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MAXIMUM APOCALYPSE ROMAN


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Le RĂŠveil


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1 Ce n'est pas mon lit … Oui, c'est bien la première chose à laquelle il pensa. Pas une seule pensée pour sa mère, pas une seule pour son père, pas une seule pour sa petite sœur … pas une seule pour elle non plus … Il avait mal au dos. Aux jambes aussi, tout comme à la tête et partout ailleurs. À n'importe quel endroit de son corps, il lui semblait avoir été transpercé, déchiqueté, tailladé à coup de cisaille rouillée, comme si son corps allait se fendre en deux. Comme si on l'avait découpé comme une feuille de papier … Une feuille de papier vivante, contenant un épais liquide rougeâtre se déversant à flot. Il se demandait pourquoi il avait mal, pourquoi il avait l'impression d'être étalé de tout son long, les bras en croix, sur un vieux parquet glacé et miteux, sa tête semblant docilement reposer sur un liquide chaud. Il esquissa un mouvement quelconque d'un de ses bras – il n'aurait su dire lequel puisqu'il ne savait même pas s'il avait encore deux jambes – mais à peine eut-il sentit sa main se dégager du liquide sombre en créant une rafale de vagues qui s'écrasèrent contre les rochers poreux de son visage, il l'entendit faiblement retomber sur le sol, en écho … Au moins, il n'avait pas perdu l'ouïe. « N'y a-t-il personne pour m'aider ? », songea-t-il. Il pouvait toujours penser aussi, effectivement. Pourtant, aucun son ne semblaient vouloir quitter sa bouche. Ses bras ne lui obéissaient plus qu'à moitié et ses jambes – ainsi que le reste de son corps – ne lui répondaient que comme à un étranger lointain. « Situation pas glorieuse, pas très glorieuse du tout même, mon petit … », se dit-il. « Mon petit … », recommença-t-il à penser. Mais rien ne semblait vouloir venir s'accrocher au bout de sa phrase. Même son cerveau ne fonctionnait plus ? Il songea alors à autre chose, n'importe quoi, mais rien. Il ne se souvenait même pas de son nom. Même pas de comment ni pourquoi il était là – notion bien relative vu qu'il n'y voyait rien. Il n'y voyait rien … Il venait de penser à cela comme si ce n'était pas vraiment important, comme si c'était une idée qui s'était faufilée dans coins et recoins de sa tête sans jamais s'attarder. Et pourtant, c'était vrai, il devait se l'avouer, il n'avait même pas penser à ouvrir les yeux …


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Ses paupières ne paraissaient pas lourdes, pas le moins du monde. Contrairement à ce qu'il avait imaginé, elles s'ouvrirent en un laps de temps et non avec froideur, avec hésitation, avec douleur. Non. Ses yeux d'un bleu immaculé se révélèrent au jour – ou plutôt à la nuit. Lui qui avait espérer savoir où il était, ne vit rien de plus que ce qu'il voyait auparavant. Tout était noir. Devant lui, un épais et poussiéreux parquet teinté d'un liquide rougeâtre. Plus loin semblait se distinguer une sorte d'armoire – mais cela pouvait autant être un bureau ou autre chose -, avachie sur le sol, à moitié détruite, des morceaux du puzzle trainants autour ainsi que des seringues et des stylos. Sur sa gauche, une ouverture dans le mur avait été dessinée, sans fignolage, laissant un trou béant et rectangulaire, plus ou moins. Peut-être que ce grand morceau de bois qui pendait au pied du mur éventré fut un jour passé la porte de la pièce, la porte qui devait sûrement se trouvé à la place de cet arc grossièrement construit dans le mur. « Bon, et je fais quoi maintenant ? »

2 Il se réveilla en sursaut, silencieusement bien sûr. Il s'était endormi. Depuis combien de temps ? Il l'ignorait. Rien n'avait changé dans la pièce. Toujours aussi noire. Peut-être même plus qu'avant ! C'était seulement la voix d'une femme qui retentissait … « Kévin ! Kévin ! », criait-elle, affolée. Sa voix était douce. On aurait dit un ange. Ou peut-être pensait-il ça parce que c'était la première voix qu'il entendait depuis il ne savait combien de temps ? Peut-être un jour ou peut-être un an. Les pas de la jeune fille – à entendre sa voix, cela ne pouvait être rien d'autre. Et puis, il ne voulait pas que ce soit une vieille qui vienne le sauver – se rapprochaient, glissaient, s'arrêtaient quelques fois tandis que sa voix ne cessait de hurler ce nom et qu'à certains moments, elle semblait trébucher, s'écorcher, à la perception de ses cris de douleur. Hey ! Je suis là … euh .. quelque part ! Venez s'il vous plait ! Mais rien ne sortait de sa bouche, autant que soit sa volonté de s'en tirer. La femme s'approchait de plus en plus, encore et encore. On aurait dit qu'elle faisait exprès de taper des pieds juste devant l'énorme ouverture pour lui donner l'impression d'une éternité d'attente, une éternité seul, à jamais … C'est là que la déesse apparue, au coin de la faille dans le mur. Ses cheveux bruns lui tombaient sur le visage – un visage pâle et harmonieux – tandis que ses yeux couleur d'émeraude tournoyaient sur place à la recherche de quelque chose, quelqu'un … Pourvu qu'elle me voit ! Il ne la connaissait pas. Il l'aurait voulu. Elle était vêtue d'un bluejean sombre et étroit et d'une chemise blanche crayonnée de noir. Dans une main, elle portait une petite lampe-torche qui éclairait quelque peu la pièce et qui finalement tomba sur lui, l'éblouissant, et ensuite, elle laissa retomber la lumière vers le sol. La jeune femme posa son regard fuyant, implorant aide, sur le sien. Ils restèrent là à se fixer pendant un moment. Lui, était au sol, et elle, debout, dans l'ouverture du mur. Le regard perçant de la jeune fille scintillait dans la nuit de la pièce obscure tandis que le regard bleuté de l'homme semblait hésiter, faiblir, partir … D'un geste vif, elle bondit et se jeta sur lui. S'étalant à genoux à côté de lui, elle commença un travail acharné à l'aide de ses mains. Il semblait qu'elle retirait petit à petit des objets qu'elle sortait d'on ne savait où et les projetait derrière elle, près de l'armoire – quoique désormais cela ressemblait plus à un lit. Au fur et à mesure que le temps passait, que la femme s'épuisait à faire les mêmes gestes des dizaines de fois en gémissant, suant, son corps semblait devenir léger, serein, apaisé. Il aurait cru pouvoir s'envoler ! Son dos lui faisait de moins en moins mal, le reste de son corps aussi. Il arrivait à soulever légèrement la tête désormais et comprit enfin que la déesse venait de déblayer des rochers et des morceaux de métal


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distordus de son dos, de ses jambes … Pendant un petit moment, il cru que c'était tout ce bric-à-brac qui l'empêchait de lever le bras auparavant mais finalement non. Quand il tenta de nouveau de lever le bras gauche, la fille sursauta et retomba sur le postérieur, près de l'armoire. Elle entoura sa bouche de ses mains pour étouffer un cri. Elle tremblotait en fixant son bras. Lui, la vision toujours un peu brouillée, flou, ne comprenait pas, ne l'apercevait pas. Elle retira soudainement ses mains, se leva, agrippa un sac à dos bleuté posé dans un coin – le jeune homme ne l'avait pas vu quand elle était entrée – et, d'un pas précipité, elle s'enfuit en courant à vive allure, disparaissant à travers la faille du mur ! Attendez ! Qu'est-ce que vous … ? Ne partez pas ! Mais elle était déjà partie. On entendait au loin le bruit de ses pas qui résonnaient sur du métal – sûrement un escalier ou quelque chose comme ça, songea-t-il – et ce nom qu'elle hurlait toujours, plus vite cette fois, qu'elle hurlait, un sentiment de peur débordant de ses lèvres …

3 Le jeune homme commençait à avoir froid. À force d'attendre, à force que la nuit tombait. À force de ne rien savoir, de ne plus rien savoir, rien du tout. Sa douleur ne portait plus sur ses blessures mais sur des engelures ainsi que sur un rhume particulièrement tenace, laissant formé des énormes stalactites d'une couleur peu envieuse au bout de son nez. Il en avait marre ! Il commença à donner des coups de tête contre le seul froid, comme s'il espérait que ça le sauverait. Ses dents claquèrent, à s'en briser. Le sang, qui avait arrêté de couler depuis longtemps semblait avoir coagulé, présageant ne laisser bientôt qu'une vieille tâche brune sur le sol. Peut-être est-ce comme cela qu'il finirait lui aussi ? Une tâche parmi les autres – peut-être même plus affreuse – dans un endroit inconnu, sans doute là où personne ne le trouvera,personne ne le cherchera – quoiqu'en y pensant, la déesse de tout à l'heure ne semblait pas être venue ici par hasard. Il avait décidé quelque chose. Bien qu'il ne sache pas exactement – même pas du tout – ce qui se passait, d'après ce qu'il avait pu en voir, il pensait qu'il s'était produit une sorte de catastrophe et sa première pensée d'avenir fut de retrouver cette fille. Il ne l'avait vu qu'une seule fois, pendant un laps de temps, mais il éprouvait le besoin de la revoir bien qu'elle n'eut pas l'air de ressentir la même chose - Un peu comme dans ces films américains … Si je n'était pas censé la revoir un jour, qu'aurait-elle à voir dans cette histoire ? Elle s'était enfuie à sa simple vue … De plus, ce garçon qu'elle cherchait ne semblait pas être un simple ami - « Kévin ! Kévin ! » - mais il chassait aussitôt cette idée de sa tête. De sa tête … Bien que peu de temps après, il se dit qu'il aurait peut-être dû garder cette pensée, aussi infime et infâme qu'elle soit, pour au moins combler ce vide dans sa caboche rouillée. Penser le dépassait, réfléchir le souillait, parler lui était impossible – murmurer au mieux. Il fallait juste qu'il se dégage de là. Qu'il y mette du sien et qu'il arrête d'attendre qu'on vienne le chercher. L'évidence était là : personne ne viendrait. Ou alors cette personne serait effrayé de le voir - « Kévin ! Kévin ». Qu'avait-il de si effrayant ? Un jeune adolescent d'à peine seize ans lui semblait-il, d'après le peu de souvenirs qu'il lui restait. Peut-être tout ce sang mais tout de même … Mais ce n'était pas tout. Il comprendrait plus tard. Désormais, il devait partir de là. Depuis la venue de cette fille mystérieuse à ses yeux embués, il savait son corps pratiquement déchargé de tout poids. Les rochers qui le soutenaient au sol étaient rangés à côté de lui en une pyramide imparfaite. Il devait sûrement pouvoir se lever maintenant. Il agita les bras pour prendre appui, leva la tête au plus haut dans un gémissement et tira ses jambes, ses genoux vers lui. Mais rien ne répondait. Ses jambes restaient molles, crispées. Il poussa sur ses bras maigres de toutes ses forces – le peu qu'il lui en restait – et dans un ultime effort, parvint à se retourner sur le dos tandis que ses jambes, elles, semblaient s'être entremêlées. Aucune importance … Rien que cet effort insignifiant rendait son


9 souffle dur et saccadé. Cependant, il apercevait désormais la pièce dans sa quasi totalité. Une sorte d'énorme chambre toute peinte de gris, des armoires blanches en désordre arpentants le sol, un bureau vers le fond, cette porte blanche abandonnée près de la faille … Du côté droit, un énorme matelas, délicatement posé au sol, près d'un lit, un lit d'hôpital, donnait des coups de coudes nerveux à son prochain client. Ce dernier, saisit le pavé blanc et douillet, l'agrippa, le serra, et de la main droite, il poussa sur le sol jusqu'à s'élever au dessus de son but. Il laissa finalement son postérieur retombé lourdement sur le matelas de coton, tira ses jambes raides et froides sur le dessus et s'allongea de tout son long. Il avait mal. Mal à la tête, mal au torse, mal au ventre, mais n'avait encore jamais osé regardé d'où provenait le flot de sang brun qui s'était étalé sur le sol. Ses jambes étaient glacées – ça, il le sentait – mais elles refusaient toujours les instructions de leur maître. Attendons qu'elles se décident … au petit matin. Il n'y aura même pas de petit déjeuner …Où sont les infirmières, putain ?

4 Un cri. Grave, tonitruant, perçant l'obscurité pour révéler la lumière du jour. La chambre s'illuminait d'elle même. Une fenêtre cassée dans un coin de la salle – peut-être un trou dans le mur à vrai dire – laissait place aux rayons du Soleil qui s'immisçaient. Il avalait sa salive qui se glissait au fond de sa gorge asséchée tandis qu'un son d'atrocité résonna dans son ventre … Était-ce donc un cri de faim qui l'avait réveillé ? Il aurait eu pour habitude de regarder sa bedaine – au moins pour vérifier qu'elle était là – mais il n'en fit rien. Il y avait toujours cette douleur là. Nouveau cri. Un cri bestial. Comme un sifflotement de serpent, un serpent gigantesque, doublée de paroles graves et incompréhensibles … Il sursauta, bondit littéralement du matelas et retomba ridiculement au sol. Il avait moins mal que la veille – la veille, supposait-il bien sûr vu que le jour s'était levé. Nouveau bruit inquiétant. Mais c'est quoi ça ? Son pouls s'intensifia. Son coeur semblait prêt à bondir littéralement de sa poitrine quand, imaginait-il, un énorme monstre poilu, doté de gigantesques crocs de serpent venimeux,d'un corps flasque et terne, apparaîtrait au niveau de la faille. Il déglutit quand le son se répéta, plus proche cette fois-ci. Il voulut se lever, se cacher, n'importe où. Derrière un rideau – mais il n'y en avait pas, ou peut-être plus –, sous un bureau – mais ce dernier était déjà à moitié en miettes –, dans une armoire – n'étaient-elles pas toutes allongées sur le sol ? – ou même simplement courir. Malheureusement – et c'était prévisible –, quand il esquissa de se lever, seul le haut de son corps bougea et, pris dans son élan, sa tête s'écrasa lamentablement sur le sol, à côté de ses jambes raides … Et merde ! Soudain, des petits cliquetis, semblables au bruit qu'un crabe géant ferait sur un carrelage, retentirent, s'approchant de plus en plus vite, derrière une mélodie funèbre et sifflante. L'image d'une grande araignée lui vint à l'esprit. Lui qui avait horreur des araignées ! Oh mon dieu ! De ses poings maigrichons, il se mit à frapper ses jambes, ses genoux, espérant une réaction quelconque ! Allez ! Allez ! Ses vêtements se collaient à sa peau, un torrent de sueur et de larmes se déversaient sur son corps, des cliquetis épouvantables résonnaient en écho. Bouge ! Bouge ! Il frappaient jusqu'à en saigner, si maladroitement qu'il lui arrivait de frapper seulement le sol. Le souffle coupé, il respirait de plus en plus mal. Il se sentait pris de vertige. L'adrénaline faisait son effet – les battements de son coeur devinrent de plus en plus rapprochés, comme ces petits bruits aigus qui sonnaient en rafales … Et soudain, plus rien. Il ne cognait plus. Sa respiration redevenait peu à peu normal. Même plus de sifflements. Juste ce bruit de crabe géant enragé qui résonnait. Il releva fébrilement la tête vers la faille tandis que le son se stoppa net. Devant la faille sombre se trouvait une bestiole – il reprit son souffle saccadé –, une bestiole pas plus grande qu'un chat. Elle semblait beaucoup plus petite que ce à quoi le jeune homme s'attendait. Mais elle n'en


MAXIMUM APOCALYPSE 10 semblait pas moins terrifiante. Elle ressemblait vraiment à une araignée – ou à un crabe, c'est vrai. Toute noire, comme si elle avait été trempée dans un seau de vernis sombre, brillante. Six pattes se distinguaient par rangés de deux dont la première paire semblait deux fois plus grosses que les autres. Celles-ci ressemblaient plus à des pics ou à des cornes noires qu'à autre chose à vrai dire. Du côté de sa gueule, elle n'était pas bien grosse. Au centre, deux yeux jaunes et allongés resplendissaient. Plus bas, deux énormes – ou pour le moins, terrifiantes – pinces s'entrechoquaient dans un cliquetis, cachant derrières elles une vaste trou qui semblait fort être une bouche. C'est … pas bien gros … La petite bestiole ne bougeait pas. Elle observait le jeune homme avec incompréhension – enfin, c'est ce qu'il se disait, lui, pour ne pas penser qu'elle le guettait avec appétit. De toute façon, elle ne semblait pas dangereuse. C'était vrai que lui non plus, dans cet état. Mais, face à cet espèce d'insecte qui ne devait pas dépasser les vingt centimètres de hauteur, il lui semblait évident qu'il s'en tirerait. Vas-y, approche-toi, saleté ! songea-t-il en agrippant une seringue près de l'armoire à pharmacie. L'insecte imita soudainement les cris d'un chien à l'agonie dans une rafale de cliquetis. Mais qu'est-ce que … ? Tout à coup, comme un appel, les bruits aigus se décuplèrent au loin, s'intensifiant, se rapprochant à une vitesse folle. Avant même qu'il comprenne, le garçon se trouvait face à une vingtaine d'autres bestioles, fraîchement débarquées de l'autre côté de la faille, qui entouraient désormais la première. Il déglutit à nouveau. Restes calme. C'est rien que des petits chats, c'est tout … rien que des chatons … Barre-toi ! Des chatons … rien que des petits … Et soudainement, un bruit tonitruant, sifflotant, semblable à celui d'une centaine de félins enragés, retentit des gueules ouvertes, les pinces déployées laissant place à des rangées de canines imposantes, qui rejetait des énormes grumeaux de salive. Non, c'est pas des chatons ! Le garçon, paralysé de peur – et de même physiquement de toute manière –, attendait avec dégoût l'attaque. Il se l'imaginait déjà. Une vingtaine – peut-être plus en fait – de monstres hideux lui sautant dessus et le déchiquetant de part en part tandis qu'il agonisait. Bien sûr, il ne mourrait pas dès le début mais à la fin du repas, quand tous ses muscles, tous ses organes et toute sa chair ne sera plus qu'un souvenir. Une boule s'enfonça dans sa gorge. Des gouttes de sueur tombait sur le sol dans des « ploc » régulier qu'il s'imaginait comme un décompte, un sablier d'eau qui estimait le probable temps qu'il lui restait. Il lui venait même de se dire que ce serait mieux s'il accéléraient le mouvement. Une minute de plus à passer devant eux, qui l'observaient comme un phénomène de foire en faisant claquer leurs énormes pinces, était un supplice pour lui. Allez-y, sales chiens ! Faîtes votre sale besogne ! L'un deux s'avança doucement en sifflotant. Et là, soudainement, comme un général, il sonna l'attaque d'un nouveau cri de félin salivaire. Aussitôt, il sauta sur le jeune homme d'un bond impressionnant et le mordit à la jambe. On aurait dit un chien enragé ! Le garçon se mit à hurler – un son était sorti de sa bouche, c'était déjà un exploit –, l'assaillant à grogner, gronder. Tous les autres, se mirent à avancer comme une troupe de cavalerie, provocant des bruits métalliques de leurs pattes. Certains se jetèrent sur lui, d'autres restèrent derrière le premier en attendant leur tour. Je suis pas une cantine, bordel ! Il hurla de plus belle. Eux aussi, grognant, déchiquetant par petits bouts son corps … BANG ! Cela avait retenti. Comme un espoir. Un souffle de vie, la toux de la vie. Un bruit de vieux fusil. Certaines bestioles semblèrent avoir étées projetées en arrière et avoir rebondies contre le mur derrière le jeune garçon. D'autres s'étaient tout simplement écartées ou avaient arrêtées de grignoter. Deux nouveaux « bang » successifs retentirent ainsi que des cris plaintifs de chats. D'emblée, toutes


11 les bestioles s'éloignèrent du corps en charpie et permirent au jeune homme d'y voir plus clair. Une silhouette corpulente se tenait devant la faille, un énorme fusil de chasse dans les mains. Il pointa ce-dernier en direction d'un tas de bestioles du côté du bureau et tira à nouveau. Sur-le-champ, tous les insectes se mirent à trottiner, galoper, comme des araignées en furie vers la personne qui se trouvait là, le contournèrent et disparurent au coin du trou dans le mur. L'Homme – encore espéraitil qu'il en soit un – observa un moment la pièce. Il vérifia dans la faille si ces abominations s'étaient bien tirées de là. Pataud, l'ombre replète s'avança vers le jeune homme, s'agenouilla à ses côtés dans un soupir, observa ses blessures. « Merci … », murmura le garçon. Ce mot était sorti tout seul de sa bouche … Il ne l'avait pas vraiment voulu – enfin si. Mais il savait – ou plutôt pensait savoir – que ça lui était impossible. Enfin … « Bof la routine quoi … répondit une voix de vieillard fatigué sur un ton neutre. Bon, faut pas rester là, bonhomme. » L'homme – il en était sûr désormais – Ouf ! – prit le nourrisson maladif dans ses bras, laissant sa tête retombé vers l'arrière, et se releva. L'enfant était faible mais curieux, ça oui ! « C … C'était quoi … ça ? », bégaya-t-il. Le vieux le regarda avec surprise. L'air de dire : « T'es pas d'ici, toi ! ». Il fit un ou deux pas et lança, d'une voix tout aussi neutre, comme une évidence : « Des chiens … »

5 Un lit. Pas le sien, ça il le savait, mais un lit tout de même. Avec un vrai matelas, fait avec du vrai bois, recouverts de couvertures … De la laine, ça pique … Il sentait ses jambes bandées, étroitement serrées. Au moins, il les sentait ! Son ventre, bandé lui aussi, lui faisait mal. Comme des démangeaisons particulièrement assidues et des brûlures d'estomac assez persévérantes. Il ouvrit un œil, puis le second, ce dernier à moitié aplati comme un œuf sur la poêle qu'était le lit, et s'aperçut qu'il se trouvait face à un énorme feu de cheminé qui ruminait, grommelait, crépitait dans sa cage en disséminant dans la pièce un nuage de chaleur qui le faisait rougir. Le garçon avait bavé pendant son sommeil - Non mais quel idiot ! –, si bien qu'il sentit le besoin de se décoller du lit. Il releva la tête, s'assit, plus ou moins en équilibre sur le lit tout en tenant sa tête à deux mains, et observa. Une vieille chaumière à première vue. Il se retourna vers le feu qui ronflait toujours. Un porte-manteaux en bois était posé tout près, une pile de vêtements en laine des années cinquante se réchauffant dessus, en pagaille. Il regarda à gauche : un mur. Un mur en pierre brune, assez délabré. Devant, un salon dont il ne voyait qu'une partie, éclairé par des chandelles sur une table basse en bois, se présentait. Un vieux tapis sur le sol, un canapé, rafistolé avec quelques morceaux de tissus de couleurs différentes, un fauteuil en piteux état – une mousse jaunâtre ressortait du dossier et le bois des pieds semblait avoir été mordus à coups de crocs. Cela faisait penser à une vieille bicoque en pierre, une petite chaumière. Soudain, un énorme sifflement se fit entendre. Réflexe oblige, il pensa aussitôt à une horde de chat déferlant sur lui. Il bondit du lit, trébucha sur le rebord et s'aplatit lamentablement – ça lui arrivait assez souvent à vrai dire – sur un sol rocheux et froid, vêtu simplement d'un caleçon terne. Au loin, derrière le vieux fauteuil, une autre pièce s'élevait. Là, une porte s'ouvrit dans un grincement, du côté droit de la salle, tandis qu'un vieil homme, frigorifié et recouvert de neige, pénétra dans la cabane, posa un vieux fusil de chasse sur un mur et se hâta de traverser la pièce – disparaissant ainsi du champ de vision du jeune garçon. Un bruit métallique se fit entendre, un juron tintant, et le sifflotement aigu disparu. Des bruits de pas retentirent et le visage souriant de l'homme, vieux, dégarni et légèrement bouffi, apparu à l'angle du mur, accompagné d'une main, emmitouflée dans une vieille moufle, portant une bouilloire fumante.


MAXIMUM APOCALYPSE 12 - Vous voulez une tasse de thé ? Il ne répondit pas, il se contenta de rester là, bouche ouverte. - Bon, j'vous en prépare une quand même … s'écria-t-il, haussant les épaules, disparaissant à nouveau derrière le mur. Aucune réaction. L'autre se mit à siffloter en versant de l'eau dans deux tasses, à en entendre l'écoulement, ouvrit quelques placards … - Vous feriez mieux de vous remettre sur le lit, annonça-t-il joyeusement. Ou peut-être que vous voulez qu'un vieil homme comme moi le fasse à votre place ? C'est que j'aimerais pas me fracturer le dos, voyez-vous. Le garçon, plus interloqué que daignant en savoir plus, agrippa à deux mains la rembarre du lit et s'y laissa grimper dans un soupir. Il s'assit, se couvrit de la couverture piquante, le dos collé contre le mur chaud, derrière lui, observant le feu avec attention. - Ça vous va un Earl Grey ? demanda le vieux. Bof, de toute façon, j'ai rien d'autre. On entendit des pots en porcelaine s'ouvrir, se fermer, la tellière retourner se reposer sur une table ou quelque chose du même genre, et le vieil homme tituber en revenant dans le petit salon, une tasse accrochée à chaque index. Il semblait boiter. Il se cogna deux ou trois fois sur la table basse en venant jusqu'au lit, et, quand il y parvint enfin, il déposa les deux petits récipients sur une table de chevet qui côtoyait le porte-manteaux et s'assit sur le lit qui s'affaissa sur lui même, semblant engloutir le garçon. Il lui tendit une tasse remplie à rabord d'un liquide rouge vif mais ne la lâcha pas pour autant quand le jeune homme la serra dans ses mains frêles. Ce dernier, au bout d'un moment, lança un faible « Merci … » et le vieux détacha ses doigts crispés. - Ne pas oublier les bonnes manières, bonhomme. Le garçon se contenta de hocher la tête tandis que le vieillard se proposait une tasse à lui même dans un charabia, une sorte de bénédicité. Il trinqua avec les tasses, comme on l'aurait fait avec deux bouteilles de bière, et engloutit au moins trois gorgées d'une traite. De la main, il s'essuya la bouche dans un étrange bruit nasale. - Alors ? C'est quoi ton nom, bonhomme ? demanda le vieillard. Le « bonhomme » ne répondit pas. Il ne savait pas répondre. Il ne savait pas s'il voulait répondre. Il ne s'était – c'était vrai – en rien attardé sur son nom, ni là d'où il venait, ni de comment il- Bof, tu sais, des gens comme toi, j'en ai rencontré beaucoup ! dit le vieux, balayant les pensées du jeune homme. Y a ceux qui veulent oublier – il piocha dans sa poche et en sortit une pipe, pleine de feuilles de tabac à rabord, qu'il portât à ses lèvres –, ceux qu'on pas choisis – il gratta une allumette et brûla les feuilles de tabac qui dépassaient en désordre – et … ceux qui en sont devenus … Il toussota dans un nuage de fumée et reporta la tasse à ses lèvres, toussota à nouveau et prit la pipe


13 qui la fit éternuer. Il recommença plusieurs fois comme dans un jeu à tour de rôle, un jeu, seul. Le petit buvait de longues et bruyantes gorgées qui ne semblaient pas pour autant vidées sa tasse – il ne savait pas vraiment s'il avait soif, ou si le Earl Grey n'était pas à son goût. - Bon, on commence par le début, annonça le vieux. Comment t'es arrivé dans cet hôpital, gamin ? Un hôpital ? Donc, son idée n'était pas mauvaise. Mais comment il aurait pu y atterrir, alors là … Il se contenta ainsi d'un « euh » qui lui semblait éternel et de montrer le plus visiblement possible une tête ahurie. - Bon, c'est pas gagné, hein ! - On est où ? bégaya le gamin, fébrilement, se recouvrant, aussitôt de la tasse comme par peur d'un rire ou d'un sarcasme. Le vieillard se leva dans un nouveau soupir semblable à un « Pfft », décrocha la tasse d'entre le mains du mioche et repartit en direction de la cuisine - « Qu'est-ce que ça peut bien être d'autre ? ». Arrivé au niveau de la table basse où il faillit perdre un genoux, il ajouta, levant les yeux au plafond, dos tourné : - À ton avis, gamin ? Il se contenta d'un nouveau « Pfft » et disparu à nouveau derrière le mur. Placards claquants et tasses s'entrechoquant …

6 Le jeune homme se leva, plus prudemment cette fois, et tituba en se maintenant au lit. Il l'avait compris quelques instants plus tôt, ces jambes commençaient à le reconnaître, à lui obéir … Il lâcha la rembarre et marcha en équilibre sur les talons, vers la table basse qu'il fixait comme point de repère. Ce ne fut pas si difficile. Il l'atteint en quelques instants et s'y posa un instant – juste après que son genoux s'y soit cogner. « C'est quoi cette table ! » Il observa autour de lui en reprenant son souffle – son ventre le gelait sur place. La pièce était circulaire. Derrière lui se trouvait un creux grossièrement aménagé à la pioche, se dit-il, où avait été déposé le lit, le porte manteaux … Un peu plus vers la gauche, la cheminée faisait des signes de fumée tandis qu'un mur tout ce qu'il y avait de plus banal, avec un pauvre miroir au milieu de rien, s'étendait jusqu'à la porte d'où avait surgit le grand-père. Là bas s'étendait la cuisine, qu'il ne parvenait pas à voir en intégralité – il n'apercevait que la porte vitré sous cette angle, à vrai dire. La table basse semblait être le point central de la pièce. Sur la droite de la « chambre aménagée » s'étendait un vaste bric à brac composé de vieilles couvertures mitées, de morceaux de métal et d'un vélo sans roues, éparpillé. Plus loin, un poste de télévision comme le garçon n'en avait plus vu depuis des lustres – il ne se souvenait même pas en avoir vu une seule fois en fait. Peut-être dans un film de Charlie Chaplin ? Un écran qui ne dépassait pas les trente centimètres intégré dans un pavé de bois avec des baffes à l'ancienne qui lui donnait un air de vieille radio. Une petite bibliothèque en bois, débordant de livres, s'étalait sur le mur proche de la télévision jusqu'à un couloir donnant vers l'obscurité. Et, dans le fond de la pièce, face au lit, le sofa et le fauteuil miteux s'exaltaient. Sans vraiment le vouloir, le garçon croisa le regard du miroir. Il resta bouche bée, ahuri – une expression que son


MAXIMUM APOCALYPSE 14 reflet le lui rendit avec attention. Il était plus grand qu'il ne se l'imaginait. Ses cheveux d'un noir de jais était plus long qu'il ne s'en souvenait. Il avait grandi aussi, et une plantation de barbe brune s'était même déjà installée. Il vérifia qu'il avait bien le même petit nez aquilin, les mêmes yeux bleus et le reste aussi. C'était sans appel qu'il avait dû oublier pas mal de chose mais son âge, il le pensait véritable. « Seize ans … » Il ne s'y attarda pas plus longtemps mais, malchance oblige, il tomba sur la blessure au ventre qu'il tentait d'esquiver depuis un moment. Il y avait un énorme bandage rosé, là. Recouvrant toutes ses côtes. Vu sous cet angle, on aurait presque pu dire que le côté droite de sa bedaine était moins large que le gauche. D'autres bandages s'étendaient aussi un peu partout sur son corps : au bras, aux mains, aux jambes … Il lâcha la table basse, avança silencieusement vers la cuisine, d'un pas hésitant et lourd. Le vieux nettoyait les deux tasses à coups d'éponges dans un lavabo, à l'autre bout de la cuisine. La pièce était recouverte d'une peinture vert émeraude qui s'effritait. Elle était encerclée par des meubles de rangement, une vielle gazinière ainsi que d'autres électroménagers. La porte était fermé, les vitres gelées, embuées. Il tendit le bras, agrippa la poignée en silence, mais, avant même qu'il n'ait pu esquisser de la tourner, le vieux pointa un doigt trempée vers un pot de glaïeuls qui ornementait la porte à battant unique. - Les clés sont là-dedans. J'imagine que ça fait longtemps que t'as pas admirer le paysage, gamin. Le « gamin » - « Mais il se prend pour qui le vieux ? » - sursauta légèrement et farfouilla dans un terreau grisâtre jusqu'à ce qu'il en sorte une paire de clés à l'ancienne. Il en choisit une au hasard – la moins rouillée des deux – et la planta dans la serrure. C'était la bonne : il ouvrit la porte dans un grincement mélodieux. Un froid glacial inonda la pièce tandis qu'une rafale de flocons blancs vinrent s'écraser sur sa figure. Le vieux coupa l'eau du robinet et s'approcha. L'adolescent avança, boitillant, franchit le seuil de la porte d'un air ahuri. Il avait froid, mais il n'y avait pas songé. Il avait totalement oublié quel était son seul vêtement. Il s'enfonça dans un épais brouillard blanc qui entourait la petite maison. Ses pieds s'enfoncèrent dans une importante couche de neige. Il distinguait des choses et d'autres ci et là. La purée de pois fut soudainement balayée. Peut-être par ce vent chaud et agréable qui apparu soudainement ? Ou, peut-être grâce à ce soleil de feu qui se déclara derrière une tour, au loin … Le vieux et le garçon se trouvait devant un croisements de plusieurs rues. Des voitures avaient étées abandonnées, laissées en travers de la route goudronnée, les portes ouvertes. Certaines avaient étées éventrées, déchiquetées, retournées. D'autres avaient brûlées. Il se retourna vers la « maison » du vieux et s'aperçut qu'il s'agissait en fait d'un immeuble en pierre de trois étages, dont le rez-de-chaussé avait été réaménagé à la va-vite pour en faire un abri de pierre et de bois. Le vieux lui sourit, lui se retourna vers la rue. Plus loin, sur sa droite, s'étendait un gigantesque carré d'herbe blanche qui s'étalait sous le poids de nombreux véhicules et gravats laissés là. Il se rendit compte aussi que la plupart des immeubles qui s'offraient à lui étaient fissurés de toute part. D'autres n'étaient déjà plus qu'un tas de pierres informe. Le vent siffla tout au long de la rue qui se trouvait face au jeune homme, se frayant un passage entre voitures, bus et lampadaires. Le garçon s'imagina son trajet et ses yeux retombèrent là où le soleil était apparu. Une grande tour. Une grande tour encerclée d'arbre. Une grande tour d'une centaine de mètres, dominant un palais, une gigantesque église derrière elle. Une grande tour qui abritait un énorme clocher. Un clocher qui submergeait la tamise, au loin, la tamise glacée. Un magnifique clocher dont les aiguilles sombres se balançait autour du cadran, poussées par le vent frileux. La toiture de la tour avait étée arrachée et reposait désormais à ses pieds. Le vieux s'avança en boitillant, regardant dans la même direction que son jaune visiteur, les yeux brillants.


15 - Cela fait maintenant un an qu'il n'a plus retentit … Le garçon avait le souffle coupé. La grande aiguille sembla approuver d'un balancement. Il recula d'un pas et bégaya un « C'est … C'est … » qu'il n'aurait pu finir. Le vieux acquiesça, la grande aiguille sombre aussi – même le vent semblait répondre. - On est où ? sanglota-t-il. Ça, il le savait parfaitement. L'évidence était telle. Mais il lui fallait une confirmation … L'autre ressortit un « Pfft » et se retourna vers la cuisine. Quand il franchit la porte, il agrippa le mur extérieur d'une main comme pour se reposer. - Bridge Street, Londres, l'Angleterre, la Terre, le Système Solaire ! hurla-t-il, de plus en plus fort, de plus en plus aigu. Il rentra. Le gamin resta encore un moment. Londres s'offrait devant ses yeux mais rien n'était comme il s'en souvenait. Soudain,un bruit de vielle radio retentit de la maison. Le vieux sortit, accourant. - Hey, gamin ! Y en a qu'ont étés repérés du côté de Westminster ! hurla-t-il. Il n'eut pas besoin d'en rajouter. Le « gamin » avait compris qu'il fallait rentrer. Il le stoppa de la main et le vieux se tut. - Quelle année ? Le vieillard se contenta d'un « Bah, 2011, bonhomme ! » en lui faisant signe de rentrer, ce que fit le gamin. Il rentra, le grand-père ferma la porte, tandis que derrière, des bruits de chats enragés résonnaient en rafale … Trois années étaient donc passées … Et autant de chose avait changé. Il ne savait pas grand chose, ne se souvenait de pas vraiment de tout, mais il savait au moins que jamais Londres n'avait étée comme ça. Big Ben était mort … Et ce n'était que le commencement.


MAXIMUM APOCALYPSE 16

Maximum Apocalypse  

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