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« Aunque no sepa donde me lleva el viento, Dejame que siga su llamar. Aunque no sepa donde me lleva el tiempo, Dejame que siga sin llorar. Aunque no sepa donde me lleva tu voz, Dejame que siga en puro cantar. » « Alors que je ne sais pas où me porte le vent, Je veux le suivre sans avoir à clamer. Alors que je ne sais pas où me porte le temps, Je veux le suivre sans avoir à pleurer. Alors que je ne sais pas où me porte ta voix, Je veux la suivre et juste chanter »


Le désert a chanté cette nuit là. Mille ans qu’il taisait sa voix aux contours des dunes, A l’ombre des pierres tranchantes. Il a chanté d’un ton légèrement ocre Puis il s’est tut et le vent s’est levé. Le vent a dansé cette nuit là. Mille ans qu’il marchait de par le monde. Qu’il poussait les hommes à hisser les voiles des bateaux, Et sur l’immensité de sable, A mener plus loin le pas de leurs troupeaux. Mille ans qu’il emmêlait en un savant désordre, Les cheveux des femmes libres et fières Aux profils de cuivre, aux yeux de lave brûlante. Le vent a dansé de folle manière Puis il s’est couché et le désert a sourit. Le désert a fleurit cette nuit là. Mille ans qu’il abritait la vie dessous chaque grain de sable. Il a fleurit d’abondance les roses pales et les blancs satinés, Quelques rouges éclatants, les verts charnus et des jaunes à profusion. Une joie de couleurs, d’ailes et de rosée au frais matin. Il a fleurit comme on pardonne Puis il n’a plus rien dit. Le désert a fait silence cette nuit là. Un silence de nuit noire et de lune nouvelle Qui transforme les rêves jusqu’à les rendre vivants.


Au lever d’un autre jour, le monde s’ébroue et s’étire. Alors que les hommes secouent un reste de torpeur Que les bêtes s’éveillent d’un sommeil tranquille Et que les femmes se serrent autour des braseros, Sous le seul acacia des environs, une enfant pleure. Mille ans que le désert n’avait plus chanté, Que le sable n’avait fleurit et le vent dansé Mille ans que cela était espéré. Les hommes bleus en avaient usé la mémoire, Perdu la lignée et oublié le nom des étoiles. Tous, attendaient celui qui vient Pour remettre à jour l’inoubliable. Alya, l’enfant aux yeux de sable, est née fille. Ses premières et seules larmes vont faire source, Une oasis se déploie là où tombent ses pleurs. Un espace de pur repos, magnifique et fragile Offrande du sacré aux hommes de la Terre. En une nuit, le temps d’une simple nuit, L’enfant a soufflé de son petit souffle léger Sur les peurs et les souffrances Elle est une nouvelle origine, Faite d’eau claire et de mémoire fraîche. Assise sous l’ombre de l’acacia Qui l’a vue naître cette nuit là, Alya s’apprête à délivrer les messages.


Les enfants sont les premiers à s’avancer. Ils sont tous là, du plus petit au plus grand Font cercle autour d’elle et écoutent en silence Ces vielles chansons d’avant qui parlent de la terre Des mers, des hommes et des champs. Qui chantent des amours infinies sous des cieux scintillants Qui racontent un long chemin dès l’aube des temps. Temps où l’homme et la nature étaient compagnons sages Où les déserts n’existaient pas encore dans les c?urs Et où la vie n’était pas simple trace de serpent Sur le sable de passage. Alya murmure une histoire jamais écrite Passée par les méandres du temps. Elle emprunte les mémoires du chant Et sa voix, berce l’âme vierge des enfants. Quant ils reviennent vers le campement, Les adultes s’écartent comme un brin d’herbe soufflé par le vent. Ils savent qu’ils sont face au mystère, Que leurs enfants portent désormais le sud et le nord Qu’ils ont la connaissance du très loin derrière et du tout devant. Qu’ils sont à eux seuls, les plus luxuriantes oasis. Et qu’ils ont investi, par la force du chant, L’âme de tout un peuple. Peuple qui porte son écho dans l’enfilade des canyons, Dans la profondeur des puits ou des lacs salés, Dans la minéralité de ces étendues où rien ne semble vivre Mais où persiste l’once de toute vie.


C’est maintenant au tour des femmes de s’avancer, De faire cercle sous l’ombre de l’acacia. L’enfant est sans âge et elle a tous les âges. Avec les femmes, c’est la parole qu’elle distribue. Chacune à tour de rôle, raconte le fil des jours Les ventres abîmés par les sangs perdus, Les cœurs toujours en bord de main pour aider à naître Pour nourrir, pour aimer, pour soigner et, au bout du compte, Pour fermer les yeux de celui qui meurt. Elles parlent de leurs tendresses sous les couvertures Pour cet homme qui les fait femmes, Pour cette force toute d’extérieur qu’elles mettent en valeur. Elles disent aussi les secrets les plus anciens, Ceux qui touchent aux origines Et sont gravés à même leurs corps. Leur parole coule, fluide, mouvante,

Alya redonne le mouvement et le rythme Elle les nomme terre et les fait cycle D’un éternel recommencement, D’un éternel renouveau. Quand les femmes reviennent au campement, les hommes n’ont plus peur. Elles portent toute la chaleur des foyers Dans leurs mains et dans leurs cœurs. Les nuits ne seront plus de solitude ni d’effroi. Ondulantes et chatoyantes, leurs formes épousent la poussière Et c’est un mouvement sans fin qui se propage au-delà Des terres de sable. Un mouvement qui vient frapper aux portes des villes Où l’air est lourd et irrespirable. Elles sont la fraîcheur qui se glisse Là où brûle la fièvre de pouvoir

vibrante dans l’air épais.

Et la chaleur qui tisse la trame des liens

Leur parole se fait danse.

Dont on aurait perdu toute la mémoire.


Les hommes sont les derniers à s’avancer sous l’ombre de l’acacia. Alya les reçoit et prépare le thé Elle est sans âge, elle est sans sexe, Elle n’est que l’attention du geste. Aux hommes elle donne le nom, l’action et la route. Chacun à tour de rôle s’avance et se présente par la lignée « Je suis fils de mon père qui est le fils de son père Il venait du sud, de ces terres lointaines et avant lui Son père faisait avancer les caravanes sans jamais se perdre ». Voilà ce que racontent les hommes alors que leurs yeux suivent La préparation du thé, Comme pour s’en imprégner une fois encore Et que pour les mille ans à venir, Rien ne soit oublié de l’hospitalité.

Ils racontent les troupeaux et le pas lents des chameaux Quand le puit se fait lointain. Ils montrent leurs pieds meurtris, Leurs corps brisés parce que remparts Lorsque dans l’outre en peau de chèvre, L’eau se fait denrée rare. Leurs mains jouent avec des armes imaginaires Et refont toutes les guerres. Leurs mémoires portent la trace des combats, Des tueries, des absurdités faites et subies. Lorsque Alya pose la question du pourquoi, Ils répondent en cœur, « Se défendre, survivre, être plus fort, plus grand Détenir la vérité d’une foi, d’un dieu, d’une croyance ».


Alors qu’ils miment la fougue des valeureux guerriers, Un mouvement plus subtil et à peine perceptible Les saisit et les ramène à l’intérieur. Ils voient, ils ressentent ce gouffre d’orgueil qui met Un dieu et ses croyances, au centre du monde. Alors, ils reviennent aux gestes lents, à la préparation du thé. Ils suivent les mains d’Alya qui verse le liquide d’un vert ambré. Et trace ainsi les routes millénaires, Sur la carte des étoiles. Puis, elle passe sa main sur le sable Et le monde tout entier s’y dessine. Les hommes n’ont plus besoin de simuler ni de s’agiter Ils empruntent le chemin qu’ils portent depuis toute vie Ce chemin si simple et si court qui va de leur âme à leur c?ur De leur cœur aux autres et qui Des autres, leur revient et les agrandit. « Il n’y a plus besoin de conquérir lorsque tout est en soi, Il n’y a plus qu’à marcher à la lueur de étoiles Car pour tout homme qui est nomade, Chez soi reste une terre de pas ». Voilà ce que leur dit Alya.


Quand les hommes reviennent au campement, les femmes sont en joie. Elles reconnaissent dans le port altier de leur compagnon La fierté d’être celui qui ouvre le chemin et montre la voie. Elles les voient beaux, grands et forts dans leurs habits de ce bleu Qui déteint sur la peau et les rend pareils à une tendre étoffe Dont elles aiment à se recouvrir toutes entières Jusqu’à sentir le poids mâle percer en douceur Leur plus intime moiteur. Elles les suivront où qu’ils aillent car leurs yeux savent lire les étoiles. Et qu’ils décrochent les rêves au firmament Comme ces rubans de soies sublimes Qu’ils ramènent des pistes lointaines Et qu’ils accrochent à leurs chevelures Pour qu’enfin elles soient reines.


Alors que tous, enfants, femmes et hommes se retrouvent Chantent et dansent dans une union si douce et complète Qu’on pourrait la croire prière, Sous l’acacia, les sages font cercle autour d’Alya. Elle est venue juste à temps, lui disent-ils Alors que tout semblait déjà aller vers la fin. Tous les enfants des mille ans passés Enfant aux yeux d’air, d’eau, de feu et de bois Tous ces enfants de la terre plusieurs fois millénaire, Qui portent la sagesse des éléments, Lui rendent hommage et la remercient D’avoir transmis, une fois encore, les messages. Alya se tait. Elle ne peut pas leur dire tout de suite Car elle-même espère… Pourtant, il lui a été confié qu’avant mille ans Viendrait l’enfant aux yeux de fer….


Texte & Photographies Š Manuela Filipe


Alya L'enfant aux yeux de sable