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Plan de cours : Fai re confiance, est-ce une force ? Pa r tie I : Faire confiance, n'est-ce pas prendre un risque inconsidéré, en raison du caractère imprévisible de toute relation humaine ? – Définition 1 : faire confiance, c'est s'en remettre à quelqu'un pour quelque chose que je ne veux ou ne peux pas faire. Il s'agit d'un acte délibéré, pas forcément nécessaire au sens où je peux y recourir sans en ressentir un besoin urgent. Un tel acte consiste à créer, conférer un pouvoir à autrui, qui s'exercera sur moi, sans retour possible. En effet, il n'existe aucune gradation dans cet acte. Soit je fais confiance, soit je ne le fais pas. Dans l'intervalle au cours duquel je fais confiance, il faut ajouter que mon action est « entre parenthèses », suspendue à ce que l'autre fera, neutralisée en quelque sorte et pourtant essentielle quant à son résultat et à ses répercussions sur moi. – Définition 2 : être fort, c'est être capable d'influer sur un situation, maîtriser, gérer, avoir une incidence remarquable sur les choses. Il semble assez difficile d'envisager, au premier abord, comment un abandon, un renoncement à être directement agissant, pourrait être qualifié de force... Evidence première (développement): La réponse la plus fréquemment invoquée,concernant la valeur de « la confiance » consiste à l'indexer sur une garantie qui serait la familiarité avec l'autre. Faire confiance serait un acte envisageable uniquement à destination de mes proches, des « gens que je connais ».C'est en vertu de cette évidence première du « bon sens » qu'à la question « Devez-vous me faire confiance ? », on invoquera la nécessité d'une durée, au cours de laquelle des indicateurs doivent se faire jour. Après une « période d'essai » (voir à ce sujet la fin de la pièce Art de Yasmina Reza) en quelque sorte, des repères sont supposés apparaître dans la relation, qui seront autant d'encouragements ou au contraire de freins à la prise de risque induite par l'acte de confiance. Mais en approfondissant l'analyse de cette supposée garantie, on ne peut que pointer une limite. Sur quoi se fonde en réalité cette prétendue « connaissance d'autrui» ? Quel en est le critère ? Il semblerait que cette impression de sécurité, de contrôle, de maîtrise, ne soit autre chose qu'un « sentiment de confiance ». Autrement dit, il faudrait réserver ses actes de confiance aux personnes en lesquelles j'ai d'ores et déjà confiance, sans que soit vraiment interrogée l'origine même de cette certitude préalable. Est-ce que la présence en moi d'un sentiment de confiance peut à juste titre être assimilée à une connaissance d'autrui ? Malgré la tentation évidente de rapprocher les deux expressions, il faut bien remarquer qu'elles ne sont identiques qu'en apparence. Connaît re une chose, un phénomène, c'est être en mesure de le ranger sous une loi (une régularité) qui le régit, au point de permettre d'élaborer certaines prévisions. Connaître « autrui », ce serait imaginer disposer d'une telle loi, qui m'autoriserait à « pré-voir » ce qu'il peut faire. Un ami, ne me décevra(it) donc jamais...Et pourtant, si l'on s'interroge sur la notion de trahison, on découvre qu'elle n'émane précisément que des gens qui nous sont proches. Elle n'existe que sur le fond d'une attente déçue, d'un espoir qui ne s'est pas concrétisé. Comment rendre raison de ce phénomène qui veut que ceux à qui nous nous disposons le plus à faire confiance soient précisément ceux qui peuvent nous blesser le plus ? Rien de surprenant en réalité. Un sentiment est un état durable de moi-même, dont la cause est extérieure à moi. C'est une affection, un mouvement de réaction à une


sollicitation extérieure, qui s'accompagne d'une impression de bien-être ou de déplaisir. Comme ce sentiment se produit en moi, je suis tenté de penser qu'il vient de moi, occultant ainsi sa dimension partiellement passive. Le plaisir qui l'accompagne me rend dépendant vis-à-vis du renouvellement sa cause. Un ami, de ce point de vue, n'est autre qu'une personne qui m'est apparue comme cause régulière de plaisir. Une simple « connaissance », pour laquelle je n'ai que de la sympathie, est, quant à elle, cause régulière d'un plaisir moins unique, plus ordinaire que l'ami. Quelle que soit la durée au cours de laquelle ces « témoignages positifs » se sont produits, rien dans la présence d'un sentiment ne permet de préjuger de ce que fera un ami demain. Nous sommes liés, par le fait que nous dépendons chacun l'un de l'autre et que jusqu'à ce jour, nous avons toujours confirmé ce besoin mutuel, mais un tel lien est à renouveler en permanence. Ajoutons que le lien lui-même comporte une invitation à sa propre dissolution : me savoir « lié », c'est douter de ma liberté et de ma valeur. La volonté d'éprouver ce lien, de le tordre semble moins un trait pathologique et accidentel, qu'une exigence de rappeler à l'autre (et à moimême) à tout moment ma liberté, donc ma valeur. Au-delà de cette nature incertaine du sentiment, il faut insister sur le fait que sa présence en moi pourrait ne pas être tout à fait hasardeuse. Pour aller à l'encontre de la fameuse phrase de Montaigne, au sujet de son amitié avec La Boétie : « Si l'on me demande pourquoi je l'aimais, je dirais...parce que c'était moi, parce que c'était lui », (qui tend à présenter les relations d'affinité comme une sorte d'évènement inexplicable, excédant ma propre compréhension), il faut remarquer qu'il y a dans toute relation des marges importantes pour la séduction. Celle-ci pourrait se défini r comme l'art d'éveiller en toute discrétion chez aut r ui une dépendance affective , à des fins personnelles qui lui demeurent inaccessibles. Le séducteur, le manipulateur est celui qui tire profit de cette propension du sentiment à me faire assimiler plaisir personnel et connaissance de l'autre. Faire confiance sur la base d'un sentiment, c'est donc prendre le risque de se laisser guider par un repère, un jalon disposé à dessein par autrui sans que je m'en rende compte. A cet égard, on peut aisément dresser le portrait d'un professeur manipulateur. La production délibérée d'une atmosphère de « sympathie » ambiante pourrait être le masque d'une volonté de ne pas faire de vagues, en neutralisant dans ce sentiment toutes les velléités de contestation ou de critique de sa démarche. Ce contexte favorable pourrait contribuer à ne pas révéler sa démotivation, sa fatigue ou toute autre raison de ne plus s'engager totalement dans son métier. Cette perspective, peu réjouissante, comporte malgré tout un point rassurant. Le séducteur a besoin de sa victime et ne peut donc tout se permettre la concernant. C'est la raison pour laquelle la sympathie, dans ce cas, sera un sentiment plus utile à produire au séducteur que l'enthousiasme ou la haine, tous deux trop voyants et par conséquent risqués. Autrement dit, la relation de manipulation comporte une sorte de limite interne, une « hygiène de la victime » en quelque sorte. Bien que perverse, la relation se trouve bornée et de fait, la victime partiellement protégée. On ne saurait en dire autant d'une autre figure de la relation à autrui, dont l'étrange et fascinant rapport entre les fameux personnages de Cervantès, Don Quichotte et Sancho, pourrait servir de paradigme. Si faire confiance, sur la base d'un sentiment, c'est risquer de me laisser guider par mon plaisir sans voir en l'autre sa cause volontaire, c'est aussi, potentiellement, rencontrer quelqu'un de sincère. Beaucoup de choses peuvent être reprochées à Don Quichotte, mais pas sa sincérité. Intègre jusqu'au fanatisme, nourri d'une passion authentique et intense, il emporte Sancho, selon l'expression de Gilles Deleuze, « dans son rêve ». « Vivre dans le rêve de quelqu'un » pourrait bien être la


conséquence de l'abandon à autrui qui se joue dans l'acte de confiance. A l'intérieur de cette perspective, plusieurs strates sont à interroger. Vivre dans le rêve, tout d'abord, signifie ne pas vivre dans la réalité, c'est-à-dire, essentiellement, refuser de voir les limites qui caractérisent le réel comme extériorité. Le concept de réalité est en effet difficile à définir et à saisir positivement, et c'est la plupart du temps à travers l'expérience négative d'une résistance que ce réel se donne à nous. Vivre dans le rêve, c'est mépriser cette dimension, et refuser de calibrer son action sur ces limites effectives, au risque de retrouver ces limites réelles sur le mode de la douleur. La décision d'ignorer les limites de la réalité ne suffit pas, en effet, à les faire disparaître. Don Quichotte, le mythomane, incarne cette figure du mépris des évidences, et il emporte avec lui Sancho. Ainsi, vivre dans le « rêve de quelqu'un », c'est restreindre la réalité à une vision arbitrairement simplifiée et inadéquate, dont je ne suis même pas l'auteur. Il faudrait reconnaître un certain mérite au délire, qui s'impose comme « créatif », et considérer le caractère tragique de la dépendance dans laquelle Sancho se place de lui-même... Ainsi, faire confiance, ce serait risquer la rencontre avec un passionné, un « professeur motivé », pour qui sa matière serait son monde, LE monde. Sa volonté de faire partager sa conviction pourrait être encore plus dangereuse que les calculs intéressés du manipulateur, puisque dans un tel cas, il n'aurait pas de limite et envisagerait très sérieusement d'aller le plus loin possible avec ses « écuyers » de fortune. Faire confiance comporterait donc un risque réel de se trouver exposé au « délire » d'un intégriste qui se trouverait confirmé par le soutien que mon acte de confiance lui confèrerait. T ransition (bilan et limites des arguments proposés) : L'acte de confiance nous apparaît donc, au terme de ces premières analyses, comme une prise de risque délibérée et contingente, dont aucune garantie ne saurait atténuer le danger. Le sentiment de confiance qui prétend guider le choix de ces actes n'indique rien d'autre que mon propre besoin de sécurité et la tentation de prévenir toute surprise, sans aucun fondement recevable. Pouvons-nous pour autant conclure et condamner définitivement de telles prises de risques ? Ne jamais faire confiance serait, dès lors, une voie certaine vers un état achevé de soi-même, non perturbé par les errances imprévisibles des autres. L'exemple de Christopher Mac Candless, dans le film Into the wild, nous permet cependant de douter sérieusement de la valeur réelle de cette implication. Le destin tragique de cet individu, qui décide de se retirer de tout lien social, familial, affectif, pour restaurer une forme d'authenticité dans son rapport à la nature, semble reposer sur une profonde incapacité à « lâcher prise ». Cette quête bascule dans la tragédie en raison de la trop grande volonté de maîtrise de C.Mac Candless, qui pourrait s'en remettre à plusieurs reprises aux autres, mais refuse cet abandon, par peur de ne pas aller à son objectif. Il tourne ainsi le dos à l'amitié véritable, à l'amour et à une forme de sociabilité plus authentique que celle qu'il avait quittée. Sa faiblesse majeure n'est-elle pas justement de ne pas avoir renoncé quelque peu au contrôle, à l'intégrité de son projet ? Faire confiance ne serait-il pas l'épreuve incontournable de l'importance de la médiation d'autrui dans ma propre construction ? Ainsi, l'acte d'apprendre ne nous révèlerait-il pas à quel point nous ne sommes nous-mêmes que grâce à cette intervention que nous avons laissé être, cautionnée, accompagnée ?

Pa rtie I I : Pourrait-on apprendre, et donc s'accomplir, sans jamais faire confiance ? La relation maître-élève ne révèlerait-elle pas à quel point l'acte de confiance est solidaire d'un renforcement de soi ?


L'acte d'apprendre est souvent assimilé à un parcours d'acquisition, au cours duquel il est essentiellement question de prendre, de « s'enrichi r de contenus » que nous ignorions auparavant. Ce registre de l'avoir, de l'obtention, masque cependant une réalité beaucoup plus profonde de l'enseignement. Apprendre, c'est devenir, changer, se transformer, au contact d'un maître qui ne saurait se résumer à sa position de passeur et relève donc par conséquent davantage du registre de l'être. Le maître est celui qui nous permet de devenir autre que ce que nous étions, d'activer une potentialité que nous n'aurions pu atteindre seuls. A cet égard, il faut dénoncer l'imprécision de la notion commune « d'autodidacte »...Un « autodidacte » est quelqu'un qui est censé avoir appris seul. Si cela désigne un parcours sans maître, alors il faut encore statuer sur cette pseudo solitude. Apprendre avec un manuel, des ressources extérieures vers lesquelles je m'oriente seul, c'est encore passer par les autres, même s'ils ne sont pas actuellement présents.. Et si je constitue un savoir seul, alors, en toute rigueur, je ne suis pas autodidacte, c'est-à-dire que je ne me transfère pas un savoir, mais je suis tout simplement « découvreur ». Autrement dit, la formule « autodidacte » masque davantage l'essentiel de la relation d'apprentissage.


Faire Confiance, une force ?