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Flux et pause dans la ville

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Flux et pause dans la ville

Malaurie Sannié Mémoire Dnsep mention design graphique multimédia École supérieure d’art des Pyrénées, Pau - Tarbes / Janvier  2017


« Une ville est une langue, un accent. Comme on lance en l'air des mots avec sa voix, on déploie ses pas en avançant dans l'espace et quelque chose se définit peu à peu et s'énonce. » Jean-Christophe Bailly, La phrase urbaine, Le Seuil, Paris, 2013, p.20.


Sommaire


15

Introduction

139 Conclusion

145

Bibliographie / Sitographie


21 La ville : une histoire vivante

27 Laet lerueflux urbain

39 59

Les signes dans la ville

La marche pour penser et crĂŠer la ville


77 Les outils géographiques

83 97 L’aide à la

localisation

La cartographie numérique


109 Poétique du numérique

113 123

Voyager sans se déplacer

Se déplacer dans l’espace

133

Des déplacements créateurs de données


Introduction


19 La ville apparaît aujourd’hui comme un puzzle dont les pièce ne s’assemblent pas forcément et dont l’ensemble ne forment pas une image inaltérable, mais plutôt kaléidoscopique et mouvante. C’est dans ce fouillis urbain que nous vivons, un corps en mutation et transformation permanente, qui tend à se déployer au-delà de ses frontières. Depuis la révolution industrielle, ce mouvement d’extension et d’effacement des bords a dessiné la ville moderne : Une forme composite aux traits flous dont les prothèses tentent vainement de s’agripper au corps central. Des voies d’accès relient ces différents éléments entre eux, sans pour autant donner une uniformité réelle. Même si mon analyse s’attache plus particulièrement au coeur de ville, à son centre historique, c’est dans ce contexte que mon mémoire de recherche s’est construit : dans une perte de repère et d’identité d’une ville, mais aussi dans l’affairement, l’empressement du quotidien, dans une course contre la montre, où prendre le temps de respirer revient à le gaspiller. Il est donc primordial, dans ce brouhaha constant, de faire des pauses, de flâner dans les rues, de faire attention aux signes, à chaque petite chose qui peut sembler insignifiante, mais qui sont créateurs de l’identité d'une ville.


20 Aujourd’hui la pratique de technologies numériques comme certains sites internet de services, qui sont dédiés à la géographie des villes et des territoires, l’usage de supports mobiles tels que les smartphones conditionnent des comportements sociaux inédits. Les usagers des villes profitent de dispositifs numériques, de rationalisation et de représentation de l’espace créateurs de déplacements anticipés et sans risques. Quelles marches induisent ces nouvelles technologies connectées ? Quel est le statut de son regard quand il se déplace, asservi à l’écran mobile de son smartphone qui lui permet en temps réel de se géolocaliser sans se perdre ? Force est de constater que l’usage de ces technologies change notre comportement par rapport à la ville, la flânerie et les émerveillements possibles qui s’offrent au marcheur grâce à son processus de parcours hasardeux sont soumis à de nouveaux paradigmes induits par une utilisation plus ou moins excessive de ces nouveaux outils numériques urbains. Une poésie est-elle encore possible aujourd’hui ? Comment s’approprier alors ces technologies et applications géographiques pour en permettre un usage qui prête à la déambulation et valoriserait une pratique poétique de la ville ?


21 Dans mon mémoire je propose de faire un état des lieux historiques des pratiques urbaines, comme la marche et la dérive, qui ont nourris chez les artistes, les écrivains, les poètes un usage des villes non fonctionnaliste mais créateur d’imaginaire et de beauté. Dans un deuxième temps, je propose de faire une analyse des nouvelles technologies et de leurs avatars qui permettent de se situer et de se déplacer de manière purement fonctionnelle dans un espace de données concrètes : la ville. Enfin, je m’attacherai à produire une réflexion sur des expérimentations artistiques qui utilisent ces technologies en proposant des alternatives d’usages.


La ville : une histoire vivante


25 Une ville est un milieu physique,  le milieu urbain , où se concentre une forte population humaine, et dont l’espace est aménagé pour faciliter et concentrer ses activités et ses échanges : habitat, commerce, industrie, éducation, politique, culture, etc. Les principes qui régissent la structure et l’organisation de la ville sont étudiés par la sociologie urbaine, l’urbanisme ou encore l’économie urbaine. La circulation des véhicules et des piétons se fait par le biais de la rue et ses trottoirs qui sont des éléments essentiels structurant la ville. Il est donc important d’en donner une définition, d’en analyser les enjeux et de montrer de quelles manières les flux de circulation sont créateurs du tissu urbain de manière objective et subjective. La marche est une manière de penser la ville comme un organisme dynamique. On verra, au travers de la flânerie des poètes, des interventions d’artistes et de théoriciens, de la psychogéographie situationniste et de l’arpentage de Stalker, de quelle façon l’individu qui se déplace dans les villes est au coeur de la production de son espace et la fait exister en fonction de ses trajets. Enfin, l’espace urbain se constitue d’éléments matériels et immatériels producteurs de signes. Ceux-ci apparaissent au fil du temps dans la ville de manière affirmée et furtive.


26 Ils révèlent les traces laissées par le passage de ses habitants, se déposent ça et là dans l’espace urbain et conditionnent un environnement sensible et mouvant attaché, ou non, à la mémoire des lieux. Pour mon objet d’étude, il est primordial d’analyser ces signes comme des éléments qui structurent le caractère intrinsèque d’une ville. Il est bon de rappeler que notre approche considère en premier lieu les structures urbaines occidentales qui se sont industrialisées au début du 20e siècle avec une architecture et des réseaux qui se sont fonctionnalisés jusqu’à aujourd’hui. Dans le monde, il existe d’autres modèles de villes sans trottoir et dont l’organisation, entre les voies piétonnes et les voies de circulations motorisées, peut sembler chaotique à un habitant d’une ville européenne. C’est le principe de la ville organique, des mégalopoles mexicaines et chinoises, des favelas brésiliennes, et des campements précaires dont la structure d’une ville est d’abord un état social. Elle garantie à ses habitants un vivre ensemble fonctionnel qui rend possible les échanges et respecte au mieux la séparation entre l’espace public et les intimités de chacun. On a pu constater récemment qu’en France, la jungle


27 de Calais, qui ne contenait pas loin de dix mille personnes, s’était auto-construite de manière anarchique autour des nécessités premières de ses habitants : se déplacer, se nourrir et se loger, mais aussi s’adonner à un culte dans un temple, se former à l’école, se cultiver au théâtre et se rassembler en communauté.


29 La rue et le flux urbain Définition de la rue « Une ville est avant tout un ensemble organisé de voies. » [1] La rue sillonne la ville et la dessine. Elle est un espace de circulation qui dessert des logements et autres bâtiments fonctionnels. Elle met en relation et structure les différents quartiers, s’inscrivant de ce fait dans un réseau de voies à l’échelle de la ville. Au niveau local, c’est aussi un espace public, un lieu de rencontres et d’échanges, notamment avec les commerces, où s’exerce et se construit la sociabilité des individus et des groupes sociaux. Enfin, par le biais de la manifestation, la rue peut devenir un lieu de contestations sociales (mouvement des places occupées = insurrection, révolution) : C’est donc clairement un espace politique. Reprenons la définition de la rue donnée par Georges Perec dans Espèces d’espaces : L’alignement parallèle de deux séries d’immeubles détermine ce que l’on appelle une rue : « L’alignement parallèle de deux séries d’immeubles détermine ce que l’on appelle une rue : la rue est un espace bordé, généralement sur ses deux plus longs côtés, de maisons » [2]. C’est aussi ce qui sépare et relie les immeubles. Pour le piéton, les rues se longent ou se traversent avec l’aide de passages protégés signalés par une série parallèle de bandes


30 blanches perpendiculaires à l’axe de la rue, les passages cloutés, appelés plus vulgairement passages piétons. Généralement, la rue a un nom, et chaque immeuble et maison un numéro : C’est ce qui permet de se repérer. La nomination des rues reste un choix difficile et délicat, mais néanmoins instructif : Ce sont des noms de personnages historiques, nationaux ou locaux (rue Victor Hugo), de personnages religieux (rue Saint-Antoine), de dates significatives (rue du 14 juillet), de localisation (rue de l’église), ou encore en référence à la Nature (rue des Lilas), etc. Pour la numérotation, les numéros impairs se trouvent à gauche de la rue et les numéros pairs à droite quand on remonte la rue. Elle se compose de plusieurs éléments : la chaussée qui est réservée aux voitures en mouvement et le trottoirs réservés aux piétons. La zone entre ces deux voies permet aux voitures de se garer. À la jonction se trouve le caniveau où l’eau de pluie s’écoule jusqu’à l’égout Certaines rues sont uniquement piétonnes, de manière permanente ou occasionnelle, pour un événement culturel par exemple. Les rues sont équipées de divers aménagements spécifiques : des lampadaires pour éclairer la nuit, des arrêts de bus, des bancs publics, des poubelles, des arbres, des feux de circulations, des panneaux de signalisations, etc.


31

[1] Thierry Paquot, L’espace public, La découverte, Paris, 2009, p.69.

[2] Georges Perec, Espèces d’Espaces, édition Galilée, 1994 / 2000, Paris, p.93.


32 Le flux urbain Contrairement aux immeubles privés, les rues appartiennent à l’espace public, selon le point de vue et la situation politique du pays, l’espace public appartient à tout le monde ou à personne. Thierry Paquot nous donne ici une définition de l’espace public : « Ces espaces publics [...] mettent en relation, du moins potentiellement des gens, qui s’y croisent, s’évitent, se frottent, se saluent, conversent, font connaissance, se quittent, s’ignorent, se heurtent, s’agressent, etc. Ils remplissent une fonction essentielle de la vie collective : la communication. Ils facilitent l’urbanité élémentaire et reçoivent, comme un don anonyme et sans réciprocité attendue, l’altérité. C’est dans les espaces publics que le soi éprouve l’autre. C’est dans ces espaces dit publics que chacun perçoit dans l’étrangeté de l’autre la garantie de sa propre différence. » [3]. Toutefois, il faut relativiser les mots de Paquot et reconnaître que certaines situations urbaines troublent la notion de frontière entre espace public et espace privé. Pour exemple, aux États-Unis, le bout de rue devant une maison privée appartient au domaine du privé, de sorte qu’en hiver, si un particulier glisse sur une plaque de verglas, c’est la personne qui détient l’immeuble qui est responsable du trottoir. C’est donc un espace public sous la responsabilité d’un habitant, ce qui nous éveille à la façon dont il est conventionnel de s’approprier la ville


33 dans un cadre légal, ou non, si l’habitant décide par lui-même d’entretenir un fragment de l’espace public ou de l’investir de manière temporaire comme le font certains artistes et indigents qui n’ont guère le choix que de s’installer dans les entre-deux urbains des rues et les non-lieux, comme les halls de gares et les franges urbaines de nos périphéries. Même quand des règles strictes sont établies par nos démocraties pour garantir la séparation de l’espace privé et de la propriété d’avec l’espace public et l’espace commun, ce sont les habitants qui peuvent transformer la ville en établissant leurs propres réseaux d’échanges et de communications dans une trame urbaine pré-définie. Cette prise en charge individuelle et/ou collective de l’espace public autorise une liberté d’agir, de penser et de se réunir, du moins dans nos grandes démocraties. La ré-appropriation relative de la ville par tout un chacun renvoie aux analyses de Michel de Certeau, qui décrit dans son ouvrage L’invention du quotidien [4] comment les personnes, nous, les citoyens, badauds des trottoirs, lecteurs de guide touristiques, consommateurs de métros, inventons des stratégies de parcours personnelles dans les flux et reflux des villes. Il est alors possible de penser l’espace public comme une méta-structure imaginaire et pourtant bien concrète dans la ville construite. Si on perce rarement les murs pour franchir ses espaces, la prise de conscience collective


34 d’une culture commune, d’une cause commune, amènent parfois les habitants à déceler des pavés et à dresser des barricades. L’occupation des places est depuis ces quarante dernières années l’appropriation la mieux organisée par les citoyens connectés de la ville pour lever les frontières sécuritaires des gouvernants et inversés l’ordre politique et symbolique qui réglemente nos comportements sociaux (voir mouvement des places occupés depuis la chute du mur jusqu’aux révolutions arabes). La ville apparaît alors comme une entité vivante et créatrice (autant que destructrice) de son espace culturel et social. Ses rues et segments en tout genres comme les veines et les artères d’un organisme complexe organisent les passages et les échanges d’une population circulant dans un corpsmachine, la ville, qui doit gérer ses flux automobiles et piétons.


35

[3] Thierry Paquot, L’espace public, La découverte, Paris, 2009, p.8.

[4] Michel de Certeau, L’invention du quotidien, 1.arts de faire, Gallimard, Paris, 1990.


36 Lignes et chemins de désirs La « ligne de désir » est définie par Sonia Lavadinho comme « la courbure optimale du tracé qu’un piéton laisse dans son sillage lorsqu’il est totalement libre de son mouvement. » [5]. Ce sont des chemins alternatifs créés par les piétons dans le but de raccourcir un trajet, mais qui ne sont pas pensés en terme d’aménagement urbain. Ils se matérialisent, par exemple, par la trace de terre nue traversant une pelouse ou par une haie coupée en deux. Souvent situés en zone péri-urbaine, ils pénètrent les espaces laissés vacants ou longent les routes sans trottoirs. Ils sont d’autant plus nombreux si le piéton n’est pas ou peu prévu dans l’aménagement et doit construire son propre réseau. Il arrive que les paysagistes étudient ces lignes afin de ré-aménager par la suite l’espace urbain. La reconstruction de Central Park à New York en est un exemple. De même, Brasilia est formée de grandes avenues, des autoroutes de six voies au coeur de la ville. Le piéton n’est pas intégré dans l’aménagement. Le plan originel excluait même les feux et évitait les carrefours pour laisser couler le flux de véhicules. À l’intersection des deux principaux axes qui structurent la ville, se trouve une immense esplanade de pelouse, enclose dans le réseau routier, sans accès pour les marcheurs. Malgré la contrainte, les piétons empruntent cette zone, et y tracent un réseau d’usage,relevé et cartographié par Daniel Nairn


37 sur son blog [6] + C14. Comme Gaston Bachelard l’exprime dans La Poétique de l’espace [7], cela montre comment la circulation humaine l’emporte parfois sur l’intention des urbanistes ou des paysagistes qui déterminent les zones de passages en fonction de l’architecture. Effectivement, l’espace piétonnier est encombré de dispositifs qui obligent à pratiquer un type de circulation et ne laisse pas libre cours à ceux qui le pratiquent. Une forte tension existe entre le désir de ces concepteurs à canaliser le piétons et le désir même de ces derniers à pouvoir circuler comme bon leur semblent, en utilisant ces dispositifs pour d’autres usages que ceux prévus initialement. C’est la cas de David Belle, yamakazi et pionnier de Parkour + C9 . Cette discipline physique consiste à détourner les usages d’éléments urbains comme les escaliers, les murs ou encore les immeubles pour s’en servir. Comme il le souligne : « Les obstacles se trouvent partout et en les prenant on se nourrit » [8]. Au lieu de marcher sur des sentiers conçus et pensés pour les piétons, il utilise ou crée d’autres passages. Par exemple, au lieu de monter par les escaliers, il va escalader un mur à côté, il ne marchera pas sur le sol mais il courra sur les toits. La ville est pour lui un espace de jeu à investir avec pour but de relier un point A et un point B le plus vite possible.


38 [5]

[6]

Sonia Lavadinho, «Lignes et chemins de désir (1) », Dérive zonale, 17 janvier 2014, https://derivezonale. wordpress. com/category/ jungle-urbaine/, 20/11/2016.

Daniel Nairn, « The Walking Paths of Brasilia », Discovering Urbanism, 22 novembre 2009, http:// discovering urbanism. blogspot.fr/ 2009/11/ walking-pathsof-brasilia.html, 05/12/2016.

[7] Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, PUF, Paris, 2012.

[8] David Belle, Parkour, diffusé sur TF1, 7 décembre 2016, https://www. youtube.com/ watch?v= cjibtmSLxQ4, 24/01/2016.


39 La rue est un élément essentiel dans la ville. Elle dessert les différents services et bâtiments. C'est également un lieu d'échange crutial pour les habitants, qui partagent leurs points de vue, conversent ou tout simplement se croisent. Il existe des voies conseillées qui gèrent des flux de piétons. Parfois, ces marcheurs urbains se refusent à les emprunter afin d’aller plus vite, ou dans le but d’appréhender, de penser, de créer la ville autrement.


41 La marche pour penser et créer la ville Poétique de la flânerie La flânerie est une manière de faire exister et de penser la ville. On pense de suite à Charles Baudelaire, la figure emblématique du flâneur, artiste à l’esprit indépendant, passionné et impartial. Un flâneur se caractérise par un observateur passionné qui élit domicile dans la foule, le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Il voit le monde, s’y trouve au centre mais pourtant reste caché. La ville est pour le poète propice à cette démarche et il est une référence historique pour tous les artistes qui la pratiquent par la suite. Contemporain de l’ère industrielle, il rend compte de sa ville et s’inscrit dans cet espace. Il est disponible à cette vie moderne, à ses rythmes et aux mouvements qu’elle procure. Sa création artistique ne fait qu’un avec cette démarche. Il s’insère dans les interstices de la ville et va « herboriser le bitume » [9], comme le souligne Walter Benjamin. Il s’introduit dans la foule, observe à une table en terrasse, flâne dans Paris, analyse dans les moindres détails, chaque portion de vie, en d’autres termes, sent et ressent la ville de tout son être dans le but de retranscrire et faire oeuvre. En plus de rendre compte de Paris à son époque, le poète fait d’un


42 simple instant une éternité par la rédaction de ses poèmes. Les éléments qu’il croise sont de multiples actions, volontaires ou non, décrits avec minutie. En couchant ses instants sur le papier, il les immortalise. Par exemple, le poème « À une passante » [10] décrit la rencontre fortuite d’une jeune femme dont Charles Baudelaire tombe immédiatement amoureux. « Fugitive beauté Dont le regard m’a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? » [11]. On retrouve la définition du flâneur dans le poème « Les Foules » [12]. Baudelaire nous fait part de la manière dont il crée. Pour cela, il va dans la ville et s’insère à la foule. C’est une sorte de voyage, un véritable art où il faut savoir créer un autre personnage que soi-même. Pour lui cette démarche est assez naturelle, grâce à sa situation d’artiste : « il peut à sa guise être lui-même et autrui » [13]. Par ce bain de foule, il voyage dans l’esprit des gens qui l’entourent, s’imagine à leurs places, leurs vies, et « tire une singulière ivresse de cette universelle communion » [14]. Il se donne entièrement à la ville et reçoit les évènements qui se déroulent sous ces yeux. La prose est aussi pour le poète un bon moyen de montrer l’expérience de la flânerie. Comme le souligne Walter Benjamin, elle n’a plus de rythme soutenu comme les alexandrins. On peut ici se laisser porter par une prose poétique et musicale sans rythme, ni rimes qui s’adaptent aux mouvements de la rêverie tout


43 comme à la déambulation de l’artiste dans l’espace urbain. La modernité de la ville, par la foule, les bruits, les enseignes et les stimulations environnantes en général, sont pour Baudelaire sources d’inspirations. Il retranscrit ce qu’il voit et ressent, se projette afin de mettre en avant Paris à l’ère de la révolution industrielle. Par l’écriture de ses poèmes, il rend des instants de vie quotidiens immortels. Pour Pierre Sansot, la flânerie ne réside pas dans le fait de suspendre le temps mais de s’en accommoder de manière à ce qui ne nous bouscule pas. On contemple plutôt que de désirer, on regarde avec discrétion sans attirer l’attention. La flânerie est différente de la marche ou de la promenade, dans le sens où elle n’a pas besoin de se justifier, comme mieux respirer, faire du sport pour être en forme ou assurer une bonne digestion. Il se démarque de Georges Perec, qui analyse tour dans les moindres détails, jusqu’à ce que notre environnement nous semble étrange et qu’on se questionne sur lui. Pour Sansot, la flânerie est une somnolence contrôlée et non une vision critique. Lorsque la ville cesse d’être une évidence, c’est que nous avons rompu son contact et la foi que nous lui portions. On doit donc avoir un regard averti, pour découvrir sa nature cachée, mais discret, pour ne pas chercher à pénétrer derrière les apparences. Le flâneur n’a pas le sentiment d’être un élu ou de participer à quelque chose d’important ou artistique comme


44 les « artistes inspirés qui déambulèrent dans un ville comme dans une forêt » [15]. Il fait ici une critique des marches dadaïstes (et André Breton, chef de file du mouvement), ou encore des situationnistes. « Le bonheur de la flânerie ne surgit pas de ce que nous dénichons par le regard mais dans la marche elle-même, dans une respiration libre, dans un regard que rien n’offusque, dans le sentiment d’être à l’aise en ce monde comme s’il était légitime d’en retirer l’usufruit » [16]. Les hommes pressés, les travailleurs ne jouissent pas de cet instant. Ils vivent dans la fébrilité, se divertissent ; il n’ont pas de temps à perdre, et ne comprennent pas vraiment le monde qui les entoure. Ainsi, le travail de l’urbaniste est difficile. Il n’a pas assez prix le temps d’ « ouvrir […] aux exigences des lieux dont il a la charge » [17] d’être un « flâneur éclairé de sa ville » [18]. La flânerie n’est pas l’unique manière poétique d’aborder la ville. Des groupes d’artistes se sont prêtés à l’exercice afin de connaître les effets que procurent un lieu sur nos états d’âme.


45 [13]

[11]

Charles Baudelaire, « Les Foules », Le Spleen de Paris (Petits poèmes en proses), Le livre de Poche, Paris, 2006, p.91.

Charles Baudelaire, « À une passante », Les Fleurs du Mal, 1857.

[9]

[10]

Walter Benjamin, Charles Baudelaire, édition Payot, Paris, 2004, p.59.

Charles Baudelaire, « À une passante », Les Fleurs du Mal, 1857.

[12] Charles Baudelaire, « Les Foules », Le Spleen de Paris (Petits poèmes en proses), Le livre de Poche, Paris, 2006, p.91.


46 [16] Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot et Rivages, Paris, 1998, p.35.

[15]

[17]

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot et Rivages, Paris, 1998, p.34-35.

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot et Rivages, Paris, 1998, p.36.

[18] [14] Charles Baudelaire, « Les Foules », Le Spleen de Paris (Petits poèmes en proses), Le livre de Poche, Paris, 2006, p.91.

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot et Rivages, Paris, 1998, p.36.


47 Redéfinir la ville : La psychogéographie situationniste L’Internationale Situationniste est un mouvement d’avant-garde fondé en 1957 et dissous en 1972 qui luttent contre les conditions de vie faites à l’homme moderne aussi bien dans les sociétés capitalistes que les régimes communistes, et proposent d’expérimenter de nouvelles formes d’existence et de communauté, en rupture avec l’ordre établi. Dès ses débuts, le mouvement situationniste a placé la ville moderne au coeur de ses préoccupations, ainsi que les profondes modifications qu’elle engendre dans le vécu de ses habitants. Les situationnistes parcourent la ville, errent sans but, de jour comme de nuit, sous l’influence d’alcools plus ou moins forts, afin de découvrir et vivre diverses expériences et parvenir à la sensation d’un dépaysement complet. Cette démarche, la dérive, consiste à se déplacer à travers différentes ambiances urbaines, en se laissant guider par ses impressions, par les effets subjectifs des lieux. La variété des décors, au fur et à mesure du parcours, influence les états d’âme et les dispositions affectives des individus. C’est une forme moderne du nomadisme appliquée aux espaces urbains puisque contrairement au voyage, elle n’a jamais de point fixe, ni de destination à atteindre. Elle est potentiellement infinie, malgré le fait qu’elle soit limitée par l’endurance physique et psychologique de ceux qui la pratiquent.


48 Elle se rapproche aussi de la flânerie, mais ne s’intègre pas à la division habituelle du temps social, entre travail et loisirs. Les situationnistes prônent l’abolition du travail afin de se consacrer entièrement à ces dérives urbaines. Le mouvement va développer ce concept de déplacement non-utilitaire dans l’espace urbain. Au moyen de la dérive, ils créent une nouvelle science : la psychogéographie. « La psychogéographie se proposerait l’étude des lois exactes et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement des individus. L’adjectif psychogéographique, conservant une assez plaisant vague, peut donc s’appliquer aux données établies par ce genre d’investigations, aux résultats de leur influence sur les sentiments humains, et même plus généralement à toute situation ou conduite qui paraissent relever du même esprit de découverte » [19]. Les phénomènes qui intéressent le plus le psychogéographe sont le brusque changement d’ambiance d’une rue à l’autre, la division d’une ville en zones de climats psychiques, les pentes abruptes durant la déambulation, le caractère pressant ou repoussant de certains lieux. Les explorations menées font ressortir quelques lois qui guident les individus dans les grandes villes. Tout d’abord, la personne qui dérive s’en remet à l’atmosphère des lieux qu’elle


49 traverse en cherchant des situations poétiques, émouvantes ou passionnantes. Elle est, certes, guidée par l’environnement matériel, mais surtout par une multitude d’éléments diffus, comme le son, l’odeur ou l’éclairage, qui influence sur le psychisme et donne un ton particulier au lieu, ce que les situationnistes appellent « climat » ou « ambiance ». Ces différentes ambiances ne dépendent pas d’une architecture significative d’une époque, ou d’un quartier qui serait « bourgeois » ou « pauvre », mais varient en fonction de l’heure, du jour ou de la nuit, des personne qui fréquente le lieu, des événements qui s’y produisent. L’ambiance urbaine dépend toujours de la situation. Cette sensibilité s’inscrit dans l’ère moderne, où les villes s’étendent de plus en plus sans cohésion. L’arpenteur va donc préférer la surprise ou le contraste plutôt qu’une esthétique harmonieuse. Les collages dadaïstes ou cubistes en témoignent. La psychogéographie joue donc cette esthétique du montage, mais l’applique à la vie elle-même : En changeant d’ambiance, l’arpenteur change d’état d’âme. Ainsi se crée une succession de situations, de plus en plus riches et contrastées. La dérive recherche la disparition de phase de transition entre deux unités d’ambiances, supposant donc une vitesse de déplacement capable d’effacer les zones intermédiaires et de produire un dépaysement total. Le rythme de la marche doit donc être soutenu et au besoin la personne qui dérive peut utiliser des moyens de


50 locomotion comme le métro ou le taxi qui aident au dépaysement automatique. Tandis que le trajet du taxi peut être changé en cours de route, le métro supprime la visualisation. Tous les deux sont donc un moyen efficace pour créer un montage des ambiances et donc des situations donnant à la vie un goût d’aventure. Afin de montrer visuellement les résultats de la dérive, les situationnistes s’intéressent à la cartographie, l’élément le plus adapté pour retranscrire ces expériences urbaines. Ils commencent par mélanger des systèmes de signes géographiques en collant des plans du métro parisien et des cartes du monde. Ainsi, la Chine se retrouve dans le 11e arrondissement de Paris [20]  + G16. Ils vont être influencés par le travail de PaulHenry Combart de Lauwe, père fondateur de la sociologie urbaine, qui travaille sur les déplacements quotidiens de la population des grandes villes. Un des exemples le plus connu va être publié dans la première revue de l’IS [21] + F23 en 1958 : on trouve un schéma des trajet effectué par une étudiante du 16e arrondissement. Ses trajets, se réduisant à l’école Science-Po, ses cours de piano et son appartement, mettent en avant sa pauvreté d’existence. Les situationnistes s’intéressent aussi aux statistiques qui rendent compte des modes de vie de la population. Il vont s’amuser à quantifier leurs consommations et habitudes utiles à la psychogéographie comme les litres de vin absorbé, les kilomètres en taxi


51 effectués, ou encore les kilogrammes de stupéfiants ingérés. Grâce à toute les recherches du sociologue, le mouvement dispose de données statistiques des interactions sociales et une méthode cartographique originale leurs permettant d’utiliser un procédé graphique et des symboles adaptés à la description des unités spéciales, la dynamique des parcours qui composent la ville. Guy-Ernest Debord, chef de file du mouvement, va proposer une cartographie rénovée afin de proposer un modification de l’espace urbain en fonction des données psychogéographiques. Les cartes les plus célèbres et emblématiques de la psychogéographie restent The Naked City et Discours sur les passions de l’amour [23] + G21. Ces cartes sont faites de morceaux d’un plan de Paris découpés et isolés les un des autres et reliés par des flèches rouges. Chaque morceau est une « unité d’ambiance » qui se composent de quelques rues ou d’un quartier. Les flèches qui relient ces différents morceaux sont les tendances spontanées d’aller d’un quartier à un autre en suivant son envie. Ces cartes ne représentent absolument pas la structure du vrai plan parisien. Ainsi, la totalité de Paris n’est pas représenté, les morceaux ne sont pas placés en fonction des coordonnées géographiques (on peut voir par exemple le pont des Arts et le Pont-Neuf pratiquement perpendiculaires), les distances sont inexactes. Le situationniste britannique Ralph Rumney [23] + E30 va pousser l’expérimentation plus loin en proposant


52 un détournement de roman-photo. Il donne à voir différentes ambiances rencontrées durant de longues dérives dans Venise, et montre des photographies de quartiers méconnus par les touristes. L’individu est ici au coeur de la production de son espace. Ses pas font exister la ville et non l’inverse, l’espace urbain n’existe qu’en fonction des trajets que l’on fait. Les situationnistes expérimentent donc les ambiances d’une ville, s’enivrent d’elle. Tandis qu’ils déambulent dans un espace bien construit, un autre collectif s’intéresse, aux espaces en friche, aux endroits en marge, aux lieux abandonnés par la cité.


53 [19] Guy Ernest Debord, « Introduction à une critique de la géographie urbaine », Les lèvres nues n°6, septembre 1955, p.11-13.

[20] Gilles Ivain, Mappemondemétropolitain, 1953.

[21]

[22]

Paul-Henry Combart de Lauwe, IS n°1, juin 1958, p.28.

Guy Ernest, Guide psychogéographique de Paris, Discours sur les passions de l’amour, pentes psychogéographiques de la dérive et localisation d’unités d’ambiance, dépliant Bauhaus Situationniste, Copenhague, 1957.

[23] Ralph Rumney, The Leaning Tower of Venice, Montreuil, Silverbridge, 2002 (réédition de 1957).


54 En marge de la ville : Le laboratoire Stalker Le Laboratoire Stalker dénonce la construction même des villes. Pour cela, il arpente les terrains vagues, les lieux abandonnés par la cité qui ne cesse de s’étendre et laisse de côté des espaces déchus. Ce collectif est composé d’une vingtaine de membres essentiellement issus de l’architecture. Ces architectes ne s’intéressent pas à l’édification de bâtiments ou d’habitations pérennes, mais à la façon dont les citadins circulent dans la ville en fonction de son aménagement et se focalisent plus précisément sur les terrains vagues, les territoires abandonnés qui sont le théâtre déchu de l’organisation urbaine. Le terme « stalker », qui signifie « passant » en anglais, est issu du film Stalker d’Andreï Tarkovski [24] où deux personnes passent d’une ville habitée à un endroit abandonné dont l’accès est interdit. Dans ce monde se trouve une chambre dans laquelle tous les souhaits peuvent se réaliser mais c’est avant tout un lieu de doute et d’errance. Ainsi, pour analyser les territoires abandonnés, Stalker choisit de les arpenter. Comme le souligne Thierry Davila [25], c’est un réel travail du regard, qui ne peut se fixer sur des indications d’orientations puisque les signes et les symboles manquent, contrairement à une architecture ordonnée, et un exercice de mobilité qui déconstruit le cadre intellectuel, psychologique et social que nous entretenons habituellement avec la ville et son


55 architecture. Stalker foule le sol, expérimente, par le déplacement, un territoire, où se mêlent organique et minéral. Ces zones sont de véritables rebuts oubliés par les habitants des villes et refoulés par la conscience en général. C’est une sorte de « cité inconsciente » [26] qui vit à côté d’une cité, au contraire consciente et parfaitement organisée. Le laboratoire Stalker s’inscrit dans la lignée des dérives situationnistes, mais contrairement à eux, il arpente la périphérie des ville, non construit. Il s’agit pour le collectif de détourner temporairement les organisations spatiales de la ville en la pratiquant différemment. Arpenter les zones abandonnées, c’est occuper l’espace, créer un nouveau territoire qui ne se construit plus au fur et à mesure du temps, mais se transforme, se désagrège. Il s’agit d’appartenir, pour un instant, au pur mouvement. Ces paysages sont des « non-lieux », des zones de non-rencontre qui ne se nomment pas, comme l’entend Marc Augié [27]. Ils ne sont pas indiqués, comme peuvent l’être une ville ou un quartier, ni traversés, et ne sont donc pas vus par ses contemporains. Ce sont des territoires en attente, qui restent à nommer et sont de ce fait en marge de la société moderne. Ils sont aussi un espace de rupture qui invente son propre temps, qui a une durée différente à celle de la ville. Ces territoires abandonnés se situent donc dans les interstices à la fois de l’espace et du temps.


56 La marche de Stalker se fait en trois étapes : accéder au territoire, le traverser et percevoir ses devenirs. Toutes les trois sont imbriquées. Pour accéder au territoire il faut franchir des frontières ou escalader des grilles, ce qui n’a de sens que s’il y a dérive. De même, penser à des devenirs n’existe qu’après avoir arpenté un territoire. Par cet accès, les membres du collectif découvrent un territoire et, en le traversant, en crée un nouveau. Dans un même temps, cette traversée est aussi synonyme d’expériences qui sont mises en avant par à la photo, la vidéo et la carte géographique. Cette dernière n’est pas une représentation « exacte » du territoire parcouru, mais bien celle de l’expérience vécue. Ce n’est pas une élaboration des faits, mais une expérimentation du réel qui est mise en avant. Par exemple, Planisfero Roma [28] + K36 est la représentation de l’arpentage à Rome en 1995, qui fut le plus long (soixante-dix kilomètres) et qui a réunit le plus de participants. La ville répertoriée est représentée en jaune tandis que les terrains vagues sont représentés en bleu. Le parcours accompli est indiqué par une ligne blanche. Cette carte nous fait perdre les repères établis, nous désoriente. C’est un rendu visuel de l’expérience vécue. Le Laboratoire Stalker est dans une expérience de la marche pure, celle qui engage le corps mais aussi donne à penser. Il dénonce, par l’arpentage de lieux en friches, l’aménagement urbain qui ne cesse de se développer en mettant certains espaces en marge.


57 [26] Thierry Davila, Marcher, Créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l’art de la fin du XXe siècle, Regard, Paris, 2002, p.26.

[24] Andreï Tarkovski, Stalker, 1979.

[25] Thierry Davila, Marcher, Créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l’art de la fin du XXe siècle, Regard, Paris, 2002.

[27] Marc Augié, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, Paris, 1992.

[28] Stalker, Planisfero Roma, 1995.


58 Ces trois exemples, la flânerie, la psychogéographie situationniste et l’arpentage de Stalker, montrent bien une volonté d’expérimenter la ville, ou ses franges, afin de s’enivrer de son essence. C’est aussi un moyen d’en faire une critique, qu’elle soit positive ou négative. Tandis que la flânerie est un moyen de ralentir le flux, de faire une pause dans une société qui prône l’efficacité et la course contre la montre, la psychogéographie replace la marche urbaine dans une fonction non-utilitariste, qui ne consiste pas ici à se déplacer pour rejoindre deux lieux, mais à expérimenter l’espace jusqu’au dépaysement complet. Le Laboratoire Stalker, en arpentant les lieux en friche, fait une critique de la ville moderne qui les délaisse tout en s’étendant toujours plus. Dans les trois cas, les artistes font exister les lieux par l’acte de marcher. Ils appartiennent totalement à cet espace, en l’investissant, en foulant le sol. Ils pointent également du doigts des signes, déposés ça et là dans le paysage urbain, qui conditionnent notre façon d’appréhender et ressentir la ville. Ce sont des odeurs, des lumières, des bruits qui constituent et structurent l’identité d’une ville.


61 Les signes dans la ville Georges Perec s’intéresse aux signes producteurs de notre quotidien. En 1974, il s’est donné pour exercice « d’épuiser » un lieu, c’est à dire d’observer et de décrire tout ce qui l’entoure dans les moindres détails, en s’installant place Saint-Sulpice à Paris. À différents moments de la journée, il note tout ce qu’il voit et établie ainsi une liste représentant la vie quotidienne, sa monotonie, mais aussi les variations infimes du temps, de la lumière, du décor, du vivant. « Il est deux heures vingt. ; Un 96. Des femmes élégantes. Un Japonais absent, puis un autre, hilare, demandent à un passant leur chemin. Il leur montre du doigt la rue des Canettes, qu’ils empruntent aussitôt. Passage d’un 63, d’un 87 et d’une camionnette " Dunod éditeur ". » [29] Au cours de la lecture c’est une véritable poésie urbaine qui s’installe. Lorsque nous nous déplaçons, nous ne portons pas attention à ces petits riens. Nous allons d’un point à un autre sans appréhender véritablement l’espace. Un encombrement sur un trottoir n’est vu que parce qu’il est un obstacle dans notre marche. Les devantures de magasins ou l’architecture des bâtiments nous laissent indifférents. Percec nous délivre de cette vision, uniquement pratique, pour mobiliser nos sens et apprendre à observer, regarder la ville différemment, tout d’abord


62 dans sa globalité pour aller au fur et à mesure au fond des choses. Ces signes peuvent être de natures très différentes. Ce sont le mouvement de la foule à une certaine heure, une enseigne lumineuse évoquant une époque, l’odeur d’un restaurant italien, ou encore le bruit des automobiles, une dispute de couple dans le métro, un bout de papier déposé sur le trottoir, ou bien un graffiti sur un mur. Il est donc important d’observer la ville, de mettre en avant ces signes, dans le but de dégager une certaine identité et poétique des lieux.


63

[29] Perec Georges, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Christian Bourgois, Titres, Paris, 1982.


64 Mettre en évidence les signes « La ville, ce serait d’abord, quant aux bruits, une rumeur constante, une sorte d’épaisseur où bien sûr, le strident ou le très bruyant se détachent, mais où tout semble malgré tout noyé dans un bain unificateur aux mouvements aléatoires mais permanents. Ce qui vaut pour la bande-son de la ville – soit ce fondu enchainé permanent – on pourrait sans peine le transférer au domaine du visible. » [30] Jochen Gerner propose d’illustrer dans sa bande-dessinée TNT en Amérique [31] + L39 ces signes, ces bruits urbains comme le son du moteur des voitures, les klaxons, mais aussi la ville en mouvement constant : les piétons, les automobiles, les vélos. Par un système de flèches et de pointillés, ce flux est mis en exergue. Cette bande dessinée est à mi-chemin entre le livre édité et l’oeuvre d’art contemporain. En recouvrant d’encre noire les planches de vieilles éditions de Tintin en Amérique, avant de reproduire par-dessus des mots sélectionnés du texte d’origine accompagné de dessins de son cru, Jochen Gerner a voulu mettre à jour une violence habituellement masquée dans les bandes dessinées d’Hergé et dans l’image que l’Amérique donne d’elle. « Car ces deux univers, la ligne claire de Hergé et la société américaine, peuvent être interprétés de façon similaire : deux mondes riches,


65 beaux et lisses en apparence, troubles et violents en profondeur. » [32]. Par un procédé de recouvrement et de recréation, Jochen Gerner atteint indirectement un autre résultat : la mise à nu de la structure du langage de la bande dessinée. En traçant ainsi un parcours jalonné de groupes de mots et dessins, le lecteur reconstruit une narration proche de l’histoire originelle, ou dérivée de celle-ci, voire entièrement réinventée. Le noir devient la nuit, alors que tous ces signes, pictogrammes et symboles deviennent de petites lumières urbaines, des néons clignotant dans l’obscurité de la ville américaine. C’est une sorte de ville tentaculaire où s’y côtoient les notions de bruit, de mouvement, d’argent, de religion, de Bien et de Mal. On peut d’ailleurs souligner que la première enseigne lumineuse animée fut installée aux États-Unis pour annoncer une peine de mort. Le texte n’est plus constitué de phrases mais de mots conservés pour leurs significations, en rapport avec la violence et les thématiques de la société américaine, ainsi que leur musicalité. On retrouve d’ailleurs des thématiques en fonction des pages. Dans TNT en Amérique, il n’y a plus de vignettes. C’est une nouvelle narration qui se crée, une narration moins encadrée, plus libre même si l’œil trouve une trajectoire conforme aux sens de lecture auxquels il est habitué (horizontalité gauche / droite, propre à la lecture, et verticalité haut / bas, plus caractéristique


66 de la bande dessinée). Le regard assemble mots et dessins pour les faire réagir comme des composants chimiques élémentaires et créer un composé porteur d’un nouveau sens. Éloigné de l’évidence et de la facilité, cet exercice mobilise des compétences de lecture affûtées. Il met en lumière la profondeur de ces compétences et révèle au lecteur de bande dessinée qu’il en est doté. TNT en Amérique relève de la même exigence et fait appel à l’intelligence du lecteur de bande dessinée pour répondre à celle de l’auteur.


67 [30] Jean-Christophe Bailly, La phrase urbaine, Le Seuil, Paris, 2013.

[31] Jochen Gerner, TNT en Amérique, L’Ampoule, Paris, 2002.

[32] Jochen Gerner, TNT en Amérique, Galerie Anne Barrault, http://www. galerieannebarrault. com/jochen_ gerner/tnt.html, 13/11/2016.


68 Collecter et analyser les signes Observer la ville de manière décalée offre une analyse d’elle intéressante : nous pouvons regarder ce qui nous entoure d’une autre façon, plus près de la réalité, de notre quotidien.  En ce sens, Dector & Dupuy est un groupe composé de deux artistes, des mêmes noms, qui sont réputés depuis une vingtaine d’années pour leurs visites guidées, performatives et artistiques. Ce sont des archéologues de l’espace urbain, de véritables glaneurs, collecteurs de tous les signes de conflit de l’espace public : des tags, des affiches, divers objets qui encombrent les lieux. Ils proposent un regard décalé sur la ville afin de s’interroger sur cette dernière et de comprendre de quelle façon elle est habitée. Ils s’intéressent aux signes, aux traces sur les murs ou les façades et aux activités de ses habitants.Ils s’inscrivent dans la logique des dérives situationnistes, mettent en lumière les divers usages et les façons dont les citoyens s’approprient l’espace urbain. Pour cela, ils récoltent par la photographie divers éléments de l’espace urbain qui les intéressent. Ils les classent ensuite par catégorie. Il existe cinq catégories « Caviardages & repeints » + P52, « Slogans » + O48, « Empêchements » + N49, « Coincements » + O46 et « Dépôts » + M50. Ce sont des Repérages [33] faits durant leurs déambulations.


69 « Caviardages & repeints » sont des photographies de graffitis repeints pour qu’on ne les voit plus. La couleur de la peinture du recouvrement est différente à celle du mur. On observe plusieurs techniques de dissimulation : soit le signe a été recouvert à l’aide d’un rouleau, dont le résultat correspond à des aplats de peinture, soit à la bombe de peinture, ce qui donne visuel raturé, ou encore d’autres personnes se sont emparés du premier message en ajoutant des lignes de peinture afin de créer un nouveau visuel, plus abstrait. « Slogans » est une collecte de différents messages, plus ou moins politiques, sur différents supports : des murs, des portails, des enseignes publicitaires, des barrières de circulation, des panneaux de signalisation et des vitrines. « Empêchements » montre différentes façons de bloquer un passage comme les niveaux dans les parkings qui arrêtent les véhicules trop hauts, des piques qui ne permettent plus aux pigeons de s’installer et de multiples systèmes qui empêchent de s’installer. Cette partie a aussi une portée sociale. Ces « empêchements » sont surtout mis en place pour interdire les sans abris de s’installer sur ces lieux. « Coincements » sont des déchets bloqués à divers endroits, entre un mur et une descente de gouttière, deux planches d’un banc, deux branches ou encore sur un grillage. Les « Dépôts » quant à eux sont des divers déchets entreposés dans l’espace urbain. Cette collecte est une première étape de leur travail.


70 Par la déambulation, ils examinent une ville de manière plus ou moins objective. Par la suite, ils font une analyse très détaillée des données qui les ont intéressées. Grâce au médium vidéo, Dector & Dupuy font une analyse d’éléments qui s’insèrent aux interstices de la ville. Hier [34] + O53, pilote pour EDENROCTV, est une explication de ces divers éléments. Durant la vidéo, ils font une analyse d’un slogan qu’ils avaient repéré la veille mais qui a été effacé entretemps. Tout en l’analysant, ils expliquent aussi au spectateur la manière dont le slogan était composé. Ils prennent des mesures et décrivent son inscription dans l’espace. D’après eux, ce graffiti est trop petit pour une réelle visibilité à cause de son support, un mur d’environ trois mètres de haut. Ils décrivent ensuite le geste de l’auteur ainsi que la typographie. L’inscription « NON À L’AEROPORT ! MANIF’ LE 24 MARS » a été écrite à la bombe de peinture noire et est au niveau du corps. Au fur et à mesure de l’écriture, la taille de la lettre est moins importante. Pourtant, le haut des lettres est parfaitement aligné avec une ligne du mur dessiné par un bloc de béton. L’auteur s’est servi de cette ligne. Le fait que le mot « aéroport » soit long a surement induit à l’amenuisement de ce dernier au fur et à mesure de l’écriture. C’est une économie du corps qui se fait, à moins qu’il insiste sur la négativité qui est ici plus importante. On pourrait aussi penser à


71 l’idée d’un avion qui s’envole. Un accent sur le « À » est présent mais pas sur le « E » de « aéroport ». Le point d’exclamation n’est ici pas affirmatif. Il est un peu tremblant, il ressemble de près à un point d’interrogation. En dessous, le mot « manif ’ » a une apostrophe, ce qui semble curieux, comme une certaine distance par rapport au mot. D’après eux, c’est « un militant de fraiche date ». Le chiffre « 24 » est dansant. Le « 2 » ressemble à un « S ». C’est une liberté dans le chiffre par rapport aux lettres plutôt strictes. Il y a une contradiction entre une volonté de prendre partie, d’écrire à la bombe noire en majuscule et la manière d’écrire qui est flottante. Se crée ainsi une tension entre ces deux faces qui rend la chose singulière. De la même façon, durant les visites guidées performatives et artistiques, ils mettent en avant des détails qui les ont intrigués. À la manière de critiques d’oeuvres d’arts, ils analysent des choses qui pourraient nous sembler anodines. Lors de la Nuit Blanche à Paris, ils proposent « Le sommeil des tumultes » [35] + M57, des promenades performatives dans le quartier de Belleville. Toutes les heures, à partir d’un point de rendez-vous, où est proposé un projet de la Nuit Blanche, ils amorcent une déambulation pour aller vers un autre projet. Ils commencent à 21 heures et finissent à 6 heures du matin, ce qui correspond


72 au temps de travail de la nuit. Durant ces promenades, ils donnent la parole aux personnes qui travaillent la nuit et réalisent aussi des performances. Par exemple, ils se servent des grilles du métro qui souffle de l’air pour installer un verre en plastique qui se retrouve en lévitation durant un instant. Ils insistent ici sur ce mobilier urbain qui fait parti intégrante de l’espace. C’est une approche sur des objets, des petits riens, des choses insignifiantes, ce sont des narrations urbaines qui se créent, mais aussi des discours plus structurés politico-sociaux. Même si, la performance est abordée de manière légère, l’arrière plan concerne la société en général.


73 [34] Dector & Dupuy, Hier, résidence de production vidéo, Edenroc.tv, La Valise, Nantes, 2012.

[33] Dector & Dupuy, Repérages, http://dector-dupuy. com/ tagged/ rep%C3%A9rages, le 15/11/2016.

[35] Dector & Dupuy, « Le sommeil des tumultes », Nuit Blanche, Belleville, 2013 .


74 Capturer l’instant La photographie est un moyen de capturer le réel, de représenter le monde qui nous entoure de la manière la plus fidèle possible. Elle a ce pouvoir que les autres pratiques n’ont pas : par un captation de lumière, elle garde une empreinte de réalité, un fragment de vie, un instant qui a existé et qui est maintenant passé. En arpentant les rues, les photographes captent des scènes du quotidien, plus ou moins anecdotiques, une lumière spécifique à une certaine heure, ou d’un certain lieu, des éléments qui prêtent à sourire, etc. Géraldine Lay capte avec son appareil photo Leica, des scènes du quotidien qui semblent tout droit sorti d’un écran de cinéma. Pourtant, elle prend sur le vif ces clichés de la vie à Beauvais [36] + S68 en arpentant les rues jusqu’à trouver le point de vue et la scène parfaite. À travers cette série, la photographe nous transmet un parcours, une traversée à travers le temps. C’est un récit de la ville qui s’opère et le spectateur est le témoin de ce déroulé de vie. Pendant de nombreuses années, le photographe et graphiste André Thijssen a également parcouru la jungle urbaine à la recherche de faits remarquables et souvent insoupçonnés qui se produisent à la périphérie de nos vies. Thijssen parvient à fusionner


75 deux adages populaires, « le malheur des uns fait le bonheur des autres » et « la beauté est dans les yeux de celui qui regarde ». Fringe Phenomena [37] + T62 est une série de photos qui nous incitent à faire d’avantage attention aux incongruités et à ces moments où le génie affleure accidentellement le spectacle le plus ordinaire, là, sous notre nez.


76 [36] Géraldine Lay, Où commence la scène, Éditions Diaphanes, Montreuil sur Brèche, 2010.

[37] André Thijssen, Fringe Phenomena, 2000-2010.


77 Dans cette partie, nous avons vu que la rue est un élément essentiel qui structure la ville. Le flux urbain des habitants permet de la faire exister. Ils sont souvent contraints par des modules ou des constructions, pensés par des urbanistes et des politiques, mais ils trouvent toujours des moyens de les contourner ou les détourner. La marche est aussi un moyen de penser l’espace urbain et favorise des pratiques poétiques et artistiques. Les flâneurs se déplacent dans le but de s’immerger dans la foule, de s’enivrer d’elle, mais aussi de pointer du doigt les signes déposés ça et là qui font la beauté de notre quotidien urbain. Les psychogéographes déambulent dans les quartiers pour créer de nouvelles situations et d’identifier différentes ambiances. Stalker erre dans les endroits abandonnés afin de continuer à les faire exister et dénoncer la façon dont la ville délaisse certains endroits pour s’étendre sans fin à côté. En faisant attention à ces signes, aux petits riens, qui sont constructeurs de notre quotidien, les habitants, ainsi que les artistes, mettent en avant une mémoire des lieux créant l’identité de la ville. Nous allons maintenant analyser les nouveaux outils numériques et connectés mis en place au 21e siècle. Ceux-ci modifient notre manière d’appréhender l’espace ainsi que notre façon de se déplacer.


Les outils gĂŠographiques


81 La révolution numérique n’est pas seulement un événement technique, mais un événement philosophique majeur, qui modifie nos structures perceptives et re-configure notre sens du réel. Les arts numériques et les technologies numériques, depuis l’arrivée du web, ont complètement repensé, redéfini la spatialité, notre rapport à l’espace, la façon dont on interagit dans l’espace, dont on construit l’espace. On peut par exemple communiquer instantanément avec une personne à l’autre bout du monde. Même si le téléphone permettait d’entendre la voix de l’interlocuteur, la visioconférence ajoute l’image et donc une impression de discuter en face à face. Des connections entres différents espaces, dans une même temporalité sont maintenant possibles. De même, nos déplacements sont différents depuis l’arrivée des systèmes de géolocalisation. L’outil emblématique pour se situer dans l’espace est la carte. Il est donc important de montrer son évolution au cours de l’histoire et d’analyser, ainsi que faire une critique, de celles qu’on utilise actuellement. Ce sont des cartes connectées, le plus souvent développées par des entreprises privées comme Google, mais aussi en collaboration avec tout un chacun. L’aide à la localisation est maintenant pleinement encrée dans nos modes de vie. Ce service a été rendu possible grâce à différentes technologies tels


82 que le GPS et la réception sur téléphonie mobile. Ces services offrent de nombreux avantages, mais une surconsommation peut entrainer des abus.


85 La cartographie numérique L’invention et l’évolution de la cartographie Inventée par les Grecs à l’Antiquité, la cartographie a subi au fil du temps de nombreuses évolutions : passant d’une approche scientifique à une conception religieuse, elle finit par être définie comme une science quasi-exacte. Trois Grecs vont lancer cette nouvelle discipline grâce à leurs travaux précurseurs. Tandis que Thalès de Millet perçoit la rotondité de la Terre, Aristote en perçoit sa sphéricité, et Eratosthène la dimension de sa circonférence. L’astronome Hipparque, quant à lui, est le premier à réaliser des projections cartographiques dans l’Histoire. Mais c’est Ptolémée qui symbolise la naissance de la cartographie en réalisant au 2e siècle une carte de la Méditerranée + W76. Les Romains font, eux, appel à des savants pour établir une image de l’Empire puisqu’ils ne disposent pas des connaissances cartographiques des Grecs. Un inventaire général est ainsi créée pour des besoins militaires, mais également pour des besoins administratifs. La cartographie a pour l’Empire des enjeux politiques, qui unifie et montre sa puissance, mais aussi un moyen de contrôle. Ces cartes illustrent les villes, routes, fleuves, montagnes dans une région donnée + V79.


86 Le Moyen-Âge n’a pas le souci scientifique engagé jusqu’alors. La carte passe du statut de représentation des connaissances d’un territoire à un statut d’illustration sacrée. Elle représente le monde en trois parties distinctes : l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Au 8e siècle, elle adopte une spécificité : les trois continents sont toujours présents, mais la ville de Jérusalem apparaît au centre. Elle est en effet un pilier du catholicisme européen. Autour, des villes sont illustrées et nommées. On note la présence de deux fleuves, le Tanaïs et le Nil. Le territoire est dans un cercle : ce sont les limites connues du monde de l’époque + X82. À la même période, en Chine et dans les pays arabes, la cartographie est hautement considérée. On retrouve un exemple d’une carte très détaillée de la péninsule arabique dessinée par le géographe Al-Idrissi, au 12e siècle + V84. À la fin du 13e siècle, en Europe, la science de la cartographie renaît avec les grandes découvertes pour les besoins de navigation. La plupart du temps peintes, ces cartes indiquent les ports et les îles. À ce moment là, nous assistons à des avancées techniques importantes, dont les astrolabes qui permettent de mesurer les latitudes + W86. Les découvertes de l’Amérique en 1492 par Christophe Colomb, puis le voyage de Vasco de Gama en 1498 aux Indes, imposent rapidement la nécessité d’une lecture cartographique commune. En 1569, les parallèles et méridiens sont adoptés et l’année qui suit un atlas


87 mondial est créé par le cartographe et géographe néerlandais Abraham Ortelius. La cartographie moderne est née  + V9 0. Il existe plusieurs types de cartes : des cartes routières qui mettent en avant les différentes voies de circulations pour des véhicules motorisés, des cartes touristiques qui montrent des bâtiments et lieux emblématiques d’une ville, des cartes qui tiennent compte de la différence de niveaux topographiques, des cartes qui indiquent le cheminement des transports en commun ou des pistes cyclables, mais aussi des cartes qui témoignent de notre histoire ou des déplacements de populations, des cartes agricoles, etc. Le choix d’un type de carte varie en fonction de notre utilisation, scientifique (par exemple, l’intérêt pour le déplacement des oiseaux migratoires), géographique (la répartition des activités économique sur un territoire), historique (entre autres le déplacement des frontières durant les confits), etc. mais également suivant notre façon de se déplacer. Je m’intéresse ici à la carte en tant qu’outil pour visualiser un espace et anticiper des trajets.


88 La carte numérique à travers l’exemple de Google Maps et Google Street View Google Maps [38] est un service gratuit de cartographie en ligne créé par Google et lancé en 2004 aux États-Unis et au Canada, en 2005 en Grande-Bretagne et en 2006 simultanément en France, Allemagne, Espagne et Italie. Il permet à partir de l’échelle quasiment mondiale de zoomer jusqu’à l’échelle d’une rue. Deux types de vue sont disponibles : en plan classique, avec le nom des rues, quartiers, villes et une vue en image satellite, qui couvre aujourd’hui le monde entier + Z9 4. Des prises de vue fixes montrant les détails de certaines rues sont également accessibles grâce à une passerelle vers Google Street View, qu’on verra plus en détails dans un second temps. On peut ainsi rentrer sur la barre de recherche, en haut à gauche de l’écran, une adresse qui nous intéresse. Si je tape l’adresse de mon école, « 25 rue René Cassin, Pau » + Y9 7, Google Maps la localise directement. Si je n’ai pas l’adresse, il me suffit d’entrer le nom de l’École « École supérieure d’art des Pyrénées » + AA97 (il faut alors que l’adresse respecte la condition d’être répertoriée sur le moteur de recherche Google pour pouvoir être retrouvée. Des éléments complémentaires sont donnés : l’adresse postale, le numéro de téléphone, le lien du site internet, mais également une photo du lieu, un résumé historique de l’école provenant de Wikipédia (qui est accessible


89 dans son intégralité en cliquant sur le lien), ainsi que des recherches associées à ce lieu. On peut aussi regarder un trajet à effectuer. Si je veux aller à la piscine après mes cours, je fais une recherche d’ « itinéraires » + Z101. Je note ensuite l’adresse et je sélectionne mon moyen de transport, représenté par des icônes : en voiture, en transports en commun, à pieds, à vélo, en avion. Un fois le moyen de transport sélectionné, plusieurs trajets sont proposéset le temps estimé est inscrit (ici il est de 22 ou 25 minutes). Enfin, le détail du chemin est inscrit. Ce service est également disponible sur smartphone. En autorisant la géolocalisation, un point bleu nous représente dans l’espace. Fonctionnant comme le site, il ne nous reste plus qu’à écrire où on souhaite aller. Sur l’application smartphone, on peut regarder le numéro ou nom du bus, métro, tram à prendre et les changements à effectuer. Il y a aussi un GPS intégré pour se déplacer de la façon la plus efficace possible. Google Street View [39] est un outil développé et lancé en 2007 par Google qui permet de visualiser un lieu à 360°. Il complète les services de navigation Google Maps et Google Earth. Afin d’enregistrer les prises de vues, des véhicules circulent à travers le monde. Ils sont munis, sur le toit, de neuf caméras qui capturent automatiquement tout ce qui se déplace dans leurs cadres. Les logiciels informatiques assemblent les photos pour créer des images panoramiques. Pour


90 éviter l’identification des personnes et des véhicules, les visages et les plaques d’immatriculation sont floues. Pegman est le nom du petit personnage qui symbolise la position de l’utilisateur, du fait de sa forme de pince à linge (« clothes peg » en anglais). Pour y accéder, on va sur le site de Google Maps, on cherche une adresse, une rue ou un bâtiment qui nous intéressent puis on « dépose » Pegman sur la carte. On peut aussi s’amuser à se déplacer, à déambuler sur les routes, au hasard, et découvrir des endroits à l’autre bout du monde + Z105. L’iconographie de cette application reflète notre expérience moderne, notre manière d’être et de voir au monde. Google Street Views présente un univers observé par le regard détaché d’un être indifférent. Ses caméras témoignent mais n’agissent pas dans l’histoire. Pour tous les soucis de Google, le monde pourrait être absent de dimension morale. L’entreprise s’est donnée pour mission de capturer le monde qui nous entoure afin de le rendre universellement accessible et utile. En regardant ces photos, nous avons l’impression désagréable d’être épié. Qui ne s’est jamais amusé à visualiser son lieu d’enfance ? Nous visitons notre quartier et on y croise des personnes que nous reconnaissons même si leurs visages sont floutés. Le risque de ce service est que Google connaisse tous nos déplacements, nos habitudes, nos activités, nos


91 restaurants préférés, l’adresse de notre habitation, de notre travail, etc. : En résumé notre vie. En effet, Google est une entreprise qui cherche avant tout à faire du profit, dans ce cas récolter nos données afin de les utiliser à but lucratif. Même s’il existe d’autres plateformes de cartographies numériques comme Baidu Maps, Bing Cartes, Mappy et OpenStreetMap, Google Maps reste le plus utilisé au niveau mondial. Avec l’exemple d’OpenStreetMap, nous voyons que des citoyens mettent en open-source des logiciels afin de partager des données qui permettent la création de services de cartographies utilisables et modifiables par tous.


92

[38] Google, Google Maps, 2004, https://www.google. fr/maps, 20/01/2017.

[39] Google, Google Street View, 2007, https://www.google. fr/intl/fr/streetview/ understand/, 20/01/2017.


93 La carte numérique à travers l’exemple de Google Maps et Google Street View L’open source a remis au goût du jour les notions de partage et de travail collectif. Concevoir et mettre à disposition du public des applications sur le web permet de les faire évoluer en fonction de la participation des utilisateurs. C’est le cas OpenStreetMap (OSM) [40] + AC110. Ce projet, initié en juillet 2004 par Steve Coast, a pour but de constituer une base de données géographiques libres (permettant par exemple de créer des cartes sous licence libre), en utilisant le système GPS et d’autres données libres. Cette cartographie est collaborative : chaque internaute peut contribuer à la création et à la numérisation de cartes. Les utilisateurs sont invités à critiquer, améliorer, proposer des changements. Alors que pendant longtemps la réalisation et la manipulation des cartes restaient un domaine d’expert, liées à un manque d’outils accessibles, maintenant chacun participe à la construction et à la modification des cartes. Par exemple, on peut signifier qu’une rue est en travaux ou qu’une autre est passée en sens unique. Suite au séisme de 2010 à Haïti, des efforts particuliers ont été déployés par les contributeurs d’OpenStreetMap pour fournir des données géographiques précises et récentes aux organisations humanitaires.


94 Les images satellites fournies par DigitalGlobe et GeoEye permettaient de cartographier les zones sinistrées, les camps de réfugiés, etc. Convaincue que les données géographiques de la planète devraient appartenir au bien commun et non aux agences qui les ont relevées pour les exploiter commercialement (Ordnance Survey au Royaume-Uni, IGN dans les pays francophones...), OpenStreetMap encourage les internautes à effectuer leurs propres tracés et à les publier sous licence CC by-sa. Toute réutilisation des contenus propriétaires de cartographies numériques (comme Google Maps, Mappy, etc.) étant interdite, les collaborateurs doivent se fournir d’un GPS et d’un vélo, une voiture, enregistrer leurs itinéraires en parcourant leur ville ou sentiers puis transférer les coordonnées sur un ordinateur afin de convertir les chiffres en tracés de routes. La dernière étape consiste à associer aux tracés des informations (nom, type de voie, largeur, etc.) qui leur permettent d’être correctement interprétées et affichées sur la carte interactive. Le potentiel est important et les usages multiples : des plans municipaux, la navigation routière ou piétonne, l’ajout de filtres pour des cartes thématisées (pistes cyclables, randonnées en montagnes, etc.). Cet appel à participation témoigne d’une envie de connaître et de participer à la documentation et de construction de notre espace sans qu’il y ait des dérives purement consuméristes.


95

[40] Steve Coast, OpenStreetMap, 2004, https://www. openstreetmap. org/#map=5/ 51.500/-0.100, 20/01/2017.


96 Depuis des siècles, la cartographie a connu beaucoup de changements et d’évolutions. Aujourd’hui, avec Internet, les cartes numériques sont accessibles à tout un chacun. Elles permettent de trouver une adresse, d’anticiper ses déplacements, mais aussi offrent la possibilité de voir le monde à travers un écran. Même si elles sont la plupart du temps proposées par des entreprises privées, comme Google, qui attend donc une contrepartie en proposant un service gratuit (la vente des données personnelles, etc.), des projets collaboratifs existent et participent à la notion de partage et du créer ensemble. Nous allons voir maintenant comment nous nous localisons dans l’espace et de quelle manière nos déplacements ont changé avec l’arrivée du GPS et des services géolocalisés sur smartphone.


99 L’aide à la localisation Comment se localise-t-on ? Comme nous avons pu le voir dans la première partie, nous nous localisons grâce aux cartes. Se localiser dans un espace inconnu a été pendant longtemps un problème à surmonter pour les voyageurs. Au départ, la navigation était « astronomique » ou « observée » et l’utilisation d’une boussole, qui indique donc le Nord, était de rigueur. Puis est apparue la longitude qui détermine l’Est et l’Ouest et dont la référence est le méridien de Greenwich. L’amélioration des techniques de géolocalisation au cours du temps est liée au passage de la navigation en mode relatif (par rapport au Nord) à un mode plus absolu dont le positionnement fut mis en place et utilisé sur les cartes (latitude et longitude). À partir du 20e siècle, nous passons à une navigation « radioélectrique ». En connaissant les coordonnées spatiales des antennes qui émettent les ondes, nous pouvons alors calculer où se trouve celui qui reçoit ces ondes. Le GPS (Global Positionning System) a été rendu possible par l’avènement de la navigation radioélectrique. Il est capable de localiser n’importe quel point à la surface du globe grâce à des satellites en communication avec des antennes radios. Au départ, cette technologie était utilisée par les militaires américains pendant la guerre froide, puis


100 au service civil dans les années 2000. La téléphonie mobile offre aussi des possibilités de géolocalisation qui sont sensiblement identiques à celle du GPS, mais qui passe directement par des antennes radios (et non par des satellites). Les premières technologies de capture de la localisation dans l’espace ont débuté par des applications en environnement intérieur, les systèmes de radionavigation de type GPS étant pendant longtemps réservés aux militaires. De plus, le bâtiment ou le campus étaient des échelles de taille pertinentes pour les expérimentations. C’est en 1991 qu’a été développé Active Bridge dans les laboratoires d’Olivetti à Cambridge. Ce système, sous forme de badge, émettait un signal optique infrarouge toutes les quinze secondes et des capteurs positionnés dans les pièces le détectait. Ainsi, il était possible de voir sur un ordinateur les personnes qui se trouvent dans une pièce, les déplacements qu’elles effectuent, les lieux où elles sont allées. Active Bridge a été conçu pour résoudre des problèmes de coordination du personnel dans les hôpitaux. En l’absence de téléphones portables à l’époque et la taille des bâtiments, la localisation et la coordination des équipes étaient compliquées. Ainsi, avec cet outil, un médecin ou un infirmier pouvaient être trouvés facilement, et les appels dirigés avec précision. Rapidement, un boitier avec un écran de 128 x 64 pixels fut conçu. Ce système fonctionnait de la même façon qu’Active Bridge mais on avait la possibilité d’interagir


101 avec ses collègues sans avoir besoin de passer par l’ordinateur. C’est un précurseur de nos smartphones aujourd’hui. Au milieu des années 1990, les services géolocalisés en extérieur se sont développés. Le projet Hummingbird proposait un dispositif mobile qui permettait de savoir si quelqu’un d’autre se trouvait à proximité. Contrairement à Active Bridge, il n’était pas possible de visualiser sa position exacte, puisqu’il ne peux pas y avoir de récepteur fixe en extérieur, mais un message textuel était envoyé à ceux qui possédaient ce dispositif afin de connaître l’identité de la personne qui se situait dans un périmètre d’une centaine de mètres. Avec l’ouverture du GPS au grand public, une quantité de services sont apparus comme Cyberguide, un guide touristique qui donne des informations sur la ville via une carte interactive. Cette application était très novatrice pour l’époque : en plus de combiner la localisation GPS pour l’extérieur et le positionnement infrarouge pour les bâtiments, elle permettait au touriste de se localiser dans l’espace, de se faire indiquer les directions à suivre jusqu’au lieu qui l’intéressait (POI = Point Of Interest), mais aussi de retrouver des informations sur ses déplacements passés. En 1997, une version plus élaborée permettait même à Cyberguide de donner des informations en lien avec d’autres sites visités auparavant. C’est donc dès cette époque qu’une navigation personnalisée qui se crée.


102 L’avènement des GPS Le GPS (Global Positionning System) est capable de localiser, 24 heures sur 24, n’importe quel point à la surface du globe. Pour cela, 32 satellites ont été lancés à 20 000 kilomètres d’altitude entre 1978 et 1993. Au moins quatre d’entre eux communiquent avec une antenne radio et envoient sans interruption leurs positions et l’heure exacte d’émission du signal. Le GPS embarqué, dans une voiture ou par un piéton, reçoit cette information et calcule ensuite sa position avec une précision de 15 à 100 mètres environ grâce à une estimation de latitude et de longitude. Cet assistant de conduite américaine a longtemps été utilisé exclusivement par les automobilistes. Elle permet de se déplacer sans se perdre. Pour cela, il suffit de rentrer l’adresse de départ (même si maintenant ce n’est plus systématique grâce à la géolocalisation en temps réel) et l’adresse d’arrivée. En plus de visualiser l’itinéraire en cours de route, une voix, souvent suave et féminine, nous informe du chemin à prendre « Dans 500 mètres, tournez à droite ». L’évolution des fonctionnalités témoigne d’une complexification, allant de la simple localisation spatiale sur une carte jusqu’au guidage puis à des ajouts d’informations en temps réel : trafic routier, météo, radar de contrôle routier, etc. Fini le début des vacances où, avec nos parents, nous tournions en rond pendant des heures pour trouver le camping. Se perdre pouvait même


103 durer plus longtemps que le trajet en lui même. Terminer également la découverte de petites rues ou places cachées dans les recoins d’une ville… Avec le développement des smartphones, les aides à la localisation se sont développées. Il est maintenant possible pour le piéton de se déplacer, comme les conducteurs, le plus efficacement possible. Cela implique une interface et un accès à des informations différentes. Par exemple, au lieu de connaître les travaux sur une section d’autoroute, il est possible d’avoir les horaires en temps réel des transports en commun ou l’état du réseau de bus. L’utilisateur peut aussi choisir son trajet en fonction de son déplacement et du temps qu’il lui accorde : bus, métro, marche, etc. ou la combinaison de plusieurs. Au delà du simple guidage, on peut avoir accès à des informations contextualisées par rapport à notre emplacement. Il peut s’appliquer aux lieux culturels, par exemple la description d’un monument, mais aussi aux commerces, comme la page d’un restaurant (menu, notes des consommateurs, etc.). Nous pouvons alors penser que chaque possesseur d’un GPS, mais aussi d’un téléphone portable muni de cette technologie est suivi à tout moment. Nous pouvons connaître ses trajets, le temps qu’il passe dans tel ou tel lieu et également l’endroit où il vit. À force d’utiliser ces technologies, nous constatons une impossibilité de se repérer dans l’espace.


104 Nous ne sommes plus forcément capable d’utiliser une « carte papier » et de savoir où nous sommes. Nous perdons le sens de l’orientation. Regarder le nom des rues à une intersection, voir dans quel quartier nous nous trouvons. Le guidage par le GPS ne nous incite plus à avoir des réflexes d’observation de ce qui nous entoure. Combien de fois s’est-on aperçu qu’on ne décollait pas nos yeux de notre écran pour « suivre le point bleu » et faire attention qu’il ne s’éloigne pas de la ligne qui indique le trajet. C’est aussi une forme de paresse. Nous n’avons plus besoin d’apprendre par coeur la carte, ni de demander notre chemin.


105 Contreverse de l’utilisation du smartphone L’utilisation à outrance des smartphones entraine des dérives. En plus de ne plus pouvoir se repérer dans l’espace, on ne profite plus de l’instant présent et de ce qui nous entoure. C’est dans la ville de Chongqing en Chine qu’a été installé en 2014 la première voie réservée aux personnes qui utilisent leurs smartphones en marchant [41] + AF. Ainsi, ils peuvent librement effectuer leur trajet en restant les yeux fixés sur le téléphone sans pour autant entrer en collision avec d’autres piétons. Ce trottoir est le tout premier du genre dans le monde. Il dispose d’un marquage au sol signalant la voie où doivent se situer les piétons et celle qu’utilisent leurs téléphones. Ce dispositif a été installé dans d’autres villes comme Washington DC et Anvers, le but étant de réduire les accidents produits à cause d’inattentions. Nous pourrons citer comme exemples : une personne qui est tombée dans une bouche d’égout, une autre dans une fontaine, pour les moins graves, et des collisions avec des automobiles, pour les plus graves. Aux alentours de Stockholm, les designers Jacob Sempler et Emil Tiismann [42] + AD117 ont installé des panneaux pour prévenir les automobilistes du danger des piétons distraits. Les allemands ont un néologisme pour les qualifier : les « smombies », un mélange de « smartphone » et « zombie ».


106 En plus de contraindre encore plus le marcheur urbain (qui ne peut même plus aller où bon lui semble sur le trottoir), et de contrôler toujours plus le flux, cette voie pour utilisateur de smartphones souligne une autre dérive : au lieu d’observer ce qui les entoure, de faire pleinement parti du lieu au moment présent, ces accros aux téléphones portables préfèrent se projeter dans un ailleurs.


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[42] Jacob & Emil, Look up, people !, 2015, http://jacobandemil. com/, 23/12/2016.

[41] Geoffrey A. Fowler, « Texting While Walking Isn’t Funny Anymore », The Wall Street Journal, 17 février 2016. http://www.wsj. com/articles/ texting-whilewalking-isntfunny-anymore1455734501, 22/12/2016.


108 On peut constater que les manières de se déplacer et d’appréhender l’espace à beaucoup évolué au cours des siècles. Ces nouveaux outils de géolocalisation ont changé notre rapport à l’espace, notre façon de voir le monde, qui nous entoure directement ou non, ainsi que notre manière de se déplacer. Avant même d’être sorti de chez soi, il est maintenant possible d’anticiper, sans difficulté, son itinéraire, de choisir le moyen de transport le plus adapté à notre trajet, etc. De même, s’il peut nous arriver de nous perdre, les applications sur smartphone peuvent nous remettre sur le droit chemin, sans nous laisser la possibilité de flâner ou de déambuler. En se servant de ces outils, des projets innovants ont vu le jour. Ceux-ci détournent les utilisations premières afin de créer une certaine poétique de l’espace et incitent à déambuler dans la ville et poser notre regard sur des éléments dont nous avons perdu l’habitude d’observer.


Poétique du numérique


113 Les dispositifs de localisation contemporains permettent aux artistes de créer des oeuvres numériques originales qui détournent l’utilisation des services proposés par ces dispositifs : se situer dans l’espace, programmer un itinéraire, regarder les transports en commun à emprunter, trouver une adresse d’un restaurant ou d’un ami. Ces détournements, comme ils sont présentés ensuite, permettent de découvrir des lieux invisibles, des espaces occupés par des artistes, de connaître des situations humaines et sociales qui peuvent être dénoncées pour leurs manquements aux droits fondamentaux des personnes, mais permettent aussi de découvrir différemment une ville ou un quartier, de rencontrer les habitants, de réinjecter de la magie, de la poésie dans l’espace urbain. Que le voyage se passe à travers un écran, ou en se déplaçant directement, chaque projet donne un regard singulier sur l’espace.


115 Voyager sans se dépacer Détourner les dispositifs de cartographie numérique Promenade nocturne à Marseille [43] + AG127 est un web-documentaire réalisé par Julie de Muer, conteuse, et Christophe Perruchi, musicien, sur Google Maps. Cette ballade nous fait découvrir le quartier du Cours Julien à Marseille pendant la nuit. Nous nous déplaçons dans le quartier comme nous pourrions le faire sur Google Street View. Mais ici l’expérience est tout autre. Avec une bonne connexion il n’y a aucun flou et les images sont de qualité. Il nous suffit de regarder à 360° et de se laisser guider. La bande son est très soignée. Une musique atmosphérique adaptée nous accompagne pendant tout le trajet. Nous y retrouvons aussi les sons des rues et de leurs habitants. Un chat passe, nous entendons son miaulement avec l’envie de le suivre. Nous faisons attention à ne pas bousculer un jongleur. Nous pouvons apercevoir un graffeur en plein travail. Tout le long de la visite, Christophe Perruchi commente le parcours. Des indices notifiés par des pictogrammes se cachent et en cliquant dessus, nous accédons à des vidéos ou des photos. Ce sont des rencontres avec les habitants, des photographies d’oeuvres de street art, expliquées textuellement, une représentation musicale en pleine rue, etc.


116 Nous pouvons également élargir notre recherche en cliquant sur des liens externes. À la fin de cette promenade, nous avons l’impression de connaître ce lieu même si nous n’y sommes jamais allé physiquement. C’est un parcours sensible du quartier, une marche virtuelle dans un espace bien réel. Julie de Muer et Christophe Perruchi utilisent ici Google Street View non pas de manière utilitariste, mais dans le but de nous faire découvrir un quartier de leur ville, les projets réalisés, rencontrer ses habitants et connaître leurs points de vue sur leur environnement. C’est une approche sensible des lieux qui s’installe. D’autres artistes se sont emparés de Google Street View afin d’en faire une critique, mais aussi de montrer à la fois la beauté et l’absurdité de cette captation photographique du monde. Ainsi, Jon Rafman est un artiste canadien à l’origine du projet 9 Eyes [44] + AJ129, un site qui répertorie des images qu’il capture sur Google Street View où s’entrecroisent prostituées, gangsters et animaux mignons. Ce qui l’attire est le côté brut des images, qu’on retrouve dans la photographie de rue du 19e et du début du 20e siècle. La photographie Google Street View bénéficie d’une spontanéité qui n’existe pas avec les projets d’un photographe. Ces images sont objectives, et non dirigés par le regard ou la sensibilité d’une personne. Le nom du projet fait d’ailleurs référence aux neuf caméras directionnelles


117 des voitures Google Street View, qui photographient tout ce qui se trouve dans leurs champ de visions. L’artiste a commencé son projet en faisant un véritable marathon sur Google Street View. Il pouvait y rester entre douze et seize heures par jour. Son travail réside dans une collection. Il fait des captures écrans puis procède à des choix. Le plus souvent, ce sont des photographies qui isolent une action humaine, plus ou moins insolite, parfois des animaux, un paysage ou une lumière particulière. Elles montrent aussi un monde sans dimension morale. Nous sommes en présence de scènes qui peuvent nous révolter sans pour autant que nous puissions agir. Même si Google permet de « Signaler un problème », en bas de chaque image, notre possibilité d’agir est réduite à l’acte de cliquer sur un hyperlien. Ces deux projets détournent ou du moins utilisent l’outil Google Street View. Le premier injecte du contenu sensible, accès à l’identité et la culture d’un quartier. Le second montre une iconographie du monde de cet outil. Par la collection, l’artiste pointe du doigts des scènes violentes ou révoltantes, mais aussi contemplatives et absurdes. Nous allons maintenant découvrir un film interactif montrant un espace à travers le regard de ses habitants.


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[43] Julie de Muer et Christophe Perruchi, Promenade nocturne à Marseille, 2013.

[44] Jon Rafman, 9 Eyes, 2008 - en cours


119 Découvrir une ville à travers les récits de ses habitants Sarcellopolis [45] + AK136 est un film interactif réalisé par Sébastien Daycard-Heid, documentariste et reporter indépendant et membre du collectif Argos, et Bertrand Dévé, réalisateur. Il propose de rencontrer des habitants de Sarcelles, une ville nouvelle créée en octobre 1955, qui rassemble 70 communautés pour seulement 60 000 habitants. Nous prenons place dans le bus 368, celui qui traverse la ville, pour aller à la rencontre des passagers. Nous commençons par discuter avec le chauffeur, puis nous nous déplaçons pour découvrir les histoires des passagers. Leurs témoignages parlent d’une société où les questions de l’identité, de la religion, de la communauté et du vivre ensemble, occupent une place primordiale. On découvre aussi une ville qui possède une « densité » de vécus et d’histoires sans équivalent. Après une courte introduction qui montre des images de la ville, ou en cliquant sur le bouton d’interface « Monter dans le bus », nous entrons dans le bus et rencontrons le chauffeur, Eddy. Il travaille sur cette ligne depuis vingt ans déjà. Il nous parle de son impression de voyager grâce aux différentes langues, ethnies et religions, de la gentillesse des personnes. Il explique aussi la difficulté de son travail, des problèmes d’agressions. Il est primordial pour lui d’être souriant et d’être à l’écoute pour apaiser les gens.


120 Pendant son discours, l’utilisateur choisi de visualiser le voyage sous un format vidéo (on voit alors Eddy parler et le paysage qui défile) ou sous un format photographique (on voit alors différents paysages urbains depuis le bus). Nous pouvons rester tout le temps de l’expérience avec lui ou nous diriger vers le fond du bus à la rencontre des passagers. Chacun est présenté par son prénom et son arrêt de bus. En cliquant, par exemple, sur Michel de l’arrêt Saint Sans, une vidéo s’active. Il nous raconte son parcours. Il est agent d’animation dans la culture. Pour lui, cette ville est un haut lieu du domaine artistique. Il est né en Guadeloupe puis est arrivé en France durant sa jeunesse alors qu’il ne parlait pas français. Il n’avait jamais vécu dans un immeuble et il a eu une sensation de vertige. Il a découvert une mixité culturelle qui n’existait pas chez lui. Ensuite, il nous fait visiter les jardins collectifs. C’est un lieu d’échange, de repos mais aussi de culture de légumes. Ça lui « rappelle le pays ». L’utilisateur n’a pas ici la possibilité d’interagir avec lui, à part quitter la vidéo avant la fin. Après ce premier récit, nous pouvons créer des liens avec les autres habitants. Ils nous font part de leurs parcours personnels, de la religion et des communautés, de leur richesse culturelle mais aussi de leurs conflits. Dans ces récits, on comprend les variations de la ville au fur et à mesure des années, du changement relationnel entre les voisins (lié notamment aux nouvelles constructions), etc. Chacun des témoignages est sous


121 format vidéo et il n’y a ici pas d’interaction à part le choix de retourner dans le bus. Le temps du reportage est limité à 20 minutes. C’est la durée d’un trajet en bus. Nous n’avons donc pas le temps de rencontrer chaque personne. À la fin du reportage, nous pouvons néanmoins refaire un tour de bus afin de visualiser tous les témoignages des habitants ou simplement profiter de ces vingt minutes pour regarder le paysage urbain défiler sous nos yeux. Ce web-documentaire nous propose donc, sous le principe du film interactif, de vivre le temps d’un voyage, les visions personnelles des habitants de leur propre ville. C’est aussi une expérience d’un voyage en bus qui s’opère, un regard mobile sur Sarcelles à travers une vitre.


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[45] Sébastien Daycard-Heid et Bertrand Dévé, Sarcellopolis, 2015.


123 Dans ces exemples des voyages immobiles, que permettent ces différentes interfaces numériques, nous voyons bien que le déplacement n’est pas nécessaire pour découvrir un espace, une histoire de ville ou de quartier. Pourtant, ces projets sont tout de même une invitation à aller voir par nous même ces lieux, de se déplacer, de déambuler dans ces endroits et de se dire « je me souviens de ceci », « j’ai vu déjà ça dans ce documentaire ». D’autres projets invitent directement à faire l’expérience de la marche.


125 Se déplacer dans l’espace Narrations de ville Promenades Sonores [46] + AK147, est plus de quarante promenades sonores réalisées et mises en ligne sur la site de Radio Grenouille, à l’occasion de Marseille Provence 2013, capitale européenne de la culture dans l’intention de faire découvrir de manière différente la ville de Marseille. Des artistes, des documentaristes et des habitants ont composé ces parcours afin de partager des endroits méconnus. C’est un tourisme différent qui s’installe alors ici. L’idée n’est pas de montrer des lieux historiques impressionnants, mais bien des endroits de la vie quotidienne. Nous valorisons ce que nous ne regardons pas, les interstices entre deux bâtiments devenant des sortes d’ilots non exploités en ville et qui reste investir. Le film des Promenades sonores se télécharge librement sur le site puis s’écoute in situ, dans un paysage et une situation choisis. L’origine du projet, initié par Julie de Muer, qui se définit comme une « conteuse urbaine », est née à la suite de l’envie de valoriser le territoire. Promenades sonores proposent une forme pertinente pour inviter le public, qui s’étend de l’habitant au touriste, à pratiquer de manière sensible et documentée le territoire de la capitale culturelle. Cette perception sensible de la ville est basée sur un parcours à travers la marche.


126 Cette approche des lieux met en lien deux éléments : celui du marcheur et celui de la ville qu’il découvre, perçue comme un ensemble vivant et non une accumulation d’immeubles. De plus, la marche permet d’accéder aux interstices de la ville, dans ses usages, d’observer les traces ainsi que de ralentir et changer d’échelle. Ces balades redessinent une métropole invisible qui se situe entre ville et nature, autoroutes et chemins de traverses. Le projet Promenades sonores permet donc de faire une expérience sensible de la ville aux travers de narrations de divers acteurs de la ville. Ce projet n’est pas une invitation à la flânerie, mais une déambulation dirigée par les concepteurs du projet. Il ne remplace pas non plus le guide touristique, mais c’est plutôt une alternative pour visiter un lieu afin d’être plus proche du mode de vie et du regard de ses habitants. En plus d’amener les utilisateurs à visiter des quartiers insolites et peu connus d’une ville, l’artiste peut superposer au réel des éléments de sa création afin de proposer une rapport nouveau à l’espace, et de changer notre regard sur ce lieu.


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[46] Radio Grenouille, Promenades Sonores, sous la direction de Julie de Muer, 2013. http://www. promenadessonores.com/ audioguide/, 20/11/2016.


128 Contemplation et réalité augmentée La réalité augmentée est la superposition de ce que nous voyons (en ce sens, la réalité du quotidien) et des éléments qui ajoutent une plus value, qui augmentent notre monde tangible. C’est par exemple une musique qui vient s’ajouter à la contemplation d’un paysage, une vidéo incrustée dans un espace urbain. Ainsi, la réalité augmentée a besoin de dispositifs, d’interface pour être effective. Pour les exemples qui suivent, un smartphone permet de visualiser mais aussi d’écouter des données. La ville est synonyme de sons environnants, de bruits multiples. Y porter attention permet de faire une approche de l’espace par l’ouïe. Le musicien Mathias Delplanque et l’artiste Eddie Ladoire s’inscrivent dans une démarche de représentation d’un lieu par le son. Ils ont créée un paysage sonore du parc des Coteaux à la périphérie de Bordeaux, véritable définition sensible de l’espace. Le projet Paysages Sonores [47] + AO157, proposé par PanOramas et MA Asso, est un travail sur quatre espaces : Cypressat – ville de Cenon, Séguinaud – ville de Bassens, l’Ermitage-Iris – ville de Lormont et La Burthe – ville de Floirac, tous situés en périphérie de Bordeaux. Il s’agissait pour les artistes d’imaginer une création sonorepour ces parcs en tenant compte de la réalité du site.


129 Leur travail se déroule en deux étapes. Tout d’abord, ils collectent des enregistrements à l’intérieur des parcs. Ils choisissent des points de vues intéressants, significatifs. Ensuite, ils complètent ces enregistrements avec des enregistrements en studio à partir d’instruments et des sons de synthèses. Ces compositions sont à écouter sur le site. Ils mettent en relation une création sonore et un espace. Le public fait l’expérience de l’auditeur-spectateur. Il avance sur le terrain en pratiquant la marche, en impliquant donc une action de son corps. La vue est elle aussi très importante avec l’immense panorama que propose le lieu. L’écoute de ces sons vient compléter ces différentes expériences sensibles des parcs. L’utilisateur peut explorer les parcs à travers les différents sons créés. Il se laisse guider grâce à une carte numérique sur un smartphone. Ces créations sonores sont placées à de multiples endroits du parc dans le but de proposer une promenade mais aussi une écoute en lien direct avec le l’endroit choisi. De plus, le son se lit uniquement lorsque l’utilisateur se trouve à l’endroit géolocalisé. C’est une carte augmentée puisqu’en plus de guider elle permet une écoute in situ en rapport avec le paysage dans lequel on se trouve.


130 Cinemacity [48] + AR160 est un application qui géolocalise dans Paris des extraits de films à l’endroit même où ils ont été tournés. Des balades sont proposées pour découvrir la ville à travers le cinéma. Les utilisateurs sont invités à se déplacer à pied afin de visiter les différents lieux de tournages. Lorsqu’on ouvre l’application, on voit une carte avec plusieurs points de géolocalisation. Les violets symbolisent les balades, tandis que les bleus sont des fictions-balades, cinq créations originales de Cinemacity qui proposent le tour d’un quartier. Les premiers points sont donc des balades avec différentes thématiques. En cliquant par exemple sur « Derrière la caméra de Chris Marker », on accède à la fiche du trajet. Plusieurs éléments sont présents : un bouton « commencer » qui mène à la carte du trajet, la durée estimée de l’itinéraire et sa description, et les films présents dans cette balade. Celle-ci est aussi disponible hors connexion si on souhaite le télécharger avant. Grâce au système de géolocalisation, les extraits du film sont uniquement consultables in situ. L’application invite donc le spectateur à sortir de chez lui pour découvrir ce qu’il se passe dans la ville où il vit. Elle propose de superposer à notre réalité une couche d’interactivité : En utilisant les fonctionnalités spécifiques de nos smartphones et tablettes, elle offre une « vue améliorée » de l’espace qui nous entoure, mais nous permet avant tout de nous raconter notre propre histoire.


131 Des journaux muraux sont affichés dans la ville pour expliquer Cinémacity aux piétons. Plusieurs éditions sont faites dans différents quartiers qui permettent à chacun de découvrir l’histoire intime de la ville et les anecdotes liées aux tournages de cinéma. Paysages Sonores et Cinemacity sont des approches sensibles de l’espace : l’un est une définition du lieu qui passe par l’ouïe et l’autre montre de manière poétique la façon dont le cinéma investit l’espace pour créer une fiction. Ces applications incitent aussi à se déplacer dans l’espace puisqu’il n’est pas possible d’accéder aux données si on n’est pas sur place.


132 [47] Mathias Delplanque et Eddie Ladoire, Paysages Sonores, Production MA ASSO, PanOrama, Bordeaux, 2012.

[48] Smallbang et Arte, Cinemacity, 2013, http://cinemacity. arte.tv/, 15/12/2016.


133 Les projets présentés ici invitent à pratiquer la marche. On découvre une ville aux travers les récits des habitants et des acteurs de la ville. Notre regard qui se pose sur la pierre est changé, nous faisons attention aux détails et prenons le temps de profiter de l'instant présent. Par la création de compositions sonores, les artistes réhaussent la contemplation du paysage, qui devient à la fois sonore et visuel. Enfin, d'autres applications montrent la façon dont le cinéma et l'histoire, réelle ou fictionnelle, font partis des lieux. Dans les deux premières parties, nous avons vu des projets qui proposaient soit une déambulation à travers l’écran de l’ordinateur, soit des déplacements poétiques bien réels. Certains projets associent les deux afin de proposer une double lecture de la ville.


135 Des déplacements créateurs de données Le projet Walking the Edit [49] + AT171 est un dispositif aux frontières du cinéma, des nouvelles technologies, des médias sociaux et de l’art urbain. Le créateur du projet, Ulrich Fischer, propose une déambulation urbaine qui génère un film unique pour chaque usager. Grâce à une application mobile, le promeneur se déplace et écoute en temps réel la bande-son de son film. Il peut imaginer le film à travers des fragments sonores liés à l’espace urbain qui l’entoure, tout en composant le film qu’il pourra découvrir plus tard. En fonction de ses déplacements et de son rythme de marche, le promeneur produit un montage, au travers de cette mémoire audio-visuelle partagée qui existe virtuellement autour de lui. Ce sont des portraits, des histoires, des rencontres ou encore des observations réalisées au préalable par une équipe de cinéastes qui a longuement filmé le territoire, mais proviennent aussi d’archives privées ou publiques. Le montage se fait de manière automatique avec des fragments audiovisuels qui ont été placés virtuellement sur le secteur. Chaque plan existe tout seul sur la carte, en voisinage avec d’autres plans. Tous sont pourvus de métadonnées, comme la date de création le sujet, le thème du plan, l’auteur, etc.


136 En cours de route, l’usager peut visualiser le processus de montage du film en cours grâce à une présentation graphique. Il peut aussi choisir d’attendre la fin de l’expérience pour découvrir le film. En effet, une fois la promenade terminée, l’usager peut accéder à son film sur le site internet du projet. Il peut aussi décider de le partager publiquement et de visionner les films des autres visiteurs. Ce projet propose incite donc à la fois à se déplacer dans l’espace urbain, à écouter différents extraits en lien avec le territoire puis visualiser le film généré par la marche une fois rentré chez lui. On a ici une approche personnalisée et unique.


137

[49] Ulrich Fischer, Walking the Edit, 2008 - 2009, http://walkingthe-edit.net/fr/, 20/12/2016.


138 Par l'utilisation des dispositifs numériques connectés, les artistes mettent en avant l'espace urbain, mais surtout son histoire. Ils pointent du doigts ce que nous avons perdu l'habitude de regarder, font parler les habitants, essentiels à la construction de l'histoire des lieux. Ils incitent aussi à la marche, à la déambulation dans la ville, et donc d'être au rythme du corps, de prendre le temps de profiter et d'appartenir complètement au lieu.


Conclusion


143 La ville est un milieu physique dans lequel se concentre une forte population et de multiples activités. C’est un lieu d’habitat, d’échanges, qu’ils soient marchands ou non, de travail, mais aussi d’éducation, de politique et de culture. C’est dans la rue que la voix du peuple s’exprime, que les personnes conversent, communiquent et circulent. Les déplacements, avec ses différents flux urbains, sont pensés en terme d’aménagement, mais il n’est pas rare que le piéton choisisse des voies alternatives afin de faciliter ou de raccourcir son chemin. Faire l’expérience de la ville c’est faire l’expérience de la marche, sous de multiples formes. Tandis que la flânerie se base sur la réception, puis l’analyse des sensations provoquées par la ville, la déambulation met en avant la manière dont se déplace les citadins et remet en cause la construction même de la ville. Marcher, c’est aussi être dans un rythme plus naturel et plus enclin à faire attention aux signes. Ce sont des objets déposés sur le sol, des graffitis sur les murs, une dispute d’un couple au coin d’une rue, une enseigne Art déco, la sirène d’un camion de pompier, l’odeur d’une boulangerie. Cette liste non-exhaustive témoigne de la richesse de ces petits riens qui font l’identité d’une ville.


144 À chaque fois, ce sont des choses qui suggèrent une présence humaine. La ville est un palimpseste, un dépôt d’histoires accumulées par le temps et dévoilées par qui veut bien y prêter attention. Avec l’arrivée d’aide à la localisation sur nos smartphones, notre façon de pratiquer l’espace urbain a radicalement changé. Nos déplacements sont maintenant anticipés et nos yeux ne quittent plus l’écran de nos téléphones portables pour ne pas risquer de se perdre. Nous ne faisons plus attention à ce qui nous entoure et nous ne sommes plus capable de nous repérer dans l’espace sans outils connectés. Des artistes se sont emparés de ces outils pour les détourner. Leur but est de faire découvrir ou re-découvrir des lieux insolites, ou qui n’ont pas l’habitude d’être regardés et visités et qui sont néanmoins chargés d’histoires. Par la mise en évidence de ces signes sur un site internet, les récits des habitants, la captation et diffusion sonore d’un lieu,la mise en exergue de narrations cinématographiques, se crée une poétique sensible de la ville. C’est aussi l’occasion de déambuler dans l’espace urbain, de flâner, de lever les yeux et de capturer,du moins du regard, tous ces signes qui construisent l’identité d’un lieu ou d’un quartier, ainsi que de


145 faire une pause dans ce flux incessant que forme la ville. Le but de ces artistes est également de donner des outils à l’individu afin qu’il prenne conscience de l’espace par l’expérimentation et qu’il s’approprie la ville, dans la mesure de ses moyens.


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Je tiens à remercier toute l'équipe enseignante de l'École supérieure d'art des Pyrénées, en particulier Jean-Paul Labro et Natacha Détré qui m'ont soutenue durant la rédaction de ce mémoire, ainsi que Julien Drochon, Julien Bidoret et mon coordinateur Laurent Agut. Merci à Audeline et ma mère pour leurs re-lectures attentives, ainsi que Mehdi, Léo et Sonia pour leurs petites mains minutieuses. Merci à ma famille et mes amis pour leurs encouragements et soutien.


Cette édition a été réalisée et imprimée à l'École supérieure d'art des Pyrénées en février 2017. Les polices de caractères utilisées sont Optima et Minion Pro. Les papiers sont Cyclus 90 g/m2 et Canson semi-transparent 70 g/m2 et ont été achetés à l'Imprimerie de la Monnaie à Pau.


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Flux et pause dans la ville  

Mémoire de recherche dans la cadre du DNSEP (Diplôme National Supérieur d'Expression Plastique) Édité en 10 exemplaires.

Flux et pause dans la ville  

Mémoire de recherche dans la cadre du DNSEP (Diplôme National Supérieur d'Expression Plastique) Édité en 10 exemplaires.

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