applications, regarding its subsection Printed Compositions, designates only a tax of 100rs the kilo, for foreign edited and printed books, while the clean paper used just to write and print, is expedited on a tax superior than 160rs. (…) The protection given to foreign writers and booksellers, has happened in a large scale, delaying the moral and material progress of the country, as the development in all civilized nations, is seen by its monumental and written masterpieces.6

The pursuit for a model of intellectual development that could be called self- sustainable combined with a specific Brazilian form of representing itself on literature, in a scientific field, in a specific language – that is, in an autonomized intellectual structure – was designed through the ways created by the European progress, but it happened valuing the internal production, as Conceição reports: Do not deserve the Brazilian writers and prospectus that the Law unveils up its future concerns, which are also from the nation that they ennoble? The question is simple. If they have to be, before the world, the civilization touchstone of its country, it is nothing but fair, that their concerns be kept against the privileged rivalry, one that cannot be fought against. The corporations of the languages men in Brazil, if existed, do not have an exclusive profession, because the result of it would be their misery and the misery of their families. (…) Despite being unpleasant to say it, we cannot avoid confessing that our literature has no national character, necessarily because we do not have models that are not foreign ones, written in a language that is not ours (…). Every teaching place, schools, academies, public or private ones, have foreign compendia.7 Ibidem, page 6. Bold of the authors. Conceição, F. Os livros e as tarifas das alfândegas. Revista Brasileira. Tomo I, 1879, page. 607. Bold of the authors. 7 Ibidem, page. 608-609. Boldo of the authors. 5 6

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On scientific production the issues answer a similar problematic. On the limited pages of a periodic addressed to the natural sciences, it is Luis Couty who tries to push projects in order to emancipate the Brazilian intellectual production in this Field. The author supports, for example, that “a people, a big people that wants to keep steady and thrive should not take advantage only of scientific reports from neighbors, living on behalf of their discoveries.”8 In “The Naturalism” (“O Naturalismo”), Urbano Duarte, in a brief way, expresses one of the dominant concepts of civilization of that period. According to him, “the literature of a people is the written monument of its civilization”.9 We, thus, perceive that the effort of conjugating national and modern, in order to insert the Brazilian singularity and its contribution on the civilization’s race, involved a series of constant adjustments with European production - except from Portugal that we are going to explain later - specially, through literature. Therefore, it is needed to enhance that the Brazilian civilization place would not come by coping, but through the pursuit of our own authenticities, as Silvio Romero sums up: “Brazil, after four centuries of being in touch with the modern civilization, seems to have reached a moment of taking a look back and checking what ideas have been being produced, both relevant and not so relevant ones.”10 In order to reveal that authenticity an independent editorial market was needed. And as we are going to see, facing the threats made by the Portuguese authors, the Revista’s fellows will use two strategies. The protectionism, as we have seen, is one of them. The other one, as we are going to see, is to attack the legitimacy of literature and the Portuguese authors. II Portugal, on the speeches presented in the Revista Brasileira, remained at the edge of prosperity when comparing with the developed civilizations, it happened in a way that its identity in relation to the other European countries was just a matter of geography, having nothing to teach to countries like Brazil. The confrontation with the Portuguese civilization was also present in the dilemma of the constitution of an own national language with new elements different from the Portuguese ones, and, most of all, in a dispute between Portuguese authors and Brazilian authors, that used to came to Brazil to sell their essays, disturbing the propagation of national ones.

COUTY, Luis. Os Estudos Experimentais no Brasil. Revista Brasileira. Tomo II, 1879, page 225. DUARTE, Urbano. O naturalismo. Revista Brasileira. Tomo V, 1880, page 25. ROMERO, Sílvio. A literatura brasileira: suas relações com a portuguesa; o neorealismo. Revista Brasileira. Tomo II, 1879, page 273. 8 9 10

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The studies about the constitution of an own and different language from the Portuguese one were recurrent in the periodic, Silvio Romero’s works on popular poetry in Brazil provided elements for a larger vocabulary when compared to the Lusitanian one, and it has also helped in subjects such as the statute of what was said in Brazil, in other words, the Portuguese spoken in Brazil was not only a dialect inside a superior language – the Portuguese of Portugal. Pacheco Junior, for example, regarding what had written a Portuguese writer, raises some questions that are important to understand the disputes between Brazil and Portugal on the pages of the Revista Brasileira: “Is the Portuguese spoken in Brazil an inferior form of the one spoken in Portugal? Absolutely not. Are the phonetic modifications which contain the highest difference between Brazil and Portugal, enough to consider the Brazilian Portuguese a dialect?”11 So the intellectual polemics were present, mainly on the Brazilian side. Carlos de Laet in a comment about the Cancioneiro Alegre by Camilo Castelo Branco replied the critics made by a Portuguese writer to the Brazilian production: “whatever it is, it is right that Mr. Castello Branco has, as most of his compatriots, some bias regarding the literature and the lifestyle of Brazilians.”12 The resignation to such handling given to the Brazilian authors by part of the Portuguese ones had just increased when those made a stock of the intellectual production in Brazil and saw nothing that could let them be jealous, on the other hand, Portugal was the only civilization that could be compared to Brazil regarding its disgrace, as supports Romero, once again the Portuguese: “the Brazilian people is not having a good moment, among the Christian nations only one is found in a similar condition, and that is Portugal.”13 Furthermore, the contempt shown by Portugal was even more unjustified when analyzed over the criteria of “understanding the spirit of the century”, as implies the author. In the intellectual-political life Brazil besides preceding them, had also developed itself at the moment that left the Portuguese authors behind. Therefore, Brazil had already surpassed the Portuguese civilization in the direction of a civilization development, as England and France were now the models to be followed. PACHECO JUNIOR. O dialeto brasileiro. Revista Brasileira. Tomo V, 1880, page 487. DE LAET, Carlos. Crônica Literária. Revista Brasileira. Tomo I, 1879, page 216-217. Bold of the authors. 13 ROMERO, Sílvio. A literatura brasileira: suas relações com a portuguesa; o neo realismo. Revista Brasileira. Tomo II, 1879, page. 274. About the concept of mobilized people here by Sílvio Romero, it comes from a use that has gotten a proper shape in Brazil since 1822, when it was observed the politicization of the concept, representing a new and colective political, cultural and social identity – the Brazilian. Check: PEREIRA, Luisa Rauter. Povo/Povos. In: FERES JUNIOR, João (org.). Léxico da história dos conceitos políticos do Brasil. Belo Horizonte: Editora UFMG, 2009. This same people is elicit by Sílvio Romero as a subject of a scientific narrative about the national history. The Brazilian people, whose final product is mestizo – in which characteristics from Portuguese, Black and Indigenous were identified – get the status of an entity such as the Portuguese, the French or the America. By this moment the Brazilian has singularities that are inside a bigger scenery, the civilization one. It is about the modern complex of being different and belonging. Check: TURIN, Rodrigo. Narrar o passado, projetar o futuro: Sílvio Romero e a experiência historiográfica oitocentista. Porto Alegre, UFRGS, Master Essay, 2005. 11 12

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On the current century [XIX] we preceded the Portuguese in a revolutionary and constitutional life. Before its insignificant movement of 1820, we had had the success of 1817; before having them a constitution, kind of liberal, we had already had ours; before getting themselves free from D. Miguel, we had the abdication of D. Pedro. In a word, they had nothing that could be equated to our revolutionary spirit of this century. (…) The romanticism enhances, intellectually, the first decisive step that we had taken in order to leave the Lusitan culture aside. Our people, from 1822 and now on, will prefer reading French and English authors to the Portuguese ones.14

Franklin Távora, for example, had an opinion similar to the polemic Sílvio Romero. Once again in a study about intellectual production, specifically on the number of books that were part of the libraries of a country, Portugal was taken as a reference of how the ways to civilization were not closed to Brazil regarding the development of knowledge fields. The bibliography, branch of literary history in which so many and so valued subsidies are destined to work as an erudition science, not if practiced in Brazil but exceptionally, and only after many years will possible be in this empire what is already – a reality – in many countries of the ancient world. (…) we should not be embarrassed of having a small quantity of wealth, when in old countries, such as Portugal, this science branch is still even behind.15

To ask about Portugal not only on the speeches of the Brazilian writers, but also on the ones of the own Portuguese who used to write on the presented edition of the Revista Brasileira, it was found the ghost of a decadent discursive matrix.16 The same Portuguese intellectuals, however, used to keep a group of loyal readers in Brazil. It seems to be this fact that used to instigate the Brazilians. The reasons of the readers’ taste were, most of the time, ignored by the arguments, but for Romero there were at least three reasons: the homesickness; the colonized spirit of the Brazilian; and the presence of Portuguese Immigrants in Brazil. It was clear that the Portuguese literature and books, in The Revista Brasileira fellows’ opinion, especially Silvio Romero, was an obstacle to the civilization and publishing market development in Brazil. Portugal has only one positive advantage over Brazil that brings great profit to its writers: to have in this country a homesick colony, which is the main buyer of its products. To this empire there is a gap: the small production is not read, and it does not have place in a Ibidem, page. 280. Bold of the authors. TÁVORA, Franklin. Notas Bibliográficas. Revista Brasileira. Tomo II, 1879, page 504. Bold of the authors. 16 In a recent study, Carlos Eduardo Armani located such orientation when seeing a beaten present and a future without expectations: “Eça de Queiroz, together with Ramalho Ortigão, Oliveira Martins, Antero de Quental etc, were part of the 70’s generation in Portugal, a group of intellectuals that perceived the decay in which Portugal as a nation with an imperial destination was going through. The decay idea, common all over Europe, as said before, was a Constant in Portugal. At least, since the second half of the XIX century this issue was discussed by the Portuguese authors.” ARMANI, Carlos Eduardo. Discursos da nação: historicidade e identidade nacional no Brasil de fins do século XIX. Porto Alegre: EDIPUCRS, 2010, p.65. 14 15

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market that is in lack of a literary spirit and national cohesion. Thus my conclusion is that, there is no superiority of Portugal over Brazil; both countries have the privilege of producing epigones; both can live tied to the mediocrity that differ them.17

By this way how is it possible to explain the presence on the fourth volume of a long section honoring the tercentenary of Luis de Camões death? Once again Sílvio Romero in his Introduction to the Brazilian Literature History (Introdução à história da literatura brasileira) repeat his disagreement with those that used to defend the superiority of Portuguese literature over the Brazilian one, when for him those are equivalents, except for Luís de Camões that is an outstanding name: Portugal has only a shadow that has no equal one: Camões. Referring to the others, they have among us their pairs. Let’s not take our weakness to the point of putting ourselves to repeat the extravagances and whims of some people from the reign. Because some of the writers from Portugal need to sell their books in Brazil, and, by this way, they undervalue our intellectual products; we should not imitate them considerably regarding this attitude.18

The evidence of the limits of the intellectual production in Brazil would not be the way it is just because of internal issues as a small reader public or even though to the few places to propagate, but most of all, and here José Veríssimo and Romero assert, the harmful effect that the Portuguese books had over the Brazilian publishing market. The author asks if the Brazilian authors had a small production because they were in lack of talent or inspiration. The answer, for him, is that many people wasted “extraordinary and productive effort in our journalism, literary and political, that is vast. The cause, the only real cause, is the rivalry that the foreign writers, specially the Portuguese, had brought into Brazil.”19 Concluding, more than a concrete reality, we intend to emphasize a dominant perception among the Brazilian Magazine fellows: the presence of books and the taste for Portuguese authors were considered an obstacle to the development of the Brazilian publishing market, and so, this civilization.

ROMERO, Sílvio. A literatura brasileira: suas relações com a portuguesa; o neo realismo. Revista Brasileira. Tomo II, 1879, page 285-287. 18 ROMERO, Sílvio. Introdução à história da literatura brasileira. Revista Brasileira. Tomo VIII, 1881, page. 115. Bold of the authors. 19 In PINTO COELHO, José Maria Vaz. Da Propriedade Literária no Brasil. Revista Brasileira. Tomo VIII, 1881, page 492. Bold of the authors. 17

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Le Brésil dans les pages de l’Annuaire des Deux Mondes : une description Katia Aily Franco de Camargo

(Universidade Federal do Rio Grande do Norte)1

P

La tendance des peuples est de se grouper par races pour en venir à se grouper par continents. Victor Hugo

rosper Mauroy, publiciste français, auteur de quelques écrits politiques et SégurDupeyron, bureaucrate du Ministère de l’Intérieur, ont crée, en juillet 1829, la Revue des Deux Mondes: recueil de la politique, de l’administration et des moeurs. L’exemple qui a été suivit par ces hommes fut celui de deux revues françaises : la Revue de Paris, acquise en 1834 par la Revue des Deux Mondes, elle-même, et la Revue Britannique. D’ailleurs, ces dernières se sont inspirées, de leur côté, de revues anglaises, comme la Edinburgh Review et la Quarterly Review . Son premier numéro, in-8o., comptait 128 pages. Sur sa couverture saumon, on lisait, en lettre capitale, le titre de la Revue. En quatrième de couverture il y avait une liste des prix de l’abonnement annuel : de 44 francs pour Paris, 50 pour la province, 55 pour l’étranger et 2,8 livres sterling pour Londres. Il était prévu que la Revue serait une publication mensuelle qui au bout de trois ou quatre livraisons le lecteur pourrait avoir un volume de 340-400 pages. Dans son premier numéro on y trouve un avertissement aux lecteurs en leur expliquant ses prétentions : présenter des articles sur politique, histoire contemporaine et événements internationaux, car la Revue avait été conçue comme un périodique de reportage politique, pratique, réaliste, libéral et indépendant.

1

Ce travail est développé avec le soutien du CNPq.


Deux ans plus tard, en 1831, dans une situation difficile, la Revue des Deux Mondes fut acquise par Auguste Auffray, imprimeur parisien que, de son côté, invite son collègue François Buloz pour devenir le directeur en chef de la Revue. L’historiographie contemporaine considère, assez souvent, François Buloz comme étant le vrai fondateur de la Revue, car il sera à la tête de son renouvellement, lui donnant, au début des années 1830, les caractéristiques (format et contenu) « définitives » du périodique, au moins jusqu’à sa mort, à la fin de années 1870. Auguste Auffray, cependant, s’éloigne rapidement de l’affaire et, le 6 mai 1833, François Buloz avec le support financier de Félix et Florestan Bonnaire, achète à Auguste Auffray la Revue. C’est le début d’une nouvelle stratégie de développement, a savoir, l’élimination de la concurrence par l’achat (comme fut le cas de la Revue de Paris), et de consolidation de la fameuse revue française, au bien parisienne, du XIXeme., celle qui aura le plus grand nombre de souscripteurs à cette époque.2 Tout au long du XIXeme siècle la Revue a publié 11.892 articles. 4% de ce chiffre fait rapport au Nouveau Monde. Parmi ces 510 articles, 30 (0,6%) ont comme sujet le Brésil, qui, dans la Table de matière,3 est classé séparément des Républiques de l’Amérique du sud. Donc, la présence quantitative du Brésil dans ce périodique est infime, mais pas insignifiante, surtout si on la regarde de l’autre côté de l’Atlantique. Les articles sur le Brésil, à peu près 40, ont été écrits par des auteurs illustres. Dans les premières années de la Revue, 1829 et 1830, on peut y trouver des articles non signés et qui, a notre avis, ont été écrits par un correspondant brésilien et il y en a aussi quelques traductions des articles de la revue anglaise The New Monthly Review. A partir de 1831, cependant, quand François Buloz devient le directeur de la Revue, celle-ci acquiert une nouvelle apparence, a commencer par une nouvelle couverture sur laquelle est représenté les relations entre les deux mondes : l’ancien et le nouveau ; le civilisé et le sauvage (voir Image 1). Les articles, en général, changent : leurs contenus varient et leur nombre de pages aussi. Parmi les auteurs de cette période, qui va jusqu’à 1893, quelques-uns ont visité le Brésil à cause de leur travail, d’autres parce qu’ils faisaient partie d’une expédition scientifique, comme Auguste de Saint-Hilaire, Théodore Lacordaire, Francis Castelnau, Élisée Reclus et Adolphe d’Assier, et d’autres encore qui voulaient tout simplement devenir riche, comme Ferdinand Denis. Ou alors pour leur formation personnelle, comme L. de Chavagnes, dont Jusqu’à nos jours on peut trouver la Revue à la couverture saumon dans les librairies francaises au moins! Située dans un bâtiment de la Rue de Lille, Paris, elle a comme rédacteur en chef Michel Crépu, écrivain et critique littéraire, amateur de la bossa-nova brésilienne! Leur souscripteurs ont beaucoup diminuer par rapport au XIXe. siècle, aujourd’hui elle a environ 3.000 souscripteurs contre 15.000 en 1863. 3 La Revue des Deux Mondes peut être lue, presque dans sa totalité, soit dans le site de la Revue des Deux Mondes: http://www.revuedesdeuxmondes.fr soit chez gallica.bnf.fr. 2

226


l’article a eu un grand retentissement au Brésil, comme on a déjà pu démontrer au Colloque précédent, celui de Lisbonne. Deux brésiliens faisaient aussi partie du groupe de publicistes de la Revue : Émile Adêt, née en France mais Brésilien par option, qui fut le rédacteur en chef du Jornal do Commércio et collaborateur dans plusieurs journaux et revues brésiliens, et Pereira da Silva, homme politique et de lettres. Ces deux auteurs ont essayé de « corriger » les images propagées sur le Brésil et le Brésiliens par la Revue à l’époque. A partir des années 1850, une rubrique Brésil peut être lue dans l’Annuaire des Deux Mondes, publication complémentaire, une espèce de prime pour ceux qui achetaient la « vrai » Revue parisienne et non celle publiée par la contrefaçon belge, qui existait depuis 1829. Les Belges avaient l’habitude de faire réimprimer les oeuvres françaises dans un papier moins cher et de qualité inférieure, en maintenant, cependant, leur contenu. De cette manière, les oeuvres pouvaient être vendues beaucoup moins cher, ce qui apportait un préjudice aux maisons d’éditions et aux auteurs français. Un nombre considérable de collections de la Revue des Deux Mondes qui existe au Brésil a été imprimé à Bruxelles, comme par exemple celle de la Bibliothèque Fluminense, à Rio de Janeiro, et celle de la Faculté de Droit, à São Paulo. Il suit la Préface du premier numéro de l’ Annuaire (1850), dans laquelle on peut repérer quelques-unes de raisons qui ont amené à sa création, comme la volonté de créer des annales contemporaines, utile aux peuples – ses lecteurs – qui se disputaient la prépondérance politique et commerciale ; ses objectifs, entre autres, de faire un tableau animé et varié de chaque peuple, se déroulant dans un ordre tiré de la nature même des luttes actuelles du monde, ancré dans le passé et pas juxtaposé au hasard ; et les sacrifices qui ont été fait pour pouvoir publier une oeuvre aussi volumineuse : Notre pensée, en essayant de fonder sur un plan nouveau un Annuaire historique, politique et littéraire, serait d’établir ici, à côté de la Revue des Deux Mondes, des annales contemporaines, — un recueil qui résumerait chaque année les documens [sic] et les faits propres à l’histoire des divers pays ayant un rôle actif dans le monde. Il nous a paru que des archives où, à côté du récit et de l’appréciation des événemens [sic], on pourrait trouver, dans un ensemble clair et méthodique, le régime politique et administratif de chaque état, sa constitution, son budget et ses ressources financières, ses forces militaires et maritimes, son mouvement intellectuel, la situation de son commerce et de son industrie; il nous a paru, disons-nous, qu’une publication semblable ne serait pas sans quelque importance. Ce serait, si l’on nous passe le terme, une grande enquête toujours ouverte sur les intérêts contemporains, et où viendraient se refléter chaque année les luttes, les efforts, les progrès ou les pertes des peuples qui se disputent la prépondérance politique et commerciale. C’est cette pensée qui a produit le livre que nous publions aujourd’hui. Dans les proportions où un tel travail s’offrait à nous, pour avoir tout son intérêt, nous ne nous sommes point dissimulé l’étendue et la difficulté de notre tâche, surtout une première fois. Pour entrer notamment sans obscurité dans l’histoire de l’année 1850 et des années suivantes, il fallait d’abord présenter un tableau des grandes questions qui se sont agitées et s’agitent encore en Europe. Ici, nous trouvions un point de départ naturel dans l’ère nouvelle ouverte par les révolutions de 1848. Pour d’autres pays hors de l’Europe, il était nécessaire 227


de remonter plus haut souvent, afin de mieux faire saisir le caractère de leur histoire, le sens de leur développement intérieur, la nature des problèmes qui s’y débattent au point de vue politique, international, comme au point de vue commercial et industriel. Ce que nous nous proposions de faire en outre, ce n’était point une série de notices juxtaposées au hasard; c’était un tableau animé et varié, se déroulant dans un ordre tiré de la nature même des luttes actuelles du monde. Cet ordre, nous avons cru le trouver dans une idée simple et élevée à la fois, qui tend de plus en plus chaque jour à obtenir de la considération en politique, — dans les divisions par race4, — et nous en faisons honneur au principal rédacteur de cette publication, M. H. Desprez. La forme de notre Annuaire est destinée au surplus, dans notre pensée, à varier, à s’étendre et à se proportionner en un mot, d’année en année, aux questions qui pourraient se présenter. Ce à quoi nous viserions, ce serait un cadre ordonné et flexible à la fois, où l’intérêt se rajeunirait sans cesse par des recherches nouvelles sur des contrées mal étudiées jusqu’ici, ou par l’étude des côtés moins connus dans l’histoire des peuples . Peut-être pourrions-nous dire que cette tentative, dans les résultats réalisés aujourd›hui, comme dans ceux que nous désirons poursuivre encore, n›était point possible en dehors du centre d›action de la Revue des Deux Mondes, car la réunion seule des documens [sic] sur tant de pays, dont quelques-uns sans doute sont à notre portée, mais dont bien d’autres sont lointains et presque inconnus, offrait déjà des difficultés immenses, dont nous n’avions nous-même pressenti d’abord qu’une partie. Nous n’avons pu surmonter quelques-unes de ces difficultés qu’à l’aide du temps, grâce à nos nombreuses relations, grâce aussi à l’obligeance d’hommes politiques étrangers5, de cabinets même qui ont bien voulu nous mettre en position de recourir aux sources officielles. Nous sommes heureux de les en remercier. S’il nous était permis de faire entrer le public dans le secret de nos recherches et de nos travaux, nous pourrions ajouter que, pour éviter les erreurs et en conservant l’indépendance de nos appréciations, il nous est arrivé de faire vérifier sur les lieux mêmes les indications matérielles contenues dans divers chapitres de ce livre sur des pays étrangers. Nous pensons donc avoir fait une oeuvre utile dès ce moment et de nature, pour l’avenir, à nous signaler aux cabinets, aux hommes publics, dont les communications pourraient nous aider à poursuivre avec efficacité notre tentative, en propageant des notions exactes sur leur pays. Nous voudrions aussi nous attacher, comme nous l’avons fait déjà dans ce volume, à réunir bien des faits propres à intéresser le commerce et l’industrie, sur lesquels il est si difficile de se procurer des données exactes. Ainsi, lois et traités de commerce, conventions postales, voies de communication, systèmes de douane, traitemens [sic] diplomatiques, statistique de la presse dans chaque pays, etc., tous ces détails ont été de notre part l’objet d’une attention spéciale, et le seront également par la suite (1). Sous un autre rapport, nous n’avions guère à sortir du cercle de la Revue des Deux Mondes pour trouver des plumes capables de mener à bonne fin une entreprise qui était depuis longtemps l’objet de nos préoccupations. Plus d’un de nos collaborateurs, par des études spéciales antérieures, se voyait naturelle- ment appelé à nous exposer l’histoire et la situation de certains pays. C’est ainsi qu’avec M. H. Desprez, M M. Ch. de Mazade, G. d’Alaux, G. Ferry, E. Montégut, Perodeaud, d’autres encore, ont été amenés à parler des pays et des gouvernemens [sic] qu’ils ont vus et étudiés de près. De précieux souvenirs d’ancienne collaboration nous rendaient en même temps facile sur certains points le concours d’hommes Relief de l’auteur. C’est le cas de Pereira da Silva, homme de lettre et politicien brésilien qui fut un des collaborateurs de la Revue. En 1858 il a publié « Le Brésil en 1858 sous l’empereur D. Pedro II ». Voir Institut de France, Correspondance de François Buloz, Fonds Spoelberch Lovenjoul. H-1416. “Senhor, Pelo paquete do mês de janeiro, tive a honra de vos enviar vários documentos que vão lhe servir na redação da parte referente à história do Brasil do ano de 1855 do Annuaire. Além desses documentos e jornais eu vos envio hoje algumas informações concernetes ao trabalho das câmaras. Pelo paquete de fevereiro eu vos enviarei aquilo que está faltando para que tenhais todos os dados para vosso trabalho... Pereira da Silva (Rio, 27 de janeiro de 1856)” 4 5

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dont la position actuelle peut nous imposer quelque réserve, mais ne peut nous empêcher de les remercier publiquement. Enfin, et nous serions injuste de l’oublier, des étrangers de distinction, des écrivains justement honorés dans leur patrie, nous ont prêté aussi un concours précieux sur divers pays. C’est par cet ensemble d’efforts communs, tous dirigés vers le même but, qu’a pu arriver à son terme l’oeuvre que nous soumettons en ce moment au public, et dont nous voudrions faire en quelque sorte un manuel, un répertoire utile à consulter, pour les hommes politiques, pour les publicistes, les financiers, les commerçans [sic], pour quiconque enfin, à l’époque où nous sommes, veut se tenir au courant des mouvemens [sic] de toute nature qui se poursuivent dans le monde.

F Buloz Directeur de la Revue des Deux Mondes Paris, le 25 août de 1851 (1) Les documens sur lesquels nous nous sommes appuyés sont analysés et appréciés dans le récit même, à mesure que se présentaient les faits ou les intérêts aux quels ils se rapportent. Les proportions que prenait notre Annuaire ne nous permettaient pas d’ajouter cette année un supplément ou appendice consacré à reproduire certaines pièces officielle s déjà vulgarisées d’ailleurs par la publicité. En fixant notre attention sur ce point à l’avenir, nous espérons comprendre dans cette partie de notre travail des docu- mens inédits qui en relèveront le prix.

L’Annuaires des Deux Mondes fut publié de 1850 à 1865 dans en format in-8º, il avait environ 1200 pages, desquelles faisait partie un appendice où on pouvait trouver de documents officiels qui avaient été utilisés pour écrire les rubriques. L’Annuaire pouvait être acquit dans plusieurs pays, y inclut le Brésil, selon une liste publié à la quatrième de couverture de chaque volume (voir image 2). Les lecteurs intéressés pouvaient l’acheter à Rio de Janeiro, d’abord chez Avrial frères, ensuite chez Garnier, Morizot et, en 1865, chez De Lailhacar et Co, à Pernambouc (voir tableau 1). Si quelque chose, d’un autre côté, était de nature à nous encourager dans la continuation de notre travail, c’est le succès sérieux qui l’a accueilli, et, s’il nous est permis de la dire, l’autorité même qu’ont bien voulu reconnaître les hommes éclairés et les peuples intéressés à voir leur histoire fidèlement reproduite. En Allemagne, on s’est occupé de traduire certaines portions de l’Annuaire de 1850, notamment celles qui concernent le Nouveau-Monde, où s’agitent tant d’intérêts, et dont la situation réelle est toujours si peu connue. Dans l’Amérique du Sud, les journaux de tous les pays ont publié une série complète d’études sur ces républiques, qui n’étaient autre que le texte même de l’Annuaire sur leur propre histoire; enfin, jusqu’au fond de l’Inde, dans une séance solennelle de l’Institut d’Elphinstone, l’Annuaire de 1850 a eu bonne fortune d’être cité pour son impartialité, la justesse de ses informations et une connaissance des faits qu’on déclarait ne point trouver à un égal degré dans d’autres publications de l’Inde ou même d’Angleterre.... (1852, p. VI)

Différemment de la Table Générale de la Revue qui était organisée selon : 1. Table d’auteur : on y trouvait tous les auteurs et les titres des articles qu’ils avaient publiés à cette époque à la Revue ; Lesquels étaient classés par sujets : Littérature, Belles-Lettres, Politique, etc. 229


2. Table Analytique : classée par sujet ; 3. Table géographique de pays et personnages étrangers : ici, exception faite à la France, on trouvait toutes les références des articles qui ont été publiés sur chaque pays. L’Annuaire était organisé par « Livres » et par « races »6, comme on peut observer dans la citation qui suit. Table de Matières du premier volume : INTRODUCTION Les cabinets et les influences internationales en 1851

HISTOIRE DES ÉTATS AMÉRICAINS - LIVRE SEPTIÈME - RACE ANGLOAMÉRICAINE -ÉTATS-UNIS

HISTOIRE DES ÉTATS EUROPÉENS - LIVRE PREMIER - RACE LATINE - LA FRANCE; LA BELGIQUE LA SUISSE LA SARDAIGNE TOSCANE - PARME ET MODÈNE ÉTATS-ROMAINS LES DEUX-SICILES L’ESPAGNE PORTUGAL

LIVRE HUITIÈME - RACE HISPANO-AMÉRICAINE - MEXIQUE AMÉRIQUE CENTRALE Guatemala - Costa-Rica Nicaragua - Hondur LE VENEZUELA LA NOUVELLE-GRENADE L’ÉQUATEUR LE PÉROU LA BOLIVIE LE CHILI LES ÉTATS DE LA PLATA La Confédération Argentine - La Republique Orientale de l’Uruguay - Le Paraguay

LIVRE DEUXIÈME - RACE ANGLO-SAXONNE - LA GRANDE-BRETAGNE LIVRE TROISIÈME - RACE SCANDINAVE - SUÈDE ET NORVÈGE LE DANEMARK

LE BRÉSIL HAITI LIVRE NEUVIÈME RACES DIVERSES - AFRIQUE ET ASIE

Selon le Grand Larousse du XIXe. siècle, race voulait dire: ascendants et descendants originaires d’une meme famille ou d’un meme people; variété de l’espèce humaine qui se perpetue par la génération. Voir http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k205365n.r=.langFR visité le 07/2012. Voir aussi la citation précedente de la Préface, où Buloz explique la division par race adoptée par l’Annuaire. 6

230


LIVRE QUATRIÈME - RACE GERMANIQUE - LES PAYS-BAS ALLEMAGNE ÉTATS SECONDAIRES ET PETITS ÉTATS DE L’ALLEMAGNE LA PRUSSE L’AUTRICHE

La lutte de la barbarie et de la civilisation Maroc Perse Empire Birman Siam Cochinchine Chine Japon APPENDICE

LIVRE CINQUIÈME - RACE SLAVE - LA RUSSIE LA GRÈCE Le Brésil fait donc partie du « Livre Huitième », voué à la race hispano-américaine. Pendant les quinze ans d’existence de l’Annuaire, hormis l’élimination d’un livre, sa Table de matière n’a pas changé. Charles de Mazade, qui est entré, en 1845, à la Revue des Deux Mondes grâce à l’amitié de Saint-Beuve, est le responsable par la rubrique « Brésil » qui contient environ 10 pages7. Le contenu de ces pages se distinguait légèrement de celui publié par la Revue. Par exemple, la question de la participation de l’Empire brésilien à la Guerre contre le Paraguay qui ne se faisait pas présent dans les articles classés « Brésil » par la Revue est ici abordé sans entrave. La littérature et la culture ne sont pas beaucoup présentes, de même pour la Revue, on trouve quelques références dans les premiers numéros, 1850-51. L’emphase est donnée aux questions d’ordre politique et économique. Il suit quelques exemples des sujets traités dans certains volumes de l’Annuaire : En 1850: Situation du Brésil depuis l’indépendance jusqu’en 1850; Mouvement des partis; Politique du cabinet actuel; Statistique politique, intellectuelle et industrielle; Constitution du Brésil; Finances; Dette publique; Organisation judiciaire; Institutions de bienfaisance; Culte; Littérature et journaux; Industrie et commerce. (1087-1105)

Parmi ceux qu’il nous est loisible de nommer, nous citerons naturellement M. H. Desprez, qui s’est charge de la parti ela plus considérable de l’histoire de l’Europe en 1851. M. Ch. De Mazade nous a retrace le tableau de l’Espagne et de l’Amérique du Sud...” cf. Annuaire des Deux Mondes. Paris: Bureau de la Revue des Deux Mondes, 1852, p. VI-VII) Charles de Mazade est née en Castel-Sarrazin (Tarn-et-Garonne) le 19 mars 1820. Critique littéraire et poète, il a collaboré dans plusieurs périodiques. Le 7 décembre 1882 il dévient membre de l’Académie et décède le 19 avril 1893. 7

231


En 1851-52: Session législative et discussion de l’adresse; Intervention dans la Plata; Différend avec la France; Question de la traite des noirs; Loi du 4 septembre 1850; Difficultés avec l’Angleterre et menaces de rupture; Loi sur la colonisation; Les immigrantions au Brésil; Commerce, finances et travaux publics; Loi sur l’instruction publique; Littérature et publications modernes (pp. 882-894)

En 1853: Situation de l’empire brésilien en 1852; Rôle du Brésil dans l’Amérique du Sud; Politique du ministère actuel; Session législative de 1852; Modifications ministérielles; Élections générales de 1852; État de la colonisation; Traité avec le Pérou et concession de la navigation à vapeur du Marañon; Travaux publics, commerce et finances; Conclusion. (pp. 836-847)

En 1862: Le Brésil en 1862 et 1863; Le parlement et les partis; Le cabinet du marquis de Coxias et sa chute; Le ministère du maquis d’Olinda; Querelle avec l’Angleterre au sujet du navire le Prince-de-Galles et des officiers de la frégate la Forte; Ultimatum du gouvernement anglais; Embargo sur les navires brésiliens; Excitation nationale au Brésil; Ouverture de la session de 1863 et dissolution de la chambre élective; Suite de l’affaire avec l’Angleterre; Interruption des rapports diplomatiques; Élections générales; Ouverture des chambres en 1864; Chute du cabinet d’Olinda et formation du ministère Zacarias; Finances (pp. 918929)

Le plus intéressant dans ce simple travail descriptif que nous venons de faire est de pouvoir observer le changement de registre par rapport au Brésil, même si l’existence d’un empereur est toujours signalé, les faits politiques et économiques qui pourraient maculer la monarchie brésilienne ne sont plus dissimulés. La présence d’annonces publicitaires de l’Annuaire dans les journaux brésiliens qu’on a put trouvé pendant notre recherche dans les archives de la Bibliothèque Nationale est enrichie par le réseau de libraires au Brésil où le lecteur brésilien du sud-est et du nord-est pouvait acheter sa Revue ou son Annuaire. Et la recherche continue toujours… Nombre Nombre de de pages livres 1850

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1162

10

Livre Race HispanoAmericaine 9

Pages Livre Race HispanoAmericaine 884-1117

Pages Brésil

Distribution au Brésil

884-117

RJ, Chez Avrial frères, _ Belin-Leprieur


1851

996

9

8

803-904

882-894

1853

9

8

744-851

836-847

1854

944 + 48p de índice da RDM 956

9

8

771-876

867-876

1855 1856 1857

938 972 955

9 9 9

8 8 8

840-848 771-881 776-885

747-848 865-872 867-877

1858

956

9

8

784-881

867-875

1859

1044

9

8

829-931

909-916

1860

804

9

8

627-715

707-711

1861

828

9

8

694-775

766-771

1862

1018

9

8

812-932

918-929

1864

1004

9

8

789-919

900-911

1865

843

9

8

677-768

756-763

RJ, Chez Avrial frères, _ Belin-Leprieur

RJ, Chez Avrial frères, _ Belin-Leprieur

RJ, Morizot. Garnier RJ, Morizot. Garnier RJ, Morizot. Garnier RJ, Morizot. Garnier RJ, Morizot. Garnier RJ, Morizot. Garnier RJ, Ure. Garnier RJ, B.-L. Garnier. Pernambuco, De Lailhacar

Tableau 1

233


Image 1

234


La presse française au Brésil au tournant du XXe siècle - réseaux et connexions Valéria Guimarães

(Universidade Estadual Paulista)

L

a présente recherche constitue le premier résultat d’un projet1 qui a pour but d’analyser les transferts culturels entre le Brésil et la France dans l’univers de la presse périodique, et particulièrement des journaux, lors du passage du XIXe au XXe siècle. Notre principal intérêt est de comprendre comment la circulation de journaux français se faisait au Brésil de cette époque et quelles en ont été les conséquences sur le développement du journalisme brésilien. Le fait que la participation des Français pendant le XIXe siècle et une partie du XXe siècle a été déterminante pour la formation du marché de l’édition au Brésil est très connu. Si ce sujet a été bien exploité en ce qui concerne les livres et les revues2, nous ne pouvons pas en dire autant en ce qui concerne les journaux. Plusieurs travaux existant sur les journaux français au Brésil se concentrent plutôt sur le contenu et leurs implications (presque toujours de teneur politique) que sur l’observation de la circulation de ces supports. Quoique notre intention ultime soit de comprendre les conséquences de ces échanges culturels sur la constitution du journalisme national, nous

Projet « Les transferts culturels dans la presse au passage du XIXe au XXe siècle - Brésil et France », développé par le Centre de documentation et d’appui à la recherche, Faculté de sciences et lettres (CEDAP - UNESP, campus de Assis), avec le soutien de FAPESP. La recherche dans des collections, initiée en avril 2012, est réalisée par les chercheurs d’Initiation scientifique Bruno Simão Bartoli et Caio Vinicius Russo Nogueira et par la chercheuse responsable et coordinatrice du projet, Valéria Guimarães [voir : http://jfb.cedaph.org]. Pour le présent article, Bruno S. Bartoli a analysé le journal O Estado de S. Paulo (l’ancien A Província de São Paulo), Caio V. R. Nogueira, le journal Gazeta de Notícias et les autres sources ont été trouvées par Valéria Guimarães. 2 Tania Bessone, « A presença francesa no mundo dos impressos no Brasil » in : Knauss et alli (org.). Revistas Ilustradas - modos de ler e ver no Segundo Reinado, Rio de Janeiro : Mauad/FAPERJ, 2011, p. 47. 1


n’avons pas choisi l’étude de cas spécifiques dans cette première étape du travail, mais l’observation du mouvement de l’édition afin d’obtenir un panorama dudit mouvement. Cela n’exclut pas l’attention vers le contenu (texte) proprement dit, toutefois notre centre d’intérêt actuel est surtout délimité par la tentative de visualiser les types de journaux français en circulation organisés par des sujets et/ou formats et par groupes d’édition et/ou commerciaux impliqués dans leur circulation. La perception du besoin d’un travail comme celui-ci est née de notre recherche sur la formation d’un journalisme d’aspects commerciaux au Brésil au XIXe siècle, lequel, malgré un public réduit, présentait déjà les caractéristiques de ce qui serait la future presse adressée au grand public. Nous avons pris comme point d’observation la publication des premières sections de faits divers dans des journaux publiés dans l’axe Rio de Janeiro-São Paulo et de grande circulation dans le pays. Nous avons remarqué que les journaux français étaient présents dans les références de ceux qui produisaient le journalisme à sensation3. Les sections de journaux, les titres, les sujets, la structure des informations, les sections illustrées entre autres références faisaient allusion au modèle matriciel français. Plusieurs fois il y eu une tentative d’adaptation à l’ambiance locale de ce qui était considéré comme un journalisme de référence dans le monde, même si cette tentative dégénérait, la plupart du temps, en une copie servile ou même en une révérence acritique au modèle matriciel. Adaptation ou copie, ces échanges culturels engendrent des mécanismes où les « formes identitaires peuvent se nourrir d’importations »4, comme l’affirme Michel Espagne. C’est ce que ledit auteur a appelé une espèce de traduction (« une sorte de traduction »), étant donné que dans ce processus d’échange il y a nécessairement « un passage d’un code à un nouveau code »5 et le même n’est pas valable sans une internationalisation nécessaire de la vie intellectuelle. Dans ce sens, nous ne devons peut-être pas abandonner la perspective de Bourdier, qui affirme que ce processus ne se passe pas sans conflits, c’est-à-dire, qu’une telle internationalisation n’est pas spontanée : Valéria Guimarães, « Les faits divers dans la presse du Brésil et de la France ». In : Valéria Guimarães (dir.). Les transferts culturels - l’exemple de la presse en France et au Brésil, Paris, l’Harmattan, 2011, pp. 117-134 [traduction brésilienne par Katia A. F. Camargo, « Os faits divers na imprensa do Brasil e da França ». In : Valéria Guimarães (org.). As transferências culturais - o exemplo da imprensa na França e no Brasil. Campinas, São Paulo, Mercado de Letras, Edusp, 2012, pp. 135-155]. 4 Michel Espagne, « Transferts Culturels et Histoire du Livre ». In : Frédéric Barbier (Rédacteur en Chef), Histoire et Civilisation du Livre, Revue Internationale, Gênes, Librairie Droz, 2009, p. 201 [traduction brésilienne par Valéria Guimarães, « Transferências Culturais e História do Livro ». In : Marisa Midori Deaecto (org.), Revista Livro, São Paulo, NELE-CJE-ECA, Edusp, 2012. 5 Michel Espagne, Les transferts culturels franco-allemands, Paris, PUF, 1999, col. Perspectives Germaniques, p. 8. L’expression « traduction culturelle » est également utilisée par Peter Burke, voir Peter Burke & R. Po-chia Hsia (orgs.), A tradução cultural nos primórdios da Europa, São Paulo, Editora Unesp, 2009. 3

236


La vie intellectuelle est le lieu, comme tous les autres espaces sociaux, de nationalismes et d’impérialismes, et les intellectuels véhiculent, presque autant que les autres, des préjugés, des stéréotypes, des idées reçues, des représentations très sommaires, très élémentaires, qui se nourrissent des accidents de la vie quotidienne, des incompréhensions, des malentendus, des blessures (celles par exemple que peut infliger au narcissisme le fait d’être inconnu dans un pays étranger)6.

Il est toutefois possible de penser que ce jeu de pouvoir observé par le sociologue dans un cadre national ait lieu non seulement par la résistance, mais également par un contexte de réception qui modifie le sens d’idées étrangères, comme l’affirme Michel Espagne7. Les deux perspectives comprennent que « ... le texte importé reçoit une nouvelle marque »8. Ainsi, le concept de transferts culturels nous semble approprié pour surmonter le comparatisme traditionnel, qui, selon Olivier Compagnon9, était plutôt concentré sur le domaine de la réception que de la circulation. Pour cet auteur, comprendre les échanges culturels situés dans un espace commun, qu’il désigne euro-américain, sous la perspective des transferts culturels, permet une approche plus complexe (à la fois synchronique et diachronique), en se détachant aussi bien de l’idée d’acculturation et de transculturation que de la notion de copie, de modèle ou d’influence passive et acritique. Tout d’abord appliqué au cas franco-allemand, le concept est de plus en pus mis à l’épreuve dans cet « espace euro-américain ». Olivier Compagnon délimite trois moments dans l’historiographie sur le sujet (classique, d’ailleurs) des relations culturelles entre les deux continents, qui seraient, d’une façon schématique, les paradigmes de l’influence, du modèle et des transferts. Le paradigme de l’influence, dont l’intérêt serait centré sur la production, en proposant d appréhender les échanges culturels en termes synchroniques, dans un sens qui privilégie toujours l’hégémonie de la métropole vis-à-vis de la colonie. Dans le deuxième cas, qu’il appelle paradigme du modèle, le point central serait la réception, où les échanges culturels seraient appréhendés dans un sens diachronique et en supposant que la réception donne lieu à différentes lectures, différents temps et qu’un même artefact culturel consommé à une époque peut avoir un sens absolument différent à un autre moment, bien qu’il ait lieu au même endroit. La réception est vue sur la durée, et les échanges seraient le résultat d’interaction et non pas d’imposition sans critique, comme dans le paradigme de l’influence. Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Conférence donnée le 30 octobre 1989 lors de l’inauguration du Frankreich-Zentrum de l’Université de Friburg. Ce texte a été publié en 1990 dans la Romanistische Zeitschrift für Literaturgeschichte/Cahiers d’Histoire des Littératures Romanes, 14e année, 1-2, p. 1-10. 7 Michel Espagne, Les transferts culturels franco-allemands, op. cit., p. 203. Pierre Bourdieu, idem, ibidem. 8 Bourdieu, idem, p. 6. 9 Olivier Compagnon, « L’Euro-Amérique en question » In : Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Debates, 2009. 6

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Il n’en demeure pas moins que ce modèle s’attache à des échanges bilatéraux et peut être accusé d’eurocentrisme, étant donné qu’il met en lumière un objet culturel qui se projette de l’Europe vers l’Amérique. Finalement, dans le paradigme des transferts culturels, selon le même auteur, un accent plus fort est mis sur les conditions de circulation des idées, évoquées très marginalement dans le paradigme précédent. Les « dynamiques concrètes - humaines, matérielles, économiques et diplomatiques - des échanges culturels »10, qui étaient oubliées ou reléguées à un deuxième plan, deviennent le centre d’intérêt principal. L’accent est mis sur les conditions de circulation du produit, sur la transformation dans le contexte de la réception et surtout sur l’approche qui permet de penser à des échanges réciproques et survenus en termes multilatéraux, dépassant la conception bilatérale - typique des analyses sur les échanges entre colonie /ex-colonie et métropoles. Le paradigme des transferts culturels complète les autres, surtout le paradigme du modèle. Comme dans le cas de ce dernier, le paradigme des transferts culturels attribue de l’importance à la réception, mais l’accent est mis sur la circulation du support, en plus du partage d’idées, dépassant les concepts d’acculturation ou de transculturation. En outre, nous pouvons ajouter qu’il tend à remettre en question le concept de « zone de contact »11 ou encore l’histoire des « regards sur » quelque chose, vu que ceux-ci semblent réduire l’histoire de l’ « autre » au regard européen12. Ainsi, l’approche que nous jugeons la plus appropriée à notre corpus (dispersé et discontinu) est celle qui met en lumière cette circulation des journaux français à une échelle mondiale, les échanges entre les deux pays, le Brésil et la France, étant seulement une partie de ce mouvement d’édition plus ample et complexe. C’est alors que le concept de transferts culturels nous a paru intéressant, justement car il a pour objet un espace d’échanges où deux histoires nationales se connectent et s’entrecroisent. Nous ne nous restreindrons pas à reprendre les paramètres d’une « histoire totale », dans le sens attribué par la première et la deuxième génération des Annales, mais nous n’abandonnons pas ce regard global, quoique nous en connaissions les limites, fixées par les repères et les approches que nous avons adoptés. Nous n’avons pas non plus l’intention de tracer des continuités ingénues qui méprisent les jeux de pouvoir présents dans le rapport entre les nations. Ce n’est tout simplement pas notre centre d’intérêt principal en ce moment, mais cela pourrait devenir un facteur d’observation important dans les phases subséquentes de la recherche. 10 11

1999.

Compagnon, Idem, p. 5. Mary Louise Pratt, Os olhos do Império - relatos de viagem e transculturação, Bauru, Edusc,

Romain Bertrand, L’histoire à parts égales : récits d’une rencontre Orient-Occident (XVIe-XVIIe siècles), Paris : Seul, 2011. 12

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Enfin, il est important de souligner que le fait d’admettre l’homogénéisation du marché de l’imprimé périodique au XXe siècle n’exclut pas l’affirmation des identités nationales13, dont le journal est l’un des agents centraux, avec la création des communautés imaginées, dans le sens attribué par Benedict Anderson14. C’est-à-dire, mondialisation et nationalisme ne s’excluent pas lorsque l’on parle du cas du journal. Et ce nouveau comparatisme proposé par le concept de transferts culturels doit tenir compte de cette interaction entre réalité locale et internationale, celle-ci étant non seulement un dispositif d’influence, mais de composition génuine d’une histoire nationale15. Il nous appartient également de noter que nous savons que l’utilisation des concepts de métissage ou d’hybridation comporte le risque d’aboutir à l’idée implicite de pureté. De même, nous sommes conscients que l’application des méthodes des transferts culturels, qui trace les chemins de la circulation, peut tendre vers la vision d’un « soi-même » projeté sur l’ « autre ». Malgré cela, notre objectif sera celui d’essayer de comprendre quels sont les résultats effectifs des contacts entres des cultures différentes - d’ailleurs un objectif qui ne constitue pas une nouveauté, comme nous l’avons déjà mentionné ci-dessus, puisque l’idée que les peuples qui sont en contact échangent toujours des informations n’est pas neuve. Même si nous changeons son nom (histoire croisée, histoire connectée, transferts, etc.) son intention change très peu. Au-delà des concepts, il faut s’attacher à l’observation effective de tels phénomènes de circulation et de leurs mécanismes, dans le but de préciser quels seraient alors les effets de ces échanges16. C’est là notre intention. L’effort est donc celui de repérer les itinéraires des passeurs, en identifiant les réseaux de personnes et d’institutions impliquées dans ces connexions, qui ne sont pas linéaires17 et encore moins symétriques. Marie-Éve Thérenty et Alain Vaillant, « Introduction » In : Presse, nations et mondialisation au XIX siècle, Paris : Nouveau Monde éditions, 2010. 14 Benedict Anderson, Comunidades Imaginadas - reflexões sobre a origem e a difusão do nacionalismo, São Paulo, Cia. das Letras, 2008. 15 Diana Cooper-Richet, « Aula-01. Transferências culturais, circulação de ideias e práticas : o caso da França e do Brasil no século XIX » (Traduction par Valéria Guimarães). Cours professé dans le cadre du Minicours « Desafios das Transferências Culturais - circulação de práticas e representações na imprensa do longo século XIX », réalisé dans le CEDAP-FLC-UNESP-Assis/VI Rencontre du CEDAP et dans le CEDEM-UNESP-Assis, octobre 2012. Réalisation : Programme Jeune Chercheur - FAPESP As transferências culturais na imprensa na passagem do século XIX ao XX ; CEDAP et CEDEM-UNESP. Soutien : FAPESP et UNESP. 16 Caroline Douki & Philippe Minard, Histoire globale, histoire connectée : un changement d’échelle historiographique ?, Introduction, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2007/5, nº 54-4bis, p. 7-21. Michael Werner & Bennedict Zimmermann, Pensar a história cruzada : entre empiria e reflexibilidade, Textos de História, vol. 11, nº 1/2, 2003. 17 Olivier Compagnon, « L’Euro-Amérique en question » In : Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Debates, 2009. 13

e

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Ainsi, nous orientons notre travail vers la recherche d’exemples qui prouvent la circulation de journaux français au Brésil18, en essayant de vérifier quelle est la fonction de ceux-ci dans la constitution de la vie culturelle de cette période-là. Le rôle du journal à cette époque et pour la société d’alors était très important, puisqu’il concentrait l’information médiatisé du quotidien de plus en plus urbain. Des témoignages d’intellectuels renommés, tels que José Veríssimo, Lima Barreto, Machado de Assis, entre autres, nous amènent à penser que, bien que quelques membres de l’élite assument un positionnement cultivé de lecteur de livres, le plus probable est que peut-être le contact avec la culture cultivée d’une bonne partie de cette intelligentsia avait lieu par la lecture plus rapide et légère des périodiques, qui était, en fait, plus fréquente. Lire des revues et des journaux donnait accès aux référentiels savants, sans exiger de grands efforts intellectuels, ce qui donnait de la dignité à ceux qui se vantaient de les avoir. Ce mouvement, qui a été perçu d’une manière perspicace par quelques observateurs tels que ceux mentionnés ci-dessus, était la cible de critiques, étant donné que la tendance était de voir la lecture comme un vecteur d’émancipation de la jeune nation. Ainsi, nous qualifierons cette manœuvre, qui consistait à faire parade d’une culture livresque, alors qu’en vérité, une grande partie de la connaissance était acquise par la lecture rapide des journaux, de « camouflage culturel ». Malgré avoir été critiqué avec véhémence par quelques esprits plus exigeants, ce « camouflage culturel » semble avoir perduré, puisque le journalisme élargissait de plus en plus son rayon d’action, tandis que le marché du livre n’a apparemment pas suivi le même rythme19. Dans des travaux précédents, notre intérêt se limitait aux échanges culturels dans la presse à sensation, comme nous l’avons mentionné ci-dessus, que nous croyons être l’un des moteurs de la dynamisation du journalisme national. En termes de succès d’édition, un quotidien tel que Le Petit Journal était vu comme un exemple à être suivi, comme nous l’avions déjà observé et comme cela est confirmé par l’éditorial du journal carioca Gazeta de Notícias : « O Diário de Notícias », de Lisbonne, a un tirage de 23 mille exemplaires. Le tirage du Petit Journal, de Paris, du même genre, est à peu de 100 mille exemplaires. Combien d’exemplaires la Gazeta de Notícias réussira-t-elle à publier ? » (GN, 02/07/1875). Valéria Guimarães, « Jornais Franceses no Brasil » in : XXVI Symposium national d’Histoire de l’Anpuh : Anpuh 50 ans, São Paulo, USP, 2011. <http://www.snh2011.anpuh.org/resources/anais/14/1312985067_ARQUIVO_jornais_franceses. pdf> 19 Cela peut être attesté par des travaux qui ont mesuré l’expansion de l’imprimé périodique dans la période de notre analyse, dont ceux de Heloísa de Faria Cruz, São Paulo de papel e tinta : periodismo e vida urbana - 1890/1915. São Paulo : Educ/FAPESP, 2000 ou Terezinha A. Del Fiorentino, Prosa de ficção em São Paulo : produção e consumo (1900-1920). São Paulo, Hucitec, Secretaria de Estado da Cultura, 1992. 18

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Avant de nous remettre en question sur la réception et sur ses effets, s’il y a eu ou non un échange effectif, de quel genre serait-il, etc., nous commençons par nous demander s›il serait possible de déterminer les chemins pris par ces journaux dans le parcours entre la France et le Brésil et quels seraient les acteurs impliqués dans ce processus concernant aussi bien la production et la réception que la circulation, avec un accent spécial sur ce dernier aspect, comme cela reste clair dans notre option théorique exposée dans les présentes. Cependant, au cours du développement de la présente recherche, nous nous sommes intéressés à d›autres journaux. En principe, parce que nous avons rencontré beaucoup de difficultés pour trouver les journaux considérés comme « populaires » et de « presse à sensation » dans les collections. Quoiqu’il nous semble facile de prouver que Le Petit Journal ou Le Matin, entre autres, qui consacraient un large espace aux faits divers, étaient lus au Brésil et servaient même de référence à des journalistes et éditeurs (le cas de l’exemple ci-dessus, de Gazeta de Notícias), leur contenu et langage finissaient par causer une certaine répulsion à ceux qui voyaient la presse comme un vecteur central dans la mission civilisatrice. Lima Barreto a laissé plusieurs enregistrements de ce dernier cas20. Il est probable que l’absence presque totale de ces périodiques dans d’importantes collections brésiliennes est due au fait qu’ils étaient considérés comme interdits, comme des journaux de basse qualité didactique, car après tout, les absences sont aussi éloquentes que les pistes rencontrées. Ainsi, il est très important de prendre soin lorsque nous faisons un genre d’histoire qui tient compte de séries : bien qu’elle nous fournisse des récurrences et qu’elle nous permette de tracer des tendances d’édition, elle peut en même temps camoufler certaines absences et nous priver de certains aspects importants dans une recherche comme la nôtre. La faible référence à la presse à sensation française dans les principales collections publiques brésiliennes pendant la période étudiée nous a forcé à prendre en compte ce qui était disponible : ce n’est pas par hasard que dans presque toutes les collections recherchées il est possible de trouver le quotidien Le Figaro, connu - et admiré par les intellectuels de l’époque - pour sa sobriété. Et il en va de même pour d’autres titres. Il en découle que, de la tentative d’observer la circulation des journaux français au Brésil, nous avons pu percevoir un résultat : une contradiction inquiétante entre une réception observable dans le contenu et l’absence de certains genres de périodiques dans les collections - et cela doit dire quelque chose sur la société de l’époque. Tant que la presse à sensation gagnait de l’espace continuellement dans les pages des journaux, avec la multiplication des sections qui lui étaient consacrées, ce que nous remarquions dans les collections était la préservation d’une culture plus érudite, réservée à peu de gens, ou plus technique, dont l’utilité dictait l’usage. Valéria Guimarães, A Revista Floreal e a recepção aos faits divers na virada do dezenovevinte, Revista Galáxia - Revue du Programme de 2e et 3e cycles en Communication et Sémiotique PUC-SP, v. 10, p. 274-290, 2010. 20

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Alors, la difficulté de trouver des vestiges matériels des journaux à sensation, ce qui nous permettrait de tracer les réseaux restreints à cet univers, nous a amené à prendre en compte un corpus plus large, ainsi que d’autres types d’enregistrements de cette circulation. Nous avons commencé à chercher tous les journaux français (et non plus seulement ceux à sensation) dans les catalogues de collections, mais aussi dans les publicités et dans des catalogues de vente de périodiques, de manière à établir la délimitation du corpus et l’investigation sur l’interaction entre les institutions et les hommes de lettres impliqués dans la circulation des journaux français au Brésil. Pour cela, nous avons organisé notre investigation sur deux axes, à savoir, trajectoires et passeurs (personnes et institutions), tout en maintenant notre recherche des connexions résultant de ce processus de transfert culturel. Jusqu’à maintenant, nous avons analysé des publicités et des annonces publicitaires d’établissements qui vendaient des journaux étrangers21, publiées dans des journaux et almanachs qui circulaient au Brésil au passage du XIXe au XXe siècle. De même, des enregistrements de cette circulation ont été cherchés dans les annales et les catalogues anciens de bibliothèques publiques. Et d’autres pistes, telles que des listes statistiques de journaux, trouvées par hasard au milieu de ces recherches, ont été également prises en compte. Personnes Bien que nous nous trouvions dans une phase initiale de notre investigation, nous avons pu noter qu’il y avait une quantité significative de personnes impliquées dans ces échanges commerciaux et d’idées. Elles étaient réparties en plusieurs catégories, telles que des bouquinistes, des typographes, des éditeurs22, des camelots, des hommes de lettres, etc.23. Nous ne donnons ci que quelques exemples. L’un d’eux est celui du camelot Bernard Grégoire. Personnage connu, c’était un Français installé à São Paulo, devenu l’un des symboles du journal O Estado de S. Paulo, lorsqu’il a introduisit la vente de journaux à la sauvette dans les rues et les stations de train de cette petite ville qui était alors São Paulo. Ce fut l’étonnement général pour cette Français en particulier. Toutefois, comme il y a plusieurs annonces qui mentionnent la vente de journaux étrangers d’une manière générique, sans préciser s’ils sont français ou non, nous avons également inclus ces cas dans la recherche. 22 Dans ces trois premiers cas, ils pouvaient agir chacun dans leur métier, mais il était commun qu’une même personne concentre plus d’une fonction. 23 Une catégorie étendue, qui incluait des hommes liés à des activités intellectuelles, bien qu’ils interviennent à la fois dans d’autres domaines, pouvant être des correspondants auprès des journaux ou même des professionnels d’autres domaines, tels que la médecine, le droit, etc., et qu’ils étaient directement responsables de la circulation des produits culturels et des idées. 21

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population tranquille de la capitale de l’état de São Paulo, que de voir, à l’aube de 1876, un homme « avec son bonnet, actionnant un klaxon pour attirer l’attention »24. Ce qui est peu connu, cependant, c’est qu’il avait été aussi vendeur du Le Petit Journal à Paris et qu’il avait travaillé à Rio de Janeiro avant de se rendre à São Paulo. Il est probable qu’il ait mis ses aptitudes au service de la circulation de périodiques étrangers au Brésil. Vendeur de journaux M. BERNARD GRÉGOIRE, décoré de la croix de bronze et de la médaille d’honneur, exvendeur du « Petit Journal » de Paris et de la « Gazeta de Notícias » de Rio de Janeiro, a l’honneur de prévenir au respectable public ce qui suit : Tous les jours, il vend le journal - A PROVÍNCIA DE SÃO PAULO - dans les rues et dans la station de chemin de fer. Les dimanches il vendra également le COARACY25.

À Rio de Janeiro, un exemple de passeur entre les cultures brésilienne et française a sans doute été Benjamin Franklin Ramiz Galvão. Né en 1846 dans l’état de Rio Grande do Sul, il est diplômé en Lettres au « Colégio Pedro II », à Rio de Janeiro, en 1861, et en 1868 en Médicine à la Faculté de Rio de Janeiro. Il a été bibliothécaire de la Bibliothèque nationale entre 1870 et 1882, ayant rédigé les annales de cette institution entre les années 1876 et 1881, et au cours de cette même période, il enseigne Sciences à la Faculté de Rio de Janeiro. Il quitte son poste à la Bibliothèque et à la Faculté pour devenir le précepteur des enfants de la Princesa Isabel, mais en 1889 il doit choisir entre rester au Brésil ou partir en exil avec la famille royale. Il décide de rester et devient instituteur, ainsi que secrétaire de rédaction du journal Gazeta de Notícias jusqu’en 1900, lorsqu’il devient professeur du Colégio Pedro II, l’équivalent du lycée français, parmi d’autres activités. L’une d’elles était l’édition de l’Almanaque Brasileiro Garnier (1903-1906). Entre 1873 et 1874 il se rend en Europe « en tant que délégué du Gouvernement à l’Exposition internationale de Vienne et commis à l’examen de bibliothèques et d’archives »26 et également « officier d’instruction publique de France »27. Les présentes informations ont été extraites de la section Galeria de colaboradores do Almanaque Garnier de l’édition 1905 de cet almanach, qui proposait d’inaugurer une « section bio-bibliographique des collaborateurs »28. Comme l’éditeur de ce numéro a été Ramiz Galvão lui-même, il est possible qu’il s’agisse d’une note autobiographique ou du moins, qu’il y ait donné son consentement. Toujours est-il que cette note décrit le profil d’un homme extrêmement productif, qui en plus de toutes les Lilia M. Schwarcz, Retrato em branco e negro - jornais, escravos e cidadãos em São Paulo no final do século XIX, São Paulo, Cia. das Letras, 2001, p. 81. 25 A Província de São Paulo, 02/02/1876. 26 B. F. Ramis Galvão (dir.), « Galeria de colaboradores do Almanaque Garnier », in : Almanaque Brasileiro Garnier para o ano de 1905, Rio de Janeiro, Livraria Garnier, 1904, p. 223. 27 Idem, Ibidem. 28 Idem, p. 222. 24

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activités déjà suscitées, a également été traducteur de français29, ayant participé à la direction d’importantes collections et publications, étant probablement un enthousiaste de l’achat et de la circulation de périodiques français au Brésil, ce qui le rend un personnage important pour notre recherche sur les passeurs entre les cultures française et brésilienne. Il devient encore plus central pour notre étude, lorsque nous découvrons une autre information qui n’était pas encore incluse dans cet enregistrement bibliographique, vu qu’elle est ultérieure : la direction du polémique Catálogo do Real Gabinete Português de Leitura do Rio de Janeiro, organizado segundo o sistema decimal de Mevil Dewey, de 1906. Considéré comme confus, aujourd’hui ce catalogue est totalement déconsidéré en tant que moyen de consultation au dépôt, n’ayant pas été intégré au catalogue numérique. Toutefois, selon nous, ce catalogue a été extrêmement utile, tout comme les anciennes annales de la Bibliothèque nationale, comme nous le verrons ci-après. Institutions Bien que les institutions soient représentées par une personne ou par un groupe de personnes, normalement il y a plus d’un passeur impliqué dans les transferts culturels qui forment ces réseaux d’échanges. Elles sont nombreuses, et les librairies (parfois également maisons d’édition), les bibliothèques, les agences commerciales, entre autres, se trouvent parmi elles. Tenant compte de la disponibilité de titres de périodiques en français - publiés à Paris ou au Brésil - dans les collections de bibliothèques, de cabinets de lecture ou en vente dans des librairies accessibles aux Brésiliens, nous avons pu constater que leur circulation était intense30. Une analyse des anciennes annales de la Bibliothèque nationale le prouve, vu que sa collection comptait un grand nombre de titres de périodiques français. Donc, la seule manière d’affirmer avec certitude que ces journaux étaient effectivement disponibles au public d’autrefois dans des bibliothèques et cabinets de lecture est de les rechercher dans les annales de l’époque, dans les enregistrements d’acquisitions, les catalogues anciens, etc. « Il a été associé-fondateur de l’Institut des Diplômés en lettres ; fondateur et président de l’Association du IV Centenaire de la découverte du Brésil ; membre effectif de l’Institut historique et géographique brésilien ; dignitaire de l’Ordre de la rose ; chevalier de l’Ordre autrichien de François Joseph ; officier de l’instruction publique de France ; chevalier de la Légion d’honneur, baron de Ramix, etc. ». Ci-après une liste de ses publications et traductions, et parmi ces dernières : « EstadosUnidos do Brasil », de Elisée Reclus - refondue, améliorée et augmentée ; Compêndio de Minerologia - de A. Lapparent (...) A retirada da Laguna - de V. do Taunay », entre autres. Ramiz Galvão (dir.), op. cit., p. 223. 30 La préférence du public brésilien pour des journaux français a été remarquée par José Veríssimo. Voir Valéria Guimarães, op. cit. 29

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Une consultation, par exemple, dans la base numérique du Cabinet royal portugais de Lecture (RGPL, en portugais) nous montre un nombre considérable de journaux français de cette époque.. Mais étaient-ils cependant à la portée du public dans le repérage temporel que nous avons établi pour notre recherche ? Ledit catalogue de Ramiz Galvão offre la liste des titres disponibles en 1906 et peut prouver, du moins partiellement, quels étaient les journaux français disponibles aux lecteurs de cette époque. Il était possible de trouver dans la collection de cette année-là, entre autres, le Journal des Débats - politiques et littéraires (1850-65), Le Petit Parisien - Supplément littéraire illustré (1904-1905), Le Journal pour rire - journal d’images, journal comique, critique, satyrique et moqueur (1849-55), parmi d’autres périodiques français, pour la plupart des revues, à une époque où les revues et les journaux illustrés se confondaient31. Il faut souligner qu’une grande partie de ces journaux, pour une raison encore inconnue, se sont égarés et ne sont plus dans le RGPL. Cela signifie que, au cas où nous nous fonderions seulement sur le catalogue numérique mis à jour, nous ne saurions pas que les titres ci-dessus figuraient dans la collection. D’où la double importance de l’identification de catalogues anciens : ils montrent ce qui était disponible à l’époque et ne trompent pas le chercheur, lequel en vérifiant les indices de localisation actuels, peut croire que les titres actuels étaient disponibles à l’époque (alors qu’ils peuvent être à l’origine d’une donation ultérieure, par exemple) ou tout simplement ne pas avoir accès à des titres égarés. Les librairies étaient d’autres institutions médiatrices, peut-être les plus importantes, vu qu’elles rendaient disponibles les périodiques que nous étudions à un public plus large. Nos efforts se sont concentrés dans la recherche d’annonces publicitaires, de publicités ou de catalogues de vente des librairies, publiés ou encartés dans des périodiques, vu que ces derniers, étant considérés comme du matériel éphémère, n’ont pas été conservés dans des bibliothèques ou des archives, sauf à des rares exceptions, telle que le catalogue de la Librairie Lombaerts, que nous avons trouvé abandonné, conservé dans des conditions précaires, dans la Bibliothèque nationale. Il offrait des abonnements du Le Petit Journal, Le Figaro, Journal des Débats parmi une liste de plus de 60 périodiques français32. Grâce à

« Os limites entre journal et revue étaient très floues au cours du XXe siècle... », comme le signale Rafael Cardoso dans son article « Projeto gráfico e meio editorial nas revistas ilustradas do Segundo Reinado », in : Knayss et alli (org.). Revistas Ilustradas - modos de ler e ver no Segundo Reinado, Rio de Janeiro : Mauad/FAPERJ, 2011, p. 19. 32 Valéria Guimarães, « Passageiros de Bondes : leitores de jornais na caricatura de K.Lixto » in : Revue Patrimônio e Memória (UNESP), v. 6, p. 32-53, 2010. 31

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ces vestiges il est possible de reconstituer un réseau de librairies qui vendaient des journaux étrangers33. Ci-après, nous donnons quelques exemples, parmi plusieurs. L’un d’eux est une annonce de la Librairie Ricardo Matthes, publiée dans le journal A Província de São Paulo, en 187534. Située dans le cœur commercial du centre de São Paulo, rue Imperatriz (aujourd’hui la rue 15 de novembro), région chic et célèbre qui formait un « triangle » avec les rues Direita et São Bento, connue comme « Triângulo », on pouvait y acquérir « les principaux journaux d’Europe et de Rio de Janeiro », en plus de livres étrangers et nationaux, d’articles de papeterie et de fournitures de bureau. Au même mois d’août de 1875, à Rio de Janeiro, la Librairie Imperial, de Ernesto G. Possolo, annonçait dans le journal Gazeta de Notícias qu’elle offrait des « abonnements de journaux, soit d’Europe, soit des États-Unis », proposant également à son public « la plus grande variété d’œuvres et de publications modernes, et un grand choix de livres de bon goût, à des prix très modérés »35. Elle était située dans l’élégante Rue Ouvidor. De ce fait, nous concluons que les journaux français étaient accessibles à un public varié ; toutefois il est probable que l’élite y ait eu un plus grand accès, aussi bien par le fait évident d’être mieux alphabétisée, comme cela n’était pas le cas de la plupart de la population, que du fait que le « Triângulo » paulista et la région carioca de la rue Ouvidor étaient des endroits fréquentés par des personnes aisées. De toute façon, les manières de faire arriver le journal au public lecteur devenaient de plus en plus variées, ce qui faisait élargir ce public, comme le démontrent les exemples de Grégoire et les innombrables enregistrements (iconographiques et écrits) de vendeurs de journaux à la sauvette qui « proposaient les journaux du jour » aux acheteurs éventuels36.

Dans les années 1840, les Français dominaient déjà le petit commerce, et on y trouve le libraire, à Rio de Janeiro, sans la concurrence directe des Portugais, qui s’adressaient à un public plus populaire : « Les Français se contentaient, dans le domaine du petit commerce, de la rue Ouvidor et des petites rues voisines (...) En 1828, il y avait déjà 1400 Français et ils avaient plus de 100 magasins dans le centre de la ville » in : Association commerciale de Rio de Janeiro, Os assinantes da Praça - 1834-1984, Rio de Janeiro, Biblioteca Reprográfica Xerox. Edição comemorativa do sesquicentenário da Associação Comercial do Rio de Janeiro, 1984. Voir également : Guilherme Auler. Os franceses residentes no Rio de Janeiro - 1808-1820. Rio de Janeiro : Arquivo Nacional, 1960 [préface de José Honório Rodrigues] ; Ubiratan Machado, A etiqueta de livros no Brasil : subsídios para uma história das livrarias brasileiras. São Paulo : Edusp, Oficina do Livro Rubens Borba de Moraes, Imprensa Oficial do Estado, 2003, p. 20. 34 A Província de São Paulo, Paulo,13/08/1875. 35 Gazeta de Notícias, 02/08/1875. 36 Voir la caricature de K. Lixto, analysée dans l’article de Valéria Guimarães, “Passageiros de Bondes...”, op. cit., p. 40. D’autres enregistrements de camelots sont trouvés dans les journaux qui circulaient à l’époque (en général des garçons pauvres), dans les mémoires et les biographies, ainsi que dans les enregistrements iconographiques, comme la célèbre photographie de Marck Ferrez, de 1899, avec deux jeunes hommes mal habillés, portant les journaux O Paiz, Jornal do Brasil et A Notícia. 33

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À São Paulo, un autre exemple est la célèbre Librairie Garraux37. En 1876, une annonce remplissait une demie page à la fin du journal A Província de São Paulo, attirant l’attention sur un long catalogue de journaux étrangers dans les domaines de l’agriculture, de la technologie, de la politique, de l’illustration, de la maçonnerie, de la mode, de la religion, de la médicine, de la pédagogie, de la photographie, des voyages et du magnétisme, comptant plus de cinquante journaux français et à peu près une douzaine dans d’autres langues, telles que l’anglais et l’allemand, en plus d’offrir des abonnements « à tous autres journaux »38. L’idée de temps synchronique entre le Brésil et le reste du monde, symbolisant l’insertion du pays dans la modernité, apparaît dans cette publicité lorsque, avec le titre Observações, il est souligné que « les journaux de la maison Garraux, étant reçus directement d’Europe par la poste, sont livrés avant les abonnements faits par l’intermédiaire de toute maison de Rio de Janeiro ». Ainsi, la Maison Garraux assurait que, sans intermédiaires, son service était plus rapide, mettant ses lecteurs brésiliens en contact avec les derniers évènements avant toute autre librairie : « IL EST IMPOSSIBLE d’y avoir plus de célérité dans la réception de vos journaux, et la MAISON GARRAUX est peut-être la seule qui rend service à ses abonnés avec cette rapidité »39. Malgré le fait d’avertir les lecteurs des problèmes découlant des « risques de retard, d’égarement et de perte, en raison des transport à vapeur, de la douane et de la poste »40 et que de probables pertes seraient à la charge des abonnés, c’est la garantie de la livraison rapide et sûre de leur part qui attire l’attention, en leur conférant un rôle d’importants passeurs entre l’Europe et le Brésil, mais surtout entre la France et le Brésil41. Toujours à São Paulo, nous avons trouvé une publicité publiée dans l’Almanaque Histórico Literário do Estado de S. Paulo, de 1903, de la Grande Livraria Paulista Miguel Melillo - maison d’édition et importatrice qui vend des livres dans toutes les langues, des articles de papeterie, des fournitures pour l’école, de bureau et qui informe que « Nous offrons des abonnements à des journaux étrangers et nationaux »42. L’Almanach Illustrado de São Paulo, de 1904, fait la publicité de la Casa Editora Mófreita de São Paulo, avec des succursales à Rio de Janeiro, Santos et Campinas et qui Pour une étude détaillée de cette librairie et de son libraire, ainsi que de leur importance dans la configuration du paysage intellectuel paulista du XIXe siècle, voir Marisa Midori Deaecto, O Império dos Livros - instituições e práticas de leitura na São Paulo oitocentista, São Paulo, Edusp/FAPESP, 2011. 38 A Província de São Paulo, 06/02/1876. 39 Idem, Ibidem. 40 Idem, Ibidem. 41 Ce souci de rapidité apparaît également dans d’autres occasions, comme dans le catalogue de journaux de la Librairie Lombaerts. Cité en Valéria Guimarães, « Jornais Franceses no Brasil » op. cit. 42 Carlos A. Reis (dir.), Almanaque Histórico Literário do Estado de S. Paulo de 1903, São Paulo, Tipografia a vapor de Rosenhain & Meyer, 1902. 37

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publiait et vendait des livres et « Offre[offrait] également des abonnements aux journaux de mode ou à tous journaux illustrés nationaux ou étrangers »43. Nous trouvons également des représentants dans d’autres villes du Brésil, tels que la Librairie Genoud, à Campinas, dont l’annonce dans l’Almanaque Histórico Literário do Estado de S. Paulo, de 1896, comportait l’appel en français « Au Monde Élégant », une façon de distinguer ses produits, qui incluaient des services de papeterie, des livres et des « abonnements à tous les journaux »44. À Recife, l’ « Antiga Casa Laemmert - livraria papelaria - tipografia », appartenant à J.-B. Edelbrock, annonçait dans l’Almanaque Brasileiro Garnier, de 1904, que l’on pouvait y trouver des « publications récentes - en livres, journaux et revues étrangers »45. Parmi les connexions possibles entre la France et le Brésil à travers les imprimés, nous avions encore des exemples d’agents qui, comme c’est le cas de plusieurs librairies, ne vendaient pas seulement des imprimés, mais toutes sortes de marchandises. Un fait curieux est celui d’un éditeur qui n’appartenait pas à la branche spécifique des lettres, F. Ladevège, « professeur de Forte, à Paris », qui annonçait, en 1880, dans la Gazeta de Notícias à « MM. les tailleurs » que son journal « traduit en portugais » Le Mussé des Tailleurs serait disponible pour des abonnements annuels au Brésil par son agent Germain Bloch, rue Alfândega, à Rio de Janeiro, à 20 « réis » pour une année. Selon cette annonce, Germain Bloch était le seul représentant des vins de Bordeaux (Paul Clemond) au Brésil46. Finalement, quelques-unes des institutions médiatrices se situaient en dehors du Brésil, comme nous le verrons ci-après. Le Brésil en France Une annonce de H. Mellier, dans l’Almanaque Brasileiro Garnier, de 191147, montre une maison d’édition et une sorte d’agence française identifiée comme « Commission en Carlos Reis (dir.) Almanach Illustrado de São Paulo, São Paulo, Tipografia Andrade e Mello, 1903, p. 229. Sur la couverture de l’exemplaire étudié, on peut voir un tampon de la Librairie Mercúrio conten14Janeiro, 1911, p. 15. Dans l’exemplaire que nous avons étudié, il y a un tampon sur la page de garde comportant la mention « OFFERT par la Société brésilienne pour l’animation de l’agriculture - siège à Paris ». 44 Oscar Monteiro (org) , Almanaque Histórico Literário do Estado de S. Paulo (1896), São Paulo, exemplaire abîmé, sans référence de la maison d’édition ou de la typographie, 1895. 45 B. F. Ramiz Galvão (dir.) Almanaque Brasileiro Garnier para o ano de 1904, Rio de Janeiro, Livraria Garnier, 1904. 46 Gazeta de Notícias, 20/05/1880. 47 João Ribeiro (dir.), Almanaque Brasileiro Garnier para o ano de 1911, Rio de Janeiro, 1911, p. 15. Dans l’exemplaire que nous avons étudié, il y a un tampon sur la page de garde comportant la mention « OFFERT par la Société brésilienne pour l’animation de l’agriculture - siège à Paris ». 43

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librairie pour l’étranger », située à Paris, rue Mignon (Danton). Ce qui l’on peut déduire de cette annonce, faite en portugais, c’est que l’établissement exportait des œuvres françaises et étrangères, y compris des « abonnements à tous les journaux et périodiques » vers l’Amérique du sud, où il maintenait des « correspondants dans tous les grands centres »48. L’agence de transport Compagnie Mondiale de Transports, par contre, située 25, rue d’Alsace, à Paris, faisait une publicité très illustrée dans l’Almanaque Brasileiro Garnier, de 191449, essayant de convaincre les importateurs brésiliens que ses services facilitaient ces connexions. La publicité semble s’adresser aux Brésiliens, qui achètent des produits made in France, montrant, dans une caricature pleine de bonne humeur que ses services étaient indiqués ni plus ni moins par le Ministère des Exportations français. Listes et statistiques Une autre source intéressante, quoique plus rare, était disponible dans quelques almanachs, dont la vocation pour des listes et des recensements est très connue. L’Almanaque Brasileiro Garnier, de 1905, exhibe une section qui apporte une liste de journaux publiés au Brésil, dans l’année précédente, « A imprensa paulista em 1904 », en essayant de faire une étude statistique. On y trouve deux journaux de titres français : le Journal Français et le Messager de St. Paul. Ce dernier, dans les années 80 très bouleversés de 1880, diffuse des appels de « parution » (ce mot figure dans l’original en portugais) dans le journal Gazeta de Notícias50 et est publié au Brésil comme pour public-cible principal les Français qui étaient installés au Brésil, comme c’est le cas d’autres journaux, dont La Petite Revue - financière, économique, commerciale et littéraire - organe du crédit général français, laquelle malgré son nom, était un journal financier bilingue publié à São Paulo en 1902. Les exemples de connexions dans ces trajectoires des journaux français au Brésil sont innombrables. Il est possible également de dessiner un réseau complexe qui implique des personnes et des institutions dans le circuit de production, de circulation et de réception desdits journaux. Cette communication n’a eu pour but que de démontrer quelques Nous avons également quelques cas d’échange, de véritables connexions entre le Brésil et la France qui dépassent le monde de l’imprimé, mais qui y gravitent. Soit l’exemple de l’Agence lusobrésilienne, qui recevait des Portugais et des Brésiliens à Paris (Almanaque Brasileiro Garnier, op. cit., 1911), soit le cours de littérature brésilienne dans la Sorbonne, en 1911, dont le début a été assuré par Oliveira Lima avec un programme intitulé Formation historique de la nationalité brésilienne (Almanaque Brasileiro Garnier, op. cit., 1912, p. 327). 49 João Ribeiro (dir.), Almanaque Brasileiro Garnier para o ano de 1914, Rio de Janeiro, 1913. Sur la quatrième de couverture on voit la mention « Pour des sujets de publicité, toute correspondance doit être envoyée à Almanaque Brasileiro 125, Boulevard du Montparnasse, Paris ». 50 Gazeta de Notícias, 30/05/1880. 48

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procédures méthodologiques en vue d’obtenir ces informations, avec l’illustration de quelques exemples. L’étape suivante sera celle de démontrer précisément comment ces interactions se font, avec la finalité ultime de définir quelles seraient leurs implications pour la constitution d’une histoire de la lecture de la presse périodique au Brésil au passage du XIXe au XXe siècle.

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4 eme PARTIE CoLlecTioNnismE eT PrAtiQUEs de LeCturE


Penser les Livres de la Marquise d’Alorna (1750-1839) Vanda Anastácio

(Universidade de Lisboa)

L

’une des hypothèses du projet qui est à la base de cette rencontre est que la récupération des expériences de lecture individuelles et les informations sur les livres réunis par un seul individu peuvent nous aider à comprendre la façon dont les imprimés ont circulé entre l’Europe et le Brésil dès la fin du XVIIIème siècle et jusqu’au début du XIXème siècle. Dans cet ordre d’idées, l’examen des papiers personnels de la 4ème Marquise d’Alorna, née en 1750 et décédée en 1839, peut être intéressant. En effet, D. Leonor de Almeida Portugal, qui est également connue sous le pseudonyme littéraire d’Alcipe, a joué un rôle important dans la vie intellectuelle portugaise du tournant du XVIIIème siècle. Sa longue vie a été riche en événements. Elle était la petite fille maternelle des Marquis de Távora, torturés et exécutés publiquement en 1759 pour avoir été jugés coupables d’avoir participé à l’attentat contre le Roi D. José, en 1758. À l’âge de huit ans, Alcipe est enfermée au couvent de Saint Félix à Chelas, avec sa mère et sa sœur, pendant que son père est fait prisonnier d’Etat et emprisonné, d’abord à la Tour de Belém et, plus tard, au fort de Junqueira. Libérée en 1777, après la mort de D. José et l’éloignement de son Premier Ministre, le Marquis de Pombal, D. Leonor épouse l’année suivante le Comte de Oeynhausen – un officier allemand de la Maison de Schaumbourg-Lippe. Ce dernier fut nommé Ministre Plénipotentiaire auprès de la Cour de Vienne en 1789, où le couple vécut jusqu’en 17851. Entre cette date et le début des années 1790, la famille Oeynhausen s’est installée à Avignon jusqu’à son retour à Lisbonne D. Leonor a écrit le récit de la façon dont elle a obtenu ce poste pour son mari dans un document qui a été publié par Hernâni Cidade, «Como a Condessa de Oeynhausen obtém a nomeação do marido para enviado à Corte austríaca», Inéditos, Cartas e outros Escritos, Lisboa, Sá da Costa, 1941, pp. 59-72. 1


peu avant 1793, date à laquelle le Comte de Oeynhausen décède. Veuve, D. Leonor de Almeida fréquente les milieux intellectuels de Lisbonne, et participe à la vie sociale et politique de cette ville jusqu’à son départ du pays en 18032. Après avoir vécu quelque temps en Espagne, elle part pour l’Angleterre, ne revenant au Portugal qu’en 1815. Jusqu’à sa mort, en 1839, Alcipe a occupé une place centrale dans la vie culturelle de Lisbonne. Sa maison était fréquentée par des écrivains et par des hommes politiques de différentes générations et tendances idéologiques qui envisageaient la fréquentation de la vieille Marquise comme un signe de distinction et de légitimation. D. Leonor a été une lectrice vorace pendant toute sa vie. Elle chérissait tout particulièrement la poésie : elle aimait écrire des poèmes et avait du talent pour s’exprimer en vers. Cet amour ne l’a pas empêchée de s’intéresser à bien d’autres sujets, comme les diverses branches de la philosophie – qui incluait, à l’époque, des domaines du savoir qui ne lui sont plus associés aujourd’hui, comme les sciences naturelles, la logique, une partie de la physique, une partie de la chimie, etc. –, la théologie, la rhétorique, etc. Pendant son enfance et son adolescence passées au couvent, elle a appris le français, l’anglais, l’italien et le latin, ce qui lui a permis de lire dans le texte les grands auteurs classiques, ainsi que des œuvres contemporaines non encore traduites en portugais. Grâce à ses compétences dans ces langues, auxquelles est venu se joindre l’allemand après son mariage, elle a pu traduire et adapter des œuvres diverses, et certaines de ces traductions ont même été publiées de son vivant pendant ses années de veuvage. Quand elle était encore à Chelas, à une date qu’on peut situer entre 1771 et 1773, D. Leonor est devenue une lectrice assidue des journaux encyclopédiques français et de la revue anglaise Monthly Review, (dirigée par Ralph Griffiths), qui lui était fournie par le Docteur Tamagnini, médecin de sa mère3. Les annonces de publication et les critiques de livres recensées dans ces périodiques sont à l’origine d’une partie considérable de ses lectures de cette période, qui incluaient des œuvres qui, bien que défendues par les édits censoriaux de la Real Mesa Censória, pouvaient être achetées à Lisbonne sous le manteau, grâce à la participation des libraires du Portugal et aux réseaux de contrebande qui organisaient, à Genève et à Neuchâtel, la vente et l’envoi d’œuvres interdites en direction de la Péninsule Ibérique4. Bien qu’elle ne parlât pas allemand à ce moment-là, D. Leonor a connu quelques-uns des poètes allemands les plus lus dans l’Europe des Lumières (comme par exemple, Gessner, Haller et, plus tard, Goethe) par le biais de la traduction française. Une de ses œuvres Vanda Anastácio « Introdução », Sonetos da Marquesa de Alorna, Rio de Janeiro, Editora 7Letras, 2008, pp. 15-47. 3 João Almeida Flor, “Alcipe e uma revista inglesa em Chelas” in: Vanda Anastácio (coord.), Correspondências (usos da carta no século XVIII), Lisboa, Colibri – Fundação das Casas de Fronteira e Alorna, 2005, pp. 33-44. 4 Georges Bonnant, Le livre genevois sous l’Ancien Régime, Genève, Droz, 1999. 2

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préférées à cette période fut l’anthologie de Michael Huber, Choix de poésies allemandes en deux volumes, publiée pour la première fois en 17665. Une partie de l’information concernant les lectures de D. Leonor, son accès aux œuvres et à la propriété de livres se trouve dans la correspondance qu’elle a échangée avec son père et avec D. Teresa de Mello Breyner, Comtesse de Vimieiro (1739-1798 ?), sa cousine et confidente qui lui rendait visite fréquemment au couvent à la fin de la période d’enfermement forcé des femmes de la famille d’Alorna6. Ces missives, dont la publication est actuellement en cours, fournissent des renseignements précieux sur la façon dont les textes et les livres circulaient parmi les membres de l’aristocratie lettrée portugaise. Elles ont aussi l’avantage d’enregistrer des expériences de lecture et des recommandations d’œuvres lues. Entre autres informations, elles permettent de vérifier que des auteurs comme Claudio Manuel da Costa (1729-1789) ou Domingos Caldas Barbosa (17391800), qui sont considérés aujourd’hui comme des auteurs brésiliens, circulaient, ont été lus et appréciés à Lisbonne comme faisant partie d’un patrimoine culturel commun, une réalité qu’on a tendance à oublier aujourd’hui7. L’habitude d’enregistrer des impressions de lecture, de recommander et d’envoyer des livres, semble avoir été moins intense pendant les années qui ont suivi immédiatement le mariage de D. Leonor. Dans les lettres qu’elle a écrites à sa sœur et à son père durant la période où elle a vécu à Vienne et dans le Sud de la France et où elle a mis au monde six enfants, la Comtesse d’Oeynhausen semble avoir eu moins de temps pour se consacrer à la lecture. Toutefois, on trouve encore dans ses lettres à sa famille des allusions à la composition de poèmes, par écrit aussi bien qu’oralement – improvisations lors de moments de convivialité –, à l’échange Michael Huber, Choix de poésies allemandes, 2 vols., Paris, chez Humblot, 1766. Cf. : Maria Manuela Gouveia Delille, «A Marquesa de Alorna – uma discípula sensível das Luzes europeias», in: Werner Thielemann (coord.), Século das Luzes. Portugal e Espanha, o Brasil e a Região do Rio da Prata, Frankfurt am Main, TFM - Biblioteca Luso-Brasileira, 2006, 209-226; Maria Manuela Gouveia Delille, «Zu den Anfangen der Staël-Rezeption in der portugiesischen Litteratur» in: Udo SCHÖNING e Frank SEEMANN (coord.), Madame de Staël und die Internationalität der europäischen Romantik. Fallstudien sur interculturellen Vernetzung, Göttingen, Wallstein Verlag, 2003, pp. 51-73. 6 Les documents se trouvent à l’Arquivo Particular do Palácio Fronteira, Arquivo da Torre do Tombo, à Lisbonne. L’inventaire et transcription de ces correspondances est en cours avec l’appui de la Fundação das Casas de Fronteira e Alorna et de la Fundação para a Ciência e Tecnologia. La correspondance avec D. Teresa de Mello Breyner pendant la période de Chelas a déjà été publiée : Vanda Anastácio, Cartas de Lília e Tirse, (organização e fixação do texto de Vanda Anastácio; estudos introdutórios de Teresa Almeida, Vanda Anastácio e Raquel Bello Vazquez; anotação de Teresa Almeida, Vanda Anastácio, Manuella Delille, João Almeida Flor, Tiago Miranda, Raquel Bello Vazquez, Nuno Monteiro), Lisboa, Colibri, Fundação das Casas de Fronteira e Alorna, 2007. 7 Vanda Anastácio, «Alcipe e o Brasil: notas para uma investigação» in.: Tania Maria Bessone, Gilda Santos, Ida Alves, Madalena Vaz Pinto e Sheila Hue (eds.) D. João VI e o Oitocentismo, Rio de Janeiro, FAPERJ – Contracapa, 2011, pp. 259-268; Vanda Anastácio, «Por um espaço cultural luso-brasileiro. Notas para uma investigação», Cadernos de Pesquisa em Literatura, Porto Alegre, PUC-RGS, vol. 15, nº 1, Março 2009, pp. 7-16. 5

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de poèmes et à la glose de vers d’autres poètes, parmi lesquels se comptent des noms aussi illustres que celui de Pietro Metastasio8. Pendant les années passées à Londres, moins connues et moins documentées, D. Leonor s’est toujours intéressée à la lecture et à l’acquisition de livres. C’est ce qu’on peut conclure de la traduction de poèmes de Mrs Opie datant de cette période de sa vie9, ainsi que des commandes d’œuvres qu’on trouve dans les lettres qu’elle a envoyées à D. Leonor da Câmara. À partir de cette dernière correspondance avec la fille de sa défunte sœur D. Maria, on peut comprendre que, malgré son éloignement, D. Leonor ne cessait de s’intéresser à ce qui se publiait au Portugal. Il importe de souligner ici l’existence d’une lettre envoyée par la Comtesse d’Oeynhausen en 1809, dans laquelle elle demande à sa nièce de lui adresser 19 titres d’œuvres en portugais destinées à être offertes à un certain Mylord Glandeson, lui expliquant qu’elle désire grandement lui faire «cette faveur parce qu’il m’en fait beaucoup». L’observation de cette liste de livres permet de conclure qu’elle ne se réduit pas à un simple registre de préférences personnelles, mais fait la proposition d’un vrai kanon destiné à initier quelqu’un à la littérature de langue portugaise à travers la lecture de ses «bons auteurs». Voici cette liste proposée en transcription diplomatique accompagnée de précisions entre parenthèses : Rol dos livros para Mylord Glandeson Obras completas de Luis de Camões A Ulissea por Gabriel Pereira de Castro Tradução da Eneida por João Franco Barreto Tradução das Georgicas por Leonel da Costa Tradução das Georgicas por Antonio José Osório, e todas as suas obras Obras Poéticas de Ferreira [António Ferreira] Obras Poéticas de Bernardes [Diogo Bernardes] Cortes [sic] n’aldea de Francisco Rodrigues Lobo Obras lyricas de Garção [Pedro António Correia Garção] Obras Poeticas de Manuel Maria du Bocage Poesias de Quita [Domingos dos Reis Quita] Obras do Pe Francisco Manuel [Filinto Elísio] Tradução d’Horatio do Pe Jose Agostinho Obras de Nicolau Tolentino Obras de Bersane [José Bersane Leite] Obras do Malhão [Francisco Manuel Gomes da Silveira Malhão] Obras do Caldas [Domingos Caldas Barbosa] Vida de D. João de Castro de Jacinto Freire [de Andrade] e Clarimundo do mesmo10 (1809, pp. 2-3) Vanda Anastácio, «Alcipe and music» in.: David Cranmer (coord.) Mozart, Marcos Portugal e o seu tempo, Lisboa, Colibri – Centro de Estudos de Sociologia e Estética Musical, 2010, pp. 155-166. 9 Trata-se do poema de Mrs Opie cujo 1º verso é: «Yes... though we’ve loved so long, so well,» publicado na edição dos Poems desta autora em 1802. Cf.: Marquesa de Alorna, «Imitação livre de uma cantiga inglesa de Mrs Opie», Obras Poeticas de D. Leonor d’Almeida Portugal Lorena e Lencastre, Marqueza d’Alorna, Condessa d’Assumar e d’Oeynhausen, conhecida entre os poetas portuguezes pello nome de Alcipe, Lisboa, Na Imprensa Nacional, 1844, vol. II, p. 331. 10 Carta preservada no ANTT Casa Fronteira 177. 8

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Dans cette liste, les œuvres contemporaines de D. Leonor sont majoritaires mais apparaissent aussi des poètes plus anciens, considérés à l’époque comme des modèles, comme c’est le cas des auteurs de la Renaissance Camões, António Ferreira et Diogo Bernardes. Il y a aussi des auteurs qui peuvent avoir été choisis pour le caractère exemplaire de leur écriture et/ou pour le prestige dont ils jouissaient alors. D’autres choix indiquent peut-être l’intention de valoriser des sujets portugais comme c’est le cas de Ulisseia, de Corte na Aldeia ou de la Vie de D. João de Castro. Remarquons le pourcentage relativement élevé de traductions portugaises d’œuvres d’auteurs de l’Antiquité qui étaient très connus et très lus à l’époque en contexte didactique (comme Horace et Virgile, ce dernier représenté par deux traductions des Géorgiques). Étant donné les dimensions de cet article, je ne ferai pas ici l’analyse approfondie de cette liste, mais passerai à la présentation d’un autre aspect du travail que les documents conservés de la Marquise d’Alorna nous permettent de réaliser. Il s’agit des informations que nous pouvons réunir sur D. Leonor d’Almeida en tant que collectionneuse et propriétaire de livres destinés à être lus par elle-même, informations qui peuvent être glanées dans sa correspondance mais aussi par la reconstitution d’une partie de sa bibliothèque personnelle à partir d’exemplaires dispersés lui ayant probablement appartenu. Dans un écrit qu’elle a dicté quelques années après être sortie du couvent, D. Leonor a noté la constitution d’une bibliothèque  comme étant l’une des réalisations les plus remarquables de sa jeunesse: […] continuei a minha assiduidade junto ao leito de minha mãe e a ler-lhe em português, tudo quanto ela queria, a maior parte das obras eram devotas, mas escritas por aqueles que melhor falavam a lingua portuguesa, por exemplo Frei Luis de Sousa, Bernardes, Fr. Tomé de Jesus, a vida de D. João de Castro, por Jacinto Freire, algumas orações académicas de meu Pai e de meu avô, etc. e com isso adquiri a correcção na lingua; nesta época chegou uma carta de Malta, em que meu Tio, D. Luis de Almeida, irmão de meu Pai dava muitos parabéns a minha mãe, das habilidades de sua filha, dizendo que lhe constava que eu sabia muito bem francês e italiano; era falsa a notícia, eu não sabia nem francês, nem italiano, mas entrei com tal zelo a estudar, uma e outra língua que de 13 anos entendia tudo, li Telémaco, várias outras obras de Mr. de Fenelont a Enciclopédia de Mr. de Ramsay que traduzi toda em português que ficou na mão do Bispo de Malaca, homem muito instruido e de muito engenho; começou-me a tentar a leitura dos Poetas, li Ferreira e finalmente Camões, quasi me fez endoidecer de entusiasmo e me fez desenvolver a mim, esse tal qual estro, que tanto recreava meu Pai, fui lendo tudo quanto achei e pude adquirir. Por um folheto que comprei, o qual tinha por título a Bibliothèque d’un homme de gôut, cheguei a adquirir 600 volumes meus, quasi todos cheios de notas, para meu estudo e instrução. Mas depois da soltura de meu Pai e do meu casamento, mandando ir esta colecção de livros para o Porto, onde meu marido governava furtaram-me estes 600 volumes, que eu julgava ser o meu tesouro11.

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Carta da Colecção Particular do Palácio Fronteira, ref.ª: ALCPAI 1 257


Dans ce récit, l’auteure parle de sa préoccupation à constituer une collection cohérente et va jusqu’à choisir un modèle : la Bibliothèque d’un homme de goût de Chaudon Louis Mayeul dont le titre complet est Bibliothèque d’un homme de goût ou Avis sur le choix des meilleurs livres écrits en notre langue sur tous les genres de sciences et de littératures. Publié pour la première fois en 1773, cet ouvrage a eu un succès extraordinaire et a connu plusieurs réimpressions. La perte de cette première bibliothèque, que l’auteure disait considérer comme «son trésor», n’a pas éteint son désir de former une collection personnelle de livres. En effet, parmi les papiers de D. Leonor conservés dans la Collection Particulière du Palais Fronteira, on compte deux listes de livres lui ayant appartenu et dont l’analyse approfondie est en cours de préparation. Ces listes comportent respectivement 200 et 147 titres. La première liste est une copie calligraphique en français, datée du 15 Juillet 1783 qui a été réalisée quand D. Leonor se trouvait à Vienne. Son titre est : Liste des livres qui se trouvent présentement dans la Bibliothèque de Son Excellence Madame La Comtesse d’Oeynhausen et elle est organisée par langues, cette division comportant toutefois  quelques irrégularités : par exemple, parmi les 200 tomes en français apparaissent aussi des estampes et des revues illustrées de mode. Autre erreur : parmi les livres en anglais est noté un livre en allemand (les Schriften de Salomon Gessner), ce qui montre que, probablement, le copiste ne connaissait aucune des deux langues. La deuxième liste se trouve dans un cahier autographe tronqué dont la première feuille comporte l’inscription autographe «Os meus Livros», ce qui indique la volonté claire de délimiter un ensemble selon «un gusto, unas necesidades o un plan de coleccionar » selon l’expression de Pedro Cátedra12. Les listes de livres de D. Leonor révèlent de claires préférences qui coïncident, en partie, avec la plupart des goûts qu’elle avait manifestés dès ses premières années13. En effet, pour ceux qui connaissent ses lettres de jeunesse, il n’est pas surprenant de retrouver dans la collection des œuvres de philosophie et de poésie contemporaines, en particulier celles de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire, ainsi qu’un grand nombre de pièces de théâtre d’auteurs italiens et français (Carlo Goldoni, Pietro Metastasio ou le théâtre complet de Voltaire, par exemple), des livres sur des sujets historiques, surtout des biographies de rois et de princes, les mémoires de personnages illustres et, enfin, la présence de quelques œuvres philosophiques où sont discutés des grands thèmes relatifs à la morale et au catholicisme Pedro Cátedra, «Bibliotecas y libros de mujeres en el siglo XVI» Península - Revista de Estudos Ibéricos, nº 0, 2003, pp. 13-27; Pedro Cátedra e Anastasio ROJO, Bibliotecas y Lecturas de Mujeres Siglo XVI, Madrid, Instituto de Historia del Libro y de la Lectura, 2004. 13 Vanda Anastácio, «D. Leonor de Almeida Portugal: as Cartas de Chelas» in.: Vanda Anastácio (coord.), Correspondências (usos da carta no século XVIII), Lisboa, Edições Colibri - Fundação das Casas de Fronteira e Alorna, 2005, pp. 45-53. 12

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qui animaient le débat intellectuel à l’époque14. Plus surprenant est le fait de trouver sur ces deux listes des livres qui étaient considérés licencieux à l’époque, comme par exemple les Bijoux indiscrets de Diderot (sur la liste de 1783), ou Le paysan perverti et La paysanne pervertie, deux œuvres de Restif de la Bretonne qui figurent sur l’inventaire non daté. On sait toutefois, d’après une explication donnée par D. Leonor à son père dans les années 1770, qu’à son avis, les gens faisant preuve d’une morale solide ne se laissent pas facilement corrompre par des lectures moins orthodoxes. Pour comprendre ce qu’impliquent ces constatations, il serait nécessaire de mieux connaître la composition d’autres bibliothèques féminines réunies au Portugal et au Brésil à la même époque. Cette comparaison est malaisée en raison de la difficulté à trouver des données fiables sur la relation entre les femmes et les livres avant 1900. Comme on le sait, à de très rares exceptions, les études réalisées sur les bibliothèques féminines partent d’inventaires post-mortem qui incluent des listes de livres. Or ces sources présentent un certain nombre de problèmes. D’une part, comme l’a remarqué Aracelli Guillaume Alonso15, les inventaires post-mortem de femmes n’enregistrent que des livres ayant une valeur commerciale ; d’autre part, les inventaires ne permettent pas de savoir qui a fait l’acquisition des livres : la plupart des inventaires dits «féminins» correspondent à des bibliothèques héritées, parfois d’un mari, parfois d’autres membres de la famille et il est difficile de savoir quels livres étaient préférés par les hommes, lesquels ont appartenu à des femmes et lesquels ont été lus par elles. Pour le XVIIIème siècle luso-brésilien on peut également prendre en considération les listes d’œuvres appartenant à des collections particulières qui ont été envoyées à la Real Mesa Censória entre 1769 et1770, à la suite de l’Edital du 10 Juillet 1769. Parmi celles-ci se trouvent 89 inventaires de bibliothèques de femmes16. Ces listes ont l’avantage de réunir des documents circonscrits dans le temps qui incluent, non seulement des bibliothèques de famille, mais aussi des bibliothèques identifiées par leurs propriétaires comme étant d’usage personnel. En partant de l’examen de ces listes, Zília Osório de Castro a mis en évidence des caractéristiques communes entre les bibliothèques féminines de cette période : a) un Vanda Anastácio, «Perigos do Livro. (Apontamentos acerca do papel atribuído ao livro e à leitura na correspondência da Marquesa de Alorna durante o período de encerramento em Chelas» in Românica, Lisboa, Faculdade de Letras da Universidade de Lisboa, nº 13, 2004, pp. 125-141; Palmira Fontes da Costa, “Women and the Popularisation of Botany in Early Nineteenth-Century Portugal: The  Marquesa de Alorna´s Botanical Recreations”, in Faidra Papanelopoulou, Agustí Nieto-Galan and Enrique Perdiguero (eds.), Popularisation of Science and Technology in the European Periphery (Ashgate, 2009), pp. 43-63. 15 Aracelli Guillaume-Alonso, «Des bibliothèques féminines en Espagne (XVI-XVII siècles. Quelques exemples» in. : Courcelles, Dominique de et Carmen Val Juliàn (eds.) Des Femmes et des livres. France et Espagnes, XIV-XVII siècles, ‘Etudes et rencontres de l’Ecole des Chartres, Paris, Honoré Champion-Genève Droz, 1999, pp. 61-74. 16 Cristina Maria de Castro Correia Cardoso da Costa, As bibliotecas particulares femininas nos espaços de educação no século XVIII em Portugal: um contributo para o estudo do género, Dissertação de Mestrado, FLUL, 2010. 14

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petit nombre de livres (il s’agit très rarement de plus de 25 ouvrages) ; b) la prédominance ou l’exclusivité de sujets liés à la religion (livres mystiques, livres de dévotion ou livres théologiques) ; c) et le fait que la quasi-totalité des livres déclarés ait été publiée à Lisbonne en portugais, et corresponde à des éditions contemporaines (même si parfois il s’agit de rééditions de textes de la fin du siècle précédent)17. Il faut évoquer ici quelques recherches monographiques dispersées qui ont permis de connaître d’autres inventaires de bibliothèques féminines. C’est le cas du catalogue des livres de la Reine D. Carlota Joaquina et de la liste de livres de la bibliothèque de la Reine D. Maria Bárbara de Bragança, récemment édité18. En 2008, Raquel Bello Vázquez a publié, dans sa thèse de Master sur la trajectoire de la Comtesse de Vimieiro, l’inventaire des livres que celle-ci partageait avec son mari19. À première vue, ce que l’on connaît de la bibliothèque d’Alcipe ne permet pas la classer selon les paramètres définis pour les bibliothèques féminines à partir des listes fournies à la Real Mesa Censória en 1769-1770. Ses livres ne sont ni en nombre réduit, ni limités aux mêmes sujets ; en outre, la plupart d’entre eux ont été publiés à l’étranger. En termes de dimension, les inventaires de livres de D. Leonor ressemblent plus à ceux des femmes de la famille royale, mais révèlent des intérêts beaucoup plus variés. La comparaison et l’analyse critique de ces fonds pourra nous aider à remettre dans leur contexte des logiques d’acquisition et de collection inexploitées jusqu’à présent, ce qui nous offrira des données importantes pour le sujet qui nous occupe ici. Très récemment, ont été mises au jour de nouvelles informations capables de porter un peu plus loin l’étude de la bibliothèque de la Marquise d’Alorna. Grâce au projet de recherche «Livros de Fronteira» financé par la FCT entre 2010 et 201220 l’ancienne bibliothèque du Palais Fronteira a été traitée selon des critères bibliothéconomiques et un catalogue on-line sera prochainement disponible. Ce travail a révélé l’existence, dans cette collection, de livres portant des marques significatives de leur appartenance à la Marquise. Or, non seulement les œuvres de la Bibliothèque du Palais portant ces marques coïncident totalement avec des œuvres que D. Leonor a mentionnées dans sa correspondance et avec le contenu des deux catalogues élaborés de son vivant mais, de plus, il y a d’autres œuvres dans cette bibliothèque qui ne présentent aucune marque, mais qui ne peuvent que lui avoir appartenu. C’est le cas d’un ensemble d’une vingtaine d’œuvres du XVIIIème siècle, Zília Osório de Castro «Bibliotecas femininas (1769-1770)» in.: A.A. V.V., Congresso O Marquês de Pombal e a sua Época. Actas, Oeiras, Câmara Municipal de Oeiras, 2001, pp. 477-484. 18 Ana Cristina Duarte Pereira, «Documento nº 8 – BNE, ms/12710. Inventário da Livraria de D. Maria Bárbara de Bragança – núcleo português», Princesas e Infantas de Portugal, Lisboa, Eds. Colibri, 2008, pp. 234-248. 19 Raquel BelloVazquez, ‘Uma certa ambição de glória’ Trajectória, redes e estratégias de Teresa de Mello Breyner nos Campos intelectual e do Poder em Portugal (1770-1798), Santiago de Compostela, Universidade de Santiago de Compostela, CD-ROM e Dissertação policopiada, 2005. 20 Livros de Fronteira: tornar acessível uma colecção privada. Refª.: PTDC/CCI-CIN/102262/2008. 17

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en allemand, d’auteurs comme Burger, Gellert, Herder, Gessner ou Moses Mendelssohn, dont les ouvrages ont été traduits, adaptés ou cités par la Marquise dans sa correspondance familière. La coïncidence avec des œuvres qui figurent dans les deux listes mentionnées s’étend à des œuvres portant des signes d’appartenance de sa fille D. Leonor Benedita, ce qui peut indiquer que celle-ci a hérité des livres de sa mère ou bien qu’elle a suivi, pour ses acquisitions de livres, des indications maternelles. Dans les deux cas, nous nous trouvons peut-être devant un système de transmission ou d’héritage féminin de livres et de lectures, ce qui peut ouvrir des perspectives pour comprendre les relations entre femmes et livres au Portugal au XVIIIème siècle. En conclusion, il semble clair que l’étude approfondie des lignes de recherche qui ont été ouvertes jusqu’à présent sur la relation qu’a établie la Marquise D. Alorna avec les livres, la traduction et la lecture, peuvent contribuer à une meilleure connaissance de la transmission, de la circulation et de l’utilisation de livres et de savoirs dans l’espace euro-atlantique. References Bibliographiques Alorna, Marquesa de «Imitação livre de uma cantiga inglesa de Mrs Opie», Obras Poeticas de D. Leonor d’Almeida Portugal Lorena e Lencastre, Marqueza d’Alorna, Condessa d’Assumar e d’Oeynhausen, conhecida entre os poetas portuguezes pello nome de Alcipe, Lisboa, Na Imprensa Nacional, 1844, vol. II, p. 331. Anastácio, Vanda, «D. Leonor de Almeida Portugal: as Cartas de Chelas» in.: Vanda Anastácio (coord.), Correspondências (usos da carta no século XVIII), Lisboa, Edições Colibri - Fundação das Casas de Fronteira e Alorna, 2005, pp. 45-53. _____, Vanda «Alcipe and music» in.: David Cranmer (coord.) Mozart, Marcos Portugal e o seu tempo, Lisboa, Colibri – Centro de Estudos de Sociologia e Estética Musical, 2010, pp. 155-166. _____, Vanda, «Por um espaço cultural luso-brasileiro. Notas para uma investigação» Cadernos de Pesquisa em Literatura, Porto Alegre, PUC-RGS, vol. 15, nº 1, Março 2009, pp. 7-16. _____, Vanda, «Alcipe e o Brasil: notas para uma investigação» in.: Tania Maria Bessone, Gilda Santos, Ida Alves, Madalena Vaz Pinto e Sheila Hue (eds.) D. João VI e o Oitocentismo, Rio de Janeiro, FAPERJ – Contracapa, 2011, pp. 259-268. Bello Vazquez, Raquel, ‘Uma certa ambição de glória’ Trajectória, redes e estratégias de Teresa de Mello Breyner nos Campos intelectual e do Poder em Portugal (1770-1798), Santiago de Compostela, Universidade de Santiago de Compostela, CD-ROM e Dissertação policopiada, 2005. Bonnant, Georges, Le livre genevois sous l’Ancien Régime, Genève, Droz, 1999. Castro, Zília Osório de, «Bibliotecas femininas (1769-1770)» in.: A.A. V.V., Congresso O Marquês de Pombal e a sua Época. Actas, Oeiras, Câmara Municipal de Oeiras, 2001, pp. 477-484. Cátedra, Pedro e Anastasio ROJO, Bibliotecas y Lecturas de Mujeres Siglo XVI, Madrid, Instituto de Historia del Libro y de la Lectura, 2004. _____, Pedro «Bibliotecas y libros de mujeres en el siglo XVI» Península Revista de Estudos Ibéricos, nº 0, 2003, pp. 13-27. 261


Cidade, Hernâni, «Como a Condessa de Oeynhausen obtém a nomeação do marido para enviado à Corte austríaca», Inéditos, Cartas e outros Escritos, Lisboa, Sá da Costa, 1941, pp. 59-72.», Costa, Cristina Maria de Castro Correia Cardoso da, As bibliotecas particulares femininas nos espaços de educação no século XVIII em Portugal: um contributo para o estudo do género, Dissertação de Mestrado, FLUL, 2010. _____, Palmira Fontes da, “Women and the Popularisation of Botany in Early Nineteenth-Century Portugal: The Marquesa de Alorna´s Botanical Recreations”, in Faidra Papanelopoulou, Agustí Nieto-Galan and Enrique Perdiguero (eds.), Popularisation of Science and Technology in the European Periphery (Ashgate, 2009), pp. 43-63. Delille, Maria Manuela Gouveia «A Marquesa de Alorna – uma discípula sensível das Luzes europeias», in: Werner Thielemann (coord.), Século das Luzes. Portugal e Espanha, o Brasil e a Região do Rio da Prata, Frankfurt am Main, TFM - Biblioteca Luso-Brasileira, 2006, 209-226. _____, Maria Manuela Gouveia «Zu den Anfangen der Staël-Rezeption in der portugiesischen Litteratur» in: Udo Schöning e Frank Seemann (coord.), Madame de Staël und die Internationalität der europäischen Romantik. Fallstudien sur interculturellen Vernetzung, Göttingen, Wallstein Verlag, 2003, pp. 51-73. Flor, João Almeida, “Alcipe e uma revista inglesa em Chelas” in: Vanda Anastácio (coord.), Correspondências (usos da carta no século XVIII), Lisboa, Colibri – Fundação das Casas de Fronteira e Alorna, 2005, pp. 33-44. Guillaume-Alonso, Aracelli, «Des bibliothèques féminines en Espagne (XVI-XVII siècles). Quelques exemples» in. : Courcelles, Dominique de et Carmen Val Juliàn (eds.) Des Femmes et des livres. France et Espagnes, XIV-XVII siècles, ‘Etudes et rencontres de l’Ecole des Chartres, Paris, Honoré Champion-Genève Droz, 1999, pp. 61-74. Huber, Michael, Choix de poésies allemandes, 2 vols., Paris, chez Humblot, 1766. Pereira, Ana Cristina Duarte «Documento nº 8 – BNE, ms/12710. Inventário da Livraria de D. Maria Bárbara de Bragança – núcleo português», Princesas e Infantas de Portugal, Lisboa, Eds. Colibri, 2008, pp. 234-248.

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Un instantané présent d’un fonds du passé Valéria Augusti

(Universidade Federal do Pará)1

C

e texte a pour but de présenter le développement des recherches concernant la présence de la prose de fiction étrangère dans le fonds du Grêmio Literário Português do Pará (la Guilde Littéraire Portugaise du Pará), un salon de lecture fondé à la ville de Belém en 1867 par une association de citoyens d’origine portugaise voulant promouvoir l’instruction de leurs compatriotes. Aux débuts de cette recherche, on visait àcomprendre les mécanismes dont les ouvrages qui composent le fonds avaient été acquis par le conseil d’administration du Grêmio dans les premières années de sa fondation. Il était clair que, dans la période comprise entre 1867 et 1871, on a donné préférence a une relation commerciale d’outre-mer, c’est pourquoi l’institution a choisi un libraire correspondant à Lisbonne, responsable d’envoyer les ouvrages directement à l’institution. En dépit des tentatives de changer de fournisseur libraire à cause des retards dans l’envoi des ouvrages, au moins jusqu’à la date mentionnée, le libraire Antonio Maria Pereira a été le principal libraire, ce que montrent les correspondances échangées entre lui et le conseil d’administration du Grêmio, de même que les factures commerciales accompagnant les boîtes de livres expédiées du Portugal par des paquebots qui arrivaient à Belém.2 Dans le but de découvrir quels exemplaires de prose de fiction étrangère étaient disponibles aux lecteurs du Grêmio dans les années dix-huit cents, la recherche a commencé par la prospection des catalogues de l’institution publiés pendant ledit siècle, dont l’élaboration et l’impression figuraient dans les records du conseil. Même si actuellement la bibliothèque de l’institution n’en possède qu’un seul exemplaire, quand même très abîmé, la prospection dans d’autres collections de la ville a permis de trouver deux catalogues, concernant les années de 1893 et 1896. (FIGURES 1 et 2) Cette recherche a été soutenue par CNPq/FAPESPA. Cette question a été abordée auparavant lors du colloque A Circulação Transatlântica dos impressos e a globalização da cultura no século XIX (1789-1914) [La Circulation Transatlantique des imprimés et la mondialisation de la culture au XIXe siècle], qui a eu lieu à Lisbonne. 1 2


Figure 1 Page de couverture du Catalogue de la Bibliothèque du Gremio Litterário Português do Pará. Typographia e Stereotypia Moderna, de la Maison d'édition d'Antonio Maria Pereira. Lisbonne, 1893.

Figure 2 Page de couverture du Catalogue Grêmio Literário Portuguez. Pará. Typ. e Papelaria de Alfredo Silva & Cia. Praça Visconde Rio Branco, [18], 1897.

Néanmoins, ces catalogues ne permettaient que d’identifier les auteurs et les titres des ouvrages, n’apportant rien sur les autres informations éditoriales, telles que le nom du traducteur, le lieu de publication, la maison d’édition, l’imprimerie, etc. Dans le catalogue de 1893, les exemplaires de prose de fiction se trouvent catalogués dans la sous-catégorie «Romans, contes et nouvelles», laquelle, à son tour, fait partie d’une catégorie plus large nommée «Applications ou Arts», dans laquelle s’insèrent également les sous-catégories Géodésie, Agriculture et Économie rurale, Chirurgie, Hygiène, Politique, Diplomatie, Rhétorique et Poétique, Typographie, etc. La forme sous laquelle se présentent les ouvrages suit la disposition suivante: numéro de localisation de l’ouvrage, nom de l’auteur, suivi du prénom entre parenthèses, et titre des ouvrages, comme on voit dans les figures ci-dessous. (FIGURES 3 et 4)

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Figure 3 Catalogue de la Bibliothèque du Gremio Litterário Português do Pará. Typographia e Stereotypia Moderna, de la Maison d'édition d'Antonio Maria Pereira. Lisbonne, 1893, p. 82.

Figure 4 Catalogue de la Bibliothèque du Gremio Litterário Português do Pará. Typographia e Stereotypia Moderna, de la Maison d'édition d'Antonio Maria Pereira. Lisbonne, 1893, p.86.

La catalogue de 1897, publié au Pará, suit les mêmes principes du précédant concernant la présentation des données, y compris le nombre d’exemplaires disponibles de chacun des ouvrages. Cependant, contrairement au catalogue précédant, les «Contes, nouvelles et romans» sont inclus dans la sous-catégorie nommée «Sociologie», laquelle accueille également Théâtre, Poésie, Législation et Jurisprudence, Éducation et Enseignement, Rhétorique et Poétique, etc. Bref, soit dans le cas du catalogue des ouvrages de 1893 soit dans le cas de celui de 1897, les informations sur la composition du fonds à cette époque-là se limitent à la présentation des données concernant la localisation des ouvrages dans la bibliothèque, le nombre d’exemplaires, les auteurs et les titres des ouvrages, sans suivre le modèle alors en vigueur dans d’autres bibliothèques des années dix-huit cents, selon lequel, généralement, les catalogues comprenaient des informations bibliographiques complètes, aussi bien qu’ils incluaient les exemplaires de prose de fiction dans la catégorie des Belles Lettres, selon le système taxonomique Brunet.3

AUGUSTI, Valéria. O romance como guia de conduta: A Moreninha e Os dois amores. Dissertação de mestrado. Campinas, Instituto de Estudos da Linguagem (IEL). Universidade Estadual de Campinas, 1998. 3

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Une autre source importante de recherche concernant la composition du fonds sont les listes d’envoi des livres d’Antonio Maria Pereira au Grêmio Literário Português, lesquelles, comme les factures actuelles, accompagnaient les envois des ouvrages expédiés de Lisbonne à Belém. Les informations disponibles dans ce cas concernent le titre de l’ouvrage, l’auteur, le nombre de volumes de chacun d’eux, l’appartenance à une collection déterminée, les aspects touchant la reliure, le genre de l’ouvrage et le prix. Ces données, cependant, ne sont pas homogènes. Si l’ouvrage Medicina Domésticainforme son appartenance à une collection -la Bibliotheca Popular -, par contre il n’y a aucune mention sur son auteur. On sait, pourtant, qu’il s’agit d’un volume relié vendu à 200 réis. Dans le cas de l’ouvrage Rocambole na prisão, il n’y a aucune information sur l’auteur, mais on informe le volume correspondant, de sorte que il est possible de savoir qu’il s’agit du 3e. Volume d’une série plus grande, relié et vendu à 700 réis. À propos de A Rosa do Adro, le libraire-éditeur ajoute l’information sur le genre auquel appartient cet ouvrage -«roman» -, et sur la valeur du volume, 660 réis chacun, faisant un total de 1$320 réis puisqu’il s’agit d’une publication en deux volumes. La collection complète des Dramas de Paris (Rocambole)apporte l’information «collection complète 12 volumes, reliés en 5 (rare)», et le prix total, 12$000 réis. En dépit de l’absence d’information sur les éditeurs, le lieu de publication, les imprimeurs, etc., ces listes permettent de savoir quels ouvrages ont été envoyés par le libraire Antonio Maria Pereira, à quelle date, par quel paquebot, la valeur de chacun d’eux et les frais d’envoi. (FIGURES 5 et 6)

Figure 5 Page de couverture de la facture de la Librairie Antonio Maria Pereira, du 30.04.1871, envoyée au Grêmio Litterário Português do Pará par le Paquebot «Augustine».

Figure 6 Extrait de la liste des œuvres de la facture de la Librairie Antonio Maria Pereira, du 30.04.1971.

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Bien que précieuse pour spécifier quels ouvrages le libraire avait envoyés au salon de lecture, cette source de recherche présente également des limites en ce qui concerne l’intégralité des informations éditoriales, de manière similaire à ce qui se passe avec les données des catalogues des ouvrages de l’institution publiés au XIXe siècle. Pour cette raison, il serait impossible de conclure, à partir de ces listes, si les ouvrages envoyés auraient été édités par le libraire AntonioMaria Pereira lui-même, ou s’il les achetait d’autres éditeurs ou imprimeurs et les faisait juste relier dans sa propre librairie; il y reste peu de doute, sur cette question, en raison des records présents dans les correspondances entretenues entre lui et le conseil du Grêmio. Dans ces correspondances, le libraire présente ses excuses aux dirigeants de l’institution pour le retard dans l’envoi des lots de livres en prétendant que la cause principale du retard était le processus de reliure effectué par desemployés de sa propre librairie.4 Dans le but d’avoir un panorama plus complet sur les caractéristiques éditoriales des exemplaires de prose de fiction étrangère qui étaient censés être disponibles aux lecteurs de l’institution au XIXe siècle grâce à l’échange entre le salon de lecture et le marché éditorial d’outre-mer, quelques décisions méthodologiques ont été prises afin d’atteindre cet objectif. La première décision était de mener une «enquête in loco» sur les étagères du Grêmio Literário Português doPará. L’emploi du terme «enquête in loco» concerne la consultation physique de chacun des exemplaires de prose de fiction dont la publication date du XIXe siècle étant actuellement présents dans l’institution. Cette procédure a été mise en place parce qu›il était évident que les classeurs de l›institution n›étaient pas toujours conformes avec les ouvrages disponibles sur les étagères. Il y avait, dans ces classeurs, des données incorrectes sur les ouvrages, telles que l›attribution de dates de publication fondée juste sur les dates de signature des préfaces; il y avait des ouvrages qui figuraient sur les étagères, mais pas dans les classeurs, etc. Ces événements mettaient sous la suspicion la qualité des données obtenues, de sorte que l›on a passé à les obtenir en consultant les exemplaires proprement dits. La deuxième procédure de recherche relative au précédant a été le résultat du besoin d›avoir recours aux sources sans être forcément dans l›institution et de l›intention de déployer la recherche dans le futur. En vue de tout cela, chaque exemplaire consulté a eu sa page de couverture photographiée, ainsi que d›autres paratextes éditoriaux -tels que préfaces, postfaces et dédicaces -, s›il en possédait. On a aussi photographié les images de lecture présentes dans les ouvrages, les listes d›ouvrages publiés par des libraires-éditeurs et reliés au début ou à la fin des exemplaires, etc. (FIGURES 6 et 7) Cette question a été abordée auparavant lors du colloque A Circulação Transatlântica dos impressos e a globalização da cultura no século XIX (1789-1914) [La Circulation Transatlantique des imprimés et la mondialisation de la culture au XIXe siècle], qui a eu lieu à Lisbonne. 4

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Figure 6 Page de couverture de Les Amours d’un Interne.Paris: E Dentu éditeur, 1881.

Figure 7 Première page du préface de Les Amours d’un Interne. Paris: E. Dentu éditeur, 1881.

Si, d’une part, le problème des données éditoriales était réglé, ce qui permettait d’obtenir des informations précises sur les auteurs, traducteurs, lieux de publication, maisons d’édition, imprimeurs, paratextes, etc., d’autre part il restait encore un problème apparemment sans solution: comment savoir qui avait fourni cesouvrages à l’institution et à quelle date ? Dans le cas de ceux envoyés par Antonio Maria Pereira, il serait 268


possible de comparer les listes d’envoi des livres avec les exemplaires proprement dits, mais on ne serait toujours pas certains que les éditions seraient les mêmes, en raison du manque de quelques données éditoriales dans les factures commerciales. En outre, le fonds du Grêmio avait également été constitué par l’échange avec d’autres libraires du Portugal, tels que Campos Junior, et par des dons deses propres membres5, ce qui, effectivement, mettait en risque le but initial d’enquêter sur la représentativité du rôle du libraire dans le processus de constitution du fonds, notamment en ce qui concerne les exemplaires de prose de fiction. Sachant que, finalement, l’on prenait un «instantané» 6 des exemplaires de prose de fiction publiés dans les années dix-huit cents et actuellement présentes dans le fonds de la bibliothèque du Grêmio Literário Português do Pará, on a continué à reproduire les images des ouvrages et à cataloguer ses données éditoriales, lesquelles ont été incluses dans une base de données contenant les informations suivantes, dans l’ordre de présentation: titre, auteur (nom, prénom), traducteur, langue, annéede publication, numéro de l’édition, volumes (nombre), numéro du volume (consulté), collection, lieu de publication, adresse de la maison d’édition, lieu d’impression, adresse de l’imprimerie; nombre de pages, notes marginales, préface et observations. (FIGURE 8)

Figure 8 Image de la fiche concernant la 9e édition de l’ouvrage Amour d’une jeune fille, de Madame E. Caro, publiée par l’éditeur Calmamm Lévy, en 1882, et imprimée à la Rue Bergère, 20, par l’Imprimerie Chaix.

Il convient toujours d’expliquer quelques procédures concernant la collecte de données qui sont présentées dans la figure ci-dessous et valables pour tous les ouvrages catalogués. La BRITO, Eugênio Leitão de. História do Grêmio Literário e recreativo Português. Pará:[s.n], 1994 VILLALTA, Luiz Carlos; MORAIS, Christianni Cardoso. Posse de livros e bibliotecas privadas em Minas Gerais (1714-1874) in: ABREU, Márcia; BRAGANÇA, Aníbal (orgs) Impresso no Brasil: dois séculos de livros brasileiros. São Paulo: editora da UNESP, 2010, p.401-418 5 6

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première procédure concerne l’enregistrement du titre des ouvrages: on a gardé titres et soustitres indiquant la nature du texte en question. Ainsi, dans le cas de l’ouvrage O estudante de Salamanca, d’Ernest Capendu, l’enregistrement dans la base de données accompagne celui de l’édition original, c’est-à-dire, O estudante de Salamanca: notável romance peninsular. Dans le champ traducteur, on trouve deux possibilités: «n’en possède pas», lorsque l’ouvrage est dans la langue originale, et «ne figure pas», quand il a été traduit sans qu’on ait attribué la traduction à quelqu’un en particulier. Dans les cas où il était enregistré qu’il s’agissait d’une «version», le nom du traducteur a été inséré et ensuite, entre parenthèses, «version de». Il en va de même pour les cas des «traductions libres» ou des «versions libres». En bref, on a essayé d’enregistrer la manière dont les éditeurs classaient l’activité du traducteur des ouvrages en question. En ce qui concerne les dates d’édition, d’innombrables ouvrages ne les possédaient pas, même s’ils avaient été traduits par des personnalités connues du milieu littéraire du XIXe siècle. C’est le cas, par exemple, de traductions de romans de Paul Féval par Manuel Pinheiro Chagas, publiés à Lisbonne, dans la collection «Bibliotheca dos livros úteis», entreprise éditoriale de l’Escriptorio da Empreza, situé à la Rua do Carvalho, 13. Dans ces cas, comme d’autres, on a décidé d’enregistrer l’ouvrage, n’excluant, d’abord, que les éditions dont les données éditoriales indiquaient sa parution au XXe siècle. Pour les maisons d’édition, la recherche a fait voir que bon nombre de publications avaient été effectuées par des imprimeries. Dans ce cas, on a choisi d’insérer le nom de l’imprimerie dans la cellule correspondant à «maison d’édition» et, ensuite, son adresse, et on répétait les mêmes informations dans le champ «lieu d’impression» et «adresse de l’imprimerie». En bref, dans un premier temps, aucune distinction conceptuelle a été faite quand on s’occupait de remplir les champs de maison d’édition et imprimerie, en respectant, donc,les registres figurant dans les ouvrages. (Figure 9)

Figure 9 Reproduction des champs de la base des données concernant les cellules «maison d’édition», «adresse de la maison d’édition», «lieu d’impression» et «adresse de l’imprimerie». 270


Les plus grandes difficultés, cependant, se trouvent dans le domaine de la définition de la notion d’édition utilisée dans la recherche, et les raisons en sont nombreuses. La première est d’une simplicité trompeuse: le livre en tant qu’objet matériel n’implique forcément pas l’existence d’un seul ouvrage. Ainsi, nombreux sont les cas où plusieurs ouvrages sont reliés dans un seul volume physique, de sorte que l’on ne l’a pas considéré comme un paramètre d’insertion des éléments éditoriaux dans la base de données. Dans ce cas, pourvu que les ouvrages reliés conjointement avaient des pages de couverture différentes, chacun d’eux était considéré comme un ouvrage en particulier, dont les données étaientinsérés séparément dans la base de données, et l’information sur la reliure figuraient dans un espace destiné aux observations. Cependant, il est important de noter que, dans le cas des ouvrages du fonds du Grêmio, le processus de reliure au XIXe siècle revenait au libraire fournisseur, ou probablement celui du salon de lecture lors de la détérioration, et, dans ce cas, il leur était intéressant de combiner l’épargne financière et la qualité de la reliure, capable d’assurer la durabilité de l’exemplaire physique en tenant compte de sa circulation parmi les lecteurs. Au même moment, cette épargne ne devait pas être exagérée au point de compromettre la circulation des ouvrages, car, on le sait, la publication du même ouvrage en plusieurs volumes servait à rendre plus facile sa circulation parmi les lecteurs.7 Si, d’un côté, un seul ouvrage était publié en plusieurs volumes pour faciliter le prêt à un plus grand nombre de lecteurs, d’un autre beaucoup de fois il y avait plusieurs ouvrages reliés dans un seul volume, ce que probablement était dû au besoin de réduire les dépenses avec la reliure, mais sans sacrifier la qualité du matériel. La publication d’un titre en plusieurs volumes a également représenté un problème à résoudre dans le catalogage: comment l’enregistrer ? Dans une seule cellule indiquant les quatre volumes ? Que faire si l’éditeur, entre la publication d’un volume et de l’autre, changeait d’imprimerie ? Que faire si toutes les données éditoriales étaient les mêmes, sauf pour les dates d’édition ? Est-ce que cela rendrait ces quatre volumes une seule édition ? Pour faire face à ces problèmes méthodologiques, on a choisi de travailler avec la notion selon laquelle une édition serait unique quand n’importe quelle de ses données éditoriales changeait, même si ce n’était que la date. Par conséquent, le terme «exemplaire» a fini par désigner la copie identique d’un ouvrage en ce qui concerne l’édition, voilà la définition qui guide le monde éditorial actuellement. En bref, dans la cellule «volumes» de la base de données il figure en combien de volumes l’ouvrage a été publié, et dans la cellule «nº vol.» il figure le numéro du volume auquel correspondent les données éditoriales qui suivent. Il est possible de voir ci-dessous (FIGURE 10) que chacun des volumes des ŒuvresIllustrées de Balzacoccupe une cellule dans la base de données, et on peut voir que les dates d’édition de ces volumes varient entre 1852 e 1851. SCHAPOCHNIK, Nelson. Os jardins das delícias: gabinetes literários, bibliotecas e figurações da leitura na corte imperial. Tese de doutorado. FLCH. USP, 1999. 7

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Figure 10 Image de la page de la base de données dans laquelle figurent les Œuvres Illustrées de Balzac et son enregistrement dans les cellules «vol.» et «n° vol».

Après ce long parcours descriptif, il est important d’expliquer qu’à ce stade de la recherche on a catalogué et transféré dans la base de données 1 605 éditions de prose de fiction française et 723 éditions de prose de fiction portugaise, lesquelles sont objet d’une dernière vérification. Parmi les exemplaires de prose de fiction étrangère il reste encore à photographier et cataloguer les éditions écrites originalement en langue anglaise, traduites ou pas, et publiées dans le XIXe siècle. Si, d’un côté, la collecte de ces données ne garantit pas qu’on sache quelle était l’exacte configuration du fonds de la bibliothèque le long de ce siècle-là, d’un autre côté elle semble fournir des informations fiables sur les principaux sites d’édition d’où venaient les ouvrages, les maisons d’édition ou les imprimeries où on les imprimait, les traducteurs, etc. D’innombrables questions peuvent encore être soulevées: quand on croise les données qui concernent les années d’édition avec celles sur les maisons d’édition des ouvrages, pourraiton dire quelle maison d’édition, dans une période déterminée, a eu un rôle prépondérant en fournissant certains exemplaires de prose de fiction pour le fonds ? En croisant les données sur les auteurs et les maisons d’édition, pourrait-on savoir lesquelles auraient été essentielles pour la publication de certains auteurs ?8 Serait-il possible de déterminer les principales maisons d’édition et/ou imprimeries d’où venaient ces ouvrages ? Finalement, ces questions et aussi d’autres sont l’objet de réflexion le long du développement de cette recherche.

Dans ce cas, il faudrait évidemment compter sur d’autres informations sur les éditeurs de certains auteurs, puisque le fonds du Grêmio ne représente pas l’univers d’éditions d’un auteur le long de sa vie. 8

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Voyages de lecture. Le Brésil dans les livres et imprimés français d’enfance et de jeunesse du XIXe siècle Andréa Borges Leão

(Universidade Federal do Ceará)1

L

orsque dans la préface de son ouvrage Les grands navigateurs du XVIII° siècle, Jules Verne déclare qu’une oeuvre capable de traiter de toutes les découvertes, anciennes et modernes, a besoin en permanence de mise à jour et d’informations, combinés à une grande connaissance des langues permettant l’accès aux documents originaux, et pour cette raison il avait recours au travail du géographe Gabriel Marcel, il ne cherchait pas seulement à satisfaire le goût et la curiosité des lecteurs pour les aventures transméditeraneénnes et pour les études géographiques. Verne satisfaisait aux exigences du contrat juridique de commande de ses livres signé avec Pierre-Jules Hetzel: publier la terre entière comme un roman dans la collection des Voyages Extraordinaires, adaptant chaque aventure dans une partie de la planète. Les interprétations des modes de vie et de pensée de peuples coloniaux construites au travers de la fiction en pleine modernité, demandaient de solides fondements scientifiques par rapport aux récits des naturalistes, aux encyclopédies et aux travaux des associations scientifiques. Tout l’effort éditorial de contact entre les cultures par le biais des bibliothèques de voyage construisait, modulait et disséminait des catégories de l’exotique, en même temps qu’il accompagnait le processus d’expansion transatlantique de la librairie française. L’examen des mutations de cette production éditoriale, en plein essor durant le XIX° siècle, suggère des convergences entre la problématique du contact entre les cultures et le développement du contrôle des émotions chez de jeunes Européens pleins d’expectatives vis-à-vis des différences, en outre, d’ouvrir la voie à la conquête d’un 1

Ce travail est développé avec le soutien du CNPq.


marché extérieur qui probablement se reconnaissait dans ce qu’il lisait. C’est cette hypothèse de travail en cours de développement que je voudrais présenter et discuter. Elle est le fruit de deux temps d’études dans les bibliothèques, archives et institutions françaises, réalisés au cours de l’année 2005 et de l’année 20092 ― à la Bibliothèque nationale de France (Paris), à la Bibliothèque L’Heure joyeuse (Paris), au Centre de Conservation et de Recherche du Musée national de L’Éducation, de l’Institut National de Recherche Pédagogique/ INRP (Rouen), auprès des Fonds Jules Verne de la bibliothèque municipale de Nantes, et aussi des Fonds Jules Verne du Centre International de la Maison Musée Jules Verne (Amiens), en parallèle à des recherches dans la Bibliothèque nationale de Rio de Janeiro. La problématique développée durant la recherche est à la croisée des changements des pratiques éditoriales et des représentations du Brésil dans les livres français d›enfance et de jeunesse des bibliothèques chrétiennes pour la jeunesse, des bibliothèques d›éducation et de récréation morale et des bibliothèques de voyages. Dorénavant, l›analyse de cette chaîne de pratiques et de représentations sera confrontée à la tradition des études de pensée sociale au Brésil, particulièrement au travail du sociologue Gilberto Freyre. Selon Roger Chartier3 , son oeuvre est une des matrices de l’histoire culturelle brésilienne. Au cours du XIX° siècle, les mutations dans les pratiques d’édition de l’entreprise capitaliste confèrent une plus grande professionnalisation au travail littéraire. L’investissement dans la valeur commerciale des collections destinées au grand public, comme les femmes et les enfants, et l’exportation mondiale sont les principes du nouveau commerce du livre français. Dans l’édition d’enfance et de jeunesse, une logique de demande sociale (limitée au service de la demande de textes d’éducation morale et religieuse pour l’Église ou les écoles, typiques de la Bibliothèque de la jeunesse chrétienne) a été substituée par une logique de l’offre dans laquelle une nouvelle génération d’éditeurs pariait sur la création de marchés en province française, avec l’expansion du réseau ferré, et même en Europe avec l’amélioration du transport maritime4. Évidemment, ce nouveau modèle de commerce s’appuyait sur la distribution à grande échelle.

La recherche a été rendue possible grâce à deux périodes d’études dans les archives et les bibliothèques françaises. La première, en 2005, a été développée au sein du Centre de Recherche sur Le Brésil Contemporain de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, où j’ai réalisé un stage postdoctoral, sous l’orientation de Jean Hébrard. La seconde a été réalisée au cours de l’année 2009 au sein du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines de l’Université de Versailles Saint-Quentinen-Yvelines, où j’ai réalisé un stage post-doctoral sous l’orientation de Jean-Yves Mollier. Dans les deux cas, j’ai compté sur l’appui d’une bourse de recherche du CAPES. 3 Chartier, Roger. Postface. L’Histoire Culturelle entre traditions et globalisation. In : L’Histoire Culturelle : un « tournant mondial » dans l’historiographie ? Sous la direction de Philippe Poirrier. Editions Universitaire de Dijon. Dijon, 2008 4 Mollier, Jean-Yves. L’argent et les lettres – histoire du capitalisme d’édition (1880- 1920). Fayar, 1988. 2

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Au fur et à mesure que les règles de l’édition changeaient, la dynamique interne des romans se déplaçait vers une retenue des émotions (confinement des affects), affectant les modalités de perception des lecteurs. Au moins, en ce qui concerne celles qui ont été entraperçus dans les textes étudiés. Avec les prohibitions intériorisées au travers d’un long processus de constitution d’un habitus, le nouveau lecteur, amateur de voyages et d’aventures, expérimentait la liberté contrôlée des émotions. Or, le problème de la connaissance d’autres peuples porte sur les modalités de gestion des affects et l’équilibre entre des attitudes d’engagement et d’éloignement5. Sous l’angle de la logique la plus agressive de la création de nouveaux marchés, on observe, en ce qui concerne les représentations de fiction, une plus forte inhibition des impulsions agressives envers tout ce qui était différent et extraordinaire. Dans les récits de voyage, l’horreur de la pratique du cannibalisme et des rites païens des tribus des Amériques était contrôlée et d’autres fantasmes étaient mobilisés. La description d’indiens «barbares» et «sauvages» issue des rapports des missionnaires français Jean de Léry et André Thevet, protagonistes de la France Antarctique fondée par Nicolas de Villegagnon à Rio de Janeiro (entre 1556 et 1558), cède la place aux études des modernes «altérités tropicales6.» Les voyages maritimes et la découverte de nouvelles terres, l’exploration d’un monde peuplé d’indigènes, de fruits et d’animaux sauvages, les descriptions détaillées de chroniqueurs et de scientifiques et l’immensité de la terre ferme ont aiguisé l’imagination européenne pendant de nombreuses années, au point de devenir l’un des thèmes les plus en vogue dans les publications pour l’enfance et la jeunesse de la France au XIX° siècle. Les principaux éditeurs français, comme les Parisiens Eymery et Lehuby, Mégard de la ville de Rouen, Mame de la ville de Tours et Eugene Ardant de la ville de Limoges, se distinguaient par leurs collections de livres sur toutes les variations du thème. Le catéchisme entrepris par les colons avec la conversion d’indiens et de noirs était le point fort de beaucoup des intrigues. Mais le succès de ces éditions pousse à croire que les lecteurs européens nourrissaient une curiosité, ou une prédilection, pour la vie, les coutumes et la pensée des habitants du Nouveau Monde. L’identification, la sélection et la constitution d’un corpus documentaire formé à partir des collections pour l’enfance et la jeunesse présentes dans les catalogues de vente de la librairie de Baptiste-Louis Garnier à Rio de Janeiro, et à partir de livres édités par d’autres maisons françaises, importés, traduits et commercialisés au Brésil, donne à penser que les sociétés d’édition ont recherché les mêmes parcours décrits dans les récits de voyage. Elias, Norbert. Envolvimento e alienação. Bertrand Brasil, 1998. Concept que je vais développé a partir de la lecture comparative des romans et de l’observation des changements dans les représentations du Brésil en corrélation avec les changements dans les pratiques éditoriales. 5 6

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Dans beaucoup d’entre eux, le Brésil est présent comme thème. La production des idées pouvait avoir comme épicentre l’Europe, mais ce qui définissait sa géographie reposait sur la circulation internationale des oeuvres, qui avaient l’habitude de traverser les océans en toute aisance, et esquissaient de réelles cartes d’interdépendances nationales. Les trajets étaient accidentés, les résultats incertains et les échanges culturels entre les nations littéraires un peu difficiles durant les moments initiaux d’un projet expansionniste d’édition. Les bibliothèques d’éducation et de récréation morale incluaient des titres qui se distinguaient par les interprétations des communautés de colons portugais, d’indiens et de noirs brésiliens. Initialement, ces oeuvres offraient une forme d’instruction basée sur les rites de conversion, de baptême et de mariage, et donc, ne représentaient pas de danger pour les dogmes de la foi, ni pour la formation de la jeunesse chrétienne. Des nombreux brasilianas, j’ai sélectionné pour l’analyse quatre livres et un article dans les genres «roman moral historique» et «voyages et aventures.» Publiés au cours du XIX° siècle, ils illustrent le passage d’un ancien régime éditorial (dépendant de la censure des comités ecclésiastiques de lecture) à un nouveau régime plus en accord avec le progrès scientifique, la pensée libérale et l’audace d’une génération d’éditeurs à la mentalité et vocation conquérante, qui pariait sur les circuits d’exportation et les réseaux internationaux. Ce sont : L’Univers en Miniature ou les Voyages du Petit André sans sortir de sa chambre, publié à Paris par Desirée Eymery en 1836; Émigrants au Brésil, d›Amélie Schoppe, une traduction de l›original allemand publiée dans des éditions successives par les libraires Mégard et Mame à partir de 1838; Les Portugais d’Amérique. Souvenirs Historique de Guerre Du Brésil En 1635, de l’auteure bretonne Julie Nicolase Delafaye-Bréhier, publié par l’éditeur Lehuby en 1848; le roman de Jules Verne, La Jangada ― Huit cents lieux sur l’Amazone, publié par l’éditeur Hetzel en 1881 et l’article « Les mangeurs de terre », publié en 1850, dans la Revue Catholique De La Jeunesse, à Paris. On retrouve tous ces livres dans les catalogues de la librairie de Baptiste-Louis Garnier à Rio de Janeiro, dès 1858, bien que seulement La Jangada ait été traduit la même année de sa sortie en France et poursuit jusqu’à aujourd’hui une carrière éditoriale en portugais. À quels voyages invite chacun de ces livres ? Le premier conte les leçons données par Monsieur de Saint-Yves à son jeune fils André. Le père, conscient des limitations dues à l’âge de son fils et le sachant peu prompt à la lecture en continu de tout un livre, décide d’écrire un voyage divertissant et encyclopédique d’études sur les cinq continents du globe : l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie. En suivant l’itinéraire franco-brésilien des Univers en Miniature, la huitième journée d’André et de Monsieur de Saint-Yves parcoure le Brésil dans le volume Amérique, publié en 1839. Au cours du long chemin par le continent sud-américain, le père et le fils, comme spectateurs d’un spectacle instructif et pittoresque, arrivent au port de Rio de Janeiro. Les deux admirent le libre-échange en cours dans la ville et s’enchantent avec la forêt de Tijuca. De là, 276


ils partent pour les mines d’extraction de diamants de la vallée de Jequitinhonha et, finalement, entrent dans Bahia de Todos os Santos. André et Saint-Yves interprètent le Brésil de manière magique. On peut souligner le regard français sur la dynamique sociale animée et colorée d’une ancienne colonie portugaise élevée à l’état d’Empire, une véritable Amérique tropicale en miniature. Le roman de Jules Verne illustre l’autre côté de la production sur le Brésil. La Jangada peut être lu comme un voyage d’aventure et une étude de la jungle sud-américaine. Les protagonistes, qui constituent une grande famille coloniale de parents et d’affiliés, composé de Portugais et d’Espagnols, de noirs affranchis et de domestiques indiens, sous la protection du patriarche Joan Garral, partent d’une ferme située dans la ville d’Iquitos au Pérou, et découvrent l’Amazonie brésilienne à bord d’une embarcation (jangada). Au début, l’objectif du voyage est le mariage de la fille Minha, dans la ville de Belém do Pará, avec Manuel, un médecin militaire, ancien collègue d’études de son frère Benito. Au fur et à mesure du déroulement de la trame, abondante en cours de géographie allant des Andes à l’océan Atlantique, et en aventures d’exploration des provinces fluviales de l’Empire brésilien, la vraie raison du voyage devient claire : la révision d’une sentence qui condamnera à mort le protagoniste Joan Garral sous l’accusation du vol d’une cargaison de diamants vingt-trois ans auparavant. On peut noter que le roman sud-américain de Jules Verne rapproche les différences entre les coutumes et la nature des pays du continent et les modèles de compréhension des Européens. Le nouveau livre de récréation inventé par l’éditeur Pierre-Jules Hetzel visait tant à la psychogenèse des jeunes Français, au moyen d’une ouverture sociale et psychique sur la connaissance des altérités, qu’à la conquête d’un nouveau public de lecteurs dans les Amériques. En accord avec les objectifs de la lecture domestique de la collection des Voyages Extraordinaires, l’homme américain ― indiens « domestiqués » (assimilés), noirs et colons métis ― est construit par les aventures et les expériences scientifiques. Ainsi, les récits devaient sembler familiers et contribuer à une intégration sociale et psychique des lecteurs des deux continents. C’est ce que suggère le recours à la fiction, typique de l’oeuvre de Jules Verne, aux personnages aux identités liminaires, entre sauvages et civilisés, et aux métissages forgeant de bonnes relations entre les colons et les indigènes. L’assimilation et l’atténuation des différences dans la littérature de voyage ne sont pas une simple question de domination et de soumission culturelle, mais avant tout un processus d’acquisition de maîtrise de soi en vue d’un plus grand contrôle, et conduisant avec le temps à une émancipation des émotions. Ce processus, qui fait de l’oeuvre de fiction pour l’enfance et la jeunesse un support des règles sociales, et par conséquent de la formation d’une deuxième nature, se développe dans le sens d’une plus grande informalité 277


des codes de conduite et des sentiments dans la trame des récits, conduisant à ce que Cas Wouters7 conçoit comme la sociogenèse d’une troisième nature. L’hypothèse est qu’un nouveau principe d’autorégulation commence à mettre en relation brésiliens et européens. En outre, l’apologie de la science et le caractère anticipateur de la fiction de Jules Verne s’harmonisent avec les impulsions sociales (tendances de civilisation selon Norbert Elias) en développement dans la dynamique culturelle française. Dans la littérature d’enfance et de jeunesse de voyage, on observe le passage progressif d’une culture de la curiosité, marquée par une peur radicale des altérités, à une culture laïque et scientifique, plus retenue vis-à-vis des différences. Ainsi, les voyages décrivent un parcours allant vers la civilisation des émotions, en cherchant, par le biais d’un regard normatif, à composer la psychogenèse des peuples coloniaux dans les trames qu’ils abordent. L’objectif principal de ce parcours d’aventures et d’épreuves qui traversa le siècle était de moderniser l’instruction et la formation morale des lecteurs. Cependant, on ne peut s’empêcher d’observer que la civilisation des émotions dans le roman de voyage accompagne les vagues de renouvellement du genre. De la sorte, un pas décisif vers une plus grande sublimation affective dans la littérature d’enfance et de jeunesse a été franchi avec l’augmentation de la circulation transatlantique des livres et avec la rapidité avec laquelle les idées traversèrent l’Europe atteignant des cultures nationales en formation, telle que la brésilienne. C’est pourquoi, la librairie française a choisi de s’installer définitivement dans la Cour de Rio de Janeiro, au milieu du XIX° siècle. Une des premières difficultés à laquelle la recherche s’est confrontée, a été de connaître l’impact de ces livres dans l’univers de départ et d’arrivée des textes, à savoir en France et au Brésil. Avec la publication des livres de récréation morale pour la jeunesse qui avaient comme thème le Nouveau Monde, survient l’expansion de la librairie française dans les pays d’Amérique du Sud. Dans ce mouvement, l’installation en 1844 de la librairie des frères Garnier à Rio de Janeiro se distingue. Pour les auteurs et les éditeurs/libraires, il s’agissait d’éduquer et de divertir les enfants et les jeunes au moyen d’une production de fictions diffusant la connaissance des différences géographiques et culturelles. Il s’est ainsi formé un réseau de connaissances sur les pays américains s’appuyant autant sur l’éducation morale, avec des titres orientés vers la formation chrétienne, que sur la science et sur la géographie moderne, à l’exemple de la série des romans de voyages marins et fluviaux de Jules Verne. Ce qui n’a pas empêché l’enchevêtrement des deux principes et que le roman d’imagination géographique devienne un roman moral moderne. 7

2007. 278

Wouters, Cas. Informalization. Manners & emotions since 1890. London: Sage Publications,


Ainsi, penser les liens et les interdépendances entre la littérature française et l’univers thématique brésilien, en inversant les positions et en renonçant à la référence à un colonialisme culturel à sens unique de la France vers Brésil, offre un chemin pour la recherche sur la circulation transatlantique des livres et l’internationalisation des marchés éditoriaux au XIX° siècle. La production intellectuelle qui se configure au Brésil au début de la moitié du XIX° siècle est fortement redevable au commerce d’exportation du marché du livre européen ― français et anglais ―, et en conséquence, à un mouvement intense et rapide de circulation internationale des imprimés, idées et projets intellectuels. Ce n’est pas par hasard que le problème des effets de l’importation de modèles artistiques et littéraires européens dans la formation de la culture brésilienne marque la pensée sociale des années 1930. Les liens entre une culture nationale en voie de constitution et ses influences, presque toujours vus sous le prisme de l’assimilation par «imitation passive», se retrouvent au coeur des préoccupations des interprètes du Brésil. Ces inquiétudes sont provoquées par le fait que les pratiques culturelles recréées sont vues en tant que projet de conquête. Pour le sociologue Gilberto Freyre, la circulation transatlantique des imprimés et des objets culturels aboutit à un mouvement “de reeuropéanisation” des manières de vie et des systèmes de pensée brésiliens, amorcé dès 1808 avec l’arrivée de la Cour portugaise dans la ville de Rio de Janeiro. L’efficacité du modèle de civilisation européen qui s’impose dans les tropiques se mesurait par la production de croyances et de mystifications chez des Brésiliens “assoiffés de nouveautés”. Cette occidentalisation nationale progressive faisait face aux coutumes traditionnelles d’une première européanisation implantée par les colons ibériques dans la société patriarcale. Si l’on regarde sous un autre angle la configuration intellectuelle du dix-neuvième siècle, on comprend que les opérations d’exportation des imprimés combinées à une politique de distribution basée sur des points de vente répartis sur l’ensemble de l’Amérique latine ont créé l’opportunité d’un transfert de capital littéraire vers les pays à la production littéraire et culturelle encore novice. Dans le cas spécifique du Brésil, ce qui pourrait être un projet de colonisation culturelle, d’imposition pure et simple de biens de consommation accompagnés de leurs respectifs systèmes de valeurs, a permis l’accumulation de capital symbolique nécessaire à l’autonomisation des lettres, de la science et d’un savoir social déjà en cours de constitution. En ce sens, la présence d’étrangers dans un pays qui s’ouvrait à la modernité ne pouvait que créer un faisceau de tensions entre les pressions nationales, qui provoquaient l’inconfort d’un sentiment d’inadéquation dans l’appropriation des idées et des objets européens, et les tentations d’un cosmopolitisme inspiré par le contact avec ces mêmes idées, objets et individus. Les voyageuses étrangères qui vécurent au Brésil, comme la Française Adèle Toussaint-Samson, auteure du livre de mémoires Une Parisienne au Brésil (1883), 279


l’Allemande Ina von Binzer, auteure du livre épistolaire Leid und Freud’ einer Erzieherin in Brasilien3 (1887), et l’anglaise Annie Allnutt Brassey, auteure du récit de voyage À travers les tropiques (1890), et passèrent par l›expérience de narrer sa dynamique coloniale, sont des commentatrices privilégiées de ce dilemme. Par conséquent, elles se sont imposées comme des sources d›inspiration et de travail pour les penseurs sociaux tel que Gilberto Freyre, et conjointement avec la lecture sociologue, peuvent ouvrir des voies pour comprendre la formation et les pratiques de lecture des jeunes au sein des familles brésiliennes. L›appropriation littéraire du Brésil et de l›histoire de ses relations coloniales lui conférait en quelque sorte une position dans la république mondiale des Lettres, fournissant une connaissance et une reconnaissance de sa culture et de son histoire dans la formation de la jeunesse européenne. Sous le même processus éditorial, surgit la production d›un exotisme tropical dans la presse française de voyage, étape actuelle de mon travail de recherche. Des journaux comme le Musée de Familles, Le Magasin Pittoresque, Journal des Voyages et Le Tour du Monde (ce dernier publié par la librairie Louis Hachette), attirent le grand public avec des récits et des fictions de voyage se déroulant au Brésil. Apparaissent alors des auteurs tels que Louis Boussenard et Paul d’Ivoi. Le Brésil entre dans le genre Guides pour les Voyageurs. De quelle manière ses différences sont présentées et représentées aux nouveaux voyageurs/touristes? Existe-t-il de nouvelles articulations entre les pratiques éditoriales et les représentations littéraires?

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“Des oiseaux élevés dans les mêmes nids”: books and connections in the school microcosm of 19th century Rio de Janeiro José Cardoso Ferrão Neto

(Universidade do Estado do Rio de Janeiro)1

O

n April 12th, 1908, writer Euclides da Cunha sent a letter to his son and namesake, in which he warned him about his performance at school. Da Cunha regretted not having been given “good information” about his son, who had not appeared “on the school’s honors list”. In spite of his disappointment in his son, he also shows himself hopeful and encourages him “to carry on studying with determination and steadiness and [to receive] the prize deserved”. The letter also says that if the son “equips himself with goodwill…, does well throughout the year [and] passes in December, [he will be able to] enjoy himself very much on vacation”. Da Cunha concludes the few lines addressed to the young man by asking him whether he had received the two books by Jules Verne previously sent by his father, who signs the correspondence as “father and friend”. But there is one last piece of advice in brackets: “that you must only read during playtime”2. Exactly twenty years before this letter, another writer, Raul Pompeia, published in the Rio de Janeiro newspaper Diário de Notícias what would come to be his masterpiece, The Athenaeum. The book, an autobiographical story, takes place at a boarding school for the bourgeois élite in the district of Rio Comprido, Rio de Janeiro, in which the main character, the adolescent Sérgio narrates his schoolboy experiences in the midst of conflicts of every sort: those of the teenage years and their passions, school and its

CAPES-PRODOC Euclides da Cunha, Carta a seu filho, Euclides, dando conselho e perguntando se recebeu dois livros de Julio Verne [Letter to his son, Euclides, advising and asking if he had received two books by Jules Verne] , Rio de Janeiro, Biblioteca Nacional, 1908, Manuscript 1 2


disciplinary methods, as well as literature and its relation to life. Among the books and authors which the student comes into contact with are the works of Jules Verne, an author “acclaimed as a novelty migration” in the library of the school’s Literature Club and considered to be the final year students’ “heartfelt friend”, much in the same way as the colleague in charge of the volumes in the library, whom Sérgio grows fond of.3 Father and son, writer and student, librarian and reader are all characters of both fiction and reality, which unravel a world of connections between books, people, time, geographical and allegorical spaces, orality and literacy. The Athenaeum is filled with symbolism. Literary critic Alfredo Bosi says it is a novel hard to categorize – sometimes tending towards realism and at other times to the contradiction between impressionism and expressionism –, in which “the school is a microcosm on several levels”. In the constant connections between “art and life”, there arises the inevitable comparison between these two systems: on one side, the “education process” and, on the other, the functioning of the social machine and its environments, persons, “webs” and tensions of every sort: political, economic, religious, psychic and cultural.4 “It is not the boarding school that shapes society; the boarding school reflects it”, says a teacher to the students and representatives of the outside world attending a conference on a day of celebration.5 In this small universe of texts, conferences and reading, the representation of the trade in books, periodicals, languages and ideas that cross the school gates is also present. Just as in Rio de Janeiro at that time, “a society already plunged into the world of the printing press”6, the Athenaeum has its own communication circuit,7 which, in turn, forms a network with the city, the country and abroad. The protagonist nicknames the principal “the sandwich man of the country’s education”, referring to the books that he edits and diffuses all the way to the country’s remotest regions: Large boxes, especially of elementary books, hastily manufactured with the breathless, exhausted co-operation of prudently self-employed teachers, boxes and boxes of volumes bound in Leipzig, flooding public schools everywhere with their invasion of blue, pinkish, yellow covers, on which Aristarco’s full and resonant name offered itself to the astonished worship of the alphabet-ravenous from the farthest reaches of the homeland (…). And they fattened the letters of that bread by force.8

This spiritual nourishment also nurtured the novel’s protagonist in the year prior to his being enrolled at the Athenaeum. “I learnt to read with Aristarco’s elementary books”, says Sérgio.9 The character Aristarco Argolo de Ramos “invented” by Raul Pompeia is the fictional Raul Pompeia, O ateneu, São Paulo, Abril Cultural, 1981, pp. 95-96. Alfredo Bosi, História concisa da literatura brasileira, S. Paulo, Cultrix, 2006, pp. 183-187. Raul Pompeia, op.cit., p. 175. Marialva Barbosa, História cultural da imprensa: Brasil, 1800-1900, Rio de Janeiro, Mauad X, 2010, p. 118. 7 This concept is from Robert Darnton. See References. 8 Raul Pompeia, op.cit., pp. 7-8. 9 Idem, p. 18. 3 4 5 6

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name of Abílio César Borges, Baron of Macaúbas, a “great educator of the Empire”. The author of the novel himself attended the Baron’s lyceum, and Brazilian writer Graciliano Ramos was also educated, in the northeastern state of Alagoas, by the “harsh books” produced by him and his collaborators.10 The circulation of these and other works inside and out of the bounds of the Athenaeum also shows an investment of meaning by their readers that ranges from the actual materiality to the very bedrock of the printing trade: the making of connections that go beyond mere liaisons/transactions between people, space and time. Printed matter and orality: possible connections The school in question is the point of intersection of a network of exchanges that are also based on the tension and osmosis between the literate and the oral: the trading and loaning of books and newspapers; the languages transferred from one culture to another; the transit of individuals that cross the Atlantic to teach at the Athenaeum, even shared reading in situations of communication, in which the performance nature of the texts is evident. The types of writing, inscribing and publishing of words are present in Sérgio-Raul Pompeia’s experience in the boarding school microcosm at all times. Many figures of speech are employed in the novel, written in the first person, which imply the degree to which sociability at the Athenaeum corresponds to that of the city of letters. Printed matter and its crossover with everyday occurrences and the forming of mentalities seethe in the boarding school. Many an allegory is taken from the books to qualify the readers’ experience. A dictionary, for example, “is dizzying at first sight, like the busyness of unknown cities”, hard to brave for an inexperienced student “who cannot step forward in the vast capital of words”. In this “universe”, names “derived from Albion” are “conceited dandies” that show off in a “disorderly topographic network”,11 vivid metaphors for both the modern city and for the boarding school as a representation of urban society. This takes us back to an oral manner of making connections between words and man’s experience in space, which must be understood in the context of human action and of the affects that pass through the senses, especially through the bird’s eye view so dear to “the man in the crowd” of the modern metropolis. And so continue the comparisons in the protagonist’s voice. Sérgio mentions that one of his colleagues, Ribas, “sung prayers with the feminine sweetness of a virgin at the Virgin Mary’s feet, high-pitched, tremolo, airy like the prodigy of Sister Virginia’s celestial trill in one of Counselor Bastos’ novels”12. This is a reference to José Rodrigues Bastos, whose book The Virgin of Poland was considered “the greatest best-seller of Marisa Lajolo, “O livro didático: velho tema, revisitado”, Em Aberto, Brasília, ano 6, 35, jul./set. 1987, pp. 7-8. 11 Raul Pompeia, op.cit., p. 49. 12 Idem, p. 57. 10

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the 1840s and 1850s” in Portugal.13 Thus, fiction supplies master-keys to understand everyday situations and allows an understanding of worlds, from the microcosm of the Athenaeum to the universe beyond its walls. “I read Nova floresta [The New Forest] by Bernardes. The very reverend author happened to amend Barreto’s work, with his terrifying illuminist narratives”. Here, the young reader is referring to the Portuguese baroque clergyman Manuel Bernardes, who, like the schoolboys of the Athenaeum, lived in seclusion and also wrote edifying works of Christian spirituality. The expression “Barreto’s work” refers to the oral report given by one of the schoolmates, who had presented Sérgio with the Portuguese writer’s book, the report having been given before Sérgio had had a chance to read it. He then compares the two versions embedded in different reading practices and the written narrative amends his pious colleague’s mournful descriptions and comments, which Sérgio had listened to while under the “effects of terror”. He then concludes that there is “unbearable melancholy” to religion”.14 The overlap of oral systems in print culture can also be exemplified by another connection established by the protagonist between the world of writing and people’s actions in the boarding school’s social landscape. This time, it is the illustrated biography of famous 19th century French acrobat and tightrope walker Charles Blondin that links the two universes. After the arrival of another student, a “boy of illustrious extraction from Pernambuco”, presented as an “extraordinary gymnast”, is announced, Sérgio-Raul Pompeia once again makes an ironic comparison: “The principal was there; Blondin’s respectable ancestor was present too”. Later on, the new schoolboy shows himself to be better at “verbal gymnastics” during the meetings of the Literature Club than he had been at physical exercise.15 Blondin’s anthological character, present at the Athenaeum, was probably found in the book collection that circulated among school students of the late 19th century, due to its content being appreciated by educators like Aristarco-Abílio and parents such as Euclides da Cunha, concerned with the “prizes deserved” by their children. In the foreword of an English edition of Blondin’s biography published in 1862, editor George Banks claims to have heard the tightrope walker tell his stories himself, as well as to having heard them from his agent, Mr. Henry Coleman, and that he was also informed about the acrobat by news stories published about him. Banks advises readers to “adopt such a way of life, the means by which proficiency was attained”16, an extremely useful piece of advice in an institution where boarders had to be real acrobats in order to survive the rule of discipline and terror. Reading in foreign languages and language studies are commonplace at the bourgeois school. These cultural practices are metaphorically called “trading in the language of great Paulo Motta Oliveira, “Um sucesso quase mundial: a mão do finado ou as metamorfoses de um conde”, Veredas, Santiago de Compostela, 2010, s/p. 14 Raul Pompeia, op.cit., p. 75. 15 Idem, p. 89. 16 George Linnæus Banks (ed.), Blondin: his life and performances with illustrations, London, Routledge, 1862, pp. vii-viii. 13

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peoples” by the protagonist, a kind of transaction also made easier by another system of transnational exchange: the presence of foreign teachers at the school, who taught their own languages, bringing with them elements of different cultures. The sense of commercial negotiation attributed to this learning system by the narrator is also connected with the everyday world. Thus, running through the printed pages of a foreign book feels like “sipping civilization or drinking the reality of human movement in the remote countries painted on dioramas…”17 The interchange of writings, produced outside and taken into the Athenaeum are acts of communication that mix the physiological with the symbolic and that class reading as a vital need. If the treatment of language is a process of negotiating sense, which the narrator compares to the concreteness of daily actions, then the consumption of books for the literate is saturated with oral indicators. It then becomes a practice equivalent in quality and value to the attitudes of people who circulate and function mostly within the logic of oral empiricism. In the context of the intrigue that conveys the school as an element for textual interpretation, the novel’s protagonist allows us to infer distinctive modalities of his relationship with books that speak of the different liaisons between him and his friends at school, where “[the students] paired up for everything”. Three text typologies exemplify an attempt to qualify theses affinities: the epic narrative, adventure novels and sentimental literature. The first typology has to do with Sérgio’s friendship with “the vigilant Sanches”, a student very skilled at the indispensable, typical memorization exercises necessary for auditive education, as well as a good explainer of the most difficult subjects. “Sanches’s company”, remembers the main character, “was only like an improved, agglutinating version of an unbearable, adhesive poultice, a kind of lazy slavery of inexperience and fear”. In his company, Sérgio starts reading The Lusíadas,an “examination book”18 that was required reading for the Public Instruction final exams, as well being used as an object of punishment, and he learns a new method of syntax analysis of the great poem. The procedure of forcing students to read Camões and its use as a means of punishment went on for decades and lasted until the late 20th century in Brazilian schools. It is still not unusual to hear stories told in family circles about undisciplined students who learned by heart and did not forget entire passages of The Lusíadas for a long time, a memory kept alive after having had to copy an endless number of verses in a principal’s office as punishment. The comparison made between the schoolmate and Camões’ work is that they are similar to the poultice mechanism referred to by the narrator: the letters must stick to the memory and produce what literary critic Luis Costa Lima calls auditivity. This means a relationship with imported written culture based on a noncritical acculturation without any sort of engagement, as a sign of duty and obligation, of dogmatism and deference to products by institutions and instances of judgment, which end up hindering the construction of original thinking.19 This logic of the Brazilian intellectual system lasted from the 17 18

Raul Pompeia, op.cit., pp. 156-158. Raul Pompeia, op.cit., pp. 39; 42; 51 285


19th to the 20th century and showed itself to be persistent for the greater part of the last century. This heritage can be perceived in the production of widely published grammars for teaching the national language in Brazilian schools, in which examples taken from 19th century European Portuguese poetry and prose are still used as a paradigm for cultivated usage in the present times. Just as schoolmate Sanches who inspired fear, and whom Sérgio shared the reading of Camões with, trade in this type of language in particular took a more tortuous path here in our native land than the ocean waters that brought the books and ideas. This logic of the Brazilian intellectual system lasted from the 19th to the 20th century and showed itself to be persistent for the greater part of the last century. This heritage can be perceived in the production of widely published grammars for teaching the national language in Brazilian schools, in which examples taken from 19th century European Portuguese poetry and prose are still used as a paradigm for cultivated usage in the present times. Just as schoolmate Sanches who inspired fear, and whom Sérgio shared the reading of Camões with, trade in this type of language in particular took a more tortuous path here in our native land than the ocean waters that brought the books and ideas. The second text typology, the adventure novel, is consumed by the character in the setting of the Literary Club and in the company of the schoolmate in charge of its library, Bento Alves. In the struggle between strength and weakness, the protagonist’s mix of friendship and affection for this close friend is measured in terms of “energy expenditure”.20 With Alves, Sérgio imagines the heroic acts of characters in a “literature full of boys’ treasures”. Jules Verne provides him with “the lovable ghosts of the first imagination, eccentric like Fogg, Paganel, Thomas Black, joyful like Joe, Passepartout, Nab the black man, noble like Glenarvan, Letourneur, Pauline, Barnett, attractive like Aouda, Mary Grant”. It was through De Jussieu that the schoolboy “visited one by one Simon of Nantua’s wisdom fairs”, from the merchant’s book of counsels that did not go on a tour du monde, Verne-style, but on a tour de France of the fairs and primary schools of the 19th century. De Nantua is a sort of Benjaminian narrator, who takes the raw material for his stories from changes in the scenery, highly recommended in public education. A “new edition” of the work, translated into Portuguese by publishing house Livraria de A. M. Pereira, refers on the cover page to Laurent-Pierre De Jussieu’s literature as the one “to which the Sociedade de Instrução Elementar [Elementary Education Society] awarded the prize for the book most appropriate to the moral and civic education of both city and country dwellers”21. The tours did not end there, however; there was still “Gulliver’s Travels into Several Remote Luis Costa Lima, “Da existência precária: o sistema intelectual no Brasil”. In: _____. Dispersa demanda: ensaios sobre literatura e teoria, Rio de Janeiro, Francisco Alves, 1981, pp. 4-5; 23-24. 20 Raul Pompeia, op.cit., pp. 151-152. 21 Mr. De Jussieu, História de Simão de Nantua ou o mercador de feiras, Lisboa, Livraria de A. M. Pereira Editor, 1875. 19

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Nations of the World”, published in the early 18th century. Raul Pompeia’s character says that “through Gulliver’s adventures… [he] had learned much about the vacillations of life”. On the threshold of reality and imagination, Sérgio “even doubted Münchhausen’s enterprises”,22 perhaps because he considered fantastical voyages to be limited. Could the walls of the Athenaeum be their limits?... In any case, here is another type of connection with books, which links the concern with the forming of a student’s strength of character – or Euclides da Cunha would not have sent them to his son – to the need for finding pleasure in reading. But image forming is important too, with powerful oral indices, when one transfers to the literary voyages the need for movement and establishes a multi-sensory connection with books, starting with the materiality of printed matter. Wherever the Forward or the Duncan took me, the Nautilus or the balloon Victoria, the Florida moon gun or Saknussen’s cryptogram, there I went, ravenous for outcomes, pleasured, eager as Columbus’ three days before America, breathing in the smell of the book covers the climactic variations of reading, from the African sands to the Arctic crystal fields, from the great sidereal cold to the Stromboli adventure.23

Finally, the adolescent’s friendship with a third schoolmate, Egbert, is reminiscent of another type of relationship with books as well as with the landscape formed by printed matter. “I was a friend of Egbert’s”, says Sérgio. “We exchanged meanings (…). Nevertheless, I used to feel the delightful need for dedication. I thought myself strong enough to love and to show it. An inexplicable heat of unselfishness burned inside of me. Egbert awarded me the tenderness of an older brother”. Together with this fellow, Sérgio shared Robinson Crusoe’s solitude and reflected on “human industriousness” more than on the adventurous nature of Defoe’s protagonist while walking in the exercise field, sitting in the large school meadow, stupefied by the sky, the sun above and the mountains around them, observing the birds fly by. They pore over the pages of Paul and Virginia together and add to their solitude the feeling and delight of Bernardin de Saint-Pierre’s pastoral, who in turn was an eager reader of Crusoe. “We relived the whole pure, instinctive idyll”, says the adolescent. “We rejoiced over that childhood joy of running in wild freedom, we took delight in the sense of that originally named topography (…) or the allusions to the distant homeland. We heard the clap of the flock of birds around Virginia, and the portion of breadcrumbs…”24 While reading aloud in the original language “repose-toi sur mon sein et je serai délassé”, the two friends lie in each other’s lap like “des oiseaux élevés dans les mêmes nids”, as seen in one of Raul Pompeia’s own illustrations for his book. There is a superposition of senses of Sérgio and Egbert’s relationship and sentimental literature. In the subtext, the boarding school appears as a land of exile where the Crusoe-boys, 22 23 24

Raul Pompeia, op.cit., p. 95. Idem, p. 96. Raul Pompeia, op.cit., pp. 152-154. 287


though solitary, meet even in a hostile milieu like Paul and Virginia’s, a liberating break in the exotic landscape surrounding the school and the love of friends as well. Now is the time for open space, where body contact takes place, where they touch each other and feelings emerge, where the movement of bodies is made possible in the intersection of natural forces, which the instinctive and emotional experience springs from. In this set of pacts between the boys and the book, between nature and men, there still resides a sign of the tactility of letters. They are vestiges of orality still present in the narrative mimesis. What remains, however, is an understanding that the trades of print, language and idea are bridges that express themselves through communicative acts. This is the very sense of communication, which traverses the reader’s experience: “the bond between the I and the other, thus, an apprehension of being-in-common”25. Fiction, charged with historicity, helps to unveil this network of connections. References BANKS, G. Linnæus (ed.). Blondin: his life and performances with illustrations. London, Routledge, 1862. BARBOSA, Marialva. História cultural da imprensa: Brasil, 1800-1900. Rio de Janeiro, Mauad X, 2010. BOSI, Alfredo. História concisa da literatura brasileira. 44.ed. S. Paulo, Cultrix, 2006. CUNHA, Euclides da. Carta a seu filho, Euclides, dando conselho e perguntando se recebeu dois livros de Julio Verne. Rio de Janeiro, Biblioteca Nacional, 1908. Manuscrito. DARNTON, Robert. O beijo de Lamourette: mídia, cultura e revolução. S. Paulo, Cia. das Letras, 2010. DE JUSSIEU, Mr. História de Simão de Nantua ou o mercador de feiras. Lisboa: Livraria de A. M. Pereira Editor, 1875. LAJOLO, Marisa. O livro didático: velho tema, revisitado. Em Aberto, Brasília, ano 6, 35, jul./set.1987. LIMA, Luis Costa. Da existência precária: o sistema intelectual no Brasil. In:_____. Dispersa demanda: ensaios sobre literatura e teoria. Rio de Janeiro, Francisco Alves, 1981. OLIVEIRA, Paulo Motta. Um sucesso quase mundial: a mão do finado ou as metamorfoses de um conde. Veredas, Santiago de Compostela, 2010. POMPEIA, Raul. O ateneu. São Paulo, Abril Cultural, 1981. SODRÉ, Muniz. Antropológica do espelho: uma teoria da comunicação linear e em rede. 5.ed. Petrópolis, Vozes, 2010.

Muniz Sodré, Antropológica do espelho: uma teoria da comunicação linear e em rede, Petrópolis, Vozes, 2010, p. 223. 25

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5 eme PARTIE Offenbach eT LA QUESTION DE LA CIRCULATION mONDIALE D’UN repertOIrE Musical


L’opéra-bouffe offenbachien : quelques pistes pour l’étude de la circulation mondiale d’un répertoire au XIXe siècle

L

Jean-Claude Yon

(Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines)

’histoire de la circulation mondiale des répertoires théâtraux1 au XIXe siècle reste encore, pour l’essentiel, à écrire. Une telle entreprise doit nécessairement s’appuyer sur les études qui, de plus en plus, ont tendance à se multiplier dans chaque pays. Ces travaux portent sur des sujets particuliers : un établissement, un genre, un créateur (artiste, auteur, compositeur) ; les scènes officielles (sur lesquelles on dispose plus facilement d’archives) et la vie théâtrale des grandes villes sont plus étudiées que les théâtres privés d’une part, les villes de moindre importance et les campagnes de l’autre2. Par le croisement de toutes ces études, par la mise en place de réseaux de chercheurs - lesquels, notons-le, appartiennent à différentes disciplines -, on peut espérer progresser rapidement dans la connaissance des liens théâtraux qui ont pu s’établir au XIXe siècle entre tous les pays ayant une vie théâtrale. Ces liens passent bien sûr par la circulation des artistes et, à cet égard, la tournée - quelle que soit sa nature, des exemples les plus prestigieux aux plus marginaux est un objet d’étude fondamental. Cependant, plus encore que les hommes et les femmes, ce sont les pièces qui circulent. Si le siècle est marqué, dans un contexte d’affirmation des identités nationales, par la création de répertoires nationaux, bien des pays importent une partie plus ou moins notable de ce qui est joué chaque soir dans leurs salles. Cette diffusion internationale des répertoires - qui constitue une forme particulière de transferts culturels3 - est

Par « répertoire théâtraux », on entend toute la production scénique, quel que soit le genre, théâtre lyrique y compris. 2 Pour un aperçu général des travaux en histoire culturelle des spectacles à une date pas trop ancienne, on pourra se reporter à Pascale Goetschel et Jean-Claude Yon, « L’histoire du spectacle vivant : un nouveau champ pour l’histoire culturelle ? » in Laurent Martin et Sylvain Venayre, L’histoire culturelle du contemporain, Paris, Nouveau Monde Editions, 2005, pp.193-220. 3 Cf. Michel Espagne, Les Transferts culturels franco-allemands, Paris, PUF, 1999. 1


marquée par un phénomène majeur : la suprématie du répertoire français4. Paris est l’usine où se fabriquent les pièces qui, fortes de leur « cachet » parisien, sont ensuite applaudies par les spectateurs du monde entier. Dans son roman d’anticipation, Paris au XXe siècle (1863), Jules Verne imagine un « Grand Entrepôt Dramatique » qui fournit en série des pièces standardisées : la fiction, ici, est proche de la réalité. Ecrivant à Eugène Scribe, l’auteur dramatique le plus fêté du temps, son ami et collaborateur Charles Duveyrier ne le qualifiet-il pas, à juste titre, de « grand ministre des menus-plaisirs parisiens ! que dis-je ? des plaisirs du monde entier5. » Aussi l’étude de la circulation mondiale des répertoires théâtraux peut-elle être entreprise en privilégiant, dans un premier temps, la diffusion du répertoire français à l’étranger. Qu’on ne se méprenne pas : ce choix ne saurait être interprété comme une forme de chauvinisme ; c’est d’ailleurs en réaction à la domination du répertoire français que bien des pays ont créé leur propre répertoire - que cette opposition soit réelle ou plus ou moins mise en scène. Etudier la diffusion du répertoire français à l’étranger est toutefois une tâche encore trop vaste : au sein de ce répertoire pléthorique, il est nécessaire de délimiter un champ d’étude, que celui-ci concerne un genre particulier6, un artiste7 ou la diffusion d’un auteur dans une aire géographique8. L’opéra-bouffe offenbachien nous paraît un bon exemple pour repérer les questions à se poser pour mener ce type d’étude. En vingt-cinq ans, en effet, de 1855 à 1880, le compositeur français d’origine allemande Jacques Offenbach (1819-1880) est parvenu à créer et à imposer un nouveau genre lyrique. Si le musicien a utilisé le terme d’« opéra-bouffe » pour qualifier ses principaux ouvrages9, c’est toutefois le terme d’« opérette » qui s’est imposé pour désigner ses oeuvres et celles des compositeurs qui, à sa suite, ont exploité cette veine. L’opérette, genre à la fois lyrique et dramatique (les passages parlés sont nombreux et de taille importante) a rapidement connu un immense succès, sur les cinq continents. Cf. Jean-Claude Yon (dir.), Le Théâtre français à l’étranger au XIXe siècle. Histoire d’une suprématie culturelle, Paris, Nouveau Monde Editions, 2008. On consultera également : Christophe Charle, Théâtres en capitales. Naissance de la société du spectacle à Paris, Berlin, Londres et Vienne, 1860-1914, Paris, Albin Michel, 2008, spécialement le chapitre VII, pp. 309-354. 5 Cité par Jean-Claude Yon, Eugène Scribe, la fortune et la liberté, Saint-Genouph, Librairie Nizet, 2000, p. 249. 6 Cf. [Collectif], Die Opéra-comique und ihr Einfluss auf das europäische Musiktheater im 19. Jahrhundert, Hildesheim-Zürich-New York, Georg Olms, 1997. 7 Cf. Sylvie Chevalley, Rachel en Amérique, Paris, M. Brient, 1957. 8 Cf.Hans-Georg Ruprecht, Theaterpublikum und Textauffassung. Eine textsoziologische Studie zur Aufnahme und Wirkung von Eugène Scribes Theaterstücken im deutschen Sprachraum, Berne/Francfort, Herbert Lang et Peter Lang, 1976. 9 Nous laissons de côté le cas des Contes d’Hoffmann, ainsi que les tentatives d’Offenbach pour s’imposer à l’Opéra-Comique. 10 Offenbach en a tiré un passionnant récit intitulé Notes d’un musicien en voyage (Paris, Calmann-Lévy, 1877). 4

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Le répertoire d’Offenbach est très vite apparu comme celui qui incarnait le mieux la mode parisienne, donnant à ses auditeurs l’impression d’être en contact avec l’actualité du « Boulevard ». Offenbach, avec une remarquable intuition du système médiatique qui se met en place à son époque, a sciemment recherché ce succès international. Il a multiplié les voyages (le plus important ayant lieu en Amérique en 187610), il a fait de Vienne sa seconde capitale afin de diffuser dans l’espace germanophone des versions en langue allemande de ses oeuvres et il s’est attaché à se construire une figure médiatique – son accent, ses favoris et son lorgnon dessinant une figure familière que les photographes et caricaturistes ont démultipliée à l’infini. En outre, Offenbach a su remarquablement bien utiliser les Expositions universelles et leur public cosmopolite pour faire progresser sa carrière. Il est donc particulièrement intéressant d’étudier la circulation internationale du répertoire offenbachien11, cette étude ne pouvant qu’être riche d’enseignements sur les modalités de circulation, de transfert, d’adaptation, voire d’hybridation. Un répertoire ambigu Riche de 110 ouvrages scéniques, le répertoire d’Offenbach présente de surcroît un caractère qui en rend l’analyse passionnante : il mêle en effet, selon un équilibre exceptionnel, le savoir-faire standardisé du monde théâtral parisien et une réelle audace dans le choix des thèmes et leur traitement. Ce caractère paradoxal lui confère une très grande plasticité, traducteurs et adaptateurs pouvant « tirer » chaque oeuvre dans le sens qui leur convient et qui leur paraît le plus propre à en assurer le succès dans leur pays. D’ailleurs, même dans leur ville de création, c’est-à-dire à Paris, les ouvrages d’Offenbach donnent lieu à des interprétations très diverses, ce qui témoigne de cette ambiguïté fondamentale. On sait que, pour la postérité, Offenbach a été associé à la figure de Napoléon III, sa musique devenant en quelque sorte la « bande son » du Second Empire et l’illustration de la « fête impériale ». Nous avons analysé ailleurs comment cette idée reçue s’est mise en place, essentiellement au lendemain immédiat de la chute du régime impérial, et comment elle a perduré tout au long du XXe siècle, en parallèle à la « légende noire » du Second Empire12. L’idée d’un soutien réciproque liant Offenbach et l’Empire est présente dans certains articles dès le début des années 1860. « Il a été planté, il a été arrosé et on l’a vu naître sous les yeux de l’autorité, ce beau rosier qui a donné à la France Orphée aux Enfers », lit-on en 1860 dans la Revue Cette étude a été plus qu’amorcée par la musicologie allemande, notamment à travers deux ouvrages collectifs : Rainer Franke (dir.), Offenbach und die Schauplätze seines Musiktheaters, Laaber-Verlag, 1999 ; Elisabeth Schmierer (dir.), Jacques Offenbach und seine Zeit, Laaber-Verlag, 2009. 12 Sur ce point comme sur tout ce qui concerne Offenbach, on nous permettra de renvoyer à notre livre : Jean- Claude Yon, Jacques Offenbach, Paris, Gallimard, coll. « NRF Biographies », 2000, réédition 2010. 11

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des Deux Mondes13. Huit ans plus tard, le journal républicain marseillais La Voix du peuple accuse Offenbach de participer à l’entreprise d’abrutissement du peuple organisée selon lui par l’Etat impérial : Quels sont les livres qu’il [le peuple] peut lire ? Des romans ineptes, écoeurants : La Résurrection de Rocambole, par exemple ; quelles sont les pièces qu’il voit représenter au théâtre ? Des pièces idiotes, comme La Belle Hélène et La Grande-Duchesse de Gérolstein. Les livres qui pourraient l’instruire sont trop chers ; les drames susceptibles d’élever son âme et de lui inculquer les sentiments du beau, du vrai et du juste sont interdits. Les bibliothèques sont fermées pour lui, mais les débits de boisson restent ouverts jusqu’à minuit. On l’abrutit, ce pauvre peuple, puis, lorsqu’on l’a réduit à cet état d’hébétement où il n’a plus conscience de lui-même et qu’il va voir une exécution capitale, on lui crie : peuple barbare, peuple idiot, lâche, stupide et sanguinaire. On l’insulte14.

On le voit, les pièces d’Offenbach, qui ne valent pas mieux que les romans-feuilletons de Ponson du Terrail, sont assimilées à une drogue abrutissante. Ce jugement sans appel est en totale contradiction avec l’article nécrologique que rédige Jules Vallès un mois après la mort du compositeur, en novembre 1880 : Personne, ce me semble, n’a jeté sur la tombe d’Offenbach la couronne qu’il méritait. Nul n’a dit qu’il fut, cet Allemand, le révolutionnaire le plus redoutable qu’ait produit la France entre le 2 décembre 1851 et je ne sais quel jour de 1865 où, sous le nom d’Internationale, fut fondé un Comité des blouses. Songez donc ! Il siffla à outrance les dieux et les héros ; il cogna avec son bâton de chef d’orchestre sur le plâtre de tous les grands bustes et il fit danser devant l’arche une génération de blagueurs. […] De brûler la politesse aux Majestés, comme il le fit dix ans, cela donna l’idée à ceux qui fréquentaient le paradis de mettre le feu aux maisons où les empereurs gigotent. Tout se tient sur le champ de bataille de l’histoire15

Au contraire des rédacteurs de La Voix du Peuple, Vallès accorde au répertoire d’Offenbach une force révolutionnaire capable de renverser les régimes et de faire vaciller l’ordre établi. On mesure à quel point le lien avec l’Empire est artificiel et comment l’opérabouffe offenbachien peut faire l’objet de lectures contradictoires. Quel que soit le sens politique que l’on donne à ses pièces, critiques et commentateurs s’accordent pour voir en Offenbach le symptôme d’un certain état de la société française, généralement perçue comme malade. Le musicien devient alors lui-même une sorte de maladie (on parle même d’« Offenbach-morbus » !) et s’impose l’image du compositeur entraînant à la pointe de son archet (de chef d’orchestre ou de violoncelliste) le reste de la société, emportée dans une immense sarabande. Jules Claretie écrit ainsi en 1867 : Cité par Jean-Claude Yon, Jacques Offenbach, op. cit., p. 238. La Voix du Peuple, n°3 du 13 février 1868 cité par David Delpech, Les Souscriptions de la liberté. Une renaissance de l’esprit républicain sous le Second Empire, thèse d’histoire sous la direction de Francis Démier, Université de Paris Ouest-Nanterre La Défense, 2009, pp. 204-205. 15 La Vie moderne, n° du 6 novembre 1880 cité par Jean-Claude Yon, Jacques Offenbach, op. cit., p. 613. 13 14

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La question serait, il est vrai, de savoir si Offenbach a donné le branle de cette danse de SaintGuy qui nous agite et qui est le fond même de notre humeur présente, ou s’il est né lui-même du paroxysme contemporain. […] Il apportait une musique nouvelle, saccadée, sautillante, fébrile, telle qu’on se figure la musique chinoise, je ne sais quoi de surprenant qui séduisit, qui entraîna. Et tout aussitôt, comme les ménétriers des légendes, le petit homme diabolique donna le signal de la ronde. Il leva son archet et tout suivit. Ce fut un entraînement électrique. […] [Ses airs] vous entrèrent par les oreilles, ils vous prirent aux jambes pour vous forcer à sauter comme les autres, ils vous attendirent au coin des rues, au théâtre, chez vous, à l’étranger, partout. Ce fut une fièvre. La maladie gagnait, s’étendait, faisait tache d’huile. L’arrêter, c’était l’impossible. Rien à essayer contre une frénésie. Un rire nerveux avait gagné tout le monde. Ce temps lugubre, qui est le nôtre, riait d’une façon perçante, non pas comme un gai compagnon bien portant et heureux de vivre, mais comme un homme malade dont on chatouillerait sans cesse la plante des pieds16.

Il serait très intéressant de savoir si cette image (qu’on trouve sur une caricature américaine de 187617) s’est propagée à l’étranger et si, hors de France, le musicien a également été perçu comme le symbole d’une modernité plus ou moins inquiétante. Un répertoire dangereux Si le répertoire offenbachien fait l’objet d’interprétations contradictoires et s’il apparaît comme particulièrement « contemporain », c’est sans doute parce qu’il n’hésite pas à traiter des thèmes « sensibles » avec une grande liberté de ton. Le thème qui revient le plus fréquemment est celui du pouvoir, ou plus exactement de la mise en scène du pouvoir. Orphée aux Enfers, La Belle Hélène, Barbe-Bleue, La Grande-Duchesse de Gérolstein, La Périchole, d’autres pièces encore, présentent aux spectateurs des figures de souverains ou de puissants personnages et décrivent, sur un mode satirique, la vie de cour et ce qu’on pourrait appeler « les coulisses du pouvoir ». Bien évidemment, la censure dramatique18 prend beaucoup de précautions pour atténuer au maximum les effets subversifs de ces pièces. Offenbach ne bénéficie d’aucun traitement de faveur, bien au contraire. Dans La Périchole (1868), par exemple, les censeurs biffent cette réplique de Don Pédro, le vice-roi du Pérou : « Les peuples sont des enfants ; quand ils voient qu’on s’amuse à côté d’eux, ils s’imaginent qu’ils ont sujet d’être gais ; quand ils voient qu’on dépense de l’argent, ils s’imaginent qu’ils sont riches, donc dépensons de l’argent et soyons gais19. » Cette réplique est prononcée au début de la pièce, alors que le vice-roi se promène incognito dans les rues de Lima et interroge les passants. La censure fait en sorte qu’il se renseigne sur son « administration » Article du 5 août 1867 repris dans Jules Claretie, La Vie moderne au théâtre […], 1ère série, Paris, G. Barba, 1869, pp. 74-75. 17 Toutefois, sur cette caricature, Offenbach n’entraîne que ses propres personnages. 18 On trouvera une description précise de la censure dramatique dans : Jean-Claude Yon, Une histoire du théâtre à Paris de la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Aubier, 2012. 19 Archives nationales, F18 806 (2), manuscrit de censure de La Périchole. 16

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et non plus sur son « gouvernement20». De même, un conseiller du vice-roi constate : « Il peut y avoir des mécontents » alors que la formulation d’origine était : « Il y a toujours des mécontents ». Une personne interrogée ne peut plus affirmer : « Je dis comme ça ce qu’on m’a dit de dire… mais la vérité vraie, c’est que je suis ici pour chauffer l’enthousiasme ». Par petites touches, les censeurs rendent le texte d’Offenbach et de ses librettistes moins audacieux, sans pour autant en modifier fondamentalement la puissance corrosive car le choeur continue bel et bien de chanter que la fête du vice-roi n’est célébrée que parce que certains habitants sont « à tant par tête, / Payés pour ça ». Parfois, l’intervention des censeurs est plus importante. C’est le cas de La Belle Hélène (1864) dont le troisième acte pose particulièrement problème au pouvoir21. Le « trio patriotique » entre Agamemnon, Ménélas et Calchas déplaît aux censeurs qui, par exemple, refusent que le roi des rois invoque la « raison d’Etat » pour décider Ménélas à accepter son futur cocufiage. La censure est aussi préoccupée par les cent génisses blanches qu’Hélène doit aller sacrifier de sa main sur l’île de Cythère et que Ménélas, avec cynisme, fait payer à son peuple. Calchas est censé être du voyage et le grand augure de Vénus gagne sa confiance en lui glissant à l’oreille : « Nous partagerons. » Ces deux mots sont soulignés deux fois par les censeurs : il est en effet impossible que deux hauts dignitaires religieux puissent être présentés comme des êtres aussi cupides. Une scène de pantomime en musique où Hélène « reçoit [Ménélas] avec le ffff… d’une chatte en fureur » est énergiquement barrée sur le manuscrit. Le finale de l’acte heurte encore plus les autorités, à la fois parce qu’Hélène accepte franchement de tromper son mari avec Pâris et parce que Calchas est jeté par-dessus bord et revient sur scène, tout mouillé, et donc ridicule. C’en est trop pour la censure qui contraint Offenbach, Meilhac et Halévy à refaire entièrement le finale de ce troisième acte. Trois ans plus tard, La Grande-Duchesse de Gérolstein embarrasse tout autant les censeurs, ce qui apparaît nettement dans le rapport rédigé une semaine avant la premièrea : Cette pièce nous a préoccupés à plusieurs points de vue. D’abord le titre de Grande Duchesse nous a parus avoir l’inconvénient, eu égard au petit nombre de personnes princières en Europe qui portent ce titre, de pouvoir, dans les circonstances actuelles surtout, amener non pas des allusions mais tout au moins des rapprochements de titre désagréables. L’inconvénient a été atténué par la dénomination spéciale et toute de fantaisie de Gérolstein22 ajoutée à la Grande Duchesse. Dans la pièce même, deux choses ont surtout éveillé nos scrupules ; d’abord, le ridicule que les allures militaires de la Grande Duchesse peuvent jeter sur le pouvoir souverain ; puis aussi, tout ce qu’il y a de risqué et de scabreux dans les situations où se jette volontiers la Grande Duchesse. Nous Les censeurs pratiquent fréquemment ces substitutions de mots qui infléchissent le sens d’une réplique. Il serait intéressant de voir si les traducteurs font de même en anticipant sur ce qui sera ou non toléré dans leur pays. 21 Cf. Jean-Claude Yon, « Hélène censurée : la liberté et le théâtre à Paris en 1864 », Les Cahiers des Amis du Festival, Aix-en-Provence, décembre 1999, pp. 7-12. 22 Le nom « Gérolstein » est emprunté aux Mystères de Paris, le célèbre roman-feuilleton d’Eugène Sue paru en 1842-1843. 20

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avons pensé, pour le premier point, que les costumes grotesques de ce duché imaginaire, le jeu chargé des artistes, la bouffonnerie musicale, transporteront le public dans un monde tellement excentrique que l’on restera en dehors de toute réalité. Quant à la situation scabreuse, fond de la pièce, […] de graves modifications ont été apportées. […] De très nombreuses atténuations de détail […] nous laissent espérer que, si les artistes se renferment dans le texte même du manuscrit, cet opéra-bouffe ne dépassera pas les limites de ce qu’est habitué à admettre un public qui vient de voir La Belle Hélène, La Vie parisienne et d’autres excentricités de même nature. En conséquence, nous ne pouvons que proposer l’autorisation, dans son état actuel, de La Grande Duchesse de Gérolstein.

Après la défaite contre la Prusse, une même clémence n’est plus possible et la pièce est interdite durant les premières années de la Troisième République. Quand une reprise est envisagée à Paris en 1878, le Bureau de la censure s’alarme: Cet opéra-bouffe n’a pas été rejoué à Paris depuis la guerre. Les auteurs eux-mêmes, au lendemain de nos désastres, n’avaient pas voulu demander la reprise de cette parodie militaire. […]. On se trouve en présence d’un double inconvénient. 1° Les personnages allemands, personnages du XVIIIe siècle il est vrai, et de fantaisie avec leurs allures grotesques, sont-ils opportuns sur une scène parisienne, et au moment de l’Exposition ? 2° Comment prendrat-on un des personnages les plus célèbres de la pièce, le légendaire général Boum, type du général ridicule ? Cette caricature militaire tombera-t-elle sur les généraux allemands ou sur les généraux français ? Dans un cascomme dans l’autre, il nous paraît y avoir même inconvénient. Si l’on y voit les généraux allemands, la question se comprend d’elle-même. Si, au contraire, on voit une parodie de nos généraux, cela devient un spectacle navrant pour le public français23.

Malgré ces craintes, la reprise a bien lieu - certes à la toute fin de l’Exposition universelle – et elle ne suscite aucun trouble. Le répertoire offenbachien ne se contente pas d’être dangereux sur un plan politique : il l’est aussi sur le terrain de la morale en traitant très librement des rapports amoureux et en prenant presque systématiquement le parti des femmes. Il n’est besoin, pour comprendre la charge érotique des opéras-bouffes d’Offenbach, que de songer à la vision très moraliste qu’en donne Zola dans le premier chapitre de Nana (1880). Sous la plume du critique et écrivain Paul Foucher, beau-frère de Victor Hugo, La Vie parisienne devient quant à elle une pièce presque pornographique: Il est réel que l’on ne se serait pas attendu, il y a dix ans, à ce qu’on applaudirait unanimement une pièce en cinq actes dans laquelle on verrait successivement et presque sans diversion : 1° deux imbéciles prétendant à la continuation des bontés d’une petite dame et mis d’accord par un troisième larron qui s’en est emparé ; 2° un jeune homme aspirant à la conquête d’une noble étrangère et, pour y arriver, lançant lui-même son mari dans le monde interlope (circonstance atténuante, il n’accepte pour cela aucune rétribution - c’est une mission qu’il remplit pour l’honneur) ; 3° l’ancien amant d’une drôlesse tirant une lettre de change sur elle au profit d’un successeur et le recommandant aux talents de l’Armide en location ; 4° celle-ci 23

Archives nationales, F21 4635, rapport du 29 mars 1878 sur La Grande-Duchesse de Gérolstein. 297


venue au point de ne pouvoir plus se rappeler le nom de ses… amis ; […] 6° et enfin - voilà qui est plus fort – un garçon en chef de restaurant de café recommandant à ses camarades la discrétion et les yeux baissés - au moment où il n’y a plus que les portes de cabinets particuliers qui résistent. […] Vous verrez que pas une réclamation ne s’élèvera contre la pornographie spirituelle qui, sous le titre de La Vie parisienne, fait de notre capitale un immense Bréda24

La grivoiserie qui est l’un des traits récurrents du répertoire français est donc passablement poussée dans les pièces d’Offenbach. Quelle a été l’attitude de chaque pays face à cette donnée ? Les censeurs des différents pays ont-ils été plus ou moins sévères que leurs alter ego parisiens ? Les traducteurs ont-ils cherché à atténuer cet aspect ou bien l’ontils considéré comme un gage de succès ? Les 110 ouvrages qu’Offenbach a fait jouer à Paris offrent donc un exemple particulièrement riche à étudier. Reconstituer leur circulation internationale ne peut que s’avérer fructueux tant ce répertoire, d’une nature ambiguë, voire dangereuse, est apparu aux publics du monde entier comme le symbole même d’un certain esprit français, certes dénué du prestige de la culture classique mais irrésistiblement attirant, précisément par son allure boulevardière et par les libertés qu’il s’autorisait par rapport aux convenances. Il convient de voir comment chaque pays a participé à cette vogue offenbachienne et comment il a fait sien ce répertoire, dont, du reste, le pouvoir d’attractivité est de nos jours toujours bien réel aux quatre coins de la planète.

Paul Foucher, Entre cour et jardin. Etudes et souvenirs du théâtre, Paris, Amyot, 1867, pp. 423424 et p. 427. « Bréda » renvoie au nom d’une rue où habitaient de nombreuses « lorettes », jeunes femmes aux moeurs faciles. 24

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« Offenbach à Lisbonne à la fin du XIXe siècle, entre attraction et répulsion » Graça Dos Santos

(Université Paris Ouest Nanterre La Défense) 1 Influence, transferts, « francesismo », approche et périodologie d’un phénomène polymorphe…

L

es recherches consacrées à l’influence française sur la culture portugaise se sont en particulier penchées sur la littérature et constatent l’importance voire la prédominance du phénomène à certaines périodes ; ces études souvent menées sous le prisme de la littérature générale et comparée abordent des courants esthétiques et littéraires ou se penchent sur l’oeuvre de certains auteurs. Ce champ de recherches s’est considérablement élargi au moment d’aborder la notion « d’image » et de « représentation de l’autre », ce qu’Álvaro Manuel Machado (un des pionniers en la matière au Portugal) définit comme une représentation symbolique « formée surtout à partir de schémas mentaux (histoire des mentalités, en général) et de stéréotypes collectifs, elle s’enracine fondamentalement sur des éléments d’anthropologie culturelle et mène à la création plus ou moins stable d’un imaginaire dont l’écrivain est, parfois inconsciemment, le porteur privilégié »1. Il s’agit, plus précisément « d’une image de la France à un niveau socioculturel littéraire et idéologique qui s’est développée surtout à partir de la moitié du 18e siècle, est devenue « francesismo Álvaro Manuel Machado, « Imagens da França em Almeida Garret », in Leituras, « Almeida Garrett », n° 4, Primavera 1999, p.175: « Formada sobretudo a partir de esquemas mentais (história das mentalidades, em geral) e de esteriótipos colectivos, ela enraíza-se fundamentalmente em elementos de antroplogolia cultural, levando à criação, mais ou mesnos estável, dum imaginário de que os escritor é, por vezes inconscientemente, portador privilegiado ». Nous donnons en note de bas de page les citations en portugais ; notre traduction vers le français figure dans le corps du texte. 1


» et a marqué profondément toute la formation et l’évolution de nos romantiques depuis la génération de Garrett et d’Alexandre Herculano jusqu’à la génération de 70 »2. Ces propos s’appuient sur la périodologie littéraire au Portugal, sur l’imagologie et plus largement sur l’histoire culturelle. Notre réflexion s’inspirera des divers travaux menés sur ces questions3 et en particulier de ceux de José-Augusto França et de ceux de Mário Vieira de Carvalho, qui ont réfléchi à ces thématiques en développant les problématiques que nous venons d’évoquer de façon globale et leur ont appliqué, sans toujours la formuler, la notion de « transferts culturels » ; l’un au Teatro Nacional de São Carlos du 18e siècle à nos jours et l’autre au romantisme portugais au 19e siècle4. De notre côté nous avons déjà évoqué ces phénomènes en ce qui concerne le théâtre portugais5 et poursuivrons ici notre étude en approchant la circulation du répertoire d’Offenbach vers Lisbonne au 19e siècle. Les travaux du regretté Luiz Francisco Rebello (1924-2011), en particulier ses publications sur les tournées françaises au Portugal nous seront précieuses ainsi que des études diverses qui abordent la vie sociale, artistique et bien-sûr théâtrale de la Lisbonne du 19e siècle. La presse portugaise de l’époque, qui consacrait volontiers ses colonnes à la vie théâtrale de la capitale portugaise, sera une source d’information et illustrera notre propos. « L’histoire du Portugal du XIXè siècle ne fut rien d’autre qu’une transition tourmentée, très souvent violente de la Monarchie vers la République […] »6 qui ne verra d’ailleurs le jour le jour qu’en 1910. La «révolution » libérale lancée à Porto en 1820 sera suivie d’avancées et de reculades qui feront de ce siècle une période perturbée où figurent des épisodes de Ibidem.: “duma imagem da França, a nível sócio-cultural, literário e ideológico que, tendo-se expandido sobretudo a partir de meados do século XVIII, se tornou “francesismo” e marcou profundamente toda a formação e evolução dos nossos romantismos, desde a geração de Garrett e Herculano até à chamada geração de 70”. 3 Parmi d’autres travaux, ceux de d’Álvaro Manuel Machado, Daniel Henri Pageaux, ou de Jacinto do Prado Coelho. 4 José-Augusto França, Le romantisme au Portugal, étude de faits socioculturels, Editions Klincksieck, Paris, 197 5et O Romantismo em Portugal, estudo de factos socioculturais, Livros Horizonte, 3ª edição, Lisboa, 1999. Il s’agit de la publication d’une thèse de doctorat soutenue en 1969 en Sorbonne. L’historien d’art et de la culture, critique d’art et professeur d’université a par la suite développé une oeuvre importante qui se penche également sur le XXe siècle. Mário Vieira de Carvalho, Pensar é morrer ou O Teatro de São Carlos, na mudança de sistemas sociocomunicativosl desde fins do séc. XVIII aos nossos dias, Imprensa Nacional Casa da Moeda, Lisboa, 1993.Les travaux de ce musicologue et l’équipe du CESEM (Centro de Estudos de Sociologia e Estética Musical – Universidade Nova de Lisboa) qu’il a fondé et dirige ont considérablement ouvert l’horizon de la recherche dans ces domaines au Portugal. MV de Carvalho a été secrétaire d’Etat à la culture entre mars 2005 et janvier 2008. 5 Voir en particulier, Graça Dos Santos, « Un Français à Lisbonne : Emile Doux et l’avènement de la scène romantique au Portugal », in Jean-Claude Yon (sous la direction de) Le théâtre français à l’étranger au XIXè siècle Histoire d’une suprématie culturelle, Nouveau Monde Editions, Paris, 2008, p. 326-342. 6 M. Fátima Bonifácio, O século XIX português, Imprensa das Ciências Sociais, Lisbonne, p. 16: “A história de Portugal no século XIX não foi mais do que um trânsito atribulado, muitas vezes violento, da Monarquia para a República [...]”. 2

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guerres intestines, voire civiles, accompagnés d’emprisonnements et d’exils pour ceux dont la plume ou la voix ne s’harmonisait pas avec les pouvoirs consécutifs. Ces soubresauts entre absolutisme et libéralisme provoquèrent l’émigration massive d’êtres et d’intellectuels principalement vers la France et l’Angleterre. Le siècle est donc inscrit sous le signe de la circulation des corps comme de la pensée, aux mouvements des idées s’ajoute le va et vient des exilés. A ces déplacements physiques il faut adjoindre, dans le domaine du théâtre celui très important des compagnies étrangères qui visitaient régulièrement le Portugal. Ces troupes venues essentiellement de France, d’Italie et, dans une moindre mesure d’Espagne, se produisaient à Lisbonne et à Porto. « Plus que de simples interprètes », les acteurs de ces compagnies étaient «de véritables intermédiaires culturels grâce auxquels pénètrent au Portugal les nouveaux courants du théâtre européen, les nouveaux noms comme les nouvelles techniques »7. Nous avons déjà évoqué l’importance du modèle français pour le resurgissement du théâtre portugais après la Révolution libérale de 1820, mission assumée de façon magistrale par Almeida Garrett. 2 Gallomanie, Gallophobie, Offenbach entre révélateur et symptôme « Depuis au moins le XVIIIe siècle, une petite minorité de « estrangeirados » (ceux-là, rares, qui traversent l’Europe, l’esprit ouvert et souvent fugitifs […] ou ceux qui rêvent des fameux centres cosmopolites […]) trouve une résistance obstinée de la part des traditionalistes, férocement suspicieux quant aux nouveautés hors frontières » 8. Une terminologie spécifique est créée pour nommer ces circulations, volontaires, et parfois marque d’un certain snobisme ou, contraintes, et alors exil plus ou moins bien vécu. « Estrangeirado », que l’on pourrait traduire en français par « dénaturé par l’étranger », est l’épithète usitée pour qualifier souvent avec un certain mépris ces êtres qui de gré ou de force ont quitté le territoire national et qui se sont laissés contaminer par l’étranger. L’oeuvre d’Eça de Queiroz contient de nombreux exemples des snobs qui se revendiquent sans cesse de Paris et de façon plus douloureuse, Bernardo Santareno, dans sa pièce O Judeu, donne la parole à un des exilés du Bernard Martocq, «du Théâtre libre au Teatro livre : l’expérience de Manuel Laranjeira », in Actes du colloque Les rapports culturels et littéraires entre le Portugal et la France, Fondation Calouste Gulbenkian Centre culturel portugais, Paris, 1983, p. 503. B. Martocq souligne l’influence étrangère exercée sur le jeu, les techniques scéniques, mais s’interroge « sur l’influence réelle que ces tournées ont pu exercer à court terme sur les dramaturges portugais dont le trait le plus frappant au tournant du siècle est la confusion esthétique », p. 505. 8 Jacinto do Prado Coelho, Originalidade da literatura portuguesa, Instituto de Cultura e Língua Portuguesa Divisão de Publicações, « Biblioteca breve », Amadora, 3° Edição, 1992, p. 34: « Desde pelo menos o século XVIII, uma escassa minoria de « estrangeirados (esses poucos que viajam pela Europa de mente aberta, não raro foragidos [...] ou os que sonham com os famosos centros cosmopolitas […]) encontra resistência obstinada da parte dos tradicionalistas, ferozmente suspeitosos perante novidades além-fronteiras » 7

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XVIIIe siècle, le Cavaleiro Oliveira qui dut fuir l’Inquisition portugaise en Angleterre. Le terme sous entend une certaine abâtardisation et remet en cause l’identification des personnes en question avec la culture nationale : ils ne sont pas totalement étrangers mais ne sont pas non plus Portugais « pur jus ». Le « francesismo » nomme une sorte d’imitation française; le terme qualifie tout autant les comportements que le langage ou la pensée, à ne pas confondre avec « gallicisme » qui ne concerne que la langue. Depuis « l’exaltation des principes de l’illuminisme français par les fameux « estrangeirados » du XVIIIe siècle, c’est surtout « une aspiration au progrès, le progrès étant ici génériquement entendu comme européisation »9 Ce sont des échanges qui tiennent de l’emprunt et qui peuvent aussi être perçus comme une forme d’acculturation ; ils provoquent alors la controverse entre attraction et répulsion et on passe de la gallomanie à la gallophobie. Ainsi Garrett lui-même qui, tout en s’inspirant du modèle français de 1830 pour refonder le théâtre portugais, avait une attitude critique quant aux gallicismes qui envahissaient la langue portugaise ou quant à l’image de centralisation culturelle de la France, mais cela ne l’empêche pas d’affirmer en 1849 que Paris « est la capitale commune » et « la capitale d’Europe par l’intelligence »10 « Les influences françaises, de Dumas fils, Scribe, Sardou, Sandeau, Feuillet, […], se faisaient sentir sur la production portugaise. La Porte Saint-Martin n’était certainement pas loin et son souvenir s’étendait sur les préoccupations du théâtre social des auteurs lisbonnais, ou sur leur humour comique, redevable au boulevard qui leur fournissait sans cesse inspiration et textes à traduire »11 confirme José-Augusto França. Et lorsque, dans les années 50-60, le goût théâtral penche du côté du « grand spectacle », avec l’apparition de la revue12 (toujours d’inspiration française) ou lorsque le Teatro Nacional D. Maria II adopte le luxe des décors roulants, ou que l’administration du théâtre fera venir de Paris en 1863 une « machine à spectres », dernière invention de la Porte St Martin, c’est toujours pour être Álvaro Manuel Machado, O « francesismo » na literatura portuguesa, Instituto de Cultura e Língua Portuguesa Divisão de Publicações, « Biblioteca breve », Amadora, 1984, p. 13: « a exaltação dos princípios do iluminismo francês pelos chamados « estrangeirados » do século XVIII, uma aspiração ao progresso sendo aqui progresso entendido genericamente como europeização ». 10 Almeida Garrett, « Memória histórica de J. Xavier Mouzinho da Silveira », cité par Álvaro Manuel Machado, « Imagens da França em Almeida Garrett», Leituras, revista da Biblioteca Nacional, n° 4, printemps 1999, p.180. 11 José-Augusto França, Le romantisme au Portugal, étude de faits socioculturels, Editions Klincksieck, Paris, 1975, p. 458. 12 Environ 10 ans après Paris, à partir de 1851, apparaissent à Lisbonne des revues qui commentent avec plus ou moins d’esprit les événements de l’année. La première, en janvier 1850, s’intitulait Lisboa em 1850, était écrite par Francisco Palha et Latino Coelho et fut jouée au Teatro do Ginásio. Très vite la revue deviendra un genre au ton caustique, parfois grivois frôlant l’obscène, s’adaptera à la réalité politique et sociale du moment pour mieux la critiquer ; on passe de la revue à la française à la très spécifique « revue à la portugaise » avec ses spectacles très populaires. Voir Luiz Francisco Rebello, História do Teatro de Revista em Portugal, II vol., Dom Quixote, Lisboa, 1985, 336 p. 9

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au courant des nouveautés parisiennes. En effet pour accélérer ce mouvement, « en 1866, était inaugurée la liaison ferroviaire avec l’Espagne et, par-dessus tout avec l’Europe ; il ne fallait que deux ou trois jours de voyage pour atteindre Paris, la ville-lumière médiatrice de la culture européenne » 13 C’est également vers cette époque que les opérettes d’Offenbach font sensation à Lisbonne, surtout après que fut chantée La Grande-Duchesse de Gérolstein en 1868 au Teatro do Príncipe Real, alors que son succès parisien était encore retentissant. Dans la foulée, Les Georgiennes est choisie pour inaugurer une nouvelle salle à Lisbonne, le Teatro do Ginásio le 29 octobre 1868. « Ces caricatures de la société du Second Empire n’avaient pourtant pas grand-chose à voir avec la vie vécue à Lisbonne et l’on peut s’étonner de l’accueil qu’elles ont reçu, à 400 lieues des Bouffes parisiens »14, signale José-Augusto França. Mais en réalité, comme ces oeuvres étaient chantées en portugais, le spectateur était amené à chercher dans les fantaisies libres d’Offenbach une charge étroitement appliquée à des situations nationales. Le succès fut immédiat et retentissant et si l’on en croit une touriste illustre, Mme Ratazzi, la popularité d’Offenbach était si grande que même les carillons des églises de Lisbonne le jouaient : « Le Seigneur appelait ses fidèles à la prière sur l’air de Vénus-la-Cascadeuse »15. Sans tomber dans de semblables exagérations, dont on peu douter de la véracité, les journaux évoquent cet engouement du public qui « savourait les harmonies de La Grande-Duchesse, chantées par les jeunes filles dans les salles, reproduites par les fanfares militaires sur les trottoirs, sifflées par les mômes dans les rues »16. Dans la presse, la répercussion est considérable et d’emblée politique, Jacques Offenbach devient même le pseudonyme d’un chroniqueur politique17 et « la tradition d’utiliser le mot Offenbach pour résumer la critique des institutions s’affirme partout en littérature et dans la presse jusqu’aux années vingt » remarque le musicologue Mário Vieira de Carvalho18.

Maria da Conceição Meireles Pereira, « Portugal no tempo do Romantismo », in As Belas-Artes do Romantismo em Portugal, IPM, Ministério da Cultura, Lisboa, 1999, p.17. « Em 1866, inaugurava-se a ligação ferroviária com a Espanha e, talvez ainda mais desejável, com a Europa ; Paris, a cidade-luz mediadora da cultura europeia, ficava a dois ou três dias de viagem ». 14 José-Augusto França, Op. Cit., p. 547. 15 Pincesse Ratazzi, Portugal à vol d’oiseau (Paris, 1879), cité par José-Augusto França, Op. Cit., p. 547. 16 Cristovam de Sá, « Folhetim do Diário ilustrado, Anna Pereira », Diário ilustrado, n° 87, 25 sept. 1872, 346: « quando o público comçava a saborear as harmonia da Gran-Duqueza, cantadas pelas meninas nas salas, reproduzidas pelas bandas marciais nos passeios, assobiadas pelos garotos nas ruas [...] ». Notre traduction. 17 Mário Vieira de Carvalho, Op. Cit., p. 122. 18 Ibidem.: « a tradição de resumir na palavra Offenbach a crítica das instituições afirma-se por toda a parte na literatura e na imprensa até aos anos vinte ». 13

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3 Une répercussion dont on ne mesure pas toujours la portée « Offenbach caractérise admirablement la société du Second Empire. Offenbach c’est la blague, et la Blague c’est tout le Second Empire, et, quand je dis le Second Empire, je dis l’Europe de son temps, parce que le succès d’Offenbach fut universel. La renommée du maestro a volé de S. Petersburg jusqu’à Lisbonne. […] Persifler, persifler est le grand besoin du siècle actuel. […] Au sein d’une société qui a perpétuellement la raillerie dégainée, est apparu Offenbach et il a parfaitement satisfait ses tendances démolisseuses. […]Offenbach est un chef d’école, non seulement musicale, mais aussi littéraire et artistique »19, peut-on lire encore quatre ans après la révélation de La Grande-Duchesse de Gérolstein qui connaîtra des centaines de représentations20. Mais bien que le tout Lisbonne (même la « bonne société » est prise dans le mouvement) applaudisse le répertoire offenbachien qui lui est présenté, ou peut-être justement à cause de ce grand succès populaire, la controverse ne tarde pas. Les critiques opposent « le grand art » du Teatro Nacional de São Carlos (salle dédiée à l’opéra) aux opérettes parisiennes. Ainsi J.C. Machado qui idéalise « l’immortelle » Cenerentola de Rossini contre La GrandeDuchesse déjà « décrépite »21 ; G. Pinto assimile la « popularisation » représentée par Offenbach à la « décadence du théâtre »22. L’écrivain Júlio Dantas, qui symbolise si bien l’ordre établi et les valeurs bourgeoises, le déteste. Mais Eça de Queiroz est un bon avocat et son oeuvre tournée vers la critique sociale évoque souvent celle d’Offenbach, à commencer par A Tragédia da Rua das Flores dont l’action débute précisément au Teatro da Trindade alors que se joue BarbeBleue. L’atmosphère offenbachienne est si présente que ce roman est même défini comme « un roman-opérette »23. Parmi les exemples de ce rapprochement « la description des spectateurs qui assistent à la représentation et parmi lesquels le roi et la reine, une comtesse, un prêtre, un député, un poète, un pianiste, un aristocrate vertueux et des dandys bourgeois, constitue d’emblée une scène à la Offenbach »24. A l’instar d’Óscar Lopes, Mário Vieira de Carvalho voit Pinheiro Chagas, « Folhetim do Diário ilustrado, Offenbach », Diário ilustrado, n° 31, 31 juillet 1872, p. 121: « Offenbach caracteriza admiravelmente a sociedade do segundo império. Offenbach é a blague, e a blague é todo o segundo império, e, quando digo o segundo império, digo a Europa do seu tempo, porque o sucesso de Offenbach foi universal. A fama do maestro voou desde S. Petesburgo até Lisboa. [...] Zombar, zombar é grande necessidade do século atual. [...] No meio de uma sociedade que tem perpetuamente o motejo engatilhado, appareceu Offenbach, e satisfez-lhe perfeitamente as tendêncicias demolidoras. [...] Offenbach é um chefe de escola, não só musical, mas literária e artística » Notre traduction (texte dans le corps de l’article). 20 Sousa Bastos, Dicionário de teatro português, Edição fac-similada, Minerva, Coimbra, 1994; 1ª edição, 1908. 21 Cité par Mário Vieira de Carvalho, Op. Cit., p. 122 22 Ibidem. 23 Ibidem., 124. 24 Idem. : « A descrição dos espectadores, que assistem à representação, entre os quais o rei e a rainha, uma condessa, um padre, um deputado, um poeta, um pianista, um aristocrata virtuoso e janotas burgueses, constitui desde logo uma cena de Offenbach » 19

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dans ce relationnement entre les deux oeuvres une influence sur le développement du réalisme littéraire au Portugal et fait coïncider la conception du réalisme Queirozien avec celle du théâtre musical d’Offenbach. « Tel manifeste est entièrement en lien avec […] As Farpas, […] où la théorisation du réalisme artistique et littéraire se joint à une attaque directe des institutions en place, c’est-à-dire, de toute la vie politique, économique, culturelle, religieuse, éducationnelle et familiale de la bourgeoisie libérale d’alors »25. C’est ainsi qu’Eça de Queiroz n’aura de cesse de défendre l’oeuvre d’Offenbach –dont il avait parfaitement compris la portée- contre la culture établie du Portugal de la fin du XIXe siècle. L’étude de la répercussion du répertoire offenbachien sur la vie sociale portugaise serait à affiner tant les implications en sont nombreuses, souvent révélatrices des tensions ou des rapports de force spécifiques à une réalité locale, celle d’une société à la veille de basculements à l’approche de la fin du siècle. Du côté de la scène, la conception du spectacle et ses procédés sont adaptés au nouveau défi que constitue le théâtre musical d’Offenbach. Ainsi au Teatro do Príncipe Real, les acteurs, dont la formation musicale était quasi inexistante, durent se soumettre à deux mois de répétition afin de préparer la création lisboète de La Grande-Duchesse de Gérolstein26, ce qui était tout à fait inhabituel. La conception elle-même du théâtre musical est revue dans la presse et inclut la notion de mise sn scène ; on vante José Carlos Santos comme un véritable metteur en scène qui, en collaboration avec le chef d’orchestre Rio de Carvalho, conçoit le spectacle comme un tout et serait parvenu à « un ensemble vivant, espiègle et éblouissant pour tout l’opéra »27. Il s’agissait bien d’une traduction non seulement de la langue du répertoire offenbachien qui devenait compréhensible pour le public portugais, mais aussi d’une forme spectaculaire française qui, réappropriée par les artistes portugais, permettait la mise en relation avec une critique politique et sociale en direct avec le temps et l’espace vécus par la salle et la scène. L’objectif était bien de présenter du théâtre portugais et non pas de faire du « francesismo ». Le théâtre musical d’Offenbach, traduit en portugais, permit la révélation d’actrices qui se tournent vers le chant au contact de ce nouveau répertoire. Anna Pereira et Florinda sont deux de ces actrices chanteuses qui doivent leur reconnaissance à ce qui est pour elles une nouvelle forme de spectacle. La première, après des débuts au théâtre à Coimbra, est vraiment remarquée lorsqu’elle est distribuée dans le rôle de Boulotte lors de la création de Barbe-bleue au Teatro da Trindade en juin 1868 ; « C’est dans cet opéra burlesque qu’était lancée dans la gloire une actrice qui est aujourd’hui une des pièces maitresses de 25 26

p. 126.

27

Óscar Lopes, cité par Mário Vieira de Carvalho, Op. Cit., p. 125. A Revolução de Setembro, 18/3/1868, périodique cité par Mário Vieira de Carvalho, Op. Cit., Ibidem.:« conjunto vivo, traquina, e deslumbrante de toda a ópera ». 305


la scène portugaise »28, dit-on dans la presse en remarquant sa voix chantée tout au tant que sa voix parlée : « cette voix accentuée, cette diction juste des paroles, ces modulations harmonieuses, qui ne peuvent se confondre avec celles d’une autre chanteuse »29. Florinda, la seconde, elle aussi d’abord actrice au théâtre, se tourne vers le chant grâce à Offenbach, dans Les Georgiennes au Teatro do Ginásio ; « la nouvelle chanteuse a d’emblée révélé les meilleures dispositions »30 commente la presse quatre ans plus tard. Toutes deux intègrent la troupe du Teatro da Trindade et ont dit que « ces deux grands talents […] ne se nuisent pas, elles s’aident et s’appuient plutôt, elles se complètent »31. Relevons ici cette notion de « complémentarité » qui ne dépend plus seulement de « l’exhibition du moi » et qui sous entend le spectacle comme un ensemble, un tout. Le public lui-même ne voit plus la scène de la même manière. A la fonction récréative du théâtre d’Offenbach, on peut alors ajouter des qualités formatrices pour les artistes qui le jouent, ainsi qu’une portée éducative pour les spectateurs qui le voient. N’oublions pas que ces spectacles n’étaient pas soutenus par l’Etat contrairement à ceux du Teatro de São Carlos et qu’ils étaient quelque peu méprisés par « l’establishment » de l’époque. Eça de Queiroz relève et critique cette situation dans As Farpas, d’autres s’associent à lui pour considérer le répertoire offenbachien au Portugal comme un des moments créatifs de l’histoire du théâtre portugais qui s’impose face à l’idéologie ou au modus vivendi dominant32.

Cristovam de Sá, Op. Cit.: « Barba Azul, e nesta ópera burlesca iniciava-se para a glória uma atriz que é hoje distinto ornamento da cena portuguesa ». 29 Ibidem. : « aquela voz acentuada, aquele dizer correto da letra, aquelas modulações harmoniosas, que não podem confundir-se com as de outra qualquer cantora » 30 Cristovam de Sá, « Folhetim do Diário ilustrado, Atriz Florinda », Diário ilustrado, n° 111, 19 oct. 1872, p. 440: « revelou desde logo a nóvel cantora as mais felizes disposições » 31 Ibidem. : « Assim estes dois grandes talentos […]não se prejudicam , antes se coadjuvam, se auxiliam, se completam » 32 Mário Vieira de Carvalho, Op. Cit., p. 127. Le musicologue cite par ailleurs Sampaio Bruno qui compare ce moment et le rôle du théâtre d’Offenbach avec celui joué par António José da Silva, dit O Judeu, avec ses opéras de marionnettes très populaires au XVIIIe siècle. On peut d’ailleurs se demander si les flammes de l’Inquisition ont consumé cet auteur génial en place publique parce qu’il était juif ou aussi parce que son oeuvres marquait une résistance caustique face au pouvoir de l’Eglise et de la société portugaise régnante. 28

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Offenbach et le public brésilien (1840-1870) Orna Messer Levin

L

(Universidade Estadual de Campinas)1

’historiographie littéraire tend à souligner l’ouverture de la Fluminense Lyric Alcazar en 1859 comme la principale raison de la baisse qui a touché le drame du Brésil dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’ouverture de ce théâtre, considéré comme quelque chose d’un café parisien cantante au milieu de Rio de Janeiro, est marquée par les historiens comme le dernier coup frappé par l’invasion de répertoire étranger contre les initiatives des Brésiliens tentant de développer un timbre national du drame sérieux. Selon la perception des témoignages de l’époque,il n’y avait pas d’ incitations officielles dans le paysage culturel de la cour, dans laquelle ne souffrait non seulement le théâtre lyrique de la concurrence, mais aussi le divertissement populaire, comme le cirque et les bals masqués, c’était décourageant pour les lettrés. Le découragement des auteurs avec le public en l’absence de représentations théâtrales, ainsi que la baisse d’activité pour les pièces sérieuses, explique l’absence de nouvelles productions, capables de rivaliser avec un répertoire étranger dans les théâtres, ce qui a alimenté principalement des traductions et des adaptations de drames romantiques.2 L’attribution de la responsabilité de la baisse de la production nationale dûe à l’Alcazar reflétait en partie les points de vue des intellectuels qui ont cherché à discréditer la mise en scène de la maison, réitérant le fait que la plus grande attraction des spectacles était d’assembler de belles danseuses avec leur jambes à vue et des artistes français, tandis que les hommes buvaient

Ce travail est développé avec le soutien de la FAPESP e du CNPq. Decio Almeida Prado. História Concisa do Teatro Brasileiro (1570-1908). São Paulo: Edusp, 1999. Fernando Antonio Mencarelli. Cena Aberta. A absolvição de um bilontra e o teatro de revista de Arthur Azevedo. Campinas:Unicamp, 1999. Edwaldo Cafezeiro e Carmen Gadelha. História do Teatro Brasileiro – um percurso de Anchieta a Nelson Rodrigues. Rio de Janeiro: Ed. Da UFRJ, EDUERJ, FUNARTE, 1996. 1 2


de la bière et fumaient des cigares.3 Les écrivains qui préconisaient en faveur du renouvellement de la scène, dans la défense d’un drame révélateur du style élevé, compatible avec le progrès de la civilisation que le pays devrait vivre, après l’extinction de la traite négrière, se retournèrent contre le modèle de divertissement joyeux pour hommes d’affaires de la nuit. Pour la plupart des intellectuels, l’Alcazar est équivalent aux maisons de prostitution et ses entrepreneurs ont été caractérisés par l’esprit commercial, car ils étaient intéressés à accroître les profits grâce à la comédie gaie, sans aucun engagement à la formation du public. L’idéal des écrivains et des folhetinistas comme José de Alencar, Quintino Bocaiúva, Machado et Joaquim Manuel de Macedo axé sur les formes du drame réaliste et la haute comédie, capables, à leur avis, de servir de «daguerréotype morale» pour notre société, par l’intermédiaire d’Alexandre Dumas fils, Emile Augier, Octave Feuillet ou Théodore Barrière.4 En tant que folhetinistas, ils ont écrit des études défendant le réalisme et ont commenté le travail des interprètes du drame avec le théâtre de Gymnase Dramatique, présenté depuis 1857, aux spectateurs brésiliens. Les jeux réalistes, aussi connus comme «des drames de casaca,» sont passés sur la scène du Gymnase sous la direction d’Emile Doux, le français, arrivé de Lisbonne en 1851, où il a travaillé en tant que testeur et directeur.5 Il semble donc évident, que la réception critique des spectacles Alcazar doit être analysée sans perdre de vue la mission moralisatrice et civilisatrice, de l’avis des employés du Gymnase, ce qu›il fallait à la littérature moderne. Les comédies musicales de l›Alcazar, en s›opposant catégoriquement au modèle adopté par les dirigeants du champ littéraire, sont devenues sujet de prédilection des attaques dans la presse illustrée.6 Sous le pseudonyme de M. Semaine, le jeune écrivain Machado de Assis, par exemple, a signé une série d’histoires courtes dans lesquelles il s’occupe de la Semana Alcazar Illustrée, entre 1864 et 1868.7 Dans ses observations c’est facile d’observer le ton de l’ironie contre ce qui a été vu et entendu dans le «salon dramatique.» Dans la colonne «point-virgule», Machado qui était aussi un membre du Conservatoire dramatique brésilien entre 1862 et 1864, a suivi de près les premières, et a parfois tissé des éloges pour les chanteurs, parfois épingler des Sílvia Cristina Martins de Souza. “Um Offenbach tropical: Francisco Correia Vasques e o teatro musicado da segunda metade do século XIX” em História e Perspectivas. Uberlândia (34) jan.-jun, 2006, pp. 225-259. 4 João Roberto Faria. O teatro realista no Brasil (1855-1865). São Paulo: Ed. Perspectiva, 1993. 5 Doux était a Lisbonne avec la compagnie française de Mr et Mme Paul Charton en 1834.Il a décide de rester au theatre de la rue des Condés entre 1834 et 1843. Ensuite, on l a transfère au theatre de Salitre et il a travaille au theatre national D Maria II Elisabeth avant de partir au Brésil en 1851. Voir Elizabeth Azevedo “Émili(e)o Doux: trajetória de um ensaiador francês rumo aos trópicos” (inedit) et Graça dos Santos “Um français à Lisbonne: Émile Doux Et l´avènement de La scène romantique au Portugal” em Jean-Claude Yon. Le théâtre français à l´étranger au XIX e. siècle. Histoire d´une suprématie culturelle. Paris: nouveau monde éditions, 2008. 6 João Roberto Faria. Idéias Teatrais – o século XIX no Brasil. São Paulo, Ed. Perspectiva, 2001. 7 Machado de Assis. “Ponto e Vírgula” em Semana Ilustrada, 5\3\1865, a 4\11\1866. 3

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initiatives de bienfaisance en faveur des invalides, ou en raison d’un conflit armé dans le Cône Sud, en particulier contre le Paraguay. Il n’est pas exagéré de supposer que leur point de vue, commune à la direction du magazine, a contribué à la construction de l’image négative de l’Alcazar, unissant leurs forces pour rejeter les genres de musique, appréciés par le peuple, dont ont souffert le milieu de la cour et le journalisme littéraire. Offenbach L’Alcazar Lyrique Fluminense a ouvert ses portes le 17 Février 1859, rue Fossé, désormais appelée rue Uruguaiana.8 Dans un premier temps, la direction de la maison était en charge de Hubert, français qui a apporté des améliorations dans le bâtiment loué. Un an après l›ouverture de l›Alcazar, l›entreprise Hubert & C. a échoué. 9 Tous les meubles, bibelots et objets de service de la maison ont été vendus aux enchères. Le 16 Novembre 1861, à midi, il y avait la vente aux enchères de l’Alcazar bail Lyric, appartenant à la succession d’Hubert & C., dont le mandat viendrait à expiration le 1. Juillet 1864.10 Il n’y a toujours pas de clarté sur l’entrée du français Arnaud Joseph dans l’entreprise, il a acquis et exploré dans la cour jusqu’à sa mort en 1878. L’apparition de son nom dans la presse en tant que directeur de l’Alcazar vient de Janvier 1863. A partir de ce moment-là, l’entreprise Arnaud Garnier a payé pour la publicité dans les journaux, estampage appel pour les représentations de l’Alcazar en français. La société avec Joseph Arnaud C. Garnier, membre probable de la famille de libraires et d’éditeurs, Garnier mérite aussi une enquête plus approfondie. Le nom de C. Garnier annoncé disparaît vers 1866, mais l’homme d’affaires reste dans le domaine théâtral, jusqu’à sa mort, en 1878. En 1879, l’Alcazar a été rebaptisé le théâtre D. Izabel. En 1880, la veuve d’Arnaud a vendu la propriété au capitaine Luis de Carvalho Rezende. Avant l’ouverture de l’Alcazar , il existait dans la ville de Rio de Janeiro, une salle de danse en 1858, nommée le Paradis. La salle a valu le surnom de FolieParisienne et a été promue la danse des danses. L’Alcazar a été défini comme un café concert, attraction mixte de la région contenant de la musique, en particulier des airs de duos et mouchards, sainetes, accompagnés par des danses chorégraphiées. Les représentations publiques étaient destinées à un public exclusivement masculin et, par conséquent, la maison a acquis une réputation pour stimuler le détournement des parents. Galante de Souza. O Teatro no Brasil, Rio de Janeiro, MEC\INL, 1960, Tomo I, p 292. Diário do Rio de Janeiro. 3 de março de 1860. “D’après Da Cunha, l ‘exigence de Mr Curador, contrôleur fiscal de la vente aux enchères aujourd’hui samedi 16, a midi exactement, a la porte de l immeuble,situe rue de valla, dont le loyer se termine le 1er juillet 1864, pour la location annuel de l Alcazar lyrique. Qui le souhaitera, pourra y aller et pour plus d informations, 55 rue de la .Quitanda” Diário do Rio de Janeiro, 16 de novembro de 1861. 8 9 10

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Il est fréquent de trouver des indications disant que l’Alcazar a révolutionné la vie nocturne de Rio de Janeiro avec l’introduction des vaudeville et de l’opérette. Toutefois, l’Alcazar a été précédé pendant de nombreuses années par la présence de la première compagnie dramatique française qui a joué au théâtre San Gennaro, en 1840. La troupe, dirigée par M. Ernest Gervaise monte des pièces dans la langue originale, qui jusque-là n’avait eu lieu seulement chez les amateurs de la colonie française à Rio de Janeiro.11 À l’occasion de l’anniversaire de Sa Majesté l’Empereur, le 2 Décembre 1840, la société a rendu hommage au drame historique Napoléon ou Schoenbeunn, précédé par le vaudeville Hereuse Trop. Il y avait plusieurs Comédie-vaudeville, et le vaudeville-folie mèle, drame du chant, que le public a beaucoup applaudi à Rio de Janeiro au cours de la saison. La société française a poursuivi ses activités jusqu’en 1843, montrant les succès du théâtre San Gennaro, recueillis sur la scène du Palais- Royal, Gymnase et du Théâtre de la Renaissance. Parmi les dramaturges mis en scène, le candidat le plus connu était sans doute celui d’ Eugène Scribe.12 Le succès des pièces du théâtre de Scribe S. Gennaro, petit théâtre de proximité, qui se trouvait dans une région centrale moins noble, à proximité du port, a fait son concurrent le plus proche, le Majestic Theatre de San Pedro de Alcantara, où ont eu lieu des éléments du même auteur. Ainsi, le dramaturge français, chanceux devint un invité régulier à presque tous les stades de la capitale brésilienne.13 Une indication de la propagation de l’oeuvre de Scribe au Brésil est en présence de son nom dans divers catalogues de libraires, comme la Librairie du belgo-français et Librairie Garnier, qui lui a donné la proéminence dans les annonces quotidiennes des oeuvres à vendre.14 Garnier a offert en 1854 dans le Diario de Rio de Janeiro, 15 titres de Scribe en français, plusieurs d’entre eux jamais organisé dans les pièces de théâtre Pierre le Saint-Laurent, la valeur de reis 500, 600 ou 700.15 En outre, la vente de la comédie en cinq actes, dans la traduction portugaise de J. B. Ferreira.16 Bien sûr, les pièces de Scribe ne sont pas les seules à apparaître dans la liste des documents disponibles sur le marché français du livre de Rio de Janeiro. Depuis 1842 Typographia, c’est une librairie/boutique dans la rue de Goldsmith, annonçant aux clients Lafayette Silva a dit que la compagnie dramatique française etait dirigé par Fortuné Segond. Le nom de M. Ernest Gervaise était publié dans le journal en 1843. 12 On etait joué Rodolphe, ou frère et soeur, Salvoisy, ou l´amoureux de La reine, Le chatte metamorphosée em femme, Le Gardien, Le Charlatanisme, Yelva e La Chinoise. 13 Sur Scribe voir Jean-Claude Yon. Eugène Scribe, La fortun, et la liberte. Paris: Librairie Nizet, 2000. Au théâtre São Pedro de Alcântara on a represente Dez anos da vida de uma mulher ou os maus conselhos; au théâtre S. Francisco Le cheval Bronze 14 Diário do Rio de Janeiro 28\09\1847 e 9\10\1854 15 Diário do Rio de Janeiro, 5 de dezembro de 1854. 16 Diário do Rio de Janeiro, 1 de dezembro de 1854. A edição portuguesa da peça: A Compadrice. Trad. J.B. Ferreira, Lisboa, Impr. De Cabellos, 1851. 11

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l’arrivée d’opéras-comiques, vaudevilles et comédies-vaudevilles.17 À la mi-XIXe siècle, le théâtre de répertoire faisait partie d’un secteur de l’édition française, la plus importante de la production qui s’est propagée à travers le monde, comme le montre l’étude de JeanYves Mollier.18 La production et la commercialisation des livrets, des pièces dramatiques et les partitions musicales représentent un ensemble de vecteurs de diffusion de la culture française au Brésil, en suivant de près les excursions des compagnies théâtrales qui ont voyagé à travers l’Amérique du Sud. Dans ce contexte, l’inauguration de l’Alcazar a aussi été précédée par la venue d’un second groupe professionnel au Brésil. Il s’agit de la Société lyrique française, sous la direction de M. Levasseur. De cette troupe, se distingue l’actrice principale, mademoiselle Duval, qui était entrée dans le deuxième quotidien, et qui avait reçu le prix du Conservatoire français en récoltant les applaudissements à l’Opéra Comique. Les artistes de Levasseur ont reçu des critiques positives par Martins Pena, dans la série, La Semaine lyrique, chantant un répertoire nouveau de l’Opéra-Comique Les grandes nouvelles du groupe étaient les montages d’opéras-comiques de Scribe, pour plusieurs, montées en partenariat avec Auber. 19 Il est donc clair que, pour commencer son mandat en charge de l’Alcazar, l’homme d’affaires Arnaud a trouvé le chemin ouvert. Comme un homme d’affaires, a sû capturer les auditoires comme il est déjà connu à Rio de Janeiro avec les comédies musicales. D’autre part, même si Arnaud n’était pas l’inititateur des genres légers au Brésil, il a eu le mérite de montrer pour la première fois, les compositions du célèbre Offenbach Jacques, dont les opérettes, succès retentissant à Rio de Janeiro, remplissent l’opéra sans répit. Bientôt, les compositions d’Offenbach sont devenues le fleuron de l’Alcazar. Orphée aux enfers a débuté le 3 Février, 1865 et a rapidement atteint un total de plus de 500 représentations.20 La Typographie Persévérance, qui n’avait pas d’antécédents de publications dans le théâtre d’entreprise, se précipita pour lancer le livret, sentant peut-être des garanties de revenus que la publication apporterait. 21 Dans la même veine, l’homme d’affaires Arnaud introduit, outre les séances publiques, des sessions privées, il a déclaré des heures supplémentaires, c’est à dire, pour les famille qui se montrent curieuses de Diário do Rio de Janeiro, 1 de dezembro de 1854. A edição portuguesa da peça: A Compadrice. Trad. J.B. Ferreira, Lisboa, Impr. De Cabellos, 1851. 18 Jean-Ives Mollier. O dinheiro e as letras - historia do capitalismo editorial. São Paulo: Edusp, 2010. 19 De 1846 a 1847 la compagnie française a representé Dame Banche (A Dama Branca. Libreto. 3 atos. Musica Boieldiu. Lisboa, Typ. Do A das Bellas Artes, 1842), Ambassadrice, Diamants de La couronne, Cheval Bronze, Maçon. 20 A Reforma, 19 de junho de 1869. 21 Orpheu nos Infernos, opera bufa em dois actos e quatro quadros, por Mr . Hector Crémieux, musica de Mr. Jac-ques Offenbach. Rio de Janeiro, Typ. Perseverança, 1865. 17

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connaître. Vendredi, 7 Décembre 1866 il a tenu une soirée à l’Alcazar aux enfers. Selon l’annonce du journal, ceux de moins de 10 ans pourraient assister gratuitement. Les Affiches extraordináires commencent à être organisées en réponse aux demandes des téléspectateurs. Les folhetinistas parle déjà de «fièvre» d›Offenbach. Ses opérettes célèbres sont présentées en alternance, afin d›étendre le phénomène au maximum. Le 8 janvier 1867, les journaux font déjà état de la 30 ème représentation de Barbe Bleue. Le 10 est le moment du retour de La Belle Hélène. Le même communiqué de presse anticipe les nouvelles du récent succès à Paris, La Vie Parisienne, voir le 31 Octobre 1866, au Palais Royal à Paris, c’était dans le processus d’études préparatoires. Le 15 Janvier 1867, débute le fantastique opéra Les Baisers Trous Du Diable, tendant à fermer la pièce Le Restera Lui chez, à la fois d’Offenbach. Pour garder la maison toujours pleine, Arnaud ne manque pas de renouveler les titres sur l’écran, bien que les principales attractions restent en permanence dans le programme. En plus de changer les opérettes, il a également ordonné des peintures décoratives pour améliorer la mise en scène. En 1869, l’opéra La Périchole a fait ses débuts avec la peinture tout à fait nouvelle, commandée par l’artiste espagnol Huascar Vergara.22 Il est prouvé que dans la seconde moitié de 1871, Arnaud s’est éloigné de la direction artistique, tout en étant le propriétaire de la propriété. M. A. Mallet a pris sa place en charge de l’Alcazar. Arnaud avait réussi à transformer l’établissement surnommé le «théâtre français» dans une entreprise de bonne réputation. Le casting qui a travaillé dans la maison a été renouvelé. Certains artistes sont restés au Brésil, d’autres ont pris un congé de la cour. Comme un signe des temps, les scènes de l’Alcazar ont commencé à recevoir des entreprises autrichiennes en tournée à travers le pays. Le prestige d’Offenbach était venu à Vienne et maintenant écho à Rio de Janeiro, à travers les groupes qui ont circulé sur le continent.23 En 1875, l’Alcazar annonce l’arrivée du célèbre groupe autrichien de V. Mathey dont la saison est marquée par ses propres compositions. Dans la dernière décennie, les artistes de différentes nationalités chantaient des mélodies d’Offenbach sur la scène brésilienne. En 1894, Arthur Azevedo, a exprimé son indignation devant ce qu’il considère comme une trahison du texte italien des Brigands. Il estime que le traducteur de la version utilisée par l’entreprise Tomba , à cause de la suppression de plaisanteries et de scènes qui ont mutilé les numéros du chant.24 Des groupes de Vienne, ont chanté en portugais et en espagnol, pour n’en nommer que les plus fréquents, ils se sont rendus au Brésil avec des morceaux d’Offenbach. Il sera nécessaire, par conséquent, de suivre de près leur présence dans le répertoire des saisons étrangères au Brésil depuis 1880. A Reforma, 16\06\1869. A propos d´ Offenbach et de la difusion de son oeuvre par Europe voir Jean-Claude Yon. Jacques Offenbach. Paris: Edition Gallimard, 2000. 24 Artur Azevedo. “O Theatro” em A Notícia, 24 de janeiro de 1895. 22 23

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Offenbach dans les théâtres de la cour Malgré la réputation apparemment médiocre des artistes de l’Alcazar, les faits montrent que les chanteurs se sont présentés dans d’autres théâtres et ce fut un leurre, en veillant à l’afflux des spectateurs. En 1863, les artistes de l’Alcazar jusqu’à la distribution de la Fluminense Théâtre Lyrique en spectacle varié, ce qui a été suivi par la famille royale. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les Parisiens, genres gay, ne se limitaient pas à une adresse particulière. Comme il y avait une segmentation du marché par les théâtres, selon la spécificité des genres dramatiques, de la comédie à la présence de la musique, il était évident dans le programme de presque tous les théâtres, qui signalent dans certains cas, la préférence des publics urbains, segments du milieu du divertissement léger. Preuve en est, le spectacle a tenu en particulier du théâtre lyrique Fluminense, pour le bénéfice des oeuvres de l’église de Nossa Senhora do Bonfim et Notre-Dame de Paradis en S. Christopher, dans lequel les chanteurs de l’Alcazar, et Mlle Arnal, Mme Marie-Irma, ont joué un rôle dans l’opéra-comique Le Dragons de Villars, le Maillart Aiméo, et l’opéra La Chanson de Fortunio, d´Offenbach.25 En Février 1867, tandis que la ville célébrait Mardi Gras, variétés théâtre, situé au 57, rue Jardin d’Ajuda, on faisait la promotion d’un grand spectacle avec Mlle Risette, célébrité et reine de la chanson parisienne, embauchée par l’Alcazar. Lors de l’émission, le chanteur présentait un vaudeville en un acte d’opéra et buffa Vent du soir, ou Le Festin horrible, Offenbach. Le 23 Mars 1867 elle a fait ses débuts à l’opéra Variétés comiques en un acte, Le 66, un an plus tard, en Février 1868, compte tenu du prestige d’Offenbach, la nouvelle compagnie de théâtre qui a été formée à Eldorado théâtre, installée rue Ajuda, s’est lançée dans le marché avec l’opérette Le mari à la porte. Le groupe réalisait encore des préparatifs pour la première lorsque le chroniqueur de la vie Fluminense journal entre sceptiques et enthousiastes, a noté: «Nous espérons et nous avons foi en Offenbach. Le maestro de la mode a régénéré l’Alcazar,il ne faut pas de le nier. Pourquoi ne pas régénérer l’Eldorado, de la même manière? «26 La respectabilité conquit les théâtres, grâce à la bonne musique d’Offenbach, les opérettes et cela leur suggère un rôle de professeur, moins nuisible à la douane brésilienne, comme on le voit en lisant les plaintes contre les attaques sur la moralité publique, qui auraient été commises dans les spectacles de l’Alcazar. La réforme nationale républicaine et démocratique, par exemple, Offenbach cité comme un exemple de générosité, indiquant que l’enseignant avait offert aux employés, aux vérificateurs et aux imprimeurs chargés de Jornal da Tarde, 31 de agosto de 1871. “Theatrologia” em A vida fluminense. Folha joco-séria ilustrada. Rua do Ouvidor 52. 19 de fevereiro de 1868, p. 125-127. 25 26

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la publication en français de ses oeuvres montrent une entière liberté, comme un moyen de rembourser pour le travail dur sur les imprimantes.27 Compte tenu de la presse libérale au Brésil, le chiffre d’Offenbach est venu presque comme un contrepoint aux intérêts pécuniers des entrepreneurs, qui semblaient cibler uniquement leurs propres bénéfices. En 1875, est arrivée au Casino la version brésilienne d’Orphée aux Enfers, par Eduardo Garrido, franco brésilien, . Le jeu traitait de la société de l’acteur et de l’homme d’affaire Martin. La traduction de Garrido a servi vingt ans plus tard, l’assemblée tenue au Théâtre des Variétés, digne de commentaires acides d’Azevedo Arthur. Artur Azevedo critique, et le théâtre était aussi un dramaturge. Selon Azevedo, le livret de Crémieux avait vieilli et ses caricatures ne produisent plus le même effet. Les bouffoneries contre Napoléon III et son enquête judiciaire n’avait aucun sens pour le public de Rio de Janeiro. Seule la musique d’Offenbach a été soutenue. Par conséquent, le porte-parole a déclaré, Offenbach était encore belle.28 Qui a vieilli, «ou moi Barbe-Bleue?» Il a demandé à Arthur Azevedo, en commentant la mise en scène du groupe Souza Bastos, le Theatre Apollo.29Ni l’un ni l’autre, at-il conclu, se plaignant de la mauvaise performance de l’orchestre. Si une opérette est entendue plus de cinquante fois, il est nécessaire de faire des mouvements dynamiques pour ne pas endormir le spectateur dans le théâtre.. Mais si le plaisir des mélodies d’Offenbach semblait incontestable, cette familiarité avec ses chansons a permis de faire des comparaisons entre les entreprises et les performances requises des musiciens et chanteurs. Offenbach, par conséquent, reste une mesure et un modèle. Offenbach en parodies Un thermomètre des effets causés par le répertoire lyrique Alcazar est la scène dans des créations de Rio qui ont eu des motifs de l’Alcazar. Il est curieux d’observer le processus d’assimilation du répertoire de l’Alcazar sur scène dans d’autres théâtres de la ville. En Janvier 1863, quelques semaines seulement après la prise de commande d’Arnaud, le theatre Gymanse (Société nationale dramatique) annonce le prix de l’actrice Caroline Clélia Freire de Carvalho. Le programme promet d’être très acclamé, une comédie pleine d’esprit en trois actes, la version originale française de Théodore Barrière et Lambert, la traduction de M. Achille Varejao, De um argueiro um cavaleiro, suivi par M. Vasques, grande scène comique, de sa composition, qui imite de nombreux artistes de l’Alcazar, M. Anselmo passionné par Alcazar, se terminant en chantant Chico-Cando,de Mme Valotte. Fin du programme avec la comédie en un acte Le Nouvel Othello. 27 28 29

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A reforma, 8 de julho de 1875. Artur Azevedo. “O Theatro” em A Notícia, 24 de janeiro de 1895. Artur Azevedo. Idem 27 de julho de 1899.


Des billets pourraient être recherchés dans la maison de la prestation, elle a obtenu la fonction du choix des pièces représentées, afin de remercier le public et obtenir de bons résultats avec le revenu de la vente des billets. Remarque sur la sélection du programme, qui combine le choix de bénéficier de la mise en scène d’auteurs français, dont le jeu s’adapte, ceci traduit l’orientation donnée par les partisans du théâtre, avec des parties du Brésil, qui ridiculisent les performances sur l’écran. Les Vasques acteurs, qui appartenaient à la société, ont profité de l’intérêt croissant pour l’Alcazar à la parodie de la musique chantée par Mme Valotte là-bas et tirer des rires faciles de situations impliquant amour et actrices françaises.30 En terminant, le public regardait la comédie Le Nouvel Othello, écrit par Joaquim Manoel de Macedo, dans lequel John Caetano interpréte Le Maure de Shakespeare, basée sur la traduction de l’adaptation française de Ducis, c’est une cause de ridicule. Le public a apprécié la parodie et Vasques a écrit une deuxième scène, présentée dans leur propre intérêt avec le titre de Dona Rosa Alcazar, à regarder, c est un spectacle extraordinarie avec Melle Risette.31 Vasquez est retourné à l’artillerie en 1868. A cette époque, la bande dessinée avait déménagé au Théâtre Phenix Dramatique. Le 31 Octobre, la parodie Orfeo à la campagne a été créé dans le pays, sur la base des quatre actes d ‘Orphée aux enfers, dont la mélodie est logée à la fin de la parodie.32 Lorsque les Vasques, ont achevé cinquante présentations, les artistes de Phenix, ils ont rendu un hommage en offrant une copie miniature, reliée en or.33 Il est spéculé que l’acteur a atteint le cap des 400 représentations avec cette parodie, ce qui n’était pas négligeable en termes de temps. Une fois consacré, Vasques lance en Décembre 1870, la parodie fantastique d’ Orphée. à la ville.34 Le livret très populaire de Meilhac et Halévy, Barbe Bleue, dont la première a eu lieu en 1866 à l’Alcazar, deux parodies inspirées de la musique d’Offenbach. Le premier était intitulé Barbe de Maïs dans le formulaire signé par Augusto de Castro. Le second était le journaliste Joaquim Serra et il l’a appelé Apportez des jeunes femmes. L’intrigue de cette opérette, il convient de noter, a été passée sous silence, abondamment illustrée par la presse, elle a donné des munitions aux comédiens. L’utilisation de l’Offenbach , Lecoq, 30

1863.

Vasquez se lança sur cette scène comique, le 10 décembre 1862. La publication est sortie en

Francisco Correa Vasques. Dona Rosa assistindo no Alcazar a um espetacle extraordinarie avec mlle Risette. Rio de Janeiro: Typ. Popular de Azeredo Leite, 1863. 32 A propos de Vasques voir Procópio Ferreira. O ator Vasques – o homem e a obra. São Paulo: Oficina de José Marques, 1939. Sivia Martins de Souza. As noites do Ginásio – teatro e tensões culturais na corte (1832-1868). Campinas: Editora da Unicamp, 2002. Anrea Marzano. Cidade em cena. O ator Vasques, o teatro e o Rio de Janeiro (1839-1892). Rio de Janeiro: Folha Seca; Faperj, 2008. 33 Silvia Cristina Martins de Souza. Op. Cit. 34 Francisco Correa Vasques. Orpheu na cidade. Paródia fantástica em 4 actos do Orpheu nos Infernos em seguimento ao Orpheu na roça. Rio de Janeiro: Typ. Popular de Azeredo Leite, 1870. 56p. 31

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par exemple, il est devenu courant au Brésil. Les Opérettes françaises de l’hébergement à la portugaise gagnaient souvent les parties du nouveau livret, tandis que la musique continuait, tout comme la partition originale.35 D’autres fois, la procédure a été inversée. Le livret a été traduit, tandis que la mélodie devenait brésilienne. Des musiciens tels que Francisco Sá de Noronha, et Abdon Milanez Arthur Napoléon, le dernier propriétaire d›une société d›édition, ont participé à la création de magazines et de burletas inspirés par le répertoire français.36 Au delás de l’Alcazar Les événements qui entourent l’Alcazar ont secoué la vie culturelle et commerciale de Rio de Janeiro. Dans les coulisses, il y avait des services et des produits artistiques liés au programme de théâtre. Le musicien Augusto Baguet, un résident du 54 de la rue Ajuda a composé une série de chansonettes, interprétées par Mme Valotte. En 1862, Baguet a annoncé la vente, de son domicile et la maison de Phillipone, le médiateur dans la rue au numéro 101, Chicocando, piano gangs pour des motifs Chicó Frisette, Laiton, Ah ça Casimir et Mirliton, tous issus de l’Alcazar lyrique. 1 000 $ vendu pour rs. Il est probable que cette chanson soit devenue populaire depuis que l’acteur ait également utilisé Vasques Chico-ment dans sa parodie de passionnés Alcazar.37 Un regard porté sur les habitués de la nuit, autour desquels une légende a été construite, un habitant d’une grande maison qui était 10 rue Francisco de Paula, a eu l’idée d’offrir «des aliments sains et savoureux, dans une maison privée, sur des tables rondes, ou sur des tables privées, placées dans une pièce bien aérée et belle, à tout moment, pour un prix modeste, il y avait des collations, des boissons gazeuses, etc. même en quittant l’Alcazar ou le théâtre. «38 Repas pris avant ou après le programme de théâtre ont été progressivement intégrés par les journalistes et les bohémiens de la ville. À ce stade, cependant, c’est une habitude à être exploitée par des entrepreneurs ayant un sens aigu des affaires. Dans le cadre de la mythologie construite autour de l›Alcazar, il ya des illustrations de magazines de loisirs et de culture. Tradution par Eduardo Garrido: A Grã-duqueza de Gérolstein : opera burlesca em tres actos e quatro quadros / por Henri Meilhac e Ludovic Halévy ; musica de J. Offenbach. Lisboa : Typ. Univ. de Thomaz Quintino Antunes, 1868. 36 Maria de Lourdes Rabetti e Paulo Maciel. “O teatro de opereta no Brasil: história e gênero.” Anais do XIV Encontro Regional da Anpuh. Memória e Patrimônio. Rio de Janeiro, 19 a 23 de junho de 2010. 37 Diário do Rio de Janeiro. 19 de setembro de 1862. 38 Opinião Liberal. 9 de abril de 1870. 35

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Les journaux illustrés, et une expansion de l›évolution de la forme dans le monde, se trouvent dans les affiches de spectacles avec une riche source de thèmes et de suggestions. Au Brésil, le magazine Magic Lantern, lancé par Araújo Porto Alegre en 1840, a été inspiré par les caricatures de Daumier au portrait satirique des dilettantes d’opéras italiens figurant dans le théâtre Saint-Pierre d’Alcantara. Dans les années 1860, le magazine Semaine illustré véhicule des images avec le dialogue humoristique qui se moquait des amoureux du répertoire français. Les dessins touchent à la fois les habitués de l’Alcazar et le complot orchestré par Offenbach (ci-joint). Fait intéressant, on trouve les mélodies d’Offenbach qui ont inspirées des illustrations et des créations littéraires. Dans les récits de fiction cette Semaine Illustré publie le comportement des personnages masculins et des chansons suggerés par Alcazar. Les joueurs sifflent des chansons comme si elles révélaient l’existence de secrets et désirs les plus intimes stimulés par le répertoire dramatique. En termes de l’imaginaire social, les opérettes d’Offenbach déclenchent des recherches, en suggérant un chemin. Conclusions préliminaires Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle a été mené au Brésil, un intense débat sur la réforme de l’institution de l’esclavage, un projet très large sur la modernisation de la société brésilienne. Avocats, médecins, intellectuels et artistes engagés dans la conduite de ces questions.39 La défense de la réforme sociale et morale de la société, à travers l’éducation publique, les droits civils et les libertés démocratiques étaient les thèmes centraux des discussions, ce qui reflète la propagation dramatique et imprimante sous forme de publications imprimées. Ajouté à cela, le conflit armé avec le Paraguay, qui a accentué l›érosion du gouvernement impérial et a mobilisé les médias. Dans ces circonstances historiques, certaines choses méritent d›être clarifiées au sujet de la recherche actuelle sur le théâtre français qui a ouvert au Brésil. En premier, cela concerne les arguments mobilisés par les écrivains du Gimnasio contre le théâtre Alcazar lyrique, au nom d›un drame littéraire, axé sur l›éducation et la moralisation de la société. Comprendre et situer ces arguments donne la lumière aux entreprises dynamiques commerciales amenées nécessairemant par les Français au Brésil et d›autre part, cela permet de rechercher des informations sur la persévérance de la typographie à publier des pièces et des travaux sur propos du débat intellectuel comprenant des hommes politiques et des écrivains, voir Carlos Henrique Gileno. “A universalização da Instrução e as liberdades civis e políticas: uma leitura de Perdigão Malheiro”. 39

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les débats politiques de l›époque pouvant éclairer le contexte de la circulation des pièces d›Offenbach au Brésil et aider à expliquer les motivations de son succès, en dépit du rejet de ceux qui ont dominé le champ littéraire.

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Offenbach à Rio: La fièvre de l’opérette dans le Brésil du Segundo Reinado Anaïs Fléchet

(Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines)

D

ans les années 1860, une fièvre d’un genre nouveau semble gagner Rio de Janeiro : Offenbach et ses opéras bouffes, représentées en français, traduites en portugais ou parodiées par des auteurs brésiliens, dominent chaque jour un peu plus les théâtres de la ville au grand dam des défenseurs de la morale, du bon goût et de la littérature nationale. À l’origine de l’épidémie, Mlle Aimée et la troupe parisienne de l’Alcazar lyrique, les parodies de Vasques au Phenix Dramatica et les spectacles du Gymnasio font découvrir les charmes de l’opérette à un public nombreux, socialement diversifié et à forte majorité masculine, comme en témoigne la série de caricatures publiées par la revue satirique A Vida Fluminense en mars 1869 sous le titre « Offenbach à Rio »1.

1

A Vida Fluminense, Rio de Janeiro, 13/03/1869.


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1. « Les portes du Gymnasio un soir de représentation de Traga-moças » 2. « Fervet opus au Phenix. Heureusement, les entrepreneurs, à l’inverse des Nations, sont heureux quand on les envahit » 3. « Enthousiasme à l’Alcazar les soirs où chante Lafourcade » 4. « Les entrepreneurs jugent le mérite des pièces selon le montant de la recette »

Le succès d’Offenbach dans la capitale impériale est mentionné dans de nombreuses études sur l’histoire du théâtre et de la musique brésilienne. Certains auteurs y voient un signe de l’afrancesamento des élites latino-américaines et de la domination d’un nouveau modèle de divertissement fondé sur le triptyque opérette, cocottes et café-concert2. D’autres préconisent une approche plus critique de la présence des troupes étrangères dans la capitale brésilienne, en insistant sur l’essor de la compétition internationale dans le domaine du spectacle3. D’autres encore font des opérettes françaises, bientôt suivies par les zarzuelas espagnoles, l’origine du théâtre musical brésilien et de l’apparition de nouvelles formes artistiques, comme la revista do ano et la burleta4. Par ailleurs, la figure d’Offenbach a été José Ramos Tinhorão, História social da música popular brasileira, São Paulo, Editora 34, p. 213-215. 3 Voir, entre autres, Fernando Antonio Mercarelli, « O eclectismo e as companhias musiquais », in João Roberto Faria (dir.), História do teatro brasileiro, São Paulo, SESC, t. 1, p. 253-275. 4 Cf. Antônio Heculano Lopes, « Da Tirana ao maxixe : a “décadencia” do teatro nacional », in Música e historia no longo século XIX, Rio de Janeiro, Fundação Casa de Rui Barbosa, 2011, p. 239-261 ; Rubens José Souza Brito, « O teatro cômico e musicado : operetas, mágicas, revistas de ano e burletas », in João Roberto Faria (dir.), História do teatro brasileiro, São Paulo, SESC, t. 1, p. 219-233. 2

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associée à la biographie de certains acteurs comme Vasques, l’étoile du Phenix Dramatica, et aux polémiques sur le théâtre national qui ont agité la critique brésilienne tout au long du XIXe siècle5. Cependant, les modalités d’appropriation des œuvres d’Offenbach par le public brésilien demeurent aujourd’hui encore peu connues. En effet, les auteurs ne mentionnent souvent qu’un nombre réduit de spectacles – Orphée aux enfers, La Belle Hélène, Barbe-bleue et, éventuellement, La Grande Duchesse et Les Brigands –, ce qui est bien peu comparé aux 141 créations du maestro recensées par Jean-Claude Yon et aux relevés effectués dans la presse brésilienne de l’époque. Surtout, l’étude de la réception a souvent été menée au détriment de l’analyse des circulations transatlantiques, qui incluent les spectacles et les troupes, mais aussi la musique imprimée et les traductions, et s’inscrivent dans un contexte économique (genèse d’une culture de masse) et politique (censure) en constante mutation. D’où les questions à l’origine de ce projet : comment mesurer la diffusion des œuvres d’Offenbach au Brésil au-delà d’un discours volontiers métaphorique sur la fièvre prenant d’assaut la capitale et les marées de spectateurs se pressant aux portes de l’Alcazar6 ? Quelles furent les modalités de circulation des spectacles, mais aussi de la musique, dont l’écoute ne se limitait pas aux portes des théâtres et incluait aussi les salons des familles les plus respectables de la capitale ? Comment analyser les interprétations et les différentes significations attribuées au répertoire d’Offenbach au Brésil, ainsi que leurs conséquences sur la production nationale ? Voilà un vaste programme, dont je ne prétends pas faire le tour dans cet article. Je souhaiterais simplement présenter les premières conclusions de cette recherche au regard de la contribution d’Orna Levin sur « Offenbach et le public brésilien ». Avant d’entrer dans le vif du sujet, un rappel sur les sources s’impose. La presse brésilienne offre des informations précieuses pour étudier la diffusion du répertoire d’Offenbach à Rio de Janeiro et dans les Provinces de l’Empire. Les quotidiens publient les annonces des spectacles du jour en dernière page, parmi différentes publicités pour des produits capillaires ou des esclaves à vendre, des comptes rendus sur les spectacles parisiens, ainsi que quelques critiques théâtrales. On trouve ainsi de nombreuses références à Offenbach dans le Diário do Rio de Janeiro (1822-1878), le Correio Mercantil (1848-1868), A Actualidade (18591864), le Jornal da tarde (1869-1872) et A Reforma (1869-1879). La première occurrence d’Offenbach dans la presse carioca identifiée à ce stade de la recherche est une annonce Cf. Andrea Marzano, Cidade em cena. O ator Vasques, o teatro e o Rio de Janeiro (1839-1892), Rio de Janeiro, Faperj, 2008 ; Sivia Martins de Souza, As noites do Ginásio – teatro e tensões culturais na corte (1832-1868), Campinas, Editora da Unicamp, 2002. 6 Voir, par exemple : « Acerca dos Theatros », A Vida Fluminense, Rio de Janeiro, 06/03/1869, p. 2-3. 5

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pour Les Deux Aveugles, « bouffonnerie musicale en un acte » donnée par le « théâtre français » à la salle S. Januario, parue le 15 novembre 1856 dans le Correio Mercantil. Les revues illustrées permettent également de suivre la programmation des théâtres, grâce aux rubriques spécialisées qui se multiplient au cours de cette période. Outre la Vida Fluminense (1868-1874), Offenbach est présent dans les colonnes du Bazar Volante (1863-1868) et de la Revista Illustrada (1876-1898), qui publient des comptes rendus de spectacles agrémentés de charges satiriques. Plusieurs revues en français sont également éditées à Rio dans les années 1860 et 1870, dont Ba-Ta-Clan. Chinoiserie franco-brésilienne (1867-1871) fondée par Charles Berry en juin 1867, quelques semaines après la première de l’opérette éponyme d’Offenbach à l’Alcazar lyrique7. Animée par le journaliste français Alfred Michon et le caricaturiste J. Mill, la revue critique la politique du gouvernement impérial, mais consacre aussi de longues pages à l’évaluation des mérites comparés des actrices de l’Alcazar : les alcazalianas8. Croquées en couverture, évoquées dans les chroniques théâtrales, ces dernières font également l’objet d’une rubrique spéciale intitulée « l’Alcazar en robe de chambre » et rédigent des articles pour la revue à l’image de Jeanne de Bar dite « bébé rose ». Les partitions conservées au département de la musique de la Fundação Biblioteca Nacional (FBN) de Rio de Janeiro complètent utilement les données de la presse : éditées au Brésil ou en France, sous forme intégrale ou en numéros séparés, elles attestent la multiplicité des vecteurs de diffusion de l’œuvre d’Offenbach au Brésil. Les archives du Conservatório Dramático Brasileiro (CDB), institution en charge de la censure théâtrale entre 1843 et 1897, constituent également une source de premier plan : conservées à la FBN pour la période 1843-1864 et aux Archives nationales pour la séquence 1871-1897, elles présentent cependant l’inconvénient de ne pas couvrir les années 1865-1870, qui marquèrent justement les débuts de la fièvre d’Offenbach au Brésil. L’ensemble de ce corpus permet de formuler une première série d’hypothèses sur la diffusion du répertoire d’Offenbach à Rio, qui pourront ensuite être complétées par une étude des modalités de circulation à l’échelle du Brésil.

En mai de la même année. Sur cette revue, voire l’étude pionnière de Mônica Pimenta Velloso, « Haute bicherie no Rio de Janeiro reconfigurações do olhar iluminista no imaginário franco-brasileiro », in Anaïs Fléchet, Olivier Compagnon et Sílvia Capanema (orgs.), Os franceses não tomam banho ? Imagens e imaginário da França no Brasil (sec. XIX-XX), Rio de Janeiro, Fundação Casa de Rui Barbosa, no prelo. 8 Le terme était employé fréquemment par la presse de l’époque pour décrire les actrices de l’Alcazar. Cf. Lená Medeiros Menezes, « (RE)inventando a noite: o Alcazar Lyrique e a cocotte comédienne no Rio de Janeiro oitocentista », Revista Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, UERJ/ Faperj, n. 20-21, 2007, p. 90. 7

323


De la feijoada ? Le succès des opérettes d’Offenbach a donné lieu à de nombreuses métaphores dans la presse brésiliennes : outre la fièvre et la marée humaine déjà évoquées, l’Alcazar est comparé à une « boîte de sardines de Nantes9 » les soirs de représentation de La Grande Duchesse de Gérolstein en 1868 et l’opérette devient de la feijoada dans le jargon des entrepreneurs de spectacles dans les années 187010. Quelles réalités quantitatives se cachent derrière ce discours critique ? Tout d’abord, il convient de souligner la diversité des spectacles représentés à Rio. À ce stade de la recherche, j’ai comptabilisé 60 titres différents pour la période 1856-1889 réunis dans le tableau suivant. Titre Les Deux Aveugles Estive no Circulo Monsieur va au cercle Une Nuit blanche Les Trois Troubadours Le Violoneux Vent du soir ou l’horrible festin  L’Apothicaire et le perruquier Une Demoiselle en loterie Orphée aux enfers Monsieur Choufleury restera chez lui le… Un Mari à la porte Les Géorgiennes Les Bavards Le Mariage aux lanternes La Bonne d’enfant Le Contrebandier Ba-Ta-Clan Barbe-Bleue Daphnis et Chloé Jeanne qui pleure, Jean qui rit La Belle Hélène 9 10

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Date de création 1856 ant. 1857 1857 1858 1858 1859 1859 1863 1863 1865 1865 1865 1865 1866 1866 1866 1866 1867 1867 1867 1867 1867

Langue F P F F F F F F F F F F F F F F F F F F F F

« Teatrologia », A Vida Fluminense, Rio de Janeiro, 25/04/1868. L. Odoro « Resenha teatral », Revista illustrada, 26/08/1876, p. 3.

Lieu S. Januario S. Januario S. Januario Salão do Paraíso S. Januario Alcazar Alcazar Alcazar Alcazar Alcazar Lyrico Fluminense Lyrico Fluminense Alcazar Alcazar Lyrico Fluminense Théâtre des Variétés Théâtre des Variétés Alcazar Alcazar Alcazar Alcazar Alcazar


La Vie parisienne Le Pont des soupirs Les Trois Baisers du diable Geneviève de Brabant Le 66 Les Deux Vieilles Gardes La Grande Duchesse de Gerolstein Le Château à Toto Les Dames de la Halle Mr et Mme Diniz Orfeu na roça A Baroneza de Cayapó Fleur de thé L’île de Tulipatan La Chanson de Fortunio La Périchole Litzchen et Fritzchen Barba de milho O fechamento das portas Traga-moças Orfeu na cidade Les Brigands Orfeu nos infernos La Créole A Grã-Duqueza de Gerolstein Abel Helena A viagem à lua Madame Favart La Boulangère a des écus O milho da padeira Roberto A arquiduqueza Os salteadores Garra d’açor La Rose de Saint Flour Bella perfumista Ponte dos suspiros

1867 1867 1867 1867 1867 1867 1868 1868 1868 1868 1868 1868 1869 1869 1869 1869 1869 1869 1869 1869 1870 1873 1875 1876 1876 1877 1877 1879 ant. 1880 1880 1882 1883 1884 1889

F F F F F F F F F F P P F F F F F P P P P F P P P P P F F P P P P P F P P

Alcazar Alcazar Alcazar Théâtre des Variétés Théâtre des Variétés Théâtre des Variétés Alcazar Alcazar Alcazar Alcazar Phenix Gymnasio Alcazar Alcazar Alcazar Alcazar Alcazar Phenix Phenix Gymnasio Phenix Alcazar Cassino Alcazar Phenix Phenix Brazilian Garden Alcazar Phenix Novidades Sant’Anna

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À ce propos, plusieurs remarques. Tout d’abord, cette liste provisoire doit être étoffée notamment pour les années 1870 – période pour laquelle le dépouillement de la presse quotidienne n’a pas encore été effectué. Ce travail sera poursuivi en équipe, en partenariat avec Orna Levin, dans les années à venir. Ensuite, la date indiquée n’est pas forcément celle de la première représentation à Rio, mais celle de la première occurrence du spectacle trouvée dans les sources brésiliennes – ce qui explique les décalages parfois observés. Enfin, tous les théâtres ne publient pas des annonces dans la presse et les chroniqueurs ne rendent compte que des spectacles ayant retenu leur attention, rendant difficile une approche globale de la programmation. Ces éléments étant posés, on n’en demeure pas moins frappé par la diversité du répertoire d’Offenbach représenté à Rio, lequel dépasse largement le cadre de l’Alcazar lyrique. En effet, bien qu’une majorité des spectacles soient donnés en français, les opérettes d’Offenbach sont également montées en portugais dans plusieurs théâtres, comme le Gymnasio et le Phenix Dramatica. La version en portugais précède parfois même l’original : Monsieur va au Cercle est ainsi créé en français au théâtre São Januário en 1857, mais le rapport de la censure indique que cette pièce a déjà été montée en portugais sous le titre Estive no círculo11. Par ailleurs, il convient d’ajouter au répertoire d’Offenbach stricto sensu les œuvres qui lui sont attribuées abusivement, ainsi que les parodies qui se multiplient dans la seconde moitié des années 1860. En l’espèce, la création la plus connue est Orfeu na roça, une parodie de Orphée aux enfers créée par Vasques et la troupe du Phenix Dramatica, qui atteint 400 représentations et constitue un marqueur dans l’histoire du théâtre à Rio12. Mais on pourrait aussi citer A Baroneza de Cayapó, « immitation de la Grande Duchesse de Gérolstein » créée par la compagnie de Furtado Coelho au Gymnasio en décembre 1868 ; Barba de milho et Traga-moças, parodies de Barbe Bleue créées au Phenix et au Gymnasio en février et mai 1869 ; Orfeu na cidade monté au Phenix en 1870 ; ou Abel, Helena signée par Artur Azevedo. La plupart de ces parodies fonctionnent sur un schéma similaire : l’action est déplacée dans un cadre brésilien (paysage, personnages) et agrémentée de nombreux effets comiques ; la musique, quant à elle, demeure identique et établit le lien avec l’œuvre originale, tout en pouvant inclure quelques variations. Ainsi, le final de Orfeu na roça comprend un fadinho brasileiro – littéralement, un petit fado brésilien – au cours duquel tous les personnages se livrent aux plaisirs d’une danse syncopée. Pour les « puristes », ces variations étaient un supplice comme en témoignent les caricatures parues dans la presse de l’époque13. Archives CDB (FBN) : I-8-14, 112. Cf. Silvia Cristina Martins de Souza, « Um Offenbach tropical: Francisco Correia Vasques e o teatro musicado da segunda metade do século XIX », História e Perspectivas, Uberlândia, 2006, n. 34, p. 225-259. 13 A Vida Fluminense, Rio de Janeiro, 13/03/1869. 11 12

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5. « Offenbach, ils ont juré de t’assassiner ! » 6. « Le maestro à la mode trouve enfin un refuge contre la bande d’assassin qui le poursuit et voit surgir devant lui le nom d’une femme qui pourra le venger »

Elles constituent néanmoins des vecteurs de diffusion efficaces du répertoire d’Offenbach, dont elles proposent une première modalité de brésilianisation qu’il conviendrait d’étudier plus finement. Comme l’a judicieusement remarqué Antônio Herculano Lopes, cette stratégie de création joue sur le détournement comique, mais procède aussi d’une quête de légitimation en reprenant le répertoire français tant apprécié des élites brésiliennes14. Plutôt 14

Op. cit., p. 255. 327


que « parodie », c’est d’ailleurs le terme d’ « imitation » que la presse utilise pour annoncer les spectacles, le nom d’Offenbach fonctionnant comme un produit d’appel en quelque sorte. Outre la variété des spectacles, le nombre de représentations constitue un bon indicateur du succès d’Offenbach. À cet égard, Orphée aux enfers arrive en tête de liste avec plus de 500 représentations entre sa création en février 1865 et la fin de la décennie15. Suivent La Belle Hélène, Barbe Bleue et La Grande Duchesse. Il serait d’ailleurs intéressant de comparer le succès relatif des opérettes d’Offenbach en France et dans d’autres pays européens. Les hiérarchies sont-elles les mêmes ou observe-t-on des variations significatives ? Dans ce cas, peut-on y voir un indice de l’affirmation de goûts spécifiques ? Par ailleurs, l’étude de la programmation théâtrale – en sa double dimension qualitative et quantitative – permet de mieux périodiser la fièvre de l’opérette au Brésil. Contrairement à ce qui est souvent écrit, la diffusion du répertoire d’Offenbach est antérieure à la création de l’Alcazar lyrique en 1859 : dès 1856, le théâtre São Januário, dirigé par Florindo Joaquim da Silva16, propose plusieurs spectacles en français et en portugais. En outre, l’ouverture de l’Alcazar n’a pas entraîné une diffusion automatique des œuvres d’Offenbach dont le nombre demeure relativement limité jusqu’en 1865. Ce n’est qu’à partir de cette date, donc de la création d’Orphée aux enfers, que le rythme des créations s’accélère, d’abord lentement, puis de manière exponentielle entre 1867 et 1869. Le dépouillement de la presse quotidienne permettra de compléter ces données pour les années 1870, mais il semble que la décrue se fasse sentir dans la seconde moitié de la décennie. En 1876, le répertoire de l’Alcazar semble déjà vieilli et « antiquissime » au critique de la Revista Illustrada, L. Odoro ; en 1881, c’est avec une certaine nostalgie que la revue évoque le « bon vieux temps » d’Orphée aux enfers ; et en 1895, Offenbach devient un « classique » sous la plume du chroniqueur A. Bitu17. Acteurs et partitions : quelles modalités de circulation ? Une fois établie l’ampleur de la diffusion, il convient de s’interroger sur les modalités de circulation des œuvres d’Offenbach d’une rive à l’autre de l’Atlantique. À ce stade de la recherche, on peut identifier deux grands vecteurs : les « troupes parisiennes » et les partitions imprimées. A Reforma, Rio de Janeiro, 19 /06/1869 [cité par Orna Levin] Silvia Cristina Martins de Souza, « O teatro de São Januário e o “corpo caixeiral”: teatro, cidadania e construção de identidade no Rio de Janeiro oitocentista », Associação Nacional de História – ANPUH XXIV Simpóqio nacional de história, 2007. 17 Revista illustrada, Rio de Janeiro, 17/06/1876, p. 3; n. 255 07/1881, p. 3 ; n. 693, 08/1895, p. 6-7. 15 16

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La diffusion des opérettes françaises au Brésil repose d’abord sur la circulation des hommes. La « troupe parisienne » de l’Alcazar lyrique est ainsi constituée d’acteurs français qui s’installent pour un temps à Rio à l’invitation de « papa Arnaud ». Afin d’alimenter son vivier, ce dernier se rend régulièrement à Paris où il choisit des pièces et engage des acteurs. Ses voyages font l’objet de nombreux commentaires dans la presse brésilienne avide de découvrir les nouveautés de Paris, comme en témoigne cette note parue dans A Vida Fluminense en décembre 1872 : « L’arrivée de Mr. Arnaud et de la troupe parisienne* ne pourra s’effectuer que le 23 de ce mois. Exultez, habitués* ! Exultez ! Il est hors de doute que ce directeur pointu a réalisé les meilleures acquisitions et que les soirées bondées du théâtre français reviendront bien vite. Pour la première de la troupe*, on débute les essais d’un opéra bouffe d’Offenbach intitulé Les Brigands !18 » Établir la galerie d’acteurs du théâtre français et retracer leurs allers et retours entre Paris et Rio constitue un des enjeux majeurs de la recherche à venir. Une première analyse de la distribution effectuée à partir des annonces parues dans la presse permet néanmoins d’affirmer que, dans l’ensemble, les acteurs français qui se produisent à Rio ne sont pas des « célébrités » des Bouffes parisiennes, pour reprendre l’expression du chroniqueur théâtral de A Vida Fluminense : « Mathilde Lafourcade, bien qu’elle ne soit pas la célébrité de la famille*, est incontestablement la meilleure chanteuse qui ait mis le pied sur les planches du théâtre français jusqu’à aujourd’hui19 ». La seule artiste de premier plan à se produire au Brésil au cours de cette période est Zulma Bouffar, qui interprète une sélection de scènes de La Vie parisienne au Gymnasio en août 187220.

Pourtant, les acteurs français sont volontiers présentés comme des « étoiles » par la presse brésilienne : Mlle Aimée est « l’étoile parisienne », « Mlle Dauran, l’étoile marseillaise », Mlle Arsène, la perle lyonnaise », etc.21 Le charme de ces actrices a souvent été interprété comme la clef du succès d’Offenbach qui serait ainsi parvenu à séduire les critiques les plus sceptiques. Machado de Assis, pourtant fervent défenseur du théâtre national, décrit ainsi Mlle Aimée comme : « un démon blond, une silhouette légère, svelte, gracieuse, un visage mi-femme, mi-ange, des yeux vifs, un nez digne de Sapho, une bouche amoureusement fraîche, qui semble avoir été formée par deux poèmes d’Ovide22 ». Toutefois, l’admiration des critiques brésiliens ne se porte pas de manière inconditionnelle sur l’ensemble des acteurs de la troupe parisienne, certaines « étoiles » tombant assez vite de leur firmament. En 1876, le départ de Mme Henry est salué par ces commentaires acerbes dans A Vida Fluminense : « Bien gros devra être le nuage qui emportera cette étoile qui, si elle n’est pas de premier plan, est sans aucun doute de premier poids23 ». 18 19 20 21 22 23

A Vida Fluminense, Rio de Janeiro, 10/12/1872, p. 6. « Acerca dos Theatros », A Vida Fluminense, Rio de Janeiro, 06/03/1869, p. 2-3. « Rapadura teatral », A Vida Fluminense, Rio de Janeiro, 31/08/1872, p. 3. Voir, par exemple, Diário do Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, 20/03/1868, p. 4. Cité par Rubens José Souza Brito, op. cit., p. 222. L. Odoro, « Resenha theatral », Revista Illustrada, Rio de Janeiro, 13/04/1876, p. 2-3. 329


En dépit de ces réserves, les itinéraires des acteurs constituent un indicateur de premier plan pour suivre la circulation des œuvres non seulement entre Paris et Rio, mais aussi entre la capitale impériale et les autres villes du Brésil. Outre les spectacles à l’Alcazar lyrique, la troupe parisienne effectue en effet des tournées dans les Provinces de l’Empire où elle soulève d’enthousiasme le public, comme dans le Maranhão en février 186824. Elle se rend aussi à plusieurs reprises en Argentine, de même que la compagnie du théâtre Phenix25 – dessinant un axe Rio / Buenos Aires dont le poids doit être pris en compte pour l’étude des circulations transatlantiques. Par ailleurs, la circulation des troupes entre le Brésil et le Portugal s’accentue à partir des années 1880, grâce à l’activité de certains dramaturges et entrepreneurs de spectacle comme Antônio de Sousa Bastos26. Les partitions constituent un second vecteur de diffusion du répertoire d’Offenbach au Brésil. Certaines sont éditées en France et distribuées par les éditeurs brésiliens comme l’indiquent les tampons apposés sur la première page des livrets. La partition de La Chanson de Fortunio conservée à la FBN comporte ainsi deux tampons : le premier indique l’éditeur parisien Au Ménestrel, Heugel & Cie, situé 2 bis rue Vivienne ; le second le distributeur brésilien, en l’occurrence « l’établissement impérial Narciso & Arthur Napoleão, Pianos e Musicas » installé 60-62 rue dos Ourives à Rio de Janeiro. De même, La Fille du tambour major, éditée par Choudens père et fils à Paris, porte le tampon de l’établissement de « piano et musiques » de Isidoro Bevilacqua sis au 43 rue dos Ourives, à Rio27. En outre, cette partition présente l’avantage de comporter plusieurs mentions manuscrites. On y trouve ainsi l’indication suivante : « représenté pour la première fois en portugais au Théâtro das Novidades, 1er juillet 1883, Rio de Janeiro. Direction : Sousa Bastos » – ainsi que la distribution des différents rôles. De longs passages du livret sont également traduits directement sur les portées musicales – ce qui permet de suivre au plus près le procédé d’appropriation. La partition du Pont des soupirs conservée à la FBN comprend également de longs passages traduits à la main en portugais, ainsi que des passages barrés qui offrent de précieuses indications sur le processus de sélection à l’œuvre dans la création des spectacles outre-Atlantique. Pour l’heure, je n’ai pas encore identifié avec certitude l’auteur de ces traductions, mais il s’agit peut-être d’Eduardo Garrido qui a traduit plusieurs opérettes d’Offenbach en portugais, dont Orphée aux enfers, La Grande Duchesse de Gerolstein et Le Voyage dans la lune28. « Correspondência. Maranhão », Diário do Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, 29/02/1868, p. 2. L. Odoro, « Resenha theatral », Revista Illustrada, Rio de Janeiro, 07/12/1876, p. 3. En dépit d’un caractère volontiers romancé, on trouve de précieuses indications sur les carrières transatlantiques des acteurs (notamment des seconds rôles) dans les écrits de Sousa Bastos sur le théâtre. Cf. Carteira do artista. Apontamentos para a historia do teatro português e brasileiro, Lisboa, José Bastos, 1898. 27 Sur cet éditeur, voir Mônica Neves Leme, « Isidoro Bevilacqua e Filhos : radiografia de uma empresa de edição musical », in Lopes et alii, Música e historia no longo século XIX, Rio de Janeiro, Fundação Casa de Rui Barbosa, 2011, p. 117-160. 28 Cf. Revista Illustrada, Rio de Janeiro, 13/ 04/1876, p. 2-3 ; 20/10/1877, p. 2. 24 25 26

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Par ailleurs, des partitions sont éditées au Brésil. Il s’agit dans la plupart des cas de numéros séparés pour piano. L’éditeur musical Filippone et Tornhaghi, situé au 101 de la rue Ouvidor à Rio, publie ainsi une série de quadrilles sur des motifs d’Offenbach, dont Les Bavards, Toto et La Belle Hélène arrangée par E. Kelterer. La maison de piano Buschman et Guimarães, située au 52 rue dos Ourives, publie le quadrille d’Orphée aux enfers par Strauss ; J. C. Meirelles & Cie met en vente des numéros séparés des Géorgiennes au 58 place de la Constitution (actuelle place Tiradentes) ; tandis que la maison de musique A Lyra de Apollo, située au 111 rue du Ouvidor, propose un quadrille du Roi Carotte et la valse de La Belle Hélène par Strauss. Ces partitions sont intéressantes à plusieurs titres. D’une part, elles rappellent l’importance de l’imprimé dans les circulations musicales à une époque où les techniques d’enregistrement sont encore balbutiantes – la première présentation du phonographe de Thomas Edison date de décembre 1877. D’autre part, elles indiquent que la diffusion des œuvres d’Offenbach dépasse largement les salles de spectacle. Or, si l’Alcazar est interdit aux filles de bonnes familles, celles-ci constituent la première cible des marchands de piano et des éditeurs de partitions, ce qui invite à repenser non seulement la question du genre, mais aussi la dimension sociale de la diffusion du répertoire d’Offenbach. En guise de conclusion, j’évoquerai brièvement la question de la réception – étudiée plus en détail par Orna Levin. Le nom d’Offenbach a souvent été associé aux notions de crise et de décadence au Brésil : crise du théâtre national concurrencé par des troupes étrangères, décadence du goût du public cherchant uniquement à se divertir, dégénérescence des mœurs surtout – le règne des cocottes menaçant la pérennité de la famille patriarcale et annonçant le dérèglement des rapports de genre. La consultation des sources de l’époque dans leur diversité invite toutefois à nuancer ces propos. À ce jour, je n’ai trouvé aucune indication d’œuvre censurée dans les archives du Conservatório Dramático Brasileiro. Pour la période 1843-1864, on possède des rapports sur les pièces suivantes : L’Apothicaire et le perruquier, Le 66 !, Le Mariage aux lanternes, Le Violoneux, Monsieur va au Cercle, Deux Vieilles Gardes et Vent du soir ou l’horrible festin. Toutes sont autorisées sans difficulté par les censeurs, qui en général ne leur accordent que quelques lignes. Le rapport le plus détaillé est signé par Francisco Joaquim Bittencourt da Silva à propos de Vent du soir en 1859 : « L’opérette en un acte de M. Gilles, intitulée Vent du soir ou l’horrible festin, est une plaisanterie littéraire que l’auteur a peut être écrit uniquement pour satisfaire le génie musical du fameux J. Offenbach qui, dans ce genre de composition, possède une vrai célébrité. Elle n’offre pas au public les horreurs que le titre promet, mais elle cherche à le contenter avec quelques bons mots et les beautés de la partition. Il n’y a aucun personnage prononcé, aucun protagoniste, aucun type affiné et la pièce manque par d’animation et d’intérêt scénique. Ceci étant dit, il est clair qu’elle n’attaque en rien les articles de notre loi réglementaire29 ».

29

Rio, le 9 mai 1859. Archives CDB (FBN) : I-08.16.003. 331


La lecture attentive de la presse semble confirmer les rapports de la censure : si certains critiques évoquent le péril encouru par le théâtre national, d’autres saluent le « génie musical » d’Offenbach. D’autres encore avouent un goût prononcé pour l’opérette quitte à être suspecté de commettre un « crime de lèse-Wagner30 ». En outre, la critique pointe des éléments qui dépassent fréquemment l’opposition dichotomique entre défenseur et détracteur du créateur d’Orphée. La question de l’interprétation musicale est ainsi récurrente dans les chroniques théâtrales, comme en témoigne cet extrait de la Revista Illustrada du 20 mai 1876 : « Des fausses notes, il y en a eu en pagaille cette semaine à l’Alcazar. A l’origine de leur émission, La Chanson de Fortunio et La tymbale d’argent, deux opérettes si belles et qui ont déjà été si bien chantées sur cette scène même ! Il est vraiment dommage qu’on éreinte ainsi les pièces. Il est vrai que ne sont trompés que seuls qui veulent l’être car il est facile de faire la différence entre les vraies notes et celles qui sont mises ici en circulation31 ».

La qualité des traductions fait également l’objet de commentaires acides comme dans cette chronique de 1883 : « Le lecteur aura déjà deviné ce que je pense de la traduction de Mme l’Archiduc, mise en scène aujourd’hui au Novidades. Il m’a toujours semblé que c’était prendre trop de liberté que de traduire Mme l’Archiduc par A Arquiduqueza [L’Archiduchesse] et je le dis ici même avec la franchise qui me caractérise. Avec l’esprit que nous lui connaissons tous, un des traducteurs s’est excusé en évoquant la bêtise du public : “si nous traduisions comme nous le devrions, le public n’y comprendrait rien”. Le public a bon dos !32 »

Pour conclure, il me semble que de nombreuses pistes s’offrent à nous pour étudier la présence d’Offenbach au Brésil : les lieux, les hommes, les partitions, mais aussi la censure et la critique forment un ensemble complexe et parfois contradictoire qui invite à penser au pluriel et à différentes échelles les modalités de circulation de l’opérette française entre les deux rives de l’Atlantique.

30 31 32

332

Selon A. Gil dans l’éditorial de la Revista Illustrada, Rio de Janeiro, 28/07/1877. « Resenha theatral », Revista Illustrada, Rio de Janeiro, 20/05/1876, p. 3. Daniel July, « Pelos Teatros », Revista Illustrada, Rio de Janeiro, n. 351 08/1883, p. 6-7.


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Ce livre est le fruit d'un colloque qui a réuni des chercheurs associés au projet de coopération internationale « La Circulation transatlant...

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