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Il était une fois, dans un village deux amis. Le premier grand, beau et issu d’une famille aisée, et l’autre misérable et ennuyeux à mourir. C’est une histoire vraie. Et voilà ce que j’aurais dit naguère. Les jugements de valeur, les ukases, les condamnations sans appel. Comment les mots trahissent le grand emmurement de la pensée, le dessèchement de l’âme, l’emprisonnement derrière la protection des idées en kit , solidifiées par la sueur des biens pensants. Grand-mère ne dit jamais du mal de personne. Jamais elle ne parlerait mal de quelqu’un. Elle me dit que le parler mal provoque des éclaboussures à l’âme. Parce qu’elle n’a jamais deviné le rôle de mes jugements de valeur, l’existence de mes peurs. Où parce qu’elle ne veut pas voir , combien mon âme est petite , si frêle , si tremblante , au vent mauvais du monde et de la liberté , que je ressens le besoin de la conforter sans cesse , comme une petite chose malade qui menacerait de s’envoler. Alors je vous prie, de grâce, ne vous moquez de la frilosité humaine. Ne vous louez pas de votre force. Ne plastronnez avec vos idées effrayantes. Pour montrer du doigt, alors, que vous êtes, partie intégrante de la meute qui feint , à sa façon , la sauvagerie , l’insouciance et l’appétit pour les découvertes de toute nature, qui me donnent la nausée. D’être ainsi depuis mon plus jeune âge , a l’affût de ne point paraître sur le devant de la scène humaine, attentif à ne point laisser percer le moindre particularisme, tout comme des millions d’autres, appliqué à figurer partout dans la moyenne , en priant le ciel , pour qu’aucun doigt crochu normalisateur, ne vienne, en se posant sur mon front , révéler à mon microcosme, ma déviance, mon absence totale de personnalité , mon désir de néant, et mes velléités terrifiantes d’émancipation tuées dans l’œuf, dès mon plus jeune âge. Comment nommer l’indicible bonheur d’être ballote au mitan d’une foule grise en baissant la tête pour ne point dépasser. Comment décrire l’appréhension de se voir découvert, dans son adolescence balbutiante, pareil à un Bernard Hermite , quand il quitte sa coquille devenu trop étroite. Grand Dieu si le grand Dieu de la normalisation avait pu définir des règles de bienséance une fois pour toute. Et celles de la normalité par la même occasion. Voilà que je n’ai plus honte de parler, contrairement à tous ceux qui achètent, des voitures « moyennes », dans les teintes majoritaires, en prétendant qu’ils ont eu : un coup de cœur, qui s’habillent dans les gris en criant : « osons » où qui épluche anxieusement les statistiques de l’amour, pour savoir si la fréquence de leurs relations sexuelles, se situe dans la fourchette médiane. Comme tout le monde, peut –être plus que tout le monde, j’ai été ainsi. J’avais un besoin quasi viscéral de normes, de règles, de garde fou. Expression curieuse et très révélatrice de l’état d’esprit moyen de la population : « il faut des garde-fou, ce qui revient au même que d’afficher, sur les quais, qu’ au delà d’une certaine limite , le billet n’est plus valable, et que cette histoire ne tient pas debout , que vous ennuyez le monde et courrez le risque de basculer dans la marginalité , et de vous perdre dans le ridicule. Et que, si je ne suis pas fou, c’est que je suis toujours resté du côté des gardes. Ce que je disais avant de comprendre que mon cerveau, à force de se gaver d’évidences et de lieux communs, allait ressembler bientôt à une galette bretonne, trouée de panaris. Je vais prendre un exemple pour me faire comprendre, au sujet de ce qui fut mon ancien état d’esprit. Je disais : je trouve absolument idiot de mettre des chaussettes avec des nu-pieds. Je disais : il est absolument débile de lire Intimité, ou Confidences ou Nous Deux. Ou encore, je n’achète Libé que le samedi le seul jour qui vaille la peine. Je ne bois jamais de vin rouge avec les huîtres. Je n’achèterai jamais une Peugeot. Il


faut être con pour manger du Nutela, et encore plus de ne pas savoir identifier les pommes de terre nouvelles, quand elles le sont. Voilà ce que je disais naguère, fièrement campé dans mes basquets Nike, et, voilà aujourd’hui ce que j’essaie de ne plus ânonner. Combien ce fut difficile de briser la gangue coriace des scories empilées sous mon crâne pendant trois décennies, aussi longues et mornes qu’une vie d’orphelin. De jugements timides en prises de position péremptoire, il n’y a bien souvent qu’un décalage de quelques dizaines d’années. Le temps de mijoter dans son jus fadasse, avant d’opter tels ces « animaux » qualifiées de politiques » , pour des positions strictement neutres, et violentes seulement dans leur expression télévisuelle pour laisser croire , a la majorité silencieuse , tout à fait complice, par ses cris et ses hourras, que l’homme en question possède des coucougnettes puissantes, qui l’amèneront à féconder une idée vraiment nouvelle. Alors qu’il s’agit encore et toujours, de retrouver la chaude puanteur de d’unanimité, qui dégouline des grands masturbateurs, jusqu’aux légions de téléspectateurs terrorisés par les nouvelles incroyables du monde. Jules Julien était un ami. Je le connaissais depuis l’école maternelle. Il était issu d’une famille pauvre. Il était toujours vêtu pauvrement. Ce qui faisait dire a la majorité silencieuse qu’il « n’avait pas beaucoup de goût ». Et qu’il y a une limite à la pauvreté. A l’affichage de la pauvreté , que ce soit pour acheter des malabars au temps béni de l’école primaire , ou, que ce soit bien plus tard pour se payer son entrée de bal et sa bière tiède. Jules cheminait pauvrement vêtu, encore de pantalon tuyau de poêle, alors que nous arborions fièrement le jean moulant, qui allait devenir l’uniforme mondial, celui qui compresse les roustons des garçons , et cisaille les fesses de plus en plus plates des adolescentes . Je lui avais dit : « Jules tu pourrais t’habiller avec un peu plus de goût… Mince quand même une chemise Cacharel, çà te changerait un peu le look». Il avait ignoré ma suggestion, sans même l’entendre. Il avait répondu : -« j’ai rencontré une putain de gonzesse formidable… » -« pardon » -« elle s’appelle Cristel, tu verrais le canon… » -« ah et elle sort d’où ? … « - Je ne sais pas, l’ai rencontré à la pêche… Plus fort que moi, j’ai éclaté de rire. - « A la pêche ? « - -« Ouaih et tu verrais la meuf… ». - Et tu pêchais où ? ais je dit, suave, sans qu’il soit le moins du monde sensible à mon humour. - Au moulin de Garry… J’ai cru bon de le mettre en garde : - « le coin des putes ? Il y avait bien eu une femme, aux dires des anciens, qui consentait à des attouchements, à la fin de la guerre, en échange de quelques provisions. - mais non a-t-il répondu. C’était à six heures du matin. - Non ? - Si. Et là il m’explique qu’il pêchait à la mouche, avec du douze centième, un plomb, et un mètre de lanière, (pour le fil, comme il dit) et, qu’il progressait doucement sur la rive, quand il l’a vue. Il avait déjà attrapé quatre belles truites farios à la maille, ou


presque, parce que le Jules est du genre réglo, écolo, respectons les poissons qu’on remet à l’eau , « No Kill » pas bobo. Et qu’il était en train de réparer, parce qu’il venait de casser sur une racine, à l’endroit où habite une truite tellement grosse, qu’elle casse tout. Et que … - M….. tu accouches. L’ai-je coupé. Non mais Oh ? - Bon j’étais là, à chercher la monture dans la banaste. Faut dire qu’on n’y voit pas très bien à cette heure là. Et je ne parvenais pas fixer l’hameçon de douze, que je merdoyais lamentablement, depuis une bonne dizaine de minutes, parce que j’avais oublié les lunettes … - Ouaih et alors… - Bon j’y vois mal tu le sais. - oui….Et C’est dans ces moments là, que Jules adressait son regard réprobateur d’épagneul breton, qui vient de se faire voler son nonosse, par un berger allemand, adulte. Il a repris, après une seconde d’hésitation : - et alors, figure toi, que j’avais plus de guide fil, et, tout d’un coup, j’ai entendu comme un plouf, en amont. Et je me suis dit m… , i a un mec qui pêche devant. Et alors là, je vais te dire… - Il n’y a plus qu’à plier la canne…. Je sais Jules. Et…. - mais enfin, tu me coupes sans arrêt … - bon vas y … Je me tais…. Mais j’avais une forte envie de l’étrangler. -alors je me penche, un peu, pour voir entre le feuillage, et je vois un truc tout blanc, à dix mètres de moi. Un cul. Une femme, nue, qui se lavait. Non mais, u imagines un peu, à six plombes du mat, dans l’eau glaciale. Alors là, mon pauvre, je me suis dit, elle est folle la fille, elle va s’attraper la crève. Où alors, c’est que c’est une sportive… A cet instant du récit je me suis pensé : Le petit Jules il a pêché un boudin… Et je l’ai écouté d’une oreille distraite. -alors, je suis remonté dans le courant, avec les cuissardes, et elle, ne m’entendit pas arriver, à cause du bruit de l’eau, et de la cascade. En même temps, je râlais , vu qu’elle me cassait le coup de la cascade, où i l y avait une truite de trois livres, que Charlou avait accrochée en début de semaine, parait-il… Et je lui crie : mademoiselle çà va bien ? Trois fois même, parce que la fille, se tenait accoucounée dans l’eau, pour une ablution intime, que rien que de le voir, sans rien sur lui, ce cul de peinture flamande, cela me donnait la chair de poule. Moi j’ais pensé à la poule … d’eau . Toujours mon esprit caustique… -mais elle, n’entendait rien. Je me suis tenu à distance, respectueusement. Mais il a fallu que je lui tape sur l’épaule, pour qu’elle se retourne. En fait elle est un peu dure d’oreille, à cause d’un accident de chasse. J’ai tenté de dissimuler mon sentiment de compassion : une sourde qui fait la poule d’eau… Mais Jules a continué, sans se rendre compte du ridicule de sa description : -alors elle s’est retournée, et m’a collé une beigne, et, sur le coup, je suis parti en arrière. J’ai glissé à cause des algues, sur le fond, tu sais bien, depuis qu’ils foutent des engrais, les algues tapissent les galets. On dirait que tu marches sur des savonnettes. Je suis parti à la renverse, dans la gourgue du moulin. Et avec les cuissardes, j’ai coulé. Et comme je ne sais pas nager, j’ai bien cru d’y rester. J’ai bu un sacré paquet de flotte. -mais tu n’es pas mort noyé, puisque tu me parles…


-mais j’ai perdu connaissance, et je me suis réveillé dans une pièce immense. Tiens toi bien, avec des flambeaux accrochés au mur. Tu sais, comme dans le film : « la fille dans la Tour » et avec un côté: « Le Retour des Morts Vivants » si tu vois ce que je veux dire. Tiens toi bien, j’étais allongé, TOUT NU sur des peaux de bêtes. Alors j’ai dit : « où suis-je ? ». Je n’en menais pas large. Pas de réponse. J’ai regardé dans la direction de la cheminée, et j’ai vu mes vêtements, à sécher. Et figure toi le plus étrange, je te le donne en mille : quand j’ai voulu me lever, ben je pouvais pas, j’étais comme envoûté… J’ai pensé : envoûté par une poule d’eau, quel beau titre… Et alors là, j’ai ri. -pourquoi ris-tu. Ne trouves –tu pas cela extraordinaire ? -mon pauvre Jules, il t’en arrive des aventures … - tu veux savoir la suite…. ? -si tu veux. -J’ai crié au secours. Et tout à coup, j’ai senti une main me caresser le visage. J’ai levé les yeux, sans bien distinguer le visage, dont il me semblait sentir la chaleur. Mon pauvre, ses yeux , si tu voyais ses yeux , avec des cils blonds, presque blancs, sa pupille, comme du charbon avec une petite flamme jaune qui danse , et avec çà blonde, jaune, orange , un vrai feu d’artifice, ses cheveux, que cela n’était pas croyable . Je n’osais pas bouger de place. En plus comme j’étais nu, je me sentais prisonnier de sa main qui me caressait la joue. Je ne pouvais détacher mon regard de cette chevelure qui ressemblait à un feu. Elle m’a enlucerné je te dis. Elle a dit : - toi petit salaud, mater Cristel ? Mais j’ai répondu : -aucunement, je n’ai pas mes lu… -le petit salaud, derrière les branches pour voir moi, nue … Et toi croire que je ne voir, que je n’entendre pas les branches craquer sous toi ? -alors là, j’ai dénégué à fonds , tu me connais… C’est marrant, me suis-je dit, que Jules parvienne toujours à attirer l’attention, avec des histoires à la con. Sacré Jules va… Mais il a continué, sans se troubler : - et là, alors que j’essayais de défendre mon honneur, d’honnête homme… Tu sais pas ce qu’elle a fait … Tu n’imagineras jamais…. - Bon admettons. Qu’est-ce qu’elle a fait à présent? - Elle s’est couchée à côte de moi. Et elle était toute nue….Elle aussi. Tiens me suis-je dit, cela devient scabreux… -et nous avons fait l’amour… Normal de fabuler, me suis-je dit. Jules est resté, adolescent. Jules était encore puceau, peut –être… - et ce fut merveilleux, et tu ne sais pas comment elle m’appelle depuis … son petit raton laveur. Figures toi qu’elle est agrégée de math… - quel humour, quelle histoire, mais je vais rire bientôt… Jules commençait à me lasser, avec ses histoires de poule d’eau matheuse, de surcroît, qui saute sur le pêcheur, à six plombes du mat…. J’ai coupé court : -alors quand est-ce que tu la présentes ? -demain si tu veux, elle prend le train de sept heures ; et j’ai promis de l’accompagner. Je n’osais pas imaginer le genre de la fille. Une matheuse qui se baigne dans de l’eau a dix degrés, mais ma parole, elle est du genre otarie non ?


Le lendemain, j’ai failli oublier Jules et son ondine. Mais à sept heures moins cinq, histoire de rigoler un peu, je me suis rendu sur le quai numéro sept, qui voit passer le « rapide » de la ligne Béziers Neussargues. Jules m’a attrapé par le bras. Il ‘était anxieux : - elle est en retard, elle va rater sa correspondance à Paris… Il était sept heures moins trois. J’ai tenté de le rassurer. - elle prendra la prochaine, tu crois pas ? - mais malheureux, elle ne pourra pas … pas de correspondance après, à Londres. - A Londres? - A oui je ne te l’ai pas dit ? Cristel enseigne à Londres. Cristel est irlandaise Tiens, encore autre chose. Décidément une histoire très embrouillée. D’ailleurs c’était fichu, pauvre Juju , toujours mené en bateau , même sur un quai de gare. Le train était annoncé. Il entrait en gare. Pour Juju quelle déception. Mais soudain, il m’a étreint le bras, comme un malade à l’agonie : - la voilà. Je me suis retourné. Elle venait de pénétrer sur le quai et produisait un déplacement d’air. Je ne sais comment la décrire. Elle était absolument extraordinaire. Elle m’a ignoré pour se jeter dans les bras de Jules, et l’embrasser goulûment sur la bouche, devant toute l’assemblée des villageois émoustillés. Des adieux déchirants. Elle portait un mini jupe extrêmement simplifiée, pour mieux souligner ses jambes parfaites, gainées de bottes, qui lui donnait l’air d’un chat botté, de Play Boys, et ses cheveux blonds lui faisaient tout à la fois, comme une vague blonde sur les épaules , et une auréole de sainte. Jules s’est accroché a elle, sans me laisser lui dire un mot. Rapidement, elle a gravi les trois marches abruptes, et s’est glissée dans le couloir, sous le regard approbateur, de toute la gent masculine. En face de son compartiment, elle a baissé la vitre, comme l’on pouvait encore le faire, naguère, avant que la SNCF ne réinventât les wagons plombés, et elle a murmuré des paroles apaisantes, à l’intention de Jules, qui pleurait de bonheur, son déchirement public. Des larmes ont coulé sur ses joues, pétale de rose, de l’angle de ses yeux surnaturellement noirs. Pour un peu, j’aurai chialé avec elle. Elle a dit de sa voix sensuelle, aux tonalités troublantes et avec ce soupçon d’accent inimitable : - ne pas oublier mon chéri, moi revenir dans quinze jours… Oh si, j’oublier de dire, je, retrouver la canne de la pêche. Le train s’est ébranlé, et je suis resté à observer sa petite main gantée de noir, qui s’agitait, dans le lointain, sans pouvoir prononcer une parole. Jules a dit : -alors, comment la trouves tu ? -pas mal, ai-je répondu. Avec une certaine envie. Quinze jours plus tard, je suis allé l’attendre en compagnie de Jules, qui ne mangeait plus rien, depuis son départ. J’ai compris qu’ils s’aimaient à la folie, et qu’ils avaient décidé de se marier. J’ai tenté de l’en dissuader : -méfie toi Jules, on peut faire une connerie sur un coup de tête. Tu ne la connais pas assez. Souviens toi, comment vous vous êtes connu ? Tu es sûr qu’elle n’est pas hôtesse dans un club de nuit, par hasard, une fille pareille? Rien n’y fit. Jules m’a dit qu’il l’avait dans la peau. Ils se sont mariés trois mois plus tard. J’ai été le témoin de leur bonheur. Ils habitent le moulin de Garri qu’elle a acheté. Jules ne travaillait pas. Je trouvais cela honteux. Il prétextait quelques bricolages remis sans cesse au lendemain, maçon d’opérette, dans le moulin des courants d’air. Cristel s’absentait assez


régulièrement pour participer à des conférences. A son retour, ils s’en allaient camper pendant des semaines, sur les Causses pour peindre, ou faire des photos. Ils en faisaient des milliers. Les toiles ont envahi toute la maison. Il y en avait à tous les étages. Le Causse à perte de vue. Les rochers, les falaises, l’herbe, les chênes rabougris et torturés par le vent glacial du Causse. Les dolines, les troupeaux de moutons, les renards, les biches, les chemins, les bergeries du Causse. Les bergers, les chiens, les fleurs du Causse. Ils affichaient leur bonheur insolent, leur chance inimaginable. Cristel se baignait nue, dans l’eau glacée. Et Jules allait a à la pêche. Une histoire d’amour et d’eau fraîche. Et puis, il y a eu l’épisode de la perceuse. Je ne suis plus retourné au Moulin de Garri. L’histoire est simple et prouve qu’un bonheur n’arrive jamais seul. A la veille de son mariage je lui ai demandé quel cadeau pourrait bien lui faire plaisir. - que souhaites tu comme cadeau de mariage Jules ? Il a répondu le plus sérieusement du monde : -une perceuse. -non sans deconner ? -tu as bien entendu, une perceuse. Je me fous de la marque. -mais mon pauvre vieux, comment la veux tu cette perceuse ? A percussions, sans fil, visseuse aussi, j’ai failli dire vicieuse aussi. Je persistais à étaler mon esprit normalisateur. Quand j’ai offert la perceuse a Jules, c’était pour lui faire plaisir. Il avait demandé qu’on lui offrît cet outil, pour accrocher les œuvres de la belle Cristel. Il a percé une multitude de trous. Je l’ai mis en garde gentiment : « attention, un jour la baraque finira par s’effondrer… » Cristel a peint tellement de toiles. Un jour Jules a troué dans l’escalier. Une échelle de meunier devrais-je dire. Elle monte abruptement dans une petite tour carrée qui donne au moulin son air de manoir. Il a cassé une mèche puis deux. Mais comme Cristel y tenait mordicus, il a persévéré. Et mis a jour une paroi métallique, la face avant d’un petit coffre, qu’il a fait ouvrir par Antoine le garagiste. Plein de louis ? Du bel or, des louis d’une facture irréprochable. Jules m’en en a donné deux : en disant - vois tu Albert c’est ta perceuse qui nous a porté chance. Tu m’as toujours porté chance. Tu es notre porte bonheur… - Après tout c’est ton père qui a vendu le moulin, à Cristel. Papa était notaire. Depuis lors, je ne suis plus retourné au moulin de Garri. De toute façon, il n’y a plus personne là bas. Ils ont vendu. Ils habitent à présent à Papeete. Mais moi, je suis devenu un autre homme. Je ne m’habille plus avec autant de recherche. Je me contrefous, qu’on lise Intimité, Confidences ou Nous Deux, qu’on achète le Monde ou la Vie des Jardins qu’on porte, des chaussettes avec ses nus pieds. Je ne suis plus sûr de rien. Je déteste les certitudes. Je ne crois plus qu’il soit nécessaire d’acheter un garage pour finir comme Bille Gates. Qu’il soit inconvenant de boire du rouge, avec des coquillages. Qu’il soit « bien » de manger bio. Et c’est le bonheur insensé de Jules qui m’a fait changer d’avis.


Jules m’a converti à l’insouciance. Et à la pêche. A présent j’ai pris le permis. Je vais du côté du Moulin du Quayras. Paraît qu’il y a des hollandaises, qui courent dans les bois.

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histoires d'eaux  

il vaut mieux parfois être petit laid et pauvre....

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